Meaulnes (Et nous l’avons été si peu), d’après Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, conception et mise en scène Nicolas Laurent

CDN Besançon Saison 2018-19MEAULNES  (ou nous l'avons été si peu)Avec Max Bouvard, Camille Lopez, Paul-Émile Pêtre

Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) d’après Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, conception et mise en scène de Nicolas Laurent

« Je m’étais fait de ce jour tant de joie à l’avance ! Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et nous l’avons été si peu ! Que les bords du Cher étaient beaux pourtant ! Qu’il faisait beau, mon Dieu! Alain-Fournier a su, comme personne, parler des tourments de l’adolescence. Dans un monde réaliste, l’école, les carrioles à cheval sur les chemins de campagne, il a fait entrer le merveilleux. Il faut passer une forêt et s’y perdre pour entrer dans le monde du rêve. Et ce monde là, c’est la vérité des personnages du Grand Meaulnes, imprimée à jamais dans leur mémoire et dans leur cœur. Il faut se lier par des serments de fer pour être digne d’exister.

François Seurel, donc, voit arriver dans l’école dirigée par son père, un nouvel élève, exceptionnel, Augustin Meaulnes, garçon mystérieux, séduisant, qui accepte l’amitié du garçon modeste et bancal qu’il est. Cela ira jusqu’à la dévotion. Un soir, passons sur les circonstances, Augustin s’égare dans la forêt jusqu’à perdre tout repère, et tombe sur une fête étrange, où les enfants sont rois, où l’on se déguise, où l’on mange comme à la noce de madame Bovary, mais sans noce : la fiancée n’est pas venue!

Mais deux destins se tisseront ensemble : en un regard, Augustin est tombé amoureux d’Yvonne de Gallais et s’est lié d’une amitié loyale avec son frère Franz, avec promesse de lui ramener sa fiancée… François, les brumes de la fête dissipées, a lui promis à Augustin de lui retrouver Yvonne. On n’en racontera pas plus : le roman est maintenant dans le domaine public et mérite d’être relu.

Fidélité en amitié, trahisons, engagement total dans une quête absolue mais refus de l’engagement amoureux: les adolescents d’aujourd’hui s’y reconnaissent sans doute, même sans ombrelles ni barques sur l’eau. Nicolas Laurent, jeune artiste associé au Centre Dramatique National de Besançon, a déjà une bonne expérience du théâtre. Il a choisi avant tout une « adaptation libre“ et la simplicité du récit. Pas d’illustration, sinon quelques image de la forêt brumeuse du film de Jean-Gabriel Albicocco (1967) adapté du roman, et quelques séquences tournées avec les acteurs du spectacle. Ici, pas de performance d’acteurs qui en restent aux indications minimales nécessaires à la situation et à la réaction psychologique qu’elle appelle. Le spectacle tient plutôt d’une enquête sur ce que peut être le passage à la scène d’un roman aussi connu…

Meaulnes (et nous l’avons été trop peu) retourne toutes les coutures du théâtre. Le metteur en scène intervient en tant que tel, dès le commencement du spectacle. Autrement dit: rassurez-vous, vous êtes au théâtre et tout ce que vous voyez est pure fabrication. Et on nous le montre : par moments, les acteurs parlent en leur nom propre, ou se livrent mais en vain, bien sûr, sur Google Earth à une localisation du fameux domaine perdu. Le même Google (il serait temps de passer aux systèmes libres!) fournit aussi de réjouissants tableaux produits par le logiciel tropes d’analyse sémantique et stylistique par statistiques d’emploi, empilements, occurrences et bulles significatives.

Nous aurons aussi droit à des extraits de chansons des années 70 sur le Grand Meaulnes: Hugues Auffray, Richard Anthony, Michel Sardou, etc. qui du reste, n’avaient pas été des tubes…. Evidemment, c’est drôle et sérieux à la fois. On est content de partager les sources, la documentation d’un travail de mise en scène. Entre deux moments pédagogico-ludiques, on a le plaisir de revenir un tant soit peu au théâtre, et de constater son effet magique : même cassé et distancié, le récit revient et nous rattrape. Il y a pourtant une question de proportions : trop d’analyses, démontages, parodies, le tout mis en scène en abyme aux dépens de l’objet étudié et promis au public. Lequel ne s’en plaint pas : le spectacle ce soir de première remporte un triomphe.

La leçon de mise en scène donnée sur le vif n’échappe pas plus à la mitraillette que la fiction en elle-même: quoi, c’est avec d’aussi grosses ficelles et de si simples bricolages qu’on nous manipule? Eh! Oui, braves gens. À se demander si le rire n’est pas ici une stratégie de défense contre le risque d’émotion. Car ce risque est là: heureusement, on l’a vu, on l’a senti… Cette peur partagée avec un public complice, c’est aussi le trac du metteur en scène. On a envie de lui dire : vas-y, fais-toi confiance. Joue «les mains en bas», sans prouesses formelles, sans armure. Ce sera beau…

Christine Friedel

Nous avons vu la seconde de ce spectacle, et nous serons nettement plus sévère que notre amie Christine. Cela commence avec l’arrivée subite du metteur en scène sur le plateau; il va commenter, diriger les acteurs, etc. On nommait cela autrefois le théâtre dans le théâtre et en termes pédants maintenant : la para-théâtralité. Mais ce n’est pas nouveau : Shakespeare, Corneille, Molière, etc.

On peut penser ce que l’on veut de ce Grand Meaulnes (1913), un roman inégal paru un an avant la mort au front de son auteur et qui a fasciné des générations, alors qu’aujourd’hui, il tombe souvent des mains des adolescents. Mais Nicolas Laurent semble nous dire : je vais vous raconter comment je ne suis pas arrivé à monter une adaptation de ce livre mythique, donc vous allez voir ce que vous allez voir, et prière de rire à mes petites trouvailles… Quand c’est Les Chiens de Navarre qui font du théâtre dans le théâtre, ce  n’est pas toujours convaincant mais bien mené. Et quand Jacques Livchine et Hervée de Lafond revoient en partie L’Avare de Molière, c’est drôle et d’une grande intelligence. Mais ici il y a ici dans cette volonté de dérision un côté facile et racoleur assez déplaisant, avec usage fréquent d’images-vidéo comme béquille.

Et, bien entendu, le croisement permanent entre images déjà filmées, lecture, récit, courtes incarnations mal jouées des personnages et interventions du metteur en scène sur le plateau, ne peut pas fonctionner. Nicolas Laurent avance avec de gros sabots mais se prend les pieds dans les tapis des stéréotypes, et rien ne nous sera épargné: récit (faussement ?) mal dit du texte, travail à la table des comédiens et du metteur en scène comme à une vraie répétition, petites séquences filmées d’interviews de retraités sur l’aire d’autoroute du Grand Meaulnes, recherche sur Google Earth du château, parodies en scène d’un moment du texte sur fond de feu dans une maison paysanne, course dans la forêt des trois comédiens et du metteur en scène dans une belle forêt, arrivée de Franz sous les traits du metteur en scène avec grosses lunettes noires ( ah! ah!ah!), mort d’Yvonne de Galais étendue au sol, morte, nimbée de lumière (on vous laisse deviner la couleur !) avec séquences filmées de ses bras et jambes, et à la fin,  les quatre compères assis en haut d’une colline regardant une belle plaine. Et lui (photo ci-dessus) assis dans l’escalier de la maison des parents d’Alain-Fournier transformé en musée.  Ouf ! Tout cela pèse des tonnes.

 En fait le metteur en scène semble davantage faire dans l’exorcisme d’un passé douloureux, comme dans le roman dont il se sert, mais il tombe le plus souvent dans la facilité et les clichés actuels. Et les images filmées ne peuvent donc jamais être très intéressantes (que Nicolas Laurent relise Gilles Deleuze !) et il n’y a pas ici la moindre trace d’émotion. Dommage.
Les acteurs semblent peu à l’aise et pour cause. Et il y a une fausse fin,  ce qui n’arrange rien. Quant à ces tas -assez laids- de fausse mousse verte sur le sol blanc, que les acteurs repoussent ensuite sur le côté jardin  (le metteur en scène ne tarit pas d’éloges sur la scéno mais pas nous, cela signifierait selon certains : le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire, le passage à l’âge adulte… Tous aux abris !

 Cette mise en scène, par moments racoleuse, frôle l’indigence sémiologique. Le dérisoire, l’anecdote et la parodie ont ici leurs limites, ou alors il faudrait aller plus loin, et faire beaucoup plus court. Le soir de la seconde représentation, la plupart des collégiens trouvaient cela drôle et applaudissaient à cette déconstruction laborieuse mais heureusement, pas tous. Le spectacle n’est pas digne en tout cas d’un grand Centre Dramatique National… Et le titre frise déjà le pas très honnête. Que va-t-on voir? Y-a-t-il un rapport réel avec l’œuvre d’Alain-Fournier ? Pas vraiment… Est-ce un essai de mise en abyme et si, oui, dans quelle intention ? Là-dessus Nicolas Laurent n’est guère bavard…

 Le Grand Meaulnes semble revenir à la mode, il y en a plusieurs éditions, et plusieurs adaptations en cours ; on attend qu’un(e) jeune metteur(e) en scène essaye de traduire scéniquement quelques moments-clé du roman où l’auteur décrit de façon prosaïque, voire réaliste la vie d’un bourg rural avec ses artisans et agriculteurs à la fin du XIX ème siècle mais raconte aussi l’aventure fabuleuse chargée d’onirisme vécue par le Grand Meaulnes, une sorte de double de Julien Seurel. Sur fond de souvenirs personnels de jeunesse, de bonheur perdu et d’érotisme avec la rencontre d’Yvonne. Possible mais pas facile: la matière de ce récit initiatique peut ouvrir, comme celle d’autres romans, sur de belles perspectives théâtrales… A condition de ne pas tricher.

 Philippe du Vignal

Centre Dramatique National de Besançon, jusqu’au 19 janvier. T.: 03 81 88 55 11

Les 14, 15 et 16 février, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-Centre Dramatique National.
Le 16 mai à MA Scène Nationale-Pays de Montbéliard.

 


Archive de l'auteur

Rebibbia d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, mise en scène de Louise Vignaud

 

rebibbia

© Rémi Blasquez

 

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, adaptation d’Alison Cosson et Louise Vignaud, mise en scène de Louise Vignaud

Après une création remarquée du Misanthrope de Molière, au Théâtre national populaire de Lyon et, en mars dernier, Phèdre de Sénèque, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, que nous avions salué (voir Théâtre du blog), la jeune metteuse en scène se lance dans l’adaptation d’un récit de Goliarda Sapienza (1924-1996).

© Rémi Blasquez

© Rémi Blasqez

 L’écrivaine et comédienne italienne passe quelques jours à Rebibbia, à la suite d’un vol de bijou, en 1980. Moralement épuisée, elle va, dans cette vieille prison romaine, renaître à elle-même en découvrant, au contact de ses codétenues, un nouvel appétit pour la vie. Paradoxalement cette expérience hors du monde parmi des exclues, la réconcilie avec la société humaine : elle découvre la solidarité des femmes les plus modestes, les plus abîmées, et la clairvoyance radicale parfois cyniques des ”politiques”.

 Sous des lumières crues, la scénographie, fonctionnelle, ménage des circulations d’un espace à l’autre, de la salle d’eau aux couloirs communs, jusqu’aux cellules où plusieurs prisonnières partagent leur intimité. Ces camerotti, étagées en fond de scène, où elles s’entassent à plusieurs, sont leurs territoires privés, masqués par des rideaux blancs qui serviront à l’occasion d’écran de projection. Des tubulures et les escaliers métalliques constituent un environnement sonore qui nous parvient amplifié.

La pièce conserve la langue sensuelle et imagée de l’écrivaine. Organisée en dix-sept tableaux, elle dévoile un univers de moins en moins hostile au gré des rencontres de Goliarda . D’abord prostrée et isolée, très vite, elle n’aura de cesse d’écrire pour restituer son vécu. Autour de Prune Beuchat, qui joue Goliarda, quatre comédiennes endossent plusieurs rôles de détenues : de la jeune droguée en manque à la rebelle ou la rêveuse. Femmes du peuple et intellectuelles gauchistes se côtoient et, malgré leur solidarité, les hiérarchies sociales perdurent dans la prison. Les gardiennes se fondent dans l’obscurité, discrètes et bienveillantes. Seule l’une d’elles sera représentée.

 La mise en scène parvient à recréer l’expérience sensible de l’autrice par les sons, lumières, ambiances, parlers régionaux et accents des personnages. Ni galerie de portraits, ni étude sociologique de l’univers carcéral, le récit nous entraîne dans un microcosme où Goliarda opère un passage de l’ombre à la lumière dans « ces lieux que dehors on croit conçus seulement pour quelques repris de justice et quand on est dedans, on découvre de vraies grandes villes. » Elle n’est restée que huit jours en prison, mais on a l’impression qu’elle y a passé beaucoup de temps, car son récit constitue un précipité d’expériences fortes : « Je voulais seulement prendre le pouls de notre société, savoir à quel point en sont les choses, écrit-elle. La prison a toujours été et sera toujours la fièvre qui révèle la maladie du corps social. »

 Pour incarner d’autres femmes évoquées dans L’Université de Rebibbia, quelques portraits vidéo sont projetés, accompagnés de voix off. Mais faute d’interaction scénique entre les films et les actrices, on perd cette ambiance intime et le fil de ce récit poignant et tendu. Dommage. Mais après cette première représentation, le spectacle devrait trouver son rythme.

 Il faudra suivre le travail de Louise Vignaud. Intégrée – avec trois autres jeunes artistes — pendant trois ans au Cercle de Formation et de Transmission du Théâtre National Populaire (TNP), elle a pu faire ses preuves dès sa sortie du Département mise en scène de l’ENSAAT. Elle dirige aujourd’hui le Théâtre des Clochards Célestes à Lyon où elle va mettre en scène Agatha de Marguerite Duras en mars prochain.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 30 novembre TNP- Villeurbanne 8 place Lazare Goujon Villeurbanne T. 04 78 03 30 00 L’intégrale de l’œuvre de Goliarda Sapienza (éditée en Italie à titre posthume) est publiée aux éditions Le Tripode

 

Jean Moulin de Jean-Marie Besset, mise en scène Régis De Martrin-Donos.

 Jean Moulin de Jean-Marie Besset, mise en scène Régis De Martrin-Donos.

© Charlotte Spillemaecker

© Charlotte Spillemaecker

La scène ressemble à une brocante, encombrée de meubles anciens. Eléments essentiels de la scénographie, des armoires posées sur des plateaux mobiles, déplacés par les comédiens, deviennent à l’occasion des habitacles pour un dialogue entre les personnages….

Le récit débute par l’ annonce de la mort de Jean Moulin, le 8 juillet 1943 et se termine par son supplice, sous la torture administrée par Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon. La scène,parfois envahie de fumée, est souvent dans la pénombre. Les tableaux se succèdent durant plus de deux longues heures. Le jeu des comédiens qui interprètent plusieurs personnages, est inégal.

Mais le plus gênant: la liberté que prend l’auteur avec l’Histoire. La pièce, sous-titrée une fiction historique, offre une vision peu reluisante de la Résistance. Des membres de l’association Libération-Nord, résistants de la première heure, qui ont vu ce « spectacle » n’étaient pas d’accord avec les raccourcis opérés par Jean-Marie Besset. Ils sont en effet ici présentés comme incapables de se coordonner entre eux mais aussi et d’un réseau à l’autre. L’homosexualité de certains est mise en avant comme un facteur de dissensions! On entend Jean Moulin dire qu’ «une grande partie des Français sont devenus résistants pour échapper au S.T.O .», le service du travail obligatoire instauré par les Allemands en 1943. Seuls les liens qui unissent Jean Moulin et le général de Gaulle à Londres, semblent plus conformes à la réalité.

Un travail de dramaturgie plus précis aurait évité de tomber dans la caricature. Le texte souffre de nombreuses faiblesses et trivialités du genre : «Je vais faire couler votre sang pour faire jaillir la vérité!» ; «Il va falloir partir à la castagne !» ; «Moi, Moulin, je suis un chien du genre épagneul !» ; «Il y a de l’or, Laure!» etc. Cette chronique historique, raccourcie et débarrassée de ses scories pourrait à l’extrême rigueur, faire l’objet d’une dramatique radio et aurait mérité un débat sur le combat patriotique qui a permis et accompagné l’arrivée des Alliés en France et contribué à la libération du pays.

Jean Couturier

Quelle tristesse en effet! Quel ennui! Que sauver de ce désastre que nous avons vu en compagnie de quelque quarante cinq spectateurs qui s’ennuyaient ferme? A cause d’une scéno prétentieuse- et des costumes minables- et sans aucune efficacité, les comédiens se transforment en déménageurs toutes les cinq minutes et ne sont absolument pas crédibles. En particulier les deux nazis qui parlent avec un drôle d’accent un français impeccable! Seul Stéphane Dausse en de Gaulle s’en sort  à peu près, mais on voudrait bien savoir pourquoi il imite le Général à certains moments et à d’autres pas… Et  Jean-Marie Besset a conçu une dramaturgie faite de très courtes scènes qui ne tient pas la route.
Quand on s’attaque à ce monument de l’Histoire de France qu’a été la Résistance, il faut avoir une honnêteté intellectuelle absolue, écrire un texte solide et le faire mettre en scène avec intelligence. Sinon on court à la catastrophe, et on est à la limite du théâtre amateur: comme ici… La vie est courte et nous n’avons pas eu la patience de rester jusqu’au bout; après une heure, nous avons abandonné la partie.

Philippe du Vignal

Théâtre Déjazet 41 boulevard du Temple, Paris III ème, jusqu’au 17 novembre.

Le Gardien du Temple et La Machine conception et mise en scène de François Delaroziere

François Delarozière

François Delarozière

Le Gardien du Temple et La Machine conception et mise en scène de François Delaroziere

«Nous attachons une attention particulière à ne pas transfigurer la machine, à lui laisser une esthétique mécanique brute. C’est l’intervention humaine de la manipulation, du discours, de la musique ou de la danse qui donne vie aux machines. » Telle est la philosophie de François Delaroziere Sur la piste d’envol de la légendaire Aéropostale, après Antoine de Saint-Exupéry, René Guynemer et les autres, ce nouveau pionnier essuie les plâtres d’un projet colossal. Bien connu pour avoir conçu la famille des Géants de Royal de Luxe – qu’il accompagne de 1983 à 2005- puis Les Machines de l’Île à Nantes, le metteur en scène et scénographe s’apprête à inaugurer, à Toulouse, la Halle de La Machine.

Ce grand bâtiment, construit avec des subsides de Toulouse-Métropole et de la Région Occitanie abritera ses créations quand elles ne seront pas en tournée. Le quartier de Montaudran, autrefois banlieue industrielle, sort de terre autour de l’Aéropostale désormais baptisée La Piste des Géants. La métropole entend ainsi le doter d’un équipement culturel et touristique . « Le financement de la Halle de la Machine ( 12 millions d’euros) dépend des services de l’urbanisme, précise François Delaroziere :  « Une façon d’ouvrir la porte à l’art dans l’urbanisation de la cité. »

La piste d’aviation de 2,5 kms reste telle qu’elle, bordée des «jardins de la ligne», plantés d’essences végétales issues des pays traversés jadis par l’Aéropostale. Malheureusement, on ne peut pas y mettre les pieds, remarque le metteur en scène. Non loin, on trouvera un musée  consacré à la mémoire des pionniers. Mais rien de muséal dans cette Halle des machines : « les mécaniques animées de la compagnie prendront vie sous les yeux du public grâce à une équipe technique et artistique et à travers un large éventail de récits ». La Symphonie mécanique, Les  Mécaniques savantes, L’Expédition végétale, Le Dîner des petites mécaniques et Une nouvelle forme de vie non répertoriée, seront mis en mouvement pour les visiteurs et, entretenus, prêts à repartir jouer aux quatre coins du monde.

Grâce à un contrat de délégation de service public de dix ans avec Toulouse-Métropole et un budget de fonctionnement de 632. 000 euros, l’association La Machine emploie trente-cinq personnes et fait appel, pour la construction d’objets de spectacle atypiques, à de multiples professions : des métiers d’art, à l’industrie et aux technologies de pointe. Comédiens, techniciens, marionnettistes, musiciens et décorateurs se chargent de les animer : «Le mouvement est un langage, une source d’émotion. »

Dehors, dans le “manège carré“, se croiseront La Marche des buffles, La Ronde des insectes et Les Poissons…

Le Gardien du Temple

©Mireille Davidovici

©Mireille Davidovici

Dans le même temps, des dizaines de techniciens, mécaniciens,  acteurs, musiciens s’activent aux répétitions du spectacle inaugural.
Le Gardien du Temple se donnera du 1er au 4 novembre dans les rues de la Cité rose : Saint-Cyprien, Le Capitole, Esquirol, les quais de la Daurade, Port Viguerie, Matabiau, Alsace- Lorraine, Carmes, Salin, boulevard Carnot autant de labyrinthes, terrains de jeu où une araignée articulée de 13 m. de haut et 20 m. de diamètre retrouvera le Minotaure (47 tonnes pour  quatre mètres de large, et jusqu’à 14 m. de haut).

Telle Ariane, la fileuse le sortira de son souterrain… Cette épopée, conçue à raison de trois épisodes de deux heures par jour, s’inspire du mythe d’Ariane, mais revu et corrigé par la plume de Jorge-Luis Borges : dans La Demeure d’Asterion, nouvelle du recueil L’Aleph, l’écrivain donne la parole au Minotaure.

 Un étrange ballet se prépare, accompagné d’un orchestre, perché sur quatre plateformes mobiles à huit mètres du sol et dirigé par Mino Malan, auteur de la musique. Un ténor donne voix à la complainte du Minotaure : «  On me prend pour un fou/ On me traite de monstre /Tout ça n’est que mensonge (…) Mes ailes retrouvées/ qui sait ce que je ferai » …Pour le metteur en scène de cet opéra de marionnettes géantes, dont il a écrit le livret, le monstre n’est qu’un malheureux paria, mis à l’écart du monde parce que différent : mi-homme, mi-taureau  ! Un personnage poétique et pathétique qui s’ennuie et aspire à sortir des «couloirs sans fin et des corridors vides ».

Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé – ici une araignée -, utilise ses pouvoirs magiques pour le guider vers sa future demeure, le temple dont il deviendra le gardien… Telle une danseuse, elle évolue avec grâce, chacune de ses huit pattes activée par un humain. Ses yeux et sa tête bougent  grâce à trois manipulateurs. Elle bave et crache de la vapeur, tandis que le Minotaure, mu par dix- sept personnes, se cabre, rugit et lance des flammes sur son passage.

Après des répétitions tenues secrètes, le public pourra bientôt admirer ces géants dans les rues de Toulouse. Le premier jour est celui de l’apparition des machines et les jours suivants, on les verra évoluer dans différents quartiers. Pour éviter les bousculades, seul le point de départ de chaque journée sera communiqué.

On retrouvera les deux protagonistes du Gardien du Temple, apaisés, dans la Halle des machines et sur la piste de l’Aéropostale à Montaudran. L’Araignée embarquera sur son dos une dizaine de personnes, et le Minotaure une cinquantaine.« Ces sculptures vivantes transforment le regard que nous portons sur nos cités conclut le maître d’œuvre. Le théâtre que nous pratiquons est un théâtre de rue et d’action dans la rue. Il nous permet ainsi d’envisager, dans l’espace public, un acte fédérateur. »

Mireille Davidovici

Le Gardien du Temple du 1er au 4 novembre dans les rues de Toulouse

Et du 9 au 11 novembre, week-end d’inauguration de la Halle de La Machine.
3, avenue de l’Aérodrome de Montaudran, Toulouse

www.halledelamachine.fr

 

Entropie, chroniques parisiennes, de Eric Da Silva, Henri Devier, Frédéric Fachéna

Entropie, chroniques parisiennes, d’Eric Da Silva, Henri Devier et Frédéric Fachéna

 

ob_47c96f_resized-entropie-v1-920011Entropie n.f. En physique : fonction exprimant le principe de la dégradation de l’énergie ; processus exprimé par cette fonction. Augmentation du désordre ; affaiblissement de l’ordre.

Il était une fois trois mousquetaires, ou quatre ou plus, c’est variable, autour d’Eric Da Silva en d’Artagnan. Pour cette fois, un pour tous et tous pour un, ils explorent Paris, avec leurs chroniques d’une ville secouée par un attentat. Secoués, ils le sont tous les trois, ce qui les rend ultra-sensibles et réactifs. Et on a envie de dire perméables au monde, aux sons, à la musique, aux mots pris aux mots, d’autant que leur costume est fait d’un imperméable tagué comme un mur qui parle. On les suit dans le présent d’émotions et d’impressions qui n’oublient jamais le monde autour d’eux. Au contraire : ils le répercutent de la façon la plus percutante qui soit, vive, rapide.

C’est de cela que ça parle. Comment nous avons, que nous le voulions ou non, le monde et la ville dans la peau, comment notre «moi», notre identité s’étirent ou se rétrécissent, tiraillées par les vibrations de ce milieu dans lequel nous baignons. Où suis-je ? Au coin de la rue, dans le métro, sur l’écran. Et je n’y suis pas «de passage», j’y suis, je commence à chaque instant à y exister. Houlà ! Nous voilà en pleine métaphysique ! N’ayons pas peur, elle revêt ici parfois des nez de clowns ou prend la forme d’un jeu d’enfants : on dirait que ce serait ton tour d’être le garçon avec qui on ne veut plus jouer et que tu serais mort pour dix minutes, par exemple.

Eric Da Silva, Henri Devier, Frédéric Fachéna nous font vivre un spectacle qu’on pourrait qualifier (avec toutes nos excuses pour la trivialité, mais comment dire autrement ?) d’autonettoyant. Rien que du v : relations entre eux, dans l’instant, paroles et images, maniement des outils comme l’ordinateur ou le téléphone portable, les trois gaillards ne laissent passer aucune approximation, aucun bluff. Le spectacle ne ment jamais : impossible quand on traque à ce point le vivant. De la vie, ils nous en distillent goutte à goutte autant qu’ils nous en balancent à la figure. Une façon de s’exposer à tout ce que la ville renvoie, de l’expérimenter, avec des images fragiles et mouvantes, dans une réelle précarité qu’il faut bien prendre à bras le corps. Une façon de réinventer le théâtre : sous la double raison sociale du Melkior théâtre et de l’Emballage théâtre, ils renaissent une fois de plus tel le phénix, brûlants, légers, inquiets, rapides.

Une première version, lue aux Collectif Douze, durait trois heures ; il ne nous en laissent qu’une heure vingt-cinq, mais cela suffit à nous déployer la ville dans toutes ces circonvolutions tourmentées et joyeuses. On n’en dira pas plus : il faut découvrir ce théâtre singulier, vécu en direct par «des gens de trente ans qui en ont soixante», ce défi contemporain. Et fraternel, de surcroît.

Christine Friedel

Spectacle vu  à l’Anis Gras. L’Échangeur, à Bagnolet, du 16 au 20 novembre, relâche le dimanche 18. T.: 01 43 62 71 20

 

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck mise en scène d’Aurélien Bory.

©-Pierre-Grobois

©-Pierre-Grobois

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck mise en scène d’Aurélien Bory.

Devant cette version du mythe d’Orphée, remaniée par Hector Berlioz en 1859, nous nous souvenons du sublime spectacle de Pina Bausch à l’Opéra Garnier où le héros tente de ramener Eurydice des enfers. Pour Aurélien Bory  Pina Bausch est une référence : « Pina Bausch a été très importante dans mon parcours et reste, à mes yeux, une artiste majeure de la seconde moitié du XXe siècle, qui a totalement renouvelé notre rapport à la scène théâtrale». Le metteur en scène s’est engagé dans cette aventure à la demande de Raphaël Pichon qui assure la direction musicale de l’œuvre et d’Olivier Mantei directeur de l’Opéra-Comique : «J’aborde le théâtre comme un art de l’espace».

A chacune de ses créations, Aurélien Bory change les repères habituels de la scène comme avec Plexus ou Espæce, (voir Théâtre du Blog). Pour cet Opéra dont la deuxième partie se situe dans le monde des morts il utilise une technique d’illusion datant de la fin du XlXe siècle : le Pepper’s Ghost. Un cadre de 12 mètres de haut et 9 mètres de large, suspendu aux quatre coins du grill et tendu d’une toile en plastique : suivant son angulation elle peut être transparente ou réfléchissante reflétant alors la salle, la fosse d’orchestre avec les musiciens de l’Ensemble Pygmalion, les cintres ou le plateau.

Pendant la première partie, l’image d’une toile peinte de Jean-Baptiste-Camille Corot, datant de 1861 qui s’étale au sol surprend. Elle représente Orphée ramenant Eurydice des Enfers. Le tableau ainsi que les interprètes présents se reflètent en fond de scène. Un bel effet, surtout quand Orphée plonge dans les enfers comme dans un siphon sans issue ! Pour Aurélien Bory : «Ce dispositif optique, qui retourne l’image qu’il reflète, peut évoquer, par sa surface tantôt transparente tantôt reflet, la séparation ténue entre le monde des vivants et des morts. Il crée littéralement sur le plateau un au-delà, non seulement par l’image, mais aussi par l’acoustique, puisque son empreinte crée un éloignement». Les voix des chanteurs se trouvent ainsi modifiées suivant leurs positions.

  Aux trois rôles principaux : Orphée (Marianne Crebassa), Eurydice (Hélène Guilmette) et Amour (Lea Dessandre), se joignent les membres du chœur. Des danseurs et des artistes circassiens se mêlent aux chanteurs de cet ensemble. Ainsi le metteur en scène donne à ce groupe un corps matériel différent par sa mobilité inhabituelle. Là encore Aurélien Bory bouscule avec bonheur les repères de la scène, résultat d’une direction de jeu précis.

Ce spectacle a très vite affiché complet, comme les nombreuses productions de l’Opéra-Comique. Les abonnements sont déjà ouverts pour 2019 avec, au programme, des metteurs en scène tels qu’Olivier Py, Anne Kessler, Michel Fau ; ou Valérie Lesort et Christian Hecq, de retour après le succès du Domino Noir vu la saison dernière.

Jean Couturier

A l’Opéra-Comique 1 Place Boieldieu 75002 Paris, joué du 12 au 24 octobre, puis en tournée du 2 au 12 juin 2019 à l’Opéra de Lausanne et la saison prochaine 2019 à l’Opéra Royal de Versailles, l’Opéra Royal de Wallonie, le Théâtre de la ville de Luxembourg et l’Opéra de Zagreb.

 

CIRCa 2018 31e Festival du cirque actuel

 

 

photo auch

CIRCa 2018

31e Festival du cirque actuel

 

L’aventure du cirque, à Auch, débute en 1975. L’abbé de Lavenère-Lussan, enseignant au collège Oratoire Sainte-Marie, organise un atelier cirque dans les greniers de l’établissement pour apprendre aux jeunes à vivre ensemble. Le Pop Circus, école de cirque d’Auch, est né.

Quand Achille Zavatta installe sa remise d’hiver à Auch, en 1986, la ville s’oriente vers la création d’un Pôle-cirque et va accueillir les rencontres de la Fédération Française des Ecoles de Cirque (FFEC) dès 1989, sous divers chapiteaux. Mais en 1996  le Festival ouvre ses portes aux compagnies professionnelles pour devenir aujourd’hui un lieu incontournable où se croisent écoles de cirque, artistes et programmateurs (trois cent cette année !). Depuis 2012 l’association CIRCa dispose d’un site dans une ancienne caserne : le CIRC (Centre d’Innovation et de Recherche Circassien), inauguré par le théâtre équestre Zingaro lors du vingt-cinquième festival. Autour du Dôme de Gascogne, chapiteau permanent pouvant accueillir les spectacles en frontal ou en circulaire, le CIRC possède une salle de répétition de 480 m2, un restaurant d’insertion (la Cant’Auch), des bureaux, des ateliers et espaces de stockage. Les vastes terrains alentour permettent de dresser des chapiteaux itinérants pendant le festival qui s’étend aussi dans plusieurs lieux de la ville. Cette année la plupart des quarante spectacles affichent complet-  et tout le monde se retrouvent dans les buvettes et restaurants sur la vaste esplanade du CIRC.

 Point d’orgue d’actions culturelles et pédagogiques régionales ainsi que de résidences de création menées tout au long de la saison, le festival était, à l’origine, porté par des bénévoles : il a gardé ce lien avec la population en mobilisant pendant dix jours, aux côtés des dix-sept salariés permanents et de nombreux intermittents, quelque deux cents volontaires. Ils conduisent notamment les navettes entre les dix-sept salles et chapiteaux disséminés en ville, et emmènent les artistes et programmateurs vers les gares et l’aéroport.

 Dans le cirque contemporain, comme on le verra dans l’échantillon que nous présentons, peu d’animaux mais des corps en action. Une recherche dramaturgique et esthétique à la croisée des disciplines circassiennes, du théâtre, de la danse, de la musique, des arts plastiques. Souvent sous-tendue par un fil narratif (Red Haired Men) et le souci d’une esthétique forte (L’Absolu). La scénographie joue un rôle important (O let me weep) et la musique s’insère souvent dans les acrobaties (Dans ton cœur). On trouvera quand même quelques formes plus traditionnelles avec une suite de numéros (Saison de cirque).

 Cette édition se focalise sur la question du cirque au féminin  : North Face  propose une version féminine d’un spectacle masculin : réplique adaptée aux corps des porteuses et voltigeuses (voir Théâtre du Blog, festival Ciam) ; Me mother met en scène la maternité et ses implications dans le métier. Projet.PDF (Portés de femmes) décline en un show brillant les préoccupations et les capacités physiques infinies des circassiennes.

 Comme chaque année, CIRCa accueille les travaux de différentes écoles sous l’égide de la FFEC : Fédération Française des Ecoles de Cirque, créée à Auch en 1988. Ils s’avèrent d’un excellent niveaux et annoncent de futurs professionnels de talent. Cette fédération structure l’enseignement des arts du cirque pour la pratique amateure et professionnelle. Elle réunit douze fédérations régionales et 136 écoles soit 27. 000 licenciés de tous âges.

 

 

Dans ton cœur mise en scène de Pierre Guillois avec la compagnie Akoreacro

 P 10 Dans ton coeur - Akoreacro ©RICHARD HAUGHTON (2)Pendant une heure quinze, huit acrobates et quatre musiciens entremêlent leurs corps, et leurs accessoires dans une fuite en avant électro-ménagère : les frigos voltigent, les fours à micro-ondes explosent,  et une course poursuite effrénée s’engage entre des amoureux bientôt coincés dans la routine familiale et l’enfer consumériste.

Claire Aldaya voltige entre biberons et machine à laver, ou d’un partenaire à l’autre. Une parodie de la vie moderne d’un couple à la page menée tambour battant aux rythme d’un petit orchestre volant et polyvalent (batterie, flûte, saxophone, contrebasse, violoncelle, clavier…) prêt à réaliser des figures extravagantes. On jongle avec les corps, les objets, dans des portés impressionnants.

Le metteur en scène d’Opéraporno ( voir Le Théatre du Blog) construit sa pièce sur le fil ténu de la rencontre amoureuse et le devenir du couple. En contrepoint, des moments music-hall et paillettes avec une drag queen au trapèze Washington. Dans ce feu d’artifice mouvementé, on a du mal à tout saisir : les gestes parfois s’éparpillent et se perdent. Mais on reste séduit par ce brillant spectacle au rythme endiablé. Ce jour-là, un porteur blessé a été remplacé au pied levé sans que l’économie générale du spectacle n’en pâtisse. Un bel exploit pour ce collectif d’artistes après le succès de leur précédente création, Klaxon.

 Du 22  au 30 novembre : Le Quartz Brest ; du 14  au 18 décembre : Le Volcan Le Havre ;  du 17- au 20 janvier : Circonova / Quimper ; du 25 janvier  au 10 février : Espace Cirque d’Antony ;
Du 11  au 17 mars : Festival la Piste aux Espoirs Tournai (Belgique) ; du 28  au 31 mars : Bègles ( Gironde).
Du 4  au 10 avril : L’Agora / Pôle National Cirque de Boulazac ( Gironde)

Du 2  au 8 mai: La Coursive,La Rochelle  et du 15  au 26 mai : La Villette à Paris

www.akoreacro.com

 

 L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

l_absolu« Comme dans un théâtre anatomique, j’avais envie que ce spectacle soit vu du dessus, en circulaire, pour que le public se retrouve dans une réalité supérieure au sort de l’homme mis en scène. » Ainsi, Boris Gibé voir (Le Théâtre du Blog) entraîne le public dans un espace vertigineux, en forme de silo. Ce cylindre de tôle de neuf mètres de diamètre et douze mètres de haut comporte un escalier à double révolution qui s’enroule autour de la piste. Les spectateurs s’installent sur un rang, sur des tabourets collés aux parois, en surplomb de la scène circulaire.

Tout là-haut, un corps s’agite dans la transparence aqueuse du plafond avant de chuter brutalement pour disparaître au fond du puits. Par terre, l’acrobate s’arrache au sol tourbeux dans un jeu de lumières et de miroirs oniriques. Ses évolutions au bout d’un agrès aérien sont menacées par des matériaux tombant des hauteurs… Allusions à la condition humaine : l’individu aux prises avec des éléments hostiles airs, eau, feu… Tel Sisyphe, dans une lutte absurde et toujours recommencée.

Jouant sur le haut et le bas, déployant des illusions d’optique et un travail poétique sur les matières, l’Absolu ouvre un univers inquiétant, halluciné et hallucinant. On se passerait volontiers du texte qui accompagne ce beau spectacle, tant les images et les impressions suscitées sont fascinantes et parlantes. La compagnie Les Choses de rien, implantée à Paris depuis sa naissance en 2004 poursuit avec Boris Gibé une recherche autour de la perception du monde, comme dans cette pièce d’une heure dix à portée philosophique.

 

Du 8  au 13  et les 15  et16 janvier : Biennale des arts du cirque / Scène nationale de Cavaillon ; 24-27 janvier ; 1-3 et 8-10 février : Biennale des arts du cirque au Théâtre du Centaure / Marseille ; 23 -28 et l3 avril
Du 2-4 mai : NestThéâtre /CDN de Thionville ; du 13 au 31 mai ,Théâtre de la Cité & 2R2C, Paris

 

Red Haired Men d’après Daniil Harms mise en scène d’Alexander Vantournhout

 

P 21 red_haired_men__bart_grietens__1Quatre compères : deux “jumeaux“, un athlète aux cheveux rouges et l’acrobate et jongleur belge Alexander Vantournhout qui mène la troupe. Il s’inspire de micro-récits absurdes de Daniil Harms pour construire un spectacle burlesque mariant cirque, contorsion, marionnettes, tours de magie et ventriloquie.

« There was a red-haired man who had no eyes or ears. He didn’t have hair either, so he was called red-haired theoretically. He couldn’t speak, since he didn’t have a mouth.(…) (Il était un homme roux qui n’avait ni yeux ni oreilles. Il n’avait pas de cheveux non plus, mais on l’appelait théoriquement le rouquin. Il ne pouvait parler car il n’avait pas de bouche…) »

La pièce plonge d’emblée dans un univers de « non-sens » cher au poète russe : pour braver la censure, il empruntait à l’absurde  et par ce biais en disait long sur une société inique, brisée par le totalitarisme. (…) Les personnages se métamorphosent dans des postures grotesques, disparaissent par des tours de passe-passe. Les textes de Daniil Harms, courts et denses, ponctuent une chorégraphie acrobatique proche de l’illusionnisme forain ; nous voilà de l’autre côté du miroir, dans un univers extravagant à la Lewis Carroll. Quelques longueurs dans les parties dansées alourdissent le rythme général d’un spectacle poétique et dépouillé.

 

En Belgique : 17 novembre: Centre Culturel De Werf / Aalst ; 22 novembre : De Warande / Turnhout ; 27-29 novembre: STUK / Leuven ; 30 novembre: C-mine / Genk ; 18 janvier : Centre Culturel Ter Dilft / Bornem ; 23 janvier: Kunstencentrum nona / Mechelen ; 26 janvier: Schouwburg / Kortrijk ; 2 février : Centre Culturel De spil / Roeselare / ; 8 février: De Grote Post / Oostende ;15 février : Malpertuis / Tielt ; 19 février : Stadsschouwbrug / Sint-Niklaas ; 1 et 9 mars: Centre Culturel De Schakel / Waregem ; 4 mai : Centre Culturel Vondel / Halle ; 7 mai : Centre Culturel Berchem / Berchem ; 15 mai: Cultuurcentrum / Brugge.

En France : 4-6 décembre: Le Maillon / Strasbourg ; 30 janvier : Prato / Lille / FR

15 mars : Festival Spring / Théâtre de l’ Arsenal du Val-de-Reuil ; 22-24 mars: Les Subsistances / Lyon ; 26 mars: Ma Scène Nationale / Montbeliard

https://www.alexandervantournhout.be/

 

 Me, Mother mise en scène de Kristina Dekens et Albin Warette

2-Me-Mother-Kristina-Dekens-Albin-Warette-1200x800 Quel est l’impact de la maternité sur la vie professionnelle et privée des circassiennes ? Comment vivre le bouleversement physique d’une grossesse et d’un accouchement quand le corps est l’instrument principal de son art ? Créée par dix personnes à partir de récits personnels et d’improvisations, la pièce est jouée ici par cinq artistes, enceintes ou jeunes accouchées ; l’une d’elles, pas encore certaine d’être maman. Elles racontent ces moments de vie si particuliers qui précèdent et suivent l’enfantement. Issues de diverses compagnies et disciplines, elles viennent partager leurs expériences autour de la naissance. « Les répétitions ne sont pas focalisées sur la technique, mais bien sur les différents parcours et témoignages des artistes ». « Faire un bébé dans ce métier, c’est presqu’une trahison, dit l’une ». «J’ai peu de ne plus avoir de travail », réplique une autre. Histoire de montrer que la grossesse et la maternité ne sont pas une malédiction pour les circassiennes, chacune  exécute un court numéro, selon sa spécialité et son état physique (tissu aérien, hula-hoop, acrobatie au sol ou voltige, mât chinois…) .Dans la salle, des bébés, bienvenus pour l’occasion, assurent une bande-son authentique.

Cette pièce – forcément éphémère – , construite en douze jours, constitue un partage d’expériences, une dénonciation des tabous autour de la grossesse, une revendication face aux préjugés. Il est question de règles, de fausses couches ( “une grossesse sur cinq aboutit à une fausse-couche“) de césariennes imposées («  la césarienne, on te coupe au milieu ») et des douleurs de l’enfantement (« les douleurs de l’accouchement comme un tourbillon pendant neuf heures » ) De fait, cela peut paraître bavard et anecdotique, pavé de bonnes intentions, même si, pour élargir leurs propos à la condition féminine en général, les interprètes livrent quelques statistiques accablantes.

 Ce spectacle joyeux et léger joue sur la connivence avec un public majoritairement composé de circassiens et de de jeunes parents… Issu d’une résidence à CIRCa entre septembre et octobre 2018, il y a parfaitement sa place, plutôt qu’ailleurs.

 

 

Projet. PDF /Portés de Femmes, mise en scène de Virginie Baes

P 20 Projet PDF Portés de femmes@Pascal PERENNEC_300DPI PDF : sous cet acronyme, dix-sept femmes et une heure quinze d’énergie pure, entre danse, théâtre et cirque. Ce collectif réuni autour du porté acrobatique, présente une création hors norme, entre prouesses physiques et réflexions sur la condition féminine. Mutines, elles se lancent dans une parade glamour pour dénoncer l’image de la femme fatale. Moqueuses, elle se déguisent en rugbymen pour un match endiablé. Mais se montrent aussi romantiques, dans un défilé à la Pina Bausch, ou provocatrices en exhibant leurs seins, ou singeant l’hystérie… Quelques paroles de prostituées refroidissent l’ambiance festive. Les séquences s’enchaînent dans un rythme soutenu, on passe de l’humour à la provocation parfois forcée, comme cet épisode dans les rangs du public, un peu racoleur. Des images fortes naissent dans de beaux éclairages, vite effacées par des saynètes plus anodines.

Mais d’un bout à l’autre, la parfaite maîtrise des numéros et l’ambiance festive l’emportent. On les sent complices et solidaires ; malgré leur disparité, elle on su trouver un langage commun pour porter leur engagement. Elles n’ont pas froid aux yeux, leur nombre fait leur force et un vent de liberté souffle sur le théâtre.

 

Les 7 et 8 novembre 2018 : Alè̀s ; 16-17 novembre: Saint-Ouen ; 6 décembre : Châteauroux /

8 – 9 décembre 2018 : Douai ; 15 décembre : Mende ; 12 mars : Alençon ; 25 avril 2019 : Lannion ; 27 avril : Saint-Herblain

www.cartonsproduction.com

 

Saison de cirque, conception de Victor Cathala et Kati Pikkarainen, Cirque Aïtal

P 22 Saison de cirque © Loll Willems (3)« Sur la route nous avons rencontré des gens de cirque, des artistes très différents, tous passionnés de ce métier. Nous avons eu envie de les rassembler autour d’une même piste (…). A la frontière du traditionnel et du contemporain ; Aujourd’hui. » Avec Saison de Cirque, les deux fondateurs du cirque Ataïl en 2004 ouvrent leur chapiteau à d’autres artistes. Virtuoses des portés acrobatiques ce couple atypique – le grand costaud et la fluette – a su séduire les spectateurs du monde entier avec un duo main à main La piste là (en tournée durant plus de quatre ans) et l’histoire d’amour burlesque de Pour le meilleur et pour le pire, joué quatre cents fois.

Sous la houlette mi autoritaire mi complaisante de Victor Cathala, les numéros s’enchaînent sans temps morts car le spectacle se passe aussi dans les coulisses, dévoilant les préparatifs des artistes : la vie d’une équipe sur la piste et hors scène. Les Kanakov, quatre acrobates excellent à la barre russe, courte perche souple horizontale qui leur permet des rebonds spectaculaires. Le jongleur canadien Matias Salmenaho joue de la hache ou des massues : sa stature imposante, sa longue barbe rousse contrastent avec sa dextérité et son ironie. Moins à l’aise, le voltigeur équestre n’apporte pas grand chose mais on apprécie la présence de deux chevaux, clin d’œil à la tradition. Toujours aussi alerte, la fluette Kati Pikkarainen nous étonne par sa virtuosité, et sa rigueur contraste avec l’humour de ses postures souvent clownesques.

Autour du rebord de piste, le portique marquant les coulisses tourne et dévoile son envers où les artistes prennent leur pause. Pendant une heure trente on sourit aux aléas de la vie d’un cirque, tout en appréciant le haute technicité des performances, accompagnées par un orchestre aguerri.

 

30 novembre -16 décembre : Pôle Cirque – Théâtre Firmin Gimier – La Piscine / Antony ; 28 décembre -1er janvier: Lavrar O Mar / Monchique (Portugal) ; 24 – 27 janvier: Biennale Internationale des Arts du Cirque / Marseille ; 2 -5 mai : Cirque théâtre Elbeuf ; 30 mai- 2 juin : Carré Magique / Lannion

http://www.cirque-aital.com/

 

O let me weep de Colline Caen et Serge Lazar , compagnie Les Mains sales

 

©Jeff HUMBER

©Jeff HUMBER

Un homme et une femme, les yeux bandés. Confiance aveugle l’un envers l’autre. Il faut du cran à Colline Caen pour escalader le portique et marcher à tâtons sur la traverse à des mètres du sol, puis rejoindre son partenaire un peu plus bas à un agrès fixe pour qu’il la maintienne au-dessus du vide à bout de bras jusqu’à épuisement. Accompagnant la voltigeuse et son porteur, le violoncelle sensuel et plaintif de Hannah Al-Kharusy soutient cette tension extrême, accentuée par la proximité des artistes. Le public disposé autour d’une petite piste entre dans l’intimité de ces corps suspendus l’un à l’autre.

La pièce se construit à partir de O let me weep d’Henry Purcell, le lamento de Junon à l’acte 5 de l’opéra The Fairy Queen : « O let me weep (…) He’s gone, his loss deplore/ and I shall never see him more (…) O let me weep! forever weep ( O, laissez moi sangloter/ il n’est plus, je déplore sa perte / et je ne le reverrai plus jamais) De sa voix chaude, la longiligne mezzo soprano belge Pauline Claes entre en jeu et se fond à ce ballet mélancolique qui dit la relation contradictoire au sein du couple, faite de tendresse, de confiance, de risques et de peurs. La fragilité et la force de cette union, racontées à travers des corps dans une proximité troublante avec les spectateurs. Colline Caen et Serge Lazar, duo de cadre aérien travaillent ensemble depuis 2008, tout en participant à d’autres créations. Ils nous offrent ici quarante-cinq minutes d’émotion dense et recueillie.

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Du 15 au 17 novembre : L’Atelier du Plateau, Paris XX ème.

http://www.atlastlabel.com/oletmeweep

 

Le festival s’est tenu du 18 au 28 octobre CIRCa Allée de Aarts Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00 www.circa.auch.fr

L’artiste et son monde, Une journée avec Ohad Naharin.

L’artiste et son monde, Une journée avec Ohad Naharin.

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Denis Lavant était l’invité surprise d’Ohad Naharin, pour cette journée consacrée au chorégraphe israélien. Avant ce temps d’échange entre les deux artistes, coordonné par Sonia Schoonejans et Didier Deschamps, un atelier «Gaga Classe» s’est tenu dans la matinée. Denis Lavant raconte : «J’ai débuté par le geste inspiré par l’exemple de Marcel Marceau, quand j’ai voulu passer au verbe, c’était compliqué, du coup mon seul repère c’était l’émotion, Si l’émotion est en phase avec le texte, le texte sort bien». Pour lui, le personnage de théâtre nait dans une relation entre le comédien et l’auteur. Issu du texte, il se compose progressivement en tenant compte des contraintes comme le costume et le lieu. Ohad Naharin explique qu’il a, lui , beaucoup de mal avec le verbe même si parfois un écrit accompagne son œuvre : par exemple celui de Peter Handke dans Naharin’virus, (voir Théâtre du Blog). Pour l’acteur le geste du danseur peut être contrôlé alors que chez lui la parole s’échappe. Questionné sur le fait que son studio est un sanctuaire impénétrable, le chorégraphe répond que toute personne peut y venir du moment qu’il danse. Pour lui chacun a la capacité de danser : «Nous avons tous cette compétence dès l’enfance, le mouvement se transmet par écho dans le corps, avec l’éducation et le passage à l’âge adulte cette capacité se perd, nous avons une tendance à bloquer ce flux émotionnel. Si je suis attendri par un danseur, c’est qu’il a en lui cette faculté de développer cet écho, écho que Denis a bien sûr en lui aussi». Il le montre en invitant deux spectatrices sur le plateau pour quelques mouvements improvisés. Prenant l’exemple d’une pierre que l’on jette, il nous fait ressentir le retentissement du geste dans notre corps, au niveau du bassin et du thorax. 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Selon lui le triptyque nécessaire pour créer comprend, la passion, le pouvoir de l’imagination, et cette compétence de sentir l’écho du mouvement en soi. Les spectateurs ont ensuite assisté à la répétition de Venezuela, un travail de précision et d’écoute de l’autre. Le chorégraphe avoue avec une belle sincérité qu’il tombe régulièrement amoureux de l’interprétation de ses danseurs et ses pièces sont le résultat des récits intérieurs de chacun d’eux. Le public a partagé avec bonheur cette intimité avec l’acte créateur.

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro Paris XVI ème, vu le 20 octobre, «Tous Gaga» jusqu’au 27octobre.

The Idiot conception et chorégraphie Saburo Teshigawara.

Japonismes Festival d’automne

The Idiot, conception et chorégraphie de Saburo Teshigawara.

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Ce chorégraphe dont nous avions apprécié le travail sur  plusieurs grandes scènes parisiennes (voir Le Théâtre du blog) découvre la nouvelle salle Firmin Gémier, bien adaptée à ce duo intimiste d’une heure, inspiré de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. «Je savais, dit-il, qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman. » Pourtant, il réussit, en dansant avec sa muse, Rihoko Sato, à rendre remarquablement lisibles la solitude du personnage et ses fractures intérieures…

 Saburo Teshigawara, ici danseur et chorégraphe, a aussi conçu le collage musical, les costumes, les lumières. Il fait bouger nos repères habituels, en mettant tous ces éléments en mouvement pour produire un concentré d’émotion vraie.

Les musiques de Serguei Prokofiev, Piotr Tchaïkovski, etc., se chevauchent et reviennent en boucle comme pour une valse éternelle, et les lumières changeantes soulignent une danse en constante mobilité. Rihoko Sako, en robe longue ou en costume de tulle, semble voler, gracieuse et fluide. Saburo Teshigawara hume les effluves parfumées de cette dame en noir qui tournoie autour de lui : il la cherche, la perd et la retrouve. Quand il reste seul dans la pénombre, traversé de convulsions incontrôlables, sa douleur, communicative, nous émeut profondément. Fragiles et solitaires, les danseurs, transformés parfois en pantins désarticulés, nous impressionnent par l’humanité qu’ils  donnent à leurs personnages.
Nous retiendrons surtout de cette belle performance les gestes d’amour : des mains qui se frôlent, une tête qui se penche, une hanche qu’un bras accompagne tendrement… Une soirée exceptionnelle conclue par des saluts d’une extrême délicatesse, avec une danse généreuse, toute de désespoir et de passion. A recommander aux amoureux du spectacle…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris XVI ème jusqu’au 5 octobre.

 

Chandâla, l’impur, Mise en scène, texte et traduction (tamoul/français) de Koumarane Valavane.

©Cristophe Pean

©Christophe Pean

Chandâla, l’Impur, mise en scène, texte et traduction de Koumarane Valavane. (en français et en tamoul, surtitré en français)

«Cher Monsieur Shakespeare, nous allons jouer votre pièce dans le contexte des castes», annonce une voix, avant que ne retentisse la célèbre musique de  Shigeru Umebayash pour le film In the Mood for love de Wong Kar-Wai. Avec cette adaptation haute en couleurs de Roméo et Juliette,  une histoire d’amour entre un Intouchable et une jeune Brahmane, le Théâtre Indianostrum de Pondichéry, nous offre un magnifique spectacle qui dénonce, sous les formes traditionnelles du théâtre indien revisitées à l’aune de la modernité. la violence sociale contemporaine.

Selon le livre sacré de Manou, créateur de l’humanité : «Au sommet de la pureté, se trouvent les Brahmanes, au-dessous d’eux, les Ksatriya, les guerriers, puis les Vaisya, les marchands, enfin les Sûdras, les serviteurs.  Une cinquième catégorie, les Chandâla, les Intouchables, sont exclus, car susceptibles de polluer la pureté des lieux, de l’air, des objets» . Aujourd’hui en Inde, ils sont deux cents millions (18 % de la population!), à être victimes de nombreuses discriminations et condamnées aux viles tâches : éboueurs, égoutiers, chargés de la crémation des corps… Comme le père de Jack notre Roméo, tombé amoureux de Janani (Juliette), fille de Brahmanes ultra-conservateurs. Aux destinées des jeunes gens, préside le dieu Amour: descendu du ciel avec son arc et ses flèches, qui conduira le cortège nuptial au guidon d’un rickshaw.

CHANDALA:2

©Christophe Pean

« Nous adaptons chaque élément de la pièce de Shakespeare au système des castes», dit Koumarane Valavane. Tout y est, mais transposé : la rencontre au bal masqué se fait dans un cinéma porno; la scène du balcon a lieu sous les jupes de la nourrice, jouée par l’hilarante clown et danseuse française,  Marie Albert, qui a rejoint la troupe indienne pour la création de Chandâla, l’impur et qui appris le tamoul.
Le spectacle convoque tous les arts du théâtre indien. Pour la scène nuptiale, les comédiens dénudent avec délicatesse leurs effigies de bois et d’étoffe, imaginées par le maître des marionnettes K. Periyasamy. Le chorégraphe Sathish Kumar réussit à mêler danse traditionnelle, kathakali et hip-hop en passant par quelques citations de West Side Story ou des comédies de Bollywood. La musique de Saran Jith puise aux racines des percussions du Kerala. Les chants gaana de David Salamon, proches du rap, proviennent de la communauté des Intouchables. Ces deux musiciens interprètent les compagnons de Jack. La plupart des comédiens excellent dans la gestuelle traditionnelle à l’instar de Purisai Sambandan : ce grand maître de therou kouthou, une forme de théâtre qui mêle le chant, la danse et le jeu, et qui  a collaboré avec Ariane Mnouchkine pour  Une chambre en Inde. Et Vasanth Selvam, un des fondateurs du Théâtre Indianostrum…

Le cinéma où se déroulent certaines séquences, sert aussi de toile de fond à la pièce, avec des intermèdes extraits de bandes-annonce de films d’action calqués sur les blockbusters hollywoodiens ou des publicités projetées pendant les entractes dans les salles obscures indiennes. Cette violence du septième art fait écho à celle de la société, présente en arrière-plan de la pièce, et de la fable shakespearienne. On entend à plusieurs reprises le témoignage de Kwasalya, une jeune femme dont l’amoureux a été assassiné par des tueurs, sur l’ordre de ses parents. Elle a porté plainte et son père a été condamné à mort pour avoir commandité le meurtre. «C’est la première fois, précise Koumarane Valavane, et cette jeune fille est en train de se battre pour une loi contre les crimes d’honneur.»

Car, au pays où Ram Nath Kovind, un Intouchable, a été élu président de la République en 2017, les crimes d’honneur persistent. La forme bon enfant et un peu kitsch que prend ici la tragédie shakespearienne avec des séquences dansées,  des couleurs vives, des cortèges fleuris n’est que la  façade ironique de drames quotidiens et bien réels. Pour le metteur en scène: «Le spectacle touche un sujet sensible, et le texte reste très documenté ; quatre-vingt dix pour cent des éléments contenus dans la deuxième partie sont vrais mais les Indiens ne les connaissent pas.» Il craint de choquer des communautés par certains détails, quand ils joueront en Inde, « car il y a des allusions à d’autres castes qui se reconnaîtront ».

 Le Théâtre Indianostrum, créé en 2007, veut promouvoir un théâtre moderne dans une continuité culturelle. Il possède aujourd’hui une petite scène, à Pondichéry, la salle Jeanne d’Arc,  un ancien cinéma français. D’où son nom complet: Indianostrum Pathé-Ciné Familial. Koumarane Valavane, franco-indien et ancien membre du Théâtre du Soleil, a invité en 2015 Ariane Mnouchkine et son École Nomade. Naîtront de ces échanges, la création d’Une chambre en Inde par le Théâtre du Soleil, et celle d’un diptyque amoureux Chandâla, l’impur puis Dounia, mon amour ! par le Théâtre Indianostrum.

 A l’issue de trois heures avec entracte, cette troupe polyvalente et généreuse a reçu un accueil enthousiaste à Limoges. Mais dommage, le spectacle, coproduit par le Théâtre du Soleil, les Francophonies en Limousin et le Théâtre de l’Union, ne se jouera que trois soirs à la Cartoucherie de Vincennes. Raison de plus pour s’y précipiter !

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 30 septembre le au Théâtre de L’Union à Limoges.

Et du 5 au 7 octobre, Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre.  Et en novembre et  décembre au Théâtre Indianostrum à Pondichéry et dans plusieurs villes indiennes.

Les Francophonies en Limousin se poursuivent jusqu’au 5 octobre

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