Jacques et Mylène

 

Jacques et Mylène de Gabor Rassov, mise en scène de Benoît Lambert

 

260_couverts_jacq_mylene_ndeg1_-_co_26000_couvertsLe théâtre de boulevard, perçu comme un pur divertissement teinté d’érotisme, possède un mécanisme élémentaire qui tient à la traque du plaisir, pimentée de coups de théâtre et de jeux de mots, sans la moindre dimension politique.
Vaudeville, comédie d’intrigue, le genre peut s’approcher parfois aussi du drame psychologique. La recette provoque le rire collectif voire l’émotion collective et le public se laisse conquérir par le côté festif de ce théâtre,  mélange de gratuité et de sérieux.
Or, la société suinte le mensonge et les faux-semblants: le Boulevard rit donc parfois jaune, et la plaisanterie gaillarde fait place au sarcasme. Sous l’angle de la vie privée: relations amoureuses, couple, famille ou problèmes de société au quotidien. Soit « le particulier, à l’usage du plus grand nombre » selon Michel Corvin. Avec un didactisme qui, de l’anecdote, tire une fresque sur l’état de la société, ou livre une leçon de conduite.

Ce vaudeville délirant de la compagnie des 26.000 couverts, tourne du côté de la comédie légère et loufoque, et des Feux de l’amour, soap-opéra américain. Avec une satire du couple, teintée de dérision,  et de comique cruel. Avec aussi un regard sans concession sur Jacques et Mylène : l’homme et la femme deviennent ici des stéréotypes à peine humains, des marionnettes. Ingrid Strelkoff et Philippe Nicolle, absolument justes dans leur folie: mélange d’aveuglement, bêtise et sensibilité débridée.

 La mise en scène, souriante, file la métaphore amusée de la manipulation, et les acteurs ont en mains une sorte de poupée Barbie représentant chacune la figure du couple, et plus largement, le locuteur en général,  et les autres personnages, comme le père ou le beau-père de celui-ci, sa mère, puis l’oncle de la femme, et une démarcheuse commerciale.

 Comme décor, juste un pan de mur, une cloison d’appartement, une sonnette et deux portes pour les comédiens qui jouent tous les personnages, avec ou sans moustache, avec ou sans perruque, mais sans sourire. Dans un jeu de folie pure, de rapidité de disparition/réapparition des figures autres-lieu invisible puis peu à peu plus resserré et révélant, côté spectateurs, la métamorphose et le travestissement en cours.

 La condition de la femme est ici montrée sans ambages, avec le goût âcre d’une soumission aveugle au mâle aimé voix blanche, et comme déshumanisée des épouses et amantes, inoffensives et un peu stupides des feuilletons de série B, films d’horreur et porno. Avec aussi des accents qui simulent un don froid et effréné de soi, et le sentiment presque avoué d’une perdition existentielle.

 Benoît Lambert dit évoquer la parodie d’une parodie, un tour de prestidigitation avec des histoires ludiques d’addictions, adultères, incestes et quête d’identité sexuelle. Bref, un jeu de massacre et une note d’hystérie quand, un verre à la main, les acteurs tiennent leur double miniaturisé dans la leur.

 Véronique Hotte

 Maison des Métallos, Paris du 5 au 9 juillet. T: 01 47 00 25 20

 


Archive de l'auteur

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour

Erzuli Dahomey, déesse de l’amour de Jean-René Lemoine, mise en scène de Nelson-Rafaell Madel

 

Inspi Erzuli (rivage)Le Prix du Théâtre 13 a pour vocation de faire découvrir des créations de jeunes metteurs en scène.  Pour cette neuvième édition: six projets et trois lauréats. Prix du jury : Nelson-Rafaell Madel pour Erzuli Dahomey, déesse de l’Amour de Jean-René Lemoine ; mention spéciale à Marie-Line Vergnaux pour  2h14 de David Paquet,  et prix du public : Dorothée Deblaton pour Jeux d’enfants de Robert Marasco.

 Jean-René Lemoine, auteur comédien et metteur en scène haïtien a reçu le prix SACD 2009 de dramaturgie de langue française pour Erzuli Dahomey, déesse de l’amour. L’action se déroule au sein d’une famille, à Villeneuve, petite ville de la province française. Victoire Maison, la cinquantaine, est veuve, mère de jumeaux Sissi et Frantz, seize ans, et d’un fils aîné Tristan, donné pour mort dans un crash d’avion.
La bonne, Fanta, Antillaise, est de service vingt-quatre heures sur vingt quatre, et le Père Denis assure l’éducation des jumeaux. Un fantôme dénommé West erre dans la maison et réveille petit à petit les destins désenchantés de ses habitants. Félicité, mère du fantôme, arrive subitement d’Afrique pour réclamer le corps de son fils…

Humour, cruauté, rêves et cauchemars, étrangeté, solitude… L’écriture et la mise en scène ne cessent d’aller et venir d’un monde à l’autre : l’Europe, l’Afrique et d’un espace à l’autre : la famille, l’Histoire de l’esclavage. Pour Nelson-Rafaell Madel, la poésie se devait d’occuper une place de premier plan dans sa mise en scène. Elle seule permet en effet de laisser résonner et de rendre visibles les espaces inarticulés et fugaces, enfouis dans l’écriture, et met en lumière l’intériorité des personnages et leur univers culturel et social. Laissant entendre leurs souffrances, leurs contradictions, leurs joies, leur folie…
Ici, l’Histoire se mêle à l’intime, au point de les faire se heurter violemment. Avec des jeux de lumière, souvent en clair-obscur, une musique et  une chorégraphie subtils et  émouvants: nous passons vite du rire aux larmes.

Nelson-Rafaell Madel réussit à marier théâtre et poésie, pour tisser des liens entre le merveilleux, la magie-Erzuliest un Iwa (esprit, divinité) du vaudou-et de graves questions éthiques et politiques toujours d’actualité, comme le racisme et l’esclavage. Un texte de toute beauté, un théâtre de l’urgence dont on sort avec, à l’esprit, ce petit message : « Prends soin de laisser la porte ouverte au dionysiaque, au merveilleux, et de danser de temps à autre avec eux ! ».

Elisabeth Naud

Prix du Théâtre 13 Jeunes metteurs en scène 2016. Jusqu’au 4 juillet. Théâtre 13 / Seine 30 rue du Chevaleret 75013 Paris. T.: 01 45 88 16 3

Petits contes d’amour et d’obscurité

Petits contes d’amour et d’obscurité, texte et mise en scène de Lazare

Petits-contes-380x253Auteur, mais aussi metteur en scène d’une œuvre (voir Le Théâtre du Blog) que l’on a dit inclassable, à la fois pleine de fantaisie et qui flirte avec les arts plastiques, Lazare aime créer un théâtre avec des matériaux très divers, d’inspiration surréaliste, parfois proches de Tadeusz Kantor. Ces Petits contes tiennent d’une épopée du sentiment amoureux. Avec une mise en abyme du corps des acteurs, ici très sollicité.
De formation diverse, Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Axel Bogousslavsky, (le remarquable acteur de Marguerite Duras et Claude Régy) Laurent Cazanave, Julien Lacroix, Claire Nouteau, Philippe Smith, accompagnés par Florent Vintrigner musicien, disent avec une grande virtuosité, ce texte parfois difficile qui tient plus d’un long poème, et qui devient prétexte à images, dont certaines de toute beauté, comme cette acrobate suspendue par les pieds à une poutrelle, ou cette jeune femme derrière une fenêtre, ou encore ces scènes d‘amour dans un gros cube tout éclairé de bleu.
Avec des éléments de décor sans doute récupérés: grandes cordes suspendues, miroirs sans tain, vieille armoire à glace des années cinquante en plaqué chêne, fenêtre sur un châssis à roulettes, ce qui introduit une fragmentation intéressante de l’espace scénique.
« Pour les Petits contes d’amour et d’obscurité, dit Lazare, j’ai voulu pouvoir donner place à cet ailleurs de la pensée, à des reflets déformants de notre réel, à notre subjectivité et notre imaginaire. Puis d’un seul coup, toutes choses disparaissent derrière des voiles noirs, et la présence de l’être-là au monde, en face de nous, dans un récit et une adresse directe au spectateur ».
C’est un spectacle intéressant mais souvent bavard et qui reste un peu confidentiel… Tout se passe comme si Lazare s’écoutait un peu trop écrire. Et ces Petits contes d’amour et d’obscurité, que l’on pourrait qualifier de « travail en cours », par ailleurs bien réalisé,  et sans doute bâti à partir d’improvisations, reste malgré de vraies qualités, encore assez brut de décoffrage et concerne plutôt les amateurs de Lazare…

Philippe du Vignal

Studio-Théâtre de Vitry (en collaboration avec le Cent-Quatre), 18, avenue de l’Insurrection 94400 Vitry-sur-Seine. T : 01 46 81 75 50,  jusqu’au 16 juin.

 

Page en construction

Page en construction, texte de Fabrice Melquiot , mise en scène de Kheireddine Lardjam

 

Page en construction concert 300DPI ©V.Arbelet (8)Dans le lointain, un écran vidéo vertical et élevé dans les airs, avec ses cases où défilent des images d’archives,  de documentaires, et d’infos relatant les événements qui ont trait aux rapports tendus et distendus avec l’Algérie-hier, aujourd’hui, et dans l’actualité la plus immédiate.
Sur scène, des acteurs -musiciens se tiennent, l’une à son micro, les autres près de leur instruments-Sacha Carmen au chant et à la guitare, Larbi Bestam, au chant et au luth et Romaric Bourgeois au chant, à la guitare électrique et à la mandole.
Au centre, en vedette solo rayonnante, l’acteur et metteur en scène Kheireddine Lardjam  invente son propre personnage, entre réel et imaginaire: un citoyen franco-algérien déchiré entre l’Algérie et la France.
«Entre nos deux pays, il y a une fêlure. On la voit sur la Méditerranée, quand on la survole en avion; une strie se dessine, longue de plusieurs centaines de kilomètres, presque parallèle à nos côtes», dit le narrateur et acteur  de  cette pièce commandée à Patrice Melquiot.
Soit l’histoire de Kheireddine Lardjam, metteur en scène jurassien, que l’auteur savoyard inscrit royalement sur le plateau du théâtre, l’un et l’autre étant en lien–coups de fil de l’acteur à l’auteur, avec précisions et détails consentis-lors de l’écriture puis dans l’avancée même du jeu et de la représentation.
Une mise en abyme, un miroir renversé de soi à l’autre-Kheireddine Lardjam est un héros fictif dont le théâtre s’accomplit des deux côtés de la Méditerranée. Au-delà des blessures laissées dans les corps et les cœurs par la guerre d’Algérie, le spectacle se veut musical et festif, ludique et enjoué, entre concert, vidéo et bande dessinée: Jean-François Rossi a composé un univers de « comics » bien frappés, avec des icônes de superman franco-algérien, (une boutade en passant car il n’est connu de superman en Algérie que Mahomet). L’aventure théâtrale se veut amusée et amusante, à la fois enfantine et audacieuse.
Le comédien n‘hésite pas à se livrer et enfile diverses panoplies diverses-Algéroman et Man Maghreb-étonné, pressé d’en découdre pour construire aujourd’hui des relations de fraternité et d’égalité entre la France et l’Algérie. Aspirant à soulever la chape de silence qui recouvre l’Histoire commune aux deux pays, Lardjam se souvient-à travers la parole empathique de Fabrice Melquiot,et met en scène son propre périple intérieur-expériences initiatiques, prises de conscience et accès à la maturité. Être soi revient à se reconnaître à la fois Algérien et Français, arabe et féminin, hors des sentiers battus des stéréotypes féminins et masculins.
La performance s’accomplit avec humour, distance et ironie, avec un quant-à-soi aguerri. Spectacle généreux, comme le comédien, les musiciens et la chanteuse, qui ouvre joyeusement à une altérité salutaire, pour  retrouver le fond universel et commun à chacun, quel qu’il soit, terreau indispensable à la Page en reconstruction.

 Véronique Hotte

 Théâtre de l’Aquarium,  La Cartoucherie de Vincennes , du 10 au 22 mai.
Le texte est publié  chez L’Arche Éditeur.

 

Augustin passe aux aveux

Augustin passe aux aveux, d’après Les Aveux, traduction des Confessions de Saint Augustin de Frédéric Boyer, mise en scène de Dominique Touzé

AUGUSTIN-dominique-2-copie-600x500Un sacré personnage que cet Augustin-c’est le cas de le dire- puisqu’il a fini saint et père de l’Eglise.
On se souvient du bruit que fit à sa parution, la traduction de Frédéric Boyer : le personnage en ressortait dépoussiéré, décapé, terriblement vivant. Et tentant pour un comédien : Augustin adresse au lecteur, au public, ses “aveux“, et l’on n’est pas déçu.
Le brillant intellectuel berbère n’a pas l’intention de rester dans les marches de l’empire romain,  et veut briller à la capitale par son éloquence, et tout connaître des plaisirs de la vie. Et ce qu’il veut, il l’obtient, en dépit des prières et des pleurs d’une mère chrétienne (la future sainte Monique) impuissante à freiner son appétit.
Cet appétit le sauvera : grande leçon. Tout savoir, tout comprendre : il finit par écouter, à Milan, l’évêque Ambroise (futur saint, lui aussi), et peu à peu se prépare au grand remue-ménage, au grand volte-face de la conversion.
Joie, joie, pleurs de joie. Ce qui est beau, chez Augustin: il ne renie pas sa vie  d’avant, mais  la lit comme la trame cryptée de sa nouvelle vie. Au point qu’on se demande, le comédien aidant, s’il ne jouit pas de raconter ces jouissances auxquelles il a renoncé… Belle promesse: Augustin décrit la sortie d’une addiction : on croit faire corps avec elle et on s’aperçoit que le vrai moi, la vraie vie, est ailleurs.

Superbe…jusqu’au moment où l’on se lasse. Dominique Touzé, comédien expérimenté, à la palette riche, se laisse tenter par ce qu’il faut bien appeler le cabotinage (mais peut-être la faute d’Augustin?).
Il tend la main, force la main au public avec parfois un peu trop trop d’insistance, par exemple quand Les Aveux l’entraînent du côté d’Hamlet ou de Blaise Pascal. Et puis, pourquoi cette voix de cathédrale quand on joue dans la modeste (et belle) crypte des Déchargeurs ?
Nous revoilà dans le sermon, alors qu’Augustin, son traducteur et son interprète lui-même font tout pour le sortir de la raideur du « père de l’église » et pour faire de lui un frère de vie.
Il y aura des ajustements à faire, comme pour le volume de la musique : on en arrive à ne plus entendre que le bruit du violoncelle électrifié de l’excellent Guillaume Bongiraud (en alternance avec Clémence Baillot d’Estivaux). Jean-Sébastien Bach comme ses propres compositions souffrent de cette  saturation sonore.
On comprend l’enthousiasme de Dominique Touzé pour son Augustin humain, trop humain. On le partagera quand le flot et la puissance de la parole nous laisseront la place de l’entendre.

Christine Friedel

Théâtre des déchargeurs. Paris. T: 01 42 36 00 50, les jeudis et vendredis à 21h jusqu’au 1er juillet.
Les Aveux, Confessions de Saint Augustin, traduction de Frédéric Boyer, éditions P.O.L

Romance sauvage

Romance sauvage texte et mise en scène de Pierre Lericq

Romance_Rrr_copieLa compagnie des  Epis noirs est bien connue pour une sorte de théâtre musical; et on avait pu la voir, notamment avec un spectacle comme Flon Flon au festival d’Avignon. Pierre Lericq jongle sans cesse entre le réel et le jeu, le vrai et le faux, avec une écriture qui rappelle parfois celle du grand Gherasim Luca. Jeux de, et sur les mots, du genre : « à vous/avoue, poules qui couvent au couvent (exemple autrefois rabâché par nos mamans pour nos montrer toute la complexité de la langue française!) boire nos déboires, T’es vraiment partie de l’eau delà/Lola; des mots/lyre.  Pour nous conter les amours d’un couple sans doute à partir d’une bonne base autobiographique.
Et  Pierre Lericq enfonce le clou: »Cette histoire,dit-il, est totalement imaginaire, puisqu’elle m’est réellement arrivée. (…) Car tout ceci est réellement un jeu. Dans cette pièce, Je est un autre et l’autre est un jeu. Un jeu de lego, bien sûr. Un jeu de construction avec l’autre. C’est l’histoire d’amour de deux acteurs, de deux animaux appelés être humains, deux enfants qui jouent pour ire d’eux-mêmes et nous faire rire avec eux de leur Romance Sauvage qu’ils jouent et vivent sur cette scène qui n’est autre, comme dit un certain, que notre monde. »
  Et cela donne quoi, le meilleur, avec toutefois quelques erreurs. Lui, Pierre Lericq joue, chante, et accompagne à la guitare sèche les quelque douze chansons qu’il a composées avec un rare bonheur,, en complicité absolue avec Manon Andersen, tout aussi remarquable que lui… I
Ils racontent réciproquement leur histoire d’amour assez compliquée, faite de départs et retours: « Je te quitte mais je t’aime », ou variante: « Je t’aime mais je dois te quitter ». « Après tout, mieux vaut que je revienne »…
C’est un vrai bonheur de les voir sur le plateau faire naître des moments de belle poésie, voire de véritable émotion. Ils chantent surtout, plus qu’ils ne jouent: les souvenirs, la nostalgie, la volonté féroce de mordre à la vie, le burlesque au second gré avec ces jeux de mots déjantés.
Incontestable, ces deux-là possèdent une belle sensibilité et un vrai métier situé aux confins de ce que l’on pourrait appeler une comédie musicale intimiste. Et ils bougent formidablement tous les deux, bien dirigés Sylvain Jailloux.
Du côtés des bémols: une sonorisation fatigante que rien ne justifie, surtout dans un petite salle et quelques de scènes de théâtre dans le théâtre usées jusqu’à la corde mais dont la mode continue à sévir. Et ce spectacle d’une heure vingt, qui n’a pas tout à fait la même énergie sur la fin, gagnerait beaucoup à être élagué d’une dizaine de minutes.
Malgré ces réserves, que cela ne vous empêche pas d’y aller voir, une petite louche d’une telle poésie jubilatoire, par les temps qui courent, cela ne se refuse pas

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des-Champs 75006 Paris. T: 01 45 44 57 34.

La Dernière Bande de Samuel Beckett


 

Dernière bande.

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Peter Stein

 

 

L’ancien directeur de la Schaubühne à Berlin  de 1979-1985, installé aujourd’hui en Italie, s’attaque pour la première fois à une pièce du grand écrivain irlandais, confiant ce monologue à Jacques Weber, avec lequel il avait créé avec bonheur Le Prix Martin d’Eugène Labiche, à l’Odéon, en 2013 (Voir Théâtre du Blog).

Tignasse blanche hirsute, affalé sur une table métallique, il attend que le public s’installe. Grimé en clown, faux nez, costume rembourré, il se redresse, se lève avec des gestes lents, incertains, s’active en tremblotant dans le rond de lumière qui cerne sa table, mange des bananes cachées dans ses tiroirs, puis recherche la boîte n°3, bobine 5 : « Ah ! petite fripouille ! ironise-t-il, se délectant des mots. (Il sort une bobine, l´examine de tout près.) Bobine cinq. (Il la pose sur la table, referme la boîte trois, la remet avec les autres, reprend la bobine.) Boîte trois, bobine cinq. (Il se penche sur l´appareil, lève la tête. Avec délectation.) Bobiiine ! »L’action, précise l’auteur, se déroule « Un soir tard, d’ici quelques temps ». Chaque année, à l’occasion de son anniversaire, Krapp s’enregistre ainsi sur un magnétophone et écoute d’anciennes bandes. Ce soir, il a soixante-neuf ans et cette bobine, avec laquelle il  va dialoguer, date de son trente-neuvième anniversaire.
En décembre 1957, Samuel Beckett entend la voix de l’acteur irlandais Patrick Magee sur la BBC. Quelques semaines plus tard, Krapp’s last Band est né. La création a lieu au Royal Court à Londres avec Patrick Magee dans le rôle de Krapp.
 En France, cette pièce de neuf pages a été créée pour la première fois (deux représentations!) en 1959, par Jean-Pierre Laruy avec Jacques Bouzerand  au Théâtre de la Contrescarpe . Puis Roger Blin s’en est emparée en 1960, au théâtre Récamier ; enfin, l’auteur l’avait mise en scène en 1970 au Théâtre Récamier, et elle fut reprise en 1975 au Théâtre d’Orsay.
En 1969, Samuel Beckett l’avait montée lui-même au Schiller Theater de Berlin, et y avait introduit des changements Cependant, comme ces modifications minimisaient le côté clownesque de Krapp, Peter Stein  décida, pendant les répétitions, de revenir aux didascalies initiales : «Ainsi, nous avons privilégié les pantomimes et réintroduit les séquences de mouvements comme elles sont indiquées dans la première version  constatant qu’elles donnaient à la pièce un cadre, une structure et un certain rythme. »
Jacques Weber entre avec modestie dans ce personnage usé par les ans mais doté d’un humour fondamental et de l’énergie du désespoir. Le clown fatigué du début, avec sa gestuelle bouffonne, ses gags à clefs, et ses bananes, gagne en intériorité à mesure qu’il se confronte à tous les âges de son «moi» intime : sur la bande, le Krapp de trente-neuf ans évoque aussi ses vingt-cinq ans, tandis que le vieil homme se revoit, enfant «en culottes courtes» où, à la veille de Noël, quand, dans un vallon il cueillait le houx, «celui à boules rouges».
Avec une nostalgie mêlée d’une sombre fureur et pour finir, il se repasse plusieurs fois l’épisode de la barque :  « Nos restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait,  doucement, de haut en bas et d’un côté à l’autre (…) Ici je termine. (Krapp débranche l’appareil, ramène la bande en arrière, rebranche l’appareil.)

- le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête,  et les yeux fermés. Soleil flamboyant, un brinde brise, l’eau clapoteuse comme je l’aime. - Passé minuit. Jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée. (Fin). » »
Au  début du monologue, on sent un être au bout du rouleau, un vieux clown poussiéreux qui tient à peine debout. Mais, au fil du spectacle, il s’anime et remplit le vide de tout son vécu, celui qu’on revisite au seuil de la mort dans un dernier sursaut: lui qui a tout raté (amour et grand œuvre) , lui pour qui le monde s’est dépeuplé, reste possédé par un humour féroce , contrepoint bouffon à ses regrets : «Ce petit crétin d’il y a trente ans, peut-être qu’il avait raison .»
Mise en scène et interprétation sobres, sans pathos, contribuent à faire entendre ce texte laconique, troué. À peupler les silences d’une densité existentielle. Jacques Weber, dirigé avec exigence, habite physiquement le rôle et reste dans la retenue dictée par fatigue intrinsèque du personnage, même et surtout dans les séquences burlesques.
Puis le moment venu, il sait faire surgir le comique, le dérisoire, jusqu’à l’extravagance cynique de Krapp. Peter Stein, fidèle à l’auteur, s’en est strictement tenu au script: « A travers ses indications, Beckett donne au metteur en scène de véritables commandes afin que les représentations de ses pièces correspondent exactement à ce qu’il voulait. (…) Il faut les suivre à la lettre, sinon on prend le risque de détruire la structure très fragile de ses pièces ».
Le résultat lui donne raison.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin T. 01 44 53 88 88  theatredeloeuvre.fr
Le texte, traduit par Samuel Beckett et Michel Leyris, est publié aux Éditions de Minuit.

 

Le Prince travesti, de Marivaux

 

Le Prince travesti, de Marivaux, mise en scène Daniel Mesguich

 

le-prince-travesti-de-marivaux-par-daniel-mesguichVoici une comédie, ou tragicomédie, ou fantaisie shakespearienne, écrite par un auteur très français, jouée par les comédiens italiens de Paris, et qui se passe à Barcelone. Tout cela neuf ans seulement après la mort de Louis XIV : Le Roi est mort, vive la liberté des formes, sinon des représentations (l’opéra et le Théâtre Français exerçaient un strict monopole) !

Donc, nous avons en présence : une princesse régnante, jeune et belle, sa suivante, veuve tout aussi jeune et belle, à la fois désabusée du mariage et amoureuse en rêve d’un mystérieux inconnu qui l’a sauvée des brigands ; ce seigneur (incognito) pourrait bien être l’objet aimé des deux belles. Ses « rivaux » : un ambitieux avide et cruel, un ambassadeur qui pourrait bien être roi… Le valet et la servante sont là pour rappeler que la vraie vie est aussi un question de plaisirs bien terrestres et d’argent en suffisance. Le Prince Travesti fait écho à certains éléments de sa pièce précédente, qui est un chef d’œuvre, La Double inconstance, mais le ton est différent. Marivaux renoue ici avec l’esprit des comédies de Corneille et même avec Le Cid. Le personnage de la Princesse, plus central que dans la pièce de Corneille, a une certaine ressemblance avec son ancêtre : elle penchera du côté de la politique et de l’honneur, au détriment de son inclination. Malgré la tentation, elle ne confond pas amour et politique, comme le fera la Léonide du Triomphe de l’amour. Hortense, la jeune veuve, rivalise avec celui qu’elle aime de générosité et d’honneur : le croyant pauvre, elle se déchire le cœur pour le donner à la princesse qui fera sa fortune… Et pendant ce temps, l’ambitieux Frédéric au faux air de Malvolio (voir La Nuit des Rois, de Shakespeare) organise ses petites délations et trahisons et ses grands mensonges, pour finalement tout perdre, face à un assaut général de noblesse et de générosité.

Il y a quelques années, le très jeune Daniel Mesguich avait ébloui la critique avec une Prince Travesti démultiplié, insolent, d’une incroyable vitalité. Il cassait les personnages, il cassait le fil (embrouillé) de l’intrigue pour mieux en montrer les ressorts, théâtraux et humains. Aujourd’hui, il ne résiste pas davantage à la tentation des miroirs déformants, des masques et dominos, dans le colin-maillard inquiétant d’un carnaval à huis clos. Mais il nous laisse dérouler notre fil, bien tendu, et nous attacher aux personnages, avec leur surprenante face cachée. Si, dès le début, un Arlequin claironnant (Alexandre Levasseur) et un Frédéric au vinaigre (William Mesguich) ne donnaient le contrepoint humoristique, on serait en plein «drame gothique». En vérité, on en arrive à craindre pour le personnage d’Hortense (Sterenn Guirriec), face à la puissante princesse (Sarah Mesguich).

Daniel Mesguich a choisi un style de jeu appuyé, mais au bon endroit, excessif comme le veut cette fantaisie hispanisante. Dans un grand cadre doré, il enferme ce théâtre du monde en rouge et noir, aigu, cohérent, et qui finit par se réduire aux dimensions d’un castelet… Il éclaire violemment ce jeu mélancolique de coups de projecteurs croisés comme des épées : ça marche. Hors des modes, il nous donne un spectacle bien joué, drôle souvent, inquiétant parfois, qui vaut le voyage.

Christine Friedel

Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 10 avril. T:  01 48 08 39 74

 

Cuando vuelva a casa voy a ser otro

 marianopensotti İbeniamin boar_0Cuando vuelva a casa voy a ser otro(Quand je rentrerai à la maison je serai un autre), texte et mise en scène de Mariano Pensotti (spectacle en espagnol sur-titré)

 

Le passé ne peut ni se saisir ni se rattraper, variable et fuyant à l’infini ; à chaque fois qu’on tente de se l’approprier, il se rétracte et n’est plus accessible. Révélateur de ce temps qui passe pour ne jamais plus revenir, le tapis roulant plutôt comique du dispositif scénographique de Mariana Tirantte, installé de jardin à cour sur le plateau, participe d’ un spectacle pétillant et facétieux.
Santiago Gobernori, Andrea Nussembaum, Mauricio Minetti, Agustin Rittano et Julieta Vallina, joyeux et enthousiastes, défilent sous les yeux du public amusé par ce travelling cinématographique impromptu, du théâtre animé fait d’apparitions et disparitions.
Pourtant, le cadre initial de ces vies répertoriées: un père, son fils, une chanteuse de rock et un militant de gauche, ces derniers quarantenaires, prend sa source pendant la dictature militaire argentine, en 1976.
Le père redécouvre quarante ans après les avoir enfouis dans le jardin parental, des trésors de guerre, des documents politiques compromettants, cachés pour sa survie d’opposant politique. Mais la vie et ses jours irréversibles nous échappent : « 
Nous sommes tous faits de récits, nous sommes ce que nous racontons de nous-mêmes. »
Qu’est devenu le combat du père dans ce présent amoindri et assoupi ? Le fils tente de ressaisir cet esprit subversif qui œuvrait dans le risque pour changer le monde et initier des aventures nouvelles et régénératrices, politiques et sociales. Le présent désenchanté et sans risques s’annonce décevant, sans idéal collectif ou même individuel : l’héritier de cette histoire fondatrice a lui-même connu un certain succès avec
El Rio, un spectacle qu’il a écrit et mis en scène, voici quinze ans déjà.
Depuis, il travaille pour des campagnes électorales et des partis approximativement de gauche. Il utilise dans ces aventures commerciales une chanson retrouvée dans le sac politique paternel, dont l’origine est perdue. La chanteuse de rock reconnaît dans cet air une composition de son père disparu, et rencontre un compagnon de route du défunt. Quant au dernier militant de gauche, il a renoncé à la politique, et en quête désœuvrée de lui-même, a usurpé l’identité de l’auteur de
El Rio.
La réflexion de Mariano Pensotti s’attache à cette reconnaissance identitaire et à la figure du double qui serait un autre soi-même à traquer et à retrouver pour exister.
La scène accumule des éléments d’arts visuels et de cinéma, des techniques narratives du roman, des restes légendaires du Musée Archéologique de Patagonie disparu que l’auteur a visité dans son enfance. Avec images vidéo, musiques rock,  vignettes  commentant les scènes successives,  parades enfantines de petits objets de collectionneurs obsessionnels et facétieux, et acteurs toniques qui changent d’aspect en tourbillonnant, jusqu’à incarner des  travestis paraguayens chantant les Beatles. L’interrogation esthétique et philosophique se fait ici le lieu juste du théâtre.

Véronique Hotte
Maison des Arts de Créteil, du 10 au 13 février. T: 01 45 13 19 19. Théâtre de Nanterre-Amandiers, du 17 au 20 février. La Filature de Mulhouse, les 25 et 26 février.

Blé, Clinic Orgasm Society

Blé conception et direction artistique de Ludovic Barth et Mathylde Demarez

  e4c6030d6ad999c2e534f235e3399fb2 Le collectif belge Clinic Orgasm Society s’est lancé, depuis quelques années, dans un triptyque autour du concept de  normalité.
Blé, créé au Manège de Mons en 2013 en constitue le deuxième volet (après Pré et avant Fusée ) .
«Le jeu est de faire un spectacle avec des gens qu’on ne connaît pas et qui ne savent rien de ce qui va se passer, expliquent les metteurs en scène. (…) Ils ne le sauront toujours pas à la fin du spectacle. C’est très excitant pour nous de monter sur scène chaque soir et de découvrir ces nouvelles personnes. Leur corporalité, leur voix, l’énergie du groupe. »

Ludovic Barth et Mathylde Demarez expliquent le principe de la «reconstitution» à laquelle nous sommes conviés. Puis, sans pour autant disparaître du plateau, laissent la place à cinq comédiens amateurs, censés les représenter tous les deux, c’est-à-dire le père et la mère, ainsi que d’autres membres d’une famille.
Recrutés au hasard des tournées, et différents chaque soir, affublés de casques,  ils vont découvrir, au fur et à mesure,  texte, déplacements et gestes qui leur seront dictés. Ils investissent cuisines et dépendances, sous l’œil inquiet des deux metteurs en scène qui s’agitent (beaucoup !) en contre-champ, l’un fournissant des accessoires à leur recrues, l’autre, maître du temps et des cérémonies, tournant les aiguilles de la pendule, ou dépeçant un lapin promis à la casserole.

C’est un dimanche ordinaire, chez des gens banals, entre 16 heures 07 et 23 heures 06. La mère cuisine, les enfants jouent, le père cherche le chien, la grand-mère tire les cartes… Ils échangent des propos d’une absolue platitude… Il ne se passe rien, jusqu’au dénouement, tragique, qui transforme cette histoire en fait divers sanglant, objet de cette reconstitution .
  L’écriture s’est faite au plateau, à partir d’improvisations réécrites par une auteure (Marielle Pinsard), puis enregistrées. Le texte est assez sobre, minimaliste, mais sans aucun relief, ennuyeux. Les «casqués», chacun téléguidé par un instructeur, réagissent aux ordres de manière décalée, ce qui les rend un peu bizarres avec des allures d’aliens ahuris. Ne les comparent–on pas à des intrus, des zombis, à l’instar de Boucle d’or dans la maison des trois ours? Trop normaux pour être normaux ?
Mais cet effet de Verfremdung, d’inquiétante étrangeté, ne dure qu’un temps et, malgré une musique rappelant celle des films de David Lynch, le rythme devient pesant à force de fadeur…
Le non-jeu des comédiens cobayes, d’abord fascinant, voire amusant, finit par lasser, et les nombreux temps morts ne ménagent aucun suspense.
Les comédiens amateurs suivent les consignes, que pourraient-il faire d’autre ? Pour leur plus grand plaisir et celui du public, semble-t-il. La plupart ont apprécié cette aventure, et certains se disent troublés d’avoir pris goût à être télécommandés.
Mais à quoi bon cet exercice ? Que veut-on démontrer ? Que la banalité engendre la folie meurtrière ? Que toute famille porte en elle ses propres névroses ? Que la manipulation est chose dangereuse ?
Concept séduisant, dispositif sophistiqué bien rôdé, mais on sort de cette expérience plutôt perplexe…

Mireille Davidovici

Le Tarmac Paris  jusqu’au 13 février. T. 01 43 64 80 80

 

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