Opéra Comique saison 2021

Opéra-Comique 2021

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© M Davidovici

Encore sous le coup de l’annulation, pour cause de Covid, des représentations du Bourgeois Gentilhomme, Olivier Mantei et son équipe présentent le programme de l’année prochaine devant un public de fidèles, venus nombreux soutenir cet établissement voué à la création d’œuvres francophones. L’optimisme reste de mise: «Nous maintenons la programmation telle que nous la souhaitons, dit-il. Sans lâcher prise sur les enjeux artistiques. » Et dans l’incertitude où la crise sanitaire plonge le monde du spectacle, aucune brochure n’a été imprimée, le public devra donc se reporter au site internet du théâtre. 

Pour commencer en musique, Elsa Benoit interprète une chanson de Francis Poulenc. On pourra voir cette soprano, en novembre prochain dans Hyppolite et Aricie de Jean-Philippe Rameau sous la direction de Raphaël Pichon.

En 2021, des chefs prestigieux comme William Christie avec ses Arts Florissants dirigera Titon et l’Aurore de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, une pastorale en forme d’opéra-ballet : l’Américain Basil Twist utilisera des marionnettes  pour mettre en scène, en janvier prochain, cette œuvre peu jouée mais qui connut un grand succès en 1753. Elle relança la musique française sur les scènes, alors que son prestige pâlissait face aux opéras italiens.

Raphaël Pichon reviendra pour diriger Fidelio de Ludwig van Beethoven dans une mise en scène de Cyril Teste qui mettra les arts visuels au service de cet hymne à la liberté. Le ténor Michael Spyres donne aujourd’hui l’aria éblouissant de Florestan à la fin de l’unique opéra du compositeur.

Jordi Savall, maître de la musique baroque, dirigera en juin L’Orfeo de Claudio Monteverdi qui a été un des premiers, en 1607, à oser créer un opéra. Il y a aura aussi en mars La Belle Hélène de Jacques Offenbach avec Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre, mise en scène de Michel Fau qui jouera aussi Ménélas. Et, pour les fêtes de Noël, Roméo et Juliette de Charles Gounod avec un livret revenant à la source shakespearienne, un opéra mis en scène par Eric Ruf  dans le décor de la pièce éponyme qu’il a montée à la Comédie-Française. Un  acte écologique dans le souci d’éco-responsabilité de l’Opéra-Comique.

Pauline Bayle dont on a apprécié l’adaptation de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, fera ses premières armes sur une scène lyrique. L’Opéra-Comique chaque année fait appel à de jeunes metteuses en scène, pour que les femmes trouvent leur place dans ce monde très masculin. Dans cet esprit, Ariane Matiakh dirigera en novembre l’Orchestre Philharmonique de Radio-France pour Les Éclairs, une œuvre que le romancier Jean Echenoz a adapté de son roman sur Nicolas Tesla, un rival d’Edison et inventeur du courant alternatif, en proie à de multiples déboires dans la New-York de la révolution industrielle. Philippe Hersant signera la musique de cette œuvre: son troisième opéra.

Autres projets autour des grands spectacles : La Maîtrise populaire qui rassemble des jeunes venus de tous horizons, chantera dans Le Voyage dans la lune de Jacques Offenbach, une féérie inspirée de Jules Verne qui amène quatre Terriens sur la lune, à la rencontre des Sélénites… Mais il y aura aussi des concerts à midi, goûters musicaux, initiations au chant lyrique, petites formes tout public interprétées par la Maîtrise populaire et les artistes associés de la nouvelle troupe Favart…  Et des colloques, organisés par Agnès Terrier, dramaturge et conseillère artistique de la maison. «Et si, dit-elle, on reprenait l’histoire de l’Opéra-Comique mais du point de vue des femmes ? »  Pour (re)découvrir des autrices, compositrices, interprètes, spectatrices, administratrices et personnages de fiction qui ont fait et font la vie lyrique française : troisième session prévue les 22 et 23 septembre 2021.

En attendant, comme aucun autre cas de covid ne s’est déclaré, la saison 2020 se poursuit mais avec une jauge réduite. A noter : plusieurs rendez-vous exceptionnels comme, le 17 octobre, un concert solidaire d’Unisson, une association créée par des artistes lyriques, suite à la fermeture des théâtres en mars. Quatre-vingt chanteuses et chanteurs se produiront bénévolement pour soutenir leurs  camarades affectés par la crise. Des artistes confirmés partageront le plateau avec les plus jeunes avec uniquement des morceaux d’ensemble, du duo au grand concertato, un terme faisant référence à un genre ou à un style de musique où des groupes d’instruments ou des voix partagent une mélodie, généralement en alternance, et presque toujours sur une basse continue.

la salle Favart - DR Stefan Brion

Salle Favart © Stefan Brion

 Mireille Davidovici

 Théâtre National de l’Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris  (II ème). T. :01 70 23 01 31.

 


Archive de l'auteur

Bérénice, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

Bérénice, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

©Olivier Pasquiers

©Olivier Pasquiers

Reprise du spectacle créé l’an passé  mais est-ce la plus belle pièce de Racine ? En tout cas, avec Andromaque, Britannicus et Phèdre … c’est l’une des plus jouées aujourd’hui, comme au siècle dernier. La gloire d’une vaincue (Andromaque), la prise du pouvoir et la mutation d’un homme en monstre avec Néron dans Britannicus, la passion furieuse et l’amour séparé ? De ces constantes inépuisables du cœur humain, Racine dit tout et ne dit rien. On joue sans cesse ces tragédies dites classiques parce qu’elles gardent leur énigme, que  pourtant aucune mise en scène, si raisonnée, si documentée soit-elle, ne vient résoudre. Une trouvaille d’Antoine Vitez: Titus renvoie une Bérénice plus âgée que lui, son amoureuse initiatrice, le jour il n’a plus besoin qu’elle tienne ce rôle, puisque la mort de son père le fait adulte et… empereur. Jacques Osinski (voir Le Théâtre du blog) avait, lui, eu une idée aussi juste: ne chercher aucune explication et s’en tenir avec une haute exigence, à la poésie de Racine et au pur lamento de la séparation.

Inquiétude, attente, bonheur partagé, frustration, désespoir : Bérénice (Solenn Goix) décline toutes les facettes du sentiment amoureux, y compris à l’acte II avec de petits calculs rassurants: « Si Titus est jaloux, Titus est amoureux « . Le point obscur, dans cette histoire d’amour partagé, est cette inacceptable séparation au dernier acte . De façon obsédante les même verbes : aimer, séparer, quitter reviennent. « Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte. »  Dans les vingt-quatre heures de la tragédie, Bérénice ( Solenn Goix), Titus (Sylvain Méallet) et Antiochus (Julien Léonelli) ont pourtant avancé d‘un pas décisif: ils ne renoncent pas à leur amour mais acceptent au moins une séparation nécessaire. Qu’importe qu’après cela, les royaumes distribués par Titus à Bérénice et à Antiochus, comme de petits cadeaux d’adieu ?

Le tapis que foulent les comédiens sous le chapiteau des Tréteaux de France,  représente une carte de la Méditerranée avec la mention: Mare nostrum,  c’est-à-dire tout et rien. Après la tragédie, après le dernier : Hélas ! d’Antiochus,  les personnages ne feront que survivre. Du reste, l’empereur Titus, beaucoup moins recommandable que le personnage de Racine, régna deux ans seulement. Ici, le public entoure les acteurs, comme il entourait ceux de Britannicus, partageant la fragilité des personnages, au plus près de leurs hésitations et de leurs contraintes. Sylvain Méallet a l’autorité qui fait l’homme de pouvoir mais ici ce sont avant tout les sentiments qui font trembler les corps et les voix. Et les alexandrins en sont la rythmique vivante. Trop précieuse pour que le public n’y soit pas attentif et solidaire des comédiens: la toile d’un chapiteau ne protège pas des bruits extérieurs : un I will survive de Gloria Gaynor,  le tube de la coupe du monde de football avec la victoire des Bleus face au Brésil en 1998, sorti dans les environs d’une enceinte mobile, fait intrusion dans la dernière scène où l’enjeu pour les trois personnages est d’accepter une vie… qui n’est qu’une survie! Il faut le redire aux comédiens : le public est avec eux et capable de récupérer au bénéfice du spectacle, accidents et perturbations. Quand ils y parviennent, on est au sommet du théâtre… On pense à Ella Fitzgerald à Antibes-Juan-les-Pins en 1981. En plein concert, interrompue par les cigales qui chantaient à tue-tête, elle improvisa une mélodie qu’elle nommera The Cricket et qui fit le tour du monde…

Un chapiteau offre cette sorte de complicité et  toute représentation n’y est pas coupée du monde et qu’on le veuille ou non, traversée par le monde extérieur.  Même  si cela a lieu dans un espace protégé et pour un cercle de « connaisseurs ». Les  acteurs des tréteaux de France le savent et portent les vers de Racine avec une vaillance et une fragilité paradoxalement plus grandes, plus profondes que souvent, dans une salle de théâtre protégée. C’est le bénéfice du risque… Emu par ces personnages empêchés de construire leur bonheur, on quitte le chapiteau  sur le Hélas ! du pauvre Antiochus, l’ami qui ne sera jamais l’aimé, celui qui fait presque sourire d’être l’éternel perdant. Voilà une Bérénice concentrée sur l’essentiel et sans prétention, avec juste un tapis et sans costumes éclatants, même si la veste de Titus pourrait quand même être plus élégante ! La pièce, toute la pièce et rien que la pièce, les acteurs, rien que les acteurs. Un beau moment de partage.

Christine Friedel

Jusqu’au 18 octobre, Chapiteau des Tréteaux de France, Parc de la Villette : entrée à quelques minutes des métros: Porte de la Villette ou Porte de Pantin, Paris (XIX ème). T.:  01 40 03 75 75

 

 

 

 

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Le Grand Inquisiteur d’après Fédor Dostoïevski,  traduction d’André Markowicz, mise en scène de Sylvain Creuzevault

© simon gosselin

© Simon Gosselin

Ce chapitre du livre V de la première partie du célèbre roman est une sorte de parabole philosophique sur la liberté et la notion de manipulation… Un titre inspiré,  comme le personnage, par celui du Don Carlos de  Schiller. Et quelle idée fabuleuse! Ivan Karamazov, un athée convaincu raconte à son frère Alexeï, un tout jeune moine, la confrontation entre Jésus-Christ et un cardinal, le Grand Inquisiteur à Séville au XVI ème siècle. Jésus est revenu sur pour voir de plus près l’Inquisition, aux principes si éloignés de sa pensée. Dans les rues, vite reconnu comme le messie, il va  rendre la vue à un aveugle,  ressusciter une jeune fille.  Bref il y un souffle de liberté sur la ville,  voire d’anarchisme qui ne plait pas du tout au  Grand Inquisiteur. Il va le faire arrêter avec l’intention de le mettre sur un bûcher, ce qu’il lui explique dans sa cellule où on l’a enfermé. Bref, lui dit-il, son enseignement auprès des foules, loin d’être le bienvenu, perturbe gravement l’Église et dérange ici où on est en train de brûler des dizaines d’hérétiques. Ce naïf de Jésus n’a rien compris quand il croit à l’idée  que «les humains sont attachés aux idées de liberté et d’amour du prochain». Dostoïevski a eu des idées conservatrices mais ce chapitre des Frères Karamazov  est bien “l’œuvre la plus anarchiste et la plus révolutionnaire qui fût jamais créé, dit le philosophe russe Nicolas Berdiaev. Alors que le Grand Inquisiteur et ses amis auraient bien vu quels étaient les besoins réels de la société des Hommes et sauront leur trouver les voies du bonheur.
Dialectique subtile où on montre que les principes d’un enseignement religieux peut se retourner contre eux. L’Inquisiteur considère que les questions majeures de l’humanité, que Satan a posées à Jésus dans le désert sont : «Trois forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés, le miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as repoussées toutes : la tentation de changer les rochers en pains (le mystère), celle de sauter dans le vide et de voir sa chute amortie par des Anges (le miracle) et enfin celle de se proclamer « roi du Monde » (l’autorité).
Jésus, en repoussant ces tentations au nom de la liberté, montre qu’il surestime les capacités de la nature humaine, du moins selon le Grand Inquisiteur, puisque la majorité des gens n’est pas capable de vivre ces principes de liberté et d’amour. Et Jésus les aurait donc condamnés par avance à la souffrance ou à la folie. Loin en tout cas de la rédemption qu’il leur avait promise. Le Grand Inquisiteur défend l’Eglise et veut faire quelque chose de positif pour  les gens, au risque de les manipuler: «Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom et dans l’au-delà, ils ne trouveront que la mort».  Mais toujours selon lui,  ils préfèrent en général le bonheur même au prix de l’aliénation et prendre des décisions, être responsable est bien au-delà de leurs forces. Ce Grand Inquisiteur préfigure un peu le Big Brother de George Orwell et le dialogue  entre Winston et O’Brien dans son célèbre 1984. Et Sigmund Freud admirait beaucoup cette partie philosophique du roman. Sylvain Creuzevault après ce récit, va faire basculer le spectacle dans une sorte de grande farce aux personnages contemporains qui eux aussi ont été des grands inquisiteurs patentés et seuls à détenir la vérité politique; aussi  féroces que Joseph Staline au siècle dernier avec des millions de morts à la clé ou dans le genre impitoyable et violent, Margaret Thatcher, ou encore maintenant Donald Trump déclarant à l’avance  que les élections présidentielles seront truquées.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Et tout ce beau monde va dépecer et fouiller le corps du Christ mort pour en manger les intestins  (n fait des spaghettis/sauce tomate) et en référence sans doute au célèbre Matthieu: 26, 26: “Mangez, ceci est mon corps, ceci est mon sang. »  L’image  au moins au début quelque chose de fort  mais est un poil longuette et le metteur en scène s’est visiblement fait plaisir. On a aussi droit à des  extraits  de ce bel essai Penser est fondamentalement coupable d’Heiner Müller dites par Nicolas Bouchaud que l’on a doté d’un gros cigare comme en fumait l’écrivain allemand mais qui empuantit toute la salle… On ne peut tout citer mais c’est d’une rare intelligence: «Les minorités représentent toujours quelque chose d’autonome; elles sont un obstacle à l’accélération. Les minorités sont des freins. De là naît le besoin de les anéantir car elles persistent dans leur vitesse propre. » (…)« Du point de vue de la structure capitaliste, la fourmi est l’homme idéal. L’homme est un facteur de perturbation. » (…)« Le capitalisme n’offre jamais la solitude mais toujours seulement la mise en commun. L’offre capitaliste repose sur l’angoisse de la solitude. McDonald est l’offre absolue de la collectivité. On est assis partout dans le monde dans le même local ; on bouffe la même merde et tous sont contents. Car chez McDonald, ils sont un collectif. Même les visages, dans les restaurants McDonald, deviennent de plus en plus semblables.  » (…) « Devant votre miroir, le communisme ne vous donne rien. L’individu est réduit à son existence propre. Le capitalisme peut toujours vous donner quelque chose, dans la mesure où il éloigne les gens d’eux-mêmes. Sous le capitalisme, le plus grand nombre ne peut survivre qu’en tant qu’objet. »

On peut voir le visage de l’écrivain allemand en noir mais aussi en couleurs sur une série de petits téléviseurs cubiques d’autrefois, et on se demande bien la raison de cette installation… Et pourquoi faire répéter le texte en projection sur le mur du fond? Quant à Staline, il s’en prend à Marx et Donald Trump veut, dit-il, faire le bonheur de ceux qui ont cru en lui.. Tout ce passage du spectacle est en anglais non-surtitré sans que l’on sache vraiment pourquoi. Et tant pis pour ceux pas très connaisseurs de la langue de Shakespeare… Quel snobisme!

Mais bon, Sylvain Creuzevault sait créer de belles images et dirige bien ses comédiens; entre autres, Frédéric Noaille qui joue une incroyable Margaret Thatcher en tailleur gris strict et montée sur de hauts talons. Et  Servane Ducorps, toujours impeccable, campe magistralement un Donald Trump, excité, vociférant, plus vrai que nature. Nicolas Bouchaud en Heiner Müller, comme d’habitude, est aussi excellent. Tout dans la mise en scène est d’une belle précision et s’il y a des moments où cette farce s’impose, au bout d’une heure à peine on commence à trouver le temps long et on décroche. Bref, un spectacle aux qualités plastiques indéniables mais Sylvain Creuzevault a quelque mal à traiter cette courte fable philosophique d’une vingtaine de pages, en y ajoutant une dose de dramaturgie maladroite et d’écriture personnelle avec une suite de petites scènes mal rythmée qui  ne fonctionne pas bien du tout…

On attend avec impatience son prochain spectacle adapté des Frères Karamazov, du moins si le corona virus le permet. Au moins ici dans la salle, le protocole sanitaire est respecté. Par ailleurs, pleuvent nombre d’obligations ou menaces d’annuler les représentation, en particulier dans les spectacles sous chapiteau. Mais il faudrait que le gouvernement s’explique enfin sur le non-respect des trop fameuses mesures partout imposées.  Notamment au centre Georges Pompidou pourtant richement doté: escaliers envahis dans les deux sens, aucune présence de flacon de gel pourtant annoncée et  aucune  distance imposée entre les sièges,  exactement comme dans les TGV, Intercités ou TER. Et silence radio chez Bachelot et consorts: ce deux poids-deux mesures est profondément choquant pour les équipes artistiques, administratives et techniques des théâtres petits ou grands qui ont aussi le droit de vivre.  Donc à suivre…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, 1 Place de l’Odéon, Paris (VI ème) jusqu’au 18 octobre. T. : 01.44.85.40.40

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

L’artiste japonais (soixante-dix sept ans) a un parcours riche en rencontres artistiques: l’écrivain Yuko Mishima, le danseur qui fut à l’origine du butô, Ushio Amagatsu, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino. Ce maître d’un butô décalé, et directeur de la compagnie Daïrakudan, fait partie  du milieu culturel alternatif de Tokyo, en marge d’une société strictement réglée.  

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Sa « folie » devait logiquement croiser celle du danseur et chorégraphe François Chaigneau qui excelle dans le travestissement en tout genre. Et la qualité des costumes de Romain Brau, Cédric Debeuf, Kyoto Domoto Omote et Seitaro Ozu est exceptionnelle. Il nous surprend une fois de plus par ses tenues entrant en résonance avec celles d’Akaji Maro pour la création cet objet artistique non identifié… François Chaigneau, coiffé d’une perruque dorée, naît d’un plan d’eau central et, tel le faune des Ballets russes, amorce une danse élégante qui attire le regard d’Akaji Maro. Ils s’engagent alors dans une farandole surréaliste et très esthétique où chacun cherche à surprendre l’autre. et ils étonnent un public déjà conquis…

Nous suivons depuis longtemps ces artistes (voir Le Théâtre du Blog). Leur complicité est belle à voir sur  la trop grande scène de la Maison de la musique, et on aurait apprécié plus de proximité. «Le corps lui-même est déjà une œuvre, dit Akaji Maro et riche de strates mémorielles; chaque danseur, même déjà à vingt ans, porte sur son dos la beauté et la laideur de sa vie. Cela ne m’intéresse pas de voir une maîtrise époustouflante. Je veux voir des choses qui dépassent du cadre. » Ce dépassement, associé à une rencontre entre générations, s’inscrit dans les programmation du Festival d’automne et du Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers. Une  belle réussite voir en avril au Théâtre National de la danse de Chaillot.
 
Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 30 septembre au 2 octobre, Maison de la Musique de Nanterre, 8 rue des anciennes mairies, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 41 37 94 21.

 

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, musique de Jean-Baptiste Lully, mise en scène de Jérôme Deschamps, direction musicale de Marc Minkowski

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, musique de Jean-Baptiste Lully, mise en scène de Jérôme Deschamps, direction musicale de Marc Minkowski

La dernière comédie-ballet du grand dramaturge fut créée au château de Chambord le 14 octobre 1670. Pour la vingtième édition du Mois Molière à Versailles (voir Le Théâtre du Blog), l’Opéra du Château l’avait accueillie l’an passé. Cette pièce en cinq actes a souvent été montée mais le plus souvent sans orchestration, notamment dans une très belle réalisation de Jérôme Savary en 81, puis quinze ans plus tard à Chaillot où il jouait aussi le rôle-titre. D’un Bourgeois, à l’autre… D’un Jérôme, à l’autre…
Reste à savoir comment trois siècles et demi plus tard, on peut mettre en scène cette pièce à la fois souvent délirante avec musique, chant et danse qui est aussi truffée de scènes de comédie qui préfigurent le théâtre de boulevard. Comme celle où Madame Jourdain arrive pendant le fastueux dîner que donne son mari pour essayer de conquérir le cœur de la belle Dorimène… Jérôme Deschamps a bien vu qui était ce pauvre Jourdain, un bourgeois ambitieux qui a de l’argent et qui veut s’en servir pour acquérir une culture qu’il n’a pas: savoir écrire de la poésie ou de belles lettres, danser, chanter, pratiquer l’escrime… Mais dans un but bien précis : Jourdain est aussi un homme ambitieux qui veut accéder à un un rang social élevé. Le château de Versailles le fait rêver et on sent qu’il ferait n’importe quoi pour approcher Louis XIV… Vieille histoire toujours d’actualité! Combien intriguent pour espérer dîner un jour à l’Elysée, faire partie d’une chasse présidentielle ou parler quelques minutes au chef de l’Etat, voire même seulement au ministre des Finances, de la Culture ou de l’Intérieur….

© d.r.

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 Et M. Jourdain est ébloui quand on lui apprend que le fils du grand Turc veut épouser sa chère fille. Mais ce grand naïf se révèle être aussi une proie facile pour qui veut profiter de sa fortune et lui faire payer cher sa soif de culture. « Il rêve, dit le metteur en scène, et bien sûr, ignorant de ces matières, de leur contenu le plus simple, il n’en connaît que les signes extérieurs qui l’attirent et sa naïveté nous amuse. Les autres rient de lui ; on s’en moque, on le croit fou. Il rêve… Et je veux ici faire partager sa solitude au milieu de ceux qui le dupent, son émerveillement devant le paradis qu’il croit voir naître sous ses yeux. »

 

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Sur le plateau, rien qu’une grande pièce vide aux murs jaunasses avec une fenêtre en hauteur, un fauteuil  et une porte avec deux battants qu’ouvrent et referment sans arrêt deux jeunes et ridicules valets emperruqués. Une porte qui évoque celle du célèbre Lapin-Chasseur (1989) un spectacle-culte de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps. Ce Bourgeois Gentilhomme a du mal à prendre son envol et les scènes se succèdent sans beaucoup de rythme. Même si l’orchestre des Musiciens du Louvre dirigé par Marc Minkowski apporte des respirations musicales bienvenues. Jérôme Deschamps, dans la tradition de ses Deschiens a truffé sa mise en scène de gags souvent un peu lourds et même si c’est bien réalisé, cela fonctionne mal! Comme ce maître à danser entouré d’un danseur et de deux danseuses en grand tutu blanc caricatural. Ou Nicole la servante qui refait le lit et qui en secoue les draps dans une sorte de loge en hauteur. Ou encore ce cochonnet servi au souper en l’honneur de Dorimène. Il oscille du museau et grogne jusqu’au moment où M. Jourdain, excédé, le tue d’un coup de maillet mais, pour ne pas abîmer cette petite merveille télécommandée, Jérôme Deschamps prend bien soin de taper à côté! Puis il sortira du ventre du cochonnet des saucissons pour les offrir à Dorimène. Tout cela est facile et pas vraiment comique…

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Après l’entracte, les choses s’améliorent et la mise en scène est plus enlevée. Et on trouve une certaine poésie en particulier dans la scène du Grand  Turc. Là, Jérôme Deschamps maîtrise mieux les choses et réussit à créer de très belles images poétiques grâce aussi à des costumes souvent délirants très colorés et à des coiffures ridicules. Mais la distribution est très inégale et le metteur en scène lui-même semblait assez fatigué et peu à l’aise dans Jourdain. Mais est-ce un personnage qui lui convient si bien que cela?  Et on a connu cette très bonne comédienne qu’est Josiane Stoléru (madame Jourdain)  plus inspirée. Mais il y a heureusement Vincent Debost en Covielle et Pauline Tricot, toujours juste qui excelle en Nicole. Et malgré les intermèdes dansés, ou chantés par Natalie Pérez, Paco Garcia, Lisandro Nesis, Jérôme Varnier -très drôle en grand Turc- ces trois heures avec entracte nous ont paru longuettes, sauf à la fin.  Mais vous ne pourrez voir ce spectacle assez décevant qui a dû être arrêté définitivement à cause d’un corona virus dans l’équipe artistique! Il aurait sans doute gagné en rythme et en force après quelques jours…

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Opéra-Comique, Place Boieldieu, Paris (II ème).

 

Les Zébrures d’automne 2020, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

 


Les Zébrures d’automne 2020
, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

4-Vernissage©Christophe_Pean

exposition « 37 Rayures zèbre » © Christophe Péan

 Malgré les restrictions sanitaires, le festival bat son plein. En marge des salles de spectacle, ont eu lieu plusieurs projections de film, des remises de prix, des concerts… Et une grande exposition qui nous fait revivre les riches heures de ce festival à la belle Bibliothèque francophone du centre-ville. Inaugurée en 1998, elle est labellisée Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale  et  Pôle Associé à la Bibliothèque Nationale de France dans le domaine du théâtre et de la poésie francophone. Avec un fonds de 40.000 volumes, une  discothèque, une vidéothèque, une artothèque et un espace multimédias. Et avec aussi un équipement à la hauteur de cette architecture aérée. Toute en granit et en verre avec un atrium construit autour d’une grande mosaïque gallo-romaine.

Le conservateur de la bibliothèque et le directeur des Francophonies ont imaginé un parcours à partir de  différentes thématiques. On se promène d’un espace à l’autre et dans de petites cabanes, des vitrines, ou le long des murs, on retrouve des auteurs et metteurs en scène familiers, des photos de spectacles qui ont fait date, des livres, affiches et articles de presse montrant le festival dans tous ses états. Et il en a vu passer des artistes, depuis sa création par Pierre Debauche en 1984!  Il a accompagné les premiers pas en Europe du travail d’un bon nombre d’entre eux,  évoqué dans l’espace Premiers cris comme  Robert Lepage en 1986, Werewere Liking en 1988, Wajdi Mouawad deux ans plus tard ou Salia Sanou en 2002…

 En regard du module Conscience du réel, des documents attestent combien le théâtre, ici, est ancré dans l’actualité avec des pièces comme Rwanda 94 de Jacques Decuvellerie, créée il y a vingt ans ; les conflits syriens sont vus par Catherine Boskowitz et Fadwa Suleiman (2012) ;  la violence faite au femmes racontée aux enfants par  Michel-Marc Bouchard dans L’Histoire de l’oie. Mais comme le rappelle la rubrique État de fête,  le spectacle est aussi dans les rues, avec des propositions participatives comme In C de Terry Riley en 2000 ou Rituels vagabonds de la chorégraphe Josiane Antourel, l’an passé. Sans oublier les nombreux concerts, rencontres, célébrations dans le quartier général où public et artistes se rassemblent après les représentations: autrefois le Grand Chapiteau et le Zèbre, aujourd’hui la Caserne Marceau.

 Silences et Bruits réalisation de Clément Delpérié et Véronique Framery

Ces courts-métrages sont l’aboutissement d’une aventure au long cours avec quatre-vingt élèves de deux collèges des quartiers populaires de Limoges. Ils ont, de la sixième à la quatrième, suivi un atelier d’écriture avec l’auteur Jean-Luc Raharimanana sur le thème : Se voir grandir, se voir changer. Sous l’égide du festival, cet atelier a été conçu après les attentats de Charlie-Hebdo en 2015, à des fins d’action culturelle dans les écoles.  Et de ces textes, est sorti un spectacle collectif… Puis une exposition de photos. Ce film entend garder la trace de ces moments privilégiés qui ont marqué les adolescents. Les images, accompagnées d’extraits de leurs textes, ont été captées dans leur environnement : couloirs, classes et cour du collège ou dans les champs et la forêt…

Rien d’anecdotique dans ces plans-séquences souvent muets évoquant la solitude des adolescents qui s’interrogent sur le sens de l’existence. En opposition à des moments où ils s’ébattent en liberté… L’esthétique singulière de cette réalisation, l’étrangeté des mots souvent en voix off, sont en décalage avec le vérisme de l’objectif. « J’en ai fait un objet artistique qui m’appartient » dit le réalisateur :  en effet, il ne s’agit pas d’un reportage mais d’un portrait collectif et subjectif de cette jeunesse qui cherche sa place dans le monde.  «Nous serons des guerriers et quand la tristesse nous prendra, nous serons à nouveau des enfants »: cette phrase empruntée à Jean-Luc Lagarce, revient comme un leitmotiv. « Dans le monde, il y a la guerre, dans la guerre, il y a du monde», disent-ils encore… Sorti de son contexte, Silences et Bruits rend compte de la mélancolie qui étreint la génération Je suis Charlie.

Les prix 

9-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Andrise Pierre © Christophe Péan

Le Prix S.A.C.D. à été remis à Andrise Pierre pour Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus. L’auteure vient de Port-au-Prince et enseigne aujourd’hui la littérature haïtienne à l’Université Paris XVlll. Yol, à la veille de son mariage avec un Blanc, rend visite à sa tante pour lui emprunter sa robe de mariée. Mais elle découvre que ce dont elle rêvait, est «un assemblage de lambeaux rapiécés», à l’image d’une vie désastreuse. Si « les tantes sont nos pères absents », elles témoignent ici de la condition des femmes dans son pays natal… 

44-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Souleymane Bah © Christophe Péan

Quant au Prix R.F.I., il revient à La Cargaison de Souleymane Bah. Cette cargaison de morts que personne ne veut accueillir, prend la parole : fes femmes, jeunes, vieux, enfants, jusqu’à  la balle qui a frappé ces victimes, le corbillard, cimetière vont parler, croisant leurs mots en un chœur polyphonique. L’auteur guinéen a écrit cette pièce en hommage aux manifestants de son pays, victimes de la répression. « Je veux dédier ce prix aux jeunes guerriers qui, chez moi, se battent pour la liberté et la démocratie. Et à travers eux, à tous ceux qui luttent et disent : NON. »

Soleymane Bah a quitté Conakry en 2016 et vit maintenant en France. Il nous faut entendre cette rumeur grondante, véhiculée par ses mots: « Nous sommes les destins fractionnés, les immolés de la République, écrasés sous les bottes des appétits antagoniques. » « Nous dansons la danse des corbillards crépusculaires, jusqu’à ce que la mort soit morte. »

Mireille Davidovici

37 Rayures Zèbre, jusqu’au 9 janvier, Bibliothèque francophone multimédias de Limoges, 2 place Aimé Césaire, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 45 96 00.

Les Zébrures d’automne/ Les Francophonies, des écritures à la scène, ont eu lieu du 23 septembre au 3 octobre. 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges. T. 05 55 33 33 67

 

 

The History of korean western theatre, texte et mise en scène de Jaha Kool

 

The History of korean western theatre, texte et mise en scène de Jaha Kool


Après Lolling and Rolling (2014) et Cuckoo (2017), est créé le troisième volet de la trilogie Harmatia. À quinze ans, le jeune homme, rejoint le club-théâtre de son école. Depuis la scène est devenue sa vie, son champ de réflexion personnelle et artistique, envers et contre tout ! Il y a douze ans
il a assisté à un symposium  sur le centième anniversaire du théâtre coréen. A l’ issue de cet évènement qu’elle ne  fut pas sa surprise et interrogation : «Pourquoi les auteurs les plus joués en Corée du Sud sont-ils Shakespeare, Molière et Ibsen ? Existe-t-il un théâtre contemporain en dehors du répertoire occidental ?» Son esprit ouvert sur le monde et sur l’identité artistique et intellectuelle de son pays, sa sensibilité moderne et créative vont orienter son écriture et son travail théâtral vers l’autobiographie et la performance.

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 À partir de thèmes comme son enfance, sa famille mais aussi de l’existence du théâtre en Corée, naîtra ce spectacle. Avec une volonté esthétique et politique profonde et affirmée chez son créateur : Dans son geste théâtral, il s’agit pour Jaha Kool, d’utiliser la scène pour «fabriquer un monde», son monde. L’objectif ? de «montrer au public comment se construit et peut se transmettre un point de vue ».  Une action d’homme et d’artiste libre. The History of korean western théâtre en est une superbe manifestation ! La nécessité de la transmission, de vaincre le mensonge, d’éclairer les secrets  et la rencontre du passé pour une mémoire de l’Histoire au présent, toutes ces questions parcourent le paysage dramatique de ce spectacle.  La scène nue, laquée blanc, et un  simple module faisant office de table ou de banc, dessus un magnétophone à cassettes et un cuiseur à riz « le Rice-cooker ». Dans le calme de ce plateau, le public s’installe et Jaha Kool assis au sol, fabrique un origami. Soudain noir total et lancement d’une image vidéo où excelle cet artiste-poète. Fascinante, en effet l’écriture de ce troisième volet d’Hamartia où l’espace de l’intime est mis en lumière et où éclatent plusieurs expressions artistiques…La mise en scène ouvre ses portes à diverses disciplines. Une grande place est aussi donnée à la création musicale. Ce spectacle a plus d’une corde à son arc. La pièce n’est pas seulement une œuvre sur le théâtre ou une fresque historique sur la Corée du Sud.  

Cet artiste complet a voulu pour le dernier tableau de cette trilogie, dépasser la forme classique de la conférence-performance. Pour la première fois,  il s’affirme sur scène non pas uniquement  comme acteur ou performeur mais aussi comme «créateur et artiste qui fabrique un monde ». Et quel monde !  Un monde à la fois merveilleux par la beauté des vidéos, par les choix si justes des morceaux musicaux et celui de comédiens uniques comme un cuiseur à riz : «le plus célèbre acteur au monde » et un crapaud sous forme d’origami ! Un trio peu ordinaire qui ne manque pas d’esprit. Nous entrons ainsi dans un monde à la fois singulier, par moments onirique ou aussi rock an roll et inscrit dans une réalité historique et sociale. Comme en témoignent le regard critique et politique sur la culture de son pays d’origine mais encore sur le pouvoir dominant qu’exercent les États-Unis hors de leurs frontières et sur les restes dévastateurs du colonialisme ! Le 22 août 1910, la Corée était en effet envahie par le Japon. Selon Jaha Kool, «la conscience d’une société prend forme sous l’influence de la culture et de l’éducation ». 

Le texte riche d’une parole théâtrale et autobiographique est d’une grande poésie. Audacieuse, simple et perspicace: «Je dois mieux comprendre pour mieux survivre » et souvent pleine d’humour: « Tout est devenu universel ». Ou encore d’une ironie romantique : « Les cicatrices ont le pouvoir de nous rappeler que nous sommes vivants ». La conception du spectacle,  sa scénographie,  permettent au récit d’ évoluer avec subtilité et suscitent une écoute sans faille du public. Les multiples croisements et résonances entre peinture, photos ou films d’archives, musique, vidéo et autobiographie dans la mise en scène, construisent un univers personnel original, transfiguré par une puissance théâtrale et un souffle esthétique, hors du commun. Jaha Kool a su créer un spectacle éblouissant, fort sensible et engagé.  Une oeuvre, profondément contemporaine au sens où le passé n’est plus figé et se confronte au présent et vice-versa.

Cette pièce-poème ouvre un champ d’interrogations sur la théâtralité, la création et son rapport au pouvoir politique. Mais aussi sur la Culture, quand elle est soumise à l’embrigadement sournois d’une autorité.  Son auteur réussit ce coup de maître : Laisser voir et entendre la beauté, parfois violente, du silence et ses secrets.  

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 25 septembre, dans le cadre du festival d’automne au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 42 14.

Du 6 au 11 octobre, festival de Lugano (Suisse).
Du 6 et 7 novembre, Tanzquartier, Vienne (Autriche).
Du 9 au 11 novembre, festival SPRING in Autumn, Utrecht (Pays-Bas) et du 18 au 20 novembre, Le Campo, Gand (Belgique).

La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

 Pour l’auteur québécois, la question du genre se pose parfois à l’adolescence de façon très cruelle et c’est l’occasion pour lui de remettre en question tous les préjugés. «Fred : D’abord, qu’est-ce que t’es ? Dom :-ça dépend des jours. Un cactus, un oiseau. Je veux pouvoir changer quand ça me tente, être l’un puis l’autre en même temps, ni l’un ni l’autre quand ça me tente plus, puis m’habiller comme je veux. »

 Cécile Backès, sensible aux écritures de Marguerite Duras, Annie Ernaux qu’elle a mises en scène,  l’a été aussi à la langue québécoise et musicale d’Olivier Sylvestre quand il fait parler ses jeunes personnages. Actuellement, on évoque d’emblée le profil de chacun sur les réseaux sociaux mais à distinguer d’une vraie vie : soit une dualité métaphorique de l’intériorité de ces adolescents en souffrance. Ici l’auteur montre l’ ambiguïté de la fille/garçon ou du garçon/fille en douze courtes séquences où apparaissent Dom et Fred, de jeunes élèves traînant dans une zone indéterminée : Presque-La-Ville.

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L’une préfère sécher les cours et l’autre serait plus assidu. Mais chacun hésite sur son genre, explore les jeux pour être fille ou garçon et laisse apparaître malaise et incertitude. Et s’il ne fallait pas obligatoirement choisir pour chercher finalement le non-binaire ? Etre l’un et l’autre à la fois, ou bien, l’un puis l’autre: ce serait selon l’humeur du moment. Et Olivier Sevestre, dit Cécile Backès, évoque ici l’un des derniers tabous, à travers une histoire d’amitié où les confidences aident ces jeunes à tenir debout et oser affronter, ensemble et non plus seul, un monde où les gens  refusent tout simplement que l’on soit entre les deux. Il nous  invite ici à un théâtre où ce qui est énoncé devient possible, du moment qu’on le profère grâce au récit, au  dialogue ou la voix intérieure. Tenter de passer le pont qui relie la Presque-Ville à La Grande Ville… un vrai projet de vie.

 Marion Verstraeten  (Dom) et Ulysse Bosshard (Fred) correspondent exactement  aux personnages qui assument cette confusion des genre. Autant, l’une est porteuse d’une colère rebelle éloquente, autant l’autre a une conscience plus intériorisée de soi et des autres. Mais ils éprouvent en fait la même difficulté à communiquer avec leurs semblables qui ne se sentent pas, eux, différents. Dans un espace à la lisière de Presque-La-Ville et de la Grande Ville, où les oiseaux tournent et le vent se lève : la nature est ici très présente. A chaque fois que Dom fait un pas, il lui semble que La Ville s’éloigne. Pourtant, elle a rencontré une autre élève mais sans lendemain. Quant à Fred dont la mère est  morte, il souffre et consent parfois à ce que Dom le maquille. Il a mal à l’âme et il faut qu’il «décrisse» : savoureuse langue québécoise…

 On reconnaît ici la voix universelle de qui se pose la question du genre et des stéréotypes, comme Camille Laurens dans Fille son dernier roman. Et Fred fait un commentaire douloureux et clairvoyant sur ses sensations : «Tous les jours… y a un comédien qui prend possession de mon corps, il est là, il est tout le temps là, c’est un gars qui joue au gars, qui essaie d’être plus grand, plus fort, plus viril, qui aime tout ce que les gars aiment, qui se prend une voix grave… »

La mise en scène de Cécile Backès est joyeuse et lumineuse au possible et grâce à  sa  direction d’acteurs, ces jeunes joliment peints ont à la fois niaque et  réserve, quant-à-soi et ouverture. Marion Verstraeten est remarquable : vive et imprévisible, du côté de la haine ou de la hargne  comme de l’émotion cachée. Ulysse Bosshard représente lui la face solaire de ce couple, alors que Dom en est la face ténébreuse. Justesse, précaution et attention, ils multiplient entre eux les égards.

 Côté scénographie, une salle de bal imaginée par Marc Lainé et Anouk Maugein et à l’étage, une coursive dominant les eaux avec des  rambardes  simulant le parapet du fameux pont à franchir. Des escaliers des deux côtés que les interprètes n’en finissent pas de monter et descendre, des parois ou volets qui ouvrent et ferment l’espace. Et murs peints ou tagués, ceux de nos espaces urbains… Les musiciens (en alternance, Arnaud Biscay ou Héloïse Devilly) créent des cris d’oiseaux, le souffle du vent, le bruit des feuillages ou ceux d’une nuit insaisissable. Et la liberté qu’ils portent en eux rappelle les droits enfin reconnus des Premières Nations et  des Inuit. Soit pour le Québec, environ cinquante communautés autochtones…

Un joyau scénique, scintillant à la fois d’éclats noirs mélancoliques et de lumières joyeuses.

 Véronique Hotte

 Le Palace, Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, jusqu’au 9 octobre et du 24 au 27 novembre. T. : 03 21 63 29 19.

 Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National des Yvelines, du 17 au 20 novembre.

 Comédie de Saint-Etienne-Centre Dramatique National, du 1er au 3 décembre et Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes, les 17 et 18 décembre.

Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard, adaptation de Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

Ici, se joue un drame éternel, celui qui oppose l’Amour et la Mort. Au début du XVème siècle, est paru ce dialogue philosophique, l’un des tout premiers textes à profiter de l’invention de l’imprimerie. Malgré un succès fulgurant, il sera redécouvert bien plus tard par les Romantiques, passionnés par le Moyen-Age. Johannes Von Tepl a été formé à l’Université de Prague, ouverte en 1348, l’année de sa naissance. Et la légende veut que ce long poème lui ait été inspiré par la mort de sa femme.  Thème universel et pourtant porté ici par un être singulier, la  disparition de l’aimée fracture la psyché de ce Laboureur; dans sa douleur, il se révolte et interpelle la Mort. On sait aujourd’hui que le deuil s’inscrit en général en plusieurs étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Sans avoir ces connaissances psychologiques, l’auteur ici les transpose instinctivement…Travaillé par cette disparition brutale,  son être intime se révèle et il interpelle violemment ce qui devrait n’être qu’une figure de carnaval : la Mort, qui lassée de ses plaintes, surgit soudain et toute pleine de son pouvoir, lui rappellera non sans esprit que la condition d’homme s’appelle faiblesse et incertitude. Le Laboureur ne s’incline pas pour autant et en appelle à la puissance de Dieu, supérieure à celle de la Mort. Mais en ce siècle d’humanisme naissant, la condition humaine est considérée dans sa finitude, et la philosophie est du côté de la Mort. « Heur et malheur doivent se conseiller » lui dit-elle. Montaigne n’est pas loin. Même si le Laboureur exige de comprendre le sens de cette punition, il n’obtiendra qu’une réponse : un arbitraire absolu régit le fil des destinées. Et puis il y a l’amour. Au sortir des siècles médiévaux, les cours européennes en ont fait la balance de justice des actes humains. Mais la Mort remet les pendules à l’heure : « L’homme sage ne doit pas trop aimer l’amour ». « Plus tu aimes, plus tu souffres »… Bref, la souffrance de la perte ne connaît aucun dédommagement.

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Ici les Stoïciens parlent par la bouche de la Mort qui se fait préceptrice de vie, guide de l’homme au milieu des gouffres de douleurs. Cherche-t-elle à éveiller la conscience de ce malheureux, à le sortir de son deuil ? Dialecticienne comme un vieux philosophe, serait-elle une éducatrice de bonne foi ? La dispute ne peut se conclure sans une synthèse et Dieu fait alors résonner son jugement : « Au plaignant, l’honneur, et à la mort,  la victoire ». Etonnante  intervention divine qui, en ces temps chrétiens, ne permet aucun espoir de vie après la mort !

Ainsi le Laboureur, sans appui de l’Eglise et sans perspective de rédemption, n’a pu qu’engager un dialogue direct avec la Mort. Position risquée pour l’écrivain qui plante ici les graines de l’individualisme à venir. Mais proche encore de l’amour courtois, il met dans la bouche du Laboureur, les mots pour dire la force des femmes à élever l’âme des hommes, en réduisant finalement la mort à «un stupide outrage à la vertu féminine». Entre affranchissement de la tyrannie de la mort et appel aux plaisirs de la vie, Le Laboureur de Bohème est un bijou d’interrogations toutes encore bien vivantes aujourd’hui.

La mise en scène fait apparaître une belle gravure d’arbre qui glisse au milieu des deux protagonistes : le texte fait en effet silence sur la puissance de la nature, laissant le Laboureur en tête à tête avec la seule Mort. Ce clin d’œil ouvre aux siècles qui feront de  l’Homme un être non pour Dieu, mais pour la Nature… Dans l’écrin de ce petit plateau, s’affrontent la Mort  incarnée (si l’on peut dire) par Marcel Bozonnet et le Laboureur (Logann Antuofermo). Jouant merveilleusement sur les subtilités et ruptures de ton du texte excellemment traduit, la Mort nous régale de sa toute-puissance cruelle, joueuse, ironique. Et elle ne fera qu’une bouchée du Laboureur. Le jeune acteur, quant à lui, peine à trouver les formes de sa douleur. Marcel Bozonnet, pourtant, apporte tous les appuis nécessaires aux mouvements de l’âme du jeune éploré qui semble figé dans l’attente d’une révélation… qui ne viendra pas. Un costume assez incompréhensible l’alourdit, entre combinaison de plongée et survêtement high tech. La Mort, «transgenre » virevolte, elle, dans une longue tunique couleur du temps, libre d’apparaître et de disparaître : on pense alors à la merveilleuse Princesse de Clèves qu’avait créée Marcel Bozonnet il y a déjà plus de vingt ans et qu’il reprit régulièrement. Délicieuse intervention divine : la voix d’Anne Alvaro remettra les pendules à l’heure et sifflera la fin de partie.

Marcel Bozonnet aurait sans doute dû faire travailler davantage le personnage du Laboureur, pour le conduire vers plus de complexité et d’intériorité. Mais on sort un peu étourdi de cette heure de grande intelligence architecturée par une langue très tenue. La résonance avec les temps actuels (Qui vit ? Qui meurt ?) ajoute, s’il en était besoin, à cette forme médiévale,  une perspective philosophique contemporaine…

Marie-Agnès Sevestre

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

Un autre point de vue:

 

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Un texte majeur de la littérature allemande du début du XVème siècle mais peu connu. Il s’agit d’une « disputatio » médiévale, d’un débat de type carnavalesque au sens des analyses de Michael Bakhtine, qui met aux prises un jeune  paysan dont la femme vient de mourir en couches  et la Mort que, dans son chagrin, sa colère et sa révolte,  il a convoqué devant lui, par ses malédictions. La forme, argument contre argument, semble faite pour la scène mais le théâtre français s’y est intéressé seulement à la fin du XX ème siècle…

Renato Bianchi, grand maître du costume de théâtre, a composé un dispositif sobre et des costumes évoquant à la fois le nô japonais et le constructivisme russe, et donnant aux paroles un espace poétique où se développer. Un châssis mobile où est peint un arbre -un cerisier peut-être-  un fond de scène sur lequel le soleil s’est levé et surmonte des formes géométriques. Noir et or. Et la faux de la Mort est devenue un outil de travail rouge, entre binette, pioche et crochet, que le Laboureur mettra sur son dos à la fin.

Le jeune paysan (Logann Antuofermo) en «uniforme de travail», comme disaient les constructivistes  qui habillaient les acteurs «ouvriers de la scène »), couleur de terre. Il est la terre. En réponse à ses cris et  invectives, la Mort fait son apparition (Marcel Bozonnet, surprenant, puissant). Mais sa voix pénètre d’abord l’espace venant du fond de la petite salle. Son entrée éclatante n’effraie pas le Laboureur : rien de psychologique dans cette joute verbale. Il lui balance ses réclamations et lui montre l’injustice qui lui est faite. Un débat âpre et tendu. La Mort semble épatée par l’intelligence du Laboureur, parle d’un homme excellent, d’une attaque inouïe. Mais elle manie métaphores, paradoxe, moquerie et morale avec élégance et fermeté et abat les cartes d’une justice impitoyable : « Nous agissons tel le soleil qui brille tant au-dessus des bons, que des mauvais ». 

En robe-manteau gris et noir, ou enveloppé d’une longue cape noire qui induit une gestuelle dansante, Marcel Bozonnet fait de la Mort une bien étrange figure.  Sous un éclairage vertical, calé contre un mur, il fascine par son regard sans pupille, aux paupières fortement surlignées de noir et aux cheveux hérissées qui agrandissent encore sa haute silhouette. Enigmatique, il n’incarne pas : par son jeu, «s’expose -événement rare dans l’Occident moderne- se célèbre la Mort », dit l’acteur. La musicalité de son discours qui irrigue et fait vivre son corps, rappelle les intonations qu’il avait su trouver pour sa célèbre Princesse de Clèves (1995) qu’il a si longtemps jouée avec succès. 

C‘est un de nos grands comédiens que l’on voit ici engagé dans un jeu verbal et vital, revigorant, sur notre condition de mortels, ce qui nous concerne tout particulièrement en ce moment. L’entendre moduler dans cette confrontation ultime où se déclinent tous nos sentiments sur la Mort et son sens possible, est une expérience nécessaire. La joute se développe en deux parties et cinq tableaux et se termine par le Jugement de Dieu. A une femme, revient d’interpréter ce rôle. Anne Alvaro en voix off conclut :«Au plaignant revient l’honneur, et à la Mort, la victoire. » Si la Mort est toute puissante, le combat est digne. En post-scriptum, une prière d’acceptation difficile prononcée par le Laboureur… Des extraits de musique électro-acoustique de Luc Ferrari ponctuent les répliques animées, s’insèrent dans leur trame, renforcent leur écho exigeant, stimulant et parfois drôle, dans nos esprits surpris… 

Béatrice Picon-Vallin

Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

 

 

Berck Plage, conception, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

Berck Plage, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

Le Nouveau Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine dans la banlieue de Paris est maintenant dirigé par Diane Landrot et Yan Allegret qui ont voulu donner un nouveau visage au hall d’accueil: éclairé par de longues guirlandes à la lumière chaleureuse. Au-dessus, une salle a été aménagée pour recevoir des auteurs. » Toute personne, disent-ils, qui a un projet d’écriture pourra venir dans cet espace gratuit, protégé et bienveillant, à quelques mètres du plateau. Pour que des textes de théâtre s’écrivent et qu’aient lieu des rencontres avec ceux qui fabriquent le théâtre. Et des rayonnages accueilleront livres et manuscrits de théâtre voire de poésie, qu’ils soient publiés ou non: seule petite condition pour venir travailler ici.» Un des premiers spectacles a lieu dans la salle maintenant nommée Yoshi Oïda comme le rappelle une plaque de cuivre au-dessus de la porte. Cet acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra né en 1933 est l’un des principaux collaborateurs de Peter Brook. Il a aussi écrit trois bons livres: L’Acteur flottant L’Acteur invisible et L’Acteur rusé. L’autre salle porte le nom de Claudine Galea, journaliste, écrivaine et dramaturge qui écrit aussi des romans et des textes pour la radio. Elle a reçu en 2011 le Grand prix de littérature dramatique pour Au bord et l’an passé, a  été lauréate du Grand Prix de littérature dramatique  jeunesse pour Noircisse.

Le programme de cette saison comprend à la fois des créations théâtrales, performances, concerts, ateliers, etc. On ne dira jamais assez que le théâtre contemporain a, et plus que jamais en ce moment, besoin de ce genre de laboratoires. Improductifs et coûteux, diront certains… Mais comme la musique, les arts plastiques ou la recherche en chimie, le théâtre a aussi besoin d’expérimentations ! Indispensable pour l’avenir… Comme le passé du théâtre l’a souvent prouvé.  avec entre autres, fondé par Louise Lara et son mari, l’architecte Edouard Autant;  qui  fondèrent il y a déjà un siècle le fameux Laboratoire de théâtre Art et Action sur un très petit plateau, rue Lepic à Montmartre. Ils l’animèrent jusqu’en 1939 : d’une guerre à l’autre! Avec une tendance à limiter la place de l’acteur et à privilégier l’adaptation d’œuvres non conçues à priori pour la scène et d’autres moyens d’expression comme la marionnette, les mannequins, les ombres… Et ils y créèrent aussi des lectures-spectacles: toutes choses révolutionnaires à l’époque! Participèrent à ce laboratoire notamment de jeunes inconnus comme… Eugène Ionesco et Nicolas Bataille, le créateur de La Leçon et de La Cantatrice chauve et grand  praticien du théâtre d’ombres.

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Un des premiers spectacles de le rentrée est donc cette performance théâtralisée ou ce théâtre aux airs de performance, Dieu reconnaîtra les siens… Ce soir-là  la majorité du public était jeune, ce qui est fort bon signe alors que dans les grandes structures nationales, la couleur des cheveux du public n’est pas la même. Mélanie Martinez Llense avait lu dans Libération un article sur le procès en assises de Fabienne Kabou. Cette jeune Sénégalaise qui préparait soi-disant une thèse de philo sur Wittgenstein (mais cela s’est avéré faux), habitait à Saint-Mandé avec son mari Michel Lafon, un sculpteur plus âgé qu’elle de trente ans. Le 19 novembre 2013, elle est allée en train jusqu’à Berck (Nord). Elle a pris un hôtel puis donné le sein à Adélaïde, son bébé et l’a déposé sur le sable de la plage à la marée montante. Un pêcheur de crevettes a trouvé son corps le lendemain. Entre temps, la jeune femme est rentrée dormir: “J’ai passé une excellente nuit, a-t-elle-dit à l’hôtelier.» Avant de revenir chez elle à Saint-Mandé en cachant à son mari, la disparition de leur fille. Sur son Journal intime, elle avait écrit à cette date : «Rien».  

“Dans l’espace ouvert entre le geste de l’infanticide et ce  rien», dit Mélanie Martinez Llense, j’ai eu envie de mettre en scène, de raconter l’histoire qui s’est imposée à moi. J’ai dévoré la chronique judiciaire autour de Fabienne Kabou; chaque épisode dessinait un portrait complexe, les versions aussi multiples que les voix qu’elle dit entendre, telle une cohorte d’Erinyes qui lui ordonnent selon elle, de tuer son enfant. (…) Fabienne Kabou dira d’ailleurs qu’elle n’a pu arrêter son geste d’abandonner son enfant, parce que la mise en scène était trop parfaite. (…) Le nom de Berk choisi, parce qu’il était le nom le plus sinistre et laid qu’elle ait pu trouvé… »
Un fait divers tragique sur fond de sorcellerie mais plus sans doute, de schizophrénie. La jeune femme donnera plusieurs versions de cette tragédie personnelle, dira avoir été «maraboutée » et être poursuivie par des femmes de sa famille en colère et jalouses: «Quelqu’un a tué mon enfant avec mes mains et je veux savoir qui c’est. » Mélanie Martinez Llense a eu envie d’en faire un spectacle et a rencontré notamment les experts psychiatres convoqués au procès, l’avocate Fabienne Roy Nansion…

L’histoire a de quoi fasciner, puisqu’on a le plus grand mal à entrevoir les raisons profondes de cet infanticide. Et, après un premier procès en 2016 à Saint-Omer où l’avocat général avait, pour cet acte commis avec «une précision d’orfèvre», demandé dix-huit ans de réclusion criminelle… Moins que les jurés! Alors que cette jeune mère croyait, dit-elle, avoir sauvé son enfant d’un sort pire que la mort. Selon la justice, elle est responsable de cet acte volontaire mais selon les psychiatres, références culturelles sénégalaises et fonctionnement magique sont secondaires et cette jeune femme était atteinte de psychose délirante. Peut-être une conjugaison des deux? Condamnée à dix-huit ans de réclusion criminelle, elle fera appel… Aux assises de Douai, un psychologue conclura à sa responsabilité mais pour la psychiatre Maroussia Wilquin, Fabienne Kabou est une malade mentale dont la peine doit être allégée. Elle-même dira : « Je n’ai jamais nié être malade. Ce que je dis, c’est qu’il y a autre chose. Et ce n’est pas refuser la maladie que de dire ça.»  Elle sera cette fois condamnée à quinze ans. Il y aura sûrement des remises de peine mais était-ce vraiment le bon choix? Que lui apportera un si long enfermement? Et si on essaye de transposer cette lamentable histoire dans un pays africain comme, entre autres, le Bénin où nous avons vécu, il est presque certain que l’accusée aurait dû être seulement soumise à une obligation de soins… Et question: cette tragédie aurait-elle pu avoir lieu dans ce type de société? La riche Europe peut, elle, s’offrir le luxe de garder quelqu’un en prison pendant quinze ans mais les pays africains n’en ont les moyens.

Capture d’écran 2020-09-20 à 17.10.25Mélanie Martinez Llense n’a pas voulu traiter du crime en lui-même mais essayer de montrer qu’un jugement dépend avant tout d’un code de lois appartenant à une culture. « Il s’agira alors ici d’investiguer (sic) par le jeu, par la scène, par la mise en commun avec le public, la perception de ce que nous appelons «rationalité » et dialoguer avec l’inexplicable, à partir de ce gouffre ouvert entre ce geste de l’infanticide et ce «rien ».  Sur un grand plateau noir, une chaise, c’est tout et au lointain, un grand rideau blanc. Côté cour des voitures miniatures électriques télécommandées qui projetteront des phrases de complément au récit que Mélanie Martinez Llense va d’abord faire: c’est un poil long mais assez réussi sur le plan visuel. Pour la reconstitution des faits et le procès, elle fait participer les spectateurs,  en leur demandant de figurer l’avocat général, le juge, l’avocat de la prévenue, son  mari, etc. Mais ces interventions trop brèves d’à peine une minute et ces allers et venues parasitent l’évocation de cette tragédie située à mi-chemin entre la performance et une mise en scène classique de théâtre. Côté démonstration, on est loin du compte et côté théâtre, l’ensemble  a quelque chose d’un peu sec et clinique

Plus convaincants, les moments où des intervenants choisis dans la salle doivent lire leur texte projeté en fond de scène façon karaoké et cela mais avec un résultat inégal: le théâtre dit participatif a des limites! Et elle fera aussi appel à une spectatrice âgée pour le rôle de sa  mère… En fait, sa véritable mère. Là, enfin, il se passe quelque chose d’émouvant. A la fin, elle déploiera au sol un grand rideau blanc qu’elles et sa maman tireront alternativement pour faire des vagues. Un vieux procédé qui marche à tous les coups… mais assez réussi.

Le programme indique seulement que l’assistanat à la mise en scène est assuré par Claire Lapeyre Mazerat, au demeurant très bonne actrice et chanteuse qu’on avait pu voir longtemps dans la célèbre comédie musicale Cabaret  de Bob Fosse. Malgré de bonnes intentions, tout ici est approximatif et il n’y a guère d’exigence artistique. Aucune mention de l’auteur de cette mise en scène: en effet il n’y en a pas! Longueurs, manque de rythme, participation du public mal réglée et absence de direction d’acteurs…  Et il faudrait aussi absolument que Mélanie Martinez Llense prenne des cours de diction : on la comprend très mal!  Parler correctement est le minimum syndical qu’on peut demander à un(e) artiste quand il dit un texte sur un plateau pendant plus d’une heure ! Là est le très grave défaut de ce spectacle. On veut bien que la D.R.A.C. ait soutenu ce projet mais qu’en pensent ses experts? D’autant plus que Mélanie Martinez Llense n’est plus une débutante… Bref, un projet en cours qui mériterait d’être mis en scène et dirigé; et là, on est encore loin du compte ! Allez au boulot…

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le mardi 29 septembre à Gare au théâtre 13 rue Pierre Sémard, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :01 43 28 00 50.

Les 6, 7 et 8 octobre Théâtre de Vanves ( Hauts-de-Seine).

Les 14 et 21 novembre, La Ferme du Buisson, Noisiel ( Seine-et-Marne).

 

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