Phèdre de Jean Racine, mis en scène de Matthieu Cruciani

Phèdre de Jean Racine, mis en scène de Matthieu Cruciani

La pièce a été montée par les plus grands: Anne Delbée (1995), Luc Bondy (1998), Patrice Chéreau(2003) Philippe Adrien (2006), Brigitte Jacques (2020) et encore, François Gremaud (voir Le Théâtre du Blog). Et récemment, d’une sobriété exemplaire, mise en scène par Robin Renucci. Tous avec un regard personnel mais aussi un grand respect de la prosodie de l’alexandrin…

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Cela se passe au palais de Thésée, roi d’Athènes. Mais ici seul, le haut des murs est blanc. En bas, d’un triste brun sale, peut-être un symbole de la décadence de cette famille royale? Côté jardin, des couvertures marron type militaire, cachent un squelette de tête de taureau et un grand miroir… comme on le découvrira plus tard. Et il y a quelques chaises coque rouge vif, une banquette en bois, histoire de situer les choses au XX ème siècle…

© Simon-Gosselin

© Simon Gosselin Théramène et Hippolyte

Côté cour, pour figurer le lit du jeune Hippolyte, un matelas posé sur des palettes. Une lampe de bureau articulée, à côté des pochettes de disques 33 tours et au-dessus une cible où, au début, il tirera trois flèches. Au milieu du plateau, séparé en deux par un grand rideau bleu pâle, une estrade blanche d’une vingtaine de cms avec, aussi couverts de cette même couverture marron, une table basse et une chaise. Côté cour, un passe-plats…

En fond de scène, un rideau en plastique transparent laisse deviner une plage de sable et la mer, avec au loin, des montagnes. A la presque fin, cet inutile rideau tombera et apparaîtra alors un sublime paysage maritime qui aurait largement suffi…. Tout ce bric-à-brac réaliste pollue visuellement et ne sert qu’à faire soi-disant actuel… Côté création lumières, Kellig Le Bars  joue constamment sur la pénombre devant le rideau et la lumière éclatante méditerranéenne en fond de scène. C’est sur le plan pictural assez beau mais ne sert en rien la mise en scène et surtout au début, on peine à voir le visage des acteurs !
Le scénario de cette pièce mythique que Jean Racine écrit et fait jouer en 1777, 
dix ans après Andromaque  et trois ans après Bérénice (1670), est simple: Phèdre attend le retour de Thésée, roi d’Athènes et son fils Hippolyte va lui, vite la fasciner, son épouse, Phèdre… Mais il est sous le charme de la jeune Aricie, prisonnière de Thésée. Phèdre pense que  sa passion est criminelle,ce qu’elle avouera à Oenone, sa confidente. Elle finit par dire à Hippolyte qu’elle l’aime passionnément mais il la repousse. Les choses se compliquent quand Thésée revient. Phèdre, manipulée par sa confidente Oenone, accuse Hippolyte d’avoir voulu la violer.  Thésée maudira son fils mais: « L’intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. »  Oenone se suicidera, comme Phèdre après avoir avoué sa faute à son mari.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin Hippolyte et Phèdre

Pourquoi ne pas jouer à fond la carte du réalisme mais le metteur en scène rapetisse et la pièce, et les personnages. Les habiller en costumes contemporains? Racine en a vu d’autres… Ici, ils sont de la vie quotidienne, et assez laids : jeans, T.Shirt pour Hippolyte, robe longue et escarpins pour Phèdre. Laquelle portera trois robes et un pantalon… Comme souvent dans le théâtre de boulevard! Mais, disait finement le grand Jérôme Savary, «si c’est pour voir sur un plateau ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Bien pensé.
Ici, la scénographie, les costumes, les lumières ne tiennent pas vraiment la route et il faudrait au moins que les personnages de cette tragédie aient plus de hauteur et soient crédibles quand ils parlent. Désolé, mais une chose n’est jamais négociable quand on monte une tragédie écrite en alexandrins : le respect de cette écriture qui fait aussi toute la force de ces admirables vers.
On ne dira jamais assez combien ces dialogues doivent beaucoup à un travail sur le langage, proche d’une musique envoûtante: ourquoi s’en priver ,à condition de savoir le faire!)  au lieu de rajouter un fond musical? Là c’est vraiment une erreur de tir et n’apporte absolument rien. Ici, aucun des acteurs n’arrive jamais à maîtriser ces alexandrins, sauf peut-être Hélène Viviès (Phèdre) à certains moments. C’est le gros point noir de ce spectacle et on comprend difficilement le texte, souvent couvert par ce fond musical invasif, vieux poncif actuel, avec légers ronronnements de basses. Ce qui n’arrange rien et que Matthieu Cruciani aurait pu nous épargner.
Manque ici une véritable direction d’acteurs. Hélène Viviès (Phèdre) a de bons moments mais son personnage manque d’ampleur. Quant à
Hippolyte (Maurin Ollès) Ambre Febvre ( Aricie) qui bouge sans arrêt, ils ne sont en rien crédibles. Thomas Gonzalez, lui, parle très mal et n’arrive pas à imposer le personnage de Thésée. Lina Alsaied (Oenone) et Jade Emmanuel (Ismène et Panope) sont elles, plus justes. Seul, Philippe Smith réussit à donner une certaine envergure à un Théramène incarnant la voix de la raison.
Bref, on est loin du compte… Cette formidable pièce qui exige beaucoup d’un metteur en scène, mérite mieux que cette direction d’acteurs trop approximative. Enfin, cela peut donner envie de relire la pièce où Racine dit si bien, comment un grand amour peut ravager les humains soumis à la fatalité et pris au piège d’un combat inégal entre raison et passion…
Décidément, entre la 
Bérénice  sans âme de Romeo Castelluci dont nous vous parlerons et cette Phèdre, notre grand Racine, ce mois-ci, n’a pas eu de chance! Que sauver de ce spectacle? La remarquable toile peinte en fond de scène… Et sans doute la scène où Phèdre avoue son amour à Hippolyte et celle, où lui et Aricie s’embrassent fougueusement. Sur une heure cinquante, bien décevant et c’est dommage. A écouter  une bande de lycéens à la sortie, ils ne semblaient pas convaincus ! Un signe qui ne trompe jamais…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 mars, Les Gémeaux-Scène nationale, 49 avenue Georges Clemenceau, Sceaux ( Hauts-de Seine). T. : 01 46 61 36 67.


Archive de l'auteur

Fantômes, Philippe Minyana/Laurent Charpentier/Hugues Quester

Fantômes, Philippe Minyana, Laurent Charpentier.Hugues Quester

 

Petite explication sur ce titre. Ces Fantômes ont émergé à trois. Le texte de Philippe Minyana, Laurent Charpentier qui le met en scène et Hugues Quester qui brûle de le jouer.
Qui fait quoi ? Le fondement, c’est le texte. Et l’on a découvert avec Inventaires (1987) le talent, la force de Philippe Minyana à aller chercher dans la vie la plus privée, la plus collée à la peau, quelque chose d’universel. Le metteur en scène et l’acteur, eux, y ont construit leur propre maison, faisant naître de cette prose poétique le dialogue qui y était en gestation, adoptant pour chacun des personnages, le nom de son interprète.
Le théâtre, tout simplement : ils renvoient à l’auteur, ce qu’ils se sont approprié de son texte. Cela se passera donc chez Hugues, à Dole (Jura) où Laurent vient lui demander de parler de toutes ces photos. Des cartons entiers, des albums, dans les poches, et sur le bureau, par terre, roulant comme des feuilles mortes.

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Passion pour cette collection de photos : Hugues souffre, sans pouvoir s’en arracher, de la présence si intense de ses fantômes. Quester, puisqu’il faut distinguer l’interprète de son personnage- exprime la souffrance de cette passion avec une sorte de colère. Il parle fort comme un sourd , râle contre la vieillesse, engueule le passé… Il faut dire qu’il y a de quoi : sur la photo, la maison d’enfance est encore une Cerisaie mais Hugues le raconte… Il a la mauvaise idée d’y aller en pèlerinage mais des pavillons ont été construits sur le jardin, des familles inconnues y sont chez elles…

Une haute fenêtre-écran ouvre l’espace au lointain  (scénographie de Laïs Foulc, vidéo d’Hervé Bellamy) : la mère, si belle, si jeune pour l’éternité, y apparaît, le visage masqué par un contrejour, des «cartons poétiques » viennent ouvrir une autre porte vers le passé, des images y naissent et disparaissent… Face à Hugues, Laurent est lui aussi pris de passion pour ces photos. Mais d’une passion joyeuse, tout à l’excitation de la découverte de ce passé qui n’est pas le sien et qui se révèle inépuisable.
Poids du passé, douleur, colère d’un côté et émerveillement de l’autre, devant ces photos toutes chargées d’un roman possible, qui agrandissent et densifient pour lui le monde. Parfois le dialogue est conduit comme si Laurent Charpentier gardait sur le plateau un petit quelque chose de sa fonction de metteur en scène. Pas seulement à l’instant précieux où il est en présence d’un texte dont il va creuser le passé, mais dans la façon de questionner son partenaire et de le faire accoucher de ses souvenirs et tourments.

,L’auteur et ses interprètes se connaissent, font réellement équipe pour nous envoyer à la figure le double visage de la nostalgie qui n’est en rien un sentiment pâle. Nous les remercions pour leur théâtre direct, à voix nue, à l’ancienne. Les récentes générations de metteurs en scène ont tellement essayé de nous habituer aux micros H.F., qu’on est ici dérouté par la puissance de ces voix mais on s’y fait vite. Pas de diction fantomatique : les fantômes, ici, naissent de ces photos que nous ne voyons pas. À écouter Hugues Quester, ils ne sont pas commodes, mais à écouter Laurent Charpentier (réunissons les rôles et les interprètes), ils sont pleins de vie.

Ces récentes décennies, le récit intime comme porte ouverte sur l’universel, est presque devenu un genre en soi et le public est preneur. Et pour ceux que le texte aura touchés, il y a au Théâtre de la Ville, une librairie ouverte avant et après les spectacles, aussi riche qu’elle est petite. On y trouve les œuvres de Philippe Minyana et celles de l’actualité du théâtre. Mais aussi une belle collection d’essais et romans: cela donne envie de renouveler sa bibliothèque.

Christine Friedel

Jusqu’au 9 mars, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IVème). T. : 01 42 74 22 77

Fantômes,de Philippe Minyana, est publié aux Solitaires Intempestifs (Théâtre 2021-2023 vol. II)

 

La Vagued’après Die Welle, adaptation du roman de Todd Strasser et du film de Dennis Gansel, mise en scène de Marion Conejero

 La Vague, d’après Die Welle, un roman de Todd Strasser et le film de Dennis Gansel, mise en scène de Marion Conejero

© Tanguy Mandrisse

© Tanguy Mandrisse

Une dictature est-elle encore possible aujourd’hui dans les pays occidentaux? Quels sont les mécanismes qui l’engendrent ? Et comment le régime nazi a-t-il pu se mettre en place? Marion Conejero, avec ce spectacle, essaye de répondre à ces questions, toujours d’actualité…
Pour illustrer son cours sur L’Autocratie et le III ème Reich, Benjamin Cortet, professeur d’histoire, va mener une expérience grandeur nature, en initiant un mouvement dans sa classe. Ainsi, est née La Vague, avec son symbole, son salut, son uniforme, ses règles, sa ferveur et son prosélytisme. Et ce qui était, au départ, un simple jeu, va gagner de l’ampleur et vite échapper à tout contrôle.

 « La force par la discipline. La force par la communauté. La force par l’action .»  Fort de ce slogan, avec règles de maintien et politesse, uniforme et emblème, le mouvement se dote d’un leader charismatique, Benjamin (Mathurin Voltz), un professeur sympathique et proche de ses élèves. Son discours populiste contre l’inflation, la globalisation, les multinationales et la pauvreté, a tout pour séduire les jeunes gens.
Dans cette classe ainsi embrigadée, chacun prend de l’assurance, surtout les plus faibles comme Tim (Anthony Jeanne), un adolescent en rupture de ban et harcelé par ses camarades. Mais le groupe pratique aussi l’exclusion jusqu’à menacer les opposants, voire les éliminer. Seule l’intrépide Lola (Marion Conejero) résiste à cette « entreprise de manipulation et de décervelage » et se brouille avec ses amis Charlotte (Rosalie Comby) et Mikaël (Arnold Mensah). Axel, son amoureux (Nino Rocher) la rejette violemment.

«La Vague, dit Marion Conejero, est une démonstration efficace des effets pervers du groupe et a été la pierre de touche de mon envie de l’adapter au théâtre. » Ce roman (1981) et ce film (2008) reproduisent une expérience authentique, menée par Ron Jones avec les élèves d’un lycée, à Palo Alto (Californie) en 1967.
La metteuse en scène a pris contact avec ce professeur d’histoire et s’est aussi beaucoup documentée sur la période du nazisme. Elle dirige avec maestria les comédiens, tous excellents. Jouant elle-même l’élève rebelle, elle distribue des tracts de la Rose blanche, un collectif d’étudiants en Bavière qui, en 1943, paya de sa vie son opposition militante au nazisme.

Le dispositif scénique de Jordan Vincent, sobre et fonctionnel se modifie selon les scènes: salle de classe, cour de récréation, gymnase, domicile du professeur ou de Lola… Quelques séquences d’un cours de théâtre où se répète le Richard III de William Shakespeare mettent avec habileté en parallèle l’ascension de Richard, duc de Gloucester et celle d’Hitler : «Aussi, puisque je ne puis être l’amant-qui charmera ces temps beaux parleurs- je suis déterminé à être un scélérat.», annonce le futur tyran dans son monologue d’ouverture. Un programme crapuleux à la hauteur de Mein Kampf…

La pièce détaille sur une semaine et au jour le jour, la montée de l’autoritarisme et ses débordements au-delà de la classe : les membres de la Vague vont imposer leurs vues aux autres, par la violence et la menace. La peur règne dans le lycée. La femme de Benjamin l’avait pourtant mis en garde : «Tu vas créer des monstres. » Pris au piège de son expérience, le professeur va y mettre fin par un discours explicite : « Le Mouvement National dans le cadre d’un cours sur l’Allemagne nazie des Jeunesses de la Vague n’existe pas. Pas plus que le soi-disant leader. Vous voyez ce que vous êtes devenus ? Vous voyez vers où vous vous dirigiez ? Jusqu’où vous seriez allés ? Regardez un peu votre avenir!» Mais certains adeptes refusent, prêts aux pires extrémités pour continuer…

Mais que dire des lycéens présents dans la salle dont une partie ont applaudi les exactions des fidèles de la Vague. Leur adhésion à cette violence a surpris les acteurs : cela prouve, comme l’a fait Ron Jones en son temps, qu’une nouvelle dictature est toujours possible. «Il est bon, dit Marion Conejero, de savoir en déceler les signes avant-coureurs car le risque est bien réel. (…) La violence s’exprime à travers cette jeunesse manipulée, contrôlée et incontrôlable. Jeunesse peut-être un peu naïve et prête à croire à un sauveur. »

 Avec sa compagnie Les Chiens andalous basée en Charente, Marion Conejero nous avait déjà convaincus avec une mise en scène de L’Éveil du Printemps, d’après Frank Wedekind, dans le cadre des Jeunes Pousses à la Maison Maria Casarès (voir Le Théâtre du Blog). Elle a fait du chemin et depuis 2020, est “artiste complice“ du Théâtre d’Angoulême. La Vague a été créé à l’Onde de Vélizy-Villacoublay (Yvelines). L’équipe souhaite accompagner le spectacle avec des ateliers: une pédagogie nécessaire et de salut public, face au regain de l’extrême-droite en Europe. …

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 5 mars, dans le cadre du festival La Tête dans les nuages jusqu’au 11 mars, au Théâtre d’Angoulême-Scène Nationale, 11 avenue de Maréchaux, Angoulême (Charente). T.:  05 45 38 61 62 ,

Les 14 et 15 mars, Le Gallia-Théâtre, Scène conventionnée de Saintes (Charente- Maritime).

En juillet, Festival au village, Brioux-sur-Boutonne (Deux-Sèvres).

Du 22 juillet au 17 août, festival de la Maison Maria Casarès, Alloue (Charente).

Le 10 octobre, Théâtre de Thouars, Scène conventionnée (Deux-Sèvres).

En avril 2025, La Mégisserie, Saint-Junien (Haute-Vienne) .

 Le roman traduit par Aude Carlier est publié par Jean-Claude Gawsewitch, éditeur.

Nous ne sommes plus… par le KnAM

Nous ne sommes plus… par le KnAM


Ce petit théâtre, le premier indépendant en Russie et dirigé par Tania Frolova, s’est toujours ouvertement opposé à toutes les guerres poutiniennes, analysant les situations avec courage et dévoilant «une guerre civile incessante et invisible».
Jean-Pierre Thibaudat l’avait découvert et grâce à lui, on a pu le voir en France, d’abord au festival Passages à Nancy en 99 avec Les Métamorphoses d’après Kafka, puis au festival Sens interdits à Lyon,  au Théâtre Vidy-Lausanne et enfin à Paris, au Conservatoire National  où Tania Frolova a dirigé des ateliers comme Une Guerre personnelle (2011), Je suis (2012), Je n’ai pas encore vécu (2017), Le Bonheur (2021)  https://www.tatianafrolova.com/–1

Ces spectacles qui nous ont beaucoup touchée, s’en prenaient frontalement à Poutine, ce «Satan qui conduit le bal», à tout le passé stalinien recouvert par le bitume de la propagande, au mensonge récurrent. Dans la Russie profonde, à Komsomolsk-sur-Amour entourée par la taïga, ce théâtre était libre et inventif, mais dédaigné de façon incompréhensible par la majorité des critiques …
Tatiana Frolova est partie très vite de Russie après l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022. Le 22 mars, toute sa petite troupe s’est embarquée avec vingt-trois kgs de bagages où, parmi les vêtements, chacun a glissé une babiole mais souvenir essentiel…
Elle a quitté cet air irrespirable et a pu être accueillie par la région Auvergne-Rhône-Alpes qui connaissait bien son travail et ses positions politiques. Tania Frolova est aujourd’hui artiste associée au Théâtre des Célestins. Le KnAM travaille beaucoup et fait des master-classes pour gagner sa vie et présente ici, après l’avoir joué à Bruxelles, son dernier spectacle, conçu et répété en France ,
Nous ne sommes plus…

© Julie Cherki

© Julie Cherki

Le 1 er mars, la troupe a dédié son spectacle à Alexeï Navalny, le jour où quelques milliers de Russes n’ont pas eu peur de braver, pour assister à son enterrement, malgré les menaces, les caméras à reconnaissance faciale et tout le tintouin policier.
«N’ayez pas peur»:  un des héritages d’Alexeï Navalny au regard bleu inspirant, assassiné dans sa colonie pénitentiaire en Arctique.
Mais c’est aussi et depuis longtemps, la devise du Théâtre KnAM. Sans peur et lucide, il expose dans
Nous ne sommes plus… la faillite de la maison Russie. Tatiana Frolova est une femme libre. Elle a dit ce qu’elle pensait dans ses spectacles. Libre, elle en est partie et dans une forme de théâtre documentaire qu’elle a inventée, fait de récits, témoignages, images-créées par le jeu des acteurs et par les caméras-et de sons, elle continue à dire, l’infime, le personnel, le familial qu’écrasent les bottes du totalitarisme et la barbarie qui s’est installée, qui dure et empire. Nous ne sommes plus… est accusateur, impitoyable et déchirant.

Tatiana Frolova a sans doute appris les bases de son art chez Iouri Lioubimov à la Taganka dont elle a vu tous les spectacles pendant une année à Moscou et qu’elle continuait à aller voir depuis Komsomolsk-sur-Amour, sans craindre de traverser en train l’immensité russe. Nous avions été stagiaire à la Taganka en 1968, et curieusement, nous y avons appris ce que signifiait être libre-peut-être mieux que sur les pavés parisiens. Reconnaissant dans certains gestes de mise en scène de Tatiana Frolova ceux de Iouri Lioubimov dont la pratique nous a initiée à la fabrication d’un spectacle collectif

Nous ne sommes plus… est l’histoire revécue d’un grand pays qui, depuis dix ans, régresse et disparaît pour ceux qui s’opposent à cette guerre absurde. C’est l’histoire de ceux que leur pays a quittés, de ceux qui partent sans argent (il y a tant d’émigrés qui fuient les poches pleines!), sans rien d’autre que leurs 23 kgs où doit tenir tout leur passé. C’est aussi l’histoire du KnAM qui a fermé la porte rouge de son théâtre. Il essaie de communiquer sa joie d’exister et sa lumière, malgré la tragédie qui se joue chaque jour, dans un environnement où règnent l’obscurité des tranchées, des bombes et des tombes creusées à la va-vite ou des cadavres ignorés, des fausses nouvelles, de l’ignorance, de l’indifférence.

Les acteurs parlent en leur nom, déballent chacun leur paquetage à l’avant-scène et font jaillir des images poétiques de leurs précieux souvenirs. Mais il y aaussi tous les pauvres matériaux et objets qu’ils ont à leur disposition : terre noire, verre, sable roux, sacs plastiques, torches électriques… Un portrait collectif de la Russie émerge, dans le dialogue incessant entre les mots, écrits ou parlés, les dessins, éclairages, manipulations, une carte de la Russie, les vidéos en direct ou enregistrées, habilement projetées en gros plan ou en surimpression. Les comédiens parlent français mais passent vite au russe. La traductrice est sur scène côte jardin et fait tellement partie du spectacle qu’elle en est devenue aussi une des actrices.
Un enregistrement des paroles d’une femme, une ancienne amie heureuse de voir son fils parti à la guerre, est particulièrement saisissant. Le tragique se mêle au comique, le théâtre est une arme qui dit les pires atrocités commises, mais qui informe aussi, réunit, dénonce, console et répare grâce à la lumière qu’il émet. Et celle que nous émettons en retour, nous les spectateurs qui ne sommes pas de l’autre côté du mur : au théâtre, il n’existe plus depuis longtemps, ce quatrième mur… Nous sommes ici, avec eux. Allez voir cette pièce.

 Béatrice Picon-Vallin

Les Plateaux sauvages, 5 bis rue des Plâtrières, Paris (XX ème). T. :  01 83 75 55 70

 

 

 

 

Structure Souffle, chorégraphie in situ de Myriam Gourfink

Structure Souffle, chorégraphie in situ de Myriam Gourfink

Éloge de la lenteur, cette performance méditative correspond à l’univers zen de l’exposition Le Souffle de l’architecte de Bijoy Jain à la fondation Cartier. « Le silence a un son, nous l’entendons résonner en nous, dit cet architecte indien, c’est le souffle de la vie. » Dans son installation aux petites sculptures animalières, poteries, fragments d’habitats traditionnels, mobiliers, éparpillés comme des vestiges, prédominent la pierre, le bois, la terra cota, les végétaux et  la brique, avec çà et là, quelques sièges. Aux murs, des châssis enduits ou avec des lignes de pigments tracées au fil….

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© M Davidovici

Les danseuses se répartissent dans plusieurs espaces en solos, duos, trios ou quatuors et nous invitent à une promenade à travers cette œuvre insolite, en résonance avec le bâtiment en verre et acier conçu par Jean Nouvel. Telles des sculptures animées, Myriam Gourfink, Amandine Bajou, Karima El Amrani,  Suzanne Henry, Deborah Lary, Annabelle Rosenow et Véronique Weil changent imperceptiblement de postures, avec d’infimes mouvements. Soutenues par les souffles et percussions électroniques en direct du compositeur Kasper T. Toeplitz.

Pas facile de dessiner ces amples figures avec une telle lenteur…Pour éviter déséquilibres et tremblements, elles utilisent le souffle comme les yogi. Myriam Gourfink s’inspire de cette discipline pour bousculer notre commune notion du temps mais le spectateur doit accepter d’entrer dans son jeu: «Je me positionne sciemment du côté de la lenteur. (…) Cela n’est pas avancer, pas aller de l’avant, mais s’élever et prendre le temps de savourer chaque morceau de vie.»

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Pour écrire ses partitions chorégraphiques souples et ouvertes, elle se réfère aussi à Rudolf Laban, danseur, chorégraphe et pédagogue hongrois (1879-1958). En 1928, il publia Kinetographie Laban, un système de notation pour les mouvements dansés primaires.

Avec Structure Souffle, Myriam Gourfink passe le vocabulaire des danses populaires au tamis de l’art de respirer. Elle et ses interprètes forment des structures élastiques qui se contractent, se dilatent, puis se fractionnent. Enveloppés par les sourdes nappes sonores, dépaysés par la sobre architecture signée Bijoy Jaïn, nous sommes fascinés par cette danse au ralenti qui fait presque du sur-place. Ici, Myriam Gourfink se joue de notre temporalité  urbaine. On pense aux vers du Cimetière marin de Paul Valéry: « Quelle ombre de tortue/Pour l’âme, Achille immobile à grands pas! »

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 4 mars, dans le cadre des Soirées nomades à la fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, Paris (XIV ème). T. : 01 42 18 56 60.

 

 

 

We are Civilians : la soirée concacrée aux civils, victimes du conflit au Proche-Orient annulée

We are Civilians:  la soirée consacrée aux civils, victimes du conflit au Proche-Orient, annulée

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Amnesty International France a le regret d’annoncer l’obligation d’annuler cette soirée prévue au Théâtre du Châtelet à Paris demain 6 mars, en présence de nombreux artistes et personnalités. Vu l’urgence de la situation: quasi-famine et terrible bilan humanitaire à Gaza, avec risque de génocide, rappelé par la Cour internationale de justice, menaces sur la vie des otages toujours retenus… Amnesty International France avait voulu organiser une soirée artistique pour que des personnalités, au-delà de leurs divergences d’opinion, puissent porter un message commun.
Notre objectif: inviter ceux qui le souhaitaient, à appeler au respect du droit international et à la protection des victimes du conflit: les civils sous les bombardements à Gaza, les otages qui y sont détenus, les civils de Cisjordanie soumis à la violence des colons et de l’armée, les Palestiniens injustement détenus dans les prisons d’Israël et les civils de ce pays sous la menace des roquettes.
Nous avons rencontré beaucoup de difficultés à monter ce plateau mais une vingtaine de personnalités, dont nous savions qu’elles ne partageaient pas les mêmes opinions, avaient accepté de venir. Nous remercions sincèrement le Théâtre du Châtelet et tous ceux qui se sont mobilisés avec nous.

Mais, au fur et à mesure de l’organisation de cet événement, nous avons vu que notre volonté de rassembler largement des artistes sur un message commun, se heurtait à la polarisation des débats en France quant à ce conflit. Et cela a rendu impossible d’organiser cette soirée: l’environnement actuel laisse quelquefois peu de place à la nuance, à l’empathie et au respect de l’expression d‘opinions différentes, voire contraires.
Cette tentative se solde aujourd’hui par un échec, à un moment dramatique de l’histoire du Proche-Orient. Reste l’urgence à établir un dialogue entre ces opinions. Sauf à vouloir alimenter un conflit extrêmement meurtrier qui a fait, et continue de faire beaucoup trop de victimes.

 

Señora Tentación de Marie Dilasser, mise en scène et chorégraphie Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth

Señora Tentación de Marie Dilasser, mise en scène et chorégraphie  Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth

Vie normale, vie cachée. Des femmes que l’on connaît mais dont on ignore le nom: la concierge et la femme de ménage discrètes, et modestes, la soixantaine. Elles se connaissent et finissent par s’aimer vraiment, de tout cœur et de tout corps. Mais on n’en parle pas. Déjà pas facile de se l’avouer l’une à l’autre. Alors, pour les voisins, dans une société qui imagine l’amour entre deux femmes sous forme de scandale ! Cet amour, il faut le dire et le vivre, même en secret, même deux jours par mois, même dans les tourments.
Elles y trouveront la joie. Laquelle est bien autre chose que le bonheur, comme chacun sait. Cette joie de la sensualité, de la sexualité dont parle Marie Dilasser et que leur compagnie, Toujours après minuit, au nom si bien porté, danse et joue. Après minuit, n’est-ce pas le moment où tout devient possible ?

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Un parterre de plantes vertes servira à la fois d’entrée d’immeuble, cachette pudique, machine à faire avancer le temps, installation tout aussi vivante que ces interprètes, tout au plaisir de la danse, en solo ou à deux. L’approche, l’attente, l’empêchement, la tentation… se dansent sur une musique latino rythmée et mélancolique.  Brigitte Seth, en robe presque noire et informe-comme celle de l’inoubliable actrice suisse Zouc-et donc capable de suivre toutes les formes que lui donnera le corps en mouvement.


Roser Montlló Guberna, elle, est en pantalon rouge à carreaux dans les rouges moulant joliment le corps–pas celui de l’Auguste au nez rouge- avec un gracieux petit haut. Deux images de la femme: le vêtement est aussi un langage. Et ceux-là disent leur liberté et le fait d’accepter la contradiction qu’on leur impose: être invisible ou jolie.

Marie Dilasser a imaginé un conte sans princesses endormies ni princes charmant mais avec une voyante-ogresse : la gardienne qui voit disparaître un à un les visiteurs venus la consulter dans son escalier. Les amoureuses oseront-elles essayer de percer le mystère ?
Peut-être un moyen de trouver une issue mais pas une fin à cette pièce. Et nous ne saurons pas ce qui arrive aux disparues ni ce qu’elles auront vu chez la voyante. Mais, depuis le mythe de Psyché, on ne choisit pas le moment où l’on ouvre les yeux: voilà un hymne à l’amour sans mièvrerie et célébrant à sa façon, simple et directe, l’art de la joie. On peut en demander plus, trouver le texte trop chantourné ici ou là, avoir envie de plus de danse. Qu’importe, le public suit et accompagne avec bienveillance cette immense et simple histoire d’amour. Une bonne soirée souvent joyeuse et qui réconcilie avec le monde mais aussi avec soi-même, sans triche ni illusions.

Christine Friedel

Jusqu’au 9 mars, Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème) .T. : 01 83 75 55 70.

 

 

 

L’Enfant brûlé , adaptation du roman de Stig Dagerman, mise en scène de Noëmie Ksicova

L’Enfant brûlé, adaptation du roman de Stig Dagerman,  mise en scène de Noëmie Ksicova

Encore une adaptation d’un roman, celui-ci bien connu de cet écrivain suédois qui se suicidera en 1954. Stig Dagerman aurait aujourd’hui cent ans et, à le relire, cet Enfant brûlé reste d’une étonnante modernité. « Cette fiction offre une matière théâtrale incroyable, dit la metteuse en scène  et « une caisse de résonance à mes problématiques intimes: «J’ai tendance, dit-elle, à faire théâtre, des choses qui appartiennent à ma vie personnelle. Je conçois le plateau comme un espace de questionnement, mais aussi de réparation et de consolation. C’est une sorte de clé de voûte de mon travail. »

© J.L. Fernandez

© J.L. Fernandez

«Les questionnements que j’avais », « mes problématiques », « ma vie personnelle » « mon travail, » « moi qui travaille sur le rythme », « mes spectacles rendent compte de la rythmique de nos existences. » Mes, ma, mon, mes… Et Stig Dagerman et nous, dans tout cela ?
Noémie Ksicova a eu bien du mal à se sortir de ce qui semble être une fausse bonne idée. Ce qu’elle avoue honnêtement: « 
Je ne suis pas sûre que les fans de Dagerman soient très contents de cette adaptation.» «Dès le début, j’avais l’intuition que sa langue était trop belle pour qu’on puisse cohabiter. »
Mais aucune langue n’est trop belle quand il s’agit de porter un roman au théâtre, et cela, quel que soit l’angle d’attaque. Cela dit, la chose n’est jamais facile mais c’est curieusement devenu un sport national! (voir Le Théâtre du Blog).
Il faut opérer, puisque la notion de temps n’est pas la même, des coupes efficaces dans une matière souvent touffue mais avec une grande vigilance, sans dénaturer la fiction, et au besoin, avec générosité, réécrire certains moments. Il faut aussi suggérer les différents espaces. Bref, la quadrature du cercle…

Cela commence plutôt bien, et même si ce n’est pas très nouveau, marche à tous les coups. Dans le noir total, on entend une merveilleuse voix d’enfant et celle de sa mère qu’il ne veut pas quitter. Un impressionnant dialogue. Et ensuite? Lumière sur un pauvre petit logement: une salle à manger avec table et chaises en stratifié, un lit à une place, et derrière une chambre seulement fermée par un rideau. Ici, vit Knut, un ébéniste pas bien riche et qui boit facilement (Vincent Dissez) avec son fils Bengt (Théo Oliveira Machado).
Accablé par la mort de sa mère, irascible et jaloux, Bengt ne supporte plus grand monde: sa fiancée, la douce Bérit (Lumîr Brabant) qu’il accable de reproches acerbes
et surtout son père: il apprend qu’il fréquentait déjà Gun (Cécile Péricone), bien avant la mort de sa femme, Alma.
Pour Bengt: 
«Être pur, c’est ressentir en soi un feu auquel ne résiste aucun doute, aucune lâcheté, aucun scrupule. On est entier et fort. On va droit au but sans hésiter. On devient aussi courageux. Être pur, c’est pouvoir tout sacrifier excepté ce pour quoi on vit : je m’y suis préparé, et je n’ai aucune raison d’avoir honte. » On sait où mène cette dangereuse revendication de pureté, voire de race pure!

Ce jeune homme a des comptes à régler avec les vivants: il déteste les humains donc Gun et les animaux comme Mésa, un gros chien noir très paisible que Knut a acheté. Mais aussi  les morts: il ne supporte pas que sa mère Alma ait eu autrefois une liaison. Bref, rien ne trouve grâce à ses yeux. La tension est palpable : repas en silence, coups, tentative de suicide…
Gun essaye de tout faire pour cela aille au mieux entre eux mais Bengt, encore très ado dans sa tête, reste buté. Lui, son père et Bérit partiront rejoindre Gun dans une petite maison de campagne: là aussi, Bengt reste toujours aussi désemparé, aussi muré, bref, comme dit le titre, un  « enfant brûlé ».
Il violera Bérit jusqu’au jour où, fasciné par Gun, il ira faire l’amour avec elle. Pas besoin d’être grand psy pour voir ce qui le motive. Pourtant, Gun finira par épouser Knut. Une page est tournée. Père et fils auront alors des relations plus paisibles.
Mutisme et méchanceté sous-jacente de Bengt, profond mal-être de Knut, liberté sexuelle et sentimentale de Gun, transparence de Bérit: il y a des moments où Noémie Ksicova arrive à traduire ce qui fait la couleur de l’écriture de Stig Digerman mais pas la violence et  cette mise en scène, trop sage, ne fonctionne pas bien.
La faute à quoi ? D’abord sans équivoque possible, à une scénographie assez lourdingue et peu crédible. Au début, sur le grand plateau des ateliers Berthier, ce petit appartement sur un praticable aussi étroit, semble déjà curieux. Mais cela ne va plus quand l’arrière du décor pivote et représente une maison de campagne. Et dans le fond, il y a une piscine avec de l’eau véritable. Ce qui a sûrement coûté  cher mais qui sert très peu et dont on ne voit pas bien l’intérêt. Et Noémie Ksicova aurait pu faire davantage appel à l’imaginaire. 

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Anouk Dell’Aiera a visiblement oublié que  scénographie ne signifiait pas réalité mais réalisme et suggestion, ce qui n’est pas la même chose. « S’il est une chose,  dit Angelica Liddell, la grande créatrice et metteuse en scène espagnole, que l’événement scénique offre au spectateur, c’est la possibilité de désirer et de se souvenir.Les objets veulent d’abord être désirés, puis qu’on se souvienne d’eux. »
Mais ce ballet répété de praticables, que règle avec efficacité une armée de techniciens, parasite l’action, casse le rythme du jeu.
Par ailleurs, toute la première partie souffre d’une réécriture par Noémie Ksicova qui a du mal à nous  convaincre. Ce texte manque  d’unité  avec la suite des dialogues. Et  le spectacle souffre d’une  sonorisation des voix avec micros H.F.  qui ne fait pas sens. Comme ces moments où à l’avant-scène, amplifiés sur un chemin caillouteux, les pas d’un Knut titubant sous l’emprise de l’alcool…
Noémie Ksicova dirige ses acteurs avec précision mais souvent de façon souvent trop statique. Et l’interprétation qui était un peu raide ce soir de première à Paris, a certainement dû progresser.
Cela dit, y avait-il besoin de ces deux heures trente sans entracte pour traduire les angoisses existentielles de Stig Dagerman? Pas sûr! Enfin, le spectacle permet au moins  à ceux qui ne le connaissaient pas, de découvrir le roman du grand écrivain suédois. A l’impossible, nul n’est tenu mais en l’adaptant à la scène, Noémie Ksicova a raté son coup.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 mars, Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris ( XVII ème). T. :  01 44 85 40 40.

Le roman est publié aux éditions Gallimard. 

 

Showgirl, conception, texte et interprétation de Jonathan Drillet et Marlène Soldana, librement inspiré de Showgirls de Paul Verhoeven

Showgirl, conception, texte et interprétation de Jonathan Drillet et Marlène Saldana, librement inspiré de Showgirls de Paul Verhoeven

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A l’origine, un
film  réalisé il y a trente ans:  échec au départ et devenu culte ensuite. Une jeune femme Nomi Malone va à Las Vegas en espérant y être show-girl. Jeff, qui l’a prise en auto-stop, lui vole ses affaires et son argent. Seule et perdue, elle rencontre une créatrice de costumes qui la loge et l’invite au casino Stardust où elle travaille.

Suivra une série d’aventures où, après des rencontres parfois douteuses, ce sera pour gloire et fortune pour Nomi dont le père a tué sa mère puis s’est suicidé. Mais ensuite, elle sera arrêtée pour possession et usage de drogue, racolage et agression à main armée. Vu la situation, Nomi quittera Las Vegas et fera de l’auto-stop pour aller à Los Angeles. Par hasard, elle retombe sur Jeff, celui qui lui avait tout volé à son arrivée. Pour qu’il lui redonne sa valise, elle le menacera d’un couteau.

 Créé à Chaillot l’an passé, ce Show-Girl commence bien avec, dans une presque obscurité, un visage féminin éclairé d’un pinceau de lumière. On devine un corps ou plutôt la silhouette d’une danseuse… en fait juste imprimée sur une robe ample. Une voix éructe une litanie de propos obscènes à l’écriture simple, parfois rythmée en décasyllabes, voire en alexandrins et aux rimes d’une pauvreté absolue (le tout au second degré bien entendu sur fond d’humour et vulgarité… Le mauvais goût ici élevé au rang d’une esthétique revendiquée comme telle.
Nous sommes emportés de gré ou de force par une oralité où les mots : chatte, bitte, merde, sexe, sang… reviennent en boucle. Dans un tradition finalement bien française, proche d’une culture populaire
, avec comme chez Rabelais ou dans les chansons paillardes, avec des expressions crues, voire obscènes et insupportables aux autorités religieuses. Pendant une vingtaine de minutes, Marlène Saldana chante à peu près nue pour finir en string…
Le corps nu sur scène? Pas nouveau et plus souvent féminin, que masculin. Des metteurs en scène comme Jérôme Savary très souvent, Antoine Vitez, une fois ou deux, et une foule d’autres. Mais un corps aussi volumineux et face public, rarement, voire jamais. C’est une remarquable performance comme celles de la grande créatrice Angelica Liddell qui sait aussi appeler une chatte, une chatte.
Aucun répit, aucune pause dans ce torrent verbal signé des auteurs, et musical de Rebeka Warrior.  Cette giclée de mots permanente écrase toute autre forme artistique. Comme il n’y a rien d’autre, à part une scénographie sans intérêt, cela tombe bien… Et Marlène Saldana sait y faire pour s’imposer.
Côté cour, il a une sorte d’arc en polyester moulé, et côté jardin de fausses plantes vertes d’une laideur exemplaire, chères à la S.N.C.F. Le tout passé à la peinture couleur alu. Et quatre marches d’un escalier sur roulettes recouvert de peluche crème, que viendra installer plusieurs fois le coauteur et interprète Jonathan Drillet, chaussé de hautes bottines pailletées. Tout cela, kitsch absolu.
Grosse cerise sur ce gâteau de provocation, un sexe masculin dressé et suspendu (deux mètres de hauteur, en grosses perles de plastique avec lumières intégrées). Bref, le tout-meuch comme disent les Cantaliens, élevé au rang d’œuvre d’art. Une performance corps et âme assez réussie, même si la balance chant/musique n’a guère été le souci de Jonathan Drillet et Marlène Saldana.

Mais après ce moment poético-musical réussi la chose devient beaucoup, beaucoup moins convaincante. L’autrice l’avoue: «Il a finalement fallu trouer le spectacle par des scènes dialoguées entre Jonathan et moi, car on n’en pouvait plus d’entendre des obscénités sur de la musique techno. » Comme la dizaine de spectateurs qui ont fui…  Mais ces scènes dialoguées sont bien longuettes.
Ce pseudo-texte assez confus censé relater des moments de la vie de Nomi Maldone reste la plupart du temps incompréhensible car submergé par la techno… Marlène Saldana qui joue plusieurs des personnages du film, écrit sans état d’âme que «la conversation, c’est une manière de travailler et une manière d’écrire. » Ou: « On aime bien donner à voir une pensée qui avance qui se construit, qui se contredit totalement, tout en éclairant le sens des moments les plus abstraits du spectacle.» Vous avez dit : prétentieux ?

Mais encore pendant une heure, Marlène Saldana fait feu de tout bois et la musique aussi forte, continue à marteler nos pauvres têtes… Pour essayer de masquer cette indigence, arrivent bien conventionnel des rafales de fumigène (les vint-quatrièmes au compteur pour nous depuis janvier), entre autres pour imiter un volcan en action et à la fin, il  y a même un petit feu d’artifice!
Le public était partagé… Il y a de quoi ! Certains hurlaient de joie, d’autres semblaient indifférents et applaudissaient à peine… A vouloir faire d’une performance, un acte théâtral, on est sûr de rater son coup. Toujours le même refrain : une histoire de temps… «Peut-être, écrivait Albert Camus, y a-t-il même deux temps, celui qu’on observe, et celui qui nous transforme.»
La deuxième partie de
Show Girl, ennuyeuse et décevante, elle, ne nous a pas transformé! Tout le monde n’est pas Angelica Liddell qui  maîtrise admirablement la durée scénique. Et reste cette éternelle question: les musées d’art contemporain accueillent volontiers ce type de performance, même sur une demi-heure. Mais les théâtres, sauf dans le cadre d’un festival et encore, ne le font jamais: le minimum admis est en général d’au moins cinquante cinq minutes: question de culture…Dommage. Voilà, en espérant que ces quelques lignes pourront vous éclairer… A vous de choisir.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 9 mars, Théâtre de la Bastille,  76 rue de la Roquette, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 42 14.

Ce qu’il faut dire de Léonora Miano, mise en scène de Catherine Vrignaud Cohen

Ce qu’il faut dire de Léonora Miano, mise en scène de Catherine Vrignaud Cohen

 

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Trois textes de l’écrivaine franco-camerounaise Léonora Miano qui a écrit plusieurs livres sur la colonisation et son histoire mouvementée. Elle analyse ici avec sérieux arguments à l’appui comment s’est nouée une relation ambigüe entre une Europe (au nom historiquement déjà douteux) et une Afrique ainsi nommée-comme ses différent pays- par les Européens eux-mêmes sur leur continent qui fixèrent au XIX ème siècle des frontières selon les rivalités politiques du moment. Mais l’écrivaine ose aussi poser une équation difficile à résoudre: comment fraterniser « quand les héros des uns sont les bourreaux des autres?»

Et Léonora Miano rappelle que les Africains furent quelle que soit leur histoire et leur statut: colonie, protectorat… De la chair à canon pour des guerres en Europe qui ne les concernaient en rien. Ils étaient aussi priés de fournir à bas prix en cacao mais aussi en produits alimentaires, la belle France-Bordeaux, Nantes s’enrichirent  grâce ua trafic d’esclaves,. Le Portugal, les Pays-Bas mais aussi la Belgique et l’Allemagne (au Togo) ont tous été des nations colonisatrices.
Ces pays de l’Afrique de l’Ouest (Congo, Dahomey-maintenant Bénin, Gabon, Côte d’Ivoire…colonisés par la France étaient dirigés par des administrateurs sortis de l’Ecole de la France d’Outre-mer spécialement créée pour.  Et chargés de protéger les intérêts des grandes sociétés capitalistes  européennes. Vous avez dit dégueulasse?

Oui, et tout cela, sous la protection de l’armée française avec entre autres, des médecins militaires, eux, assez efficaces. Une pensée pour le docteur Cabannes qui exerça avec une compétence et générosité à Porto-Novo (Dahomey, maintenant Bénin).
Et nombre de « missionnaires» étaient dépêchés par la Sainte-Eglise, il y a encore soixante-dix ans et… qui n’a jamais eu un mot de regret. Ils partaient évangéliser ces pauvres Africains, ignorants des innombrables bienfaits que pouvait leur apporter le catholicisme. Des réalités pas agréables à entendre par le clergé français mais toujours bonnes à rappeler… Et ici, Léonora Miano enfonce le clou avec une redoutable intelligence sémantique…

Stanislas Nordey avait adapté ce texte au Théâtre national de Strasbourg avec trois comédiennes.Ici, sur le plateau de la petite salle du Théâtre de la Reine blanche, dans le fond, de minces coffrages verticaux et une console pour le son d’une guitare électrique :la musicienne originaire d’Estonie, Triinu Tammsalu accompagnera la seule et brillante actrice: la  guadeloupéenne Karine Perdurand.
La Camerounaise Léonora Miano règle ses comptes avec raison et ne mâche pas ses mots. Après tout, nombre de ses ancêtres  de ces pays africains ont été déportés comme esclaves aux Antilles, avec souvent l’accord de potentats locaux. Que signifie être blanc et pourquoi qualifier les autres de noirs ? Pourquoi et comment l’Europe  a-t-elle appelé ce vaste continent : Afrique ? En trois épisodes dont le titre est projeté sur le fond de scène: La Question blanche, Le Fond des choses et La Fin des fins.

Karine Perdurant parle d’abord s’adresse à un invisible Européen et met vite les choses au point: « Cette affaire de couleur n’était qu’un stratagème, cette affaire de couleur n’était qu’un des rouages du système. Ta culpabilité n’a rien à voir avec moi. Ça se passe entre toi et toi. » Puis elle raconte au micro, la conquête inexorable de ces pays avec, souvent des rébellions vite écrasées dans le sang, des viols en série… Et la mise au pas de leurs culture et une colonisation lingistique comme  l’avait dénoncé le grand Frantz Fanon  dans Peau noire, masques blancs,
Les Européens ont pu rester en Afrique, rappelle Léonora Miano mais les Africains ont été autorisés en nombre très minime venir chez nous faire des études, ou ont été accueillis pour nettoyer le métro, ramasser les ordures, transporter les colis, etc. Et  cela continue. Autrement, ce qui a eu lieu autrefois ne donne aucun passe-droit et la sainte Eglise catholique et romaine est bien contente de trouver des prêtre africains, puisque, rien à faire, il n’y a plus de vocations…

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Et dans La Fin des fins,  toujours sur la musique de la guitare électrique dont Triiunu Tammsalu  joue puis effleure d’un archet,  Karine Perdurant conclut par une longue tirade mais plus doucement . Elle commence par les premiers et célèbres mots d’un autre africain d’origine, Martin Luther King.
Le texte est d’une rare exigence à la fois politique et poétique et Karine Perdurant, sait le porter avec une remarquable diction et une rare sensibilité. Malgré une mise en scène approximative :direction d’actrice peu convaincante, lumières pauvrettes, scénographie d’une rare laideur et surtout balance musique et bruitages/texte vraiment  ratée. Et pourquoi Catherine Vrignaud Cohen fait-elle hurler au micro une aussi remarquable actrice?  Bon, on va encore nous dire que nous ne sommes pas venus un bon soir et que la veille tout était parfait. Nous persistons et signons: cette jeune actrice comme ce texte de haut niveau méritent mieux que cette réalisation approximative…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 mars, Théâtre de la Reine blanche, passage Ruel, Paris (XVIII ème). T.: 01.40.05.06.96. Le texte est publié chez l’Arche ( 2019). 

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