Festival Scènes de rue à Mulhouse

 

Festival Scènes de rue à Mulhouse

indexJour de clôture de ce festival avec une trentaine de spectacles dont deux, vu l’état d’urgence prolongé après par la tuerie de Nice, deux spectacles susceptibles de troubler l’ordre public ont été annulés, dont Zéro Avril : « Pour mourir, rendez-vous sur place 15 minutes avant le spectacle »…
Heureusement, Le dimanche entre nous, rue de la Navigation dans le beau quartier Drouot en briques rouges, le long de la rivière, a été maintenu, avec des expériences singulières autour de la nourriture qui se termineront par un banquet de plusieurs centaines d’artistes et spectateurs réunis autour d’une très longue tablée. Cela se prépare dès le début de l’après-midi…

Autour du pain par le collectif Quignon sur rue, performance artistique et gustative de Peggy Dalibert, Laurent Lebarbé, Charlotte Cabanis, Phil Devaud, Hervé Guinouard, Béatrice Moreno

Dans l’enceinte du festival, dans une clairière où sont disposées des petites tables,  un four est en train de chauffer pour cuire les pains et un comptoir circulaire où il sera ensuite débité. Un oriflamme au-dessus du four proclame: « Un régime sans l’Art m’aigrit ! ». Une énorme boule de pâte est pétrie avec énergie par une matrone, les volontaires se répartissent le partage, avant qu’on mette les pains dans le four quand il sera très chaud. On pourra le déguster lors du banquet.

Pasta y basta par la  compagnie À l’envers, de Benoît Gasnier, scénographie de Guénolé Jezequel

Un groupe d’habitants a préparé des kilos de pâtes que l’on découpe avec de petites machines, et que l’on suspend sur des trépieds pour qu’ils sèchent, avant d’être cuits pour le dîner. C’est ludique, tout le monde s’y met avec la plus grande bonne volonté. Benoît Gasnier et Guénolé Jezequel ont conçu l’installation de ce banquet comme on écrit la trame d’un récit.
Et sous les arbres, avec des lumières multicolores, on dégustera cette pasta en devisant avec nos voisins inconnus, servis dans de vraies assiettes par des chefs de table attentifs , avec des échansons qui circulent pour nous abreuver. Une belle réussite que cette clôture chaleureuse.

Stand 2000 installation foraine du Théâtre Group, de Patrice Jouffroy Pio D’Elia et Bernard Daisey

Voilà une vingtaine d’années que Patrice Jouffroy prodigue son inénarrable verve de vieux bonimenteur avec cette installation foraine impressionnante, des centaines de peluches, de la plus petite à l’énorme,  disposérs à l’arrière d’un gros camion. Patrice, chef de la famille Gomez, présente ses complices, Chico, le fils de sa cousine et Kirtcho, venu de Skoplie, à la mine patibulaire.
Il fait entrer les candidats  qui veulent gagner des lots: tout le monde tente sa chance et personne ne repart les mains vides, sous le bagout fleuri et intarissable du chef de troupe. Les spectateurs font la queue, émoustillés par sa verve, la même qu’autrefois. Furieusement et agréablement démodé, cela dure quelque quatre heures avec de petites pauses,(il faut bien boire un coup de temps en temps…)

Germinal par  les Batteurs de Pavé (Suisse) Laurent Lecoultre et Emmanuel Moser

Emmanuel Moser aime démonter les grands textes de la littérature classique, qu’il met en pièces et auxquels il donner une nouvelle vie. Avec son complice Laurent Lecoultre, il interpelle et mobilise les spectateurs pour leur faire interpréter les rôles des fables qu’il raconte. Il fait appel aux CDI, CDD, chômeurs et retraités pour qu’ils se portent volontaires pour les rejoindre sur scène.
« On est dans le Nord de la France en 1885. Dans les mines, il y a un travail harassant, mais c’est du travail ». Les enfants se précipitent pour jouer et répètent avec bonne volonté ce que disent les deux complices. Rapide, caricatural et efficace: le public rit de bon cœur.
Manu Moser organise depuis plusieurs années un festival  de rue attrayant, La Plage des Six Pompes à la Chaux de Fond du 31 juillet au 6 août.

Edith Rappoport


Archive de l'auteur

Alors que j’attendais

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Alors que j’attendais, texte et dramaturgie de Mohammad Al Attar, mise en scène de Omar Abusaada en arabe,  surtitré en français

 

Quelque part en Syrie, un jeune homme est plongé dans le coma tandis qu’il continue de vivre au milieu des siens en esprit, éveillé mais invisible à tous. À travers cette présence irréelle, le patient, entre vie et mort, qui a milité pour les droits démocratiques de son pays, observe le quotidien de la vie réduite et empêchée de ses proches.

Le presque fantôme est en compagnie  d’un autre jeune, un DJ ouvert qui a connu la prison et dont l’expérience politique autre est passée par la police politique de Bachar El Assad, d’abord  force conservatrice attisée contre la Révolution en herbe et qui sera bientôt fauchée, puis par les camps djihadistes de Daesh, avant de réaliser que les deux camps mortifères se ressemblaient.
Les deux figures juvéniles qui ont connu la violence physique: torture, tabassage ou prison, sont installées dans les hauteurs, sculptures vivantes au-dessus de la scène, d’où ils observent les leurs qui vivent et existent, un piédestal qui les isole, s’adonnant à la musique dont ils ont fait une passion, bien que le jeune dans le coma descende régulièrement auprès de sa mère, de sa sœur, de sa fiancée et de son ami, sur le plateau, se faufilant derrière chaque personnage sans être vu ni perçu. Ceux-ci s’acharnent à recomposer le film que le jeune homme préparait un série de témoignages de la rue et de l’Histoire – manifestations d’un pays qui bouge et tente.

Les amis n’en finissent pas de réfléchir, de se poser des questions sur le présent et l’avenir du pays, engagés du côté du mouvement sans pourtant agir, produire ni décider pragmatiquement et efficacement : partir ou bien rester ? Pour le metteur en scène Omar Abusaada, cinq ans après la Révolution, le spectacle est l’occasion de faire le point sur la Syrie : le pouvoir en place n’est pas le seul obstacle à l’émergence d’une société nouvelle pour une génération dont les idéaux politiques régénérateurs animent la vie et les projets.

Un défaut manifeste apparaît dans la construction initiale de la société syrienne et son système familial, systématiquement orienté vers la religion et le père, qui est apparemment dans les affaires et la manipulation de l’argent, n’a guère été présent auprès de sa femme et de ses deux enfants. Celle-ci s’est plongée et immergée dans la religion:  lecture fébrile du Coran et port du voile qu’elle a voulu encore imposer à sa fille  qui s’en est libérée en fuyant au Liban.

Les violences commencent dans la famille et le regard qu’on porte sur l’autre – trouver sa raison d’être, une identité d’emprunt pour exister devant l’autre. La justice sociale ne peut être qu’atteinte qu’à l’échelle plus large du monde.Sur la scène, les acteurs sont précis et convaincants, engagés dans leurs convictions politiques d’un renouveau possible et plein d’espoir, même si ce futur immédiat à atteindre se présente comme marqué d’obstacles et de heurts.Le spectacle fait la part belle à la mesure et à la force délicate des attachements.
Saluons Mohamad Al Refai, Mohammad Alarashi, Fatina Laila, Nanda Mohammad, Amal Omran, Moulad Roumieh.

 Véronique Hotte

 Festival d’Avignon, Gymnase Paul Giéra, jusqu’au 14 juillet.

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D’une chute d’ange, exposition de Johnny Lebigot

Festival d’Avignon:

D’une chute d’angeconception et réalisation de Johnny Lebigot, lumières de Matthieu Ferry 160709_rdl_0013

Collection de végétaux et de graminées, suspensions, accrochages, élévations, sculptures, installations et performances, l’œuvre délicate et expressive de Johnny Lebigot fait du règne végétal, minéral et animal, le refuge d’un destin.
Dans la cave voûtée, le réfectoire, le patio, le salon et le jardin de l’hôtel La Mirande qui jouxte le Palais des Papes, l’exposition est conçue autour de la figure de l’Ange et du patrimoine d’Avignon.
Dans cette installation onirique, Johny Lebigot réalise avec des matériaux bruts et naturels,  des sculptures et des scènes, un monde surréaliste de théâtre d’objets, entre figurines et symboles.
Caverne d’Ali Baba, retraite de brigands, établi, retable et chariot, table de cérémonie, autel païen et sacré, nid, piège,…Le rêve immense s’envole dans les airs.
Le regard est ébloui par la variété des figures et constellations proposées, entre pensée et songe, figures du réel et créatures inventées, un bel entre-deux. Les lignes : toile d’araignée, regard en perspective et en diagonale, écho et miroir, se répondent les unes les autres, privilégiant l’horizontalité mais surtout la verticalité, l’élévation vers les hauteurs dans la projection des rêves et la poursuite de l’attrait céleste intérieur, monde inversé de voûte étoilée avec bois flotté de forêt suspendu.   Mouvements, expansions ou épaisseurs, recherche de légèreté entre l’à-peine vu et l’à-peine dit, la sensation et le geste ineffables, le fil de l’imaginaire se tend à l’infini.

La table de D’une chute d’ange, avec ses figures ailées, s’inspire  de grandes œuvres, comme Le Couronnement de la Vierge d’Enguerrand Carton, détrempe sur bois du Musée Pierre-de-Luxembourg à-Villeneuve lez-Avignon. L’Annonciation du Petit Palais à Avignon sont aussi invitées, accompagnant dans leur danse La Chute des anges rebelles de Brueghel.
Matériaux de récup’ trouvés au coin de la rue ou dans le bois de Vincennes, miracles naturels, dons d’amis – Bourgogne, Guyane, Afrique lointaine et pays exotiques : tout est prétexte à transformation, fabrication, réajustement et ordonnancement, comme s’il fallait à partir de restes végétaux, minéraux et animaux, retrouver les traces ultimes du vivant, de l’expérience extraordinaire et inouïe d’être au monde.

Le descriptif des œuvres imprime l’absolu de la poésie. Le Bestiaire pour Aladin indique « murales, pointes – crins de cheval, coquillages, cheveux, blancs, pierres » et pour les Scènes du monde « Murales – osier et ronce, pierre, lièvre, rongeurs, hérissons, pattes de marcassin, oisillon, mésange ». Et la Chute d’Anges invite au voyage, sur les traces de Charles Baudelaire : « bois flotté, ailes de canard sauvage, noix d’Amérique, divers fruits exotiques, oignon, os arêtes, pinces de crustacés, soles, saint-pierre, bar, os, crânes de divers vertébrés dont rongeurs, grenouilles, mammifère, champignons, orchidées, plumes, roseaux… »

Le premier miracle de toute vie est la capacité de porter le regard sur les merveilles d’être là: voir ce qui a vécu,  et bruit toujours autour de soi, au plus près des battements du cœur qui saisissent d’instinct ce qui continue d’exister dans la trace. Vivre et prendre conscience de la réalité du vivant qui perdure au-delà de la mort…
Un rendez-vous poétique avec soi et le monde sur les chemins des palimpsestes.  

Véronique Hotte   

Hôtel de La Mirande, du 9 au 24 juillet.  

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Jacques et Mylène

 

Jacques et Mylène de Gabor Rassov, mise en scène de Benoît Lambert

 

260_couverts_jacq_mylene_ndeg1_-_co_26000_couvertsLe théâtre de boulevard, perçu comme un pur divertissement teinté d’érotisme, possède un mécanisme élémentaire qui tient à la traque du plaisir, pimentée de coups de théâtre et de jeux de mots, sans la moindre dimension politique.
Vaudeville, comédie d’intrigue, le genre peut s’approcher parfois aussi du drame psychologique. La recette provoque le rire collectif voire l’émotion collective et le public se laisse conquérir par le côté festif de ce théâtre,  mélange de gratuité et de sérieux.
Or, la société suinte le mensonge et les faux-semblants: le Boulevard rit donc parfois jaune, et la plaisanterie gaillarde fait place au sarcasme. Sous l’angle de la vie privée: relations amoureuses, couple, famille ou problèmes de société au quotidien. Soit « le particulier, à l’usage du plus grand nombre » selon Michel Corvin. Avec un didactisme qui, de l’anecdote, tire une fresque sur l’état de la société, ou livre une leçon de conduite.

Ce vaudeville délirant de la compagnie des 26.000 couverts, tourne du côté de la comédie légère et loufoque, et des Feux de l’amour, soap-opéra américain. Avec une satire du couple, teintée de dérision,  et de comique cruel. Avec aussi un regard sans concession sur Jacques et Mylène : l’homme et la femme deviennent ici des stéréotypes à peine humains, des marionnettes. Ingrid Strelkoff et Philippe Nicolle, absolument justes dans leur folie: mélange d’aveuglement, bêtise et sensibilité débridée.

 La mise en scène, souriante, file la métaphore amusée de la manipulation, et les acteurs ont en mains une sorte de poupée Barbie représentant chacune la figure du couple, et plus largement, le locuteur en général,  et les autres personnages, comme le père ou le beau-père de celui-ci, sa mère, puis l’oncle de la femme, et une démarcheuse commerciale.

 Comme décor, juste un pan de mur, une cloison d’appartement, une sonnette et deux portes pour les comédiens qui jouent tous les personnages, avec ou sans moustache, avec ou sans perruque, mais sans sourire. Dans un jeu de folie pure, de rapidité de disparition/réapparition des figures autres-lieu invisible puis peu à peu plus resserré et révélant, côté spectateurs, la métamorphose et le travestissement en cours.

 La condition de la femme est ici montrée sans ambages, avec le goût âcre d’une soumission aveugle au mâle aimé voix blanche, et comme déshumanisée des épouses et amantes, inoffensives et un peu stupides des feuilletons de série B, films d’horreur et porno. Avec aussi des accents qui simulent un don froid et effréné de soi, et le sentiment presque avoué d’une perdition existentielle.

 Benoît Lambert dit évoquer la parodie d’une parodie, un tour de prestidigitation avec des histoires ludiques d’addictions, adultères, incestes et quête d’identité sexuelle. Bref, un jeu de massacre et une note d’hystérie quand, un verre à la main, les acteurs tiennent leur double miniaturisé dans la leur.

 Véronique Hotte

 Maison des Métallos, Paris du 5 au 9 juillet. T: 01 47 00 25 20

 

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour de Jean-René Lemoine, mise en scène de Nelson-Rafaell Madel

 

Inspi Erzuli (rivage)Le Prix du Théâtre 13 a pour vocation de faire découvrir des créations de jeunes metteurs en scène.  Pour cette neuvième édition: six projets et trois lauréats. Prix du jury : Nelson-Rafaell Madel pour Erzuli Dahomey, déesse de l’Amour de Jean-René Lemoine ; mention spéciale à Marie-Line Vergnaux pour  2h14 de David Paquet,  et prix du public : Dorothée Deblaton pour Jeux d’enfants de Robert Marasco.

 Jean-René Lemoine, auteur comédien et metteur en scène haïtien a reçu le prix SACD 2009 de dramaturgie de langue française pour Erzuli Dahomey, déesse de l’amour. L’action se déroule au sein d’une famille, à Villeneuve, petite ville de la province française. Victoire Maison, la cinquantaine, est veuve, mère de jumeaux Sissi et Frantz, seize ans, et d’un fils aîné Tristan, donné pour mort dans un crash d’avion.
La bonne, Fanta, Antillaise, est de service vingt-quatre heures sur vingt quatre, et le Père Denis assure l’éducation des jumeaux. Un fantôme dénommé West erre dans la maison et réveille petit à petit les destins désenchantés de ses habitants. Félicité, mère du fantôme, arrive subitement d’Afrique pour réclamer le corps de son fils…

Humour, cruauté, rêves et cauchemars, étrangeté, solitude… L’écriture et la mise en scène ne cessent d’aller et venir d’un monde à l’autre : l’Europe, l’Afrique et d’un espace à l’autre : la famille, l’Histoire de l’esclavage. Pour Nelson-Rafaell Madel, la poésie se devait d’occuper une place de premier plan dans sa mise en scène. Elle seule permet en effet de laisser résonner et de rendre visibles les espaces inarticulés et fugaces, enfouis dans l’écriture, et met en lumière l’intériorité des personnages et leur univers culturel et social. Laissant entendre leurs souffrances, leurs contradictions, leurs joies, leur folie…
Ici, l’Histoire se mêle à l’intime, au point de les faire se heurter violemment. Avec des jeux de lumière, souvent en clair-obscur, une musique et  une chorégraphie subtils et  émouvants: nous passons vite du rire aux larmes.

Nelson-Rafaell Madel réussit à marier théâtre et poésie, pour tisser des liens entre le merveilleux, la magie-Erzuliest un Iwa (esprit, divinité) du vaudou-et de graves questions éthiques et politiques toujours d’actualité, comme le racisme et l’esclavage. Un texte de toute beauté, un théâtre de l’urgence dont on sort avec, à l’esprit, ce petit message : « Prends soin de laisser la porte ouverte au dionysiaque, au merveilleux, et de danser de temps à autre avec eux ! ».

Elisabeth Naud

Prix du Théâtre 13 Jeunes metteurs en scène 2016. Jusqu’au 4 juillet. Théâtre 13 / Seine 30 rue du Chevaleret 75013 Paris. T.: 01 45 88 16 3

Petits contes d’amour et d’obscurité

Petits contes d’amour et d’obscurité, texte et mise en scène de Lazare

Petits-contes-380x253Auteur, mais aussi metteur en scène d’une œuvre (voir Le Théâtre du Blog) que l’on a dit inclassable, à la fois pleine de fantaisie et qui flirte avec les arts plastiques, Lazare aime créer un théâtre avec des matériaux très divers, d’inspiration surréaliste, parfois proches de Tadeusz Kantor. Ces Petits contes tiennent d’une épopée du sentiment amoureux. Avec une mise en abyme du corps des acteurs, ici très sollicité.
De formation diverse, Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Axel Bogousslavsky, (le remarquable acteur de Marguerite Duras et Claude Régy) Laurent Cazanave, Julien Lacroix, Claire Nouteau, Philippe Smith, accompagnés par Florent Vintrigner musicien, disent avec une grande virtuosité, ce texte parfois difficile qui tient plus d’un long poème, et qui devient prétexte à images, dont certaines de toute beauté, comme cette acrobate suspendue par les pieds à une poutrelle, ou cette jeune femme derrière une fenêtre, ou encore ces scènes d‘amour dans un gros cube tout éclairé de bleu.
Avec des éléments de décor sans doute récupérés: grandes cordes suspendues, miroirs sans tain, vieille armoire à glace des années cinquante en plaqué chêne, fenêtre sur un châssis à roulettes, ce qui introduit une fragmentation intéressante de l’espace scénique.
« Pour les Petits contes d’amour et d’obscurité, dit Lazare, j’ai voulu pouvoir donner place à cet ailleurs de la pensée, à des reflets déformants de notre réel, à notre subjectivité et notre imaginaire. Puis d’un seul coup, toutes choses disparaissent derrière des voiles noirs, et la présence de l’être-là au monde, en face de nous, dans un récit et une adresse directe au spectateur ».
C’est un spectacle intéressant mais souvent bavard et qui reste un peu confidentiel… Tout se passe comme si Lazare s’écoutait un peu trop écrire. Et ces Petits contes d’amour et d’obscurité, que l’on pourrait qualifier de « travail en cours », par ailleurs bien réalisé,  et sans doute bâti à partir d’improvisations, reste malgré de vraies qualités, encore assez brut de décoffrage et concerne plutôt les amateurs de Lazare…

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre de Vitry (en collaboration avec le Cent-Quatre), 18, avenue de l’Insurrection 94400 Vitry-sur-Seine. T : 01 46 81 75 50,  jusqu’au 16 juin.

 

Page en construction

Page en construction, texte de Fabrice Melquiot , mise en scène de Kheireddine Lardjam

 

Page en construction concert 300DPI ©V.Arbelet (8)Dans le lointain, un écran vidéo vertical et élevé dans les airs, avec ses cases où défilent des images d’archives,  de documentaires, et d’infos relatant les événements qui ont trait aux rapports tendus et distendus avec l’Algérie-hier, aujourd’hui, et dans l’actualité la plus immédiate.
Sur scène, des acteurs -musiciens se tiennent, l’une à son micro, les autres près de leur instruments-Sacha Carmen au chant et à la guitare, Larbi Bestam, au chant et au luth et Romaric Bourgeois au chant, à la guitare électrique et à la mandole.
Au centre, en vedette solo rayonnante, l’acteur et metteur en scène Kheireddine Lardjam  invente son propre personnage, entre réel et imaginaire: un citoyen franco-algérien déchiré entre l’Algérie et la France.
«Entre nos deux pays, il y a une fêlure. On la voit sur la Méditerranée, quand on la survole en avion; une strie se dessine, longue de plusieurs centaines de kilomètres, presque parallèle à nos côtes», dit le narrateur et acteur  de  cette pièce commandée à Patrice Melquiot.
Soit l’histoire de Kheireddine Lardjam, metteur en scène jurassien, que l’auteur savoyard inscrit royalement sur le plateau du théâtre, l’un et l’autre étant en lien–coups de fil de l’acteur à l’auteur, avec précisions et détails consentis-lors de l’écriture puis dans l’avancée même du jeu et de la représentation.
Une mise en abyme, un miroir renversé de soi à l’autre-Kheireddine Lardjam est un héros fictif dont le théâtre s’accomplit des deux côtés de la Méditerranée. Au-delà des blessures laissées dans les corps et les cœurs par la guerre d’Algérie, le spectacle se veut musical et festif, ludique et enjoué, entre concert, vidéo et bande dessinée: Jean-François Rossi a composé un univers de « comics » bien frappés, avec des icônes de superman franco-algérien, (une boutade en passant car il n’est connu de superman en Algérie que Mahomet). L’aventure théâtrale se veut amusée et amusante, à la fois enfantine et audacieuse.
Le comédien n‘hésite pas à se livrer et enfile diverses panoplies diverses-Algéroman et Man Maghreb-étonné, pressé d’en découdre pour construire aujourd’hui des relations de fraternité et d’égalité entre la France et l’Algérie. Aspirant à soulever la chape de silence qui recouvre l’Histoire commune aux deux pays, Lardjam se souvient-à travers la parole empathique de Fabrice Melquiot,et met en scène son propre périple intérieur-expériences initiatiques, prises de conscience et accès à la maturité. Être soi revient à se reconnaître à la fois Algérien et Français, arabe et féminin, hors des sentiers battus des stéréotypes féminins et masculins.
La performance s’accomplit avec humour, distance et ironie, avec un quant-à-soi aguerri. Spectacle généreux, comme le comédien, les musiciens et la chanteuse, qui ouvre joyeusement à une altérité salutaire, pour  retrouver le fond universel et commun à chacun, quel qu’il soit, terreau indispensable à la Page en reconstruction.

 Véronique Hotte

 Théâtre de l’Aquarium,  La Cartoucherie de Vincennes , du 10 au 22 mai.
Le texte est publié  chez L’Arche Éditeur.

 

Augustin passe aux aveux

Augustin passe aux aveux, d’après Les Aveux, traduction des Confessions de Saint Augustin de Frédéric Boyer, mise en scène de Dominique Touzé

AUGUSTIN-dominique-2-copie-600x500Un sacré personnage que cet Augustin-c’est le cas de le dire- puisqu’il a fini saint et père de l’Eglise.
On se souvient du bruit que fit à sa parution, la traduction de Frédéric Boyer : le personnage en ressortait dépoussiéré, décapé, terriblement vivant. Et tentant pour un comédien : Augustin adresse au lecteur, au public, ses “aveux“, et l’on n’est pas déçu.
Le brillant intellectuel berbère n’a pas l’intention de rester dans les marches de l’empire romain,  et veut briller à la capitale par son éloquence, et tout connaître des plaisirs de la vie. Et ce qu’il veut, il l’obtient, en dépit des prières et des pleurs d’une mère chrétienne (la future sainte Monique) impuissante à freiner son appétit.
Cet appétit le sauvera : grande leçon. Tout savoir, tout comprendre : il finit par écouter, à Milan, l’évêque Ambroise (futur saint, lui aussi), et peu à peu se prépare au grand remue-ménage, au grand volte-face de la conversion.
Joie, joie, pleurs de joie. Ce qui est beau, chez Augustin: il ne renie pas sa vie  d’avant, mais  la lit comme la trame cryptée de sa nouvelle vie. Au point qu’on se demande, le comédien aidant, s’il ne jouit pas de raconter ces jouissances auxquelles il a renoncé… Belle promesse: Augustin décrit la sortie d’une addiction : on croit faire corps avec elle et on s’aperçoit que le vrai moi, la vraie vie, est ailleurs.

Superbe…jusqu’au moment où l’on se lasse. Dominique Touzé, comédien expérimenté, à la palette riche, se laisse tenter par ce qu’il faut bien appeler le cabotinage (mais peut-être la faute d’Augustin?).
Il tend la main, force la main au public avec parfois un peu trop trop d’insistance, par exemple quand Les Aveux l’entraînent du côté d’Hamlet ou de Blaise Pascal. Et puis, pourquoi cette voix de cathédrale quand on joue dans la modeste (et belle) crypte des Déchargeurs ?
Nous revoilà dans le sermon, alors qu’Augustin, son traducteur et son interprète lui-même font tout pour le sortir de la raideur du « père de l’église » et pour faire de lui un frère de vie.
Il y aura des ajustements à faire, comme pour le volume de la musique : on en arrive à ne plus entendre que le bruit du violoncelle électrifié de l’excellent Guillaume Bongiraud (en alternance avec Clémence Baillot d’Estivaux). Jean-Sébastien Bach comme ses propres compositions souffrent de cette  saturation sonore.
On comprend l’enthousiasme de Dominique Touzé pour son Augustin humain, trop humain. On le partagera quand le flot et la puissance de la parole nous laisseront la place de l’entendre.

Christine Friedel

Théâtre des déchargeurs. Paris. T: 01 42 36 00 50, les jeudis et vendredis à 21h jusqu’au 1er juillet.
Les Aveux, Confessions de Saint Augustin, traduction de Frédéric Boyer, éditions P.O.L

Romance sauvage

Romance sauvage texte et mise en scène de Pierre Lericq

Romance_Rrr_copieLa compagnie des  Epis noirs est bien connue pour une sorte de théâtre musical; et on avait pu la voir, notamment avec un spectacle comme Flon Flon au festival d’Avignon. Pierre Lericq jongle sans cesse entre le réel et le jeu, le vrai et le faux, avec une écriture qui rappelle parfois celle du grand Gherasim Luca. Jeux de, et sur les mots, du genre : « à vous/avoue, poules qui couvent au couvent (exemple autrefois rabâché par nos mamans pour nos montrer toute la complexité de la langue française!) boire nos déboires, T’es vraiment partie de l’eau delà/Lola; des mots/lyre.  Pour nous conter les amours d’un couple sans doute à partir d’une bonne base autobiographique.
Et  Pierre Lericq enfonce le clou: »Cette histoire,dit-il, est totalement imaginaire, puisqu’elle m’est réellement arrivée. (…) Car tout ceci est réellement un jeu. Dans cette pièce, Je est un autre et l’autre est un jeu. Un jeu de lego, bien sûr. Un jeu de construction avec l’autre. C’est l’histoire d’amour de deux acteurs, de deux animaux appelés être humains, deux enfants qui jouent pour ire d’eux-mêmes et nous faire rire avec eux de leur Romance Sauvage qu’ils jouent et vivent sur cette scène qui n’est autre, comme dit un certain, que notre monde. »
  Et cela donne quoi, le meilleur, avec toutefois quelques erreurs. Lui, Pierre Lericq joue, chante, et accompagne à la guitare sèche les quelque douze chansons qu’il a composées avec un rare bonheur,, en complicité absolue avec Manon Andersen, tout aussi remarquable que lui… I
Ils racontent réciproquement leur histoire d’amour assez compliquée, faite de départs et retours: « Je te quitte mais je t’aime », ou variante: « Je t’aime mais je dois te quitter ». « Après tout, mieux vaut que je revienne »…
C’est un vrai bonheur de les voir sur le plateau faire naître des moments de belle poésie, voire de véritable émotion. Ils chantent surtout, plus qu’ils ne jouent: les souvenirs, la nostalgie, la volonté féroce de mordre à la vie, le burlesque au second gré avec ces jeux de mots déjantés.
Incontestable, ces deux-là possèdent une belle sensibilité et un vrai métier situé aux confins de ce que l’on pourrait appeler une comédie musicale intimiste. Et ils bougent formidablement tous les deux, bien dirigés Sylvain Jailloux.
Du côtés des bémols: une sonorisation fatigante que rien ne justifie, surtout dans un petite salle et quelques de scènes de théâtre dans le théâtre usées jusqu’à la corde mais dont la mode continue à sévir. Et ce spectacle d’une heure vingt, qui n’a pas tout à fait la même énergie sur la fin, gagnerait beaucoup à être élagué d’une dizaine de minutes.
Malgré ces réserves, que cela ne vous empêche pas d’y aller voir, une petite louche d’une telle poésie jubilatoire, par les temps qui courent, cela ne se refuse pas

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des-Champs 75006 Paris. T: 01 45 44 57 34.

La Dernière Bande de Samuel Beckett


 

Dernière bande.

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Peter Stein

 

 

L’ancien directeur de la Schaubühne à Berlin  de 1979-1985, installé aujourd’hui en Italie, s’attaque pour la première fois à une pièce du grand écrivain irlandais, confiant ce monologue à Jacques Weber, avec lequel il avait créé avec bonheur Le Prix Martin d’Eugène Labiche, à l’Odéon, en 2013 (Voir Théâtre du Blog).

Tignasse blanche hirsute, affalé sur une table métallique, il attend que le public s’installe. Grimé en clown, faux nez, costume rembourré, il se redresse, se lève avec des gestes lents, incertains, s’active en tremblotant dans le rond de lumière qui cerne sa table, mange des bananes cachées dans ses tiroirs, puis recherche la boîte n°3, bobine 5 : « Ah ! petite fripouille ! ironise-t-il, se délectant des mots. (Il sort une bobine, l´examine de tout près.) Bobine cinq. (Il la pose sur la table, referme la boîte trois, la remet avec les autres, reprend la bobine.) Boîte trois, bobine cinq. (Il se penche sur l´appareil, lève la tête. Avec délectation.) Bobiiine ! »L’action, précise l’auteur, se déroule « Un soir tard, d’ici quelques temps ». Chaque année, à l’occasion de son anniversaire, Krapp s’enregistre ainsi sur un magnétophone et écoute d’anciennes bandes. Ce soir, il a soixante-neuf ans et cette bobine, avec laquelle il  va dialoguer, date de son trente-neuvième anniversaire.
En décembre 1957, Samuel Beckett entend la voix de l’acteur irlandais Patrick Magee sur la BBC. Quelques semaines plus tard, Krapp’s last Band est né. La création a lieu au Royal Court à Londres avec Patrick Magee dans le rôle de Krapp.
 En France, cette pièce de neuf pages a été créée pour la première fois (deux représentations!) en 1959, par Jean-Pierre Laruy avec Jacques Bouzerand  au Théâtre de la Contrescarpe . Puis Roger Blin s’en est emparée en 1960, au théâtre Récamier ; enfin, l’auteur l’avait mise en scène en 1970 au Théâtre Récamier, et elle fut reprise en 1975 au Théâtre d’Orsay.
En 1969, Samuel Beckett l’avait montée lui-même au Schiller Theater de Berlin, et y avait introduit des changements Cependant, comme ces modifications minimisaient le côté clownesque de Krapp, Peter Stein  décida, pendant les répétitions, de revenir aux didascalies initiales : «Ainsi, nous avons privilégié les pantomimes et réintroduit les séquences de mouvements comme elles sont indiquées dans la première version  constatant qu’elles donnaient à la pièce un cadre, une structure et un certain rythme. »
Jacques Weber entre avec modestie dans ce personnage usé par les ans mais doté d’un humour fondamental et de l’énergie du désespoir. Le clown fatigué du début, avec sa gestuelle bouffonne, ses gags à clefs, et ses bananes, gagne en intériorité à mesure qu’il se confronte à tous les âges de son «moi» intime : sur la bande, le Krapp de trente-neuf ans évoque aussi ses vingt-cinq ans, tandis que le vieil homme se revoit, enfant «en culottes courtes» où, à la veille de Noël, quand, dans un vallon il cueillait le houx, «celui à boules rouges».
Avec une nostalgie mêlée d’une sombre fureur et pour finir, il se repasse plusieurs fois l’épisode de la barque :  « Nos restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait,  doucement, de haut en bas et d’un côté à l’autre (…) Ici je termine. (Krapp débranche l’appareil, ramène la bande en arrière, rebranche l’appareil.)

- le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête,  et les yeux fermés. Soleil flamboyant, un brinde brise, l’eau clapoteuse comme je l’aime. - Passé minuit. Jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée. (Fin). » »
Au  début du monologue, on sent un être au bout du rouleau, un vieux clown poussiéreux qui tient à peine debout. Mais, au fil du spectacle, il s’anime et remplit le vide de tout son vécu, celui qu’on revisite au seuil de la mort dans un dernier sursaut: lui qui a tout raté (amour et grand œuvre) , lui pour qui le monde s’est dépeuplé, reste possédé par un humour féroce , contrepoint bouffon à ses regrets : «Ce petit crétin d’il y a trente ans, peut-être qu’il avait raison .»
Mise en scène et interprétation sobres, sans pathos, contribuent à faire entendre ce texte laconique, troué. À peupler les silences d’une densité existentielle. Jacques Weber, dirigé avec exigence, habite physiquement le rôle et reste dans la retenue dictée par fatigue intrinsèque du personnage, même et surtout dans les séquences burlesques.
Puis le moment venu, il sait faire surgir le comique, le dérisoire, jusqu’à l’extravagance cynique de Krapp. Peter Stein, fidèle à l’auteur, s’en est strictement tenu au script: « A travers ses indications, Beckett donne au metteur en scène de véritables commandes afin que les représentations de ses pièces correspondent exactement à ce qu’il voulait. (…) Il faut les suivre à la lettre, sinon on prend le risque de détruire la structure très fragile de ses pièces ».
Le résultat lui donne raison.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin T. 01 44 53 88 88  theatredeloeuvre.fr
Le texte, traduit par Samuel Beckett et Michel Leyris, est publié aux Éditions de Minuit.

 

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