Festen, mise en scène de Cyril Teste

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Festen, mise en scène de Cyril Teste, d’après Festen, un film de Thomas Vinterberg, co-scénariste Mogens Rukov, adaptation de  Bo Hr. Hansen, traduction française de  Daniel Benoin

 

«Quand on fête ses soixante ans, on n’a plus vraiment de projet (…) On peut regarder en arrière (…) On peut être fier de sa famille. (…).  » Dans le noir, on entend la voix du père qui nous convie à un banquet en son honneur. A la fin, on verra qu’il aura été servi… mais pas comme il l’entendait ! Le rideau s’ouvre sur une immense pièce où trône une longue table nappée de blanc ornée de bouquets de fleurs. Les domestiques s’affairent et les convives arrivent, suivis par une caméra, entre la cuisine où se prépare le repas d’anniversaire, le vestibule où l’on pose son manteau, et la grande salle à manger-salon. Avec allers et venues des personnages dans des plans-séquences et gros plans en alternance, projetés sur un écran au centre.

La caméra s’attarde, au dessus du piano, sur l’étrange scène bucolique du tableau de Jean-Baptiste Camille Corot (1796- 1877), Orphée ramenant Eurydice des enfers. Ce sera aussi la dernière image du spectacle. Toute une ambiance… Ici l’Enfer s’apparente à ce repas de famille où, en pleines festivités, Christian, le fils aîné, va faire tomber les masques, et dévoiler au grand jour les crimes d’un père incestueux qu’il tient pour responsable du suicide de Linda, sa sœur jumelle. Pour Thomas Vinterberg, «Festen établit un lien entre la montée du fascisme dans un pays et la pression du mensonge structurant tous les membres de cette famille ».

 Mais ce drame familial jusque là bien caché et brutalement mis à nu est aussi une histoire de fantôme, d’un lieu hanté par les démons du passé et par une soeur Linda qui a laissé derrière elle une lettre expliquant son geste et corroborant les révélations de Christian, d’abord fermement démenties par ses parents. La jeune fille, de temps en temps apparaît sur l’écran, vue du seul Christian et, bien sûr, du public, par le truchement de séquences préenregistrées, les seules du spectacle.

 La scénographie de Valérie Grall permet au chef-opérateur de se transporter dans tous les espaces de cet hôtel particulier cossu : le spectateur devient ainsi voyeur et découvre l’envers d’un décor d’apparat, jusque dans les chambres, où l’on débusque des scènes intimes entre les personnages… et les secrets, nombreux, qui pèsent sur la famille. Ce sont les coulisses de la fête, analogues à celles du théâtre, en attente de l’action principale.

 Après le remarquable Nobody (voir Le Théâtre du Blog), Cyril Teste avec cette nouvelle  «performance filmique», s’empare de l’un des deux premiers films-culte labellisés Dogme95 : Festen de Thomas Vinterberg (1998) avec Les Idiots (Idioterne) de Lars von Trier, les instigateurs de ce mouvement. Premier-nés de la Nouvelle Vague danoise dont l’esthétique participe d’une sobriété formelle, avec tournage,  caméra à l’épaule, en son direct, et enregistrant sans artifices, des situations brutes. Leurs auteurs adoptent un style vif, nerveux, brutal et réaliste.

 Comme Lars von Trier et Thomas Vinterberg, Cyril Teste, le directeur artistique du collectif MxM,  s’est lui aussi donné des règles strictes :  “cette performance filmique  doit être tournée, montée et réalisée en direct sous les yeux du public. Musique et son doivent ainsi être mixés en temps réel, et les images pré-enregistrées ne doivent pas dépasser cinq minutes et sont utilisées pour des raisons pratiques (…) »

Homme de théâtre autant qu’artiste plasticien, Cyril Teste, revisite sur un plateau qui devient à la fois scène et studio de cinéma, la théâtralité d’une réception, en trois chapitres. Il tient bien son spectacle et nous offre une plongée d’une heure cinquante dans un univers dramatique et plastique où théâtre et cinéma cohabitent dans la plus grande complémentarité.  Avec un travail méticuleux de tournage et montage en direct, réalisé par une habile équipe. Seize excellents comédiens jouent magistralement le jeu, pour la caméra comme pour la salle. Le film, par écran interposé, et avec une sonorisation constante, opère une distance entre public et acteurs, une  «déréalisation»,  comme si  manquait parfois la présence réelle des corps et les voix. Quelques spectateurs sont invités chaque soir à partager le repas cuisiné, servi et dégusté le temps de la représentation, mais cela ne nous inclut pas pour autant dans le vif.

Il faut saluer ici un remarquable travail d’équipe, cohérent et très bien réglé : il aura fallu deux ans au metteur en scène pour élaborer ce projet. Le collectif MxM confirme ici sa capacité d’invention et la beauté formelle de ses réalisations. Le public a réservé à ce brillant exercice de style, un accueil enthousiaste. Ne le manquez pas…

 

Mireille Davidovici

Spectacle créé du 7 au 10 novembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy.

Du 24 novembre au 21 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris.

Du 10 au 12 janvier, Le Quai, Centre Dramatique National d’Angers-Pays de la Loire. Du 23 au 27 janvier, MC2 de Grenoble .
 Le 11 février, Théâtre du Nord, Centre Dramatique National de Lille-Tourcoing-Hauts de France. Du  20 au 24 février, Théâtre National de Bretagne, Rennes.
Les 8 et 9 mars, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines ; le 15 et 16 mars, Le Liberté, Toulon; les 20 et 21 mars, Comédie de Valence ; les  29 et 30 mars, Le Parvis, Tarbes.
Les 3 et 4 avril, Théâtre de Cornouaille,Quimper; du 10 au 13 avril, Comédie de Reims ; les 17 et 18 avril, Equinoxe, Châteauroux; du 24 au 26 avril, TAP, Scène nationale de Poitiers.
Du 12 au 16 juin, Les Célestins, Théâtre de Lyon.


Archive de l'auteur

Amour, conception et mise en scène de Guillaume Barbot.

Amour, conception et mise en scène de Guillaume Barbot.

Que signifie « amour », aujourd’hui ? Ce spectacle ambitieux résulte d’un an d’enquêtes et recherches sur le sens de ce mot. Des artistes, musiciens, comédiens et danseurs répondent en toute liberté à la question. Une heure avant, et une heure après le spectacle, le public est invité à  parler sur ce thème avec les comédiens, pendant quatre minutes dans de petites cabines intimes ou autour d’une table, ou au Foyer du théâtre.

compagnie-coup-de-poker-685x1030Cela rappelle Les Chambres d’amour, un spectacle du Théâtre de l’Unité  où  on  vous chuchotait un poème à l’oreille dans des chambres d’hôtel, (voir Le Théâtre du Blog).  Le décor ressemble à une salle de bal qui aurait été colonisée par la nature : des touffes d’herbe sortent du tapis de danse, «comme si la nature reprenait ses droits», dit le metteur en scène.
Le spectacle se compose de textes d’Alain Badiou, Roland Barthes, Charb…, de questionnements personnels des artistes, et de réflexions recueillies auprès du public. Des variations chantées, dansées ou jouées, évoluant d’une  représentation à l’autre, en fonction du retour du public. Avec quatre témoignages vidéo, très puissants, dont ceux de deux jeunes enfants, et celui d’une veuve qui vécut cinquante ans d’un amour unique, avec son défunt  mari. Mariko Aoyama, une ancienne danseuse de Pina Bausch et ses partenaires nous font vivre des moments d’amour éphémères.

Il ne s’agit pas ici de peindre un tableau exhaustif autour du thème universel de l’amour, mais de se laisser porter par des récits intimes. «Je n’ai gardé pour cette pièce, dit  Guillaume Barbot, que des choses politiquement naïves et tendres. »

Jean Couturier

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan Paris XIVème, jusqu’au 20 novembre.

Le Pas de Bême, écriture et mise en scène Adrien Béal

 

©Martin Colombet

©Martin Colombet

Le Pas de Bême, écriture et mise en scène d’Adrien Béal

 Cette pièce avec Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc, s’inspire de L’Objecteur (1951) de Michel Vinaver. L’objecteur de conscience est celui qui, en temps de paix ou de guerre, refuse d’accomplir ses obligations militaires,  au nom de ses convictions d’ordre moral ou religieux qui lui enjoignent le respect absolu de la vie humaine.

La création d’Adrien Béal-une écriture collective-met en scène Bême, un lycéen qui,  aux devoirs sur table, rend systématiquement copie blanche. Horreur ! Le refus d’obtempérer  d’un élève sans problème, apparaît  d’autant plus incompréhensible, qu’il n’exprime ni colère ni révolte. En échange, ce non-consentement ouvre un abîme, et remet en question l’ordre établi et les relations sociales. L’objection discrète reste forcément subversive.

 Professeurs, parents, élèves, tous plus ou moins étonnés et incrédules, apportent leur contribution à la recherche d’un sens qui leur échappe. Pour quelles raisons implicites contrevenir et transgresser ? Comment use-t-on de l’indiscipline, de l’insoumission et de la résistance?  Pour le philosophe Alain, la désobéissance est un essai de liberté et de courage. Savoir dire non: une part non négligeable de l’art existentiel…  Mais c’est aussi savoir vivre seul.

 Les comédiens vont dans la salle et prennent place avec agilité au milieu du public, sur un siège du premier rang d’une scénographie quadrifrontale; assis ou debout, changeant de rangée puis descendant  sur la scène, ils jouent tous les rôles et alternativement. Ils explorent ainsi toutes les facettes possibles de la posture choisie par l’élève: selon des circonstances initiales obscures, si ce n’est une durée vérifiée des trois mois, sans que personne des autorités enseignantes n’ait jamais osé s’exprimer sur ce refus qui dérange tout le monde.

 Chacun des protagonistes prend peu à peu conscience de cette situation inédite, parle avec l’autre qui ne partageant pas le même point de vue que lui, et cela à l’infini.Les uns comprennent avec empathie, les autres rejettent la superbe du geste. Le spectateur pris à partie, écoute, sensible  au propos. Un spectacle propice à la réflexion dans une atmosphère ludique et joueuse.

 Véronique Hotte

 Le spectacle s’est joué au T2G -Théâtre de Gennevilliers, du 3 au 14 octobre.

Le Chevalier du temps perdu, La Saga des Géants. Mise en scène Jean-Luc Courcoult, Cie Royal de luxe

 

 

 

La Saga des Géants: Le Chevalier du temps perdu, par le Royal de luxe, mise en scène Jean-Luc Courcoult

 

royal-de-luxe-la-petite-geante-nantesSurprenante vision sur le lac de Genève d’où l’on aperçoit un chevalier en armure ! Tout droit venu du grand siècle, il vogue dans la légendaire Marmite de Genève ! Nous sommes à la veille du réveil des Géantes  : La Grand-mère (H: 7,30m ) et de la Petite Géante (H: 5,50m)… Prologue à ce nouvel épisode de La Saga des Géants:  Le Chevalier du temps perdu.

Pour la première fois en Suisse! Le lendemain, sur la place de Plainpalais, la Grand-mère Géante salue et s’adresse à la foule réjouie : « Genevoises, Genevois, c’est avec un immense carillon de bonheur que j’ai traversé les 14 milliards d’années- lumière qui me séparaient de vous. »

L’idée enchanteresse de la venue des Géants est de Jean Liermier, metteur en scène et directeur du Théâtre de Carouge à Genève : « (…) J’ai pensé aussi que Genève avait besoin d’un événement de cet ordre, que nous nous mettions tous à regarder dans la même direction. L’horizon des géants. »

Le rêve, l’utopie sont pour lui des outils indispensables à la vie et la direction d’un théâtre. Que le rêve se concrétise !  Il envoie donc un message au Royal de Luxe, pour inviter La Petite Géante à skier sur le toit de son théâtre ! Jean-Luc Courcoult, « timonier » du Royal de Luxe, est séduit par cette invitation hors du commun. Les dés sont jetés, l’aventure est lancée,  artistique et urbaine mais aussi humaine et citoyenne.

Dans cette ville, fief de l’horlogerie, une des plus belles au monde, a eu lieu du 29 septembre au 1er octobre, un événement de taille, la Saga des Géants En 1993, Jean-Luc Courcoult, auteur et metteur en scène, au caractère bien trempé et imaginatif à l’image de ses tenues bigarrées, invente ces personnages surdimensionnés : Les Géants. A ne pas confondre avec des marionnettes.  Ceux du Royal de Luxe, sont des personnages dramatiques de nature unique, prégnante de théâtralité et d’humanité ! Aucun atome crochu avec les êtres monstrueux, fils de la Terre et foudroyés par Jupiter.

Ces géants bienveillants, eux, viennent des lointains, plus exactement de l’autre côté du mur de Planck (Max Planck, physicien allemand, un des fondateurs de la mécanique quantique). La Grand-Mère Géante, évoque avec délice ses souvenirs derrière le mur de Planck : « Quand, je me vis dans la glace, je découvris une jolie grand-mère, pétillante d’espoir. J’étais toute fière et belle, comme les bouquets de ballons qu’on vend dans les fêtes foraines qui soulèvent les hippopotames dans le ciel. »

 En ce début d’automne, toute la ville, à l’annonce de cette nouvelle aventure des Géants, s’interroge et s’impatiente. « Je voulais trouver un langage qui me permette de m’adresser à toute une ville »,  dit le metteur en scène,  telle fut l’idée fondatrice de La Saga des Géants. Après son réveil, le soir du 29 septembre, avec émotion et vivacité, la Grand-mère Géante lance l’invitation: « Genevoises, Genevois, allons dès maintenant parcourir les trottoirs et les pavés de la ville qui, pour peu qu’on les entende, rayonnent de bruits lointains comme les vibrations d’un volcan enterré, toujours vivant. Que commence la fête ! ».

Aussitôt dit, aussitôt fait, la fête pendant trois jours s’est emparée de la cité genevoise avec un enthousiasme sans faille ! Soudain il était possible d’inventer un autre rapport aux êtres, à la ville que nous côtoyons quotidiennement et au système social, éducatif qui nous contraint : «La rue est à nous, les mouvements les paupières de la Grand-mère et de la Petite Géante, tous les détails, c’est fascinant comment ils mettent le vivant en marche ! » s’émerveille un des habitants, horloger de profession.  “Cela nous connecte à l’enfance et à ce qui n’existe pas concrètement, c’est de la poésie, des regards bienveillants. C’est aussi une expérience des sens, et ces géants dégagent de la sérénité », déclare une étudiante en sciences politiques. Mais aussi un père de famille pour qui : « Cela sert à rien, c’est ça qui est super », sans oublier la joie provoquée par cette univers inattendu : « Inventivité, joyeux, astucieux, ça rend heureux » ou bien encore les mots de cet urbaniste retraité de Lausanne, venu pour les Géants : « C’est formidable d’arrêter le ville, de la mobiliser pour la culture et le rêve. Pas toujours le sport! Autre chose bravo ! »

Oui félicitations: une telle épopée ne se réalise pas en un jour. Ce projet, complexe mais aussi passionnant dans son élaboration, réclame une grosse logistique et une grande dextérité. Chaque création de Jean-Luc Courcoult et du Royal de Luxe mobilise un nombre de personnes considérable. Pour cette traversée urbaine hors du commun, la joyeuse bande du Royal de Luxe (équipes techniques, musiciens, régie, production etc.) collabore avec des habitants de la ville bénévoles qui  deviennent le temps de cette saga des « Lilliputiens ».

Reconnaissables à leur livrée en velours frappé rouge vermillon-un clin d’œil aux vêtements des courtisans du XVII ème siècle, ils nous émerveillent par leur agilité, comparable à celle des acrobates, et leurs mouvements s’apparentent à une chorégraphie réalisée ici, à Genève, de mains de maître, par Matthieu Bony, directeur des manœuvres de la Grand-mère, et Susana Ribeiro, directrice de celles de la Petite Géante. Chapeau bas ! Pour la musique, qui occupe une place déterminante, saluons le talent de Michel Augier,  compositeur et interprète: sans lui les Géants seraient orphelins. Et l’envolée dionysiaque qui s’est emparée de la ville cet automne, n’aurait pas eu une telle ampleur.

 La Saga des Géants a pu aussi se concrétiser grâce à différents participants plus institutionnels,  comme ceux de l’Etat (services de sécurité, de voirie, de secours, de police etc.). Gratuite, cette manifestation théâtrale, musicale, et plastique nécessite des financements conséquents. La ville, en ce domaine ne semble pas avoir occupé le premier rang. Pourtant, vu l’ampleur du dispositif et des moyens techniques exigés, trouver des capitaux était une des priorités pour cette mise en fête spectaculaire et culturelle de Genève. Au total : 80% des fonds ont été levés par l’Association pour la venue des Géants  et 20%  ont été accordés par les pouvoirs publics. Sans cette association créée en 2016 et présidée par François Passard, directeur et fondateur de L’Abri, et sans tout le travail accompli par Jean Liermier, la rencontre avec ces êtres surdimensionnés, et paradoxalement si proches de nous et si émouvants, n’aurait sans doute pas vu le jour.

La venue des Géants serait restée une utopie: on aurait alors dit adieu aux charmantes  histoires de la Grand-mère Géante, si variées, aux titres évocateurs de la culture et de l’histoire de Genève : Les souvenirs de la Grand-mère derrière le mur de Planck , Gargantua, La Bataille des échelles, Recette de la fondue savoyarde par des Genevois d’Afrique équatoriale, Tram 12… Adieu aussi au doux et malicieux regard de La Petite Géante, à sa danse si joyeuse sous le regard attendri de La Grand-mère buvant son whisky, adieu, Adieu encore à nombre d’autres trouvailles ingénieuses, pleine de rêve et de poésie. Une fois encore et depuis vingt-quatre ans, Le Royal de Luxe continue à nous surprendre. La magie des Géants demeure intacte.  Ils réussissent par le rêve, l’humour et la poésie à rassembler, toutes générations confondues, les passants d’une ville pour un voyage hors du temps, ici et maintenant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle-performance de rue vu à Genève du  jeudi 28 septembre  au dimanche 1er octobre.

 

Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Philippe Nicaud

 

Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Philippe Nicaud

onclevaniaNous avions dit tout le bien de ce spectacle quand il a été joué en janvier dernier. Nous persistons et signons…

La pièce, écrite en 1897  mais jouée deux ans plus tard, a précédé Les Trois sœurs  et La Cerisaie donc sept ans avant la mort d’Anton Tchekhov ; les quatre actes, sans indication de scène, racontent la fin du séjour l’été, d’un professeur  à la retraite, Sérébriakov et de son épouse Eléna (27 ans) dans la propriété agricole de Sonia, la nièce du professeur où vit aussi leur beau-frère Vania qui a travaillé toute sa vie dans ce domaine dont elle a hérité de sa mère, pour aider financièrement Sérébriakov. Vania, lui, a perdu ses illusions  sur celui qu’il prenait pour un génie et lui en veut. Et, comme il est amoureux d’Eléna, cela n’arrange pas ses rapports avec son mari qui se plaint tout le temps et supporte mal de se voir vieillir …

Quant à la belle Elena qui admirait aussi le professeur et en était amoureuse, elle avait fini par se marier avec lui. Désabusée, elle n’est plus amoureuse de cet insomniaque qui exaspère tout le monde avec ses prétendues maladies et qui voudrait imposer son rythme de vie aux autres  Elle s’ennuie et se laisserait bien séduire par Astrov, le médecin de campagne qui, fasciné par elle, vient souvent au domaine pour la voir. Il en a assez de courir chez ses patients, pense qu’il n’est plus utile et, visionnaire respectueux de la Nature, s’inquiète du sort de sa région dévastée par les coupes de bois. Mais il noie son mal de vivre dans la vodka…

Sonia, elle, profondément seule, est aussi amoureuse folle de ce très beau et séduisant Astrov mais, en larmes, finira par comprendre que c’est sans espoir. Sérébriakov voudrait vendre le domaine pour réaliser une opération soi-disant juteuse; bien entendu, Vania n’accepte pas et une violente dispute va les opposer. Sérébriakov et Elena, après une réconciliation de façade, partiront à jamais… laissant Sonia désespérée, Astrov encore plus amer et Vania accablé de tristesse, enfin débarrassés du professeur mais tous encore plus seuls avec eux-même.

La pièce, admirablement construite, comprend en plus des cinq personnages cités plus haut, Maria, la grand-mère de Sonia et mère de Vania et de la première femme de Sérébriakov, Téléguine, un propriétaire ruiné qui vit là, aux crochets de Sonia et Vania, Marina, la vieille nourrice, et un valet. Bref, une communauté de gens qui se sont toujours connus et qui vivent étroitement les uns avec les autres, maîtres et domestiques, dans un microcosme coupé du monde, surtout pendant les longs hivers russes. Sur fond de tristesse et de solitude mais aussi de moments joyeux comme Anton Tchekhov tenait à le souligner.

Philippe Nicaud a éliminé tout folklore du genre : samovar, costumes d’époque et neige qui tombe, et a donc éliminé les autres personnages secondaires et a recentré la pièce sur les cinq principaux, sans doute pour des raisons financières. Oncle Vania y perd de ce côté grande famille qui est un peu la marque de la fabrique Tchekhov mais y gagne sans doute en intimité. Sur le petit plateau de la cave voûtée de l’Essaïon, juste une table de bois, quelques tabourets, une étagère avec quelques assiettes, des bouteilles de vin et de vodka, une cafetière électrique qui répand son fumet, et dans le fond, une autre table pleine des papiers et livres en fouillis du professeur. Et quelques lampes de chevet. Sur des cintres accrochés au mur, trois robes d’Eléna. Et les cinq personnages tous présents sur scène restent discrets, quand il ne jouent pas dans une scène. «J’ai voulu  cela, dit Philippe Nicaud, pour recréer cette atmosphère étouffante». En fait, cela ne fonctionne pas très bien et fait convention post-brechtienne des années 70 et le début a un peu de mal à se mettre en place. Mais qu’importe ces réserves, rien de grave.

Oncle Vania a souvent été montée ces dernières années, notamment par Eric Lacascade, Pierre Pradinas, Christian Benedetti, Jacques Livchine et Hervée de Lafond qui l’avaient joué en plein air et l’une des meilleures mises en scène que nous avions toutes vues, et il y a deux mois par Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog). Mais ce spectacle bien rodé, est à la fois simple, (pas de criailleries, de micros HF,  d’effets inutiles, pas non plus de grossissement vidéos, pas de musique, sinon quelques airs à la guitare chantés par Astrov) mais exigeant, avec un grand respect du texte, même s’il a été élagué, et une bonne direction d’acteurs. Tous les personnages sont très crédibles, que ce soit Céline Spang (Eléna) (photo plus haut), Bernard Starck (le professeur) et Philippe Nicaud (Astrov) mais surtout Fabrice Merlo (Vania) et Marie Hasse (Sonia). Tous les deux exceptionnels et sublimes de justesse (photo ci-dessus). La grande classe…

Quand les  choses s’accélèrent vers la fin, et qu’Astrov et Eléna échangent de longs baisers, juste au moment où arrive le pauvre Vania avec son bouquet de roses ! Quand, désespérée, la pauvre Sonia  voit son bel amour s’écrouler et sanglote… On a beau en avoir vu des scènes de Tchekhov fortes et pathétiques mais là, et croyez-nous-et c’est vraiment rare dans une vie de critique-on en a plus que les larmes aux yeux. Une absence de prétention, une très bonne diction, et un travail approfondi de Philippe Nicaud et de ses acteurs sur les personnages aux costumes simples mais justes! Résultat: une vérité et une émotion palpable devenus rares dans le théâtre contemporain!

Cette compagnie ne joue certains jours! Sans doute une histoire de finances, mais si vous le pouvez, allez-y, vous ne regretterez pas cet Oncle Vania qui a été aussi  joué à Avignon  où nous n’avions pu le voir. Le public a applaudi longuement et avec raison cette mise en scène. Reste aux directeurs-des grands et moins grands-théâtres parisiens à accueillir ce remarquable spectacle sur le plateau d’une petite salle. Des noms, du Vignal ? Allez en vrac : Le Théâtre des Abbesses, le Théâtre de Paris, le Paris-Villette, le Théâtre de Belleville, le Grand Parquet, le Théâtre de la Tempête…Ne répondez pas tous en même temps!
Mais ce serait en effet dommage que ce formidable spectacle ne soit pas plus largement vu…il le mérite.

Philippe du Vignal

En ce moment au Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard. T: 01 43 78 46 42. Le spectacle avait été  joué jusqu’au 14 janvier 2017. 

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Stadium

 

Stadium, de Mohamed El Khatib

 

el-khatib-stadium-c-fed-hockeCe n’est pas du théâtre : des « vrais gens » sont sur scène,pas en “amateurs“ venus modestement prêter main forte (et justification ?) à un spectacle. En effet, ils ne jouent rien, ils sont là en personne, parce qu’elles et eux ont quelque chose à dire. Et ils le font avec confiance et grande maîtrise, parce que c’est du théâtre ; sur une scène organisée dans l’espace et  le temps comme pour tout spectacle, il y a un commencement, une fin (encore que…), et un suspense, dans l’attente non d’un dénouement mais d’une rencontre et d’un nouage. On peut “spoiler“ : la rencontre se produira.

Mohamed El Khatib a partagé pendant deux ans la vie du fan club du Racing Club de Lens, a fait des recherches sur la sociologie du football. Il est entré dans ces familles où l’on naît supporteur, où on vit et meurt supporteur aux couleurs sang et or. Il a écouté les “ultras“ et leur parole parfois paradoxale, leurs guerres d’honneur avec les clubs adverses-spécialement le club parisien et ses insultes aux Ch’ti «chômeurs alcooliques consanguins pédophiles», leur sens du respect–oui-et de la solidarité. Ils lui ont raconté leurs ateliers d’ « éléments de langage“, car on n’insulte pas n’importe comment : d’accord, l’arbitre a perdu sa mère la veille, il aura droit à un certain respect, on le traitera donc d’«orphelin de pute». La face plaisante des valeurs de ce club de fans.

L’auteur a recueilli les souvenirs encore proches sur la mine à Lewarde qui a fermé dans les années 90, et devenue aujourd’hui Centre Historique Minier, et le témoignage de l’un des derniers maires communistes de la région. Le séisme politique est encore présent, creusé par l’effondrement industriel: il y eut l’espoir avec la gauche de 2012,  et le basculement en 2017 vers le Front National avec toute la puissance déferlante entraînée par la déception.

Cela pourrait être triste mais non…. Dans un dispositif simple-une petite tribune, un micro, un écran et une baraque à frites, les supporteurs de Lens viennent avec leurs blagues, leurs chansons, les chorégraphies de pom- pom girls, et les familles avec leurs tout petits enfants, fiers de ce que Mohamed El Khatib nous fait découvrir et aimer. À quoi sert le théâtre ? À mettre en scène les invisibles, à écouter ceux qu’on n’entend pas. Y compris dans le débat politique: les lois et règlements anti-hooligans (terme à employer avec une grande vigilance), comportant l’idée de «présomption de culpabilité», seraient un bon terrain d’expérimentation pour l’extension de lois répressives concernant tout le monde. (Voir le récent débat à l’Assemblée Nationale).

Le foot, c’est du bruit, mais aussi des paroles. En direct ou sur écran, les personnes présentes qui ne sont pas des « personnages» mais qui le deviennent, du fait de leur place ici-se moquent gentiment de l’image que le public parisien peut avoir d’elles, et nous dévoilent un monde. Vous croyez qu’il suffit d’installer une succursale du Louvre à Lens pour que les Lensois se l’approprient ? Savez-vous que c’est un métier, d’être mascotte ? Qui se cache dans l’énorme chien en peluche du Racing Club de Lens? Un danseur professionnel qui a dansé avec Pina Bausch et Carolyn Carlson. Où l’on voit que le spectacle du foot n’est pas si éloigné qu’on ne le croyait, de la culture de l’ « élite“. Laquelle, respectueuse comme on l’est au théâtre, reste de bois, quand une jeune fille essaie de l’entraîner dans les chants du club.

Mais les frites de la mi-temps, autrement dit de l’entracte, la fanfare, les moments de rire et d’émotion auront raison de cette raideur. Les supporteurs lensois gagnent cette rencontre, au point que la fanfare ne peut plus s’arrêter, ni les spectateurs quitter la salle. Mohamed El Khatib a gagné son triple pari : mettre en scène le peuple des oubliés, rendre au spectateur son corps et ses émotions, et parler politique, frontalement et  sans métaphores. Est-ce du théâtre ? Cette performance à cinquante n’est pas tout le théâtre, mais un théâtre, passionnant et réconfortant. Cela vaut la peine de suivre le travail de Mohamed El Khatib avec C’est la vie, à Théâtre Ouvert puis au Théâtre de la Ville/Espace Cardin, puis Conversation entre Mohamed El Khatib et Alain Cavalier du 14 au 22 décembre)

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 7 octobre.

Théâtre Alexandre Dumas à Saint-Germain-en-Laye le 12 octobre. Théâtre de Chelles, le 13 octobre. Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France, le 14 octobre.
L’Avant Seine, Théâtre de Colombes, le 10 novembre et Théâtre du Beauvaisis, les 16 et 17 novembre.

La Danse de mort de Strindberg, mise en scène de Stuart Seide

 

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La Danse de mort d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Stuart Seide

La pièce écrite en 1900 et créée cinq ans plus tard à Cologne, a dû attendre sa première représentation en Suède en 1909, non sur une grande scène de Stockholm mais au Théâtre Intime, fondé par August Strindberg lui-même. La critique éreinta l’œuvre. Puis le grand metteur en scène Max Reinhardt la mit en scène en 1912 à Berlin.Avec Père et Mademoiselle Julie, La Danse des morts fait partie des drames d’August Strindberg qui vont bousculer et révolutionner l’art dramatique dans le monde entier.

 Aux Etats-Unis, elle marqua Eugène O’Neill, Tennessee Williams et Edward Albee, et inspire encore l’œuvre de Lars Norén, grand dramaturge suédois d’aujourd’hui qui se désigne lui-même comme l’héritier spirituel d’August Strindberg. La Danse de mort a connu une large diffusion internationale et influencé l’ensemble de l’avant-garde parisienne : Albert Camus et Jean Genet, Samuel Beckett, Arthur Adamov comme Eugène Ionesco.

 Dans la citadelle d’une île de garnison- le petit Enfer-, un capitaine autoritaire et sa femme, une ancienne actrice, préparent la fête de leurs noces d’argent, quand surgit un vieil ami. Le trio infernal joue une valse précipitée et désordonnée, entre tragédie et comédie : folie banale, souffrances tues et petits arrangements. Le jeu de massacre, avec une bonne dose de férocité et de mauvaise foi, dérive entre amour et haine. Une sarabande effrénée qui fuit le creux de l’existence vaine de partenaires maudits, ajoute Stuart Seide.

Cette danse macabre, médiévale ou contemporaine, répond à la vision aiguisée d’une mort fatale et commune aux êtres vivants, qu’on soit capitaine ou femme au foyer. Une manifestation collective, entraînant tôt ou tard les vivants vers le tombeau, d’êtres qui s’essaient à cette danse des morts… Une solidarité étrange sur le chemin des pas inéluctables qui conduisent à la mort, et cheminement immobile, selon Stuart Seide à propos de  cette pièce.

Picturale, littéraire ou poétique, elle est d’abord mentale pour ce couple d’époux amers. Jean Alibert est un Capitaine Fracasse théâtral, autoritaire et cassant, machiste et cynique au possible ; il n’hésite pas à en rajouter sur sa partition méchante et loufoque: voix forte et puissante, postures figées, conquérant assis ou debout,  il fait aussi, impatient, les cent pas sur le plateau.Les yeux exorbités, ce clown farcesque, quand il s’abstrait du monde, tombe brutalement, sans considération pour l’autre. Il fait face à une épouse qu’il n’aime plus (Hélène Theunissen), un peu effacée face au portrait en majesté du Capitaine.

Quant à leur ami ( Pierre Baux), observateur, acteur et commentateur égaré, il est aussi leur confident privilégié mais n’adhère pas à leur comportement immature et à leur désir cruel de blesser et d’humilier. Rage sourde et cris de fureur: la vie à deux fait mal et il n’est guère aisé de fuir.

 Une Danse de mort précise et éloquente, une sarabande divertissante au goût amer.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Reine Blanche, scène des arts et des sciences, 2 bis Passage Ruelle Paris XVIIIème, du 27 septembre au  29 octobre. T : 01 40 05 06 96.

La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Avec pour sous-titre, Une tentative d’approche d’un point de suspension / Exposition vivante au Panthéon, Yoann Bourgeois propose de réveiller la mémoire des grands hommes honorés par la République.
A la manière du pendule de Foucault,   boule de laiton qui oscille, accrochée par un câble à la voûte centrale du Panthéon,  sous l’impulsion du mouvement perpétuel de notre planète, il met en branle ce temple national, en apparence figé dans l’histoire. Sous ces imposantes colonnades, ces fresques et ces sculptures monumentales, rôdent encore les fantômes d’événements mouvementés…

 Le public se rassemble autour de l’épicentre de l’édifice, sous le dôme vertigineux de quatre-vingt-trois mètres, où, en même temps que le pendule, la danseuse Yurié Tsugawa évolue avec une lenteur calculée, blanche statue à la chevelure de jais, raidie dans un culbuto. Ce prologue solennel, à l’image du lieu, va donner son impulsion au spectacle qui se déroulera ensuite simultanément sur quatre scènes installées sous chacune des coupoles latérales qui ont la parfaite symétrie d’une croix grecque.

 Les spectateurs choisissent leur itinéraire, circulent, s’installent devant l’un au l’autre des numéros d’équilibre proposés, ou déambulent dans l’immense nécropole sans trop s’attarder. «Mes dispositifs cherchent à amplifier des phénomènes physiques élémentaires et à rendre perceptibles les forces qui interagissent en permanence sur la Terre, précise Yoann Bourgeois. Ces dispositifs sont circulaires, se donnant à voir de toute part, ouverts à la multitude des points de vue. »

 Dans Énergie, on retrouve l’artiste en acrobate et danseur lumineux, sur ses fameux escaliers, dans un ballet perpétuel de rebonds et de chutes. Seul d’abord, puis en compagnie de Damien Droin, Emilien Janneteau, Lucas Struna. Sur un plateau tournant, Elise Legros et Jean-Yves Phuong se cherchent, se trouvent et se quittent éternellement, élégantes figures d’Inertie, tels des automates d’une boîte à musique.

Dans Trajectoire, Sonia Delbost-Henry s’envole et danse dans l’espace, au bout de son agrès spectaculaire, une balance de Lévité : on raconte que cette machinerie révéla à Newton la loi de la gravitation universelle. Et Équilibre montre un couple qui tente de se rejoindre, sur un grand plancher oscillant dangereusement sur un pivot central : Estelle Clément-Béalem et Raphaël Defour y parviendront en se coordonnant. N’en est-il pas ainsi de la condition humaine ? « Vivants, nous restons debout sur nos pieds dans cet équilibre instable que nous contrôlons à chaque instant », commente le physicien Joël Chevrier qui a prêté son concours scientifique aux recherches du metteur en scène et les a mis en équation qu’on peut lire dans le programme.

Chacun des artistes mérite d’être cité. Tout de blanc vêtus, ils contribuent à cette prestation épurée et poétique, réglée à la seconde. Les numéros, joués quatre fois de suite, démarrent et finissent en même temps, modulés sur un arrangement musical de Badinage et Préludes en harpègements 1 et 2 (extraits des livres IV et V de pièces pour viole) de Marin Marais. Faire vivre les lieux historiques d’une autre façon, tel est l’objectif de « Monuments en Mouvement ». La Mécanique de l’histoire répond magistralement à cette ambition et apporte légèreté à cet édifice chargé et écrasant.

 Mireille Davidovici

Panthéon, Place du Panthéon, Paris Vème- T. :01 42 74 22 77  jusqu’au 14 octobre, www.theatredelaville-paris.com (Programmation hors les murs du Théâtre de la Ville de Paris)

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert

 

Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

 

 

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert, adaptation, scénographie et mise en scène de Guillaume Delaveau

 Des portraits de saints, voilà ce à quoi s’est employé Gustave Flaubert en écrivant Trois Contes (1877), son dernier texte publié et achevé qui participe d’une synthèse illuminant son œuvre entière : la vie décevante de Félicité en Normandie qui rappelle les désillusions d’Emma dans Madame Bovary et La Légende de Saint-Julien l’Hospitalier  qui évoque aussi une autre histoire de saint, celle de La Tentation de Saint Antoine, et la reconstitution de l’Antiquité à laquelle invite Hérodias faisant écho au Salammbô de l’auteur.

 Saint-Julien l’Hospitalier, Saint Jean-Baptiste et Félicité Barette sont des figures comparables, traversées par des épreuves douloureuses et guidées par une quête d’absolu qui ont mené la fin de leur existence dans l’emportement d’une extase mystique.

 Dans la mise en scène de Guillaume Delaveau, Un Cœur simple conduit l’action de La Passion de Félicité Barette, si ce n’est une citation de Virginie, la fille de Madame Aubain, lisant, avant qu’elle ne s’endorme, un extrait de La Légende de Saint-Julien, et des images vidéo au lointain et à cour, révèlent la splendeur des paysages de Judée, celle des monts et déserts d’Hérodias.

La pertinence du tableau de théâtre met en lumière la proximité de trois postures significatives entre elles les saints en palimpseste et la créature de fiction en premier plan, mais aussi celle de l’écrivain, si on leur ajoute l’écrivain.

 Le spectacle affine encore cette vision en faisant se croiser physiquement sur la scène le couple si juste de l’héroïne d’Un cœur simple et de l’auteur au travail. D’un côté, des visions mystiques; de l’autre, les rêves littéraires flaubertiens. L’auteur voit en Félicité une fille simple de campagne qui «aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, et en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit ».

 Soit l’histoire sans bruits d’une servante humble et généreuse, à la belle compassion.Perte des êtres chers: départ au collège de Paul, le fils de Madame Aubain, mort de Virginie, la sœurette ; disparition de son propre neveu Victor, marin des mers lointaines et enfin celle de la si peu charitable Madame Aubain. Le vide se fait effroi autour de Félicité, un néant que la servante habite avec intensité en le réinventant  dans une possibilité d’accomplissement de soi. Aussi le prénom Félicité n’est-il en rien ironique : la femme démunie s’applique à transcender l’ennui par sa richesse à elle, une volonté inextinguible de vivre et d’aimer.

 La mise en scène précise installe Flaubert, créateur et artiste de l’imaginaire, initiateur de la modernité littéraire, dans la chambre et le bureau de l’écrivain, homme jeune d’aujourd’hui, entre clavier d’ordinateur,  CD,  téléphone portable qui sonne et dont il sert souvent, informant, par exemple, un ami qu’il revient de Concarneau et qu’il s’emploie dès lors à rédiger, on s’en doute, Un cœur simple.

Affres de la création, hésitations et doutes de l’écrivain dans la blancheur immaculée des murs – métaphore amusée de la page blanche – que des rangées de livres ordonnés circonscrivent au sol, près du lit rustique de bois verni. Régis Laroche incarne avec réserve et sensibilité l’élégance du chercheur, interrogeant « son » geste d’écriture et regardant, ému, vivre sa belle créature. Magnifique dans l’interprétation radieuse, entre humanité et résignation de Flore Lefebvre des Noëttes. Les comédiens, l’auteur et le personnage de fiction – pleurent ensemble les sanglots amers d’une présence au monde trop pesante.

 Ni ironie noire d’un côté, ni complaisance pour ce qui serait un drame sentimental, de l’autre ; mais l’évocation seule d’une émotion vraie et d’une sensibilité à fleur de peau. Les souvenirs surgissent : comme l’épisode où Félicité affronte un taureau pour sauver les enfants et leur mère, ou la première communion de Virginie comme si c’était elle.

 Longue robe noire et tablier blanc ourlé de dentelle, Félicité manifeste la dignité de sa condition, le consentement à un service qu’elle sacralise, avec des gestes précis et adroits, avec aussi dévouement et compassion, dans une économie dans les mouvements utilitaires, pour le confort de tel ou d’une telle dont elle se sait l’obligée,

 Fidèle au passé, elle devient la petite disparue, dont elle revêt le chapeau d’écolière, et se projette dans le perroquet au plumage vert, son « fils », son « amoureux »- soit le Saint-Esprit -la colombe qui apparaît quand elle meurt dans une confusion mentale. L’étude de ce cœur simple fasciné par cette face à l’oiseau empaillé est significative de cette mise en scène délicate. Une petite console où est posé l’oiseau sacré, avec pour fond poétique, un ouvrant de vieille fenêtre qui offre une meilleure perspective au tableau de maître, façon Chardonneret de Fabritius. La servante s’essaie elle-même à peindre le bois du cadre de ce tableau coloré.

Un spectacle fin et subtil qui fait se croiser littérature et théâtre en un nœud serré, avec deux comédiens admirables.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au CDN de Besançon-Franche Comté, le 30 septembre.

Nest-Théâtre CDN de Thionville -Grand Est, le 29 novembre , le 30 novembre et les 1er et 2 décembre .

 Centre dramatique national Besançon -Franche-Comté, les 5,  6, 7 et 9 décembre.

 

Les Héros de Josse De Pauw

 

Les Francophonies en Limousin 2017:

Les Héros, texte, mise en scène et jeu de Josse De Pauw, composition et installation de Dominique Pauwels

© Kurt Van der Elst

© Kurt Van der Elst

Un beau moment de Théâtre, venu de Belgique, clôt de ce festival. Un étrange décor occupe le plateau : des magnétophones reliés par des filins tendus sur des poulies au travers de la scène ; une extravagante trompette mobile, juchée sur des amplis et, au milieu, un grand carré blanc. Complainte, oratorio ou litanie, une voix off mixée avec des morceaux de musique accompagne l’entrée en scène de Josse De Pauw : « Sur le chemin de halage / près du canal(…). Elle aurait dû être à l’école (…). ». On imagine alors ce lieu désert, dans un paysage typique du plat pays. La musique « samplée » renforce, par son caractère répétitif, le ressassement de ce monologue. L’ambiance est au drame.

 Le comédien poursuit son récit, impassible : «  Une sylphide au bord de l’eau (…). Il fallait que je saute à l’eau. Mais je ne sais pas nager./ Comment fait-on ça, sortir quelqu’un de l’eau ? Quand on ne sait pas nager ? Je la voyais se débattre, mordre, happer l’air…/ Je happais l’air moi aussi…/ Je me débattais aussi… /Je me suis mordu les lèvres jusqu’au sang. Mais je ne sais pas nager./ Personne ne me l’a appris. »
Rongé par la culpabilité pour ne pas avoir sauvé la jeune fille qui se noyait, l’homme explore les limites de l’héroïsme. Existe-t-il encore des êtres capables de se sacrifier? Pour leur pays, par amour, pour des convictions ? se demande-t-il. Et qu’entend-on par héroïsme aujourd’hui ?

 Josse de Pauw entre dans la peau de son personnage, confronté à une telle situation et nous entraîne imperceptiblement dans ces problématiques existentielles et philosophiques, et cite Schopenhauer au passage. L’incontournable comédien, auteur et metteur en scène belge, né en 1952 a fait ses débuts en 1976 avec Radeis International, une troupe qui se produisit jusqu’en 1984 en Europe et sur d’autres continents.

Devenu indépendant, il a roulé sa bosse sur les planches comme au cinéma et s’est aussi tourné vers l’écriture*. Ici, il opère en parfait dialogue avec la musique et l’installation plastique et sonore de Dominique Pauwels (pilotées en fond de scène par Brecht Beuselinck). Ce compositeur réputé qui se sert des technologies informatiques, combine ici, selon son habitude, des sons dits nouveaux et des lignes mélodiques plus classiques, comme il a pu le faire pour le metteur en scène Guy Cassiers, ou la trilogie Ghost Road, qu’il a créé avec Fabrice Murgia…

 Ces artistes conjuguent leur talent pour un spectacle-joué pour la première fois en France-d’une rare densité, complexe dans sa sobriété,et  émouvant dans sa prise de distance.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu  à Limoges le 30 septembre, dans le cadre des Francophonies en Limousin

 11 octobre Le Manège, Maubeuge ; 10 février Theater Malpertuis Tielt (Belgique) ; 13-15 février Le Rose des Vents Velleneuve-d’Asq ; 23 février CCTer Vesten Beveren Belgique ; 1 mars CC de Ploter Ternat Belgique, 10 mars CC De Factorij Zaventem Belgique ; 6 avril Le Granit, Belfort

*Ses pièces, nouvelles, réflexions, notes et récits de voyage ont été réunis dans  Werk, et Nog, publiés aux éditions Houtekiet.

 

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