Shakespeare de fracas et de furie

 Shakespeare de fracas et de furieimage21.jpg, adaptation et mise en scène de  David Fauvel

  Jean Lambert-wild,  le nouveau directeur  de la Comédie de Caen a  invité une jeune compagnie de la région: Le théâtre des Furies, à venir présenter son nouveau spectacle pendant deux semaines. Ce qui est  généreux et pas si fréquent… Quand on pense que Le Théâtre national  de Strasbourg n’a jamais voulu programmer le Théâtre de l’Unité, pourtant  son proche voisin de Franche-Comté qui a promené son  Vania à la  campagne  un peu partout en France comme en Europe et qui existe, lui, depuis quarante ans!  Cela donne une haute idée des rapports  entre les théâtreux puissants et les autres, même reconnus et  subventionnés depuis longtemps. Passons sur ce système de forteresses à la française…

David Fauvel a donc imaginé un spectacle en deux parties d’une  heure qui peut être considéré comme une sorte de condensé/adaptation  à forte connotations d’art contemporain de deux des pièces les plus connues de Shakeapeare: d’abord Desdémone, d’après Othello puis  après un entracte, Ophélie d’après Hamlet, mais en gardant que les  personnages les plus essentiels du drame et des morceaux de texte tels quels.

Antoine Vitez avait un jour proposé comme  exercice à ses élèves de l’école de Chaillot: jouez-moi Hamlet en quelques minutes. Sans préparation, sans costume, sans  texte à la main. Dans cette espèce de réduction/concentration à  l’essentiel qui était avant tout  un exercice sur la mémoire des  personnages, il y avait parfois des éclairs merveilleux de lucidité  et de fraîcheur.

Bien entendu, il ne s’agit pas ici d’un exercice d’apprentis-comédiens mais il y a chez David Fauvel cette même volonté de se  battre avec deux textes qu’il admire mais avec lesquels il ne se sent  tout de même plus en phase…On n peut n’être pas d’accord avec  beaucoup de choses de son spectacle mais au moins, il y a chez lui,  le plaisir de s’emparer d’un plateau et d’y projeter ses envies ,et  cela, ce n’est  plus si souvent le cas, comme ce le fut dans les  années 70/ 80 quand les metteurs en scène voulaient absolument en découdre avec le théâtre dit classique et avec le monde qui les  entourait.

Donc mais sans vouloir couvrir David Fauvel de roses rouges, les univers imaginés  par David Fauvel font penser à ceux de créateurs américains du siècle précédent: le grand John Vaccaro avec  ses comédies musicales délirantes, Richard Foreman, Jo Chaikin, Le Living Theater de Julian Beck et Judith Malina et Bob Wilson, bien sûr. (Je vois d’ici le regard effaré de David Fauvel  (qui a quand même 38 ans) protégé par son bonnet de  laine: « Ce du Vignal, avec tous ses ancêtres, il en voit des choses,  tant mieux pour lui mais, moi, je m’en fous ». Et il a sûrement raison mais le dire est plutôt flatteur pour lui qui sait diriger ses acteurs: Stéphane Fauvel, Fabienne Guérif, Sandra Devaux et lui- même.

Il a aussi voulu décomposer/recomposer le texte, casser les  effets de diction, imposer la nudité du plateau et mettre les éclairages rasants au pouvoir: il y a de la naïveté dans cette construction théâtrale qui obéit trop souvent à des poncifs contemporains; c’est là où David Fauvel devrait faire attention: l’eau partout utilisée et à n’importe quel moment, les  corps nus dans des films plastiques, les fumigènes bien immondes utilisés à outrance, les maquillages grossiers, etc… Une provoc qui ne date pas d’hier et usée jusqu’à la corde…

David Fauvel a voulu nettoyer ces deux textes à la vapeur, pour retrouver les motivations des personnages, en les transposant dans le  monde d’aujourd’hui; ce qui l’intéresse avant tout: le rapport à la sexualité et au costume-en particulier au vêtement et au  sous-vêtement féminin ( petit corsets, bas, chemisiers vaporeux  et à l’érotisme tel que l’on peut le vivre en 2009, quand on a une  vingtaine d’années…
.
Il a donc imaginé une Desdémone tout à fait  contemporaine qui n’a absolument pas peur d’assumer ses fantasmes  sexuels. Quant à la pauvre Ophélie, menacée du bordel par Hamlet,  elle devient une sorte de déchet, ce n’est plus tout à fait la sainte païenne de la version officielle mais une sorte de réplique plus jeune de la pute qu’est devenue,  à ses yeux, sa mère. Et cela donne souvent des images d’une grande beauté, comme cette  longue table recouverte d’inox qui pourrait être à sa place dans un  musée d’art contemporain, des tulles blancs flottant au vent et  envahis de brume, des visages aux masques étranges.

Ce spectacle imprégné d’art conceptuel et minimal surtout est bien mis en  valeur par  une bande-son tout à fait remarquable signée Jean-Noël  Françoise et Arnaud Léger  avec, notamment du Chostakovitch et des  morceaux rock étonnants et par une lumière très soignée de Stéphane Babi-Aubert , si bien qu’on en pardonne les  maladresses et les naïvetés .
On  admire l’énergie et le rythme qui restent efficaces tout au long du spectacle. Bien sûr,  il faut décrypter et mieux vaudrait  connaître son Shakespeare mais, après tout, il n’est pas vraiment essentiel de  tout comprendre  et il y a un signe qui ne  trompe pas: la bande de lycéens qui était à la première, ont bien vu  qu’il s’agissait d’un travail d’une grande honnêteté , (à cent  kilomètres d’une création « répondant aux exigences du public »  qui  ravirait le petit Nicolas)… Ils étaient très attentifs et n’ont à aucun  moment boudé leur plaisir.

Ce type de spectacle ne peut sans doute être érigé en modèle -disons qu’il est un peu tendance en ce en ce moment -mais, c’est un exemple intéressant de la jeune création théâtrale en France. A voir? Oui, si vous n’avez pas de rhume,  de bronchite ou d’allergie,  à cause de ces foutus fumigènes…) et si vous avez encore des  envies de découverte. Et ces  deux heures, malgré quelques longueurs, passent encore  plus vite qu’un bon film.
On peut sans doute faire la fine bouche et  pourtant c’est du théâtre, enfin ce que nous appelons du vrai théâtre, au sens étymologique  du terme. Et nous avons un faible pour ces spectacles remplis de défauts mais aussi de promesses…Vous pouvez toujours laisser des commentaires désobligeants, si vous n’êtes pas d’accord, mais… voyez d’abord. Enfin, vous avez peu de chances de le voir, à moins de miracle avignonnais  ou parisien, sait-on jamais?

Philippe du Vignal

Comédie de Caen, (Calvados) jusqu’au 6 février, puis à La  Chapelle Saint-Louis à Rouen ; en mars à Flers, à Alençon et en  mai, au Préau-C.D.R. de Vire. 


Archive de l'auteur

Pinocchio

Pinocchio de Collodi, adaptation et mise en scène de Joël Pommerat

 

 pinocchio1.jpg Au Nouveau Théâtre de Montreuil, une matinée scolaire parmi d’autres, dans ce misérable bunker rouge  foncé, fait d’angles et de recoins, (le bar pourrait être celui de  Dracula!), sorti de l’imagination de quelqu’un qui a dû se prendre  pour Frank Gehry! Au moins, la salle a une bonne acoustique et de  belle proportions…
Mais enfin, passons, pour se réconforter il y a 
cette incroyable série d’enfants entrant deux deux par deux,  se tenant  sagement par la main pour aller assister à un spectacle: cela fait  chaud au cœur..
  Une salle bourrée mais l’on sait que, depuis un bon moment, mettre le nom de Joël Pommerat  équivaut à un gage de très grande qualité.  Et  l’on n’est effectivement pas déçu par les aventures du petit pantin  de bois; mais là, attention, nous, c’est à dire la vingtaine  d’adultes seuls, et les enfants avec leurs instituteurs, assistons à un évènement exceptionnel,  pas à une de ces choses approximatives comme celles dont nous avons déjà parlé à propos de ce pauvre Pinocchio cette saison…
Et c’est sans doute une grande chance pour tous ces enfants d’avoir pu assister à des images d’une telle beauté, là devant eux ,et non par le truchement d’un petit écran ; ils  s’en souviendront -même si on peut douter que cette création réponde « aux attentes du public » pour reprendre la lamentable phrase pondue par une des fifres de Nicolas Sarkozy. Et il faut être d’une belle naïveté pour reprendre à son compte une telle bêtise!
En tout cas, ces enfants pourront remercier Gilberte Tsaï, la directrice du Théâtre de Montreuil, d’avoir invité Joël Pommerat ,et leur école de leur avoir permis de voir cela. Et nous savons  ce dont nous parlons…. Combien de spectacles pour enfants ont à la fois une interprétation de cette hauteur, un univers sonore  d’une telle qualité qui forme en fait le fil rouge du spectacle, imaginé par Yann Priest, François et Grégoire Leymarie,  une scénographie (Eric Soyer) d’une telle intelligence, des lumières qui créent le lieu en faisant écho au texte et une mise en scène et une direction d’acteurs irréprochables: Pierre-Yves Chapalain, Jean-Pierre Costanzello, Daniel Dubois ou Philippe Lehembre, Florence Perrin et Maya Vignando.
Joël Pommerat a repris quelques uns des épisodes des aventures de Pinnochio,   la naissance de petit pantin issu du travail d’un pauvre menuisier, son refus d’aller à l’école, ses retrouvailles avec son père dans le ventre de la baleine, la rencontre avec la belle fée bleue, etc…) Mais, ce que l’on aime dans son travail, c’est la profonde honnêteté avec laquelle il traite ce texte et le respect qu’il a pour la narration, alors que la déconstruction est tellement à la mode chez ses chers collègues;  » La narration, dit-il, est pour moi, est une façon d’inscrire le temps. Une histoire me permet d’inscrire un commencement, une succession d’événements qui marquent le temps jusqu’à un avenir ».
Et comme il l’avait déjà fait pour Le Chaperon rouge, toute sa mise en scène témoigne d’un souci de se relier au texte de sans faire de compromis mais aussi de l’ancrer dans le monde contemporain, sans fioritures ni chichis, comme le faisait Bob Wilson quand il n’était pas encore en phase d’auto-académisme, avec un volonté intransigeante de parvenir à la beauté, que ce soit dans sa mise en scène ou dans sa directions d’acteurs. Exactement, comme dans ses autres spectacles récents.
Mais attention, les aventures de ce petit être en proie à la pauvreté et à la dureté du monde des adultes, où le noir est quand même la couleur dominante, n’ont sans doute pas à être vues par des spectateurs de moins six ou sept ans.
A voir? Oui, sans réserve, et si vous avez des enfants ou petits enfants, allez-y ensemble si vous le pouvez: c’est bien qu’il y ait dans la salle adultes et enfants.

Philippe du Vignal

Ce Pinocchio passe un peu partout, plutôt dans le Sud actuellement: Cavaillon, Arles, Grasse, puis sera à Aubusson, Maubeuge, Beauvais, Saintes, Grenoble, etc.

La petite pièce en haut de l’escalier

La petite pièce en haut de l’escalier de Carole Fréchette, mise en scène de Blandine Savetier.

frechette.jpgCarole Fréchette, auteure québécoise, est maintenant bien connue en France et son théâtre ( une douzaine de pièces dont Les quatre Morts de Marie, Le collier d’Hélène, Les sept Jours de Simon Labrosse.…) a été traduit en quinze langues. La petite pièce en haut de l’escalier est une commande du comité de lecteurs du Théâtre national de Bretagne. Il s’agit d’une sorte de relecture contemporaine de Barbe Bleue, le célèbre conte de Perrault.  Grace, une petite employée va épouser un richissime homme d’affaires qui lui offre sur un plateau une très vaste et luxueuse maison, avec  vingt huit pièces dont dix chambres pour les invités mais il y a cette fameuse petite pièce en haut de l’escalier rigoureusement interdite à Grace qui, évidement , transgressera l’interdit;  l’imagination de la jeune femme s’emballe et elle voit des cadavres partout dans les placards. Mythe ou réalité, on ne saura jamais. Son rêve en fait serait que son mari fasse preuve envers elle d’un mélange de douceur et de férocité
 Quant à Jocelyne, la mère , elle est béate d’admiration devant son futur gendre, mais la  soeur de Grace est plus sceptique; quant à la petite bonne,  Jenny, elle semble assez perverse et  entièrement dévouée à son patron.
 Déconstruction, reconstruction , Carole Fréchette navigue entre ces deux pôles, et elle voudrait nous montrer les contradictions entre un monde d’images du bonheur stéréotypées et  tout le refoulé que nous portons en nous.. Le conte de Perrault,  à le relire, dit, lui,  les choses avec une simplicité et une fluidité parfaites sans s’embarrasser  de considérations freudiennes et pour cause. Ce qui fait sa vraie valeur.
  La pièce, telle qu’elle est montée, est finalement assez bavarde et se perd dans des méandres où l’on a du mal à suivre Carole Fréchette. Bref, cette Petite Pièce... ne rend pas vraiment la monnaie de la pièce pour reprendre l’expression de Jacques Lassalle.
 D’autant plus que la mise en scène de Blandine Savetier est assez  statique et la scénographie/ installation qu’elle a choisie n’aide pas les choses: il y a sept escaliers  blancs avec un  lustre de faux cristal au-dessus  (on est dans le second degré au cas où cela vous aurait échappé!) qui ne mènent nulle part mais qui encombrent la scène. Il aurait fallu choisir: scénographie (qui, en général, est là pour aider les comédiens) ou installation qui aurait davantage sa place au Palais de Tokyo… et pour faire plus chicos, ces pauvres escaliers blancs ont des profils et des nez de marche qui à certains moments  sont  sensibles à la lumière noire : tous aux abris…
 Les comédiens font ce qu’ils peuvent mais la distribution reste très inégale pour dire les choses poliment: Catherine Baugué( la mère)  et Marie-Laure Crochant ( Jenny la petite bonne ) sont tout à fait remarquables.
 A voir? Oui, si vous avez une passion pour les textes de Carole Fréchette mais cette pièce mineure n’a pas l’envergure des Quatre morts de Marie ou du Collier d’Hélène et est assez ennuyeuse. Sinon, vous pouvez vous abstenir.

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 15 février.

Sweet home


Sweet home d’Arnaud Cathrine, mise en scène de Jean-Pierre Garnier.

sweet.jpgOn connaît, bien sûr, les romans du jeune écrivain Arnaud Catherin, notamment( La Route de Midland , Exercices de deuil ) qui est aussi l’ auteur de  textes de chansons. Jean-Pierre Garnier a eu l’idée d’adapter pour le scène Sweet Home; il s’agit d’évoquer trois étés d’une famille dans une demeure familiale,  à Bénerville ( Manche) où la mère Susan, dépressive, vit recluse dans  sa chambre. Après une tentative de suicide du haut de la falaise- un de ses enfants va la rattraper à temps, elle finira par prendre assez de somnifères pour réussir son coup.. .
  Et ses trois enfants Lily, Vincent et Martin, celui-ci , beaucoup plus jeune,  vont essayer de rattraper une vérité qui, jusque-là, leur a échappé. pourquoi leur mère s’est- elle suicidée? Quels ont été ses rapports avec leur père? Il y a toujours une part d’ombre qui reste enfouie et que l’on aimerait bien éliminer en en parlant? Comment reconstituer une mémoire familiale quand cette mère ne reviendra jamais et qui reste le grand dénominateur commun entre ces trois enfants devenus adultes, quatre même si l’on y ajoute Nathan qui fut autrefois le petit ami de Lily, au temps de leurs jeunes amours. Et cela leur fait du bien de parler, ou plutôt de monologuer, à dire ce qu’ils ont retenu au plus profond d’eux-mêmes, comme dans une sorte d’exorcisme oral. » Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts et ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants« ,  disait déjà Tchekov.
 Oui, mais voilà; nous connaissons tous la difficulté de porter un roman à la scène, seuls les plus grands y résistent, parce qu’ils possèdent déjà un scénario au tissu suffisamment solide pour résister à  la lessive qu’on leur impose. Et si le roman n’est pas construit comme cela- c’est le droit le plus strict de l’auteur- on tombe à coup sûr dans le monologue bavard qui précède un autre monologue bavard, suivi d’un court dialogue auquel succède  un nouveau monologue bavard, etc ….. et l’ennui s’installe assez vite.
  Dans ces cas-là, si l’on veut à tout prix porter un roman à la scène, mieux vaudrait faire sobre, en particulier pour la scénographie. Mais celle que nous infligent Jean-Pierre Garnier et Yves Collet n’est pas du tout convaincante avec ce plateau à deux niveaux, muni d’escaliers sans garde fou,( bravo d’avoir pensé aux comédiens !),  la plupart du temps noyé par une vidéo de vagues, de plage, et  illustrative à souhait: quand on parle de lune ou de mer, si on n’avait pas compris, l’image apparaît, ce n’est pas formidable? Combien faudra-t-il dire encore et toujours que  la vidéo n’est pas là pour jouer le rôle de béquille ou de faire- valoir inutile, pour ne pas dire de cache-misère, dans une dramaturgie mais qu’elle doit se justifier pleinement, sinon ce n’est pas la peine?
 Les comédiens:  Valérie Daswood , Thibaut de Montalembert, Sylain Dieuaide et Thomas Durand, bien dirigés, remplissent le contrat ; il y a même de courts mais bons moments , quand, par exemple, Valérie Daswood (Lily) évoque ses amours d’autrefois avec Nathan . Cela rappelle Le blé en herbe de Colette, mais bon, encore une fois, on se demande quelle est la nécessité de porter ce roman à la scène, alors que tant de jeunes dramaturges essayent en vain de se faire jouer…
 A voir? Non, à moins que vous n’ayez envie de vous offrir un petit dépaysement en foulant les pelouses de la Cartoucherie( où vous pouvez aussi aller voir L’Oedipe monté par Philippe Adrien  dont nous parle Irène Sadowska). Sinon, mieux vaut sans doute sans doute lire le texte d’Arnaud Catherin….

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes T: 01-48-28-36-36, jusqu’au 15 février. Navette depuis le métro Château de Vincennes.

L’ Avare de Molière

L’ Avare de Molière, mise en scène de Nicolas Liautard. 

avare.jpg  

 Harpagon, bourgeois qui a bien réussi dans les affaires, la soixantaine, autant dire dix de plus aujourd’hui, veuf égoïste et  méfiant, s’est réfugié dans la tenue de ses comptes bancaires. Bref, l’argent est sa seule consolation et le mensonge permanent  sa règle de vie qui  a contaminé toute sa maison: les domestiques  le redoutent et ses enfants depuis la mort de leur mère le haïssent cordialement. Et pour cause, il annonce  sans, bien sûr,  lui demander son avis à sa fille Elise qu’il va lui faire épouser un homme  fort riche qui n’a pas dépassé la cinquantaine comme il dit; quant à lui, il continue à croire que la jeunesse ne l’a pas quitté et  a décidé de se remarier avec  Marianne une jeune fille… qui va se révéler être l’amoureuse de son fils Cléante. Mais son intendant Valère, l’intendant d’Harpagon est en fait le fiancé secret d’Elise…  Bref, c’est un monde atrocement dur où tous les coups bas sont permis. Harpagon n’a de tendresse pour personne: les domestiques sont maltraités, payé de temps à autre ,et les enfants considérés comme des gêneurs par ce père qui ne s’embarasse d’aucun scrupule: il prête de l’argent à des taux usuraires à de jeunes gens… dont son fils, ce qu’ils découvrent tous les deux par hasard. Cela commence à faire beaucoup et  La Flêche, le valet d’ Harpagon va précipiter les choses en allant voler la fameuse cassette de son maître pour en faire profiter Cléante. Coup de théâtre, arrive un riche napolitain , le seigneur Anselme qui se révèle être le père de Marianne et de Valère , deux enfants qu’il avait crus perdus lors d’ un naufrage. Heureuse fin, comme on dit aux Etats-Unis: Harpagon, dans un éclair de lucidité,comprend vite qu’il vaut mieux pour lui renoncer à son mariage, s’il veut retrouver sa chère cassette… Vous avez dit chantage?  Sans doute mais Cléante n’a pas trop le choix des moyens… Mais  Anselme promet généreusement de prendre en charge les frais des noces des deux couples, y compris les dots, ce qu’Harpagon avait refusé de faire! On voit que l’argent reste jusqu’au bout le fil rouge de toute l’action C’est à revoir la pièce que l’on se rend compte, si on l’avait oublié,  du talent de scénariste de Molière: chaque scène est le prélude de la suivante et tout est admirablement construit . Quant aux dialogues, écrits au scalpel, ils sont pétillants de drôlerie, d’invention et de rythme, même quand cela devient grinçant: Harpagon: « Je te donne ma malédiction » et Cléante répond: » Je n’ai que faire de vos dons »; Frosine l’entremetteuse qui vit de petits services pas toujours très clairs: « Mon Dieu, je sais l’art de traire les hommes ». Harpagon encore: « Sans dot! Le moyen de résister à cela? La Flèche:  » Qui se sent morveux, qu’il se mouche! « . Valère: « Le seigneur Harpagon est de tous les humains l’humain le moins humain ». Enfin, Frosine à Cléante: « Il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l’argent ».
Nicolas Liautard, qui avait monté Amerika d’après Frantz Kafka avec beaucoup de talent  a habilement traité cette farce qui se révèle vite un drame où les générations ne sont pas solidaires, où la cupidité s’étale au grand jour et où les banquiers font de l’argent avec les économies des petits épargnants (prêter plus pour gagner plus).. Le sexe dans l’Avare, nous montre Liautard, rime souvent avec argent et  les hommes d’affaires veulent se refaire une jeunesse avec une seconde épouse  plus jeune… Si cela ne vous rappelle rien, envoyez-nous un commentaire!
Molière avait déjà tout dit et Nicolas Liautard l’a bien compris avec  une mise en scène où le farcesque fait bon ménage avec le glauque, et où la mort ne  plane pas très loin. Et il y a de très belles choses dans cet Avare, comme ce gag où Harpagon, toujours galant,  ramasse le mouchoir de Marianne, pendant que les amoureux s’embrassent vite fait, ou cette horrible confrontation entre père et fils, Harpagon  bougeant comme un jeune mannequin,  ou encore cette fin délirante toute au second degré, que Nicolas Liautard traite avec une rare élégance en envoyant sur scène des dizaines de ballons de fête. Oui, c’est bien la fête, nous dit-il, les amoureux  vont se marier, Anselme a retrouvé ses enfants, et il va payer le Commissaire  à la place d’Harpagon ( c’est l’avant dernière réplique: jusqu’au bout l’argent est roi! ) mais  Nicolas Liautard fait partir chacun en silence rejoindre son destin tandis qu’ Harpagon reste terriblement seul,  assis sur une chaise avec sa cassette retrouvée. Et des idées de cette qualité-là, le jeune metteur en scène en a souvent.
Et puis,  il y a le jeu de Jean Pol Dubois: roublard, anxieux, amoureux de son argent, naïf, colérique, émoustillé par le sexe, attentif à sa forme physique, cupide, sensible à la flatterie, rancunier, tenace, cynique, et sur la fin résigné et abattu, mais  vigilant jusqu’au bout  quant à son fric: il exprime ici une palette de sentiments avec une précision et une sensibilité rares. On l’apprécie beaucoup depuis longtemps mais il est  exceptionnel dans Harpagon, et c’est une grande leçon d’interprétation qu’il offre avec beaucoup de modestie: avis aux jeunes apprentis comédiens, ils en apprendront plus qu’en allant voir Piccoli.
Les jeunes lycéens qui formaient le gros du public à la séance de 19 heures ne s’y sont pas trompés et  lui ont fait un triomphe; le reste de la distribution n’est pas malheureusement du même niveau: diction faiblarde, jeu approximatif avec des phrases presque récitées, criailleries, manque de rigueur dans l’interprétation:  on est parfois à la limite de l’acceptable; et ces jeunes comédiens ont encore beaucoup de chemin à faire… Nicolas Liautard, en tout cas, devrait, si c’est encore possible, resserrer d’urgence les boulons de sa direction d’acteurs.
A voir? Mille fois oui, pour Jean Pol Dubois, et l’intelligence de la  mise en scène . Non, si vous exigez  que tous les rôles soient bien tenus et donc bien attribués, et que l’on puisse apprécier la totalité du texte, et pas seulement celui d’Harpagon,  de Rosine (Marion Suzanne) et d’Anselme ( Wolgang Kleinertz).

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au 1 er février.

Loth et son dieu

Loth et son dieu, d’Howard Barker, mise en scène d’Agathe Alexis.

 

 D’un Barker à l’autre à quelques jour d’intervalle; cette fois, c’est à l’Atalante, la création d’une des dernières pièces de Barker écrite en 2007-2008, et beaucoup plus courte que Gertrude( Le cri), mise en scène par Corsetti à l’Odéon et avec quatre personnages seulement; Barker revisite le fameux épisode de la Genèse où un ange sauve Loth et sa femme quand Dieu décida de détruire Sodome , mais Loth commettra, énnivré par ses filles, un double inceste, stratagème qu’elles ont trouvé pour perpétuer la race. Nombres d’artistes ont traité cet épisode biblique( entre autres, des peintres comme Barbieri, Greuze et surtout  l’immense Simon Vouet au 17 ème siècle).
Quand Barker s’empare d’un  mythe de cette dimension, on se doute qu’il va le détourner. Et c’est surtout de la passion sans partage, d’une sorte d’amour délirant de Loth pour son épouse, de la fascination pour le sexe  qu’elle a eu toute sa vie, et du  mélange d’envie irrésistible et de haine qu’éprouve l’Ange, un certain Drogheda dont veut nous parler Barker. . Il y a aussi la figure d’un serveur que l’Ange va rendre aveugle. Cela se passe dans un café sordide,  tout en longueur, imaginé par Christian Boulicault, dans la petite salle de l’Atalante transformée, sans que l’on sente vraiment la nécessité. La scène frontale aurait-elle été un handicap? Pas si sûr… Mais, bon, ce parti pris d’une scène en longueur ne change pas fondamentalement les choses
 Agathe Alexis a mis en scène cette pièce qui- et c’est un euphémisme- n’a pas la dimension des autres textes de Barker, en particulier Gertrude (le Cri) qui a été écrite il y a une vingtaine d’années. Dans  Loth et son dieu, l’on n’arrive pas à bien cerner  qui sont ces personnages que Barker voudrait sans doute hors normes et auxquels on n’arrive pas à s’intéresser vraiment, d’autant que le texte comporte un certain nombre de tunnels. Mais les comédiens-pourtant confirmés comme Michel Ouimet, François Frapier et Agathe Alexis elle-même- ne semblent pas vraiment  à l’aise; et l’ennui s’installe alors très vite.
  » Il faut rendre compte du conflit entre le mouvement et le langage, valoriser toute la modernité de Howard Barker, la polyphonie des voix et des divers enjeux de l’oeuvre », précise Agathe Alexis; on veut bien , à ceci près que l’on pourrait dire ce genre de choses à propos de n’importe quel texte contemporain ou non; en réalité, tout se passe comme si elle avait eu des difficultés à faire passer, malgré beaucoup ( ou trop? ) de rigueur,  comme elle l’aurait voulu, la métaphore  de la catastrophe dans ce couple jusque-là uni de Loth et de sa femme. En tout cas, on ne m’ôtera l’impression qu’  il n’y avait aucune urgence à monter cette pièce épurée mais bavarde  de Barker, même si c’était pour la créer en France.
 A voir? C’est selon: si vous êtes un barkerien convaincu ou si vous aimez découvrir, assis sur des bancs munis de mauvais coussins, une courte pièce( 80 minutes) jamais jouée en France; sinon, ce n’est pas vraiment  la peine; allez donc plutôt voir Gertrude ( Le cri)  dont nous avons  déjà parlé le 13 janvier , qui est d’une grande qualité …
 Irène Sadowska-Guillon n’est pas  du même avis que moi; lisez son papier demain;  vous aurez un autre son de cloche.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris jusqu’au 16 février; à noter aussi : la reprise à l’Atalante, du 4 au 30 mars,  de l’Antigone de Sophocle, mise en scène de René Loyon, avec la jeune actrice formidable qu’est Marie Delmarès et René Loyon  qui incarne Créon avec beaucoup d’intelligence  C’est monté simplement avec beaucoup de finesse, la salle est bien un peu petite pour ce type de spectacle et les décors assez laids mais vous ferez avec.
. Il y a aussi la lecture le lundi 19 janvier de La douzième Bataille d’Izonzo, mise en lecture d’Agathe Alexis avec Jean-Pierre Léonardini, Agathe Alexis et Lou Wenzel, jeune actrice formidable elle aussi,  passée comme Marie Delmarès, par l’Ecole du Théâtre national de Chaillot.

Ph. du V.

Un voyage d’ hiver

Un voyage en hiver de Corine Miret et Stéphane Olry , mise en scène de Stéphane Olry 

unvoyagedhiverpierregrosbois.jpgLa règle du jeu était des plus simples mais elle était précise: Corine Miret partirait de Paris pour aller non sur la Côte d’Azur, le Cantal ou les Pyrénées- Orientales mais dans l’Artois… Vous avez dit l’Artois ? Mais si, souvenez -vous,  Bruay-en- Artois qui fit autrefois la une des journaux avec une histoire de crime mal géré, l’agglomération de Lens,  et de Liévin rasée pendant la première guerre mondiale, une région pas du tout  riche (presque 30 % de chômage!) où, une fois n’est pas coutume, le Ministère de la Culture a eu la riche idée de créer un Musée du Louvre-bis qui ouvrira ses portes dans quelques années.
  Donc,  Corine Miret est partie là-bas, courageusement , dans une petite commune où elle ne connaissait personne et où elle a fréquenté les cafés, la mairie, les lieux publics, bref, tous les lieux où elle pouvait rencontrer des gens, et à l’issue de ses sept semaines de séjour, elle a invité les personnes les plus proches et leur a dévoilé le pourquoi de son voyage jusque là, pas très loin de Paris et finalement aux antipodes de son monde et de son mode de vie parisien: créer un spectacle à partir de ce qu’elle aura vécu avec eux. C’est un des privilèges des gens de théâtre , sans doute après avoir fréquenté tant de situations et de personnages que d’être à peu près bien partout avec les » vraies gens » , riches et pauvres, voire très pauvres, jeunes et vieux, français, européens ou pas.
  Elle rend compte quotidiennement à Stéphane Olry resté lui à Paris ,de sa vie là-bas par le biais d’enregistrements sonores qu’elle lui envoie et sur lesquels il va travailler pour bâtir le spectacle.  Et c’est Corine Miret, elle-même, qui s’y colle pour nous dire ce récit de voyage d »‘exilée volontaire » comme elle dit, où elle a dû affronter l’inconnu mais aussi savourer les rencontres qu’elle a pu faire, au gré du vent;  seule et sans entraves, elle était sans doute plus ouverte, plus sensible  à la vie quotidienne des autres. Ce qu’elle  nous dit très bien, et avec beaucoup de retenue et parfois d’émotion.
   Pendant que le récit se déroule, une jeune femme pose des dizaines de morceaux de moquette dans un puzzle  compliqué sur lequel, elle va enfin  installer des maquettes de petites maisons qui, au fur et à mesure, formeront des rues ou des hameaux, une usine, etc…Les morceaux de moquette sont vraiment  laids mais les maisons donnent envie d’y habiter  (c’est  le syndrome du modèle réduit cher à Lévi-Strauss qui a encore frappé). Corine Miret est entourée, entre autres,  de l’auteur Stéphane Olry qui dit quelques mots de temps en temps, Jean-Christophe Marti le compositeur qui dirige de petits airs souvent  chantés à bouche fermée,  Hubertus Biermann , le gardien du centre socio-éducatif qui raconte sa vie quotidienne avec un fort accent belge et par Sandrine Buring qui personnifie la terre…
 Cela se passe dans la nouvelle salle de l’Echangeur, ancienne petite usine de béton brut, sans rideaux ni pendrillons avec des chaises coques en plastique rouge. Donc, pas de dorures, pas de chichis… Le temps se déroule lentement mais plutôt agréablement, et la fin est très belle quand Corine Miret raconte la fête qui a précédé son départ, pendant que toutes les petites maisons s’allument dans la nuit. On reste cependant un peu sur sa faim, les comparses de la narratrice semblant faire de la figuration intelligente, ce qui  nuit sans doute à ce récit de voyage qui a  du mal à décoller en tant que spectacle…  Seule en scène, avec ses petites maisons, Corine Miret, aurait été sûrement  plus efficace.
 Y aller? pourquoi pas? Je n’y emmènerai cependant personne; donc, à vous de voir. On a comme l’impression que les femmes sont plus sensibles à ce spectacle que les hommes mais c’est une intuition… En tout cas,  Christine Friedel l’a bien aimé et vous le dira sur ce même blog.

 

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Echangeur jusqu’au 31 janvier 01-43-62-71-20

Un Pinocchio de moins !

Un Pinocchio de moins, d’après les aventures de Pinocchio de Carlo Collodo, adaptation et mise en scène de Jérémie Le Louët.

Ou plutôt un Pinocchio de plus dans la saison, après le médiocre spectacle de Séverine Anglade qui fit couler beaucoup d’encre acide sur ce même blog, et avant la très belle adaptation de Jöel Pommerat, dont nous vous rendrons compte dans la semaine. Ce chef d’oeuvre, écrit en 1883 par le journaliste et écrivain florentin  Carlo Collodi (1826-1890) a été l’objet de centaines de traductions, d’innombrables adaptations au théâtre comme au cinéma; en fait ce que l’on sait moins, c’est que cette sorte de roman comprend de multiples aventures  et donc des centaines de pages où chacun peut picorer à sa guise…  Les adaptations et mises en scène peuvent donc être de par les choix  effectués de qualité très différente…
 Jérémie Le Louët dit que c’est le conte énigmatique et sombre qui l’a séduit, tout comme « cette langue, tantôt triviale, tantôt baroque, avec ses leitmotivs, ses répétitions, ses proverbes truqués et ses violentes ruptures ». ce qui l’a amené « à découper le texte en mouvements en vagues successives, luttant conte l’explication de texte » .
Nombre de péripéties tournent, dans son adaptation, autour de la rencontre avec le chat et le renard qui vont pendre le malheureux Pinocchio; il a déjà la corde au cou quand la belle princesse bleue arrive pour le sauver.

 La direction des  cinq acteurs qui jouent plusieurs personnages, est d’une très bonne qualité, ce qui est plutôt rare dans les spectacles pour enfants; reste une mise en scène devant laquelle on reste sceptique. En effet, c’est bien joli de pousser , comme il le dit, « les personnages à la lisière des archétypes et de mettre en place des séquences très contrastées »  mais Jérémie Le Louët est assez malin pour voir que cela donne vite  un côté mécanique et assez sec à la représentation,  où la poésie ne surgit plus qu’à de rares moments. Le jeune metteur en scène a cru bon, en plus, de sous-éclairer le plateau, sans doute pour que cela fasse énigmatique et sombre!- ce qui est devenu une mode agaçante–et  il  proclame une » forte revendication théâtrale » ,  » une partition verbale« ,  « des séquences très contrastées qui  s’additionnent, se percutent, se contestent, créant des intensités dynamiques, des situations qui ne s’installent pas »…
  Au secours, tous aux abris!  Tout ce charabia prétentieux  relève d’une belle naïveté et ne correspond pas à grand chose au plan scénique, ce qui est quand même , excusez du peu, l’essentiel, si l’on veut emporter l’adhésion du public qui n’est jamais sot et ne se contente pas des belles promesses électorales inscrites sur le programme!
 Et donc, très vite, une sorte de pesanteur s’installe sur le plateau, malgré l’intelligente scénographie de Virginie Destiné et l’ excellente bande sonore d’Arnaud Jollet.
C’est l’un des défauts que l’on avait déjà vus dans sa précédente mise en scène de Hot House de Pinter: J. Le Louët possède d’incontestables qualités de chef de troupe-  … mais la dramaturgie  reste encore balbutiante,et le reste ne suit donc pas très bien… A voir ? Non, pas nécessairement, sauf si vous êtes un inconditionnel de Pinocchio et encore il n’est pas sûr que vous y trouviez votre compte…
La salle était dimanche après midi pleine d’enfants et de parents,  mais pas franchement convaincue.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Romain Rolland de Villejuif ( salle Eglantine), jusqu’au 24 janvier. t: 01-49-58-17-00       

Gertrude ( Le Cri )

  Gertrude ( Le Cri ) de Howard Barker, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti.

 

  Howard Barker est un dramaturge reconnu  en Grande-Bretagne; issu d’un milieu populaire, il a cependant commencé à écrire très jeune et est l’auteur d’une cinquantaine de pièces. Il a aussi beaucoup écrit pour la télévision, la radio et le cinéma et a fondé une compagnie  The Wrestling School  ( école de la lutte) , pour  produire ses pièces. Il a été assez souvent monté en France ( notamment par J.P. Wenzel, Patrice Bigel, et Agathe Alexis .aujourd’hui) .Il est également l’auteur de poèmes dont il fera le 7 février prochain une lecture ( en angimage.jpglais) au Petit-Odéon.
  Son théâtre est maintenant  connu ici mais Gertrude ( Le cri) est une création. Il a été souvent cité comme « théâtre de la catastrophe », c’est à dire du bouleversement.  » Ce n’est pas le réconfort d’un monde cruel, dit-il,  mais la cruauté d’un monde rendue manifeste pour apparaître comme beauté ». Et Gertrude (Le cri) en est sans doute un des meilleurs exemples.  Le sexe, à travers toutes ses composantes,  est omniprésent, les personnages sont parfois nus, comme au cinéma, ce qui reste assez rare sur scène et le langage souvent trivial et violent,  : on y parle  de baise, d’ovaires, de con et de bite, sans aucun état d’âme… mais en même temps d’une grande richesse poétique.,
   Et,  c’est à prendre ou à laisser,  nous prévient aimablement Barker; pour lui, la tragédie doit refuser les lois du discours ordinaire pour mieux parvenir à ses fins, et tant pis,  s’il y a parfois des obscurités : cette exigence absolue fait partie de son éthique aussi bien que de son esthétique;  le spectateur  doit donc  accepter les règles du jeu : ne percevoir qu’une partie du texte, souvent étrange et plein de méandres,et cela, pendant deux heures trois quarts . » Le théâtre, dit-il encore,  doit cesser de raconter au public des histoires qu’il peut comprendre ». Cela a le mérite de la franchise mais c’est ce que lui ont reproché nombre de critiques  anglais,  lassés de ce qu’ils pensent être un véritable charabia. Gertrude ( Le cri) est une sorte de réécriture d’Hamlet  dont le scénario a été  revu ;Il y a bien les personnages de Shakespeare  mais il en a imaginé d’autres ,comme Cascan le majordome, Ragusa la jeune veuve d’Hamlet, Albert, duc de  Mecklenburg à qui Isola, mère de Claudius essaye d’offrir Gertrud sur un plateau pour essayer de sauver son fils. Cette Isola, que Gertrude, encore enfant, avait vu faire l’amour avec un homme devant son épouse aveugle et paralytique… Le plus étrange est sans doute ce nouvel Hamlet, qui possède une incroyable volonté d’anéantissement personnel et qui se retrouve à la fin devant sa mère absolument nue. Mais il faudrait des pages pour dire les sentiments complexes et les contradictions de ces personnages.
  La pièce est un tissu d’intrigues compliquées, une sorte de grand jeu, où le pouvoir royal, la  trahison, les relations sexuelles , voire la prostitution, et la souffrance font, si l’on peut dire, bon ménage, avec, pour fil conducteur, l’absolue nécessité, d’aller jusqu’au bout de la passion érotique. Les personnages ont beau être vraiment hors-norme, ce qui est tout à fait étonnant, c’est la calme logique de la fable qui nous est contée, comme s’il s’agissait d’une banale intrigue.
   On est  évidemment- on s’en doute- à des années-lumières des gentillesses sucrées de  Plus belle la vie. L’univers , à la fois glauque et tragique,où rodent sans cesse le sexe et la mort, n’est pas celui d’une vérité proclamée mais d’un enchevêtrement de vérités dont le spectateur est gentiment prié de démêler l’écheveau, et  Barker précise:  « L’unique possibilité de résistance à la culture de la banalité se situe dans la qualité ».
   C’est clair… et cela tombe bien, puisque  que la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti est d’une rare exigence, et  l’univers dramatique qu’il a su créer, est d’une beauté exemplaire. Cela doit satisfaire Barker qui proclame volontiers que c’est  la finalité d’une tragédie.Corsetti dit, avec raison, « qu’il faut épouser l’élan de ce langage pour se laisser gagner par son énergie« : et, en effet, il n’y a jamais, dans sa mise en scène, de dépenses corporelles inutiles, jamais de criailleries, comme chez nombre de ses confrères français. Toute cette histoire familiale agitée est dite avec le plus grand calme mais, dès la première scène où Gertrud et Claudius, absolument nus ,f ont l’amour près du roi agonisant , Corsetti arrive à installer un univers de catastrophe,  où le fameux cri, à chaque fois superbement lancé, revient  comme un leit-motiv de mort ,mais aussi de naissance , puisque Gertrud  accouche à 42 ans d’une petite Jane… Comme si, malgré tout, il y avait dans ce paysage désespéré, une petite lueur d’espérance.
   Rien n’est jamais rien de gratuit dans sa mise en scène, sans doute parce qu’il a réalisé en amont,  comme on dit , un très solide travail dramaturgique. Corsetti a aussi signé la scénographie avec Cristian Taborelli, et cette collaboration donne des images superbes,sans aucun doute influencées par les créations de Boltanski, l’art conceptuel et l’arte povera: comme, par exemple,  ces murs blancs sur lesquels on jette des pelletées de gravier noir qui inscrit les grandes lettres de CIMETIERE.  Mais ces murs blancs laissent aussi apparaître de l’autre côté une bibliothèque et des armoires à à vêtements qui circulent , de façon obsédante, sur des rails disposés en huit,; il y a  encore, à la toute fin, ce grand mur de fond qui s’abat  d’un coup pour laisser apparaître sur le sol une facade d’immeuble 1900, dont un immense miroir tendu reflète  le corps des comédiens qui semblent s’y balader, l’horizontal se reflétant magiquement sur le vertical. C’est parfois un peu gratuit et Corsetti s’est, à l’évidence,fait plaisir mais c’est tellement beau et fort qu’on lui pardonne volontiers. Monter Barker n’est pas chose facile mais le metteur en scène a su être aussi exigeant avec ses comédiens qu’avec l’exploration d’un texte comme Gertrude(Le cri) .
  C’est en effet un excellent directeur d’acteurs , qui sait donner vie à cette incroyable galerie de personnages. Anne Alvaro, John Arnold, Francine Bergé, Cécile Bournay, Jean-Charles Clichet, Luc-Antoine Diquéro, Christophe Maltot, Julien Lambert font un travail remarquable,sans aucun doute aidés par la musique de Gianfranco Tedeschi que joue Baptiste Vay et qui ponctue cette curieuse saga où tout à la fin – terre et sang confondu- rentre dans le jeu,comme disait Valéry. Les images, on s’en doute, sont donc loin d’être innocentes et vous poursuivront bien après votre sortie de l’Odéon.
  A voir? Oui, absolument, malgré quelques longueurs et si vous acceptez d’entrer dans cette espèce au délire à la fois verbal et visuel pendant deux heures trois quarts sans entracte; cela veut dire qu’on ne peut pas aller à reculons voir ce genre de spectacle…  cela demande , même si on ne s’ennuie jamais, un certain effort, (mais tout se mérite dans la vie…)  Sinon, ce n’est pas la peine d’y aller.   En tout cas, merci à Olivier Py d’avoir fait naître en France cette Gertrude ( Le cri). Pardon d’avoir été un peu long mais on ne peut pas parler d’un spectacle comme celui-là en dix lignes…

 

Philippe du Vignal

 

P.S. Un petit message pour madame Albanel: essayez d »emmener  votre copain Nicolas voir cette création qui n’entre sûrement pas dans les critères d’un spectacle devant « répondre aux attentes du public », comme il avait osé lui signifier dans sa lettre. Cela, sait-on jamais, lui donnera peut-être des idées plus futées….

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 8 février dans le cadre du cycle Howard Barker; à suivre Le Cas Blanche-Neige, 4/20 février; les Européens 12-25 mars et  et Tableau d’une exécution 26 mars/11 avril.

La grande Magie

La grande Magie d’Eduardo de Filippo, mis en scène de Laurent Laffargue.

filipppo.jpg  Du célèbre auteur/acteur/ metteur en scène napolitain ( 1900-1984), fils naturel, comme on disait autrefois, du grand acteur Eduardo Scarpetta, on connaît finalement en France que peu de pièces: Filumena Marturano, Samedi, dimanche et lundi, Sik-Sik et cette Grande Magie qui est sans doute la meilleure. L’histoire se passe évidemment à Naples, dans les années 30, au Grand Hôtel où l’on annonce aux bourgeois en villégiature, que le  célèbre magicien Otto, doit présenter le soir même un spectacle de tout premier ordre. Mais le pauvre Otto, accompagné de quelques complices et sa femme plus toute jeune qui cherche encore à séduire, est en fait un artiste de quatrième catégorie, condamné aux tournées minables et couvert de dettes.
C’est dire qu’il est prêt aux  arrangements douteux qui pourraient lui rapporter quelques billets… Justement cela tombe à pic: le photographe local voudrait bien se retrouver en tête à tête avec Marta, la jeune et belle épouse de Calogero dont il est l’amant. Otto , après plusieurs tours assez faciles, choisit Marta dans le public et la fait disparaître dans un sarcophage » égyptien » équipé d’une porte de fond qui permettra à la belle de se faire discrètement la belle avec son amant pour quinze minutes … Mais il ne respecte pas le contrat et part avec elle pour Venise. Sale temps pour les mouches et pour Otto qui reste cependant impassible.
Le petit mari exige évidemment qu’il fasse réapparaître sa femme. Otto essaye alors de le persuader que le tour prend plus de temps que prévu et que… bon, on ne va pas tarder à la revoir.Le mari méfiant, appellera un inspecteur de police à qui, très discrètement, Otto, déjà accusé de meurtre, dévoilera les coulisse de l’histoire.
Quant à Calogero, il lui expliquera avec beaucoup de conviction et d’habileté qu’il est l’objet d’hallucinations et que c’est lui-même, le mari qui a, en réalité, fait disparaître son épouse. Au bord de la folie, Calogero s’isole chez lui, en proie à la colère de sa famille qui le trouve tout à fait dérangé mais Otto lui dit que tout cela n’est qu’une question de temps soumis à variation selon les individus et il réussit même à lui soutirer un chèque important pour rembourser une dette en lui faisant croire que tout cela fait partie d’un jeu. Et Calogero signe sans  méfiance… « Tu crois que le temps passe mais ce n’est pas vrai, le Temps est une convention; si chacun de nous vivait sans engagements, sans affaires, je veux dire une vie naturelle primitive, toi, tu durerais sans le savoir« . Donc le temps, c’est toi« .  La fin? Assez merveilleuse et amère à la fois,  mais on vous en déjà trop dit…..
Là où de Filippo frappe très fort, c’est quand il montre, comme il le dit » que la vie est un jeu et que ce jeu a besoin d’être soutenu par l’illusion qui ,à son tour, doit être alimenté par la foi « . Effectivement, le pauvre Calogero  n’ a qu’un seul besoin: croire mais croire à tout prix que sa femme ne l’a pas quitté pour un autre homme, et  Otto est assez roublard et perspicace pour l’avoir bien compris depuis le début et  l’impliquer dans cette disparition,il lui fait même croire que sa femme ou son avatar est enfermée dans une mallette qu’il ne doit jamais ouvrir… Mais la vie n’est pas si simple et Otto se trouvera  beaucoup plus impliqué qu’il ne pouvait le soupçonner dans toute cette affaire.
Naïf, Calogero? Pas plus que ceux qui ne résistent pas au charme de nombreux escrocs patentés qui jouent sur l’aveuglement de leurs victimes en leur faisant miroiter des gains fabuleux à condition qu’ils leur fassent  confiance. De Filippo, qui savait  observer comme personne ses contemporains riches ou pauvres, vieux ou jeunes, se révèle, ici un dramaturge de premier ordre qui sait  finement jouer de la frontière entre illusion et réalité, entre folie et normalité, entre grotesque et tristesse,entre passé et avenir, en donnant vie à ces personnages qu’il devait rencontrer au quotidien dans Naples mais qu’il savait rendre exceptionnels comme Otto ou Calogero, dont on demande parfois qui manipule l’autre… Ce n’est pas pour rien, car il devait s’y retrouver, que Pirandello admirait de Filippo.
Reste à mettre en scène cette suite d’événements poétiques, et il faut de grands qualités pour  mettre en scène cette Grande Magie  qui dure plus de deux heures,comprend quelque dix sept personnages,où les tours de magie  doivent servir de fil rouge s’emparer sans  manger le texte, où  le rythme ne doit pas faiblir pour ne pas nuire aux nombreux rebondissements… Cela fait beaucoup!  Mais Laurent Laffargue s’est emparé de la pièce avec beaucoup d’amour-cela se sent-et de talent: d’abord, en choisissant au mieux ses comédiens,tous excellents,  surtout Daniel Martin, exceptionnel magicien qui passe d’un sentiment à l’autre avec virtuosité, Georges Bigot  qui donne une coloration particulière au personnage de ce mari naïf et rusé à la fois, en tout cas assez inquiétant  et Eric Bougnon en inspecteur de police d’une grande drôlerie.Et il a mis la pièce en scène avec beaucoup d’exigence.  Au chapitre des petites réserves: un plateau coulissant inutile, l’accent marseillais-tout aussi inutile- du domestique de Calogero, quelques longueurs d’un texte un peu bavard sur la fin qu’on aurait pu élaguer, ou les sorties des comédiens dans la salle: mais tout cela ne casse en rien le spectacle… qui est,  en tous points, remarquable.
A voir: oui, sans réserve aucune; on aimerait bien avoir  eu en France un théâtre intelligent et populaire de cette qualité qui garde encore,quelques décennies plus tard, une telle fraîcheur, d’autan plus que la pièce est servie avec autant d’humilité et de savoir-faire que de générosité, ce qui n’est pas incompatible mais assez rare pour être signalé.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Ouest Parisien, jusqu’au 28 janvier.

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