Traduire / transmettre,quatrième saison.

Traduire / transmettre, quatrième saison.

Au Théâtre de l’Atalante, petit lieu actif qui va fêter sa trentième saison, se réunissent , pour la quatrième fois, les compagnies d’Agathe Alexis, d’Alain Barsacq (Les Matinaux), de René Loyon, la Maison Antoine Vitez (centre international de la traduction théâtrale), avec Laurent Muhleisen, son directeur–lui-même excellent traducteur-, le Centre National du Théâtre,  et le CFA (centre de formation de comédiens) d’Asnières.
Le but, comme l’indique le titre-programme de Traduire/transmettre, est de faire découvrir la force, universelle,  d’auteurs singuliers, souvent très joués dans leur pays. L’enjeu, comme toujours au théâtre , quand on le prend au sérieux, c’est-à-dire dans sa gravité d’acte public, dépasse la représentation : il s’agit de se reconnaître dans une culture commune européenne, et d’aiguiser ses perceptions, ses pensées, en face de la singularité de chaque langue, de chaque auteur.
D’où la place donnée ici aux traducteurs, aux virtuoses du passage de témoin : Lily Denis, pour la langue russe, Denise Laroutis pour le domaine hispanique, Jean-Louis Besson pour l’allemand,  ont été à l’honneur les saisons précédentes. Cette année, l’invitée est la Grèce,  avec Dimitris Dimitriadis, à la fois auteur, poète, et traducteur. La journée du dimanche 26  mai lui sera consacrée, avec trois pièces traduites (Insenso, par Constantin Bobas et Robert Davreu, Stroheim, par Dimitra Kondylaki et Christophe Pellet et Phaéton,  par Michel Volkovitch) et  mises en scène, ainsi qu’ une rencontre-débat. Façon de rendre un hommage indispensable aux sources du théâtre européen, et de montrer une solidarité discrète mais importante avec le peuple grec, qui n’est pas réduit à la crise et qui donne à l’Europe une littérature forte et belle.
On a eu aussi l’occasion d’apprécier La Victoire, tragédie familiale et politique de Loula Anagnostaki, traduite par Michel Volkovitch et remarquablement mise en lecture par Laurence Février,  avec les comédiens des ateliers RL et des élèves d’Asnières. Avec La Parade, Antoine Vitez avait découvert cet écrivain dès 69, et Traduire/transmettre nous permet de rattraper un peu du temps perdu… Cinq auteurs nous seront encore donnés à entendre, dont certains très jeunes : une vraie rencontre avec le peuple grec, et la vie en Grèce aujourd’hui.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 26 mai T: 01-46-06-11-90


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Témoigner, mourir Olivier Voisin

Témoigner, mourir Olivier Voisin dans actualites ol.-voisin-photo_1280


Témoigner, mourir, exposition des photographies d’Olivier Voisin.

 

Olivier Voisin s’était rendu en Syrie l’été dernier, puis, en janvier, cette année,  et  il est  revenu dans ce pays en guerre à la mi-février  afin d’accompagner un groupe de rebelles. Il a été mortellement blessé par des éclats d’obus à Idlib, et son dernier reportage s’est interrompu le 21! Les photos retrouvées dans son appareil témoignent de ses dernières heures de  photojournalisme.
C’est son acte de foi, sorte de manifeste, qui introduit l’exposition : « Je suis photographe. C’est mon boulot d’aller voir et d’appuyer sur le déclencheur. L’idée de rejoindre une guerre est insensée, terrible. Qu’est-ce qui pousse une personne à aller voir la guerre et la rapporter ? Avant tout la rencontre de l’autre, chez lui, dans son contexte de ruptures multiples, et se laisser habiter par cette réalité, simplement, humblement. Commencer une aventure humaine avant toute chose et aimer les gens que je vais rencontrer, même les barbus… et là, enfin, commencer à TÉMOIGNER ».
Une photo d’Ethel Bonet le montre sur la scène de guerre, en train de photographier un soldat. Plus loin, Edouard Elias le prend en photo, parlant avec des soldats. Humaniste, révolté, après un parcours atypique, Olivier Voisin avait repris la photo à trente-six ans pour se rapprocher de ce qu’il jugeait essentiel, et accepté de risquer sa vie pour témoigner et pour  interroger la condition humaine. Aujourd’hui, avec cette exposition, ses amis lui rendent hommage.
La plupart des clichés sont en couleurs, quelques-uns en noir et blanc. Ils remontent le temps dans des villes-fantômes figées, où les rideaux de fer sont baissés. Gravats, empilements de sacs barrant la route, impacts de balles, silence glacé, kalachnikov, mortiers et obus sont l’alphabet du quotidien, dans ces bouteilles à la mer transmises par Olivier Voisin.
Alep, août 2012, puis janvier 2013, quelques photos : un combattant en contre-plongée, kalachnikov à la main, devant un hôtel au rideau métallique fermé, barbe taillée, foulard autour de la tête, le regard dur, posté aux aguets, prêt à tirer, petit coin pâle d’un ciel, bleu des vêtements jean et polo. Dans une rue aux boutiques effacées, debout et de dos, deux tireurs froids en action, l’un portant gilet de camouflage et pistolet à la ceinture, l’autre, costume et lunettes de soleil, pointant son arme d’une main, cigarette dans l’autre. Un homme jeune menace le photographe et barre la photo, main provocante face à l’objectif, derrière, un semblant de normalité, quelques silhouettes et deux camionnettes semblant faire l’inventaire. Un morceau de drap, du sang ; un homme assis dans les rues qui n’en sont plus, seul et blessé ; un sens interdit ; une enseigne écroulée ; un reste d’ogive, une église ? de l’acharnement.

Idlib, février 2013, trois dernières photos et la chronologie des derniers moments, traces laissées par ses amis, dans une vidéo qui ferme l’exposition :
6h33, le petit matin, les lumières passent par une fente.
7h02, les combattants sont en action, fusils à la main, ils font le V de la victoire.
8h, les balles se rapprochent.
8h11, (photo) quatre combattants enfouis dans une tranchée, autour, une nature calme et quelques nuages, tension, inquiétude, écoute.
8h 21, (photo) au centre, un arbre mort, un combattant, de dos, regarde dans la lunette de son fusil, près d’une tranchée, autour, terre, pierres, solitude, observation, attente. Le chaos à l’horizon. Au loin, à droite, un toit dépassant de la végétation, à gauche, un reste de maison écroulée.
8h23, (dernière photo) deux groupes d’hommes, en embuscade, leurs sacs posés devant eux, à l’arrière plan, un taillis recouvert d’une pointe de noir, tissu ou oiseau de malheur ? Peu après, les obus tombent. Un éclat touche le photographe à la tête et au bras. Et le temps se suspend.
  « Voilà, c’est le début et la fin d’un nouveau voyage, écrivait-il dans son carnet de reportage, depuis Antakya (Turquie) où il se trouvait en janvier. Vivre de l’intérieur, profondément, les rencontres que nous faisons, voilà mon destin. Il ne s’agit pas d’être le meilleur photographe de mode, mais bien de cette rencontre de l’infini humain. Parfois c’est très moche. Parfois c’est très beau ».
Au-delà de ces clichés, témoignages chargés d’une guerre qui s’étire et d’un métier risqué, l’exposition propose une seconde séquence, autour de quelques photographies issues des reportages qu’il avait faits à la frontière entre le Liban et Israël (96), entre la Somalie et le Kenya (2011), au Brésil, en Libye et en Haïti.
Homme des frontières, il nous conduit face au réel. « Photographier l’horreur n’a pas de sens, si ce n’est pour contribuer à y mettre fin. Les photos sont porteuses d’un enseignement pour le futur. Elles sont faites pour que des choses pareilles n’arrivent plus »… dit Jean Galard, philosophe et homme de culture, s’interrogeant sur la notion de représentation.

La justesse et la simplicité du travail d’Olivier Voisin, ni grandiloquent, ni esthétisant, au-delà de l’interprétation, fait acte de création. Il montre la vulnérabilité, la surenchère, les émotions, la solitude et la détresse, ses doutes, en ce dernier voyage accompli, sans retour…

 Brigitte Rémer

 Société Civile des Auteurs Multimédias, 5 avenue Vélasquez. Paris Métro : Villiers, jusqu’au 14 juillet, du lundi au vendredi de 9h à 17h.  Accès libre. T : 01-56-69-58-58. (Exposition réalisée avec le soutien de France 24, de la S.C.A.M. et de Paris-Match).

Laurence Louppe, un héritage sensible et théorique

Laurence Louppe,  un héritage sensible et théorique, au Cratère/Scène nationale d’Alès.

Très vite, après sa disparition en février 2012, l’association Sentiers consacrée à la danse contemporaine, que dirige Marie-Claire Gelly-Aubaret et dont Laurence Louppe fut la présidente de 2001 à 2008,  avait  préparé une journée d’hommage à son travail de chercheuse et de critique qui a eu lieu ce 20 avril . Avec la complicité de Denis  Lafaurie, le directeur de la Scène nationale qui a co-produit cet hommage et auquel ont assisté et/ou participé une centaine de personnes…
Dans le hall du Cratère, était projeté  en boucle un film de Catherine Contour sur des travaux en relation avec l’enseignement de Laurence Louppe, et deux vitrines  où étaient rassemblés manuscrits, photos personnelles, mais aussi plusieurs albums où, à dix ans, la future critique  croquait des interprètes de ballets classiques…
Plus loin, on pouvait entendre, lové dans de grands canapés, la voix, si particulière de Laurence Louppe lors de conférences et séminaires, notamment à Alès. Puis les participants furent conviés à un atelier  imaginé par Laurence Saboye, autour de la notion de suspension, où une quarantaine de danseuses-quelques danseurs seulement! -improvisaient des chorégraphies, en construisant chacun son propre atelier , en solo, ou à deux ou plus, avec des bandes de tissu tissé, des gros ballons au sol ou d’autres volant en l’air, et de petits papiers où étaient cités de courts textes sur l’art: Pierre Schneider, Laurence Louppe, etc…. Dans un mutisme total, sans musique, juste avec le son des pas sur le tapis de danse,  le froissement ou parfois l’éclatement de ballons, sous l’égide de Doris Humphrey dont on pouvait voir quelques chorégraphies sur  écran.
 Suivit une conférence de  Daniel Dobbels, chorégraphe, critique et théoricien de la danse contemporaine, et qui a bien connu Laurence Louppe dont il a retracé la démarche théorique, en mettant notamment en valeur la notion de poids du corps, à laquelle elle avait toujours sensible: “En danse, dit Dobbels, on ne pose pas le pied sans savoir où on va le mettre”. Et elle  avait été  frappée par la bourrée de paysans cantaliens d’une centaine de kilos, qu’ils dansaient avec précision et légèreté.
  Dobbels a aussi rappelé qu’un ballet contemporain tolère un certain sommeil chez l’interprète, à la différence de la danse classique. Il a rappelé aussi la belle phrase bien connue d’Euripide: “Il n’y a pas sur le corps de marque qui différencierait le bon du méchant”. Il  a aussi souligné la difficulté pour les chorégraphes qu’il y avait  à multiplier les postures dans l’espace sans que les corps ne s’entrechoquent, comme l’avaient fait remarquer Cunningham et Cage… Ce qu’avait déjà formulé en d’autres termes Oscar Schlemmer:  » Sentir l’espace en douceur et en toute discrétion ».
Il a rappelé aussi l’exemple de Mary Wigman, avec  sa célèbre Danse de la sorcière qu’elle interprétait avec une extrême délicatesse, au sens  où elle  touchait, dit-il, à des points extrêmes de l’être.  Mais aussi de Nijinski  qui finit pas développer dans l’écriture ce qu’il n’avait pu faire sur scène, et les gestes de pure vie non déterminés par la mort, qu’Isadora Duncan réussit à créer.  Tous exemples de travail et de pensée chorégraphique qui accompagnèrent  Laurence Louppe jusqu’au bout.
Daniel Dobbels  avait présenté la veille sur la grande scène du Cratère, Si(x) danseurs en quête d’auteur, un ballet avec cinq danseurs, où il intervenait en voix off en lisant des extraits de ses textes, “auteur hybride dit-il sachant qu’un texte ne peut tout dire, de même qu’un corps ne peut tout danser”

  Dans l’après-midi, Les Dormeuses: Véronique Albert, Isabelle Dufau et Laurence Saboye , qui avaient partagé l’enseignement de Laurence Louppe, proposèrent un sorte d’atelier/performance dans le grand hall et les escaliers du Cratère à l’architecture brutaliste.  Après un « thé louppien »  (sic) animé par Catherine Contour,  suivit une table ronde animée par Joëlle Vellet qui sut bien mettre en valeur, à partir de paroles et des écrits de Laurence Louppe, le rôle essentiel qu’elle eut, quand elle réussit à stimuler le discours des danseurs et chorégraphes, et à initier une réflexion sur la question même des textes que l’on peut écrire sur les pratiques et les aspects théoriques de la danse en relation avec les autres arts comme le théâtre, le cinéma, et les arts plastiques.
Il y eut enfin une “conférence-performance-atelier en pente douce”, non dénuée d’humour, de Catherine Contour sur le grand plateau d’Alès, qui reprenait, du moins en partie,  une performance qu’elle avait faite avec Laurence Louppe qui prononçait un texte assez délirant, avec cette voix si particulière que l’on entendait une fois de plus, non sans émotion, et qui a symbolisé pendant presque trente ans, l’exigence de la pensée critique en danse contemporaine.
On regrette qu’Hubert Godard et Dominique Dupuy qui furent les compagnons de la longue route de la critique n’aient pas été là. Mais cette mise en perspective, à la fois ludique et théorique, après le bel hommage qui lui avait été rendu l’an passé au Théâtre National de Chaillot par tous ceux qui avaient travaillé avec elle, puis à Bruxelles aux Editions Contredanse, fut à la mesure de cette grande dame qui dort son dernier sommeil ,comme elle l’avait souhaité, dans un humble et beau cimetière petit village cantalien.

Léontine Espau-Maubert

Une « traversée » avec Jerzy Grotowski

Une « traversée » avec Jerzy Grotowski, organisée par l’IMEC-Abbaye d’Ardenne et le Studio-Théâtre de la Comédie Française.

Une

akropolis

Grotowski: un nom magique, autour des  années soixante. Dans une Pologne souterraine, créative à l’extrême, où il y avait un mur à pousser. Avec Tadeusz Kantor, autre grand de ce temps sur la scène artistique, des plasticiens, écrivains, graphistes, réalisateurs, acteurs et metteurs en scène, longtemps sous le manteau pour raison de stalinisme, ont ébranlé le paysage théâtral.

Jerzy Grotowski, lui, metteur en scène et théoricien, a révolutionné le théâtre en plaçant l’acteur au cœur du processus de création, dans le plus grand dépouillement, et le plus fort engagement. Travailler au Théâtre-Laboratoire de Wroclaw, en Pologne, selon les canons de son “théâtre pauvre”, était pur sacerdoce: il était l’officiant et appliquait ses théories.
La mise en condition par des entraînements quotidiens intensifs dignes d’athlètes de haut niveau, exercices dits : Physique, Plastique et Improvisation “au-delà de la douleur” comme il se plaisait à le dire, ne pouvait rendre, en éliminant les résistances, que virtuose ou fou.

Tel fut le chemin emprunté par Jerzy Grotowski (1933/99) qui a interpellé de nombreux acteurs de tous pays, en quête d’un nouveau langage théâtral, se jetant à corps perdu, dans l’expérience : recherche des limites du corps et de la psyché, du charnel et du spirituel, de soi et de l’autre, mise en marche de l’imaginaire à partir de l’expérience intime, telles sont les bases de son théâtre qui ont changé la relation fondamentale au texte et englobé les spectateurs dans une dramaturgie spécifique à chaque représentation.

Peter Brook, parlant du travail de Grotowski, dit, en 77, dans
L’Espace vide : «Le spectacle devient un acte de sacrifice, une offrande publique de ce que la majorité des gens préfèrent cacher, et une offrande au spectateur. Grotowski avait  converti la pauvreté en idéal, ses acteurs se sont dépourvus de tout, sauf de leur propre corps ; ils disposent d’instruments-de leur organisme et d’un temps illimité, rien d’étonnant alors s’ils considéraient leur théâtre le plus riche du monde».
Avec son Théâtre-Laboratoire créé en 62, derrière le “mur” encore, et envié du monde entier, Grotowski a semé le doute quant à la finalité de la représentation, qui était pour lui,  une véritable célébration. Ses travaux aboutirent à des mises en scène très personnelles, qu’il mettait un long temps à peaufiner, au corps à corps avec les acteurs : “
Akropolis en 63, Le Prince Constant en 65, Apocalypsis cum figuris en 68 ont fait date et parcouru le monde. Il partit  ensuite pour les  Etats-Unis et occupa, à partir de 83, une chaire à l’université de Californie (Irvine), puis se fixa en Toscane, à Pontedera, où il créa et dirigea, à partir de 86, un Workcenter consacré à la recherche pure. Naturalisé français, il devint titulaire de la chaire d’anthropologie théâtrale au Collège de France, créée pour lui en 96.
Les travaux du Workcenter se poursuivent aujourd’hui sous la conduite de Thomas Richards, directeur et Mario Biagini, directeur associé, qui prolongent ainsi son enseignement. Tous deux sont venus témoigner, au cours de cette journée, de l’apport de ce grand théoricien autant que praticien, en présence d’Olivier Corpet, directeur de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC) et d’Albert Dichy, son directeur littéraire, gestionnaires du fonds d’archives du Workcenter of Jerzy Grotowski dà Pontedera et de celles de l’Académie expérimentale des théâtres que dirigea Michelle Kokosowski, spécialiste du théâtre polonais,  et qui reste à la source de cette Traversée.
Alors, faut-il revoir ce travail, sommes toutes daté, (cinquante ans ont passé) dans ses formes comme dans son processus et sa philosophie ? Peut-être non, sauf en termes de remémoration, au plan historique et des mutations sociale, économique, politique et culturelle de l’époque, à la mesure de l’onde de choc artistique qui a traversé le monde.

Les projections ont permis de visionner : un film,
Les cinq sens  sur le Théâtre Laboratoire où Jerzy Grotowski décrit sa grande aventure, une captation du spectacle Akropolis, au cœur d’un camp de concentration où les prisonniers morts-vivants construisent un crématoire, Le Prince Constant, d’après Calderón qui a pour thème la torture et le martyre, fruit d’un an de travail en vis-à-vis, avec Ryszard Cieslak, son acteur-phare, des « Fragments de travaux » du Workcenter de Pontedera et le « Laboratoire d’acteurs » de l’Académie expérimentale, présenté en 96, en présence de Grotowski.
Les formes théâtrales ont terriblement changé, ainsi que la relation au sacré, à la profanation, au blasphème,  et le jeu scénique, tendu à l’extrême comme on bande un arc, appelle la mémoire mais s’est éloigné de nous.   «L’acteur
saint dans un théâtre pauvre », qui fut son évangile, se décale de notre monde de bruit et d’images. Nous célébrons le profane quand il marchait sur l’eau…

 Brigitte Rémer

 Séminaire du 8 avril, au Studio-Théâtre de la Comédie Française.

Jérôme Savary est parti

Jérôme Savary est parti dans actualites jerome-savaryJérôme Savary est parti rejoindre ses animaux tristes…

Lui qui était la vie même… Lui , jamais malade… Lui,  résistant aux trop nombreux whiskys et aux trop nombreux cigares…Mais on voyait bien que le grave cancer de la gorge dont il était atteint depuis quelques mois, finirait  par avoir vite raison de lui.
Il est mort lundi dernier,  quelques heures avant Wladislaw Znorko (voir Le Théâtre du Blog) à 70 ans. Quelle tristesse, quelle grande tristesse d’avoir vu deux compagnons de vie disparaître le même jour et, juste un an après Laurence Louppe, cela commence à faire beaucoup!
Jérôme,  depuis ses tout premiers spectacles,  en particulier  Zartan en 71, il y a plus de  quarante ans qu’on le connaissait… bien et pas bien à la fois, même après une vingtaine d’interviews, de très nombreuses conversations et après avoir travaillé avec lui douze ans à Chaillot.
 Volubile mais très secret, toujours disponible mais toujours pressé, généreux,et dépensier mais sachant aussi ce qu’un franc veut dire et surveillant de près le nombre de places vendues, d’une tendresse parfois inattendue mais impitoyable et le revendiquant.  » Je suis un être cruel : « Je préfère que Maria de Medeiros joue Zazou  ce soir et non pas elle (une élève de l’Ecole de Chaillot qui la remplaçait en tournée et le dimanche): cette fille est douée,  elle chante bien et  ira loin, mais sans moi ».
Inconstant mais d’une fidélité à toute épreuve, le personnage était aussi compliqué, qu’attachant…  » Si tu ne sais pas comment appeler ton futur bébé et  si c’est un fils, appelle-le Robinson comme  le mien. Normal,  puisqu’il est né au moment du spectacle Les derniers jours de Robinson Crusoé; comme cela, cela en fera au moins deux dans Paris! ». Comment résister?  Ce fut un fils et  on l’appela donc  Robinson, et comme  son Robinson  à lui, tous deux d’origine américaine par leur  grand-mère.

Et nous avions vu la très grande majorité de ses spectacles, les moins bons et les meilleurs: comme  justement, Les derniers Jours de Robinson Crusoé, Mère Courage d’après Grimmelhausen à Hambourg, Mère Courage de Brecht dont j’ai souvent  passé un extrait vidéo de la fin exemplaire lors de conférences, avec le plaisir de voir les yeux du public mouillés de larmes, Noël au front , son fameux Cabaret, Les Rustres de Goldoni, Cyrano avec  Jacques Weber, Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare, La Périchole d’Offenbach et Les  Mélodies du malheur qu’Antoine Vitez avait beaucoup aimé. Avoir réalisé au moins une douzaine d’excellents spectacles dans une vie d’homme de théâtre, peu de gens peuvent en dire autant…
Jérôme avait contre lui nombre de  critiques, dont Bernard  Dort,  entre autres, qui ne l’aimait pas du tout. Et il  savait avoir la dent dure et la rancune tenace quand il se sentait injurié notamment envers un critique qui avait écrit qu’il était sale quand il l’avait interviewé- ce qui était faux- mais il assumait crânement ses mauvais choix et  ses  échecs  ou demi-échecs,  comme Super-Dupont.  « Tu vois,  maman, avait-il dit, en me présentant sa mère, Philippe n’a pas du tout aimé et l’a écrit, mais il avait raison, ce n’était pas fameux! » .

 Il avait vécu sa vie,  à toute allure avec une incroyable énergie, passant dans les années 70, ,avec son mini-bus Woslkwagen, d’une ville à l’autre: « C’est rare que nous dormions deux nuits de suite dans le même hôtel » .
Puis  les frontières avaient reculé, et il avait  joué ses spectacles dans le monde entier,  avec, parfois une grande lassitude  mais sans être jamais découragé par la vie. Mais il passait nettement, surtout à ses débuts, pour un trublion notoire et une interview que j’avais fait de lui avait failli ne pas être publié dans Les Chroniques de l’Art Vivant pour  propos jugés trop crus…
En fait, nous l’avons toujours connu boulimique, même au prix de grandes  fatigues. « Je n’en peux plus, on est début mars, et je n’ai déjà plus un rond, tout est passé dans les pensions alimentaires » me disait-il un jour , en remontant péniblement les marches du grand escalier de Chaillot.
Et c’est vrai qu’ il assurait mille choses à la fois, et souvent  deux mises en scène en même temps , l’une en France et la reprise d’une d’une autre en Allemagne  ou ailleurs, naviguant entre des spectacle parfois trop vite montés.  » Tous ces connards qui me trouvent vulgaire,  n’ont qu’à aller se faire foutre, j’ai une troupe à faire vivre et je  ne reçois aucune subvention,  disait-il, à ses débuts. Mais il a joué le jeu et a accepté d’être subventionné quand,  enfin, le Ministère toujours frileux, le lui a proposé.

Il avait commencé dans la rue, bateleur, à la Contrescarpe, avec Jules  Cordière son cracheur de feu puis a commencé à jouer au petit Théâtre de Plaisance puis  il créa Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes et il dirigea ensuite les centres dramatiques Montpellier  de  82 à 86 et  Le Théâtre du Huitième à Lyon de 86 à 88 .
Et, succédant à Vitez, il fut nommé, sous le règne de François Mitterrand qu’il avait  souvent accompagné avec sa fanfare pendant ses campagnes électorales, directeur du Théâtre national de Chaillot. Il y resta douze ans, ce qui n’est pas un mince exploit quand on connaît la dimensions du bateau à piloter!
Fils d’un père français exilé volontaire  et d’une mère américaine, il était né en Argentine  où il avait vécu enfant puis à Chambon-sur-Lignon où, dans  les froids hivers cévenols, il avait découvert  avec éblouissement la neige- que l’on verra souvent dans ses spectacles. Il connaîtra  le théâtre grâce à la troupe de Jean Dasté, directeur du Centre Damatique de Saint-Etienne, gendre de Jacques Copeau et grand artisan de la décentralisation, qui trimbala, sous son chapiteau  bien des spectacles, dont un magnifique Cercle de craie caucasien de Brecht, avec, en bas de l’affiche,  la toute jeune Delphine Seyrig qu’il fera jouer ensuite dans un de ses films. Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’il fera tourner le Grand Magic Circus sous un  chapiteau…

Il avait l’art de la répartie et nous souvient qu’à un spectateur qui lui avait crié: « Ton bordel, Savary, c’est quand même bien cher pour ce que c’est ! « , il avait  répliqué:  » Ecoute mon pote, tu n’avais qu’à passer par derrière! » Il s’était formé plutôt formé  lui-même dans la grande tradition américaine d’autrefois, au gré des rencontres, et avait fait très peu d’études: une boîte privée rue de la Tour, mais quand même l’école de musique Martenot à  Neuilly. Et quelque temps, l’Ecole  du théâtre des nations où il rencontra Jacques Livchine et Edith Rappoport, notre amie du Théâtre du Blog. Cette formation personnelle ne l’empêchait pas d’avoir un sens très sûr du plateau et une  solide  culture théâtrale et musicale.
Il avait vécu seul, très jeune encore, à New York, rencontrant nombre d’artistes, musiciens de jazz comme Miles Davis, ou  des metteurs en scène comme John Vaccaro  à qui il avait essayé en vain de chiper les adresses de son fournisseur de strass et de paillettes. Mais,  citoyen argentin, il avait dû repartir faire son service militaire dans la cavalerie! Puis revenu en France, il  avait  intégré l’Ecole nationale des arts Déco à Paris où il  jouait déjà de la trompette dans la fanfare; il y avait rencontré Michel Lebois qui allait devenir  son fidèle scénographe.
 Il vivait dans un petit studio, à la Contrescarpe qui appartenait à sa mère. Doté d’une énergie peu commune, ne se fiant qu’à sa bonne étoile, il avait réussi à se faire une réputation de metteur en scène iconoclaste et à se faire haïr de la plupart des réalisateurs français  de l’ époque qui lui reprochaient  de mettre en place un théâtre  de bric et de broc, sans frontière entre la salle et le plateau, très au second degré, fait de palmiers de carton, avec des musiciens sur scène et de belles comédiennes en porte-jarretelles, jouant  n’importe, là où il pouvait  et vendant avec ses acteurs  des bières à l’entracte pour compléter la recette.
Roger Lafosse, le directeur du Festival Sigma à Bordeaux, lui l’avait vite repéré et faisait  une entière confiance,  à son Magic Circus, capable d’emmener dans ses délires théâtraux plusieurs centaines de spectateurs. Et, bien souvent, Jérôme lui disait qu’il allait lui envoyer  le scénario du prochain spectacle… qui était encore dans sa tête.
Ses spectacles, au début du moins, étaient en effet souvent vite répétés mais il avait  une telle envie  d’en découdre que, passés les premiers jours de rodage,  il réussissait presque toujours son coup et c’était probablement un des rares metteurs en scène français à emmener  et/ou  à créer ses spectacles à l’étranger.
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Recrutant ses acteurs à l’intuition,  et ses comédiennes parfois au gré de ses amours mais  sans jamais vraiment se tromper. Ainsi, entre autres, Michel Dussarat,  qu’il avait enlevé à ses études d’anglais à Bordeaux pour assurer les poursuites et qui deviendra aussi comédien et surtout son très fidèle costumier.  Ainsi Mona Heftre, magnifique jeune plante dont il était  très amoureux, que nous avions rencontrée un soir de tournée à Tours et mère de ses deux filles. Sans Mona la vigilante, il n’aurait jamais été ce qu ‘il est devenu. Il avait eu quatre enfants dont il disait  souvent  que c’était tous des enfants de l’amour…
Il avait une folie personnelle qui l’empêchait de douter. Il ne renonçait jamais, pensait que tout était toujours  possible, à partir du moment où il en avait décidé. Par exemple, assumant seul avec son assistant, la conduite d’un  spectacle à Chaillot à cause d’une grève des techniciens que, par ailleurs, il respectait beaucoup…Même si tout le monde se se souvient encore de  ses colères  quand il dirigeait une répétition à Chaillot.
Toujours muni de son éternel gros cigare, il confondait souvent quand il avait trente ans,  costume de scène et tenue de ville. Ainsi, une dame  de mon immeuble bourgeois m’avait dit fielleusement: « Il y a un monsieur bizarre avec une veste jaune et des chaussures  vert es  qui vous cherchait ». Mais sous le jeune metteur en scène et le chef d’une jeune troupe, il y avait déjà un organisateur et  un metteur en scène déterminé qui avait souvent réfléchi à ce que pouvait être un théâtre populaire au meilleur sens du terme.
Et il  aura finalement réconcilié  les Français avec l’opérette qui avait mauvaise presse dans les années 68, et qu’il avait rebaptisé comédie musicale,  lui,  l’amoureux fou de musique, Mozart-dont il disait qu’il avait inventé le swing!, de Rossini  mais aussi de Chabrier et surtout  d’Offenbach dont il partageait l’amour des femmes. Et il  était bien le seul des metteurs en scène de sa génération à avoir associé  de façon aussi remarquable, la musique et le chant à un théâtre à un théâtre d’images qui devait peu au texte mais plus à la musique et  aux chansons.  Sans pour autant négliger un théâtre de  texte comme celui de Brecht ou de Molière… C’était d’autant plus cohérent, puisqu’ils avaient toujours fait la part  belle aux chants dans leurs pièces. Puis ensuite, il s’était lancé avec la même passion et le même succès,  dans l’opéra, en France mais surtout à l’étranger…

 C’était aussi, quoi qu’il en ait dit, un excellent pédagogue; mais, faute de temps et  incapable de se plier à un horaire régulier, il m’avait dit qu’il ne pourrait pas enseigner   à l’Ecole de Chaillot qu’il avait pourtant voulue. Mais il connaissait bien les élèves et parlait souvent avec eux- à la différence de Goldenberg qui n’avait jamais voulu les rencontrer! Et, à chaque fois qu’il leur faisait passer une scène , il savait corriger de façon exemplaire età chaque rencontre, ils apprenaient beaucoup de lui. Toujours pressé, il n’avait  toujours que vingt minutes mais restait deux heures, incapable de partir. Pas très rassuré mais  répondant aux questions parfois perfides des élèves. Avec,  parfois, des  conseils au  langage très cru. « Vous les filles, n’hésitez pas à faire  le trottoir! Enfin vous comprenez ce que je veux dire: ne restez pas derrière votre téléphone, faites vous connaître… sinon, cela ne marchera jamais ».
Il les avait autorisés les étudiants à assister aux répétitions, ce qui était une beau cadeau qu’ils appréciaient; d’une autre génération, il savait  quitter son costume de directeur de grand théâtre et leur  parlait avec beaucoup d’intelligence et de simplicité, du théâtre contemporain,  parfois en réglant ses comptes comme une fois, à propos d’un de  ses jeunes confrères  qu’il n’aimait pas du tout:  » Il brade les places, c’est un incapable; après s’être fait mettre par le père, il a épousé la fille ». Les élèves se demandaient s’ils avaient bien entendu… L’homme possédait un charme (au sens latin du terme) indéniable.Et chacun savait qu’il avait été très proche un moment  d’une belle élève.
Et il n’avait pas hésité  à financer plusieurs projets  de mise en scène dont Peines d’amour perdues chez Sobel à Gennevilliers, mise en scène d’Andrejw Severyn et , en douze ans, il aura employé,  dans  ses mises en scène, quelque quarante élèves comme figurants, pour des petits rôles, voire même pour des rôles importants. Et ce n’est pas le moindre des apprentissages
. C’est une chose qui ne s’oublie pas et c’est un  côté souvent négligé de son personnage qu’ il est bon, au moment où il nous quitte à jamais, de  rappeler.
Jérôme Savary n’était pas un bateleur qui faisait tout et n’importe quoi, comme certains , de mauvaise foi, avaient voulu le faire croire; certes, il savait vendre sa marchandise avec une étonnante force de conviction; certes, il était parfois  fort  en gueule à la limite du m’as-tu-vu, mais  le reconnaissait volontiers et n’était pas que cela. Même si,  dans les  dizaines de spectacles réalisés, certains n’auraient jamais dû voir le jour…
C’était, en tout cas,  un grand homme de théâtre, avec, sans doute une exigence et un style bien à lui, qui-on l’oublie trop souvent-a pris des risques et dont bien des metteurs en scène qui ne l’auraient jamais avoué, se sont ensuite inspirés… C’est pour cela aussi que nous l’aimions beaucoup. Jérôme aura été un chaînon marquant dans l’histoire du théâtre français  contemporain et il aura réussi à remplir la grande salle de Chaillot, ce qui était loin d’être acquis. Et, plus de quarante ans après sa  création,  des gens  trop jeunes pour l’avoir jamais vu, parlent encore du Magic Circus… C’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.


Philippe du Vignal

Une cérémonie du souvenir aura  lieu au cimetière du Père-Lachaise mardi prochain  12 mars à 10 heures 30. Sous la neige, comme il l’aurait peut-être souhaité…

savaryjerome-nb1985 dans actualites

Philippe,

Jérôme ne soufflera plus dans sa trompette et ne fumera plus ses gros cigares

La première fois que je l’ai vu, il en offrait aux machinos de l’Alhambra durant le montage du Magic, lors d’un Sigma

C’est sur notre scène bordelaise qu’il fût révélé, c’était Zartan, je me souviens

Quel volcan sur Bordeaux, les portes volaient en éclats sous la poussée du public

Deux trois ans après 68, le public exultait

Le directeur du Théâtre de la Cité internationale, Perinnetti, était là (toi aussi), il l’intégra à sa saison…

C’était, disons vers les années 69/70 peut-être…. ou pas (?), on s’en fout, maintenant qu’il est parti

Adieu l’artiste

Amitiés

Guy Lenoir


Adieu Wlad

Adieu Wlad,

Adieu Wlad dans actualites znorkoNon, Wladyslaw Znorko n’est pas mort en 2058 -comme il l’avait écrit avec ironie, dans un texte qui portait bien sa marque- mais ce grand poète de la scène n’était pas du genre à vivre cent ans!  Sans être dans une forme olympique, il vivait, plein de  rêves et de projets, mais  mardi matin, il ne s’est tout simplement pas réveillé. Sa  compagne Catherine Verrier était là, attentive comme toujours près de lui mais les pompiers n’ont pas réussi à le ranimer.
Hasard  de l’existence, Savary dont on vous reparlera dans  quelques jours, est mort aussi la même nuit à l »hôpital. Bref, deux compagnons de route disparus  à quelques heures de différence, c’est quand même un peu  dur…
Et  comme si l’histoire bégayait,  juste un an après la disparition de Laurence Louppe… (Voir Le Théâtre du Blog).Cela commence à faire un peu beaucoup!
  » Né, dit-il, comme tout le monde, à l’Hôpital de la Fraternité de Roubaix au printemps (il est arrivé mille quatre cent trente quatrième sur le registre de la ville de l’année 58, score dont il n’est pas mécontent,(…) « une panne de carburant l’arrête entre Saône et Rhône ; il y fonde le Cosmos Kolej. Des petits vélos fleurissent sur les murs de la ville. On les retrouvera plus tard dans les livres d’art sur Lyon. Parmi ses objets-fétiches, roues de bicyclettes un peu faussées, ampoules de récupération, robes de baptême ou de communion un peu fanées, il échafaude des performances perpétrées dans les gares et autres lieux d’errance urbaine ».
 Pendant sept ans, il avait vécu en Irlande, à Dunquin, village le plus à l’Ouest de notre continent. Puis,  après bien des détours, Znorko, il y a dix ans déjà, décida d’installer le Cosmos Kolej, au nord de Marseille, dans le quartier  Saint-Antoine,  au lieu dit la Gare Franche. Dans une grande maison 1900, où il avait à la fois ses bureaux, un atelier de répétitions,  sa cuisine et des chambres pour lui et sa compagne et ses nombreux amis de passage. Et un grand jardin où il cultivait son potager et où, en plus de quelques poules, cinq belles oies et Kino, son adorable et inséparable gros chien lui servaient de gardiens. A côté, une friche industrielle, qu’il  avait réussi à aménager en salle de spectacle.
Très vite, ce quartier populaire n’avait plus de secrets pour lui, et il connaissait tout le monde. Il m’avait montré avec enthousiasme une valisette de couteaux qu’il avait achetée à très bas prix dans  un café où l’on pouvait  commander des tas de choses tombées du camion. Et le fait que ces couteaux étaient d’une  qualité très douteuse dont il n’était pas dupe, le remplissaient de joie! Merveilleux Znorko! La Gare Franche, on le sentait, c’était son domaine: il y a une ancienne et adorable grande cuisine où, pendant ses fréquentes nuits d’insomnie, il préparait de grandes bassines de soupe…
Il vivait aussi dans son appartement près de la gare Saint-Charles qu’il avait aménagé dans un entrepôt dont, m’avait-il dit,  les escaliers à larges marches permettaient aux ânes de monter pour apporter les marchandises. Appartement-bibliothèque-musée où il entassait, soigneusement rangés, tous les trésors dérisoires qu’il avait chiné un peu partout…
Znorko était en effet aussi proche de la peinture que du théâtre,  et il aimait s’entourer de tableaux (Alechinsky,etc…) mais aussi de nombreux petits objets : découpages coloriés, voitures et  wagons de trains miniature,  mode d’emploi obsolètes. Il m’avait offert un cadeau dont il m’avait fait remarquer très sérieusement la somptuosité: c’était une lame de rasoir, d’une horrible qualité et  emballée dans du papier jaune, que l’on trouvait dans les tonneaux de lessive Bonux!

On lui doit des spectacles,  au début très influencés par le grand Tadeusz Kantor, polonais comme lui l’était par son père, ouvrier métallo dans  le Nord à qui il vouait un grand amour. Entre autres:  La Cité Cornu, Ulysse à l’envers, Boucherie chevaline, Le Grand MeaulnesChveik au terminus du monde, Les Boutiques de cannelleÀ la gare du Coucou suisse et jusqu’au dernier, Le Passage du cap Horn,  petite merveille de poésie; tous ses spectacles étaient marqués par une recherche picturale et plastique, avec, ce qui est plus rare  et le rapproche aussi de Kantor, un mariage des plus  réussis entre l’image et le son.
Il m’avait longuement montré à la Gare Franche, les détaillant longuement,  nombre d’éléments de décor poussiéreux dont il n’arrivait pas à se séparer, comme dans une sorte d’exorcisme, comme un enfant garde  ses vieux jouets,  lui qui, abandonné par sa mère, avait eu une enfance détruite…

Je lui avais demandé  de diriger un atelier pour les élèves de dernière année de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot et c’est peu de dire qu’ils avaient été tout de suite sous le charme de ce grand gaillard qui, excellent pédagogue quand il se  sentait en confiance,  leur ouvrait, avec beaucoup  de savoir-faire et de générosité, toutes grandes ouvertes les portes de ses rêves scéniques. Et  je n’ai jamais  regretté de l’avoir invité même s’il avait dû arrêter le stage pour cause de grande fatigue.
C’est un des intervenants qui auront le plus apporté à ces jeunes comédiens, dont plusieurs ont ensuite fondé  la compagnie Gérard-Gérard. Cinq ans après, il les avait repris en stage chez lui pendant une semaine car il estimait avoir une dette d’une semaine envers eux!Et ils devaient monter prochainement un spectacle ensemble sur les courses cyclistes… Ce genre de fidélité dans le spectacle vivant  est  assez rare pour être signalée.
  Ce qui était  frappant, quand on connaissait un peu Znorko, c’était la parfaite osmose entre ses spectacles-en particulier et sans doute le dernier le plus beau, ce Passage du cap Horn, dont la seconde partie devait être jouée au prochain festival d’Avignon-et les lectures de cet homme de théâtre secret et compliqué, grand lecteur et amateur d’art, en particulier d’art brut allaient,  entre autres, de la Bible à Benjamin Péret, Georges Haldas le poète vaudois récemment disparu, Hrablal, Gogol, Cervantès, Alexandre Vialatte ou Henri Calet mais aussi Michel Pastoureau, le grand archiviste spécialiste des couleurs dans l’art.Mais aussi des  des numéros spéciaux du magazine La Vie du rail, lui qui aimait tant les trains. À titre homéopathique sans doute, mais tous ces textes sont bien présents  dans son travail scénique.
Comme nombre de créateurs, il semblait ne pas faire grand-chose mais en fait travaillait tout le temps, et cette vision poétique de la scène, qu’il assumait seul à l’exemple de Kantor, était aussi empreinte d’une belle rigueur dans la direction d’acteurs. Znorko, entouré de comédiens fidèles dont plusieurs depuis une vingtaine d’années, aura occupé une place à part dans le paysage du théâtre contemporain français, avec une générosité et une modestie exemplaire.
Il n’était pas du genre à vouloir coûte que coûte, comme tant de metteurs en scène,  une direction de centre dramatique…Alors que ses spectacles ont été joués au Théâtre de la Ville et au Théâtre de la Cité Universitaire, et dans de nombreuses capitales étrangères
. Il avait aussi réalisé  réalisé deux films en 16 mm, et noir et blanc : Koursk (8mn) intégré dans le spectacle éponyme et Le Vietnam dans mon Jardin. Avec, tout à fait  revendiqués, de très petits moyens techniques. Znorko avait de très attachant: une grande intelligence du théâtre, mais du théâtre conçu comme une œuvre d’art tout à fait personnelle. et revendiquée comme telle, et comme parie intégrante de sa vie. Et chaque rencontre avec lui éclairait d’une belle lumière les jours suivants.
Adieu, Wlad. Merci de nous avoir donné de si  beaux spectacles , merci aussi de nous avoir donné un exemple de travail théâtral , loin des tiédeurs et de des compromissions, nous t’oublierons pas.

Philippe du Vignal

L’enterrement de Wladislaw Znorko aura lieu  demain vendredi à la Gare Franche ( quartier Saint-Antoine) à 14 heures 30.


Vivre ensemble la banlieue : Le Théâtre et l’Art

Vivre ensemble la banlieue : le théâtre et l’art, dans le cadre des débats du Nouvel Obs, à La Commune.

 

Vivre ensemble la banlieue : Le Théâtre et l’Art dans actualites banlieue

Ville symbole s’il en est, en termes de développement culturel, sous l’impulsion de Jack Ralite puis de ses successeurs – dont l’actuel Maire, Jacques Salvator-, tous deux présents, Aubervilliers n’a eu de cesse de tisser des liens avec ses habitants, de donner dignité à chacun et de créer des passerelles pour contredire l’effet centre et périphérie, avec un label qualité dans toutes les propositions artistiques et culturelles portées par la ville.

Le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers a ouvert ses portes en 65, sur un concept de théâtre populaire. Gabriel Garran l’a lancé  puis dirigé pendant plus de vingt ans. « Le Théâtre a fait bouger la ville et irradiait la liberté » dit  Jacques Ralite.
Devenu Centre dramatique national en 71, ses missions de service public, au plan local, territorial et national, se sont confirmées. Après l’avoir dirigé pendant quinze ans et au moment de passer la main, Didier Bezace,
par cette journée qu’il organise avec son équipe, pose un «dernier geste d’affection sur le territoire» en invitant artistes, opérateurs culturels, représentants d’associations et politiques, autour de quatre tables rondes.

 Désacraliser le théâtre en travaillant également hors-les-murs, partager les biens communs, permettre la rencontre des cultures et le vivre ensemble, respecter la dignité de tous et de chacun, tels sont les objectifs évoqués par les associations, et ce pourquoi elles agissent. En ce sens, les débats proposés aux habitants d’Aubervilliers par le Collège de France, mettant en action la recherche en train de se faire dans divers lieux de la ville et avec différents partenaires, ont permis à la population de discuter avec de grands intellectuels jugés souvent intouchables : ainsi Jean-Pierre Vernant, historien, spécialiste des mythes grecs, avait  donné sa dernière conférence, sur L’Odyssée, dans le cadre des Lundis du Collège de France, un avant sa mort, en  octobre 2006, au lycée Le Corbusier.
La table ronde sur le travail et la création a redéfini l’art, ainsi que le travail dans ce qu’il y a de plus profondément humain. Le constat de sa désintégration, comme celui du refoulement de la créativité dans l’institution ou dans l’entreprise, appelle à rechercher ses antidotes : et si on ré-enchantait le social ? Et si l’on faisait cause commune entre le monde du travail et celui de la création ?
Cette journée de réflexion a permis de poser les rapports entre l’artiste et le prince, une nouvelle fois, repartant de la répartition des compétences et de la transversalité des politiques publiques, de la question de la gouvernance, du rôle économique de la culture, sur le territoire (quarante communes en Seine-Saint-Denis), affirmant la culture comme outil d’émancipation politique. La banlieue ne devrait pas poser de problème à la société mais un problème de société, dit Patrick Braouezec, ancien maire de Saint-Denis travaillant actuellement sur le concept de Paris Métropole.
Les artistes implantés sur le territoire et participant aux différentes tables rondes (Mathieu Bauer, Judith Depaule, Nicolas Frize, Laetitia Guédon, Ahmed Madani, Christophe Rauck et Mohamed Rouabhi) parlent de phénomène d’identification, de coupure, d’écoute, de solidarité, d’identité, de recherche du sens et de la rencontre avec l’œuvre. Nicolas Frize évoque la mise en œuvre plutôt que l’œuvre et la culture pour tous ; il propose de penser la culture à l’intérieur du politique, et de rester mobile dans sa pensée : «La culture est tout le contraire d’un lieu de contemplation, de normalisation, de décompensation» dit-il…
La réflexion sur la notion de résistance fut un des points majeurs de la dernière table ronde. Aurélie Filipetti, Ministre de la Culture et de la Communication, la reconnaît comme «un élément dynamique, à l’inverse de la défensive», et elle a rappelé la nécessité de mettre en place des politiques volontaristes tout en préservant la capacité d’intervention.
Bertrand Tavernier proposa, comme priorité, la lutte contre les dictatures : celle de l’argent, des fondamentalismes, de l’ignorance ou de l’instant présent, et l’importance de parler du passé, pour lutter contre le présent imposé. Le réalisateur reconnaît à l’art «la faculté d’ouvrir les esprits et de permettre le changement, les œuvres d’art faisant figure d’œuvres de construction massive».
Jack Ralite déterminé, comme on aime à l’entendre, a parlé aussi de bataille pour la liberté et contre la dictature des médias ; des biens communs que sont  » l’art et la culture, ni à nationaliser, ni à privatiser, ni à marchandiser », et invitant à se mettre en état de veille et de résistance.
Par images interposées, d’autres artistes participaient à la rencontre entre clins d’œil et liberté d’opinion, entre autres: Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Patrick Catalifo, Fellag et François Morel. La recherche de sens et la convivialité furent à l’ordre du jour, dans le droit fil du travail artisanal réalisé par Didier Bezace, pour qui « il n’y pas de conclusion, juste une ouverture » et qui reconnaît : « Non, la banlieue n’est pas grise ». La rencontre des cultures, le sens des symboles et l’exigence artistique, sont, à Aubervilliers, au cœur du sujet.

Brigitte Rémer

 

 

Théâtre de la Commune –Centre Dramatique National  d’Aubervilliers, samedi 23 février

Retransmission en direct surhttp://paris-ile-de-France.france3.fr

Les secrets du Palais Garnier

Les secrets du Palais Garnier

Les secrets du Palais Garnier dans actualites atelierDès neuf heures trente dimanche dernier,  les abonnés de l’Opéra de Paris étaient présents dans la « Rotonde des abonnés »pour une visite de près de deux heures, dans les espaces habituellement interdits au public.  Située sous la salle, cette rotonde accueillait justement il y a bien longtemps les abonnés qui arrivaient en fiacre!
Seize groupes de trente personnes vont se succéder toute la journée pour cette découverte à part que nous  débutons au quatrième étage, (à la hauteur des cintres) par la visite du Studio Marius Petipa. Al’origine,  c’était, quand le   Palais Garnier fut construit en 1875, un espace vide qui servait à évacuer les gaz de combustion du grand lustre de huit tonnes à travers une grille dans le plafond.
Mais le gaz qui servit à éclairer le théâtre jusqu’en 1881 avait entraîné la dégradation prématurée de la peinture de Lenepveu, (dont une réplique de petite dimension est visible dans la bibliothèque-musée de l’Opéra), et on décida de la mise en place en 1964 d’une nouvelle peinture- controversée-de Marc Chagall au-dessus du lustre.
La grande coupole du studio Petipa est repérable de tout Paris par sa position centrale, mais  ne devint une salle de répétition qu‘en 1960 en particulier pour l’école de danse de l’Opéra de Paris, (jusqu’à son déménagement à Nanterre en 1987).  et c’est est un des rares endroits ou l’on peut voir la charpente métallique de l’édifice. La pente du studio est de 4%, identique à celle de la scène.
Nous découvrons les ateliers de costumes, point névralgique de l’Opéra. Ici, on entend par costume tout ce qui est porté par les artistes. Le « central costumes »qui accueille les costumes prêts avec leurs accessoires avant les entrées en scène,  est impressionnant,avec ses beaux placards en bois et sa hauteur  sous plafond qui permet l’accrochage des tutus tous suspendus à l’envers.
Les costumes de danse sont gardés à l’Opéra Garnier, et les autres à  l’Opéra-Bastille. Les ateliers tailleur créent les costumes des hommes, et l’atelier flou  ceux des femmes.
Les ateliers modiste s’occupent de la confection des chapeaux et de tous les éléments coiffants. Christine Neumeister, la chef-costumière, nous reçoit dans l’atelier décoration  destiné à la bijouterie, la confection des masques, les teintures et les peintures des costumes. Les masques des petits rats de Casse-Noisette côtoient les couronnes de strass des princesses, un rêve à portée de main.
Nous rejoignons l’historique Foyer de la danse, en arrière de la scène, qui permet d’avoir au besoin une profondeur de cinquante mètres! Des chorégraphes  comme Jiri Kilian ont utilisé cette perspective pour leur mise en scène, perspective utilisée chaque année lors du défilé du corps de ballet. C’est un espace de répétition richement décoré qui comporte vingt médaillons ovales où sont représentés les plus grandes danseuses de l’Opéra depuis sa création…
Le plateau a une surface de 1200 m2,  ce qui fait de l’Opéra la plus grande scène de théâtre à l’italienne en France. La salle de 2027 places, vue de la scène, est remarquable : sa pente de 4% crée une vraie sensation de proximité pour les artistes malgré ses dimensions. imposantes. La visite se poursuit par la rotonde de l’Empereur et la salle de lecture de la bibliothèque-musée (dépendant de la Bibliothèque Nationale de France) qui renferme les archives de l’Opéra depuis trois siècles.
Nous terminons cette découverte par un des endroits les plus photographiés, le grand escalier de marbre d’une hauteur de trente mètres, conçu par Charles Garnier comme un théâtre dans le théâtre: des balcons tout autour, on peut en effet observer le public qui  monte les marches. Cette visite passionnante apporte encore plus de magie au lieu et survient à peine une semaine avant l’ouverture au public des abonnements pour la saison 2013-2014.
A la hauteur de ses ambitions, Charles Garnier disait  de ce palais historique:  » Il n’y a pas à choisir entre les arts, il faut être Dieu ou architecte ».

Jean Couturier

www.operadeparis.fr

Bien triste nouvelle

En Égypte ancienne, le chat, domestiqué 3.000 ans avant J. C., est avant tout un animal protecteur. Il chasse les serpents et les rongeurs, et  protège les récoltes  de blé,  ressource vitale et contribue  donc à éliminer aussi  des  maladies  comme  la peste. Comme les autres animaux sacrés,  il était interdit de le  tuer ou de  le maltraiter, sous peine  de prison, voire de  mort. Incarnation de la déesse Bastet, des milliers de chats furent momifiés et, à leur décès, en signe de deuil,  la famille se rasait les sourcils.
La lettre qui suit, pleine de sensibilité et d’humour, nous a été envoyée par Sylvie Suzor, comédienne maintenant installée depuis huit ans en Belgique -pour des raisons personnelles et non fiscales!- et nous ne résistons pas, avec son accord,  au plaisir de  la publier.

Ph. du V.


Chers amis,

Bien triste nouvelle dans actualites deauville-decembre-08-039C’est avec la plus profonde tristesse que je vous annonce le décès de ma douce Marie -Minette, ce mercredi 23 janvier 2013. Elle est allée rejoindre notre Loulou Chat, décédé le 16 octobre dernier.
Marie était un chatte noire exceptionnelle qui  aurait  atteint l’âge respectable de vingt ans le 25 avril prochain. Elle était née à la Roquebrussane, chez la mère de Marie Grech , une de mes  collègues du cabinet d’ avocats Jeantet, et  je me souviens comme hier de l’ avoir harcelée, afin de connaître, avant de l’adopter, la couleur de son nez et  de ses coussinets.
Depuis son adoption, elle a tout partagé avec moi : mon désamour pour le droit et les avocats parisiens, ma préparation d’audition à l’École du Théâtre National de Chaillot, les répétitions, puis plus tard, les travaux de mise en scène, de scénographie,et d’ écriture…
Les seules choses que Marie-Minette ne souhaitait pas faire: les tournées (Kirghizistan: trop loin et trop froid, Italie et Venise: trop humide, trop long séjour et de plus, elle avait vécu  douze ans de suite avec des Italiens!  Allemagne: trop noir  et  on ne l’aurait plus vue à cause de la couleur de son poil, France: trop de bruit pour rien…) .
Mais elle apprenait tout à mon retour mais  gardait  une préférence pour mes souvenirs  de la première tournée d’un  spectacle consacré à Guitry dans les contreforts de notre chère Russie.

Alors que je répétais mes textes, de son côté, elle répétait ses miaous, jusqu’à trouver le ton juste. C’était là une chose normale pour elle, car elle aimait surtout  le thon,  même si elle avait une préférence pour les filets de sole, tout juste pêchés au large de Deauville, le dimanche matin. Elle aimait aussi la brioche, le beurre et les broncolis.
Marie n’était que délicatesse, sensibilité et amour. Elle était aussi  très intelligente et possédait un grand sens de l’observation (tous les chats ou oiseaux de la région s’en souviennent! ) et de l’ordre (elle n’aimait pas que ses jouets traînent hors de son panier, ni que les souris  passent dans son jardin de Deauville en toute anarchie, ni mes tentatives de trous de plantation  qu’elle rebouchait aussitôt,  ni ses frères dormant sur des mauvais coussins..).
Elle était très félimine : les câlins devaient avoir lieu entre nous seules, aux heures prévues, et ne pouvaient se dérouler sans être déjà parfaitement coiffée et brossée (je parle là toujours de Marie et non de ma propre chevelure). Vous conviendrez tous qu’il est rare de voir un chat porter tant d’attention à sa coiffure et son apparence.
Une certaine légende aurait voulu que Marie ait travaillé dans le monde de la recherche nucléaire, de l’atome et de la physique quantique. On le l’a pas vu sur la photo de remise de son prix Nobel de physique: Georges Charpak l’avait  poussé hors du champ  et avait  ensuite  prétexté une absence de vaccin contre la rage pour qu’elle n’entre pas en Suède le jour de la remise des prix !
Marie n’ a rien dit, ce jour là, de ses peines, mais aurait, d’après certains, également choisi de taire ses doutes face aux travaux du super-accélérateur de particules de Genève en l’absence d’un réel zéro absolu terrestre (« Reproduire les conditions du big-bang, c’est bien, mais les reproduire à moitié et non parfaitement, c’est du plagiat chinois »,  avait-t-elle déclaré). Et comment vais-je pouvoir maintenant expliquer la présence de tant de livres de physique chez moi ? Qui  surtout  va me rappeler  que je dois prendre mes médicaments contre la schizophrénie atomique ?
Marie s’est endormie  dans la paix,  entourée d’amour, comme elle le fut toute sa vie,et  en nous témoignant  attachement et délicatesse. Jusqu’au dernier moment, elle est restée d’une magnifique beauté, Elle sera enterrée dans son jardin de Deauville, dès que la neige me permettra d’y aller.
Pour le moment, je reste accablée, même si je sais que notre vie commune a été la plus belle et la plus longue qu’on puisse souhaiter. Je suis encore dans les pleurs et le deuil et  ne me fais pas  à l’idée qu’une autre saison viendra où je pourrai accueillir d’autres petits chats près de l’école de Trouville.
Je tenais toutefois à vous dire la douloureuse nouvelle et vous rappeler combien il est possible d’aimer un chat noir. Merci à Hugues, Françoise, Elisabeth, Silvia, Anna, Philippe… pour leur  soutien cette semaine.

Bien amicalement.

 Sylvie Suzor

La Nef-Manufacture d’Utopies

La Nef-Manufacture d’Utopies à Pantin.

Le lieu qui abrite la  compagnie, tous deux dirigés par Jean-Louis Heckel, a ouvert ses portes en 2007 dans une ancienne briqueterie de Pantin.  Actuellement directeur pédagogique de l’Institut International de la Marionnette de Charleville-Mézières a le parcours d’un pigeon voyageur,  puisqu’il a constamment développé son art de la marionnette, quel que soit son lieu de nidification. Il avait  découvert le jeu théâtral à l’Ecole Jacques Lecoq à Paris, il intègre la compagnie Philippe Genty et part en tournée dans le monde entier pendant dix ans.
Après un passage au théâtre du Rond-Point chez Jean-Louis Barrault, il crée en 1986 la compagnie du Nada-Théâtre avec Babette Masson, et il prend avec elle  la direction du Centre culturel des Ulis de 97 à 2005. La Nef a déjà une histoire, puisqu’elle a déjà accueilli plusieurs projets en résidence, des stages de formation professionnelle et les dernières créations de Jean-Louis Heckel, La Grande Clameur et Profession Quichotte.
Aujourd’hui, l’espace  de quelque 300m2,  mis aux normes de sécurité, peut recevoir une soixantaine de spectateurs. La Nef-Manufacture d’utopies fait partie des cinq structures en Île de France missionnées par le Ministère de la Culture pour promouvoir les arts de la marionnette qui va rencontrer ici, la danse, le théâtre de texte, la musique et les arts plastiques.
La Nef intègre un atelier de fabrication, et  va poursuivre son accueil de projets,  pour les présenter aux professionnels et au grand public. Lieu de création, de vie et de compagnonnage,  lieu d’utopies en tout genre, la Nef veut redonner de la valeur à l »action culturelle », terme  trop souvent synonyme dans le passé de non-professionnalisme.
Les membres de la Nef, pour cette fête de la réouverture, vont construire un mur d’utopies, aidés des spectateurs,  qui sont invités à venir,  avec des morceaux de papier peints, constituer une fresque;  d’autres animations auront lieu ces trois jours consécutifs. Situé dans la rue Rouget de Lisle, tout un symbole ! La Nef  va connaître un beau début d’année, au public de Pantin  venu la découvrir.

Jean Couturier

Fête de réouverture de la Nef : les 18, 19 et 20 janvier.

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