La Folie d’Héraclès

La Folie d’Héraclès d‘Euripide , traduction de Victor-Henri Debidour, adaptation et mise en scène de Christophe Perton, prologue de Lancelot Hamelin.

  heracles.jpg  Sur scène, une grande paroi vitrée avec plusieurs écrans où s’inscrivent des courbes de valeurs boursières, avec plein de chiffres et de belles couleurs. Un homme s’agite, semble-t-il, en tapotant sur un clavier d’ordinateur, puis  répond au téléphone à sa femme qui lui reproche de s’investir beaucoup plus dans son activité de trader au lieu de s’occuper de sa famille.
  C’est, d’après Christophe Perton, l’homologue contemporain d’Héraclès aux  fameux travaux…. On veut bien, mais ce petit prologue n’a strictement aucun intérêt, puisqu’il n’est ni une histoire en elle-même, ni non plus le début d’une vraie fable. Bref, le syndrôme Jérôme Kerviel a encore frappé! Cela fait penser  à ces petits amuse-gueule sans aucun goût que l’on sert dans les restaurants branchouille pour se faire pardonner la lenteur programmée du service!
  Ensuite, changement de décor: des monceaux de papier brûlé, et une sorte de palais dévasté aux charpentes en fer noirci et aux grandes vitres à moitiés cassées. Avec, au centre de la scène, sur un praticable, un grand écran où l’on voit-en vidéo bien sûr!- le dessin d’une  cour de palais royal. Les personnages  sortant de scène passent derrière l’écran et l’on voit leur silhouette évoluer sur l’écran. Si, si! C’est pas formidable ça comme idée!
  Et la pièce d’Euripide? Pour faire court:  Héraclès  revient des enfers où il est en train de d’accomplir le dernier de ses travaux: tuer le vilain Cerbère et sauver son copain Thésée. Mais pendant ce temps-là, un horrible tyran, Lycos a pris le pouvoir et veut tuer son épouse la belle Mégara et ses enfants. Lycos a déjà d’ailleurs éliminé Créon, le roi de Thèbes qui est le père de Mégara.
   Mégara et son fils, et Thésée le père de Thésée se sont réfugiés près de l’autel de Zeus , sanctuaire inviolable comme les églises au Moyen-Age mais  le méchant Lycos, qui n’a aucun état d’âme,  veut y mettre le feu. Mais, pas de chance pour Lycos, qui arrive? Le merveilleux Héraclès qui va tuer aussitôt Lycos.
  La vie pourrait recommencer à couler comme un long fleuve tranquille (comme dit ce menteur d’Ancien Testament) mais que ne voilà-t-il pas qu’Héra , toujours jalouse veut éliminer Héraclès que Zeus eut  avec une mortelle. Elle lui envoie sa fidèle collaboratrice Lyssa: La Rage ; et le pauvre Héraclès sombrera dans la folie, et tuera ses enfants…
C’est son père, le vieil Amphitryon qui lui fera découvrir son crime involontaire. Quant à son ami Thésée, revenu des Enfers, il rejoint Héraclès qu’il dissuade de se suicider. Héraclès quittera donc sagement la ville et suivra Thésée en faisant ses adieux à son épouse et à ses enfants…

  Euripide est un scénariste exemplaire mais il aurait fallu s’y prendre autrement que ne l’a fait Christophe Perton.  D’abord, abandonner la traduction de Debidour  au langage très peu théâtral, et ne pas en faire une adaptation peu claire pour les non-hellénistes et  d’un ennui à couper au couteau. Et demander à un dramaturge  contemporain de traiter la fable que veut nous conter Euripide… qui, c’est vrai, a, plus de deux mille ans après, a encore pour nous une signification réelle, mais, à la condition sine qua non de se mettre au travail!
Cette mise en scène de La Folie d’Héraclès qui n’est fondée sur aucune dramaturgie , est en effet d’une rare prétention;et Christophe Perton pense faire sans doute moderne en introduisant des images vidéo inutiles et cache-misère … Ce qui est d’une belle naïveté ,puisqu’on nage ici en plein académisme !Quant à la distribution qui rassemble des acteurs  de la Comédie de Valence et de la Comédie-Française, elle manque singulièrement d’unité…
   Les rares moments d’émotion sont ceux où l’on retrouve Clotilde de Bayser ( Mégara) et Andrezj Seweryn ( Amphitryon) toujours aussi remarquable mais l’ensemble reste quand même très rude. Même si le choeur est remplacé-sans l’être vraiment- par deux excellents chanteurs lyriques: Eléonore Lemaire et Serge Kakudji. De toute façon, le compte n’y est pas, et le spectacle (plus de deux heures) parait interminable!
Alors à voir? On a beau chercher des raisons de vous envoyer  dans cette salle mythique où Jacques Copeau fonda il y a presque un siècle le théâtre contemporain, on n’en voit vraiment pas. Comme on ne voit pas non plus comment ce genre de spectacle  a pu arriver à la Comédie-Française,   et qui- nous prenons à témoins tous les Dieux de l’Olympe – qui a pris la décision de l’accueillir ; il ne pourra en effet pas  s’améliorer  au fur et à mesure des représentations…
Donc mieux vaut vite oublier cette Folie d’Héraclès ; mais n’oublions jamais en revanche que ce type de joujou  inutile a un coût pour la collectivité… Et même si c’est pour une part symbolique, que chaque personne imposable y contribue. Le Ministère a beau jeu de parler de déontologie et de RGPP aux petits centres  dramatiques, il y a  d’abord et avant tout, du ménage à faire ….

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre du Vieux-Colombier ( Comédie-Française) jusqu’au 30 juin.


Archive de l'auteur

« La police coupable »

 « La police coupable » de l’artiste Pierre Fourny incriminée par l’I.N.P.I. ( Institut National de la Propriété Industrielle)

capturedcran20100601195012.jpgPierre Fourny  a fondé la compagnie A.L.I.S.  que nous avons suivi depuis ses débuts, il y a quelque trente ans déjà. C’est un créateur très  reconnu en France mais aussi à l’étranger. Il a, avec sa partenaire Dominique Soria, créé un théâtre d’images, à la fois très graphique mais aussi chorégraphié. Et il a eu  l’idée  poétique de créer une police de caractères qui coupe les mots en deux de façon à en faire naître de nouveaux. D’où le nom de « police coupable » qui est à la base d’un spectacle La langue coupée en 2 qui a été joué un peu partout et qui le sera l’an prochain au Théâtre de l’Odéon.
En jouant au maximum sur la symétrie, ce qui permet de produire un mots constitué de   la moitié supérieure ou inférieure d’un autre mot ( voir exemple ci-joint): ce qui aurait réjoui Perec… Jusque là aucune difficulté, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes: Pierre Fourny, artiste qui depuis longtemps bénéficie de l’aide de la Drac  Picardie et d’autres instances locales, puisqu’il est installé à Fère-en-Tardenois, le village de papa Claudel.
Mais voilà, il y a quelques mois, Pierre Fourny a eu la très sotte idée de demander l’enregistrement de Police coupable à l’Institut National de la Propriété Industrielle… Ce qui  lui permettrait d’appliquer ce titre à des produits dérivés et de les vendre, de façon à compléter ses subventions qui, en ce moment, comme chacun sait, ont plutôt tendance à diminuer. La  réponse du dit Institut ne s’est pas fait attendre : il  refuse cette homologation!  Au motif qui vaut son pesant de caramels mous:  » considérant que la demande d’enregistrement composée des termes « la police coupable » serait de nature à porte atteinte à l’ordre public et aux bonne mœurs ». C’est signé:  Pour le Directeur général de l’I.N.P.I., L’adjoint au directeur des marques, dessins et modèles, Bruno Douchet. ( Sic)

AU SECOURS, TOUS AUX ABRIS!!!!!!!!

   Bien entendu,  Pierre Fourny a répondu en rappelant que cette fameuse police était, bien entendu et  uniquement,  un outil de création artistique…On aimerait bien savoir par quoi  les membres de cet Institut ont été traumatisés, au point de faire la confusion entre les différents sens du mot: police! Est-on en France et en 2010, ou dans les années 50 en République Démocratique Allemande sur laquelle veillait la bienveillante et toute puissante Stasi, à l’affût de tout et n’importe quoi?
Quelle arrogance! Quelle tristesse! Quelle bêtise!  Ou bien cet Institut applique des consignes venues d’on ne sait où, ce qui serait pour le moins étonnant, ou bien la direction de cet Institut est d’une frilosité exceptionnelle. Au fait,  qu’en pense l’Elysée qui a toujours son mot à dire dès qu’il s’agit de culture? Ou le cabinet du Ministre de la Culture toujours prêt à défendre les artistes. Mais Pierre Fourny ne s’appelle pas Roman  Polanski…On attend les réponses que nous nous ferons un plaisir de vous communiquer.

Philippe du Vignal
 

http://alis-fr.com/lapolicecoupable/

http://www.alis-fr.com/

Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Zigg Stardust


Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Zigg
y Stardust, conception, mise en scène, images de Renaud Cojo.

  intro.jpgImaginez une scène avec, au centre,  la fameuse  cabine rouge anglaise de téléphone que l’on trouve sur l’album de The Rise And Fall of Ziggy Stardust And The Spiders from Mars,  une  dizaine d’ écrans, une table métallique d’hôpital et un personnage chassé de grande bottes à semelles compensées joué par Renaud Cojo, coiffé d’une perruque rousse et  armé d’une caméra stylo,deux fauteuils des années soixante. Renaud Cojo nous propose une sorte de réflexion artistique qui participe sans doute plus de la « performance » et du collage,  plus que de l’acte théâtral.
A partir de l’admiration qu’il porte au chanteur David Bowie. Il y a  sur scène un guitariste, et un jeune étudiant en théâtre à Bordeaux, (la ville de Cojo,) handicapé sur une chaise roulante qui dialogue avec Cojo, et un invité-surprise chaque soir; hier, c’était Jérôme Lecardeur,  récemment nommé à la tête de la Scène nationale de Poitiers, qui lisait des extraits de livres de psychanalyse.
En fait,  Renaud Cojo se propose aussi de parler de  la fascination que peut exercer une vedette comme David Bowie jusqu’à susciter des vocations de gens qui veulent imiter à tout prix le célèbre chanteur, à partir d’une rencontre qu’il a faite avec un jeune homme  rencontré au hasard d’une rue, et qui se disait  son sosie officiel. Dédoublement de la personnalité, schizophrénie:  c’est l’occasion pour Cojo de s’interroger sur la notion de travestissement et d’identité..
Et cela donne quoi? Un spectacle qui n’est pas sans intérêt, où l’on s’ennuie un peu comme dans toute performance: cela fait partie du jeu, puisqu’il n’y a pas de véritable scénario mais plutôt un ensemble d’actes/ évènements  plus ou moins collés: lecture, petits dialogues minimaux en partie improvisés, images vidéo en direct avec grossissement, images vidéo où l’on peut voir Cojo marcher dans les rues de Londres, et,  bien entendu, musique enregistré ou jouée sur scène. par le guitariste. On ne peut nier à Cojo un engagement certain et une sincérité manifeste, mais cette mise en abyme-un poil prétentieuse et un peu longuette – laisse quand même sur sa faim.
Cojo revendique le droit « de se délivrer du texte et de la dramaturgie, et de se rapprocher de pourquoi je fais du théâtre »: on veut bien mais  pour le remplacer par quoi? Il y a malheureusement  un certain conformisme, à la fois dans la mise en scène comme dans les images vidéo proposées, et on a déjà vu bien trop  souvent ce genre de performance/spectacle. Alors, à voir? A vous de choisir…

Philippe du Vignal


Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 26 juin.

Les trois Soeurs

Les trois Soeurs de Tchekhov,traduction de Françoise Morvan et André Markowicz, mise en scène d’Alain Françon .

            3seurs.jpg La maison des Prozorov, dans un  chef-lieu de gouvernement; dans un salon, il est midi et il y a un temps gai et ensoleillé. Il y a là toute la famille: les quatre enfants: André qui sera  probablement futur professeur d’université s’il veut bien s’en donner le mal, au lieu de continuer à perdre au  jeu , sa fiancée Natalia, ses soeurs:  Olga,  28 ans, qui porte l’uniforme bleu et  est enseignante au lycée de filles, Macha toute en noir mariée à Koulygine, un  professeur  qui l’ a bien déçu et qu’elle n’aime plus ,  et Irina ,20 ans, la plus jeune, toute en blanc, employée au télégraphe où elle s’ennuie, et qui rêve d’un avenir radieux et d’un beau mari.
Leur mère est morte il y a quelques années et c’est le jour anniversaire de la mort de leur père, général de brigade,  c’est aussi le jour de  la fête d’Irina, nous dit Tchekhov. Et il y a un grand déjeuner.
L’on trerouve dans le grand salon dont les fenêtres donnent sur le jardin, des familiers: Verchinine le lieutenant-colonel, commandant de la batterie, dont la femme est dépressive et qui ira se consoler entre les bras de Macha, le capitaine Vassili Soliony, amoureux d’Irina comme l’est aussi le lieutenant Touzenbach,  Tcheboutykine, le médecin-militaire, alcoolique au dernier degré, Fedotik et Riodé,  sous-lieutenants.
Les trois jeunes femmes ne cessent de penser à Moscou où elles voudraient retourner vivre, et l’on sent bien qu’elles ne sont pas très heureuses dans le milieu clos de cette petite ville de province. On pense bien entendu à La Cerisaie qu’avait monté avec succès Alain Françon l’an passé ( voir le Théâtre du blog) Et, ce d’autant plus que les militaires vont en partir à jamais, ce qui provoquera un terrible vide. Comme le rappelait un jour Gérard Conio, grand spécialiste de la Russie du 19 ème siècle, il ne faut jamais oublier si l’on veut comprendre la pièce que ces militaires peuvent être comparés à nos polytechniciens d’aujourd’hui, et qu’ils représentent une sorte d’intelligentzia qui est un peu l’âme de la ville.
Quelques années plus tard, survient un terrible incendie qui semble agir comme un point de non-retour sur cette petite communauté, comme la préfiguration de la déflagration finale…Natalia,  mariée à André, est maintenant mère d’un petit Bobik; elle a visiblement pris le pouvoir dans la maison, et a relégué les deux soeurs dans la même chambre, pour donner la plus belle à son fils. Et elle se rend odieuse avec la vieille bonne Anfissa qui a 80 ans et qu’elle ne supporte pas de voir assise à ne rien faire, épuisée par le travail.
Quant à André son mari, il accumule dette sur dette, ne fait rien d’autre que jouer du violon, et devra hypothéquer la maison, un bien qui appartient cependant  à ses soeurs qui seront obligées de partir.
La fin de la pièce est des plus dures qui soient: Macha voit Verchinine partir sans espoir de retour , au moment où ils apprennent  que Touzenbach vient de se faire tuer en duel par Vassili. Bref, le désastre est bien arrivé!
Olga, qui a fini par accepter d’être directrice de son lycée, essaye en vain de consoler ses soeurs en leur disant: « Notre vie n’est pas terminée. Il faut vivre! La musique est si gaie, si joyeuse! Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances… Si l’on savait! Si l’on savait! « 
Ce sont les derniers mots de la pièce, l’un des plus belles de Tchekov. On a beau en connaître presque toutes les répliques, en avoir vu une bonne dizaine de mises en scène, le charme agit toujours.  Une propriété menacée  par la bêtise et l’addiction au jeu, « des gens intelligents comme l’écrivait Jean Grenier qui disent des choses stupides et d’imbéciles à qui échappe une parole profonde », l’ennui qui pèse sur une petite ville où tout le monde se connaît et n’a pas d’autre choix que de se fréquenter, l’alcoolisme qui détruit les êtres,  et l’argent, l’argent omniprésent qui reste finalement le véritable maître de la situation, puisque la plupart des personnages principaux en sont dépendants: les femme surtout, obligées de se marier ou d’accepter un travail sans intérêt comme Irina, ou épuisant comme Olga, ou comme la vieille et pauvre Anfissa que Natalia n’hésiterait pas à chasser de la maison où elle a toujours vécue: Tchekov sait dire comme personne la vie quotidienne faite de ces riens qui sont pourtant tout ce qui nous lie aux autres.
Et ce sont  les dettes qui obligeront André à hypothéquer  la maison familiale. Le regret du passé et l’ impossibilité à concevoir l’avenir autrement que comme un rêve: on retrouve dans Les Trois soeurs les grands thèmes des pièces de Tchekhov
Chez Tchekhov, le ridicule et l’absurde ne sont  souvent pas très loin: Tcheboutykine arrive dans la maison des Prozorov dans un  état alcoolique avancé , incapable d’aider les autres le soir de l’incendie,  Koulyguine fait le pitre avec une fausse barbe, au moment où sa femme voit partir l’amour de sa vie…Alors que le médecin militaire chantonne doucement et qu’André promène Bobik dans son landeau, comme indifférent à la tragédie qui vient de s’abattre sur ses deux soeurs.
Bref, la vie continue cahin-caha mais on ne sait trop s’il faut s’en prendre à la bêtise de personnages, victimes et incapables de donner un sens à leur  existence ou au destin qui semble les manipuler… Mais si la base militaire était restée, la vie des trois soeurs en aurait-t-elle été changée? Irina qui s’en va enseigner dans une autre ville aurait-elle épousé Touzenbach? Macha aurait-elle eu le courage de quitter son incapable de mari? Que serait devenu André et Olga? Questions sans réponses
.  » Le temps passera ,nous quitterons cette terre pour toujours, on nous oubliera, constate lucidement Olga.
Il était intéressant de voir comment Alain Françon allait s’emparer de cette pièce fameuse de Tchekov, lui avait déjà monté La Cerisaie il y a quelques années dans ce même théâtre, puis Les Trois Soeurs déjà la Colline, et enfin de nouveau La Cerisaie l’an passé encore à la Colline.
La représentation de samedi après-midi -où le public ne s’était pas bousculé-qui remplaçait celle de jeudi annulée pour cause de grève,  n’était pas très bonne, en particulier dans la première partie: les trois soeurs, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Georgia Scaliet, et  Laurent Stocker au demeurant excellents comédiens, débitaient leur texte comme s’ils n’y croyaient pas vraiment;  quant à Eric Ruff, il paraissait absent bien loin de l’action.
En revanche, Bruno Raffaelli, ( le médecin militaire,  Michel Vuillermoz,( le commandant) Guillaume Gallienne (André) Coraly Zahonero (sa femme) et Michel Robin ( le gardien) et Hélène Surgère (la vieille domestique) étaient, eux excellents.D’où un déséquilibre flagrant. Mais le rythme était lent, et il n’y avait guère d’unité dans le jeu…
Quant au décor du salon conçu  par Jacques Gabel, avec ses bouleaux dans le fond en photo agrandie ,et une partie cour aux murs noirs, il manquait quelque peu de crédibilité. Et détail peut-être, mais détail révélateur, comme le faisait remarquer Christine Friedel qui m’avait accompagné, il fallait se pincer pour croire à cette neige de confettis qui tombait mal.
Les scènes de dialogue  n’avaient aucun charme,et à aucun moment, on ne percevait cette fameuse petite musique tchekovienne où le moindre silence fait sens. Les scènes  de groupe étaient, elles,  mieux traitées comme ce moment culte de la pièce où tous regardent une toupie tourner… Bref, Alain Françon semblait beaucoup moins à l’aise dans sa direction d’acteurs que dans La Cerisaie de l’an passé. Question de distribution sans doute… Mais il manquait à l’évidence comme un souffle qui avait du mal à passer.

Les choses après l’entracte se sont beaucoup arrangées; la scène où Tchéboutykine arrive beurré, la bouteille de vodka à la main dans la chambre d’Olga et d’Irina, celle où Natalia est d’une méchanceté impitoyable envers Anfissa sont remarquables de précision et de sensibilité…
Et Alain Françon a particulièrement soigné la dernière scène, malgré un décor de jardin assez laid: Natalia qui bétifie avec son petit Bobik , juste quelques instants avant  l’annonce de la mort de Touzenbach, pendant que Tcheboutykine chantonne doucement et que les trois sœurs sanglotent, c’est un moment de pure émotion et, chose rare au théâtre, nous étions tous  au bord des larmes.
En résumé, une mise en scène- on ne va pas  dire le mot qui tue: « honnête « -qui  reste souvent  un peu approximative et sage, et  qui manque singulièrement de parti pris. Les choses se caleront-elles? Sans doute, mais de toute façon, le compte n’y sera  pas tout à fait et  il n’y pas cette qualité et surtout cette  vérité et cette unité de jeu qui faisait le charme de La Cerisaie.
Alors à voir? C’est selon, mais, devant un texte comme celui des Trois Soeurs, on a le droit d’être exigeant.D’autant plus qu’Alain Françon en parle très bien, surtout quand il fait remarquer que les personnages qui nous échappent finalement, disent tous: « pas d’importance » et que leurs paroles elles-mêmes échappent à la forme dialogique ».

En tout cas, ce que Françon a quand même réussi , dans les meilleurs moments de cette mise en scène inégale, c’est à faire sentir la solitude de ces personnages qui rêvent d’avenir sans jamais cesser de parler de leur passé, et où les morts occupent autant de place que les vivants. »Ce sont les vivants qui ferment les yeux des morts et ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants », disait déjà Tchekhov dans Oncle Vania.

Philippe du Vignal

Comédie-Française salle Richelieu ( en alternance)

La traduction de la pièce par Françoise Morvan et André  Markowicz est éditée chez Actes Sud; 6,18 euros.

Voyageurs immobiles

Voyageurs immobiles  de Philippe Genty, mise en scène de Philippe Genty et Mary Underwood

    lacoursep.jpgA sa façon, dit Philippe Genty, cette nouvelle réalisation  est une recréation de Voyageur immobile , l’un de ses précédents spectacles réalisé en 96 et qui avait beaucoup voyagé.
Et où il y a un axe majeur: l’emballage. Il y a toujours chez Genty les mêmes et fantastiques images  à  la fois pleines de poésie et d’onirisme,  comme ces quatre corps de bébé enfermés dans des boîtes de carton dont le visage (d’adulte!)  est, lui, bien réel, qui vont être secoués sur une mer faite de grands voiles bleus, ou ces machines catapultes  à la Kantor qui envoient en l’air de petits bébés  ou bien les aplatissent dans des sacs en plastique. Ou ces êtres humains que l’on emballe de papier kraft, et qui vont ressurgir ailleurs quelques secondes plus tard.  Ou bien encore cette tête dont on ouvre le crâne et qui laisse échapper des bandes de cerveau. Image sans doute inspirée du merveilleux théâtre de marionnettes  qu’est le Figuren Theater  de Tübingen.
lesnainsp.jpgEt il  y a, à la fin,  cette marche immobile  dans le désert (photo ci-dessus))  où les huit personnages emmènent avec eux un petit homme/ marionnette: c’est sans doute le  moment le plus fabuleux du spectacle qui est servi:  par une équipe de comédiens  qui font un travail gestuel et chorégraphique de tout premier ordre , par la belle création lumières de Thomas Dobruszkès et la musique  d’Henry Torgue et de Serge Houppin,  et les sons d’Antony Aubert qui font partie intégrante des images proposées. Le théâtre d’images ne peut en effet fonctionner  que si la musique et le son les projettent pour ainsi dire dans l’espace. Il y a souvent quelque chose de magique dans cet enchaînement d’images mais il vaudrait mieux  que Philippe Genty revoie  les quelques paroles prononcées qui sonnent faux. Mais heureusement, les images reprennent vite le dessus,  servies par une équipe  très solide et  d’une exceptionnelle qualité, où le moindre détail a été pensé, étudié.
Aucune approximation,aucun effort apparent, mais il y a, bien entendu derrière,  un travail important et  une rigueur absolue mise au service de cette production d’images. Cela tient de l’horlogerie.Tout coule, tout glisse dans cet univers  fantastique comme si c’était « normal »…
Reste un défaut majeur qui n’est pas nouveau chez Genty et sur lequel il est inutile d’épiloguer,  puisque, de toute façon maintenant, il ne changera pas:  où veut-il nous emmener?  Il n’y a pas vraiment de ligne directrice dans ces Voyageurs immobiles ; il a beau convoquer Freud et L’Interprétation des Rêves ; quand il dit qu’il  » lâche des choses qui recouvrent plusieurs significations simultanément  » ,  c’est un peu juste et on a le droit d’être sceptique…
C’est donc à prendre ou à laisser;  dans ce cas,  comme on n’a guère le choix, mieux vaut donc prendre et  ne pas  demander   à ce spectacle plus que ce qu’il peut donner: soit en 90 minutes, une suite d’images  fabuleuses, magnifiquement réalisées,  parfois influencées par Pina Bausch, mais  sans aucune véritable unité…
Même si l’ensemble reste  d’une grande beauté plastique. Et il y a peu de spectacles de théâtre visuel qui atteignent cette dimension.Philippe Genty reste,  dans sa catégorie, un maître reconnu. Et le public a fait  une immense ovation à toute l’équipe. Alors à voir? Oui, malgré tout, si vous avez l’occasion…

Philippe du Vignal


Théâtre du Rond-Point jusqu’au 27 juin.

La saison 2010-2011 au Théâtre de la Ville.

La saison 2010-2011 au Théâtre de la Ville.

parisvilletheatre1.jpg Paris est quand même une ville bien  bien faite: nous avons pu aller dire adieu à Alain Ollivier à l’Eglise Saint-Roch,paroisse des artistes,  et deux stations de métro plus loin arriver,  sans trop de retard, à la conférence de presse d’Emmanuel Demarcy-Motta.
Le successeur de Gérard Violette à la tête de la prestigieuse institution de la Ville de Paris a situé cette nouvelle saison  au plan international.

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Il est important pour lui de créer des liens avec l’étranger et les grands théâtres européens comme le Piccolo Teatro de Milan, le Berliner  venu deux fois cette saison. Nombre d’autres comme le Théâtre Alexandrinsky de Saint-Petersbourg  présentera  ainsi Le Mariage de Nicolas Gogol mis en scène par Valery Fokine  et ca compagnie Soudrama  Studio viendra avec La Noce du jeune metteur en scène russe Vladimir Pankov.  L’Anglais Matthew Lenton présentera un spectacle presque silencieux d’après L’Intérieur de Maurice Maeterlink. Enfin, d’après deux textes du  grand Tanizaki, ce sera la première en France  de Shun-kin du metteur en scène anglosaxon Simon Mc Burney. Et la compagnie  chilienne Teatrocinema présentera le deuxième volet de sa trilogie, L’Homme qui donnait à boire aux papillons. Un volet international particulièrement brillant cette saison..

Patrice Chéreau a précisé qu’il n’avait jamais abandonné le théâtre et qu’il se réjouissait de retrouver le Théâtre de la Ville où il avait créé autrefois Peer Gynt et qu’il retrouvera pour  monter  après neuf avant-premières au Musée du Louvre,  Rêve d’automne de Jon Fosse. Emmanuel Demarcy-Motta a aussi souligné combien était importante à ses yeux la collaboration avec des auteurs et metteurs en scène qui sont depuis longtemps ses compagnons de route: Ludovic Lagarde,  Fabrice  Melquiot qui créera Bouli année zéro et reprendra Wanted Petula. Et Michel Didym, dans le cadre d’un partenariat avec Théâtre Ouvert  créera Le Tigre bleu de l’Euphrate. Philippe Minyana  sera aussi présent avec cinq textes inédits.

Histoire de ne pas oublier les classiques, Emmanuel Demarcy-Motta a demandé à Victor Gautier-Martin de  monter Docteur Faustus de  Marlowe et à Lilo Baur Le Conte d’hiver de William Shakespeare; lui-même remontera le Rhinocéros et Cristophe Feutrier créera Délire à deux d »Eugène Ionesco. En partenariat avec la Maison de la Poésie, Cécile Garcia-Fogel présentera Fous dans la Forêt,   d’après des chansons et les sonnets de Shakespeare…

Le  Théâtre de la Ville intensifie sa politique théâtrale mais on retrouvera ses grands classiques de la chorégraphie avec Maguy Marin,  Joseph Nadj, Anna Teresa de Keersmaker, Forsythe, Sasha Walz et bien sûr, la compagnie de Pina Bausch décédée il y a un an et les créations de plus jeunes chorégraphes dont le québécois  Dave Saint-Pierre avec Un peu de tendresse bordel de merde qu’il avait créé en l’an passé au festival d’Avignon.
Emmanuel Demarcy Motta a aussi  bien fait de conserver la partie Musiques du Monde qui est un des fleurons de ce lieu.

 Le Théâtre de la Ville  étend incontestablement son territoire théâtral , à quelques centaines de mètres du Théâtre de l’Odéon et de la Comédie-Française, avec une des programmations les plus riches et les plus intéressantes qui soient. Bertrand Delanoé, maire de Paris,  ne  peut que se réjouir de ce dynamisme… Mais les banlieusards que cette riche programmation intéresse, devront franchir le périphérique. Vous avez dit déséquilibre?

Philippe du Vignal

Combat de nègre et de chien


Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Michael Thalheimer.

 

  combat.jpg    Le racisme contre  lequel Koltès s’élève avec violence: les chiens (au pluriel) donc sont les Français sur un chantier en pleine brousse dans un pays africain qui pourrait être la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal ou le Niger… et le nègre est   Alboury, qui  est venu leur réclamer le corps de son frère, victime,lui dit-on, d’un accident, en fait d’un meurtre. Mais,  comme le dit très justement Michael Thalheimer:  » Il ya deux thèmes frappants dans la pièce de Koltès: d’une part la différence entre Noirs et Blancs et d’autre part,  la différence entre hommes et femmes ».
En effet, on a affaire à deux conceptions du monde tout à fait différentes. Chez les Blancs, l’homme et la femme ne se comprennent pas. » Léone, la jeune femme, qui était femme de chambre à Paris,  débarque en Afrique chez Horn qui l’a fait venir pour l’épouser… Mais il lui parle très peu! Et Cal, l’employé de Horn ne sent pas en confiance avec Léone  venue perturber un équilibre déjà fragile entre Horn et lui…
Quant à Alboury, il finira par injurier Léone en ouolof en la traitant de fille de pute , en lui crachant au visage,  Léone  qui s’était accrochée à lui, sans aucune pudeur, comme à une bouée de sauvetage en croyant naïvement qu’elle allait  pouvoir devenir une femme noire et  arranger les relations entre Horn et lui. Et les trois Français parlent sans cesse , parlent comme si c’était le seul moyen pour eux d’acquérir une identité. Horn, la bouteille de whisky à la main essaye de se persuader qu’il est bien un Français important responsable d’un chantier qui, en réalité, ne va pas tarder à fermer:  » D’ailleurs, dit-il avec un certain cynisme à Alboury, vous êtes ici presque en territoire français. » Ce « presque » révèle aussitôt le personnage et toute l’ambiguïté de la présence européenne en Afrique, encore maintenant.
La notion même de colonialisme surgit là même où on l’attend le moins dans les gestes et la vie la plus quotidienne, et nous sommes tous concernés. Cal lui s’enfile des canettes de bière en série: c’est un homme qui n’a rien à lui et toute sa vie est consacrée au chantier; le chantier disparu, il sent bien qu’il ne sera plus rien qu’un être déraciné,  incapable de faire front à la situation.
Koltès nous dépeint en fait trois personnages à la dérive. Horn, qui se sent vieillir,  a voulu une femme française pour se rassurer mais est incapable d’aimer, Cal s’assomme d’alcool, pour combler sa solitude et sa peur des femmes. Quant à Léone, elle se rend compte qu’elle a triché au grand jeu de l’amour en allant retrouver un homme qu’elle connaît à peine dans une Afrique où elle n’a rien à faire: elle  tente alors de se suicider. Seul, Alboury, garde une dignité exemplaire en méprisant l’argent qu’ Horn lui offre pour prix de son silence et en refusant Léone qui veut se donner à lui.  Mais Koltès ne juge  pas ses personnages en proie à une angoisse existentielle irréversible et ne les accuse pas de racisme, même si ce racisme éclate sans arrêt dans le langage proféré. C’est ce qui fait la force de la pièce.
Michael Thaleimer, au contraire de Chéreau qui avait demandé à Richard Peduzzi un décor hyperréaliste a, lui, mis en scène la pièce de Koltès avec une scénographie minimaliste: Olaf Altmann a conçu un dispositif qui comporte une fosse en plan incliné et une sorte de balcon entourés de hauts murs noirs. Impressionnant mais cet ascétisme à l’allemande  ne justifie en rien. Mais il a au moins le mérite de laisser intact le texte de Koltès. Le metteur en scène berlinois a choisi de faire intervenir un choeur de dix comédiens africains , avec l’intervention de l’un d’entre eux pour les dialogues avec Cal, Horn ou Léone.
Sur le plan plastique, c’est remarquable mais pas du tout convaincant, d’autant plus qu’ils  sont  souvent alignés en haut du praticable debout sans bouger ni parler dans  une pénombre presque permanente. Quant aux protagonistes, ils restent le plus souvent figés sur une bande étroite: ce n’est pas le meilleur de cette mise en scène…
Ce côté statique a quelque chose d’agaçant et d’un peu facile… Koltès et Thaleimer  disent que le pièce pourrait se passer ailleurs qu’en Afrique. mais si, nous sommes quand même bien en Afrique avec ce silence parfois pesant et ces chants lointains des crapauds buffles dans la nuit chaude. Comme la mise en scène du réalisateur berlinois est cependant d’une grande rigueur, on se laisse vite prendre par le texte que l’on n’a jamais sans  doute aussi bien perçu, et on ne décroche pas un instant.
Les quatre comédiens : Jean Baptiste Anoumon ( Alboury), Cécile Coustillac ( Léone), Stefan Konarske ( Cal) et Charlie Nelson ( Horn) ont  un solide métier et une belle présence , si bien que les quelque 130 minutes passent  vite. Même s’ils ont tous tendance à surjouer, en particulier, Stefan Konarske qui en fait des tonnes, comme on dit…   Mais, que l’on soit ou non d’accord avec ce parti pris de mise en scène très statique, proche de celle d’un oratorio, où manque quand même une certaine émotion , c’est un beau  travail. Le public  enthousiaste a très longuement applaudi. Alors à voir? Oui, malgré les réserves énoncées plus haut.

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 25 juin.

 

Sous les visages

 Sous les visages , scénario, dramaturgie et textes de Julie Bérès, Elsa Dourdet, Nicolas Richard, David Wahl, mise en scène de Julie Bérès.

  capturedcran20100528150702.jpgJulie Bérès, on la connaît depuis presque dix ans quand elle avait créé Poudre son premier spectacle où l’on sentait déjà l’influence de la peinture, du grand Tadeusz Kantor et, disons pour faire vite, de ce que l’on appelle le théâtre d’images: Wilson, Foreman, Monk.
C’est dire que le texte chez Julie Bérès n’est pas l’essentiel, et qu’il n’y a pas véritablement d’histoire , puisque le sens naît davantage de ce coll
age d’images  visuelles qui se fondent, se déplacent pour revenir parfois, avec l’aide d’une bande musicale et sonore extrêmement élaborée ( ici signée David Segalen et Frédéric Gastard). Sous les visages, qui a déjà beaucoup tourné en région,  n’avait pas eu jusque là  le bonheur d’arriver jusqu’à Paris.
   Il y a bien un personnage au centre du spectacle, construit, dit la metteuse en scène, à partir d’entretiens avec des médecins gérontologues et des pensionnaires de maisons de retraite. Ce matériau a servi à imaginer l’histoire d’ une jeune femme victime d’un licenciement mais il n’y a pas de véritable  scénario: c’est à prendre ou à laisser; ce sont plutôt des collages d’images  à tendance surréaliste qui se succèdent pendant  soixante dix minutes,mais l’ on peut entendre des bribes de phrase bateau ou absurdes du genre:  » les conditions de travail dans votre entreprise »,  » tu as accepté l’évaluation des performances », » le dévouement et le sacrifice des hommes », la mollesse qui te tiendra chaud quand tu seras seule », « retrouvons nous à 18 heures autour du buffet de spécialités de la région préparées par Martine. »..
  Il y a sept comédiens, tous absolument remarquables à animer ces images: l’on voit ainsi une jeune femme arroser au pulvérisateur des bras, des pieds, voire un cul  qui grandissent rapidement de terre, un banquet où une nappe , où est déjà installé le couvert,  se déroule  d’une grosse malle: les invités profèrent- pas toujours très bien- des phrases très mondaines du genre:  « alors la Roumanie, racontez-nous la Roumanie », pendant que des floppées de terreau tombent des cintres sur les invités et le maîtres d’hôtel qui restent tous imperturbables,( mais l’image a déjà beaucoup servi!),  un cercueil d’où sort un homme, puis une femme: image qui rappelle celle des ressuscités du jugement dernier sur le tympan de la cathédrale de Conques.
 Il y a aussi l’apparition soudaine  par deux fois d’un gros nounours, ou ce très beau duo chorégraphié à l’horizontale. C’est parfois aussi odieux que burlesque et Julie Bérès sait très bien manier un certain cynisme dans le rapport qu’elle crée entre ces bribes de phrase et les images qui apparaissent ainsi comme dans un mauvais rêve.
  La mise en scène est  d’une rigueur et d’une précision irréprochable, comme chez Bob Wilson, ou Philippe Genty, et le plus souvent d’une belle imagination plastique; il y a nombre de références à la peinture surréaliste comme à la sculpture romane, ce qui ne nuit pas au propos de Julie Bérès, bien au contraire. La fin du spectacle avec ces planches du praticable incliné que les personnages soulèvent, est plus conventionnelle et souvent vue mais bon…
  Le spectacle possède d’ indéniables qualités scéniques et sonores, malgré une dramaturgie que Julie Bérès voudrait « poétique et sensible  » mais qui montre très vite ses limites. On a un peu de mal à trouver dans Sous les Visages une ligne directrice qui s’impose vraiment.
   Alors à voir? Oui, si vous voulez découvrir une créatrice qui a su développer un imaginaire et,  encore une fois, cousu main- ce qui n’est pas si fréquent et qui donne une grande qualité aux images proposées … Mais il serait sans doute bien que Julie Bérès explore maintenant d’autres voies sinon elle courra vite le risque de se répéter .

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 5 juin.
 

 
 

Adieu Alain Ollivier

ollivier.jpgAdieu Alain Ollivier

  Malade depuis quelques années déjà, il a été emporté par un cancer contre lequel il lutta jusqu’au bout, Alain Ollivier avait 72 ans. Nous l’avions connu acteur chez Antoine Vitez, Peter Brook  et Jacques Lassalle… Puis il s’était dirigé vers la mise en scène et avait créé, en I972,  au festival de La Rochelle, Bond en avant de Pierre Guyotat  dans une mise en scène dont la scénographie était tout à fait novatrice. Et il fit découvrir le théâtre de Thomas Bernhard. Il monta aussi un remarquable Cid.
 Directeur du Studio-Théâtre de Vitry, où entre autres, il mit en scène avec beaucoup de finesse L’Echange de Paul Claudel éclairé seulement par des centaines de bougies…
Il  dirigea ensuite du Théâtre Gérard Philipe à Saint- Denis qu’il sut rapidement remettre à flot. Alain Ollivier était un metteur en scène  entier et exigeant quand il s’emparait des textes qu’il aimait. Il y avait sans  doute du Alain Cuny chez lui, Cuny dont il avait été l’élève.
Il enseigna  au Conservatoire national et à L’ENSATT.
Salut Alain et, merci pour  tout  ce que tu auras apporté au théâtre français. Nous embrassons affectueusement  sa compagne Claire Amchin.

 Philippe du Vignal

Le Théâtre National de Chaillot en grève…


           Il y a  un bon moment que cela couvait et Dominique Hervieu avait dû sentir que la place n’était pas aussi confortable qu’elle l’avait pensé , puisqu’elle a préféré partir bientôt pour La Maison de la Danse à Lyon. Chaillot est en grève le soir de deux premières dont la création d’Orphée par José Montalvo et Dominique Hervieu… C’est dire que le personnel devait être à bout de nerfs et entendait bien, avec raison,  se faire entendre.
 Pour que M. Hirch, directeur de la D.G.C.A. au ministère de la Culture se soit déplacé aujourd’hui pour essayer de négocier les choses et supplier pour   que les deux représentations aient lieu ce soir,  montre bien l’étendue des dégâts. Sur l’air bien connu: « reprenez le travail, on négociera ensuite ». Quelle belle naïveté!  Le personnel de Chaillot comme celui des grandes institutions n’est pas tombé de la dernière pluie et l’on sait très bien que,  dans ces cas-là, seul le rapport de forces est le seul qui compte…Il devait rendre compte, semble-t-il,  dès ce soir à tonton Frédéric de la situation.
 Mais , au delà du cas Chaillot , c’est bien entendu toute une politique culturelle qui a depuis un bon moment été flinguée par le gouvernement actuel ; il semble naviguer dans ce domaine au doigt mouillé: du genre , on gèle certains crédits pour s’apercevoir ensuite que ce n’est pas possible et qu’il faut donc les rétablir. Et chaque année, le petit pas de danse- c’est le cas de le dire pour Chaillot,  recommence , pathétique et dérisoire…
Depuis quelque temps, non remplacement de postes et recrutement de contractuels moins bien rémunérés, conflit larvé puis ouvert entre  Yves Jouen, le  nouveau directeur technique et son personnel, mise en place par  le nouvel administrateur, Patrick Marijon, d’une politique de rigueur, et d’un recours systématique au mécénat (qui serait appelé à être le grand pourvoyeur de fonds)  et à la location des lieux, avec tout ce que cela suppose de compromissions avec une politique artistique : deux espèces de gangrènes qui s’attaquent avec efficacité à la notion de service public. Bref, la RGPP a encore frappé et  le personnel qui se dit souvent humilié n’est pas à la fête: démissions, arrêts-maladie en rafale, surcharge de travail impossible à gérer, etc…
Désolé, un théâtre ne se gère pas comme une agence de banque privée. Jamais Chaillot n’avait connu cela. José Montalvo est monté au créneau  il y a quelques heures avec courage pour essayer d’apaiser les choses et pour écouter les revendications des salariés. Mais l’on sait bien -et lui le premier- que l’affaire dépasse  nettement le Ministère de la Culture lui-même, puisque c’est l’Elysée qui prend directement les grandes décisions. Même si le petit Nicolas qui ne fréquente guère les théâtres , a , en ce moment, d’autres chats à fouetter…

 Et c’est aujourd’hui l’explosion-qui se profilait déjà sous l’ère  de Goldenberg dont la direction n’a certes pas été des plus réussies- c’est le moins que l’on puisse dire- puisqu’il avait , entre autres , réussi sans état d’âme à supprimer l’ Ecole créée par Vitez puis maintenue par Savary pendant dix sept ans. Bravo Goldenberg … Quel courage!   Mais, juste retour des choses, la fin de  son mandat ne fut pas glorieuse, puisque c’est lui qui fut invité à démissionner!
 Le distingué M. Hirch qui ,a dû dans sa longue carrière, gérer d’autres conflits sociaux réussira-t-il  à calmer le jeu? On lui souhaite bien du courage. Mais  le personnel très remonté a bien raison de l’être, et cette fois ,que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une grève sectorielle du plateau,  mais de l’ensemble du  personnel, fait assez rare pour être salué. Ce qui montre bien l’ampleur de la crise.
  Il faudrait sans doute que l’administration de ce grand établissement comprenne d’abord  que les questions de management passent avant tout par une prise en en compte et par le respect  des femmes et des hommes qui  sont les forces vives d’une entreprise. C’est une chose qui s’apprend dans toutes les bonnes écoles de commerce… mais qui semble, en, l’occurrence, être passée à la trappe. C’est aussi sans aucun doute,  toute une politique du personnel qui est à revoir.
 Visiblement, le grave échec dans ce domaine de  France-Télécom avec sa cascade de drames et  de suicides n’a pas été suffisant pour rappeler au Ministre de la Culture qu’il y avait aussi le feu dans sa propre maison. Et la petite phrase ridicule lancée le soir des Molières lui a valu une  une bordée de huées bien méritée.
 Quant à la  D.G.C.A. ( ex DMDTS) , qui avait  été complice de la disparition de l’Ecole de Chaillot, on peut douter qu’elle soit vraiment apte à trouver des solutions, pas plus que ce comité de pilotage présidé par Marin Karmitz, auquel appartient d’ailleurs… Dominique Hervieu.
Des cahiers de doléances vont être remis  par le personnel de Chaillot à M. Hirch mais il a intérêt à ne pas laisser les choses pourrir comme c’est l’habitude dans ce Ministère, et à y répondre de façon concrète et ultra-rapide,  s’il ne veut pas que la contagion atteigne très vite les autres grands établissements culturels. Ce n’est quand même pas si difficile  de comprendre qu’une entreprise ne peut bien fonctionner que si les employés forment un corps uni et possède des conditions de travail correctes, et où l’on ne le met pas sans arrêt devant le fait accompli.

Après tant de coups tordus dont la D.G.C.A. est familière,  rappelons-nous , parmi les plus récents:  la tentative de mettre la main sur la MC 93 de Bobigny, au bénéfice de la Comédie-Française,  le remplacement d’un directeur nommé au Centre dramatique de Vire au bénéfice de quelqu’un d’autre, de par la volonté de la Princesse Albanel, la nomination élyséenne de Jean-Maire Besset à Montpellier: tout cela au mépris des lois les plus élémentaires de la démocratie… la  D.G.C.A. n’a que ce qu’elle mérite. Quant à Dominique Hervieu, elle  a intérêt à reprendre les choses en main,    Les employés de Chaillot ont eu la volonté collective  de se révolter contre les conditions inadmissibles de travail  qui leur étaient faites; On ne peut que saluer leur courage et leur détermination et les soutenir dans leur lutte. Frédéric Mitterrand ferait bien  de prendre garde à cet événement – qui ne va sans doute pas l’empêcher de dormir… Mais , que l’on se s’y trompe pas, il est d’une exceptionnelle gravité et révélateur d’une faillite de l’Etat. Pourtant on le sait , gouverner c’est prévoir!
 De toute façon,   nous vous tiendrons au courant de la suite des événements.

Philippe du Vignal

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