Le Malade imaginaire de Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian

 Le Malade imaginaire de Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian

Pour le jeune metteur en scène et comédien d’origine arménienne, le grand homme homme de théâtre  tient une place à part dans  ses créations. Au festival de Villerville, créé il y a dix ans à l’initiative d’Alain Desnot, était programmé en 2020, Dom Juan de Molière mis en scène par Tigran Mekhitarian… Une belle découverte ! (voir Le Théâtre du Blog). Il avait déjà  créé sa compagnie en 2018, L’illustre théâtre avec laquelle il créera Les Fourberies de Scapin, puis L’Avare en 2019 et Don Juan, l’année suivante.

Tigran Makhitarian nous invite  à redécouvrir Le Malade imaginaire, comédie-ballet écrite en 1672, ultime œuvre de l’auteur. Le 17 février 1673, après un malaise en pleine représentation, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, meurt dans son lit, rue de Richelieu à Paris. Il souffrait de tuberculose pulmonaire et se sentait très affaibli. Son théâtre est d’abord fondé sur des états  psychologiques principalement, comme l’avarice, la dévotion, la prétention ou l’hypocondrie… Ici, le personnage principal, Argan est isolé et a une idée fixe : la maladie. De là, naît la tension dramatique et il va  s’opposer au mariage des amoureux Cléante et Angélique. L’angoisse et la croyance d’être en mauvaise santé, le poussent à avoir un comportement absurde… Riche bourgeois entouré de médecins, il s’invente toutes sortes de maladies, croit à tous les médicaments possibles, et à la dernière scène, est incapable de reconnaître sa servante déguisée en médecin.
Il ira
jusqu’à vouloir marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, médecin et fils de médecin. Mais Angélique aime Cléante et l’avoue à la servante Toinette. Béline, la seconde femme d’Argan, fait venir un notaire pour rédiger le testament de son mari . Son but : hériter de sa fortune, et elle aimerait bien voir les filles du premier mariage d’Argan, Louison et Angélique, entrer au couvent. Toinette surprendra la manœuvre et  aidera Angélique.

Tigran Mekhitarian reste fidèle à son éthique: donner accès au théâtre à un large public et en particulier, à celui qui n’y va pas ou très rarement. Important pour lui, d’actualiser les grandes œuvres classiques, en faisant appel en partie au contemporain, pour la musique, chansons, costumes, gestuelle et diction. Éléments déjà présents dans cette comédie-ballet du XVIIème s. Le metteur en scène  est allé puiser dans des œuvres artistiques de la culture grand public de notre temps. Ce geste souvent calamiteux dans les réalisations actuelles est ici mené de main de maître.
Il a choisi d’introduire, entre autres, du rap, comme pour chacun de ses Molière. Mais ici utilisé à bon escient -parmi d’autres genres- quand soudain les interprètes se mettent à danser… Ou quand lui-même joue Argan, de façon remarquable avec un timbre de voix, au rythme du rap. Et pendant les changements de décor, exécutés par des personnages bizarres  tout en noir et cagoulés. Le public, en rien agacé par cet essai de modernité, partage la solitude d’Argan, un Argan dépressif, ou l’indépendance d’esprit d’Angélique défendant coûte que coûte, au risque de finir au couvent, la liberté de choisir son futur époux.

©Laura Bousque

©Laura Bousque

Grâce à un jeu piquant, à une direction d’acteurs sensible, à l’écoute pertinente de l’histoire, la modernité de Molière resplendit… Les personnages prennent vie avec légèreté, espièglerie ou gravité: joués par des acteurs excellents dont Étienne Paliniewicz (Monsieur Fleurant, Monsieur Bonnefoy, Monsieur Purgon et Thomas Diafoirus), qui passe sans effort d’un personnage à l’autre.
Pour tous les actes, Georges Vauraz a imaginé un mobilier modulable,
blanc et rectangulaire. À partir de ce sobre élément, comme par magie prennent forme une salle de bains, salle à manger et de réception, chambre et lit de ce malade imaginaire. Et, avec une création-lumière subtile, Denis Koransky réussit à installer un climat entre  ridicule, joie et  mélancolie, tragique et comédie….
Quant à la partition sonore et musicale de Sébastien Gorki, variée et si juste, tout en nuances, elle contribue à retenir l’attention du public. Aucune longueur, aucun moment de répit: on se laisse emporter par l’histoire. Aucun effet de mode non plus dans cette actualisation de la pièce. Et les ajouts de texte, issus de l’imaginaire poétique du metteur en scène, revigorent  l’œuvre.  
Le public reçoit avec enthousiasme ce spectacle  et ressent l’intemporalité de la pièce, sa violence comme ses moments d’espoir et de mélancolie. L’âme humaine et ses multiples facettes prennent corps et cette construction théâtrale rafraîchit ce Malade imaginaire écrit il y a quatre siècles…

Les plus grands artistes, que ce soit en théâtre, peinture, musique, cinéma, danse… se sont pour la plupart inspirés des œuvres du passé et les ont fait résonner esthétiquement et socialement avec leur époque. Pablo Picasso a peint Les Ménines  en référence à Diego Velázquez (1599-1660), un contemporain de Molière.
Comme Tigran Mekhitarian: pour lui, sans aucun doute, si l’art ne remet pas en question ce qui a été fait, il ne reste qu’une  pauvre illustration, une copie. Cette mise en scène répond à cette nécessité au théâtre: donner  du plaisir au public mais aussi tout en ouvrant ses yeux sur notre temps.
Actualiser une pièce de Molière ne suffirait pas à convaincre et réjouir une salle. Molière, «Athlète complet du théâtre » selon le mot de Jacques Audiberti : comédien, auteur, chef de troupe et déjà metteur en scène quand ce métier n’existait pas vraiment…  Il suggère à quel point monter aujourd’hui une de ses pièces demande un travail minutieux et complexe,  comme pour l’ensemble du théâtre classique. 

La perception que Tigran Mekhitirian a du théâtre de Molière, sa lecture du Malade imaginaire, son invention poétique et l’intelligence de sa mise en scène sont remarquables. La force du spectacle réside beaucoup dans le jeu des acteurs. Il saisit avec esprit, audace et foi, les trésors de cette langue, sa mécanique et son fonctionnement. Il sait en faire jaillir toute la dynamique, en ayant conscience qu’il faut avoir un rapport concret, charnel au corps. Il a aussi senti la nécessité incontournable de faire rire, et, comme Molière, dans Le Malade imaginaire, de réussir à faire rire de soi…

Quand notre grand dramaturge écrit sa dernière pièce, il se sait gravement malade. C’est une comédie mais chaque acte se termine par une évocation de la mort. Et derrière le personnage d’Argan, (interprété par lui-même à la création et ici, par le metteur en scène), il y a Molière mourant qui joue avec la souffrance et la mort. Le tragique dans la vie, devient ici comique. Le risque dans l’interprétation du texte: s’exposer au ridicule, est ici totalement assumé.
Le génie de Molière reste intact et Tigran Mekhitirian est absolument fidèle à la dimension tragique, à l’humour mais aussi à la violence du texte. L’âme et ses folies, le moderne et l’ancien, s’harmonisent en toute intelligence. Quand ici, l’apollinien rejoint le dionysiaque, l’extase prend vie. Un petit clin d’œil à La Naissance de la tragédie de Nietzsche?  Bravo !

 Elisabeth Naud

 Jusqu’au 31 mars, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

Le 14 mai,  Le Salmanazar, Scène de création et de diffusion, Epernay (Marne). 


Archive de l'auteur

Adieu Daniel Martin

Adieu Daniel Martin

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Cela faisait un moment que nous ne nous étions pas rencontrés dans un théâtre. Daniel est mort à soixante-treize ans. Elève d’Antoine Vitez au Conservatoire National, il joua ensuite dans ses Quatre Molière en 1978 au festival d’Avignon puis au théâtre de l’Athénée à Paris où nous l’avions découvert. Et il jouait merveilleusement dans Le Soulier de satin de Paul Claudel, le fameux spectacle d’Antoine Vitez, un Chinois à longue tresse, coiffé d’un petit calot noir.
Il avait travaillé aussi avec Charles Tordjman pour L’Amante anglaise, La Nuit des Rois, L’Opéra de Quat’Sous. Et avec Stuart Seide dans Le Songe d’une nuit d’été, Dominique Pitoiset (de Guiche dans Cyrano de Bergerac, La Résistible Ascension d’Arturo Ui… Mais aussi avec Jean-Pierre Vincent, Jacques Nichet, Brigitte Jaques-Wajeman…

Daniel Martin été le metteur en scène du Mariage de Gombrowicz au Théâtre national de Chaillot, de Jacob et Joseph de Bruno Schulz. Le dernier spectacle que nous avons vu de lui était un très bon Cahin Caha de Serge Valletti(voir Le Théâtre du Blog) qu’il avait mi en scène et joué aux Théâtre des Déchargeurs, avec Jean-Claude Leguay. Puis au Théâtre des Halles à Avignon.

Au cinéma, il avait joué,  entre autres dans Capital de Costa Gravas, Le Dîner de cons de Francis Veber, L’Ordre et la morale de Mathieu Kassovitz. C’était un acteur qui avait un solide métier ; humble et solide, drôle mais il savait aussi rendre le pathétique d’un personnage. Adieu Daniel, et encore merci pour ce que tu auras apporté au théâtre.

Philippe du Vignal

Les Bonnes de Jean Genet, mise en scène de Mathieu Touzé

Les Bonnes de Jean Genet, mise en scène de Mathieu Touzé

Une pièce créée en 1947 par Louis Jouvet, on l’oublie trop souvent. Inspirée par l’affaire des sœurs Papin, un meurtre perpétué au Mans (Sarthe) quatorze ans plus tôt. Mais Jean Genet l’a toujours nié… Elle sera adaptée au cinéma par Nikos Papatakis: Les Abysses (1963). Puis Nancy Meckler a réalisé en 94 Sister My Sister et Claude Chabrol, un an après sur cette même affaire, tourna La Cérémonie avec Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire. Enfin,  Jean-Pierre Denis réalisa Les Blessures assassines en 2000.

Ce crime hors du commun s’était passé en 1933 dans une rue tranquille du vieux Mans, pas loin de là où était située l’Ecole des Beaux-Arts dont une enseignante avait bien connu les protagonistes de ce crime. Lequel avait fait du bruit. Le Mans était à l’époque une petite ville.
Léonie et René Lancelin avaient engagé six ans avant, une cuisinière: Christine Papin et une femme de chambre, sa sœur Léa. Bien payées, bien nourries, logées et blanchies. Aucun différent entre employeur et employées. Et pourtant, un jour vers 17 h30, Christine a dit à sa patronne que le fer à repasser faisait péter les plombs, ce qui expliquait le noir dans la maison. Le ton monte et naît une dispute entre elle et l’aînée des sœurs,  puis une  vraie bagarre.
Christine se met très en colère, tape sérieusement sur Léonie Lancelin et sa fille à qui elle arrache un œil. Puis, Léa arrache aussi ceux de la mère avec ses doigts et, avec un couteau et un marteau, les sœurs tailladent et tapent durement sur leurs victimes, jusqu’à ce qu’elles meurent. Le sang coule : Léa et Christine se laveront puis se mettront tranquillement ensemble au lit. René Lancelin, rentré à la maison, prévient la police. Ausitôt arrêtés, les sœurs Papin, reconnaîtront les faits et dirent qu’elles n’avaient absolument rien à reprocher à leurs patronne. Une grande affection liait Christine et Léa…

Christine sera condamnée à mort pour double meurtre et Léa à dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour, pour meurtre avec collaboration. Christine sera graciée par le président de la République Albert Lebrun  et la peine commuée aux travaux forcés à perpétuité.
Hospitalisée à l’asile public d’aliénés à Rennes, elle devient schizophrène : immobile et muette, elle y meurt à trente deux ans.Léa elle retrouvera sa mère à sa libération en 1943 et travaillera longtemps comme femme de chambre dans des hôtels et meurt à 89 ans, à Nantes.
Malgré de lourd antécédents familiaux : père alcoolique, violences conjugales, inceste sur la sœur aînée, cousin aliéné, oncle pendu… ce crime, restera mal élucidé. Pourquoi cet acharnement sadique? Jacques Lacan en verra l’origine dans une psychose paranoïaque.. Il y aurait aussi dans ce crime, la haine sociale de ces jeunes femmes même bien traitées. Mais humiliées elles sortaient peu, n’avaient aucun amant ou amie, ne connaissaient personne et se sentaient enfermées…

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Tout cela pour dire que ce crime hors du commun a fasciné nombre d’écrivains comme, entre autres, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Paul Eluard, Benjamin Péret et…Jean Genet. Et le fait-divers resté un des intrigants du XX ème siècle, continue à fasciner. Mais l’œuvre qui a presque quatre-vingt ans, n’a sans doute pas bien vieilli et son parfum scandaleux s’est évaporé.
Dans un rituel bien établi,  Claire s’amuse à imite Madame dans sa chambre en compagnie de Solange. Plaisir de la transgression: se retrouver dans un lieu interdit, mettre les robes de Madame, utiliser ses maquillages… Mais Claire écrira aussi une lettre anonyme à la police pour dénoncer Monsieur, l’amant de Madame, qui est un voleur.  Affolement des sœurs qui craignent d’être prises au piège: Madame suspecte quelque chose. Mais finalement, Monsieur sera mis en liberté provisoire…
Elles iront ensuite essayer de faire boire à Madame une tasse de tisane où elles ont ajouté la dose exacte de Gardénal, le somnifère de l’époque, pour éviter de se faire démasquer. Mais Madame ne la boit pas et ira retrouver Monsieur. Claire qui joue le rôle de Madame, boira la tisane empoisonnée et meurt…

 A la création par Louis Jouvet, cela se passait dans un appartement bourgeois. Puis il y eut, en 70,  la mise en scène de Victor Garcia, un jeune Argentin, avec les actrices espagnoles Nuria Espert et Julieta Serrano, chaussées de cothurnes à clochettes. Le spectacle participait d’un rituel baroque d’une rare violence souvent sur un lit rond couvert de soie noire… Une réalisation dont nous nous souvenons encore. Puis il y eut celle d’Alain Ollivier, très dépouillée. La pièce a été ensuite souvent montée, avec plus ou moins de bonheur. Mais avec efficacité par Jacques Vincey.
Jean Genet l’a dit et redit, comme pour exorciser les choses: sa pièce n’est pas un plaidoyer pour les domestiques. Mais il y a bien une couleur lutte sociale dans les dialogues et les didascalies, même si ces bonnes sont assez ambivalentes, fascinées par le luxe de Madame: « Je hais votre poitrine pleine de souffles embaumés. Votre poitrine… d’ivoire ! Vos cuisses… d’or ! Vos pieds… d’ambre ! (Elle crache sur la robe rouge) Je vous hais ! »  Et Madame, quand elle est imitée par Claire, tire aussi à vue: « Ce qui vient de la cuisine, est crachat. »

Matthieu Touzé a voulu, semble-t-il,rajeunir la vieille dame qu’est cette pièce, avec d’abord une scénographie dominée par le blanc : rideaux, nombreux robes de Madame, sol, meubles dont un secrétaire suspendu par des fils (comprenne qui pourra!), accessoires et très longues guirlandes de fleurs en plastique sans intérêt, tout ici est rigoureusement blanc… Mais cela ne fonctionne pas. Dans ce décor assez laid, il y a des marches que ces pauvres bonnes doivent sans arrêt grimper, ce qui nuit au jeu et des praticables enveloppés de tissu blanc et trop hauts, qui empêchent souvent de bien voir certains moments de la pièce.  Ce qui est plutôt ennuyeux…
Dans cet espace réduit et compliqué, Elizabeth Mazev et Stéphanie Pasquet,
 actrices expérimentées, font ce qu’elle peuvent mais n’ont pas l’âge de leur personnage. Et Mathieu Touzé tord le cou au texte et on se demande surtout pourquoi  il  a demandé à Yuming Hey de jouer, travesti, le rôle de Madame. Cet excellent acteur (voir Le Théâtre du Blog) se livre ici à une sorte de performance… qui n’a pas grand chose à voir avec la pièce, mais plus avec un numéro de chez Michou.
Et, à moins de connaître Les Bonnes, le public doit avoir du mal à distinguer la parodie de Madame auxquelles Claire et Solange se livrent, de leur conversation à elles. Il y a un certain flottement dans la direction des comédiennes…Et pourquoi un homme nu traverse-t-il le plateau au début du spectacle? Un clin d’œil mais lequel? Bref, cette mise en scène est trop approximative…

Le public, pas très jeune, dont on a l’impression, à écouter certaines réflexions, que visiblement, il  ne connait ni Jean Genet ni Les Bonnes, semble être venu s’encanailler à ce qui n’est vraiment pas un bon spectacle…  Mais  succès: la petite salle est pleine jusqu’à la fin des représentations…

Philippe du Vignal

Jusqu’au  23 mars Théâtre 14, 40 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Du 9 au 12 avril, Théâtre National de Bordeaux-Aquitaine. 

Du 14 au 16 mai, Théâtre de la Manufacture, Nancy. Le 30 mai, La Maison de Nevers-Scène conventionnée Art en territoire.

 

Larzac! Une aventure sociale racontée par Philippe Durand

Larzac! Une aventure sociale racontée par Philippe Durand

 « Gardarem lo Larzac !» Tout a commencé sur ce Causse des Cévennes en 1971, quand le gouvernement, par la voix du ministre de la Défense Michel Debré, voulut imposer l’extension d’un vaste camp militaire. Radicale, la colère se répand et les paysans, soutenus par la France entière, se mobilisent et signent un document : «Le Larzac restera/Notre terre servira à la vie/ Des moutons, pas de canons/ Jamais nous ne partirons./ Debré, de force, nous garderons Larzac!» La lutte dura jusqu’en 1981 quand, sur décision de François Mitterrand, élu président de la République, ce projet fut vite abandonné. Les paysans avaient vaincu et l’agriculture au Larzac maintenant se porte bien, comme en témoigne Philippe Durand. D’où le point d’exclamation de son titre…

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Après le succès de 1336 (Parole de Fralibs)*, un seul en scène construit à partir d’interviews des ouvriers de Fralib,  » Française d’alimentation et de boissons». Après plus de trois ans de lutte, ils remportèrent une victoire sans précédent sur cette multinationale anglo-néerlandaise d’Unilever qui voulait délocaliser la production…
Ici, l’acteur récidive et donne la parole aux paysans du Larzac. Avec lui, ce ne sont pas les anciens combattants des années soixante-dix qui s’expriment, comme dans le film Tous au Larzac de Christian Rouaud  (2011) mais leurs dignes héritiers. A la suite de leurs aînés, ils n’ont cessé d’inventer des solutions pour garder la main et vivre sur leur territoire. 

 En 1984, ils ont fondé en la Société Civile des Terres du Larzac pour exploiter les 6.300 hectares cédés par l’État, avec un bail emphytéotique jusqu’en 2085. Cette structure gérée collectivement met à disposition ferme et terre agricole à des nouveaux venus,  à condition de les quitter à l’âge de la retraite, pour les transmettre à la génération suivante. Le foncier devenant non comme un capital sur lequel spéculer, mais « un outil de travail à valeur d’usage ».

© Mas Razal

© Mas Razal

L’acteur s’empare des mots des Larzaciens, avec leur phrasé, leurs silences et, derrière, leurs manières de dire. Ce sont eux qui se trouvent devant nous, à nous raconter en personne l’expérience hors du commun de la S.C.T.L. : « On a construit avec les anciens, tu vois/ Donc, c’est vraiment construit avec la mémoire syndicale mais vivante /Pas une mémoire syndicale livresque, tu vois, ouais !/ On a fait des colloques/ On a fait des journées du foncier/ Avec des gens qui venaient de toute la France si tu veux (…) »

Assis à sa table de conférencier, l’acteur fait surgir devant nous une galerie de personnages, sans jamais forcer l’expression, composer ou caricaturer. Une parole brute pour nous dire leur vie sur le Causse, la beauté des paysages, la rudesse du climat et le bonheur d’être son propre maitre.Il est possible de travailler la terre autrement qu’en la possédant, disent-ils aussi: «Et on a obligé les gens à être imaginatif sur quoi produire sur ces fermes/ plutôt qu’d’se dire : «Plus j’ai d’hectares et plus je vais m’en sortir » /c’est ça le raisonnement autour hein !/Et autour/on voit bien que le pays se désertifie quoi /ça a permis/ Qu’on est le seul secteur en France/ où y a plus de paysans aujourd’hui qu’y en avait dans les années 80.»

 «J’ai retrouvé cette langue que j’avais considérée comme un trésor populaire dès mon premier projet Paroles de Stéphanois, dit Philippe Durand. Ils ont le verbe haut, coloré, l’esprit vif, joyeux, le sourire dans les yeux, la poésie sous la langue, la pensée fulgurante de bon sens. » Ce chaleureux spectacle nous transmet la relation de sympathie et confiance que l’artiste a établies avec une quarantaine de femmes et d’hommes, toutes générations confondues. Il est resté longtemps parmi eux, habitant dans une caravane au milieu des champs, pour partager une expérience unique.
Il voit en la S.C.T.L. un laboratoire foncier: «L’outil fait rêver. Il a pu m’apparaître parfois comme un eldorado démocratique. Mais l’aventure de la démocratie est un vrai travail. Elle ne va pas sans difficultés. » Philippe Durand tisse de multiples points de vue, sans nier la complexité de la vie collective. Une nouvelle paysannerie issue des luttes anciennes, n’est plus viscéralement attachée à la terre jusqu’à se faire posséder par elle comme dans La Terre d’Émile Zola.

Ce modèle attire beaucoup de néo-ruraux de toute origine qui n’ont pas à s’endetter à vie , soit une centaine de sociétaires, agriculteurs ou pas. Il y a même une troupe de théâtre. Le plus dur : tout laisser à la retraite mais le collectif envisage des solutions et beaucoup restent au pays. Un modèle social que ce spectacle contribuera à transmettre, à faire découvrir et connaître.

Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 15 mars au Théâtre des Sources, Festival des arts de la parole jusqu’au 5 avril, 8 avenue Jeanne et Maurice Dolivet, Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). T. : 01 71 22 43 90.

 Du 20 au 24 mars, Théâtre Jean Lurçat, Scène Nationale d’Aubusson (Creuse) ; du 26 mars au 7 avril,  MC2 Grenoble (Isère).

Du 9 au 11 avril, Mont-Saint-Aignan, Rouen (Seine-Maritime) ; les 19 et 20 avril, Théâtre Le Hangar, Toulouse (Haute-Garonne) ; du 25 au 27 avril, avec l’association Traverse, à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées) .

Les 2 et 3 mai, dans les villages de la Communauté de communes de la Châtaigneraie (Cantal).

Du 29 juin 21 juillet, Théâtre des Halles, Avignon (Vaucluse).

*Parole de Fralibs est publié aux éditions D’ores et Déjà.

 

 

 

Guerre de Lars Norén, traduction de Katrin Ahlgren et René Zahnd, mise en scène de Christian Benedetti

Guerre de Lars Norén, traduction de Katrin Ahlgren et René Zahnd, mise en scène de Christian Benedetti

Cette pièce du grand poète, metteur en scène et dramaturge suédois (1944-2021), dont les œuvres sont maintenant bien connue en France (voir Le Théâtre du Blog) a été créée en 2003, l’année où les États-Unis envahissaient l’Irak… Même s’il ne les nomme pas, il a dû surtout penser aux conflits dans l’ancienne Yougoslavie de 1991 à 2001. Dans la remarquable mise en scène de Christian Benedetti, elle est reprise ici, en partenariat avec l’Institut suédois et l’Arche Editeur. «Le silence, le silence après le cri, dit le metteur en scène. Comment parler dans ce silence? Dans un présent impossible… L’incapacité de chacun à s’exprimer. La violence comme seul refuge pour survivre. La tragédie, c’est la reconnaissance de la responsabilité d’être humain. Donc de notre responsabilité du monde. »

Sur le petit plateau de cet ancien entrepôt de vins à la belle charpente en bois, sur le sol, une sorte de poussière blanc-gris, dans le fond, quelques stèles blanches de tombes, une table de camping, quelques chaises en stratifié des années cinquante. Et, à cour, des vieux vêtements accrochés au mur du fond et tout près du public, deux matelas minces côte à côte avec de mauvaises couvertures et, au milieu de la scène, un cadre de porte en fer rouillé pour indiquer l’entrée de la maison.

© A.Mesnil

© A.Mesnil

Ici, c’est la guerre, sans doute dans un pays occupé, les trafics  et la misère. Y vivent ou plutôt survivent, dans un grand dénuement, une mère (Stéphane Caillard ) et ses deux filles.  L‘une, Fleur (Fitoussi) a treize ans, et l’autre, un peu plus âgée (Pia Lagrange), cynique et sans illusions, n’hésite pas à se prostituer pour gagner de quoi faire vivre sa famille. La mère ne veut rien voir.

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on-dits en rafale, douleurs intérieures, désirs mais aussi rancœurs bien cachées, avec des paroles au compte-goutte mais surtout avec des silences et regards qui en disent encore plus, dans cette société patriarcale. La mère, présumée veuve, n’a aucune nouvelle de son mari, prisonnier de guerre…

Mais, après deux ans d’absence, surprise! Il revient, habillé d’une vieille capote militaire, aussi usée que lui (Marc Lamigeon). Aveugle après qu’un officier ennemi sadique a fait approcher la flamme d’un briquet contre ses yeux. Il est là, dans l’encadrement de la porte mais sa femme l’accueille froidement: elle vit avec son frère! Quant à ses filles elles sont devenues des femmes et il ne retrouve pas grand-chose du monde qu’il a quitté. La vie a continué ici même dans un grand dénuement (elles ont fini par manger leur chien!) mais sans lui et il est devenu un étranger: et cela lui fait très mal.
Silence total devant cette ombre qui ne les voit pas: donc incompréhension totale. Il essayera de violer sa femme et sa plus jeune fille.
Son frère, Ivan (Jean-Philippe Ricci),lui,  s’est planqué pour ne pas aller au front et vit donc plus ou moins avec sa femme et est proche de ses nièces. Ils sont là, très proches de nous autour d’une pauvre repas…

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©x La mère, La plus âgée des filles, l’adolescente, le Père et son frère

Ce père, même aveugle, a une véritable intuition et sent bien qu’y a quelque chose d’étrange… Il finira par comprendre que sa femme vit avec son frère et se bagarrera férocement avec lui. Les proches qu’il a connus et sans doute aimés, sont donc bien loin et l’irréparable de la guerre avec ses traumatismes sur la population civile, comme une violence sourde dans les silences ici singulièrement efficaces. La famille du père est bien là avec lui y compris le frère qui reste muet mais les trois femmes ont le plus grand mal à parler avec lui.

Chaque moment est clôturé par une faible lumière qui offre une courte respiration. Belle idée de mise en scène mais un peu systématique avec, à chaque fois, un silence avant. Sinon, c’est un vrai bonheur de théâtre, les acteurs sans exception,  sont tous crédibles et Christian Benedetti met en scène la pièce avec une rare efficacité. Impossible d’être indifférent : cela fait peur par les temps qui courent…
La guerre a déjà eu lieu dans notre douce France et il nous souvient de cette histoire dans la banlieue parisienne, que commentait notre famille…Un prisonnier n’était jamais rentré d’Allemagne après la guerre. Disparu, mais pas officiellement mort: cela ne suffisait donc pas pour que sa femme, seule avec une enfant, soit déclarée veuve de guerre et ait droit une pension. Quelques années plus tard, un habitant de la petite ville croisait dans une rue, outre-Rhin, un copain: l’ex-prisonnier… La guerre laisse des traces bien des générations plus tard, et Lars Norén, né en 44, en savait quelque chose.
Il faudrait que ce bon spectacle (sans micros H.F. ni fumigènes ni fond sonore électronique…) soit aussi joué dans Paris même. Le théâtre contemporain a parfois de ces mystères! Enfin, une tournée est prévue et, si jamais Guerre passe près de chez vous, n’hésitez pas.
« L’espoir et la lumière ne sont pas sur la scène mais chez le spectateur. L’important, disait son auteur, c’est que le spectateur soit touché, c’est lui qui pourra amener cette lumière. Le théâtre ne peut peut-être pas changer les gens immédiatement, mais il peut semer une graine qui, ensuite, grandira. (…) Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble, dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort. » C’est vraiment le cas ici.

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été repris du 26 février au 16 mars, au Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, Alfortville (Val-de-Marne).

Hamlet de William Shakespeare, traduction de Dorothée Zumstein, mis en scène de Christiane Jatahy ( en français, avec passages en portugais surtitré)

Hamlet de William Shakespeare, traduction de Dorothée Zumstein, mise en scène de Christiane Jatahy ( en français, avec passages en portugais surtitré)

 Résumons cette célèbre pièce pour la commodité du lecteur, et du spectateur: Horatio, ami du jeune prince, l’avertit que le spectre de son père, le roi Hamlet, vient chaque soir hanter le rempart. Révélation : sa mort n’a rien d’accidentel et il a été assassiné par Claudius, son frère, qui a aussitôt épousé la reine Gertrude, la toute récente veuve. Hamlet séduit Ophélie, sans donner vraiment suite, tue par erreur Polonius, le père d’Ophélie qu’il prend pour Claudius. Et, à des comédiens de passage, il va faire jouer une scène pour faire éclater la vérité sur le meurtre de son père,. Il surveille la moralité de sa mère et dialogue avec le crâne de l’ancien bouffon. La tragédie finit dans un croisement d’épées et poisons: tous les protagonistes seront éliminés.

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Le jeune Hamlet, vengeur de son père, est ici une jeune femme (Clotilde Hesme). Il n’est plus un adolescent joué par une actrice, comme autrefois Sarah Bernhardt, puis récemment Anne Alvaro, et quelques autres grandes actrice. Mais ici, Hamlet est cette jeune femme elle-même. Cela déconstruit évidemment ses relations avec une mère dont on nous suggère qu’elle est plus complice, plus proche d’Ophélie qui prend sa part du masculin quand elle est aussi le porte-parole de son frère Laërte.
Ce n’est pas clair? Essayons quand même de suivre l’affaire. Christiane Jatahy a inventé une unité de lieu et de temps : pas seulement celle de la représentation, mais celle de la rêverie de cette jeune femme, nommée Hamlet.

Tout se passe dans le salon où se sont succédé le banquet après l’enterrement du roi Hamlet, et celui du remariage de la Reine avec son beau-frère Claudius. À peine le temps que les viandes refroidissent… Le plateau est un immense loft où vit la famille d’Hamlet et la demeure de tous les fantômes, avec quelques vivants quand même : merci à Rozencrantz et Guildenstern (David Houri et Tom Adjibi). Cela donne un spectacle, avec arbres frissonnants au lointain projetés sur une gigantesque baie vitrée et des invités, en vidéo sur tulle qui papotent, verre à la main, avec les acteurs en chair et en os. Il y a aussi bien sûr l’apparition du fameux et immense spectre (Loïc Corbery)-si facilement ridicule quand il est réduit aux moyens traditionnels de l’artisanat théâtral, à l’exception mémorable du magnifique cavalier silencieux chez Patrice Chéreau (1988)

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

La réalisatrice a voulu faire entrer la pièce dans notre siècle, et notre siècle, dans la pièce. D’abord par la technologie et le spectaculaire : cela procure un plaisir visuel, même si l’esthétique est bien pompière ! Saluons le travail du directeur de la photo Thomas Walgrave et du cadreur Paulo Calacho, le système vidéo de Julio Parente et le savoir-faire de Victor Araujo et Pedro Vituri. responsables de la musique et du son,
Mais quant au sens de cette mis en scène d’Hamlet, malgré l’apport de cette nouvelle traduction, les conseils dramaturgiques de Marcia Lipiani et Christophe Triau, nous sommes restée perplexe… La féminisation d’Hamlet entraînerait-elle l’effacement de Laërte, le frère d’Ophélie? Et du belliqueux Fortimbras, le voisin va-t-en-guerre, finalement élu roi réconciliateur du Danemark ?
Ce choix doit-il modifier la portée politique d’Hamlet, au point qu’on n’en distingue plus rien ? On n’est pas fâché quand arrive le massacre final… Hamlet tue Laërte qui le tue à son tour avec son épée empoisonnée, la Reine boit le poison qu’avait préparé son fils et Claudius meurt évidemment là, pris au piège qu’il a tendu.
Pas fâché, non plus que cette fin soit expédiée sous forme d’un récit vite dit à l’avant-scène, par Hamlet elle-même. Mais cela dit, quid de la puissance politique au féminin ? « Le reste est silence ».

Ce pari du féminin est visible sur des détails et points précis : entre autres, le rôle de Gertrude, « décrochée » de son Claudius et rendue très vivante pour un fantôme (Servane Ducorps). Nous sommes bien contents qu’Ophélie (Isabel Abreau) ne soit plus morte folle sur l’eau d’un ruisseau parmi les fleurs, comme dans le tableau de John Everett Millais (1852). « En tant que femme, dit Christiane Jatahy, Hamlet refuse d’alimenter les rouages de la machine violente qui a tué son père, refuse de répondre avec les mêmes armes. »
Mais nous aurions bien aimé saisir les intentions de la metteuse en scène… La féminisation de la pièce ne marche pas et Christiane Jatahy n’arrive pas à suivre la trace qu’elle a dessinée. Clotilde Hesme, sobre, presque trop androgyne quant au parti-pris, ne démérite pas mais n’ emmène pas Hamlet vers une lecture radicalement nouvelle. Elle affirme que son texte comporte 85% de celui de Shakespeare. On veut bien mais comment a-t-elle défini ce pourcentage ?
Un humoriste définissait Hamlet comme «une pièce pleine de citations» : ce qu’on entend ici et les extraits les plus connus  des célèbres monologues du jeune homme mélancolique, sont répétés à intervalles réguliers par la protagoniste. Mais comme l’indique le programme, encore, « agir ou ne pas agir » serait la bonne question, plutôt qu’être ou ne pas être». Le reste est énigme. À l’honneur de cet essai pour réveiller la pièce au féminin (dormir ? Rêver ?) , Christiane Jatahy ne résout pas cette énigme  mais c’est la moindre des choses. ..

Christine Friedel

Jusqu’au 14 avril, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VIème) , T. 01 44 85 40 40

Du 31 mai au 2 juin, Wiener Festwochen, Vienne (Autriche).

Du 11 au 13 juin, Les Nuits de Fourvière, Festival international de la Métropole de Lyon et du 21 au 23 juin, Holland Festival Amsterdam (Pays-Bas).

Les 24 et 25 juillet, Grec Festival, Barcelone (Espagne).

 

Cérémonie d’ouverture : le 16 mars, Montbéliard devient Capitale française de la Culture

La Vouivre des plasticiens volants
Cérémonie d’ouverture : le 16 mars Montbéliard devient Capitale française de la Culture

Que d’inconnues pour l’ouverture de cette manifestation dirigée par Hervée de Lafond, co-directrice du Théâtre de l’Unité qui a été chosie par la communauté Pays de Montbéliard Agglomération (Doubs).  Au programme, trois cent événements artistiques prévus dans toutes les communes de la région sur l’année 2024.

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Pour cette cérémonie d’ouverture, cela été quatre mois infernaux, avec rebondissements chaque jour. Date, lieu, budget… Tout bouge sans arrêt. Nous commençons par imaginer un spectacle qui tournerait autour d’une rencontre entre Rachida Dati et Jamel Debbouze. Il viendrait amicalement, vu le rôle que nous avons joué dans sa vie quand le Théâtre de l’Unité était installé à Trappes : oui, disait Hervée de Lafond, on montrerait le rôle émancipateur de la Culture avec ces personnalités issues de l’immigration.

On les mettrait dans des nacelles pour qu’ils prononcent un discours et que s’instaure un dialogue. Donc, nous demandons un devis pour le son et la lumière mais il arrive très tard : environ 50.000 € . Catastrophe ! Le budget alloué est dépassé ! Mais ouf! Yannick Marzin, directeur de la Scène Nationale de Montbéliard, un des trois commissaires de cette opération, a réduit ses ambitions sur son évènement final et la balance se rétablit. Mais il faut sans arrêt colérer : ce qui est dit dans les réunions, n’est jamais acté….

L’heure approche et on nous annonce que Rachida Dati, pourtant ministre de la Culture, ne viendra pas : une claque humiliante! On lui écrit une lettre déchirante, pas tant pour regretter sa présence, que pour le symbole… Coup de théâtre : le député Renaissance Nicolas Pacquot a insisté et obtenu que le Premier Ministre soit présent et finalement à J moins trois, viendra seulement Gabriel Attal. Jamel Debouzze, lui, s’est désisté.
Mais qui dit Premier Ministre, dit mesures de sécurité abracadabrantes : démineurs, chiens dénicheurs de poudre, arrivée d’une trentaine d’hommes en noir… Mais aussi barrières de sécurité, tribune d’honneur  sécurisée et les nacelles que nous avions prévues, sont interdites.  On doit même évacuer une grande loge pour qu’en cas de problème, le Premier Ministre aille se réfugier dans le sous-sol de l’Axone. Et nous ne maîtrisons pas bien la communication : l’affiche est peu attirante, trop froide et on la voit mal.

 Météo menaçante avec pluie et vent. A plus de douze kms/heure, aucun feu d’artifice n’est autorisé, ni la Vouivre, animal géant gonflable. Combien de personnes attend-t-on ? Mille au minimum mais ce serait un échec. Jour de l’événement, les cordons de sécurité se mettent en place : les artistes eux-mêmes ne peuvent pas accéder au lieu. Les macarons n’ont pas été distribués. La camionnette du Théâtre de l’Unité a dans son coffre quarante kgs de produits mais le service de sécurité est inflexible : on ne passe pas. Nous appelons au secours le directeur de l’Axone, la grande salle de concerts et spectacles de Montbéliard mais tous les artistes, même un par un, ne réussissent pas à passer les barrières: le comble de l’absurdité….

Le premier Ministre arrivera en Falcon de la République mais l’avion ne peut pas atterrir à Courcelles-les-Montbéliard. Mais seulement à l’aérodrome militaire de Luxeuil à quarante kms.  Ensuite, un cortège de dix véhicules. On parle de snipers sur les toits… Nous allons débuter avec trente minutes de retard mais le public a envahi les espaces de jeu. Hervée de Lafond s’égosille, rien n’y fait. Il y aurait déjà environ 5.000 personnes, donc ce n’est pas la honte. Sans vent ni pluie. Ouf !

Notre Brigade d’Intervention du Théâtre de l’Unité accueille le Premier Ministre, il y a une horde  de micros, de journalistes et une armée de gorilles… il faut donc jouer avec les éléments. Enfin, ça y est : Gabriel Attal est enfin dans la tribune…Alors Hervée de Lafond dialogue avec lui, se déchaîne, le tutoie et l’appelle gosse, joue l’impertinence totale, le tutoie et le charrie : «T’es venu en jet pour une fête de la sobriété écologique, tu connais pas le TGV?  Et en plus, tu enlèves deux cent millions à la Culture. etc. » Il dit que ce n’est pas vrai mais il ment. Calme et très à l’aise, il sourit, il n’y a pas de micro prévu mais il répond quelquefois. Ce jeune homme a de l’avenir…

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Charles Demouge, président de Pays de Montbéliard Agglomération, a peur et annonce prématurément l’arrivée des soixante-treize maires à vélo avec le nom de leur municipalité:  ils sont soixante-douze, puisque, lui, ne pédalera pas. Cela commence mal : il y a un trou de dix minutes.Et puis trop de monde s’agglutine pour apercevoir la star Gabriel Attal.La patrouille de France à trottinettes avec fumigènes belu-blanc-touge se fraie un passage juste après les soixante-douze vélos.

On découvre très vite que notre scène centrale-espace de jeu n’est pas tout à fait assez haute basse pour que le public voit bien… Oui, mais il n’ y a aucun budget pour une retransmission sur grand écran. Les circuits, savamment préparés, sont abandonnés. Tout est trop lent, nous aurions voulu que les événements artistiques se mordent entre eux mais ce n’est pas le cas. Et le charriot-bar ambulant casse ses attaches: les deux chevaux franc-comtois ne peuvent plus le tracter ! Désastre ! Tant pis, il y aura une traction manuelle.

Les Femmes Puissantes (une trentaine de mères de famille des quartiers de Montbéliard) arrivent à défiler… très applaudies. Et sont bien là, le Vagabond Crew, une compagnie française de breakdance, championne du monde, danse sur du Haendel. Comme Lucie Quinton, originaire de Sartilly, près d’Avranches, elle aussi championne du monde, de freestyle. Puis les troupeaux de vaches montbéliardaises et d’oies passent au loin mais ont peur. 

© Lionel Vadame

© Lionel Vadame

Cela rame un peu et il y a des espaces sans rien. Risque d’ennui.. Une représentante du Premier ministre vient nous dire qu’il a une réunion importante et nous dit : merci et au revoir. Ah ! ça non ! Ce serait l’humiliation suprême.Alors nous accélérons et cela hurle dans les interphones. Hervée de Lafond demande au Premier Ministre encore dix minutes… Nous supprimons alors deux séquences. Et apparait alors la majestueuse Vouivre des Plasticiens volants et un merveilleux feu d’artifice imaginé par le groupe F sur la musique de l’hymne du Pays de Montbéliard. L’honneur est sauf, on termine bien et en majesté…Gabriel Attal filme sur son portable… Nous lui serrons la main  et tout le public chante : bon anniversaire à Hervée de Lafond qui a eu quatre-vingt ans. Gabriel Attal file très vite, après avoir consenti à quelques selfies. ll y a ensuite Zumba puis DJ Mimosa…

© Patrick Hertzog

© Patrick Hertzog

« On a triomphé pas vrai ? dit Hervée de Lafond, épuisée.» Oui,  certes mais d’extrême justesse. Nous aimons l’adversité et le « raté mieux » mais là, nous avons frôlé le bord du gouffre. Maud Le Floc’h qui fonde en 2007, avec le soutien du ministère de la Culture le pOlau-pôle des arts urbains, est la présidente du jury qui a choisi Montbéliard, comme Capitale française de la Culture et nous félicite.

Jacques Livchine, co-directeur du Théâtre de l’Unité


« Cela s’est à la fois très bien passé, dit Hervée de Lafond. J’ai chahuté le Premier ministre mais sans jamais être vulgaire. Mais je l’ai tutoyé, ce que n’ont pas supporté la bande des macroneux. Ils oublient que les artistes ont un rôle : titiller le Pouvoir en place…
Cela s’est aussi-un peu-mal passé. Je me suis plantée quant à la hauteur du podium où les breakers dansaient, on les voyait donc mal. Mais ce fut un joyeux bazar et nous avons réjoui bien du monde, la D.R.A.C. et le Préfet étaient contents, bref, je ne regrette rien. Même si Alexandre Gauthier, vice-président en charge de la politique culturelle et du patrimoine historique, premier adjoint au maire de  Montbéliard est furieux :
« Le côté répétitif des blagues, a-t-il dit, et le manque de respect ont mis mal à l’aise un grand nombre d’élus et des gens présents. Pour moi, il y a une rupture de confiance. Elle doit prendre du recul ».
Mais  je ne démissionnerai pas ! Je n’ai pas été méchante, ni humiliante. Je ne regrette rien, ce n’est pas une question de droite ou de gauche… Avec François Hollande ça aurait été pareil. Je l’ai chicané, tout le monde sait que j’interpelle les politiques depuis toujours.
Sur les réseaux sociaux et  quelques-uns se disent choqués: on ne tutoierait pas comme je l’ai fait, un Premier Ministre ! Mais nous pensons à Molière et Louis XIV : les sociétés ont besoin de bouffons ! Ils nous montrent que les Rois ne sont pas des Dieux mais des êtres humains aussi fragiles que nous tous…

 Hervée de Lafond, co-directrice du Théâtre de l’Unité 

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Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène de Sylvain Maurice

Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène de Sylvain Maurice

Un drame publié en 1894 et mis en scène la même année  au Deutsches Theater de Berlin. Aurélien Lugné-Poë le créa à Paris l’année suivante. Alain Françon avait monté en 2003 cette pièce, moins jouée que Maison de Poupée encore récemment mise en scène (voir Le Théâtre du Blog). Cela valait donc le coup d’aller voir comment  Sylvain Maurice a pu la traiter.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Sur fond du conte de Hamelin, Eyolf (ici joué par Murielle Martinelli) un petit garçon de neuf ans, est tombé, encore bébé, d’une table à langer et cela l’a rendu handicapé à vie. Condamné à marcher avec des béquilles et à n’avoir que peu d’amis,  il aime beaucoup lire.
Une certaine Dame aux rats (
Nadine Berland) le fascine, il la suit et dans des circonstances mal élucidées, il se noiera dans un fjord. Au premier acte Henrik Ibsen, pose l’équation. Et ensuite ses parents essayeront d’analyser leurs rapports de couple en crise. Rita (Sophie Rodrigues) croit et dit que la simple présence d’Eyolf détruit l’amour qu’elle a pour Alfred (David Clavel)  son mari plongé dans des recherches philosophiques. Il voudrait se consacrer davantage à leur enfant. Désemparés après cette tragédie, il essayent d’en saisir le sens et finalement pour compenser, décideront de s’occuper des enfant très pauvres du village. Et Asta, la demi-sœur d’Alfred, (Constance Larrieu),elle, pour ne pas y laisser sa peau, s’enfuira de ce milieu toxique.

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Alfred et Rita essayeront de se reconstruire mais déstabilisés, ils vont devoir apprendre à acquérir une autre identité, celle de parents d’un enfant brutalement décédé. Bien entendu, cette reconstruction se fait mal : la mort de leur petit garçon de neuf ans a servi de révélateur à leur mal-être personnel et à celui de leur couple. La fameuse crise des dix ans…
Lui a vécu à la montagne pour écrire ses livres, mais il avait renoncé
finalement à écrire sa grande œuvre pour assumer son rôle de père et se consacrer à cet enfant handicapé. Quand Eyolf se noiera, Rita, elle qui a sans doute trop donné, quand il a fallu s’occuper de cet enfant handicapé, veut vivre une seconde jeunesse, prête à tromper son marin. Asta, la jeune demi-sœur de son mari voudrait bien séduire l’ingénieur Borgheim (Maël Besnard) mais aussi Alfred.. Après la perte de leur enfant, auto-analyse de Rita et Alfred, accusations et confessions réciproques…
Henrik Ibsen ne nous épargne rien de ce conflit entre époux qui résonne encore très juste.
L’adaptation qu’en fait ici Sylvain Maurice, est honnête mais pas toujours claire, et on aurait aimé que sa mise en scène soit plus incisive, plus exigeante et  manque ici une véritable direction d’acteurs. A relire la pièce d’Ibsen, les personnages sont beaucoup plus violents et le grand dramaturge norvégien met le doigt là où cela fait mal.
Bref, cette version du Petit Eyolf  souffre  d’une esthétisation, avec une scénographie d’inspiration japonaise : sol brillant symbolisant la mer où Eyolf s’est noyé, longue et belle passerelle en bois noir devant un grand fond de scène à la Bob Wilson qui changera de lumière pastel selon les moments de la pièce. Beau mais pas très original et  surtout cela dessert les personnages qui semblent comme un peu suspendus: l’émotion ne surgit guère. L’interprétation de David Clavel et Sophie Rodrigues est sans doute un peu trop lisse et la diction, comme celle des autres acteurs, pas toujours au rendez-vous. Et ils ont du mal à imposer une vraie présence comme cette Dame aux rats qui va déclencher la tragédie. Bref, Sylvain Maurice n’a pas vraiment réussi son coup et c’est un spectacle décevant.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 8 au 16 mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National, Manufacture des œillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine. T. : 01 43 90 11 11.

Le 21 mars, L’Archipel-Scène de territoire de Fouesnant ( Finistère).

Du 9 au 11 avril, Le  Quai-Centre Dramatique National d’Angers ( Maine-et-Loire).

 

Reporters de guerre, texte de Sébastien Foucault et Julie Remacle, mise en scène de Sébastien Foucault

Reporters de guerre, texte de Sébastien Foucault et Julie Remacle, mise en scène de Sébastien Foucault

Comment raconter la guerre à ceux qui ne l’ont pas vécue ? A quoi servent les journalistes qui prennent tous les risques pour nous informer? A ces questions, répondent des témoins : Françoise Wallemacq qui a couvert les événements pour la Radio-Télévision Belge Francophone, Vedra Bozinovic, reporter de guerre en Bosnie et Michel Villée, ancien attaché de presse de Médecins sans Frontières-Belgique, devenu marionnettiste. 

© Françoise Robert

© Françoise Robert

Sébastien Foucault avec sa compagnie Que faire? mène en Belgique une recherche approfondie sur la guerre en Bosnie (1992-1995). La pièce expose, dans une première partie, les conditions de travail de la presse et nous remet en mémoire cette guerre fratricide qui déchira l’ex Yougouslavie, après la mort du maréchal Tito.
Ici, pas question d’en explorer les raisons et mécanismes mais plutôt de montrer le rôle des médias qui luttent contre la propagande des États, en opposant la vérité du terrain en temps réel, aux déclarations des va-t’en-guerre. La Bosnie-Herzégovine, petit pays de trois millions d’habitants, a vu un tiers de sa population s’exiler pour fuir les bombardements et une épuration ethnique… sous le regard indifférent de l’Europe, et malgré la présence des Casques bleus de l’O. N. U. 

Les trois journalistes passent en revue leurs souvenirs et rediffusent des extraits de leurs reportages en direct, ou des enregistrements de l’époque. Dans un studio de radio rebâti, Vedra Bozinovic raconte dans sa langue, la fin du film Blade Runner, pour les auditeurs de Sarajevo, privés de cinéma : ambiance apocalyptique !
On entendra ensuite Françoise Wallemacq interviewer, dit-elle, des gens «pour que d’autres puissent s’identifier à eux. » (…) On croyait que ça servait à quelque chose, que les démocraties réagiraient. (…) Elle se considère comme « une passeuse », plus modeste que Paul Marchand. Plus Individualiste que provocateur, il bravait la mort sur le front de Sarajevo. Michel Villée était, lui à Srebrenica, quand ont été massacrés huit mille hommes et adolescents bosniaques… Médecins Sans Frontières était la seule source d’information. 

Nous revivons avec eux les événements à travers leurs regards vingt-cinq ans après. Passionnant et édifiant, alors qu’une nouvelle guerre sévit en Europe. 

Dans un deuxième temps Reporters de guerre évoque le bombardement, par l’armée serbe, de la ville de Tuzla, le jour d’une fête de la jeunesse ! Soixante et onze personnes tuées, deux cents blessées : la plupart avaient moins de vingt-cinq ans…. Les interprètes essayent de faire revivre physiquement cette tragédie et sollicitent les spectateurs pour les impliquer et désignent ceux qui seront touchés par un obus. Ils vont reconstituer la mort du petit Sandro, représenté par une marionnette, dans les bras de ses parents, à une terrasse de café, un 25 mai ensoleillé de 1995…
Mais cela peine à nous émouvoir et détonne avec la première heure du spectacle où les protagonistes exprimaient leurs doutes quant à l’influence de leur travail sur le cours des événements. La force évocatrice de leurs témoignages se dilue dans le pathos et la théâtralité minimaliste quasi-documentaire se perd ici dans une démonstration laborieuse.
Mais il faut applaudir Françoise Wallemacq, Vedra Bozinovic et Michel Villée, mémoires vivantes d’un conflit trop vite oublié et représentants de ces journalistes courageux, liens essentiels entre les populations victimes de la guerre, et celles qui vivent encore en paix. 

Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre Populaire de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint Denis). T. : 01 48 70 48 90.

 

Bérénice de Romeo Castellucci, d’après Bérénice de Racine, conception mise en scène de Romeo Castellucci

Bérénice d’après Bérénice de Racine, conception et mise en scène de Romeo Castellucci

Nous sommes arrivés avec un peu de retard mais on nous a gentiment laissé entrer par le haut de cette grande salle totalement rénovée… Une expérience, puisqu’on est vraiment loin de ce plateau sous-éclairé, ce qui augmente encore la notion d’étrangeté. Tout le monde attendait cette réalisation du maître italien plusieurs fois venu au Théâtre de la Ville (voir Le Théâtre du Blog).
Il faut toujours bien lire les titres! Le metteur en scène, honnêtement, annonce la couleur: d’après Bérénice de Racine et avertit:  » Sur la scène, comme une étoile fixe, Isabelle Huppert incarne Bérénice, la particulière et ontologique solitude du personnage théâtral et de la figure humaine. Il n’y aura sur scène que deux autres acteurs qui joueront Titus et Antiochus, et plusieurs sénateurs romains. Toutes leurs répliques seront incompréhensibles et recouvertes par la voix de Bérénice. Les éléments sonores du spectacle -tous, perçus ou inouïs- sont produits par la voix d’Isabelle Hupper et élaborés par l’artiste Scott Gibbons. » Bon, mais il y a un sérieux bémol: comment incarner Bérénice, en l’absence de Titus et d’Antiochus?

Dans le texte original écrit par  Jean Racine et créé en 1670 , d’après l’historien Suétone: « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. »
Cette reine de Judée aime Titus qui va succéder à son père, le roi Vespasien. Titus, du moins le croit-il, aime Bérénice qu’aime aussi Antiochus, son ami. Mais Bérénice n’aime pas Antiochus e
t la loi romaine interdit à Titus d’épouser une reine étrangère : »Rome, par une loi qui ne se peut changer, N’admet avec son sang aucun sang étranger.  »
Tout est alors mis en place pour une vraie tragédie. Titus choisira Rome et le pouvoir royal: « Je sens bien que sans vous, je ne saurais plus vivre, Que mon cœur de moi-même, est prêt à s’éloigner. Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner. » Il y aura bien des larmes versées mais aucun sang.
Les célèbres personnages de ce triangle amoureux, une fois leur amour dévasté, s’en iront chacun de leur côté. Clap de fin pour cette tragédie en cinq actes et 1.506 alexandrins… souvent mise en scène. Entre autres, et remarquablement, en 66
par Roger Planchon avec Samy Frey et Francine Bergé en 66 et par Klaus Michael Grüber, avec Ludmila Mikaël et Richard Fontana en 84, ensuite par  Jean-Louis Martinelli avec Marie-Sophie Ferdane et Patrick Catalifo en 2006. 

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Romeo Castellucci a gardé le seul texte de Bérénice qu’il fait interpréter par Isabelle Huppert. Titus (Cheikh Kébé) et Antiochus, son confident (Giovanni Manzo) ont disparu, sauf à un seul moment où on les verra muets dans une sorte de lent et court ballet. Les confidents de Titus, Paulin, Arcace, celui d’Antiochus, et Phénice, la suivante de Bérénice sont eux absents.
Quand Romeo Castellucci fait joujou avec Racine, cela donne quoi? Rien d’intéressant et nous vous conseillons de pas y aller voir. Ou alors, pour une expérience inédite… Nous avons raté les neuf premières minutes mais très vite l’hémorragie de spectateurs a commencé pour ne plus s’arrêter… Sans doute lassés de ne rien voir: lumières raffinées mais sépulcrales+ fumigènes à gogo+ rideau de tulle qu’on enlèvera juste à la fin. Bref, Romeo Castellucci a tout fait pour que, même aux premiers rangs, on ne voit pas grand chose. Alors, imaginez ce que cela peut être au vingt-cinquième rang! et, comme si cela ne suffisait pas, il a aussi voulu qu’on ne comprenne rien au texte proféré, voire souvent crié au micro.  Sans doute dans une optique de déconstruction/reconstruction qui laisse perplexe.

Quant au travail sur la diction des alexandrins confiée à Bernard Pautrat, il a sans doute fait ce qu’il a pu mais Isabelle Huppert rame et cela doit être le moindre des soucis de Romeo Castellucci, puisque, de toute façon, il veut qu’on ne comprenne rien… Quelques bribes nous parviennent dans ce qui reste une sorte de performance d’actrice, face à neuf cent personnes… Même les fameux: « Dans un mois Dans un an comment souffrirons-nous Seigneur » sont mal dits et incompréhensibles! Le micro H.F. comme la voix refaite  (un vieux truc usé) n’arrangent rien comme d’habitude… Pas plus que ces effets d’écho très faciles…
Le groupe de khâgneux devant nous avait vite décroché et dormait paisiblement ! Qui peut en effet comprendre même quelques minutes de cette bouillie sonore, surlignée par une  musique de Scott Gibbons avec percussions électroniques.
De temps à autre, on aperçoit quelque vers projetés en fond de scène mais, à cette distance et dans cette obscurité, impossible de les lire. Bref, Romeo Castellucci qu’on aura connu plus inspiré, fait joujou avec le texte de Racine et utilise sans état d’âme tous les stéréotypes et clichés du théâtre contemporain. Y compris l’introduction pléonastique d’éléments incongrus comme une statue de chien, un radiateur blanc (pour réchauffer la pauvre amoureuse de la froideur de son Titus? )  une machine à laver dont elle sort un grand drap (pour signifier la fin de leur relation?). Tout cela ne vole pas très haut.

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Romeo Castellucci a aussi aligné une douzaine de jeunes gens torse nu qui ensuite, se dénuderont complètement. Bref, de la provoc- gadget à vingt centimes d’euros, que plus un jeune metteur en scène n’oserait se permettre !
Et le ridicule ne tue pas… Quand il ose dire que son actrice est (sic) «la synecdoque de l’art théâtral mondial». (…) « Paradoxalement, l’inactualité de sa langue, de la rhétorique classique et de la théologie en général le rendent absolument contemporain, en écho à nos propres contradictions et impossibilités! Et je pense résolument que nous pouvons toucher au contemporain par le biais de l’inactualité. (sic) En se situant hors du temps, nous pouvons mieux voir notre époque de dysfonctionnements. Il faut s’écarter de la voie pour en voir le chemin. En cela, Racine appartient au futur, du fait de son combat avec le langage: il y a un abîme caché, en-deçà du langage. Tout est dit pour être caché. »  (…) Et encore mieux: « Isabelle est l’actrice définitive. Pour une pièce définitive. Il faut une actrice radicale comme Isabelle pour aborder l’un des textes les plus radicaux de l’histoire occidentale. La radicalité, au sens propre du terme, que je n’ai pas peur d’utiliser, est un point d’entrée dans la pièce. Avec Isabelle Huppert, feu central du théâtre, pour incarner Bérénice, l’enjeu est d’exprimer avec elle l’hardcore du théâtre. »  (sic) … « Le travail à faire avec les voix est donc crucial. »
Comprenne qui pourra à ce bavardage prétentieux et répétitif… Relisez Molière, monsieur Castellucci, il avait déjà tout dit avec une ironie cinglante dans Les Précieuses ridicules: «Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’être visibles. »

Isabelle Huppert a du mal à imposer ce fantôme de Bérénice et semble bien seule sur ce grand plateau. Impossible pour elle de ne pas voir les désertions par dizaines, ce qui est toujours difficile à vivre pour une interprète. Elle fait face courageusement, mais qu’est-elle allé faire dans cette galère? Sinon avoir le plaisir d’avoir un grand plateau et un texte magnifique pour elle toute seule? Les applaudissements ont été mollassons -de nombreux spectateurs sont aussitôt sortis-et d’autres ont hué très fortement ce spectacle: rarissime dans le théâtre contemporain!
Cette création a des semblants d’avant-garde, mais est en fait aussi prétentieuse que poussiéreuse et ne passe ici strictement aucune émotion. Cela fait encore plus chic et choc! Il y ici, comme parfois au théâtre, un malentendu: qu’est venu voir le public? D’abord la vedette, mais sans doute pas en priorité Bérénice. Mais tant pis, il n’auront eu ni Bérénice ni Isabelle Huppert… A les écouter à la sortie, ils ne s’attendaient tout de même pas à ne rien comprendre à un texte. Quelle tristesse !

L’équation posée par Romeo Castellucci est aussi radicalement fausse et son projet fait plouf! Emmanuel Demarcy-Mota pourra dire tout ce qu’il veut, mais ce genre de plaisanterie risque de détourner les jeunes… et les moins jeunes, de son Théâtre de la Ville, voire du théâtre en général. Pourquoi devant nous, pas un seul d’une vingtaine d’étudiants, n’a applaudi? Il y a de quoi se poser des questions… Certains, avec une belle acuité, nous ont demandé à la sortie « si c’était fait exprès, et pourquoi, le metteur en scène a voulu qu’on ne comprenne rien à ces alexandrins et pourquoi aussi  Isabelle Huppert crie si souvent au micro? »  Bien vu, mais que leur répondre? Que c’est un choix de mise en scène? La réponse aurait été un peu courte.

Bref, pas grand chose à sauver de ce désastre annoncé et dont la réalisation a dû coûter bonbon?  Peut-être les costumes d’Iris Van Herpen, genre robe longue de reine, puis une autre ample en coton triste. Et, à la fin, un magnifique lever de rideaux noirs plissés. Mais vient-on ici pour voir quelques costumes, et des effets appartenant plus à une « performance » où il y aurait de l’argent…Les musées et centres d’art contemporain sont faits pour cela. Pas une scène, et surtout celle qui a accueilli tant de beaux spectacles dont ceux de Pina Bausch…
On sort de là en colère contre le mauvais coup porté à ce texte magnifique et au théâtre actuel… Et Isabelle Huppert n’aura rien gagné dans cette mauvaise action. Ce qui aurait pu être un travail expérimental mais seulement visible par les professionnels, les élèves-comédiens et les critiques, n’a en rien sa place dans ce grand théâtre populaire. 


Philippe du Vignal

Jusqu’au 28 mars, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris (IV ème).  Puis à Milan, Genève, Luxembourg, Anvers, Clermont-Ferrand, Rennes…

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