Le petit Violon

Festival d’Avignon


Le petit Violon de Jean-Claude Grumberg, d’après un conte de Charles Dickens, mise en scène d’Antoine Chalard. Spectacle tout public à partir de 5 ans.


201101petitviolonmeaux20.jpg    Cela y est: le in comme le off d’Avignon ont vraiment commencé; nous serons six  critiques du Théâtre du Blog :  Elise Blanc, Jean Couturier, Christine Friedel, Véronique Hotte, Edith Rappoport  et moi-même  à essayer de vous rendre compte  au maximum  de l’édition de ce festival et de vous en signaler les moments forts. Le plus tout jeune événement international ( 65 ans ) affiche une excellente santé, malgré les vieilles querelles et polémiques qui resurgissent avant l’arrivée d’Olivier Py à sa direction. Et malgré la crise économique, les réservations  d’hotel comme de spectacles vont bon train, même si le public ne rajeunit guère…
   Avec quelques têtes d’affiche: Jeanne Moreau et Etienne Daho, Angelica Liddell ( voir le Théâtre du Blog de 2011), Wajdi Mouawad, Guy Cassiers, Chéreau avec I am the Wind ( voir notre article de juin dernier) , et dans le off:  beaucoup de solos comme entre autres de Richard Bohringer, Sophia Aram , Didier Porte viré pour la deuxième fois de France Inter…
  Pour commencer un spectacle tout public . C’est  une histoire  simple empruntée à Dickens et  qui tient de la fable. Léo est un jeune et pauvre camelot;  installé dans une roulotte, il  vend des assiettes et de petits ustensiles de cuisine. Il a un ami, un géant qui travaille dans le cirque de Monsieur Univers. Ensemble, ils vont décidé d’enlever la petite Sarah, une enfant sourde et muette que martyrise Monsieur Univers qui la trouve incapable de rien faire. Léo va donc s’occuper d’elle avec beaucoup de générosité et de tendresse. Il lui apprend à jouer du violon, et avec des dessins , arrive à communiquer avec elle et à lui donner une éducation, en ne la considérant pas du tout  comme handicapée. D’autant plus qu’elle  se montre très douée pour l’acrobatie.
   Puis, Sarah grandira, deviendra une belle jeune fille, et, parce que c’est comme ça, parce que c’est la vie, elle tombera amoureuse d’un beau jeune homme et quittera Léo qui en sera évidemment bien triste. Il enlèvera alors de son enseigne de camelot la petite pancarte qui ajoutait à Léo : et Sarah et il n’aura plus de nouvelles d’elle… Jusqu’au jour où, miracle, voici Sarah qui réapparaît, avec son amoureux et  leur petite fille…
  Le spectacle créé en 2009 et qui avait eu le prix du off cette année là,  bien rôdé, est parcouru par des mélodies au violon de Paganini- parfois un peu trop envahissantes- et joué par quatre comédiens au métier solide, Alexandra Nicolaïdis, David Laborie, Antoine Chalard et Laurent Malburet qui réussissent à nous emmener très vite dans l’univers de  Dickens revu par Grumberg; Antoine Chalard a conçu une mise en scène intelligente et peine de nuances à l’opposé de tout réalisme, et c’était  la meilleure solution pour traduire toute la poésie de cette pièce qui dit beaucoup de choses auxquelles les les enfants  peuvent être tout fait sensibles,  comme la pauvreté de Léo le camelot, l’exclusion  provoquée par son handicap que subit Sarah au quotidien, l’exclusion aussi du géant qui ne sera jamais comme les autres, le droit à différence, l’ordre moral, l’amitié sans failles qui le lie à Léo, les accusations calomnieuses, la séparation avec ceux que l’on aime.
Et comme, pour une fois,  ce qui est rare dans les spectacles tout public, la scénographie d’ Emmanuel Briand est tout à fait intelligente et pleine d’idées, avec cette petite roulotte qui se transforme selon la face tournée vers le public en cirque, tribunal ou prison… dont les barreaux sont juste représentés par une projection. On ne dira jamais assez combien est important l’aspect plastique-formes, couleurss et lumières- d’un spectacle destiné en priorité aux enfants.
   Il y a aussi de beaux masques pour les personnages du géant,  de Monsieur Univers et deux gendarmes, et des marionnettes signés Galina Molotov et Vladimir Kantor  d’excellente facture.Comme souvent chez Grumberg, il y a d’excellents moments et d’autres plus …inégaux. Mais nous avons vu la générale donc sans pratiquement de public, et c’est un  test de qualité. Là,  pas de doute possible: dans les 1.400 spectacles du festival off ( si, si!  C’est du moins ce qui est indiqué !), et dont un petite proportion est tout public, ce Petit violon mérite de figurer en haut de la liste des spectacles à recommander.
   La suite à demain…


Philippe du Vignal

Théâtre de  l’Alizé,  15 rue du 58ème Régiment d’Infanterie, Avignon (à deux cent mètres de la gare contre les remparts à droite dos à la gare) t: 04-90-14-68-70

 

 

 

 

 

 


Archive de l'auteur

Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Journées de juin; classe de Philippe Duclos, Traverses 1.

Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Journées de juin; classe de Philippe Duclos, Traverses 1. ( Première partie)

 

Les déjà nombreuses présentations de travaux d’école et les festivals de jeunes compagnies  se sont encore multipliés ces dernières années, à tel point qu’il  est évidemment difficile de rendre compte et  de tout voir, surtout quand il s’agit d’une école importante comme le Conservatoire avec quelque huit séances…. La présentation des travaux de la classe de Nada Strancar nous avait laissé sur notre faim, dans la mesure où l’on ne savait pas trop qui était responsable de cette pseudo- mise en scène de L’Impresario de Smyrne.
Mais il en va tout autrement de ces Traverses menées par  Philippe Duclos  qu’ on  connaît évidemment comme acteur mais qui  est aussi maintenant professeur,  appelé par Daniel Mesguich. Non qu’il ait auparavant mesuré et bien pesé les difficultés de l’entreprise.Enseigner  est déjà une chose pas facile et quand il s’agit du théâtre et  de l’acte dramatique, cela devient parfois un pari un peu fou et il l’a dit très lucidement:  » il y avait  chez moi  la volonté de continuer à apprendre, de s’agrandir. De se sentir plus large. J’avais un ami qui est mort qui s’appelait Gérald Robard, un très grand acteur, qui m’a demandé de le remplacer dans son cours qu’il animait avec Aurélien Recoing. Je l’ai fait pendant un ou deux mois. Mais je ne me sentais pas vraiment prêt à l’époque. Je n’ai pas eu envie de continuer. Et puis deux ou trois ans après, Madeleine Marion, qui avait animé des ateliers dans l’école d’Antoine Vitez, puis avait continué son activité pédagogique, devait se faire remplacer, car elle partait en tournée. Ce sont les élèves, entre eux, qui ont fait appel à moi.
Ce qui m’a étonné (agréablement). Je me suis dit « tiens, cela veux donc dire que je représente, en tant qu’acteur, un petit peu quelque chose pour eux ». J’ai donc remplacé Madeleine Marion pendant un mois. Cela a été dur au début, mais cela s’est bien passé. C’était il y a quinze ans et je n’ai pas arrêté ».
Mais Philippe Duclos,  a beaucoup d’humilité, s’est demandé ,comme tous ceux qui se sont décidés à franchir le pas  de l’enseignement du théâtre, quel droit il avait de de parler ainsi devant des gens :  » C’était déjà une violence, pour moi… Bien sûr, je savais beaucoup de choses, cela faisait quinze ans que j’étais acteur… Mais tant que l’on a pas commencé à parler, on ne sait pas ce qu’on sait. Et l’épreuve même qui consiste à parler devant les autres est considérable et décisive. Je dirais même que c’est une épreuve de paternité. Ce n’est pas un hasard pour moi si cela s’est fait alors que j’avais un enfant. C’est réellement se mettre à la place, symbolique, du père; c’est-à-dire accepter ce partage des rôles, accepter que l’on a quelque chose à transmettre (tout en sachant qu’on ne sait pas très bien ce que l’on transmet…), en accepter la place symbolique. Cela m’a transformé. Cela m’a donné tout simplement une parole que je n’avais pas, cela m’a obligé à faire une réflexion que je n’avais jamais menée et que je continue de mener aujourd’hui ».
La première partie de ces Traverses  qui avait lieu dans la salle Louis Jouvet – nous n’avons pu voir la seconde- était d’un niveau remarquable. Philippe Duclos est revenu au bon vieux système des scènes. Avec beaucoup d’humilité, sans fioritures, avec juste ce qu’il faut d’éléments scéniques et en prenant comme base un très solide  travail sur le texte. Ce sont des exercices,  et revendiqués comme tels, et c’est justement cela qui est formidable. Visiblement Philippe Duclos a appris à ses élèves à comprendre une pièce ( et pas seulement à  en  débiter les répliques ),  à regarder,  à être silencieux et à l’écoute de son partenaire, à prendre la mesure du plateau,  et à s’y déplacer: bref, à habiter l’espace et le temps, ce qui est sans  doute le plus fondamental dans la formation de  jeunes comédiens- que l’on a le temps de voir suffisamment dans des rôles importants- faire ce qui sera leur futur métier avec respect, grâce, sensibilité et intelligence…Et cela fait du bien! A travers quatre scènes tirées du Tramway nommé Désir de Tennesse Williams , Hot house d’Harold Pinter, La Princesse Maleine de Mateterlink , et Hamlet de Skakespeare. Nous avons ainsi pu repérer en particulier Etienne Durot et Romain Francisco dans Hot house et Charlotte Van Bervesselès dans La Princesse Maleine et dans Ophélie
.  Petite note à benêts, comme disait le philosophe Olivier Revault d’Allonnes: serait-il possible que quelqu’un au Conservatoire relise les petites feuilles-programmes et élimine fautes de frappe et d’orthographe. Cela fait un peu et même beaucoup désordre, et il n’ a là aucune excuse possible:  c’est un respect que l’on doit à tous ceux qui ont œuvré à ces journées de juin et à la langue française…

 

Philippe du Vignal

 

Présentation vue le 1 er juillet à 15 heures

Au Bonheur des hommes

Au Bonheur des hommes, cabaret  satirique et musical , textes de Jean-Marie Lecoq, musique de Clarisse  Catarino.

 

dsc00612.jpg Le spectacle est un peu la suite de la dernière création:  Adam, le sans-logis de la logique  dû aux mêmes auteur et compositeur. Ils sont six sur le le plateau: trois musiciennes  du groupe Djazelles: Clarisse Catarino, Eva Slango, Anne Gouraud-Shrestha qui enfilent les airs de tango, de jazz ou de musique tzigane…,   et trois comédiens-chanteurs Véronique Ataly, Christian Gaitch et Jean-Marie Lecoq. Cela tient à la fois d’un petit concert instrumental tout à fait réjouissant mais aussi du cabaret. Tout passe à la moulinette pour le plus grand plaisir du public: les discours politiques aussi vains que prétentieux, sur la délocalisation, la culture bio,la pollution,etc… et un jeu de télévision encore plus kitsch que ceux existant. La mise en scène de Jean-Marie Lecoq tient remarquablement la route, et comme les chanteurs/ comédiens et l’orchestre sont impeccables,  tous les six en parfaite osmose et semblent vraiment heureux de travailler ensemble, on ne boude pas son plaisir… Jean-Marie Lecoq tout de même bien ferait bien d’ éliminer quelques vulgarités ou facilités comme ce rappel usé jusqu’à la corde de l’histoire D.S.K. – avant son rebondissement spectaculaire -que l’on nous ressert sans arrêt, jusqu’ à la nausée, ou ces jeux de mots faciles sur le nom des politiques qui fait vraiment vieux cabaret des années 50.
Mais cette percée dans le quotidien de la France et plus généralement de l’humanité d’aujourd’hui, sur le mode du caf’conc d’autrefois,(on se sert d’airs connus pour faire naître des couplets satiriques) servi par une solide technique de jeu et de chant, même si elle n’est pas aussi dénonciatrice que Lecoq veut bien le croire, est souvent caustique,  et remet souvent les choses à leur juste place. Cela nous rappelle que la chanson dite   »française »  est décidément bien difficile à cataloguer. Ici, il y a  incontestablement un grand plaisir vocal à chanter en groupe une certaine poésie de la quotidienneté, et celle de la lutte  de ceux qui, pour survive, doivent affronter le monde des puissants: banquiers, administrations diverses, politiques de tout bord. Les chansons comme les textes de ce cabaret politique sont incisifs sans être violents: on est bien dans la tradition satirique des  chansonniers d’autrefois que l’on dénomme maintenant humoristes, ceux qui n’épargnent personne, et dont les flèches font parfois mal à ceux qui tiennent les rênes du pouvoir politique et/ou audio-visuel, et qui revendiquent la démocratie, à condition qu’on veuille bien les épargner quand  ce sont eux qui disent ou font d’énormes bêtises. Rappelons-nous la lamentable affaire Stéphane Guillon… dont Radio-France n’est pas sortie grandie, c’est le moins que l’on puisse dire. ..Alors à voir? Oui, trois fois oui, même s’il y a encore quelques baisses de rythme, on ne rit pas tous les jours dans le spectacle contemporain!
Et  cela fait du bien comme une bouffée d’air frais dans la canicule parisienne mais il vous faudra patienter, cela commence seulement en août…

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Lucernaire  du 3 août jusqu’au 9 octobre à 21 h 30

http://www.dailymotion.com/video/xhzcu5

Altaïr think tank culture medias


Altaïr think tank culture medias Rencontres d’Avignon du 17 au 19 juillet.

Un groupe de travail, présidé par François Adibi, a mis au point trois journées de réflexion sur l’art et la culture  au Village du Off,  qui sont, dit-il , « des clés pour comprendre et agir sur ces bouleversements dans un mode qui s’élargit et où nos anciens repères vacillent. A moins d’une année des élections présidentielles, on constate un défaut de réflexion de fond dans les grands partis politiques sur les thèmes de la culture et des medias. De nouvelles voix, de nouvelles forces émergent: il est essentiel de réer du lien entre elles pour mieux peser sur l’opinion et les choix de société ».
  Il y aura donc trois jours les 17, 18, 19 juillet en Avignon, en partenariat avec le Festival Off, Mediapart, Les Inrockuptibles…. un certain nombre de tables rondes avec notamment:  Greg, Germain, Mohamed Kacimi, David Kessler, Noëlle Chatelet, Daniel Mesguich, Jean Digne, Laure Adler, Edwy Plenel.
Doivent être ainsi traités des  thèmes comme : Comment faire la paix avec son histoire coloniale?  La créativité de la jeunesse et des quartier, Les nouveaux medias Internet, relais et réseaux associatifs, Les bouleversements de l’économie de la culture et du numérique, La création et l’action culturelle comme leviers majeurs de la transformation sociale.

Village du off espace Pielgeltent, 1 rue des Écoles Avignon.
Entrée libre . Réservation conseillée.
Contact: resa@altair-thinktank.com

Mats Ek

ek.jpgMats Ek, Photos de Lesley Leslie-Spinks, textes de Margareta Sörenson.

Mats Ek, 68 ans, est le fils de Birgit Cullberg décédée en 99, qui créa le fameux Ballet Cullberg,  et de l’acteur Anders Ek disparu en 76, que l’on a pu voir dans plusieurs grands  films d’Ingmar Bergman (dont Le septième Sceau et Cris et chuchotements),  dont Mats Eks fut l’assistant quand il dirigea le Théâtre Royal à Stockholm; c’est aussi,  et surtout, un des chorégraphes européens importants, dont la compagnie est venue à plusieurs reprises à Paris, notamment au Théâtre de la Ville et à l’Opéra;  on connaît sa  façon bien à lui de revisiter les classiques comme Le Lac des cygnes, Le Sacre du Printemps, ou Carmen  ou Antigone qu’il adapta en ballet.
Mais il aussi mis en scène des pièces comme  Andromaque de Racine. et Le Songe de Strindberg.
C’est à une sorte de promenade à travers son œuvre chorégrahique et spectaculaire  que nous convie Lesley Leslie-Spinks, photographe canadienne qui vit en Suède depuis longtemps,  à travers un impeccable ensemble de photos en noir et blanc et  couleur,souvent en gros plan, et  sur fond noir. L’ ensemble est sévère mais d’une qualité graphique irréprochable, et permet d’avoir une très bonne proche de l’univers de Mats Ek qui a toujours privilégié  la qualité plastique de ses spectacles.
Et les textes de Margareta Sörenson, critique de théâtre et de danse à l’Express de Stockholm, retracent, avec intelligence et  beaucoup de sensibilité, l’itinéraire et la démarche du chorégraphe. Ils sont publiés à la fois en suédois et en anglais.
Le livre est complété  par un DVD de Old and door , une œuvre que Mats Ek avait écrit pour sa mère déjà âgée..

Philippe du Vignal

Editions Bokförlaget Max Strom
Kyrkslingan 11
Skepp sholmen
11149 Stockholm
www. maxsrtom
Telefon: 08 – 545 043 00Fax: 08 – 545 043 11
info@maxstrom.s

Courteline en dentelles

Courteline en dentelles, courtes pièces de Georges Courteline, mise en scène de Jérôme Deschamps.

 

  0a3d90c88b9211e08aa3750233c946c8.jpgDe Gorges Courteline (1856-1929), on connaît généralement plus des pièces  comme Boubouroche, Le Commisaire est bon enfant, Le Train de 8 h 47 La Peur des coups ou Les Boulingrin,  où l’auteur  décrit sans aucune pitié, mais avec une certaine indulgence, les travers et les mesquineries de la vie de ses contemporains qui ne doutent de rien , et en tout cas jamais d’eux-même.
   Les autres petites pièces dont s’est emparé Jérôme Deschamps, avec son complice Michel Fau, sont aussi de la même veine. Ce sont  26, puis Le Gora, Ma femme est en voyage, Mentons bleus, La Maître de forges,  L’iIlustre Piegelé et enfin Gros chagrins.
  Sur le célèbre plateau nu cher à Peter Brook avec son mur de fond rouge, il n’y a aucun décor. Juste  une déclinaison à deux exemplaires: une petite table avec deux verres et une carafe d’eau, deux  formes à chapeaux avec  un bonnet blanc féminin, deux chaises au velours rouge provenant d’une loge de l’Opéra-Comique, et deux pupitres où est posé le texte des pièces, et bien sûr deux acteurs jouant de nombreux personnages.
  Ils sont là tous les deux debout, en smoking et chemise blanche, avec un ridicule petit nœud papillon. Ce n’est pas  vraiment une lecture mais une sorte de courtelinade au second, voire au troisième degré. Ce sont avant tout Jérôme Deschamps et Michel Fau qui se jouent la comédie, avec beaucoup d’humour et de savoir-faire dans la dénonciation de la bêtise.  Pas de mise en scène spectaculaire, puisqu’ils restent devant leur pupitre à peu près tout le temps. Ils n’ont aucun costume ni accessoire  si ce n’ est une peau d’ours, et ils se contentent de mettre leur bonnet de toile blanche quand ils jouent un personnage féminin.  C’est parfois énorme comme une farce de collégiens, mais l’on rit de bon cœur…
  Ces petites pièce écrites,  il y a déjà un siècle ou plus , n’ont pas toutes la même qualité mais 26, Le Gora , Gros chagrins, ou Mentons bleus, où Courteline met en scène deux vieux cabots qui s’insultent , sont  tout à fait  savoureuses et  ont déjà quelque chose de l’univers de  Ionesco. Il ne faudrait  sans doute pas que  cette mise en abyme dure trop longtemps, même si  les deux compères sont brillants et font feu de tout bois dans ce qui ressemble parfois un peu  à un exercice de style. Mais cette unique heure passe vite, et est, somme toute, assez réjouissante. Le public pas très jeune- dans une salle pas très pleine- la place est à 15 euros quand même- ne boude pas son plaisir.
  Cela fait-il quand même une soirée? Pas si sûr. Enfin,  c’est  à vous de voir…Cela aurait fait une excellente  première partie de De beaux lendemains qui suit  et dont rend compte Véronique Hotte. 

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre des Bouffes du Nord à 19 heures. Jusqu’ au 25 juin.

 

 

Tchekhov côté jardins

Tchekhov,  côté jardins mise en scène de Rainer Sievert.

 

  tchekhov3.jpgC’est le sixième rendez-vous du théâtre en plein air du Centre dramatique de la Courneuve, « une bande de joyeux drilles ou un rassemblement de canailles… de racailles… de populace… ou plutôt une troupe… », comme le dit, citant avec humour Shakespeare et Flechter, Maria Gomez , la directrice de la compagnie.  Cela se passe donc à la Courneuve dans quatre endroits successifs ,dont le Jardin du dahlia en plein centre ville ,où nous l’avons vu.
C’est à dire comme  à la campagne. ou presque. Soit, pas très loin des immeubles de dix étages de l’autre côté de la rue, un endroit qui fait penser à l’univers de  Kusturica, ce que revendique le metteur en scène; c’est un grand jardin communautaire avec, sous un auvent, une petite cuisine/ restaurant tenue par d’adorables mamies , une DS hors d’âge soigneusement abritée, pas mal de ferrailles qui pourront éventuellement peut-être, et dans le meilleur des cas, servir un jour,  mais aussi  de grands parterres de dahlias, soigneusement cultivés, un beau cerisier, et plus loin, à côté d’un jardin potager avec ses pieds de tomates, ses haricots sur rame, une petite scène et une centaine de chaises. Le vent souffle, il ne faisait l’autre soir pas très chaud mais il y avait  des couvertures. Pour les trois célèbres petites pièces de Tchekov: La demande en mariage, L’Ours et Les Méfaits du tabac,  comme le dit Rainer Sievert:  le dénominateur commun est une demande: demande en mariage, demande de remboursement, demande de conférence. Le plateau est un salon petit bourgeois qui servira aux deux premières pièces,  mais l’on  peut voir aussi l’extérieur de la maison avec son lampadaire qui éclaire chaque visiteur. Les costumes sont quelque peu déjantés ( vieilles bottes de caoutchouc, joggings ou marcels, comme chez les Deschiens, et n’ont rien de ceux de paysans  de la fin du 19 ème siècle;  les accessoires font penser davantage aux années 50, comme ce vieil appareil à cassettes qui diffuse des airs russes.
La Demande en mariage,
que l’on a vue à toutes les sauces, n’est pas  la plus réussie des trois mises en scène. Maria Gomez n’a pas vraiment l’âge du rôle, et la pièce est jouée selon un mode farcesque qui ne lui convient pas. Cela  en effet n’a jamais été une farce mais une plongée dans l’univers  de petits bourgeois de la campagne russe pendant l’été,  qu’il faudrait jouer plus finement. Et les jeunes  spectateurs qui étaient là- dont l’un pianotait des sms- ont vite déserté. Dommage!
La mise en scène de L’Ours, en revanche, est en effet beaucoup plus crédible, et cette affaire d’argent entre un propriétaire et une  veuve qui risque de tourner au duel,  et finit par une histoire d’amour, supporte peut-être aussi davantage le plein air, un jeu plus en force et les assaut du vent. Quant aux Méfaits du tabac , cette vraie/ fausse conférence qui clôt la soirée , est aussi tout à fait juste.
Tchekov joué en plein air  est  une épreuve à risques  mais peut être aussi formidable, surtout quand on le joue avec une certaine insolence; quitte à paraître gâteux, on rappellera cette formidable aventure qu’aura été et qu’est toujours ce Vania à la campagne du Théâtre de  l’Unité,  joué un peu partout en France et en Europe avec quelque vingt comédiens,  dans un champ ou devant une demeure  bourgeoise , et qui doit maintenant friser les 80 représentations…
Ces trois petites pièces seront reprises en salle à la rentrée,  au Centre dramatique de la Courneuve.

 

Philippe du Vignal

 

Spectacle vu au Jardin du Dahlia; encore deux représentations:  aujourd’hui vendredi 24 juin à L’Ecole Robespierre, 44-46 rue Roger Salengro et samedi 25 juin à L’Ecole Joséphine Baker, 2-3 parvis Joséphine Baker à La Courneuve. Prix unique : 3 € (si, si, nous ne sommes pas dans le théâtre privé!)


Casimir et Caroline

 Casimir et Caroline , pièce populaire d’Ödön von Horvath, mise en scène d’Hélène François et Emile Vandenameele.

 

tumblrll2tchtm2f1qzjo79.jpgC’est sans doute la plus  célèbre pièce du grand dramaturge autrichien von Horvath écrasé par une branche de platane il y a très exactement 73 ans un soir de juin 38, lors d’une tempête sur les Champs-Elysées, alors qu’il errait en Europe, chassé par le nazisme..
Casimir et Caroline, cela se passe dans les années 30, à la fête de la Bière à Munich.Tout le monde, ouvriers, bourgeois et grands patrons,  essaye de rire, en faisant des tours de manège, en buvant et en chantant au son des orchestres,  mais le cœur n’y est sans doute pas tout à fait; personne n’est dupe et l’avenir est sombre:  l’Allemagne connaît alors  une grave récession et un chômage sans précédent; on connaît la suite… Emmanuel Demarcy-Motta avait monté cette pièce culte, il y a deux ans ( voir le Théâtre du Blog). Et
elle  avait été brillamment mise en scène par Jacques Nichet Cette fois, ce sont deux jeunes metteuses en scène  qui s’en sont emparées. Elles avaient écrit et joué avec un certain bonheur Qu’est- ce qu’on va faire de toi? en 2009, une sorte de mise en abyme de la vie d’un restaurant ( voir le Théâtre du Blog).
L’argument est simple: Casimir et Caroline, un jeune couple est venu, comme tout le monde à cette fameuse Fête de la bière. Casimir aime Caroline. Caroline aime Casimir mais Casimir a perdu son emploi, et sait que, sans argent, on ne compte  plus socialement; Caroline a beau lui assurer qu’elle continue à l’aimer, on la sent avide de plaisirs et d ‘une vie que seuls les riches peuvent lui procurer… Et elle ne tardera pas à se détacher de son amoureux. Le zeppelin, ballon dirigeable, dont ils sont fiers pour leur pays, (un peu comme quand le Concorde survolait les Champs-Elysées, coïncidence orvathienne) offre le symbole d’une vie rêvée et luxueuse à laquelle ils n’auront jamais accès. Et le couple finira par se séparer.
Reste à savoir comment monter aujourd’hui cette « volksstück » , pièce populaire selon les termes mêmes de l’auteur. Ödön von Horvath est on ne peut plus précis: « Il faut bien entendu jouer ces pièces de manière stylisée, le naturalisme et le réalisme les tuent. Ils en feraient des tableaux de genre, et non pas des tableaux qui montrent la lutte du conscient avec le subconscient. C’est cette lutte qui en ferait les frais. Respectez scrupuleusement les temps marqués dans les dialogues, c’est là que le conscient ou le subconscient sont en lutte, et c’est cela qu’il s’agit de rendre visible. » Oui, mais voilà,  ce n’est pas si facile que cela, et les deux jeunes metteuses en scène ont fait de leur mieux, ce qui est souvent le pire ennemi du bien. Après quinze minutes de retard,  ( comment Collette Nucci ,directrice du Théâtre 13 tolère-t-elle cela?), on est enfin admis à pénétrer dans  la salle, accueilli par un serveur qui vous offre un verre de bière.
Sur la scène nue, il y a  plein de ballons bleus et jaunes,  trois sièges de toilette installés sur un praticable noir , et au fond, une trentaine de vieux pneus  (???) et de la musique de bal  populaire . On se dit  alors que l’affaire parait bien mal engagée…   En effet, les personnages semblent inexistants et Eurydice El-Etr débite ses répliques  sans que l’on puisse y croire une seconde. Alban Aumard ( Casimir) n’est pas non plus bien crédible. Une demi-heure après le début, on nous demande de sortir et le spectacle continue devant le théâtre, mais, à part quelques bienheureux qui sont assis sur des  bancs, le public ne voit ni n’entend grand chose. Erreur grossière qui continue à plomber le spectacle qui n’ avait pas besoin de cela!
Quinze minutes après environ, on rentre dans la salle: guirlandes d’ampoules de couleur au sol, fumigènes à gogo avec lumières rasantes rouges, une figure en orange et jaune du Casimir qui figurait sur les boîtes de lait des années 70, bref, rien ne nous est épargné… Le spectacle continue sans rythme aucun, à la va-comme-je te pousse.  » Tout dans ce travail- dramaturgie, scénographie, costumes et lumières-tend à créer un espace de fête dans lequel le public est invité, voire attendu. Nous franchissons la ligne de démarcation entre acteur et spectateur dont parlait Bernard Dort. le dispositif scénique invite à prendre part à la fête, du moins à en donner l’illusion ». On veut bien ! Mais ce témoignage d’auto-satisafaction n’est guère convaincant…
Que Bernard Dort, notre cher et bon professeur- mort hélas trop tôt- qui vénérait  Von Örvath et qui  nous aura tant appris,  continue à reposer en paix,  mais ici on est vraiment loin du compte! C’est un travail à la dramaturgie et à la mise en scène bâclées, et il n’y pas grand chose à sauver de cette vaine entreprise, sinon  les quelques scènes de beuverie entre le pdg et le président du tribunal bien jouées par Pierre-Louis Gallo et Jean- Louis Grinfeld. Mais cela ne suffit évidemment pas à compenser le reste qui n’est pas bien fameux!
Enfin, si cela vous tente quand même,  cette malheureuse chose (comme dirait Jacques Livchine:  un mois de prison avec sursis) est encore jouée ce soir !  Et sera reprise en septembre à Main d ‘œuvres à Saint- Ouen.

 

Prix Théâtre 13/ jeunes metteurs en scène. 20 et 21 juin à 20h 30.

 

Philippe du Vignal

AWALN’ART, V èmes Rencontres Internationales en places publiques à Marrakech.

AWALN’ART, V èmes Rencontres Internationales en places publiques à Marrakech.

 

  C’était  la cinquième édition de ce  festival un peu hors normes  d’une petite semaine au début juin que l’on doit à son directeur artistique, Khalid Tamer, entouré d’une solide équipe administrative et technique qui cherche à opérer une synthèse entre l’art acrobatique du Maroc, le théâtre de rue européen et  certaines  formes de spectacle africain.
  » C’est-dit il, retrouver aussi toute la magie du spectacle vivant qui a lieu sur les places des villes marocaines comme la célèbre place Jemaa El Fna. mais cette année, j’ai voulu aussi associer au Festival  Awaln’art d’autres villes proches, et nous avons établi un partenariat avec le Marrakech du rire dirigé par Djamel Debbouze mais aussi le Pôle régional  des Arts du Cirque et de la Rue de la ville d’Amiens dirigé par Jean-Pierre Marcos qui reçoit  certains spectacles. Je voudrais qu’ assez vite, ici à Marrakech, nous puissions établir un échange réel entre tradition et savoir-faire, en créant un centre de création et  de formation. Nos moyens restent limités mais toutes les compagnies européennes  qui viennent ici le font à des tarifs plus qu’amicaux. Comme vous le savez, je suis aussi le président du Lavoir Moderne Parisien, je dirige la compagnie Eclats de lune,  et nous nous efforçons de créer des résidences croisées, et  d’intéresser d’autres villes françaises comme Marseille à notre aventure. Ces échanges humains aussi bien que culturels sont importants pour la ville de Marrakech qui a toujours été un lieu  de passage et de dialogue ». Et nous sommes passés de 12 à  26 compagnies cette année. Effectivement, et pour cause, diriger un tel festival n’est pas une mince affaire; compte-tenu  des nombreux lieux de représentation,  le téléphone de Khalid Tamer n’arrête pas de sonner, et, entre deux thés,il gère, délègue un de ses collaborateurs quand il ne peut régler l’affaire sur place. L’homme est aussi courtois que solide, et les spectacles fonctionnent avec une rare efficacité, grâce à de nombreux appuis locaux dont l’ambassade de France et son service culturel.
 Nous n’avons pu  évidemment tout voir en trois jours mais Chouf Ouchouf  présenté par le groupe acrobatique de Tanger  sur la place Jemaa El Fna,  constitué par une quinzaine d’acrobates comédiens était tout à fait impressionnant. Imaginez de grands blocs « de pierre » qui circulaient sur une grand scène où quinze  jeunes acrobates enchaînaient les figures avec une grâce et un savoir-faire étonnants. Mais malheureusement la scène était trop basse pour que les centaines de spectateurs rassemblés le vendredi soir  sur la place Jemaa El Fna puissent bien les voir. Il y eut  aussi parmi les spectacles, Source de vie, un cirque du Burkina faso, Nal Boa une création de la compagnie franco-coréenne Ex Nihilo, et une Nuit du conte par Henri Gougaud mais un festival , c’est toujours frustrant, il est impossible de tout voir…

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  Aït Ourir est à une petite heure de route de Marrakech,  au pied des montagnes ;il est 19 heures et le soleil se couche- vous ne salivez pas?-  non loin de l’ancien et très beau palais en briques ocre quelque peu en ruines du pacha El Glaoui- qui prit la place, du temps de la colonisation, du roi Mohammed V destitué par la France. Dans la douceur du soir qui tombe et sous l’œil attentif de la cigogne de service posée sur le haut du minaret, quelque huit cent personnes dont beaucoup d’enfants sagement assis en silence sur des tapis,  attendent l’apparition des échassiers du groupe togolais Tchebe-Tchebe. Les danseurs acrobates sur échasses de bois de palmier, masqués ou non, avec leurs musiciens jouant des percussions( tambours horizontaux et  cloche en fer) sont une très ancienne tradition en Afrique de l’Ouest qui fait partie des rites vaudou. Uniquement des hommes, pour des raisons religieuses ( la vieille idée de la femme impure qui pourrait être dangereuse! ).
 Ils sont tout à fait étonnants d’agilité, de maîtrise,  de grâce, mais aussi, bien entendu, de solidarité: à plus de quatre mètres de hauteur au lieu des cinq habituelles( soute d’avion oblige), aucune imprudence,aucune défaillance possible: la moindre erreur serait catastrophique pour eux comme pour le public assis à quelque mètres. Avec une échelle tendue entre entre deux échassiers,  l’un d’eux va même faire le poirier pendant une bonne trentaine de secondes. Il y a comme , avec  l’aide des percussions qui jouent un rôle capital dans ce que l’on pourrait qualifier de rituel, une sorte de libération magique du corps tout entier, surtout quand ils se mettent à danser en chœur! On atteint là quelque chose d’exceptionnel. Le plus beau moment, c’est quand l’un d’eux prélève dans le public un petit garçon, et,  avec l’aide de ses camarades, mais comme si c’était presque un  geste quotidien, arrive à le hisser tout à fait calmement jusque sur ses épaules soit environ à plus de cinq mètres.  Cela nous rappelle mais c’est généralement occulté,  que l’Afrique n’a  jamais cessé au cours des siècles passés, d’avoir des  acrobates de très haut niveau. Le Togo possède plusieurs groupes d’échassiers mais Tchebe-Tchebe serait le seul véritablement professionnel, même s’il n’était jusque là jamais sortis de leur pays. Tchebe-Tchebe est ensuite venu à Amiens mais,  s’ils passent près de chez vous un jour, précipitez-vous.
  photohdste769phaneboucher.jpgSur cette même place, s’est produit aussi juste après Tchebe-Tchebe, Didier Pasquette, funambule français renommé . Il a emmené depuis la France via l’Espagne et le bateau sa structure métallique qui est en soi une belle œuvre d’art et qu’il réussit à monter  avec l’aide d’une seule assistante.  En chaussures, en sabots, ou pédalant sur avec des  vélos de toute dimension, voire à la fin avec une mini-moto y compris un vélo monoroue qu’il fait avancer jusqu’au milieu pour  faire marche arrière ensuite,  il  circule sur un câble avec lui aussi une agilité et une maîtrises du corps absolument impeccables. Et quand les échassiers togolais reviendront à la fin de son numéro, il les regardera sagement assis sur son câble. La cigogne contemplait toujours le spectacle de son œil narquois, et la nuit était tombée. Les enfants partaient lentement, les yeux pleins de rêves.
  Le lendemain, c’était au tour de la compagnie française Generik Vapeur, créée il y a plus de vingt cinq ans déjà, d’emmener avec Bivouac ,dans une grande promenade depuis la place  Jemma El Fna jusqu’à la gare des milliers de gens derrière leur camion où  un groupe rock joue en permanence une musique assourdissante, et une quinzaine d’actants, français et marocains, le  visage, les cheveux, les jambes et bras  maquillés de bleu, en  chaussures et vêtements également  bleus poussent devant eux chacun un fût métallique  dont quelques uns étaient parfois remplis de fumigènes rouges. Même si l’on n’ a guère d’atomes crochus avec ce genre de manifestation de rue, la performance reste impressionnante, et Generik Vapeur sait incontestablement gérer l’espace, surtout dans la circulation intense du samedi matin. Mais la police municipale à chaque carrefour gère la situation avec calme et efficacité, alors que  les panneaux lumineux affichent 39 ou 40 ° ! selon les rues, et il faut une heure et demi pour rejoindre la place de la très belle gare où une grande pyramide de fûts métalliques attend l’arrivée du cortège. Bien entendu, la pyramide s’écroulera dans un vacarme et un torrent d’eau.
  Il y eut aussi à la soirée de clôture du Festival un beau moment, insolite et fort: une improvisation entre un vieux musicien marocain Brahim El Belkani au guembri ( sorte de guitare un peu rustique) et Gaspar Claus, un jeune violoncelliste français, avec ,en fond,des photos en noir et blanc de Marrakech par  Thomas Sappe.
Que demande le peuple?

Philippe du Vignal

Les Fidèles-Histoire d’Annie Rozier texte et mise en scène d’Anna Nozière

Les Fidèles-Histoire d’Annie Rozier , texte et mise en scène d’Anna Nozière

0ei4kr1b.jpg Les Fidèles est sans aucun doute l’un des spectacles les plus remarquables de cette saison, l’un de ceux qui peuvent hanter la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur de le voir à Bordeaux où Dominique Pitoiset l’a accueilli, puis à Sartrouville et ici.
Il y a d’abord  un texte, écrit dans une langue à la fois précise et flamboyante, par Anna Nozière dont on peut penser qu’il  est en partie autobiographique, qui va jusqu’à l’intime,(La famille c’est pas rien », comme elle dit),  même si elle reste très pudique,  une mise en scène- revendiquée comme frontale- absolument exemplaire, et une direction d’acteurs au cordeau  en exacte adéquation avec le texte. Ce qui est loin d’être évident quand, si on a bien compris, c’est  son vrai grand premier travail théâtral.

  Il s’agit d’une sorte d’exorcisme familial depuis l’accouchement représenté sur  scène. La mémoire de l’enfance est ici convoquée à travers de courtes scènes où l’on ne sait jamais si  l’on est dans la réalité ou le cauchemar. Aucun  naturalisme, sauf par petites touches, comme cet encensoir qui dispense généreusement sa fumée d’ encens, des cierges allumés, et cette insupportable clochette d’église qui sonne à intervalles réguliers, ou ce papier peint à fleurs du couloir du fond avec ce bon vieil interrupteur rond en porcelaine des années 1930 que l’on trouve encore dans les vieilles maisons de province…
   Comme personnages: la mère monstrueuse d’autorité: « Ma mère. Laissait crever tout raide nos rêves.Cassait nos jouets.Cognait fort nos dos et nos cuisses.Des vipères sortaient de sa bouche.Je m’habituai;Le croira qui le veut.À qui crier ? » Et quand Anna Nozière évoque la figure paternelle, elle n’est guère plus tendre: « Mon père Un cheval à œillères Broutait Paisible L’herbe du champ. Je ressemblais petite À un loup pris au piège. Qui ne peut pas sortir la patte. Qui attend le chasseur. Et qui saigne en silence.Couché sur le flanc ». L’oncle pervers aux comportement douteux, la vieille grand-mère atteinte de démence frontale, la religieuse en noir et la sœur de  la jeune Annie Rozier, double évident  d’Anna Nozière, et le curé toujours prompt à brandir la croix, son arme de guerre préférée pour exorciser tout ce qui bouge à l’horizon .
   Tous les rituels familiaux, empreints d’un impitoyable et terrifiant  catholicisme, sont ici convoqués dans une  sarabande de courtes scènes à la Pommerat: veillée mortuaire aux bougies  où le mort n’est pas longtemps mort et se met à ressusciter,  disputes entre mère et fille, repas familial, baptême, héritage sous forme d’objets surréalistes entassés dans une remorque-on pense à Molière- photo d’un ancêtre, avec en, prime, sa jambe de bois, vieilles marmites en alu, bébé momifié,  etc…
La machine de l’introspection familiale tourne à fond: c’est à la fois ludique et effroyable, comme un miroir grossissant  où Anna Nozière montre l’ univers  de l’enfance aussi terrible qu’ancré à  jamais dans notre propre histoire à tous. En allant jusqu’au plus intime d’elle-même, sans psychanalyse de salon, sans langage hermétique et,  que l’on se rassure , sans images vidéo:  n’en déplaise à M. Luc Bondy qui semble trouver cela génial. Mais ici, avec un vrai sens poétique, Anna Nozière  atteint l’universel, quand bien même, on n’a pas été élevé dans la religion catholique. Familles, je vous hais/ familles je vous aime? Les deux, mon capitaine…

  Mais cet univers aussi glauque que fascinant- il y a aussi du Chabrol là-dedans- n’aurait pu exister sans une excellente direction d’acteurs qui sont tous d’un  haut niveau   en particulier le curé, et la mère :( Virginie Colemyn);  il y a une unité et une précision dans le jeu tout à fait exceptionnels et qui vient, à n’en pas douter d’une réflexion dramaturgique et d’un travail sur le plateau où les comédiens ont sûrement donné beaucoup d’eux-même et peuvent être considérés comme de véritables co-auteurs.
Bien sûr, l’on pense souvent  à l’immense Tadeusz Kantor qui a sûrement inspiré Anna Nozière avec ses deux portes coulissantes du fond, mais jamais le copier. Le spectacle d’Anna Nozière  fait preuve d’une grande  qualité plastique, jusque dans les détails,  comme cette bouteille de vin rouge hors norme. Des bémols? Vraiment peu: le spectacle gagnerait à un petit élagage, et même si les lumières sont celles d’un peintre, il y a quand  même un peu trop d’obscurité, au début surtout…

  Mais pourquoi  Anna Nozière -à quand même 38 ans- avec une ténacité exemplaire,  a-t-elle dû trouver une aide d’environ 40.000 euros de mécènes privés, sans doute parce que celle octroyée par le D.R.A.C/Aquitaine restait  tout à fait insuffisante?  Il y a quelque chose qui fonctionnait il y a vingt ans  mais plus maintenant: d’anciens -ou pas si anciens  d’ailleurs -crocodiles /metteurs en scène reconnus, munis de sérieux appuis, continuent à percevoir une aide comme une pension  d’Etat.
C’est une question que le prochain ministre de la Culture ne pourra éluder plus longtemps. Sarkozy une fois parti, c’est tout le système d’aides qu’il faudra revoir d’urgence

Philippe du Vignal

 

 Spectacle joué à l’Odéon-Ateliers Berthier

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