Adieu Catherine Dasté

Adieu Catherine Dasté

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Cette grande dame du théâtre contemporain, peu connue du grand public, s’est éteinte à quatre-vingt seize ans. Elle était la fille de Jean Dasté, metteur en scène et  de Marie-Hélène Copeau, et donc la petite-fille du grand créateur que fut Jacques Copeau. Bon sang ne saurait mentir….Nous l’avions connue en 67 et elle révolutionna le théâtre pour enfants avec sa compagnie la Pomme verte quand elle créa L’Arbre sorcier (voir plus loin). Je me souviens avoir consacré à son travail deux pages des Chroniques de l’art vivant et nous avions alors beaucoup parlé du théâtre contemporain.
Elle m’avait raconté avec passion avoir vu en 1943 ( elle avait quatorze ans…) la création du Soulier de Satin  mise en scène de Jean-Louis Barrault à la Comédie-Française. 

Catherine Dasté commença par étudier le théâtre à l’Old Vic Theater à Londres où elle rencontre Graeme Alwright, comédien et chanteur (1926-2020) avec qui elle se marie en 1951. Ils auront trois fils: Christophe (1955), Jacques (1958-2024) et Nicolas. En 59, elle rejoint avec son mari, la Comédie de Saint-Étienne, pour un projet de pièce  imaginée par des enfants… Elle s’installe ensuite à Dieulefit ( Drôme) où elle travaille sur des textes avec des adolescents de l’école secondaire de la Roseraie. D’où naîtra une pièce Les Musiques magiques.
Puis en 1967, Ariane Mnouchkine lui confiera ses acteurs le matin pour monter un spectacle pour enfants.  Et ce sera, chef-d’œuvre absolu, L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue, une pièce superbement mise en scène avec de jeunes et bons comédiens très investis dont Georges Bonnaud, à une époque où le théâtre pour enfants était mal monté, mal joué,  et méprisé, autant par la critique que… par le ministère de la Culture.

Catherine Dasté montera Glomoel et les pommes de terre, etc. à partir de textes écrits par des enfants. Elle fonde en 69 alors la compagnie La Pomme verte qu’elle dirigera de 1969 à 1980. Coup de tonnerre dans le petit monde théâtral parisien: le théâtre pour enfants était vraiment né et ses spectacles  deviendront un modèle exemplaire pour de nombreux créateurs en France et à l’étranger.
Puis elle dirigera le Théâtre des Quartiers d’Ivry de 85 à 92 et, avec le soutien de Françoise Dolto,  crée le premier Centre Dramatique National pour l’enfance et la jeunesse, au théâtre de Sartrouville (Yvelines).  Mais elle mettra aussi en scène des pièces pour adultesHamlet, etc. et travaillera avec des écrivains comme Michel Puig, Jacques Jouet…
Adieu Catherine et merci pour tout ce que tu auras apporté au théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Les obsèques de Catherine Dasté auront lieu le mardi 11 août, à l’église d’Orlhaguet (Aveyron).

 

Archives pour la catégorie actualites

Festival d’Avignon La Loi du désir de Esteban Hupé et Barnabé Lambert, mise en scène d’Esteban Hupé

La Loi du désir d’Esteban Hupé et Barnabé Lambert, mise en scène d’Esteban Hupé

 Le spectacle avait reçu le Prix du public 2024 au festival Icart et le Prix du jury,  l’an passé au festival Écarts.  Ses auteurs explorent les excitations, les troubles sensoriels et psychiques suscités par le désir chez les adolescents. Dans notre société de consommation soumise aux diktats de la séduction et de la performance, ce passage à l’âge adulte dans le rapport amoureux, est bien souvent une épreuve… Avec ce seul en scène, ils nous livrent le récit introspectif de Berlan, encore vierge. Le spectacle commence par le cauchemar, du jeune homme de dix-sept ans. Aussitôt, le public est saisi par une atmosphère obscure, sorte de messe noire ( le Prêtre essuie ses muscles avec un torchon au dessus d’une bassine d’eau. A côté de la bassine, un chandelier pour l’instant éteint.)

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 -Le Prêtre : « Alors ? Cette première fois ? »- Berlan : « Pas encore mon père, pas encore. » Le prêtre allume les bougies. Le dépucelage masculin, thème peu courant au théâtre (et aussi en littérature) est ici traité dans un état d’esprit contemporain et une langue expressive, riche de théâtralité. L’interprétation remarquable de Barnabé Lambert (Berlan) nous transmet  toute l’angoisse et le désir de l’adolescent face à « la première fois ».
Berlan se sent anormal. Sa vie d’adulte va-t-elle commencer un jour ? Ici, pas d’amour mais un seul objectif : devenir un homme fort, viril et pour cela, il doit franchir le cap :« Ce soir, je vais devenir un homme. L’homme que je dois être, qu’il faut être. » La pression de l’univers pornographique, la performance sexuelle doivent être surmontées avec succès! Et le culte du plus fort en la matière, quels que soient les moyens pour l’être, dictent les règles à suivre : « Ce soir, faut qu’on soit des loups, faut qu’on soit des putains de loups, en mode full moon, crocs acérés, la rage au bord des lèvres, ahouuuuuuu.»
Grâce à une scénographie très sobre et à la mise en évidence de la corporalité, toute en souplesse, la précision des gestes, le tumulte, la honte, et l’envie physique, ressentis par ce jeune sont ici mis en lumière de plein fouet. À tel point qu’un certain malaise s’empare parfois du public. Dans ce solo,  les nombreux personnages hauts en couleur, sont tous interprétés par un seul comédien -merveilleux Barnabé Lambert-  un prêtre culturiste, les participants à une cérémonie d’émasculation, des adolescents excités, un camionneur fou, une travailleuse du sexe, et Kiki, une perruche de Madagascar! Autant de voix, autant de visions, expérimentations, fantasmes, au nom du désir ! 
Les auteurs, avec perspicacité, mais non sans violence, déconstruisent les normes actuelles et redonnent au désir, sa beauté et sa poésie, son humour aussi : « Inspirés par les mouvements féministes et LGBTQIA+, nous ne cherchons pas à réprimer le désir, mais à l’éclairer sous un nouveau jour. »  Un  thème complexe et tabou… Esteban Hupé et Barnabé Lambert en font une traversée originale, sensible et audacieuse, forte en émotions, à la fois grave et comique. Une première au théâtre pour ces artistes, réalisée de main de maître ! 

Elisabeth Naud 

 Spectacle vu au Théâtre de la Reine Blanche à Avignon  (Vaucluse).

 Du 19 au 23 août, Festival d’Aurillac (Cantal).

 Théâtre de la Reine Blanche, Paris, en 2027.

Festival d’Aurillac dans le cadre de Champ libre, L’Iliade, d’après Homère, mise en scène de la compagnie Bravache (tout public à partir de sept ans)

Festival d’Aurillac

L’Iliade, d’après Homère, mise en scène  de la compagnie Bravache (tout public à partir de sept ans)

Champ libre est une opération visant à offrir, à l’invitation des mairies, des spectacles gratuits dans les villages loin d’Aurillac. L’Iliade  a été et depuis longtemps un formidable terrain de jeu pour les metteurs en scène. Ainsi Damien Roussineau et Alexis Perret, ensuite Pauline Bayle. Tous deux issus de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot (voir Le Théâtre du Blog). Pauline Bayle avait aussi réussi un beau doublé avec une remarquable adaptation  de L’Odyssée.  Quoi de plus actuel que le vieil Homère! Comme en témoigne le gigantesque succès de L’Odyssée de Christophe Nolan. La jeune compagnie Bravache s’attaque à ce monument avec un premier spectacle, qu’elle revendique comme « approximatif » :c’est à dire en quarante minutes montre en main ou à peu près… Après tout, pourquoi pas? L’exemple vient d’Homère lui-même qui avait déjà concentré l’intrigue sur une cinquantaine de jours, alors qu’il parle d’un conflit de dix ans, et l’essentiel du récit a lieu sur quelques  journées… Ici, le minutage est contrôlé par le dieu Hermès, maître du temps, un rôle confié à un spectateur plus tout jeune!
Cela se passe dans une prairie sous les ramures de chênes centenaires au bord du Lot à Saint-Projet de Cassaniouze, un très ancien hameau du Cantal, proche de l’abbaye de Conques.* Dont les moines,  venaient dit-on, faire des visites horizontales aux religieuses du couvent dont reste une partie du cloître…

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Ici, pas de scène, pas d’éclairage artificiel ni véritables costumes… Juste quelques couronnes et un arc en carton doré, un peu de musique  enregistrée et du faux sang en flacons généreusement arrosé sur les personnages qui se font tuer.  Et quelques bancs et chaises pour deux cent spectateurs…  Pour raconter cette épopée et en jouer quelques scènes avec  l’élégance de la jeunesse et la force du jeu théâtral. Jacques Offenbach, l’impertinent avait déjà ouvert la voie. Margot Delabouglise, Ariane Pelluet, Barthélémy Maymat et Cesare Moretti, anciens élèves de l’Ecole du TnBA de Bordeaux, resituent vite fait les choses pour ceux qui pourraient s’égarer dans les nombreux personnages de cette guerre entre Grecs et Troyens. Elle devait être pliée en trois jours et a duré… dix ans. Toute ressemblance avec l’époque actuelle, etc. Les  jeunes acteurs racontent d’abord ce qui s’est passé en quelques semaines de la dixième et dernière année de la ville de Troie assiégée par les Grecs. Cela commence par  la dispute entre Achille et Agamemnon qui lui a pris la jeune et belle Briséis, laquelle faisait partie de son butin de guerre. Achille  se retirera de la guerre et demande à sa mère, la déesse Thétis, d’obtenir de Zeus que les Grecs perdent, tant qu’ils ne se sont pas excusés, ce qu’elle fait. Il y a aussi une autre histoire de sexe! Pâris le Troyen a volé Hélène à Ménélas le Grec. Et Achille ira se battre  malgré tout pour venger son ami Patrocle tué par Hector. 

Sans Achille, les Grecs reculent, face aux Troyens avec Hector à leur tête. Fou de douleur et de rage, Achille veut se venger d’Hector qu’il arrive à tuer et dont il traînera le corps derrière son char. A la nuit tombée, le  vieux roi Priam, père d’Hector, vient supplier Achille de lui rendre le corps de son fils, ce qu’il fera. Et l’intelligent Ulysse  imaginera le si fameux cheval de Troie grâce auquel les Grecs finiront par l’emporter. Mais il y a une réelle unité d’action  et l’helléniste Paul Mazon remarquait: « C’est l’histoire d’une colère humaine, des conséquences qu’elle a entraînées, de l’apaisement dans lequel elle s’est éteinte. (…) Il n’est pas douteux qu’il y ait là une conception de génie. Colère, amitié, soif de vengeance sont sans doute thèmes courants dans l’épopée mais la combinaison de ces passions successives dans l’âme du même personnage, ainsi que les interventions divines qui en favorisent le développement, tout cela trahit un plan réfléchi, qui ne peut être dû qu’à un grand poète ». Et cela peut aussi faire théâtre…
Diction exemplaire, bon rythme, images fortes, surtout à la fin, scénario bien ficelé, mise en scène sans aucune prétention, parodie jamais vulgaire: ce spectacle -gratuit-  est sous cette forme brève, osons le mot, du véritable théâtre populaire et a été très applaudi…Même si, côté dramaturgie, il est  encore parfois brut de décoffrage.  Nous vous rendrons compte de la version longue qui sera jouée au festival d’Aurillac et il faudra suivre de près cette jeune compagnie bordelaise.
Philippe du Vignal

Spectacle vu le 7 août à Saint-Projet de Cassaniouze (Cantal). Les autres  représentations ont eu lieu à Saint-Martin Cantalès,  Saint-Paul-des-Landes, Pailherols, Les Ternes.
 
* Célèbre pour son tympan roman aux cent-vingt personnages et plus récemment avec un grand projet; la commande d’une centaine de vitraux au peintre aveyronnais Pierre Soulages qui ont été installés dans la cathédrale après plusieurs années de recherches, essais de fabrication … Une brave dame, sans doute peu au fait de l’art contemporain, avait demandé à l’hôtelière de Saint-Projet, si elle savait « quand les vitraux provisoires allaient être remplacés? » Vous avez dit: merveilleux? 

 

Festival d’Avignon Le Pas du monde, création du collectif XY

Festival d’Avignon

Le Pas du monde, création du collectif XY

 Ce spectacle avait été joué l’an passé à la Villette à Paris. Mais  sauf erreur, c’est la première fois que le cirque contemporain fait son entrée dans ce site mythique et majestueux qu’est la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Le cirque était venu au festival avec Les Clowns, mise en scène d’Ariane Mnouchkine pour le Théâtre du Soleil mais c’était en 69 il y a cinquante-neuf ans, au cloître Saint-Louis….
Les vingt-deux artistes du collectif (à l’origine six…) nous ont ébloui. Malgré l’immensité du lieu, ils réussissent à nous immerger dans un univers poétique et intime.«Nous utilisions nos corps, dit ce collectif, pour faire plein de choses, mais jamais nos voix.  »

 © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Et c’est une riche idée dramaturgique d’avoir réuni, pour cette création, chant et acrobatie, avec un exceptionnel trio vocal, Julie Calbette, Cyril Héritier et Virginie Besnoist, accompagnés par la création électro de Jack McWeeny. Une partie entièrement composée et interprétée dans une langue inventée… Les artistes sont de douze nationalités et il y a ici la vibration d’influences culturelles diverses, représentant pour chaque membre de la compagnie, une charge symbolique différente dans ce lieu historique.

Avec une dimension universelle indéniable : «Ce que j’aime dans la voix, précise Virginie Besnoit: on ne peut pas trop mentir. Elle a cet aspect incarné tel un prolongement du corps.» Une idée de la vérité qu’on retrouve dans l’art de l’acrobatie. Pyramides humaines, sauts dans le vide, marches suspendues, tourbillons graciles, relèvent du prodige. Ici, les corps des circassiens, circassiennes, danseurs et danseuses se métamorphosent, sous nos yeux, en paysages mouvants. Et c’est de toute beauté : « À nos yeux, la chorégraphie n’est pas réservée à la danse, dit ce collectif. En respectant l’acrobatie, on peut trouver un terreau commun. »
Tous ces artistes évoluent dans une scénographie sobre qui intensifie la magie des tableaux. En  un peu plus d’une heure, avec des portés acrobatiques très impressionnants, jaillit ici, selon les mots de Wajdi Mouawad, metteur en scène et dramaturge, « la puissance de la fragilité ».

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu à la Cour d’Honneur du Palais des Papes, Avignon (Vaucluse).

Les 6 et 7 octobre, Théâtre-Scène nationale du Grand Narbonne (Aude). Les 9 et 10 octobre Le Parvis-Scène nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées).
Les 13 et 14 octobre, Espace Pluriels-Scène conventionnée Danse, Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques).
Les 16 et 17 octobre,Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan (Landes) et les 21 et 23 octobre, festival Circa, Auch (Gers).

 

 

 

Festival d’Avignon Au bout du pays d’Alfred Alexandre, mise en scène d’Ewelyne Guillaume

Festival d’Avignon

Au bout du pays d’Alfred Alexandre, mise en scène  d’Ewlyn Guillaume

C’est le troisième volet de la trilogie Les Noctambules présentée par  le Centre dramatique Kokolampoe (Guyane, Martinique): Le PatronUn Anniversaire qui sont aussi joués dans ce Off 2026. Dans Au bout du pays, un mécanicien naval, seul et cannibale, rivalise en amour avec les deux jeunes cousins de son patron. Ils en pincent pour Lily, une Lily absente et qu’on ne verra jamais… mais très fortement présente « On ne soupçonne pas combien un homme peut-être seul, sans une femme comme Lily dans ses bras. Le soir après la pluie. Pour la chauffer du mauvais temps et se chauffer dans l’existence qu’on tire de sa présence. »

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Sur le plateau de la Chapelle du Verbe Incarné, quelques éléments faits de cordages évoquznt  un univers de port et de bateaux. Serge Abatucci avec une voix puissante, s’impose dans ce monologue. » Le choix cette fois, dit l’auteur martiniquais, étant de partir d’une des figures du monstre que propose le répertoire caribéen de schèmes narratifs: la figure du Ti-mons. Ce que veut Réginal,  le protagoniste, ce n’est pas d’abolir toute forme de relation maître et valet mais prendre la place de du maître, et à son tour exercer une emprise sur les corps asservis. Dans la pièce, ce thème du pouvoir prédateur s’incarne dans le motif monstrueux de la pulsion cannibale. « 
Le Monstre, si nous avons bien compris, est  une créature qui dévore son maître, après l’avoir nourri. Ici, est aussi traité en filigrane, un thème politique: un ordre social et un pouvoir prédateur imposés, seront finalement, et quoi qu’il arrive, renversés par ceux qui en subissent l’oppression.
Cela vaut le coup même si la mise en scène est un peu statique, d’aller entendre ce beau récit en langue française venu d’aussi loin, parfaitement maîtrisée par Serge Abatucci.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23 juillet à 14h20 (jours pairs), Chapelle du Verbe incarné, Avignon ( Vaucluse).

 

Festival d’Avignon Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

Festival d’Avignon

Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

Dans une France à + 5° C, un riche industriel, Paul, P.D.G. d’un groupe pétrochimique, s’est fait construire un bunker et s’est réfugié à l’intérieur avec sa fille Ami et Thomas, son neurochirurgien, un homme glaçant qui manipule cyniquement Paul, son patient. Il y a aussi un coach sportif, psycho-émotionnellement voué corps et âme à ce « puissant » personnage… A l’abri de tout dans ce lieu ultra-sécurisé mais coupés du monde. La mère d’Ami, Zita, et le fils de Paul, avec qui il est fâché, n’ont pas souhaité les rejoindre.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans un  immense espace blanc, nu et froid, encadré de lourdes portes métalliques avec barre anti-panique, extincteurs, bornes, rouleaux de tuyau incendie rouge vif, a lieu un huis-clos d’anticipation. Paul a  une obsession existentielle: la vente de ses barils de pétrole, quitte à anéantir la planète, pour faire fructifier ses milliards à l’image d’Elon Musk ou Jeff Bezos (même coupe de cheveux) et s’est fait implanter une puce avec l’espoir d’augmenter ses capacités cérébrales. Il devient ce qu’on appelle « un homme augmenté », ces implants neuronaux lui permettant de se passer de l’interface de l’ordinateur ou du téléphone, et de se connecter directement au système digital, gagnant ainsi en performance.
En voix off- le personnage n’apparaît jamais sur scène-Zita mère et épouse castratrice et épouse, ne cesse de le conseiller. Elle prend la parole parfois avec ironie et comme bon lui semble. Paul, totalement sous emprise, lui voue une affection et confiance sans limite. Casque sur les oreilles ou s’exerçant au tir à l’arc et aux arts martiaux, Ami ne parle pas. Mutique pendant toute la pièce, elle refuse de s’exprimer, face à un père qui incarne tout ce qu’elle rejette et haït : «Avant, je trouvais extraordinaire de pouvoir m’exprimer n’importe quand. Aujourd’hui, je trouve extraordinaire de n’avoir rien à dire. (…) Secrètement, je porte déjà le deuil du monde que je m’apprête à trahir.». Avec  ces quelques mots en voix off, s’ouvre le spectacle.

Parole et/ou silence : deux conceptions du monde s’opposent. L’une où « Paul est sans doute ce que le monde capitaliste voit aujourd’hui comme sa plus belle réussite» et l’autre où poésie, musique, danse, arts et les choses de l’esprit perdurent et résistent en silence!
Bunker, c’est aussi l’espace de l’abandon au langage : ce super P.D.G., absolument névrosé, finit par ne plus maîtriser ses discours vides de sens et manipulateurs, et il va perdre son statut de surhomme. En fin de spectacle, arrive dans ce lieu impénétrable, on ne sait par quel moyen, un pauvre type, une loque humaine, blessé et nous allons assister à la déchéance de Paul…  Cette apparition, tel un coup de théâtre, est un moment poétique et fort du spectacle ( il y en a peu!) qui nous remet face à une réalité concrète du monde, celle extérieure exposée à tous les dangers.

 Charles-Henri Wolff insupportable à souhait (  Paul), enfermé dans son délire de domination, perd toute maîtrise de lui-même:  sa puce se’est déréglée  et à la fin de la pièce, il n’est pas loin de nous faire pitié…
Thomas, le neurochirurgien et curé, tout simplement machiavélique dans sa position scientiste est remarquablement interprété par Lorenzo Lefebvre. Ami, magnifique Janice Bieleu, a la gestuelle et la grâce d’une princesse venue d’ailleurs…Une performance dans cet espace clos, militaire et sans aucune humanité 

Les interprètes sont remarquables mais ce texte -faible- manque de profondeur  et leurs auteurs ont du mal à dire face notre époque dominée par les nouvelles technologies, les GAFA et le transhumanisme.  Marion Siéfert s’est immergée dans un service de neurochirurgie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, pour mieux saisir ce qui se joue cérébralement chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Mais sa volonté socio-politique de dénoncer : « une idéologie, celle de la surveillance de masse, avec une visée totalitaire et militaire », est insuffisante et le texte manque d’une solide réflexion philosophique. La tension  du spectacle s’épuise et nous laisse sur notre faim, quant à cette impossibilité de communiquer et d’être au monde.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu à La FabricA, Avignon ( Vaucluse)

Du 17 au 28 septembre, T2G de Gennevilliers-Centre Dramatique National dans le cadre du festival d’automne.

Les 3 et 4 octobre, festival Actoral, Marseille ( Bouches-du-Rhône). Du 8 au 10 octobre au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du festival d’automne et du festival Transforme. Les 14 et 15 octobre au Théâtre 71 de Malakoff-Scène nationale ( Hauts-de-Seine) dans le cadre du Festival d’Automne.

Du 3 au 13 novembre, Théâtre National de Strasbourg ( Bas-Rhin).

Les 4 et 5 décembre,  Singel, International Arts Center, Anvers ( Belgique). Les 16 et 17 décembre, Points Communs-Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise dans le cadre du festival d’automne.

 

Festival d’Avignon Le Grand Meaulnes, d’après Alain-Fournier, mise en scène d’Emmanuel Besnault

Festival d’Avignon  Le Grand Meaulnes, d’après Alain-Fournier, mise en scène d’Emmanuel Besnault

Un des romans mythiques du XX ème siècle avec Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry… Ecrit à vingt-six ans par son auteur, il parut en feuilleton en 1913. Mais Alain-Fournier mourra l’année suivante à la Grande Guerre et ne connaîtra jamais son immense succès… 
Nous avons tous lu avec délices les aventures d’Augustin Meaulnes (dix-sept ans) arrivé  en pension dans une école de campagne  à Sainte-Agathe, un petit village du Berry, ensuite à  Paris.

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François Seurel (quinze ans), fils de l’instituteur qui enseigne au cours supérieur et prépare les enfants au certificat d’études, et de l’institutrice qui s’occupe des petits enfants de cette école, deviendra vite le meilleur ami d’Augustin Meaulnes qui fascine ses camarades.
Il  racontera à François  être allé à une grande fête de mariage dans un domaine mystérieux et qu’il est tombé amoureux d’une belle jeune fille, Yvonne de Gallais…
Frantz, son frère va épouser Valentine Blondeau mais elle le quittera le jour même de ce mariage après la fête.

Augustin Meaulnes, plus tard, cherchera et retrouvera Yvonne. Ils se marieront mais, avec son accord, il s’en ira.  Elle aura une petite fille de lui et mourra d’une embolie.  Le  vieux père d’Yvonne et Frantz, meurt lui aussi, et il fait de François Seurel, le légataire universel des biens de la famille et le tuteur de la petite fille.François s’en occupe du mieux possible.Augustin Meaulnes était tombé amoureux de Valentine et aura une liaison avec elle…
Poésie d’une école rurale avec classe unique, onirisme d’un monde inaccessible, passage de l’enfance  à l’âge adulte,  vertige d’une quête amoureuse romantique, nostalgie d’un amour à jamais perdu, Alain-Fournier, avec ce roman d’apprentissage, coche habilement toutes les cases, même si la deuxième partie s’essouffle un peu. Le Grand Meaulnes, édité en de nombreuses langues, a été au programme de l’agrégation et souvent adapté: en 67,  au cinéma  par Jean-Gabriel Albicocco, et au théâtre, en 92, par Wladyslaw Znorko,  et plus récemment par Nicolas Laurent (voir Le Théâtre du Blog).
Ce roman qui a bercé, comme beaucoup d’entre nous, toute notre adolescence, est ici adapté et joué par Emmanuel Besnault qui joue seul plusieurs des personnages. Aux meilleurs moments, il sait nous emmener avec simplicité et avec une grande  sensibilité dans les aventures d’Augustin Meaulnes…Il incarne à merveille ces personnages et nous transporte dans leur époque mais aussi en leur âme et conscience… 

Sylvie Jouffroy
Spectacle vu à l’Ancien Carmel d’Avignon, 5 rue de l’Observatoire, Avignon ( Vaucluse). 

Festival d’Avignon Croire aux fauves, d’après le roman de Nastassia Martin, sur une idée de Constance Dollé, mise en scène de Sandrine Raynal

Festival d’Avignon

Croire aux fauves, d’après le roman de Nastassia Martin, sur une idée de Constance Dollé, mise en scène de Sandrine Raynal

En août 2015, l’anthropologue Nastassia Martin se retrouve face à un ours dans les montagnes de Sibérie. De ce combat vécu comme une implosion, elle a tiré cette histoire. Interprétée ici par Constance Dollé, Camille Grandville et Miglen Mirtchev, des comédiens exceptionnels et mise en scène avec une simplicité de moyens que beaucoup de créateurs devraient prendre en exemple…

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Avant de nous raconter cette histoire, Constance Dollé nous invite à couper nos portables, à couper toute interférence et à nous rendre disponibles à l’écoute: « Le silence est en voie d’extinction”. (Ce festival nous l’a prouvé mainte fois!) « Je veux, dit-elle, croire aux fauves, à leur silence et leur retenue. »
L’anthropologue  qu’elle interprète avec vérité est transformée, après avoir attaquée par un ours. Comme une actrice, elle ressent « la possibilité de voir surgir en moi, un autre. » (…) « On peut devenir un ours comme on devient Médée ou Hedda Gabler. »

Elle convoque en voix off,  Simone Signoret évoquant dans un entretien ce que peut être le sentiment de dédoublement pour une actrice. De cette expérience traumatisante, l’agression d’un ours -qui l’a laissé malgré tout vivante- elle tire un changement profond de son être.Pourtant, la société policée avec ses codes sociaux veut la remettre dans le droit chemin. En vaine : elle a maintenant en elle de l’ADN animal et veut retourner la-bas, au contact de cette vie sauvage et violente. Ce qu’elle fera…. »Il y a métamorphose, il y a quelque chose en moi de différent, je veux être au contact de ce qui me dépasse. … Une bête, voilà ce que je suis devenue. » Tout est dit, et bien dit.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué jusqu’au 25 juillet à la Scala-Provence, Avignon ( Vaucluse).

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Festival d’Avignon 1,2,3 Poquelin d’après Molière, adaptation et mise en scène du collectif tg STAN

Festival d’Avignon

1,2,3 Poquelin d’après Molière, adaptation et mise en scène du collectif tg STAN

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Ce collectif belge a posé ses tréteaux à la Carrière de Boulbon, lieu exceptionnel de beauté minérale…  Il nous invite ici à un parcours jouissif et décalé de l’œuvre de Molière. La trilogie, commencée en 2003 avec Poquelin I et continuée avec Poquelin II en 2017, s’est clôturée avec Poquelin 1,2,3,  aux Nuits de Fourvières à Lyon, puis à l’Odéon et ici…
Cocktail pimenté, augmenté de quelques trésors peu connus, le troisième volet de cette adaptation comprend à nouveau plusieurs textes ou extraits: du
 Mariage forcé, de L’Avare, du Médecin malgré lui et du Malade imaginaire. Et il y a, juste avant l’entracte, une pièce écrite à partir de fragments de comédies et autres pièces de l’auteur. C’est une sorte de patchwork moliéresque hilarant et d’une théâtralité novatrice. La troupe semble nous inviter au ballet donné en l’honneur et en présence de Jean-Baptiste Poquelin !

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Même en plein air, le rideau rouge est bien là, en fond de scène, avec deux grands lustres en métal doré, style vaguement Louis XIV. Il y a aussi un canapé affaissé, les fauteuils rafistolés et des ustensiles en tout genre.
Et les coups de bâton sont donnés avec des frites de piscine! Tout cela laisse présager une rencontre peu traditionnelle avec le monstre du théâtre du XVII ème siècle.
Quant à l
espace de jeu, il fait aussi penser à un ring  et nous avons assisté à un véritable marathon de quatre heure trente, dune force dramatique et à la fois, sensuelle, comique et féroce. Le tg Stan avec cette mise en scène excentrique, intensifie et actualise le théâtre classique aux trois unités: temps, lieu et action .
Les costumes composites d’
Inge Büscher et An d’Huys, sont en tissu usé aux couleurs bigarrées.  Les chaussures argent, tenues de sport, T-shirts, robes sexy ou féériques… renforcent avec une complicité esthétique, le jeu à la fois précis, inventif et déjanté de Robbie Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas et Stijn Van Opstal. Tous s’emparent avec un plaisir évident de Molière.
Leur accent flamand est un atout de drôlerie supplémentaire, même si ce n’est pas évident pour eux, de saisir cette langue théâtrale en prose ou en vers. «On dit des choses et on ne comprend pas ce qu
on dit! »: trouvaille formidable, cette intervention inattendue et cocasse du souffleur (Damiaan De Schrijver) sur la scène, est un moment merveilleux !
Il y a, ici, une grande liberté dans l’interprétation et un échange très communicatif avec le public, en regard de cette désopilante galerie de portraits. Et l
esprit, l’œil et la parole dramatique aiguisés de Molière sur les travers de la condition humaine,  ses lâchetés, l’hypocrisie des règles et convenances sociales, sont à la fête ! Devant cette originalité pertinente et cette folie joyeuse, les spectateurs, surpris, émus, rient comme s’ils découvraient pour la première fois, le théâtre de Molière.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 juillet à la Carrière de Boulbon (Bouches-du-Rhône).

Théâtres en Dracénie, Draguignan, le 4 octobre. Comédie de Caen-Centre Dramatique National (Calvados), du 8 au 10 octobre. Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National de Toulouse Occitanie, avec le Théâtre Garonne (Haute-Garonne) du 14 au 17 octobre.

Le Quartz-Scène nationale de Brest (Finistère), du 4 au 6 novembre. Le Manège-Scène nationale transfrontalière, Maubeuge ( Nord) le 13 novembre

Théâtre du Rond-Point, Paris ( VIII ème), du 3 au 6 décembre.

 

Le Silence de Claire Lagrange, texte et mise en scène de de Céline Delbecq

Festival d’Avignon

Le  Silence de Claire Lagrange, texte et mise en scène de Céline Delbecq (à partir de quinze ans)

Cela se passe dans une clinique psychiatrique près d’une grande forêt… Depuis une crise de démence au tribunal où elle plaidait, l’avocate Claire Lagrange y a été internés et a sombré dans  un profond mutisme. Mais elle peint des gouaches.  Il y a là,  aussi hospitalisés,  Jean un homme qui écrit à un pupitre et Sylvia, sa femme, assise sur un canapé.
La directrice de cette clinique, suroccupée qui essaye de jongler avec les chiffres et les plans de travail et la mère de Claire parlent d’elle et de sa maladie. Cette mère désemparée ne comprend pas ce qui a pu arriver à sa fille: guérira-t-elle et  retrouvera-t-elle la parole ? 

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Céline Delbecq, artiste belge, presque tout le temps assise au dos public, devant une photo de Claire Lagrange. Elle joue la  narratrice,  les nombreux autres personnages et dit aussi les didascalies.
Isabelle Darras (en alternance avec Louison De Leu), elle, manipule  des Playmobils dans un petit décor qu’une caméra filme et  les images sont simultanément transmises sur grand écran en fond de scène.  Un procédé usé mais bon… 
Thème intéressant, réalisation honnête mais le scénario, comme les dialogues assez incompréhensibles, nous ont laissé sur notre faim et nous n’avons pas compris pourquoi Céline Delbecq avait mis en scène ces Playmobil.
On connait, créées  en 74 par les fabricants allemands de jouets Hans Beck et Horst Brandstätter en 74, ces figurines en plastique à la tête deux fois plus grosse que nature et aux membres articulés de 7,5 cm de hauteur. ( Plus de 2,3 milliards de figurines ont été fabriquées et environ 3.000 personnages créés!) Mais déjà laids, ils le sont encore plus quand on les voit ici à l’écran.
Résultat garanti: ils cassent la vie même des personnages que Céline Delbecq veut représenter et très vite, nous avons décroché. Une mienne amie s’est une peu endormie devant ce spectacle où l’animation de ces fausses marionnettes ne peut fonctionner. Et l’ensemble reste sec, sans poésie, sans  humour. A la sortie,
 public, lui, semblait très partagé, entre admiration pour certains, et ennui pour les autres…

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 4 au 25 juillet, au Théâtre des Doms, 1 bis rue des escaliers Sainte-Anne, Avignon (Vaucluse).

 

 

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