Quarante ans d’art de la rue
Quarante ans d’art de la rue et Comment ça commença Les arts de la rue dans le contexte des années 70 de Floriane Gaber.
Quarante ans ans d’art de la rue
Floriane Gaber, grande spécialiste des arts de la rue a, depuis quelque vingt ans , à peu près tout vu des expériences et évènements divers et variés, tous genres confondus qui ont fleuri dans l’Hexagone et hors des frontières. Le coup d’envoi, comme elle rappelle justement, ayant été mai 68 avec cette formidable réappropriation de la rue puis quelques années avant, en 63, la véritable déferlante du Festival de Nancy créé par Jack Lang qui fit venir des troupes comme le célébrissime Bread and Puppet dirigé par un jeune sculpeur allemand devenu américain Peter Schumann dont l’influence a été considérable et sur le théâtre de rue et sur l’art de la marionnette en France.
Mais Lang invita aussi bien d’autres metteurs en scène comme l’allemand Hans-Peter Clos, le Teatro Campesino de Luis Miguel Valdez , théâtre d’intervention des Chicanos mais aussi le Théâtre Arena du Brésilien Augusto Boal, sans oublier évidemment l’immense Tadeusz Kantor à qui la rue n’était pas étrangère, puisqu’il fit nombre d’interventions/ performances dans les rues polonaises, et encore Bob Wilson le Texan qui créa un théâtre d’images silencieux , ce qui influença aussi les artistes pour qui la rue ou le plein air était devneu leur lieu de travail privilégié.
Le militantisme de la plupart de ces troupes , rappelle justement Floriane Gaber, colora le paysage culturel français qui était resté jusque là assez coincé. Ce ne fut pas immédiat mais, comme toutes les évolutions importantes, cela mit plusieurs années et opéra un bouleversement profond de l’art et la manière de concevoir la représentation dramatique, même si l’on a depuis des siècles pratiqué le théâtre dans la rue, que ce soit en France, en Suisse, en Allemagne ou en Espagne
Le Théâtre du Soleil lui aussi ira jouer dans des quartiers populaires en Avignon ou, par exemple, devant les usines Renault à Boulogne-Billancourt avec un petit spectacle d’agit-prop de quatre minutes sur l’injustice sociale sur le thème de « Qui vole un oeuf va en prison , qui vole un boeuf va au Palais-Bourbon ».
C’était l’époque où jouer dans la rue valait souvent quelques soucis avec les flics comme pourrait en témoigner Jules Cordière et son Palais des Merveilles où il faisait de la corde molle entre deux arbres à saint-Germain des Prés en compagnie de Ratapuce ( alias Caroline Simonds) une jeune et belle amércaine flûtiste-acrobate devenue depuis directrice du Rire médecin, qui , avec ses clowns, apporte joie et réconfort à des milliers d’enfants hospitalisés.
Il y a aussi un long chapitre sur Aix, ville ouverte aux saltimbanques, opération que créa , en 73, Jean Digne avec beaucoup d’intelligence et de flair, avec un formidable succès. Le livre de Floriane Gaber est riche et il est impossible de tout citer mais signalons, parmi les plus connus quand même, au fil des pages et en vrac: Le Grand magic Circus de Jérôme Savary, le Théâtre de l’Unité, Le Living Theater , le Teatracide de Binoche ( le papa de Juliette) et de Crespin qui deviendra le créateur du festival d’Aurillac ,la compagnie espagnole Fura del baus, l’Odin Teatr danois , Luca Ronconi l’italien et son célèbre Orlando Furioso, le Royal de Luxe, Annibal et ses éléphants, Les Grooms, et ces deux Festivals qui sont devenus incontournables et emblématiques du théâtre de rue : celui d’Aurillac qui a déjà plus de vingt cinq ans ( le temps passe!) et celui de Chalon.
C’est une formidable promenade qu’offre Floriane Gaber, celle d’une époque où la France accueillit nombre d’artistes étrangers, et ce fut un grand bonheur et un vrai souffle de liberté que nous ont offert tous ces gens d’âge et de culture très différent; époque un peu empreinte de nostalgie-puisque les nous avons tous connus -certains sont décédés depuis déjà longtemps comme Julian Beck le directeur du Living, ou Augusto Boal. La plupart de ces noms ne diront pas grand chose aux jeunes gens d’aujourd’hui mais ce livre pourrait se comparer à un très bon lexique de tous ces créateurs qui font maintenant partie intégrante de l’histoire du théâtre . Et c’est en cela que le livre de Floriane est particulièrement précieux.
Comment ça commença
Le second opus de Floriane Gaber est plus théorique mais tout aussi intéressant, et il y a un bon chapitre consacré au développement culturel en France où l’auteur rappelle avec raison , que les interventions des compagnies hors des théâtres ont surtout servi, dans un premier temps à faire connaître les spectacles présentés par les pionniers de la décentralisation théâtrale mais furent très vite teintées de revendications politiques et sociales, comme le droit à la contraception et à l’avortement, ou à une gestion intelligente de la culture. Comme ce magnifique enterrement de la Liberté d’expression en 72 qui stigmatisait l’attitude imbécile de Maurice Druon , ministre de la Culture, qui avait réuni à la fois Le Théâtre du Soleil, la Compagnie Jourdheuil et Vincent, le Théâtre de l’aquarium , le Théâtre de la Trempête et l’ Action pour le jeune Théâtre.# Floriane Gaber poursuit son tour d’horizon avec ce théâtre militant qui alla , avec des succés variés, à la rencontre d’un public qui, faut-il le rappeler ne fréquentait jamais une salle de spectacle et pour qui le mot théâtre signifiait Au théâtre ce soir à la télévision en noir et blanc souvent reçu dans la campagne française à la limite de la visibilité et en voir et blanc.
Ce qui n’était pas du tout du goût de nombreuses municipalités comme celle de Bordeaux dont le maire Chaban-Delmas offrait pourtant chaque année un festival comme Sigma , porteur des meilleurs avant-gardes, ou comme Paris qui demandait à ses flics de verbaliser les compagnies de rue. Mais le phénomène s’amplifia vite et le Théâtre de l’Unité joua Le Fantoche lusitanien de Peter Weiss, fable politique sur le Portugal de Salazar, jouées dans des lycées ou universités en grève ou le Théâtre Populaire de Lorraine avec La Farce du Graully qu’il représenta dans des usines occupées contribuèrent par leur action à faire sortir le théâtre du ghetto parisien où il était resté enfermé.
Les chapitres suivants reprennent un peu les histoires de ces compagnies qui, comme Le Grand Magic Circus ou le Théâtre du Soleil qui sont devenus le symbole d’un théâtre libéré des nombreuses contraintes que les pouvoirs publics leur imposaient. Le Grand Magic Circus a disparu depuis longtemps mais Savary a bousculé les codes jusque là obligatoires: on oublie trop souvent qu’ à la suite de Jean Dasté le formidable créateur de la Comédie de Saint-Etienne, il s’obstina longtemps à jouer dans des chapiteaux, parce que cela lui convenait mieux.
Un dernier chapitre du livre traite de ce phénomène que sont devenus en été dans de nombreuses villes de France ceux que l’on pourrait appeler des saltimbanques qui, malgré ce que peut avoir de péjoratif cette étiquette, font souvent preuve d’un solide métier; Jouer dans la rue, rappelle en substance Floriane Gaber, n’est pas tout repos, et il y faut de sérieuses motivations si l’on veut tenir dans un environnement parfois hostile, même si de nombreuses municipalités voient aujourd’hui dans les festivals qu’elles créent un excellent alibi culturel, pas trop cher et qui rapporte souvent gros à l’économie locale. Que deviendra le théâtre de rue (qui est le plus souvent de plein air) , vu la crise financière qui secoue nombre de villes ?
En tout cas, le dernier festival d’Aurillac devenu pléthorique, et capable du meilleur comme du pire, se porte comme un charme. Les deux livres de Floriane Gaber sont une excellente synthèse, parfois un peu rapide, mais comment faire autrement, de ces pages du théâtre en France qui, si souvent décriées, font maintenant l’objet de nombreuses maîtrises et thèses universitaires… Ainsi va le monde!
Philippe du Vignal
Editions Ici et là; 17 € et 22 €

Sur scène, un paravent avec des motifs vaguement Arts Déco, une table qui se voudrait table de peintre, puisqu’il y a un pot avec des pinceaux, les deux pas très réussis, et côté jardin, un pianiste accompagnateur devant un piano à queue noir, le tout éclairé par deux abat-jours en tôle avec ampoule à grands filaments comme autrefois les ampoules des wagons de métro…. Le spectacle est un montages de textes et de phrases empruntées aussi bien à des écrivains comme Desnos, Aragon, Colette,Tzara, Cocteau, Radiguet, Artaud,Peret, Soupault et Breton dont paraissent en 1919 Les Champs magnétiques, première tentative d’écriture automatique, dans le sillage du mouvement Dada, il y a déjà presque un siècle et le Manifeste du Surréalisme, bombe littéraire et artistique en 1924 .
Une amie productrice de télévision m’avait gentiment convié à aller jusqu’au Théâtre de la Madeleine avec elle.Alors pourquoi refuser ce petit voyage exotique dans un théâtre privé qui n’est pas l’un des pires et qui va bientôt mettre à l’affiche Maison de Poupée avec Audrey Tatou et Michel Fau, acteur bien connu du théâtre public comme le remarquable Serge Merlin, dans une adaptation d’Extinction de Thomas Bernhard. Non, non , nous ne sommes pas à la Colline ou à l’Odéon mais à la Madeleine…
Dea Loher est maintenant une auteure allemande bien connue dans son pays mais aussi en France, où des pièces comme Manhatttan Medea, Barbe-Bleue, espoir des femmes et Tatouage- fort bien monté par Jean-Claude Durand à Théâtre Ouvert il y a cinq ans – ont été jouées depuis maintenant une dizaine d’années. Innocence est une sorte de chronique en dix neuf courtes séquences de plusieurs destins individuels: celui de Eliso et Patoul, deux émigrés africains, d’ Absolue, une jeune aveugle très belle qui gagne sa vie comme stripteaseuse dans un cabaret minable, et d’un couple: Frantz et Rosa, en proie à une mère abusive , diabétique , que l’on va bientôt amputer d’un pied et qui vient s’installer dans leur petit studio, et enfin d’une autre femme qui prétend être la mère d’un meurtrier, sans que l’on sache très bien si elle fabule ou non.
C’est, tiré du roman paru en 90, une sorte de conte moderne: un haut fonctionnaire de la commission européenne des finances qui n’aimait pas les clowns parce que son père , instituteur de province allait régulièrement dans la famille faire le clown mais un jour son cousin Gaston lui raconte comment leurs deux pères qui étaient entrés dans la Résistance, sont arrêtés à la suite d’un sabotage contre un transformateur électrique. Ce qui provoqua immédiatement leur arrestation musclée dans la cave où ils s’étaient réfugiés, et la proclamation d’otages-et leur rapide exécution, si aucun d’eux ne se dénonçait.
Pierre Ascaride , directeur du Théâtre 71 de Malakoff, a eu l’excellente idée d’inviter ces trois jeunes femmes qui ont inventé ce spectacle jubilatoire que l’on pourrait qualifier de « petite forme, » pour reprendre l’expression de Vitez qui, effectivement, raffolait de ce genre de friandises théâtrales, le plus souvent comme exercice, comme une sorte de double alternatif au théâtre dit sérieux. A faire, et à consommer n’importe où, entre amis et vieux complices; comme dit Pierre Asacaride, ces trois belles personnes en connivence avec un auteur qu’elles aiment et avec lesquelles elles ont travaillé comme assistante, comédienne ou stagiaire ont conçu ce que Vitez appelait donc théâtre de chambre: quelques projecteurs (et encore on peut s’en passer) , des chaises autour d’ une rangée de tables en bois où sont dispersées les pièces de Mouawad mais aussi les livres dont il aime s’entourer pour écrire: le théâtre de Sophocle , Vie et enseignement de Tierno Bokar de l’écrivain malien Amadou Hampate Ba, dont Peter Brook avait fait une adaptation, l’œuvre complète de Julien Gracq dans la Pléiade… ou encore un petit carnet où sont inscrits quelques mots: » Chère , très chère V. Ecris, ne laisse personne dire après ton passage: voici qu’elle s’en va , la fille au regard grave, elle ne fut pas généreuse, son coeur est resté fermé. Ecris. je t’embrasse. Wajdi » .
De Kleist qui fut à peu près méconnu durant sa courte vie (1777-1811), on connaît souvent davantage son Essai sur le théâtre de marionnettes, tout à fait prohétique prophétique, et bien sûr, Le Prince de Hombourg, révélé par Vilar au grand public il y a déjà plus de cinquante ans avec Gérard Philipe ( voir article récent d’Irène Sadowska dans le théâtre du Blog, et qu’avait superbement monté Peter Stein, puis Large et Langhoff en 84, puis plus récemment La Marquise d’O, en 2006 mise en scène par Lucas Hemleb. La Petite Catherine de Heilbronn l’avait été autrefois par Eric Rohmer puis l’an passé déjà par André Engel dans cette même mise en scène au Théâtre de l’Odéon.
Quelques mots pour dire tout l’intérêt de cette installation que nous avions vue au Musée d’Art contemporain de Montréal mais dont, faute de temps, nous n’avions pu parler, et que l’on peut voir encore à Paris pour quelques jours au 104. Imaginez une salle rectangulaire , sans fenêtres, de quelque 300 mètres carrés, absolument vide, où six projecteurs de cinéma délivraient inlassablement un film avec leur bruit de crécelle mécanique tout à fait caractéristique : une sorte de chorégraphie silencieuse et immobile, conçue et réalisée par Merce Cunnignham.