Adieu Nabil El Azan

Adieu Nabil El Azan

4A2179A5-3338-4C2B-8C28-00615A1967FEIl avait gardé de Beyrouth sa ville natale, un doux accent quand il parlait cette langue française qu’il aura tant servie comme metteur en scène mais aussi comme écrivain et traducteur. Il laisse derrière lui un grand nombre de réalisations appréciées de tous: homme discret, il s’était moins mis en avant que les pièces qu’il a nous fait aimer. Toujours à l’affût d’écritures singulières, il découvrit nombre d’autrices et auteurs de langue française mais aussi arabe, construisant un pont entre les pays de la francophonie et du monde arabophone. Entre Paris où il s’installe en 1978, et le Liban qu’il retrouve à la fin de la guerre.

Nous avions rendu compte de son Ilik va Baalbak (A toi, Baalbeck), vu au festival d’Aix-en-Provence et joué ensuite à l’Institut du monde arabe à Paris en 2017. Un hommage poétique à ce festival qui renaît peu à peu de ses cendres, avec des textes en français et arabe et des musiques des deux rives de la Méditerranée. Dernièrement, Les Pâtissières du Belge Jean-Marie Piemme (festival d’Avignon 2017) a fait suite à Chinoiseries de la Québécoise Evelyne de la Chenelière et à L’Analphabète de la Suisse Agota Kristof (voir Le Théâtre du blog). Passeur de textes, à Jérusalem il montera en 2008 Le Collier d’Hélène de Carole Fréchette avec la troupe du Théâtre National Palestinien, après l’avoir mise en scène à Beyrouth en 2002 où il réalisait depuis quelques années des spectacles comme en arabe libanais comme en français. Avec entre autres: Le Renard du Nord de Noëlle Renaude, des pièces de Daniel Danis, Abla Farhoud, Enzo Cormann, Claudine Galea, Christian Rullier ou encore Jean Louvet (L’Aménagement et Jacob Seul) et Bernard-Marie Koltès.

Grâce à ses traductions, nous avons exploré le répertoire contemporain  islandais avec Anges et Les Proscrits de Johan Sigurjonsson (Editions Théâtrales), Déjantés d’Olafur Haukur Simonarson ou encore Tatto de Sigurdur Palsson (traduis avec Raka Asgeirdottir). Il a aussi eu à cœur de partager avec nous des textes du Palestinien Riad Masarwi Les Impuissants (Editions Théâtrales) ou du Syrien Amre Sawah Secret de famille, (Editions Lansman). Il a aussi écrit, publiées aux Editions de la Revue phénicienne, des pièces comme May Arida, Les Rêves de Baalbeck, et Vingt-six lettres et des poussières, un recueil de poèmes délicats et lumineux, où l’on reconnaît toute la sensibilité de cet infatigable découvreur. Nabil nous a quitté trop tôt. Un grand merci à lui de nous avoir fait autant, et aussi bien, voyager…

Mireille Davidovici

Une cérémonie d’adieu aura lieu lundi 19 novembre, à 9 h 30 à la chambre funéraire de l’hôpital d’Avignon, 200 avenue Guy de Chauliac, à Avignon (Vaucluse). T. : 04 90 27 92 44.
Et un hommage sera rendu à Nabil El Azan à Paris; nous vous en indiquerons très vite les lieux, date et heure.


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Adieu Alain Léonard

 

Adieu Alain Léonard

 

© La provence

© La Provence

Il avait quatre-vingt ans. Avec lui, disparaît celui qui avait réussi à donner depuis 1982, le coup de fouet professionnel  indispensable pour être vraiment reconnu. Il fonda l’association Avignon Public Off en 1982  pour fédérer ce festival bis fondé dans son petit Théâtre des Carmes par André Benedetto en 66. et qui, à l’époque ne devait pas  comporter plus d’une quarantaine de spectacles dans des lieux non climatisés, voire dans des cours de petits immeubles. Avec la volonté de lui donner une certaine unité et de rassembler  toutes les compagnies aux profils très divers et dont le nombre ne cessait d’augmenter. Et actuellement, de l’ordre de plus de 1.500  chaque année! 

Alain Léonard mit aussi en place un gros programme, payant pour les compagnies qui veulent toutes y figurer mais gratuit pour le public, et remarquablement conçu.  Il a aussi créé  la « carte  du Off”   permettant d’obtenir des tarifs réduits dans toutes les salles répertoriées. Et il y a trente ans déjà, il crée la Maison du Off, un lieu de rencontres pour les professionnels comme pour le public qui a pris une importance  comparable à celle du Cloître Saint-Louis pour le In. Avec vente de places, forums de discussion et remarquable service de presse. Alain Léonard quittera la direction d’Avignon public Off en 2004.
Le nombre de spectacles proposés par le off n’a cessé d’augmenter. Et
toutes les compagnies mais aussi le festival in qui bénéficie indirectement de la très importante fréquentation du off doivent beaucoup à cet homme discret mais d’une redoutable efficacité. 
Adieu et merci, Alain Léonard, pour ce long et patient travail théâtral accompli.

Philippe du Vignal

Musée de Lodève: Faune, fais moi peur ! Images du faune de l’Antiquité à Picasso

Musée de Lodève: Faune, fais moi peur ! Images du faune de l’Antiquité à Picasso

 

Lalique

Lalique

Pour sa réouverture, après quatre ans de travaux, ce Musée d’art moderne, d’archéologie, de paléontologie et de sciences naturelles,  situé dans l’ancien hôtel particulier du Cardinal Hercule de Fleury depuis 1987, propose d’explorer les représentions du Faune à travers les siècles depuis sa naissance dans l’Antiquité gréco-latine. En complicité avec le Musée Picasso, cette exposition rassemble des œuvres d’art figurant faunes, satyres et autres créatures hybrides, à l’instar du dieu Pan, mi-hommes, mi-animaux équidés ou caprins… Ce parcours convoque des artistes de toutes disciplines, y compris la littérature, la musique et la danse. Il s’est construit en regard des nombreuses peintures et sculptures consacrées par Pablo Picasso à ces êtres bondissants, à la fois facétieux et inquiétants.

Accueilli par le grand Faune de Paul Dardé (1888-1963), une statue monumentale taillée dans la pierre brute, propriété du Musée, le public entame une promenade illustrée. Le Faune, viril par excellence, se trouve souvent en présence de nymphes, prêt à les dénuder et à les séduire dans des jeux érotiques ambigus, comme en témoignent des vases grecs, et des sculptures (Le Faune à l’Arc d’Auguste Rodin) ou la célèbre estampe de Pablo Picasso, Faune dévoilant une dormeuse. Parmi ces vierges des sources des bois et des arbres, Syrinx, la nymphe, qui, selon Ovide, se métamorphosa en roseau, quand Pan, le lubrique aux cornes et pattes de bouc, voulut l’étreindre. D’où la flûte (ou syrinx), l’attribut de Pan… Les faunes, assimilés par les Anciens à ce dieu, apparaissent souvent en musiciens chez Pablo Picasso !

 Claude Debussy a rendu hommage à ces créatures avec Prélude à l’après-midi d’un faune, composé en 1895 pour accompagner une lecture de l’églogue de Stéphane Mallarmé, L’Après-midi d’un faune. On découvre avec émotion la matrice de ce poème grâce à un manuscrit autographe de 1873, intitulé Monologue d’un faune, et à un exemplaire d’une édition illustrée par Henri Matisse en 1930. Vaslav Nijinski fut aussi séduit par ce personnage, qu’il rencontra grâce à la musique de Claude Debussy. Le danseur cherchait dans l’art grec – particulièrement les vases à figures rouges sur fond noir du musée du Louvre – un style nouveau quand Serge Diaghilev lui confia sa première chorégraphie, en lui imposant la partition de Prélude à l’après-midi d’un faune. Il tenta alors de faire coïncider la gestuelle géométrique inspirée des figures hélleniques du satyre poursuivant des nymphes, avec la musique ondoyante de l’orchestre. Ce qui introduit une disruption entre les mouvements saccadés des danseurs et la fluidité des instruments à vent et à cordes.  De cette pièce, créée au Théâtre du Châtelet par les Ballets russes en 1912, on découvre une reconstitution filmée en 1982 et interprétée par Serge Noureev (dans le rôle de Vaslav Nijinski) dans les décors et les costumes originels de Léon Bakst. Pour dessiner une fresque linéaire sans profondeur, les danseurs évoluent de cour à jardin, têtes et jambes de profil, par rapport au public, bustes et bras de face. Les mouvements s’inscrivent dans une esthétique angulaire et un rythme saccadé d’une grande modernité. Des photos de Vaslav Nijinsky en faune, réalisées en studio par Adolphe Meyer en 1909 restituent l’esprit de cette création.

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Chagall

Le musée de Lodéve  vaut le détour d’abord pour cette exposition,  mais aussi pour ses collections présentées dans une muséographie qui met la complexe histoire de la Terre et de l’Homme à la portée de tous. Avec trois collections permanentes, dont la remarquable section Traces du vivant, qui s’articule autour des vestiges découverts dans la région de Lodève. Les territoires environnants offrent en effet une illustration condensée des quatre ères géologiques : de -540 millions à -deux millions d’années, et l’on observe, à partir de cette ville située au pied des Causses du Larzac, les allées et venues de la mer, la formation des continents, la surrection et l’érosion des montagnes, les changements climatiques, l’apparition et la disparition des espèces… Une traversée du temps qui met l’histoire humaine en perspective…

 Mireille Davidovici

 Faune, fais-moi peur, jusqu’au 7 octobre, tous les jours, sauf le lundi.

Musée de Lodève, square Georges Auric, Lodève (Hérault). T. : 04 67 88 86 10 www.museedelodeve.fr

“Je suis vous tous qui m’écoutez.” Jeanne Moreau, une vie de théâtre

Festival d’Avignon:

Exposition à la Maison Jean Vilar: “Je suis vous tous qui m’écoutez.” Jeanne Moreau, une vie de théâtre

©DR

©DR

C’est en quelques salles, une sorte de condensé en images visuelles et sonores, de plus de cinquante ans d’une vie théâtrale. L’actrice, né en 1926 et disparue il y a un an aura traversé le vingtième siècle  au cinéma avec quelque cent trente films! Dont plusieurs films-culte,  comme Ascenseur pour l’échafaud, et Les Amants de Louis Malle, Le Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel,  Jules et Jim de François Truffault ( 1962), Moderato Cantabile de Peter Brook, etc.  C’est sans doute l’aspect de sa carrière le plus connu aujourd’hui du grand public.

Mais elle fut aussi, fait moins connu des jeunes générations, une comédienne exemplaire de théâtre, ce qui est plus rare. Elle commença à jouer très jeune, après avoir quitté sa famille sur les plateaux des grands théâtres parisiens. Après avoir été reçue en 1947 au Conservatoire National, elle entra à la Comédie-Française, où elle joua notamment dans Les Caves du Vatican d’André Gide. Puis elle s’engagea pour dans l’aventure du T.N.P. où elle joua en 1951 dans la Cour d’honneur, Le Prince de Hombourg avec Gérard Philipe. Puis elle sera aussi La Chatte sur un toit brûlant de Tennesse Williams, dans la mise en scène de Peter Brook.
Elle joua aussi Le Récit de la servante Zerline d’Hermann Broch, mis en scène par Klaus Michael Gruber,  qui lui valut un Molière. Et encore La Chevauchée sur le Lac de  Constance de Peter Handke (1973) avec Gérérd Depardieu et Samy Frey, mise en scène de Claude Régy.
En 1989, elle interprète dans la Cour d’Honneur, mise en scène par Antoine Vitez, La Célestine de Fernando de Rojas. De grands textes et de grands metteurs en scène : aucun doute, Jeanne Moreau savait bien s’entourer…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Ce retour en arrière, avec celle que nous avons si souvent vue au théâtre, a quelque chose de tout à fait émouvant. D’autant plus qu’on entend aussi sa voix inimitable, à la fois  dans de grands textes théâtraux mais aussi quand elle interprète la fameuse chanson: J’ai la mémoire qui flanche. De jeunes étudiantes n’en revenaient pas: “Qu’est-ce qu’elle chante bien!

Conçue par Laure Adler, cette exposition intelligemment scénographiée par Nathalie Crinière, est un peu à l’étroit dans de petites salles mais mérite qu’on s’y attarde au moins une heure: riche de nombreux documents: archives sonores, lettres, films  et aussi costumes et objets, ce n’est pas seulement la vie artistique de Jeanne Moreau mais tout un pan de l’histoire du théâtre du XX ème siècle que vous découvrirez… L’entrée est payante mais cela vaut le coup.

Philippe du Vignal

Maison Jean Vilar, 8 rue de Mons, Avignon, jusqu’au 24 juillet, du lundi au dimanche de 11h à 20h. L’exposition se poursuit jusqu’en avril 2019. T.: 04 90 86 59 64.

La mise en vente des locaux du Conservatoire National?

250px-Theatre_du_Conservatoire_Paris_CNSAD La mise en vente des locaux du Conservatoire National? 

Tout se paye dans la vie!  Et ce qu’on avait récemment appris, se confirme, le Ministère de la Culture, c’est à dire l’Etat français, c’est à dire vous comme moi mais sans notre avis, veut vendre le site du Conservatoire National! Pour récupérer de l’argent afin d’en financer son déménagement  sur le site Berthier, future Cité du Théâtre… Emmanuel Macron, »président des riches », puisque décidément dans ce pays tout se décide à l’Elysée, a sûrement d’autres soucis, mais cette  affaire donne du ministère de la Culture et de l’Etat français une image lamentable de gestionnaire pur et dur. Alors que les compagnies de théâtre comme de danse ont un mal fou, faute de lieux à pouvoir répéter à Paris dans des conditions normales. (voir la lettre du collectif de compagnies à Françoise Nyssen dans Le Théâtre du Blog). A quel énarque du cabinet de la Ministre de la Culture doit-on cette brillante idée? Tant qu’à faire, l’Etat pourrait lancer un financement participatif ou une loterie! Il faut rester très vigilant : on le sait bien, les coups tordus du Ministère de la Culture sont annoncés à l’extrême fin du festival d’Avignon pour éviter toute contestation et les décisions sont prises en plein mois d’août…Sans aucun doute un hasard du calendrier! Christiane Millet, la présidente de Rue de Conservatoire, relance son appel à la résistance, auquel toute l’équipe du Théâtre du Blog s’associe. Une pétition de plus, pourquoi pas? On ne compte plus les exemples où l’Etat a dû finalement reculer devant une pétition et/ou une manifestation de rue. Alain Juppé en sait quelque chose… Madame Françoise Nyssen ferait bien de  méditer ce vers d’Iphigénie d’Euripide : « Il faut combattre la raison par la raison. »

Ph. du V.

Lettre de Christiane Millet

Chers amis,

Comme beaucoup le savent maintenant, l’Etat a décidé, en contrepartie de la création de la Cité du Théâtre, de mettre en vente les locaux actuels du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique  sauf le Théâtre qui est classé, abandonnant une fois de plus, au coeur de Paris, un élément architectural et artistique absolument unique de notre patrimoine.

Vous êtes nombreux, et non des moindres, à avoir approuvé et signé la Lettre Ouverte que Rue du Conservatoire a adressée à Madame Françoise Nyssen et que nous avons publiée sur notre site.

Je vous en remercie infiniment car nous savons, officieusement, que la spontanéité de cet élan, le poids de vos soutiens et la qualité de vos commentaires n’ont pas laissé notre gouvernance insensible. Mais nous n’avons, à ce jour, reçu aucune réponse de Madame la Ministre de la Culture.

Impuissance, indigence, fatalité…sont les seuls échos qui nous parviennent et c’est dommage, car grâce à vous, à votre engagement à nos côtés et à vos interventions à la dernière Assemblée Générale, nous avons maintenant des solutions à proposer, avec le soutien d’organismes privés s’il le faut et des projets à soumettre. Encore faut-il qu’ils soient entendus…

Notre souhait: que l’édifice soit protégé (non répertorié aux Monuments Historiques, pas même la magnifique salle Louis Jouvet) et qu’il conserve pleinement et durablement sa vocation artistique originelle. C’est une évidence. Et je considère comme notre devoir d’artistes, d’anciens élèves, de créateurs et de responsables pédagogiques de rompre le silence accablé des ministères afin de former ensemble un projet financier et culturel honorable. Je vous invite à continuer notre mouvement.

Christiane Millet, présidente de Rue du Conservatoire

http://www.rueduconservatoire.fr/article/6474/des_nouvelles_du_front/lettre_ouverte_a_madame_la_ministre_de_la_culture

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville

La nouvelle saison du Théâtre de la Ville

 theatredelavilleLe Théâtre de la Ville de Paris aura le 10 décembre prochain cinquante ans… qu’il  ne fêtera pas dans sa salle, place du Châtelet. Ce lieu historique est en effet fermé pour des travaux de rénovation complète depuis deux ans déjà… et n’ont toujours pas commencé. La maire, madame Hidalgo n’est guère bavarde à ce sujet. Et Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur a diplomatiquement fait passer le problème sous le tapis… Problèmes budgétaires ? Sans doute pas, la ville reste riche ! Manque de coordination entres services de la Mairie de Paris, retard dans la préparation des chantiers? Probablement un peu de tout cela ! Alors que la rénovation du théâtre du Châtelet, juste en face, avance vite.
En attendant, le Théâtre de la Ville campe à l’Espace Cardin dont la scène principale est petite, peu profonde et sans dégagements sur les côtés. Il y a toujours le Théâtre des Abbesses mais ni l’un il l’autre ne peuvent accueillir d’importants spectacles de danse comme de théâtre!

Emmanuel Demarcy-Mota, a donc demandé l’hospitalité à dix-sept autres lieux comme le Cent-Quatre, le Théâtre national de la danse de Chaillot, la Villette, etc.  Il y aura en effet cette saison quelque six cent représentations, avec vingt-sept spectacles de théâtre, trente six  de danse, quatorze dans le Parcours Enfance et Jeunesse, et  trente-neuf en musique! Un programme ambitieux et de grande qualité mais dont les représentations sont donc éparpillées un peu partout dans Paris et au-delà, et qui reste difficile à gérer pour les équipes techniques et administratives. Et pas très séduisant pour le public qui semble pourtant rester fidèle aux artistes programmés…

IMG_4049Sur grand écran, d’abord le logo original délicieusement daté du Théâtre de la Ville créé par Jean Mercure. Puis on voit un extrait du récital deJuliette Greco inaugurant la grande salle… Emmanuel Demarcy-Motta, très à l’aise, rappelle que le Théâtre de la Ville avait toujours été ouvert à toutes les formes de spectacles, notamment en danse. En 1980, Maguy Marin y créa son célèbre May Be joué un peu partout dans le monde, Anne Teresa De Keersmaeker y est venue pour la première fois en 85 et Sankai Juku en 82.
L’éducation artistique, a répété à plusieurs reprises, Emmanuel Demarcy-Mota, constitue une priorité avec de nombreux spectacles pour enfants et tout public, de remarquable qualité comme on a pu le voir cette saison. Ce qui reste exceptionnel dans les grandes structures à Paris…

 En théâtre, comme un peu partout actuellement, une tendance à programmer surtout des valeurs sûres mais pour peu de dates. On ne peut tout énumérer mais il y aura ainsi La Voix humaine de Jean Cocteau  et The Hidden force de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo van Hove, le metteur en scène néerlandais maintenant bien connu. Et un festival des opéras chinois. Mais aussi une Ionesco suite d’Emmanuel Demarcy-Mota dont le remarquable spectacle-laboratoire  avait été beaucoup apprécié ( voir Le Théâtre du Blog).

Le directeur et metteur en scène recréera aussi avec la troupe du Théâtre de la Ville Les Sorcières de Salem, pièce-culte d’Arthur Miller écrite, publiée et jouée en 1953. Miller utilise le procès des sorcières de la petite ville de Salem aux États-Unis à la fin du XVIIème siècle, comme une allégorie du maccarthisme.. Mais fait inédit, le spectacle sera présenté avec répétitions ouvertes et avant-premières surprises…Autre histoire de sorcière Verte d’après Marie Despléchin, mis en scène de Léna Bréban et Alexandre Zambeaux

A noter aussi un important focus sur la Roumanie avec notamment Des Gens ordinaires de Gianina Cărburnaru, la reprise d’Alice et autres merveilles de Fabrice Melquiot…Et la création en langue française de Retour à Reims de Didier Eribon par Thomas Ostermeier. Autre focus à ne pas rater : une adaptation du Roi Lear de William Skakespeare par le Théâtre Kathakali.
 Et enfin Mary Said what she said de Darryl Pinckney, mise en scène de Robert Wilson  une pièce sur la vie et les tourments de Marie Stuart reine d’Ecosse qui perdit sa couronne. bobwilson...Apparition surprise à cette conférence de presse du grand Bob Wilson venu en voisin (il répétait ce jour-là avec Isabelle Huppert dans la petite salle de l’Espace Cardin).

Longuement ovationné par le public, il a rappelé avec une émotion visible qu’il avait aussi répété déjà sur cette même scène… en 1971 où il avait créé Le Prologue du Regard du Sourd! Et qu’à ses débuts, la France l’a beaucoup aidé…  Plus que les Etats-Unis qui avaient boudé ses premiers spectacles comme son célébrissime et merveilleux spectacle invité en 1971 par Jack Lang au festival de Nancy et qui durait sept heures sans paroles. Avec l’humour qu’on lui connaît, Bob Wilson (photo d’époque ci-dessus) a dit qu’il avait grandi au Texas… et qu’il avait eu la chance de ne pas aller au théâtre quasi inexistant dans la région. Et quand il était parti pour New York suivre des études d’architecture, il avait détesté ce qu’il avait vu à Broadway, comme à l’opéra d’ailleurs. « Mais, dit-il, j’ai eu la chance de voir et de beaucoup aimer les ballets de George Balanchine comme ceux magnifiques de Merce Cunningham sur la musique de John Cage. »

De son travail de directions d’acteurs, Bob Wilson  a précisé qu »en cinquante ans de travail, je n’ai jamais dit à un acteur ce qu’il devait penser mais, qu’après lui avoir donné des indications formelles avec un structure pas complètement fermée, je lui ai toujours laissé la liberté d’interpréter son personnage.  « Et avec Isabelle Huppert, que je connais bien, il n’y a pas besoin de beaucoup se parler.” Pas de grandes phrases mais en écoutant Bob Wilson, on  repensait aux passionnantes conférences de presse d’Antoine Vitez qui participait d’une leçon magistrale sur les théâtres contemporain  et classique…

 En danse, un programme aussi très fourni… On retrouve de fidèles chorégraphes comme Akram Khan qui va faire danser, en septembre, sept-cent amateurs sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Et on pourra voir  de Maguy Marin,  le mythique May Be ; Rachid Ouramdane présente La Nuit, une pièce sur les migrants Et Hofesh Shechter reprendra son formidable Show (voir pour ces deux spectacles Le Théâtre du Blog). Et il y aura aussi  Josette Baïz et son groupe Grenade,  Ambra Senatore, le Sankaï Juku, le Tao dance Theater etc. Et bien sûr, le Tanztheater de Wuppertal toujours vivant, dix ans après la mort de sa célèbre directrice Pina Bausch, ce qui est exceptionnel !  Deux nouveaux venus : Alan Lucien Oyen que nous avions vu au Théâtre national de la danse de Chaillot et Dimitris Papaioannou découvert au festival d’Avignon avec son magnifique The Great Tamer  (voir Le Théâtre du Blog).

Le focus du Festival d’automne dont Emmanuel Demarcy-Motta est aussi le directeur, se fait sur Anne Teresa De Keersmaeker avec un programme très riche. Mais différents artistes associés sont aussi invités dont Israël Galvan, Gaëlle Bourges ou Eun-me Ahn. Il y  aura une saison  du Japon avec l’accueil de Takao Wagaguchi qui va faire revivre l’âme de Kazuo Ohno et une danse rituelle : sambasô. Mais aussi une lecture de deux pièces d’auteurs contemporains: La Promenade des envahisseurs de Tomohoro Maekawa et Blue sheet de Norimizu Ameya.  Il faut aussi signaler le Ballet Rambert de Londres, Les Indiens de Mandeep Raikhy ou l’inclassable Phia Ménard.
 Boris Charmatz dit, à propos du Théâtre de la Ville sans ses murs : «Et si un théâtre, c’était avant tout une architecture humaine ? Une équipe sur un fil ? Elle est si fragile, mais … Longue vie à eux».
On peut espérer que le Théâtre de la Ville retrouve enfin et vite son  lieu d’origine mais il ne faut pas trop rêver. Les travaux étaient prévus pour deux ans mais la réouverture ne pourra se faire au mieux qu’en 2020, voire 2021… Cherchez l’erreur!

Philippe du Vignal et Jean Couturier


Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris VIII ème. T. : 01 42 74 22 77.

 

La treizième Biennale de Dakar: impressions

La treizième Biennale de Dakar: impressions

logo-dakart-300x300Dans une des plus grandes villes d’Afrique: 400.000 habitants dans les années 1970 et maintenant plus de trois millions, soit près du quart de la population du Sénégal, cette Biennale est une très importante manifestation, née de la volonté de l’État et des artistes qui, depuis les années 70, organisaient déjà régulièrement des salons consacrés à la création. Créée en 1989, avec une première édition dédiée aux Lettres l’année suivante, puis à l’art contemporain en 1992, et à la création africaine à partir de 1996.

La première édition de Dak’Art n’avait pas accordé la priorité aux artistes africains mais favorisait déjà la rencontre d’expériences entre eux et les professionnels. Depuis, la Biennale est devenue un lieu d’expression artistique mais aussi sociale: “Les politiques ont majoritairement échoué à transformer la vie de millions d’Africains, dit Hamidou Anne, consultant en communication institutionnelle sénégalais. Ils ont érigé un système inégalitaire qui a failli et qui ne laisse entrevoir aucune solution durable à moyen terme. Bien sûr, notre salut ne viendra pas de l’art car sa vocation n’est pas de nous sauver mais d’ouvrir nos yeux sur l’Afrique telle qu’elle devrait être, ou tout simplement, telle qu’elle est.»

Ce qui a sans doute changé: Dak’Art a, depuis une dizaine d’années, une renommée mondiale, même si cet événement reste encore dépendant d’organismes étrangers. Et si, au Sénégal, il y a des galeries mais pas encore de musée d’art contemporain… Dak’art est aussi appelée L’Heure rouge, en référence à quelques mots d’une courte pièce d’Aimé Césaire. Internationale et programmée dans des lieux officiels, malgré les retards et difficultés financières, elle regroupe les œuvres de quelque soixante-seize artistes africains venus de trente-trois pays: Sénégal bien sûr, Ethiopie, Bénin, République du Congo, Afrique du Sud, Maroc, etc.  Et européens Belgique, France continentale et Martinique  mais aussi méditerranéens: Tunisie, Egypte…

Il y aussi un peu partout une partie Off, avec un guide remarquablement bien édité. Dans des galeries, bien sûr, mais aussi des écoles, institutions, hôtels, entreprises, cours, restaurants ou lieux alternatifs, y compris un ancien marché au sol de sable et aux murs en mauvais état, avec le collectif Agit’Art… Et cela surtout à Dakar mais aussi à Saint-Louis. « La décentralisation engendrée par les sites off, disent ses organisateurs, remet en question l’idée d’un art global et l’existence d’un art contemporain africain monolithique et panafricaniste, comme le In peut prétendre le représenter (…) et en même temps elle multiplie ses pôles, tout en la rapprochant de la population. (…) Tout l’événement se fait alors plus accessible.”

 Laeila Adjovi

Laeila Adjovi

C’est donc un moment riche d’informations et unique au monde. Avec un village de la Biennale, la Galerie nationale, le Musée de l’IFAN-Théodore Monod, l’ancien Palais de Justice, le Grand Théâtre National… Et cette manifestation est aussi l’occasion de remettre des récompenses comme le grand Prix Léopold-Sédar Senghor à la photographe franco-béninoise Laeila Adjovi. Celui de la Diversité, attribué par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et doté de quinze mille euros remis à l’artiste marocaine Souad Lahlou. Le prix spécial de l’Union économique et monétaire ouest-africaine-cinq millions de francs CFA-a été donné à l’Ivoirien Franc Fannie Aboubacar, et celui du Ministère de la Culture, au Nigérian Tejuoso Olanrewague pour son œuvre Oldies and Goodies.

Autre lieu du In de cette biennale: la maison construite en 1978 par l’écrivain Léopold-Sédar Senghor, premier président du Sénégal, décédé en 2001 et qui y a vécu avec sa famille de 1981 à 2001. Il l’appelait « Les dents de la mer ». Achetée par l’État, et réhabilitée pour en faire un musée, elle a été ouverte au public, il y quatre ans et fait penser aux architectures couleur ocre du Mali. Il y a une tapisserie  de la Manufacture des arts décoratifs de Thiès, et des sculptures africaines. Son bureau ouvert sur le parc est resté intact et dans sa bibliothèque: des livres d’écrivains africains, des dictionnaires français, la Bible, le Coran, et des photos de Philippe Maguilen Senghor, son fils mort dans un accident  en 1981, à vingt-trois ans…

Musée de la Femme Henriette-Bathily

Musée de la Femme Henriette-Bathily

Autre lieu emblématique du In,  le Musée de la Femme Henriette-Bathily, une institution conçue dès 1987 par le cinéaste Ousmane William MBaye et lancée en juin 1994. Et présidée par Jocelyne Nugue jusqu’à sa mort. Situé avant 2014 sur l’île de Gorée,  il a été transféré Place du souvenir à Dakar. C’est une sorte d’hommage à la vie de toutes les femmes du Sénégal et d’ailleurs, porteuses d’histoire et animatrices de l’éducation permanente. Le Consortium de Communications Audiovisuelles en Afrique (C.C.A.) dirigé par Annette Mbaye d’Erneville et soutenu par un comité: historiens, sociologues, etc. veut que cette maison de la Femme contribue à la mise en place et au renforcement des instruments indispensables d’éducation, d’émancipation, d’armement moral et scientifique de toutes les femmes sénégalaises. Où a eu lieu pendant cette biennale Dénouées, une exposition d’un collectif de quinze femmes artistes.

 2018-05-08Wakh’Art, (parler art en wolof) a ouvert la Boîte à idées, un lieu culturel dynamique  et facteur de développement fondé  il y a sept ans par Ken Aicha Sy, un jeune designer. C’est une sorte d’incubateur  pour les artistes et les  amateurs d’art peuvent y découvrir les dernières tendances. Dans une maison située quartier Fenêtre Mermoz avec comme décoration: des pneus recyclés comme d’anciens pots de peinture et autres objets récupérés. Les murs couverts de graffs appartiennent aux artistes de passage. Entre autres, le chanteur Faada Freddy, le photographe sénégalais Yace Banks, le peintre camerounais Fred Ebami, ou encore le musicien d’Haïti Jowee Omicil. Et en ce moment, une exposition du Camerounais Gabriel Dia. Il y a aussi une médiathèque et des espaces pour ateliers, expositions, performances, concerts de rap, projections de films, et  déjeuners une fois par mois avec vente de tableaux, sculptures, etc. Dans ce lieu accueillant consacré à la culture alternative, on peut louer à prix raisonnable un studio et une chambre…

Dans la maison du célèbre sculpteur sénégalais, Ousmane Sow décédé en 2016, on peut circuler librement sous les vérandas où ont été installées ses œuvres, celles à la fois connues comme les statues de Nelson Mandela, De Gaulle, Victor Hugo… et d’autres moins connues, ou restées inachevées. Et on peut aussi entrer dans son atelier resté en l’état.

Dak’art est décidément une manifestation importante d’art contemporain, avec plus de peintures que de sculptures, lesquelles surtout créées par des hommes.Mais aussi des vidéos,  œuvres d’art numérique, installations, performances, présentations publiques, concerts, etc. Une biennale sans doute unique en Afrique, dans cette immense ville sans banlieue entourée par l’océan. Le In comme le off sont, pourrait-on dire, un laboratoire des diversités du monde, ce qui nous permet de sortir des préjugés et stéréotypes sur l’art dit « africain ». Au fait, pourquoi  on ne dit jamais « art européen »?  

Guy Lenoir qui était présent à cette Biennale a réussi, avec Migrations culturelles qu’il a crées à Bordeaux vers 1980, à monter  des manifestations et des expositions comme en janvier dernier avec une vingtaine de créateurs africains, vivant ou non en France. « Ils nous aident, dit-il, à déconstruire les préjugés, comme ici la Biennale. Ces actions  artistiques lient les habitants de notre région aux artistes africains qui ont souvent une belle maîtrise de la peinture et des outils technologiques. J’aime leur insolence, leur intelligence. Au Sénégal  des hommes et des femmes à la culture raffinée, et de la trempe de Senghor ont poussé les artistes vers le haut. Le pays a maintenant des centres d’art et de culture, des écoles d’art et une biennale internationalement reconnue. Après avoir fait longtemps cavalier seul aux côtés de l’Afrique du Sud, le Sénégal et sa Biennale se retrouvent au cœur de l’actualité des arts de tout le continent. Malgré le manque de couverture médiatique internationale, elle rayonne bien au-delà des frontières et surfe sur l’engouement actuel de la presse, du public des capitales européennes, des collectionneurs et de la progression du marché. La Biennale bénéficie aussi du travail de commissaires talentueux et du débat actuel sur la restitution des bien par les pays colonisateurs… Dak’art est à l’image d’un pays étonnamment jeune, bouillant et désordonné mais séduisant et passionnant, et est devenue un curseur et un arbitre de la qualité et souligne les points forts des artistes, qu’ils soient du continent ou des diasporas.

Il récolte aussi les fruits du travail mené depuis les années 1990 dans le milieu très fermé du monde de l’art: expositions et résidences internationales, apprentissage dans les domaines de l’image et du numérique mais aussi, soutien de fondations, appels à projets, professionnalisation des métiers de l’art, reconnaissance des droits et protection des artistes qui ne sont plus considérés comme des citoyens à part, attrait des chercheurs,  galeristes et acheteurs du monde entier. Pour autant, l’art n’a pas acquis ici toute la popularité souhaitée. Dak’art reste une manifestation surtout suivie par l’élite culturelle et politique mais on  attend que la société  et l’Etat sénégalais assument leurs responsabilités. »

Comme le dit Guy Lenoir, c’est une question récurrente ici et dans nombre de pays africains. Mais sait-on qu’a été construit il y a cinq ans à Ouidah  (Bénin),  le premier musée en Afrique-mis à part l’Afrique du Sud-consacré à l’art contemporain. Une initiative de la fondation créée en 2005 par le financier franco-béninois Lionel Zinsou qui a aussi ouvert un centre artistique à Cotonou, la capitale…

Jean Digne

Niches et failles d’Alexis Forestier

 

Niches et failles d’Alexis Forestier

flyer-aforestier Du côté de ce qu’on ne voit pas: dans les coins, là où se forme une rupture encore secrète, dans les niches et les failles: là où regarde Alexis Forestier, artiste en continu, malaxant musique poésie, scène et construction d’objets étranges, sous la haute bienveillance de Dante, Kafka, Dada (voir son récent spectacle Modules Dada dans Le Théâtre du blog) et d’André Robillard, pensionnaire à vie de la clinique de la Borde et artiste qui fabrique et peint, entre autres, des fusils avec des couleurs vives.

Morceaux de charpente dont on a oublié la fonction, pieux au rebut, vieilles pompes à huile, ferrailles, pierres trouvée sur place : l’inventaire évoque une décharge sauvage, mais la démarche et le regard d’Alexis Forestier se trouvent exactement à l’opposé. Le prix de ces objets abandonnés? Des matières fortes qui les constituent: métal, bois, laine tassée dans un aquarium, restes de forges… et la trace du travail humain qu’ils portent. L’artiste utilise souvent aussi de petits moteurs de récupération qui leur donnent un mouvement, un rythme et une petite chanson monotone, comme une présence familière.

Dans les différents lieux du château, la modestie de ces œuvres et leur façon de prendre place fermement s’impose. Au hasard du parcours, dans les boves (anciennes étables et remises creusées dans la craie de la falaise) et dans les casemates, ils adoptent les parois humides, alvéolées par l’érosion et visitées par des mousses et algues vertes. L’œuvre et le support, comme l’environnement s’entendent bien, et l‘artiste fait son métier : donner à voir et inciter à regarder.

Mais il attend encore autre chose de cette complicité entre ses artefacts et les lieux : voir comment le climat de ceux-ci vont modifier ceux-là. Il a déjà choisi des matériaux et des formes qui ont vécu, tellement vécu qu’ils ont été rejetés. Mais non, leur vie continue,  comme ce bois pourri ou qui se craquelle, une trace de peinture qui disparaît ou se modifie, des choses qui se tassent.

Rien dans les salons du château: Alexis Forestier ne cherche pas a priori le conflit entre  lieux et pièces exposées. Mais le cabinet de curiosités est fait pour lui : ici, tout est permis comme les naturalia, pourvu que ces productions aient quelque d’étrange, d’insolite, de troublant ou rare. Artificialia, scientifica, exotica (inutile de traduire, toute le monde comprend ce latin-là): chaque objet, devenu précieux, emmène le visiteur vers son histoire –c’est quoi ce truc?- et par effet d’écho, à ses propres émotions. Un fusil bricolé avec un bout de bois et une pièce de pompe à huile, hommage à André Robillard, rappelle l’enfance, en même temps que la violence des temps, et pas seulement du nôtre ; il voisine avec un outil à rien, dont la matérialité est évidente mais la fonction totalement opaque, à côté de purs blocs de matière. Dehors, une forêt clairsemée de pieux pousse dans le gravier, et curieusement cette alliance minimale d’un produit végétal épuisé, et du minéral, respire et nous apaise.

Dans ce parcours large, généreux, avec une confiance dans les éléments et les lieux on écoutera, par exemple avant de les voir, les clochettes (anciennes pompes à graisse) suspendues très haut à la falaise de la Cour d’honneur, les sordida (nouvelle catégorie à ajouter dans les collections des cabinets de curiosité? Ces rebuts ont une véritable poésie qu’Alexis Forestier sait mettre en scène et révéler. Et rendre inutiles les classifications : musicien, metteur en scène, plasticien ? Il est artiste.

Christine Friedel

Château de La Roche-Guyon (Val d’Oise), jusqu’au 1er juillet. T. : 01 34 79 74 42

 

Suzanne Lalique et la scène

Suzanne Lalique et la scène

Maquette en volume pour un décor de théâtre © MAD, Paris

Maquette en volume pour un décor de théâtre
© MAD, Paris

Suzanne Lalique : son nom sonne comme une clochette de cristal. L’artiste  est de la  famille célèbre pour ses vases encore fabriqués à la main à Wingen-sur-Moder en Alsace et ouverte par son père René Lalique en 1921. Ce nom éveille le souvenir enchanté d’une représentation du Bourgeois Gentilhomme en 1951, à la Comédie-Française. La petite fille, qui avait alors huit ans, se souvient de tout : nom des acteurs, ton des voix, habit aux fleurs en-en bas, apporté par son tailleur à ce pigeon de Monsieur Jourdain,  rire de Béatrice Bretty, splendeur de l’escalier et de la galerie dus à la décoratrice au nom sonore. On comprendra que la petite fille, ayant vieilli, courre au musée Nissim de Camondo pour voir Suzanne Lalique et la scène.

Mais cette petite exposition (une seule salle)  avec quelques jolies maquettes en volume, des dessins de costumes avec quelques échantillons de tissu, quelques photos dans une vitrine se révèle vite est assez décevante… Les objets ne sont pas toujours légendés avec précision, ce qu’on ne reprochera pas aux commissaires de l’exposition: maquettes de décor et costumes sont des outils provisoires d’un art éphémère et tout n’est pas conservé, archivé et répertorié… Même la Comédie-Française, au moins depuis la fin des années 70, a été amenée à se débarrasser d’encombrants lots de costumes inutilisés, eussent-ils vêtu ses plus illustres comédiens.

Ce qu’on retiendra quand même de cette visite: la modernité de  Suzanne Lalique qui se documentait comme personne, sur les costumes et la décoration des pièces dont elle avait la charge.  Elle a été l’une de premières à créer des costumes inspirés directement du temps de l’écriture de la pièce, et non de sa fable. Et elle travaillait sur le corps des comédiens, ce qu’ont réinventé plus tard, dans les années 70, des costumiers comme Patrice Cauchetier, en particulier pour Patrice Chéreau ou Patrick Dutertre  pour Phèdre, mise en scène d’Antoine Vitez, (1975). On regrettera que l’exposition plus importante consacrée à Suzanne Lalique d’abord au Musée de Wingen-sur-Moder  puis à Limoges (elle était mariée à Paul Burty Haviland, fils du porcelainier) n’ait pas suffisamment circulé. On se consolera en visitant la collection du mobilier Louis XVI du musée Nissim de Camondo. Et on n’oubliera pas de s’intéresser à la longue et brillante histoire de cette famille anéantie par la déportation.

Christine Friedel

Musée Nissim de Camondo, 63 rue de Monceau, Paris VIII ème. T. : 01 53 89 06 50, jusqu’au 17 juin

 

Picasso et les maîtres espagnols

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Picasso et les maîtres espagnols, réalisation de Gianfranco Lannuzzi, Renato Gatto et Massimiliano Siccardi

 La Carrière de lumières des Baux-de-Provence : un vaste espace souterrain dans le calcaire blanc des Alpilles. De cette carrière, dite des Grands-Fonds, furent extraits, au fil des ans, des pierres pour la construction du château et de la cité des Baux. Les hautes parois lisses portent encore les stigmates de la scie-crocodile qui découpait des blocs de deux m3.  D’autres sites des environs étaient aussi exploités depuis des millénaires pour les constructions, jusqu’à leur fermeture, en 1935. À droite de l’entrée, une grande galerie s’enfonce sur soixante mètres sous la montagne pour aboutir à un gigantesque hall, découpé par d’immenses colonnes laissées par les carriers pour porter le «toit».

Ces piliers naturels entre cinq et dix mètres à la base et de sept à neuf mètres de haut, constituent, comme les murs et le plafond, autant d’écrans de projection. Séduit par le site, le journaliste Albert Plécy, y créa en 1977 Cathédrale dImages et y montra avec un succès croissant, des murs d’images géants.  Mais en 2011, la ville des Baux-de-Provence confie la gestion des carrières à  Cultureespaces, une société qui gère de nombreux musées. En 2012, malgré une bataille juridique acharnée engagée par les ayant-droit de Cathédrale d’Images, elle  rouvre le site sous le nom de Carrières de Lumières et y organise des expositions «numériques et immersives »

Picasso et les maîtres espagnols fait dialoguer des œuvres de Pablo Picasso, Francisco Goya ou encore Joaquin Sorolla, sur ces immenses surfaces calcaires. Un montage numérique impressionnant se déploie du sol au plafond et les images rebondissent sur les piliers. Des détails surgissent au hasard des recoins. On ne sait plus où donner de l’œil, le temps de s’habituer à ce flot incessant d’images rythmé par des musiques.

 Avant d’entrer dans l’univers de Pablo Picasso, nous sommes invités à voir quelques sources espagnoles de son inspiration. De la cour royale, aux scènes champêtres de Francisco Goya, puis  les jardins enchanteurs de Santiago Rusiñol, les portraits typiquement ibériques d’Ignacio Zuloaga et les scènes maritimes du lumineux Joaquin Sorolla. Grand absent, Diego Velasquez et ses Ménines, auxquelles Pablo Picasso consacra pourtant une cinquantaine de tableaux… Mais le montage numérique ne s’encombre ni de pédagogie ni de chronologie dans cette première partie historique.

Encore moins dans l’exploration de l’univers foisonnant de Pablo Picasso qui suit. Grâce à des musiques évocatrices, nous plongeons avec le Köln Concert de Keith Jarett dans La Joie de Vivre (1946) et ses figures mythologiques. On passe imperceptiblement au cubisme, avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), qui se met en place tel un puzzle sur les parois. Les personnages apaisants des périodes rose et bleue du peintre se teintent de mélancolie avec Les Gnossiennes nº1,2,3 d’Éric Satie. Après un noir, apparaissent les premiers éléments du célèbre tableau Guernica (1937) accompagnés d’extraits de presse et de photos de ruines. Le parcours se termine sur une touche sentimentale: la représentation des compagnes  du peintre,  dont Jacqueline. « Du début jusqu’à la fin, sa vie est ponctuée par les rencontres avec les femmes. Nous avons souhaité mettre en valeur leurs portraits avec ce final», précise  Gianfranco Lannuzzi. Pour ce dernier volet, Luca Longobardi, chargé de l’illustration musicale, a choisi l’aria Casta Diva de Norma de Vincenzo Bellini, par Maria Callas. Des morceaux bien connus rythment ainsi les images de séquence en séquence, et favorisent l’accès du grand public à ces œuvres, en les rendant familières. L’agencement iconographique compense largement le peu d’inventivité de la bande-son, et la légèreté de l’introduction aux maîtres espagnols. Un bel hommage offert à Pablo Picasso qu’il ne faut pas manquer, si vous passez par là. En évitant les heures d’affluence…

Cette exposition multimédias s’inscrit dans la manifestation Picasso-Méditerranée, à laquelle participent de nombreux musées, dont à Marseille, le MUCEM et celui de la Vieille Charité à Marseille.

Mireille Davidovici

Carrières de Lumières, Les Baux-de-Provence (Bouches-du-Rhône) jusqu’au 6 janvier.  

T. : 04 90 49 20 03 carrière-lumières.com

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