Tarkovski, le corps du poète

 

Tarkovski, le corps du poète, texte original de Julien Gaillard, extraits de textes de Antoine de Baecque et Andreï Tarkovski, mise en scène, montage de textes et scénographie de Simon Delétang

 

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©Jean-Louis Fernandez

 La démarche est poétique, hors de l’unité dramatique conventionnelle et s’accomplit dans la contemplation faite de dévoilements patients et mystérieux.

 Simon Delétang dresse ici  le portrait en fragments et le paysage mosaïque d’un poète visionnaire. Petite table et verre d’eau, une conférencière évoque l’acte de foi et d’orgueil de ce maître solitaire qui ne supporte pas la moindre trahison intérieure et milite pour la vérité : « Pourquoi une cruche de lait explose-t-elle dans Le Sacrifice ? Que fait un chien dans La Zone de Stalker ? Comment un cheval blanc traverse-t-il l’écran dans Solaris ou Nosthalgia ?, selon les commentaires avertis d’Antoine de Baecque.

 Pauline Panassenko, qui parle un beau russe tonique, accorde toute l’intensité, la conviction et l’énergie attendues de la part de l’artiste génial. Puis résonnent les basses profondes des chantres orthodoxes, et le rideau s’ouvre sur la chambre d’une villa italienne aux murs blanchis à la chaux et aux fenêtres de bois sombre qui projettent une lumière solaire sur un sol à damiers. Cela pourrait être un intérieur de Nostalghia (1983), film tourné en Italie, non loin peut-être de de la maison que Tarkovski aurait achetée pour y vivre un jour.

L’absolu reste inaccessible, au-delà de la sentimentalité et de la mélancolie pour une terre natale forcément trop lointaine. Dès 1984, il ne plus retourne plus en URSS.Au lointain, trône un large lit en fer forgé où un drap blanc recouvre le défunt sur lequel est posé une bougie fragile, lumière vivante d’un gisant qui tout à coup se met à parler.  Entre rêveries et souvenirs, Stanislas Nordey, acteur, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Strasbourg, incarne Tarkovski dont le monologue exprime la teneur existentielle d’un artiste avisé, habité par une exigence constante. Malade cloué au lit, le créateur solitaire s’auto-analyse (Le Miroir (1974), se lève et marche.

 Surgit un paysan à la belle carrure, interprété (Jean-Yves Ruf)qui à la fois interpelle et veille l’artiste, au nom de la Russie. Quelque chose lie Tarkovski à Ivan de L’Enfance d’Ivan (1962), cette souffrance qui associe le héros aux jeunes russes de la génération des années 1960 dont il exige qu’ils ne s’endorment pas spirituellement. Les images d’eau, un thème récurrent, nourrissent les rêves, les souvenirs de Tarkovski dirigés vers la mère, femme et patrie. Un cabinet de toilette, lavabo et faïence blanche permet à l’un ou l’autre des acteurs de venir boire un verre d’eau.

 Nombreux, les journalistes, critiques et reporters radio viennent interroger le Maître : Que signifient les films Andreï Roublev (1966), Stalker (1979), Nostalghia !1983) … ? De belles énigmes auxquelles nulle réponse objective ou concrète n’est jamais dispensée. Le poète doit avoir l’imagination et la psychologie d’un enfant qui découvre le monde. Seul, il affronte tous les autres, insensé, intransigeant, malheureux et fou.

 Stanislas Nordey, alias Tarkovski, alias Don Quichotte, alias le Prince Mychkine, joue le Stalker dans la Zone, idéaliste affrontant le tragique d’un monde désespéré. Il marche en avant, épaules relevées et rentrées, bras balancés de travailleur soviétique, se tourne, reculant, pas arrière, et observe l’imaginaire déposé. Quelques scènes du film sont reprises qu’inaugure le lancer vif d’un tissu blanc sur le plateau. Thierry Gibault, présence chaleureuse et esprit facétieux, joue L’Ecrivain, et le paisible Jean-Yves Ruf le Professeur physicien. Ce duo beckettien médite sur l’art, la science et la conscience, déroulant une parabole morale aspirant à la beauté.

 Et si la beauté doit sauver le monde,prophétie dostoïevskienne, elle passe aussi par Andreï Roublev (1966), sa Russie du XVème siècle avec la passion pour Andreï Roublev, peintre d’icônes inspiré, habité par l’immensité de la terre et du peuple russes. La beauté advient encore avec l’apparition au lointain d’un détail démesurément agrandi de La Madonna del Parto de Piero della Francesca  : « les yeux tournés/ en dedans toute/ à ce qui vit en elle/ elle voit/ ce qui l’aveugle… », écrit Julien Gaillard.

 Hélène Alexandridis représente la Femme, la Fille et la Mère, prétexte d’une Annonciation où la dame aurait été prise par le vent. Elle incarne aussi Larissa, l’épouse aimée de Tarkovski dont les paroles apaisent le poète épuisé et souffrant : « Ainsi j’ai compris que je n’étais pas seule. Qu’au monde il existait encore une âme. … Comme toi, j’avance sans savoir où je vais. Comme toi, mon pas pèse sur la terre. Comme toi, il ne pèsera bientôt plus… La mémoire des morts est en nous… »

 Des évocations encore du Sacrifice (1986) – l’incendie d’une maison et d’un arbre. Avec la couleur de l’or et du feu, rappel du fond doré des icônes , envahit le dessin des murs de la maison radieuse qui luit au soleil de l’amour, de la foi et de la charité. Le plateau final est jonché de cloches, d’un chien et de bottes , rappels symboliques.

 Tarkovski, le corps du poète de Simon Delétang propose reflets et échos de l’œuvre du cinéaste, prenant le temps de la pause et du silence, laissant les solos, duos et trios advenir tandis que les autres figures scéniques restent immobiles et muettes. Les musiques sacrées de Bach, entre autres, livrent à la fresque poétique sa capacité à sculpter le temps – temps de théâtre, de méditation et de contemplation.

 Véronique Hotte

 Théâtre National de Strasbourg, salle Grüber, du 19 septembre au 29 septembre.

Théâtre Les Célestins à Lyon, du 11 au 15 octobre.

La Manufacture Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 2 au 6 mai.

Comédie de Reims à Reims, le 11 mai.

 


Archive de l'auteur

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome.

 

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome. dans Danse img_9065

©yasuko kageyama

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome

Alors que les programmateurs français ont tendance à négliger Roland Petit, ses chorégraphies font le bonheur les publics étrangers, en particulier en Russie et en Italie.

Eleonora Abbagnato, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, grande interprète du maître et nouvelle directrice du corps de ballet de l’Opéra de Rome a œuvré à la renaissance de trois pièces emblématiques avec l’aide de Luigi Bonino, danseur de Roland Petit alors qu’il dirigeait le Ballet national Marseille. L’Arlésienne, créé en 1976 pour le Ballet national de Marseille, sur la célèbre musique de Georges Bizet, raconte une noce provençale contrariée par une belle Arlésienne dont le souvenir hante le marié. Les deux solistes, Alessio Rezza et Sara Loro, ont du mal à trouver le bon rythme en début de représentation, puis la pièce gagne en fluidité, grâce au danses rituelles d’inspiration provençale interprétées par le chœur de ballet.

Le jeune homme et la mort, est une pièce historique du chorégraphe : sa forte théâtralité lui a été souvent reprochée. De grands artistes ont créé, en 1946, ce tableau chorégraphique montrant un jeune peintre aux prises avec la mort qui l’envoûte sous les traits d’une jeune fille. Jean Cocteau, auteur de l’argument, en signa aussi les costumes avec Christian Bérard, et Georges Wakhévitch conçut le décor de l’atelier et des toits de Paris qui apparaissent par magie après la pendaison du jeune homme.

La partition musicale est empruntée à Johann Sebastian Bach. Créé par Jan Babilée qui l’a dansé en 1967 sur cette même scène, le rôle est tenu ce soir-là par Stéphane Bullion, danseur étoile de l’Opéra de Paris. Il compose avec Eléonora Abbagnato, un duo harmonieux et plein de tension dramatique.

Dans Carmen, c’est la chorégraphie qui l’emporte sur la narration. Créée et dansée par Roland Petit avec Zizi Jeanmaire à Londres en 1949, cette pièce aussi a été adaptée pour la télévision par Mikhail Baryshnikov, avec Zizi Jeanmaire et Luigi Bonino. Les danseurs de l’Opéra de Rome accompagnent avec fougue les excellents solistes Rebecca Bianchi et Claudio Cocino.

L’âme de Roland Petit, disparu en 2011 à Genève, a survolé cette soirée, loin de Paris et de Marseille, pour le plus grand plaisir d’un public enthousiaste.

Jean Couturier

 Opéra de Rome, du 8 au 14 septembre, Operaroma.it

Le Temps d’aimer la danse: Spectre (s)

Le Temps d’aimer la danse à Biarritz

Spectre (s), Christine Hassid Project.

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Belle découverte que ce triptyque, composé de variations autour du Spectre de la Rose, d’après un poème de Théophile Gautier. Christine Hassid ajoute une touche personnelle très originale à cette pièce mythique des Ballets Russes, créée par Michel Fokine le 19 avril 1911 à l’Opéra de Monte-Carlo avec Tamara Karsavina dans le rôle de la jeune femme et Vaslav Nijinski dans celui du spectre… et reprise depuis par de nombreux chorégraphes.

Cette création est un petit bijou d’intelligence scénique, servi par un beau travail de lumière, signé Alberto Arizaga pour le premier duo espagnol  et Francois Menou pour le deuxiéme duo; une partition musicale de Clément Doumic vient s’insérer,  dansdes morceaux du Songe d’une nuit d’été de Berlioz et de l’Invitation à la danse de Carl Maria Von Weber…

Première femme à reprendre ce Spectre, Christine Hassid s’est entourée de trois jeunes danseurs du groupe basque Dantza, qui apportent une fraicheur et une légèreté à la première partie du spectacle. Puis, inversant les rôles du livret original, la chorégraphe a confié celui du spectre de la fleur à une femme, Andrea Loyola, qui apparait en costume beige,  et ici,  la Rêveuse est un homme : Agustin Martinez, torse nu et en tutu rouge. Ces  fougueux espagnols se cherchent, se touchent, se mordent parfois et se repoussent, sur un rythme lent.

Troisième partie magique. Danseurs exceptionnels, Aurélien Houette et Mohamed Toukabri, entament un dialogue gestuel d’une grande sensualité évoquant le souvenir de ce parfum de rose. L’un vient de l’Opéra de Paris, l’autre de la compagnie de Sidi Larbi Cherkaoui et de la Need Company de Jan Lauwers. Et leurs styles se complètent parfaitement. Mouvements précis et doux, les appuis légers, et sauts défiant la pesanteur.

La voix de Georgia Ives nous livre le poème de Théophile Gautier par fragments, comme dans un rêve : «Soulève ta paupière close qu’effleure un songe virginal. Je suis le spectre d’une rose que tu portais hier au bal/ O toi qui de ma mort fus cause. Sans que tu puisses le chasser toute la nuit, mon spectre rose à ton chevet viendra danser.»

Un moment rare, plein de poésie qu’on aimerait voir sur d’autres scènes hexagonales et internationales.

 Jean Couturier.

Spectacle vu au Colisée le 16 septembre. www.letempsdaimer.com

 

No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

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No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

De la parole et du sens, voilà en substance ce que nous offre Nadège Prugnard, préleveuse de mots dans le terreau du réel, comme d’autres carottent la banquise. Il y a deux ans, Guy Alloucherie avait confié à celle qui dirige la compagnie Magma Performing Théâtre, un nouvel arpentage : la jungle de Calais.

Il prépare avec sa compagnie Hendrick Van Der Zee une exploration circassienne de cette grande tragédie de toujours, intensément contemporaine, la migration. Pour cela, il s’appuie sur une auteure de talent. Attention, rien de la posture de l’artiste qui descend de sa tour d’ivoire pour ausculter de loin les êtres en souffrance. Nadège Prugnard a usé ses semelles dans les bars, et sur les routes du Cantal (voir Le Théâtre du Blog),  et a rencontré femmes en lutte, militant-e-s ruraux pour amplifier avec superbe leurs maux souvent tus. Elle se pose résolument la question de la frontière entre l’autre et soi, de l’intime et de l’impudeur, et n’hésite pas à se confronter à sa propre impuissance, à ses exils, à ses errances.

Quand nous l’avons écoutée une première fois à la Chartreuse (profitons-en pour saluer cet admirable lieu de résidences d’écriture), elle en était encore à une étape de défrichage, face à des monceaux de rushs sonores. Sa proposition se vivait comme un jet, comme une sorte de poème ininterrompu où se mêlent des centaines de voix d’hier et d’aujourd’hui, voix d’exils, traduites par fragments, comme tombées d’une tour de Babel à la démocratie branlante. La simplicité d’un : «Je suis perdu» nous transperce. Il y a ceux qui ne veulent pas parler, ni être pris en photo. Il y a la litanie des prénoms, des pays d’origine, des mots à pleurer, de l’anglais de cuisine, la langue de la bricole.

Il y a l’avis des gens qui savent, qui disent qu’on «ne fait pas de théâtre avec de bons sentiments». Il y a la beauté comme vaccin contre le fascisme. Nadège Prugnard creuse la terre et la boue, en exhume le vers, ce versus latin, ce sillon de la charrue, plaie béante à ciel ouvert. Elle y décèle les bombes pernicieuses de l’ultra-libéralisme qui nous tue tous, qui enfume salement nos impuissances et nos révoltes. «Je fais remonter le poème avec les doigts», dit-elle. Et explose à intervalles réguliers ce refrain: « nos tremblements couronnés et trahis», puis surgit comme une fusée de détresse, la peur d’Idir : « Je me sens pas réel. »

IMG_6146C’est un grand texte debout, un écrit au tissage cosmopolite qui entrelace les témoignages de migrants, mais aussi ceux d’habitants et de bénévoles, qu’on entend moins souvent.  Dans un style irrigué par la rue et le rock, ses terres d’élection.

Ça pue le vrai, le vivant, la douleur et la joie. Ça embaume aussi: métaphore enivrante et omniprésente de Vénus, étoile, guide, besoin d’amour, «comme on frappe un amoureux, comme on embrasse un monstre ». Alain Bashung rôde.

Mots crus en intraveineuse, langues tout en en cris, larmes et tambours, rythme enflammé par la lave de l’émotion… Nadège Prugnard éruptive et sensible, sait nous parler d’eux, de nous. Elle nous réapprend à écouter ce grand hurlement de l’Histoire, là, tout proche. Nous suivrons de très près la création qui suivra.

Stéphanie Ruffier

Quarante quatrièmes rencontres d’été de la Chartreuse, Villeneuve-Lez-Avignon, lecture par l’auteure. T:  06.85.98.50.63.

Lire aussi le bel ouvrage collectif Décamper aux éditions La Découverte.

Sopro (Souffle), texte et mise en scène de Tiago Rodrigues

 

Sopro (Souffle), texte et mise en scène de Tiago Rodrigues

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Par définition, la respiration du théâtre n’est ni visible ni saisissable mais Tiago Rodrigues a imaginé qu’il pouvait la montrer à travers la création d’un spectacle, en faisant du même coup, l’éloge de la souffleuse qui monte sur scène, égrainant les petites histoires du temps.

 Du début à la fin, cette dame digne et  toute en noir, est présente sur le plateau, texte  à  la main, suivant dans une rare discrétion, les personnages, qui, un à un, entrelacent leurs petites histoires vécues, et celles, fictionnelles, transcendées par l’art du théâtre.Cristina Vidal travaille en effet comme souffleuse depuis plus de vingt-cinq ans au Teatro Nacional D. Maria II à Lisbonne. Un métier en voie de disparition, ou déjà disparu. Et pour Tiago Rodrigues, elle  possède donc à elle seule, une fonction de mémoire, de discipline et de protection, avec humilité:  toujours dans les coulisses!

 Au plus près des comédiens, la souffleuse pleine d’humanité a comme naturellement et instinctivement, une posture singulière: « Elle est en eux, un peu comme la main du marionnettiste, dans la poupée de chiffon.»Cela se passe en 2080, dans les ruines  du Théâtre National; cette fiction a lieu dans un bâtiment recélant en lui des métiers artisanaux, des fonctions nobles et cachées, bref, une âme.L’idée, avoue le metteur en scène, celle d’une troupe avec un dispositif de spectacle autour de la souffleuse, est romantique, voire un rien mièvre dans sa forme,

 

Isabel Abreu, Beatriz Bras, Sofia Dias, Vitor Roriz et Joao Pedro Vaz, tous plus jeunes que cette femme de théâtre, sont des plus touchants et jouent autour d’elle, de leur présence, avec délicatesse, ouverture et bonheur d’être là. Imaginées par Thomas Walgrave qui aussi conçu les lumières, des herbes hautes et des  roseaux jonchent le parquet de bois, comme des traces du Temps, vainqueur de toutes choses…

 Une méridienne, objet de théâtre et de rencontre par excellence, est posée à jardin. Pourront ainsi se faire entendre dans la grâce et le sourire, des bribes, entre autres, de la Bérénice de Jean Racine, de L’Avare de Molière et des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov …Face à cette installation plastique, à la fois subtile et rudimentaire, le public s’attend à ce que la représentation commence. Mais non! Et malgré la présence des comédiens, le théâtre n’arrive jamais: nous sommes déçus, comme si l’art de la souffleuse pouvait être à lui seul, un trésor vivant, une fin en soi à admirer.

Les meilleures intentions, on le sait, ne suffisent pas à investir un plateau, d’un souffle théâtral, qu’on l’appelle génie ou inspiration. Tiago Rodrigues semble nous donner une leçon de théâtre mais sans véritable nécessité intérieure, en s’enfermant dans des clichés convenus et bon marché, sur la mémoire du théâtre et l’art de sa transmission.

 Une manière de tourner en rond entre soi, sans toucher au monde vivant alentour!

 Véronique Hotte

 

 Cloître des Carmes, jusqu’au 16 juillet à 22 heures.

 

Nu dans le bain

 

©Dauphiné libéré

Nu dans le bain d’Andréa Kuchlewska, traduction de Grégoire Courtois, mise en scène de David Géry

 

Le peintre et son modèle : un couple qui hante l’histoire de l’art. Turbulences de la vie (voir les multiples infidélités de Pablo Picasso à ses compagnes successives et à ses modèles) calme impérial, énigmatique de la toile (voir la Saskia dorée de Rembrandt). Le modèle, presque toujours nu, est une femme.
Comme le rappelle l’auteure : un modèle habillé: un mécène, paie pour avoir son portrait ! Mais on paye un modèle pour poser nu, c’est donc un travail. Cette fille, dont nous ne saurons pas le nom, réputée  pour être un «bon» modèle,  ne sait pas pourquoi. Elle qui ne connaissait rien au monde de l’art,  y entre avec une question qui la tourmente : comment et où, Renée Monchaty, modèle et maîtresse de Pierre Bonnard, s’est-elle suicidée, après qu’il eut épousé Marthe ?

D’autres pensées traversent la femme nue et immobile, sculptée, à chaque changement de pose, par la main de l’artiste : le bras un peu plus étendu, les doigts un peu plus écartés… La liste des choses à faire et des questions à se poser : suivre ou non l’injonction du peintre d’aller au musée, comment a-t-elle été injustement chassée de son travail de serveuse ;  et pourquoi le peintre la paie-t-elle pour poser chez lui, en plus de l’école ?

Agnès Sourdillon offre son corps gracile et gracieux, au personnage. David Géry a pris soin de mettre le public en condition, en faisant distribuer feuilles et crayons : mieux qu’aucune parole, ce geste impose un regard respectueux sur le corps nu de la femme. Mais sa parole paralyse le dessin ; l’actrice, puisant sa force dans sa fragilité, impose une telle présence, toute simple, que les crayons tombent, et que l’on boit ses paroles, tout aussi simples.

David Géry, en peintre concentré sur son travail, la place, la guide, la remercie sans paroles, ou presque : ils forment un superbe duo professionnel. Du trouble et de l’innocence de ce corps exposé, de son souffle et presque du sang qui bat sur la peau, naît alors une émotion étrange, dont on a envie de remercier longtemps Agnès Sourdillon et son partenaire. Elle parle, il la soutient et, en silence, le public accompagne cette rencontre essentielle entre l’art du théâtre et celui de la peinture.

David Géry a créé Nu dans le bain,  après deux résidences à La Chartreuse/Centre national des écritures du spectacle. Il y a transporté son atelier de peintre et y expose un choix de toiles de Retour de Chine et Nuits noires. On pense bien sûr à Pierre Soulages, et puis on l’oublie : outre la lumière du noir, David Géry travaille sur la profondeur du tableau. D’un angle de vue à un autre, l’œuvre change, s’agrandit, d’une longue contemplation et s’approfondit. Il y a là quelque chose de puissant et de serein que l’on retrouve, avec des couleurs plus claires, dans le spectacle. Tout au bout du cloître de la Chartreuse, il faut aller à l’atelier de David Géry apprécier ce moment à part, qui remet la tête en place, loin du bruit, et qui ouvre le regard.

Christine Friedel

Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, les 11, 12 et 13 juillet à 16h et à 20h. T. : 04 90 15 24 24

Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant ?


 

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Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant?  d’Antoine Lemaire, mise en scène de Sophie Rousseau

 

 Dans la maladie d’Alzheimer,  la dégénérescence neuronale  nous empêche le patient de programmer  des actions,   et entraîne assez vite une altération des facultés cognitives : mémoire, langage, raisonnement …

 Les lésions cérébrales causent des troubles qui réduisent progressivement l’autonomie de la personne avec une disparition progressive des capacités d’orientation dans le temps et  l’espace, et de la reconnaissance des objets comme des proches … Antoine Lemaire met en scène un couple d’un certain âge dont l’épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer ; le public assiste,  en une vingtaine de tableaux, à sa progression irréversible. Mais son époux, très vite épuisé par l’aide permanente qu’il doit fournir, va être aussi dans l’ impossibilité d’agir.

 Sont ici privilégiées des scènes quotidiennes de la vie quotidienne : lui, a préparé un repas improvisé pour elle qui revient dans la nuit.  Mais il  refuse la réalité et la pathologie qui accable sa femme. Elle, de son côté, ne supporte pas la trop grande douceur de son  mari qui lui montre un amour qu’il veut inaltérable.

 La mise en scène de Sophie Rousseau, d’une délicatesse extrême, expose avec des images précises, les situations éprouvées par ce couple. A mesure que la maladie se développe et avance vers l’inéluctable, plus oppressant est le rythme scénique.Comment affronter le mal de façon légère et raisonnée ? Il fallait la grâce, l’humour et l’allant de Murielle Colvez, une des meilleures comédiennes (Anton Tchekhov, Maxime Gorki…) d’Eric Lacascade, pour imposer un personnage aussi vivant et aussi épanoui, touché par un mal qui la dépasse. Le plateau de théâtre est sa maison, et la belle actrice, mène la danse, quand bien même, tout son être est fragilisé.

 L’auteur joue lui, ce mari un peu fébrile, à la parole saccadée et heurtée, et mis à mal dépassé par l’état de sa femme.La mise en scène est solidement construite, orientée  sur la douleur, et sur le malheur final que l’on voit arriver. Un très beau travail.

 Véronique Hotte

 La Manufacture, jusqu’au 26 juillet (relâche les 12 et 19 juillet).

 

 

 

Jésus de Marseille, de Serge Valetti, mise en scène Danièle Israël

Festival d’Avignon

 Jésus de Marseille, de Serge Valetti, mise en scène Danièle Israël

 

©-Jacques-Delforge

©-Jacques-Delforge

Serge Valetti fait confiance à deux choses : l’écriture et la ville de Marseille. Qui, pour lui, n’en font qu’une, ou presque.
Finalement, il fait surtout confiancé au théâtre et au public. Avec Jésus de Marseille, il nous donne son Evangile : au commencement était le début. Pour le verbe, ça coule de source, avec jeux de mots, fantaisies lexicales et topologie de Marseille expliquée à tous les autres, nous et les habitants de Troyes où a été créée cette mise en scène.

Camille Cuisinier et Pierre-Benoist méritent un cascade d’adjectifs : vaillants, modestes, hilarants, habiles, rapides, généreux (et celui qui nous trouvera dix-neuf autres adjectifs aura gagné). Varoclier, nous emmènent dans les tribulations de ce gamin, fils de Jo le menuisier et de Marie. Comment il vit pousser la colline de Notre Dame de la regarde, oui, puis, à force de regarder, de la Garde, tout simplement, comment Jean le bathyscapha (oui !) dans un ruisseau du genre égout, comment Simon-Pierre cessa pour lui de pêcher les crabes à la fourchette, bref un histoire assez connue, racontée cette fois avec une précision toute marseillaise.

Serge Valetti n’est pas un amuseur et on rit beaucoup de ses feux d’artifices verbaux qui partent d’une réalité. Il se trouve qu’elle a pour nom Marseille, ville de échanges, des émigrations et migrations, car les pauvres bougent dans tous les sens quand il s’agit de manger,  vivre et faire des «petitous », dont l’un peut s’appeler Jésus. Et ce Jésus-là, comme ailleurs, peut finir au centre d’un carrefour, crasseux, généreux, lançant au monde une prophétie d’amour devant laquelle le monde en question se bouche le nez.
C’est l’acmé de la pièce, la fantaisie et la virtuosité verbales accouchant du drame. Le public en reçoit le choc, et puis… de moins en moins : Serge Valetti a du mal à finir ses pièces, souvent commencées avec un certain génie ; le même problème se posait pour Comment j’ai jeté ma grand-mère dans le vieux port, dans une mise en scène récente d’Etienne Pommeret.

Le texte se fatigue, sinue, et finit par laisser un peu en déroute le spectateur ami. Lequel ne sera néanmoins pas avare d’applaudissements, dans un grand merci pour les neuf dixièmes de la pièce et pour cette ville qu’il ne connaît pas forcément, emblème d’une humanité tenace.

 Christine Friedel

Théâtre des Halles, 11h, jusqu’au 29 juillet. T. 04 32 76 24 51

Antigone, de Sophocle, mise en Scène Satoshi Miyag

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Festival d’Avignon

Antigone, de Sophocle, mise en Scène Satoshi Miyagi

 

Les gradins de la Cour se remplissent lentement-circulations difficiles et contrôles de sécurité obligent-tout aussi lentement, des fantômes divaguent sur le plateau inondé, sol incertain qui reflète les silhouettes et dilue les contours, image tranquille de l’Achéron (le fleuve des morts).
Après un résumé assez drôle de la fable, en français (quand même surtitré), à la manière des prologues shakespeariens, la pièce commence. Une tragédie pour le roi Créon et pour Antigone qui n’a jamais douté de la légitimité de son geste, ensevelir Polynice, traître à la cité contre son frère Etéocle, qui, lui, aura les honneurs funèbres. Que Créon, le politique, s’arrange avec la rébellion de sa nièce, Antigone, elle ensevelira son frère «maudit», quoi qu’il arrive, et en paiera le prix. Sans avoir accompli son destin terrestre, sans mariage, sans enfant, elle ira chez les morts retrouver ses parents, sa famille, en un grand bain d’amour. Qu’il s’arrange avec sa propre tragédie, la perte de son fils qui choisit de mourir avec Antigone.

Le système de jeu dédouble les protagonistes : l’un dit le texte, qu’il partage avec le chœur, l’autre en réalise la gestuelle. Pour Créon, l’écart est fort entre celui qui profère, grave, puissant, et sa marionnette presque bouffonne : façon de distendre le personnage, d’en souligner les vérités opposées et pourtant simultanées. De même pour Antigone, à la voix de guerrière mais à la silhouette de sacrifiée, déjà fantomatique. Le récit, car on est plus dans le récit que dans l’action dramatique, est soutenu et parfois « chauffé »par un jeu de percussions incessantes, implacables.

Ici la tradition japonaise rejoint la tradition antique d’un théâtre indissociable de la musique (les tentatives en ce sens sont rarement réussies dans notre théâtre), ce qui devrait conduire à la transe.

L’ensemble est d’une incontestable beauté : silhouettes blanches, la couleur du deuil au Japon, dans la nuit le l’immense cour, hautes ombres qui magnifient les personnages, aussi bien le personnage comique qu’est le gardien affecté au corps intouchable de Polynice qu’une Antigone christique, hissée sur son Golgotha. Ce décor de rochers évoque bien sûr les jardins zen, et répond harmonieusement au grand mur du Palais des papes. D’aucuns en trouveront la qualité de réalisation décevante. Peu importe. Sans faire oublier celui de Peter Brook, Satoshi Miiyagi avait ébloui le festival en 2014, avec son Mahabharata joué à la carrière de Boulbon ; cette année, il magnifie plastiquement cette Cour d’Honneur si difficile.

Et pourtant nous sortons déçus de cette Antigone. Quelque chose ne fonctionne pas, n’agit pas, l’émotion est absente. Comme s’il y avait un malentendu entre Satoshi Miyagi, passeur de théâtre entre le Japon et les classiques occidentaux (Shakespeare, Ibsen…), admirateur de Claude Régy, et notre théâtre aristotélicien. Cette Antigone est comme absorbée par une tradition, un rituel qui nous sont étrangers, sans que cette étrangeté ouvre un nouveau regard sur l’œuvre. On attend une fulgurance qui ne vient pas.

Christine Friedel

Spectacle en japonais surtitré en français. Cour d’honneur du Palais des Papes, 22h, jusqu’au 12 juillet. T.04 90 14 14 14

 

La Culture contre le Front national

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Toute l’équipe du Théâtre du Blog s’associe bien entendu à ce message du Syndeac. Les entreprises du spectacle vivant demandent dans un encart,  publié par Libération et Le Parisien (mais que Le Monde a refusé), de faire barrage au Front National, le 7 mai, jour du second tour de l’élection présidentielle.

Ph. du V.

Rassemblement citoyen, le 2 mai à partir de 19h30, Salle des concerts de la Cité de la musique (Philharmonie de Paris 221, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris

Premiers signataires :
Adami, AJC – Association Jazzé Croisé, Association Française des Orchestres, CAMULC, CFDT culture, CFTC, CGT Culture, CGT Spectacle, F3C CFDT, FEPS, FESAC, Futurs Composés, GRANDS FORMATS – Fédération des grands ensembles de jazz et de musiques improvisées, la Ligue de l’enseignement, LdH – Ligue des droits de l Homme, Les Forces Musicales, Music Manager Forum France, PRODISS, PROFEDIM, Réunion des Opéras de France, SAMUP, SFA-CGT, SMA, SMdA CFDT, SNAC, SNAM-CGT, SNAPAC CFDT, SNAPS, SNDTP, SNES, SNSP, SYNDEAC, SYNPTAC-CGT, USEP-SV, Zone Franche…

 

 

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