Entretien avec Stéphane Hillel, metteur en scène et directeur du théâtre des Bouffes-Parisiens

 

Entretien avec Stéphane Hillel, metteur en scène et directeur du théâtre des Bouffes-Parisiens

 

Sept Ans de réflexion, une pièce qui a inspiré le célèbre film de Billy Wilder (1955) avec Marylin Monroe. Né cette année-là, Stéphane Hillel est de ceux qui, comme Sacha Guitry, Louis Jouvet, Pierre Fresnay, Marie Bell, Jean-Claude Brialy, Bernard Murat… sont passés du plateau, au fauteuil de directeur d’un théâtre privé. Stéphane Hillel a joué trente pièces, en a mis en scène une vingtaine et en connaît, depuis 2003, les plaisirs et les affres de la direction…

-Comment s’est effectué votre passage du métier de comédien à celui de metteur en scène, puis de directeur?

-J’ai eu de très belles expériences d’acteur comme, entre autres en 1984, avec Les Temps difficiles d’Edouard Bourdet, mis en scène par Pierre Dux, au Théâtre des Variétés, dirigé alors par Jean-Michel Rouzière. Gérard Caillaud me remarqua et m’engagea pour une longue tournée de 89 à 93, dans Les Palmes de monsieur Schutz de Jean-Noël Fenwick. Mais je ne m’amusais plus : quand on joue beaucoup et trop longtemps, on a envie de se régénérer…

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J’ai eu alors le désir d’avoir un lieu avec les outils nécessaires pour monter mes spectacles. Le Théâtre de Paris a entendu mon envie et en 2003, je suis devenu directeur artistique, puis directeur, un an après. Il appartenait alors  à Alain Duménil et en 2013, Jacques-Antoine Granjon , le directeur de vente-privées.com,  a racheté successivement le Théâtre de Paris, La Michodière, puis Les Bouffes-Parisiens dont je suis devenu avec Richard Caillat et Dominique Dumont, le co-directeur jusqu’en juin dernier.

-Qui a eu l’idée de monter ici Sept Ans de réflexion et quelles ont été les difficultés rencontrées pour créer cette pièce américaine ?

-Cinéfrance, les coproducteurs de La Garçonnière, mis en scène par José Paul, que j’avais programmé au Théâtre de Paris en 2017 avec Guillaume de Tonquédec dans le rôle principal, ont acheté les droits de Sept Ans de réflexion. D’où l’idée de monter la pièce de George Axelrod qui, en 1952 donc trois ans avant le film de Billy Wilder, avait eu un énorme succès à Broadway. L’histoire? Richard (Guillaume de Tonquédec) passe à l’acte, après avoir été séduit par sa voisine du dessus, (Alice Dufour), un rôle que jouait Marylin Monroe : ce qui n’est pas le cas dans le film, à cause de la censure de l’époque ! Mais, comme la pièce bascule en permanence, de la réalité aux fantasmes, il faut que les comédiens et donc le public l’admettent.

L’acteur français a, en général, besoin d’une explication psychologique  pour passer d’un état à un autre. Une particularité qui tient peut-être à l’influence de Descartes mais qui n’existe pas chez les comédiens anglo-saxons qui passent d’un état à un autre plus rapidement. Il nous faut à nous, plus de temps. C’est un beau pari. Nous avons commencé un premier travail avec toute l’équipe dont Gérald Sibleyras l’auteur de l’adaptation, pendant quinze jours en mai et depuis août, nous poursuivons les répétitions dans le décor années cinquante au Théâtre des Bouffes-Parisiens…

Jean Couturier

À partir du 17 septembre, Théâtre des Bouffes-Parisiens, 4 rue Monsigny, Paris  (II ème), T. 01.42.96.92.42/ 44.

 


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Adieu Michel Aumont

Adieu Michel Aumont

 MICHEL_AUMONT_SEE-1200x675Il avait quatre-vingt deux ans. Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, il avait joué de façon remarquable vingt ans Harpagon. Mais aussi Arnolphe de L’Ecole des femmes avec Isabelle Adjani mise en scène apr Jean-Paul Roussillon, Cyrano de Bergerac, Le Songe de Strindberg, et Le Roi Lear il y a quatre ans au théâtre de la Madeleine. Il adapta aussi pour la télévision L’Avare,  George Dandin et Le Médecin malgré lui. Il avait ce n’est pas si fréquent une palette de rôles impressionnante et joua avec les plus grands metteurs en scène : Roger Blin, , Antoine Vitez, Claude Régy, Jean-Pierre Vincent, Jorge Lavelli et Richard III dans la mise en scène par Terry Hands au festival d’Avignon.

Le  grand public connaissait sans doute davantage cet acteur très discret, par ses nombreux  rôles au cinéma, comme entre autres dans Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier et dans Courage fuyons d’Yves Robert, ce qui lui avait valu des Césars. Mais on l’avait aussi vu comme personnage secondaire chez Claude Chabrol, Claude Lelouch, Bertrand Tavernier, Jean-Jacques Annaud,  Francis Veber…

Il avait au  théâtre comme au cinéma une élégance, un phrasé, une gourmandise du texte et comme une certaine distance qui avait fait de lui un comédien exceptionnel. 

Philippe du Vignal

 

« Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! », Pétition du SNES. Festival d’Avignon 2019

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Festival d’Avignon

Sans diffusion des spectacles, pas de culture pour tous ! une pétition du S.N.E.S.

 Avignon: un des plus importants rendez-vous internationaux de théâtre et un vaste paysage artistique qui, dans le in et le off, accueille aussi bien des créations que des spectacles en tournée, et reste incontournable pour les artistes comme pour le public… Investir la scène et prendre la parole, en liberté, est un des visages essentiels de ce moment exceptionnel.

Cette année encore, grand succès et qualité du programme du off, sans cesse grandissants. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Les compagnies, producteurs et diffuseurs, trouvent ici une belle opportunité de lancement pour les spectacles. Cette manifestation, populaire, poétique et festive (pour combien de temps encore?) propose aussi : tables rondes, séminaires, conférences de presse etc…. In et Off confondus.

L’événement de renommée mondiale offre un espace ouvert pour agir et il doit le rester.  Établir un état des lieux de la profession, entendre ses désirs, inquiétudes, et revendications dont certaines urgentes, contribuent à la vivacité du festival et à sa dimension éthique et politique . Par exemple et entre autre, l’acte notable  de soutenir davantage les Scènes Nationales qui emploient 2.000 permanents par an et 6.000 tout type de contrats inclus, et qui sont fragilisées comme d’autres maisons plus modestes à vocation culturelle. Et cela depuis une dizaine d’années… L’État comme les Collectivités sont en effet soumis à une pression budgétaire. Qui en pâtit en première ligne ? l’artistique !

Parmi les demandes et propositions d’actions politiques et économiques, l’une d’entre elles, vitale, à l’initiative du  S.N.E.S. (Syndicat national des entrepreneurs de spectacles) et de ses adhérents. Bien présent à Avignon, avec quelque 188 spectacles dans cinquante-cinq théâtres, il n’a pas baissé les bras, face à une situation préoccupante !

Le  S.N.E.S., «afin d’améliorer la circulation des spectacles sur tous les territoires » demande au Gouvernement et au Ministre de la Culture, Franck Riester, la mise en place d’une aide à l’emploi, pour les spectacles en diffusion nationale et internationale dans le cadre du F.O.N.P.E.P.S. ( Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle).

Revendication pour la Culture dans la France urbaine et rurale agricole, et  une ouverture possible à l’International. Ce n’est pas rien. Et ce serait de mauvaise foi que de ne pas reconnaître la circulation des spectacles comme un Devoir. Il en va de la vie et de la rentabilité d’une création comme et de sa rencontre avec les publics les plus divers. Il en va d’un geste obligé  pour une culture exigeante et non de divertissement mercantile. Mais les artistes et directeurs de lieux, diffuseurs, producteurs sont de plus en plus à court de moyens pour se permettre d’envisager dignement des tournées en France et à l’étranger. Situation plus qu’embarrassante, et souvent, et de plus en plus,  à cause du manque d’argent public. En effet, l’œuvre une fois créée et représentée, sans lendemain possible et avec un déficit financier, se recroqueville dans sa coquille. Résignée, la compagnie signe avant l’heure, la fin de l’existence de son spectacle. Comme revendiquée dans la pétition, l’aide à l’emploi reste indispensable pour l’essor de la création artistique, comme pour le maintien primordial du lien étroit et précieux entre Éducation et Art. En ces périodes de tensions sociales et politiques, il est temps enfin de cesser de baisser les yeux et de préserver ces places de vie.

Le S.N.E.S. a fait en ce festival 2019, un geste civique fort pour rendre possible et dignement, l’existence d’un art on ne peut plus sensible aux bruissements du monde. Sans tournée, point de diffusion ! À travers ce constat, se pose une question majeure, pour le théâtre en général et l’accomplissement politique et éthique d’«une culture populaire et pour tous ». Impératif exigé par Jean Vilar, gravé à jamais dans les mémoires de tous les  passionnés d’art vivant et dans le respect du festival d’Avignon ! Cette année, comme un fait exprès, les saltimbanques dans les rues et les places se faisaient  plus rares…

Elisabeth Naud

https://www.change.org/p/m-franck-riester-ministre-de-la-culture-sans-diffusion-des-spectacles-pas-de-culture-pour-tous

Le Mois Molière Entretien avec François de Mazières, maire de Versailles

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Le Mois Molière Entretien avec François de Mazières, maire de Versailles

Depuis vingt-trois ans, ce festival de théâtre et de musique (une centaine de concerts) se tient du 1er au 30 juin, dans les rues, parcs, théâtres et sites historiques de Versailles (Yvelines). Unique en son genre, il accueille gratuitement chaque année, plus de 100. 000 spectateurs sur des dizaines de sites dans la ville royale. François de Mazières, maire depuis 2008 et ancien Président de la Cité de l’architecture et du Patrimoine en est le fondateur. Il a été désigné en 2017, commissaire général de la première édition de la Biennale d’architecture et du paysage d’Île-de-France qui a lieu à Versailles cette année jusqu’au 13 juillet, un événement réalisé en collaboration avec le Musée du Louvre et le château de Versailles. François de Mazières assure personnellement la programmation de ce Mois Molière.

-Comment est né ce festival ?

- Adolescent passionné par le théâtre, j’ai suivi les cours de Marcelle Tassencourt, alors metteuse en scène et directrice du Théâtre Montansier.  Puis en 1996, alors  adjoint à la Culture, j’ai souhaité faire connaître avec Le Mois Molière, un répertoire de théâtre populaire, en privilégiant les jeunes compagnies et dont l’entrée aux spectacles serait gratuite. A l’époque, Francis Perrin dirigeait le Théâtre Montansier; il a tout de suite donné son accord et a emmené ses acteurs jouer dans Versailles, sur une charrette, de petites pièces du célèbre dramaturge comme La Jalousie du Barbouillé puis Le Médecin volant. Ce qui permettait de rassembler les gens d’un quartier.

J’ai  développé Le Mois Molière et fait ouvrir de nouveaux lieux de représentation -il y a maintenant plus de soixante sites partout dans la ville-  et comme emblématique de cet événement, la Cour de la Grande Ecurie avec six cent cinquante places assises en face du château, mais aussi le parvis de la cathédrale Saint-Louis, la place du marché Notre-Dame, l’Espace Richaud, dernier équipement culturel de la ville ou encore le Potager du Roi et plus généralement les parcs et jardins de la ville, qui deviennent ainsi des espaces scéniques éphémères.

-Vous accueillez des spectacles déjà représentés mais aussi des créations ?

- Oui, il me semble que les deux sont nécessaires et il y a onze ans déjà, j’ai mis au point un système de résidences -une douzaine cette année – dans des appartements et Maisons de quartier pour de jeunes compagnies comme celle d’Anthony Magnier (Le Dindon de Georges Feydeau) ou de Salomé Villiers qui créa ici l’an dernier Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux (voir Le Théâtre du Blog). Avec bien entendu, des salles de répétitions… Je fais en sorte que les spectacles soient gratuits pour tous, Versaillais ou non, et accessibles à tous les âges ou presque. Rançon du succès, il faut faire la queue et on n’est pas toujours sûr d’avoir une place si on arrive tard. Et il y a aussi un certain nombre de spectacles joués par des troupes d’amateurs …

- Et au point de vue financier ?

 - Les spectacles dans leur quasi-totalité sont gratuits. Bien entendu, ce festival a un coût. Sans compter les dépenses liées à l’organisation, nous avons un budget de 260.000 € d’achat de spectacles. L’essentiel du financement est assuré par  la Ville, la Région Ile-de-France (40.000 €), et cette année le Département des Yvelines (20.000 €).Chaque spectacle est acheté aux compagnies; les troupes de plusieurs comédiens reçoivent généralement entre 4.000 et 5.000 € par représentation. Nous avons aussi toute une équipe de plus cent cinquante bénévoles sans lesquels le festival ne pourrait avoir lieu. Et les services techniques de la mairie prennent en charge l’infrastructure  technique (montage des gradins, équipements, communication…) et assurent toute  la logistique des représentations.

-Comment choisissez-vous les spectacles ?

- J’ai à cœur d’offrir une programmation où il y a toujours plusieurs œuvres connues du célèbre auteur dramatique français comme cette année, Les Fourberies de Scapin ou peu connues comme Les Fâcheux. Mais aussi d’auteurs classiques avec Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien ou Macbeth une adaptation de L’Idiot de Dostoiesvki ou encore Le Dindon. J’ai peu de temps disponible mais j’essaye d’aller souvent au théâtre et suis toujours à la recherche de jeunes créateurs. Et comme  nombre d’autres programmateurs, je vais « faire mon marché » chaque année dans le off à Avignon où je vois chaque année plus d’une trentaine de spectacles. Je vais bien sûr parfois aussi dans le in mais cela m’intéresse moins… Cela dit, ces dernières années, j’avais notamment bien aimé le Richard III de Thomas Ostermeier.

- Vous semblez préférer le théâtre de texte… Comment voyez-vous l’évolution du Mois Molière ?

-Oui, je suis plus intéressé par les grandes œuvres du répertoire classique français et étranger que disons, le théâtre de rue ou d’autres formes de spectacle plus actuelles. Le théâtre, dit de texte, me paraît bien ancré chez nous et c’est ce qu’attend le public versaillais. Une chose est sûre, nous n’irons pas vers des spectacles du genre son et lumière…

-Que pensez-vous  du théâtre français actuel ?

- Par rapport  à nos voisins étrangers, il me semble  ne pas se porter si mal. Même s’il y a actuellement, dans les grands théâtres publics, une sorte d’institutionnalisation culturelle avec un souci de rentabilité évident que l’on peut regretter. Ce qui va, bien entendu, à l’encontre du théâtre vivant… Je souhaite avant tout faire émerger de jeunes troupes et c’est notre ligne : le Mois Molière est depuis pas mal d’années une sorte d’incubateur et fournit donc une subvention à la création… Notre festival n’est pas aidé par le Ministère de la Culture, même s’il l’a été pour son lancement par la D.R.A.C. alors dirigée par René Gaschet et une aide peut être apportée par cet  à ces compagnies en résidence chez nous.

 Philippe du Vignal

Versailles, le 25 juin.

Prochain spectacle à la Grande Ecurie : La Vie Parisienne de Jacques Offenbach, les 28 et 29 juin à 20h 30 et le 30 juin à 17h.  www.moismoliere.com

 

Le Musée juif de Berlin

Le Musée juif de Berlin

 

Une mise en espace de la mémoire conçu par Daniel Libeskind… Rares sont les musées qui font appel par leur architecture-même, aux sensations et à l’émotion des visiteurs : celui-ci propose une véritable scénographie  “immersive“ pour une mémoire de l’holocauste. Inauguré en 2001, c‘est le premier édifice imaginé par cet architecte américain d’origine polonaise qui a conçu des cheminements fléchés, parcours sensibles sur les traces de la Shoah.  Between the Lines (Entre les Lignes)  est pour lui comme le troisième acte de Moïse et Aaron, un opéra inachevé d’Arnold Schoenberg, un acte de silence ». Et il se réfère aussi à Sens unique (Einweg Strasse) de Walter Benjamin pour qui on ne peut mieux connaître une ville qu’en s’y perdant : «Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose; mais s’égarer dans une ville, comme on s’égare dans une forêt, demande toute une éducation »…

On est en effet déconcerté par cette architecture au bout d’une allée, qui semble impénétrable, derrière une façade en acier inoxydable aux angles vifs et sans ouverture sur l’extérieur : on n’y entre pas directement mais par un vieux bâtiment, auquel il est accolé : l’ancienne Cour de Justice de Prusse. Selon Daniel Libeskind : «Le musée juif est conçu comme un emblème où l’invisible et le visible sont des éléments structurels qui ont été assemblés dans cet espace de Berlin et révélés dans une architecture où l’innommable rappelle le nom de ceux qui ont disparu. » Son plan biscornu, pour épargner les arbres du sites, se déploie au sol en forme d’éclair (les Berlinois l’ont surnommé Blitz ),  et il évoque une étoile de David éclatée.

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On se perd aussi dans un dédale de couloirs : après être descendu par un profond puits en béton, chacun peut choisir son parcours, suivant l’un des trois axes qui se recoupent et qui s’enfoncent en pente douce vers des «voids» (vides). L’Axe de l’Exil mène au Jardin de l’Exil, L’Axe de la Continuité débouche sur Le Vide de la Mémoire et L’Axe de l’Holocauste mène à La Tour de l’Holocauste. Plafonds bas, éclairages artificiels et parois aux arêtes vives créent un certain malaise physique : cette architecture impose des trajets déroutants et contraint les corps, qu’ils aient pris le chemin de l’Exil, de l’Holocauste ou de la Continuité, à revivre la tragédie du peuple juif. Plus que les mots et les images, l’émotion nous fait regarder autrement les objets et documents de la collection permanente, témoins muets et présentés dans des vitrines le long de trois couloirs.

La structure du musée se fonde sur des espaces vides impressionnants qui ponctuent la visite. Pour Daniel Liebeskind, le vide «renvoie fondamentalement à ce que l’on ne pourra jamais montrer de l’histoire des juifs de Berlin, et renvoie aussi à tout ce qui a été réduit en cendres. » Au sortir de L’Axe de l’Exil, on se retrouve à l’air libre devant un ensemble de colonnes en rangs serrés: «Quarante-huit colonnes remplies de terre de Berlin symbolisent la création de l’Etat d’Israël en 1948 et une colonne remplie de terre de Jérusalem symbolise la ville de Berlin elle-même. »

On pénètre dans La Tour de l’Holocauste par une lourde porte puis on se perd dans l’immensité d’un puits obscur, éclairé par un rai de lumière et plongé dans un silence où parviennent les rumeurs lointaines de la ville. Encore plus impressionnant, Le Vide de la Mémoire : avant d’y arriver, en suivant L’Axe de le Continuité, on entend des sons inquiétants : portés par leur écho, ce sont les pas des visiteurs sur un amas de visages en métal. Fallen Leaves (Feuilles mortes), une installation de l’artiste israélien Menashé Kadishman comportant  «10.000 visages découpés dans de l’acier, afin de commémorer les victimes de l’Holocauste, mais aussi toutes les victimes des guerres et des violences à travers le monde entier ». Bouleversant !

 A l’instar du Mémorial aux juifs assassinés d’Europe de la Porte de Brandebourg, ce musée, au-delà d’une expérience spatio-sensorielle éprouvante, représente un geste esthétique élégant et de haute portée symbolique. Il prend, parmi les nombreux monuments de la capitale allemande, toute sa dimension.

Mireille Davidovici

Musée juif de Berlin, Lindenstraße 9-12, 10969 Berlin.

 

 

Mélancolie des Collines, une installation photographique d’Alain Willaume

crédit photo Alain Willaume

crédit photo Alain Willaume

Mélancolie des Collines, une installation photographique d’Alain Willaume

La photographie s’invite au cœur du théâtre de la Colline: dans les pages de l’almanach, sur les affiches de la saison 2018-19 et habille maintenant de noir et blanc les murs du bar, jusqu’à la fin de l’année. «S’il n’y avait pas eu Wajdi dans cette maison, dit Alain Willaume, il n’y aurait pas eu ces images. (…) Elles viennent aussi de lui.» Issues de différentes séries, prises au fil des années, lors de lointains voyages, ou au plus proche, ces images se parcourent comme autant de jalons dans l’œuvre de l’artiste. L’installation joue sur différentes échelles : grands formats occupant un mur entier et débordant sur les portes, petits formats plus intimes, sagement alignés.

Les noirs et blancs peuvent être contrastés ou fondus en grisaille comme dans l’ensemble Echo de la poussière et de la fracturation (2012). Dans quel désert, cette vapeur blanche sur la route rectiligne qui s’enfonce vers le ciel ?  Un petit cartouche, d’abord invisible, nous renseigne: dans la région du Karoo, en Afrique du Sud où la société Shell menace d’exploiter, par fracturation des roches, du gaz de schiste. On perçoit alors, comme par infusion, sur la photo d’à côté, une anxiété dans le regard de cet homme debout, seul, au milieu d’un nulle part apaisé.

Chaque cliché est ainsi empreint d’une sérénité inquiète et ouvre un espace énigmatique à déchiffrer. Où va cet escalier tronqué qui se dresse en colimaçon, opposant sa noirceur verticale à un horizon nébuleux ? Que nous disent ces visages muets d’inconnus ? Quelles questions ? On passe ou l’on s’attarde devant telle vue d’un cratère bouillonnant… Ici, l’espace se creuse. Là-bas, l’horizon s’éloigne.

«Montrer n’est pas toujours obscène, écrit Wajdi Mouawad, quand montrer est offrir du mystère, inviter les regard à revenir pour raconter mille histoires, pour se perdre dans la puissance des formes (…). » Le poète dramatique rejoint ici le photographe dont l’œil a su capter l’infinie profondeur des paysages et des visages, sans besoin d’autre commentaire. En écho à la mélancolie que diffuse cette installation, un «accrochage littéraire» : les mots de l’écrivain Gérard Haller, sur treize petits feuillets détachables, déclinent par entrée alphabétique le mot P.H.O.T.O.G.R.A.P.H.I.E.R, de P comme partage à R comme regarder.  Offerts au visiteur qui emportera avec lui un souvenir de ce regard partagé dans la lumière, le temps d’une pause : « (…). lumière, lumière dans noir. Poussière éblouie. Partage sans fin de la lumière. »

Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre National de la Colline,  15 rue Malte-Brun, Paris XX ème.  T. 01 44 62 52 52.

Coordonnées 72/18 monographie d’Alain Willaume, éditions Xavier Barral. www.tendancefloue.net

Chers lecteurs


Chers lecteurs,

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Étude de Charles Cambon

Le Théâtre du Blog a maintenant dix ans et nous avons publié à ce jour  5.818 articles soit  en moyenne quarante-huit par mois. Ce qui est à la fois beaucoup mais  pas toujours suffisant-nous en sommes conscients- pour traiter de l’ensemble de l’actualité française et étrangère. Nous savons que vous êtes friands de ce qui se passe dans les pays proches mais aussi en Grèce, en Russie, au Japon,  au Canada et nous continuerons à vous en rendre compte.

2018 n’aura pas connu de grands bouleversements, que ce soit sur le plan théâtral, chorégraphique ou circassien, à Paris ou en régions. On notera cependant la montée en puissance de la danse au Théâtre national de Chaillot avec de remarquables spectacles mais malheureusement aux dépens du théâtre. Par ailleurs, on ne comprend pas bien  le scénario  de la programmation des travaux au Théâtre de la Ville. Rappelons que cela fait déjà plus deux ans que cet établissement-phare de la Ville de Paris est fermé et on n’imagine pas un instant qu’il pourra rouvrir en 2019!

Les grands festivals comme ceux d’Avignon, Aurillac ou Chalon se portent, eux à merveille et font toujours le plein de spectateurs. Comme le tout petit mais très pointu festival de Villerville… Du côté du théâtre privé à Paris, la situation n’est pas des meilleures. La faute à quoi? Probablement à un public vieillissant qui hésite à se déranger même quand il y a une ou deux vedettes dans la distribution (comme dans le théâtre public !) mais aussi à un répertoire loin d’attirer les jeunes, et à un prix des places dissuasif. Et enfin à des temps perturbés à Paris depuis quelques semaines… Cela fait effectivement un ensemble d’éléments négatifs!

Du côté mise en scène, pas de révélations majeures mais on peut saluer la maîtrise de plus en plus évidente de Cyril Teste avec Festen à l’Odéon et Hamlet à l’Opéra-Comique, le seul qui ait réussi à intégrer avec une grande intelligence, le cinéma dans un spectacle. Les autres jeunes -ou moins jeunes!- créateurs se contentant la plupart du temps, d’images-relais d’une rare banalité. On notera aussi le nombre croissant de compagnies qui s’appuient sur la notion de collectif comme pour se rassurer mais rarement pour le meilleur et souvent pour le pas très intéressant du tout!

Il y a aussi un phénomène frappant surtout à Paris : l’augmentation récurrente du nombre de solos, purs et durs, ou camouflés avec une voix off… Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une quelconque raison esthétique mais essentiellement financières. Augmentation aussi du nombre de spectacles-fleuves de plus de cinq heures dans les théâtres publics. Donc par définition élitistes puisque réservés à ceux qui ne sont pas obligés de se lever tôt ! Mais aussi ce qui reste inquiétant, le nombre très limité de représentations de spectacles à la création: le plus souvent une dizaine à peine! Tout se passe comme si  la plupart des théâtres parisiens, surtout les petits ou moyens servaient de vitrines d’exposition, avec un public de plus en plus souvent, majoritairement professionnel…

 On note aussi les adaptations de plus en plus fréquentes de romans et nouvelles, classiques ou contemporains, célèbres ou inconnus par les jeunes metteurs en scène qui préfèrent jouer les écrivains, au lieu de faire appel à l’un d’entre eux. Pour  un résultat très approximatif et avec le plus souvent la béquille d’images-vidéo utilisées de la pire façon!

Ainsi va être porté à la scène le célèbre roman Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, livre-culte du XX ème siècle autrefois adapté au cinéma par Jean-Gabriel Albicocco en 67, puis par Jean-Daniel Verhaege en 2006. Mais qui tombe maintenant des mains des adolescents… Lesquels, curieusement mais avec logique, tombent parfois sous le charme des grands classiques comme Eschyle, Sophocle ou Euripide, Molière, ou Marivaux comme on l’a encore vu cet été à Versailles, joué en plein air par de jeunes acteurs inconnus, ou au Théâtre de la Tempête. Cela veut dire quoi? Sans doute que tout reste possible au théâtre mais à la condition de ne pas tricher…

Nous aurons encore une pensée pour Jacques Lassalle et Guy Rétoré qui nous ont quitté cette année.

Nous vous souhaitons une année théâtrale enrichissante.

Philippe du Vignal

 

 

Oui, la France est agitée….

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Oui, la France est agitée….

“Oui, la France est agitée, mais franchement, n’est-ce pas mérité? Quels gens stupides que nos ministres! Le syndicalisme est la grande force d’aujourd’hui. Ne valait-il pas mieux lui donner raison, que de dire bêtement: « Nous ne céderons pas?  »

Les députés ont peur. Ils vont être méprisés par le dernier des électeurs. La grève des votes. Mais la République n’est pas en danger. »

Journal de Jules Renard (1908)

 

 

 

Adieu Nabil El Azan

Adieu Nabil El Azan

4A2179A5-3338-4C2B-8C28-00615A1967FEIl avait gardé de Beyrouth sa ville natale, un doux accent quand il parlait cette langue française qu’il aura tant servie comme metteur en scène mais aussi comme écrivain et traducteur. Il laisse derrière lui un grand nombre de réalisations appréciées de tous: homme discret, il s’était moins mis en avant que les pièces qu’il a nous fait aimer. Toujours à l’affût d’écritures singulières, il découvrit nombre d’autrices et auteurs de langue française mais aussi arabe, construisant un pont entre les pays de la francophonie et du monde arabophone. Entre Paris où il s’installe en 1978, et le Liban qu’il retrouve à la fin de la guerre.

Nous avions rendu compte de son Ilik va Baalbak (A toi, Baalbeck), vu au festival d’Aix-en-Provence et joué ensuite à l’Institut du monde arabe à Paris en 2017. Un hommage poétique à ce festival qui renaît peu à peu de ses cendres, avec des textes en français et arabe et des musiques des deux rives de la Méditerranée. Dernièrement, Les Pâtissières du Belge Jean-Marie Piemme (festival d’Avignon 2017) a fait suite à Chinoiseries de la Québécoise Evelyne de la Chenelière et à L’Analphabète de la Suisse Agota Kristof (voir Le Théâtre du blog). Passeur de textes, à Jérusalem il montera en 2008 Le Collier d’Hélène de Carole Fréchette avec la troupe du Théâtre National Palestinien, après l’avoir mise en scène à Beyrouth en 2002 où il réalisait depuis quelques années des spectacles comme en arabe libanais comme en français. Avec entre autres: Le Renard du Nord de Noëlle Renaude, des pièces de Daniel Danis, Abla Farhoud, Enzo Cormann, Claudine Galea, Christian Rullier ou encore Jean Louvet (L’Aménagement et Jacob Seul) et Bernard-Marie Koltès.

Grâce à ses traductions, nous avons exploré le répertoire contemporain  islandais avec Anges et Les Proscrits de Johan Sigurjonsson (Editions Théâtrales), Déjantés d’Olafur Haukur Simonarson ou encore Tatto de Sigurdur Palsson (traduis avec Raka Asgeirdottir). Il a aussi eu à cœur de partager avec nous des textes du Palestinien Riad Masarwi Les Impuissants (Editions Théâtrales) ou du Syrien Amre Sawah Secret de famille, (Editions Lansman). Il a aussi écrit, publiées aux Editions de la Revue phénicienne, des pièces comme May Arida, Les Rêves de Baalbeck, et Vingt-six lettres et des poussières, un recueil de poèmes délicats et lumineux, où l’on reconnaît toute la sensibilité de cet infatigable découvreur. Nabil nous a quitté trop tôt. Un grand merci à lui de nous avoir fait autant, et aussi bien, voyager…

Mireille Davidovici


Un hommage sera rendu à Nabil El Azan, grand défenseur de la francophonie et artisan de la circulation des textes des auteurs dramatiques français à l’étranger, le lundi 3 décembre à 19h au Hall de la Chanson à Paris 211 av. Jean-Jaurès (Parc de la Villette)

Adieu Alain Léonard

 

Adieu Alain Léonard

 

© La provence

© La Provence

Il avait quatre-vingt ans. Avec lui, disparaît celui qui avait réussi à donner depuis 1982, le coup de fouet professionnel  indispensable pour être vraiment reconnu. Il fonda l’association Avignon Public Off en 1982  pour fédérer ce festival bis fondé dans son petit Théâtre des Carmes par André Benedetto en 66. et qui, à l’époque ne devait pas  comporter plus d’une quarantaine de spectacles dans des lieux non climatisés, voire dans des cours de petits immeubles. Avec la volonté de lui donner une certaine unité et de rassembler  toutes les compagnies aux profils très divers et dont le nombre ne cessait d’augmenter. Et actuellement, de l’ordre de plus de 1.500  chaque année! 

Alain Léonard mit aussi en place un gros programme, payant pour les compagnies qui veulent toutes y figurer mais gratuit pour le public, et remarquablement conçu.  Il a aussi créé  la « carte  du Off”   permettant d’obtenir des tarifs réduits dans toutes les salles répertoriées. Et il y a trente ans déjà, il crée la Maison du Off, un lieu de rencontres pour les professionnels comme pour le public qui a pris une importance  comparable à celle du Cloître Saint-Louis pour le In. Avec vente de places, forums de discussion et remarquable service de presse. Alain Léonard quittera la direction d’Avignon public Off en 2004.
Le nombre de spectacles proposés par le off n’a cessé d’augmenter. Et
toutes les compagnies mais aussi le festival in qui bénéficie indirectement de la très importante fréquentation du off doivent beaucoup à cet homme discret mais d’une redoutable efficacité. 
Adieu et merci, Alain Léonard, pour ce long et patient travail théâtral accompli.

Philippe du Vignal

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