La Brèche de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier, mise en scène de Tommy Milliot

 

Festival d’Avignon

La Brèche de Naomi Wallace, traduction de Dominique Hollier, mise en scène de Tommy Milliot

 Après Au Pont de Pope Lick, puis à la Comédie-Française, Une Puce (épargnez-la)  (voir Le Théâtre du Blog), on retrouve avec plaisir le monde et l’écriture tendue et réaliste de l’autrice américaine qui nous transporte en 1977 dans l’entresol d’une quelconque maison de banlieue.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Frayne et Hoke, lycéens, rendent visite à Jade (dix-sept ans), une jeune fille au caractère affirmé et à son frère, Acton, gringalet de quatorze ans, orphelins d’un père mort dans un accident de travail et qui entretiennent une relation fusionnelle avec leur mère. Les deux garçons, plus costauds qu’Acton, s’engagent à protéger leur camarade de classe, brillant à l’école mais victime de harcèlement. Pour cela les trois adolescents établissent un pacte qui se retournera contre la sœur et son petit frère, comme on l’apprend quatorze ans plus tard… Frayne, Hoke et Jade se revoient à l’occasion de l’incinération d’Acton qui s’est suicidé en se jetant d’un pont. Un jeu qu’il pratiquait souvent pour rire avec sa sœur, afin d’exorciser la mort du père tombé d’un échafaudage.

 La pièce qui se déroule sur deux époques, sera interprétée alternativement par quatre jeunes acteurs et trois autres plus matures. Avec des allers et retours temporels : le drame ainsi suspendu se révèle au fur et à mesure et on en voit mieux les tenants et aboutissants. On mesure aussi les  comportements d’adolescents irresponsables… Le titre anglais: The Mc Alpine Spillway ( Le Déversoir de Mc Alpine)  fait allusion au trop plein d’un barrage et renvoie au bouillonnement intérieur qui mènera Frayne et Hoke, bridés par une éducation bien pensante, à commettre l’irréparable. Naomi Wallace dénonce au passage un société inégalitaire, via la différence de classe entre Jade et Acton, et Hoke, le fils du patron d’une firme pharmaceutique … Ici, cette industrie en prend  pour son grade et ce qui explique peut-être pourquoi la pièce n’est pas été montée aux Etats-Unis à ce jour…

 Tommy Milliot, grâce à une bonne direction d’acteurs, a su donner à l’œuvre toute sa profondeur et a évité de glisser vers le psychologique. On retrouve le style minimaliste de son premier spectacle, Lotissement de Frédéric Vossier, prix du festival Impatience 2016. Pour aller à l’essence du texte et mettre en valeur les conflits, il a  imaginé une scénographie dépouillée : une dalle en béton figure le sous-sol de la maison, champ de bataille pour affrontements entre personnages. Faiblement éclairé par des rampes fluo, l’espace souvent obscur, permet de passer d’une époque à l’autre ou de les superposer, en faisant coexister les gens d’hier et ceux d’aujourd’hui.

 Les glissements temporels sont indiqués par l’alternance des acteurs, les chansons et le style des costumes. Ce «quelque part», une petite ville «possiblement du Kentucky» d’où est originaire Naomi Wallace, devient alors n’importe quelle cité de banlieue.  Dans ce drame où l’autrice ne prétend pas se faire l’étendard d’une cause, on peut lire bien des histoires qui défrayent la chronique des faits divers et l’affaire Weinstein est passée par là. Tommy Milliot, avec sa compagnie marseillaise Man Haast créée en 2014, souhaite mettre en scène des pièces d’auteurs vivants. Il a  raison: ils sont nombreux à porter un regard aigu sur le monde, comme Naomi Wallace dont il a su mettre en scène cette pièce avec subtilité. En janvier 2020, il réalisera Massacre de l’autrice catalane Llïusa Cunillé à la Comédie-Française.

 Mireille Davidovici

Le spectacle a  été joué du 17 au 23 juillet, au gymnase du lycée Mistral, boulevard Raspail, Avignon.

 

 


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Festival de Mulhouse La Belle escorte,un rituel collectif de la Folie Kilomètre, en cours de création

Festival de Mulhouse

La Belle escorte, un rituel collectif de la Folie Kilomètre, en cours de création

AEFDC492-6905-47A0-B57F-BFDFC433DC0ABasé à Marseille, ce collectif de création en espace public fondé en 2011, regroupe une quinzaine d’artistes du spectacle, des arts plastiques et des aménageurs du territoire. Il se propose de faire dialoguer les espaces avec un regard sensible sur nos environnements et ses interventions en milieu urbain sont des expériences à vivre, plus que des représentations…

Armés de gonfalons, étendards, banderoles et d’un dragon, nous sommes plusieurs centaines à parcourir les rues de Mulhouse sur plusieurs kilomètres, pendant plus de trois heures. Curieusement, nous ne croisons personne, la ville semble déserte et bien peu de fenêtres s’ouvrent pour regarder notre  longue cohorte hérissée de pancartes. La  création visuelle est signée Formes Vives.

Quatre étapes à franchir : 1- « Affluez » 2- » Débordez pour réveiller le squelette endormi : vous participez à l’énergie déployée en tournant sur vous mêmes, profitez de ce nouveau paysage transformé en travelling à 360°. » 3- « Nous sommes dans l’œil du cyclone : appelés par l’espace scintillant, vous initiez le grand tourbillon qui emporte tout sur son passage. En faire le tour puis y rentrer, afin que cet espace se remplisse de la foule. » 4- « Nous sommes arrivés : « Habitez les horizons du paysage qui s’assemblent. Placez votre effigie à un emplacement correspondant à votre couleur de référence. »

Nous sommes arrivés devant un étrange Opus avec de nombreux stands où des artistes de rue Marion Bottaro, Marie-Yvonne Capdeville, Madeleine Carroyée, Létitia Delots, Guillaume Dufleid, Alice Faravel, Jérémie Garniaux, Claire Malvot, Arnaud Poupin, Julien Rodriguez et Elsa Vanzande, débitent leur boniment. Cette intervention de l’équipe de Mulhouse viendra se mêler à d’autres  l’an prochain lors d’un prochain festival.

Edith Rappoport

La Folie Kilomètre, 14 boulevard Guigues, 13015 Marseille. T. : 09 54 89 34 74

 

Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 En écho à son spectacle Alice versus Lewis, l’artiste réalise une plongée étonnante dans l’œuvre de Lewis Carroll, qu’elle met en résonance avec son propre imaginaire. Elle nous entraîne de l’autre côté du miroir, dans un monde enfantin, saturé d’animaux empaillés et de jouets défraîchis… L’univers de son frère Georges qui a rejoint le pays des merveilles d’Alice en se retirant hors du monde à sept ans et demi pour s’enfermer en lui-même…

  « C’est, dit Macha Makeïeff,  pour la petite Alice Liddell que Charles Dodgson, dit Lewis Carroll, invente Alice au pays des merveilles. Il y a des êtres qui portent en eux une petite fille, il était de ceux-là. Mon frère Georges aussi. J’ai imaginé Trouble Fête à partir du Journal de Lewis Carroll et des cahiers de Georges, de fragments de mon enfance, des souvenirs de rituels que nous partagions dans une maison trop grande. » 

 Un étrange bestiaire hante les couloirs et les salons de la Maison Jean Vilar, reflété dans des miroirs, au cœur d’un concert de sons distendus (la voix de l’artiste, des feulements, des pépiements …) Le moindre recoin est habité par un amoncellement de poupées désarticulées dans des vitrines ou par un bric-à-brac d’objets obsolètes, dénichés ça et là. Et les murs sont tapissés de déguisements de garçonnet. Une colonie d’oiseaux se perche, de toutes les espèces, de nuit, de jour, exotiques, de bon ou de mauvais augure. Des cages vides s’entassent sous le perchoir d’un perroquet ; une niche attend un chien assis qui n’entrera jamais, immobile pour l’éternité ;  un lion trône sans gêne sur un grand lit carré; une autruche hautaine jouxte un lapin blanc … Ces bêtes sauvages de tous poils et plumes, mortes mais comme animées d’une présence disparue, semblent s’adresser à nous : «J’ai dessiné un genre de fiction immobile. » (…)  «Quelque chose me hante à coup sûr, que je voudrais partager »,  dit Macha Makeieff.

 On y lit l’absence de ce frère, passé dans un autre royaume avec son monarque et ses sujets… La mort est ici déjouée, avec ces petits squelettes ornés de bijoux de pacotille et on pénètre par effraction dans une sorte de cérémonial magique. Dans ce jeu de piste, on retrouve de petites phrases de Lewis Carroll : «J’ai toujours pensé que les enfants étaient des monstres fabuleux, dit la Licorne à Alice. » «Les adultes sont des bêtes dangereuses. »Avec ce Trouble fête, Macha Makeieff propose un parcours initiatique, à la fois ludique et sensible, dont on ressort fasciné et inquiet. Au détour d’une pièce, on rencontre les collections d’objets d’Agnès Varda et l’on retrouve la voix d’éternelle petite fille amusée de la cinéaste…  La metteuse en scène nous dévoile ici ses talents d’artiste avec cette proposition poétique et touchante qu’on espère voir se renouveler ailleurs.

 Mireille Davidovici

  Maison Jean Vilar, rue de Mons, Avignon (Vaucluse), du 5 au 23 juillet de 11 h à 20 h.

 

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

 Tout le monde connaît le destin tourmenté de ce metteur en scène russe de cinquante ans, homosexuel, enfant chéri du théâtre moscovite. Reconnu pour ses créations au Théâtre du Bolchoï, il est aussi le directeur artistique iconoclaste et hors-cadre du Gogol Center à Moscou, un établissement d’État construit à son image. Dernièrement, il a monté Un héros de notre temps (voir Le Théâtre du Blog) et  Noureev. Son film Leto a été présenté l’année dernière avec succès à Cannes. Ce chouchou de la scène internationale a déjà été accueilli deux fois au festival d’Avignon, (voir Le Théâtre du Blog). Accusé de malversation financière, d’abord emprisonné puis assigné à résidence il est, depuis 28 avril, de nouveau libre de retravailler dans son théâtre mais n’a pas le droit de sortir de la ville ni de Russie.

 C’est une coproduction du festival d’Avignon, du Gogol Center et de l’organisme privé Mart Foundation.  À ce titre, elle ne fera pas partie du répertoire du Gogol Center. Kirill Serebrenikov a débuté avec sa troupe les répétitions à Moscou et les a poursuivies à Avignon, mais seulement par vidéos et messages audio. Ses artistes lui envoient une captation quotidienne de la représentation. La pièce fait revivre le jeune poète et photographe chinois Reng Hang, au destin brisé, connu pour ses nus réalisés en ville ou dans la nature.  Inquiété par la censure, il s’est suicidé quarante-huit heures avant de rencontrer Kirill Serebrennikov pour ce projet. Cette création très attendue renvoie aussi au manque de liberté dont souffre aujourd’hui le metteur en scène russe.

Chaque soir, une photo différente de l’artiste chinois est affichée au lointain. La pièce s’ouvre sur un dialogue entre Kirill qui se qualifie de fugitif, et son ombre (jouée par un acteur tout de noir vêtu). «Si tu es enfermé dans une caverne ou une cellule, dit-il, tu ne vois que le mur du fond, de la lueur extérieure, tu ne vois que ta propre ombre. »  On frappe à la porte : «Ouvre la porte, crétin, dit l’ombre. C’est le F.S.B. »  Entouré et scruté par plusieurs hommes et femmes en noir, il pense que l’ «on n’a jamais étudié mon corps d’aussi près. »Tout est dit clairement, d’emblée.

Puis le personnage Kirill va rencontrer le personnage Reng Hang. Durant le temps du spectacle, les photos du Chinois vont renaître, reproduites sur scène par des modèles vivants, nus. Selon Evgeny Kulagin, un des chorégraphes : «On n’a pas copié les photos, c’est notre inspiration, on avait le même langage, le langage du corps. » Kirill Serebrennikov nous transporte aussi dans  l’underground berlinois aux plaisirs interdits de: «A chaque fois que je fais une bêtise, je sens que la vie est meilleure. »

Théâtre, danse, chant se mêlent ici sur la musique d’Ilya Demutsky, jouée en direct. On ne retrouve pas le travail inventif du metteur en scène mais les conditions de création peuvent expliquer cela. Le spectacle révèle les angoisses et les douleurs du metteur en scène privé de liberté et sa frustration de n’avoir pas croisé le poète chinois : «L’oiseau peut-il voler et soudain mourir. » «Vos «posts» et vos «chats» sont aussitôt lus et classés dans des dossiers», dit-il. Il nous transmet, en une heure quarante-cinq, un message de liberté comme en témoigne, aux saluts, toute son équipe qui porte le T-shirt avec mention : Free Kirill.

Jean Couturier

L’Autre scène du Grand Avignon, Vedène (Vaucluse), jusqu’au 23 juillet à 15 h.  

Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

©Carole Parodi

©Carole Parodi

 

Festival d’Avignon

 Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

Avignon nous aura permis de découvrir le travail de ce metteur en scène genevois avec un spectacle pour enfants d’une grande finesse, L’Oiseau migrateur. Toute aussi délicate, cette pièce tirée de Laterna Magica du cinéaste suédois nous a séduits. « Ce spectacle est une réinvention pour le plateau, de la fausse autobiographie d’Ingmar Bergman, dit Dorian Rossel. Entre mémoires et exutoire, il se raconte.»

 Devant un écran fortement éclairé, évoquant une lanterne magique et qui se démultipliera en d’autres surfaces blanches, Fabien Coquil incarne le réalisateur et il évoque son enfance, ses frère et sœur, un père pasteur strict, une mère soumise à sa férule. Aucun extrait de l’œuvre du grand maître ne sera montré, comme on pourrait s’y attendre, mais ceux qui connaissent ses films les projettent de mémoire sur l’espace vide et immaculé, agrémenté à cour et à jardin par des feuillages et de grands lys.

 Les personnages dont il parle passent comme des fantômes derrière une mousseline tendue au milieu de la scène. Ils prennent parfois la parole mais l’essentiel du récit revient à cet acteur au physique d’éternel adolescent, en empathie réelle avec son texte. Formé à l’école de la Comédie de Saint-Etienne, il sait relayer une émotion sans pathos, entre humour et désenchantement.

Laterna magica est une confession hors de toute chronologie, les seules dates marquantes étant les deuils : mort de Mère, puis de Père, départ d’une amoureuse… Bergman revient à son enfance pour dire la sévérité de son éducation, la peur et la culpabilité inculquées par une religion obsédée par le péché. Il décrit la sécheresse affective et les sévices physiques infligés par celui qu’il ne nommait que Père :  «On vous enfermait, pour un temps plus ou moins long, dans une penderie bien particulière. J’étais complètement terrorisé. » (…) «Cette forme de punition ne m’effraya plus quand découvris une solution: cacher dans un coin, une lampe de poche. Lorsqu’on m’enfermait, je cherchais ma lampe dans sa cachette et je dirigeais son faisceau de lumière contre le mur en imaginant que j’étais au cinéma. » Son frère, lui, a fini paralysé et sa sœur s’est « effacée ». Sa mère a caché toute sa vie son chagrin, qu’elle avait couché dans un carnet secret découvert dans un coffre de la banque après son décès…

 Le cinéma et le théâtre ont sauvé le petit Ingmar… Ici, on explore en quoi cette créativité lui a permis de respirer, de s’échapper. «Je veux montrer dans ce spectacle, dit Dorian Rossel, les entrailles d’un homme dans toutes ses contradictions et sa complexité. » Il y parvient en une heure vingt. Et c’est magique. Laterna Magica, créé en avril au Théâtre Forum Meyrin en Suisse, est sans doute promis à un bel avenir.

Mireille Davidovici

11 Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail Avignon. T. :  04 90 89 82 63, jusqu’au 23 juillet à 10 heures 30.

 

En ce temps-là l’amour, de Gilles Ségal, lecture dirigée par Jacques Connort

Festival d’Avignon: suite 

En ce temps-là l’amour, de Gilles Ségal, lecture dirigée par Jacques Connor

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Festival d’Avignon: suite 

En ce temps-là l’amour, de Gilles Ségal, lecture dirigée par Jacques Connort

 Proposer dans la programmation du Off, plusieurs mises en scène ou formes d’une même œuvre : lecture, chorégraphie… est un des atouts du festival d’Avignon, à la renommée mondiale. Un phénomène assez fréquent dans ce festival, notamment pour les pièces antiques ou/et classiques et qui a tendance à se développer pour le théâtre contemporain.

Comme cette pièce en partie autobiographique qui a donné lieu à plusieurs créations, dont celle Au Coin de la Lune,  (voir Le Théâtre du Blog). Un texte dramatique sur le temps, la mémoire, l’innommable, l’amour, au cœur de l’Histoire et de l’intime : Z. vient d’être grand-père. Emu et face au temps qui passe, il se décide de transmettre à son fils un souvenir gravé à jamais dans sa mémoire : sa rencontre avec un père et son jeune garçon dans un train. Le temps du trajet, ce père va profiter de chaque instant pour transmettre à son fils l’essentiel de ce qui aurait pu faire de lui un homme…  

Jacques Connort sur les conseils de Gérard Desarthe avec qui il a travaillé à plusieurs reprises (Les Estivants, Home…), découvre ce livre. Comme il l’exprime si bien, il est troublé par ce récit et lui vient cette réflexion: « Devant la menace de l’effacement de la mémoire et de l’Histoire, une menace sans vrai visage devenue plus précise et d’autant plus forte qu’elle semble se développer et se banaliser. » (…) « Il faut agir. »

Pour le metteur en scène, cela ne fait aucun doute. Ce témoignage et drame autofictionnel de l’horreur et de la barbarie du XX ème siècle en Europe, possède aussi à ses yeux, une dimension théâtrale hors du commun. La forme dramaturgique de l’écriture et la construction du texte qui a été ici adapté, mettent en œuvre une tension singulière. Et la répartition de la parole de chacun des personnages tenue par un seul narrateur: le grand-père, y contribue sensiblement : «Il ne termina pas sa phrase. L’enfant s’endormait déjà, et murmurait dans son demi-sommeil « Maman…mam… »  Alors l’homme lui demande : « Sais-tu pourquoi le Roi et la Reine d’Angleterre n’ont pas le droit de voyager ensemble ? … Non ?… c’est pourtant simple. Pour éviter le risque qu’ils disparaissent tous les deux dans un même accident ! »

Pour Jacques Connort, parallèlement à la fable stricto sensu la pièce, au caractère prémonitoire, pose la question face à l’évolution à travers le monde, de la barbarie à visage moderne, de l’humanité. Pièce romantique et politique où se lie l’intime et l’universel, la mémoire de l’Histoire et l’avenir pour un monde plus bienveillant. Dans cet axe esthétique et éthique, Jacques Connort entend la pièce et veut la mettre en scène. Et il a délibérément souhaité l’explorer par étape, en commençant par une lecture-mise en espace.

Metteur en scène de La Rose Jaune d’Isabelle Bournat créée à La Condition des Soies, à Avignon en 2014, il pensa aussitôt à Nathan Willcocks qui jouait dans cette pièce.  On a pu apprécier cet acteur trilingue au théâtre, dans une trentaine de pièces au Royaume-Uni et en France, à la télévision en Espagne, en France …mais aussi au cinéma dans Lost in London (2017)  de Woody Harrelson aux Etats-Unis et dans  Dernier amour (2019) de Benoît Jacquot, aux côtés de Vincent Lindon. Heureuses retrouvailles pour eux ! Dès lors, point d’hésitation pour le metteur en scène, lorsqu’on lui propose pour ce passage de la pièce, le Théâtre de l’Étincelle à Avignon. Lieu calme et plein de charme, déjà familier en ce festival 2019 pour le directeur de la lecture, avec sa mise en scène  de Marie Stuart d’après Stéphane Zweig.

Cette pratique de la lecture-mise en espace est de plus en plus  appréciée et a tendance à devenir un genre esthétique à part entière. Elle n’autorise aucun dérapage: tout se voit et tout s’entend, encore davantage que dans un spectacle!  C’est aussi une passionnante mise à l’épreuve, souvent riche d’informations pour le metteur en scène  qui veut monter une pièce. Révéler la richesse théâtrale d’une écriture contemporaine avec pour seul bagage: une voix/un corps, est une expérience à fleur de peau. Un peu à l’image du funambule, seul sur son fil, acrobate de lumière. Tous avec lui, retiennent leur souffle…

Nathan Willcocks dans le rôle du grand-père-narrateur, est incroyable de vérité et d’émotion avec rien sinon le texte et il brillamment honoré ce premier rendez-vous avec le public. La poésie et l’effroi, le merveilleux aussi, envahissent le public qui reste sans voix… Première phase réussie ! Avec  cette lecture, une mise en tension de la pièce, forte et exaltante. Le travail de Jacques Connort et sa direction du jeu, permettent aux spectateurs de se sentir inclus dans cette autofiction et le quatrième  mur s’est effacé.

En collaboration avec Nathan Willcocks, la démarche de Jacques Connort, une étape dans le processus de création, pourrait constituer une sorte de prologue en regard de la future mise en scène, déjà en route. Le texte sera joué en français, mais aussi en anglais, et en espagnol avec le même comédien qui parle parfaitement les trois langues. Magnifique possibilité et ouverture : le sujet est brûlant pour l’avenir de l’Europe et du monde ! Beau et bouleversant moment, d’une grande intensité théâtrale… La lecture de cette pièce nous a fait envie de découvrir son aboutissement !

Elisabeth Naud

La mise en espace de la lecture a eu lieu le 15 et le 16 juillet au Théâtre de L’Étincelle, 14 place des Études, Avignon T.  : 04 90 85 43 91.
Le texte est publié chez Lansman éditeur.

Autobiography, chorégraphie de Wayne McGregor

Festival d’Avignon

Autobiography, chorégraphie de Wayne McGregor

© Andrej Upanski

© Andrej Upanski

Résident permanent au Sadler’s Wells de Londres, où il travaille avec le Royal Ballet depuis 2006, il est le chorégraphe contemporain le plus connu en Grande Bretagne. Et honoré du titre de Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique pour services rendus à la danse. Son style, très physique lui permet de créer une œuvre très esthétique mais un peu froide sur le plan émotionnel. Il cultive avec la science un lien étroit, en particulier pour cette pièce, créée en 2017 et composée de vingt-trois séquences issues de son patrimoine génétique : les vingt-trois  paires de chromosomes qui constituent la marque d’un individu. Nous découvrions donc autant d’éléments intimes de sa vie.

D’un soir à l’autre, les séquences se combinent, donnant lieu à un spectacle à géométrie variable. Transformer son ADN en chorégraphie est un challenge  pour les  dix interprètes, puisque la configuration de cette pièce se réinvente à chaque représentation, donc unique… Les danseurs, d’une qualité exceptionnelle, ont des mouvements rapides. Aitor Throup a conçu des costumes souples et fluides  qui font penser à ceux du couturier Yohji Yamamoto. Les lumières de Lucy Carter sont intenses, précises comme des rayons laser et forment, avec la fumée qui navigue de jardin à cour, un bel écrin. Elles concourent avec la musique électronique new age de Jerrilynn Patton dit Jlin,  à l’écriture nerveuse de Wayne McGregor.

Une scénographie mouvante s’adapte aux différents tableaux présentés: des cintres, pend une structure métallique constituée d’une succession de pyramides inversées, « version triangulaire de l’A.D .N. » selon le chorégraphe ; de hauteur inégale, elles obligent parfois les danseurs à se mouvoir au ras du sol. «Nous voulions être très rigoureux et disciplinés, comme  l’est l’A.D.N., dit Wayne McGregor. Nous avons construit un dispositif de lumières qui puisse bouger à l’intérieur d’un système fixe et souhaitons travailler à l’intérieur de ce cadre mais ne pas aller au-delà». Le public de cette première a assisté à un vrai ballet du XXI ème siècle …

Jean Couturier

Gymnase du lycée Saint-Joseph, rue des Teinturiers, Avignon, à 22h, jusqu‘au 23 juillet

 

Mauerspringer (« Sauteurs de murs ») à Bilbao

Mauerspringer ( « Sauteurs de murs ») à Bilbao 

E2B3C580-9DE7-4402-878F-DD5BBC02D9F7Cette opération est soutenue par l’Union européenne, dans le cadre de son appel à projets Creative Europe-Culture Sub-programme (2014-2020). Plusieurs milliers d’initiatives en faveur des demandeurs d’asile ont lieu  partout à travers le monde mais personne n’est capable de les recenser et la Presse, en général, préfère  évoquer la  construction de murs, plutôt que ce généreux élan.Les artistes participent un peu partout à un gigantesque élan de solidarité. Partout aussi sont ainsi créés des spectacles pour tenter de réveiller les consciences, comme parfois -mais pas suffisamment- la Presse le fait. Dans dix ans, dans vingt ans… on parlera peut être de tous ces “Justes”? Et il faut espérer qu’un tribunal international jugera un jour les chefs d’Etat et leurs complices pour leur égoïsme meurtrier: ils auront laissé mourir avec cynisme des milliers de gens fuyant leur pays. Le Teatro due mondi à Faenza en Italie a donc réussi à mettre en route cette opération en impliquant sept compagnies de six pays. Nom de code: Mauerspringer (en allemand: les Sauteurs de murs). Avec Hortzmuga à Bilbao, Dah teatr à Belgrade en Serbie, le Teaterlabor des Allemands de Bielefeld, la Compagnie du hasard à Feing et le Théâtre de l’Unité à Audincourt, en France, l’Academia Ruchu de Pologne et enfin le Teatro due Mondi italien à Faenza, près de Ravenne.Chacune de ses compagnies prépare une action ou un spectacle et le final aura lieu dans cette dernière ville au début septembre…Un temps fort vient d’avoir lieu à Belgrade, puis à Bilbao. Ce sera ensuite à Feing près de Blois, les 26 et 27 juillet et enfin à Bielefeld, fin août. Des échanges enrichissants ont lieu et on y a analysé les démarches de spectacles qui sont prêts à être joués. On parle toutes les langues et chacun est traducteur à tour de rôle. Avec des questions comme: jouer devant des gens déjà convaincus, cela sert-il à quelque chose? Comment faire bouger les Etats indignes ? Comment agir sur les mentalités?  De belles rencontres, où l’on voit que toutes ces troupes habitent un seul et même pays : le théâtre de combat…

Edith Rappoport

Rencontre à Bilbao,  les 7, 8 et 9 juillet.

Teatro Due Mondi, via Guglielmo Oberdan 9/a, 48018 Faenza RA, Italie. T. : 39 0546 622999.

Here and Now, une performance de Trân Tran

© Julien-Gremaud

© Julien-Gremaud

Festival d’Avignon OFF

Here and Now, une performance de Trân Tran

 Une femme aux allures de garçonne et son ombre bien féminine, genre Irma Vamp du cinéaste Louis Feuillade, doublée d’une voix off intervenant en direct. Trois présences insolites qui coïncident en une femme composite. Ainsi apparaissent Trân Tran et ses deux acolytes : la danseuse Pauline Raineri et la comédienne Claire Deutsch , en coulisse, pour dire le texte. Cette voix unique s’adresse  tout de suite au public .

 Après nous avoir expliqué son nom et son prénom, identiques pour nous, mais prononcés différemment et nous avoir présenté sa grande famille vietnamienne avec un film amusant projeté sur un écran en fond de scène, Trân Tran  demande : « Pourquoi  êtes vous ici aujourd’hui ?  » et elle propose un jeu. Nous devrons répondre aux motivations qui  s’affichent sur l’écran : «Pour rire ? S’émouvoir ? Découvrir une histoire ? Le sexe ? Un rendez-vous galant ? Être surpris ? Voir quelque chose de mauvais goût ? etc. » La liste s’allonge de manière à échafauder une performance de cinquante minutes.

Le public démarre au quart de tour et chacune de ses interventions trouve sa réponse en une séquence orchestrée par cette étrange figure à une voix et deux corps. Trân Tran et l’ombre noire cagoulée, souvent plus prompte et dont on apprécie la danse souple, vont puiser les objets idoines, souvent insolites, dans des cartons empilés à cour.

 

©© Julien-Gremaud

© Julien-Gremaud

Costumes et accessoires que la metteuse en scène a elle-même conçus renvoient à une esthétique de bazar: un grand vagin en feutrine surmonté d’un clitoris glorifie le plaisir féminin ; une frite géante, gonflée par une soufflerie pointe vers le public à  : «On vient pour avoir la frite  » . Un bâton qu’on manie les yeux bandés représente la violence aveugle exercée contre les homosexuelles. Ce kitsch affirmé et cet humour décalé et pétillant déclenchent les rires et l’adhésion des spectateurs.

 L’artiste ne se prend pas au sérieux mais aborde des questions graves comme la discrimination des lesbiennes, la violence machiste et n’hésite pas à parler d’elle, de ses inclinaisons sexuelles et de ses racines asiatiques…  Elle conclut le spectacle par un message d’amour : «Be kind to one another » (Soyez bons les uns envers les autres). Ce spectacle faussement interactif -tout est bien rangé dans des cases et les réponses sont prêtes à l’emploi- a tout pour plaire. Here and now: ici et maintenant, on s’amuse. Pourquoi pas ? On est sans doute venu aussi pour ça.

 La jeune artiste, formée à l’Ecole Cantonale des Arts de Lausanne (E.C.A.L.), s’inscrit dans une veine performative. Elle maîtrise parfaitement les codes et joue astucieusement de cette triple figure aux actions synchrones ou décalées. D’aucuns trouveront le spectacle racoleur mais cette pièce séduisante, lors de son passage éphémère à Avignon, permettront sans doute à Trân Tran de développer ses autres  projets.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 18 juillet au Train Bleu, 40 Rue Paul Sain, 84000 Avignon (Vaucluse) T04 90 82 39 06 Dans le cadre de la programmation suisse

Gare au théâtre: Nous n’irons pas en Avignon vingt et unième édition:

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Gare au théâtre: Nous n’irons pas en Avignon vingt et unième édition:

Exils de Nathalie Sternberg

«Un corps entre en mouvement ou reste immobile, dit Paul Auster. S’il se meut, quelque chose commence. S’il reste immobile, quelque chose commence aussi.»  Qu’emporte-t-on dans nos exils? Une valise, quelques traces du passé…Nathalie Sternberg et Marta Bentkowski dansent l’une contre l’autre… Puis jacassent, chantent, portent une valise, l’ouvrent et l’une d’elles se met la tête dedans. Elles se bouchent les oreilles et se couchent contre cette valise. Comment emporter son passé avec soi ? Ce petit ballet silencieux se déroule au centre d’un carré dessiné  sur la scène.

Ensuite Thibault Leroy interprète un solo dans ce même carré: « Je suis seul, enfermé, dans cette prison aux murs si épais, je dois quitter cet endroit absolument, trouver le sens profond des choses, la pure réalité des rêves, passer de l’intérieur à l’extérieur. Que me reproche-t-on ? La création de ma propre prison ? Je n’enfreins aucune règle ! Mais peut-on croire un mime sur parole? Je n’irai pas en Avignon. »
Efficace et plein d’humour !

Edith Rappoport

Nous n’irons pas en Avignon se poursuit à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine jusqu’au 3 août. Programme différent chaque semaine. T. : 01 43 28 00 50.

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