L’Amérique n’existe pas de Peter Bichsel, mise en scène de Dominique Lurcel (tout public à partir de huit ans)

© Guislaine Rigollet

© Guislaine Rigollet

L’Amérique n’existe pas de Peter Bichsel, mise en scène de Dominique Lurcel ( tout public à partir de huit ans)

 Nous aimons qu’on nous raconte des histoires et celles de Peter Bischel ont une saveur particulière. Journaliste et écrivain, ce Lucernois connut son heure de gloire dans les années soixante avec, entre autres, un premier roman Le Laitier. Chroniqueur apprécié de la Weltwoche et du Tages Anzeiger, il trouvait son inspiration dans les cafés où il improvisait des contes avant de les publier sous le titre Histoires enfantines…

 Ces courts récits se prêtent à une adaptation théâtrale et, sous la direction précise de Dominique Lurcel, Guillaume van’t Hoff nous en livre quelques-uns. Sous les oripeaux d’un vieillard, il prend des allures d’enfant tantôt naïf, tantôt malicieux. Ce petit bonhomme, perdu au milieu d’un tas de cartons, va faire vivre une ribambelle de personnages. Un solipsisme les relie qui les pousse à des comportements bizarres.  Ils vont jusqu’au bout de leur logique, implacable : l’un d’eux apprend par cœur les horaires de tous les trains sans jamais voyager mais sera mis en échec par le service de renseignements de la gare. Alors, il poursuivra son rêve  : apprendre quelque chose que personne ne connaît. Ce vieux solitaire pour sortir de sa routine, rebaptise tous les objets qui l’entourent, jusqu’à ne plus comprendre son ancienne langue. Il y a aussi celui qui ne veut rien savoir et qui doit tout apprendre pour tout oublier, jusqu’à devenir vide comme le rhinocéros cuirassé du zoo…Enfin, le fameux oncle Yodok évoqué par un grand-père gâteux…

 A la fois juvénile et vieillot, Guillaume van’t Hoff nous entraîne dans un univers absurde et poétique : on pense aux Boutiques de cannelle du Polonais Bruno Schultz ou aux illogismes d’Eugène Ionesco. On devine, chez les êtres imaginés par, une solitude extrême, qu’ils peuplent de leurs fantaisies et de leurs rêves. Avec eux, le comédien questionne notre société normative et cherche à prendre la tangente…Malgré un espace de jeu un peu embouteillé par les cartons, il nous fait voyager pendant une heure dix, loin des rivages connus vers d’autres horizons, à la rencontre de vies minuscules et d’une humanité différente… Avec une ironie amusée et amusante .

 Mireille Davidovici

 Du 27 septembre au 26, Essaïon Théâtre 6, rue Pierre-au-Lard  Paris (IV ème).
 T. : 01 42 78 46 42

 Histoires enfantines, traduit.de l’allemand par Claude Maillard et et Marc Schweyer, Gallimard (1971)

 

 


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Manifeste, le festival de l’I.R.C.A.M. : Bacchantes de Céline Minard, musique d’Olivier Pasquet, adaptation et réalisation de Thierry Bédard

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© Hervé Veronese Centre Pompidou

Bacchantes  de Céline Minard, musique dOlivier Pasquet, adaptation et réalisation de Thierry Bédard 

 Manifeste, le festival de l’I.R.C.A.M. qui a dû être reporté de juin à l’automne, propose une nouvelle série : Les Musiques-Fictions. Avec, pour objectif, le « mariage» d’une autrice et d’un compositeur pour la réalisation sonore d’une écriture. Ainsi Maylis de Kérangal, Céline Minard et Annie Ernaux ont été associées à des musiciens puis des metteurs en scène et acteurs se sont emparés de cet objet artistique à double entrée pour faire entendre autrement au public, la littérature et/ou la musique.

 Un espace circulaire a été aménagé au milieu de la grande salle du Centre Georges-Pompidou : nous sommes dans la pénombre mais le dôme lumineux va s’animer de tubes fluo de façon intermittente et on entend la voix de Bénédicte Wenders: « Personne ne bouge devant le bunker alpha. » (…)  « Les hommes armés se sont regroupés dans l’ancienne maison du gardien…  Ils attendent les ordres d’un nouvel assaut.»  Cet état de siège n’est pas causé par une guerre mais par l’incursion à Hong Kong de mystérieux terroristes dans la cave à vin la plus sécurisée du monde, installée dans d’anciens bunkers de l’armée britannique !

Nous sommes à Hong Kong,  un typhon s’annonce sur la baie… Dans cette atmosphère apocalyptique, que voix et musique dépeignent, la situation s’éclaircit peu à peu : Jackie Thran et sa brigade d’intervention vont tenter d’élucider cette mystérieuse incursion.  Il s’agit d’un extravagant trio de braqueuses  ! Et l’affaire prend alors un tour grandguignolesque et dérisoire !  M. Coetzer, le propriétaire de la cave, va s’en mêler et l’équipe de Jacky Thran s’affole…

 L »adaptation scénique et musicale de ce roman parodique crée le suspense avec des noirs et des silences et revisite  les codes du polar.  A part celle de la narratrice, les voix des protagonistes, distordues au synthétiseur, flirtent avec une bande dessinée burlesque. Les tubes fluo placés autour du dôme « ambisonique »  et sur ses piliers, diffusent des lumières tournantes, animant l’espace d’écoute de ce texte déjanté. Aux couleurs froides, succèdent des rouges et des roses. La musique, et les voix ont été soigneusement dosées par Jérémie Bourgogne qui ouvre ainsi des espaces fictionnels. On entre alors dans le bunker et l’on peut visualiser les événements…

 Le trottinement du rat apprivoisé de la cheffe de bande résonnent ; un tube de rouge à lèvre équipé d’une micro introduit par Coetzer, le propriétaire de la cave, roule et grésille… Ces repères concrets spatialisent le récit et Thierry Bédard nous laisse percevoir avec justesse l’humour de Céline Minard. Loin de la simple illustration sonore, cet habile tricotage entre voix, musique et éclairages est en prise directe avec la littérature…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 12 septembre au Centre Georges Pompidou, place Georges Pompidou, Paris (IV ème).

Du 16 au 28 novembre, Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons, Gennevilliers (Hauts-de -Seine). T. : 01 41 32 26 10

 Manifeste s’est tenu à Paris du  31 août au 13 septembre dans plusieurs lieux parisiens/

 Bacchantes est publié chez Rivages

 

A l’abordage !, texte de Emmanuelle Bayamack-Tam d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée.

Crédit photo : Morgane Delfosse

@ Morgane Delfosse

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A l’abordage! texte de Emmanuelle Bayamack-Tam, d’après Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Clément Poirée

 Une histoire de quête et de genre par une jeune fille assumée qui peu à peu, se masculinise… Est-elle homme ou bien femme ? Nul ne peut répondre encore à la question, ni elle-même ni les autres. Elle grandit et trouve refuge avec ses parents dans une communauté libertaire qui rassemble des êtres fragiles, inadaptés à notre monde de technologies et réseaux sociaux, entre prairies, forêts et fleurs.

A l’Abordage! soulève les grandes questions planétaires, écologiques et sociétales d’un monde désormais globalisé, en imaginant une manière d’ode libertaire au désir, à la sexualité et à la jeunesse, et tant pis pour les vieux – satire et sarcasmes.  propose la même langue désinvolte, audacieuse et ironique qui célèbre la vie, entre sourire et dérision, à l’intérieur d’un phalanstère de confinement social. L’auteure revisite Le Triomphe de l’amour (1732) de Marivaux. Léonide, princesse de Sparte,  est sans doute amoureuse d’Agis mais veut l’épouser pour des raisons politiques. Elle feint et joue des sentiments pour le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine dont elle se détourne ensuite, sans ménagement.

 Ici, Léontine se prénomme Sasha:  Agis, Ayden: Hermocrate, Kinbote, et Léontine: Théodora, entourés de Carlie, la suivante de Sasha, d’Arlequin et de Dimas, le factotum des lieux au service du gourou Kinbote. L’histoire est formatée selon les repères de notre temps mais à rebours, puisque sont condamnés les i-Phones et célébrés le retour à la terre, le respect de notre planète. « L’amour existe » clôt Arcadie, note Clément Poirée, une promesse libertaire de la révélation au grand jour de tous les désirs à la fin d’A l’abordage!

 Démonstration faite: un amour sincère ne peut l’emporter si le calcul, la maîtrise et la froide intelligence ne viennent à son secours : se dominer pour dominer. Prévoir, anticiper et ne jamais abandonner son but malgré les difficultés. Face à la génération précédente de jeunes gens, celle de Kinbote et de Théodora, Sasha n’a effectivement qu’un seul recours, le mensonge, la parole affabulatrice, l’usage du faux pour mieux tromper, deux figures misérables de solitude, deux fantômes à peine incarnés retirés dans une abstinence moralisatrice. Sasha, que joue avec foi et conviction Louise Grinberg, n’y va pas par quatre chemins… Usant et abusant de ses charmes -petite moustache séductrice face à Théodora- et souplesse féline,  face au jeune Ayden raisonneur mais ouvert à toutes les propositions de Sasha (David Guez)  jeune premier singulier et attachant.  Accompagnée de sa suivante Carlie (magnifique Elsa Guedj) entre comique, travestissement et chansons.  Arlequin (François Chary) répond à souhait à la facétieuse Carlie et rêve d’embrasser tous les êtres à sa convenance.

Le jardinier moralisateur (Joseph Fourez) simule une folie jugulée. Pour le pseudo-sage Kinbote, Bruno Blairet  a imaginé un personnage de solitaire aux allures de bête traquée dans sa propre maison, allant et venant sans répit le long des galeries qui bordent l’enclos paradisiaque. Entre réflexion, paix et sérénité… il a quelque chose  de Michael Lonsdale… Le rôle de Théodora, plus ingrat, est joué avec justesse par Sandy Boizard, mais son costume  l’enlaidit sa silhouette et empêche l’empathie. Mais l’effraction par l’héroïne Sasha de ce monde fermé est un succès, grâce à une énergie inentamable et à l’assurance qu’elle remportera la victoire, faisant sauter une à une les résistances de chacun, libérant des désirs insoupçonnés et tus.

Erwan Creff a conçu une scénographie pertinente, quadri-frontale face à une sorte de grande boîte de paravents en plexiglass… A l’intérieur, l’espace protégé d’un royaume inventé, paradis ou enfer, et autour le monde qui va, suivant des coursives obscures aux échappées secrètes. Le spectacle met en lumière une direction d’acteurs excellente, chacun s’autorisant à vivre pleinement son personnage à la fois original et variable, infiniment humain dans ses projets et sa vision de la vie, quand bien même sa durée, qui joue des aléas des situations et de l’art de la répétition et du ressassement, pourrait être sérieusement écourtée. Un bel hommage à la jeunesse ardente riches de  projets.Rires et sourires malicieux,, chansons d’amour populaire  joie de vivre

 Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, jusqu’au 18 octobre,  Cartoucherie de Vincennes. Métro: Château de Vincennes ( navette gratuite). T. : 01 43 28 36 36.

Un autre point de vue :

Entreprise paradoxale : monter Le Triomphe de l’amour sans le monter. Demander à une autrice d’écrire le sous-texte de ce matériau, ce n’est plus monter un texte, c’est le démonter. Désolée, mais on a affaire ici à un vieux procédé très utile aux comédiens dans l’approche vivante de leurs personnages qu’on appelle  le sous-texte.

Mais les spectateurs, eux, n’en ont pas besoin et il faut leur faire confiance. Au metteur en scène et aux acteurs  de faire le travail. Ceux qui ont vu  Le Tiomphe de l’amour réalisé par  Jean-Claude Penchenat, Denis Podalydès, Michel Raskine, ou Jean Vilar… qu’on ne connaît plus en général que par les photos d’Agnès Varda- savent que la pièce est vivante et n’a pas besoin de traduction. Le théâtre ne se réduit pas au texte et on a vu de belles Léonide-Phocion triompher en garçon et en fille, et séduire le public comme les personnages, en les déstabilisant avec délice…

Cette réécriture ambigüe rend paradoxalement hommage à l’auteur paraphrasé, en hissant son œuvre au rang de mythe, mais en le rangeant dans le placard aux vieilleries. Mais après tout, Marivaux n’a que ce qu’il mérite… Il est aussi l’auteur d’une Iliade travestie, drôle… mais quand on connait L’Iliade. Dernier détail, comme dirait Colombo. Si l’on tape Le Triomphe de l’amour sur internet, la première occurrence est : « telenovella en 172 épisodes ».

Christine Friedel

 

 

 

 

 

 

 

Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

photo Pascal Gély

photo Pascal Gély

 

Bananas (and kings), texte et mis en scène Julie Timmerman

 

Une affaire menée comme une guerre, ou comment la United Fruit Company a dévoré l’Amérique centrale, pays par pays, pour y installer ses plantations de bananes. Populations massacrées ou réduites à un esclavage qui ne dit pas son nom, terres empoisonnées par les pesticides – les joies de la monoculture : quand une banane tombe malade, dix-mille hectares tombent avec elle, donc il faut traiter -. Longue guerre civile fabriquée de toutes pièces au Guatemala, en commençant par l’éviction brutale de son président élu, Jacobo Arbenz : la United Fruit Company  démontre parfaitement de la nocivité d’un capitalisme sans limites, servi par une propagande qui fait du coup d’état dans un pays souverain un acte de « sauvetage » de son peuple. Un cas géopolitique exemplaire, mais pas unique.

Cette histoire, Julie Timmerman l’évoquait en 2016 dans Un Démocrate , un spectacle qui est  toujours joué en tourné et avec succès. Il s’agissait des méthodes théorisées et expérimentées par Edward Bernays pour berner –jeu de mot irrésistible- l’opinion, au profit des grandes sociétés étatsuniennes (on ne dira pas américaines, l’Amérique ne se réduisant pas à la puissance dominante). On n’oubliera pas comment Philipp Morris, avec l’aide de Bernays, a vendu la cigarette aux femmes comme drapeau de leur liberté. Un Démocrate éclaire puissamment le processus, l’instrumentalisation de la démocratie par un concentré du capitalisme.

Avec Bananas (and kings) Julie Timmerman regarde à la loupe l’annexion des terres et l’anéantissement de la démocratie par la United Fruit Company. On peut prendre l’affaire dans les deux sens : commencer par la publicité développée par Bernays à une échelle inimaginable jusque là et qui induit une production de masse ; ou commencer par la production de masse qu’il faut écouler en masse. Mangez des bananes ! C’est commode, nutritif, plein de vertus. Produisons des bananes ! Au lieu de rapporter trois sous aux autochtones, ça nous rapportera des fortunes.  Pour cette conquête, il faut un héros, Minor Keith. A celui-ci, il faut un adversaire, Sam Zemurray, roi de la banane, un autre méchant même sous un aspect plus bonhomme. L’épopée a besoin d’un grand vaincu : le président Jacobo Arbenz, comme Hector à Troie… Il aura perdu, mais gagné les cœurs. Le surnaturel, enfin, sera représenté par l’esprit maya, surgi de la terre au delà de l’anéantissement, dansant, chantant dans le corps d’une indienne qui est peut-être bien un fantôme.

Il s’agit d’une histoire vraie et  Julie Timmerman la théâtralise au maximum, avec les moyens dérisoires et magiques du théâtre : des voiles de plastique noir font une tempête dans une vague énorme de musique hollywoodienne, un alignement de caisses figure le bureau du grand directeur, et les bananes –vraies ou en plastique – volent sur scène et dans la salle, tandis que leur cours monte et descend. L’épopée cavale, mêlant récit, adresses au public, scènes jouées et ce qu’on peut appeler une  « information incarnée », l’explication du mécanisme étant confiée à un personnage. Mais là, cela marche moins bien : l’information, prioritaire, vide le personnage de son « caractère ».

L’autrice metteuse-en-scène interprète a choisi délibérément une troupe réduite, la même que pour Un Démocrate, en s’associant avec Benjamin Laurent pour la musique. Elle-même joue avec Anne Cressent, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin un grand nombre de personnages et d’approches théâtrales. Récit, drame, farce, rituels mayas : un tel patchwork complique le jeu. La pièce très bien documentée, engagée, sincère -c’est assez rare- donne envie d’être enthousiaste. On voudrait que le spectacle nous emporte complètement, cœur et intellect. Ça se produit de temps à autres, faute d’une direction d’acteurs plus claire dans chacun des styles de théâtre proposés. Ce qui n’empêche pas de sortir du spectacle assez secoué pour ne plus avoir envie de manger de bananes. Il faudra aussi regarder avec méfiance les noix de cajou pour lesquelles on déboise le Cambodge, l’huile de plame, le avocats et autres productions lointaines.  United Fruit Companny a disparu, puis réapparu sous le nom de Chiquita Brands, société qui se présent comme “verte“.  Mieux vaut bien lire les étiquettes  si on veut être  un consommateur éthique !

Christine Friedel

Théâtre de la reine Blanche, Paris (XVIII ème) jusqu’au 31 octobre.

Un Démocrate, de Julie Timmerman (C&F édition, Caen Juin 2020). Avec le texte de la pièce et un riche dossier : Edward Bernays, petit prince de la propagande, De la conquête des idées de Mathis Buis, Manipulations et ripostes photographiques de Karine Chambefort-Kay, Typopaganda de Nicolas Taffin sur l’importance idéologique de la typographie et De l’art d’influencer l’opinion, images d’une manipulation invisible de Florence Jamet-Pnkiewicz.

Rencontre des Jonglages 2020: Bel Horizon par le collectif G. Bistaki

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© Mireille Davidovici

Rencontre des Jonglages 2020

Il y a toujours du nouveau côté jonglages. Avec des approches diverses et surprenantes et bien loin des petites balles ou massues qu’on lance en l’air. Cette discipline mobilise aujourd’hui artistes, musiciens, metteurs en scène, chorégraphes… pour donner toute sa magie aux objets volants. Et ce festival, organisé par la Maison des jonglages, est riche en propositions artistiques. Repoussé à  cet automne, cette treizième édition itinérante offre de belles surprises.

 Bel Horizon par le collectif G. Bistaki

 Arrivent du lointain, des cavaliers sans monture, portant vases et épées, en large jupe-culotte noire d’aïkido et chapeau de cow-boy. Ils soulèvent la poussière de l’esplanade, tels des héros de westerns-spaghetti. Huit auteurs-interprètes hommes et femmes confondus, accompagnés d’un chœur de danseuses et danseurs, nous entraînent dans une déambulation en cinq stations.

 Première partie :  deux artistes, habiles et clownesques, jonglent avec des vases de toute forme et de toute taille. Objets que l’on retrouvera au long du parcours, intacts ou cassés dans les clairières, ou accessoires insolites de tours de passe-passe…  Les fleurets seront aussi convoqués pour la jonglerie, la parade, ou des escarmouches…

 Deuxième station : les artistes entrent dans la danse. tels des derviches tourneurs… Ils installent les vases autour de la piste, un cérémonial hypnotique sur des valses viennoises…Au troisième set, ils jouent des percussions avec les vases mais s’amusent aussi à en coiffer un, géant et japonais, ou à installer des tessons de céramiques multicolores sur le bitume… Gros plan sur une image japonisante avec des fleurs de cerisier et un  éventail, tandis que la troupe continue à danser…

Après un intermède plus sauvage où, coiffés de peau de bêtes, les danseurs s’affrontent en duel au fleuret, sur la musique d’un petit orchestre déjanté vient une longue scène,  où la troupe se déploie en une vaste fresque en noir et blanc, tourbillonne en silence sous le jour qui tombe… Une bande de mousquetaires de western convoquant arts martiaux asiatiques et rituels orientaux…  Un final poétique à cette aventure dont on retiendra l’invention, la drôlerie et la beauté. Il faudra suivre le collectif G. Bistaki « cirque chorégraphique d’investigation » dans ses prochaines créations. Malheureusement, de la grande tournée programmée, restent seulement quelques dates

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 13 septembre,  Pelouse de Reuilly,  Paris (XII ème).

Rencontre des jonglages du 11 septembre au 22 novembre hors-les-murs. Et du 30 septembre au 10 octobre, place du Cirque et Centre Culturel Houdremont, 11 avenue du Général Leclerc, La Courneuve (Seine-Saint-Denis).  T. : 01 49 92 60 54

 Le 3 octobre, Lieu Public, Marseille .
les  6 et 7 mai L’Usine, Toulouse-Métropole .
Le 19 juin Festival InCIRCus /La Verrerie (Pôle National Cirque Occitanie) à Alès.
Du 2 au 4 juillet, Festival Cratère Surfaces du Cratère-Scène Nationale d’Alès avec La Verrerie (Pôle National Cirque Occitanie).

Un festival à Villerville (suite et fin) Black March de Claire Barrabès, mise en scène de Sylvie Orcier

 Un festival à Villerville (suite et fin)

 Black March de Claire Barrabès, mise en scène de Sylvie Orcier

  En 2018, Smog de cette jeune autrice dans une mise en scène de Pauline Collin, avait déjà marqué les esprits. Dans ce polar antique, elle faisait intervenir les villersois dans le spectacle. Pour cette 7ème édition, Claire Barrabès nous invite avec Black March (un des titres de la bande originale composée par Serge Gainsbourg du film L’Eau à la bouche) à partager un autre univers mais toujours lié au sujet premier de son écriture : les mécanismes de phénomènes violents -au sens large du mot- qui structurent profondément notre société. Dans ce texte :  alcool, infanticide et réhab, c’est à dire : désintox.

Sylvie Orcier a, en sept jours, réalisé à Villerville, la mise en scène d’un texte hors du commun dans sa forme et dans le traitement d’un thème sensible et concret : thérapies en hôpital psychiatrique. Un face-à-face entre patients et médecins. «Nous essayons par la mise en scène, de donner le plus de légèreté et d’absurde face à des personnages et des situations inattendues» explique la metteur en scène. Essai réussi !  Le dispositif scénique bi-frontal, « au Garage », un des lieux in situ du festival, permet aux spectateurs de se sentir plus au cœur de la situation dramatique vécue par les personnages. 

IMG_20200824_004859 Black March : l’histoire, poétique et déjantée, drôle et triste aussi, de la vie au quotidien des malades. Le titre de la pièce parle de lui-même ! Le public suit le parcours thérapeutique et intime, haut en couleur, de Bertrand, Minona et Ralph. Tous en cure de sevrage et dans un sentiment d’abandon. Dès le commencement de cette insolite traversée, et alors que  tout est clairement là : à l’une des extrémités de l’espace scénique, deux médecins, assis l’un près de l’autre, et face à eux, à l’autre bout, trois patients assis de même, une question paradoxalement se pose : où sommes-nous ? À l’hôpital certes. Mais très vite, les soignants ne maîtriseront plus vraiment la situation… La présence de Minona, de Bertrand, de Ralph peu à peu transfigure le lieu et son personnel.                                                                                photo Alex Giquel

Au rythme des chansons, danses, acrobaties, des rencontres prennent corps, des voiles se soulèvent. Et un sacré remue-ménage s’installe ! À l’intérieur des murs froids de l’hôpital, une force d’âme va naître, non sans douleur, et accompagnera ces êtres fracturés dans ce quotidien terriblement vide…

Bertrand, 59 ans, (Patrick Pineau), alcoolique et diminué après un A.V.C., est un ancien grand pianiste, interprète sans pareil et passionné de Beethoven ! Minona, 25ans, (Lauren Pineau-Orcier)  prénom de la fille cachée du compositeur et qui, à l’envers se lit :Anonim, semble être responsable d’un infanticide. Entre ces individus en profonde souffrance et que tout sépare, rien que par leur différence d’âge, va naître une amitié inattendue et à fleur de peau. Ils vont ensemble dans leur « abri », tâcher de sortir du gouffre. Et enfin, Ralph, rôle tenu par Djibril Mbaye, troublant et sensible dans son jeu, et qui interprète également un des infirmiers. Ce dernier personnage rêveur et envahit par la solitude, s’enfuira avec Minona, vers d’autres horizons plus lumineux : Ralph -« On va se marier avec Minona. » Isabelle, le médecin  lui répond: « Eh ! Bien, joli tableau. Débrouille-toi comme tu veux; mais tu mets plus jamais les pieds ici. Vacances… Je vais aller dans le Morvan. » 

Atmosphère tragi-comique, mélancolique ou absurde. Le public dans ce contexte, assiste avec originalité et émotion aux consultations et aux activités proposées aux malades. Et découvre un peu surpris, l’humeur des médecins et thérapeutes, comme leur faiblesse. Avec une cadence soutenue et dans une tension dramatique hors-norme, ces personnages, tous attachants, interrogent notre conscience et agitent notre cœur. Ils nous font vivre, l’instant d’un spectacle, dans un tourbillon d’humour, d’ironie, de lucidité, la folie du monde et ses absurdités violentes mais aussi ses merveilles, son humanité. Si bien exprimées dans la scène des Nugget’s, avec la présence magique de Patrick Pineau : -Bertrand : »Tu as raison c’est pas vraiment de la nourriture ça. On dirait des jouets pour enfants. Regarde, c’est un petit nuggets qui gambade dans une forêt de frites. Il dit « Salut les fleurs, salut les hérissons, salut les fourrés, salut les pinsons, salon les pinsus, les orchidées -oui c’est une forêt de frites tropicales très chaudes- salut les nuages » (…) « Et puis il aperçoit sa mère la poule et son père le coq et le petit Nuggets pense que si ses parents étaient moins bêtes avec leur regard bovin » (…) « peut-être qu’il serait plus épanoui en tant que nuggets, plus libre dans sa tête, comme Max, (…) et il saigne intérieurement -passe-moi le ketchup-et le petit Nuggets saigne et il en met partout dans la forêt de toute cette tristesse (…) ». Un grand moment de théâtre ! 

Dans cette création in situ, rien n’est laissé au hasard. Le jeu de tous les comédiens d’un très haut niveau donne toute son ampleur à ce texte formidable. En tant qu’ acteur, c’est une première fort réussie, pour Lauren Pineau-Orcier, voltige équestre de formation et pour son frère Eliott, circassien et acrobate ! Autre point fort: la scénographie et la mise en scène font vibrer l’onde dionysiaque (Dionysos et la musique : un couple indissociable…) qui traverse la pièce et habite l’écriture de Claire Barrabès. 

En effet, Sylvie Orcier réussit à accomplir ce geste délicat et difficile au théâtre et en art en général : rompre l’opposition entre le monde apollinien et le monde dionysiaque. Un tour de force réalisé par Minona, Bertrand, Ralph… Ce trio infernal, à notre grand étonnement, ébranle mouvement après mouvement, la sphère scientifique et médicale! Dans Black March, les plus forts deviennent parfois les plus démunis. Passion et inspiration l’emportent sur raison et système établi. Et les soignants, Isabelle et Joël, finissent par être «embourbés» comme dirait Montaigne et par perdre pieds : Isabelle: -« Je suis chef de service, y a du sens dans rien… Moyen de rien. J’ai pas de solution. Tout le monde s’en fout des hôpitaux psychiatriques. » Quant à Minona, Bertrand, et Ralph, ils reprennent peu à peu le gouvernail de leur existence… pour le meilleur comme pour le pire!

La finesse de ce spectacle singulier, se retrouve aussi dans le travail de  la création lumières de Christian Pineau. Il a su construire des espaces lumineux les plus divers, à la fois plastiques et sensuels, créatifs : le sol blanc devient paysage kaléidoscopique très coloré comme pour figurer l’intérieur d’un crâne humain en divagation. Ou encore des contrastes en noir et blanc et autres couleurs plus nuancées,  des fumigènes,  prennent place au cœur des mots et harmonisent l’enchaînement de situations. Les unes plus loufoques que les autres comme celle avec les masques d’animaux, zèbre, panda, panthère et autres fantaisies … sans oublier la  scène d’accouchement !

 L’enchaînement des «mouvements», accompagné d’une bande-son, au rythme musical exceptionnel, fait  écho à la qualité des chansons et à la virtuosité des mélodies de Serge Gainsbourg dont le répertoire a tenu une place centrale pour Claire Barrabès dans l’écriture de cette pièce :-« Je me suis à mon tour inspirée de la poésie de Serge. Je lui dois tous les titres de ces pages et un poème ». Ce n’est pas un hasard si l’actrice qualifie  de « mouvement » et non pas de scène ou de tableau, les séquences de Black March. La musique constitue un  socle esthétique majeur dans la construction de cette œuvre, à la fois fiction et document sociétal :« -Minona (à Bertrand): « Faut parler, sinon tu vas pas t’en sortir ici. La musique ça te parle? Tu connais le Wu-Tang, papy? Le Wu-Tang Clan? Non? C’est la base.T’as l’air tout, j’sais pas, t’as l’air tout… Toi, c’est le reggae? Tu préfères le reggae? Alpha Blondy? Sweet Fanta Diallo. Et comment ne pas évoquer ce passage où Minona, sa petite guitare à ses doigts, nous bouleverse par son regard lointain, et sa voix frêle et cristalline, quand elle chante Sweet Fanta Diallo, ou prononce ces mots : « Ma bouche est remplie de feuilles mortes »…

Terriblement poétique et comique le moment de la chanson inventée par Bertrand, lors de la séance d’atelier d’écriture ! Fière d’annoncer son titre : Je suis fatigué ! Scène drôle et poignante à la fois, poétique : -« Il y a des gens pour qui ne restent plus que des paupières. » (…) « Sur la neige, il ne reste plus que les paupières » Et en s’adressant aux médecins, il ajoutera à la fin: « Deux choses que je suis : un alcoolo et la deuxième que je ne suis pas vraiment un poète »,  il plonge  aussitôt, brutalement sa tête dans son assiette de purée !  Patrick Pineau prodigieux aussi dans la séquence où il raconte sa vie aux soignants : «J’étais pianiste… ». Les spectateurs sont stupéfaits par tant de présence !

La composition sonore et le choix des musiques font preuve d’une grande subtilité artistique et théâtrale. Beethoven avec les IX ème, VII ème et VI ème Symphonies, Antonio Vivaldi, Wu tang clan avec Featuring tekitha, et Serge Gainsbourg avec Intoxicated man, Petits papiers, Requiem pour un Twister, mais aussi I am tired des Beattles…Fresque musicale tout en intelligence avec l’écriture et la mise en scène. Marche dans l’indicible ou l’incroyable? : « Black March, c’est l’endroit où Beethoven rencontre un zèbre; (…) l’endroit où la désintox s’imbibe d’absurde; (…) ». Et où le dionysiaque finit par triompher et prendre par la main  ces êtres fracturés, à la recherche de liberté et d’un autre monde, plus doux, plus sensible ? 

Le spectacle offre au public, un univers dramatique traversé constamment par un tragique inédit et gorgé de théâtralité. Un parcours sans faute avec un juste équilibre entre mise en scène et jeu, chorégraphies, bande-son, lumières. Éblouissant ! Une création qui nous touche de plein de fouet et confirme la beauté et la modernité de l’écriture de Claire Barrabès. Et quel bel hommage à Beethoven ! et à Serge Gainsbourg …

 Elisabeth Naud

 

Un festival à Villerville a eu lieu du 27 au 30 août. contact@unfestivalavillerville.com

 

 

 

 

 

 

Festival Le Temps d’aimer la danse 2020 à Biarritz: Cellule, conception, danse, images et texte de Nach

Festival Le Temps d’aimer la danse 2020 à Biarritz

 Cellule, conception, danse, images et texte de Nach

`Trentième édition de ce festival :  cette artiste singulière surprend avec ce solo ( 2017) de krump, une danse née vers 2.000 dans les quartiers pauvres de Los Angeles, faite de gestes rapides et saccadés et qu’on a même pu voir à l’Opéra de Paris cet automne dans Les Indes galantes mis en scène par Clément Cogitore… Sa deuxième pièce Beloved Shadows est née après une résidence à la Villa Kujoyama à Tokyo en 2018 où elle a rencontré des maîtres du  butô. Après des projections de photos en noir et blanc témoignant de cette danse, elle apparaît masquée par ses vêtements et tête rasée. Le visage parcouru de rapides grimaces, caractéristiques de cette danse. Elle se métamorphosera, passant d’une figure masculine, sauvage et brutale, à une autre, féminine et plus sensuelle. Et elle révèlera les parties de son corps avec la lampe d’un smartphone, un bel effet visuel…. `

Parfaite maîtrise du geste et du mouvement et belle énergie : Nach surprend aussi avec son texte dit en voie off : « Je suis une guerrière, je risque, je suis Nach. Un monstre perdu dans les mythes et les cultures…  Je suis laide. Je me shoote à la vie.» , Nach n’a rien de laid et est une interprète exceptionnelle qui pourrait danser avec Hofesh Shechter, même si, avec sa forte personnalité, elle risquerait d’avoir du mal à s’adapter à un esprit de troupe. , Nach travaille à un projet de vidéo-danse, L’Instantané de désir et confirme ici son talent.

 Jean Couturier

 Spectacle vu le 13 septembre au Théâtre du Colisée, Biarritz ( Pyrénées Atlantiques).

Festival le temps d’aimer la danse 2021, du 11 au 20 avril, Biarritz-Culture. T. : 05 59 22 37 88

 

Le Théâtre du Rond-Point dans le jardin: Rigoletta d’Odile Conseil, mise en scène de Gérard Mordillat .

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© Giovanni Cittadini

Le Théâtre du Rond-Point dans le jardin:

Rigoletta d’Odile Conseil, mise en scène de Gérard Mordillat

Sur un plateau adossé à l’arrière du théâtre, chaque fin d’après-midi, champ libre est donné à des acteurs, chanteurs, magiciens, humoristes, performeurs, écrivains…  « The show must go on » ! pour Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre du Rond-Point : question du vie ou de mort… » Et il offre au public qui vient nombreux à ces rendez-vous gratuits, des parties de rire… Un rire de résistance, comme il aime à le dire.

« Entrée libre, sortie heureuse »,  annonce la feuille de salle et en effet, nous sommes sortis hilares de cette farce politique en alexandrins ! On connaissait Odile Conseil pour sa participation aux Papous dans la tête, la célèbre émission de France-Culture créée par Bertrand Jérôme. Ici, on la découvre autrice de théâtre et comédienne. Journaliste à Courrier International et rédactrice en chef du site en ligne de ce mensuel, elle connaît bien les rouages du Pouvoir et a écrit un pamphlet bien senti sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement… Représenté ici par le Leader suprême (Patrick Mille). Jupitérien et presque hitlérien,  en costard étriqué, il fulmine droit dans ses bottes, flanqué d’un Conseiller servile et sinistre à souhait ( Romain Lemire).

 Comment lutter contre un rire irrépressible, le « rigolovirus », incurable et contagieux qui se répand dans tout le pays comme la peste? Panique à la tête de l’État… «Déjà douze ministres frappés d’hilarité, j’ai dû les renvoyer ! » Le Grand Confinement viendra-t-il à bout de la crise, les masques réprimeront-ils les fous rires ? Il faut trouver des responsables… Et voilà le patient zéro, découvert à Pantin: une fille de clown, grande gueule. Un rôle qui va comme un gant à Christine Murillo, irrésistible. Grâce à elle, le rire aura raison de la tyrannie …

 Alexandrins légers, rimes savoureuses, jonglage entre langue classique et expressions populaires, jeux de mots et allusions perfides… Avec d’excellents comédiens dont Odile Conseil qui, mutine, joue le chœur, orchestre le spectacle et commente. La mise en scène Gérard Mordillat est précise mais il laisse toute liberté aux interprètes avec un rapport frontal au public. Ces «chansonniers» renouent avec le théâtre populaire et se gaussent de nos dirigeants pendant ce qui fut et ce qui reste encore une expérience partagée. Et l’on découvre ici, une fois de plus, combien ce rire de résistance est libérateur…

 Mireille Davidovici

 Du 8 au 27 septembre, de 18h 30 à 19h 30 au jardin du Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. 01 44 95 98 21. Spectacle gratuit.

 

L’Énergie vagabonde, quatre soirée en voyage avec Sylvain Tesson

L’Énergie vagabonde, quatre soirée en voyage avec Sylvain Tesson


Philippe Tesson, le directeur du Théâtre de Poche-Montparnasse, dans un texte distribué au public hausse le ton et avec raison: «Le théâtre français va à sa faillite. Au terme de longues négociations entre le Pouvoir et nos courageux représentants, des compensations nous ont été accordées, mais tardives, contradictoires ou maladroites, comme, entre autres, la distanciation entre les spectateurs. Pourquoi ce qui est valable pour les transports, ne l’est-il pas pour les salles de théâtre ?  »

Aujourd’hui, celui qui va dans une salle aujourd’hui fait presque acte de résistance, il faut l’inciter et le rassurer. Pour une de ces premières soirées, devant une salle remplie à 70 % selon les normes sanitaires,  Sylvain Tesson fils de Philippe Tesson, nous fait partager ici sa perpétuelle envie de voyage dont il nous parle dans ses livres. Une adaptation de Dans les Forêts de Sibérie qui avait déjà été mise en scène et interprétée par William Mesguich au Théâtre de la Huchette avant la crise sanitaire, sera bientôt reprise ici.

9782266178747Cette «énergie vagabonde » le transporte dans les coins les plus reculés du monde: « Toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne. Tout principe vital s’affaiblit quand il agit. Ce qu’il donne, il se le retire lui-même. Chaque plante qui croît, chaque gosse qui tète, c’est de l’hydrogène ponctionnée dans la masse solaire. Cette dégradation irréversible s’appelle l’entropie. L’entropie du vagabond: il vieillit à chaque kilomètre. Irréparablement. Et plus il gagne de l’espace, et plus il perd un peu du précieux temps qu’il lui reste à vivre. Un kilomètre arraché à ce foutu plateau de l’Oustiourt, c’est quelques calories semées sur la steppe stérile et dont jamais, jamais, jamais je ne récolterai le fruit.  »
Il fait référence à des écrivains-voyageurs comme Nicolas Bouvier mais aussi à Marcel Proust et Jean-Jacques Rousseau.
Une passion  communicative : c’est beau d’écouter un de ceux  à qui ne suffit pas le quotidien de la vie urbaine. Surtout en ces temps de contraintes sanitaires. Allez au Théâtre de Poche, ce village « d’irréductibles Gaulois» qui met en priorité la culture et l’humanisme dans sa programmation. Cet ancien café situé au bout d’une impasse est vite devenu un théâtre historique avec, au départ seulement quelque soixante places… C’était il y a déjà quatre-vingt sept ans! Furent notamment créés ici : le premier spectacle de Jean Vilar avec Veuve d’Henri Becque, Orage d’August Strindberg et Césaire Jean Schlumberger mais aussi Le Mal court de Jacques Audiberti ou plus tard Naïves hirondelles de Roland Dubillard, etc. Les habitués du lieu sont sortis heureux de cette soirée sensible et raffinée…

Jean Couturier

L’Énergie vagabonde, les lundi 7, 14, 21 et 28 septembre;  Dans les forêts de Sibérie, les lundis à partir du 5 octobre, au Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 50 21.

Eloge de l’énergie vagabonde est publié chez Pocket.

 

Britannicus, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

Britannicus, de Jean Racine, mise en scène de Robin Renucci

Le centre de son projet, de son métier : un théâtre populaire; « élitaire pour tous », disait Antoine Vitez. Robin Renucci, avec les Tréteaux de France-Centre Dramatique National itinérant, tient le pari : « Jouer partout, et ne jamais sous-estimer l’intelligence du public. » Ce Britannicus d’un Racine considéré comme difficile, loin de nous, et au mieux,  scolaire,  le metteur en scène va tout faire pour le rendre proche. D’abord sous le chapiteau, grâce à la proximité avec les acteurs. Chaque spectateur reçoit, avec son billet, le nom d’un personnage. Le comédien qui le porte sera son guide pour entrer dans le spectacle, d’abord avec un prologue assez humoristique en alexandrins.  Il nous rappelle que, malgré sa pompe, le rythme  de ce vers est bien ancré dans la langue française comme naguère, à la banque  la pancarte: « Veuillez attendre ici qu’un guichet se libère ».

 

© Sygrid Colomiès

© Sygrid Colomiès

Ensuite, droit au but. Une  mise en scène très carrée, à plusieurs sens du terme : un tapis frappé d’une image de mosaïque illustre la grandeur antique, et cela suffira pour évoquer l’empire romain (ou un palais grec). Et à chaque coin, une entrée : du côté de chez Néron, où veille Agrippine dès la première scène, du côté de celle-ci, qu’elle aimerait plus proche de la chambre de son fils, celle qu’emprunte Britannicus avec Narcisse, son confident mal choisi, et enfin la chambre d’Octavie, épouse si délaissée qu’on ne la verra jamais, où parfois se réfugie Junie, la fiancée de Britannicus convoitée par Néron.

Le ring est en place et le combat va pouvoir commencer. Une lutte pour le pouvoir… Racine nous rappelle que, sous sa forme la plus primitive, ce pouvoir se prend dans le sang et par la capture des femmes. Une action simple : la vieille reine Agrippine, pas si vieille que ça, est supplantée par Néron,  son fils, le jeune mâle qu’elle a placé sur le trône avec l’intention de le téléguider. Mais il affirmera sa préséance en enlevant la fiancée d’un mâle plus légitime et plus faible, Britannicus. Mais pas encore très sûr de lui, il plie une fois encore devant sa mère. L’affranchi Narcisse le manipule et le pousse au pire, contre le ministre vertueux Burrhus qui croit à l’État, et non aux pulsions du désir. Tout le monde peut comprendre de quoi il retourne, même si quelques tirades échappent un peu au spectateur, d’autant que c’est joué tambour battant.

Costumes  contemporains, bien pensés ; on savourera particulièrement Néron en rock star bling bling et Agrippine en pantalons à la fois tape-à-l’œil et commode pour la célérité des renversements politiques et familiaux, face à un Burrhus  en costume sévère d’un marron désolant et à un Narcisse en blouson de voyou décomplexé qui se fait discret pour agir plus sûrement.

Revendiquée  comme une série théâtrale et politique, chaque acte formant un épisode, la tragédie n’en est pas pour autant dénaturée : inutile que « les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre », les personnages s’en chargent bien tous seuls ! Agrippine qui fut si intelligente pour conquérir le pouvoir, s’aveugle obstinément en s’y accrochant et fait tous les mauvais choix. Néron, comme dirait son confrère Oreste dans Andromaque, se « livre en aveugle au destin qui (l’) entraîne », marchant sur la voie du crime. Britannicus n’a contre lui que sa naïveté. Junie, lucide malgré sa jeunesse, et donc malheureuse, est seule droite dans ce monde de retournements de vestes et lâchetés.

Les comédiens ont répété masqués et jouent aussi masqués, ce qui les contraint à hausser la voix et l’articulation, concentrant encore davantage la force de la parole. Et cela fonctionne au mieux : on ne perd rien, ou presque, du texte.  Les corps, tendus dans une énergie permanente,  jouent directement les conflits, les attirances, les contradictions. Coup de chapeau à la troupe et mention spéciale à Nadine Darmon en Agrippine. Voilà un Britannicus puissant, intelligent, sans fioritures et qui met en valeur l’humour cynique de Racine.

« J’ai été sidéré de voir un groupe de gamins de onze ou douze ans médusés devant Britannicus, dit Nicolas Cook, le directeur de l’île de loisirs de Cergy qui a reçu les Tréteaux de France, pendant deux heures d’alexandrins, ils n’ont pas bougé, ils étaient fascinés ! A la fin, ils ont applaudi comme des fous !  « Il ne faut pas oublier que dans le mot : loisirs , il n’y a pas que le sport. Depuis quatre ans, le théâtre sur notre « Île »marche de mieux en mieux, par le bouche à oreille. Pour Le premier homme, un spectateur s’est étonné d’avoir été captivé par un comédien lisant un livre. Mais d’Albert Camus et lu par Robin Renucci, un grand acteur populaire ! Et c’est l’histoire d’un homme comme tout le monde, pauvre, qui s’en sort par l’école.
Pour Bérénice, l’année dernière, on entendait jouer du djembé à cinquante mètres  du chapiteau. Parfois gênant, mais parfois aussi raccord avec la pièce. C’est ça aussi, le théâtre vivant ».

Christine Friedel

Conversation avec  Robin Renucci

Le metteur en scène fait bilan de ces étapes : « L’Île de France fête le théâtre ne constitue pas tout le travail d’une saison des Tréteaux de France, loin de là. C’est déjà un programme riche : nous présentions, outre Britannicus,  Le Premier Homme d’Albert Camus, que je lis avec le grand violoniste Bertrand Cervera, et  Faire forêt – variations Bartleby de Simon Grangeat, mise en scène par Solenn Goix. Mais aussi deux spectacles pour les enfants, Venavi, de Rodrigue Norman mis en scène par Olivier Letellier, un fidèle compagnon et Frissons de Magali Mougel et Johanny Bert, avec qui nous travaillons régulièrement. Et puis des petites formes en extérieur, dont La Boîte, une sorte de confessionnal où un acteur dit un texte pour un auditeur.
Ce n’est pas  le moins important : au milieu des maillots de bain et des pique-niques, les gens viennent écouter de la poésie, sans timidité. Puis ils s’enhardissent et viennent participer aux ateliers : gratuits, et ça compte : le public des Îles de loisirs n’a pas les moyens de partir, ce sont ses vacances. Et La Boîte,  en les invitant à découvrir le théâtre et la poésie, en fait partie. Certains reviennent le lendemain. C’est le vrai sens du loisir : du temps pour soi, pour s’élever ».

Les comédiens des Tréteaux prennent en charge les huit ateliers qui accompagnent les spectacles : initiation au théâtre, à la philosophie, à l’art du clown, à la lecture à voix haute, aux jeux d’ombres, au débat et à la rhétorique : Pro et contra,  un atelier inédit « parents-enfants » et même, conduit par Robin Renucci,,  un atelier de danses populaires collectives. « C’est très important pour moi, à côté de mon amour de la langue, ces voyelles, ces consonnes qui font de nous des hommes et que le masque force à porter haut. Mais le mouvement, c’est ma formation à l’école Jacques Lecoq. Danser pour le plaisir de bouger ensemble, s’approprier les rythmes : ça fait tache d’huile, tout le monde s’y met ! »

Une façon festive, joyeuse, d’entrer dans le théâtre. Ces ateliers forment de futurs spectateurs, mais surtout contribuent à la formation, à l’épanouissement des personnalités, renouant avec un projet d’éducation populaire : « Nous ne l’avons jamais lâché dit-il, et comme metteur en scène, je ne cherche pas à sidérer le public. Les spectacles de nos saisons sont bâtis autour d’une thématique : l’asservissement, la famille chez Strindberg et Molière. L’argent et les catastrophes de la financiarisation de l’économie avec Le Faiseur de Balzac, ou L’Avaleur. L’exploitation de l’homme par l’homme, mais aussi de la nature par l’homme avec La Guerre des Salamandres….
Notre prochain spectacle, Oblomov, d’après Gontcharov, posera la question du temps, notre temps que l’on tue, qu‘on nous vole, qui s’arrête… Nous avons la chance de pouvoir jouer partout, et beaucoup : notre Centre dramatique  est itinérant, donc nous n’avons pas sur les épaules la gestion d’un bâtiment, cela nous permet de mettre tous nos moyens sur notre projet artistique ».

Inséparable, on l’a vu du projet d’éducation populaire. Cet été, l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), dirigé par Robin Renucci n’a pas pu organiser ses stages de création en Corse. Un mois à vivre ensemble, travailler, mettre en scène, jouer, manger ensemble : la crise sanitaire l’a interdit. Mais le théâtre était quand même là, en juillet et août. Des compagnies ont été invitées à jouer et à donner des ateliers, au jour le jour, à un public « distancié » mais passionné.

Passionné : le mot de la fin, parce qu’on n’en finit pas avec le théâtre. Mot auquel il faut ajouter celui d’intelligence, au vieux sens de  complicité  parce qu’il n’y a pas de théâtre sans public et sans intelligence : soit  une analyse du monde partagée.

Ch. F.

Une adaptation par Nicolas Kerzenbaum d’Oblomov d’Ivan Gontcharov, sera créée au Centre Dramatique National de Dijon (Côte-d’Or), du 29 septembre au 3 octobre.

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