Le Prix du Brigadier 2025

Le Prix du Brigadier 2025

L’une des plus anciennes récompenses pour le théâtre en France. Créée en 1960 par l’Association de la Régie Théâtrale, actuellement présidée par Pascal Monge, elle couronne un événement théâtral marquant de la saison et récompense les professionnels qui y ont le plus contribué: un auteur, une ou un interprète, une ou un metteur en scène, une ou un  scénographe. De nature corporative, ce prix est un hommage rendu à un artiste par ses pairs.

Depuis 1960, entre théâtre privé et théâtre public, ont été récompensés les plus grands, entre autres: Maria Casarès, Pierre Brasseur, Marcel Marceau, Jeanne Moreau, Robert Hirsch, Raymond Devos, Michel Aumont, Suzanne Flon, François Périer, Ludmilla Michael, Jean-Paul Belmondo, Didier Sandre, Judith Magre, Michel Bouquet, Catherine Hiegel, Dominique Valadié, Michel Lonsdale, Roland Bertin, Niels Arestrup, Marina Hands….
Côté auteurs, Jean Anouilh, Eugène Ionesco, Florian Zeller. Et côté metteurs en scène : Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Christian Schiaretti, Anne Delbée, Jorge Lavelli… Des choix bien ciblés… On ne peut recevoir qu’une seule fois ce prix qui jouit d’un grand respect dans la profession. Pour Jean Anouilh, lauréat en 71, qui refusait toujours les honneurs officiels, c’était la seule récompense valable. Dans le jury cette année, des acteurs comme Judith Magre, Michel Fau,  Catherine Salviat, Anne Delbée mais aussi les metteurs en scène Hans-Peter Claus,  Robin Renucci, Didier Long…

©x Michel Galabru en 2011

©x Michel Galabru en 2011

Ce brigadier désigne un gros bâton avec, en haut, une pièce de velours rouge fixée avec des clous ronds de tapissier. Avant la représentation, le régisseur frappait autrefois (avec des variantes) d’abord neuf coups pour avertir techniciens et acteurs, puis trois coups pour s’assurer que tout allait bien. Le premier pour les machinistes des cintres, le second pour ceux des dessous, et le troisième pour ceux de la coulisse. A chaque fois, un autre en réponse pour dire que tout allait bien. Chacun étant alors à son poste, le régisseur pouvait ouvrir le rideau de scène. C’était l’ancêtre des casques-micros…

 

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Et le mot: brigadier? Les machinistes travaillaient en équipe ou brigade. Généralement, ce bâton était issu de perches en bois où étaient accrochées les toiles peintes et les rideaux sur le plateau. De plus en plus rares, le fer et l’alu ayant remplacé le bois pour les fabriquer… La remise des prix a eu lieu cette année au Théâtre Montparnasse à Paris et le jury a choisi Léa Drucker, actrice très remarquée pour son rôle dans La Séparation de Claude Simon, mise en scène d’Alain Françon, au Théâtre des Bouffes-Parisiens.


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Et pour Art de Yasmina Reza au Théâtre Montparnasse, François Morel. Il y joue Marc, un homme plein de bon sens face aux œuvres de l’art contemporain adulé par des snobs. Avec ses compères de longue date, Olivier Saladin et Olivier Broche. Il y a eu  dans ses remerciements écrits en vers, ce même second degré, cet humour cinglant, voire cynique et l’usage du subjonctif.  Et toujours avec une diction des plus ciselées.

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Ensuite un prix du Brigadier des Arts de la Scène a été remis à Nils Zachariasen, régisseur général et décorateur, qui a été récompensé pour l’ensemble de sa carrière. Formé au Conservatoire d’art dramatique à Rouen, puis à l’ENSAT, encore rue Blanche à Paris (XIX ème). Depuis 74, il a collaboré comme scénographe ou accessoiriste avec, entre autres, Jean-Louis Barrault, Stéphane Hillel, Didier Long, Jean-Luc Moreau, François Morel, Alain Sachs, Laurent Terzieff… Il a remis, lui, avec une grande élégance à chacun des autres lauréats – un prix dans le prix- un Brigadier de poche, fabriqué, bien sûr, de ses mains…

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Pour également l’ensemble de sa carrière, un Brigadier d’honneur a été remis à 
Danièle Lebrun, sociétaire de la Comédie-Française. A quatre-vingt huit ans, elle est merveilleuse d’humour et de générosité, quand elle  évoque des moments de sa riche carrière.
Elle a en effet joué tous les classiques: Shakespeare, Molière, Goldoni,  Marivaux, Labiche, Feydeau, Tchekhov… Mais aussi des auteurs modernes et contemporains: Wilde, Anouilh, Ionesco, Mishima, Durenmatt, Mrozek, Lagarce, Noren… Et dans de nombreux films, entre autres de Berri, Rohmer,  Guédiguian. Danièle Lebrun a été chaleureusement applaudie.

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Enfin, Jean-Claude Grumberg, dramaturge, a été récompensé pour l’ensemble de son œuvre. Il a évoqué avec son humour bien à lui, ses débuts  au théâtre quand il était régisseur et qu’on lui a demandé aussi de remplacer sans aucune répétition un acteur absent. Drôle et émouvant, il a été comme Danièle Lebrun, très  applaudi. Sa nouvelle pièce Dans le couloir, mise en scène par Charles Tordjman, avec Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin, sera créée au Théâtre Hébertot en janvier.

Le Prix du Brigadier est vraiment une  belle cérémonie… 

 Philippe du Vignal 

Le Prix du Brigadier a été remis le 11 décembre au Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaieté, Paris (XIV ème).

 


Archives pour la catégorie actualites

Un jour sans vent (Une Orestie) texte d’Eschyle, traduction de Florence Dupont, adaptation de Milène Tournier, conception de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau, mise en scène de Céleste Germe

Un Jour sans vent (Une Orestie), texte d’Eschyle, traduction de Florence Dupont, adaptation de Milène Tournier, conception de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau, mise en scène de Céleste Germe

Présentation: Eschyle (525-456 av. J.C.), immense dramaturge grec, inconnu de notre XVII ème siècle français, redécouvert au XIX ème. En 1936, deux étudiants, Roland Barthes (oui, oui, le grand écrivain!) et son camarade Jacques Veil- résistant hélas abattu par la Gestapo en 44- fondèrent à la Sorbonne, le Groupe de Théâtre Antique et Les Perses furent alors mis en scène par Maurice Jacquemont  avec les costumes du peintre Jean Bazaine et les masques de Jean Dasté, metteur en scène et gendre de Jacques Copeau). Devant la chapelle de la Sorbonne, avec mille spectateurs! Ensuite immense succès en France et à l’étranger, et cela sur plusieurs dizaines d’années, avec des étudiants qui se passaient le relais!
En 61, André Steiger, metteur en scène suisse, monta les second et troisième volet de
L’Orestie : Les Choéphores* et Les Euménides*. Pour tous les Sorbonnards, dont, entre autres, le poète Jacques Lacarrière, Lucien Attoun, le fondateur avec sa femme Micheline de Théâtre Ouvert, Claude Frontisi, spécialiste d’histoire de l’art moderne.. qui ont joué entre autres, Les Perses, ou ensuite Les Sept contre Thèbes, puis les second et troisième volet de L‘Orestie, cela a été l’occasion inespérée de découvrir un fabuleux théâtre jamais ou peu joué, sauf au début du XX ème siècle.
Mais une mise en scène de L’Orestie
exige de gros moyens et n’est pas souvent montée: par Jean-Louis Barrault, et surtout par le grand Peter Stein:  il nous souvient d’une représentation (en russe non surtitré!) à Maubeuge dans un gymnase devant un public (en majorité des lycéens). Tout était prêt pour la catastrophe? Non, pas du tout et le public était absolument conquis et le silence impressionnant.  L’Orestie avait aussi été montée avec succès par Ariane Mnouchkine.

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La compagnie Das Plateau adopte en 2008 une écriture scénique croisant texte théâtral, musique et arts plastiques (voir Le Théâtre du Blog). Et elle a pris la suite avec une adaptation-récit où un acteur et deux actrices disent des répliques adaptées du texte original auquel sont ajoutées des phrases poétiques de Milène  Tournier.
L’accent est mis au début sur le féminicide d’Iphigénie, fille d’Agamemnon, le chef grec qui la fit immoler pour que les Dieux lui accordent un vent favorable à ses bateaux et que ses guerriers puissent aller jusqu’à Troie récupérer la belle Hélène, séduite par le beau Pâris et qui s’enfuira avec lui. On ne dira jamais assez l’importance de grandes héroïnes chez Eschyle, même si elles étaient jouées à l’époque par des hommes: Atossa, la grande reine des Perses qui prédit un sombre avenir  à son fils Xerxès parti envahir la Grèce; Iphigénie tuée par son père Agamemnon, un crime  dont se vengea Clytemnestre qui tuera le roi son assassin de mari et père de leur fille,
Hélène mais aussi, Cassandre la Troyenne, esclave et butin sexuel d’Agamemnon; Electre qui poussa son frère à tuer leur mère Clytemnestre et son amant Egisthe. Et, à la fin, la grande déesse Athéna aura le dernier mot et mettra un terme à la vengeance, en accordant sa voix à Oreste, ce qui fera peser la balance en sa faveur quand il sera jugé par le tribunal qu’elle aura créé.
Ici, l’accent est mis sur Iphigénie dont on verra la statue s’enflammer. Avec une couleur féministe revendiquée. Après tout, si le monstrueux Agamemnon ne s’était pas permis de sacrifier sa belle-sœur Iphigénie, s’il n’avait pas voulu récupérer son autre belle-sœur, l’épouse de son frère Ménélas : la belle Hélène, la première femme chez Homère, puis dans le théâtre occidental, à revendiquer sa liberté sexuelle et à se permettre de quitter Ménélas pour rejoindre son amant, le Troyen Pâris… Comme Clytemnestre, aussi, qui avait pris un amant, Egisthe,
né d’un inceste avec sa fille Pélopia et Thyeste, fils d’Atrée, père d’Agamemnon et  Ménélas, et fondateur éponyme de la famille des Atrides. Thyeste envoya son fils Egisthe sous un faux nom, auprès d’Atrée qu’il tuera et occupa le trône d’Argos, dont Agamemnon et Ménélas le chassèrent. Vous suivez toujours ?
 La guerre entre Athènes et Troie n’aurait-elle pu être évitée pas eu lieu? Oreste aurait-il pu épargner sa mère Clytemnestre. Mais il y était poussé par sa sœur Electre qui, elle, avait décidé de ne pas se marier.
Les Erinyes, déesses vengeresses des parricides et matricides, veulent la peau d’Oreste mais acceptent de confier le jugement à la déesse Athéna. Mais elle refuse d’être seule et choisit les membres du jury parmi les Athéniens. Un grand pas vers une justice démocratique, ancêtre de la nôtre… Et somptueux coup de théâtre imaginé par Eschyle, Apollon défendra Oreste. Et Athéna dit qu’elle votera pour Oreste, si égalité des voix pour et contre Dépouillement: il y a égalité : Oreste est donc libre et promet à Athènes une alliance éternelle avec Argos. Les Érinyes, furieuses, menacent de détruire Athènes. Mais Athéna, pour les calmer, leur propose de faire d’elles, des Euménides (des Bienveillantes). Bref, partout des relations sexuelles tous azimut, des meurtres toutes variétés confondues: parricides, matricides, féminicides… Vingt-cinq siècles après, hélas, rien de bien nouveau sous le soleil, il suffit d’écouter la radio…


Ici d
e grandes statues blanches antiques (bien réalisées par Laurent Pelois) : trois femmes et deux hommes,tous amputés d’une main ou d’un bras, et celle, plus petite et brune d’Iphigénie, elle entière mais qui brûlera : une image impressionnante. En fond de scène et sur les côtés, de hauts murs-miroirs qui multiplient ces statues. Une remarquable scénographie signée  James Brandly pour servir d’écrin à ce récit parfois dialogué en quatre-vingt dix minutes Avec seulement, trois remarquables interprètes : Aurélia Nova (Cassandre, Electre, Les Erynnies, le Chœur), Maëlys Ricordeau (Clytemnestre, Athéna, le Chœur, Antoine Oppenheim (Agamemnon, Oreste, Apollon).(il fallait oser faire ce pari!)

Monter toute L’Orestie? Pas facile et d’un coût élevé vu le nombre de personnages. Ariane Mnouchkine l’avait fait mais, par les temps actuels? Et ici, avec seulement trois interprètes, cela fonctionne? Oui, et plutôt bien, même si on n’est pas de la paroisse et si on connait seulement de loin toute cette maudite famille de cinglés, mais ici tellement crédibles… Le spectacle doit beaucoup à la scénographie, aux images fabuleuses que sait créer la metteuse en scène et à un jeu sobre et efficace. Malgré quelques erreurs : comme cette incessante indication du numéro des vers sur l’écran, en fond de scène, sans aucun intérêt et difficilement visible. La metteuse a plaqué aussi de la musique électronique- souvent de basses- sous tout le texte- pour dire la violence, la guerre…. Un procédé bien usé ! Et pourquoi à la fin, nous faire lire sur une bande lumineuse passant trop vite comme dans les journaux télé, des phrases poétiques sur le vent. Avec la musique et le texte dit par les acteurs, cela fait trop d’informations à la fois… Et elle aurait pu nous épargner ces « costumes » en fait des vêtements du quotidien actuels que les interprètes parfois revêtus de longes étoffes dorées ? Son excellente direction d’acteurs mérite mieux.

L’Orestie nous raconte comment la mise en place d’une justice  fondée sur la démocratie est un instrument  au service de tous et de confier au seul Etat le soin de régler différends et crimes, pour  que tous les citoyens d’une même nation puissent vivre dans une société aussi paisible que possible.  Si tous les spectacles avait cette exigence de travail et cette force esthétique, le théâtre actuel se porterait mieux. Pauline Bayle, directrice du T.P.M.  a bien fait d’inviter das Plateau.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 décembre, Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 70 48 90.
*Signées: Ph. du Vignal

 

Horreur!

Horreur!

Titania, je t’appelle. Où es tu? D’habitude tu es toujours avec moi. Mais où est ta joie, ton énergie du matin, tes jeux ? Je t’appelle en vain, mais pourquoi ne guettes-tu pas à la fenêtre, pour voir si Brigitte arrive pour la promenade ?
 Mais où es-tu? Pourquoi tu ne réponds plus? Pourquoi ton panier reste vide ? J’adorais te regarder, tu venais sur mes genoux pour un câlin et, avec tes yeux, tu parlais, tu disais  : « Toi, tu es mon Jacques. « Je te disais : « Non, pas la langue. »

© Jacques Livchine

© Jacques Livchine

Tu revenais toute crottée de la promenade, tu avais un grand copain avec qui tu faisais la course, et vous vous chicaniez, tu te jetais dans la rivière avec lui. Dimanche, on est monté sur le Lomont, on a marché, marché, mais jamais tu n’étais jamais fatiguée. Alors je t’ai dit: tu vas courir jusque là-bas derrière la voiture.
C’était le 7 décembre 2025 à  12 h 46. J’ai accéléré pour te distancer, tu aimais tant courir comme une folle. Mais j’ai entendu un bruit sourd, j’ai cru que c’était un trou, et puis tu n’étais plus là.

Je suis revenu en arrière. Tu gisais à dix mètres de la route: « Titania, je criais. » Et tu m’as regardé, comme si tu me disais : tu as fait une belle connerie. Mais tu étais encore vivante. On t’a mis dans une couverture avec Brigitte, je me dis, il y a juste une trace de sang sur ton petit museau et  tu vas te réveiller.On est entré dans le village comme d’habitude et le dimanche 7 décembre, tu as eu trois ans et trois mois, et moi, comme un idiot, les yeux pleins de larmes, je crois que tu vas revenir. J’ai plus que honte! Je suis plus sensible à la mort de mon chien qu’à celle de 50.000 humains. Mais, c’est comme ça, je n’y peux rien.

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Maria a piedi nudi, un film de Rebecca Digne

Maria a piedi nudi, scénario et réalisation de Rebecca Digne 

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©x Rebecca Digne

A Mugello, près de Florence dans une Toscane verdoyante aux prés magnifiques, celle de Dante, Boccace, Pétrarque, Fra Angelico, Botticelli, Léonard de Vinci, Michel Ange…  Il y a une vieille ferme avec une  terrasse en bois… Tout autour des chevaux, chiens, poules… L’intérieur,  ne sent guère la richesse, mais à quoi bon? Cela nous rappelle un documentaire sur deux frères, d’humbles paysans  cantaliens tourné par FR3. Ils vivaient à l’heure solaire dans une vieille ferme isolée de tout et faisaient encore leur pain. A la jeune journaliste qui leur demandait comment on pourrait les aider, l’un d’eux lui dit avec un grand sourire;  » Mais madame, nous n’avons absolument besoin de rien. »
Assez foutraque, cette maison respire pourtant la joie de vivre en paix, dans un paysage fabuleux: collines en pente douce, comme les a si poétiquement décrites Boccace dans son Décaméron, avec châtaigniers, belles haies, prairies en fleurs, champs de blé, oliveraies, vignes, orangers, citronniers, pommiers, routes bordées de cyprès avec une exceptionnelle
 qualité d’air et de lumière. Une lente mais efficace transformation avec élégance de la nature par les Italiens pendant des siècles, réussissant à créer un paysage aux allures de vert paradis,que Rebecca Digne nous fait lentement visiter avec de superbes images…

La petite Maria vit ici avec son père Andréa, un menuisier-ferronnier et sa mère artiste, en symbiose avec  la nature  et  les animaux. Mais, quand elle a huit ans, catastrophe! Le propriétaire de la ferme veut transformer les terres en vignoble et ils ne pourront rester dans ce paradis. Son père l’emmène avec lui, pour avoir son avis, quand il ira chercher une autre maison. Plus moderne, mais sans tout le charme de la vieille maison. Bref, Maria vit enfant La Cerisaie d’Anton Tchekhov… Mais dans cette pièce, comme dans les autres, il n’y a jamais d’enfants!

© Rebecca Digne

© Rebecca Digne

Rebecca Digne a eu la belle idée de confier une caméra Super-Huit à Maria- elle a neuf ans- pour qu’elle filme ce qui sera perdu à jamais: les terres de son enfance devenues un vignoble dans quelques années. Maria a fait découvrir à Rebecca son paradis et manger des poires sur l’arbre. Pourquoi ce film dont l’aventure a commencé il y a neuf ans? « Pour que, dit cette artiste vidéaste, Maria puisse se forger ainsi son propre regard dans cette étape charnière de son enfance.» Elle nous balade avec une lenteur bienvenue dans cette Toscane où ces gens qui travaillent dur et ne roulent pas sur l’or, sont tout de même très heureux d’y vivre.  Un film, à la fois documentaire  mais aussi et surtout un poème-hymne à l’enfance et à la Nature dans la lignée de poètes toscans comme Boccace avec son Décaméron.

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©x Détail de Saint-Georges et le dragon

Ou de l’écrivain français Henri Taine: « On voit des marques de goût, de bien-être dans les maisons qu’on aperçoit en passant ; les fermes, elles-mêmes, ont un portique au rez-de-chaussée ou au premier étage pour prendre le frais du soir. L‘immense Paolo Uccello peignait en  1430, Saint-Georges et le dragon (il y a une des trois versions du tableau au musée Jacquemart André à Paris), avec des champs rectangulaires tracés au cordeau.

Puis, Rebecca prendra le relais à une caméra vidéo on voit dans ce film, cette intelligente et merveilleuse Maria grandir dans cette maison puis, comme dans un exil intérieur, aller vivre dans une autre, moderne où il y a quand même un potager. Ce voyage dans la nature et le temps qui passe, est aussi mental. Comme celui qu’a dû faire Rebecca Digne, quand elle a quitté l’Italie où son père Jean Digne avait dirigé avec maestria, à partir de 82,  l’Institut français de Naples. La boucle est ainsi bouclée. Ce père, très malade, ne pourra malheureusement jamais voir ce film…
Poétique et généreux, ce moyen métrage en quarante-deux minutes seulement (un format dit Rebecca Digne qui lui convenait pour raconter cette histoire) sonne juste… On aimerait davantage savoir ce qu’est Maria aujour’hui. Le temps a passé!  C’est une jeune fille de seize ans, élève d’un lycée où elle suit des cours de théâtre…
Et la vieille maison est maintenant abandonnée. »Comme ces gens en exil, qui rêvent de leur pays d’origine et ne le reconnaissent plus, quand ils peuvent enfin y retourner, dit Virginie Despentes, rien n’est comme dans leur souvenir. » Non, ici grâce à Rebecca Digne, le temps aura marqué une pause et Maria pourra conserver le souvenir de cette maison. Exceptionnel! Comme nous, même si nous n’y sommes déjà allés… La cinéaste envisage de faire une exposition de photos tirées de ce film qui sera bientôt présenté dans plusieurs festivals.

Philippe du Vignal

Film vu en projection privée à la Scam (Société civile des auteurs multimédia), 5 avenue Velasquez, Paris (VIII ème).
Soutenu par le C.N.C, la PROCIREP-ANGOA, la D.R.A.C. Île-de-France et la Scam, il a été accueilli en résidence à Périphérie, Centre régional de création cinématographique (Seine-Saint-Denis).

En quête de Samuel Beckett,de Barthélémy

En quête de Samuel Beckett, de Barthélémy

C’est l’histoire d’un adolescent, transporté, subjugué par un spectacle… qu’il n’a pas vu. Oui, sa mère était allée sans lui, dans une ville de l’Est, où En attendant Godot était jouée en tournée. Il y avait… trois spectateurs et les cinq acteurs, donc plus nombreux qu’eux, étaient, syndicalement, en droit de ne pas jouer. Mais ils ont joué, puis ont pris un pot tous ensemble au café du Commerce. Puis la mère a raconté le spectacle à son fils et autant dire, a allumé le feu. Il a réécrit mentalement la pièce, puis lu tout ce qu’il a pu lire, de son auteur, foudroyé par ce qui fut (si l’on en croit son récit), une révélation.

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© Louis Monier

Quelques années passent et grâce à un mécène florentin (oui, en plein vingtième siècle, pas à la Renaissance…), il rencontre son dieu. Il devient même son assistant, c’est-à-dire son homme à tout faire. Et il le fait bien. On sait l’importance que Samuel Beckett attachait à l’exactitude de la mise en scène.  Le jeune homme a même ensuite accompagné l’auteur chez Giacometti qui avait conçu le fameux arbre d’En attendant Godot, et a  assisté ,en plus, à une inoubliable séance-photo, avec Louis Monier. Il nous raconte comment Samuel Beckett, lui qui détestait la célébrité, s’y est prêté de bonne grâce, …

Barthélémy, que nous appellerons désormais B., comme il le fait lui-même pour S.B. (Samuel Beckett) et J.M.S. (Jean-Marie Serreau). Importante parenthèse: le prétexte de cette réduction du nom de ces grands hommes à leurs initiales serait de faire gagner du temps au lecteur. Dans la hâte de tout dire : il a tant à dire… Mais nous soupçonnons un motif plus grave, qui touche au sacré, à l’indicible, à l’ineffable –pas à L’Innommable, un roman de Samuel Beckett, on s’en souvient- qui interdit de dire Le Nom.
B., donc, sera aussi l’assistant de Jean-Marie Serreau et, à côté, la «secrétaire barbue » d’Eugène Ionesco, chargée, entre, autres, de répondre aux nombreuses demandes concernant les droits sur ses pièces. On voit que le récit, qu’il faudrait désherber parfois d’une encombrante modestie, ne manque ni d’humour ni de suspense (où est aujourd’hui cette œuvre d’art: le fameux arbre d’En attendant Godot?), ni du charme de la jeunesse. Mais qu’en reste-t-il au lecteur ? Pour ceux de sa génération, le récit ravive les souvenirs. C’est vrai: nous avons tous été saisis, littéralement enchantés par En attendant Godot et nous pouvons le voir et le revoir à l’infini, dans dix mises en scène identiques… et tout aussi uniques.
Ce Godot, nous l’attendrons toujours et cette attente nous appartient. C’est vrai, nous aussi nous nous sommes mis à lire tout ce qu’on pouvait trouver de Beckett, nous avons été ravis par Madeleine Renaud dans Oh ! Les beaux jours  -B. a été foudroyé de rencontrer «nature» à l’entrée des artistes de l’Odéon. Et ravis à nouveau aujourd’hui par Dominique Valadié, mise en scène par Alain Françon dans le même rôle.

 Mais que reste-t-il de ce récit sinon, hormis quelques instants et anecdotes? Ceci, à ce degré, l’admiration est impossible à raconter. Elle paralyse, éblouit, aveugle et ce sera un expérience spirituelle unique, intransmissible. Ces années, B. les a vécues au cœur du réacteur, avec les auteurs qui faisaient la révolution du théâtre nouveau, associés (de façon impropre, mais tant pis) au « »théâtre de l’absurde » et au scandale: Samuel Beckett, Jean Genet, Max Frisch, Jacques Audiberti, mis en scène par Roger Blin ou Jean-Marie Serreau, aux petits théâtres Récamier, de Babylone et de Lutèce et puis, tout d’un coup en grandes dimensions, à l’Odéon…
Décorateur: André Acquart; compositeur : Gilbert Amy; dessinateur : Siné; Gilles Sandier, critique passionné : on pourrait continuer cette énumération avec le flot de grands noms que nous livre B. Mais on n’en apprendra rien de plus. Le premier article commandé à B. et qu’il n’a jamais écrit devait s’intituler Beckett en mémoire de moi. A l’autre bout de la vie, c’est le vrai titre de ce livre. Quant à la quête de Samuel Beckett… Eh ! Bien, oui, finalement! Ce livre nous donne envie de nous replonger dans les textes et les photos, dans la vie du grand écrivain, que nous, non plus, n’appellerons pas : Sam.

Christine Friedel

En quête de Beckett de Barthélémy, préface de Sylvie Chalaye, éditions L’Harmattan (2025).

Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé

Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé (tout public)

D’abord merci à ses réalisatrices d’avoir rendu lisible ce conte, que même les amateurs avertis ne comprennent pas toujours: ils se satisfont du bel écrin musical de Piotr Ilitch Tchaïkovski et des performances dansées chères aux chorégraphes qui ont adapté cette histoire. Une telle création, bien utile, nous rend plus vif d’esprit: il faut ne pas perdre le fil de ce spectacle de quatre-vingt dix minutes ! « Notre travail d’écriture a été alimenté, disent les autrices, par trois grands axes dramaturgiques : notre Casse-Noisette est une fable sur la réparation, une histoire fantastique et enfin, un conte musical. »

© Vincent Pontet

© Vincent Pontet

Dans la famille Silverhaus, la jeune Clara, à la suite d’un accident, est handicapée de la jambe gauche et refuse de sortir de la maison, pour ne pas se montrer. Seule manière d’intégrer ce handicap : donner chaque année un prénom à sa nouvelle prothèse. Les parents, totalement dépassés n’assument rien et, seul, son parrain Drosselmeyer cherche à la faire fuir de sa condition. Le soir de Noël, il lui offre un jouet : un casse-Noisette, mi-objet, mi-humain, fracturé lui aussi, ( on le retrouve souvent pendu aux branches du sapin sous forme de petite poupée).
Il emportera Clara pour qu’elle échappe à dame Mauserink, reine des souris qui la terrifie! Ils se faufilent par une porte dérobée et découvrent le royaume de la Nuit et des rêves, celui des Pirlipates. Clara dira à Casse-Noisette: « Quand je t’ai rencontré, tu m’as fait découvrir ton monde.” Ils se retrouvent parmi des personnages un peu cabossés, eux aussi : un Roi, une Reine, des brigadiers, des marmitons : tous en conflit avec à la Reine des souris.
Le Roi nomme alors Clara, ministre des Solutions; elle appellera Casse-Noisette pour l’aider à résoudre ce conflit. Puis, ils interprèteront tous ensemble la Chanson des fêlés, dans l’esprit comme chaque année, de la rituelle Chanson des Enfoirés.
Pirlipatine, fille du roi, est blessée au visage mais, entre elle et Casse-Noisette, naît l’amour, ce qui ranime la colère du roi. Ils devront revenir dans la vie réelle où, heureusement, ils croisent la fée Dragée, égarée. Elle les aide à prendre conscience de leurs différences : «Il faut s’adapter plutôt que s’opposer. » Et «Quand quelque chose est cassé, on le répare. »

Ils feront la paix avec Mauserink, redevenue une mignonne souris, regagnera le grenier. Casse-Noisette rejoindra Pirlipatine. Clara assumera enfin totalement son handicap et acceptera de sortir dehors. La mise en scène, celle d’une revue musicale, est gaie et iconoclaste. Tous les interprètes chantent, dansent avec entrain et invitent souvent le public à briser le quatrième mur, en venant à son contact.
L’intrigue, surtout quand on arrive chez les Pirlipates, n’est pas toujours facile à suivre mais l’énergie communicatrice des acteurs, devenus ici artistes de cabaret, compense… Et ce Casse-Noisette, revu et corrigé, distille aussi un petit message politique: la ministre des Solutions deviendra ministre de la Dissolution… Et le Roi, parodié dans son isolement, n’écoute plus personne. Mais, de la rue, parvient un menaçant: «Aujourd’hui, le peuple se réveille. »
La créatrice costumes Marion Rebmann et la scénographe Caroline Mexme savent nous introduire dans un univers à la David Lynch ou à la Tim Burton. Et tous remarquablement engagés: Véronique Vella, Coraly Zahonero, Yoann Gasiorowski, Nicolas Chupin, Baptiste Chabauty, Mélissa Polonie et Charlotte Van Bervesselès reprennent, avec joie et en chœur, la significative Chanson des fêlés, mise en musique par Medhi Bourayou : “La chanson des fêlés, des abimés, des cabossés, des tout-cassés en mille morceaux; toutes nos brisures, toutes nos fêlures, elles nous forgent une allure, une sacrée carrure. Quand tu es fêlé, tu peux rêver et dans la vie, tu mets de la magie. Vive la tendresse, la maladresse, vive nos faiblesses”. Tout est dit !

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.

Jad, qui êtes-vous ?

Jad, qui êtes-vous ?

 Il venait juste du Liban et a découvert la magie à seize ans. en se baladant à Lyon, il entre par curiosité dans la Magic Boutique d’Yves Doumergue. Vite fasciné par le travail de Jean-Philippe Halm. il est reparti avec Techno cartes et Techno pièces de Daniel Rhod. Accroché aux techniques décrites et cette passion ne l’a plus quitté. Jad a ensuite rencontré d’autres magiciens et a suivi des cours particuliers et collectifs. « Un événement majeur, dit-il, a été l’incroyable concept qu’a mis au point Stephan Leyshon : le C.I.F.A.N.M. où il a réuni les illusionnistes les plus forts du monde à Mâcon. Ce m’a permis d’apprendre avec eux. À l’inverse, j’ai connu une phase de ma vie où mon entourage était un frein. Heureusement, maintenant révolue…Longtemps, je me suis sans doute dispersé. J’étais mal pas encadré mais ensuite, j’ai appris la rigueur. Mon niveau d’exigence a beaucoup augmenté ces dernières années et merci à l’équipe de France pour m’avoir guidé dans ce parcours. J’ai aussi beaucoup progressé dans mon jeu sur scène, grâce à Thibaut Martinent avec qui j’adore travailler. Grâce à lui, j’exploite de nouveaux horizons et c’est vraiment enrichissant. Et j’ai la chance d’être soutenu par ma femme Émilie : elle n’est pas de ce milieu mais est devenue une spectatrice avisée. »

©Edouard Boulanger

© Edouard Boulanger

Tape Act avec lequel il a gagné, cette année, le titre de Champion de France de magie de scène, est un numéro de manipulation avec des touches d’humour et c’est sans doute sa force ,avec, en plus, l’originalité d’utiliser du scotch : « Dans mes spectacles, je veux qu’il y ait du rythme et de l’humour. J’apprécie aussi beaucoup ces intermèdes qui donnent du liant, du rythme et mettent en valeur ceux qui partagent la scène avec moi. J’ai un grand respect pour les autres artistes. »

À ses débuts, il regardait beaucoup Jeff McBride et Lance Burton, ses références et dans un autre registre, aussi Wally Eastwood, un jongleur. Il aime aussi la folie de Yann Frisch ( vpir Le Théâtre du Blog) la perfection de Yu Hojin, l’humour de Mac King, la révolution qu’a apporté Léa Kyle… « J’aime tous les styles de magie, celle traditionnelle- je respecte les monstres sacrés- mais aussi la moderne et la nouvelle, souvent brillamment portées par des jeunes. Celui qui apporte modernité et originalité, sortira du lot. » Il ne pense pas avoir été particulièrement influencé et, dans son temps libre va voir aussi des humoristes, imitateurs, clowns, grands orateurs, sportifs : « Ce n’est pas toujours suffisant mais il y a beaucoup à apprendre d’autres disciplines. Il faut du travail, être curieux, savoir bien s’entourer et saisir les opportunités. Et dans un parcours, ne jamais baisser les bras quand arrive un échec ,mais s’en servir pour rebondir plus haut. »
Jad trouve la magie actuelle en constante évolution. «Il y a toujours quelque chose à réinventer et je suis sûr que l’avenir nous réservera des numéros magnifiques et il y aura des artistes qui marqueront l’histoire de notre art. Au Liban, les spectateurs ne s’intéressent pas aux mêmes numéros qu’en Europe. Et il y a des différences culturelles même en Europe, :ils ne répondent pas de la même façon à une performance de magie ou d’art en général. »

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 30 novembre à Dijon (Côte-d’Or).

 

La Lame et le pinceau, David, metteur en scène de la Révolution, spectacle de Benjamin Lazar, direction musicale d’Arnaud Marzorati

L’exposition David  et La Lame et le pinceau, David, metteur en scène de la Révolution, spectacle de Benjamin Lazar, direction musicale d’Arnaud Marzorati

Ce court spectacle a été joué en lien avec l’exposition David. Ce grand peintre (1748-1825) est finalement mal connu et cette grande rétrospective nous fait revivre la personnalité d’un artiste de la Révolution française qui finira sa vie, exilé en Belgique. Nous avons tous vu des reproductions en général assez mauvaises, dans nos livres d’histoire. Jacques-Louis David a su créer des images qui appartiennent depuis longtemps et encore aujourd’hui à notre mémoire collective, celles des grands moments de la Révolution française de 1789, puis du règne de Napoléon  : il y a chez lui à la fois, le peintre d’histoire qu’il a toujours voulu être mais aussi le souci du détail, comme chez un reporter-photo. Et il sait capturer ,un instant, souvent tragique, comme le célèbre et très expressif Marat assassiné…

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Marat vient de mourir grâce aux bons soins de Charlotte Corday. Le corps  appuyé contre la baignoire couverte d’un drap blanc souillé du sang comme au sol, un couteau blanc. Sur un billot de bois, un encrier, une  plume, un assignat et une autre feuille de papier avec ces mots: «Vous donnerez cet assignat à cette mère de  cinq enfants et dont le mari est mort pour la défense de la patrie ».
C’était le 14 juillet 1793 et ce médecin et journaliste, puis homme politique allait connaître, grâce à David une nouvelle vie comme ces autres révolutionnaires : Le Pelletier et Bara avec Mort du jeune Bara (1794), deux tableaux qu’on peut voir au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.  Et il y a un fragment gigantesque et très impressionnant d’une toile blanche préparée  pour Le Serment du Jeu Paume où David fixe des nus, ceux de futurs personnages de cet autre événement historique… Mais la toile restera inachevée

Et il se fera aussi le témoin d’autres moments historiques : Bonaparte franchissant les Alpes, Le Sacre de Napoléon… Proche de Robespierre, il organisa aussi des cérémonies et fêtes révolutionnaires… Sous nos yeux défile toute une époque, sans laquelle pour le pire comme le meilleur, la France ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.
Il y a aussi ses grands tableaux mythologiques et théâtraux, rigoureux et admirablement composés d’une richesse exceptionnelle où il met littéralement en scène par dizaines des personnages remarquablement peints comme L’Enlèvement des Sabines, Le Serment des Horaces, La Douleur d’Andromaque (1783), inspiré d’un épisode de L’Iliade, un tableau la représentant en pleurs devant le corps d’Hector tué par Achille.
Et dans cette rétrospective, figurent aussi les nombreux portraits de toute une société, des personnages très vivants appartenant à la grande bourgeoisie, mais aussi quelques très beaux auto-portraits. 

«Regarder l’œuvre de David, c’est poser la question de l’engagement, qu’il soit profondément sincère sous la Révolution ou opportuniste sous l’Empire, écrivent Sébastien Allard, conservateur général du Patrimoine, directeur du département des Peintures et Côme Fabre, conservateur du Patrimoine, au département des Peintures, au musée du Louvre. On ne peut, en effet, dissocier l’homme de l’œuvre. Guidé par une éthique de l’action -peindre, c’est agir- David conçoit la peinture comme un instrument du changement politique et moral. Son art est d’essence publique et doit avoir un impact sur la société. »
Pour s’adresser à son époque, David fait le choix du classique. En se référant à l’antique, il incarne les aspirations de ses contemporains, qui passent du statut de sujet d’un monarque, à celui de citoyens (…) L’art de David réside dans un projet tant artistique que politique, moral et social, fondé sur sa fervente défense de la liberté.  Député de la Convention, David a mis sa science de l’image au service de la propagande révolutionnaires, dit Benjamin Lazar. Figure de l’artiste engagé, il collabora avec des poètes et des compositeurs, dessina des costumes fit construire des décors.
Une vraiment belle exposition à la fois sur le peintre et sur son époque. Attention, il vous reste à peine deux mois. Comptez une bonne heure mais vous ne serez pas déçu.

Jusqu’au 26 janvier, Musée du Louvre, Paris ( Ier).

 

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Ce court mais intense spectacle rend ainsi hommage à David, qui fut donc aussi un homme de théâtre. Avec un texte de Benjamin Lazar, metteur en scène, d’après des écrits de Jacques-Louis David, Jacques Hébert, Maximilien Robespierre, Jean-Paul Marat, André Chénier, Charlotte Corday et Théroigne de Méricourt.
Sur des musiques, entre autres, de Gluck, Glossec, Grétry, jouées à la harpe, à la clarinette, au serpent et à la trompette par l’ensemble des Lunaisiens. Vers la fin, un beau chœur amateur (alti, ténors et basses) apporte une belle touche lyrique à ces textes.
Ici, David en prison  en Thermidor 1794, donc à la fin de la Terreur,  évoque ses souvenirs à la veille de son procès. Seront évoqués des personnages révolutionnaires comme Charlotte Corday, André Chénier, Robespierre… ou mythiques comme Andromaque, Brutus… Quelques cubes et draperies pour cette création bien dirigée mais parfois statique.

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La Lame et le pinceau est remarquablement prise en charge, avec intelligence, sobriété et impeccable diction par Judith Chemla, Arnaud Marzorati et Thibault Lacroix: mention spéciale à ce dernier pour sa présence, entre autres, quand il est Marat. En fond de scène, défilent, mais trop vite, des fragments de tableaux en vidéo très grand format et c’est dommage., cela écrase les acteurs…
La mise en scène est d’une précision exemplaire et, malgré trop d’éléments en même temps: jeu des acteurs, musique instrumentale, vidéo, puis chant choral, Benjamin Lazar arrive à rendre la vie intense qu’a eu, dans des circonstances difficiles, Jacques-Henri David. 

Philippe du Vignal

Ce spectacle a été présenté les 7,8 et 9 novembre à l’Auditorium du Musée du Louvre.

 

Ceramic Circus, écriture et mise en scène de Roman Müller

Ceramic Circus, écriture et mise en scène de Roman Müller

Julian Vogel est suisse, comme Jean-Jacques Rousseau, le psychiatre Carl Gustav Jung, le mouvement dada né au cabaret Voltaire à Zurich, les sculpteurs Alberto Giacometti  et Jean Tinguely, le grand acteur Michel Simon et la grande actrice Zouc, le célèbre clown Grock, le cycliste champion du monde Hugo Koblet, la championne de patinage artistique Denise Biellman,, Abraham Breguet, horloger et physicien, Jean-Luc Godard… Rien à voir avec Julien Vogel?  Pas sûr… 

Après avoir étudié la psychologie et l’histoire de l’art à l’université de Berne (Suisse), il a beaucoup pratiqué le diabolo à l’Ecole de cirque de Tilburg (Pays-Bas). Depuis 2019, il a travaillé sur China Series, un ensemble de performances, installations et vidéos autour de diabolos qu’il avait fabriqués lui-même. Il a été lauréat Circus Next 2020/2021. Virtuose, il a ensuite étendu sa pratique à des diabolos en argile, un exercice encore plus difficile, vu la casse attendue…
Ce Ceramic Circus tient à la fois de l’acrobatie à vélo et sur patins à roulettes, du jonglage, de la musique- Julian Vogel est aussi compositeur- ici avec une batterie. Chaque art pratiqué seul, mais le plus souvent associé à un ou deux autres… Le tout ayant à voir avec la performance, le jeu d’acteur et les arts visuels.  Il a une maîtrise absolue de l’espace et du temps : juste une heure où tout est réglé presque à la seconde et au millimètre. Et, élément essentiel du spectacle, une grosse boule en céramique va tourner sans arrêt en le frôlant souvent.
Cela fait penser à une vidéo vu au Festival des arts de Bordeaux: un artiste avait filmé une pile d’assiettes chutant doucement, juste entre la position initiale sur un évier et l’écrasement au sol. Comme lui, Julian Vogel semble vouloir arrêter le temps-ce n’est sans doute pas pour rien-beau clin d’œil-qu’il pédale à l’envers, tout en sachant bien que c’est impossible: toutes les assiettes sans aucune exception, puis la grosse boule, finiront par tomber et se casser. Comme les humains, eux aussi, et sans aucune exception.

Sur le plateau, une piste ronde et blanche où il y a une caisse claire, une série de cymbales et dans le fond, un vélo.  Et au dessus, cette grosse boule qui tournera inlassablement. Dans un coin, côté cour, une petite loge auréolée d’ampoules blanches où sont accrochés à des cintres des T. shirts: l’un blanc, l’autre bleu et le dernier rouge avec des paillettes. Julian Vogel fait quelques échauffements.  Puis il va jouer plusieurs minutes comme pour narguer le temps,  sur  la caisse claire, d’abord très doucement et de plus en plus vite. Avec, en filigrane, des motif répétitifs chers à Phil Glass, John Cage, Laurie Anderson… compositeurs américains qui l’ont sans doute influencé.
Il déclenche des samplers en tapant sur un bouton, quand il tourne longuement sur ses patins à roulettes, après avoir fait des dizaines de tours sur son vélo. Il pédale à l’envers, sans doute grâce à une courroie en huit, frappant au passage, une cymbale, puis sur la caisse claire qu’il a accrochée devant lui. La  grosse boule, à la fois belle et menaçante, tourne plus ou moins vite mais sans arrêt au-dessus de lui. 

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Le tout d’une extrême précision, commandé par lui-même et ses régisseurs. Et il y a la séquence que tout le monde attend, celle où il fait tourner simultanément cinq assiettes blanches sur de grandes tiges- un numéro hérité  « des assiettes chinoises » où des circassiens peuvent arriver à en faire tourner par dizaines!
Julien Vogel court de l’une à l’autre, pour les remettre en mouvement quand elles commencent à fatiguer… Mais rien à faire, elles tomberont! Il arrive à en récupérer au vol trois ou quatre mais toutes se casseront, même quand ils les aura équipées d’un petit moteur électrique qui les fait vibrer et donc tourner. Une seule, au milieu de la piste, résistera un peu plus longtemps…

Et la boule continue de tourner: ronde comme la piste, les roues du vélo et des patins, les cymbales, les assiettes… Jusqu’au moment où il tirera sur un fil pour faire descendre une grande plaque où la boule se fracassera à grand bruit. Sur la scène couverte de porcelaine cassée, Julien Vogel visiblement épuisé par ce magistral Ceramic Circus, vient saluer le public qui applaudit longuement cet hymne très réussi à la fragilité, à l’éphémère : celle des objets et des humains. C’est aussi une réflexion sur le temps et l’espace, avec cette boule-planète qui le survole en permanence. Un remarquable spectacle, à la fois musical et visuel, sans un mot, et d’une grande poésie teintée de métaphysique. Nous n’avons pas vu passer  ces soixante minutes.
Il vous reste un soir pour aller au Monfort. Sinon, n’hésitez pas, allez voir Julien Vogel qui jouera sans doute son spectacle en tournée.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 6 décembre, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème). T. : 01 56 08 33 88.

À propos d’Elly, concept tg STAN,Jolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi

À propos d’Ellyconcept: tg STANJolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un spectacle de et avec, Haider Al Timimi ou Luca Persan, Kes Bakker,  Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska Jäger, Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers et Stijn Van Opstal

Cela se passe sur une plage au bord de la mer Caspienne où un groupe d’amis venus de Téhéran, est venu passer quelque jours avec leurs enfants. Climat de vacances: tous heureux de se trouver ensemble mais il y a eu malentendu au téléphone avec le propriétaire! La maison qu’ils ont louée, n’est pas prête à les recevoir, leur dit-il. Qu’importe, ils vont accepter d’aller dans une autre, même si elle n’est pas très propre et en mauvais état, et que des vitres manquent. La bande de copains va bricoler cela.

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Il y a ici Sepideh, qui a organisé ce voyage, son mari Amir et leur fille. Shohreh, son mari Peyman et leurs deux enfants dont un garçon nommé Arash. Mais aussi Naazy et son époux Manouchehr. Et Elly, institutrice de la fille d’Amir et Sepideh qu’elle a invitée. Mais ce n’est pas toujours facile de se retrouver dans toute cette bande.
Un climat joyeux, tout va bien : on mange, on rit, on danse  ensemble -on pense parfois aux films d’Eric Rohmer… jusqu’à la disparition inexpliquée d’Elly. Inquiétude, puis angoisse et inévitablement, soupçons, révélation de non-dits, cris, conflits violents  parfois même physiques. Qui était,  au juste, Elly? Avait-elle un amoureux? Qui est ce jeune homme qui prétend l’être? La solidarité comme l’amitié vont voler en éclats, même si tous essaient de rester dans cette maison, malgré cette tragédie foudroyante. Mais ils savent qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après, comme si la disparition d’Elly marquait  aussi la fin de leur jeunesse. Ils ont bien conscience qu’ils ne reviendront jamais ici, après cette terrible histoire. A la tout fin, la police prévient qu’un corps de femme a été retrouvé et demande qu’on vienne l’identifier.
Cela commence par un petit tour des acteurs dans la salle, histoire de faire connaissance  et ils vont distribuer quelques bananes aux spectateurs. 
Sur le grand plateau nu-belle image- une jeune femme va se rouler lentement sur les grosses pierres grises disposées en carré sur lequel une brume-pluie très fine tombe inlassablement: on comprendra après  que cette image préfigure la fin. Cette  scénographie signée Joé Agemans et tg STAN)  fait penser à une œuvre d’art minimal, entre autres: Breda (1986) de Carl Andre, longue épine dorsale en granit bleu.
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t côté cour, des accessoires bien rangés: chaises en plastique, couvertures, assiettes, verres en inox, cerfs-volants, oiseaux au bout d’une perche et agneau, grande feuille de plastique noir pour figurer la mer. Et, côté jardin, de gros ventilos attendent sagement  pour souffler le vent qui déchaînera les flots… Ce spectacle créé en 2023 à Anvers est une adaptation du film d’Asghar Farhadi, avec onze interprètes : iraniens, irakiens, belges, afghans, néerlandais… Et issus de quatre compagnies. Pas un metteur en scène seul aux commandes mais un collectif, comme toujours au tg Stan. Même chose pour les dialogues.
Ici, au-delà de l’histoire, est aussi donné à voir le processus de création et il y a des moments de théâtre dans le théâtre. «
Je viens d’une époque où l’écriture cherchait le réconfort et la satisfaction, dit Asghar Farhadi. Mais le monde d’aujourd’hui a besoin d’autre chose. Il a besoin de personnes prêtes à interroger, pas seulement à répondre. De personnes qui refusent de considérer quoi que ce soit, comme permanent et inébranlable. »

Le théâtre, surtout Shakespeare, avec, en tête: Hamlet, Roméo et Juliette a beaucoup inspiré le cinéma. Et inversement, il y eut La Maman et la putain de Jean Eustache, brillamment mis en scène en 90 par Jean-Louis Martinelli. Et  Cyril Teste a adapté Festen de Thomas Vintenberg, Opening Night de John Cassavetes… Et Ivo van Hove, Les Damnés de Luchino Visconti et Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Thomas Ostermeier a mis en scène Mort à Venise, un autre film de Luchino Visconti. La plupart étaient de bons et solides spectacles.
«Le choix d’un scénario, dit Ivo van Hove, vient de ce que je ne trouve pas dans la littérature dramatique, l’expression aussi développée d’un thème, d’une situation de rapports ou de sentiments humains que j’ai envie d’explorer au théâtre par les moyens du théâtre. »

Ici, les acteurs-metteurs en scène ont pris avec intelligence, du recul avec les personnages créés par Asghar Farhadi et en jouent même plusieurs. Un scénario est sans doute plus malléable qu’une intrigue de théâtre, plus adapté aussi à l’esthétique du tg STAN. Et les interprètes, tous crédibles, de cette pièce bousculent les choses avec intelligence et empruntent parfois les chemins du théâtre dans le théâtre.
Avant de revenir, pas loin d’Anton Tchekhov, où dans
La Cerisaie, le vieux First, dit simplement à la fin quand toute la famille est partie: «Ils m’ont oublié.» Jolente de Keersmaker, sœur d’Anne Teresa, la chorégraphe, est une des fondatrices du tg STAN et sa directrice. Et elle a joué… La Cerisaie. Ici, une phrase finale aussi dure et aussi émouvante : «On demande quelqu’un pour aller identifier le corps. »
Absolument impeccables, les onze acteurs ont une maîtrise absolue de ce grand espace avec, au milieu, ce carré de pierres… assez casse-gueule! Et la première demi-heure se voit avec plaisir. Mais le tg STAN gère mieux l’espace que le temps et on voit s’écouler très, très lentement, comme, dans le fond, la toile peinte de moins en moins figurative, représentant la mer, une plage et le ciel et qui se déroule avec le bruit d’un petit cliquetis : une belle idée flirtant avec l’art conceptuel.
Et ce spectacle n’en finit pas de finir… A cause d’un texte assez répétitif, où les personnages se demandent en boucle où a pu aller Elly, si elle est morte, blessée quelque part, incapable de revenir à la maison, ou si elle a volontairement quitté le groupe. La première demi-heure passe vite… mais les deux autres font du sur-place et nous avons eu l’impression d’être étranger à ce qui se passe sur la scène. Et ce n’importe quoi,  foutraque au second degré, même remarquablement fabriqué, avec jeux de ballon, cerfs-volants, courts dialogues, appels téléphoniques, chansons, petites danses… et qui aurait pu être une performance de trente minutes maximum, est plus que longuet et ne tient pas vraiment la route sur une heure quarante…
Et le public? En majorité, des lycéens, il n’a pas bronché mais les applaudissements ont été bien frileux… Bref, nous avons connu le tg STAN mieux inspiré. Et honnêtement, nous ne pouvons vous recommander cet
A propos d’Elly. Malgré quelques bons moments, ce ne sera pas un spectacle marquant dans l’histoire du théâtre contemporain.
Et le nouveau Théâtre de Nanterre-Amandiers? Toujours en chantier…Les travaux finissent et, avec un peu d’espoir, il ouvrira en janvier. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 14 décembre, Théâtre Nanterre Amandiers, Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de Seine). T. : 01 46 14 70 00.

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