À propos d’Elly, concept tg STAN,Jolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi

À propos d’Ellyconcept: tg STANJolente De Keersmaeker et Scarlet Tummers, adaptation scénique du film A propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un spectacle de et avec, Haider Al Timimi ou Luca Persan, Kes Bakker,  Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska Jäger, Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers et Stijn Van Opstal

Cela se passe sur une plage au bord de la mer Caspienne où un groupe d’amis venus de Téhéran, est venu passer quelque jours avec leurs enfants. Climat de vacances: tous heureux de se trouver ensemble mais il y a eu malentendu au téléphone avec le propriétaire! La maison qu’ils ont louée, n’est pas prête à les recevoir, leur dit-il. Qu’importe, ils vont accepter d’aller dans une autre, même si elle n’est pas très propre et en mauvais état, et que des vitres manquent. La bande de copains va bricoler cela.

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Il y a ici Sepideh, qui a organisé ce voyage, son mari Amir et leur fille. Shohreh, son mari Peyman et leurs deux enfants dont un garçon nommé Arash. Mais aussi Naazy et son époux Manouchehr. Et Elly, institutrice de la fille d’Amir et Sepideh qu’elle a invitée. Mais ce n’est pas toujours facile de se retrouver dans toute cette bande.
Un climat joyeux, tout va bien : on mange, on rit, on danse  ensemble -on pense parfois aux films d’Eric Rohmer… jusqu’à la disparition inexpliquée d’Elly. Inquiétude, puis angoisse et inévitablement, soupçons, révélation de non-dits, cris, conflits violents  parfois même physiques. Qui était,  au juste, Elly? Avait-elle un amoureux? Qui est ce jeune homme qui prétend l’être? La solidarité comme l’amitié vont voler en éclats, même si tous essaient de rester dans cette maison, malgré cette tragédie foudroyante. Mais ils savent qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après, comme si la disparition d’Elly marquait  aussi la fin de leur jeunesse. Ils ont bien conscience qu’ils ne reviendront jamais ici, après cette terrible histoire. A la tout fin, la police prévient qu’un corps de femme a été retrouvé et demande qu’on vienne l’identifier.
Cela commence par un petit tour des acteurs dans la salle, histoire de faire connaissance  et ils vont distribuer quelques bananes aux spectateurs. 
Sur le grand plateau nu-belle image- une jeune femme va se rouler lentement sur les grosses pierres grises disposées en carré sur lequel une brume-pluie très fine tombe inlassablement: on comprendra après  que cette image préfigure la fin. Cette  scénographie signée Joé Agemans et tg STAN)  fait penser à une œuvre d’art minimal, entre autres: Breda (1986) de Carl Andre, longue épine dorsale en granit bleu.
E
t côté cour, des accessoires bien rangés: chaises en plastique, couvertures, assiettes, verres en inox, cerfs-volants, oiseaux au bout d’une perche et agneau, grande feuille de plastique noir pour figurer la mer. Et, côté jardin, de gros ventilos attendent sagement  pour souffler le vent qui déchaînera les flots… Ce spectacle créé en 2023 à Anvers est une adaptation du film d’Asghar Farhadi, avec onze interprètes : iraniens, irakiens, belges, afghans, néerlandais… Et issus de quatre compagnies. Pas un metteur en scène seul aux commandes mais un collectif, comme toujours au tg Stan. Même chose pour les dialogues.
Ici, au-delà de l’histoire, est aussi donné à voir le processus de création et il y a des moments de théâtre dans le théâtre. «
Je viens d’une époque où l’écriture cherchait le réconfort et la satisfaction, dit Asghar Farhadi. Mais le monde d’aujourd’hui a besoin d’autre chose. Il a besoin de personnes prêtes à interroger, pas seulement à répondre. De personnes qui refusent de considérer quoi que ce soit, comme permanent et inébranlable. »

Le théâtre, surtout Shakespeare, avec, en tête: Hamlet, Roméo et Juliette a beaucoup inspiré le cinéma. Et inversement, il y eut La Maman et la putain de Jean Eustache, brillamment mis en scène en 90 par Jean-Louis Martinelli. Et  Cyril Teste a adapté Festen de Thomas Vintenberg, Opening Night de John Cassavetes… Et Ivo van Hove, Les Damnés de Luchino Visconti et Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Thomas Ostermeier a mis en scène Mort à Venise, un autre film de Luchino Visconti. La plupart étaient de bons et solides spectacles.
«Le choix d’un scénario, dit Ivo van Hove, vient de ce que je ne trouve pas dans la littérature dramatique, l’expression aussi développée d’un thème, d’une situation de rapports ou de sentiments humains que j’ai envie d’explorer au théâtre par les moyens du théâtre. »

Ici, les acteurs-metteurs en scène ont pris avec intelligence, du recul avec les personnages créés par Asghar Farhadi et en jouent même plusieurs. Un scénario est sans doute plus malléable qu’une intrigue de théâtre, plus adapté aussi à l’esthétique du tg STAN. Et les interprètes, tous crédibles, de cette pièce bousculent les choses avec intelligence et empruntent parfois les chemins du théâtre dans le théâtre.
Avant de revenir, pas loin d’Anton Tchekhov, où dans
La Cerisaie, le vieux First, dit simplement à la fin quand toute la famille est partie: «Ils m’ont oublié.» Jolente de Keersmaker, sœur d’Anne Teresa, la chorégraphe, est une des fondatrices du tg STAN et sa directrice. Et elle a joué… La Cerisaie. Ici, une phrase finale aussi dure et aussi émouvante : «On demande quelqu’un pour aller identifier le corps. »
Absolument impeccables, les onze acteurs ont une maîtrise absolue de ce grand espace avec, au milieu, ce carré de pierres… assez casse-gueule! Et la première demi-heure se voit avec plaisir. Mais le tg STAN gère mieux l’espace que le temps et on voit s’écouler très, très lentement, comme, dans le fond, la toile peinte de moins en moins figurative, représentant la mer, une plage et le ciel et qui se déroule avec le bruit d’un petit cliquetis : une belle idée flirtant avec l’art conceptuel.
Et ce spectacle n’en finit pas de finir… A cause d’un texte assez répétitif, où les personnages se demandent en boucle où a pu aller Elly, si elle est morte, blessée quelque part, incapable de revenir à la maison, ou si elle a volontairement quitté le groupe. La première demi-heure passe vite… mais les deux autres font du sur-place et nous avons eu l’impression d’être étranger à ce qui se passe sur la scène. Et ce n’importe quoi,  foutraque au second degré, même remarquablement fabriqué, avec jeux de ballon, cerfs-volants, courts dialogues, appels téléphoniques, chansons, petites danses… et qui aurait pu être une performance de trente minutes maximum, est plus que longuet et ne tient pas vraiment la route sur une heure quarante…
Et le public? En majorité, des lycéens, il n’a pas bronché mais les applaudissements ont été bien frileux… Bref, nous avons connu le tg STAN mieux inspiré. Et honnêtement, nous ne pouvons vous recommander cet
A propos d’Elly. Malgré quelques bons moments, ce ne sera pas un spectacle marquant dans l’histoire du théâtre contemporain.
Et le nouveau Théâtre de Nanterre-Amandiers? Toujours en chantier…Les travaux finissent et, avec un peu d’espoir, il ouvrira en janvier. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 14 décembre, Théâtre Nanterre Amandiers, Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de Seine). T. : 01 46 14 70 00.


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Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini, texte et mise en scène de Sylvain Creuzevault

Festival d’Automne 

Pétrole, d’après le roman de Pier Paolo Pasolini, texte français de René de Ceccatty, création collective, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault

Depuis quelques années, ce metteur en scène préfère nettement adapter des textes comme Les DémonsScènes d’AdolescentLe Grand InquisiteurLes Frères Karamazov de Dostoïevski ou récemment, L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss (voir Le Théâtre du Blog). Cette fois, il s’est attaqué aux six cent premières pages (sur les 2. 000 prévues) de ce roman et poème à la fois, écrites par Pier Paolo Pasolini. Il sera assassiné, il y a juste cinquante ans, le 2 novembre 75, sur un terrain vague près de la plage d’Ostie, l’antique port romain. Sylvain Creuzevault a conçu ce spectacle d’après ces Notes, fragments de ce roman, extraits et phtos de quotidiens, réflexions du cinéaste sur l’Italie des années soixante et soixante-dix.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Cela commence avec la mort de Carlo Valletti, un ingénieur; grâce à l’intervention de Polis une jeune femme et de Thétis, il va connaître une nouvelle vie, sous une semblable apparence identique. Carlo I et Carlo II auront des existences que tout opposera. Le premier  intégrera le monde économico-politique lié  à l’empire pétrolier, dirigé par Ernesto Bonocore, un double du très puissant Enrico Mattei, membre de la loge maçonnique P2. Il est aux manettes de l’E. N. I.,  un consortium pétrolier et négociera d’importantes concessions pétrolières avec les chefs d’Etat au Moyen-Orient et des accords commerciaux très importants avec l’Union soviétique. Il mourra en 62 dans un «accident d’avion ».
Aldo Troya, son successeur dans ce roman, est un double d’
Eugenio Cefis, le second d’Enrico Mattei.  Soupçonné d’avoir fait assassiner Pier Paolo Pasolini: il n’aurait pas du tout apprécié que, dans Pétrole, l’écrivain dévoile les circonstances de la mort d’Enrico Mattei. Bref, un milieu des plus glauques où fric, corruption, chantage et politique faisaient bon ménage en Italie, jusque dans les plus hautes sphères du Pouvoir. 
L’autre Carlo fréquentera les bas-fonds de la ville. En proie à une frénésie sexuelle, il ne reculera devant aucun interdit, avec ce que cela suppose de risques, comme Pier Paolo Pasolini a du en prendre, avant d’être assassiné. Et il y a dans Pétrole, quelques phrases singulièrement prémonitoires.

Reste à savoir comment s’y prendre avec les cinq cent premières pages de ce qui devait être un roman et comment en faire une adaptation pour le théâtre? Comment aussi imaginer une dramaturgie qui fasse sens ? Eternel problème à une époque où de nombreux spectacles sont tirés de fictions. Le metteur en scène a extrait la substantifique moelle du texte mais y va à coups de hache, loin, semble-t-il de l’original…
Cela commence mal avec une scène imaginée, genre théâtre dans le théâtre, quand il met en scène Pier Paolo Pasolini lui-même. » Il parle, dit Sylvain Creuzevault, «d’un valise volée à un étudiant, manifestement de gauche, qu’un autre intellectuel, manifestement pas de gauche, découvre au marché de la Porta Portese à Rome.  » Avec des livres d’Apollonios de Rhodes, Fedor Dostoïevski, Dante, Philippe Sollers, Sigmund Freud,  Sándor Ferenczi Ferenczi, qui, tous, ont influencé Pasolini. Et que voit-on sur la scène: une vieille valise avec quelques uns de ses livres! 

Le metteur en scène connait bien son Pasolini, même si le spectacle encore une fois est loin du livre.«Pier Paolo Pasolini utilise, dit-il, de véritables matériaux, des rapports des services de renseignement italien et Questo è Cefis de Giorgio Steimetz, pseudonyme d’un cadre de l’E.N.I. ! une sorte de pamphlet contre son patron Eugenio Cefis , un livre pilonné dès sa sortie par les services secrets italiens. (…) Sa réflexion dans Pétrole, mais aussi dans toute son œuvre et sa vie- consiste à interroger ce que cette modernisation économique italienne a produit comme transformations, ou plutôt comme disparitions. Autrement dit: quels mondes, l’avènement de la société de consommation a-t-il fait disparaître ? Il y a, dans la modernisation de l’Italie, quelque chose qui, à ses yeux, avance sous le masque du progrès, mais qui incarne plutôt les progrès de la catastrophe. S’accomplit alors selon lui ce que disaient déjà Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste : la bourgeoisie construit un monde à son image. » 

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Reste à faire passer -et c’est loin d’être facile- l’essentiel de cette pensée politique, ici dans une sorte de récit-poème et par moments, théâtre documentaire,  sur plus de trois heures. Il y a  une direction d’acteurs à la rigueur incontestable mais, côté dramaturgie et mise en scène, c’est nettement moins convaincant. Sylvain Ceuzevault a choisi d’associer monologues, récits, commentaires d’images… mais peu de dialogues. Ce qui de toute façon suppose un long travail mais où on a souvent l’impression qu’il s’écarte de Pasolini, sans trop de scrupule quand il construit ce Pétrole. Et sur tout le premier volet, nous avons droit aux images des acteurs filmés sur scène. Enfin, juste avant l’entracte,il y a heureusement une longue! mais formidable tirade face public de Sharif Andoura, devenu un grand acteur: diction impeccable, rythme et modulations de la voix, expressions toujours justes d’un visage tourmenté, gestuelle des mains à l’appui… Pratiquement, tout le temps en scène, il sauve le spectacle… avec ses camarades, tous excellents.

Sylvain Creuzevault n’est pas avare d’explications, le plus souvent assez prétentieuses! Il développe ses théories et semble découvrir l’existence des images vidéo reproduisant une scène jouée dans un conteneur ou dans l’ombre sur le plateau. Et il dit qu’il se plait à faire des comparaisons avec celle de ses copains metteurs en scène. Bon! Mais il n’y va pas par quatre chemins, du genre: moi, metteur en scène, je vous le dis, vous allez voir ce ce que vous allez voir ! Je vais inventer une nouvelle dramaturgie, renouveler le jeu avec des vidéos en plusieurs couleurs et il détaille les chose très… très longuement dans sa note d’intention: «Le corps physique de l’acteur, dans l’espace réel, manquait de force, de puissance, de dictature – au sens formel. C’est comme si le dispositif spatial. C’est là, que j’ai introduit la vidéo. Le seconde, c’est que la vidéo en direct me permet d’aller plus vite, d’organiser autrement la masse de signes du roman, et la quantité. En abolissant la distance physique entre acteur et spectateur, la caméra accélère le jeu, et je peux adapter le roman en perdant moins de matière. (…) Nous filmons les visages en hyper-gros plan. Le visage, c’est très important, parce que c’est l’icône. » (…) Par exemple, quand je dis que Carlo I est filmé en noir et blanc, et Carlo II, au sodium, c’est un choix de mise en scène. » Ouf!

On sait bien que les images vidéo d’acteurs relégués au rang de silhouettes sur une grande scène peu éclairée ont été introduites en France par l’Allemand Frank Castorf, il y a déjà plus de vingt ans -cela sentait déjà fort le procédé-et les acteurs, histoire de montrer l’envers du décor, autre poncif! étaient souvent aussi filmés sortant de scène quand ils allaient vers leurs loges! Depuis, ce type d’images a été utilisé jusqu’à plus soif par des metteurs en scène paresseux.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Sylvain Creuzevault, lui, veut « innover » et fait descendre des cintres, un conteneur où il y a un hublot sur la paroi (pour que le public voit que les acteurs sont bien là? ) Avec un petite provoc à vingt centimes d’euro: un des personnages accroche sur un tableau de Piet Mondrian des cartes de visite!
Un cadreur en combinaison noire (pour qu’on l’oublie mais impossible!)  va en permanence filmer  les acteurs, en gros, voire très gros plans, et toujours seuls sans doute par manque de place dans le conteneur. Ou, sur la scène, parfois en contre-plongée ou, avec une autre caméra en haut dans les cintres. Mais c’est un effet et pas plus!
Et dans la seconde partie, sous un petit arbre (un rappel de celui d’En attendant Godot?). Et côté cour et côté jardin, autour de deux tables rondes nappées de blanc, l’une pour des femmes et l’autre pour des politiques en strict complet-cravate noirs et chemise blanche. Là, soyons honnêtes, il y a un petit frémissement de vie quand nous entrons quelques minutes dans la tambouille des hommes politiques italiens aux mains sales déjeunant avec les grands patrons du pétrole tous morts aujourd’hui: c’était il y a un demi-siècle et nous ne sommes pas de la paroisse, donc loin d’être clair.  

Vous n’avez pas compris tout ce qu’il y avait de formidable dans ce travail, Philippe du Vignal? Pourtant élémentaire! Regardez bien ce qui se passe: c’est nouveau, intelligent et jamais vu! Les images sont ici retransmises sur un grand et long écran un peu vieilli, sans doute pour nous rappeler que nous ne sommes pas ici au cinéma mais au théâtre… Et, que dire de ces micros H.F. comme partout, augmentant le niveau sonore des voix mais les uniformisant et toujours très laids quand les acteurs sont filmés.  Il y a aussi des surlignages en rouge pour dire le sang qui coule, sur des photos noir et blancs de de manifs et attentats. Ou une porte qu’ouvre un acteur, sur les célèbres vers de L’Enfer de Dante: «Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici.» (Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate). Une touche d’humour à la Creuzevault? ?
Et pourquoi jusqu’à la fin et sans arrêt, ces
 légères rafales de fumigène (une manie sur les grandes et même petites scènes presque chaque soir -et que nous n’arrêterons pas de dénoncer- et ces basses électroniques sous le texte, autre stéréotype? On voit cela partout: lourd, inutile et bien usé… Cela fait même beaucoup pour une mise en scène

Et tiens, se dit Sylvain Creuzevault, pourquoi ne pas ajouter une dose de provoc avec sexe (en résine, rassurez-vous !) bien dressé sortant d’un pantalon, avec fellations au passage. Ou en train d’uriner longuement.  Répétitif et facile! En fait, tout se passe comme si le metteur en scène voulait nous démontrer qu’il était mieux de gommer le théâtre, et surtout dans la première partie d’éliminer ou presque les acteurs, de la scène, comme les dialogues et que, si on créait un spectacle avec des moyens conséquents, en recourant systématiquement à une retransmission vidéo en permanence, c’était une idée géniale, absolument géniale. Du coup on pouvait «faire théâtre de tout», selon les célèbres mots d’Antoine Vitez.  Mais il y un question plusieurs fois entendue à l’entracte: pourquoi ne fait-il pas de cinéma?

Le spectacle est parti en fait d’un travail de recherche à partir d’extraits de Pétrole, à la fois roman et poème… commencé avec les élèves de la Comédie de Saint-Etienne, puis avec ceux du Conservatoire National. Extraits ici amplement adaptés. A la décharge de Sylvain Creuzevault, c’est presque mission impossible mais enfin, c’est bien lui qui a choisi de mettre en scène une partie de ces notes avec leur numéro qui s’affiche à chaque fois sur l’écran et souvent encore dit par une actrice! Ce n’est sûrement ps l’idée du siècle

En tout cas, on reste sur sa faim, même si la seconde partie est plus aérée, grâce à des documents d’archives sur la sale période de graves attentats en Italie et dont parle assez longuement Pier Paolo Pasolini. Grâce aussi aux acteurs assis dans la seconde partie à deux tables rondes, nappées de blanc. Où on devine les rapports, au cours d’un déjeuner, entre hommes politiques et patrons des grandes firmes pétrolières, avec, bien sûr, de nombreuses enveloppes à la clé…
Mais ce Pétrole est vite lassant et, malgré la grande précision du jeu, le spectacle tient mal la route sur trois heures et demi. Cela ressemble à du vieux théâtre pour public ravi de s’encanailler en fréquentant un cinéaste et écrivain sulfureux. Et, pour paraphraser une célèbre phrase d’Antoine Vitez, Pétrole tient d’un spectacle élitaire mais… pas pour tous: ceux qui habitent loin et les banlieusards, travaillant le lendemain : il était plus de vingt-trois heures quand nous avons quitté l’Odéon! Tiens, à l’intention de Sylvain Creuzevault: un extrait d’un beau texte du grand metteur en scène polonais Jerzy Grotowski (1933-1999) cher à Jacques Livchine (voir son récent billet dans Le Théâtre du Blog).
Soixante ans plus tard, il sonne encore souvent très juste : «Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S’il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu’il soit pauvre. S’il ne peut être aussi prodigue que la télévision, qu’il soit ascétique. S’il ne peut être une attraction technique, qu’il renonce à toute technique. Il nous reste un acteur « saint » dans un théâtre pauvre. (…) Il n’y a qu’un seul élément que le cinéma et la télévision ne peuvent voler au théâtre : c’est la proximité de l’organisme vivant. » (…) Il est donc nécessaire d’abolir la distance entre l’acteur et le public, en éliminant la scène, en détruisant toutes les frontières. Que les scènes les plus âpres se produisent en face à face avec le spectateur et que celui-ci soit à la portée de la main de l’acteur, qu’il sente sa respiration et sa sueur. »

Alors, à voir ce Pétrole? Oui, pour les acteurs, tous remarquables et il est rare de voir comme ici, une si bonne unité de jeu (encore une fois, mention spéciale à Sharif Andoura). Oui, pour le savoir-faire et la précision de Sylvain Creuzevault. Oui, pour les images d’archives: une piqûre de rappel jamais inutile: les démocraties sont fragiles et on voit à quelques petits moments de Pétrole, que ce n’est pas au seul sommet de l’Etat que sont prises les grandes orientations de ce que sera la vie d’un pays.
Quant à la mise en scène… quelle déconvenue! Mais la salle était assez pleine et il y a eu peu de désertions à l’entracte et après; aux saluts, le public a mollement applaudi. Alors, à vous de choisir si cela vaut le coup: les places vont de 7 à 43 €. Nous aimerions bien voir comment Sylvain Creuzevault monte une pièce et cela tombe bien, il met en scène au Théâtre de la Commune à Aubervilliers
, Pavillon de Pier Paolo Pasolini dont on connait mal  l’œuvre théâtrale: entre autres, Calderon, Affabulazione…Donc, à suivre en janvier…

Philippe du Vignal

 

Jusqu’au 21 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe place de l’Odéon, Paris (VI ème) et, du 22 au 31 janvier, Auteur Pasolini, programme imaginé par Sylvain Creuzevault, Théâtre de la Commune, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) .

Comédie de Saint-Etienne, Centre Dramatique National, du 24 au 27 février.

Comédie de Reims, Centre Dramatique National, du 20 au 21 mai.

Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse), du 3 au 5 juin. 

 

Compétition internationale de patinage artistique synchronisé : trente et unième édition

Compétition internationale de patinage artistique synchronisé : trente et unième édition à Rouen

Un événement avec, chaque année, des centaines de spectateurs! Depuis 1903, l’Union des fédérations françaises des sports de glace gérait patinage artistique, patinage de vitesse, et de danse, hockey et curling. Cinq ans plus tard, la Fédération française des sports d’hiver a été créée avec Louis Magnus, son premier président. Puis la Fédération française des sports de glace, fondée pendant l’Occupation allemande en 1941 par Georges Guérard et Jacques Lacarière, regroupa ces disciplines en une seule fédération et reçut l’agrément ministériel en 42, devenant ainsi leur organisme officiel.

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©x L’équipe de France

Le patinage artistique synchronisé est un sport collectif spectaculaire où évoluent seize jeunes femmes: un ensemble majoritairement féminin avec ici, dans deux équipes, un garçon). Cette année, après la trentième édition de cette French Cup, en février dernier, la trente-et unième a eu lieu en novembre à cause des Jeux olympiques d’hiver programmés en février prochain. Cette compétition, organisée par le Rouen Olympic Club présidé par Nicolas Paysant, avec l’aide de quatre-vingt bénévoles… réunissait huit équipes nationales : Allemagne, Etats-Unis, Finlande, France, Italie, Pays-Bas, Pologne, Suisse. Principe: enchaîner ensemble à grande vitesse sur un programme imposé puis sur une musique et une chorégraphie libre de choix, des figures techniques. Objectif : avoir le maximum de points attribués par un jury à l’issue d’un programme court et long lendemain pour les catégories senior.

C’est aussi un spectacle  impressionnant qui a aussi à voir la chorégraphie, même si on aimerait qu’il y ait plus d’imagination dans les figures. Qualités requises: expérience technique élevée, excellente (et indispensable) cohésion, esprit d’équipe absolu et synchronicité. Ce qui suppose, au niveau d’un club national: sélection draconienne d’une équipe qui doit avoir une excellente santé physique et mentale, suivre un entrainement quotidien régulier toute l’année, s’imposer une discipline rigoureuse et avoir des patins de haute qualité.
Une très belle patinoire avec, au-dessus et au centre, un grand écrans quatre faces, retransmettant des images du public et, aussi bien entendu, celles des équipes en mouvement.
Avant que la compétition ne commence, diffusion d’une « musique » rock à décorner les bœufs: pas le meilleur de la soirée… En bas de la piste, une dizaine de jurés en ligne, silencieux, très attentifs, assis à une longue table nappée de noir.
Dans les gradins, survoltage garanti avec spectateurs de tout âge, supporteurs ou non, drapeaux nationaux brandis, cornes de brume en action, cris, applaudissements, lumière des téléphones allumées pour scander debout la musique… Une ferveur populaire pour soutenir chaque équipe. Loin du recueillement dans les théâtres à Paris et avec quelque chose ressemblant avec ce que devait y être le climat encore début XX ème siècle. A la fin, moquette rouge déroulée lentement et avec soin, sur la glace, installation d’un podium rond et de trois plantes vertes, arrivée millimétrée en rang par deux, des équipes soit au total quelque deux cent personnes, brève allocution des politiques de la Région, nombreux photographes, remise des prix avec hymne national, embrassades…  Un protocole bien huilé.
Les huit équipes, nationales, donc de très haut niveau, passent selon un ordre établi en fonction du nombre de points récoltés la veille, les « teams » les mieux « scorés » comme on dit ici dans la langue de Molière!, passant à la fin. Mais quand on n’est point de la paroisse, pas commode de voir les différences et quelquefois de piger  la décision du jury. s résultats finaux semblent se jouer à quelques points…

©X lLéquipe de Finlande

©X L’équipe de Finlande aux championnats du monde

L’équipe française basée à Lyon n’a pas démérité, loin de là mais les Finlandaises méritaient absolument de revenir encore en haut du podium. En effet, même quand on n’a guère d’expérience en la matière, on voit facilement qu’elles ont, un excellent rythme, une gestuelle, une fluidité exceptionnelles, un accord parfait entre une belle chorégraphie et la musique.  Question de sélection mais la Finlande, un pays très sportif, n’a que 5, 5 millions d’habitants et les Etats-Unis, plus de 340 millions! Et ici à la deuxième place. Un entraînement plus intense en Finlande? De très nombreux clubs et où commence très jeune… La Pologne était, elle, à la troisième place, avec ses trente-huit millions d’habitants et où il doit y avoir de nombreuses patinoires.
« 
Il n’y a point, écrivait Alfred de Musset, de maître d’armes mélancolique. Ici,point d’équipes nationales mélancoliques et cela fait du bien. En bonus, au réveil, la cathédrale de Rouen vue en hauteur à cinquante mètres de distance…

Philippe du Vignal

Le 29 novembre, Patinoire, Ile Lacroix, avenue Jacques Chastellain, Rouen ( Seine-Maritime). 

Adieu Jules Cordière

Adieu Jules Cordière

Jean-Pierre Marcos, ancien directeur du Pôle national cirque et arts de la rue d’Amiens, a eu la gentillesse de nous mettre un mot. Jules Cordière s’est éteint aujourd’hui… Cet ancien élève de Normale Sup, d’abord cracheur de feu dans les premiers spectacles du Magic Circus de Jérôme Savary, créa ensuite le Palais des Merveilles, une compagnie de rue, avec son amie miss Ratapuce, alias Carolyn Simonds, élève d’Etienne  Decroux, flûtiste et contorsionniste. Par la suite, elle fonda le bien connu Rire Médecin, une  association de clowns qui va amuser un peu les enfants hospitalisés…

Elle avait comme partenaires: Jules, acrobate sur fil mou et, entre autres, un géant de deux mètres dix à qui il fallait trois repas au lieu d’un et un petit homme qui mâchait un verre à pied (mais quand même sans le pied!) et qui ensuite l’avalait.  Très impressionnant et sans aucun trucage. Et nous avons vu plus d’une jeune fille tourner de l’œil devant ce numéro. Jean Digne qui créa Aix, ville ouverte aux saltimbanques invita le Palais des merveilles pour la plus grande joie des habitants. Resteront du Palais des Merveilles, de fabuleuses images d’une intensité poétique, comme Ratapuce jouant de la flûte sous les platanes du cours Mirabeau, ou sur les placettes d’Aix-en-Provence.. Et lui, crachant le feu dans le ciel bleu… Rien ou presque rien mais qui émerveillait les riches comme les pauvres, les jeunes comme les plus âgés…

 © Bernard Lagneau Jules Cordière, un soir d'hiver 72 près de Notre-Dame

© Bernard Lagneau 

Le  Normalien à la culture savante avait su passer le pont et aller vers une contre-culture, gratuite et donc très populaire en un temps où, dans le centre d’Aix, vivaient encore des gens pas bien riches du tout… « La découverte, l’inquiétude et la joie,disait-il, y sont partagées par les passants et par ces autres passants que sont les Baladins. Le Palais des Merveilles, ce n’est pas la troupe par elle-même, mais la place publique ou la rue métamorphosées pendant nos spectacles en autant de Palais des Merveilles. Reste-t-il sur les trottoirs de nos villes un peu de place pour rêver? Les Baladins du Palais des Merveilles, qui sont tous des professionnels du spectacle, se proposent de contribuer à rendre la ville plus humaine et l’image de la rue, plus belle et plus vivante. »

Jules Cordière était très souvent verbalisé à Paris par les flics avec amende à la clé. Motif : trouble à l’ordre public! Non, ce n’était pas au Moyen-Age Du plus-que-passé? Du passé antérieur ? Même pas! C’était juste après 68, sous le règne du sinistre Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, partisan de l’ordre musclé et devenu célèbre pour avoir fait installer des micros  dans les bureaux du Canard enchaîné ! Alors que Jules Cordière était seulement en équilibre- un petit miracle- sur une corde molle attachée entre deux arbres à Saint-Germain des Près..
Quoi de plus charmant? Mais la République n’a jamais été tendre avec les saltimbanques ! ll y avait à En Piste! Clowns, pitres et saltimbanques, une remarquable exposition du MUCEM à Marseille (voir Le Théâtre du Blog)  il y avait déjà une affiche fin XIX ème siècle d’un arrêté préfectoral  menaçant les saltimbanques. Ils devaient strictement se  produire là où on les autorisait comme les horaires, différents l’été et l’hiver.!

Depuis longtemps, Jules Cordière, vivait retiré  en Provence. Nous t’aimions bien, Jules et nous regarderons avec encore plus de nostalgie et d’émotion, cette merveilleuse photo de Bernard Lagneau encadrée  sur un mur de notre appartement. En 72, tu étais sur une corde molle devant Notre-Dame de Paris. Repose en paix, Jules.  Et nous pensons fort à toi, Carolyn.

Philippe du Vignal    

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) de Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) d’Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

 La dernière création de l’Argentin Juan Ignacio Tula ouvre dans les arts circassiens, un espace poétique et théâtral d’une puissante originalité et d’une maîtrise absolue. Il nous invite à une rencontre entre performance physique, auto-fiction, chemin périlleux d’un adolescent, Juan Ignacio Tula lui-même (seize ans). Depuis que le père est parti de la maison, le jeune  garçon erre, la nuit dans les faubourgs de Buenos Aires, sous l’emprise de la drogue, de l’ivresse, de la musique et de la danse. Sa mère le placera dans une maison de désintoxication, pour son plus grand malheur, ou son plus grand bonheur ?

© Danica Bijeljac

© Danica Bijeljac

Un parcours existentiel et initiatique d’une immense beauté, grâce au duo entre le circassien-acteur, Juan Ignacio Tula et sa partenaire: une roue Cyr, un anneau de trois mètres de circonférence et d’environ quinze kilos. Grâce aussi à la force et à l’intelligence du texte de Hakim Bah, écrivain guinéen avec lequel il avait collaboré pour Pourvu que ma mastication ne soit pas longue. « Un truc que personne ne peut comprendre/Parce qu’personne vit c’que j’vis, y’a pas d’lumière/ Juste ces murs qui s’rapprochent/ Ces murs qui m’compriment la tête/ Ça chauffe Ça gronde Ça déborde/ Et à force Faut qu’ça sorte. Emus, fascinés, nous suivons le parcours de ce jeune avant, pendant et après son passage au centre de désintoxication, « entre chaos et harmonie, entre maîtrise et abandon » écrit Amin Erfani dans l’avant-propos de Strokes, suivi de Tentative d’évasion d’Hakim Bah. Le récit et la performance circassienne, ensemble, prennent place avec autant de souffle et d’intensité théâtrale et corporelle : «Loin d’être une forme amoindrie de la scène, dit Amin Erfani, ce texte se présente comme un objet littéraire à part entière. »

Perfection aussi dans le travail de la dramaturge et metteuse en scène, Mara Bijeljac. Elle réussit à créer un dialogue d’une grande finesse  entre projections d’images et texte. Ici tous les éléments de la mise en scène; musique, photos, admirables vidéos de Claire Willemann, et le risque de chute imminente couru par le circassien Yann Philippe porté par cette grande roue,  sont d’une grande exigence. Un moment de cirque rare et un objet merveilleux et inclassable!
Sortir par la porte, un cri à la vie et à la résistance contre la fatalité. Quand tout semble perdu et que rien ne laisse présager un avenir meilleur : «Imagine une porte Imagine-toi derrière cette porte/ Imagine-toi derrière cette porte cadenassée/Imagine ta colère derrière cette porte/Imagine ta rage derrière cette porte/Imagine ton impuissance derrière cette porte. » L’histoire de ce jeune homme, figure héroïque ou anti-héros de nos temps modernes touche à l’universel et nous enchante !

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 28 novembre au Théâtre 71-Scène Nationale de Malakoff ( Hauts-de-Seine). 

Les 30 et 31 janvier, Le Manège-Scène Nationale de Reims (Marne).

Les 12, 13 et 14 mars, Festival Spring, en partenariat avec l’Agglomération du Mont-Saint-Michel.

Du 1er au 5 avril, à la semaine Extra-festival jeune public, Centre Dramatique National de Thionville (Moselle). 

Makbeth par le Munstrum Théâtre, conception Louis Arene et Lionel Lingelser, mise en scène de Louis Arene

Makbeth par le Munstrum Théâtre, conception: Louis Arene et Lionel Lingelser, mise en scène de Louis Arene

Créé en 1897 près de Pigalle à Paris, le Théâtre du Grand-Guignol présentait des spectacles spécialisés dans l’horreur et le macabre, inspirés de faits-divers relatés dans la presse. Et hyperréalistes avec images d’une violence jamais vue et grands numéros d’acteur. Ce théâtre de pur divertissement jouait sur le côté voyeur du public et a longtemps connu un grand succès jusque dans les années cinquante. Louis Arene a adapté cette célèbre pièce de Shakespeare mais s’écarte ici du fait-divers et peint le monde d’aujourd’hui mais avec une forte dose d’humour que les nombreux jeunes spectateurs de la salle apprécient beaucoup…

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Ce théâtre engagé veut avoir un sens politique. «Tout comme Makbeth, disent ses concepteurs, les hommes puissants commettent encore des massacres au nom de la paix et, sous le vernis de notre civilisation éclairée, la barbarie gronde. Comment ne pas reconnaitre dans l’ensauvagement des conflits mondiaux actuels, l’escalade meurtrière du héros shakespearien?

Nous montons Makbeth car la douleur de ce monde est insupportable. Inlassablement, regarder la violence en face, l’enfer que l’humanité s’est créé pour elle-même. Essayer d’interpréter les schémas qui nous plongent dans le malheur pour essayer d’endiguer leur répétition cyclique. »

Avant le spectacle, Clémence Huckel, du Munstrum théâtre, précise que ce spectacle a demandé trois ans de préparation et l’engagement de quarante artistes, et que vingt structures partenaires en ont permis l’éclosion. Une façon pour cette compagnie de défendre le service public de la Culture, de plus en plus remis en cause ! Cela commence par une bataille hyperréaliste et on entend un cri: « Tue-les tous et fait le tri après. » Et en même temps, son esthétique est digne d’une production hollywoodienne. Comme un personnage le souligne: « Je lui ai parlé de la beauté de ces corps d’hommes sur le champ de bataille. ».
Puis, nous découvrons les protagonistes de cette tragédie que les acteurs incarnent avec une folie jubilatoire. Louis Arene (Makbeth), Sophie Botte (Banquo), Delphine Cottu (Duncan, Fleance, Lady Makduff), Olivia Dalric (Ross), Lionel Lingelser (Lady Makbeth), Anthony Martine (Malcolm), François Praud (Makduff) et Erwan Tarlet (Le Fou) sont exceptionnels. Comme les régisseurs-plateau qui font ici un travail remarquable… et exténuant.  A un rythme soutenu, et sur deux heures, ils accompagnent chaque changement de tableau.

Le théâtre de la cruauté, tant idéalisé par les passionnés d’Antonin Artaud, s’exprime ici grâce aux créateurs du Munstrum: Louis Arene et Lionel Lingelser. Même si, comme le dit le Fou à propos des entorses au texte, William Shakespeare  pourrait se retourner plusieurs fois dans sa tombe: «You are not au bout de vos peines. » Nous assistons à un spectacle total, à une sorte d’opéra violent et provocateur avec  un engagement physique extrême des acteurs dont corps est métamorphosé par des prothèses et des masques, chants, musique, effets spéciaux (fumée) totalement maitrisés. Ce spectacle fort de sens et  d’une esthétique réussie, marquera pour longtemps l’histoire du spectacle du XXI ème siècle. Le Munstrum Théâtre a reçu le Prix de la meilleure création d’éléments scéniques, décerné par le Syndicat de la critique en juin 25 mais aurait pu en recevoir d’autres…

Jean Couturier

Jusqu’au 13 décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

Le 5 et 6 mars,  Le Carreau-Scène nationale de Forbach (Moselle). Le 11 et 12 mars MC2, Grenoble  (Isère).

 

Singulis : Pour en finir avec le football, texte, conception et interprétation de Clément Bresson

Singulis :

Pour en finir avec le football, texte, conception et interprétation de Clément Bresson


Un titre paradoxal pour ce solo… Ce comédien nous parle au début de foot et nous emporte progressivement dans une magnifique déclaration d’amour au théâtre: «J’ai choisi ce thème parce que j’ai eu une expérience intense avec ce sport qui a fait partie de ma vie pendant dix ans, jusqu’à être envahissante.” Il a ainsi participé à Reims au championnat national des moins de dix-sept ans. Mais, à vingt-et un, il est entré dans le monde du théâtre… à la place d’un ami qui s’était inscrit au C.R.O.U.S Théâtre pour séduire la même jeune femme. Mais ce n’était pas si simple: «Tu dois passer, lui disait-on, plus de temps que les autres, sur les textes”.

©  Jean-Louis Fernandez ( photo de répétition)

© Jean-Louis Fernandez
( photo de répétition)


La passion du théâtre et le plaisir à lire des pièces ont alors remplacé dans sa vie l’univers du foot. Pourtant ici, il nous parle d’abord avec enthousiasme de ce “référentiel bondissant, qui nous offre à tous la chance de nous élever”. Il fait même participer le public à un jonglage sans ballon ! « Je vous laisse travailler cinq minutes, c’est la grande kermesse de la Culture.”
Il incarne ici un entraîneur, son père et lui-même, un avatar prénommé Paul-Émile. “Il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde”.
Ces mots de Jean-Philippe Toussaint résument bien sa démarche, son abandon du foot pout aller vers le monde du théâtre qu’il nous fait partager avec délectation.

Amoureux des mots, il part dans de belles envolées verbales quelquefois accompagnées par des airs de musique : «Le théâtre, c’est l’endroit des rêves “. Quand il était jeune, son entraîneur lui conseillait de « courir”. Et pour y arriver, il va courir. Clément Bresson déclame alors avec vigueur et passion, une émouvante anaphore : « J’ai couru”. Il cite plusieurs villes aux terrains de foot mythiques où il a pensé courir, et ensuite comment il a basculé dans sa nouvelle passion : «J’ai couru en récitant mes textes, j’ai couru pour rattraper mes rêves, j’ai couru comme pour détourner le jeu, pour prendre de la distance.”
Le foot et le théâtre ont le jeu en commun ! Avec les autres spectateurs, nous avons été conquis.

Jean Couturier

Jusqu’au 15 décembre, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er). T : 01 44 58 15 15.

La Culture en crise…

La Culture en crise…

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©x La 2 CV théâtre  

La 2 CV théâtre: vingt ans de tournée mais coût de production négligeable… On parle à nouveau d’une grosse crise de subventionnement. Il y a cinquante ans que cela dure, avec juste un répit sous le règne de Jack Lang, alors ministre de la Culture… Mais les créations en 1982 étaient-elles meilleures grâce aux sérieuses augmentations de budget ? J’ai toujours pensé que le problème du théâtre n’était pas l’argent, et que trop d’argent était même nuisible à l’imagination.

On m’a raconté qu’à l’Opéra de Paris, un metteur en scène claquait dans ses mains pour réclamer une tortue traversant le plateau! Alors, ses assistants se sont précipités pour aller acheter une petite voiture téléguidée qu’ils ont customisé en tortue! Nous, compagnies du tiers théâtre, savons bien qu’il suffit d’un fil nylon et d’un petit bricolage pour faire passer comme par magie, un objet de jardin, à cour… Et franchement, une production gigantesque avec beaucoup d’argent, donne-t-elle toujours naissance à un grand spectacle?

Les grandes innovations au théâtre sont sorties d’officines modestes… L’exiguïté de son lieu et le peu de moyens qu’avait Tadeusz Kantor à Cracovie. Ou à New York, les pauvres salles successives du Living Theater de Judith Malina et Julian Beck, ou  celle du Bread and Pupett, fondé par Peter Schumann (le seul encore vivant de tous…) à New York. Ou encore celle, sans rien d’autre que le nécessaire pour faire un « théâtre pauvre » du Polonais Jerzy Grotovski, metteur en scène et codirecteur avec Ludwik Flaszen, du petit Théâtre des Treize Rangs à Opole, puis, en 62, du Théâtre Laboratoire à Wrocław.

Je pourrais facilement jouer le rôle de Procureur, quant aux dépenses faites par le théâtre public en France. Il faut juste ne pas laisser faire les membres du Rassemblement National. Pour  eux, c’est simple, ou tu fais du monde, ou tu disparais. La prise de risque? Ils ne connaissent pas.  Mais nous devons aussi nous auto-critiquer. Plus de cinquante administratifs, techniciens, etc. au T.N.P. à Villeurbanne! Ecœuré, son directeur Jean Bellorini s’en va diriger le théâtre de Carouge (Suisse)…
Et sans arrêt, on entend parler de décors ne servant que trois fois, de sols en marbre inutilisés ou escaliers livrés trop tard et, bien sûr, point le plus sensible: le salaire des directeurs: inconnu! Dans les budgets, on note juste la masse salariale. Mais bien plus que 5.000 € pour les directeurs de théâtres nationaux, lui dépendant à la fois de Bercy et du Ministère de la Culture. Quant à celui des directeurs de Centre Dramatiques Nationaux, il est plus élevé que la base minimale SYNDEAC: 4.000 €… Et les frais de mission peuvent être exponentiels: les hôtels à Avignon ne sont pas à 72 € et les repas, à 20,20 €, au tarif prévu.. Un détail?
Hervée de Lafond et moi, qui avons dirigé la Scène nationale de Montbéliard de 1991 à 2.000, nous n’avons, jamais question d’éthique, accepté d’être défrayés. Je m’entête à le dire: les Théâtres nationaux français les mieux dotés ne font pas les meilleures créations! Les projets que les coproducteurs nous demandent sont un drame actuel, dans la mesure où ceux-ci ne s’écrivent pas dans un bureau et doivent se maturer longtemps.  Avec approximations successives sur le plateau ou dans la rue. Seulement quand la pièce est terminée, on peut enfin écrire un projet… Un jour, nous avions eu la faiblesse de faire comme tout le monde: draguer des coproducteurs et, une fois la coquette somme rassemblée, nous avons pondu notre plus mauvais spectacle! Nous ne voulions pas les décevoir en changeant radicalement de direction mais nous nous sommes enfoncés…
Je raconte toujours la même histoire: peut-on imaginer Pablo Picasso réclamant des subsides au Ministère pour peindre Guernica ou Antonin Artaud, aller mendier à la D.R.A.C., pour écrire un texte? Attention! Cela ne veut pas dire que nos refusons les subventions mais il faut sans cesse que nous nous rappelions que  l’argent public doit être utilisé à bon escient. Quand on aborde ce sujet dans le milieu, il est tout de même terrifiant que l’on se fasse vite traiter de poujadiste ou populiste par celles et ceux qui, sans vergogne, bénéficient du système.
 

Jacques Livchine, codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs).

 
 
 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Livres et revues : Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

 Livres et revues

Aucun compte-rendu de spectacles, ce mois-ci et en décembre, de notre amie Christine Friedel. Double fracture du pied! Donc opération puis longue rééducation la tiennent éloignée des théâtres. Ils lui manquent comme elle nous manque aussi beaucoup, et souhaitons tous qu’elle y revienne très vite.
En attendant, elle continue de suivre l’actualité du théâtre et lit de nombreux livres, dont ceux-ci… Merci Christine.

Ph. du V.


Ecrits sur le théâtre
de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

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Viennent de paraître ces inséparables. Bruno Tackels, homme de lettres, comme Walter Benjamin lui-même aimait à se présenter, a trouvé en lui, un véritable partenaire intellectuel et grâce à la traduction de Marianne Dautrey, rigoureuse et amicale, il nous transmet ces textes inédits ou dispersés du philosophe. Ne cherchons ni chez l’un ni chez l’autre, une théorie organisée du théâtre. Walter Benjamin (1892-1940)  écrivait en « homme de terrain » à Berlin,puis dans la jeune Russie soviétique ou dans le Paris des passages, à côté de Bertolt Brecht…
Et c’est ce terrain, l’action et le geste qui sont à la source de son écriture. Il ne divise pas acteurs et techniciens, acteurs et public. Pour lui, il faut qu’ils se rejoignent et et fonctionnent ensemble, comme une belle mécanique neuve. Et ce : « il faut » est de l’ordre de la nécessité, non du devoir. L’écrivain milite pour un théâtre qui « prenne position ». Que les spectateurs travaillent, entrent, eux aussi, à leur place, dans le jeu! Qu’ils ne s’endorment pas dans le divertissement ou le patrimoine, qu’ils comprennent qu’un texte de théâtre est un dispositif pour inventer, déclencher la gestuelle et la technique qui formera, là et quand il le faut, un bel outil à penser dans le monde réel.

William Shakespeare, Molière, Jean Cocteau, Karl Kraus, les marionnettes du jardin du Luxembourg, celles du Tiergarten à Berlin.. et tant d’autres : Walter Benjamin prend tout le théâtre au sérieux : il doit jouer son rôle d’école pratique de l’intelligence ! Ainsi engagé lui-même avec son ami Bertolt Brecht, il considère que la « position » du critique participe à l’avènement d’une esthétique, créatrice de sens. Ce qu’on appelait autrefois improvisations collectives et aujourd’hui, « écriture de plateau », est au centre de sa réflexion sur la pratique du théâtre mais il ne donne ni recette, ni modèle. Certains de ses textes ou propositions semblent «datés » ,quand il renvoie à l’histoire précise des années trente. Pourtant, ils fonctionnent encore, ne serait-ce que par la petite marche à gravir, pour comparer cette époque et la nôtre. Par exemple, Walter Benjamin revient plusieurs fois sur l’intérêt et la modernité du cabaret, de la revue, Karl Valentin en tête. Quel sens, cela aurait-t-il aujourd’hui, sinon d’e avoir une certaine nostalgie? Ces pages, a priori inutiles, nous conduisent au moins à porter un regard plus vif sur la rencontre entre théâtre vivant  (quel pléonasme !) et spectateur vivant. A méditer: dans nos salles, à l’exception du rire prévu et annoncé, nous sommes invités à garder un pieux silence et une respectueuse immobilité…

Walter Benjamin, curieux des nouvelles technologies de son temps, s’intéresse à la radio et à la puissance de ce nouveau médium: elle peut faire concurrence aux salles de concert, mais, au théâtre? Il n’est pas le premier à craindre pour la pérennité du théâtre mais il le voyait renaître régulièrement de ses cendres supposées. Il observe l’écart entre l’acteur au théâtre, avec son »aura » qu’on pourrait traduire par « présence » en regard de celle du public, et l’acteur de cinéma, découpé par le montage en éléments technique d’un « objet reproductible dont l’original n’existe plus » en même temps qu’il est érigé en star, image consolatrice pour les masses. Le philosophe curieux des progrès techniques imagine même quelque chose préfigurant l’informatique et peut-être, les réseaux sociaux.

Comme le titre l’indique, Ecrits sur le théâtre réunit par ordre chronologique: de 1912 à 1940, des articles parus dans des revues, mais aussi  des correspondances, comptes-rendus de spectacles, textes inédits… qui, à l’origine, n’étaient pas écrits pour former un tout. Une ligne révolutionnaire, aux deux sens du terme : politique et technique, s’en dégage avec  une admiration pour Erwin Piscator et  Vsevolod Meyerhold, inventeurs de leur art.
L’auteur souligne plus encore l’importance de la formation, dans la pensée de Walter Benjamin. Celle des enfants d’abord, avec son fameux Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929), écrit avec -et d’abord-par Asja Lācis, sa compagne. Celle d’une troupe qui se forme par le jeu, ensemble et celle, intellectuelle et sensible, du public, celle aussi du critique… sans craindre d’utiliser les adjectifs : didactique (voir les Lehrstücke de Bertolt Brecht) ou pédagogique, qui font si peur à certains artistes. Ses interrogations vont toujours dans le sens d’un théâtre de l’émancipation, ancré dans la société et qui a des comptes à rendre.

Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels

Mille plateaux : nous ne les avons pas comptés…mais dans ce recueil de précieux fragments, parmi les exigences et inquiétudes du philosophe, Bruno Tackels a adopté le même mouvement. La fonction qu’il s’est donnée: rendre compte de la diversité et l’engagement d’une œuvre inachevée, d’une vie inachevée ( Walter Benjamin s’est suicidé en 40 à Portbou)  et à les éclairer.
Il accompagne le lecteur dans sa découverte du personnage, sans indulgence s’il le faut… Entre autres, quand Walter Benjamin laisse sa seule signature sur le texte qu’il a écrit à quatre mains avec Asja Lācis, qui a fait l’essentiel du travail !
Bruno Tackels, lui, met en lumière certaines questions comme celle du plagiat et de la réécriture… Quand Bertolt Brecht reprend L‘Opéra des gueux (The Beggar’s Opera de John Gay et écrit L’Opéra de quat’sous? Et William Shakespeare a été chercher en Italie une bonne partie de ses trames, tout en inventant la scénographie de son œuvre ? Sur le théâtre épique où éclate « l’état des choses », qui n’a rien à voir avec la reconstitution illusionniste et illusoire d’un réel de pure fiction.

Bien d’autres questions sur le théâtre dans ces petits livres à haute densité. Au lecteur de cueillir, un peu à l’aventure, dans les textes de Walter Benjamin et entre les pages, avec ces textes en regard. A lui, et à nous, de braquer le projecteur sur tel ou tel aspect du théâtre. Aucun ne se lit comme un roman : ils constituent une ressource où on peut puiser et puiser encore : drame et tragédie, activation des classiques, importance décisive de tel ou tel élément de la représentation dont le costume…Ils sont faits l’un et l’autre pour contribuer à la formation d’une pensée globale sur le théâtre pour les générations montantes. Et destinés à ceux qui connaissent et aiment profondément le théâtre et qui voudraient bien comprendre, en mille questions, pourquoi…

Christine Friedel

Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin et  Les Mille plateaux de  Walter Benjamin sont publiés aux éditions Les Solitaires Intempestifs ( 2025).

 

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