Chute !

Chute ! écrit et chuté par Matthieu Gary et Sydney Pin

 

chute-2Soit deux acrobates : tel un bateleur, Matthieu Gary annonce “un nouveau combat de l’homme face à la gravité “ et, désignant le phénomène de foire, Sydney Pin, en équilibre sur la tête, il continue : « Notre homme a l’air bien en place ! Il respire ! La gravité l’entraîne vers les entrailles de la terre ! »

Suit une série de chutes. Chacun à tour de rôle soulève l’autre, et, de plus en plus haut, le lance brutalement à terre. « La hauteur est liée à la douleur, alors que le son de l’impact n’a pas changé », constatent-ils. Ainsi poursuivent-ils leurs expériences de la chute, tout en les analysant scientifiquement et émotionnellement : «Nous allons tenter de traverser, avec humour, nos sensations de chuteurs (…) Nous essaierons de comprendre ensemble ce qui nous maintient debout (…) quel plaisir nous avons à chuter. Pourquoi rions-nous du chuteur ? »

Ils tombent et retombent, de toute leur hauteur, ou de tout leur long, face ou dos contre terre. Variant les positions et les figures : «C’est vertical, c’est vers le vas, jusqu’au sol ! » Au fur et à mesure, la brutalité des gestes s’estompe en une presque chorégraphie acrobatique, un ballet des corps qui s’attirent et se repoussent. Ils éprouvent et commentent les forces d’attraction et de résistance à l’œuvre, les deux conditions de l’équilibre : qu’ils soient vivants ou inertes, « tous les corps massifs s’attirent. Je suis attiré par ce banc, lui-même attiré par le sol… »

 Le public frémit et réagit bruyamment à la violence de ces performances, tout en riant de ces acrobaties virtuoses aussi impressionnantes que ludiques. Disposés sur les quatre côtés, au plus près de la piste rectangulaire, les spectateurs sont souvent pris à partie, comme au cirque : « Nous sommes circulaires dans le cœur mais quadri-frontaux par nécessité (…) Si l’on veut jouer partout, et pour tous ».

 Le Collectif Porte 27 voulait créer «une forme mobile et épurée pour les classes de lycée, qui traiterait de la perception de notre corps à travers l’expérience de la chute.» Objectif atteint : on s’amuse des exploits des deux acrobates mais on apprend pourquoi et comment on tombe, démonstration à l’appui. À amortir sa chute, en  modifiant sa trajectoire en cours de route pour atterrir en répartissant le poids sur une plus grande surface du corps. »

La leçon se fait philosophique, la chute métaphore existentielle . La vie n’est-elle pas fait de chutes et de rebonds, jusqu’au moment où l’on ne se relève pas : «comment continuer à vivre en sachant qu’à la fin… » mais tout finit à la rigolade par un harmonieux duo de cascades… Parfois un peu trop bavard, ce spectacle intelligent, drôle et sensible est à voir. Les dates ne manquent pas… Avis aux programmateurs : il en existe aussi une version courte.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 8 octobre au Monfort – T. 01 56 08 33 88 – www.lemonfort.fr

porte27.org/spectacles/chute-version-longue-creation-2016/

Les 22 et 23 Novembre au Théâtre le Fil de L’eau à Pantin (93); 20 Octobre au festival Quint’Est à Strasbourg/ 26 -29 octobre au festival Circa à Auch/; les 3 et 4 Novembre au Pays de Craon. les 10 décembre à Brie, pays de la roche au fée-Bretagne. Les 17 et 18 décembre, Gênes (Italie).

6 Janvier à Montataire avec la Faïencerie de Creil.  Les 17 et 18 Janvier, Théâtre coupe d’or à Rochefort (17) ;2 et 3 Mars, au nouveau Relax à Chaumont (52). Fin mars festival Spring à Elbeuf. Les 6 et 7 avril à Ay (51) / Du 25 au 27 avril à la Mjc Calonne (08). Les 10 et 11 Mai à Homécourt. Le 8 juin, Nouveau Relax, Chaumont.

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Archive de l'auteur

Les Francophonies en Limousin 2016

 

Les Francophonies en Limousin 2016 (suite)

 

Cap sur les écritures francophones

 Les auteurs en jeu ou l’Imparfait du présent

FRANCOPHONIES 2016 24 SEPT - IMPARFAIT DU PRÉSENT -LA PROFONDEUR DES FORÊTS-  -C.PEAN-2746La maison des auteurs des Francophonies reçoit de nombreux écrivains en résidence à Limoges, ainsi que des pièces de théâtre soumises à son comité de lecture.

Pour rendre compte de ses découvertes, venues de tous les continents, le Festival propose des lectures scéniques, confiée à des élèves comédiens. S’y presse le public, nombreux malgré l’heure matinale et curieux d’entendre la langue française déclinée dans sa diversité. D’autant qu’une rencontre avec l’auteur clôt chaque lecture.

l’École du Nord se prête, cette année, à cet exercice, très formateur, sous la direction de Guy Régis Junior (voir Théâtre du Blog). On a apprécié la précision de la direction d’acteur ainsi que la maîtrise et l’intelligence des textes par les quatorze jeunes gens de deuxième année, souvent tous en scène.  

Adossée au Théâtre du Nord, à Lille, cette école professionnelle supérieur d’art dramatique  est dirigée par Christophe Rauck. Ce dernier a inauguré un nouveau cursus où deux apprentis auteurs se mêlent à chaque promotion.Fait unique en France, calqué sur l’exemple québécois qui a permis à tant d’excellents dramaturges d’émerger Outre-Atlantique. Pour les 16 élèves l’acte d’écriture se trouve au cœur de leur formation, pendant trois ans, par des allers et retours entre les 14 acteurs et les 2 écrivains. Reçus sur dossier et sur une pièce de commande, ceux-ci sont en contact direct avec le plateau. Ils peuvent ainsi tester formes brèves, pièces jeune public ou grand format, produites sous l’œil vigilant de leur parrain (Christophe Pellet pour ce groupe). À l’issue des trois ans, leur pièce, si tout va bien, constitueront le spectacle de sortie d’école. Lucas Samain, réquisitionné pour les coupes dans les pièces lues à l’Imparfait du présent, apprécie ce dispositif : «  Nous avons 14 relecteurs qui rentrent dans notre écriture. Ce retour vaut tous les cours de dramaturgie. » Lucie Pollet, directrice des études, précise que ces jeunes auteurs seront également confrontés à des échanges avec l’étranger, cette année, l’école part en Russie, pour un échange avec le GITIS (Conservatoire de Moscou) et le théâtre Fomenko où Christophe Rauck sera metteur en scène invité. Une belle source d’inspiration pour l’écriture…

 

La profondeur des forêts de Stanislas Cotton (Belgique)

Sirius Malgrétout, alias Le Chat, est hanté par son double, Tommy Tantpis, alias Le Renard. Tandis qu’au sortir de prison Sirius veut vivre une vie normale, Tommy, qui s’avère être un fantôme, essaye de l’en empêcher en le ramenant sans cesse à leur crime . Stanislas Cotton, qui a des dizaines de pièces à son actif ( voir Théâtre du Blog) , avait pour commande de traiter un fait divers sordide qui eut lieu en 1993 en Angleterre : le meurtre d’un enfant par deux autres. Il en fait un conte poétique cruel. Le détour par les deux figures complices de Pinocchio sort la pièce du réalisme et du moralisme. On entre de manière onirique dans le cauchemar de Sirius, ce qui n’empêche pas de poser indirectement la question de la justice et de la résilience : chacun a droit de recommencer une fois qu’il a payé en purgeant sa peine.

 

FRANCOPHONIES 2016 24 SEPT - IMPARFAIT DU PRÉSENT -L-AVEU-WAEL KADDOUR  -C.PEAN-2877L’Aveu de Wael Kaddour ( Syrie) traduit de l’arabe par Wissam Arbache et Hala Omran

Dans sa maison, Omar, jeune metteur en scène, accueille son oncle, colonel de l’armée régulière et son aide de camps, ainsi que deux comédiens, venus répéter La jeune fille et la mort, d’Ariel Dorfman : Haya dont le frère vient d’être exécuté en prison et Akram. La pièce chilienne traite des tortures endurées par une militante dans les geôles d’une dictature sud- américaine et fait écho à la guerre civile en Syrie. Théâtre dans le théâtre, le texte de Wael Kaddour permet d’entrer dans le vif du conflit syrien car elle met en scène des personnages emblématiques des camps qui s’affrontent dans la guerre civile jusqu’aux sein d’une même famille.

« Je voulais parler de la Révolution et mettre en avant la question de la violence : cette violence d’aujourd’hui trouve ses racines dans celle des années quatre-vingt et quatre-vingt- dix explique, le jeune metteur en scène. La Révolution était d’abord pacifique. En revanche la violence imposée par le régime a fait surgir celle qui était enfouie dans la société depuis des générations. » Avant la guerre, dit-il la vie artistique était dynamique dans son pays, malgré le manque de soutien et la censure de l’État. Mais il a dû s’exiler en Jordanie en 2011 et se réfugier en France en 2015. Sa pièce s’ancre sur une situation réelle mais aborde de biais, les thèmes du pardon, de la vengeance et de le reconstruction.

Entorse à la règle du tout francophone, cette lecture correspond à l’urgence de faire entendre une autre parole que celle des médias et pose aussi la question de comment donner corps à des situations réalistes, sans être dans le documentaire à chaud.

 

 

Anges fêlé(e)s d’Éva Doumbia

Ibrahima, jeune homme révolté, sort de prison : « Je suis malade du cœur, malade de chier, tu manges, tu chies (…) » Sofia sa sœur, perd la raison tiraillée entre deux cultures : « Les trop-lecteurs deviennent des gens malheureux (…)S’effacer faire disparaître le corps dessiné. (…) J’ai dit oui à non. » Magali crie au viol et pète les plombs … Les personnages, ou plutôt des voix, émergent, se croisent et hantent une ville hybride et violente, Marseille.

« Les anges sont des voix qui sont exhalées par les corps », explique l’auteure. « Mes textes n’étaient pas fait pour le frontal » : d’abord metteure en scène dans des lieux non théâtraux : elle envisage ses spectacles comme des performances autour de l’identité plurielle des Afreuropéens. « Une culture métissée en train de s’inventer dans une grande violence. »

Rythme et ponctuation syncopés, ce premier texte offre plusieurs pistes de lecture à travers les itinéraires chahutés, les colères et les cris rentrés de figures complexes.

 

Crème-Glacée de Marie-Hélène Larose-Truchon ( Canada-quabec)

Crème-Glacée est en manque d’histoire. Madame Sa mère est bien trop occupée pour lui en conter. Mais La-Vieille-qui-s’emmerde dans le fond du pot de glace lui ramènera l’attention de sa mère et ses histoires. Dans cette charmante pièce pour enfants se réconcilient trois générations de femmes.

Marie Hélène Larose-Truchon s’attache, dans son écriture, à « représenter la langue québécoise en train de mourir car « la langue est une façon d’habiter les terres, ces terres volées aux premières nations. » Sujet dont traite son premier texte, Un oiseau m’attend.

 

Distribution des prix

 FRANCOPHONIES 2016 25 SEPT - PRIX SACD - C.PEAN-3516RFI et la SACD font cause commune pour la promotion des auteurs francophones.

 Le Prix SACD de la Dramaturgie Francophone a cette année deux lauréats : Céline Delbecq avec L’Enfant sauvage et Edouard Elvis Bvouma avec À la guerre comme à la Gameboy pièce qu’on a pu entendre en Avignon cet été, dans le cadre des lectures de Radio France Internationale (voir théâtre du Blog).

L’auteure belge comme le jeune Camerounais évoquent chacun à sa manière des enfants malmenés par le vie : l’un abandonné dans la jungle des villes, l’autre, soldat malgré lui pris dans les nasses de la guerre civile. Leur langue, d’une grande nervosité, donne à ces deux monologues une belle matière à théâtre.

 

FRANCOPHONIES 2016 25 SEPT - HAKIM BAH - PRIX RFI  -C.PEAN-3716Quant au Prix RFI théâtre, il revient à Hakim Bah, pour Convulsions.

Le jury, présidé par Laurent Gaudé a apprécié son style flamboyant : oral lancinant, fragmenté.

Ce troisième volet d’une trilogie intitulée Face à la mort, revisite la tragédie des Atrides : torture, fratricide, adultère, infanticide, le crime appelle le crime. L’auteur a trouvé un maître en Sénèque qui par le traitement des mythes en vient à montrer l’animalité de l’humain : « comment on mange la viande de l’autre ». Le jeune Guinéen a déjà reçu plusieurs prix et ses pièces, dont certaines éditées, commencent à être montées*

 (À suivre…)

 Mireille Davidovici


Présentation du 33ème Festival des Francophonies[/embed]

Prochain cycle de lectures : 1er octobre, Les Caraïbéennes

 L’enfant Sauvage à paraître aux éditions Lansman

 *du 6 au 9 octobre La nuit porte caleçon d’Hakim Bah, mise en scène par l’auteur Théâtre Studio de Vitry

18 novembre Convulsions mis en chantier par Fréderic Fisbach à Théâtre Ouvert et publié à l’occasion dans la collection Théâtre Ouvert/Tapuscrit

 

Les Francophonies en Limousin jusqu’au 1er octobre

 

 

L’Opoponax

L’Opoponax de Monique Wittig, mise en scène de Isabelle Lafon

 

1opoponaxcpascal_victorVoici déclamées les premières lignes du livre par Isabelle Lafon debout près de son micro sur pied, comédienne et conceptrice scénique d’une écriture féminine au plateau : « Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier, en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine belge. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. »

 

Le ton d’un discours indirect libre malicieux, sans le savoir, est donné: humour, distance, décalage entre le regard de l’enfant et le point de vue amusé de l’adulte, expérience initiatrice universelle de la petite école, paroles instinctives d’une conscience enfantine qui s’éveille. Comique, tirant sur son pull, comme une petite fille mal à l’aise, Isabelle Lafon diffère du personnage de ses deux précédents spectacles, figure digne et grave, aux côtés de Johanna Korthals Altes dans Deux ampoules sur cinq d’après les Notes sur Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, et dans Let me try,d’après le Journal 1915-1941 de Virginia Woolf.

 La fréquentation de ces œuvres féminines est délicate : les comédiennes « jouent » leur partition scénique-verbe et posture-dans une belle écoute d’âmes troublées. En phase avec une écriture expressive, tendue par la lutte d’une liberté de femme à conquérir, les comédiennes attentives témoignent d’une grande intériorité. « La première fois que Catherine Legrand est venue à l’école, elle a vu de la route la cour de récréation l’herbe et les lilas au bord du grillage, c’est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut les gouttes d’eau glissent et s’accrochent dans les coins, c’est plus haut qu’elle. »

 L’école, qui ressemble à la maison mais, en plus grand, est étonnante pour celle qui parle : « Quelquefois, on fait dormir les enfants l’après-midi mais c’est pour rire. On met, tous, les bras croisés sur la table et la tête dans les bras. On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi. » Attendrissement de l’aventure existentielle des débuts, entre permission et interdit. Il s’agit, dit Marguerite Duras dans sa postface de L’Opoponax , «d’une marée de petites filles qui vous arrive dessus et qui vous submerge… Une seule d’entre nous a découvert cet Opoponax que nous avons tous écrit, que nous le voulions ou non. C’est une fois le livre fermé que s’opère la séparation

 En attendant, et avant de retrouver notre condition d’adulte, il nous faut frayer, nous spectateurs, avec la présence vraie ou fausse des fantômes dans les cimetières ou les bois attenant l’école, dont les silhouettes courent entre les ombres des branches des arbres sous l’intensité de la lune blanche. Dans la journée, on oublie les morts, qu’ils revivent ou pas, car le bleu du ciel s’impose, intense, un bleu absolu à côté des nuages en forme de moutons blancs. Avec, à la batterie, Vassili Schémann, Isabelle Lafon redevient une petite fille étonnée, surprise et attentive aux bruits du monde incontrôlables et étranges.

Véronique Hotte


Théâtre National de la Colline  jusqu’au 20 octobre. Intégrale les samedi  à 19h et les dimanche à 15h: Les Insoumises.
Deux ampoules sur cinq, le mardi à 20h, Let me try le mercredi à 20h et L’Opoponax le jeudi, à 20h.

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Esther Louise Dorhout Mees

 

Esther Louise Dorhout Mees, un défilé de couture entre mode et opéra.

IMG_9121En mars dernier, pour sa première venue à la semaine de la mode parisienne, la jeune créatrice néerlandaise avait marqué la mémoire de son public.
Avec un travail qui se situe à la lisière du théâtre et de la mode, elle a créé un univers onirique singulier. La scénographie de ses présentations utilise tous les codes d’une salle de spectacle, et un de ses défilés s’est déroulé dans un théâtre à l’italienne accompagné d’un orchestre classique associé à de nombreux effets lumineux.
Le défilé de mars dans le couvent des Récollets, nous avait  transporté dans le monde d’Ophélie et de ses amies de William Shakespeare. En ouverture, une vidéo qui a reçu de nombreux prix, présentait des jeunes femmes perdues dans une nature envahissante portant les créations de la couturière.
Le défilé se terminait par l’apparition d’Ophélie dans la pénombre, vêtue d’une longue robe de plumes. Ce jour-là, les mannequins rehaussés de cothurnes stylisés, portaient des lentilles noires accentuant leur coté animal, qui allait de pair avec les vêtements dont les motifs rappelaient des peaux de bêtes.

Le lien entre féminité et animalité a souvent été souligné, on pense au film La Féline de Jacques Tourneur (1946), et souvent décliné sur scène par Alfredo Arias dans Peines de cœur d’une chatte anglaise ou dans des comédies musicales comme Cats. Toutes ces robes lourdes et difficiles à porter dans la vie courante, contribuent à créer des personnages oniriques inaccessibles propices à l’évasion.E le défilé de cette créatrice sera très attendu. Elle peut emboiter le pas de ses illustres prédécesseurs, comme Yves Saint-Laurent avec Roland Petit, Issey Miyake avec William Forsythe ou Christian Lacroix qui maintenant s’oriente définitivement vers la création de costumes de scène.

Jean Couturier

Défilé le 2 octobre. Modeaparis.com www.dorhout-mess.com

Les Francophonies en Limousin 2016

Les Francophonies en Limousin 2016

 

Cap sur Port-au-Prince

Trente-troisième édition de ce rendez-vous automnal ouvert sur le monde francophone.

Il est vaste et, cette année, Haïti se trouve à l’honneur, avec une fenêtre sur le Festival des Quatre Chemins, fondé en 2003 et dirigé depuis 2013 par Guy Régis Junior, auteur et metteur en scène, surnommé là-bas « Petit Diable ».  Cette durée dans le temps, dit-il, ce n’est pas rien. Surtout dans un pays comme Haïti, soumis aux soubresauts politiques et à l’incertitude comme garantie. »

Limoges s’est fait, le temps d’un week-end, l’écho de la création du pays, avec des expositions, des projections d’œuvres vidéo sur ses murs, et a fait résonner la langue heurtée mais chantante de ses poètes dont celle de Willems Edouard, sauvagement assassiné le 9 juillet 2016. On pourra entendre son écriture dense, syncopée, hachée. Dans Plaies Intérimaires  il décrivait sa ville, son pays au visage triste :

« (…)/ Il est une terre aux beautés éteintes / Là/ Une éternelle homélie de pluie pour l’anuitement des astres/
Là/ Tous les soleils pendus aux lampadaires (… ) / Dans ce pays proféré/ Un décembre quotidien commémore le carnage d’un cœur conteur (…) »

Voir Haïti renaissant de ses cendres, tel est l’objectif, comme l’exprime l’écrivain Lyonel Trouillot : « Où est la ville que j’aimais ? / Je ne veux pas être enterré dans le grand cimetière./ Je veux les lumières mortes de la cité de l’exposition./ Je veux les papillons de la Saint-Jean (…)/ Où es la ville que j’aimais ?/ Viens, mon enfant, ma mère,/ Et ressuscite moi que je te ressuscite : / Tes rues s’ouvrant à moi comme des lignes de chances. »

 

Chérir Port-au-Prince 

chérir Port au PrinceSous forme d’un cabaret, Valérie Marin La Meslée, auteure d’une chronique sensible dont elle nous lit des bribes, nous invite par ce biais au voyage dans les bars de la ville, où fermente la vie littéraire et artistique haïtienne : «  J’ai connu les bars où l’on discute des expressions du cru, les havres où l’on chante, les scènes où l’on déclame, j’ai lu des inconnus magnifiques, vécu des heures où le temps s’arrête sur celui des mots », écrit-elle. Elle donne la paroles à quelques-uns, rencontrés là-bas : Guy Régis Junior, Marc Vallès, James Noël tentent de nous faire revivre l’ambiance de ces cafés : «  Tous ne sont pas des bordels, on les appelle plutôt bars (…) » 

On a pu ainsi apprécier les vidéos du plasticien Makseans Denis, que l’on retrouvera le soir projetées sur l’Église Saint-Pierre. Wooly, à la guitare, nous chante son pays d’une voix chaude… On le retrouvera tout au long de la manifestation.

Cette présentation très impressionniste ne fut qu’une entrée en matière approximative. Les différentes rencontres programmées iront plus loin.

 

Poésie Pays

Poesie-PaysAutour de James Noël, musiciens et chanteurs( Wooly Saint Louis à la guitare et Claude

Saturne aux percussions) ont reconstitués avec bonheur l’ambiance généreuse des soirées “branchées“ haïtiennes : « (…) / j’invite les poètes de demain/ à faire du porte à porte /aller sceller des baisers sur des poitrines/ pour déverrouiller les cœurs /et marteler des kilos de chaises /sur la tête des assis/ (…) » chante le poète dans Le sang du vitrier.

James Noël caractérise son écriture comme « la métaphore assassine », entre hymne à l’amour et colère orageuse.
En 2010, suite au tremblement de terre il publie La Fleur de Guernica : « Devant ce malheur de grande magnitude, le poète en moi est tombé en enfance, alors j’ai écrit un album jeunesse ». En 2011, il surprend avec la parution de Kana sutra, à l’occasion du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, publication qu’il définit comme un petit recueil de sagesses champêtres pour fixer ses virages et intranqu’îlités.
Il est le fondateur de Passagers Des Vents, première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti et cofondateur, avec la plasticienne Pascale Monnin, et de la revue  Intranqu’îllités, l’une des plus belles revues de littérature contemporaine de langue française, dont la version en ligne est hébergée par Médiapart.

 

C’est tout un continent de la littérature à découvrir.

 

(À suivre…)

 

Mireille Davidovici

 

Prochaines rencontres : Poésie Pays autour de Lyonel Trouillot 29 septembre; rencontre avec Lyonel Trouillot, 30 septembre

 

Les Francophonies en Limousin jusqu’au 1er octobre

 

Plaies intérimaires, Willems Edouard. Éditions Mémoires d’encrier

Nous sommes des villes disparues, Lyonel Trouillot in Anthologie de la poésie haïtienne, Point Poésie

Chérir Port-au-Prince, Valérie Marin La Meslée. Éditions Philippe Rey

Le pyromane adolescent suivi de Le sang du vitrier. Seuil (Points), 2015.

Kana Sutra, éditions Vents d’Ailleurs, 2011

La fleur de Guernica (première fiction sur le séisme du 12 janvier en Haïti), illustré par Pascale Monninéditions Vents d’Ailleurs.

 

 

 

Vania, mise en scène de Julie Deliquet

Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène et scénographie de Julie Deliquet

Vania_Julie Deliquet (c) Simon Gosselin, coll.CF_7038« Scènes de la vie de campagne en quatre actes »-connotation à la Tourgueniev; cela  se passe  dans la propriété que gèrent Sonia et son oncle Vania  qui vivent avec Maria, la mère de Vania (Dominique Blanc) , et Tiéliéguine qui y travaille.
La mère de Sonia n’est plus, et son père, Sérébriakov, médiocre professeur à la retraite, s’est remarié avec Elena, jeune épouse nonchalante.

Pour des raisons économiques, le couple, venu de la ville, séjourne dans la demeure familiale,  ce qui en a vite  déréglé  la vie. Le médecin de campagne Astrov, belle figure d’engagement écologique, séduit la belle-fille timide et sa belle-mère joueuse.

Dans un éloge (1898), Maxime Gorki voyait en Anton Tchekhov, le créateur d’une nouvelle forme d’art dramatique où le réalisme s’élève au symbole dans l’émotion du sentiment existentiel. Les êtres y révèlent malgré eux, une profonde solitude-une meurtrissure-à travers l’oisiveté et l’ennui de la vie campagnarde, l’aspiration à un idéal et la réalité de l’échec.

Le réalisme et l’intériorité servent une peinture impressionniste de la grisaille du quotidien, des rêves de chacun, et de la nostalgie d’une enfance précieuse à jamais passée. La fresque dégage une tendresse infinie, une pudeur élémentaire dénuée de sentimentalité et complaisance, une attention compassionnelle pour le dénuement de l’être, hors de toute vulgarité.

 Julie Deliquet fait vivre à merveille les mouvements inter-relationnels et une respiration chorale,  avec Florence Viala, Laurent Stocker, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Anna Cervinka et Dominique Blanc.  

Dans l’espace bi-frontal de la salle créée par Julie Deliquet, avec du coup, un élargissement des perspectives spatiales, le  public est comme un invité qu’on attendrait dans cette demeure rustique. Et en train de partager les états d’âme-désenchantements, peurs sourdes et espérances inavouées-d’une cellule familiale sur le point d’éclater, à cause de la venue du professeur et de sa jeune épouse qui fait tourner les cœurs.

Cette situation conflictuelle  est atemporelle, qu’on soit à la fin du XIXème ou du XXIème siècle, et en Orient comme en Occident: les hommes et les femmes se murent intérieurement, au bord du gouffre des jours partis, laissant libre cours à une déception intime qu’ils n’ont plus la force de cacher. À moins que les hasards de l’existence comme ici, ne donnent à une Sonia l’occasion de tomber amoureuse d’Astrov, qui, lui, est attiré par la belle Elena (Florence Viala), inclination partagée par Vania, anti-héros aux promesses déçues.

Laurent Stocker, en figure déconcertée et ombrageuse est très attachant, comme Stéphane Varupenne aux élans fougueux, Anna Cervinka, à la sensibilité souriante et touchante, et Hervé Pierre, qui incarne ce professeur odieux,suffisant et prétentieux, ravi de montrer aux siens, le film Vampyr (1932) de Carl Dreyer…

Damnation ou salut de l’âme, l’immatérialité de l’existence s’inscrit dans la trivialité: surexpositions paradoxalement cachées, ombres mouvantes insaisissables.  Angoisse et impression d’une vie ludique qui fraie avec la mort. Le public tout proche du plateau ressent encore plus le vide existentiel, comme une vague d’émotion.

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-Colombier/Comédie-Française, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris, jusqu’au au 6 novembre. T: 01 44 58 15 15

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Duc de Gothland

Duc de Gothland de Christian Dietrich Grabbe, traduction de Bernard Pautrat, mise en scène de Bernard Sobel

Duc de Gothland_fil02-52 copyright H. BellamyIronie : le vrai héros de la pièce: Berdoa, le “nègre“, le More, l’autre, la face sombre qui éblouit l’humanité comme un éclair. Le duc de Gothland  devient sa cible, pour l’avoir naguère humilié. Berdoa, demi-mort, ressuscite, et cela tout au long de la pièce, pour sa vengeance. Il retourne les alliances, frappe avant d’être frappé, insinuant le poison dans la “civilisation“. Il s’allie aux Finnois, qui sont au moins un peu barbares, et ennemis de ces Européens honnis que les Suédois.
Berdoa n’a pas son pareil pour capter les opportunités d’une situation et y réagir à la vitesse d’un lion se jetant sur sa proie. Gothland, le loyal Gothland, le bon blanc ? En un instant il va le retourner et nous en faire voir la face tout aussi “noire“ que la sienne : l’humaniste crédule va boire le poison d’un faux crime (Le More a mutilé le cadavre de son frère pour faire croire à un assassinat) pour se jeter dans une vengeance sanglante en tuant son frère qu’il accuse d’avoir tué leur frère (vous suivez ?).
Père insulté, fils perverti, épouse chassée morte dans la neige, et voilà : le Duc et le More sont devenus frères siamois, l’humilié a fait-facilement-exploser la morale et les “valeurs“ européennes de Gothland.

Et sur quoi sont-elles assises, nos fameuses “valeurs“ (qu’on ne peut décidément écrire qu’avec des guillemets), et la supériorité satisfaite de notre civilisation ? Christian Dietrich Grabbe, le jeune révolté, vous le demande, au fond de son Europe post-napoléonienne, où les illusions  révolutionnaires françaises se sont perdues et les Lumières éteintes.

Duc de Gothland_fil02-5   copyright H. BellamyLa pièce participe d’une sorte de concentré de la pièce de William Shakespeare : Berdoa tiendrait d’Othello pour le courage guerrier et de Iago pour la perversité, de Richard III pour l’énergie dévorante. Gothland, comme Othello, se goinfre de perfidie comme si elle était vérité, Macbeth lâche devant ses propres fautes, qui massacrerait pour prouver qu’il n’est pas coupable, et tous les seconds rôles de tyrans du répertoire.
Conduite, fouettée par un Denis Lavant au mieux de sa forme, sous une forêt à l’envers de Lucio Fanti, image d’une nature dénaturée, la pièce avance avec une force réjouissante.

Avec une vérité des rapports de forces nue jusqu’à l’os,  et dans un langage cru et direct : Christian Dietrich Grabbe n’a rien d’un “classique“ respectable.
La direction d’acteurs ici manque de précision, et les scènes de bataille se suivent et se ressemblent (on excuse l’auteur, Napoléon n’était pas loin!) mais on est entraîné dans les trois heures de ce western spaghetti.
Quand la violence s’accumule sur la violence, sans la moindre trace de rédemption, quand la peau est arrachée avec les masques, il ne reste qu’un grand froid dans l’esprit et un grand rire dans les poumons. À voir sans chipoter.

 Christine Friedel

 Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes,  jusqu’au 9 octobre. T: 01 48 08 39 74

Fumiers

Fumiers d’après un épisode de l’émission Strip Tease de Florence et Manolo d’Arthuys, adaptation et mise en scène de Thomas Blanchard

 

2016_01_28_FUMIERS_004Alain_Monot-2000x1331Le gros tas de fumier qui trône au milieu du plateau annonce la couleur. Autour du monticule majestueux se jouera, pendant une heure quinze, une comédie de la haine entre voisins. A Brioux Saint-Juire, une guerre de dix ans oppose Nicole Vaucher et les époux Dejousse, condamnés à partager une cour mitoyenne.

Nicole n’en démord pas, la cour lui appartient et, bien qu’elle perde procès sur procès, elle continue à déverser tous les jours des brouettées d’excréments à trois mètres de la résidence secondaire de ses voisins. Les villageois s’en mêlent, constitués en comité de soutien à Nicole, et mènent la vie dure aux « parigots-têtes de veaux ».

Les parties se connaissent de longue date mais la brouille s’envenime au jour le jour, sans autre issue que la violence. Ici, le ridicule irait jusqu’à tuer. Cet épisode rocambolesque est tiré de la mémorable série documentaire belge qui, dans les années quatre-vingt a fait les belles heures de la RTBF et de France 3, avant de tomber en disgrâce pour voyeurisme et atteinte à la vie privée des petites gens. La pièce suit au plus près l’intrigue mais n’en conserve pas la sobriété: les réalisateurs montraient les choses mais sans commentaires. Il appartenait aux téléspectateurs de se faire leur opinion. Mais ici tout est surjoué, démonstratif.

 Pour échapper au réalisme, le metteur en scène pousse les situations vers un grotesque débridé: les acteurs forcent le trait jusqu’à transformer leurs personnages en caricatures d’eux-mêmes. En monstres affublés de costumes de mauvais goût : trop clinquants pour Liliane Dejousse (Christine Pignet), laids ou sales pour les villageois. Nicole (Johanna Nizard)  particulièrement repoussante sous un empilement de hardes, a les mains rougies par le placenta d’une vache qu’on a entendu vêler derrière le tas de fumier.
Lutin ou sorcière, elle s’active, dure à la tâche, comme on le voit dans le documentaire d’origine diffusé dans le hall du théâtre. Du plus bel effet : montagne infranchissable, tour de guet, perchoir, ce fumier s’anime parfois étrangement grâce à des projections vidéo. Ce qui donne au spectacle une dimension onirique.

Le micro-drame social, réalisé par Florence et Manolo d’Arthuys, destiné à montrer la misère humaine, psychologique et sexuelle des protagonistes, et la naissance insidieuse d’un conflit irréversible, devient ici une farce trop énorme pour nous toucher ou nous renvoyer à un questionnement sur le violence quotidienne ou la discrimination. Les acteurs, aussi talentueux soient-ils, prennent plaisir à en faire des tonnes mais se trouvent entraînés dans la spirale d’un jeu outrancier qui ne fait même pas rire…

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 2 octobre. T: 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr

 

 

 

 

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Le Grand Parquet fait peau neuve

Le Grand Parquet fait peau neuve

lieu-grand-parquet En 2014, au départ de son directeur, François Grosjean, et suite à l’agression d’une employée par un détraqué du quartier, on crut un moment à la fermeture de cet ancien parquet de bal, transformé en salle de spectacle de 364 m² au sol pour une capacité de 170 à 450 personnes.
Il avait ouvert ses portes en 2005, rue du Département, puis  migré il y a deux ans sur l’esplanade des jardins d’Éole. Situé au cœur des quartiers de La Chapelle et Flandre- Aubervilliers, à la limite des 18e et 19e arrondissements, ce théâtre avait pour ambition de croiser les publics, tout en favorisant le dialogue entre les cultures. Ce qui fut fait, malgré un contexte d’insécurité permanente. Car la demande était forte.

Sauvé in extremis, et après bien des rumeurs et polémiques, ce lieu atypique va revivre sous la houlette du Théâtre Paris-Villette et accueillir des créateurs en résidence. Il sera une « maison des artistes », tremplin pour de futurs projets, la plupart en lien avec des publics locaux. Tout au long de la saison, les équipes en création pourront y répéter et y  présenteront aussi des lectures, des travaux d’atelier, des maquettes et des formes brèves, annoncent ses nouveaux directeurs, Valérie Dassonville et Adrien de Van.

 En cette soirée de réouverture, élus et partenaires associatifs se pressent derrière de hauts grillages enfin installés autour du Grand Parquet, sécurité oblige. Après les discours officiels de rigueur, le public rencontre deux des vingt compagnies choisies parmi les 210 candidats de l’appel à projet. Chacune va improviser une petite forme, prélude à sa prochaine création…

 Que faites-vous dans la vie ? de Valérie Mréjen, dispositif de Julien Fišera

Une fois qu’on a décliné sa profession, on a droit à une série de questions souvent attendues. « Tu as lu beaucoup de livres ? » demande-t-on à une bibliothécaire ; à un éleveur de brebis : « Vous êtes pour ou contre l’ours dans le Pyrénées ? » ; à un ostéopathe : « Comment vous faites pour toucher autant de gens ? » ; ou encore à un poissonnier : « Vous mangez du poisson tous les jours ? » ; à un gendarme : « Est-ce que tu as une arme ? Est-ce que tu as déjà tué quelqu’un ? Et si tu n’es pas d’accord avec les ordres ? » Enfin, à une comédienne : « Est-ce que tu as déjà couché pour un rôle ? » Et à un comédien : « Comment tu fais pour apprendre ton texte ?» 

Valérie Mréjen a interrogé différents corps de métier et nous donne un échantillon des fantasmes que suscitent chez autrui nos diverses occupations. Le metteur en scène Julien Fišera appelle des spectateurs à rejoindre le plateau pour lire, à tour de rôle, ces questions stéréotypées. Ils s’acquittent tant bien que mal de cette tâche ce qui n’occulte en rien la saveur du texte.

Un impromptu sympathique concocté par une équipe artistique qu’on retrouvera au Paris-Villette avec Eaux Sauvages et, en résidence, au printemps au Grand Parquet, pour préparer un prochain spectacle.

 

Villes/Témoins de Stéphane Schoukroun

Le metteur en scène improvise, avec deux de ses complices, la présentation de son prochain spectacle documentaire, en avril 2017 au Grand Parquet :  issu d’un dialogue entre des élèves comédiens de l’École supérieure d’art dramatique de Paris et des femmes isolées habitant au Centre d’hébergement et de réinsertion sociale. Sans texte préalable, il s’agit de s’interroger sur la place de chacun dans la vie, dans la ville puis sur scène. De donner la parole à chacun pour y prendre cette place.

Depuis 2011,  Villes/Témoins se forge à travers le récit des habitants sur leur rapport à la ville et aux territoires: Alfortville, Guyancourt, Naves et Uzerche en Corrèze, l’échangeur autoroutier de Bagnolet et, en 2015, le Parc de la Villette, puis la Maison des métallos de l’automne 2015 à l’été 2016: autant d’étapes d’une recherche sur notre capacité à habiter l’endroit où nous nous trouvons.A suivre…

Mireille Davidovici

 

 

35, rue d’Aubervilliers ; T. 01 40 03 72 23 ; www.legrandparquet.fr

L’Invocation de l’Enchantement

Festival de la Mousson d’été:

L’Invocation de l’Enchantement, de Yannis Mavritsakis. Lecture dirigée par Véronique Bellegarde,  traduction de Michel Volkovich.

A l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson, la 22ème édition du festival  a fait la part belle aux écritures d’Amérique du Sud. Créé en 1994, il occupe une place importante dans la découverte et la diffusion des écritures dramatiques contemporaines d’Europe et d’ailleurs. Les lectures ont permis à de nombreux textes d’aboutir à une mise en scène. 

 Yannis Mavritsakis, lui est grec; né à Montréal, il  vit à Athènes. D’abord comédien, il se consacre depuis 2004 à l’écriture et est invité ici pour la cinquième fois.Le Point Aveugle est sa première pièce mise en lecture à  La Mousson d’été ».  Puis, il y eut  en 2011, Boulot de merde,  et en 2013, Vitrioli,mis en scène par Olivier Py au Festival d’Avignon 2014, et en 2014 Décalage vers le rouge.

 La lecture de L’invocation de l’enchantement, dirigée finement par  Véronique Bellegarde, confirme une fois de plus, le talent et la modernité de l’écriture dramatique de cet auteur. L’univers de la pièce se partage entre raison et pressentiment, conscient et inconscient, réalité et fantasmes.… Rapports de séduction, de force, ensorcellement et perversité, fascination.  Ici, la tension dramatique progresse lentement  et donne ainsi avec l’usage d’une « parole-action » (selon les termes du  Michel Vinaver), corps à cette fiction théâtrale.Le rythme, souvent lent et répétitif de l’écriture, semblait agir de façon , envoûtante sur les spectateurs.

La structure  est classique. Mais l’agencement des séquences, indépendantes les unes des autres, finit par former une seule et même pièce. Les cinq tableaux  comportent tous deux personnages : Le passant et la mère  Le monsieur et la fille, la bête volante et le chien , Le dresseur et le père et La fille .Le public relève avec surprise et d’un tableau à l’autre, la présence d’un personnage présent déjà qui a juste changé de nom. Ainsi dans le tableau 2, Le Passant est devenu Le Monsieur et la situation dramatique où  il se situe, diffère. Ou bien encore, La Fille, dans le Tableau 2 que l’on retrouve  à la fin.

Au fil de la lecture, les séquences s’agencent comme dans un puzzle et à l’écoute, « plus que par la langue, la poésie se produit surtout par la composition dramatique ».La fin de chacune de ces fictions reste ouverte, comme dans le troisième Tableau où le personnage Chien s’adresse à  Bête :Chien : « Quelle image ? Montre-moi. Je veux voir.Silence.Rien de tout cela n’existe.Silence.Si cela existe, montre-moi. Je veux voir. A nous spectateurs, d’imaginer la suite; comme le remarque Dimitra Kandylaki ,traductrice et dramaturge, l’action est, et ici aussi « (…) statique, tout tarde, tout se passe « à l’intérieur » en laissant apparaître une situation où tout à l’air d’être comme avant, mais où rien n’est plus pareil » 

Loin  d’une écriture réaliste, ou du quotidien, ou bien du théâtre documentaire,  Yannis Matvritsakis se sent proche, de la tragédie antique (rares sont ses œuvres  à plus de deux personnages, petit clin d’œil du poète dramatique à Eschyle) : « Oui, dit-il, c’est la base de mon théâtre. Elle m’a influencé. Pourquoi ? Je ne peux pas rationaliser ce sentiment, au début dans mon œuvre, il était inconscient, et à présent, il devient de plus en plus conscient ».

Mais pour Yannis Matvritsàkis, rien de définitif, il a fait part de son projet, plus proche d’une écriture épique. Et si les dieux ont déserté l’Attique, comme l’exprime sublimement Friedrich Hölderlin, l’écriture théâtrale de cet écrivain ne cesse d’être un dialogue entre l’homme et ce qui le dépasse. L’écriture a, dit-il, « cette fonction, elle est une conversation avec « Dieu », entre guillemets. J’essaye de communiquer à la fois, avec ce que j’ai de plus profond en moi et avec ce qui est au-dessus . Je déteste systématiquement tout ce qui a attrait au quotidien, au concret, au tangible ».

Dans ses pièces, le genre de la tragédie n’est pas mort. L’invocation de l’enchantement, et l’ensemble de ses textes en témoignent. Avec Yannis Mavritsakis, la tragédie prend forme dans un contexte esthétique et éthique reflétant notre monde consumériste. En témoigne cette mise en lecture aboutie, tout en résonance avec une parole dramatique déconstruite où « Les personnages isolés, vulnérables, vacillants, cèdent l’un après l’autre à la séduction d’une forme polymorphe, issue de nulle part mais qui s’enracine dans leur présent et grandit en absorbant leur précieuse substance humaine ».

De temps à autre, une intervention musicale, jamais illustrative, renforce la tension dramatique de ces courts récits. Peu à peu prend forme un univers d’étrangeté, quelque peu angoissant, mais aussi teinté d’humour, et plusieurs éléments ou personnages appartiennent au monde du cirque : le dompteur, la cabine, l’action du dressage, le bestiaire, l’espace du vide aussi ! … et le titre , L’invocation de l’enchantement, se suffit à lui-même. Ici, ces deux espaces artistiques, la tragédie et le cirque, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre et créent cette atmosphère décalée, hors du commun entre onirisme et réalité.

 Véronique Bellegarde et Marie Desgranges, Guillaume Durieux, Marcial Di Fonzo Bo, Philippe Fetun, Alain Fromager, Camille Garcia, Charlie Nelson et le musicien-compositeur Philippe Thibault, ont réussi cette  mise en voix d’un texte fort mais complexe de par sa construction dramaturgique et sa densité poétique et spirituelle. Cette écriture exige d’eux une écoute et un travail particulièrement subtils.

Cet écrivain, qui « n’aime pas cette vie, voilà pourquoi j’essaye d’en inventer d’autres… » s’inscrit  avec  sa sensibilité et son rapport au théâtre, dans un espace esthétique proche de celui d’Antonin Artaud pour qui « Le théâtre (…) doit être considéré comme le Double non pas de cette réalité quotidienne et directe dont il s’est peu à peu réduit à n’être que l’inerte copie, aussi vaine qu’édulcorée, mais d’une autre réalité dangereuse et typique « .

Malgré une chaleur accablante, le public fut surpris, dérangé, et très ému. Sans doute l’un des moments les plus forts de cette Mousson d’été 2016.

Elisabeth Naud

Festival de la Mousson d’été 2016, du 23 au 29 Août. A l’Abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson. Région Lorraine.

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