La mort d’Agrippine de Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène de Daniel Mesguich

La mort d’Agrippine d’Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène de Daniel Mesguich

©Chantal Depagne

©Chantal Depagne

Notre écrivain-soldat de la première moitié baroque du XVII ème siècle, dont la vie a été revue et romancée en 1894 par Edmond Rostand  qu écrit l’une des pièces populaires  du théâtre français, devait bien connaître l’histoire romaine.  Comme Thomas et Pierre Corneille, puis Racine, il avait sans doute eu entre les mains la La Vie des douze Césars, d’un Suétone aussi bien documenté, que mauvaise langue  envers les successeurs de César et d’Auguste, collectionneur d’anecdotes salées et rumeurs troubles. Complots, assassinats, incestes et générations consanguines : cette union d’Eros et Thanatos  était bien dans l’air du temps:  la Fronde et les débuts chaotiques du règne de Louis XIV.

Pour sa mise en scène de l’unique tragédie écrite par  Cyrano  de Bergerac, Daniel Mesguich revient à son obsession du miroir (sa compagnie a pour nom Miroir et Métaphore) et les répliques des protagonistes sont souvent doublées par  celles de “confidents“. On retrouvera aussi le «trouble dans le genre» avec un Tibère joué par une actrice, comme  il l’avait fait autrefois pour sa mise en scène de Britannicus de Racine), ce qui ne facilite pas la lecture…

Car  cette affaire compliquée   semble avoir séduit le metteur en scène. On ne résumera pas l’enchaînement sans fin de causes et d’effets qui conduit Agrippine, veuve de Germanicus et qui veut le venger, à feindre d’aimer Sejanus, qui, lui-même, feint d’aimer Livilla, la belle-sœur d’Agrippine, laquelle feint de dénoncer un complot contre l’empereur, qui feint… Le tout entrelardé de morts, vengeances, re-morts et re-vengeances, complots et trahisons. Daniel Mesguich a beau donner  en off, avec sa belle voix radiophonique, des explications narratives et dramaturgiques entre les scènes, tout cela reste confus, répétitif, et on se lasse assez vite. Jusqu’à se demander si cette pièce méritait vraiment d’être exhumée.

Une scène, cependant, fait exception et place la pièce ailleurs que dans ce brouillon surchargé et maladroit de nos grands classiques : le bref discours de Sejanus sur la mort, hérité directement des Epicuriens. En un mot : pourquoi avoir peur de sa propre mort, tant que l’on est vivant et que, par conséquent, on ne peut en rien la connaître ? Et quand après la mort, on n’est plus là pour ressentir quoi que ce soit ? Là, on rencontre le vrai Cyrano libertin, c’est-à-dire libre penseur. L’esthétique choisie, pour distinguer sans doute ce théâtre baroque, du classique, relève de la bande dessinée, de l’“heroic fantasy“, de Games of thrones outrés.  Aucun décor : des bouffées de brume y suffisent et un pauvre fauteuil figure un trône. Tout se joue grâce aux costumes : guerrières hyper-sexy, en bottes et robe ouverte; Tibère au féminin, est habillé de lambeaux de pourpre et  dépouilles de renard, avec nombre tresses  “barbares“ et en collant soigneusement incisé et moulant les cuisses. Il a bien fallu trois créateurs de costumes : Dominique Louis, Stéphane Laverne, et Jean-Michel Angays pour ce cabaret. Caroline Marcadé a réglé au millimètre les chorégraphies et tableaux vivants, ce qui renvoie d’autant plus au grand spectacle de revue.  Diction impeccable: tout ici est parfaitement réglé, avec son quotient de cris maîtrisés et de rires sardoniques.

Mais cela ne fait pas de la pièce autre chose qu’une curiosité, et Cyrano de Bergerac n’est pas  William Shakespeare. Comme le personnage d’Edmond Rostand, le vrai Cyrano n’a pas eu de chance et son unique comédie, Le Pédant joué, a bien mieux réussi mais a été génialement pillée par Molière dans ses Fourberies de Scapin. Lisons plutôt son seul roman, utopique, Les États et empires de la lune et du soleil, où le libertin ouvre la voie au siècle des Lumières. Mais pour cette tragédie, qu’il est ingrat d’être un précurseur !

Christine Friedel

Théâtre Dejazet, 41 boulevard du Temple, Paris (IIIe), jusqu’au 20 avril. T. : 01 48 87 52 55.

 

 


Archive de l'auteur

Soirée d’ouverture du Printemps de la danse arabe #1

© Mario Jarweh

© Mario Jarweh

 

Et si demain de Nidal Abdo, Jusqu’àL de Washko Soyons fous de Seush

 

Pour la soirée d’ouverture, d’emblée dédiée à la jeunesse, à l’émergence et à la création en conditions difficiles, le Printemps de la danse arabe #1 proposait ce vendredi un spectacle en trois approches.

Avec Nidal Abdo, palestino-syro-ukrainien, formé à Damas et partie prenante de l’Enana Danse Theater, puis contraint à l’exil en 2016, l’accent était mis sur l’accueil en France d’artistes réfugiés. Car s’il a dansé et tourné avec les Ballets Caracalla de Beyrouth et connu une carrière internationale, il lui a fallu quitter la région pour la France, où il a été intégré au sein de l’Atelier des artistes en exil fondé par les excellents Ariel Cypel et Judith Depaule. Il a ainsi pu continuer à travailler, en particulier au sein du spectacle Va voir là-bas si j’y suis créé par Thierry Thieu Niang l’an dernier.

Nidal Abdo a créé en France le collectif Nafass (« respiration profonde ») en mai 2018, avec trois autres danseurs qui ont, comme lui, connu l’exil à partir de la Syrie et avec lesquels il propose Et si demain. Sa chorégraphie assez sensuelle, voluptueuse parfois, offre tout un univers de sensations à ces corps masculins pourtant très coordonnés, assujettis peut-être à un rituel un peu mystérieux. Obéissance, acceptation, oui mais aussi résistance, grâce au plaisir de vivre partagé dans la communauté. Dans un second mouvement, chacun semble se libérer, et recouvrer un peu d’autonomie : solos, échappées, défont le cercle convenu, libèrent des individualités.

Le spectacle se termine de façon assez abrupte, au moment où on se laissait aller, porté par le pur chef d’œuvre musical du trio Joubran.

 Le deuxième moment de la soirée, peut-être le plus personnel, est venu du danseur chorégraphe Washko qui partage son temps entre Moroni et la France. Déjà vue à Suresnes Cité Danse, sa proposition Jusqu’à L a été soutenue par les Bambous, scène nationale de la Réunion. Bien repéré dans l’Océan Indien, le danseur construit une carrière originale. Pour cette pièce, il exprime avec maturité le combat d’un homme avec la lumière, celle-ci tantôt menaçante tantôt complice. « La flamme, le feu, la lumière, la nature, l’obscurité, l’humanité… A qui va rester l’humanité ? », scande-t-il tout en développant une danse très physique, traversée par le hip hop comme par les danses de combat. Soumis, affaissé, jouant avec les ombres il s’affirme petit à petit, homme debout : de la soumission à la maîtrise, il a fait de la lumière sa complice de jeu.

En clôture de cette soirée, l’IMA proposait une autre pièce, présentée par Suresnes Cité Danse, Soyons fous, création d’une compagnie elle aussi issue des Comores. Seush a découvert le krump vers 2007 et a fait ses expériences de solo dans la rue. Ses longs séjours au Sénégal, sa rencontre avec le chorégraphe Anthony Igea en 2009, la pratique du hip hop, combinés à sa capacité à s’entourer d’un groupe soudé de danseurs, lui confèrent aujourd’hui une certaine maturité. Sans doute la construction dramaturgique de sa pièce est-elle encore un peu chaotique, sans doute lui manque-t-il la force poétique pour nourrir toute cette énergie et ces déplacements parfois un peu vains. Mais le groupe a du plaisir à danser ensemble, et à jouer avec le public.

 

Un bémol : la soirée pourtant généreuse en jeunes talents s’est conclue sans qu’aucune femme ne soit présente, ni comme interprète ni comme chorégraphe…Le week-end qui suit viendra heureusement rétablir l’équilibre, en particulier avec Shaymaa Shoukry, basée en Egypte.

 Marie-Agnès Sevestre

 

Institut du Monde arabe

1 rue des Fossés Saint Bernard – Paris Ve

01 40 51 38 38

 

Prochains rendez-vous du Printemps de la danse arabe #1 :

Les 29 et 30 mars au CentQuatre : restitution publique de la résidence chorégraphique de Shaymaa Shoukry

Du 27 au 30 mars à Chaillot – Théâtre national de la danse : Le Lac des cygnes par le Ballet de l’Opéra national du Rhin, chrorégraphie Radhouane El Meddeb

www.imarabe.org

 

On détruit pour se réinventer de et par Pierre Meunier

On détruit pour se réinventer, de et par Pierre Meunier

VISUEL-MAISON-METALLOSLa chorégraphe Stéphane Aubin a pris la direction de la Maison des Métallos en janvier dernier et a voulu qu’il y ait une période de transition avec un programme d’activités élaboré à partir de l’univers d’artistes invités La Co0P associe une équipe artistique et celle des Métallos, pour proposer durant un mois, d’autres façons de se rencontrer autour de l’art vivant.

Autour d’une thématique avec des balades, performances, réflexions, projections ou autres aventures, dans et hors-les-murs. Après Barbara Matijevic et Giuseppe Chico en février autour des mutations technologiques, Marguerite Bordat et Pierre Meunier ont conçu un nouveau spectacle. Il entre en scène en rythme avec son magnétophone et se dandine en rythme sur une chanson D’amour, d’amour! Puis il le range, apporte un seau de pierres qu’il offre au public pour qu’il les palpe. Elles passent de mains en mains; il apporte un deuxième, puis un troisième seau: «C’est un tempo minéral dans une palpation circulaire, le facteur ne deviendrait-il pas cheval ? »

 Ensuite avec des seaux de pierres que nous nous passons, il construit une belle pyramide qu’il fixe du regard. «Le tas fait-il silence, parce qu’il aurait déjà tout ? Rebecca a dit: l’homme devrait attendre ! Le ciel servirait à accueillir le tas. Le vertical nous amène aux verticaux. Face au tas, y a-t-il a le présent, le passé, le futur ? » (…) « Kleist à Charlotte : pourquoi la voûte ne s’effondre pas ? La pierre dans la chute se trouve dans un destin individuel. » (…) « L’homme est terrorisé par sa propre descendance. Dans la chute, il se trouve débarrassé de tout avoir. Le tas est le héros de son propre soulèvement, nul tas sans trou. » (…)  « Cette vitesse nous dépasse par sa lenteur. »

Pierre Meunier prend un cylindre qui fait apparaître un splendide ressort à boudins et il en ôte le papier qui l’enveloppe: il y a une pierre au bout qui le tend et il rebondit. «Entre la chute et l’élévation, le ressort ne tranche pas !» L’acteur s’énerve  puis décroche le ressort: «Cela galope vers l’effondrement !» Il dévoile un châssis où sont suspendues sept pierres dont certaines rebondissent et il disserte scientifiquement : «On ne peut qu’être sidéré par cette capacité d’intégration !» Puis il met de la musique qui rythme les remontées : «Tous ces musiciens qui ont écrit pour des pierres, allez, on rentre!» Il range le châssis à la fin en disant une phrase d’Héraclite: » « Un tas de gravats déversé au hasard, le plus bel ordre du monde! « 
On va changer de registre, dit enfin Pierre Meunier qui met un casque et avance avec des ressorts. « J’espère qu’on va s’arrêter là, une question, la chute sanction!  » Cet étrange solo enthousiasme  un  public venu très nombreux.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 19 mars, à la Maison des Métallos, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XI ème.

D’autres séances auront lieu avec des projections de Camille Virot, un débat avec l’architecte Patrick Bouchain, des rencontres avec le physicien Etienne Guyon et la philosophe Marie-José Mondzain.

En avril: On prend la tangente avec Fanny de Chaillé avec le danseur Mathieu Doze, l’écrivain Pierre Alferi et les musiciens Rodolphe Burger et Fred Poulet.

 

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

 

PHOTO_LesChaises_©Régis Durand De Girard-1030x686Créée en 1952, au Théâtre de Lancry à Paris (X ème) par Sylvain Dhomme, avec Paul Chevalier et Tsilla Chelton, la pièce  de l’auteur (1913-1994) prend ici une tonalité nouvelle. Peut-on qualifier de « théâtre de d’absurde », ce drame de la vieillesse, de la solitude et de l’exclusion  tel que l’a vu Bernard Lévy? Certes, l’œuvre n’a rien perdu de sa saine dérision  et de son mordant, mais, de la farce au tragique, il n’y a qu’un fil que tiennent, avec humanité et finesse, Emmanuelle Grangé et Thierry Bosc.

Elle, quatre-vingt quatorze et lui, quatre vingt-quinze ans… Ils vivent dans une île et chez eux, ça sent l’humidité et le moisi. Lui s’ennuie beaucoup et regarde passer des bateaux qu’il ne voit pas. Elle ne fait qu’admirer son homme : «Mon chou, ah ! oui, tu es certainement un grand savant. Tu es très doué, mon chou. Tu aurais pu être Président chef, Roi chef, ou même Docteur chef, Maréchal chef, si tu avais voulu, si tu avais eu un peu d’ambition dans la vie.» Et pourquoi pas Orateur chef, comme celui qu’ils attendent pour délivrer l’important «message» du vieillard, à un public fantôme: des chaises vides qui vont petit à petit envahir le plateau…  Mais il n’est que maréchal -des logis- : concierge… Et il estime avoir bien rempli sa tâche. Avoir aussi assez souffert pour témoigner devant l’humanité entière représentée par les invités : une ancienne amoureuse, la Belle devenue bien laide, un colonel, un couple et leurs enfants… et parmi le flot de visiteurs, l’Empereur…

Qui sont ces personnages ? De pauvres vieux au bout du rouleau qui radotent de sempiternelles histoires et qui ont perdu la mémoire? Elle se souvient d’avoir eu un fils qui les a quitté à l’âge de sept ans;  lui, prétend n’avoir jamais eu d’enfants. Il aurait laissé mourir sa mère dans une fossé  mais elle soutient qu’il a toujours pris soin de ses parents. Un couple qui s’amuse à jouer la comédie, seul dans son modeste logis ou reclus dans un foyer du troisième âge ? La vraisemblance n’est pas la souci de l‘auteur franco-roumain : il le dit dans Notes et Contre-Notes «Souligner par la farce, le sens tragique du texte » (…) «Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise ; il est lui, il est réel. »

Ici, l’action s’ancre dans le quotidien d’un petit appartement meublé dans le style des années cinquante: deux fauteuils, une commode sur laquelle un poste de radio diffuse en sourdine quelques vieux airs et, dans un coin, des journaux empilés au fil du temps… Les acteurs sont dans un cube de verre : le « quatrième mur», d’abord miroir où se reflète le public, deviendra paroi de verre tamisant les voix finement sonorisées. La tendresse des gestes de ce couple dans la vie comme sur scène, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, contraste avec certains agacements que leur prête l’auteur, parfois un peu sadique. Quand le vieux rabroue sa femme : «Bois ton thé, Sémiramis !», il s’empresse d’ajouter la didascalie : «Il n’y a pas de thé, évidemment »… Lui, un brin rêveur, un rien poète jusque dans la mort :  « J’aurais pourtant voulu tellement finir/ nos os sous une même peau, dans un même tombeau, /de nos vieilles chairs, nourrir les mêmes vers /ensemble pourrir… » Elle, petite bonne femme bien sage, un peu doucereuse, même quand elle s’énerve: «Je n’ai pas trente-trois mains, je ne suis pas une vache !» Gestuelle et grimage contiennent la nature fougueuse habituelle de la comédienne, ici, toute en retenue.

Il y a beaucoup de sincérité chez ces interprètes, même dans le burlesque et l’on pense à ce qu’écrivait Arthur Adamov. «La pièce d’Eugène Ionesco découvre quelque chose que l’on n’a pas envie de reconnaître en soi, c’est-à-dire, en deux mots, la vieillesse fondamentale qui n’a rien à voir avec l’âge et qui, à un certain niveau de conscience, représente un état de l’existence humaine. »(…). « Or, cette image terrifiante, Ionesco l’a découverte et nous la fait découvrir par des moyens proprement scéniques. »

Pourtant, l’on rit : ainsi le voulait Eugène Ionesco : «On rit pour ne pas pleurer». Et ne sommes nous pas aussi les heureux invités et destinataires de l’ultime message (que l’orateur partira sans délivrer), assis sur ces chaises, quand Thierry Bosc, acteur en apothéose lançant son chant du cygne, remercie: « les électrocutiens, (sic) les machinistes, l’ouvreuse, l’Etat » …et pour finir: «Merci à  vous, messieurs-dames et chers camarades, qui êtes les restes de l’humanité, mais avec de tels restes, on peut encore faire de la bonne soupe! »

Ainsi joué et mis en scène, le théâtre d’Eugène Ionesco peut encore faire recette !

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 avril, Théâtre de l’Aquarium, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 43 74 99 61.

La Légende de Bornéo de et avec Simon Bakouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

La Légende de Bornéo, de et avec Simon Bakouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

©Pierre_Grosbois.

©Pierre_Grosbois.

« Il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs-outans savent parler mais qu’ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler ». Le travail, un sujet d’actualité dont s’empare le collectif L’Avantage du doute. Depuis le plateau nu, la bande des cinq nous accueille chaleureusement et se présente: « Nous jouons et écrivons ensemble. C’est un travail d’acteurs-auteurs sans metteur en scène, libres, responsables et une conception du jeu dans un rapport direct avec le public. Chacune de nos créations répond au même impératif: partir du monde d’aujourd’hui pour en faire du théâtre 

Leur premier spectacle, Tout ce qu’il nous reste de la révolution, c’est Simon, (voir Le Théâtre du Blog) est devenu un film* primé au festival d’Angoulême 2018 ; il traitait avec talent de l’engagement, à la lumière de mai 1968. La Légende de Bornéo s’inscrit comme une suite, réalisée dans le même esprit.  Un thème sérieux et déprimant, annonce Judith. Donc, contre la mélancolie, elle nous propose de lire des extraits de son livre de chevet, Feuilles d’herbe du poète américain Walt Whitman, traduit par Eric Athenot. On s’en régale pendant les intermèdes entre les différentes saynètes.

Sur un mode parodique et décontracté, un couple fait le bilan de son fonctionnement  -y compris sexuel-  en  jargon de management d’entreprise… Puis une conseillère de Pôle Emploi clownesque, débordée par les S.M.P. (suivis mensuels personnalisés) et ne pouvant joindre le G.D.D (gestionnaire de droits) finit par péter les plombs. Enfin, un D.R.H. (directeur des relations humaines) explique comment faire pour éviter les états d’âme  de façon à optimiser ses performances dans la vie comme dans l’entreprise…

 Livrées en pièces détachées, ces séquences sont cousues ensemble par l’aîné de la troupe, resté un peu en marge des autres,  Simon. Comédien à la retraite, pour joindre les deux bouts, il essaye de vendre des gaufrettes au public et s’entraîne avec une comédienne, avant de travailler dans un institut de beauté, ou encore évoque avec nostalgie sa carrière internationale … bien sûr imaginaire !

La Légende de Bornéo, créé au Théâtre de la Bastille en 2012, nous embarque dans une délicieuse suite de situations où le rire détourne le sérieux du propos, parfois glaçant. Sans démagogie et avec une juste distance, ce sympathique Collectif allie rigueur de jeu et liberté de ton. Les nombreuses adresses au public sont bien dosées et ne tombent pas à plat, comme souvent dans ce type de spectacle.

 Marc Lesage, directeur du Théâtre de l’Atelier avait programmé Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct, le troisième spectacle du collectif, au Théâtre des Célestins qu’il codirigeait, à Lyon. Avec La Légende de Bornéo, il donne un coup de jeune  à son lieu,  et cela peut renouveler son public.

 

Mireille Davidovici

 

Jusqu’au 2 mai, Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, Paris XVIII ème T. : 01 46 06 49 29

*Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis, est  sorti en salles le 6 février.

Quichotte y Panza

Quichotte y Panza d’après L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès, traduction d’Aline Schulman, adaptation de Claude Guyonnet

claude-guyonnet-aventures-quichotte-cervantes-panOn les connaît, ces deux-là qui chevauchent de conserve depuis l’Age d’or espagnol. Le boitillement de l’âne et les secousses de Rossinante le cheval ont amené Panza et Quichotte jusqu’à nous et au théâtre… mais pas toujours pour le meilleur. Mais Valère Bertrand et Claude Guyonnet eux, sont du côté du meilleur, avec une totale modestie. Où sont les grandeurs du Chevalier à la triste figure? Dans son imagination…

Il s’agira donc de faire travailler celle du public qui se délecte de voir le cheval de don Quichotte  fait d’une selle de vélo articulée sur un support précaire. Là-dessus, l’acteur peut se donner l’allure d’un cavalier hors-pair. De même, le tabouret de Panza lui permet d’évoquer concrètement l’abîme social et pratique qui sépare l’âne, du cheval, quand bien même, ils font route ensemble. Rien ou presque sur scène : un feu de bois figuré par trois ampoules rouges, un lit vertical où on ne s’endort jamais et qui fera les barreaux d’une cage… Et pourquoi y aurait-il un décor, quand il s’agit du monde entier où le chevalier errant doit redresser les torts, combattre plus fort que lui, et sauver les pures jeunes filles ?

Dès lors, nous voyageons dans l’intimité des faces d’une même médaille : le réaliste, pieds sur terre et le rêveur qui amplifie le monde. Valère Bertrand justement est un comédien terrien et un voyageur invétéré, avec la compagnie du Footsbarn, ou des Fédérés de Montluçon. Claude Guyonnet, lui, a beaucoup travaillé avec Bernard Sobel. Ça ne fait pas d’eux la tête et les jambes mais un alliage solide. Ils ne sont pas «la France d’en bas» et celle des «élites». Ici, le maître ne domine pas plus son serviteur que dans Jacques le Fataliste de Diderot, un siècle et demi après le roman de Cervantès. Et l’on comprendra que défier les moulins à vent est plus un moyen de faire prendre l’air aux imaginations, qu’une posture idéaliste moralisante.

Bref, avec ce que le théâtre fournit de plus simple et de plus magique, ils nous font apercevoir des mondes avec trois bouts de ficelle: une belle démonstration d’humanité. Ni moquerie ni ironie entre eux, quelque chose comme une fraternité… heureusement contagieuse.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de bois, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, (Val-de-Marne). T. : 01 48 08 39 74.

 Don Quichotte dans la traduction d’Aline Schulman est publié aux éditions du Seuil.

Le Printemps de la danse arabe # 1Entretien avec Marie Descourtieux

Le Printemps de la danse arabe # 1 Entretien avec Marie Descourtieux

 

C2FE1C23-838C-4798-BCE9-49BDF584E9EBÀ la veille de l’ouverture de ce festival à l’Institut du Monde Arabe, après un galop d’essai en 2018 (voir Le Théâtre du blog), nous avons rencontré Marie Descourtieux, instigatrice et programmatrice de ce projet novateur.  

 - Quelle place est destiné à prendre le festival au sein de l’Institut du Monde Arabe ? Est-il nécessaire de vous associer à d’autres structures pour construire le projet et quels sont les enjeux de ce programme partagé ?

L’objectif premier est de donner de la place au geste chorégraphique contemporain des mondes arabes car jusqu’ici, la programmation était centrée sur les danses traditionnelles. Depuis mon arrivée, il y a trois ans, venant moi-même de la danse, je trouvais essentiel de faire connaître et aimer ces cultures chorégraphiques. Mais nous avons un plateau difficile qui manque de profondeur… Donc spontanément, j’ai proposé à d’autres lieux de s’associer à ce Printemps, pour accueillir les créations du monde arabe. Comment s’inscrire dans cette dynamique? Comment se compléter ? Nous avons choisi de le faire, de façon assez simple : rassembler dans un temps donné (le printemps est un joli symbole) tous ceux qui voulaient y contribuer. Avec pour objectifs : mutualiser nos forces, donner de la visibilité aux artistes, dessiner une palpitation aux vingt-deux pays qui ont reconnu l’arabe comme langue officielle. Chaque partenaire apporte ce qu’il a déjà dans sa besace, à des rythmes différents, en essayant de faire concorder les calendriers et avec une réflexion assez large. C’est donc un partage et un équilibre un peu empirique que nous avons expérimentés  l’an dernier avec l’édition # 0. Il s’agit finalement d’un label, dans le cadre de ce moment fort qui nous réunit. Et d’autres lieux sont intéressés pour l’année prochaine, ce qui est rassurant.

- De nouveaux partenaires déjà cette année, avec le Tarmac, le Musée de l’Immigration et June Events qui s’inscrit plus fortement. C’est un vrai élargissement du projet de l’édition # 0…

Au Tarmac, la directrice, Valérie Baran a choisi de reporter Les Architectes de Youness Aboulakoul et Youness Atbane en avril, pour que son lieu puisse faire partie de ce Printemps. Le Musée de l’Immigration, avec l’arrivée de Stéphane Malfettes, a été très vite intéressé. Chaillot-Théâtre National de la Danse et le Centquatre étaient en quelque sorte les fondateurs l’an dernier avec nous et il aurait d’ailleurs été impossible de faire le festival sans eux. Cela nous a permis d’avoir des salles de répétition. Le Centquatre, par exemple, a proposé à Shaymaa Shoukry trois semaines de résidence, ce qui lui permettra de présenter deux spectacles.

- Justement la question de l’accompagnement des artistes est en quelque sorte déléguée à vos partenaires, étant donné l’absence d’espace possible à l’ I.M.A. ?

C’était notre souhait dès le départ, avec le concours de Mathilde Monnier, directrice du Centre National de la Danse, d’accompagner les artistes. J’avais vu Shaymaa Shoukri au Caire et nous sommes tombées d’accord pour un accueil. Le C.N.D n’ayant pas d’école issue du monde arabe, il y a eu une vraie coopération pour organiser une résidence de l’Ecole de danse de Sareyyet Ramallah, avec le programme Camping. Une grande place est ainsi offerte aux danseurs de la diaspora… Les artistes voyagent, sont difficilement assignables à un pays et souvent traversés par plusieurs cultures. Et Suresnes Cité Danse en repère déjà beaucoup au sein de la diversité en France… Notre mission est claire : nous devons nous intéresser, faire connaître et aimer aussi les mondes arabes qui se sont installés en France et qui se tissent, se métissent… C’est notre problématique quotidienne… Suresnes Cité Danse a tout de suite réagi, bien que ce festival soit en hiver, en facilitant mon repérage et pour les artistes invités par son directeur, Olivier Meyer, c’est magnifique de trouver un rebond avec le Printemps.

Les pièces courtes présentées pendant le week-end d’ouverture, appartiennent-elles à des compagnies qui ne peuvent proposer de pièces plus importantes ?

Ces pièces, courtes, ne sont pas des extraits. J’ai essayé de construire des soirées qui se complètent : c’est un puzzle, subtil à équilibrer. Nous invitons des artistes émergents que nous avons envie d’accompagner. J’ai donc essayé de construire les trois jours à l’I.M.A. dans cette perspective. On ne peut pas y accueillir Radhouane el Meddeb, par exemple, avec le Ballet de l’Opéra national du Rhin mais cela, Chaillot le fait parfaitement. Nous, nous pouvons offrir à Selim ben Safia, Adel el Shafey et Shaymaa Shoukry ou aux jeunes compagnies des Comores, l’accompagnement dont ils ont besoin. Cela me plairait assez que nous soyons une place de découverte pour ces jeunes artistes : si l’I.M.A. peut servir de tremplin, nous serions dans notre rôle.

- Vous vous donnez une place modeste mais vous êtes très engagée vis-à-vis des compagnies… Pour la partie voyages, visas, etc. inhérente à l’international, êtes-vous soutenus par l’Institut Français, par d’autres partenaires institutionnels, éventuellement du monde arabe ?

Notre lieu est singulier, nous avons à offrir un peu de lumière et nous cherchons à servir de trait d’union. Notre ambition reste de  présenter l’émergence et ce n’est pas le plus facile.  Ceux que je rencontre dans mes voyages, travaillent dans des conditions difficiles : nous essayons de leur permettre de grandir. Pour le moment j’arrive à faire ce travail avec nos moyens, sans partenaire spécifique. Heureusement, avec Jack Lang à la tête de l’ I.M.A., nous sommes en lien avec tous les pays concernés et quand il y a un souci, on arrive à le régler ; c’est une chance. Pour le reste, on trouve des partenaires en fonction des projets, comme cette année, la compagnie Egyptair.

- La place de la danse dans le monde arabe est encore problématique. Voyez-vous une forme d’acceptation progressive ?

Il y a des petits changements. La danse n’arrive pas encore à être considérée comme un spectacle : c’est une pratique ancestrale qui s’exerce dans les mariages, les fêtes, la vie politique… Contrairement à la musique qui a depuis longtemps le statut de spectacle, la danse doit  conquérir une place, et si possible dans des espaces faits pour cela. Devant ces difficultés, Selim Ben Safia, à Tunis, par exemple, a créé le festival HORS LITS, qui emmène la danse contemporaine dans des villes tunisiennes, dans toutes sortes de lieux privés ou publics. Pour le moment, disons que naît une certaine curiosité pour cet art.  

- Ce sont les festivals, créés par des chorégraphes, qui ont ouvert la voie… 

Oui, mais ils y parviennent grâce aux pratiques amateure et professionnelle, soutenue par des chorégraphes souvent venus d’Europe, car il y a peu d’écoles. La question de la formation reste essentielle.  

- Pour revenir au programme de cette année, nous n’avons pas remarqué de thématique particulière… 

Je n’aime pas trop les thèmes, c’est donc volontaire. L’enjeu est de faire connaître la danse au travail dans le monde arabe, en pariant sur de nouveaux chorégraphes, traversés par des influences venues de toutes les cultures qu’ils rencontrent. Le plaisir de la découverte que j’ai, en allant là-bas, j’ai eu envie de le partager avec le public. Cela peut prendre quelquefois la forme d’une recherche et, si je la considère partageable ici, je choisis de la présenter. En revanche, il y a des étapes de travail que je ne montrerai pas, car non pertinentes pour des spectateurs français.  Cela reste un pari, un projet en devenir.  Et le sens apporté par tous les lieux qui y contribuent et par le public qui commence à identifier la manifestation,  m’encourage à continuer!

Marie-Agnès Sevestre    

Du 22 mars au 28 juin, Institut du Monde Arabe 1 rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohamed V, Paris (V ème). T. : 33(0)1 40 51 38 38. Chaillot-Théâtre National de la danse; Tarmac/Scène internationale francophone; Musée national de l’histoire de l’Immigration; festival June Events -Ateliers de Paris; Centre National de la Danse; Le Centquatre.

La Trilogie de la vengeance, texte et mise en scène de Simon Stone


La Trilogie de la vengeance, d’après John Ford, Thomas Middleton, William Shakespeare et Lope de Vega, texte français traduit par Robin Ormond et mise en scène de Simon Stone

C’est une suite de petits dialogues en trois parties, inspirées de pièces des grands dramaturges de la fin du XVI ème siècle et du début du XVII ème. Quatre  grands dramaturges anglais : John Ford avec Dommage qu’elle soit une putain, Thomas Middleton et William Rowley avec leur The Changeling, William Shakespeare et son Titus Andronicus. Et le grand Espagnol Lope de Vega, avec Fuente Ovejuna. Cela se passe dans trois petites salles à la fois, le public ayant été auparavant réparti selon une lettre: A, B ou C. Donc, nous voyons tous le même spectacle mais pas en même temps et si on a bien compris pour nous dans un ordre chronologique, c’est à dire alphabétique, sinon pour les autres spectateurs avec des retours en arrière. Mais, en fait, cela n’a guère d’importance. Un dispositif sous diverses formes pas nouveau mais qui fait toujours plaisir au public. Au vingtième siècle: Luca Ronconi, Ariane Mnouchkine, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps avec leur remarquable et célèbre Lapin-Chasseur. Et récemment l’opération DAU ( voir Le Théâtre du Blog)

Dans la pièce de John Ford, une jeune fille a fait l’amour avec son frère: elle est enceinte et il la tuera. Dans celle de Thomas Middleton, une autre jeune femme fait assassiner le futur mari  imposé par  son père. Elle réussira ainsi à se marier avec son amoureux mais il y aura un prix à payer : elle devra coucher avec le tueur à gages et trouver une remplaçante pour sa nuit de noces, pour que son mari ne voit pas qu’elle n’est plus vierge. Chez Shakespeare, dans Titus Andronicus, la malheureuse Lavinia violée pousse son père Titus à se venger  avec un banquet cannibale  mais il tuera cette fille déshonorée. Enfin dans la pièce de Lope de Vega, le Commandeur du village de  Fuenteovejuna pense, en prédateur absolu, avoir droit de cuissage sur toutes les jeunes filles. Mais quand il veut coucher avec Laurencia, il sera assassiné. Par qui ? On ne le saura jamais et tous les habitants solidaires resteront muets quand le juge demandera le nom du coupable. Le Roi préfèrera classer l’affaire et pardonnera…

A chaque fois et au centre de la pièce, il s’agit du pouvoir et des pulsions sexuelles de l’homme et comme les choses ne sont jamais aussi simples, de la femme, à la fois objet mais parfois aussi moteur de  l’érotisme. Et, nous dit Simon Stone: rien n’a vraiment bougé quatre siècles après… Hommes et femmes sont toujours aussi maladroits dans leurs relations amoureuses et sexuelles.. D’autant plus que le machisme, s’il a changé de forme, reste toujours bien là: inégalité des salaires et des avancements, mépris des hommes politiques, dont le pas très malin mot de Laurent Fabius: « Mais qui va garder les enfants? » Comme le dit très bien Daniel Loayza: «En somme, la position traditionnelle de la femme, c’est l’ordre même. Remettre cette position en cause, c’est risquer de tout désorbiter, renverser toute norme, abolir la distinction entre nature et culture -c’est ouvrir la porte au chaos. » De cela, la société a peur et donc, tant pis mais mieux vaut que les choses restent en l’état… Et ce n’est pas si vieux où dans les années soixante, une femme qui osait demander des préservatifs dans une pharmacie, était fusillée du regard. Même chose pour la pilule, dix ans plus tard! Une position malheureusement aussi partagée par certaines femmes qui veulent à tout prix que soit respecté l’ordre établi, même quand c’est à leurs dépens. 

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

La première partie du spectacle a lieu sur une scène étroite avec un dispositif bi-frontal. Cela pourrait être un bureau contemporain d’agence de communication ou autre, avec une scénographie hyperréaliste: deux portes à chaque bout, sol moquetté, table ovale de réunion, grosse photocopieuse ventrue noire, rayonnages avec dossiers, cafetière et bouilloire électriques. Sur un mur, affiches d’agence de voyage et pendule indiquant l’heure exacte. Au centre de ce bureau, un directeur -le seul homme ici- qu’une des collaboratrices vient ficeler avec du scotch sur son grand fauteuil noir. «Margot: «Odette choisit de baiser avec Jean-Baptiste pendant qu’on essaye toutes  d’éviter de baiser avec Jean-Baptiste. Le fait qu’Odette baise avec lui, veut peut-être dire que nous autres sommes sauvées d’un bon nombre d’inconvénients. Donc, on traite Odette avec respect. Aimée : Compris.»

Cela se laisse voir parce qu’il se passe toujours quelque chose sur le plateau et l’interprétation est de très haut niveau:Valeria Bruni Tedeschi, Eric Caravaca (le seul homme d’une distribution, ce qui est exceptionnel), Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard et Alison Valence. Tous font preuve d’un solide métier et d’une belle virtuosité mais leurs personnages ressemblent plus à ceux d’une B.D. et les dialogues sont assez pauvres. C’est bien joli de se référer à de grands auteurs et de s’en inspirer, mais bon pourquoi en faire ? Du coup, on se sent vraiment peu concerné…

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

Après une heure seulement: premier entracte et on nous fait ensuite entrer dans une autre petite salle toute en longueur où la scène est peu profonde. Derrière une grande paroi vitrée, un restaurant-traiteur chinois comme indiqué sur la façade avec enseigne en tube fluo rouge. A l’intérieur, là aussi on a fait dans l’hyperréalisme avec quelques tables et chaises minables et côté jardin, un grand présentoir réfrigéré avec des plats préparés, un frigo plein de canettes et un four à micro-ondes. Une jeune femme en robe de mariée blanche discute avec quelques-uns des membres de sa famille. Tous les acteurs sont équipés de micros H.F.  Le repas de mariage se passe dans une salle par derrière et, bien sûr, on ne le verra pas. C’est remarquablement réalisé sur le plan scénique.  Mais les scènes sont courtes et on n’a pas le temps de s’intéresser aux personnages puisqu’ils doivent aller assez vite sur un des autres plateaux. Cette contrainte de jeu demande une grande concentration et une belle virtuosité aux interprètes Et elle est intéressante mais les dialogues comme précédemment, n’ont rien de fascinant. «Notre père nous a appris tout ce temps à bien nous tenir, à attendre jusqu’à ce que quelqu’un nous dise qu’on a mérité une récompense, à être reconnaissantes de tous les petits cadeaux de merde que le monde, son monde, leur monde, les hommes comme lui nous donnent, et c’est même pas des cadeaux c’est juste des restes quand ils ont fini de tout dévorer… J’en ai assez d’attendre les restes, je veux avoir le premier choix. Je veux être celle qui décide en premier. Pas toi ?» 

 

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

Il y a parfois des blancs dans le texte. Sans doute pour laisser le temps aux comédiens d’arriver…  Une heure après nouvel entracte; mais plus long cette fois; il y a la queue au buffet et aux toilettes… Retour dans les salles. Les ouvreurs, très efficaces, emmènent notre groupe : le  C, dans  la troisième salle où des gradins en angle entourent  une scène là aussi fermée par de hautes vitres. A l’intérieur de ce grand bocal, la chambre luxueuse mais un peu ancienne d’un grand hôtel. Avec sur une moquette épaisse, un beau lit, des fauteuils une table ronde: on s’y croirait. Sur un des côté, une salle de bains avec toilettes, grand lavabo et douche à l’italienne. Il y a même de l’au qui coule. Il s’agit d’une scène de prostitution où une jeune entremetteuse (remarquable Servane Ducorps) démontre à une jeune personne tout le bénéfice qu’il y a pour elles deux, si elle accepte de coucher avec un homme plus âgé qu’elle. Un petit moment, lui dit-elle qu’elle oubliera vite mais qui rapporte beaucoup. Un seule condition : le client exige qu’elle soit garantie vierge et l’entremetteuse la prévient : elle va être obligée de vérifier. Mais la suite avec l’arrivée du client qui laissera partir sa proie, semble plus faible. Ou c’est la fatigue qui semble se faire sentir: il y a déjà plus de trois heures que nous sommes là. Et quelques spectateurs lassés s’en vont.

 Alors à voir? C’est encore une fois bien réalisé; les lumières de James Farncombe comme la musique et le son de Stefan Gregory sont de grande qualité et ici, rien n’est laissé au hasard. Et tout dans cette grosse machine techniquement  fonctionne, à part quelques moments où cela flotte encore un peu. Le spectacle n’était sans doute pas tout à fait prêt, puisque la première avait dû même être retardée. Mais à moins que vous ne soyez un(e) fan de Simon Stone, on ne vous conseille pas cette réalisation très décevante. Mais les élèves de la section scéno de l’Ecole des Arts Déco comme les apprentis-comédiens, apprendront beaucoup du remarquable  travail de Ralph Myers et d’Alice Babidge qui a aussi signé les costumes, exemplaires de rigueur. Bref, cette réalisation, sans doute assez coûteuse, donne encore une fois la part belle à la scénographie, et  à  un jeu de haut niveau. Mais, du côté dramaturgie et dialogues, cette revisitation des thèmes de pièces connues nous laissé sur notre faim! Et autant en emportent les giboulées de mars…Vous voilà prévenus. A vous de choisir. Reverra-t-on les créations approximatives et racoleuses de Simon Stone à l’Odéon? Sans doute pas et heureusement…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 avril, Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier), Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

 

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

© Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 «Histoire d’un jeune homme, dit le personnage de Longue Date, qui décide de revenir su ses traces, revoir sa famille, son monde, à l’heure de mourir. Histoire de ce voyage et de ceux-là, perdus de vue, qu’il rencontre et retrouve.» C’était déjà l’histoire de Juste la fin du monde : Louis revient au « pays lointain » qu’il a quitté, celui de son enfance et de son adolescence -lui-même, au fond- pour annoncer sa mort prochaine à sa famille. François Berreur, cofondateur du théâtre de la Roulotte avec Jean-Luc Lagarce et éditeur de son œuvre (ils ont créé ensemble Les Solitaires intempestifs, titre d’un spectacle de la Roulotte), plaisante : «Comme Juste la fin du monde n’a eu aucun succès, Jean-Luc a décidé de le réécrire, en encore plus long.» Et là, ça devient très intéressant :  l’auteur a bien écrit «revoir sa famille, son monde».

De quoi est fait un homme ? Pas seulement de sa famille d’origine, de son milieu mais de tout ce qu’il a vécu, si furtif que ce fût, de désirs fugaces, de rencontres et malentendus oubliés. Ce qui fait du monde. Ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures de la tragédie classique, Louis boucle la boucle, s’acquitte de sa vie (c’est le sens du mot latin : defunctus vitae, qui a donné notre défunt). Mais peut-on vraiment régler les comptes ? Louis s’apercevra qu’il n’a pas compris grand-chose à son frère cadet, ni à sa petite sœur qu’il a quittée tout enfant. Et surtout, qu’il ne les a pas beaucoup écoutés. Il ne dira rien, donc de sa mort prochaine, lui que son frère Antoine accuse d’avoir toujours occupé le centre du tableau, de s’être fait plaindre…

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger est très intelligente. Il fait entrer en scène tous les personnages en même temps ; rien, du reste, n’est indiqué là-dessus dans le texte. Ensemble, ils seront la double famille de Louis, la famille imposée et la famille choisie, plus une troisième : celle des comédiens. Et cela fera quatre avec le public. Les morts : le jeune amant mort le premier dans ces années SIDA, le père, déjà mort, se mêlent avec tranquillité aux vivants et se rencontrent en tout liberté, ce qui aurait été impossible dans la vraie vie, et c’est cela qui constitue, profondément, la vie de Louis.

On se rend compte que, sous sa forme de grand opéra, avec airs, récitatifs et chœurs Le Garçon incarne tous les garçons et Le Guerrier: tous les guerriers). Le Pays lointain est une pièce classique. Un seul lieu : une sorte de mur-frontière, entre ville et banlieue, entre campagne et zones industrielles, une vieille voiture, la voiture « familiale» et une cabine téléphonique, symbole d’une communication à l’ancienne, délaissée, coupée. Une unique journée : celle où Louis, accompagné de Longue Date, l’ami fidèle, vient rendre visite à sa famille. Une action unique, un projet : dire sa mort prochaine, ce qui ne sera pas réalisé et c’est bien là, le tragique. Cette concentration du temps, ce lieu mental qui permet de rassembler toute une vie, une vie ordinaire, avec ses côtés moches mais aussi la gaieté tendre d’un pique-nique sorti du coffre de la voiture, cela permet d’envisager l’approche de la mort. Rien n’est résolu, les frustrations et les malentendus subsistent, mais, au moins, Louis aura connu un moment d’expansion de la vie.

Voilà comment, à propos de la mise en scène simultanée des personnages, on se prend à parler de Louis, comme d’une personne qu’on aurait rencontrée. C’est Loïc Corbery, de la Comédie Française, qui l’incarne avec une légère distance souriante ou parfois s’efface. Clément Hervieu-Léger le dit bien: quand Louis semble s’absenter et laisser la place aux autres, tous les autres : «Ce n’est pas un vide, mais un creux, ou un jeu, comme entre deux pièces de puzzle qui ne s’ajustent pas exactement». Il le dit à propos de la langue particulière de Jean-Luc Lagarce, avec ses reprises et corrections perpétuelles qui disent autant la quête d’exactitude des uns que la timidité des autres. C’est vrai aussi du personnage central, axe, pivot de tous les autres, un peu “disjoint“. À côté de Loïc Corbery, il faudrait citer tous les autres comédiens dont Audrey Bonnet (Suzanne, la sœur) et Nada Strancar (la mère). Tous ont en commun une expérience de travail avec Clément Hervieu-Léger et la compagnie des Petits Champs, ce qui leur donne cet «air de famille» si nécessaire. La représentation dure quatre bonnes heures. Mais il faut savoir ce que l’on veut : c’est peut-être la durée nécessaire pour rassembler tous les mondes qui constituent un homme. Toute vie mérite le temps de ce bilan et peut-être même la recherche obsessionnelle du terme exact et le long procédé nécessaire pour y parvenir. Et le spectacle a le don de rendre le spectateur bienveillant.

Christine Friedel

Odéon-Théâtre de l’Europe,  Place de l’Odéon, Paris (VI ème),  jusqu’au 7 avril . T. : 01 44 85 40 40

La pièce est publiée aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Un spectacle d’une délicatesse extrême et d’une audace rare, dont le thème des plus rudes: le suicide des adolescents ne supporte aucune désinvolture. Comment évoquer la douleur de jeunes gens dont la souffrance est indicible, la peine immense des proches parents et de la fratrie confrontés à l’inadmissible? Ce texte, un des premiers (1977) de Wajdi Mouawad- est une invitation à entendre ce qu’est le sentiment brut d’abandon et de perdition. John (Damien Gabriac) dans l’espace vide d’un gouffre intérieur, est seul en scène, avant que ne surgisse,  une fois arrivé l’acte fatal, sa grande sœur Nelly.

Une version légère du spectacle qui sera repris cette saison, a été créée pour le programme Education et Proximité, mis en place par le Théâtre National de Strasbourg, le Théâtre national de la Colline et la Comédie de Reims, selon un processus d’échanges entre élèves de lycées d’enseignement général et professionnel. Julie Moreau et Margot Segreto interprètent l’une ou l’autre la sœur de John. Emmanuel Clolus a conçu l’espace restreint de la chambre où John est assis sur une chaise, près d’une une table de nuit, sous les lumières de Philippe Berthomé. Et derrière lui, l’angle de cette chambre exiguë est dessiné avec le lit, façon Van Gogh mais sans couleurs.

Cette dérive adolescente, est le produit, dit l’auteur, de «l’intolérance envers soi-même, le dégoût de sa propre vie, le chagrin insondable des humiliations silencieuses…» La langue québécoise riche est gorgée de saveurs pimentées et de toutes les insultes traditionnelles envers les objets du culte: tabernacle, hostie, calice, croix… qui donnent du relief à la parole proférée. John ne ménage pas l’agacement qu’il conçoit pour lui-même: «Tabarnac de criss de criss d’hostie d’criss !… Pis j’savais pas que le monde y’étais si méchant. »

Avec les mots bruts à l’acuité coupante de John, est exprimé l’innommable: l’aventure de vivre qui fait mal, le sentiment existentiel comme seule blessure intime. Et John avoue qu’il n’a pas les mots pour dire ce mal et l’expliquer. «Pis les gens responsables Ce sont ceux qui ont pu mal d’avoir mal Mais moi j’suis pas capab… De toute façon J’ai jamais été capable de faire quoi que ce soit… »

Le verbe et la parole n’en finissent pas de trahir, de tromper et de manquer à l’énonciateur qui coupera court au flot de ses déceptions. Et l’enregistrement qu’il prépare, une dernière lettre laissée à ses parents: il le détruira, conscient de la vanité de cet ultime engagement. Damien Gabriac, en chemise à carreaux et pantalon sombre de sport, déclame rageusement, s’esclaffe, hurle, puis se calme et contrôle sa terreur. John ne supporte pas de n’avoir pas les mots pour dire qu’il a mal. Requête est faite à Pa et à Ma de ne pas s’effondrer : « Enveuillez-moi pas Tout ça c’est rien que des mots Que des mots qui sont là pour toute manger la place… » Pourtant, il y a eu, comme il le dit, juste une belle affaire dans sa vie, quand sa sœur Nelly s’est mariée avec Robert, sur la musique du Canon de Pachelbel. Et un rêve a toujours fait voyager John qui a l’âme en peine : celui de marcher vers la mer. Mais la vie mord durement, laissant le jeune blessé sur le chemin. «Moi, le vent est trop fort La haine a brisé mes ailes Je f’rais pas parti du voyage…. »

Soit le conte noir d’une histoire de vie et de mort, grâce à l’art d’un acteur qui invente une partition tirée au cordeau, avant d’arrêter net le temps en marche qui seul, aurait pu lui apporter une consolation.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 29 mars. T. : 03 88 24 88 24.

Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine-Centre Dramatique national (Val-de-Marne), du 8 au 19 avril.

Scène Nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, (Meurthe-et-Moselle) du 4 au 8 février.

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