L’Anomalie

L’Anomalie

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Au cœur de Paris dans le VI ème arrondissement, l’ouverture d’un lieu artistique, même éphémère, est un événement… Et un pari, en ces temps économiquement fragiles et incertains pour la Culture. L’Académie de la grande Chaumière, fondée en 1904 par la Suissesse Martha Stettler et la Lettonne Alice Dannenberg, sera reprise en 57 par la famille Charpentier. Mais ce vaste  et charmant espace chargé d’histoire et devenu mythique où Amedeo Modigliani, Marc Chagall, Louise Bourgeois, Camille Claudel, Antonin Artaud… ont travaillé, a dû fermer ses portes en juillet dernier. La famille Garèse, nouvelle propriétaire, souhaite le transformer en un lieu commercial et muséal.

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L’acteur et metteur en scène Bertrand de Roffignac (trente-et un ans) recherchait depuis quelques temps un lieu, même provisoire, pour sa compagnie le Théâtre de la Suspension (voir l’article Repentirs dans Le Théâtre du  blog). Une opération entièrement autofinancée. «C’est une prise de risque totale. Je pense que ma génération artistique a besoin que cela existe, dit Bertrand de Roffignac et prenne le contrôle des outils pour créer. Mais nous avons aussi besoin d’autonomie. Le lieu est entièrement soutenu par mes fonds propres et par ceux de ma compagnie. Mais il faut trouver un équilibre financier, grâce la billetterie et au bar. »

L’Anomalie ouvre ses portes aussi en journée pour des répétitions, ateliers ou résidences avec mise à disposition du matériel du Théâtre de la Suspension. Les moyens et espaces, souvent de plus en plus insuffisants et chers, sont mis ici à la portée des compagnies. Cet endroit singulier voué à la recherche artistique se veut aussi accessible à des expériences collectives et humaines de transmission et rencontres. Et dans ce quartier très bourgeois, l’un des plus chers de la Capitale, il porte bien ce nom d’Anomalie.  «Je l’ai appelée ainsi en hommage à un professeur qui m’obligeait à dessiner des personnages avec des mains à dix doigts.» Un clin d’œil aussi à la diversité et à l’étonnement recherchés par les initiateurs du projet. Faire exception à la règle, tout en se situant « dans la droite ligne du théâtre public et l’héritage de Jean Vilar. »

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©x Raquel Camarinha

La soirée d’ouverture le 23 avril a été originale et conviviale: on déambulait librement d’un spectacle, concert, ou film, à un autre…  Dans le grand atelier aux pierres apparentes, il y a eu une belle performance de Karel Prugnaud, telle une créature baroque. Puis la Portugaise Raquel Camarinha a chanté Maria d’Astor Piazzolla, accompagnée par le trio Letouvet. Dans la salle Le Cinéma des miracles, Zakary Bairi nous a fait partager un moment plein d’humour, autour d’une conversation ubuesque sur le capitalisme. Puis des danseurs ont occupé tout le lieu et nous les suivions avec enchantement et ce fut le tour de la musique classique ou rock. Faire une pause au bar ou dans la cour avec un escalier métallique en spirale, offrait aussi l’occasion de discuter ou d’être surpris par des happenings.Cette inauguration a été menée de main de maître par Bertrand de Roffignac et son équipe technique et artistique.

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©x Les acteurs du Shaker

Au programme, d’ici juin, il y aura les spectacles du metteur en scène bien connu Éric Lacascade, et de Bertrand de Roffignac avec son Théâtre de la Suspension…Mais aussi de plus jeunes et des créateurs de cabarets, des chorégraphes avec performances et musiques. Ainsi viendront, entre autres, Hugues Jourdain, Daniil Orlov, Shalva Nikvashvili, Zakary Bairi, Marceau Deschamps-Segura, Le Rosa Bonheur-Cabaret de Berlin, Youri Rebeko & Camélia Acef, etc.
Et aussi un marathon shakespearien, Le Shaker, mise en scène de Marceau Deschamps-Ségura, un 24 heures non stop de l’intégrale de Shakespeare qui a eu lieu du 9 mai à midi au 10 mai à midi, Hull de l’autrice franco-britannique Leah Walkmann, un concert-conférence de Jean-Jacques Lemêtre avec cent trente instruments! En encore du cinéma documentaire… Bravo à cette initiative hors normes et bienvenue à cette aventure éphémère…

Elisabeth Naud

L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème). Du mardi au dimanche de 11 h à 22 h. T. : 09 56 52 69 61.


Archives pour la catégorie actualites

Les Anonymes: Kafka, à propos… et Le Récit de la servante Zerline (adaptation du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch), mise en scène de Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

Les Anonymes: Kafka, à proposet Le Récit de la servante Zerline (adaptation du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch), mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

 

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D’un vingtième siècle déjà ravagé par la première guerre mondiale, Franz Kafka a donné une clé mais il nous en avertit, elle n’ouvre rien: L’Arpenteur n’accèdera pas au Château, L’Instituteur ne tirera nulle gloire ni honneurs d‘avoir déniché une taupe géante et d’avoir voulu faire partager sa découverte. Et  En construisant la muraille de Chine note les béances d’un système de protection qui devait être étanche…
Image des tenaces illusions humaines… Amalia dans Le Château, raconte, par la voix de sa sœur Olga, le fonctionnement sidérant du pogrom froid, systématique et imparable: un jour de fête, il anéantit en quelques heures, sans violence et en toute efficacité, la vie de chaque membre de sa famille. Renommée, honneur (ce n’est pas la même chose), économie d’une famille : tout est détruit. Pourquoi? Parce qu’Amalia a repoussé vivement -elle a déchiré la lettre en petits morceaux- la proposition ignoble d’un des  Messieurs du château. Par qui , tout est détruit? Tout le monde : les « anonymes » du village, craignant pour leur propre sécurité après cet affront fait à un puissant, ceux qui laisseront Hitler prendre le pouvoir, quelques années après l’écriture du Château.

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© Vincent Arnaud Chappe

On dira que le plus simple et le plus important est de lire Kafka. Et il est très lu. Kafkaïen : tout ce qui relève de l’opacité vertigineuse des contraintes administratives, d’impératifs manifestement dépourvus de sens et qui rendent fou. Le théâtre en apporte une lecture «augmentée», non par une technologie elle-même susceptible de produire des effets kafkaïens, mais tout simplement par la prise en compte du temps et de l’espace. Bernard Sobel, habitué de la salle en pierre de l’Epée de bois, sait jouer de son ampleur et de sa matière  qui donnent aux récits leur dimension et leur ancrage. L’architecture, les trois portes en arcades du mur du fond, sont pour beaucoup dans la dimension épique des spectacles joués ici.

Le récit d’Olga trop long, demande trop à notre attention, mais on découvre à l’écoute, et avec bien plus d’intensité qu’à une lecture en silence, l’extraordinaire dialectique du pouvoir et de la soumission, le mécanisme, la réaction en chaîne déclenchée par le geste d’Amalia et répercutée contre sa famille par le village, puis finalement gelée par la destruction de celle-ci. Au centre des choses: la femme, comme « autre » et perturbatrice.
Il est important et passionnant que le texte soit respiré, adressé à un partenaire, discuté avec lui, affirmé. Olga (Valentine Catzéflis) et K (Matthieu Marie) ne lâchent rien du fil tendu de leur dialogue. Au public de faire l’effort de ne rien lâcher : il y gagnera de partager, ne serait-ce qu’un peu, la sidérante acuité du regard de Kafka. Le récit d’Olga était précédé ce soir-là par L’Instituteur de village : un anonyme qui n’aurait droit à aucune grandeur, pas même celle de la découverte d’une taupe monstrueuse? Le marchand venu à la rescousse (c’est lui qui parle) n’y réussira pas davantage et accentuera le malaise, des deux côtés, jusqu’à provoquer la haine de celui qu’il prétend défendre. Claude Guyonnet, fidèle acteur de l’équipe Bernard Sobel, tient ce lanceur du «pavé de l’ours» avec toute la rigueur et la sensibilité nécessaires. Innocent, persévérant dans la maladresse envers son protégé.

Pour avoir une vue d’ensemble du montage -le spectacle commence, avant que nous entrions dans la  salle, par le surprenant et bref: Les Gens qui passent en courant- il faut aussi voir En construisant la muraille de Chine, complétant ce cycle Kafka à propos… Et Le Récit de la servante Zerline, une pièce tirée du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch, révélée en 87 par Klaus Michael Gruber qui avait mis en scène Jeanne Moreau, Comme nous n’avons pu suivre l’injonction de Bernard Sobel: « Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue. », il nous faudra y revenir.
En attendant, on se plongera dans les Romans, nouvelles, récits de Franz Kafka (Gallimard, La Pléiade (2018) sous la direction de Jean-Pierre Lefèbvre). On y trouve, à côté des nouvelles célèbres mais aussi de romans inachevés, une lecture à l’infini: fragments, esquisses, textes brefs, variantes secouent les certitudes à peine saisies et creusent des voies inattendues, passionnantes…

Christine Friedel

Jusqu’au 17 mai, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro+ navette gratuite à la sortie du métro: Château de Vincennes, ligne n° 6. T. : 01 48 08 39 74. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais surtitré en français)

Chantiers d’Europe 2026

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais, surtitré en français)


Ce collectif a été fondé il y a vingt ans à Minsk, capitale  de la Biélo-Russie où la démocratisation consécutive à la chute des régimes communistes a été réprimée dès 1992. Il y a six ans la réélection d’Alexandre Loukachenko  a été controversée, en raison de soupçons de fraudes électorales et il doit faire face à un mécontentement de la population avec d’importantes manifestations auxquelles Katsiaryna Snytsina a participé. Interdit par le gouvernement pour des raisons politiques et donc basé à Londres et à Varsovie, le Belarus Free Theatre mêle théâtre, activisme et défense des droits humains. Il présente cette nouvelle création à Paris. «Le théâtre, c’est ma famille maintenant. » dit cette ancienne star du basket. « Nous assistons l’histoire de sa vie et à sa révolte contre la dictature qui sévit depuis dans ce pays, vassal de la Russie elle aussi, devenue une dictature.

© Nicolaï Khalezin

© Nicolaï Khalezin

«Je vivais dans ma bulle de basket, sans me préoccuper de ce qui arrivait dans mon pays.» dit-elle. Mais elle prend conscience de la situation, quand elle découvre la répression massive et sanglante des manifestations du 20 août 2020 contre le régime d’Alexandre Loukachenko. La dictature s’est servie d’elle pendant plus de trente ans comme sportive-symbole de réussite. Maintenant, devenue une opposante militante vivant en exil, elle risque la prison, si elle retourne dans son pays. A travers des vidéos, photos et récit, elle évoque ses parents, eux-même sportifs et son amour  pour un setter irlandais décédé il y a quatre ans. Mais elle n’était pas là…
Puis, elle parle de la rencontre avec celle qui est devenue son épouse, grâce au théâtre. C’est sincère et touchant. Son jeu avec trois autres comédiens, est rythmé avec élégance par la D.J. polonaise Blanka Barbara jouant en direct une musique à la fois violente et douce. Si vous avez l’occasion d’aller voir cette performance d’une dissidente politique et homosexuelle, cela vaut le coup: la douce France n’est -heureusement et pas encore- tombée dans les idées bien pensantes et extrémistes, relayées par les médias dominants.

Jean Couturier

Spectacle joué du 11 au 13 mai, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.
Et en tournée.

 

Le Suicidé de Nicolaï Erdman mise en scène de Jean Bellorini

(A la suite d’un ennui technique, cet article n’était pas paru à temps, nous le publions donc avec quelque retard. Avec nos excuses)

Le Suicidé
de Nicolaï Erdman, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini

Le grand auteur russe (1900-1970)  a écrit cette remarquable pièce, il y a déjà un siècle. Mais pas très souvent montée vu le nombre de personnages, donc avec un coût élevé et par les temps actuels… Elle  l’avait été remarquablement en 84 par  Jean-Pierre Vincent. Et en 2011 par Patrick Pineau au festival d’Avignon, enfin, il y a a deux ans à la Comédie-Française dans une mise en scène de Stéphane Varupenne (voir Le Théâtre du Blog). Pour Jean Bellorini, directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, cette pièce est une longue histoire et il  en avait fait en 2016, une première mise en scène au Berliner Ensemble. Reprise à Villeurbanne, il y a quatre ans.

Sémione Sémionovitch,, un jeune chômeur  (très bien joué par François Deblock) a  le projet d’apprendre à jouer de l’hélicon. Mais c’est un échec qu’il ne supporte pas: et une nuit, il a une  terrible envie de manger du saucisson de foie. Il réveille sa femme, se dispute avec elle et s’en va, en menaçant d’aller très vite se suicider.  Elle prévient alors les voisins dont un certain Alexandre Pétrovitch, qui va le manipuler et, profitant de la situation, essaye d’en faire une affaire juteuse. Une série de personnages entre alors dans la danse autour de ce médiocre Sémione…
Une bonne occasion pour l’auteur de faire agir des intellectuels mais aussi de petits commerçants, représentant la société  russe qui voient très  cyniquement, s’ils arrivent à persuader Sémione de se tuer, une rare possibilité de faire entendre leurs revendications. Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire tout haut ». « Ça ne se fait pas de n’accuser personne ».

© Juliette Parisot

© Juliette Parisot

Mais les choses tournent autrement! Le pauvre homme dont la mort serait aussi la condition pour exister aux yeux des autres, retrouve alors l’envie de vivre malgré tout, dans une société aussi absurde, où seules escomptent les valeurs du collectif jusqu’à l’absurde et jamais les individus…
Cette satire virulente de la société soviétique, pourtant admirée par Stanislavski et Meyerhold, avait été interdite par Staline qui n’aimait pas du tout son auteur. Et elle a été répétée mais aussitôt censurée, elle ne  sera créée en Russie, qu’après la mort de Nicolaï Erdman en 70 ! Cent ans plus tard, la pièce a des longueurs et n’est pas toujours d’une légèreté absolue.
Mais dans la mise en scène de Jean Bellorini, avec de bons interprètes: François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durant, Ank Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Olivieri, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Mathieu Tune, Damien Zanoly,  elle représente un sérieux clin d’œil à la société russe actuelle…On pense au suicide de Maïakovski en 1930. Et celui de rappeur russe qui résista à la mobilisation décrétée par Poutine et préféra se jeter par la fenêtre, après avoir laissé un message sur les réseaux sociaux .

Philippe du Vignal

 

Jusqu’au 21 février, Théâtre Nanterre Amandiers 1 avenue Pablo Picasso, Nanterre, (Hauts-de-Seine).

Les 5 et 6 mars, Château Rouge-Scène conventionnée d’intérêt national art et création  d’Annemasse .

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

 

Ce faux monologue avait reçu le prix du jury du festival Impatience, il y a deux ans. Un spectacle né d’un vécu intime:  une nuit, Brigitte, la mère de la jeune actrice Louve Reiniche-Larroche perd brusquement l’audition: parfois récupérable mais pas toujours… Même si, au début, on ne sait pas trop bien ce qui est arrivé…Sur le plateau, un gros fauteuil, une table de nuit à quatre pieds années soixante et une chaise roulante. Il y a d’abord des bruits, entre autres métalliques, puis la jeune actrice entre et nous allons entendre successivement le grand-père diminué, la grand-mère qui marche lentement, puis le frère de l’autrice assez désinvolte, la belle-fille et la nièce de cinq ans.

 

© Fred Mauviel

© Fred Mauviel

Des personnages invisibles mais tous très présents, grâce à des enregistrements de voix -sans doute retravaillées- de personnes qui disent ce que Brigitte a vécue… Autant d’intonations précises, de témoignages oraux et lointains mais qui apportent une singulière vérité avec un bon rythme, ce qui ne gâche rien. Grâce à un réel talent de mime (visage et gestuelle), Louve Reiniche-Larroche, passée par l’Ecole Jacques Lecoq, les fait tous parler de Brigitte qui a maintenant,  pour seul horizon, un monde sans bruit, ni rires ni chuchotements. Pas loin d’un silence absolu insupportable…

Il y a là, en amont, tout un travail sonore sur lequel est fondée une dramaturgie théâtrale- ce qui est assez rare.  Cela se passe comme dans un cauchemar avec une dure réalité personnelle et familiale. Les voix off font ici partie de la dramaturgie et on pense au Fabuleux destin d’Amélie Poulain dont le narrateur en voix off (André Dussollier) que l’on ne voit jamais- dévoile le caractère de personnages. Ce hors-champ très habile mais ici avec la belle présence de Louve Reiniche-Larroche, fait sans doute l’originalité de ce Sans faire de bruit. A un moment, elle étend de grosses toiles sur la chaise roulante et les deux meubles, comme pour encore mieux étouffer le moindre bruit: une belle image…
Il y a vers la fin quelques petites longueurs mais, si ce spectacle passe près de chez vous, cela vaut le coup d’y aller voir. 

 

 Philippe du Vignal

Spectacle joué du 6 au 9 mai au Théâtre des Amandiers-Nanterre-Centre Dramatique National,  avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). 

 

 

L’Astrologue ou les faux Présages, Comédie Meslee de musique et chant, de danse, de Mickaël Bouffard, Pierre Fautrel, Coraline Renaux, et Gauthier Vernier, avec la collaboration de l’I.A. sollicitée par le groupe Obvious

L’Astrologue ou les faux Présages, comédie meslee de musique & de danse, de Mickaël Bouffard, Pierre Fautrel, Coraline Renau et Gauthier Vernier, avec la collaboration de l’I.A. sollicitée par le groupe Obvious

Molière ex machina: une ambition, «faire se rencontrer les expérimentations autour de l’I.A. et les savoirs historiques, dramaturgiques et scéniques du théâtre classique». Un projet du Théâtre Molière-Sorbonne : « Imaginer la pièce que Molière aurait pu écrire, s’il avait vécu plus longtemps » (nous aurions plus modestement imaginé une pièce que Molière aurait pu écrire…).
Au-delà du pastiche, il s’agit sérieusement d’en apprendre plus sur la diction, les costumes et décors, la mise en scène, le jeu… par les archives et surtout, ici, par la pratique : une sorte d’archéologie expérimentale. « Le Rrrroué, c’est moué… », aurait proclamé vers 1.810, le dernier perroquet survivant à l’Ancien Régime, confirmant par ce précieux indice ce que l’on savait par transmission humaine sur la prononciation à l’âge classique… Il s’agira donc -l’expérience a déjà été tentée par d’autres avec succès- de travailler sur cette diction particulière, avec tous les outils existants.

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L’Astrologue ou les Faux Présages a été présenté au délicieux Opéra Royal de Louis XV  du château de Versailles, à la lumière électrique -les chandelles historiques n’étant plus admises dans les lieux recevant du public.  Le décor signé Antoine Fontaine, maquettes de Mickaël Bouffard est parfaitement réussi: c’est une machine à jouer d’esthétique classique et on ne s’est pas soucié de représenter la « salle basse » du bourgeois enrichi que serait ce nouveau -et dernier- Géronte.
Les chapeaux (importants en ces temps-là !) comme les costumes sont réinventés, couleurs comprises, avec l’aide de l’I. A. A partir d’illustrations d’époque. Et quatre violonistes jouent la musique de Marc-Antoine Charpentier et de l’I.A. compositrice. Reste le texte: un immense travail d’équipe à partir d’une première version -trop pauvre selon ses responsables- fournie par l’I.A. Celle-ci (et surtout les auteurs) a parfois de l’esprit, des trouvailles mais la pièce piétine. Les concepteurs l’auraient-ils trop nourrie? Certes, le travail est bien fait et on trouve ici ce que l’on doit y trouver: une fille destinée par son père et contre son cœur, à un homme qui le sert, ici, sous l’influence intéressée d’un astrologue. Il y a aussi une fidèle Dorine «un peu trop forte en gueule » qui remonte le moral des jeunes gens (voir Le Malade imaginaire, Tartuffe …), un déguisement (le jeune Premier en astrologue concurrent de celui qui tient le père sous sa griffe : il faut guérir le mal par le mal…), une intronisation du père en mascarade (Le Malade imaginaire, toujours et encore). Certes, on est enchanté de retrouver la comédie-ballet, avec intermèdes charmants de deux interprètes de danse baroque. 

Mais le jeu est décevant. On ne peut qu’approuver l’idée d’une « école de théâtre historiquement informée » avec des spectacles «au plus proche des conditions de représentation à l’époque de Molière, Corneille et Racine » pour « retrouver les sons, les images et les gestes que Molière et ses contemporains avaient en tête au moment de composer leurs œuvres ». Rendre l’auteur de L’Avare à son siècle, en somme, après de longues et profondes recherches in vivo, en amont des textes (dont ne nous possédons aucun exemplaire de sa main) est un  beau travail… Mais le théâtre y perd, comme le public d’aujourd’hui. Comme si les acteurs et actrices, appliqués à cette langue ancienne, ne donnaient pas au jeu l’espace nécessaire.
Faut-il croire que le public du XVII ème siècle ne se souciait pas d’être touché? Les sur-titrages projetés au-dessus du manteau d’Arlequin seraient inutiles (sauf pour les non-francophones) si le jeu était là; même en langage secret -mais la langue du XVII ème siècle, même avec sa prononciation restituée, n’est pas si lointaine de la nôtre – et le public saisit immédiatement les drames, partage les sentiments, s’approprie ce qui se passe sur scène, pourvu que les rôles ne soient pas seulement tenus, mais investis, respirés.
Le public, a priori bienveillant (surtout celui qui venu soutenir cette équipe), a admiré mais n’a pas été emporté par ce spectacle  à la fois familier -on reconnaît Molière, ou son clone encore un peu boiteux et exotique – sans être surprenant. On a déjà vu d’autres reconstitutions…
Le savoir historique sur le spectacle au siècle de Louis XIV, l’expérimentation des dernières technologies et l’articulation entre les deux, y gagnent… mais l’art du jeu reste à la porte. On dira que c’était une première (pour ce spectacle, pas pour la troupe), que la recherche passe avant tout, quand il s’agit de l’Université. Mais le théâtre réclame sa part.

 Christine Friedel

Spectacle vu le 5 mai à l’Opéra Royal du château de Versailles (Yvelines).

Théâtre de la Cité Internationale en juin.

Leurs cœurs se balancer de Claudine Galea, mise en scène de Christophe Laluque

Leurs cœurs se balancer de Claudine Galea,  mise en scène de Christophe Laluque

 

Un texte commandé pour un spectacle à Claudine Galea, une écrivaine reconnue de romans, pièces et livres pour enfants, textes radiophoniques… Elle a été artiste associée au Théâtre national de Strasbourg de 2015 à 2022, et l’est au Théâtre Nanterre-Amandiers depuis 2021. Ses œuvres ont été mises en scène par, entre autres Stanislas Nordey et  Jean-Michel Rabeux… En 2021, sa pièce Je reviens de loin a été adaptée au cinéma par Mathieu Amalric sous le titre Serre-moi fort.
Cela commence au crépuscule dans une forêt avec  une grande dame (Chantal Lavallée) en grand manteau léger parsemé de fleurs (Chantal Lavallée). Une petite fille  sans nom (Rosa Pradinas) part à la recherche de son identité. Elle rencontre Court-très-vite, un personnage courant après le temps et un Lapin sans visage (Clémentine Lebocey). En leur compagnie, elle découvre l’amitié et la beauté des choses simples. Dans cette
courte saga poétique (trente-cinq minutes),  l’autrice célèbre la douceur de vivre, l’écoute aux autres. 

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Une scénographie quadri-frontale pas toujours facile à gérer et plutôt rare dans le théâtre pour enfants. Sur une moquette blanc-gris, des poteaux avec des fils lumineux conçus par Franz Laimé, figurent des arbres qui ressemblent à des sculptures contemporaines… pas très réussies. Il y a aussi, d’une rare beauté mais peu mis en valeur, deux morceaux de troncs d’arbre creux et éclairés à l’intérieur, visiblement inspirés de Giuseppe Penone, le grand sculpteur du mouvement arte povera  qui a si bien raconté le végétal et le temps dépassant celui des êtres humains qui a lentement façonné ce bois.
Cela nous rappelle une racine trouvée par un ami dans un ruisseau en Corse et que l’eau, au fil des années avait lissé et créé une tête de de Gaulle. Immédiatement reconnu par ceux qui la voyaient, admiratifs devant ce qu’ils croyaient être l’œuvre d’un sculpteur. Mais restant sceptiques quant à sa création par la seule Nature…

Le texte de Claudine Galea ne manque pas de charme mais n’est guère mis en valeur, à cause d’une mise en scène et d’une direction des actrices approximatives…  Et deux costumes sur les trois, sont ceux de la vie courante: donc banaux, et sans poésie aucune. Christophe Laluque a sans doute voulu ouvrir une porte vers l’imaginaire et permettre aux enfants de trois à six ans d’intervenir mais ce qui est montré ici, ne fonctionne pas  et nous ne sommes pas arrivés à entrer dans un univers qui se voudrait ludique… Dommage.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 mai, Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris (XIII ème). T. : 01 45 84 72 00. 

 

 

 

 

Adieu Philippe Foulquié

Adieu Philippe Foulquié

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Nous apprenons la nouvelle à une terrasse de café place du Palais-Royal, des larmes tombent dans mon gin-fizz. Philippe Foulquié, ah! non, on ne peut l’imaginer mort. Quoiqu’il en coûte, j’irai à son enterrement même à Marseille. Il a été le premier à programmer notre théâtre de l’Unité, une compagnie sans passé aucun,à Argenteuil en 1972. Dans une salle de mille places, servant surtout aux congrès du Parti Communiste Français, nous allons  jouer L’Avare and Co et il nous envoie faire une parade devant la gare… Une horreur, nous n’attirons personne.  Pourtant, cela va être le commencement du théâtre de rue en France: juste après, nous allons réitérer à Aix-en-Provence où Jean Digne, directeur du Centre Culturel, avait pressenti tout un futur…


Philippe travaillera trois ans à nos côtés  et sa 2CV sera la scène du petit spectacle de rue La 2CV-Théâtre que nous allons jouer  vingt ans. 
Nous le retrouverons plus tard à Marseille, où il a cofondé la Friche de la Belle de mai, un nouveau concept… Philippe était un administrateur mais aussi un inventeur, un poète. Grâce à lui, en marge des institutions, une nouvelle forme de culture était en train de naître.
Des enterrements comme celui-ci, j’en voudrais tous les jours. Lundi 27 avril à 15 heures, place des Horizons au cœur de la Friche, on dépose son cercueil sous les applaudissements de cinq cent personnes. Puis il y a des  prises de paroles,  la famille, Benoît son fils, ses ses proches  les institutionnels sont là.

Julien Blaine, poète et maire-adjoint à l’époque, écarte les bras et dit juste: « Voilà nous y sommes, vous êtes là.  » Il avait écouté Philippe qui avait eu l’idée de faire racheter l’immense site de la SEITA à la Belle de mai (III ème)  par la Ville de Marseille. Ce qui fut fait pour 1 € symbolique…
Les artistes nous font le magnifique portrait d’un véritable homme de gauche, humaniste et gourmand…  Et les voisins de son cabanon au grand Méjean, la calanque d’Ensuès-la-Redonne (6.000 habitants) près de Marseille, prennent la parole… Aucun besoin de curé pour le rituel: les cinq cent personnes sont là, bien ensemble, unies: une vraie religiosité, tout est digne: pas de bla-bla et nous rions à travers  nos larmes.

Maylis de Kérangal, prix Médicis  pour La Corniche Kennedy, un roman qui se passe à Marseille  et ex-résidente à la Belle de mai, nous rappelle l’optimisme de Philippe et ses «vachement bien». Et même, quand cela ne l’était pas, il disait : « Ce sera vachement bien ».
Marie-Josée Ordener et Fabrice Lextrait, les restaurateurs des grandes tables une idée exportée au Chanel-Scène nationale de Calais et autres lieux, sont aussi là. Fabrice, cet homme de l’ombre, a théorisé l’art des friches avec sa femme Béa.

L’inhumation a lieu à Ensuès-la-Redonne. Philippe Illac, le maire, est fier de son mort illustre. Et, magie totale, au bord de la calanque, une table est dressée par Marie-Josée.  Pieds-paquets, mets préféré de Philippe avec du vin frais,. Il y a aussi la mer, la douceur de vivre, loin des horribles crémations du père Lachaise en   trente ou soixante minutes maximum, au choix,! L’art des funérailles dégénère! Mais des enterrements comme celui-ci,  j’en redemande.

Jacques Livchine, ex-directeur  avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité à Audincourt ( Doubs). 

Tous coupables sauf Thermos Grönn de Romane Nicolas, mise en scène de Sacha Vilmar

Tous coupables sauf Thermos Grönn de Romane Nicolas, mise en scène de Sacha Vilmar

Inspirée par l’affaire Carlos Ghosn, homme d’affaires brésilien qui fit la une de tous journaux. Vous vous souvenez de cet ancien élève de l’École polytechnique puis de l’École des mines à Paris. D’abord ingénieur chez  Michelin, il reste y durant dix-huit ans: en France, Allemagne puis au Brésil. Grâce à lui, le groupe retrouve une rentabilité en vingt-quatre mois. Ensuite président de Michelin en Amérique du Nord, il obtient la même réussite, avec une réduction sévère des effectifs. Arrivé chez Renault en 96 comme directeur général-adjoint, il joue un rôle-clé dans son redressement économique.
Puis il dirigera brillamment le groupe japonais Nissan mais  avec une suppression de 21 000 postes et la fermeture de cinq usines… Mais des soupçons de malversations pèsent sur Carlos Ghosn et des procédures sont ouvertes contre lui au  Japon, en France, Suisse, et aux Pays-Bas et aux États-Unis. En 2018, soupçonné d’abus de biens sociaux, il sera arrêté et emprisonné. On estime qu’il gagnait quinze millions € par an!
Libéré plus tard sous caution de 7,9 millions d’€ mais frappé de quatre inculpations pour corruption, il restait très surveillé et interdit de quitter le Japon. Mais fin  2019, Carlos Ghosn prépare sa fuite et avec chapeau et masque chirurgical, il va retrouver deux prétendus musiciens qui le cachent dans une malle pour instruments sur roulettes, percée de soixante-dix  trous pour qu’il puisse respirer… Planqué dans un avion privé, il arrivera, via Istanbul, au Liban, son pays d’origine…

©Fabrice Robin

©Fabrice Robin

C’est toute cette histoire rocambolesque que raconte Romane Nicolas. Il y a là tout un travail sur le langage  avec, entre autres, des néologismes savoureux. Rabelais, grand amateur du genre, l’avait précédé: anicroche, automate, frugal, génie, haltère, quintessence, des mots eux entrés dans le parler quotidien. Ici, ceux de l’autrice ne sont aussi pas mal du tout: extraditionner, hiscroire… et accompagnent des mots déformés et souvent répétés:  « Mais pour pisser le checkin de l’aréroport »
Avec, souvent en plus, des allitérations volontaires (trois v et trois q): « qui vont vouloir voir quoi qu’y a dans la malle. Ou (trois  f, six p, six v): ‘Non, parce qu’on va vous foirer un faux pisseport, et on mettra votre vrai pisseport dans la poche à pisseport du passager juste devant nous comme ça quand qu’il  va vouloir pisser il se foirera arrêter à votre place.  » Vous êtes en état d’attestation. »   » Affoires sensibles,  une émission de France Imper. »

Ou encore répétition d’une phrase:  » Tailleurz- Qu’y vont se douter de quelque chose ! Policier Germont– Qu’on commence à se douter de quelque chose. Tailleurz- Oh non ! Qu’ils commencent à se douter de quelque chose ! Ou répétition d’un mot exact trois seule fois ou déformé vingt-quatre fois : « l’inexorable ballet des éboueurs auquel iels auraient assisté avec inexorabilité. Inexorablement, iels inexoreraient le lieu maudit où vous auriez été inexoré pour votre inexorable inexorage. J’inexorerais alors tous les moyens de vous inexorer. Mais le tapis roulant de la broyeuse incinératrice sur lequel vous auriez été inexoré vous inéxorerait inexorablement vers votre inexorable inexore. Inexorant l’inexore que j’aurais alors inexoré, victorieuse et magnifique, j’inexorerais dans l’inexorable déchetterie, vous inexorant de l’inexorable broyeuse! Inexorablement saufs, nous inexorerions l’inexorage des inexores pour notre inexorable évasion. Alors, inexorablement, nous inexorerions à l’aréroport. »
Ou changement de sens : foirer pour:  faire, encartez vous pour: écartez vous…(…) « La boîte a pété. Bon d’accord, j’avoue trout, ah ! C’est moi qui ai pété. »
Ou encore les énumérations dites à plusieurs: « Les lacs, les chemins, l’eau potable, les enfants, les travailleurz, les chomeurz, les vieux, les chiens, les renards, la couleur des feuilles et l’hydrométrie. Tailleurz– les caddies, les mines de diamant, les actions des chez Renault, les bibliothèques universitaires, les chaines de télévision, les théâtres publics, les maisons d’édition, les hôpitaux, les cliniques, les Lamborginis, les paons, les Rolls Royce, les toutes petites souris(…) Il y mit tout dans la malle et tout y rentra dans la malle car tout rentrait dans la malle : les ouvriers, leurs crédits et leurs maisons, leurs voitures et leurs rentes, leurs charges et les enceintes connectées, les prix du chauffage et leurs ministres, leurs bulletins de votes, leurs pains et la TVA de leurs pains.  »
Et la fin est du même tonneau: «  
Tout rentrait dans la malle /– Alors Thermos mit tout dans la malle/ Puisque tout y rentrait pourquoi ne pas tout y mettre surtout que tout y rentrait./ Et une fois que tout y fut, tout y était.

C’est, en juste une heure, une sorte de fable aussi absurde que grotesque remarquablement mise en scène et au langage des plus verdoyants: les grands-pères Eugène Ionesco et Samuel Beckett ne sont jamais très loin. Fanny Colnot (Thermos Grönn), Etienne Guillot (Policier Germont, l’Archange Michel, etc.), Véronique Mangenot (Policière Verdi, le Juge de tous les trucs, etc.) et Sacha Vilmar (Tailleur et Lutin) jouent, avec une précision gestuelle et une impeccable diction, l’histoire de cette évasion hors-normes d’un personnage aussi considérable qu’un chef d’Etat…mais planqué dans une malle comme un vulgaire truand. Et malgré un dispositif scénique important,  de nombreux costumes vu le nombre de personnages joués par seulement quatre interprètes, il n’y aucune rupture de rythme. Chapeau…
La scénographie d’Emmanuel Charles avec quatre lieux installés sur un plateau tournant, poussé par les acteurs, est une merveille, et le spectacle lui doit beaucoup; à la fois d’une belle picturalité mais aussi pratique, avec portes en biseau, accessoires comme cette malle à trous pour laisser passer la tête et les bras de Thermos Grönn, ou une énorme clé rouge accrochée au mur de la prison… Il y a ici une parfaite unité entre le contenu linguistique des plus foutraques employé ici et les différents lieux comme le salon, la prison, l’enfer… Les costumes, perruques, postiches, tous très soignés, sont aussi déjantés que poétiques. Comme les éclairages. Ce n’est sans doute pas aussi drôlatique, qu’un ami journaliste nous l’avait annoncé mais cela dépend, bien sûr, des soirs. En tout cas, hier, le public assez jeune, riait peu mais ne boudait pas son plaisir devant cette farce grinçante et remarquablement jouée.  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. T. : 01 43 28 36 36
Métro: Château de Vincennes + navette gratuite à hauteur du point information de la station-terminus de la ligne 1;  monter en tête et prendre la sortie n°4. Passage toutes les 15/20 min avant le début du spectacle et retour assuré au métro jusqu’à 1 h après la fin.

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(poièsis) Texte poètes-ses du XVI ème au XXI ème siècles, mise en scène de Jérémie Sontag et Florian Goetz

(poièsis) Texte poètes-ses du XVI ème au XXI ème siècles, mise en scène de Jérémie Sontag et Florian Goetz

« Comment appréhender notre monde sans donner prise au désespoir ou à la résignation ? dit Jérémie Sontag. Au cœur même du public, à travers une immersion poétique éruptive, deux acteurs nous reconnectent à nous-mêmes, à l’autre et au vivant. Munis de papier, de post-it et d’une enceinte portable, ils nous entraînent dans un voyage à travers la poésie (…) En nous la rendant organique, ils nous font ressentir sa sensibilité, sa pulsation et sa musicalité… (poíèsis) décale nos regards et nous aide à mieux percevoir la richesse de nos identités multiples pour envisager un monde commun. »

Ce spectacle de quarante minutes + dix minutes d’entretiens a déjà été joué dans de nombreux lycées et collèges. Et cela se passe dans une salle de cours au lycée Victor Duruy, Paris ( VIIème) Plus de mille élèves avec 99% de réussites au bac donc 83% de mentions, un panel de langues: Allemand, Anglais, Chinois, Espagnol, Grec ancien, Italien, Latin.. Avec deux hypokhâgnes et une khâgne, et  Et doté des enseignements artistiques : histoire des Arts, options danse ou arts plastiques, atelier théâtre. Tiens ce fut aussi le lycée des actrices: Silvia Monfort, Maria Casarès, Anémone, Isabelle Carré, Lou Doillon, Laure Duthilleul…

 

© Gilles Rammant

© Gilles Rammant

Dans cette salle de cours, ni scène ni estrade ni costumes et pour seules lumières, celles des plafonniers. Et des chaises pour une quarantaine d’élèves de quatrième et troisième. Bref, le strict minimum pour se laisser embarquer dans un voyage poétique dont les auteurs et autrices et auteurs sont français mais pas que… Et issus de nombreux pays. Célèbres, connus ou moins…

Ainsi Kae Tempest, un poète, rappeur, et dramaturge anglais de quarante ans, ouvre le bal: « Les gens se rencontrent par hasard, tombent amoureux, s’éloignent Des ados alcoolisés traînent dans le parc et regardent la nuit tomber. Les travailleurs fixent l’horloge, tripotent leurs stylos Parker/pendant que les grand-mères négocient avec les vendeurs au marché. (…)  »Ici où les enfants jouent et rient jusqu’à s’effondrer c’est chat-bisous et danse/ Puis des chambres mal éclairées et leur lots de regrets/ Trop vite trop tôt trop lent trop long On bouge toute la journée sans pouvoir avancer. » (…) 

Suivra Valère Novarina, notre grand poète et dramaturge disparu en janvier dernier: « Je suis fatigué, éreinté, kaputt, dans les choux, ras dans les choses, lessivé, plus bas que terre, dans les cordes, sur les rotules, à la ramasse, maffi, dans le potage, sur cent dix volts, vivement ce soir qu’on s’couche, schlasss, naze, vanné, nazebrock, k.-o., rétamé, claqué, rincé, h.s.,

Puis, Louise Labé (1524-1566) redécouverte seulement  au XIX ème siècle  et son célèbre et si étonnamment moderne:  » Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,/J’ai chaud extrême en endurant froidure,/La vie m’est trop molle et trop dure./J’ai grands ennuis entremêlés de joie. »
Et sa presque contemporaine Marguerite de Valois (1492-1549), sœur de François Ier, autrice de brillantes 
Stances amoureuses : « Nous n’aurons qu’une vie et n’aurons qu’un trépas. Je ne veux pas ta mort, je désire la mienne.Mais ma mort est ta mort et ma vie est la tienne. Ainsi, je veux mourir et je ne le veux pas. »

© Gilles Rammant

© Gilles Rammant

Il y a aussi ce Défi à la force de David Diop (1927-1960),  poète sénégalais mort jeune dans un accident d’avion: « Toi qui plies, toi qui pleures/ Toi qui meurs un jour sans savoir pourquoi/Toi qui ne regardes plus avec le rire dans les yeux Toi au visage de peur et d’angoisse/ Relève-toi et crie : NON

Et Arthur Rimbaud écrit son célébrissime Bateau ivre à seize ans, l’âge des élèves ici  réunis: « Je sais le soir, l’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes.. Et j’ai vu quelque fois ce que l’homme a cru voir. » Et on connait bien de son ami Paul Verlaine: « Il pleure dans mon cœur/Comme il pleut sur la ville ;Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?/ Ô bruit doux de la pluie/ Par terre et sur les toits ! Pour un cœur qui s’ennuie, Ô le chant de la pluie !Il pleure sans raison/Dans ce cœur qui s’écœure. /Quoi ! nulle trahison ?…/ Ce deuil est sans raison. /C’est bien la pire peine/De ne savoir pourquoi/ Sans amour et sans haine / Mon cœur a tant de peine ! »
On ne peut citer tous les poèmes mais quand même Désirs
 d’Abdourahman Waberi, écrivain djiboutien:  Je suis le bruissement du monde/le balancement inapaisé entre ici et ailleurs/la frondaison muette du cactus/le bois rugueux qui recouvre le gecko/les rais du caméléon jaune soleil/le lit du livre-monde où les pages sont autant des vagues de la quête toujours recommencée »

Les poèmes sont impeccablement dits par Florian Goetz et  et Jordan Sajous à un endroit ou à un autre de la salle mais toujours au plus près des spectateurs. Les acteurs collent aussi aux murs des feuilles de couleur avec un mot par feuille: moins convaincant mais pas un mot, ps un chuchotement, pas un téléphone allumé et l’attention de ces jeunes élèves ne se relâche jamais devant ce spectacle, simple, généreux et efficace… et sans micro H.F. ni fumigènes.  Qui a dit que personne ne n’intéressait à la poésie? Si vous êtes en Avignon, loin des machins très longs, nocturnes et pas toujours passionnants, uns louchette  de poésie, cela ne se refuse pas et ce (poièsis) vaut le détour.
Avignon, cela peut être aussi l’occasion de se faire plaisir… 

Philippe du Vignal

Ce spectacle sera joué du 6 au 23 juillet au Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon.

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