La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Avec pour sous-titre, Une tentative d’approche d’un point de suspension / Exposition vivante au Panthéon, Yoann Bourgeois propose de réveiller la mémoire des grands hommes honorés par la République.
A la manière du pendule de Foucault,   boule de laiton qui oscille, accrochée par un câble à la voûte centrale du Panthéon,  sous l’impulsion du mouvement perpétuel de notre planète, il met en branle ce temple national, en apparence figé dans l’histoire. Sous ces imposantes colonnades, ces fresques et ces sculptures monumentales, rôdent encore les fantômes d’événements mouvementés…

 Le public se rassemble autour de l’épicentre de l’édifice, sous le dôme vertigineux de quatre-vingt-trois mètres, où, en même temps que le pendule, la danseuse Yurié Tsugawa évolue avec une lenteur calculée, blanche statue à la chevelure de jais, raidie dans un culbuto. Ce prologue solennel, à l’image du lieu, va donner son impulsion au spectacle qui se déroulera ensuite simultanément sur quatre scènes installées sous chacune des coupoles latérales qui ont la parfaite symétrie d’une croix grecque.

 Les spectateurs choisissent leur itinéraire, circulent, s’installent devant l’un au l’autre des numéros d’équilibre proposés, ou déambulent dans l’immense nécropole sans trop s’attarder. «Mes dispositifs cherchent à amplifier des phénomènes physiques élémentaires et à rendre perceptibles les forces qui interagissent en permanence sur la Terre, précise Yoann Bourgeois. Ces dispositifs sont circulaires, se donnant à voir de toute part, ouverts à la multitude des points de vue. »

 Dans Énergie, on retrouve l’artiste en acrobate et danseur lumineux, sur ses fameux escaliers, dans un ballet perpétuel de rebonds et de chutes. Seul d’abord, puis en compagnie de Damien Droin, Emilien Janneteau, Lucas Struna. Sur un plateau tournant, Elise Legros et Jean-Yves Phuong se cherchent, se trouvent et se quittent éternellement, élégantes figures d’Inertie, tels des automates d’une boîte à musique.

Dans Trajectoire, Sonia Delbost-Henry s’envole et danse dans l’espace, au bout de son agrès spectaculaire, une balance de Lévité : on raconte que cette machinerie révéla à Newton la loi de la gravitation universelle. Et Équilibre montre un couple qui tente de se rejoindre, sur un grand plancher oscillant dangereusement sur un pivot central : Estelle Clément-Béalem et Raphaël Defour y parviendront en se coordonnant. N’en est-il pas ainsi de la condition humaine ? « Vivants, nous restons debout sur nos pieds dans cet équilibre instable que nous contrôlons à chaque instant », commente le physicien Joël Chevrier qui a prêté son concours scientifique aux recherches du metteur en scène et les a mis en équation qu’on peut lire dans le programme.

Chacun des artistes mérite d’être cité. Tout de blanc vêtus, ils contribuent à cette prestation épurée et poétique, réglée à la seconde. Les numéros, joués quatre fois de suite, démarrent et finissent en même temps, modulés sur un arrangement musical de Badinage et Préludes en harpègements 1 et 2 (extraits des livres IV et V de pièces pour viole) de Marin Marais. Faire vivre les lieux historiques d’une autre façon, tel est l’objectif de « Monuments en Mouvement ». La Mécanique de l’histoire répond magistralement à cette ambition et apporte légèreté à cet édifice chargé et écrasant.

 Mireille Davidovici

Panthéon, Place du Panthéon, Paris Vème- T. :01 42 74 22 77  jusqu’au 14 octobre, www.theatredelaville-paris.com (Programmation hors les murs du Théâtre de la Ville de Paris)


Archive de l'auteur

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert

 

Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

 

 

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert, adaptation, scénographie et mise en scène de Guillaume Delaveau

 Des portraits de saints, voilà ce à quoi s’est employé Gustave Flaubert en écrivant Trois Contes (1877), son dernier texte publié et achevé qui participe d’une synthèse illuminant son œuvre entière : la vie décevante de Félicité en Normandie qui rappelle les désillusions d’Emma dans Madame Bovary et La Légende de Saint-Julien l’Hospitalier  qui évoque aussi une autre histoire de saint, celle de La Tentation de Saint Antoine, et la reconstitution de l’Antiquité à laquelle invite Hérodias faisant écho au Salammbô de l’auteur.

 Saint-Julien l’Hospitalier, Saint Jean-Baptiste et Félicité Barette sont des figures comparables, traversées par des épreuves douloureuses et guidées par une quête d’absolu qui ont mené la fin de leur existence dans l’emportement d’une extase mystique.

 Dans la mise en scène de Guillaume Delaveau, Un Cœur simple conduit l’action de La Passion de Félicité Barette, si ce n’est une citation de Virginie, la fille de Madame Aubain, lisant, avant qu’elle ne s’endorme, un extrait de La Légende de Saint-Julien, et des images vidéo au lointain et à cour, révèlent la splendeur des paysages de Judée, celle des monts et déserts d’Hérodias.

La pertinence du tableau de théâtre met en lumière la proximité de trois postures significatives entre elles les saints en palimpseste et la créature de fiction en premier plan, mais aussi celle de l’écrivain, si on leur ajoute l’écrivain.

 Le spectacle affine encore cette vision en faisant se croiser physiquement sur la scène le couple si juste de l’héroïne d’Un cœur simple et de l’auteur au travail. D’un côté, des visions mystiques; de l’autre, les rêves littéraires flaubertiens. L’auteur voit en Félicité une fille simple de campagne qui «aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, et en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit ».

 Soit l’histoire sans bruits d’une servante humble et généreuse, à la belle compassion.Perte des êtres chers: départ au collège de Paul, le fils de Madame Aubain, mort de Virginie, la sœurette ; disparition de son propre neveu Victor, marin des mers lointaines et enfin celle de la si peu charitable Madame Aubain. Le vide se fait effroi autour de Félicité, un néant que la servante habite avec intensité en le réinventant  dans une possibilité d’accomplissement de soi. Aussi le prénom Félicité n’est-il en rien ironique : la femme démunie s’applique à transcender l’ennui par sa richesse à elle, une volonté inextinguible de vivre et d’aimer.

 La mise en scène précise installe Flaubert, créateur et artiste de l’imaginaire, initiateur de la modernité littéraire, dans la chambre et le bureau de l’écrivain, homme jeune d’aujourd’hui, entre clavier d’ordinateur,  CD,  téléphone portable qui sonne et dont il sert souvent, informant, par exemple, un ami qu’il revient de Concarneau et qu’il s’emploie dès lors à rédiger, on s’en doute, Un cœur simple.

Affres de la création, hésitations et doutes de l’écrivain dans la blancheur immaculée des murs – métaphore amusée de la page blanche – que des rangées de livres ordonnés circonscrivent au sol, près du lit rustique de bois verni. Régis Laroche incarne avec réserve et sensibilité l’élégance du chercheur, interrogeant « son » geste d’écriture et regardant, ému, vivre sa belle créature. Magnifique dans l’interprétation radieuse, entre humanité et résignation de Flore Lefebvre des Noëttes. Les comédiens, l’auteur et le personnage de fiction – pleurent ensemble les sanglots amers d’une présence au monde trop pesante.

 Ni ironie noire d’un côté, ni complaisance pour ce qui serait un drame sentimental, de l’autre ; mais l’évocation seule d’une émotion vraie et d’une sensibilité à fleur de peau. Les souvenirs surgissent : comme l’épisode où Félicité affronte un taureau pour sauver les enfants et leur mère, ou la première communion de Virginie comme si c’était elle.

 Longue robe noire et tablier blanc ourlé de dentelle, Félicité manifeste la dignité de sa condition, le consentement à un service qu’elle sacralise, avec des gestes précis et adroits, avec aussi dévouement et compassion, dans une économie dans les mouvements utilitaires, pour le confort de tel ou d’une telle dont elle se sait l’obligée,

 Fidèle au passé, elle devient la petite disparue, dont elle revêt le chapeau d’écolière, et se projette dans le perroquet au plumage vert, son « fils », son « amoureux »- soit le Saint-Esprit -la colombe qui apparaît quand elle meurt dans une confusion mentale. L’étude de ce cœur simple fasciné par cette face à l’oiseau empaillé est significative de cette mise en scène délicate. Une petite console où est posé l’oiseau sacré, avec pour fond poétique, un ouvrant de vieille fenêtre qui offre une meilleure perspective au tableau de maître, façon Chardonneret de Fabritius. La servante s’essaie elle-même à peindre le bois du cadre de ce tableau coloré.

Un spectacle fin et subtil qui fait se croiser littérature et théâtre en un nœud serré, avec deux comédiens admirables.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au CDN de Besançon-Franche Comté, le 30 septembre.

Nest-Théâtre CDN de Thionville -Grand Est, le 29 novembre , le 30 novembre et les 1er et 2 décembre .

 Centre dramatique national Besançon -Franche-Comté, les 5,  6, 7 et 9 décembre.

 

Les Héros de Josse De Pauw

 

Les Francophonies en Limousin 2017:

Les Héros, texte, mise en scène et jeu de Josse De Pauw, composition et installation de Dominique Pauwels

© Kurt Van der Elst

© Kurt Van der Elst

Un beau moment de Théâtre, venu de Belgique, clôt de ce festival. Un étrange décor occupe le plateau : des magnétophones reliés par des filins tendus sur des poulies au travers de la scène ; une extravagante trompette mobile, juchée sur des amplis et, au milieu, un grand carré blanc. Complainte, oratorio ou litanie, une voix off mixée avec des morceaux de musique accompagne l’entrée en scène de Josse De Pauw : « Sur le chemin de halage / près du canal(…). Elle aurait dû être à l’école (…). ». On imagine alors ce lieu désert, dans un paysage typique du plat pays. La musique « samplée » renforce, par son caractère répétitif, le ressassement de ce monologue. L’ambiance est au drame.

 Le comédien poursuit son récit, impassible : «  Une sylphide au bord de l’eau (…). Il fallait que je saute à l’eau. Mais je ne sais pas nager./ Comment fait-on ça, sortir quelqu’un de l’eau ? Quand on ne sait pas nager ? Je la voyais se débattre, mordre, happer l’air…/ Je happais l’air moi aussi…/ Je me débattais aussi… /Je me suis mordu les lèvres jusqu’au sang. Mais je ne sais pas nager./ Personne ne me l’a appris. »
Rongé par la culpabilité pour ne pas avoir sauvé la jeune fille qui se noyait, l’homme explore les limites de l’héroïsme. Existe-t-il encore des êtres capables de se sacrifier? Pour leur pays, par amour, pour des convictions ? se demande-t-il. Et qu’entend-on par héroïsme aujourd’hui ?

 Josse de Pauw entre dans la peau de son personnage, confronté à une telle situation et nous entraîne imperceptiblement dans ces problématiques existentielles et philosophiques, et cite Schopenhauer au passage. L’incontournable comédien, auteur et metteur en scène belge, né en 1952 a fait ses débuts en 1976 avec Radeis International, une troupe qui se produisit jusqu’en 1984 en Europe et sur d’autres continents.

Devenu indépendant, il a roulé sa bosse sur les planches comme au cinéma et s’est aussi tourné vers l’écriture*. Ici, il opère en parfait dialogue avec la musique et l’installation plastique et sonore de Dominique Pauwels (pilotées en fond de scène par Brecht Beuselinck). Ce compositeur réputé qui se sert des technologies informatiques, combine ici, selon son habitude, des sons dits nouveaux et des lignes mélodiques plus classiques, comme il a pu le faire pour le metteur en scène Guy Cassiers, ou la trilogie Ghost Road, qu’il a créé avec Fabrice Murgia…

 Ces artistes conjuguent leur talent pour un spectacle-joué pour la première fois en France-d’une rare densité, complexe dans sa sobriété,et  émouvant dans sa prise de distance.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu  à Limoges le 30 septembre, dans le cadre des Francophonies en Limousin

 11 octobre Le Manège, Maubeuge ; 10 février Theater Malpertuis Tielt (Belgique) ; 13-15 février Le Rose des Vents Velleneuve-d’Asq ; 23 février CCTer Vesten Beveren Belgique ; 1 mars CC de Ploter Ternat Belgique, 10 mars CC De Factorij Zaventem Belgique ; 6 avril Le Granit, Belfort

*Ses pièces, nouvelles, réflexions, notes et récits de voyage ont été réunis dans  Werk, et Nog, publiés aux éditions Houtekiet.

 

Soubresaut, mise en scène et scénographie de François Tanguy

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© Brigitte Enguerand

 

Soubresaut, mise en scène et scénographie de François Tanguy – Festival d’Automne à Paris

 

Ce nouveau poème théâtral de François Tanguy et du Théâtre du Radeau, rêve vivant transitoire  qui embarque le spectateur pour fouler un espace inouï entre ciel et terre, depuis les hauteurs obscures d’une planche de bois en équilibre, un toboggan où l’on glisse jusqu’à atteindre la ligne horizontale de tables de cantine rassemblées furtivement, avant leur désassemblage programmé.Rien n’est donné une fois pour toutes: tout bouge ou tremble, à la manière d’une photographie argentique un peu passée. On pourrait  évoquer les tableaux de maîtres d’où les sujets animés sortiraient de leur cadre pour s’offrir une vie à l’extérieur.

Le public assiste fasciné à la composition de fresques successives enrichies qui s’accomplissent à vue, de la même façon qu’elles se décomposent ou déstructurent.Tout ici est inconstant, les êtres, seuls, les générations, les époques et les lieux encore.

Restent en échos ou rappels des œuvres d’art dans leur siècle,  des récitatifs vocaux issus de de Franz Kafka, Ovide, Dante, Giordano Bruno, Eugène Labiche, Peter Weiss, Kierkegaard…, portés par un petit peuple d’acteurs qui s’amuse à surgir soudain puis à s’évanouir. Ombres, pénombres, entre distinction et obscurité, tout se mêle. Nous semblons conviés à la Foire à la Brocante et aux Jambons de Châtou, non loin du Théâtre Nanterre-Amandiers. Tout bouge, se déplace et se transforme : cadres de portes, ouvertures de fenêtres, panneaux de bois que l’on fait glisser dans le silence, les lumières éclairent au loin un couloir ou bien le retiennent dans la nuit.

Magasin des antiquités, objets hétéroclites, casques de chevalier façon Don Quichotte et vêtures anciennes, collerettes blanches et jupons à panier, robes de velours, bouquets de fleurs printanières et tête de sanglier.

Dans le lointain et en surélévation, une silhouette semble tenir au-dessus de soi un parasol immense à fond rouge, tableau indien avec éléphant en perspective. Accumulations, encombrements, désordre et obstacles à franchir et non plus à contourner, la vie se donne – généreuse – dans sa brutalité instinctive et changeante.Les bribes et élans de musique se succèdent: Bach, Haendel, Kagel ou Rossini…Les langues s’entrechoquent, comme les siècles: le matériau du Radeau est tissé de mémoire et de passé dont on aurait adouci l’infinie mélancolie…

Onirisme et imaginaire, ombres et spectres, présence des comédiens, la loi est celle du songe libre et de ses matières fuyantes et tenaces, palpables et évanescentes. Se déploie ici le temps ineffable et poétique de ce théâtre que l’on porte tous en soi dans les bruissements à peine perceptibles de ces soubresauts qui font la vie pleine.

Véronique Hotte

 

CDN – Nanterre-Amandiers avec le Festival d’Automne à Paris, du 22 septembre au 8 octobre. Tél : 01 46 14 70 00/ 01 53 45 17 17

 

CDN Caen – Festival Les Boréales, du 28 au 30 novembre (ou février 2018)

Théâtre du Beauvaisis à Beauvais, deux représentations (dates en cours)

La Fonderie- Le Mans, du 4 au 22 décembre.

Théâtre National de Strasbourg, 10 représentations, janvier 2018.

Red, un spectacle documentaire du Living Dance studio

 

Red, un spectacle documentaire du Living Dance studio, chorégraphie de Wen Hui

86dd4a3f9d23d0a495e5eba1b311667104e2f36333db857481693e7d1de3d1753b075756Belle surprise que cet ovni  arrivé au festival d’Automne, avec quatre danseuses chinoises de générations différentes. Un voyage dans la mémoire d’un opéra de propagande de la République Populaire de Chine, Le Détachement féminin rouge.

Ce ballet, représentant officiel de la Révolution culturelle, a été dansé à la fois  dans les théâtres des villes mais aussi sur les aires de battage des villages, et diffusé par sous forme d’un film, projeté à travers tout le Chine. Avec quelques 3.800 représentations de 1963 à 2014! Tout le monde a en tête, ces ballerines héroïques sur pointes sachant manier les armes. «Quand les hommes voyaient la pièce ou le film, ce n’est certainement pas à la révolution culturelle qu’ils pensaient, mais plutôt à l’esthétique du corps de ces danseuses», dit un témoin de l’époque.

Le spectacle de Wen Hui comporte des témoignages d’anciens artistes, projetés sur un écran en fond de scène, en même temps que des pages du cahier technique la pièce. Témoignages alternant avec une évocation dansée de quelques gestes chorégraphiques de la création. S’y ajoutent d’autres plus contemporains : sauts, arabesques ou roulades au sol. L’écran de toile souple, flanqué d’un superbe rideau rouge, se prête à un jeu subtil d’interactions entre danseuses et images projetées. Elles s’enfoncent dans ses plis, ou s’en enveloppent comme d’un costume de scène protecteur.

«A notre âge, la seule chose qui nous reste, ce sont nos souvenirs»,  dit une danseuse filmée devant sa propre photo en 1970. Aujourd’hui ces anciens artistes animent des groupes de danse collective que l’on croise souvent dans les villes chinoises. Un émouvant aller retour entre passé et présent, malgré quelques longueurs…

Jean Couturier

Le spectacle a été joué au Théâtre des Abbesses rue des Abbesses, Paris XIXème jusqu’au 30 septembre.
www.theatredelaville-paris.com

 

Peur(s)de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi

 

Peur(s)de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, mise en scène de Fadhel Jaïbi

 

©Ahmed Meslamani

©Ahmed Meslamani

Un vent de tempête souffle dans la salle; sur le plateau, flotte une brume légère. Des femmes et hommes, en tenue de scouts, entrent, chahutés par lune bourrasque.

Ils ont perdu l’un des leurs; eux-mêmes perdus au milieu du désert tournent en rond dans la tourmente et leurs pas les ramènent toujours au même endroit.  Il y un hôpital désaffecté, emplis de squelettes… De ces aventuriers, nous saurons peu de chose. Partis insouciants du pire,  ils doivent maintenant y faire face. Au sein du groupe, des personnages émergent. Deux chefs, vite débordés par les événements, et une anthropologie narratrice qui tient son journal de bord, apporte ainsi, par son récit et ses réflexions une certaine distance dans ce chaos. Des personnes se faufilent dans les ruines à la recherche d’une issue… Reviendront-ils ? La révolte gronde contre les chefs…

Tout vient à manquer : eau, nourriture, et la peur s’insinue dans le groupe, prisonnier des sables et du froid. Reste la parole, un peu de poésie et d’humour. Mais les vieux démons se réveillent chez ces naufragés rendus à la vie sauvage. Une paranoïa collective les dresse les uns contre les autres, individu contre individu, clan contre clan. La solidarité s’effondre. On se bat pour un quignon de pain ou une goutte d’eau. « Je suis tombé dans un trou. Qui sommes nous, où allons nous ? » dit l’un d’eux. Sur ce ”radeau de la Méduse“, métaphore d’une société en crise, inventeront-ils de nouveaux repères ou crèveront-ils les uns après les autres ?

 La pièce, d’une noirceur extrême, se termine sur cette interrogation. Le jeu des acteurs qui poussent à bout leurs émotions sous l’effet de la panique, laisse éclater la cruauté et la brutalité des uns envers les autres. Une troupe que l’on avait déjà appréciée dans la création précédente de Djalilla Baccar et Fadhel Jaïbi. Avec Peurs, ces figures majeurs du théâtre tunisien ouvrent le deuxième volet d’une trilogie ancrée dans la réalité de leur pays. Violence(s) (voir Le Théâtre du Blog) fait état des exactions quotidiennes qui gangrènent la société, faute de cohésion. Ici, c’est un projet collectif ( l’expédition du groupe) qui vole en éclats faute de solidarité devant un état de crise. Basé sur des improvisations collectives, le spectacle, mis en écriture par Djalila Baccar, peine parfois à trouver son rythme, et, comme les protagonistes, à émerger d’une certaine confusion. Les individualités se dessinent peu à peu de cette gangue complexe. Mais, comme il s’agit d’une avant-première, on peut espérer que la pièce trouvera sa forme définitive en cours d’exploitation, prochainement en Tunisie.

 Avec une fin ouverte, Jalila Baccar, entend laisser place à l’espoir. Selon elle, la Tunisie, pour l’instant, a du mal à sortir d’une grave crise économique, mère de tous les maux. Les individus seront-ils condamnés à agir comme cette chatte rencontrée dans le désert qui dévore ses chatons? «Je lui ai demandé pourquoi. Elle a répondu ” : Les temps sont imprévisibles, j’ai peur qu’il leur arrive malheur, que le serpent les dévore.” » Ou bien réussiront-ils à refonder les règles nécessaires à leur survie sociale:  «1. Etablir une pacte d’honneur/ 2. Ne pas désespérer / 3. Partager» ?

L’avenir nous le dira. De lui dépend aussi la forme du troisième volet, auquel réfléchissent déjà les deux artistes dont les créations sont aujourd’hui produites par le Théâtre National Tunisien que dirige, depuis juillet 2014, Fadhel Jaïbi; il y a fondé l’École de l’Acteur et le Jeune Théâtre National. (voir Le Théâtre du Blog : Festival de Carthage 2016)

 Mireille Davidovici

La création du spectacle a eu lieu le 30 septembre, au Théâtre de l’Union à Limoges dans le cadre des Francophonies en Limousin 2017

 À partir du 6 octobre, au Théâtre National Tunisien 58 place Halfaouine Tunis T. : +216 71 565 693

 

 

Conférence des choses

©Christophe Pean

©Christophe Pean

Conférence des choses de François Gremaud et Pierre Mifsud, conception de François Gremaud

Cela se passe dans la Salle d’honneur de la mairie d’Eymoutiers, inaugurée en 1997 après un incendie. Depuis 1629, cet austère bâtiment abritait la congrégation des Ursulines, avant de devenir un collège après la Révolution.
D’où la rue de Ursulines dans ce bourg limousin qui mène aux locaux municipaux. Autre odonyme (nom propre désignant un lieu) : la place Victor-Hugo, à Besançon, ville natale du poète. Ce que nous apprend Pierre Misfud au début de sa prestation, après être entré avec son sac à dos, avoir salué l’audience, et remonté son minuteur. Sa conférence dure cinquante-trois minutes trente-trois secondes, annonce -t-il.

De Bizontin à bison, de bison à Buffallo Bill, de Buffallo Bill à Sitting Bull, du western à l’arc, de l’arc au loup, pour finir par une fable de Jean de La Fontaine… Le comédien enchaîne les informations. Sautant du coq à l’âne, il entraîne le public, prompt à participer, dans une déambulation ludique en zig-zag au cœur d’un savoir encyclopédique de bric et de broc, glané sur Wikipedia. Pour construire cette performance, Pierre Mifsud et François Gremaud ont navigué de lien en lien sur cette encyclopédie collaborative en ligne, s’aventurant sur les vastes étendues de savoir qu’elle recouvre et ses digressions…

Dès que la sonnerie finale retentit, le comédien s’interrompt. Pour connaître la suite, il faudra se rendre à une prochaine représentation. Les Francophonies en Limousin proposent sept séances dans divers lieux, de châteaux en bibliothèques, suivant la politique de décentralisation dans la région. La compagnie suisse 2bcompany a mis sur pied huit heures de conférence, présentées en un ou plusieurs épisode(s) : « Nous avons minutieusement recopié nos circulations ”brutes“ puis avons sélectionné (…) certaines dates ou certaines informations-tantôt pour leur caractère didactique, tantôt pour leur caractère incongru.(…), explique le metteur en scène. A partir de cette structure, nous avons inclus de nouveaux développements, au fil de nos lectures et de nos improvisations…»

Sur ce canevas, Pierre Mifsud va broder, en fonction du lieu, aussi, dont l’histoire et les éléments de décor fournissent autant de points d’appui à partager avec le public. Ce soir-là, les tableaux qui ornent la salle offrent des balises idéales. Si les repérages sont primordiaux en amont du spectacle, la réactivité de l’assistance fait le reste car Pierre Mifsud, formidable improvisateur, garde une marge, sollicite les spectateurs et s’adapte à leurs réponses.

Un comédien face à un public, dans un espace et un temps donné, sans effet, sans éclairage, avec, pour seule arme, le langage. Voilà qui pourrait être une adaptation contemporaine du Bouvard et Pécuchet de Flaubert : la déambulation hasardeuse et cocasse à travers le savoir encyclopédique qu’effectue Pierre Mifsud se révèle pleinement «idiote», à la fois selon la définition étymologique du mot (simple, particulière, unique) et sa définition commune :dépourvue de raison. La matière de sa conférence semble ainsi révéler l’insignifiance du savoir, sa grandeur et sa vacuité. Mais la navigation erratique à travers ce magma de connaissances est un voyage partagé où conférencier et public se grisent de mots.

«  Ce n’est pas tant la matière traversée qui importe, mais le fait qu’un homme la trouve suffisamment prodigieuse pour se proposer de la traverser, à la manière de l’ivrogne – une des figures possible de l’idiot – décrit dans Le Réel, traité de l’idiotie, par le philosophe Clément Rosset qui a inspiré le spectacle : ”L’ivrogne est [...] hébété par la présence sous ses yeux d’une chose singulière et unique qu’il montre de l’index, tout en prenant l’entourage à témoin, et bientôt à partie, si celui-ci se rebiffe” ».

 On retrouvera prochainement les divagations de ce joyeux drille, en Suisse et ailleurs notamment en novembre à Paris, au Théâtre du Rond-Point où on pourra aussi assister à une séance intégrale de huit heures.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à Eymoutiers (Limousin ) le 23 septembre, dans le cadre des Francophonies en Limousin 2017

 Et du 17au 22 octobre – Festival des Arts de Bordeaux ; du  13 au 19 novembre PerformanceProcess / Musée Tinguely – Bâle (CH) ,

du 21 novembre au 31 décembre: Théâtre du Rond-Point à Paris, Festival Vivat La Danse Le Vivat – Armentières; 6au 9 février – La Passerelle – Gap , le 16 février – La Grange - Le Locle (CH): le 17 février – Arbanel - Treyvaux (CH), 20-21 février - Théâtre de Poche - Bienne (CH), 22 février – Le Pommier - Neuchâtel (CH), 2-3 mars – Théâtre Jean-Marais - Sains-Fons, 6-10 mars – Théâtre de Chelles – Chelles, 16-22 mars – Tournée dans le Calvados (ODACC), 27 mars – Musée d’Ethnographie -  Neuchâtel (CH), 7 avril – Théâtre Denis - Hyères , 10 avril – Espace 1789 – Saint-Ouen (FR) les 17, 18, 22, 23, 26, 27, 28 avril – Le Reflet – Vevey (CH)19 mai – Le Familistère à Guise les 22 et 23 mai – La Passerelle – St-Brieuc 8 juin 2018 – TBA; et du  20au 24 juin – Nouveau Théâtre de Montreuil - Montreuil

 

 

 


Bouvard et Pécuchet, adaptation et mise en scène de Jérôme Deschamps

Bouvard-et-Pecuchet-les-clowns-de-Flaubert

 

Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, adapté et mis en scène par Jérôme Deschamps

 Les deux plus illustres gratte-papier de la littérature française ont donné à Jérôme Deschamps le scénario de son nouveau spectacle. Soit des petits-bourgeois comme on n’en fait plus, mais comme il en pullule aujourd’hui, tel (ce n’est pas dans le spectacle) le touriste qui se plaint que le site choisi soit plein de touristes; ils se rencontrent, se reconnaissent (et pour cause : deux variantes du même), et vont chercher le paradis à la campagne, « dans la nature ». Grâce à un héritage, quand même : pour eux, le travail   » aller au charbon », figuré sur scène par le geste du marteau-piqueur) est une malédiction, contrairement aux activités et loisirs, eux, passionnés et frénétiques et, qui sait, porteurs du «gros lot » et de la gloire finale.

Jérôme Deschamps les a fait plus méchants et grossiers que chez Flaubert qui les voulait submergés par les idées reçues et l’injonction à tout connaître, tout tenter, en précurseurs du « développement personnel », de l’écologie pour tous et autres mouvements de pensée réduits ici à un manuel de poche. Flaubert, lui, ne dénonce rien du tout, fasciné par la bêtise et sa profondeur insondable.

Bon, ici il ne s’agit pas de Flaubert, mais d’un spectacle. Des clowns noirs, qu’on appellera B. et P. à partir du moment où ils s’éloignent de leurs modèles, ou Double Patte et Patachon, ou encore Jérôme Deschamps et Micha Lescot, témoignent devant nous de leur méthode par essais et erreurs. Lucas Hérault et Pauline Tricot ont pour tâche, eux, de jouer les paysans voisins de B. et P. ; ils sont leur principe de réalité, l’aiguille qui crève la baudruche. La gestuelle en caoutchouc étirable de Micha Lescot et Pauline Tricot est aussi remarquable que l’impassibilité mécanique de Lucas Hérault, et la bonhommie répétitive de Jérôme Deschamps. Le décor, qui se veut plutôt moche, est parfait. Gags à répétition réglés avec une précision d’horlogerie : on reconnaît bien la patte Deschamps. Merci pour le plaisir du travail bien fait: on peut sans aucun doute reconnaître au spectacle l’once de tendresse qu’il revendique.

Et tout ça, pour quoi ? L’ordre alphabétique place Deschamps avant Flaubert, à l’inverse de la hiérarchie. Donc, le premier laisse un peu de place au second, mais il étale ses propres blagues : marseillaises, scatologiques et autres. Ça fait rire, mais c’est soit le rire gras, et on en a honte, soit le rire “accompagnateur“, quand on apprécie par exemple les performances des comédiens,  ou encore les deux en même temps pour les épisodes les plus lourds (brassage de purin humain : on est dans la merde ! paysans animalisés…). D’où un malaise : froncer le nez, c’est être « coincé », péché impardonnable. Issue : rire de B. et P. qui, eux-même, rient des paysans: c’est se tirer les mains propres d’un jeu de massacre à deux étages. “Non, mais je rigole “, dit l’humoriste à celui qu’il blesse. Pas de danger que ça nous arrive : nous spectateurs sommes du bon côté de l’ironie et de la caricature ? Mais, au bout d’un moment, on rit moins.

Finalement, on se demande  de quoi ce Bouvard et Pécuchet est-il le nom ? De tous ces livres qu’on n’a pas lus, et qui circulent comme des idées reçues : voir Clochemerle, de l’oublié Gabriel Chevallier. Conclusion : lisons.

Christine Friedel

Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris VIII ème, jusqu’au 10 octobre. T. :01 42 74 22 77

 

 

La Pomme dans le noir

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

La Pomme dans le noir, d’après Le Bâtisseur de ruines de Clarice Lispector, traduction de Violante Do Canto  adaptation et  mise en scène de Marie-Christine Soma

 Christy Mahon du Baladin du monde occidental (1907) de J.M. Synge arrive dans un village irlandais. En fuite, il claironne  qu’il a tué son père, de l’autre, avec Le Bâtisseur de ruines (1961). Et chez Clarice Lispector, Martin, en fuite pour le meurtre-similaire-de sa femme, mais lui le tait, et raconte son voyage initiatique, de la grande ville jusqu’à l’exploitation rurale d’une campagne brésilienne perdue, et sa révélation existentielle à travers la rencontre de deux femmes.

S’exerce alors la fascination pour le crime, qu’il soit révélé ou bien caché,  même si le meurtrier du Bâtisseur de ruines s’abandonne,  à l’expérience fondatrice de la saisie de soi. Sur le plateau, un homme à tout faire et deux femmes dans la ferme. L’auteur a un regard  sur le héros sans admiration, mais sans mépris ni volonté morale d’exclure le mal, l’innocence ou la culpabilité. En échange, s’impose la valeur d’une vie davantage ressentie. A travers une écriture sensible et attentive aux émotions de l’énigme d’être au monde, entre silences et interrogations.

« Cette histoire commence au cours d’une nuit de mars, obscure comme l’est la nuit quand on dort »,  dit Clarice Lispector dont l’écriture est proche de celle de Virginia Woolf, James Joyce ou Katherine Mansfield, et elle privilégie le monologue intérieur d’un être en crise, et avec une discontinuité narrative de celui qui s’observe : fragments de vie et sensations inconstantes. Entre l’angoisse douloureuse et l’illumination heureuse, Martin cherche à préserver  sa solitude mais désire aussi  parler avec l’autre : dire «non» revient même à dire «oui», ce qui est déjà contenu dans la négation…

Marie-Christine Soma, qui a mis en scène en 2010 Les Vagues de Virginia Woolf, rend à la lumière les sinuosités du soliloque intérieur de La Pomme dans le noir, et sait créer des scènes éloquentes et significatives, en  jonglant avec les non-dits, les implicites, les silences, et les états d’âme qui durent. L’errance de Martin dans le désert brésilien avant qu’il échoue dans une ferme isolée dont il découvre l’étrange propriétaire Victoria, accompagnée de la jeune veuve Ermelinda. Il va adapter ses pas à une méditation rétrospective sur le crime commis.

L’arrivée du narrateur et locuteur depuis les hauteurs de la salle est comme retardée : le public entend une voix d’abord dans la nuit profonde du théâtre, et depuis l’arrière des gradins, Pierre-François Garel surgit dans la lumière, descendant sur le plateau au rythme heurté de ses doutes et de ses peurs.  Il incarne l’ouvrier agricole payé par le gîte et le couvert, travaillant durement : construction d’un puits, d’un chemin; il extrait à la pelle la terre  aidé dans ses travaux de force par le gardien observateur et taiseux, (Carlo Brandt) à la belle voix grave.

La scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy, chaleur, sécheresse, parois de bois, ferraille et gouttes de pluie sonores, révèle une sensualité terrienne. Un paysage d’intérieur/extérieur à la fois lointain et proche, indécidable et ordinaire, pleinement habité par les acteurs dont Mélodie Richard (une jeune séductrice légère et inquiète), au jeu équivoque entre naïveté et calcul et Dominique Reymond ( la propriétaire agricole méfiante) : une énigme féminine fascinante avec voix posée, dignité du maintien, autorité naturelle et grâce.

Véronique Hotte

MC 93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, du 20 septembre au 8 octobre. T : 01 41 60 72 72

MC2 : Grenoble, du 11 au 13 octobre. Théâtre Olympia –Centre Dramatique National de Tours, du 17 au 21 octobre.

Le texte est édité dans la collection L’Imaginaire – Gallimard.

 

La Pitié dangereuse de Stefan Zweig

Gianmarco Bresadola

©Gianmarco Bresadola

 

La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, mise en scène et adaptation de Simon McBurney

 Attaché à la culture d’Europe centrale, Stefan Zweig (1881-1942), bourgeois viennois juif et  pacifiste opposé à la première Guerre mondiale, est horrifié par le nouveau conflit qui se profile à partir des années 1930, l’arrivée des nazis au pouvoir signifiant pour ce citoyen du monde la mort de la civilisation européenne. Zweig fuit l’Autriche pour l’Angleterre dès 1934, part pour New-York en 1940 puis s’enfuit au Brésil en 1941.

 La Pitié dangereuse (1936-1938), le seul roman, récit psychologique, qu’ait écrit le célèbre nouvelliste, est une confession où l’intendant Hofmiller, le héros-narrateur, raconte une expérience amère, à travers un cheminement mémoriel à rebours. Avec   une lucidité âpre, il traque les agissements dont il se sait coupable, afin de s’en délivrer.

Or, reste gravé à vie dans la conscience tout ce qu’on aurait voulu forcément oublier.Proche de Sigmund Freud, Stefan Zweig porte dans ses écrits une attention particulière au cheminement mental de ses personnages. Lieutenant en uniforme de l’armée hasbourgeoise, soumis au code de l’honneur militaire, Hofmiller se révèledit Jacques Le Rider « un faible qui cède à la jouissance du sentiment de « pitié » que lui inspire une jeune fille infirme, et un lâche qui renie les engagements qu’il a contractés, causant le suicide de la malheureuse qu’il a fuie après s’être fiancé avec elle. Ses camarades de garnison n’auront de cesse de le couvrir de leurs sarcasmes.

La pitié, sentiment altruiste qui porte à éprouver une émotion pénible au spectacle des souffrances d’autrui et à souhaiter qu’elles soient soulagées, se révèle un attendrissement équivoque qui aurait plutôt à voir avec une inclination perverse. Face à la paralytique, cet officier éprouve une fascination inavouable, entre sentiment idéalisé et désir dévoyé. Et dans ce monde étriqué, les êtres ne sont pas ceux qu’on croit : Edith Kekesfalva ne dévoile pas son infirmité en cachant d’abord ses béquilles, et son père fortuné, le châtelain Kekesfalva est d’une origine juive misérable, selon le médecin Condor. L’auteur associe l’infirmité filiale à la judéité honteuse du père.

La mise en scène de Simon McBurney, mouvementée, bruyante et furieuse pour retracer  ces temps obscurs de 1913, l’esprit d’une bourgade militaire et de son château. A la fin, la monarchie hasbourgeoise sombrera dans la Première Guerre mondiale. Pour imposer cette cacophonie, chaos des êtres et des espaces, existences en déshérence, les comédiens de la Schaubühne de Berlin: Robert Beyer, Marie Burchard, Johannes Flaschberger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach interprètent à vue et au son dans un bel amusement, les différents personnages du roman, s’échangeant les rôles, les doublant et les redoublant dans le vertige étrange d’une mise en abyme.

Le narrateur invite le  public à le suivre dans son aventure sur la scène tandis qu’un autre acteur incarne son propre personnage plus jeune sur le plateau, et les deux figures d’un même personnage peuvent se frôler et se croiser, mêlant les temps de l’action – un passé si proche qu’il relève absolument de ce présent inouï. Autour des deux protagonistes en miroir, les autres comédiens, interprètes des dames du château comme des soldats de garnison, du médecin et du châtelain, esquissent une chorégraphie savante, mimant les tempêtes qui les font tous plier.

Dans des mouvements d’ensemble dansés, ils semblent pousser de toutes leurs forces des tables à roulettes qui pourraient être des brancards des hôpitaux de guerre, et un imaginaire des tranchées à venir, entre bruits sourds de coups de canon et des images vidéo qui donnent à voir l’anéantissement noir et blanc des arbres calcinés.Entre la vitrine muséale d’habit militaire et les chariots mobiles, toute stabilité semble perdue, sinon l’horreur existentielle du vide.

L’emballement des actions et la perte de contrôle des esprits égarés se manifeste dans une sobriété calculée avec  tout un travail délicat sur l’ombre, et un rayonnement lumineux spectaculaire.

Véronique Hotte

Théâtre Les Gémeaux à Sceaux, dans le cadre des saisons hors-les-murs du Théâtre de la Ville, du 14 au 24 septembre à 20h45, dimanche 17h, relâche lundi.

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