Chez les Ufs, Grumberg en scènes

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Chez les Ufs, Grumberg en scènes, sous le regard de Stéphanie Tesson.

 

Jean-Claude Grumberg, fils et petit-fils de tailleurs déportés et disparus, tailleur lui-même de quatorze à dix-huit ans, apprend finalement pour son bonheur le métier d’acteur, puis devient auteur. Entre autres succès, il écrit Dreyfus en 1974,  qui a pour thème les répétitions d’une  pièce sur l »affaire Dreyfus par une troupe d’amateurs juifs polonais vers 1930. En 79, Grumber crée L’Atelier, avec un véritable succès; la pièce  qui met en scène en dix séquences  de 45 à 52, sur  la vie d’un atelier de confection à Paris, où Simone, attend son mari qui a été déporté. L’expérience de l’hôpital est évoquée dans Maman revient, pauvre orphelin (1994).
Chez les Ufs Grumberg en scènes, joué aujourd’hui  par Jean-Claude Grumberg, sa fille Olga et par Serge Kribus, jette sur le plateau des bribes joyeusement éloquentes d’une œuvre sombre à l’origine, fidèle à l’Histoire et tournée inlassablement vers le passé.À travers son expérience et celle de ses proches, l’auteur tente de comprendre avec les armes de l’humour et du rire, la terrible tragédie du siècle passé. Sans les larmes de l’amertume.
Durant cinquante ans, Grumberg alterne l’écriture de pièces courtes et celle de pièces longues : « Ce théâtre saisit le réel, dit-il,  avec une habileté rageuse comme pour protester contre l’aveuglement.» Un tel rire fait mal car il procède d’une émotion forte, née de la capacité de recul et de distance face aux événements inoubliables du XX é siècle. Une attitude artistique « positive » qui n’a d’autre  raison que de combattre l’antisémitisme, le racisme, et la différence pour mieux les balayer, une fois pour toutes.
Michu
(1967) par exemple, est une petite fable de théâtre loufoque  où le héros naïf va de surprise en surprise, découvrant grâce à son collègue Michu, au rôle de révélateur impitoyable et dévastateur, qu’il est non seulement pédéraste et communiste, mais encore juif ! Comment s’en sortir ?
Jean-Claude et  Olga Grumberg, et  Serge Kribus, jouent avec facétie encore des extraits des Rouquins (1984) de Ça va (2008), du Petit Chaperon Uf (2005) et de Pleurnichard, un chapitre de merde (2010). Cinquante ans d’écriture qui méritent un retour amusé sur soi sans nulle complaisance. Il s’agit plutôt de faire simplement l’aveu du plaisir d’écrire. La fille joue sa propre grand-mère et le héros n’est qu’un enfant Pleurnichard dont les gémissements sont gentiment moqués. Chez les Ufs (à entendre comme Chez les Juifs) se révèle un moment enjoué de spectacle  vivifiant, au fonctionnement humble avec,  pour seuls accessoires, une table, une lampe et une chaise d’écrivain d’un côté, et de l’autre, un portant  avec des costumes-blouse d’anesthésiste, foulard de vieille femme, etc…-qu’ Olga Grumberg et Serge Kribus  revêtent successivement. La vie des jours passés et de notre présent surgit à chaque réplique, vive et rebelle à tous les enfermements.
Une heure vingt de théâtre enjoué, où les acteurs sont  heureux d’être là ensemble, et  avec le public.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de Poche-Montparnasse jusqu’au 17 novembre,  du mardi au samedi 19H, et le dimanche à 15 heures.


Archive de l'auteur

Il( Deux) de Mansel Robinson

II (Deux)  de Mansel Robinson, traduction de Jean-Marc Dalpé, mise en scène de Geneviève Pineault.

 Zones théâtrales, une  biennale qui regroupe des artistes des scènes  francophones du Canada, a présenté neuf spectacles créés  en Ontario,  Québec, et Acadie (Nouveau Brunswick). qui mettent en scène des  univers à la fois réalistes, singuliers et poétiques, qui s’ouvrent sur des aventures intérieures des plus troublantes.
Deux textes ont retenu l’attention :  II (Deux)  de Mansel Robinson  (Toronto), traduit en français par le comédien et l’auteur dramatique  d’origine franco-ontarienne Jean-Marc Dalpé,  qu’il joue avec Elkahna Talbi. Et À tu et à moi de Sarah Migneron, avec onze comédiennes sur un plateau couvert  de douzaines d’oranges. Chaque  spectacle fondé sur  un choix esthétique différent présente une réflexion sur le processus de jeu et l’orientation de l’acteur dans l’espace.

II (Deux) met en scène  un homme et une femme qui réagissent dans deux espaces-temps différents. Enfermés  dans un lieu clos qui ressemble  à une prison et à une cage,  Mercier, le mari, subit un interrogatoire policier: il a assassiné sa femme Maha, qui  nous livre une confession dans un aéroport, peu avant de se faire assassiner par son mari.
Au début, l’astuce est efficace. Il s’agit de comprendre comment le mari a pu basculer dans la méfiance, la peur  et la violence devant cette femme qu’il a toujours aimée. Maha est étrangère et  musulmane. Elle parle de son amour, mais aussi de son malaise dans notre pays, des  insultes qu’elle y subit et de la  relation illicite qu’elle a avec un certain Ka .

Le personnage le plus intéressant est, bien sûr, le mari, noyé dans des discours haineux qui le bombardent de tous les côtés, et auxquels il ne  résiste pas.  Il se  transforme en être paranoïaque  est c’est assez horrible, même si Dalpé, crispé et déchiré par l’horreur du geste de son  personnage, n’arrive pas à exprimer toutes les nuances du texte. Il a l’habitude des interprétations musclées et réalistes mais ce style d’animal agité, était de trop et on n’a pas vraiment saisi la transformation de cet être en bête qui tue. En revanche, Mme Talbi est délicate, très préoccupée par sa trahison, et recèle une grande  fragilité qui attire notre sympathie.
Un beau texte qui est aussi très opportun, mis en scène par 
Geneviève Pineault et  co-produit par le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury) et le Théâtre de la Vieille 17 (Ottawa).

Alvina Ruprecht

 

Le spectacle a été présenté  à la Cour des Arts d’Ottawa, les 10 et 11 septembre.

 

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A tu et à moi de Sarah Migneron

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À tu et à moi de Sarah Migneron, mise en scène de Joël Beddows.

L’Atelier de l’Université d’Ottawa, s’inscrit dans une démarche à la fois artistique et savante, menée par le Centre de Recherche en civilisation canado-française.  Il s’agit pour ses animateurs de sortir des chemins battus du réalisme et de contribuer au renouvellement esthétique du théâtre franco-ontarien, tout en formant  une nouvelle génération de chercheurs et de praticiens s’intéressant à ce théâtre francophone hors  du Québec.
Le texte de Sarah Migneron tient  à la fois d’une partition pour voix, et d’un scénario de situations mises en espace par un chorégraphe (on parle de dramaturgie corporelle),  où se mêlent  les voix et les corps qui  font penser aux chorégraphies de la célèbre Martha Graham.
Le résultat qui résulte d’un travail collectif- est la création du  paysage intérieur d’une jeune personne, 
instable, fluide et changeante,  dont l’identité est impossible à cerner.  Incarnation d’une présence post-moderne qui se révèlent par bribes, à partir de ses  gestes, de ses pulsions, désirs, hallucinations, et frayeurs.
Les corps  bougent sans arrêt, les créatures s’enlacent, se tiennent, se relâchent et repartent. Elles sourient,  adoptent des rythmes rapides, et expriment leur joie, leurs désirs parfois érotiques, ou cruels, voire sadiques, en gribouillant des graffitis sur les murs, en déchiquetant des oranges et en écrasant la pulpe sur la tête.  Le jus coule sur leur  visage comme un filet de sang. Un moment d’anthropophagie malaisé qui évoque  la dévoration mutuelle possible par ces jeunes créatures en voie de perdre leur humanité.
D’étranges personnages qui, dans leur ensemble, captent  le paysage intérieur d’une jeune personne qui cherche une sœur? Une mère, son double?  La jeune voix qui raconte l’ histoire est frappée par une foule de formes vivantes masqués qui le dévisagent derrière la fenêtre du régisseur.  Dans un  arrière-plan purement théâtral qui inscrit l’identité dans la nature même de la performativité.
Un théâtre qui bannit toute psychologie et qui installe une présence figurative définie  par la réitération de ses mouvements à l’infini. La parole est ici superflue. Ne sommes-nous pas revenus aux origines de la danse moderne?

Alvina Ruprecht

Le spectacle  co-produit par l’Atelier et le Centre de Recherche en francophonie canadienne,a été  présenté au studio Léonard Beaulne, Université d’Ottawa.

Les Marchands de Joël Pommerat

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Les Marchands, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

Le cadre de scène noir est le même que pour Au monde (voir Le Théâtre du Blog); cette fois, le sol est gris et il y a juste une table et deux chaises avec siège et dossier en stratifié et pieds en inox des années cinquante, un poste de télévision ventru puis une sorte de comptoir de bar incolore. Deux jeunes sont femmes assises. Eclairage limité  à une seule ampoule sous abat-jour métallique.
On entend la  voix  off  d’une narratrice (Agnès Berthon) que l’on retrouvera tout au long de la pièce, comme une sorte de fil rouge. Elle dit simplement: « La voix que vous entendez en ce moment, c’est ma voix. […] C’est moi que vous voyez là, voilà,  c’est moi qui me lève, c’est moi qui vais parler… […] J’étais son amie à elle, elle que vous voyez là, assise à côté de moi ». Nous la verrons ensuite parfois sur scène: elle porte un corset orthopédique, à cause d’un corps cassé par de longues années de travail chez  Norsilor. Mais il y a eu une explosion et l’usine d’armement est menacée de fermeture, avec, à la clé, des centaines d’emplois  supprimés. Elle raconte de façon assez naïve, comme au second degré- et c’est en est encore plus fort- la vie de son amie au chômage.
Comme les autres ouvriers, elle  n’a pas grand chose dans sa pauvre vie, sinon son travail. Et le chômage qui semble inévitable signifie pour eux tous une perte absolue d’identité.
Le spectacle est constitué d’une suite de courtes scènes où les autres personnages, souvent en ombre chinoise, commentent avec quelques paroles généralement inaudibles, ce que dit la narratrice d’une voix un peu lasse et le plus souvent monocorde.
Mais leur jeu, loin d’être illustratif, est en décalage avec ce qu’elle dit.
Notamment quand elle nous raconte cette lamentable histoire d’une jeune femme qui a poussé une première fois son petit garçon du haut d’un balcon. Il a échappé par miracle à la mort.

C’est sans doute une façon pour elle de dire sa vérité à la société qui l’entoure, en proclamant  le scandale de cette fermeture d’usine. Et sa seconde tentative pour tuer son enfant sera la bonne: l’enfant mourra. Mais devant ce qui s’apparente à un sacrifice humain, la Direction de l’usine renoncera à son projet de fermeture. Dans cette fable sur le monde du travail,  la dernière phrase est des plus explicites: « Est-ce donc le travail qui nous lie ainsi si fortement? » C’est en effet le seul effet positif de la maltraitance cyniquement imposée par le capitalisme. Joël Pommerat sait comme personne dire cette identité commune, quand il ne saurait être question d’investissement personnel: ici les tâches répétitives et ingrates exigent du corps, un effort permanent dont on n’a guère idée quand on n’y a pas été soumis. Il a mis en scène de façon exemplaire cette souffrance physique- mais aussi psychique! Avec inévitablement une certaine dépossession de soi chez les ouvriers aux travail dans cette séquence qui revient plusieurs fois. On les voit sur une chaîne de montage figurée par une poutre éclairée et  par un vacarme de tôles embouties.

La mise en scène est d’une grande intelligence et jusqu’à la fin, garde toute son unité. Avec une direction d’acteurs exceptionnelle et un vocabulaire scénique très maîtrisé, que ce soit la scénographie et les lumières d’Eric Soyer, les costumes d’Isabelle Deffin et la bande-son admirablement construite de François et Grégoire Leymarie. Tout ici est d’une rare virtuosité, mais jamais gratuit, que ce soit dans les bruitages ou les chansons populaires comme L’Amour est un bouquet de violettes de Francis Lopez chantée par Luis Mariano,  ou une mélodie de Georges Delerue. On retrouve les mêmes acteurs que dans Au monde, sauf Roland Monod  et Murielle Martinelli joue l’enfant.

Le  spectacle, créé il y a sept ans, n’a pas une ride. Une petite réserve? Oui, encore une fois, comme pour Au Monde, l’autre spectacle de Joël Pommerat ici présenté,  l’Odéon ne parait pas être le cadre le plus adapté mais bon, on ne va pas faire la fine bouche et comme pour Au Monde, il faut aussi laisser le temps à cette re-création de s’installer. En tout cas, ne la ratez pas. C’est, sans aucun doute, l’un des meilleurs spectacles de cette saison.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 19 octobre, Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris (VI ème), en alternance avec Au Monde.

L’Anniversaire

L’Anniversaire d’Harold Pinter, traduction d’Eric Kahane, mise en scène de Claude Mouriéras.

L'Anniversaire pinter« - C’est toi ? -Oui c’est moi…  etc. » , histoire de parler sans avoir rien à dire. Quoi de plus banal et risible que le dialogue qui s’instaure d’entrée de jeu entre Peter et Meg, un couple qui sonne creux. Ils vivent dans une petite maison au bord de la mer où ils accueillent épisodiquement des pensionnaires.
Stanley, leur unique client, soit-disant pianiste au chômage, s’est incrusté chez eux et a  une liaison avec  Meg. Arrivent deux visiteurs aux intentions obscures, en rapport (ou non) avec le passé opaque de  Stanley.
Ils vont organiser avec Meg l’anniversaire de ce dernier; mais est-ce bien le jour de son anniversaire? La fête tourne alors à un jeu de massacre orchestré par les nouveaux venus,  sans qu’on comprenne bien pourquoi ils déchaînent leur violence contre Stanley.
Il ne faut pas compter sur  les mots pour dévoiler la psychologie des protagonistes ou motiver leur comportement. Les dialogues lapidaires n’explicitent rien, mais, au contraire,  embrouillent tout dans un flot de paroles cinglantes, de questions qui restent souvent sans réponse. Le langage se contente alors d’être une machine à jouer, à incarner
dans toute leur brutalité les personnages, lâchés dans l’arène par l’auteur qui n’a jamais voulu donner d’explications sur eux. « Le langage, en art, demeure une affaire extrêmement ambigüe, des sables mouvants », rappelait  Pinter, à la conférence qu’il prononça, à l’occasion de la remise de son prix Nobel de littérature en 2005.
Séduit par  l’énigme de l’Anniversaire, le cinéaste qu’est Claude Mouriéras*  a tout de suite pensé à Hitchcock, au point de situer ce huis-clos dans un duplex new-yorkais des années 80, avec cuisine américaine clean et chambres à hauteur des cintres (la part cachée des choses)
Dans un décor sobre , la pièce se déroule comme dans un long plan séquence, avec des actions parfois simultanées. Pas de  fioritures de mise en scène ni de  pédagogie : les comédiens adoptent un jeu dépouillé, comme au cinéma. Nicolas Lormeau campe un mari indifférent qui ne veut surtout rien savoir. Un Monsieur tout le monde aveugle aux horreurs qui se déroulent à son nez et à sa barbe, de même que son épouse, Céline Brune en femme au foyer  vieillissante.  » Vieux crouton racorni », « Vieux sac à linge succulent » , lui lance à l’occasion Jérémy Lopez en Stanley dépressif et traîne-savate. Nazim Boudjenah et Eric Génovèse interprètent un duo de « tontons flingueurs »,  cyniques et goguenards.
L’Anniversaire
est la deuxième pièce de Pinter. Ecrite en 1958, elle fut rejetée par la critique à sa création avant de connaître un succès mondial, quand elle fut reprise en 1964 après Le Gardien et Le Retour.  Elle porte déjà en germe le  » théâtre de la menace » :  comme on qualifie souvent l’œuvre de Pinter car  s’y exprime la banalité du mal, la violence latente qui mène au totalitarisme. Mais il appartient au spectateur de se frayer son propre parcours dans les méandres d’une intrigue opaque. C’est un plaisir qui le conduit insidieusement au cœur des turpitudes dont les hommes  sont capables. Du grand art dramatique !
. »Chez Pinter il vaut mieux rire au début car, à la fin en général,  ça se gâte », avait prévenu le metteur en scène.

Mireille Davidovici

Théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 24 octobre.

* Des films de Claude Mouriéras seront projetés au Vieux-Colombier et à la  Salle Richelieu.  (voir programme /www.comedie-francaise.fr)

Enjambe Charles

Enjambe Charles, conception et scénographie Sophie Perez et Xavier Boussiron

 

Enjambe Charles enjambecharles31La sculptrice Louise Bourgeois (1922-2010), artiste française naturalisée américaine, a eu une  longue carrière aux Etats-Unis, et elle a obtenu, presqu’à la fin de sa vie « la » reconnaissance dans les milieux de l’art contemporain.
Le recours à l’analyse-l’amour, les relations intra-familiales, la relation au père-et l’expression d’un érotisme brut ont façonné une œuvre initiatrice des chemins les plus éloquents de l’avant-garde.
Les araignées de la plasticienne  issues d’un imaginaire à la fois sombre et flamboyant, sont célèbres par leur monumentalité. Il n’en a pas fallu plus, à côté de la laideur d’un crapaud juché sur les hauteurs du plateau de scène, pour que nos deux larrons en foire, les artistes et  scénographes  Sophie Perez et Xavier Boussiron s’inspirent de la pièce psycho-emblématique de Louise Bourgeois, La Destruction du père, pour concevoir leur dernier spectacle.
Sur scène, un tour de potier avec lequel les comédiens fabriquent jarres et vide-poches de magasin de souvenirs, mais la scénographie évoque ironiquement la chambre de Louise Bourgeois visitée un dimanche à New-York. Un décor en soi, une installation, un capharnaüm, un chaos oriental et kitch de boules dorées, caverne de mauvais goût,  et cul-de-sac infernal où les déplacements s’apparentent à une course d’obstacles.
À la façon de la sculptrice – symbole de colère, de méchanceté et bon sens réunis -  qui souffrait d’avoir été démolie par son père et qui répondait tardivement à ce dernier en le « reconstruisant » plastiquement, affublant cette figure magistrale et maudite d’une paire de seins,  Sophie Lenoir et Stéphane Roger s’emparent effectivement à tour de rôle  de deux seins que le public ne saurait pas ne pas voir…
Pas de place pour les Tartuffe ici, on rit franchement, les comédiens et les spectateurs ensemble, car chacun sait qu’il faut avoir beaucoup pleuré pour pouvoir rire ainsi. « Pourquoi ai-je du mal à sortir le matin de mon lit ? Qu’est-ce qui cloche ? » Il s’agit de se reconstruire pour ne pas mourir.
Pour le fanfaron aux fesses nues, Stéphane Roger, c’est chanter à tue-tête en arménien et parodier rageusement Charles Aznavour dont l’effigie est sur le plateau. Quant à Sophie Lenoir, elle se dandine, portant avec une grâce rieuse une prothèse de ventre arrondi de femme enceinte. Elle n’en chante pas moins et danse, scandant ses quatre vérités sur l’état du monde et de nos sociétés factices, accompagnée par Françoise Klein, plus indépendante.
Le spectacle se fabrique sous nos yeux en  continu,  comme le tour de potier qui ne cesse de tourner…
Avec des masques hideux, des costumes à paillettes de music-hall et la trivialité d’émissions TV. Le rire nourrit le sens des scènes, c’est une belle capacité de salut et de survie car il y a une pudeur à aller mal.

Ce qui peut paraître parfois lourd et insistant, touche pourtant au sublime, dévoilant sur un fil fragile l’humanité des êtres. Une fresque burlesque, profondément vivante.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre du Rond-Point 75008. T : 01 44 95 98 21 Jusqu’au 29 septembre à 20h30, dimanche à 15h30, relâche lundi.

 

au Monde

Au Monde, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

au Monde au_monde-1-199x300La pièce,  comme Les Marchands qui va aussi être sur cette même scène ce mercredi,  » ne sont ni des reprises, dit Pommerat ni des re-créations mais deux spectacles que nous réveillons ». Au monde avait  été créé au Théâtre National de Strasbourg en 2004 puis accueilli au Paris-Villette par Patrick Gufflet, brutalement remercié par la mairie de Paris au printemps dernier. Au Monde avait aussi révélé au grand public Joël Pommerat dont l’écriture scénique, le jeu très physique des acteurs et l’espace scénographique bouleversait alors la dramaturgie contemporain. Mais depuis notre regard, et c’est normal,  s’est sans doute aussi modifié.
Neuf ans plus tard, La Réunification des deux Corées a consacré Joël Pommerat ( voir Le Théâtre du Blog) comme l’auteur/metteur en scène, artiste associé au Théâtre national-Bruxelles, le plus connu et le plus respecté dans l’hexagone mais aussi à l’étranger. Avec, sans cesse, plusieurs de ses spectacles à l’affiche un peu partout.
  Pour Au Monde, le cadre de scène doré de l’Odéon a été recouvert de tissu noir comme dans la salle, les places de côté condamnées, et on retrouve cette scène au sol et aux murs noirs, avec, juste une barre  verticale de lumière blanche presque éblouissante dans la pénombre où il a juste une longue table,  perpendiculaire au bord de scène et  recouverte d’une nappe blanche. Et cinq chaises, noires aussi bien entendu comme la plupart des costumes .
Cela fait de cet ensemble scénographique une remarquable installation d’art minimal (on pense à la fois  aux volumes stricts de Don Judd et de Sol Lewit, et  aux  barres lumineuses de Dan Flavin)-et un cadre exemplaire pour une intrigue réduite à sa plus simple expression. Cela se passe dans une famille de la grande bourgeoisie dont les protagonistes sont d’abord:  le père qui va venir s’asseoir au bout de la table. Il a quelque 80 ans et a tenu d’une main sûre un ensemble de sociétés d’armement mais, âgé, il voudrait en confier maintenant la direction à Ori, son plus jeune  fils, officier supérieur comme en atteste son uniforme aux nombreuses barrettes. Il veut  quitter définitivement l’armée mais rechigne à assumer les responsabilités de son père, ce qu’il finira par accepter.
Il y a aussi dans cet espace indéterminé son fils aîné mais aussi sa fille aînée qui est enceinte, et son mari, et  sa seconde fille, présentatrice vedette à la télévision et la plus jeune. Mais aussi une curieuse personne, une jeune femme qui a été embauchée par la fille aînée sans en avoir parlé à ses frère et sœurs qui le lui reprocheront ; elle  parle une langue inconnue et n’a pas de fonction précise dans la maison.
Vivent-ils tous ensemble? On peut le supposer mais, comme chez Pommerat,les identités comme les faits sont le plus souvent  étranges et semblent appartenir au domaine du rêve. Ce qui fait la force et en même temps la faiblesse de ces personnages hors du commun qui se parlent sans vraiment entrer en relation avec l’autre. Dans Au monde, on parle, on parle même beaucoup… Et on évoque ainsi le problème du travail dans la société contemporaine: « Le travail n’existera plus ». Mais, comme le dit Pommerat, ce n’est pas une pièce sur la famille en particulier, pilier de notre système économique, social, politique et sur son rapport au monde qui l’entoure » .
Le langage est parfois très cru comme dans La Réunification des deux Corées: « J’aimerais être une pute, une grosse pute, »dit l’une des sœurs. Nombre de ces conversations/soliloques, avec des conversations/considérations sur la philosophie de l’existence ont lieu devant un écran de télévision face public suggéré par une lumière blanche et surtout par une bande-son parodique de grande qualité signée François Leymarie.Est-ce la nuit, est-ce le jour, on ne sait plus trop, emmenés que nous sommes dans un parcours onirique, chargé d’angoisses et de doutes où la position du corps de chacun des personnages en dit long sur son identité. On ne sait pas non plus toujours très bien qui parle dans cette pénombre permanente, de l’un ou l’autre de ces frères, beau-frère et  sœurs. Comme si Joël Pommerat voulait encore un peu mieux brouiller les cartes?
Et cela fonctionne? Aux meilleurs moments, oui; la mise en scène, comme toujours chez lui, est d’une rigueur absolue, les acteurs (les mêmes qu’à la création, sauf trois dont le remarquable Philippe Lehembre, disparu l’an passé, qui jouait le père et auquel sont dédiées ces représentations) Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monod, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, David Sighicelli) sont tous impeccables, la scénographie épurée, et les lumières d’Eric Soyer son vieux complice, d’une grande sensibilité, les costumes de Marguerite Bordat, l’univers sonore de François Leymarie, en parfaite adéquation avec  cette intrigue  où le malaise des personnages est palpable. Tout le théâtre contemporain, y compris maintenant celui du théâtre de rue!-sans doute influencé par les émissions de télévision-souffre de cette utilisation de micros HF, mais, pour une fois, la légère amplification des voix, comme parfois celui des pas sur le sol, est tout à fait justifiée.
Mais on peut se demander si, à la création d’Au monde, nous n’avions  pas été d’abord et surtout bluffés et  séduits par lcet exercice de haute virutosité: lamise en scène de Pommerat, la scénographie d’Eric Soyer, et ces fameuses séquences rythmées par des noirs qui sont un peu comme sa signature; quelque neuf ans plus tard, on se dit que cette grande virtuosité de la mise en scène a pu faire oublier les faiblesses du texte.
Les personnages ne sont pas  vraiment au centre de la pièce, ce qui n’est en rien gênant, au contraire mais on a du mal à saisir ce que Pommerat voudrait mettre en valeur, à savoir l’écart entre les idéaux et leur vie au quotidien, entre  la réalité et la perception qu’ils ont du monde,  et « la contradiction entre leurs convictions et leur implication dans un système qui va à l’encontre de leurs convictions ». Mais on a l’impression toujours gênante au théâtre de n’être nullement concerné par ce qui est énoncé sur le plateau…

  Et dès le début, le spectacle, malgré encore une fois toute sa rigueur, et sa grande qualité plastique, a donc quelque mal à décoller. Dans une salle qui n’est sans doute pas vraiment faite pour ce type de spectacle! On ne dira jamais assez l’importance de la scénographie dans le théâtre contemporain et un spectacle de Pommerat a besoin de plus de proximité, de plus d’obscénité au sens, bien sûr, étymologique du mot.
Les Ateliers Berthier, où il a créé plusieurs  de ses spectacles  conviennent bien mieux à son univers. Ici, dans cette salle à l’italienne, il y a un manque évident de connivence entre les personnages et le public, et on s’ennuie un peu. Quelques rares  spectateurs déçus s’en vont- ce qui ne prouve rien mais  les applaudissements sont à la fin bien peu chaleureux.

Pommerat a sans doute raison: les premières représentations d’un spectacle-on le sait depuis longtemps-ont souvent quelque chose d’assez « raide et d’appliqué » et manquent de « grâce et d’intelligence ». Cet Au monde, « réveillé »  se montre  assez décevant; il se bonifiera sans  doute mais il n’est pas si sûr que, même à coups de petits réglages et de modifications, que le texte en sorte  valorisé .
Alors à voir? Si vous n’avez jamais encore vu un spectacle de Pommerat, ce n’est peut-être pas dans les urgences et mieux vaudra attendre Les Marchands, dont on vous reparlera.

Philippe du Vignal

 En alternance avec Les Marchands au Théâtre de l’Odéon à  Paris jusqu’au19 octobreet au Théâtre National de Bruxelles  T: 32 (2) 203 53 32 du 28 janvier au 2 févrieret à la Criée, Théâtre National de Marseille, en collaboration avec le Merlan, Scène nationale  T04-91-54-70 du 18 au 21 février.

 

Adieu Valérie Benguigui

Adieu Valérie Benguigui,

Elle avait 47 ans et a succombé à un cancer du sein; elle  avait fait  partie de la toute première promotion de L’Ecole du Théâtre national de Chaillot alors sous la direction de Jérôme Savary, décédé lui aussi cette année- et dont je fus  le directeur. C’est elle qu’Andrejw Severyn, qui était l’un de ses professeurs, avait choisie pour être la Princesse de France dans Peines d’amour perdues de Shakespeare dont il avait assuré remarquablement  la mise en scène.
Dans ce rôle, elle s’était  vite imposé, encore débutante dans le métier, avec une sensibilité  et une majesté incomparable, entourée par une bande de jeunes comédiens, enthousiastes à l’idée de jouer Shakespeare. C’est cette image que nous retiendrons surtout d’elle… Et nous nous souvenons que l’émotion était palpable dans le public quand un envoyé venait lui annoncer la mort brutale de son père
Cette création, d’abord présentée en travaux d’élèves à Chaillot, avait connu un beau succès et Bernard Sobel l’avait ensuite invitée à Gennevilliers, avec l’aide de Savary,  après avoir été jouée au Festival de Blaye. Pour tous ces jeunes acteurs, cela avait été à la à la fois une belle aventure artistique et un formidable cadeau.
Ensuite Valérie Benguigui avait surtout joué au cinéma, notamment pour des séries, comme  Avocats et associés  et Kaamelot. Ellle avait mis en scène plusieurs spectacles de Valérie Lemercier et de Charlotte de Turckheim et  elle avait aussi été Babou, un des personnages du film Le Prénom où jouait aussi Patrick Bruel, et pour lequel elle avait reçu le César 2013.

Philippe du Vignal

Les obsèques de Valérie Benguigui auront lieu demain vendredi au cimetière du Père Lachaise à  15 heures.

La tribu des Carcana

La Tribu des Carcana en guerre contre quoi d’Armand Gatti, mise en scène d’Armand Gatti et Mohamed Melaa.

Créée au Festival d’Avignon en 74, à Théâtre Ouvert  (avec,  entre autres,  Olivier Perrier et Paul Allio), la  pièce  vient d’être reprise pour deux soirées à la Maison de l’Arbre par Mohamed Melaa, professeur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, sous l’oeil  vigilant de Gatti.
Il est là  assis, toujours aussi jeune… à plus de 90 ans, avec son éternel  foulard rouge. Sur scène,  douze jeunes acteurs/ musiciens, onze  filles et un garçon en noir; à cour et à  jardin,  deux grands portraits de Durruti et  Antich, anarchistes espagnols exécutés par les fascistes, que Carcana et sa tribu avaient tenté de sauver.
Au centre du plateau, une  tour métallique que les comédiens escaladent pour crier leurs  convictions. Les acteurs se présentent un par un. L’énergie qu’ils déploient pour retracer le parcours de cette tribu Carcana jusqu’à la colonne Durruti est salutaire, et  élude les obscurités de ce texte qui s’interroge : « Qu’est-ce qu’un militant révolutionnaire ? Pour y répondre, nous avons réuni un premier tour : Louise Michel-Antonio Gramsci-Pierre Overney-Augusto Sandino-Ulrike Meinhof-Malcom X-Raymond Carcana-Darius Dessasis-Nguyen Van Troy. » Les militants inconnus l’ont emporté sur les célèbres.
Malgré les obscurités et les incompréhensions dues à  la rapidité du fleuve de mots lancés par ces jeunes comédiens, on ne décroche pas des images et des chants révolutionnaires dont on garde la nostalgie. Gatti,  vieux chêne rajeuni,  rayonne quand il vient saluer avec les acteurs.

Edith Rappoport

 Maison de l’Arbre de Montreuil, 30 août

Closer de Patrick Marber.

Festival d’Avignon: Closer de Patrick Marber, traduction de Pierre Laville, mise en scène de Françoise Courvoisier.

Closer de Patrick Marber. r.bowring.closerCloser,  créée au National Theatre de Londres en en 97, a obtenu le  Laurence Award et fait l’objet d’une adaptation au cinéma de Mike Nicols, avec un scénario de l’auteur. Avec, entre autres  Julia Roberts et  Natalie Portman. Cette mise en scène de la rentrée 2012 nous vient de Théâtre de Poche de Genève.
  La pièce est un chassé-croisé amoureux à quatre personnages: une photographe reconnue, un écrivain qui voudrait bien l’être, une jeune personne un peu foldingue et un dermatologue. Tous en quête d’amour ou  de sexe, ou les deux à la fois.
Dan est amoureux d’Alice mais rencontre Anna, qui va rencontrer Larry. Comme on est dans une société post soixante-huitarde, aucun ne veut provoquer de jalousie chez l’autre ni lui faire de mal  Non, ce n’est pas  du Pinter- ou si  peu- qui reste  le modèle incontesté outre-Manche de tous les dramaturges contemporains, ni du  Martin Crimp- ou si peu- souvent joué en France.

Les  scènes de rupture  succèdent aux retrouvailles, sur fond d’honnêteté, de franchise et de transparence. Bien entendu, cela ne marche pas plus que les relations hypocrites des mari, femme et amant qui ont fondé le théâtre de boulevard. Cela rappelle aussi les relations compliquées entre les personnages  de Rohmer ou ceux de Truffault: du genre:  Jamais avec toi, jamais sans  toi.
Patrick Marber sait construire un dialogue,même si c’est souvent bavard,  pour dire à la fois le plaisir de la convoitise, puis la découverte d’un nouvel amour mais aussi la douleur pour une  femme d’apprendre que son homme, comme il le  lui dit en toute franchise, a eu un vrai plaisir à coucher avec une pute. Il ya quelques belles scènes,  entre autres,  celle, à la fin,  entre  et l’écrivain et le dermato, qui fait preuve, très calmement,  d’un cynisme absolu: ‘T’as perdu, accepte-le »,  ou celle ou l’écrivain retrouve, par hasard dans un boîte, la jeune donzelle, très provoc en jarretelles et bas noirs .
Mais cette comédie avec ses victimes qui vont vite devenir les bourreaux, et réciproquement, a ses limites, et cette série de rencontres,  tourne souvent à l’exercice de style. D’autant plus que les personnages ne sont guère fouillés et que leurs répliques pourraient être interchangeables. Et une centaine de minutes,  c’est bien long!
Lla mise en scène de Françoise Courvoisier, assez conventionnelle, n’est pas du bois dont on fait les flûtes et accumule les stéréotypes du théâtre contemporain: noirs incessants pour passer d’une scène à l’autre, images vidéos aussi inutiles qu’encombrantes, passages de la salle au plateau… Et, comme le scénographie qui veut faire intérieur contemporain, est du genre aussi laid que prétentieux…
Heureusement, il y a quatre très bons acteurs: Vincent Bonillo, Juan Antonio Crespillo, Sophie Lukasik, Patricia Mollet-Mercier,  à la diction impeccable,  très crédibles et qui jouent bien ensemble. Cela suffit-il à faire une bonne soirée? La réponse est non, comme disent nos hommes et femmes politiques…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles à 11h30 jusqu’au 28 juillet.

 

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