No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

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No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

De la parole et du sens, voilà en substance ce que nous offre Nadège Prugnard, préleveuse de mots dans le terreau du réel, comme d’autres carottent la banquise. Il y a deux ans, Guy Alloucherie avait confié à celle qui dirige la compagnie Magma Performing Théâtre, un nouvel arpentage : la jungle de Calais.

Il prépare avec sa compagnie Hendrick Van Der Zee une exploration circassienne de cette grande tragédie de toujours, intensément contemporaine, la migration. Pour cela, il s’appuie sur une auteure de talent. Attention, rien de la posture de l’artiste qui descend de sa tour d’ivoire pour ausculter de loin les êtres en souffrance. Nadège Prugnard a usé ses semelles dans les bars, et sur les routes du Cantal (voir Le Théâtre du Blog),  et a rencontré femmes en lutte, militant-e-s ruraux pour amplifier avec superbe leurs maux souvent tus. Elle se pose résolument la question de la frontière entre l’autre et soi, de l’intime et de l’impudeur, et n’hésite pas à se confronter à sa propre impuissance, à ses exils, à ses errances.

Quand nous l’avons écoutée une première fois à la Chartreuse (profitons-en pour saluer cet admirable lieu de résidences d’écriture), elle en était encore à une étape de défrichage, face à des monceaux de rushs sonores. Sa proposition se vivait comme un jet, comme une sorte de poème ininterrompu où se mêlent des centaines de voix d’hier et d’aujourd’hui, voix d’exils, traduites par fragments, comme tombées d’une tour de Babel à la démocratie branlante. La simplicité d’un : «Je suis perdu» nous transperce. Il y a ceux qui ne veulent pas parler, ni être pris en photo. Il y a la litanie des prénoms, des pays d’origine, des mots à pleurer, de l’anglais de cuisine, la langue de la bricole.

Il y a l’avis des gens qui savent, qui disent qu’on «ne fait pas de théâtre avec de bons sentiments». Il y a la beauté comme vaccin contre le fascisme. Nadège Prugnard creuse la terre et la boue, en exhume le vers, ce versus latin, ce sillon de la charrue, plaie béante à ciel ouvert. Elle y décèle les bombes pernicieuses de l’ultra-libéralisme qui nous tue tous, qui enfume salement nos impuissances et nos révoltes. «Je fais remonter le poème avec les doigts», dit-elle. Et explose à intervalles réguliers ce refrain: « nos tremblements couronnés et trahis», puis surgit comme une fusée de détresse, la peur d’Idir : « Je me sens pas réel. »

IMG_6146C’est un grand texte debout, un écrit au tissage cosmopolite qui entrelace les témoignages de migrants, mais aussi ceux d’habitants et de bénévoles, qu’on entend moins souvent.  Dans un style irrigué par la rue et le rock, ses terres d’élection.

Ça pue le vrai, le vivant, la douleur et la joie. Ça embaume aussi: métaphore enivrante et omniprésente de Vénus, étoile, guide, besoin d’amour, «comme on frappe un amoureux, comme on embrasse un monstre ». Alain Bashung rôde.

Mots crus en intraveineuse, langues tout en en cris, larmes et tambours, rythme enflammé par la lave de l’émotion… Nadège Prugnard éruptive et sensible, sait nous parler d’eux, de nous. Elle nous réapprend à écouter ce grand hurlement de l’Histoire, là, tout proche. Nous suivrons de très près la création qui suivra.

Stéphanie Ruffier

Quarante quatrièmes rencontres d’été de la Chartreuse, Villeneuve-Lez-Avignon, lecture par l’auteure. T:  06.85.98.50.63.

Lire aussi le bel ouvrage collectif Décamper aux éditions La Découverte.


Archive de l'auteur

Sopro (Souffle), texte et mise en scène de Tiago Rodrigues

 

Sopro (Souffle), texte et mise en scène de Tiago Rodrigues

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Par définition, la respiration du théâtre n’est ni visible ni saisissable mais Tiago Rodrigues a imaginé qu’il pouvait la montrer à travers la création d’un spectacle, en faisant du même coup, l’éloge de la souffleuse qui monte sur scène, égrainant les petites histoires du temps.

 Du début à la fin, cette dame digne et  toute en noir, est présente sur le plateau, texte  à  la main, suivant dans une rare discrétion, les personnages, qui, un à un, entrelacent leurs petites histoires vécues, et celles, fictionnelles, transcendées par l’art du théâtre.Cristina Vidal travaille en effet comme souffleuse depuis plus de vingt-cinq ans au Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne. Un métier en voie de disparition, ou déjà disparu. Et pour Tiago Rodrigues, elle  possède donc à elle seule, une fonction de mémoire, de discipline et de protection, avec humilité:  toujours dans les coulisses!

 Au plus près des comédiens, la souffleuse pleine d’humanité a comme naturellement et instinctivement, une posture singulière: « Elle est en eux, un peu comme la main du marionnettiste, dans la poupée de chiffon.»Cela se passe en 2080, dans les ruines  du Théâtre National; cette fiction a lieu dans un bâtiment recélant en lui des métiers artisanaux, des fonctions nobles et cachées, bref, une âme.L’idée, avoue le metteur en scène, celle d’une troupe avec un dispositif de spectacle autour de la souffleuse, est romantique, voire un rien mièvre dans sa forme,

 

Isabel Abreu, Beatriz Bras, Sofia Dias, Vitor Roriz et Joao Pedro Vaz, tous plus jeunes que cette femme de théâtre, sont des plus touchants et jouent autour d’elle, de leur présence, avec délicatesse, ouverture et bonheur d’être là. Imaginées par Thomas Walgrave qui aussi conçu les lumières, des herbes hautes et des  roseaux jonchent le parquet de bois, comme des traces du Temps, vainqueur de toutes choses…

 Une méridienne, objet de théâtre et de rencontre par excellence, est posée à jardin. Pourront ainsi se faire entendre dans la grâce et le sourire, des bribes, entre autres, de la Bérénice de Jean Racine, de L’Avare de Molière et des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov …Face à cette installation plastique, à la fois subtile et rudimentaire, le public s’attend à ce que la représentation commence. Mais non! Et malgré la présence des comédiens, le théâtre n’arrive jamais: nous sommes déçus, comme si l’art de la souffleuse pouvait être à lui seul, un trésor vivant, une fin en soi à admirer.

Les meilleures intentions, on le sait, ne suffisent pas à investir un plateau, d’un souffle théâtral, qu’on l’appelle génie ou inspiration. Tiago Rodrigues semble nous donner une leçon de théâtre mais sans véritable nécessité intérieure, en s’enfermant dans des clichés convenus et bon marché, sur la mémoire du théâtre et l’art de sa transmission.

 Une manière de tourner en rond entre soi, sans toucher au monde vivant alentour!

 Véronique Hotte

 

 Cloître des Carmes, jusqu’au 16 juillet à 22 heures.

 

Nu dans le bain

 

©Dauphiné libéré

Nu dans le bain d’Andréa Kuchlewska, traduction de Grégoire Courtois, mise en scène de David Géry

 

Le peintre et son modèle : un couple qui hante l’histoire de l’art. Turbulences de la vie (voir les multiples infidélités de Pablo Picasso à ses compagnes successives et à ses modèles) calme impérial, énigmatique de la toile (voir la Saskia dorée de Rembrandt). Le modèle, presque toujours nu, est une femme.
Comme le rappelle l’auteure : un modèle habillé: un mécène, paie pour avoir son portrait ! Mais on paye un modèle pour poser nu, c’est donc un travail. Cette fille, dont nous ne saurons pas le nom, réputée  pour être un «bon» modèle,  ne sait pas pourquoi. Elle qui ne connaissait rien au monde de l’art,  y entre avec une question qui la tourmente : comment et où, Renée Monchaty, modèle et maîtresse de Pierre Bonnard, s’est-elle suicidée, après qu’il eut épousé Marthe ?

D’autres pensées traversent la femme nue et immobile, sculptée, à chaque changement de pose, par la main de l’artiste : le bras un peu plus étendu, les doigts un peu plus écartés… La liste des choses à faire et des questions à se poser : suivre ou non l’injonction du peintre d’aller au musée, comment a-t-elle été injustement chassée de son travail de serveuse ;  et pourquoi le peintre la paie-t-elle pour poser chez lui, en plus de l’école ?

Agnès Sourdillon offre son corps gracile et gracieux, au personnage. David Géry a pris soin de mettre le public en condition, en faisant distribuer feuilles et crayons : mieux qu’aucune parole, ce geste impose un regard respectueux sur le corps nu de la femme. Mais sa parole paralyse le dessin ; l’actrice, puisant sa force dans sa fragilité, impose une telle présence, toute simple, que les crayons tombent, et que l’on boit ses paroles, tout aussi simples.

David Géry, en peintre concentré sur son travail, la place, la guide, la remercie sans paroles, ou presque : ils forment un superbe duo professionnel. Du trouble et de l’innocence de ce corps exposé, de son souffle et presque du sang qui bat sur la peau, naît alors une émotion étrange, dont on a envie de remercier longtemps Agnès Sourdillon et son partenaire. Elle parle, il la soutient et, en silence, le public accompagne cette rencontre essentielle entre l’art du théâtre et celui de la peinture.

David Géry a créé Nu dans le bain,  après deux résidences à La Chartreuse/Centre national des écritures du spectacle. Il y a transporté son atelier de peintre et y expose un choix de toiles de Retour de Chine et Nuits noires. On pense bien sûr à Pierre Soulages, et puis on l’oublie : outre la lumière du noir, David Géry travaille sur la profondeur du tableau. D’un angle de vue à un autre, l’œuvre change, s’agrandit, d’une longue contemplation et s’approfondit. Il y a là quelque chose de puissant et de serein que l’on retrouve, avec des couleurs plus claires, dans le spectacle. Tout au bout du cloître de la Chartreuse, il faut aller à l’atelier de David Géry apprécier ce moment à part, qui remet la tête en place, loin du bruit, et qui ouvre le regard.

Christine Friedel

Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, les 11, 12 et 13 juillet à 16h et à 20h. T. : 04 90 15 24 24

Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant ?


 

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Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant?  d’Antoine Lemaire, mise en scène de Sophie Rousseau

 

 Dans la maladie d’Alzheimer,  la dégénérescence neuronale  nous empêche le patient de programmer  des actions,   et entraîne assez vite une altération des facultés cognitives : mémoire, langage, raisonnement …

 Les lésions cérébrales causent des troubles qui réduisent progressivement l’autonomie de la personne avec une disparition progressive des capacités d’orientation dans le temps et  l’espace, et de la reconnaissance des objets comme des proches … Antoine Lemaire met en scène un couple d’un certain âge dont l’épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer ; le public assiste,  en une vingtaine de tableaux, à sa progression irréversible. Mais son époux, très vite épuisé par l’aide permanente qu’il doit fournir, va être aussi dans l’ impossibilité d’agir.

 Sont ici privilégiées des scènes quotidiennes de la vie quotidienne : lui, a préparé un repas improvisé pour elle qui revient dans la nuit.  Mais il  refuse la réalité et la pathologie qui accable sa femme. Elle, de son côté, ne supporte pas la trop grande douceur de son  mari qui lui montre un amour qu’il veut inaltérable.

 La mise en scène de Sophie Rousseau, d’une délicatesse extrême, expose avec des images précises, les situations éprouvées par ce couple. A mesure que la maladie se développe et avance vers l’inéluctable, plus oppressant est le rythme scénique.Comment affronter le mal de façon légère et raisonnée ? Il fallait la grâce, l’humour et l’allant de Murielle Colvez, une des meilleures comédiennes (Anton Tchekhov, Maxime Gorki…) d’Eric Lacascade, pour imposer un personnage aussi vivant et aussi épanoui, touché par un mal qui la dépasse. Le plateau de théâtre est sa maison, et la belle actrice, mène la danse, quand bien même, tout son être est fragilisé.

 L’auteur joue lui, ce mari un peu fébrile, à la parole saccadée et heurtée, et mis à mal dépassé par l’état de sa femme.La mise en scène est solidement construite, orientée  sur la douleur, et sur le malheur final que l’on voit arriver. Un très beau travail.

 Véronique Hotte

 La Manufacture, jusqu’au 26 juillet (relâche les 12 et 19 juillet).

 

 

 

Jésus de Marseille, de Serge Valetti, mise en scène Danièle Israël

Festival d’Avignon

 Jésus de Marseille, de Serge Valetti, mise en scène Danièle Israël

 

©-Jacques-Delforge

©-Jacques-Delforge

Serge Valetti fait confiance à deux choses : l’écriture et la ville de Marseille. Qui, pour lui, n’en font qu’une, ou presque.
Finalement, il fait surtout confiancé au théâtre et au public. Avec Jésus de Marseille, il nous donne son Evangile : au commencement était le début. Pour le verbe, ça coule de source, avec jeux de mots, fantaisies lexicales et topologie de Marseille expliquée à tous les autres, nous et les habitants de Troyes où a été créée cette mise en scène.

Camille Cuisinier et Pierre-Benoist méritent un cascade d’adjectifs : vaillants, modestes, hilarants, habiles, rapides, généreux (et celui qui nous trouvera dix-neuf autres adjectifs aura gagné). Varoclier, nous emmènent dans les tribulations de ce gamin, fils de Jo le menuisier et de Marie. Comment il vit pousser la colline de Notre Dame de la regarde, oui, puis, à force de regarder, de la Garde, tout simplement, comment Jean le bathyscapha (oui !) dans un ruisseau du genre égout, comment Simon-Pierre cessa pour lui de pêcher les crabes à la fourchette, bref un histoire assez connue, racontée cette fois avec une précision toute marseillaise.

Serge Valetti n’est pas un amuseur et on rit beaucoup de ses feux d’artifices verbaux qui partent d’une réalité. Il se trouve qu’elle a pour nom Marseille, ville de échanges, des émigrations et migrations, car les pauvres bougent dans tous les sens quand il s’agit de manger,  vivre et faire des «petitous », dont l’un peut s’appeler Jésus. Et ce Jésus-là, comme ailleurs, peut finir au centre d’un carrefour, crasseux, généreux, lançant au monde une prophétie d’amour devant laquelle le monde en question se bouche le nez.
C’est l’acmé de la pièce, la fantaisie et la virtuosité verbales accouchant du drame. Le public en reçoit le choc, et puis… de moins en moins : Serge Valetti a du mal à finir ses pièces, souvent commencées avec un certain génie ; le même problème se posait pour Comment j’ai jeté ma grand-mère dans le vieux port, dans une mise en scène récente d’Etienne Pommeret.

Le texte se fatigue, sinue, et finit par laisser un peu en déroute le spectateur ami. Lequel ne sera néanmoins pas avare d’applaudissements, dans un grand merci pour les neuf dixièmes de la pièce et pour cette ville qu’il ne connaît pas forcément, emblème d’une humanité tenace.

 Christine Friedel

Théâtre des Halles, 11h, jusqu’au 29 juillet. T. 04 32 76 24 51

Antigone, de Sophocle, mise en Scène Satoshi Miyag

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Festival d’Avignon

Antigone, de Sophocle, mise en Scène Satoshi Miyagi

 

Les gradins de la Cour se remplissent lentement-circulations difficiles et contrôles de sécurité obligent-tout aussi lentement, des fantômes divaguent sur le plateau inondé, sol incertain qui reflète les silhouettes et dilue les contours, image tranquille de l’Achéron (le fleuve des morts).
Après un résumé assez drôle de la fable, en français (quand même surtitré), à la manière des prologues shakespeariens, la pièce commence. Une tragédie pour le roi Créon et pour Antigone qui n’a jamais douté de la légitimité de son geste, ensevelir Polynice, traître à la cité contre son frère Etéocle, qui, lui, aura les honneurs funèbres. Que Créon, le politique, s’arrange avec la rébellion de sa nièce, Antigone, elle ensevelira son frère «maudit», quoi qu’il arrive, et en paiera le prix. Sans avoir accompli son destin terrestre, sans mariage, sans enfant, elle ira chez les morts retrouver ses parents, sa famille, en un grand bain d’amour. Qu’il s’arrange avec sa propre tragédie, la perte de son fils qui choisit de mourir avec Antigone.

Le système de jeu dédouble les protagonistes : l’un dit le texte, qu’il partage avec le chœur, l’autre en réalise la gestuelle. Pour Créon, l’écart est fort entre celui qui profère, grave, puissant, et sa marionnette presque bouffonne : façon de distendre le personnage, d’en souligner les vérités opposées et pourtant simultanées. De même pour Antigone, à la voix de guerrière mais à la silhouette de sacrifiée, déjà fantomatique. Le récit, car on est plus dans le récit que dans l’action dramatique, est soutenu et parfois « chauffé »par un jeu de percussions incessantes, implacables.

Ici la tradition japonaise rejoint la tradition antique d’un théâtre indissociable de la musique (les tentatives en ce sens sont rarement réussies dans notre théâtre), ce qui devrait conduire à la transe.

L’ensemble est d’une incontestable beauté : silhouettes blanches, la couleur du deuil au Japon, dans la nuit le l’immense cour, hautes ombres qui magnifient les personnages, aussi bien le personnage comique qu’est le gardien affecté au corps intouchable de Polynice qu’une Antigone christique, hissée sur son Golgotha. Ce décor de rochers évoque bien sûr les jardins zen, et répond harmonieusement au grand mur du Palais des papes. D’aucuns en trouveront la qualité de réalisation décevante. Peu importe. Sans faire oublier celui de Peter Brook, Satoshi Miiyagi avait ébloui le festival en 2014, avec son Mahabharata joué à la carrière de Boulbon ; cette année, il magnifie plastiquement cette Cour d’Honneur si difficile.

Et pourtant nous sortons déçus de cette Antigone. Quelque chose ne fonctionne pas, n’agit pas, l’émotion est absente. Comme s’il y avait un malentendu entre Satoshi Miyagi, passeur de théâtre entre le Japon et les classiques occidentaux (Shakespeare, Ibsen…), admirateur de Claude Régy, et notre théâtre aristotélicien. Cette Antigone est comme absorbée par une tradition, un rituel qui nous sont étrangers, sans que cette étrangeté ouvre un nouveau regard sur l’œuvre. On attend une fulgurance qui ne vient pas.

Christine Friedel

Spectacle en japonais surtitré en français. Cour d’honneur du Palais des Papes, 22h, jusqu’au 12 juillet. T.04 90 14 14 14

 

La Culture contre le Front national

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Toute l’équipe du Théâtre du Blog s’associe bien entendu à ce message du Syndeac. Les entreprises du spectacle vivant demandent dans un encart,  publié par Libération et Le Parisien (mais que Le Monde a refusé), de faire barrage au Front National, le 7 mai, jour du second tour de l’élection présidentielle.

Ph. du V.

Rassemblement citoyen, le 2 mai à partir de 19h30, Salle des concerts de la Cité de la musique (Philharmonie de Paris 221, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris

Premiers signataires :
Adami, AJC – Association Jazzé Croisé, Association Française des Orchestres, CAMULC, CFDT culture, CFTC, CGT Culture, CGT Spectacle, F3C CFDT, FEPS, FESAC, Futurs Composés, GRANDS FORMATS – Fédération des grands ensembles de jazz et de musiques improvisées, la Ligue de l’enseignement, LdH – Ligue des droits de l Homme, Les Forces Musicales, Music Manager Forum France, PRODISS, PROFEDIM, Réunion des Opéras de France, SAMUP, SFA-CGT, SMA, SMdA CFDT, SNAC, SNAM-CGT, SNAPAC CFDT, SNAPS, SNDTP, SNES, SNSP, SYNDEAC, SYNPTAC-CGT, USEP-SV, Zone Franche…

 

 

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1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès

re Édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès

Actualité au Théâtre National de Strasbourg

 A l’issue des délibérations du mercredi 15 mars, 12 lycéens, représentants des six établissements alsaciens ayant participé au programme, ont dévoilé le lauréat de la 1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès de littérature dramatique contemporaine. Il s’agit de Des Territoires de Baptiste Amann, en concours avecAu pied du Fujiyama de Jean Cagnard et Paysage intérieur brut de Marie Dilasser.

 

Mercredi 29 mars à 18h : cérémonie publique de remise du Prix en présence de Baptiste Amann au TNS. Une lecture dirigée par Julien Gosselin d’extraits du texte sera portée par trois comédiens Rémi Fortin, Johanna Hess et Maud Pougeoise.

Samedi 1er avril à 16h : une rencontre avec l’auteur Baptiste Amann aura lieu à la Librairie Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois à Strasbourg.

V.H.

 

Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses

 Ne me touchez pas, librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, texte et mise en scène d’Anne Théron

 

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©Jean-Louis Fernandez

 L’auteure-metteuse en scène se penche à nouveau sur le XVIIIème siècle, à travers l’œuvre célèbre de Choderlos de Laclos et sur la fin du XXème, avec Quartett d’Heiner Müller, une réécriture de ce roman épistolaire emblématique d’une génération engagée.

 Pour Anne Théron, Les Liaisons dangereuses, et Quartett écrites par  deux homme, n’en finissent pas de poser en gloire obligée, « la mort de deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »

La pièce interroge, en ce début du XXI  ème siècle, le désir des femmes qui, finalement, ne mourront pas. Avec ironie, le texte distille toutes les significations du fameux :«Ne me touchez pas», si prétendument pudique et féminin, face aux sollicitations viriles, souvent brutales.

Valmont, machine de guerre dont la langue s’articule autour des exploits de conquête, se trouve ici en bout de course. Et le fameux «Ne me touchez pas», cette interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, cette jeune femme intransigeante qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer et dévoile sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : «Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes, incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…Vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »

Dans ce discours amoureux, l’auteure ne s’attarde pas sur la description du sentiment, et préfère s’attacher à l’anatomie en passe d’assouvir le désir masculin. Soit une liberté et une autonomie féminines possibles mais au prix d’une solitude personnelle. 1789 représente la séparation des pouvoirs, la contestation du roi, de Dieu, d’une autre pensée et d’un autre monde: le Grand horloger s’évanouit et apparaît alors l’urgence de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors des jeux de pouvoir. Merteuil et Valmont, accomplissent ici un ultime face-à-face dans l’épuisement du désir, en présence de la Voix, figure lucide et analytique.

La scénographie de Barbara Kraft participe de cette décadence, où un monde essoufflé s’effondre: miroirs anciens, arcades intérieures aux lambris de couleur chaude, sol carrelé presque à l’abandon,  joli fauteuil bleu style XVIII ème, grande baignoire  ample et accueillante qui tient lieu de la fameuse ottomane à laquelle le texte fait allusion. Manière Enki Bilal, cette salle de bains  pour privilégiés suggère le temps qui passe et la disparition d’êtres voués à la mort.

Sur le mur de scène, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves, répondant aux images du texte, mais pas forcément. Ombres et silhouettes extraites d’un passé et d’une mémoire universelle comme: enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont, évoluent au lointain dans des ténèbres brumeux.

Les somptueux costumes d’époque: bas blancs, jupon-panier, robes de soie et perruque poudreuse évoquent Marie-Antoinette de Sofia Coppola. A ce songe toujours vivant, extrait des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques et parfois dissonants à la guitare électrique, de la musique de l’Ouest américain à la Neil Young, façon Dead Man de Jim Jarmush, par Jean-Baptiste et Jérémie Droulers.

Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent. Marie-Laure Crochant, en Merteuil et Tourvel, est juste dans ces deux rôles,  une femme à la belle maturité et une jeune rebelle à la fois enfantine; la Voix (Julie Moulier) a la distance requise pour l’observation de ce couple maudit, maléfique et éternel.

Dépaysement et plaisir complets: le public trouve ici les aveux cyniques d’une affection contrariée chez cet homme comme chez cette femme, en général face à l’autre, des histoires d’amour qui finissent mal, une vaine quête d’autrui, des personnages attrapés au filet des relations de pouvoir,  mais aussi des sentiments forts et des amours sans joie jusqu’au moment où la mort achève son œuvre de désagrégation. On rêve à l’infini du désir existentiel et de vie qui habite l’être, un trésor si peu manipulable…

 Véronique Hotte

Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique national du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat 94 200 Ivry-sur-Seine. T: 01 43 90 49 49, du 3 au 12 mars.

Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.   

 

Babacar ou l’antilope écrit et mis en scène par Sidney Ali Mehelleb

Babacar ou l’antilope,  texte et mise en scène de  Sidney Ali Mehelleb

 

©Sofiane Mehelleb

©Sofiane Mehelleb

Babacar Diop, jeune Sénégalais, veut partir. Il veut « passer ». On ne sait pas pourquoi et ce n’est pas le sujet. Il n’y a que sa volonté et son courage devant le mur qui le sépare de l’autre monde. Pour le franchir, il doit attendre le meilleur moment. Un « sniper » le tient en joue, sans tirer. Il lui laisse ainsi une chance de réessayer  et va la saisir. Il « passera »,  avec Salima, une jeune Algérienne qui, pour témoigner de la vérité, écrit. Ses Lettres d’Abyssinie sont un hommage à Rimbaud et à tous les voyageurs et passeurs de frontières. Ils rencontrent, par hasard, Gina, une jeune fille un peu renfermée, solitaire et révoltée. passionnée de foot,  qui se réfugie derrière sa console, pour pas affronter la vie

 Babacar fait le maximum pour s’intégrer, il aime la France et ses poètes. Il balaye dans le métro mais, sans papiers, il sera vite confronté à la police et à l’inextinguible quadrature du cercle pour obtenir un permis de séjour. Salima est un personnage très important pour Babacar et pour la symbolique de l’histoire elle vit avec Babacar dans un petit appartement, Comme une grande sœur, elle représente pour lui le savoir, la mémoire et la bienveillance et donne du sens à leur quête douloureuse.

Ecriture dense, rythme soutenu, comme un battement de cœur. Sidney Ali Mehelleb ne propose pas, malgré le sujet, un récit accablant. Son Babacar est calme, bien sapé, un peu dragueur et furieusement positif ; rapide et sautillant comme une antilope, cet animal n’a pas de territoire.  Plein d’espoir et de vitalité, il ne renonce pas. Les scènes s’enchaînent sans jamais s’attarder  sur un personnage ou une situation. Nous sommes systématiquement pris à contre-pied par cette dramaturgie virevoltante. La mise en scène participe de cette énergie. Sidney Ali Mehelleb crée de belles images, souvent  cinématographiques : des élastiques de couleurs, coupés, des journaux qui papillonnent, de la poussière dans la lumière…

 On pense à Incendies à Wajdi Mouawad: cette écriture, née pour le plateau, a la faculté de nous toucher, de nous émouvoir avec la grande et la petite histoire, et un rythme qui nous emporte,. Et les huit comédiens donnent beaucoup d’eux-mêmes, certains incarnent plusieurs rôles comme Nicolas Buchoux, Marie Elisabeth Cornet, Eric Nesci, Marielle de Rocca Serra ou Victor Veyron. La fougueuse Gina est jouée par Vanessa Krycève qui s’y connaît en solidarité puisqu’elle cuisine pour le Recho, food truck qui s’installe dans les camps de réfugiés du monde entier pour partager et échanger grâce à la cuisine (https://lerecho.com/) .

Mexianu Medenou apporte à Babacar gravité et décontraction. Et Fatima Soualhia Manet campe une Salima bouleversante et déterminée, particulièrement dans un solo déchirant qui monte crescendo pour nous glacer d’effroi. Sidney Ali Mehelleb confirme avec ce spectacle qu’il compte parmi les grands. Espérons qu’il  sera programmé et vu par un maximum de public de tout âge.

Julien Barsan

Théâtre 13 Seine jusqu’au 5 février.

 

 

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