Adieu Jules Cordière

Adieu Jules Cordière

Jean-Pierre Marcos, ancien directeur du Pôle national cirque et arts de la rue d’Amiens, a eu la gentillesse de nous mettre un mot. Jules Cordière s’est éteint aujourd’hui… Cet ancien élève de Normale Sup, d’abord cracheur de feu dans les premiers spectacles du Magic Circus de Jérôme Savary, créa ensuite le Palais des Merveilles, une compagnie de rue, avec son amie miss Ratapuce, alias Carolyn Simonds, élève d’Etienne  Decroux, flûtiste et contorsionniste. Par la suite, elle fonda le bien connu Rire Médecin, une  association de clowns qui va amuser un peu les enfants hospitalisés…

Elle avait comme partenaires: Jules, acrobate sur fil mou et, entre autres, un géant de deux mètres dix à qui il fallait trois repas au lieu d’un et un petit homme qui mâchait un verre à pied (mais quand même sans le pied!) et qui ensuite l’avalait.  Très impressionnant et sans aucun trucage. Et nous avons vu plus d’une jeune fille tourner de l’œil devant ce numéro. Jean Digne qui créa Aix, ville ouverte aux saltimbanques invita le Palais des merveilles pour la plus grande joie des habitants. Resteront du Palais des Merveilles, de fabuleuses images d’une intensité poétique, comme Ratapuce jouant de la flûte sous les platanes du cours Mirabeau, ou sur les placettes d’Aix-en-Provence.. Et lui, crachant le feu dans le ciel bleu… Rien ou presque rien mais qui émerveillait les riches comme les pauvres, les jeunes comme les plus âgés…

 © Bernard Lagneau Jules Cordière, un soir d'hiver 72 près de Notre-Dame

© Bernard Lagneau 

Le  Normalien à la culture savante avait su passer le pont et aller vers une contre-culture, gratuite et donc très populaire en un temps où, dans le centre d’Aix, vivaient encore des gens pas bien riches du tout… « La découverte, l’inquiétude et la joie,disait-il, y sont partagées par les passants et par ces autres passants que sont les Baladins. Le Palais des Merveilles, ce n’est pas la troupe par elle-même, mais la place publique ou la rue métamorphosées pendant nos spectacles en autant de Palais des Merveilles. Reste-t-il sur les trottoirs de nos villes un peu de place pour rêver? Les Baladins du Palais des Merveilles, qui sont tous des professionnels du spectacle, se proposent de contribuer à rendre la ville plus humaine et l’image de la rue, plus belle et plus vivante. »

Jules Cordière était très souvent verbalisé à Paris par les flics avec amende à la clé. Motif : trouble à l’ordre public! Non, ce n’était pas au Moyen-Age Du plus-que-passé? Du passé antérieur ? Même pas! C’était juste après 68, sous le règne du sinistre Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, partisan de l’ordre musclé et devenu célèbre pour avoir fait installer des micros  dans les bureaux du Canard enchaîné ! Alors que Jules Cordière était seulement en équilibre- un petit miracle- sur une corde molle attachée entre deux arbres à Saint-Germain des Près..
Quoi de plus charmant? Mais la République n’a jamais été tendre avec les saltimbanques ! ll y avait à En Piste! Clowns, pitres et saltimbanques, une remarquable exposition du MUCEM à Marseille (voir Le Théâtre du Blog)  il y avait déjà une affiche fin XIX ème siècle d’un arrêté préfectoral  menaçant les saltimbanques. Ils devaient strictement se  produire là où on les autorisait comme les horaires, différents l’été et l’hiver.!

Depuis longtemps, Jules Cordière, vivait retiré  en Provence. Nous t’aimions bien, Jules et nous regarderons avec encore plus de nostalgie et d’émotion, cette merveilleuse photo de Bernard Lagneau encadrée  sur un mur de notre appartement. En 72, tu étais sur une corde molle devant Notre-Dame de Paris. Repose en paix, Jules.  Et nous pensons fort à toi, Carolyn.

Philippe du Vignal    


Archive de l'auteur

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) de Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) d’Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

 La dernière création de l’Argentin Juan Ignacio Tula ouvre dans les arts circassiens, un espace poétique et théâtral d’une puissante originalité et d’une maîtrise absolue. Il nous invite à une rencontre entre performance physique, auto-fiction, chemin périlleux d’un adolescent, Juan Ignacio Tula lui-même (seize ans). Depuis que le père est parti de la maison, le jeune  garçon erre, la nuit dans les faubourgs de Buenos Aires, sous l’emprise de la drogue, de l’ivresse, de la musique et de la danse. Sa mère le placera dans une maison de désintoxication, pour son plus grand malheur, ou son plus grand bonheur ?

© Danica Bijeljac

© Danica Bijeljac

Un parcours existentiel et initiatique d’une immense beauté, grâce au duo entre le circassien-acteur, Juan Ignacio Tula et sa partenaire: une roue Cyr, un anneau de trois mètres de circonférence et d’environ quinze kilos. Grâce aussi à la force et à l’intelligence du texte de Hakim Bah, écrivain guinéen avec lequel il avait collaboré pour Pourvu que ma mastication ne soit pas longue. « Un truc que personne ne peut comprendre/Parce qu’personne vit c’que j’vis, y’a pas d’lumière/ Juste ces murs qui s’rapprochent/ Ces murs qui m’compriment la tête/ Ça chauffe Ça gronde Ça déborde/ Et à force Faut qu’ça sorte. Emus, fascinés, nous suivons le parcours de ce jeune avant, pendant et après son passage au centre de désintoxication, « entre chaos et harmonie, entre maîtrise et abandon » écrit Amin Erfani dans l’avant-propos de Strokes, suivi de Tentative d’évasion d’Hakim Bah. Le récit et la performance circassienne, ensemble, prennent place avec autant de souffle et d’intensité théâtrale et corporelle : «Loin d’être une forme amoindrie de la scène, dit Amin Erfani, ce texte se présente comme un objet littéraire à part entière. »

Perfection aussi dans le travail de la dramaturge et metteuse en scène, Mara Bijeljac. Elle réussit à créer un dialogue d’une grande finesse  entre projections d’images et texte. Ici tous les éléments de la mise en scène; musique, photos, admirables vidéos de Claire Willemann, et le risque de chute imminente couru par le circassien Yann Philippe porté par cette grande roue,  sont d’une grande exigence. Un moment de cirque rare et un objet merveilleux et inclassable!
Sortir par la porte, un cri à la vie et à la résistance contre la fatalité. Quand tout semble perdu et que rien ne laisse présager un avenir meilleur : «Imagine une porte Imagine-toi derrière cette porte/ Imagine-toi derrière cette porte cadenassée/Imagine ta colère derrière cette porte/Imagine ta rage derrière cette porte/Imagine ton impuissance derrière cette porte. » L’histoire de ce jeune homme, figure héroïque ou anti-héros de nos temps modernes touche à l’universel et nous enchante !

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 28 novembre au Théâtre 71-Scène Nationale de Malakoff ( Hauts-de-Seine). 

Les 30 et 31 janvier, Le Manège-Scène Nationale de Reims (Marne).

Les 12, 13 et 14 mars, Festival Spring, en partenariat avec l’Agglomération du Mont-Saint-Michel.

Du 1er au 5 avril, à la semaine Extra-festival jeune public, Centre Dramatique National de Thionville (Moselle). 

Makbeth par le Munstrum Théâtre, conception Louis Arene et Lionel Lingelser, mise en scène de Louis Arene

Makbeth par le Munstrum Théâtre, conception: Louis Arene et Lionel Lingelser, mise en scène de Louis Arene

Créé en 1897 près de Pigalle à Paris, le Théâtre du Grand-Guignol présentait des spectacles spécialisés dans l’horreur et le macabre, inspirés de faits-divers relatés dans la presse. Et hyperréalistes avec images d’une violence jamais vue et grands numéros d’acteur. Ce théâtre de pur divertissement jouait sur le côté voyeur du public et a longtemps connu un grand succès jusque dans les années cinquante. Louis Arene a adapté cette célèbre pièce de Shakespeare mais s’écarte ici du fait-divers et peint le monde d’aujourd’hui mais avec une forte dose d’humour que les nombreux jeunes spectateurs de la salle apprécient beaucoup…

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Ce théâtre engagé veut avoir un sens politique. «Tout comme Makbeth, disent ses concepteurs, les hommes puissants commettent encore des massacres au nom de la paix et, sous le vernis de notre civilisation éclairée, la barbarie gronde. Comment ne pas reconnaitre dans l’ensauvagement des conflits mondiaux actuels, l’escalade meurtrière du héros shakespearien?

Nous montons Makbeth car la douleur de ce monde est insupportable. Inlassablement, regarder la violence en face, l’enfer que l’humanité s’est créé pour elle-même. Essayer d’interpréter les schémas qui nous plongent dans le malheur pour essayer d’endiguer leur répétition cyclique. »

Avant le spectacle, Clémence Huckel, du Munstrum théâtre, précise que ce spectacle a demandé trois ans de préparation et l’engagement de quarante artistes, et que vingt structures partenaires en ont permis l’éclosion. Une façon pour cette compagnie de défendre le service public de la Culture, de plus en plus remis en cause ! Cela commence par une bataille hyperréaliste et on entend un cri: « Tue-les tous et fait le tri après. » Et en même temps, son esthétique est digne d’une production hollywoodienne. Comme un personnage le souligne: « Je lui ai parlé de la beauté de ces corps d’hommes sur le champ de bataille. ».
Puis, nous découvrons les protagonistes de cette tragédie que les acteurs incarnent avec une folie jubilatoire. Louis Arene (Makbeth), Sophie Botte (Banquo), Delphine Cottu (Duncan, Fleance, Lady Makduff), Olivia Dalric (Ross), Lionel Lingelser (Lady Makbeth), Anthony Martine (Malcolm), François Praud (Makduff) et Erwan Tarlet (Le Fou) sont exceptionnels. Comme les régisseurs-plateau qui font ici un travail remarquable… et exténuant.  A un rythme soutenu, et sur deux heures, ils accompagnent chaque changement de tableau.

Le théâtre de la cruauté, tant idéalisé par les passionnés d’Antonin Artaud, s’exprime ici grâce aux créateurs du Munstrum: Louis Arene et Lionel Lingelser. Même si, comme le dit le Fou à propos des entorses au texte, William Shakespeare  pourrait se retourner plusieurs fois dans sa tombe: «You are not au bout de vos peines. » Nous assistons à un spectacle total, à une sorte d’opéra violent et provocateur avec  un engagement physique extrême des acteurs dont corps est métamorphosé par des prothèses et des masques, chants, musique, effets spéciaux (fumée) totalement maitrisés. Ce spectacle fort de sens et  d’une esthétique réussie, marquera pour longtemps l’histoire du spectacle du XXI ème siècle. Le Munstrum Théâtre a reçu le Prix de la meilleure création d’éléments scéniques, décerné par le Syndicat de la critique en juin 25 mais aurait pu en recevoir d’autres…

Jean Couturier

Jusqu’au 13 décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

Le 5 et 6 mars,  Le Carreau-Scène nationale de Forbach (Moselle). Le 11 et 12 mars MC2, Grenoble  (Isère).

 

Singulis : Pour en finir avec le football, texte, conception et interprétation de Clément Bresson

Singulis :

Pour en finir avec le football, texte, conception et interprétation de Clément Bresson


Un titre paradoxal pour ce solo… Ce comédien nous parle au début de foot et nous emporte progressivement dans une magnifique déclaration d’amour au théâtre: «J’ai choisi ce thème parce que j’ai eu une expérience intense avec ce sport qui a fait partie de ma vie pendant dix ans, jusqu’à être envahissante.” Il a ainsi participé à Reims au championnat national des moins de dix-sept ans. Mais, à vingt-et un, il est entré dans le monde du théâtre… à la place d’un ami qui s’était inscrit au C.R.O.U.S Théâtre pour séduire la même jeune femme. Mais ce n’était pas si simple: «Tu dois passer, lui disait-on, plus de temps que les autres, sur les textes”.

©  Jean-Louis Fernandez ( photo de répétition)

© Jean-Louis Fernandez
( photo de répétition)


La passion du théâtre et le plaisir à lire des pièces ont alors remplacé dans sa vie l’univers du foot. Pourtant ici, il nous parle d’abord avec enthousiasme de ce “référentiel bondissant, qui nous offre à tous la chance de nous élever”. Il fait même participer le public à un jonglage sans ballon ! « Je vous laisse travailler cinq minutes, c’est la grande kermesse de la Culture.”
Il incarne ici un entraîneur, son père et lui-même, un avatar prénommé Paul-Émile. “Il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde”.
Ces mots de Jean-Philippe Toussaint résument bien sa démarche, son abandon du foot pout aller vers le monde du théâtre qu’il nous fait partager avec délectation.

Amoureux des mots, il part dans de belles envolées verbales quelquefois accompagnées par des airs de musique : «Le théâtre, c’est l’endroit des rêves “. Quand il était jeune, son entraîneur lui conseillait de « courir”. Et pour y arriver, il va courir. Clément Bresson déclame alors avec vigueur et passion, une émouvante anaphore : « J’ai couru”. Il cite plusieurs villes aux terrains de foot mythiques où il a pensé courir, et ensuite comment il a basculé dans sa nouvelle passion : «J’ai couru en récitant mes textes, j’ai couru pour rattraper mes rêves, j’ai couru comme pour détourner le jeu, pour prendre de la distance.”
Le foot et le théâtre ont le jeu en commun ! Avec les autres spectateurs, nous avons été conquis.

Jean Couturier

Jusqu’au 15 décembre, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er). T : 01 44 58 15 15.

La Culture en crise…

La Culture en crise…

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©x La 2 CV théâtre  

La 2 CV théâtre: vingt ans de tournée mais coût de production négligeable… On parle à nouveau d’une grosse crise de subventionnement. Il y a cinquante ans que cela dure, avec juste un répit sous le règne de Jack Lang, alors ministre de la Culture… Mais les créations en 1982 étaient-elles meilleures grâce aux sérieuses augmentations de budget ? J’ai toujours pensé que le problème du théâtre n’était pas l’argent, et que trop d’argent était même nuisible à l’imagination.

On m’a raconté qu’à l’Opéra de Paris, un metteur en scène claquait dans ses mains pour réclamer une tortue traversant le plateau! Alors, ses assistants se sont précipités pour aller acheter une petite voiture téléguidée qu’ils ont customisé en tortue! Nous, compagnies du tiers théâtre, savons bien qu’il suffit d’un fil nylon et d’un petit bricolage pour faire passer comme par magie, un objet de jardin, à cour… Et franchement, une production gigantesque avec beaucoup d’argent, donne-t-elle toujours naissance à un grand spectacle?

Les grandes innovations au théâtre sont sorties d’officines modestes… L’exiguïté de son lieu et le peu de moyens qu’avait Tadeusz Kantor à Cracovie. Ou à New York, les pauvres salles successives du Living Theater de Judith Malina et Julian Beck, ou  celle du Bread and Pupett, fondé par Peter Schumann (le seul encore vivant de tous…) à New York. Ou encore celle, sans rien d’autre que le nécessaire pour faire un « théâtre pauvre » du Polonais Jerzy Grotovski, metteur en scène et codirecteur avec Ludwik Flaszen, du petit Théâtre des Treize Rangs à Opole, puis, en 62, du Théâtre Laboratoire à Wrocław.

Je pourrais facilement jouer le rôle de Procureur, quant aux dépenses faites par le théâtre public en France. Il faut juste ne pas laisser faire les membres du Rassemblement National. Pour  eux, c’est simple, ou tu fais du monde, ou tu disparais. La prise de risque? Ils ne connaissent pas.  Mais nous devons aussi nous auto-critiquer. Plus de cinquante administratifs, techniciens, etc. au T.N.P. à Villeurbanne! Ecœuré, son directeur Jean Bellorini s’en va diriger le théâtre de Carouge (Suisse)…
Et sans arrêt, on entend parler de décors ne servant que trois fois, de sols en marbre inutilisés ou escaliers livrés trop tard et, bien sûr, point le plus sensible: le salaire des directeurs: inconnu! Dans les budgets, on note juste la masse salariale. Mais bien plus que 5.000 € pour les directeurs de théâtres nationaux, lui dépendant à la fois de Bercy et du Ministère de la Culture. Quant à celui des directeurs de Centre Dramatiques Nationaux, il est plus élevé que la base minimale SYNDEAC: 4.000 €… Et les frais de mission peuvent être exponentiels: les hôtels à Avignon ne sont pas à 72 € et les repas, à 20,20 €, au tarif prévu.. Un détail?
Hervée de Lafond et moi, qui avons dirigé la Scène nationale de Montbéliard de 1991 à 2.000, nous n’avons, jamais question d’éthique, accepté d’être défrayés. Je m’entête à le dire: les Théâtres nationaux français les mieux dotés ne font pas les meilleures créations! Les projets que les coproducteurs nous demandent sont un drame actuel, dans la mesure où ceux-ci ne s’écrivent pas dans un bureau et doivent se maturer longtemps.  Avec approximations successives sur le plateau ou dans la rue. Seulement quand la pièce est terminée, on peut enfin écrire un projet… Un jour, nous avions eu la faiblesse de faire comme tout le monde: draguer des coproducteurs et, une fois la coquette somme rassemblée, nous avons pondu notre plus mauvais spectacle! Nous ne voulions pas les décevoir en changeant radicalement de direction mais nous nous sommes enfoncés…
Je raconte toujours la même histoire: peut-on imaginer Pablo Picasso réclamant des subsides au Ministère pour peindre Guernica ou Antonin Artaud, aller mendier à la D.R.A.C., pour écrire un texte? Attention! Cela ne veut pas dire que nos refusons les subventions mais il faut sans cesse que nous nous rappelions que  l’argent public doit être utilisé à bon escient. Quand on aborde ce sujet dans le milieu, il est tout de même terrifiant que l’on se fasse vite traiter de poujadiste ou populiste par celles et ceux qui, sans vergogne, bénéficient du système.
 

Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs).

 
 
 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Livres et revues : Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

 Livres et revues

Aucun compte-rendu de spectacles, ce mois-ci et en décembre, de notre amie Christine Friedel. Double fracture du pied! Donc opération puis longue rééducation la tiennent éloignée des théâtres. Ils lui manquent comme elle nous manque aussi beaucoup, et souhaitons tous qu’elle y revienne très vite.
En attendant, elle continue de suivre l’actualité du théâtre et lit de nombreux livres, dont ceux-ci… Merci Christine.

Ph. du V.


Ecrits sur le théâtre
de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

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Viennent de paraître ces inséparables. Bruno Tackels, homme de lettres, comme Walter Benjamin lui-même aimait à se présenter, a trouvé en lui, un véritable partenaire intellectuel et grâce à la traduction de Marianne Dautrey, rigoureuse et amicale, il nous transmet ces textes inédits ou dispersés du philosophe. Ne cherchons ni chez l’un ni chez l’autre, une théorie organisée du théâtre. Walter Benjamin (1892-1940)  écrivait en « homme de terrain » à Berlin,puis dans la jeune Russie soviétique ou dans le Paris des passages, à côté de Bertolt Brecht…
Et c’est ce terrain, l’action et le geste qui sont à la source de son écriture. Il ne divise pas acteurs et techniciens, acteurs et public. Pour lui, il faut qu’ils se rejoignent et et fonctionnent ensemble, comme une belle mécanique neuve. Et ce : « il faut » est de l’ordre de la nécessité, non du devoir. L’écrivain milite pour un théâtre qui « prenne position ». Que les spectateurs travaillent, entrent, eux aussi, à leur place, dans le jeu! Qu’ils ne s’endorment pas dans le divertissement ou le patrimoine, qu’ils comprennent qu’un texte de théâtre est un dispositif pour inventer, déclencher la gestuelle et la technique qui formera, là et quand il le faut, un bel outil à penser dans le monde réel.

William Shakespeare, Molière, Jean Cocteau, Karl Kraus, les marionnettes du jardin du Luxembourg, celles du Tiergarten à Berlin.. et tant d’autres : Walter Benjamin prend tout le théâtre au sérieux : il doit jouer son rôle d’école pratique de l’intelligence ! Ainsi engagé lui-même avec son ami Bertolt Brecht, il considère que la « position » du critique participe à l’avènement d’une esthétique, créatrice de sens. Ce qu’on appelait autrefois improvisations collectives et aujourd’hui, « écriture de plateau », est au centre de sa réflexion sur la pratique du théâtre mais il ne donne ni recette, ni modèle. Certains de ses textes ou propositions semblent «datés » ,quand il renvoie à l’histoire précise des années trente. Pourtant, ils fonctionnent encore, ne serait-ce que par la petite marche à gravir, pour comparer cette époque et la nôtre. Par exemple, Walter Benjamin revient plusieurs fois sur l’intérêt et la modernité du cabaret, de la revue, Karl Valentin en tête. Quel sens, cela aurait-t-il aujourd’hui, sinon d’e avoir une certaine nostalgie? Ces pages, a priori inutiles, nous conduisent au moins à porter un regard plus vif sur la rencontre entre théâtre vivant  (quel pléonasme !) et spectateur vivant. A méditer: dans nos salles, à l’exception du rire prévu et annoncé, nous sommes invités à garder un pieux silence et une respectueuse immobilité…

Walter Benjamin, curieux des nouvelles technologies de son temps, s’intéresse à la radio et à la puissance de ce nouveau médium: elle peut faire concurrence aux salles de concert, mais, au théâtre? Il n’est pas le premier à craindre pour la pérennité du théâtre mais il le voyait renaître régulièrement de ses cendres supposées. Il observe l’écart entre l’acteur au théâtre, avec son »aura » qu’on pourrait traduire par « présence » en regard de celle du public, et l’acteur de cinéma, découpé par le montage en éléments technique d’un « objet reproductible dont l’original n’existe plus » en même temps qu’il est érigé en star, image consolatrice pour les masses. Le philosophe curieux des progrès techniques imagine même quelque chose préfigurant l’informatique et peut-être, les réseaux sociaux.

Comme le titre l’indique, Ecrits sur le théâtre réunit par ordre chronologique: de 1912 à 1940, des articles parus dans des revues, mais aussi  des correspondances, comptes-rendus de spectacles, textes inédits… qui, à l’origine, n’étaient pas écrits pour former un tout. Une ligne révolutionnaire, aux deux sens du terme : politique et technique, s’en dégage avec  une admiration pour Erwin Piscator et  Vsevolod Meyerhold, inventeurs de leur art.
L’auteur souligne plus encore l’importance de la formation, dans la pensée de Walter Benjamin. Celle des enfants d’abord, avec son fameux Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929), écrit avec -et d’abord-par Asja Lācis, sa compagne. Celle d’une troupe qui se forme par le jeu, ensemble et celle, intellectuelle et sensible, du public, celle aussi du critique… sans craindre d’utiliser les adjectifs : didactique (voir les Lehrstücke de Bertolt Brecht) ou pédagogique, qui font si peur à certains artistes. Ses interrogations vont toujours dans le sens d’un théâtre de l’émancipation, ancré dans la société et qui a des comptes à rendre.

Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels

Mille plateaux : nous ne les avons pas comptés…mais dans ce recueil de précieux fragments, parmi les exigences et inquiétudes du philosophe, Bruno Tackels a adopté le même mouvement. La fonction qu’il s’est donnée: rendre compte de la diversité et l’engagement d’une œuvre inachevée, d’une vie inachevée ( Walter Benjamin s’est suicidé en 40 à Portbou)  et à les éclairer.
Il accompagne le lecteur dans sa découverte du personnage, sans indulgence s’il le faut… Entre autres, quand Walter Benjamin laisse sa seule signature sur le texte qu’il a écrit à quatre mains avec Asja Lācis, qui a fait l’essentiel du travail !
Bruno Tackels, lui, met en lumière certaines questions comme celle du plagiat et de la réécriture… Quand Bertolt Brecht reprend L‘Opéra des gueux (The Beggar’s Opera de John Gay et écrit L’Opéra de quat’sous? Et William Shakespeare a été chercher en Italie une bonne partie de ses trames, tout en inventant la scénographie de son œuvre ? Sur le théâtre épique où éclate « l’état des choses », qui n’a rien à voir avec la reconstitution illusionniste et illusoire d’un réel de pure fiction.

Bien d’autres questions sur le théâtre dans ces petits livres à haute densité. Au lecteur de cueillir, un peu à l’aventure, dans les textes de Walter Benjamin et entre les pages, avec ces textes en regard. A lui, et à nous, de braquer le projecteur sur tel ou tel aspect du théâtre. Aucun ne se lit comme un roman : ils constituent une ressource où on peut puiser et puiser encore : drame et tragédie, activation des classiques, importance décisive de tel ou tel élément de la représentation dont le costume…Ils sont faits l’un et l’autre pour contribuer à la formation d’une pensée globale sur le théâtre pour les générations montantes. Et destinés à ceux qui connaissent et aiment profondément le théâtre et qui voudraient bien comprendre, en mille questions, pourquoi…

Christine Friedel

Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin et  Les Mille plateaux de  Walter Benjamin sont publiés aux éditions Les Solitaires Intempestifs ( 2025).

 

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Une célébration modeste mais réussie, conçue et réalisée dans l’esprit de Sigma par Guy Lenoir, metteur en scène, Benoît Lafosse, ancien professeur aux Beaux-Arts de Bordeaux et fils de Roger Lafosse,  créateur de ce festival,  Jean de Giacintho, architecte et Dominic Rousseau, historien. Avec les moyens du bord mais avec une singulière efficacité, les  6, 7 et 8 novembre, dans des lieux atypiques, comme souvent à Sigma.  »Pour préparer cet anniversaire, dit Guy Lenoir, unis par la passion de l’art sous toutes ses formes, nous nous sommes souvenus que nos convictions et parcours avaient trouvé une résonance avec l’esprit de cette bombe lancée de 65 à 96 dans notre ville… alors surnommée : la belle endormie!
Nous avons organisé une célébration sur trois soirées et dans cinq lieux emblématiques. L’année prochaine, sera aussi publié un livre de Dominic Rousseau sur l’histoire du festival. Et un colloque universitaire aura lieu avec comme thème: Une avant-garde à l’ère de l’intelligence artificielle. Est aussi envisagée la création d’un site internet sur l’histoire de  Sigma.

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©x Roger Lafosse

J’en suis vraiment un enfant et me suis fabriqué au contact des artistes invités par Roger Lafosse: entre autres, le Living  Theater, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary que rejoignit Michel Dussarat. Lequel avait fait les Beaux-Arts, puis anglais à la fac de Bordeaux Mais aussi les Hollandais d’Hauser Orcater. Sans c festival que ma vie serait-elle devenue? J’ai pu aussi y rencontrer des psychiatres et psychanalystes, découvrir les jeux de rôles, le formidable film Les Maîtres fous de Jean Rouch et dans la foulée l’art-thérapie.. Et aussi inviter Jean Vauthier pour une lecture mémorable de ses Prodiges. J’aime beaucoup cette phrase de Roger Lafosse: « Sigma, c’est la somme des différences. Et l’une de ses raisons d’être, c’est le droit à l’erreur. Nous sommes un festival de probables! »

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©x Le hall de l’hôtel de pure architecture brutalisete

A Bacalan, dans un ancien silo à grains reconverti en entrée du grand hôtel Renaissance, rue Achard, a d’abord eu lieu une rapide mais bonne évocation de l’histoire de Sigma, résumée par Anne Saffore, une actrice canadienne et Jürgen Genuit, metteur en scène allemand. Suivie d’une performance du danseur guinéen Piroger Elange. Tous les trois vivant et travaillant à Bordeaux.
Puis à Vivres de l’art, un beau jardin -patrimoine historique et pôle de création- regroupant des ateliers d’artistes, une galerie, un bar. Jean-François Buisson s’y consacre à la sculpture de pièces monumentales et à la création de décors et mobiliers en métal. Au milieu, un authentique et impressionnant bunker allemand souterrain de la seconde guerre mondiale où, descendus par un escalier et un étroit couloir, nous avons écouté un beau montage de Tom Papacotsia: Mémoire sonore musicale et visuelle, faite de brèves citations de compositeurs, invités à Sigma: John Cage, Edgar Varèse, Iannis Xénakis, Cathy Barberian, Klaus Nomi, les Pink Floyd, Miles Davis, Oscar Peterson, Stockhausen, Duke Ellington, Colette Magny, Toto Bissainthe, Catherine Ribeiro, Jacky Craissac, et de quelques phrases du dramaturge bordelais Jean Vauthier (1910-1992).

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Et, non loin, dans l’église moderne Saint-Rémi où son curé Francis Ayliès invite des spectacles, on a d’abord pu voir en boucle,  de très émouvantes images noir et blanc de Sigma 67 : des jeunes, allongés, écoutent  un concert. Et ensuite, a été diffusée la célèbre Messe pour le temps présent de Pierre Henry (composition électro-acoustique) et Michel Colombier (écriture instrumentale). Une commande de Maurice Béjart pour la création d’un spectacle au festival d’Avignon 67, repris en 68. Neuf tableaux: Le Souffle, Le Corps, Le Monde, Mein Kampf, La Nuit, Le Silence,L’Attente. Le morceau le plus attendu était devenu culte et l’est encore: Psyché Rock avec cloches, flûtes, cuivres, guitare, basse, batterie mais aussi musique électronique et a été ensuite joué ans le monde entier… Inspiré par les chansons Wild Thing des Chip Taylor et Louie Louie de Richard Berry, compositeurs américains.

Soixante ans après, Messe pour le temps présent sonne toujours aussi juste. Ici, avec des chorégraphies à la fois très précises et sensuelles. Pour l’acte I,  celle de Sophie Dalès, directrice artistique et pédagogique du cursus contemporain de l’Académie Vanessa Feuillette à Bordeaux. Avec Elie Laurent, Maé-Lou Nantur, Milo Dossavi, Romane Sellas, Luison Thomas, Nina Garnung, Lina Toubti, Mélissa Dupuc et Elsa Sanchez,. L’acte II étant chorégraphié et dansé par le collectif Luila Danza Project. Avec, pour l’une et l’autre partie, de jeunes danseuses tout à fait  remarquables. Une soirée gratuite (il y avait une corbeille à la sortie pour les frais), simple et chaleureuse, suivie par deux cent personnes dont plein de jeunes gens, ravis de découvrir cette « messe » dont leurs grands-parent avaient dû leur parler! Vin chaud offert à la sortie…

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©x  le célèbre dôme. de R. Buckminsnter Fuller

Le vendredi, mais nous ne pouvions être là, à Caudéran aux Glacières de la banlieue, vernissage de l’exposition Le Futurisme en architecture, des années 60 aux année quatre-vingt, était présentée par le Groupe des Cinq. Une invitation à plonger dans l’architecture futuriste des années soixante et-soixante-dix quand Sigma émergeait. Et dans le même .
esprit de contre-culture, en y introduisant des notions telles que la sociologie, l’art, l’improvisation, la technologie ou le paysage.. Avec entre autres Osacr Niemeyer, Kisho Kurokawa, Ricahrd Buckminster Fuller, Yona Fredeman…Ce mouvement d’avant-garde, parce-qu’il est resté très théorique (peu de projets ont été réalisés) a permis de pousser les concepts à leur maximum e ta été une grande source d’inspiration pour les générations d’architectes qui se sont succédé depuis. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, vint  voir cette exposition.
Dans le même lieu, eurent lieu aussi des performances de Marilyn Duras et un carte blanche a été offerte à Bagheera Poulin, accompagnée par Emmanuel Ventura. Un jeune poète, Pierre-Nicolas Marquès lut Howl d’Allen Ginsberg, écrivain de la « beat generation »

Enfin le samedi soir, au café Zig Zag, cours de l’Argonne, furent fêtés au cours d’un Zigmarmite, cet anniversaire de Sigma avec soixante bougies sur un gâteau au chocolat et lectures, musiques et performances d’artiste bordelais.

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

Sigma, du nom de la lettre grecque Σ (S) comme semaine a été créé en 65 à Bordeaux -à l’époque, très bourgeoise et fermée à l’art contemporain- par Roger Lafosse avec l’aide de Jacques Chaban-Delmas, alors maire, enthousiaste devant ce projet. Elle avait lieu tous les ans en novembre. Il pleuvait donc souvent et les hôtels avaient beaucoup vécu. Un patron nous avait dit un jour: « Les Parisiens sont toujours pressés et s’ils veulent avoir un bain, ils peuvent quand même attendre dix minutes, que l’eau coule chaude! Message reçu! Et qu’importe, il y avait du bon vin, lui servi bien chaud dans les bistrots du vieux quartier de Meriadeck -hélas aujourd’hui détruit et remplacé par de laids immeubles en béton… Ce festival avait aussi parfois lieu au cours de l’année jusqu’en 96 dans le centre-ville. But : être le reflet de la création d’avant-garde en musique, danse, théâtre, chanson, cinéma, arts plastiques, architecture, design… en France, Europe mais aussi aux Etats-Unis. A fin de la décennie qui l’avait vue naître, Sigma avait acquis une réputation absolument internationale, avec, à la clé, quelques mini-scandales…

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©x Antigone par le Living Theater

Ce fut pour nous, jeune critique, un festival sans comparaison possible, même avec celui d’Avignon… Il y avait chez Roger Lafosse, une remarquable volonté affirmée de bousculer les codes établis, en théâtre comme en musique, et dans les autres arts.  Et nous en avons gardé plus de cinquante après, de grands souvenirs… Il faisait venir des compagnies, comme entre autres, des Etats-Unis comme le Living Theater dirigé par Judith Malina et Julian Beck aux revendications politiques très claires (voir ci-dessous) Meredith Monk, à la fois chanteuse, chorégraphe… Et à Sigma 7, en 71, arrivait Cockstrong du Playhouse of the Ridiculous de John Vaccaro que Jérôme Savary avait bien connu à New York et qui l’inspira.

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Peu de texte et des chansons assez crues, en slang (k’argot new yorkais, donc incompréhensible pour le public français.  Et, avec des images sexe surprenantes: une jeune et belle actrice, juste en gaine et bas noirs,  se masturbait sur un coin de table et, à la fin, un énorme phallus éjaculant sur le public, ravi à Bordeaux et à Bruxelles…Où des ligues morales, devant le succès au Théâtre 140 dirigé par l’excellent Jo Dekmine, intentèrent à John Vaccaro un procès pour pornographie auquel nous avions assisté. Après deux jours entiers, il fut symboliquement condamné.

 

Côté français, Farid Chopel avec Ged Marlon, le cirque Alligre devenu Zingaro, etc. Et aussi des bordelais: Guy Lenoir, Jacques Albert-Canque…Nous connaissions la plupart de ces artistes mais, à chaque fois, c’était un grand plaisir théâtral et ces créations surprenaient toujours un public, en général très jeune et enthousiaste. Le théâtre était  d’avant-garde avec, entre autres, La passion selon Sade, mise en scène de Sylvano Bussotti et le Living Theatre, dirigé par Julian Beck et Judith Malina, avec Antigone, d’après Sophocle et Brecht et leur célèbre Mysteries and small pieces, puis Frankenstein. Des spectacles dérangeants sur fond de guerres, génocides, tortures, famines. Julian Beck donnait la primeur de leurs spectacles à Roger Lafosse. En 68, le maire Jacques Chaban-Delmas, vu les les événements en mai à Bordeaux: occupation du Grand Théâtre, nuit de barricades… préféra annuler ce festival. Mais les Pink Floyd joueront à l’Alhambra en février 69. Et viendra en mai, le fameux Bread and Puppet Theatre, avec ses grandes marionnettes géantes et un nouveau merveilleux spectacle The Cry of the people for meat. (photo ci-dessous.)

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L’année suivante, l’Open Theatre new yorkais de Joe Chaikin créa Terminal qui se passait dans un hôpital avec partout, la maladie, l’agonie et la mort. Oratorio concentrationnaire de Jean-Philippe Guerlais, Irène Lambelet et Numa Sadoul qui présentent un spectacle sinistre avec cris, agonies, etc. et  énonciation  des tragédies du XX ème siècle: Verdun, Hiroshima, Auschwitz, Dachau, Treblinka, Mauthausen…
Les jeunes compagnies invitées ne faisaient généralement pas dans le comique!

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Sauf le Grand Magic Circus de Jérôme Savary qui fut un des piliers de Sigma, avec Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal-aimé de Tarzan et Les derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé: humour cinglant, burlesque permanent, belle filles presque nues, décors en toile peinte, gags faciles mais efficaces, mauvais goût revendiqué… Le Magic Circus connaîtra à Bordeaux le même immense grand succès qu’à Paris. Roger Lafosse faisait entièrement confiance à Jérôme Savary qui, nous avait-il dit, avait répondu à son appel en prétendant avoir quelque chose sur le feu. Bien entendu, il n’avait rien de précis mais passa deux jours à écrire le scénario d’un spectacle. Une autre époque… A Sigma 8, en 73, son Pierre de Coubertin est joué au Palais des sports à Bordeaux, un lieu qui, lui,  existe toujours. 

Après Sigma 5 (1969), le jeune Bordelais Guy Lenoir mit en scène Les Mamelles de Tirésias, puis l’année suivante L’Empereur de Chine, puis avec Yvon Blanloeil et GilbertTiberghien, 1983. Puis il créa spectacle itinérant en bus puis sur les bords de la Garonne, avec moules cuites sur un feu de bois et coup à boire… Deux ans plus tard, le Fénoménal Bazaar Illimited (F.B.I.) présenta aux entrepôts Lainé Monopolis de Guénolé Azerthiope et Roland Topor, avec scènes de tortures dans les commissariats, casernes et prisons avec cris, giclées de sang…. On put aussi voir La Mort de Bessie Smith d’Edward Albee, mise en scène de Jean-Marie Serreau, formidable découvreur…
En 75, le Living Theater revenait avec La Tour de l’argent où était dénoncé avec une virulence exceptionnelle, le capitalisme américain dans le monde… Le public étant assis tout autour d’un haute tour où évoluaient les acteurs, il y a cinquante ans et c’est pourtant encore si présent à notre mémoire. 

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Les Mirabelles, compagnie de travestis qu’avait invitée Jean Digne-un fidèle de Sigma- à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, présenta, en 77, Les Contes de la dame blanche, décors de Tardi!  avec ogres, vampires et…. travestis.  Roger Lafosse s’intéressait aussi aux solos: Farid Chopel créa Chopélia et, en 80, cette fois avec Ged Marlon, un merveilleux spectacle, Les Aviateurs. En 79, Jean-Paul Farré interprète Dieu de Pierre Henry et Le Farré sifflera trois fois. Et nous n’oublierons jamais Zouc avec L’Alboum de Zouc. de cette exceptionnelle artiste suisse…avec des sketches qui la révéleront et où elle interprétait des personnages en partie issus de ses observations en hôpital psychiatrique. Physiquement très diminuée à la suite d’une maladie nosocomiale, elle a maintenant soixante-quinze ans.
Sigma 11 en 81, le Cirque Aligre, avec cinq garçons genre punk dont Bartabas, montreur de chevaux et Branlotin, avalant une souris devant un public horrifié.. Puis, l’un d’eux enlevait une spectatrice (une complice?) qu’il dénudait et plaçait sur un cheval au petit galop… Trois ans plus tard, Bartabas créera  Zingaro avec chevaux et musique tzigane. Il sera toujours reconnaissant à Roger Lafosse de l’avoir soutenu.

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En 90, le Royal de Luxe joue place des Quinconces, sa merveilleuse Véritable histoire de France et, cinq ans plus tard devant la base sous-marine Peplum  avec deux pyramides, un sphinx parlant et crachant de la fumée, un piano lancé par une catapulte, devant quelques milliers de spectateurs. « On fait un théâtre populaire et on y tient, disait Jean-Luc Courcoult, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit. »
Plus tard, en 91 arrivera Metal clown de la compagnie Archaos qui retraçait avec des images symboliques, l’histoire de l’esclavage et l’invasion de l’Amérique du Sud par les conquistadores. Odeurs d’essence et de poudre. torches, clowns avec boucliers de tôle ondulée,  tronçonneuses, lance-flammes, motos en marche avec acrobates casqués, violoniste avec scie électrique sur le rock des Thunder Dogs Puis mais moins convaincant:  sur des praticables à roulettes, les acteurs espagnols de la Fura del Baus déchirent avec leurs dents  des viscères d’animaux, s’aspergent de sang. 
Roger Lafosse avait un sûr instinct et avec beaucoup de travail en amont, il  se trompait rarement…Il invita ainsi Jan Fabre alors très peu connu… Bref,  grâce à lui, à chaque édition de Sigma, le public bordelais mais pas que, découvrait tous ces artistes devenus souvent vedettes internationales ! Il y avait bien des esprits chagrins reprochant à Roger Lafosse telle ou telle programme moins réussi. Mais aucun festival en France, même celui d’Avignon, n’offrait une telle diversité et n’accueillait de si nombreux artistes étrangers.
Une piste cyclable sur les bords de la Garonne devrait bientôt recevoir le nom de Roger Lafosse, lui qui aimait tant le vélo… C’est la moindre des choses. Merci à Guy Lenoir et à toute cette équipe d’avoir su fait évoquer Sigma, une histoire exceptionnelle dans l’histoire du spectacle en France…

(A suivre)

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

 

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Vertiges, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Né de parents algériens, cet acteur, devenu aussi auteur et metteur en scène, est à la tête depuis maintenant quatre ans, du Théâtre des Quartiers d’Ivry. Il a vécu dans une cité près de l’usine de ciment où travaillait son père, puis est arrivé comme ailleurs, une vague de chômage. Ce spectacle a été créé en 2017 au Théâtre de la Colline et notre amie Christine Friedel en avait rendu compte dans ces colonnes.
Depuis, Nasser Djemaï a revu ce texte d’origine autobiographique et la mise en scène. C’est donc une re-création avec de nouvelles scènes. Il a aussi modifié lumières, son, costumes et distribution. Seuls, les interprètes: celle qui joue la Voisine ne parlant jamais et le Père, sont les mêmes; comme lui-même, interprétant Nadir, le fils aîné, presque toujours sur scène.
Le thème: le retour d’un personnage dans une famille avec ce que cela suppose de crises et douleurs. Un thème ancré depuis longtemps dans l’histoire de la littérature et du théâtre avec, à chaque fois, en filigrane une quête identitaire. Déjà dans
L’Odyssée avec Ulysse… Puis, dans Les Choéphores d’Eschyle avec Oreste retrouvant sa sœur Electre. Puis, au XX ème siècle avec Karl und Anna une nouvelle ( 1926) de Leonhard Frank où un soldat revient alors que sa femme vit avec un autre. Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh, Par-delà les villages de Peter Handke, Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, Retour à Reims de Didier Eribon, Le Retour au désert de Benard Marie-Koltès avec, cette fois, l’histoire d’une femme, Mathilde Serpenoise qui, après quinze ans, revoit son frère. Et l’an passé, Retours de Frédérik Brattberg, mise en scène de Simon Delétang.

© Quaisse

© Quaisse

Ici Nasser Djemaï nous invite dans l’appartement d’une famille qui habite un H.L.M. en banlieue d’une grande ville : le Père, ancien ouvrier émigré dans une cimenterie dont les poumons sont donc foutus, veut avant de mourir, revoir la maison qu’il fait construire au bled et les oliviers qu’il a lui-même plantés. Ses jeunes enfants: une fille encore au lycée et claquant du fric, et un fils au chômage seraient bien contents mais la mère, lucide, sait que ce voyage serait trop dur pour son mari et refuse et, de toute façon, leur vie est ici depuis longtemps, dit-elle, alors, à quoi bon? Elle s’occupe de la maison comme elle peut.. Elle a toujours été la bonne à tout faire: le ménage, les courses, les repas et la gestion parfois compliquée des rendez-vous médicaux et les nombreux médicaments pour son mari… Et surtout quand l’ascenseur est très souvent en panne!
Nadir, l’aîné, lui intégré dans la société française, dirige une entreprise et gagne très bien sa vie mais loin d’ici et il aide ses parents en payant le loyer. Il a deux belles petites filles qui connaissent à peine leurs grands-parents. En plein divorce, il téléphone très souvent à sa femme. Il a quitté cette banlieue sans regrets il y a déjà longtemps et ne s’y retrouve pas très bien. Venu voir sa famille, Nadir se sent étranger: le quartier s’est appauvri et il n’a pas grand chose en commun avec sa sœur et son frère, plus jeunes que lui. Quant au pays de sa famille, il est clair avec lui-même :« Ce n’est plus le mien.»Horrifié par le laisser-aller qui règne dans l’appartement, il va essayer reprendre la situation en main et mettre un peu d’ordre dans les nombreux papiers administratifs, ordonnances etc. de son père qui doit être hospitalisé. Ce qui provoque tensions et malentendus.

Comment ne pas être partagé? Les  beaux dialogues sonnent simple et juste, comme celui entre ce père qui sait qu’il va bientôt mourir et son fils, loin de ses racines. «D’abord, au-delà de la question de la construction identitaire avancée lors de la création en 2017, dit Nasser Djemaï, il s’agit surtout d’une histoire de transfuge de classe sociale et de ses conséquences (…) Vertiges nous entraîne dans les entrailles de Nadir, condamné au statut d’éternel étranger à sa propre famille. Comme une dette, une trahison qui ne seront jamais soldées, il doit vivre avec cette part de lui-même à jamais amputé des siens. »
Même s’il aurait pu éviter de les affubler de micros H.F. , hélas comme partout, Nasser Djemaï dirige bien ses acteurs, tous crédibles:
Yassim Aït Abdelmalek, Martine Harmel, Farida Ouchani, Zaïna Yalioua. Mention spéciale à Lounès Tazaïrt au jeu sobre et précis, tout à fait remarquable dans le rôle du vieux Père). Et Nasser Djemaï lui-même (en alternance avec Anthony Audoux) est très juste dans le rôle du Fils aîné. Chiara Galliano, au violoncelle, apporte une belle respiration à ce texte.
Côté mise en scène, cela va nettement moins bien et tout se passe comme si Nasser Djemaï hésitait constamment entre réalisme-pas loin d’un théâtre documentaire- et onirisme. Pourquoi ces immenses projections d’images-vidéo (signées
Claire Roygnan) de H.L.M.? le texte n’a pas besoin d’être ainsi surligné (une mode actuelle !) et quand Nadir se met à délirer, les feuilles des dossiers de la famille volent partout, les meubles du salon-cuisine-salle à manger basculent en arrière et la Voisine muette en ouvre toutes les portes… qu’elle refermera ensuite. Puis les meubles retrouveront leur position initiale. Ouf!
Et pourquoi,comme à peu près chaque soir en ce moment, au théâtre, une giclée bien épaisse de fumigènes? Le texte mérite beaucoup mieux que cela… Il y avait indiqué à l’accueil « Présence d’encens » (????). Nasser Djemaï a-t-il voulu donner un climat encore plus fantastique à sa pièce? Mais c’est raté et côté réalisme avec ces images de barre d’immeubles et côté onirique avec ces fumigènes, cela reste bien conventionnel et  peu efficace ! Mais il y a à l’extrême fin, un moment très émouvant  où s
a femme et ses enfants lavent selon le rite musulman, très dignement, dans un absolu silence et avec une grande tendresse, le corps du vieil homme qui vient de mourir. Et ils l’enveloppent dans un linceul d’un blanc immaculé… Bilan: un texte  solide, bien interprété mais une mise en scène approximative. Dommage…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 novembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :  01 43 90 11 11.

Les 11 et 12 décembre, Comédie de Colmar-Centre Dramatique National  Grand Est-Alsace (Haut-Rhin).

Les 9 et 10 janvier, Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (Seine-Maritime).

Du 4 au 6 février, Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (Haute-Vienne).

Les 12 et 13 février,  Le Préau- Centre Dramatique National de Normandie, Vire (Calvados) .

Les 20 et 21 mars, Maison des arts de Créteil (Val-de-Marne).

Le 24 mars,Théâtre de Nîmes-Scène conventionnée (Gard).

Le 27 mars, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, Sète (Hérault ).

Les 8 et 9 avril, Théâtre de Lorient- Centre Dramatique National de Bretagne (Morbihan).

 

Festival FOCUS #11 à Théâtre Ouvert Chroniques maritales, une traversée de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, collage et direction de François Berreur

Festival FOCUS #11 à Théâtre Ouvert

Chroniques maritales, une traversée de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, collage et direction de François Berreur

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Cet auteur et metteur en scène (1957-1995) a dirigé la compagnie La Roulotte, fondée en 81 avec François Berreur, Mireille Herbstmeyer et Pascale Vurpillot. Il avait dix-neuf ans quand il envoya
Les Vacances à Lucien Attoun, créateur, avec sa femme Micheline, de Théâtre Ouvert, alors installé au bout d’un bel impasse avec des jardins ! Derrière le Moulin Rouge, à Paris et où habita entre autres, Boris Vian…
Puis en 92, il a créé à Besançon avec François Berreur, les éditions Les Solitaires Intempestifs et qui a réalisé ici un habile montage d’extraits de douze textes connus mais certains sont restés un peu dans l’ombre.

C’est un plaisir rare d’entendr
e ces extraits d’œuvres avec des interprètes exemplaires: Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre. Une image nous hante toujours: devant la porte de l’Ecole de Chaillot, Jean-Luc Lagarce était venu nous apporter pour un article à paraître, une photo de La Cantatrice Chauve qu’il avait mise en scène. Déjà très malade du sida, amaigri, il avait pourtant un merveilleux sourire. Mais il était pressé et nous n’avons pas eu le temps de boire un café ensemble. Il est mort peu de temps après. C’était déjà il y a trente ans… Il en aurait maintenant soixante-huit.

François Berreur a proposé à Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre de faire «une lecture-performance d’extraits de son œuvre. Comme un couple plus très jeune qui traverse une vie entière vouée au théâtre. Ils ont joué les pièces de Jean-Luc Lagarce des centaines de fois en France et dans le monde. »
Des pièces lues, voire mises en espace ou publiées. Mais seulement, quatre seront montés par d’autres metteurs en scène que lui. Elles étaient donc loin de toucher le grand public, alors qu’il est maintenant devenu un classique du XX ème siècle. Il réalisera une quarantaine de mises en scène de ses pièces et celles d’auteurs contemporains ou classiques. Ses textes traduits en vingt-cinq langues et joués dans de nombreux pays… 
Juste la fin du monde est entré au répertoire de la Comédie-Française en 2008 et Derniers remords avant l’oubli ,a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres modernes, de lettres classiques et de grammaire 2012. Et Juste la fin du monde, aux programme du bac, en français des années 21à  24…

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© x François Berreur, Hervé Pierre et Mireille Herbstmeyer

Présentations: à seize ans, Mireille Herbstmeyer commence à travailler avec Jean-Luc Lagarce à Besançon et joua ensuite dans vingt-quatre de ses mises en scène… Mais aussi ensuite beaucoup avec Olivier Py et, au cinéma, maintenant plus connue du grand public, elle interprète en 2019 Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, réalisé par Nicolas Picard-Dreyfuss et la Sorcière dans Marianne, une série Netflix de Samuel Bodin.

Hervé Pierre a vingt ans quand il rencontr Jean-Luc lors d’un stage. Ensuite; il a joué un peu partout à la Comédie-Française : Shakespeare, Marlowe, Musset, Strindberg, Brecht, Goldoni, Labiche, Feydeau, Tchekhov, Pirandello, Claudel… ! Et, côté auteurs contemporains: Jean-Luc Lagarce, bien sûr et de nombreuses fois dont Les Solitaires Intempestifs, une pièce au beau titre issu de Par les Villages de Peter Handke. Mais aussi : Pascal Rambert, Rémi de Vos, Jean-Claude Grumberg. Et il a mis en scène des textes comme Le Gardeur de troupeaux et Caeiro de Fernando de Pessoa..

Sur le plateau noir, juste une table pas très haute avec une chaise en bois pour lui, en costume noir. Et un tabouret haut pour elle, en strict tailleur, aussi noir. Elle commence par lire des extraits des Règles du savoir-vivre dans la société moderne, une adaptation caricaturale du manuel de la Baronne Staffe (1843-1911) où Jean-Luc Lagarce explique avec un humour cinglant, comment naître et comment, selon l’âge de la future épouse, procéder au mariage selon des règles strictes ne souffrant aucune exception. Et,aussi, comment mourir…
Ce monologue avait été créé par 
Mireille Herbstmeyer, mise en scène par Jean-Luc Lagarce. Ici, Hervé Pierre lui, commente ou intervient brièvement. Diction ciselée et gestuelle impeccable de ces grands interprètes. Suivront des extraits de textes, connus ou moins connus, comme Ici ou ailleurs, Histoire d’amour (premier chapitre), Noce, Music-hall, Vagues souvenirs de l’année de la peste, et le devenu célèbre Derniers remords avant l’oubli, avec ses conflits familiaux et son absence de vrais dialogues entre parents et enfants. Mais aussi Nous, les héros, Juste la fin du monde, Le Pays lointain, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Et à nouveau, pour conclure, Histoire d’amour (derniers chapitres) sous une boule à facettes, avec une musiquette populaire.

Une soirée simple où règne la parole quotidienne avec des textes où on retrouve les figures de style chers au dramaturge :
utilisation fréquentes de l’imparfait, répétition du même mot au début de chaque phrase (si sont chère aux politiques), allitérations, reprise de ce qu’on vient de dire sous une autre forme mais avec force détails, comme certains artisans qui viennent faire un devis…
Au commencement comme le dit la Femme: « Ce qu’il veut faire… je ne me pose plus de question‚ c’est ce que je crois comprendre‚ il est préférable que je ne pose plus de question… je dois saisir les mots‚ les phrases‚ les idées aussi‚ sans l’interroger… je ne demande pas qu’il confirme ce que je crois‚ il n’en a pas envie… Ce qu’il veut faire‚ c’est raconter l’histoire de deux hommes et d’une femme… Ce qu’il veut faire‚ ce qu’il veut écrire‚ c’est son métier… ce qu’il veut faire‚ c’est raconter naïvement… c’est une histoire naïve aussi… c’est raconter naïvement l’histoire de ces deux hommes et de cette femme. (…) En ce jour… en cette journée… importante journée… L’Événement qui nous réunit tous… En cette importante journée‚ cet événement nous réunissant tous… ce superbe événement nous réunissant tous… En ce moment essentiel de notre vie… de nos vies… de vos vies‚ surtout… En ce moment essentiel pour chacun d’entre nous… Moi… quant à moi… je voudrais… Combien je voudrais‚ oui‚ ô combien‚ je ne saurais le dire !… je voudrais… c’est là le but essentiel… unique… le but unique… c’est là le but essentiel et unique de mon intervention… »  Ici, Jean-Luc Lagarce rejoint les fabuleuses tirades de Molière, ou plus récemment d’Eugène Labiche

Avec souvent, en filigrane, non-dits, hésitations, grands silences et Hervé Pierre sait magistralement y faire quand, assis à son bureau, il regarde Mireille Herbstmeyer, avant de l’interrompre d’un geste léger. La parole en elle-même est un outil théâtral chez  Jean-Luc Lagarce, comme chez Eugène Ionesco… Et cela donne envie de relire et de voir ses pièces. Merci à François Berreur, Mireille Herbstmeyer et Hervé Pierre pour cette lecture-promenade théâtrale de haute volée.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 25 novembre à Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris ( XX ème). T. : 01 42 55 55 50.

 L’œuvre de Jean-Luc Lagarce est éditée aux Solitaires Intempestifs,1 rue Gay-Lussac, Besançon (Doubs). T. : 03 81 81 00 22

 

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