Le Bis de Nantes

 

Quelques notes sur le Bis de Nantes

 0E3AFB22-3018-49E0-BD75-B7CEFB817FEAHuitième édition  de ce rendez-vous du spectacle en France : théâtre, danse, musique, arts de la rue, cirque… Le monde de la Culture s’est donné une nouvelle fois rendez-vous à Nantes. Avec débats, et en principe, confrontation de pratiques et expériences : réforme des collectivités, reconfiguration des politiques publiques et budgets, éducation artistique et culturelle, etc.
Jacques Livchine, directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog) y était. Impressions à chaud:

Sous les spectacles, il y a des entreprises avec circulation d’argent et bénéfices. Ici, se donnent rendez-vous ceux qui gagnent des parts de marché, les vraies femmes et hommes d’affaires du secteur! Soit quelque 12.000 personnes. Une immense foire que ce Bis de Nantes, avec, entre autres, quelque quatre-vingt débats. Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, était là….

Il y a ici un rassemblement de start-up de toutes sorte et chaque stand de ce salon offre un pot en fin d’après-midi. On discute technique mais aussi idéologie. Il y a des centaines de « sponsors ». Aucun doute : le théâtre privé tente de pénétrer le théâtre public. On lit ici les nouvelles tendances du spectacle en France et les directeurs des Centres Dramatiques Nationaux semblent avoir carrément changé de discours. La Région Pays-de-Loire comme la Maire de Nantes, défendent la Culture. On a l’impression que l’argent déborde de partout, mais quand arrivent les chiffres de la diffusion, on meurt debout; les créations seraient jouées en moyenne 5,4 fois… Un goulot d’étranglement monstrueux: des milliers de productions ne trouvent ainsi pas preneur !

Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune, regrette amèrement de ne pouvoir dépasser trente représentations par spectacle. Et on ne parle ici que de public empêché, exclu et de la couleur blanche des interprètes. Régine Hatchondo, Directrice Générale de la Création Artistique au Ministère de la Culture et qui le représente ici, est totalement dépassée et paraît incompétente. Heureusement, Jacques Fansten, président de la S.A.C.D., très drôle, anime les débats avec dextérité.

A l’étage des labels-musique, c’est la folie totale,  et on peut voir l’arrogance de tous ces marchands, de tous ces nouveaux petits Bill Gates, Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg qui se pressent dans les travées… Je serre beaucoup de mains, mais la Fédération Nationale des Arts de la Rue est la lilliputienne de ce rassemblement: avec nos minuscules parts de marché, nous sommes toisés de très haut.

Et, bien sûr, il n’y a plus une seule place dans les hôtels. Je me retrouve dans une” business room” à l’Hôtel Radisson Blu, installé dans l’ancien Palais de Justice! Les clients prennent repas et petit déjeuner dans l’ancienne salle d’audience de la Cour d’assises. J’hallucine….

Le deuxième jour  de ces Bis, quelqu’un qui me demande : qu’est-ce que toi, tu vas foutre  ici? On parle beaucoup de « communautarisme », un mot que je comprends mal. Dans le milieu théâtral,  nous sommes de toutes petites communautés, et vivons dans de tout petits cercles… Le Théâtre de rue parle au Théâtre de rue, et les Centres Dramatiques Nationaux, les Scènes Nationales et les riches: tous se parlent entre eux. En une demi-siècle de pratique de théâtre, j’ai échangé en tout quatre phrases avec un directeur de C.D.N. J’ai dîné une fois avec un ancien ministre de la Culture, et j’ai échangé quelques mots avec Jack Lang… qui me prenait pour quelqu’un d’autre.

Aux Bis de Nantes, il y a toute la laideur du monde de l’argent mais, au moins, on voit de nouvelles têtes, on écoute ce qui se dit, on sort de son entre soi et de son microcosme. Mais tu mesures aussi à quel point, tu es un moins que rien, avec tes ridicules budgets de création et surface médiatique : il y a-j’exagère à peine-cinquante professionnels qui ont entendu parler de toi!

Il y a eu un phénomène étrange à ces Bis 2018: un bouleversement des valeurs. La fameuse déclaration de Villeurbanne en mai 68 a fait l’objet d’un focus dans le grand auditorium: on entendait un seul son de cloche : «Elargir le public, démocratiser, faire humanité ensemble, ne pas croire que les gens sont incultes, respecter la culture des modestes et de ceux qui ne vont jamais à l’Art. S’occuper du bien commun, mettre en route les intelligences collectives ».Cela en devenait même fatigant !
Le mot création, valeur absolue depuis quarante ans, laissait ici la place à la notion de partage,   de territoire, de faire ensemble, de faire avec, et de la nécessité de nourrir  le public… Du coup, nous étions rangés dans les socio-cul, méprisés pour nos actions de quartier de rue et notre goût du territoire. Bref, nous étions rattrapés par une nouvelle génération de directeurs de Scènes Nationales et de Centres Dramatiques Nationaux.

La ministre de la Culture a prononcé un discours (mais uniquement sur invitation) et n’a pas parlé de création, m’a-t-on dit (je ne faisais pas partie du cercle d’invités et on ne m’avait même pas inscrit au banquet à 32 €!). Et aux grands débats, seul Philippe Saulnier-Borell, directeur du festival  Pronomade(s) en Haute-Garonne représentait le théâtre dit de rue.

 J’ai acheté des revues, amassé divers bulletins que j’ai lus dans le train du retour. Dans celui d’Artcena, je découvre sur cinquante pages, des projets de création en théâtre, théâtre de rue ou cirque, à 80.000, 120.000, 216.0000 € (sic) avec d’interminables listes de co-producteurs. Mais j’ai noté aussi la réduction de la voilure: trois interprètes  en moyenne !
Nous, au Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs), avec nos spectacles à douze acteurs, nous sommes à côté de la plaque, nous faisons partie d’un autre monde quand nous voulons nier les réalités économiques. Et si cela continue, nous  rejoindrons bientôt le grand cimetière des compagnies disparues…

Jacques Livchine


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Jacques Le Marquet

 

Jacques Le Marquet

Jacques Le Marquet, scénographe, né en 1927, est décédé le 30 décembre dernier. René Gaudy, son ami qui a enseigné avec lui à l’ Ecole Nationale des Arts Décoratifs, apprenant qu’il était hospitalisé à Ivry, était allé lui rendre visite. Un dernier dialogue avec lui, et un témoignage fort et émouvant.

portrait par Boris Taslitzky

portrait par Boris Taslitzky

Je le revois encore dans le grand couloir des Arts Décoratifs, rue d’Ulm, au premier étage, le couloir des intrigues, disait-il. Sa voix couvrait l’espace, sa tête dépassait celle des autres. Cheveux souples en arrière, gabardine beige au col relevé (avec en-dessous, une veste de toile noire)  et pantalon à pli impeccable d’où dépassaient des chaussures de luxe taille 45, lustrées… Il concentrait en un point le bout de ses doigts et, d’un ample geste, les portait à son nez: « Mon pif, c’est pas de la décoration ».

«Monsieur Le Marquet…vous êtes réveillé ? ».  Il tend vers moi sa grande main qui serre fort: «Mets-toi dans la lumière, que je voie ton visage, tes yeux ». Il prend la lampe, la braque sur moi: »Tu avais les cheveux noirs…».  Après la main, la voix. Grave et forte, avec des phrases tranchées net.  C’est bien lui.  

 «Avec Jean Nouvel, on a fait une trentaine de concours, on en a gagné quelques-uns, comme l’Opéra de Lyon, Minneapolis… C’est déjà pas mal. Il a un talent énorme… J’ai toujours beaucoup travaillé en amont, je produisais une centaine de pages de notes, avec des dessins. Une fois pour une salle de spectacle, j’avais fait un projet avec uniquement des formes de coquilles Saint-Jacques uniquement :  la forme des théâtres antiques grecs et romains. Mais cela a été refusé, dommage, c’était excellent…

Si cela ne plaît pas, tant pis, je ne discute pas, je passe à autre chose. Je n’ai jamais été jaloux de la réussite des autres; au contraire, j’aime que les autres réussissent. J’ai fait quatorze scénographies  pour Claude Régy,  seize pour Jean-Paul Roussillon et plusieurs pour Georges Wilson mais peu pour  Jean Vilar, mort trop jeune. Le metteur en scène est toujours  au premier plan et le scénographe derrière, caché. Mes archives sont à la Bibliothèque Nationale. Mes maquettes ? Je les ai brûlées, des flammes de six mètres de haut…

R.G. : Je me souviens d’une exposition sur les masques funéraires du Congo dont tu avais fait la scénographie. Le public était dans le noir, seuls, les masques étaient éclairés.  D’où venait la lumière, on ne savait pas, les morts étaient bien là et nous regardaient…Tu disais toujours aux étudiants: la scénographie,  cela part de la sculpture.

 L’aide-soignant apporte le goûter. Sur le plateau,  cinq morceaux  de gruyère disposés comme les doigts de la main. « Le comté, tu le sors du frigo, tu le mets cinq secondes au micro-ondes, il est à point. »  

 R.G. : En 1968, les élèves de la section : décor de théâtre des Arts déco se sont révoltés contre  l’enseignement qui y était donné. Un élève t’avait demandé de venir enseigner, et tu as créé une section scénographie, une nouvelle ère pour l’école

Lui : Oui, j’ai dit tout ça à Anaïs Dupuy-Olivier, c’est dans sa thèse. Je n’ai jamais fait de cours aux Arts Déco mais j’accompagnais ces jeunes et il y a deux filles qui ont obtenu la bourse de la villa Médicis. Une autre, quel que soit l’exercice demandé, se débrouillait toujours pour être à poil! Les garçons, eux, n’avaient pas le même  talent et certains étaient  à l’état gazeux!

R.G. : Comme coordonnateur de la section, tu n’étais pas directif. Tu  soutenais nos projets, sans rien imposer. J’ai toujours tes notes de service. Une au moins par semaine, parfois plusieurs pages. Et écrites avec de grandes lettres noires, comme ton ombre portée. Cela venait de Jean Vilar, non?  De ses notes de service au personnel du T.N.P. ?

J. L. M. : Ces notes étaient un troisième volet de mon travail, en plus de l’écriture personnelle et de de la scénographie. Je n’ai jamais choisi entre l’écriture et le dessin… J’ai aussi commis trois pièces d’abord Jardins à la française, une autre  montée par Patrice Kerbrat avec Jacques Seiler, et La Garde, ma meilleure: j’y ai mis tout ce que j’avais voulu dire dans mes autres textes: une histoire de faux Gardes républicains.» A la fin, j’écrivais des poèmes mais ils n’ont pas été publiés.

 R.G. : J’avais pris ta succession comme coordonnateur de la section scénographie. Le nouveau directeur  de l’Ecole, Richard Peduzzi, a alors organisé une très officielle « Journée de la scénographie », assez méprisante à notre endroit et à celui de Jacques Le Marquet. J’y avais présenté le bilan de la section Scéno: «Jacques Le Marquet est parti hier; il a retiré son nom sur son casier. Je le salue ici comme  le créateur de cette section et du studio de scénographie qui est un bel instrument d’étude (comme on dit un violon d’étude) mis à la disposition des élèves. Il avait une certaine éthique,  avec un savant dosage de rigueur dans le suivi des travaux et d’ouverture sur toutes les approches du spectacle. Ce qu’il a mis en place ici, restera un point d’appui essentiel pour demain.» Et j’ai demandé à Richard Peduzzi que ce studio porte le nom de Jacques Le Marquet mais il a refusé !

R.G: Tu as fait partie comme moi, de la cellule communiste des Arts déco, la cellule Léon Moussinac. Tu en étais le trésorier, je te revois nous distribuant nos timbres, tout en pestant contre la trésorière du V ème arrondissement. Pendant ce temps,  Boris Taslitzky nous dessinait…

J. L. M. : Boris…Quelqu’un de très fin…sa façon de dessiner les arbres,  chaque branche, comme un corps : magnifique. 

R.G. : Il a fait un portrait de groupe de la cellule qu’on peut voir sur le site créé par sa fille… Au centre du tableau, tu trônes, bien droit dans un fauteuil mauve, d’où jaillit ton costume de velours vert Véronèse.  

J.L.M: Oui mais pas ressemblant. Ce que je demande en premier, à un portrait, c’est la ressemblance.  (…) Mon père s’appelait Marquet. Un nom franc-comtois. Peut-être le passage des Espagnols. Marquez… Peut-être la famille de l’écrivain Garcia-Marquez. Mon père était de la région de Vesoul, et ma mère,  du Valois. J’ai rajouté : Le. Comme une particule; à la campagne autrefois, on disait : Le Untel. Mes prénoms sont Jacques Lucien et cela fait donc  toujours : J L M. Notre seul nom : celui qu’on se donne. Casanova dit cela, Casanova, un homme d’une intelligence prodigieuse… » 

 Jacques Le Marquet était-il don Juan, Casanova ? Non, plutôt un personnage  de la Renaissance. Il admirait Charles-Quint: «Le seul homme d’Etat qui ait démissionné de son plein gré». Alors, homme de pouvoir, condottiere, Machiavel?

R.G. : Tu disais souvent que tu aimais les gens méchants, et qu’avec eux,  on savait à quoi s’en tenir.

J. L. M : Plutôt ceux qui jouent les méchants. Le plus important pour moi : le simulacre, la mimésis. Je mets un masque, je me protège et derrière ce masque, j’attaque. Les autres se sentent coupables de rester silencieux. Cela fait sortir la vérité. Parfois. 
 

Il cite souvent le journal de Pontormo, «l’artiste subtil et tourmenté de la Renaissance finissante » Tourmenté, subtil. C’est lui. Pour lui, ce qui est premier : la forme, surtout si cette forme saigne et crie. A la fin de ma visite, détendu il me demande où j’habite, ce que j’écris et  pourquoi je suis venu le voir:« Tu vas écrire quelque chose? ». Il ne le dit pas mais a deviné. 

R.G. : Y-a-t-il des choses dans ta vie que tu n’as pas faites ? Que tu regrettes de ne pas avoir faites? Que peut-être, tu aurais voulu faire? Il réfléchit quelques secondes: «Non». Bruit d’assiettes dans le couloir, c’est l’heure du repas.
Je lui dis au revoir. Il sourit.
Je pense aux célèbres vers de Jean de La Fontaine. «La mort ne surprend point le sage/Il est toujours prêt à partir/S’étant su lui-même avertir/Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage».

 René Gaudy 

  

De quelques considérations sur les tarifs des spectacles

 

De quelques considérations sur les tarifs des spectacles

 OHtix2Nombreux sont nos lecteurs qui nous demandent ce que nous pensons des tarifs des spectacles, à Paris et en province. Tentons d’y voir plus clair avec quelques exemples. Dans notre capitale chérie, la moyenne des prix tourne autour de 30 €, mais dès qu’il y a un spectacle de cirque donc plus coûteux, comme entre autres chez Zingaro, que c’est une comédie musicale, ou qu’il vient de l’étranger, ou qu’il y a une vedette, ou que c’est un spectacle hors programmation habituelle, ou encore que c’est-vieille et sale habitude-Noël ou le 31 décembre surtout dans les théâtre privés et même chez Zingaro!- les prix peuvent vite s’envoler… Il y a bien les multiple sites de billets à réduction mais pas toujours voir jamais pour les  places et les jours des spectacles convoités…

 A y regarder de plus près,  cela ressemble une jungle où il n’est pas facile de se repérer. Même si dans l’ensemble, les théâtres subventionnés ont plutôt une politique à long terme et une vraie volonté de s’adresser à un plus large public. Ainsi le Théâtre National de la danse à Chaillot, vise plusieurs objectifs : d’abord maintenir un socle d’abonnés fidèles- vieille hantise déjà de Jean Vilar et donc une fréquentation satisfaisante, ce qui n’est pas évident, compte-tenu de la jauge de la grande salle Jean Vilar (environ 1.000 places). Même si Chaillot a maintenant conquis un large public de danse, et malheureusement plus que de théâtre, donc sur une durée d’exploitation assez courte, cela bien entendu complique les choses, quant à un soupçon de rentabilité, la place dans les théâtre subventionnés coûtant toujours beaucoup plus cher que le prix payé!

Didier Deschamps entend aussi ne pas exclure les publics les plus démunis, et en même temps attirer les jeunes… Comme essayent de le faire tous les théâtres, concurrencés sans exception, par d’autres modes de spectacle et par les jeux vidéo et Internet en général. Le théâtre étant souvent considéré par les enseignants des collèges et lycées comme non prioritaire ! En même temps, il faut aussi remplir la nouvelle salle Gémier (400 places) et permettre au public de naviguer dans les espaces de circulation autrefois fermés. Ce qui augmente aussi les dépenses de fonctionnement : surveillance, nettoyage, électricité…

Alors que les subventions du Ministère de la Culture ne sont pas extensibles ! Bref une sorte de quadrature du cercle et donc une nouvelle « approche»-pour rester poli-de la grille ! A Chaillot, la dernière revalorisation des prix des places plein pot et  hors abonnement remonte à trois ans et celle des abonnements, à six ans : soit plus 6% environ 37 et 41€, et pour les groupes et les plus de 65 ans, de 8 à 10% : 29 et 34€. Mais les prix des tarifs pour les jeunes, pour l’éducation artistique et culturelle, et les plus défavorisés, eux,  n’ont pas bougé : de 18 à 13 €.

Mais bon malgré tous leurs efforts, les grands théâtres surtout à Paris et moins semble-t-il, dans les grandes villes de province, ont toujours quelque difficulté à faire venir un public de moins de quarante ans. Question d’intérêt mais pas que…  Et les tarifs dépassent et de loin ceux du cinéma à Paris…. Il nous souvient que Gabriel Garran nous avait raconté à l’époque; c’était en 1969, quand il était directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, situé tout près de nombreux HLM, à titre d’expérience-il ne pouvait se le permettre qu’exceptionnellement !- il avait décidé de la gratuité pour Les Clowns mise en scène d’Ariane Mnouchkine. Et aussitôt, le théâtre avait été plein de spectateurs de tout âge qui n’avaient pas et n’auraient jamais les moyens d’un tel luxe: aller voir un spectacle! Alors que la salle était en face de chez eux… Et si à Chaillot comme ailleurs, les ouvreuses et ouvreurs sont rémunérés par le théâtre, en revanche, les consommations au bar sont chères. Mieux vaut apporter sa bouteille d’eau !

L’Odéon-Théâtre de l’Europe, cet autre grand théâtre parisien, avec deux belles salles,  se veut au service de tous les publics, dit Stéphane Braunschweig qui a remporté un succès certain l’an  passé avec des avant-premières à 50% moins cher. Opération renouvelée cette année encore, pour tous les spectacles bénéficiant de séries longues, avec  deux représentations en avant-première soit 10 .000 places à moitié prix*. « Je l’ai annoncé mon arrivée à l’Odéon : je souhaite ouvrir le théâtre à un plus large public, à tous ceux qui ne sont pas en mesure de payer le plein tarif ou de s’engager en souscrivant à un abonnement. Pour cela, j’ai voulu proposer nos spectacles en avant-première et à moitié prix. »  D’abord cette saison, avec Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekhov, mise en scène de Simon Stone, artiste associé de notre théâtre.

L’occasion, dit Stéphane Braunschweig, de partager avec un nouveau public, l’émotion si particulière qui entoure la première des spectacles. On veut bien… mais c’est surtout le prix normal : 40 €, 28€, 18 €  et 14 € qui reste beaucoup trop élevé ! Mais là aussi c’est la quadrature du cercle, et faire venir des spectacles de l’étranger est toujours coûteux! Bref, il n’y a pas de solution miracle! Mais il nous semble que cet effort intelligent vers un public jeune et majoritairement étudiant, va dans le bon sens, celui qu’avait initié avec succès, Olivier Py quand il était directeur de ce même théâtre. mais les places au festival d’Avignon qu’il dirige maintenant restent chères pour un public jeune ou qui ne peut pas investir dans un TGV,quelques nuits d’hôtel, etc. En quelque vingt ans, on a vu un changement indéniable!

Dernier venu dans la tribu parisienne, Le Treizième Théâtre, place d’Italie à Paris XIIIème, une structure privée donc non subventionnée, avec une programmation diversifiée : “Ouvrir un nouveau théâtre à Paris , est un choix important, un acte fort, la preuve d’une démocratie un peu plus solide, disent ses directeurs Gilbert Rozon et Olivier Peyronnaud. Pourquoi un théâtre et pourquoi un de plus ? Nous croyons, modestement, qu’il y a encore de la place pour un théâtre différent, un théâtre moderne et décalé, qui brise les codes établis, les règles écrites, et les théories récurrentes. (…)Nous ferons de ce nouveau théâtre un lieu de rencontre, un lieu d’art et de divertissement pour tous, un lieu de vie. » Mais au-delà des bonnes intentions, il faut un certain courage pour se lancer dans une aventure pareille : une salle-ancien cinéma de 900 places peut plutôt accueillir de grands spectacles.

Mais il s’agit d’être concurrentiel et mieux vaut jouer sur des valeurs sûres: comme le fameux cirque québécois Eloise (voir Le Théâtre du Blog) ou prochainement, le non moins fameux Slava’ SnowShow russe. Il y a aussi une petite salle de 130 places mais par définition peu rentable. Chaque spectacle doit donc avoir un mode de financement et donc de recettes différent, ce qui implique des prix de place variables. Il y a même, comme dans certaines clubs privés, un Carré Or…
 Les directeurs ont conçu une «carte adhérent» qui devrait, selon eux, être attractive avec des avantages classiques mais dont certains ne coûtent rien au théâtre comme participations aux bords de scène, rencontres avec les équipes artistiques, et réservations prioritaires  pour les  grands évènements ou invitations aux répétitions et visites des coulisses du théâtre. Les réductions sur les spectacles de la saison, et tarifs préférentiels et offres privilégiées sur les services (restaurant, chauffeur, baby-sitting). Soit avec cette carte payante, 30€ ou tarif réduit pour les habitants du XIII ème : 15€. Ce qui n’est pas quand même donné! Mais bon, si on rentabilise cette foutue carte comme dans certains surfaces de bricolage, en y allant souvent,  le prix se rapproche  alors de ceux pratiqués dans les théâtre publics.

Côté privé encore, La Seine Musicale, implantée sur l’Ile Seguin, longtemps fief des usines Renault en bordure de la ville de Boulogne-Billancourt,est un grand ensemble de bâtiments en forme de vaisseau, consacré à toute la musique et aux spectacles mais pouvant aussi accueillir des manifestations variées. Donc si on a bien compris, ouverte à la location d’espaces… Issu d’un partenariat entre des sociétés privées et le Conseil départemental des Hauts-de-Seine, ce nouveau complexe culturel, construit sur un terrain de 2.35 hectares cédé par le département des Hauts-de-Seine, est l’œuvre des architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines. Les prix des places est sans variable mais pour West side story, il faut compter 105€ au parterre! ou à la mezzanine, ce qui est bien cher pour une vision disons, des plus éloignées avec un son de micros HF ! Et jusqu’à 25 € sur les côtés ! Et cerise sur le gâteau, on retire gratuitement  (sic !!!!) les billets dans un des nombreux points de vente. Et on peut aussi acheter un e-billet collector sur carte plastifiée qui, munie d’un hologramme et d’un code barre. permet un accès direct à l’événement! Vous avez dit progrès? En tout cas,  il faut le payer!

Mais bon, vu le gigantisme de cette salle peu chaleureuse, aux sièges en  bois moulé et aux murs noirs,  mieux vaut investir dans une bonne paire de jumelles!  Et, si on a bien compris les indications du site, la direction de cette Seine musicale entend rentabiliser les choses au maximum, avec réservation par Internet et même si le département des Hauts-de-Seine est assez riche, la recherche d’un nouveau public ne semble pas être ici une priorité !

Du côté des petits-mais importants pour la création-théâtres comme le Théâtre Studio d’Alfortville en banlieue parisienne? Christian Benedetti annonce tout de suite la couleur : «Ce n’est pas un théâtre au sens de l’économie, mais au sens étymologique : l’endroit d’où l’on regarde, et au sens politique.Un théâtre de la distance, (comme l’image a besoin de la distance pour être vue, le théâtre a besoin de distance pour faire son travail). (…)
Le temps théâtral n’est pas le temps de la productivité de l’économie de marché. Il est celui, singulier, de la respiration et du regard de celui ou celle qui conduit le projet et de l’énergie du sens. » Un théâtre de recherche comme celui-là, on l’aura vite compris, a toute sa légitimité et se doit d’avoi une politique des prix très adaptée : un plein tarif à 20 €, et un tarif réduit à 15 € pour tout le monde ou presque : seniors, demandeurs d’emploi, intermittents, enseignants, étudiants, moins de trente ans, abonnés des théâtres partenaires. Et à 10€ pour  bénéficiaires du RSA, moins de 16 ans, Alfortvillais et le réseau Ticket Théâtre proposant un tarif unique de 12€ pour ses adhérents.

Autre exemple, le TnBA-Théâtre du Port de la Lune à Bordeaux, comme de nombreux centre dramatiques nationaux-Jean Vilar avec le célèbre T.N.P. ,avait déjà donné l’exemple il y a quelque soixante-dix ans- a adopté une politique d’abonnements et de cartes spéciales donc à prix réduits sauf spectacles majorés. Même si cela donne un peu le tournis, vu le nombre d’offres : 5 € par spectacle à partir de quatre personnes  et tarif réduit à 9 € le spectacle à partir de trois. Il y a aussi des carte pass solo et duo, des chèques-théâtre à échanger  contre un billet vendus 170 € par carnet de 10, au prix de 17 € la place

Mais il y a aussi un plein tarif qui ne doit pas concerner beaucoup de monde ! Soit  25 €  et tarif réduit 12 € (sauf spectacles majorés,  Théâtre en famille : plein tarif :12 € tarif réduit : 8 € Tarif dernière minute : plein tarif 17 €  et tarif réduit 10 € (sauf spectacles majorés).  Tarif collectivités et CE partenaires  7 € (sauf spectacles majorés) sur présentation de la carte CLAS, Cézam, TER Aquitaine, CNRS, MGEN, CE Pôle Emploi.

Du côté du NEST,
Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Grand Est, il y aussi une volonté de s’adapter aux finances du public  avec un tarif plein à 21 €, un tarif réduit à 16 €  pour  les plus de 65 ans, abonnés structures partenaires, CE, demandeurs d’emploi, groupe de dix personnes. Mais aussi un tarif jeune à 8 € et enfin un tarif RSA à 5 €. Mais le Nest propose aussi  une carte adhérent à 15 € avec tous les spectacles à 10  €), une carte saison à 110 € pour douze spectacles + un offert : La Bonne éducation et une carte jeune à 21 € pour trois spectacles de la saison, et 5 €  le spectacle supplémentaire.
Pour son festival de formes brèves en septembre dernier, le NEST a donné la possibilité de prendre un pass journée à 20€ ou à 10€, pour les moins de 26 ans ou wek-end :  30€ et 15€. De même, le festival ados La Semaine extra au printemps prochain sera à 10€ , et tarif jeunes à 5€.

Voilà, de quoi méditer en ces temps où les mises en scène de spectacles deviennent sauf exception de plus en plus techniques et donc de plus en plus coûteux , les partenariats privés/publics se portent comme un charme. Avec toutes les dérives que cela peut occasionner! Aller pour finir de quoi enchanter votre soirée pluvieuse et triste cette belle réflexion de la grande chorégraphe Anne Teresa De Kerresmaeker: Nous sommes dans un monde où les expériences à vivre ensemble deviennent de plus en plus rares. Ce qui rend le spectacle vivant encore plus précieux. » C’est effectivement l’essentiel.A suivre donc…

Philippe du Vignal

*Odéon : ouverture de la location des places en avant-premières à 50% sur toutes les catégories, le 
mardi 31 octobre 2017, pour Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekhov, mise en scène de Simon Stone.
Prix : 20€ / 14€ / 9€ / 7€ (séries 1, 2, 3, 4) au lieu de 40€ / 28€ / 18€ / 14€
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T : 01.44.85.40.40 et sur www.theatre-odeon.eu

 

 

La Maison Maria Casarès

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La Maison Maria Casarès

 

images« Maria Casarès, comme vous le savez, a eu une carrière exceptionnelle. Son enfance fut assez tragique. Elle était la fille du Premier ministre de la jeune république espagnole.(…). Avec sa famille, elle dut s’enfuir. L’exil, donc. La France. Paris. Très vite, le théâtre. (…) Un jour, c’était vers la fin de la guerre, quelqu’un lui présenta un auteur de théâtre jeune et séduisant. (…). Elle fut engagée pour jouer dans sa première pièce qui s’appelait Le Malentendu. Elle y fut très intense, vibrante,(…) . Albert Camus tomba sous le charme.
Elle joua aussi à la création, des Justes. Et puis dans État de siège quelque temps plus tard. Il l’adorait toujours.(…). Et puis un jour, Camus est mort. Dans un accident de voiture. Pour Maria, ce fut un évènement terrible. Elle commença à dépérir (…) Quelques amis ont alors eu l’idée de lui faire acheter une maison. »

 Ainsi commence Les Fantômes d’Alloue, conte imaginé par Rémi de Vos pour accompagner une visite théâtralisée dans le domaine de La Vergne, lors du premier festival d’été de la Maison Maria Casarès. Cinq hectares de prés et d’îles au bord de la Charente. Une grande maison flanquée de tours, des communs qui délimitent une vaste cour intérieure ombragée. Située au cœur de la Charente limousine, à équidistance de Poitiers, Angoulême et Limoges, le lieu tient son nom des vergnes, c’est-à-dire des aulnes, le long de la nonchalante rivière.

 « La maison de Maria Casarès, poursuit Rémi de Vos, c’est ça : un puissant antidote au chagrin, à la douleur d’aimer, à la perte irrémédiable. Parfois, dans la maison, on entend des bruits étranges. On sent une présence. Là-haut, dans la bibliothèque, il y a des livres d’Albert Camus. Certains sont dédicacés. (…) . »Selon le conte, d’autres fantômes peupleraient les lieux : Jean-Paul Sartre, Paul Claudel et Jean Genet « qui ne se fréquentaient pas de leur vivant, et s’ignorent tout autant fantômes. Et comme Maria est ici, ils sont bien obligés de venir ! (…). Le dernier auteur qui hante parfois ces murs s’appelle Bernard-Marie Koltès(…). Bernard-Marie Koltès avait vu Maria Casarès jouer Médée quand il était jeune et sa vie en avait été transformée. (…) C’est elle qui lui avait inoculé la passion du théâtre à vingt ans et là, des années plus tard, elle créait une de ses pièces sous la direction de Patrice Chéreau. Pas mal ! Il vient pour Maria qui le retrouve dans ce théâtre qu’elle n’a pas connu. »

 Aujourd’hui  un théâtre a été créé dans l’ancienne grange, ainsi que des logements pour accueillir de jeunes équipes de création. Quand Maria Casarès, sans héritiers, fit don de La Vergne, à la commune d’Alloue, bourg de cinq cents habitants, pour « remercier la France d’avoir été une terre d’asile  », le maire, en toute logique, chercha conseil auprès de la Maison Jean Vilar, à Avignon, étant donné le long compagnonnage de la comédienne avec le Théâtre National Populaire. Ainsi naquit et prit corps, impulsée par sa directrice Véronique Charrier et son président François Marthouret, un centre de résidence et de création la Maison des Comédiens Maria Casarès …

 Depuis janvier 2017, Mathieu Roy et Johanna Silberstein, fondateurs de la compagnie du Veilleur à Poitiers, se partagent la direction du lieu avec des projets plein les cartons. « Quatre axes de développement, explique Johanna Silberstein : théâtral, agricole, pédagogique et numérique, afin d’ouvrir la maison vers l’extérieur, et de favoriser les rencontres entre les acteurs de ces différents domaines culturels  »

 L’axe théâtral se décline en saisons : au printemps des équipes de jeunes créateurs choisies par un jury répètent leur spectacle pendant un mois et le montrent à l’issue de cette résidence. A l’automne, ils reviennent, présenter des maquettes aux “Rencontres jeunes pousses“, devant un public local et des professionnels. Cette première année, après un appel à projet, les dossiers de soixante-quinze candidats, sortis des écoles nationales ou privées depuis moins de cinq ans, ont été examinés par les jurés, et quatre ont été retenus. Les équipes bénéficient ensuite d’un accompagnement artistique et administratif, pour la diffusion de leur spectacle.

En été un festival, « pour sortir du laboratoire et ouvrir sur le territoire », permet au public de la région, Charentais et vacanciers, de découvrir ce lieu de mémoire tout en assistant à des spectacles. Il a été inauguré cette année avec trois productions issues du répertoire de la compagnie du Veilleur, exploitées pendant un bon mois. Mille cinq cents entrées. Johanna Silberstein n’exclut pas d’inviter bientôt d’autres compagnies.

L’axe agricole en gestation verra la mise en place des expériences de permaculture sur le domaine, avec des associations de paysans et des lycées agricoles. La plantation d’un « jardin remarquable » est à l’étude. L’axe pédagogique se met en place: d’ores et déjà, des élèves visitent le domaine, et la maison est associée à l’université de Poitiers. Culture et agriculture, ces deux domaines d’enseignement font ici bon ménage. Un travail de mémoire est aussi entamé : un groupe d’architectes urbanistes et paysagistes va établir l’inventaire du bâtiment, du mobilier et du paysage, afin d’étudier comment la mémoire de Maria Casarès cohabite et se prolonge avec les projets futurs

 Le quatrième axe, encore en jachère, se situe dans le domaine du numérique, en association notamment avec le pôle d’images animées d’Angoulême. Il s’agirait d’accueillir de jeunes artistes, en lien ou pas avec de projets théâtraux, la création numérique étant de plus en plus présente sur nos scènes, de manière pas toujours bien maîtrisée .

 Avec cet ambitieux programme, Mathieu Roy, metteur en scène et Johanna Silberstein, comédienne et enseignante, à la tête d’une toute petite équipe, visent à créer un site polyculturel ouvert au public au rythme des saisons, pour s’inscrire dans une action territoriale, grâce au rayonnement qu’offre la grande région Nouvelle Aquitaine. A ce titre, l’Office artistique région Nouvelle Aquitaine (OARA) y installe une antenne poitevine. La maison Maria Casarès veut aussi s’ouvrir à l’international car elle bénéficie de deux labels : elle s’inscrit dans le réseau des Centres culturels de rencontre ( comme par exemple la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon) et celui des Maisons des illustres ( à l’instar de la Maison Jean Vilar). On y accueille des écrivains dans le cadre de d’échanges internationaux : cette année un réalisateur syrien, l’an prochain un dramaturge iranien…

Productions artistiques, agricoles, enseignement, échanges et transmission, ainsi le jeune et généreux binôme envisage-il les divers productions de La Casa Casarès.

 Mireille Davidovici

 Propos recueillis pendant les rencontres jeunes pousses du 18 septembre, auprès de Johanna Silberstein.

 Maison Maria Casarès, Domaine de la Vergne 16490 Alloue. T. 05 45 31 81 22 www.mmcasares.fr

 

La salle Gémier à Chaillot-Théâtre National de la danse enfin rénovée

 

La salle Firmin Gémier du Théâtre National de Chaillot enfin reconstruite

 IMG_871Quatre ans de travaux, auxquels plus grand monde n’avait d’abord cru à cause des problèmes architecturaux que cela supposait, mais bon, voilà c’est fait, et Paris peut compter sur une salle à la fois fonctionnelle et chaleureuse qui fait oublier l’ancienne dont avait rêvée Jean Vilar, et que son successeur Georges Wilson avait réalisé en 1967, à la place d’une  caféteria  d’origine donnant sur l’actuel palier où est installé le contrôle.

Concue par Jean de Mailly et Jacques Lemarchand, scénographe, et baptisée du nom de Firmin Gémier, fondateur du Théâtre National Populaire, cette salle-c’est le moins qu’on puisse dire-n’était pas un chef-d’œuvre : piliers de béton d’origine encombrant le fond de scène, peu de dégagements sur le plateau, manque de visibilité sur les côtés au parterre, et au balcon après le premier rang, bruits fréquents de patins à roulettes sur la dalle au-dessus jusqu’à une date récente, fuites d’eau dans les loges en cas d’orage, accès mal commode par les escaliers extérieurs de l’esplanade, jusqu’à ce que Jérôme Savary obtienne du Ministère la création d’un couloir la reliant directement au théâtre, obligation de démonter les sièges du centre quand on voulait faire passer des décors volumineux…

Bref, rien n’était dans l’axe pour le public, les techniciens et les artistes; cela dit, pendant presque cinquante ans, elle aura vu fleurir bien des mises en scène de compagnies théâtrales-et non des moindres-comme celles entre autres, de Stuart Seide, Claude Régy, Roland Topor, et le Magic Circus de Jérôme Savary avant qu’il ne devienne le directeur de Chaillot.

 Après le creusement d’un puits depuis le haut de la dalle, c’est une salle conçue avec beaucoup d’intelligence par l’architecte Vincent Brossy, modulable confortable et reliée au Grand Foyer du Théâtre par un bel escalier. Avec un vaste plateau de 180 m2, un gradinage rétractable de 390 places, un équipement technique de pointe, et un accès décors par  l’avenue du Président Wilson dont la salle Jean Vilar bénéficiera aussi, la salle Firmin Gémier s’avèrera vite indispensable. La création d’un silo technique de 750 m2, contigu à la nouvelle salle, aura un fonctionnement autonome avec des espaces de réserves pour les services techniques. la salle Jean Vilar

Le public pourra aussi accéder aux jardins du Trocadéro par les portes d’entrée d’autrefois, et voir les fresques de peintres célèbres comme Bonnard, Vuillard, Brianchon ; de qualité très inégale, elles témoignent cependant de la peinture française entre les deux guerres. On retrouvera aussi une fresque d’Othon Friez et L’Âme et la Danse, une sculpture d’Armel Beaufils pour laquelle deux danseuses des Ballets russes avaient servi de modèle. En plâtre d’environ trois mètres de haut, elle avait été conçue en 1937 pour Chaillot, puis déposée en 1964 lors de la création d’un bar, et installée un temps, salle Pleyel…

 Ces travaux sont la première tranche d’un schéma directeur de rénovation du théâtre avec notamment l’ouverture d’un restaurant et d’une librairie permanents mais aussi la création d’un gradinage en béton avec en dessous la création d’une salle de répétition aux dimensions du plateau de la grande salle Jean Vilar.

Il y  aura aussi des répétitions ouvertes, bals participatifs, et visites décalées du théâtre. Le public pourra ainsi découvrir la salle dans différentes configurations : répétitions ouvertes, improvisations collectives animées par un panel de jeunes chorégraphes, et bals participatifs animés par Blanca Li.
Les artistes Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna feront découvrir ces espaces lors de visites guidées. Et Anne Nguyen, chorégraphe associée à Chaillot, y créera Kata, une pièce de hip hop pour huit interprètes du 11 au 20 octobre.

 Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, 1 place du Trocadéro (XVIème). T. : 01 53 65 30 00.

Visites, répétitions et jam sessions : accès libre sur réservation.  Bals : tarif plein 10 €, tarif réduit 8 €, jeudi 14 septembre: 18h et 19h45 visites guidées décalées, 21h bal; vendredi 15 septembre: 21h bal; samedi 16 septembre 11h à 18h visites guidées décalées, répétitions publiques, jam session 21h bal; dimanche 17 septembre, 11h à 18h visites guidées décalées répétitions publiques jam session.

Extra: La littérature hors du livre au Centre GeorgesPompidou

 

Festival Extra:  La littérature hors du livre au Centre GeorgesPompidou

2017 09 06∏HervÇ Veronese Centre Pompidou-1148Une nouveau festival littéraire est né, lancé par le Centre Georges Pompidou qui « veut être un lieu qui accueille la littérature et au croisement des arts,  a dit son président, Serge Lasvignes». Cette initiative se double de la remise du prix Bernard Heidsieck qui va couronner des auteurs pour « une création littéraire récente, conçue en dehors du livre ». La littérature prend aujourd’hui de nombreuses formes: poésie sonore, performances, conférences « performées », lectures, films-poèmes, créations numériques…

Le sous-sol du Centre Georges Pompidou, aménagé en  salon littéraire aux sièges multicolores, accueille cette manifestation polymorphe, alliant performances en tous genres et causeries radiophoniques en public, relayées par Radio Brouhaha. Un programme imaginé avec la webradio r22 Tout-monde r22 (https://r22.fr/) diffusera trois émissions en direct depuis le Festival Extra, et les archivera pour rediffusion.
Cette « webradio » collaborative, lancée en juin 2014 par Khiasma, plateforme culturelle basée aux Lilas, s’est dotée d’un dispositif portatif d’enregistrement et  diffusion tenant dans une valise. Ainsi les jeunes techniciens peuvent aisément capter documents sonores, lectures, performances, dans les festivals de littérature.

La première émission s’intitule La littérature hors livre : une nouvelle vie littéraire. «Il reste a écrire une autre histoire de la poésie en dehors du livre, explique Alain Vaillant à l’antenne. Historien de la littérature, il plaide pour une histoire de la communication littéraire, comme chantier à ouvrir englobant l’ensemble des formes littéraires et de leurs circuits de diffusion. Selon lui, l’émergence du roman a, au XIXème siècle, marginalisé la poésie qui a trouvé un élan en se délivrant du livre. De Victor Hugo à Mallarmé,  l’oralisation s’affranchit de la page, et renouvelle les esthétiques.
 
Chloé Maillet et Louise Hervé lui emboîtent le pas avec leur Histoire fantasmée de la performance, petit spectacle malicieux où elles tracent une sorte d’archéologie de ces formes hors livre, notamment dans l’espace public. De la mise en œuvre des préceptes de Jean-Jacques Rousseau, aux exhibitions populaires menées par Prosper Enfantin, apôtre de Saint-Simon, en passant par les fêtes de la Révolution en 1790. Ces performeuses historiennes ont puisé dans de nombreuses archives, dont les objets insolites des Saint- Simoniens conservées à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris.

 Photo bismuth Credit : agence DRC

Photo bismuth Credit : agence DRC

Pendant ce tour d’horizon riche d’enseignements et d’anecdotes, l’écrivain et plasticien Julien Bismuth nous invite à une performance d’écriture. Assis face à nous, ordinateur ouvert, il enchaîne les phrases d’un texte projeté, pendant vingt-cinq minutes.  « Ces textes improvisés, je les perçois comme une sorte de correspondance, dit-il. Une lettre que l’on écrirait d’un trait sans la revoir, la refaire ou la réécrire. Une lettre écrite dans une sorte d’urgence, celle de répondre à une attente(…) »
«  La question, nous dit Julien Bismuth, est ce qu’on fait en sortant du cadre du livre, comment ouvrir un champ potentiel d’œuvres, plutôt que de retomber dans la problématique de l’avant-garde.» Formé à Los-Angeles, à l’américaine, c’est-à-dire à la fois en littérature et en arts plastiques, il joue sur les deux tableaux. Influencé par des artistes comme Paul McCarthy qui fut son professeur, il travaille entre New York et Paris; il alterne œuvres plastiques souvent minimalistes,  et performances où dialoguent texte, image et objet.

Dans L comme litote, par exemple, quatre actrices récitent le même monologue de six manières différentes. L’artiste teste aussi les limites du langage, en faisant dire par un ventriloque In dieser grossen Zeit, un article de Karl Krauss où il explique pourquoi, face au bruit et la fureur de la guerre, et à la cacophonie du monde, l’écrivain ne peut que se taire… La performance d’écriture en public, que mène Julien Bismuth depuis deux ans donnera peut-être lieu à un projet plus vaste…

Le prix Bernard Heidsieck
Les aficionados de la poésie sonore connaissent les «poèmes-partitions», de Bernard Heidsieck (1928-2014) et son œuvre plastique, dont ses planches d’ « écritures-collages », et ses abécédaires réalisés avec du matériau « sonore ». Pourtant, il reste peu connu du grand public. Constatant, dès la parution de son recueil Sitôt dit, (1955) l’état moribond de la poésie, cantonnée selon lui à l’espace blanc de la page, Bernard Heidsieck entreprit de sortir le poème de la page imprimée et fonda en 1959, avec François Dufrêne, Gil J. Wolman et Henri Chopin le mouvement de la poésie sonore » puis la « poésie action » en 1962. « Ce que je cherche toujours, dit-il, c’est d’offrir la possibilité à l’auditeur/spectateur de trouver un point de focalisation et de fixation visuelle. (…) je propose toujours un minimum d’action pour que le texte se présente comme une chose vivante et immédiate, et prenne une texture quasiment physique. Il ne s’agit donc pas de lecture à proprement parler, mais de donner à voir le texte entendu. »

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Photo agence DRC : au centre Jean-Jacques Lebel à côté de la lauréate Caroline Bergvall

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 Proche des courants Beat, Fluxus et des minimalistes américains, il utilise, dès 1959, le magnétophone comme moyen d’écriture, s’ouvrant à des champs nouveaux. Un modèle suivi par des générations de poètes. Une partie des œuvres est archivée à la bibliothèque Kadinski du Centre Georges Pompidou.

Jean-Jacques Lebel, président du jury, proclame les résultats tout en rappelant que le Centre Georges Pompidou a souvent mis en valeur la poésie orale, comme lors du festival Polyphonix et qu’ici-même, Bernard Heidsieck reçut de Jack Lang en 1991, le grand prix national de la poésie… le prix Bernard Heidsieck revient cette année à Caroline Bergvall pour ses performances sonores. Ecrivaine et artiste franco-norvégienne, vivant en Angleterre et formée aux Etats-Unis, elle se trouve à la croisée de trois langues. Elle définit son  « champ de travail comme la translation d’une identité à une autre, dans la rupture et le meurtre linguistiques. » Eprouvant, comme bien des exilés, ce que parler couramment veut dire : « Des voix distantes et rapatriées, c’est cela mon travail. »

Dans la foulée, John Giorno, né en 1936, figure majeure de la beat génération reçoit le prix d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Avec ses «poem paintings» il a fait sortir la poésie dans les rues et les galeries d’art de New York et créé Dial-a-poem, un standard téléphonique diffusant des poèmes enregistrés. Lamberto Pignotti, né en 1926, pionnier dès les années quarante, des poésies sonores et visuelles,  et des performances faisant appel à tous les sens, se voit, lui, attribuer la mention spéciale de la Fondazione Bonotto…

De nombreux événements sont programmés au cours de cette quinzaine littéraire, une poésie à prendre comme elle vient, dans tous ses états: à deviner sur le bout des lèvres, jouée par des acteurs, ou accompagnée par des peintures improvisées ou des images projetées… Laurent Poitrenaux fera ainsi entendre les textes-partitions de Bernard Heidsieck, et Jean-Yves Jouannais proposera un chapitre de son Encyclopédie des guerres, entreprise depuis 2008.

Mireille Davidovici

Forum -1 Centre Georges Pompidou, Paris IV ème T. :01 44 78 12 33 jusqu’au 16 décembre. (Entrée libre);

Prochaines émissions de Radio Brouhaha: La littérature hors livre : sur scène, au salon ou à l’écran avec Roger Chartier, François Bon, Elitza Gueorguieva, Emmanuelle Pireyre, David Desrimais ; La littérature hors livre : périphérique ou centrale ? avec Claire Finch, Olivier Marboeuf, directeur de l’espace Khiasma, collectif chôSe, Antoine Pietrobelli, Elom 20ce.
webradio r22 Tout-monde : r22 https://r22.fr

Sévigné épistolière du Grand Siècle

Sévigné épistolière du Grand Siècle, au château de Grignan, commissaire de l’exposition : Chrystelle Burgard, scénographie de Jérôme Dumoux

 

"La marquise de Sévigné" de Claude Lefèbvre, tableau prêté par le musée parisien Carnavalet au château de Grignan.

« La marquise de Sévigné » de Claude Lefèbvre, tableau prêté par le musée parisien Carnavalet au château de Grignan.

Visiterions-nous ce château, y verrions-nous du théâtre, l’été, si la marquise de Sévigné n’y avait séjourné  et si la collégiale Saint-Sauveur, adjacente, n’y accueillit sa sépulture, en 1696, à son décès survenu lors de son quatrième voyage? Pourtant la demeure est indissociable de la fameuse épistolière depuis qu’elle connut, sans la chercher, une gloire posthume. On la célèbre ici tous les ans avec un festival de la Correspondance.

Comment le mythe sévignéen  s’est-il forgé? Quel rapport entre la mondaine parisienne et la demeure de son gendre, le comte François de Castellane-Adhémar de Monteil de Grignan (famille qui donna son nom à la ville de Montélimar) ? Elle y a pourtant passé peu de temps mais c’est là qu’ont été expédiées la plupart des 674 lettres à sa «bien-aimée» fille, qui suivit son mari en Provence, en 1671.

 L’exposition Sévigné épistolière du Grand Siècle retrace un parcours chronologique de la vie de la Marquise, via les demeures qu’elle a habitées -notamment à  Paris, et en Bretagne-, ses voyages, sa famille et ses fréquentations. Parcours illustré par de nombreux documents, et ponctué par des citations et des lettres dont les étapes se retrouvent dans un catalogue exhaustif, réalisé par des spécialistes.

 La Provence qu’elle considère d’abord comme un lieu inquiétant qui lui a «volé» sa fille, deviendra, au fil de ses quelques séjours, un endroit familier où elle a ses appartements et surtout,  à raison de deux ou trois lettres par semaine, l’occasion d’ «une conversation en absence» portant sur l’histoire familiale et les événements de son temps. Une mine pour les historiens, un plaisir pour les lecteurs.

 La scénographie met en scène une abondance d’éléments, en les superposant, selon la mode du XVII ème siècle : portraits de familles, gravures, miroirs,  mais aussi objets de la vie quotidienne au château comme vaisselle, chaussures, meubles… Parmi eux, une petite pharmacie de secours ou des instruments de chirurgie.

Cette accumulation nous restitue une époque mais il serait vain de vouloir tout explorer en une seule visite. A chacun de faire son choix. De nombreuses gravures montrent le château à diverses époques, depuis sa fondation au Moyen-Âge, jusqu’au au temps de sa magnificence : « une belle vue… un bel air » ou même « une ville », une « république », selon la marquise. Puis en ruines après la Révolution, avant sa restauration au début du XXème siècle.

On apprend que Grignan devint un lieu de pèlerinage romantique, dès les années 1770, d’abord pour les Anglais. Un touriste suisse témoigne, en 1787 : « Tous ceux qui ne sont pas étrangers à la littérature Françoise, doivent connaître le château de Grignan par les lettres de Madame de Sévigné […] La bise souffle là avec une telle violence qu’elle enlève le gravier de la terrasse et le lance jusqu’au second étage avec assez de violence pour casser le vitres. On comprend donc que Madame de Sévigné pouvait plaindre se fille d’être exposée aux bises de Grignan.»

 L’exposition s’ouvre sur un majestueux portrait de 1665, signé Claude Lefèvre. Bien en chair, sobrement vêtue, l’œil malicieux, Marie, née Rabutin-Chantal, a la trentaine épanouie. Veuve depuis 1651, elle peut donc vivre librement, voyager à loisir, et fréquenter artistes et milieux littéraires, comme Madame de Lafayette et Mademoiselle de Scudéry dont on voit la Carte du Tendre.

La visite se clôt sur l’épopée que fut la diffusion posthume de sa correspondance grâce à son cousin Roger de Bussy-Rabutin et  à sa petite-fille Pauline de Simiane qui censura certaines missives.

 Si Lorenzzacio, qui se joue dans la cour du château (voir Le Théâtre du Blog) vous mène jusqu’à Grignan, ne manquez pas cette exposition : elle  nous plonge en images au cœur d’une époque, d’une région, et dans  la vie intime et littéraire d’une femme qui, sans le chercher, passa à la postérité, et fit de ce petit bourg drômois un lieu de pèlerinage et de mémoire.

 Mireille Davidovici

 Château de Grignan, (Drôme) tous les jours jusqu’au 22 octobre. T.04 75 91 83 50

 Le catalogue est publié aux Éditions Libel à Lyon

Petite sélection pour le festival off d’Avignon

Petite sélection pour le festival off d’Avignon

 

indexDe nombreux lecteurs nous demandent ce qu’il faut voir dans ce festival parallèle au in, qui, depuis quelques années, a grimpé en flèche et accueille des spectacles, plus ou moins importants en nombre d’acteurs, mais souvent d’un très bon niveau. Des régions comme,entre autres, les extra-marines à la Chapelle du Verbe Incarné, ou des pays comme la Belgique au Théâtre des Doms. Elle ont maintenant leur site à Avignon, comme entre autres, la Caserne des Pompiers, qu’investit la région Champagne-Ardennes depuis presque vingt ans  qui loue aussi  sept autres lieux pour accueillir les compagnies qu’elles subventionnent… Le off, avec un épais catalogue remarquablement précis, est devenue une grosse machine… qui fait aussi le bonheur financier de nombreux propriétaires de petites salles…

Des théâtres privés se sont aussi offert une sorte de succursale d’été comme le Théâtre de Belleville au Gilgamesh en plein centre d’Avignon. Et un Théâtre comme le Golovine fonctionne maintenant toute l’année. Bref, le paysage du off a beaucoup changé depuis vingt ans, et n’a plus rien à voir avec celui des années 70, où il y avait seulement quelques spectacles, notamment au Théâtre du Chêne noir dirigé déjà par Gérard Gelas ou celui de la place des Carmes avec à sa tête, le bon poète qu’était André Benedetto.

Et il y a aura, cette année comme les précédentes, plus de 1.300  spectacles! (avec beaucoup de solos et de duos) de théâtre, marionnettes mais aussi de danse, magie, cirque, etc. Ce que l’on pourrait appeler le in du off, attire donc à de prix très abordables dans des théâtres bien équipés et climatisés, un très grand nombre de spectateurs, souvent assez jeunes, et loin de tout élitisme, ce que n’a pas toujours réussi à faire le in où les places restent d’un prix élevé… comme l’âge du public.

Voici donc des spectacles du off que les neuf critiques du Théâtre du blog qui assureront une permanence au Festival du début jusqu’à la fin, peuvent vous recommander (voir Le Théâtre du Blog ) mais nous publierons  aussi chaque jour, dans cette même rubrique, à mesure que nous les verrons, une sélection du off, de façon à ce que vous n’attendiez pas que l’article sorte.

 

 -Histoire d’une femme de Pierre Notte avec Muriel Gaudin, au Théâtre des Trois Soleils.

-Maintenant que je sais, texte et mise en scène d’Olivier Letellier, à la Maison du Théâtre pour enfants.

-Flammes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani, au Théâtre des Halles.

-La Vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot au 11 Belleville, Gilgamesh Théâtre.

 -Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Philippe Nicaud, au Théâtre de Corps-Saints.

-Le Roman  de Monsieur Molière  d’après Mikaïl Boulgakov, Molière et Lully, mise en scène de Ronan Rivière, Petit Louvre.

-La Baie des Anges de Serge Valetti, au 11 Belleville, Gilgamesh Théâtre.

-Micro-crédit, texte et mise en scène de Pauline Jambet, Arthéphile rue du Bourg-Neuf.

-Séisme de Duncan Macmillan, mise en scène d’Arnaud Anckaert, Arthéphile, rue du Bourg-Neuf.

-Candide. Qu’allons-nous devenir par le Théâtre à Cru. La Manufacture 2a rue des Ecoles. -De si tendres Liens, de Loleh Bellon, mise en scène Laurence Renn-Penel, Petit Louvre.

-Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation, un film documentaire de Daniel Cling. Cinéma Utopia, Avignon ATTENTION : seulement le mardi 18 juillet à 11h.

-Le voyage de Dranreb Cholb, texte et mise en scène de Bernard Bloch, Théâtre du Cabestan, 04 94 86 11 74.

-Néant, une performance-solo de Dave Saint-Pierre, Théâtre de l’Oulle 19 place Crillon, Avignon.

-Plus léger que l’air de Frederico Jeammaire, Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon.

-Le Cercle des Utopistes anonymes d’Eugène Durif, mise en scène de Jean-Louis Hourdin, Maison de la Poésie

 

Philippe du Vignal et l’équipe du Théâtre du Blog

 

 

Le Cœur, installation de Christian Boltanski

Le Cœur, installation de Christian Boltanski

xz1p05lhbqaw1dkiwdh1 Chaque année, la péniche la Pop arrimée Quai de la Loire propose de découvrir  une œuvre d’art “dont le son est l’un des éléments constitutifs, voire l’enjeu central de sa conception”. Comme l’an passé, avec Kollaps de Claude Lévèque, une installation créée en 99 au Consortium à Dijon. Soit une plongée dans le noir absolu avec ce que cela peut comporter de perturbation des sens: sur un sol en mousse qui déséquilibrait la marche, on devait aussi se soumettre à la présence des autres, puis à un vent violent, et enfin subir le bruit assourdissant de trois hélicoptères au décollage!

L’installation de Christian Boltanski se voit aussi dans le noir absolu. On connaît ses obsessions de cet artiste, considéré actuellement comme l’un des plus importants d’Europe, et qui avait été invité à investir le pavillon français à la Biennale de Venise 2011. La mémoire, l’enfance et surtout la mort, l’attente de la mort: celle des autres et la sienne… Des thèmes essentiels dans son œuvre qu’il a traités au moyen de la photo, du cinéma et de la vidéo.

Nous nous souvenons encore avec émotion des Objets de la vieille dame exposés sous vitrine vers 1975 et qui avait fait s’évanouir une de nos étudiantes! Ses œuvres récentes participent aussi de cette même obsession assumée de la mort comme  Les Archives des cœurs  dans l’île de Teshima au Japon, ou La vie de C.B ou Le Pacte avec le diable de Tansmanie, Australie. Commencée en 2010, et dont le point final sera la disparition de son auteur, sa vie est filmée en continu par quatre caméras dans son atelier à Malakoff. Les images de ces vidéos sont ensuite retransmises dans une caverne en Tasmanie et stockées sur DVD.

Mais David Walsh, un milliardaire qui a gagné une immense fortune au jeu et acheteur de cette œuvre-performance, n’a pas le droit d’en faire quoi que ce soit, du vivant de Christian Boltanski qui a choisi en effet de lui vendre en viager sur huit ans. La forme de ce contrat étant du jamais vu dans le monde artistique,  mais aussi  sa durée  dans le monde de l’immobilier!  « Si je meurs dans trois ans, dit-il, il est gagnant. Si je meurs dans dix ans, il est perdant. Il m’a assuré que je mourrai avant huit ans, puisqu’il ne perd jamais. Il a peut-être raison. Je m’occupe peu de ma santé. En tout cas, je vais essayer de survivre. On peut toujours se battre avec le diable ».

Pour le moment, ce diable australien (55 ans) verse donc à l’artiste, le viager prévu. Et le MONA, son musée souterrain en Tansmanie attire toujours de nombreux visiteurs, avec une importante   et reconnue collection d’œuvres d’art contemporain, comme entre autres le fameux Cloaca de Wim Delvoye, cette machine à fabriquer scientifiquement de la merde à partir d’aliments qu’on lui injecte.  Il y a aussi, Pulse Room de Rafael Lozano-Hemmer qui, curieusement, rappelle cette installation de Christian Boltanski, avec des pulsations cardiaques matérialisées par une ampoule clignotante parmi d’autres. Et Monanisme, un expo permanente consacrée au sexe et à la mort.

 Quant au diable français (72 ans), il se porte toujours bien, et dans un an, si on sait compter, il aura gagné ce pari. Lequel, sur le plan financier? On ne sait pas trop, mais qu’importe… En tout cas, cette installation fascinante, déjà un peu ancienne et prêtée par son propriétaire, est d’une rigueur et d’un minimalisme tout à fait remarquables…

Une fois que l’on a  descendu quelques marches dans cette péniche-ancien pétrolier, on entre sur la gauche et aussitôt, on est plongé dans un univers absolument noir, où  on découvre ensuite de nombreux petits miroirs rectangulaires accrochés au murs. Et, au plafond, une ampoule à incandescence, héritière très contemporaine de celle qu’en 1879, Thomas Edison mit au point après des milliers d’essais! Elle nous éclaire un peu autant qu’elle éblouit à chaque pulsion et au un rythme très invasif, presque insupportable, du bruit très amplifié, très prégnant des battements du cœur de Christian Boltanski.

Dans ce noir absolu, ce bruit que fait ce muscle essentiel à notre fonctionnement exprime la vie, et le  message visuel lancé par ces éclairs blancs de lumière répétitive, signifie l’angoisse liée à toute existence humaine. A mi-chemin entre les arts plastiques et la scène… Le personnage e Thomas Edison avait déjà fasciné Bob Wilson  et il en avait fait un spectacle!  Cela rappelle aussi que l’œuvre de Christian Boltanski a souvent eu à voir avec le théâtre, notamment au plan scénographique cimme cette très belle Installation de vieux vêtements au Grand-Palais à Paris et il avait aussi exposé autrefois une série des marionnettes au Théâtre du Ranelagh.

Allez voir/écouter cette magnifique installation, (entrée gratuite) mais attention: n’y emmenez pas votre vieille cousine: effet angoissant garanti, et claustrophobes s’abstenir.

Philippe du Vignal

La Péniche Pop, face au 32-34 quai de la Loire, Paris XIXème. Métro Jaurès. T : 01 53 35 07 77, du mercredi au dimanche de 13h à 19h, jusqu’au 30 juin.

 

 

 

Livres et revues

Livres et revues:

Les Théâtres francophones du Pacifique Sud d’Alvina Ruprecht

IMG_0671Notre correspondante à Ottawa Alvina Ruprecht, critique et professeure émérite de l’Université Carleton, rattachée au département d’Études théâtrales de l’Université d’Ottawa. Et spécialiste des théâtres de la Caraïbe, de l’océan Indien et du Pacifique Sud. Elle qui connait bien le théâtre anglophone de son pays mais est aussi une spécialiste du théâtre dans les Caraïbes, de l’Océan indien et du pacifique Sud; elle connait bien le paysage politico-culturel de ces territoires d’Outre-mer où on l’oublie trop souvent on parle, on écrit aussi en français des pièces, que ce soit en Polynésie ou en Nouvelle-Calédonie… Que nous critiques,  connaissons très mal, uniquement, quand les compagnies peuvent venir au festival d’Avignon, à la Chapelle du Verbe Incarné.

Dans une excellente introduction, Alvina Ruprecht, analyse ce que peut recouvrer le mot théâtre, puisque comme elle le rappelle justement par exemple, il n’existe pas dans les langues kanak… Dans ces conditions, comment ce concept occidental peut-il garder une véritable signification, se demande-t-elle avec raison? Mais très lucidement, elle rapproche ce « théâtre », proche de pratique rituelles de la notion de performance devenue courante depuis une trentaine d’années en arts plastiques…  L’auteure rapproche dans une intéressante réflexion anthropologique, ces pratiques du spectacle, de celles des troupes marginales à l’époque aux Etats-Unis mais cultes en Europe, que furent le Théâtre environnemental de Richard Schehner, le Living Theatre de Judith Malina récemment décédée et Julian Beck (voir Le Théâtre du Blog), ou en Pologne, le Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski, et celui d’Eugenio Barba. Tous empruntèrent nombre de leurs pratiques à des rituels indiens, africains, vaudous, etc. Ce qui nous oblige à avoir une approche plus fine des spectacles créés si loin de la métropole et le plus souvent ignorés d’elle

Plusieurs institutions jouent donc un rôle fondamental dans la création et la recherche  comme le Théâtre de l’Île, le Centre d’Art, le Centre Goa Ma Bwarhat à Hienghène, le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa, ou La Maison de la Culture, et le Conservatoire artistique de la Polynésie française à Papeete. Donc le plus souvent, au croisement de pratiques rituelles ancestrales, très ancrées dans ces territoires, et du spectacle contemporain européen, et au croisement du français, langue véhiculaire  de la population d’origine  métropolitaine mais aussi administrative et d’autres langues comme le tahitien ou des vingt-huit autres qui sont celle de l’archipel mélanésien…

Alvina Ruprecht rappelle l’incroyable influence négative des missionnaires catholiques qui ont patiemment détruit tout un patrimoine culturel local, d’où une grande difficulté pour réactiver ensuite la mémoire collective kanak et donc la création. Bref, nos actes nous suivent… Elle présente ensuite Kanaké, un jeu scénique conçu par le grand chef dramaturge kanak que fut Jean-Marie Tjibaou, mis en forme scénique par Georges Dobbelaere, scénariste et metteur en scène belge, qui fut, nous dit-elle, d’une grande  importance sur l’évolution de la culture kanak et qui a inauguré des rapports entre une forme hybride de théâtre et les  théories de Richard Schechner et d’Eugenio Barba. Comme pour Jean-Marie Tjibaou, le théâtre selon eux, pouvaient transformer la culture d’un pays.

 Suivent dix-neuf entretiens,de qualité inégale mais pour  la plupart très intéressants qu’elle réalisa avec avec des femmes et hommes de théâtre  en Nouvelle-Calédonie et Polynésie française. Comme entre autres Dominique Clément-Larosière, directeur du théâtre de l’Ile à Nouville, une petite île où se trouvait le bagne de Nouvelle-Calédonie.  Avec un éclairage particulier sur les habitudes d’un public souvent plus concerné par le théâtre de boulevard de la métropole, alors qu’existent des auteurs kanak reconnus comme Pierre Gope. Le destin commun entre kanaks, kaldoches et européens étant décidément bien compliqué , en particulier quand il faut emmener en tournée les spectacles quand il n’y  a pas ou très peu des structures pour les accueillir…

Il y a aussi un bel entretien avec Emmanuel Kasarhérou, directeur du Centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa qui depuis trois ans est directeur du Département du patrimoine et des collections du Musée du quai Branly. sur le théâtre en Nouvelle Calédonie, et aussi un entretien avec Tumata Robinson, directrice et chorégraphe à Tahiti.
En quelque trois cent vingt pages, le livre offre un très bon éclairage sur  un paysage du théâtre francophone à des milliers de kms  de l’hexagone…

Philippe du Vignal

Collection Lettres du Sud, dirigée par Henry  Tourneux, Editions Karthala, 26€.

Parages n°2, revue du Théâtre National de Strasbourg,

 Cette revue de création et de réflexion présente son deuxième numéro  réaffirme un désir d’être ensemble, à travers la rencontre et le partage. Priorité est donc donnée à la pluralité, au « singulier pluriel », et Stanislas Nordey, le directeur du T.N.S.,  metteur en scène et acteur, ouvre l’espace de la revue aux singularités et autres rôdeurs. Avec, pour maître de cérémonie, Frédéric Vossier, chef d’orchestre qui agence les différents textes.

 Avec un humour grinçant, Christophe Fiat évoque en un poétique défilé de mots et d’expressions, un autre défilé, celui des femmes se déhanchant sur les estrades de tous les pays, depuis l’invention historique du bikini français… en 1946. A partir «du nom de l’atoll situé en plein Pacifique dans les Îles Marshall situées où les Etats-Unis viennent de tester la bombe H… », jusqu’au concours Miss Monde, à côté de Mister Univers, quand James Bond/Sean Connery s’amuse avec des starlettes, bombes sexuelles en bikini, en quête de coquillages sur la plage. Avec, chemin faisant, en 2011, la catastrophe japonaise de Fukushima. Décidément, le monde n’est plus si sexy. Mais plutôt absurde  avec la rencontre d’une Miss monde musulmane à Jakarta disant: «C’est toujours bien d’approfondir sa foi en cette occasion, même s’il est surtout question de promotions, de médias et d’avoir l’air jolie. »

 Claudine Galea, elle, se penche sur  l’expérience d’une lycéenne qui assiste à une séance de cinéma dans la salle polyvalente de l’établissement. Elle se souvient des sièges de velours rouge qui se rabattent, comme au cinéma. Là, elle a vécu quelque chose, «un truc», et, dans sa mémoire, l’image d’un garçon et d’une fille : «Ce n’est plus moi, maintenant. Le garçon, je l’ai oublié, il m’a oubliée. Dans la rue, on ne se reconnaîtrait pas. Le temps a passé. Tout le monde a oublié. Cela s’est perdu. Dès qu’on a allumé la salle, dès qu’on l’a quittée, ça s’est perdu. Mais les mots continuent à faire exister les choses. Les mots viennent du noir. Tout est là dans le noir… » Claudine Galea, de son côté, invite Jean-René Lemoine à traverser Parages : elle aime, comme lui, que remontent à travers les mots patients, les « trous d’enfance ».

Et Alexandra Badea et Anne Théron correspondent dans un échange affectueux : «Aimer, c’est politique… », écrit Alexandra à Bucarest, et Anne lui répond depuis Paris : «Oui, aimer, c’est politique… L’autre est un accroissement d’être. L’autre nous invite à dépasser notre finitude pour concevoir avec lui des espaces qui échappent à notre singularité… L’amour est la force qui permet de construire, se construire. » Et même si Anne Théron dit ne pas aimer le monde, elle a décidé de ne plus pleurer pour écrire un autre monde.

Suit une correspondance amoureuse inventée entre Eric Noël et Christophe Pellet que l’affinité de tristesses communes bouleverse: «J’ai si souvent, Victor, cru choisir la liberté. Alors que c’est l’amour, toujours, qui a décidé pour moi. T’abandonner, oui, il y a quatre ans, séduit et effrayé… Et t’écrire aujourd’hui, geste entièrement libre, pétri d’amour, sache-le. D’amour impossible, de par la distance, de par le temps, de par mes dépendances… » L’amant disparu revient pourtant, et traverse l’océan pour retrouver les mots et les frissons de l’autre, consubstantiels à son existence à lui. Qu’en adviendra-t-il ?

Dans ce numéro, Céline Champinot, invitée de David Lescot, s’emploie elle avec d’autres à refaire le monde, mais en le défaisant préalablement. Dans sa Bible, Vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable, l’auteure associe la ville cosmopolite de Shangaï à «une fiction nourrie par la réalité d’une ville hissée dès sa création à la proue du Levant et qui braque sur le monde des phares cosmopolites. » Un poumon économique et financier extrême-oriental…

Marie-Amélie Robilliard, elle, estime que le théâtre de Fabrice Melquiot incarne la mélancolie, quand il fait un Portrait de Rudolf Rach en treize pièces détachées. Le jeune éditeur y raconte ainsi sa visite à Thomas Bernhard… Une relation loin d’être évidente avec l’écrivain autrichien, dont la mort les empêchera de se rencontrer comme prévu. Mais, grâce à la journaliste Krista Feischmann, proche du dramaturge, l’éditeur apprend que celui-ci a repris son propre nom à pour l’un des personnages, un signe prometteur et un geste d’affinité et de réconciliation.

 A relever encore Amor Mundi, un portefolio de Jean-Louis Fernandez qui met en lumière les lieux  à Paris de L’Arche Editeur, avec Rudolf Rach et Katharina von Bismarck.

Véronique Hotte

Parages est publiée aux Solitaires intempestifs.

 

 Quarante huit entrées en scène d’Eric Vigner

 quarante-huit-entrees-en-scene-De Clarté à Signes, en passant par Silence, Langue ou encore Yeux bleus  ou Reconnaissance, Eric Vigner livre, en vrac, ses préceptes, sentiments et conseils sur le théâtre. Ici, pas d’ordre alphabétique pour ces thèmes qui sont comme autant d’entrées en matière. Le metteur en scène entend nous faire partager son expérience, en quarante-huit textes courts, en une centaine de pages. Au lecteur de le suivre, dans un parcours au premier abord erratique.

Au chapitre Entrée, il évoque Elvire Jouvet 40, créé en 1986 par Brigitte Jaques, qu’il joua avec Philippe Clévenot et Maria de Medeiros, peu après sa sortie du Conservatoire national d’art dramatique. Depuis, à l’instar de Louis Jouvet qui, dans cette magnifique leçon de théâtre, fait recommencer à son élève, l’entrée de la scène II du Dom Juan de Molière, Eric Vigner se focalise là-dessus: «Arriver à bien entrer en scène, ça veut dire avoir déjà la totalité du rôle. Tu sais pourquoi tu entres, tu sais ce que tu fais ». 

La mer est pour ce Breton de souche, une belle métaphore du théâtre. A la fois bleue et verte, une seule couleur la désigne en gaëlique : «Il y a dans le flux et le reflux quelque chose qui s’inscrit d’une façon éphémère, comme le théâtre». «Vecteur d’imaginaire», on la retrouve dans nombre de ses réalisations comme Mer. Encore sur le littoral, les Roches noires à Trouville, sont intimement liées à sa rencontre avec Marguerite Duras, et à son spectacle mémorable, La Pluie d’été (1993), puis à Pluie d’été à Hiroshima (2006).

 Signes, dernière entrée de ce livre, n’est pas une conclusion, mais plutôt une ouverture : «Je crois aux signes. Une image, une phrase devient soudain une énigme (…) Je crois à ces choses et ça devient de plus en plus précis avec le temps (…) Je pense que le jour où je vais mourir, à la seconde même de ma mort, tout va s’éclairer ». Ainsi, les derniers mots du livre renvoient à la première tête du chapitre Clarté. L’apparent désordre thématique de l’ouvrage obéirait-il à un ordre intime, dicté par une recherche perpétuelle de l’équilibre entre des forces contraires, entre la lumière et l’ombre ?

Eric Vigner se pose en artiste et tisseur de matières : «Mon travail constitue à enlever les ronces, le lierre, les mauvais herbes (…) La clarté ne peut pas être délivrée d’emblée ». C’est à partir de cette complexité, mais avec le désir de «poser des actes clairs, l’un après l’autre » qu’il travaille. Avec une prédilection pour les textes de Marguerite Duras, et de belles réussites comme La Maison d’os de Roland Dubillard. Ou comme son adaptation de Tristan, ou Chatting with Henri Matisse, entretien théâtralisé du peintre qu’avait interviewé en 1941, le critique d’art suisse Pierre Courthion (voir Le Théâtre du Blog).

 Peinture, musique, écriture, et bien d’autres sujets font ainsi l’objet d’une entrée dans ce livre, né de conversations entre son auteur et deux amis de longue date, David Sanson et Jean-Louis Perrier. Connaissant son travail, ils «ont souhaité l’interroger à partir de “48 mots-clefs“, pour témoigner d’une expérience de vie et de théâtre. » Au lecteur ensuite de plonger au hasard, et de trouver son propre cheminement dans ce parcours sensible mais raisonné.

 Mireille Davidovici

 Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

La Mouette d’Anton Tchékhov, préface de Roger Grenier, traduction d’Elsa Triolet 

 indexQuand on parle d’Anton Tchékhov, dit Roger Grenier, on pense aussitôt à La Mouette (1896) dont les ailes déployées restent l’emblème du Théâtre d’Art de Moscou. Quand on veut répertorier les Mouette qui ont été montées ces derniers temps, l’entreprise est presque impossible: de nombreux metteurs en scène s’en sont emparés avec une vision très personnelle. La fin du deuxième acte résume bien cette pièce mythique: «Une jeune fille vit depuis son enfance au bord d’un lac (…) ; elle aime le lac comme une mouette, heureuse et libre comme une mouette. Mais un homme passe par là, la voit, et par hasard, par désœuvrement, lui prend la vie, comme si elle était une mouette».

 L’action a lieu dans une propriété de campagne où sont en vacances, Arkadina une actrice de seconde jeunesse, avec son fils Tréplev, et son compagnon Trigorine, un écrivain connu. Treplev lui aussi écrivain, en quête de formes nouvelles, aime Nina, fille d’un propriétaire voisin. Mais elle rejoindra Trigorine en ville, avant d’être délaissée et de suivre un parcours d’actrice médiocre. Treplev retrouve, à la fin de la pièce, une Nina éplorée rôdant sur ses terres d’enfance et il essaye de la consoler: «Vous avez trouvé votre voie, vous savez où vous allez, tandis que moi je flotte encore dans un chaos de rêves et d’images, sans savoir pourquoi j’écris et qui en a besoin. Je n’ai pas la foi, et je ne sais pas en quoi consiste ma vocation. »

L’écrivain russe reconnaît que sa pièce transgresse les lois théâtrales : «C’est une comédie : trois rôles de femmes, six rôles d’hommes, quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de conversations littéraires, peu d’action, cent kilos d’amour.  Ce nouveau théâtre, sans construction apparente «semble fait de l’heure qui passe, de choses tues, d’un peu de musique ». La souffrance d’exister se débat dans l’indifférence, l’écriture suit l’hésitation de la vie, l’impression trouble d’instants ratés :«Leur succession laisse un goût d’inaccompli qui est le vrai sujet. On sait que rien ne va changer, que tout va se répéter. »

Pleurer sur le passé, parler de l’avenir sans y croire ; la vie est absurde, les jours passent sans que rien n’arrive : «Le temps qui est devenu le personnage principal du roman moderne, est déjà une conquête du théâtre tchékhovien», note Roger Grenier. Où la vie intérieure des personnages n’affleure pas dans les dialogues: ils rêvent leur existence et l’imaginent plus qu’ils ne la vivent. Malheureux, ils se débattent sans comprendre leur douleur ; le dramaturge porte le regard sur ces êtres blessés; et leurs faiblesses, leur nostalgie et leurs espoirs déçus tissent l’étoffe même de toute humanité.

Les dialogues, apparemment anodins, obéissent donc  à une musique qui tait l’essentiel, et surgie de cette insignifiance, fuse, çà et là, la poésie de l’existence, «ce qui sort librement de l’âme ». Un détail banal, un paysage se lève dans l’imaginaire… Voilà pourquoi nous ne nous lassons pas d’assister à La Mouette.

 Véronique Hotte

 La pièce est publiée aux éditions Gallimard, Folio Théâtre N°174,  3,50 €

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