Kolizion, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

Kolizion, texte et mise en scène de Nasser Djemaï

 Un sorte de fable contemporaine à l’usage des grands et moins grands: Mehdi (en français : le guide éclairé par Dieu) est né par une nuit de pleine lune mais sans avoir été vraiment désiré- septième fils! de Malek et de Hayat (en français le Roi et la Vie). Ils n’étaient pas bien riches et cette naissance tombait mal pour ce mineur et  pour cette femme au foyer comme on dit. Avec tous ces enfants, il y avait du travail: ménage quotidien, courses, rangements, lessive et jamais beaucoup d’argent. Une famille très unie et Medhi est très aimé de ses parents et de ses frères. Mais, quand il avait six mois, confié à un aîné qui le berçait trop vite, le bébé percute un mur et sera hospitalisé deux semaines, d’où le surnom: Kolizion, qu’on lui donna. Et, à neuf ans, pour s’amuser, il allume un feu dans le jardin avec de l’essence et sera gravement brûlé…

© F. Robin

© F. Robin

Mehdi, brillant élève, obtiendra ensuite sans difficulté brevet puis bac avec mention très bien et sera admis en maths-sup et maths-spé.
Devenu étudiant, il bosse comme un fou, mange peu et quand il a le temps, n’a aucun loisir mais prend des médicaments pour arriver à tenir le coup et ne pas sombrer dans la dépression qui le guette.
Il arrivera à finir ses études et trouvera facilement du travail dans une entreprise où il se rendra indispensable et où il grimpera vite dans la hiérarchie.

Ce benjamin aimé, très soutenu par les siens, est le seul à avoir fait de longues études-ses frères sont tous artisans du bâtiment- et il ne peut les décevoir…Très bien payé, il réussira à acheter une maison à ses parents. Mehdi est bien conscient que toutes ces années de travail acharné et de sacrifices,  risque pourtant de le faire tomber malade et passer à côté d’une vie plus paisible…voire heureuse avec une belle jeune femme qu’il convoitait…
Mais il accepte les méfaits du capitalisme et la rentabilité qu’on impose aux cadres de son entreprise. Et quel que soit le prix à payer, il travaille de plus en plus et à la limite de ses forces. Jusqu’au jour où… Nous ne vous dévoilerons pas la fin-un peu téléphonée-de cette saga personnelle que Nasser Djemaï met en scène brillamment en une heure quarante, dans une série de dix-huit tableaux.

 Cela se passe sans doute en France ou dans un pays européen. Une belle scénographie signée Emmanuel Clolus.  Sur le plateau couvert de copeaux d’écorce avec au centre de grosses bougies symbolisant les membres de la famille  et où s’entassent de nombreux livres-ceux qui n’existaient pas dans la maison familiale-une théière en inox, une cocote-minute, des fagots de bois mort, un fauteuil en rotin, un cadre de porte… Radouan Leflahi, acteur déjà confirmé, est exceptionnel: jeu intense et juste sans aucune criaillerie, diction magistrale, maîtrise absolue de la langue française et gestuelle impeccable:rare et cela le plus grand bien..
Il emporte le public là où il veut dans ce récit personnel écrit et mis en scène par Nasser Djemaï, le directeur du théâtre des Quartiers d’Ivry. C’est un travail précis mais ce monologue est sans doute un peu trop long et dans les vingt dernières minutes, fait un peu du sur-place. Nasser Djemaï aurait pu aussi nous épargner d’abondants jets de fumigène et des lumières stroboscopiques : deux stéréotypes inutiles… A ces réserves près, c’est un bon spectacle qui sera joué longtemps et servi-nous insistons-par un acteur vraiment exceptionnel. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 20 décembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Du 4 au 7 février, sur ces dates: avec Adil Mekki,  MC2 Grenoble-Scène nationale (Isère)

Le 7 mars, Les Passerelles-Centre culturel de Pontault-Combault (Seine-et-Marne). Du 20 au 22 mars  Théâtre Joliette-Scène conventionnée, Marseille (Bouches-du-Rhône). Du 25 au 30 mars, Scène de Bayssan (Hérault).

Les 3 et 4 avril, Théâtre Sartrouville et des Yvelines-Centre Dramatique National. Du 9 au 11 avril, Théâtre de Nîmes- Scène conventionnée (Hérault).

Le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers.



 


Archive de l'auteur

Festival d’Automne Le Ring de Katharsy, conception, écriture, chorégraphie et mise en scène d’Alice Laloy

 Festival d’Automne

Le Ring de Katharsy, conception, écriture, chorégraphie et mise en scène d’Alice Laloy 

 Elève de 98 à 2001 de l’école du Théâtre National de Strasbourg, section scénographie-costumes, elle créera D’Etats de femmes en 2004, puis Moderato, deux ans plus tard. En 2012, recrée Batailles, prix de la création/expérimentation de l’Institut International de la Marionnette. Invitée par Fabrice Melquiot à concevoir un spectacle sur le dadaïsme, elle crée Ça dada en 2017 au Théâtre Amstramgram à Genève.
Puis Alice Laloy entreprend une recherche photographique autour de Pinocchio et ira en Mongolie, à l’occasion du programme Hors les murs 2017 de l’Institut Français dont elle a été lauréate. Elle en présentera une version scénique:
Pinocchio (live)#1 à la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette en 2019. Et deux ans plus tard , elle crée Pinocchio(live)#2 au festival d’Avignon, un magnifique spectacle (voir Le Théâtre du Blog) avec les enfants-danseurs du Centre Chorégraphique National de Strasbourg et les jeunes élèves en art dramatique au Conservatoire de Colmar..

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© Simon Gosselin

Cette pièce a été créée en octobre dernier au T.N.P. à Villeurbanne. Deux hommes assis dans un fauteuil manipulent des êtres vivants sur un ring dessiné par deux bandes de craie, comme dans un jeu vidéo mais ici ritualisé, hurlant leurs ordres au micro : « Avance, recule, plus vite, etc. Dans le fond une cantatrice debout ( Marion Tassou) dans une très longue robe grise comme les rideaux à jardin, à cour et dans le fond : un univers dystopique, comme on dit maintenant pour faire chic. Ici, tout est uniformément gris : sol, visages, corps et costumes de ces vraie/fausses marionnettes humaines comme magistralement animées en quatre manches. Ce sont des êtres réels mais vivants? on ne sait plus trop, surtout quand deux assistants les prennent dans leurs bras et les replacent sur des bancs. Un moment magnifique. Entre temps, ils ont sauté, couru comme des automates, le regard terriblement vide…
Sur le mur du fond, s’affichent les scores sur deux écrans et ces slogans qui nous agressent partout jusque sur les panneaux lumineux dans le métro, genre:  black friday, click and collect…  pour nous pousser à acheter et à consommer encore plus, selon l’évangile trumpien. De temps à autre, les écrans bafouillent: des lettres de mots s’affolent, ou bien apparait le très laid dessin géométrique d’un visage. Alice Laloy dénonce ici cet envahissement de ce qu’on ose appeler : « communication ».

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Régulièrement tombent des cintres pour rythmer chaque épisode, une table, des chaises, un fauteuil, un canapé, un lampadaire mais aussi des carottes (un souvenir de Samuel Beckett?) un tas de vêtements noirs et des cartons remplis de feuilles et déchets de papier  qui envahissent le plateau . Mais toujours exactement à l’endroit nécessaire, pour être utilisés par les mannequins-automates. Cette machine scénographique, toute noire, inquiétante, bien visible, suspendue au-dessus du plateau, a été conçue par Alice Laloy, avec un fonctionnement d’une précision qui donne le vertige, elle a quelque chose d’implacable comme le jour et la nuit, ordonné par on ne sait quelle divinité,  et de quasi-métaphysique: Alice Laloy sans avoir l’air d’y toucher, nous parle de la relation entre esprit et matière, entre être et identité: tous ces pseudo-humains sans aucun nom, sont déplacés dans un espace et un temps qui ne leur appartient pas: ici dans un présent fugitif, mais ni passé  ni futur envisageables. Ici  ces humains automatisés semblent soumis à une causalité qui leur échappe.
Le spectacle-et cela se sent-est le fruit du travail de toute une équipe et a dû faire l’objet de nombreux réglages. Avec une exceptionnelle maîtrise, Alice Laloy entraîne le public dans une quête fascinante où se mêle vrai et faux.

© Slmon Gosselin

© Simon Gosselin

Ici, pas de texte ou si peu, ni psychologie, ni personnages. Aucune véritable narration ou scénario mais l’objet, lui, est un personnage à part entière: comment ne pas penser à l’armoire et au lit du curé dans Wielopole, Wielopole, aux pupitres en bois achetés à une école de la campagne polonaise, dans La Classe morte avec ses petits élèves-poupées qu’étaient les vieillards et qui les portent sur leur dos…
Des éléments essentiels dans ces spectacles-culte imaginés et réalisés par Tadeusz Kantor auquel les jeunes générations de créateurs ne cessent de se référer et qu’Alice Laloy connait visiblement bien.

Katharsy ou catharsis? Et ce Ring de Katharsy dans un défoulement de violence gestuelle et sonore a aussi quelque chose à voir avec le théâtre antique grec… Sous le regard chorégraphique de Stéphanie Chêne, Coralie Arnoult, Lucille Chalopin, Alberto Diaz, Camille Guillaume, Dominique Joannon, Antoine Maitrias, Nilda Martinez, Antoine Mermet, Maxime Steffan et Marion Tassou, la cantatrice font ici un travail exemplaire. Les deux joueurs finissent par ne plus avoir la maîtrise de ce combat permanent, et seront couverts par des jets de poudre violette envoyés par les acteurs-marionnettes.
Et, à la fin, sorti de la robe de la cantatrice envahira tout le plateau, un immense drap de cette même couleur.  Celle de la tenue liturgique durant les périodes de jeûne mais peu utilisée par les peintres. Mais Henri Matisse, Edgar Degas, Egon Schiele, Pablo Picasso… se sont emparé de ce violet, à chaque fois indiqué: manteau, tutu, bas, costume, dans le titre du tableau, pour habiller leur  personnage.   Cette couleur a aussi été à la même époque- sans doute pas par hasard-celle des suffragettes. Et ensuite souvent les féministes ont-elles porté des vêtements mauve dans les manifs… Une revanche contre le paternalisme et le pouvoir religieux?
Ce spectacle poétique hors-normes est très accessible et d’une beauté exceptionnelle, dans la lignée exacte de son Pinocchio. Alice Laloy s’y interroge aussi sur le corps humain et la marionnette qu’il tend à devenir dans la société actuelle. Y emmener votre vieille tata? Pas sûr (encore que!)  mais vous, allez-y. Le public-pour une fois en majorité jeune- se retrouvait dans ce questionnement et a fait une ovation debout aux acteurs, à la créatrice et aux nombreux techniciens. Au moment des saluts, Alice Laloy et Daniel Jeanneteau, directeur du T2 G, ont rappelé avec juste raison que ce spectacle nécessitant de gros moyens, avait pu être créé grâce au service public.  Et c’est bien que les habitants de Gennevilliers puissent aller le voir.  Madame Le Pen, même si elle n’ira sans doute jamais en prendrait de la graine…

Philippe du Vignal

Jusqu’au  16 décembre, T2 G Centre Dramatique National , 41 avenue des Grésillons, Gennevilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 32 26 10.

La Rose des Vents, Scène nationale  de Lille-Métropole, Villeneuve-d’Ascq (Nord), les 9 et 10 janvier.

Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours, l’Hectare, les Territoires vendômois- Centre National de la Marionnette et  Université de Tours  (Indre-et-Loire), du 26 février au 1 er mars.

Scène nationale de Malakoff (Hauts-de-Seine), dans le cadre du festival Marto, les 13 et 14 mars. Théâtre d’Orléans-Scène nationale (Loiret), les 20 et 21 mars.

Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, Limoges (Haute-Vienne), les 3 et 4 avril. La Comédie- Scène nationale de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), les 9 et 10 avril.

Théâtre de la Cité, Centre Dramatique National de Toulouse-Occitanie (Haute-Garonne), du 23 au 26 novembre.

Adieu Kostas Georgoussopoulos

Adieu Kostas Georgoussopoulos 

Profonde tristesse devant cette disparition! Egalement connu sous le pseudonyme de K.H. Myris, Kostas Georgoussopoulos aura beaucoup  apporté aux lettres, aux arts et à la scène. Philologue, traducteur, chroniqueur de théâtre, parolier de chansons emblématiques et professeur, il s’est aussi consacré jusqu’à la fin de sa vie à l’étude de l’histoire du théâtre grec et de la dramaturgie antique.


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Né à Lamia en 1937, Kostas Georgoussopoulos avait étudié la philosophie à l’université d’Athènes, et suivi les cours du département d’histoire et d’archéologie.  Mais il a aussi appris le théâtre au Conservatoire national avec Dimitris Rontiris et Yannis Sideris.
Puis il a enseigné dans l’enseignement privé et public, et à l’Université. En 78, il a été chargé par le ministère de l’Education et des affaires religieuses, d’éditer  Poésie dramatique, un recueil qui a été pendant  vingt-cinq ans au programme du secondaire. Depuis vingt ans, il a été président du Centre d’études et de recherches du théâtre grec-Musée du théâtre.

En 86, il a reçu le premier prix d’État pour son essai  L’Après Théâtre et   s’est vu remettre le prix de l’Académie d’Athènes en 1999 pour De Strindberg et Tchekhov, à Pirandello et Bertolt Brecht.
En 2006, l’Université de notre capitale lui a décerné un doctorat honorifique et en 2008, le Grand prix d’État de littérature pour l’ensemble de son œuvre.
Kostas Georgoussopoulos fut aussi critique théâtral depuis 71 au quotidien To Vima, puis à Ta Nea, jusqu’à la fin de ses jours Ses essais critiques, pamphlets et commentaires ont été publiés dans  Clefs et codes du théâtreLe drame antique, Le Théâtre grec, Théâtre mondial: De Ménandre à Ibsen De Strindberg et Tchekhov à Pirandello et Brecht De Miller à Müller. Et sous le pseudonyme de K. H. Myris, il a publié des nouvelles et poèmes mis en musique, entre autres, par Yannis Markopoulos ( Chronique, Ithagénia... ) Cher Kostas, nous te saluons avec respect et admiration pour ta grande poésie que le peuple grec a chanté, chante et chantera, pour tes magnifiques traductions de tragédies, pour ton activité de critique de spectacles sur plus de cinquante ans! et  pour ton amour de l’art théâtral! Tu nous inspireras toujours et nous ne t’oublierons pas !
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
Les obsèques de Kostas Georgoussopoulos auront lieu mercredi 11 décembre à 13 h au cimetière de Papágou-Cholargós.

Les Chroniques, d’après l’œuvre d’Emile Zola, adaptation et mise en scène d’Eric Charon (conseillé à partir de quinze ans)

Les Chroniques, d’après l’œuvre d’Emile Zola, adaptation et mise en scène d’Eric Charon (à partir de quinze ans)

Cet écrivain et journaliste (1840-1902) est sans doute, avec Honoré de Balzac et Victor Hugo, un des écrivains  français les plus populaires, et a été traduit dans le monde entier. Dans Les Rougon-Macquart, une fresque romanesque en vingt livres, il peint la société sous le second Empire, à travers plusieurs générations. Entre autres dans Le Ventre de Paris (1873), L’Assommoir (1877), Nana, 1880, Pot-Bouille (1882), Au Bonheur des dames (1883), Germinal (1885), La Terre (1887), La Bête humaine (1890), un roman magistralement filmé avec Jean Gabin, quarante-huit ans plus tard par Jean Renoir. Et Thérèse Raquin, qu’Emile Zola adapta lui-même pour le théâtre. Il écrivit aussi quelques pièces… mais jamais passées à la postérité.

Maître dans l’art de la fiction à base de naturalisme, il a une obsession de la vérité des personnages et situations. Et grâce à une solide documentation et aux recherches sur place, à un sens du détail et du narratif, le traitement  qu’il fait des thèmes sociaux et ses dialogues ciselés sonne juste.Des éléments pouvant aussi intéresser les metteurs en scène et cela ne date pas d’hier L’Assommoir, Germinal, Nana, Le Ventre de Paris, Pot-Bouille  et Thérèse Raquin, ont été adaptés de son vivant pour la scène, ce dernier même par lui…
Et La Terre qu’il avait écrit, quand le blé américain avait inondé le marché français, entraînant la chute des prix et des tragédies rurales, est d’une rare actualité! L’histoire bégaie avec l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur : Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay… Tiens, tiens comme c’est curieux et comme c’est bizarre, le premier de ces pays avait « importé » des  œuvres d’Emile Zola pour les monter au théâtre.
La Terre a été adaptée avec succès cette année (voir Le Théâtre du Blog) au Théâtre Gérard Philipe par Anne Barbot où se jouent ces Chroniques.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Membre du collectif In Vitro depuis 2009, Éric Charon dit avoir été séduit par la modernité et la puissance des thèmes sociaux et politiques que le grand romancier a traités dans Les Rougon-Macquart. Pour ces Chroniques, il a travaillé  dans L’Assommoir sur le personnage de Gervaise, vingt-deux ans qui vit misérablement avec Auguste Lantier, un ouvrier et leurs deux enfants, Claude et  Étienne. Mais Auguste l’abandonnera. Devenue blanchisseuse, elle est en couple avec  Coupeau. Tombé d’un toit un couvreur s’est cassé une jambe. Mais il a peur de ce travail, ne travaille plus et sombre dans l’alcool. Lantier revient et s’installera chez eux…

Après un prologue sans grand intérêt dans le hall et sur le parvis du théâtre où on voit Gervaise faire un semblant de lessive au son de l’accordéon, nous arrivons dans la petite salle. Scénographie bi-frontale avec des tables et chaises des années cinquante, et accrochées au mur du fond, quelques percussions et devant, un saxophoniste et un accordéoniste qui se déplaceront ensuite. Nous allons assister d’abord à une remarquable scène avec, en voix off, un juge, tirée de  La Bête humaine où l’on retrouve Jacques Lantier, le fils de Gervaise.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin


Roubaud, sous-chef de gare au Havre, a fait injustement l’objet d’une plainte. Il apprend que Séverine a été l’amante de Grandmorin, président de la compagnie des chemins de fer.
Fou de jalousie, il décidera alors de le tuer, avec Séverine, comme complice. Jacques Lantier, vingt-six ans, lui, mécanicien sur la ligne Paris-Le Havre, va souvent chez sa marraine Phasie Misard dans le logement de son mari, garde-barrière sur la même ligne.

Flore, leur fille de dix-huit ans, est amoureuse de Lantier qui croit avoir vu un meurtre dans son train. Misard lui dira ensuite que c’est bien le président Grandmorin qui a été tué. Roubaud et sa femme, ayant voyagé dans ce train, seront entendus comme témoins.  Lui dira qu’il l’a rencontré cet homme par hasard mais qu’il ne sait rien de plus, comme sa femme. Lantier affirme, lui, avoir été témoin mais n’a pu voir clairement l’assassin. Denizet, le juge d’instruction  soupçonne les Roubaud: ils ont une maison que leur a léguée Grandmorin. ..
« Ces deux opus imbriqués, dit Eric Charon, auscultent l’humain dans ce qu’il a de sublime et de plus pathétique, de plus fort et de plus faillible, reliant sans cesse histoire intime et grande histoire. Ces allers-retours confèrent à cette création plusieurs couleurs et plusieurs registres dramatiques, du rire aux larmes. »  Le metteur en scène a adapté et entremêlé ces histoires d’amour, violences et mort.  Emile Zola met le doigt là ou cela fait mal et pose habilement la question du déterminisme et de la justice sociale.

© Simon Goselin

© Simon Gosselin

Le présent ou plutôt un présent des années cinquante si on en croit le mobilier avec des acteurs, parfois conteurs, qu’accompagne la musique de Maxime Perrin. Brutalité dans les familles, extrême violence du patronat envers les ouvriers, jeu, alcoolisme et prostitution, criminalité, système judiciaire appartenant à la bourgeoisie, logements ouvriers sales et surpeuplés, accidents du travail fréquents et vus comme une fatalité, assemblée nationale réactionnaire, justice sociale en berne…
Et hérédité lourde à porter : Eric Charon sait dire tout cela avec efficacité et cite à juste titre Gilles Deleuze: « La fêlure est donc cette prédisposition héréditaire à cause de laquelle un personnage est dominé par ses pulsions, par son instinct. À travers elle, l’instinct cherche l’objet qui lui correspond dans les circonstances historiques et sociales de son genre de vie : le vin, l’argent, le pouvoir, la femme… »

Emile Zola revient souvent sur la question de l’hérédité criminelle-il y a chez Jacques Lantier, quelque chose chose de maudit- et sur la profonde injustice qui gangrène le monde puissant de la Justice. Il est aussi un des premiers romanciers à mettre en scène le train, les gares et le réseau ferroviaire… Ce sera le paysage d’innombrables films et, avec tous ses croisements de lignes, symbole de la vie humaine chez les riches, comme chez les prolétaires…
Côté dramaturgie, l’histoire, pas toujours facile à suivre et cette imbrication de scénarios ne sont peut-être pas l’idée du siècle, comme la musique trop fréquente sous le texte de Maxime Perrin, à l’accordéon et de Samuel Thézé,  à la clarinette. Et il y a souvent, dans la seconde partie, un manque de rythme, dû en partie à cet espace tout en longueur, pas facile à apprivoiser.
Mais la direction d’acteurs est de tout premier ordre et l’interprétation, exemplaire: Zoé Briau, Éric Charon, David Seigneur, Aleksandra de Cizancourt, Magaly Godenaire (mention spéciale)  et Olivier Faliez en voix off, tout de suite absolument crédibles dans de multiples rôles, savent donner au texte une belle saveur et même parfois une émotion, peu fréquente dans le théâtre contemporain… Les jeunes gens-majoritaires pour une fois-et le reste du public-les ont longuement, et avec raison, applaudi.

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 décembre, Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

 

Moins que rien d’Eugène Durif d’après Woyzeck de Georg Büchner, mise en scène Karelle Prugnaud

Moins que rien d’Eugène Durif d’après Woyzeck de Georg Büchner, mise en scène de Karelle Prugnaud

Il faut toujours du courage pour mettre en scène un texte, lui donner une forme concrète et sensible. Avec Woyzeck, une œuvre inachevée de Georg Büchner (1836), la responsabilité est plus pressante encore : comment, et de quel droit « finir » un  texte ? En même temps, la dernière pièce de ce génie mort à vingt-quatre ans, auteur de La Mort de Danton, Lenz, Léonce et Léna, sans compter ses textes révolutionnaires et son travail scientifique, est d’une telle force, qu’elle soutient ceux qui décident de la monter. Eugène Durif, avec Karelle Prugnaud, a choisi (aussi par nécessité) de réunir ces fragments en un monologue, celui du «moins que rien», un Woyzeck, marionnette et cobaye traversé par les voix de ses oppresseurs: le capitaine et le médecin expérimentateur.

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Troufion, Woyzeck est soumis aux brimades de ses congénères dotés d’un tout petit pouvoir de commandement. « Porc », « ombre d’un porc », traîné au sol dans la crasse, malmené, injurié… Comme si cela ne suffisait pas, il arrondit sa solde en vendant son corps à la science  mais interdiction de se soulager contre un mur, toutes ses « humeurs » appartiennent au docteur, pour études.
Au fond du fond, il perd ce qu’il croyait à lui, le seul être sur lequel il lui restait un peu de pouvoir : il assassine sa fiancée parce qu’elle s’est laissée regarder (et offrir des boucles d’oreilles) par d’autres. Animal de laboratoire ? Allons plus loin, expérimentons sur cet être «immoral » la torture punitive. Il faut tester les effets de la « question ».
Dans la première partie du spectacle, est exposée , une chorégraphie des brimades militaires. Vient ensuite l’expérience de la torture sonore, en utilisant des fréquences supposées de plus en plus intolérables à l’oreille et au cerveau. Le spectateur, impressionné par la distribution de bouchons d’oreilles à l’entrée, est presque déçu de ne pas percevoir grand-chose de ces stridences lancées fictivement (on le voit en vidéo) par le véritable responsable de la création musicale du spectacle, Kerwin Rolland, et répercutées par la gestuelle de l’acteur.

La tension monte ensuite. Enfermé dans une sorte de vivarium vertical à l’allure de cabine téléphonique, le « moins que rien » y est soumis peu à peu à l’inexorable montée de l’eau, bientôt teintée de sang. Et, même s’il lui arrive de s’évader par le sommet de la cabine, il y retombe jusqu’à la noyade. Des silhouettes militaires entourent la cabine, trop tard et en vain, plus besoin de surveillance : tout se passe entre l’homme, l’eau, et sa prison.
L’homme ? Comment l’appeler : le patient, le prisonnier ? Presque nu, il lutte contre ce qui l’enferme et en même temps, contre sa propre histoire, telle qu’il l’entend et telle que les voix des autres la lui martèlent en tête. D’aucuns trouveront Bertrand de Roffignac trop beau, trop habile et agile pour le rôle… Mais faut-il enlever à celui qui représente les basses classes écrasées par la classe dominante le droit à la beauté ?
Le choix de l’acteur, créateur du spectacle, à égalité avec l’auteur et la metteuse en scène, transcende la dimension sociale de la pièce pour arriver à une réflexion sur l’Homme, celui qui commet le crime et celui-ou plutôt l’institution-qui le punit, tout en l’ayant conduit, aussi inexorablement que l’eau qui monte, au geste criminel.

Avant de venir au Théâtre 14, le spectacle a été créé en plein air, dans un espace et une ampleur difficiles à imaginer : l’acteur était hissé par une grue pour être plongé dans l’aquarium ! Un modeste bémol : les grandes affiches de Tarik Noui dénonçant le féminicide, fonctionnaient sans doute mieux dans un espace ouvert que sur une scène : trop proches des spectateurs.
Karelle Prugnaud et Eugène Durif font régulièrement équipe depuis près de vingt ans, elle, avec son expérience de la performance et des arts de la rue, lui, avec son écriture sur le vif. Avec le plasticien Tarik Noui et le scénographe Gérard Groult (performeurs sur scène en soldats) et Kerwin Rolland, ils ont créé ensemble un objet théâtral puissant et troublant. Il faut ajouter : beau, grâce à la présence de Bertrand de Roffignac, Arlequin mémorable-et l’on sait qu’Arlequin est le plus pauvre des pauvres paysans, d’où son habit fait de morceaux-Woyzeck superbe et vaincu, dont la vie, malgré tout, n’aura pas été pour rien. À voir d’urgence.

Christine Friedel

Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIVème). On peut encore voir ce spectacle créé en dernier au festival Les Invité à Villeurbanne ( Rhône)  les jeudi 5 à 19h, vendredi 6 à 20 h et samedi 7 à 16 h . T. : 01 45 45 49 77.

 

 

Résistance féminine en déportation, une rencontre avec Alya Aglan, professeure d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne, Christiane Page, professeure en études théâtrales à l’université Rennes II-Haute-Bretagne et Danièle Lebrun, conduite par la journaliste Leïla Kaddour-Boudadi

Résistance féminine en déportation, une rencontre avec Alya Aglan, professeure d’histoire contemporaine à l’Université Panthéon-Sorbonne, Christiane Page, professeure en études théâtrales à l’Université Rennes II-Haute-Bretagne et Danièle Lebrun,

Cette rencontre a été conduite par la journaliste Leïla Kaddour-Boudadi. Dans Les Héroïnes oubliées de la libération,Mélina Gazsi écrit: «Le 20 février 2014, quand le président François Hollande remet à l’Elysée, la médaille de Grand officier de la Légion d’honneur à Cécile Rol-Tanguy, 95 ans, elle s’en étonne encore : “Cela m’émeut de voir qu’on a beaucoup oublié les femmes. Dix ans plus tôt, quand elle avait été promue Officier de la Légion d’honneur par Jacques Chirac, elle avait dit : « J’ai considéré que je représentais toutes les femmes qui n’avaient rien eu. Ces oubliées sont toutes celles qui ont participé, chacune à leur manière, à libérer Paris de l’occupation nazie et dont personne ne se souvient. Quelques-unes, comme elle, engagées dans la Résistance et la libération de la capitale, sont passées à la postérité. Comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillon qui  reposent aujourd’hui au Panthéon. Mélinée Manouchian vient de les y rejoindre.»

© Jean Couturier

© Jean Couturier

D’autres, elles, déportées, ont aussi fait acte de résistance et sont mises à l’honneur ce soir. Dans ces textes lus par Danièle Lebrun, Alya Aglan précise qu’elles venaient de milieux socio-professionnels très différents et ne correspondaient pas à la description habituelle de « terroristes ». Elles participaient aux renseignements, premier maillon de la Résistance, aidaient aux évasions et aux sauvetages, soignaient les blessés. Pourtant, sur les 1.038 compagnons de la Libération, six femmes seulement ! Christiane Page, elle, a parlé de Charlotte Delbo qui rencontra Louis Jouvet à l’occasion d’une interview et qui l’engagea comme assistante. De 37 à 40, elle prendra en note ses cours au Conservatoire National d’Art Dramatique. En 41, elle participe à la résistance auprès de son mari mais arrêtée en 42, sera déportée à Auschwitz-Birkenau de janvier 43 à janvier 44 puis à Ravensbrück jusqu’en avril 45. Son mari, lui, avait été exécuté.

Daniel Lebrun lit un extrait d’Une Connaissance inutile, trilogie, Auschwitz et après (1970): «On ne rêvait pas, on délirait, parler restait la seule évasion. (…) Nous allons monter une pièce ». Avec un amie, elle va écrire de mémoire, Le Malade imaginaire! La pièce sera jouée devant des Polonaises qui comprenaient le français. «Pendant deux heures nous y avons cru, plus qu’à notre improbable liberté future. »
Et une œuvre artistique marqua leur existence là-bas: Une Opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion, qui, elle, arrêtée en 42, avait été déportée dans ce camp en octobre 43. Elle y parle sous une forme légère de leur vie, mêlant dialogues, danses, airs connus d’œuvres classiques ou de chansons populaires. Avec ce spectacle, elles pouvaient s’offrir une minuscule parcelle de liberté. La pièce, adaptée et mise en scène par Claudine Van Beneden, a été jouée avec succès il y a deux ans  au Théâtre du chien qui fume dans le Off d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog).
Résister et survivre là-bas passait aussi par l’art. Le jeu était une forme de résistance et ont ensuite apporté leur témoignage, toutes ces femmes anonymes ou pas. «Témoigner, dit Alya Aglan, c’est encore enlever quelque chose à la barbarie.» Et « 
s

Jean Couturier.

Le 2 décembre, au Vieux-Colombier- Comédie-Française, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème).
T. : 01 44 58 15 15.

Diffusion le 19 décembre à 20 h 30 sur comédie-française.fr

Adieu Niels Arestrup

Adieu Niels Arestrup

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Mort à soixante-quinze ans.  Cet excellent acteur au regard bleu d’acier dont le père était ouvrier, avait été formé, non dans des écoles classiques mais chez la formidable enseignante qu’était Tania Balachova. Il  était bien connu du  grand public grâce surtout au cinéma  où il jouait souvent des personnages ambigus d’abord chez Claude Lelouch, Yves Boisset.. A cinquante ans, il joua davantage, notamment dans  De Battre mon cœur s’est arrêté  (2005) et Un Prophète (2010) de Jacques Audiard, Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier; pour chacun de ces films, il reçut un César du meilleur second rôle.

Et aussi dans  Elle s’appelait Sarah, L’affaire Farewell, Villa Caprice, La Femme flic, Le Futur est femme, Parlez-moi d’amour.  Il  était devenu réalisateur du Candidat.   Au théâtre, nous l’avions découvert en 73 dans Crime et châtiment d’après Dostoïevski, mise en scène d’André Barsacq, puis brillant dans Don Juan de Molière, Platonov, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Gabriel Garran, et La Cerisaie du même grand dramaturge, mise en scène de Peter Brook en 82. Mais il jouait aussi bien des auteurs classiques, que contemporains. Avec toujours la même présence incendiaire d’homme qui a des comptes à régler. Ainsi  en 90  dans Sade, concert d’enfers d’Enzo Cormann, mise en scène de  Philippe Adrien et la même année dans Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Pierre Pradinas. Il reçut un Molière pour Rouge de John Logan, il y a quatre ans.

Il avait aussi créé en 88 avec des moyens limités, le Théâtre-École du Passage, rue Boyer, à Paris qui avait fait référence mais avait la réputation d’avoir un sacré caractère… Nous en avions quelque chose. Venu pour faire une interview de lui à l’Odéon où il jouait brillamment dans La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène par Andreï Kontchalovski, nous l’attendions à l’entrée des artistes mais il nous avait aussitôt dit que j’avais peut-être rendez-vous avec lui mais que, finalement, il n’avait pas envie de parler! Cela, avec une pointe d’agressivité et sans un mot d’excuses… Il finit par accepter une autre date mais s’était montré dur et assez méprisant, éludant les questions, ou y répondant en trois mots. Bref, le bonheur pour un journaliste…
Et il avait la réputation de s’être montré parfois assez violent avec ses partenaires féminines au théâtre En 83, quand il jouait avec elle, Mademoiselle Julie, il aurait giflé Isabelle Adjani puis avait dit que c’était elle qui avait commencé! En tout cas, elle avait, vite fait, abandonné le rôle. Quant à Myriam Boyer, il  avait commencé à l’étrangler en 96 dans Qui a peur de Virginia Woolf? d’Edward Albee et avait dû lui verser 800.000 francs de dommages et intérêts.
Malgré cela, aucun doute là-dessus, ce fut un immense comédien. Requiescat in pace…

Philippe du Vignal

 

Liz Del Sol

Liz Del Sol

 « J’ai toujours aimé la magie. À l’université, j’avais commandé le coffret vidéo Jaw Droppers Magic de Larry Anderson. Je savais que je devais terminer mes études, déménager à Los Angeles,  mais que le jour venu, je pourrais l’étudier correctement et en  2011, j’ai suivi mon premier cours à l’Académie des arts magiques, au Magic Castle. Ce fut le début de l’aventure: je savais que je pratiquerai la magie pour toujours. J’ai fini le programme I à V la même année  et comme Mark Wilson allait prendrait en charge tous les cours,  je les ai suivis et j’ai passé une audition pour devenir membre de l’Académie.

Actuellement, Jack Goldfinger du Magic Castle m’aide beaucoup et m’invite régulièrement dans plusieurs salles. Au fil des ans, j’ai étudié avec Jeff McBride à Las Vegas, Howard Hamburg à Los Angeles et j’ai passé des centaines d’heures à la bibliothèque du Magic Castle. Bill Goodwin, mon cher ami-et incroyable magicien de proximité et son bibliothécaire-partage tout avec moi. Pour préparer les spectacles, mon mari Craig Dickens est mon metteur en scène et consultant.
Je suis née fille de théâtre et mourrai fille de théâtre. J’ai besoin d’une scène ! Petite ou grande, c’est la même chose et j’ai besoin de savoir que les gens sont là pour voir de la magie dans de nombreux styles. J’ai travaillé au Palais du Mystère, pour le Salon de prestidigitation et dans les théâtres Peller au Magic Castle.

© Lara Solomon

© Lara Solomon

Mes magiciens préférés: Helder Guimarães, Xavier Mortimer, Shin Lim et Asi Wind. Quand j’étais enfant, j’adorais David Copperfield et je regardais tous les programmes spéciaux à la télévision. La première fois que je suis allée à Las Vegas, j’ai vu Lance Burton et Mac King et je les y ai ensuite revus . Pendant le covid,  Piff The Magic Dragon vu en ligne m’a paru à la fois très intelligent et drôle ! J’aime tous les styles mais suis attirée par la magie unique. Je m’entoure d’artistes et vais régulièrement voir des spectacles. Je m’appuie aussi sur mon mari qui crée et construit des illusions sur mesure depuis plusieurs décennies pour les meilleurs magiciens.

Quels conseils à un débutant? Entraînez-vous, entraînez-vous, entraînez-vous… Suivez des cours d’improvisation et de théâtre. Faites la magie pour laquelle vous êtes prêt à vous entraîner pendant 10. 000 heures. Cet art est facile mais celui de grande qualité, très rare et  nécessite des années de pratique. Avec son succès récent aux concours de talents et grâce à Internet, il est de plus en plus populaire et accessible.

Acquérir une bonne culture générale est important, comme voir des gens de toute origine apprécier et pratiquer. Je ne me soucie pas d’identifier les différences ethniques : la grande magie n’a pas de frontières. Acheter un tour et le présenter dans les cinq minutes, restera toujours médiocre, quelque soit la personne…
A part cela, j’adore les sports extrêmes et ai commencé à courir des marathons il y a quatre ans ; j’ai participé à mon douzième ce mois-ci Je fais aussi de l’escalade et compte gravir prochainement le mont Rainier (4 .392 m !), dans l’État de Washington. La saison dernière, j’ai atteint le sommet du mont Baker (3. 288 m) et j’ai fait aussi une randonnée jusqu’à Island Peak au Népal. Chaque fois que je le peux, je fais de la plongée sous-marine: j’aime particulièrement les rencontres avec les requins. J’adore voyager et ai visité quarante-deux pays mais aimerais un jour atteindre la barre des cent…

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 30 novembre à Dijon (Côte-d’Or)

https://lizdelsol.com/

 

 

Joséphine, la cantatrice, ou le peuple des souris de Franz Kafka, traduction d’Olivier Mannoni, adaptation et mise en scène de Régis Hébette

Joséphine, la cantatrice, ou le peuple des souris de Franz Kafka, traduction d’Olivier Mannoni, adaptation et mise en scène de Régis Hebette

Franz Kafka s’y connaissait peu en musique et son ami Max Brod s’en amusait. Selon lui, l’auteur de cette nouvelle n’aurait su faire la différence entre La Veuve joyeuse et Tristan et Iseult! Pourtant, les allusions au quatrième art majeur, quoique sporadiques dans son œuvre, ne manquent pas. Dès La Métamorphose (1915), le cancrelat, relégué dans sa chambre, est attiré par les sonorités du violon de sa sœur provenant du salon et ose braver l’interdiction familiale de se montrer : « Était-il un animal si la musique le bouleversait ainsi ? La voie s’ouvrait, lui semblait-t-il, vers une nourriture inconnue et longtemps désirée. » Et dans le bestiaire kafkaïen, on trouve sept chiens musiciens et danseurs, mémoire-flash qui hantera le canidé de Recherches d’un chien (1922).
Deux autres de ses textes font aussi explicitement allusion à la musique. Un fragment du Silence des sirènes ( 1917) que Max Brod publia en 31. Mais elle y brille… par son absence. Franz Kafka y reprend le mythe d’Ulysse qui se bouche les oreilles avec de la cire et se laisse attacher au mât  de son bateau pour jouir du chant des sirènes, tout en échappant au danger. Mais l’écrivain y introduit une variante. Les sirènes ont en effet une arme plus redoutable que leur chant: le silence. Elles se contentent d’exécuter des gestes de divas : «avec leurs gorges qui se tordent, leur respiration profonde, leurs yeux pleins de larmes, leurs bouches mi-closes ».

© Connie Martin

© Connie Martin

Et le dernier sera Joséphine, la Cantatrice ou le peuple des souris, que ses contemporains purent lire dans Die Prager Presse en mars 24, quelques semaines avant la mort de l’écrivain.  Cette nouvelle se prête, de par sa longueur moyenne, à la mise en ondes et au spectacle théâtral. Cette adaptation est remarquablement mise en scène par Régis Hebette. «C’est dit-il, à une énigmatique et savoureuse interrogation sur la place de l’artiste et sur sa relation au peuple que nous invite Kafka à travers ce récit qui revêt-forcément-une dimension testamentaire ».

Une femme (Laure Wolf), seau et balai à la main, surgit de l’obscurité, en blouse grise et chaussée de bottines 1900, affublée d’une queue de souris et de prothèses en silicone agrandissant ses oreilles. Expressionnisme oblige, ses yeux sont charbonneux comme ceux de la danseuse Anita Berber dans son portrait par Otto Dix. Laure Wolf  est ici à la fois femme de ménage, narratrice et  ce «nous» du texte de Kafka, autrement dit : une souris ordinaire, faisant partie d’une communauté privée d’enfance et qui mène une vie pénible. Et peu portée sur l’art, en tout cas, pas sur la musique.

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©x Anita Berber

Elle évoque pourtant une cantatrice prénommée Joséphine: « Qui ne l’a pas entendue ne connaît pas la puissance du chant ». Le rapport entre l’artiste et ses congénères est paradoxal. Dans l’exercice de son art, Joséphine trouve un bonheur refusé aux autres. Elle fait tout pour être vénérée comme une star et se permet des caprices de prima donna, exigeant d’être soulagée de l’obligation de travailler. Elle choisit elle-même la longueur de ses récitals. Le peuple en vient à s’interroger sur ce qu’est le chant de Joséphine. N’est-il pas plutôt un sifflement, semblable à celui que tous produisent  : « Nous admirons chez Joséphine, ce que nous faisons tous. »

Ce sifflement serait-il la langue dont certains êtres savent extraire la musique ? Dans le recueil de nouvelles comprenant Joséphine et dans d’autres nouvelles, Franz Kafka aborde le thème de l’artiste et de son public. Dans Un artiste de la faim (un temps traduit Un champion du jeûne), le protagoniste- un humain-se laisse mourir de faim dans une cage, devant les visiteurs du zoo où il s’exhibe, lesquels finissent par se lasser. Son imprésario ne tarde pas à le lâcher à son tour. Au contraire, l’agent du trapéziste de Première souffrance cède aux désirs de son poulain et le console comme s’il était un enfant.
Joséphine, elle, n’a nul besoin d’imprésario et établit un rapport de domination sur son « peuple » et inaugure jusque dans son habitus, l’ère des orateurs. Le peuple en question, c’est « il popolo », deux ans après la Marche sur Rome …
Le propos complexe et d’une extrême densité, obéit à une logique circulaire et donne l’impression de ne pas avancer. Chaque phrase du monologue semble nier celle qui la précède ou, du moins, en éroder le sens. Un écriture obsessive. Pour que le public reste concentré une heure durant, il fallait à Régis Hebette, une comédienne hors pair. Laure Wolf l’est à tout point de vue. Elle ne trébuche jamais sur le texte et a captivé la salle avec sa gestuelle animale et ses mimiques. Mère courage usée par la vie ou aguicheuse sûre de son emprise-la souris se métamorphose en félin avec un manteau en faux léopard (costume d’Alice Touvet). Laure Wolf est vraiment exceptionnelle.

 Nicole Gabriel

 Jusqu’ au 14 décembre, L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01  43  62  71 20.
Le texte, traduction d’Olivier Mannoni, est publié aux éditions Payot.

« L’effet conjugué de l’explosion des coûts énergétiques et  la diminution des financements de l’État (orientés semble-t-il vers d’autres ambitions) met aujourd’hui L’Échangeur en péril, dit son directeur Régis Hebette. Les effets collatéraux d’une situation internationale pour le moins chaotique creusent un déficit annuel de près de 50. 000 €. Pour ne rien dire des conséquences de l’inflation.
Pour tenter de remédier à cette situation d’urgence, L’Échangeur a pris dès 2023 des mesures drastiques : il a sensiblement réduit une masse salariale qui était pourtant loin de correspondre aux besoins du projet (elle est aujourd’hui inférieure à ce qu’elle était il y a dix ans) et il loge au sein de ses espaces plusieurs équipes artistiques qui prennent en charge le coût des locaux qu’elles occupent; les moyens alloués à l’activité de création de la compagnie Public Chéri qui a créé le lieu et le conduit depuis trente ans, ont été ramenés à 3% des financements attribués à L’Échangeur (…)

Mais cela ne suffit pas et ne suffira pas à permettre l’équilibre économique de la structure dans les mois à venir. Comme des millions de nos concitoyens, des milliers de P.M.E. ou d’équipes artistiques, L’Échangeur est sous le coup de forces et d’enjeux qui le dépassent et sur lesquels, il ne sait pas agir.
Nous continuons à nous battre au quotidien et nous continuerons à le faire, pour que vive un projet qui nous paraît relever de l’intérêt collectif et que nous pensions durable. Il nous faut reconnaitre aujourd’hui que nous ne sommes plus du tout certains d’y parvenir. »

 


Prélude, chorégraphie de Kader Attou

Prélude, chorégraphie de Kader Attou

 Après Les Autres (voir Le Théâtre du Blog), pièce baroque et poétique qui tranchait avec son esthétique habituelle, Kader Attou revient aux sources de son inspiration. Installé avec sa compagnie Accrorap à Marseille depuis son départ du Centre Chorégraphique National de la Rochelle, il invite ici une dizaine de danseurs professionnels hip-hop de la Région Sud à investir son univers artistique.

Prélude se construit au fil de ses souvenirs, en dialogue avec les danseurs. Il évoque son enfance dans la banlieue lyonnaise, sa rencontre avec la boxe à sept ans, qui lui révèle la beauté des corps en mouvement : gestes des bras et jeu de jambes font du boxeur, un danseur en puissance : « Un papillon prêt à s’envoler », dit-il. C’est à l’école de ce sport et des films de Charlie Chaplin que sa vocation de chorégraphe s’est forgée.
Prenant la scène comme une page blanche, le chorégraphe propose au neuf danseurs, dont deux danseuses, une succession d’entrées en matière un rien pédagogiques, illustrant le rapport entre musique et mouvements. Petits sauts et figures acrobatiques, auxquels s’essaient les interprètes sur les instructions du maître, ne s’accordent pas avec la célèbre Cinquième Symphonie de Beethoven. En revanche, la troupe se lance avec plaisir dans une ronde délurée, mimant le petit Indien de Nagawicka, une chanson de Jacky Galou que Kadder Attou apprit au cours préparatoire. Un air entraînant qui fit florès auprès des enfants, dans les années soixante-dix….

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Ce début un peu démonstratif fait place à trois quarts d’heure de danse pure, non-stop. Une folle énergie se dégage du groupe sur la musique de Romain Dubois: écrite d’un seul tenant, elle constitue un vrai défi.
La virtuosité des danseurs et les battements rythmiques et mélodiques ininterrompus entraînent le public dans un agréable maelström visuel et sonore.
La tension va crescendo sur scène et dans la salle. Fondus dans le groupe, les artistes s’en détachent pour des solos acrobatiques et quelques duos où les danseuses mêlent leur technique classique à la rugueuse grammaire hip-hop des garçons.

Instants de poésie. Prélude se décline en deux versions : l’une de trente minutes, conçue pour l’extérieur, dans le cadre de Scènes et Cinés, un réseau de diffusion, sur le Territoire-Istres-Ouest Provence de la métropole Aix-Marseille Provence. La version longue d’une heure vingt fait naître par des jeux de lumière des ombres dansantes, reflets lointains et fantomatiques de l’ici et maintenant du plateau. Par cette création «tout terrain», Kader Attou veut « partir à la rencontre de tous les publics et amener la danse hip-hop là où on ne l’attend pas pour y tisser des liens entre les acteurs du territoire et les artistes. »

Une conception de l’art en phase avec celle d’Albert d’Albert Camus, entendu pendant le spectacle, lors de son discours pour la réception du prix Nobel en 1957 : « Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes (…). L’artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. (…) . »


Mireille Davidovici

Spectacle vu le 27 novembre au Théâtre-Cinéma Jacques Prévert, 134 avenue Anatole France, Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). T. : 01 58 03 92 75.

Le 24 janvier, Théâtre Municipal, Castres (Tarn).

Le 3 février, Centre Culturel Aragon, Oyonnax (Ain); le 5 février, L’Esplanade du Lac, Divonne-les-Bains (Ain) ; le l 7 février, Hip-hop never stop festival, Saint-Martin-d’Hères (Isère); le 12 février, Théâtre André Malraux, Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine).

Le 8 avril, Théâtre municipal Ducourneau, Agen (Lot-et-Garonne).

Du 26 au 30 mai, en itinérance, Théâtre Durance-Scène Nationale, Château Arnoux-Saint-Auban (Alpes-de-Haute-Provence).

 

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