Shango scénario d’Arnaud Delalande et Marc de Banville, dessin : Guy Michel et couleurs Tyffenn Guervenoo

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Shango, scénario d’Arnaud Delalande et Marc de Banville. Dessin : Guy Michel et couleurs: Tyffenn Guervenoo

Chez  le peuple Yoruba, au royaume d’Oyo, au sud de l’actuel Bénin, près de celui d’Abomey,  Shango est  le dieu du tonnerre et du feu. En  1639, le fils du chef du village et Lekan sont en conflit ouvert. Mais, pour que Shango soit jugé en toute impartialité, c’est le sorcier qui sera choisi et qui décidera que Shango devra affronter seul un grand lion blanc et, s’il veut rester au village, en rapporter la dépouille.
A l’heure où blanchit la campagne, comme l’écrivait Victor Hugo, Shango va essayer de tuer avec sa lance  ce terrible lion mais il a  bien du mal. Alors un guerrier du royaume Fon intervient avec une carabine.  Shango est sauvé mais comprend vite qu’il est devenu captif. Les rivalités entre royaumes africains, alliées à des Européens sans scrupule, alimentent déjà la traite de prisonniers Et Le roi d’Abomey échange des armes contre des esclaves. Des Hollandais, surnommés diables blancs, attendent leur livraison.
Son village croit Shango disparu. Mais prisonnier, il doit avec de nombreux autres,  marcher vers le Sud.
Tous seront livrés à Dom Pedro de Béja, un capitaine portugais qui les achetés contre des armes de guerre. Et enchaînés dans la cale d’un bateau qui ira vers l’Ouest. Quand il fait escale au Cap-Vert, Shango essayera en vain de se révolter et, pour l’exemple, recevra cinquante coups de fouet… Mais Shango deviendra un des pirates noirs des Caraïbes, personnages souvent oubliés, des mémoires officielles.
Rappelons que la traite arabe,  atlantique  et occidentale d’esclaves noirs africains  a fait des millions de victimes sur treize siècles, avec le trop célèbre commerce triangulaire : Europe, Afrique, Amérique… surtout au XIXème siècle. Une tragédie mondiale et africaine: de grands royaumes comme le Bénin, le Dahomey, l’Ashanti et l’Oyovon. Mais aussi Nantes! se construiront, aux XVIII ème et XIX ème siècles, grâce à l’argent engrangé par ce commerce d’êtres humains. Et le roi Béhanzin  qui régna de 1890 à 1894 au Dahomey, est considéré pour avoir résisté à  l’invasion française, comme un héros par de nombreux Béninois… (un des lycées de Porto Novo porte même son nom!). Mais il n’hésita pas à se livrer lui aussi à la traite et à Ouidah,  une des villes côtières, le traumatisme de l’esclavage est encore indélébile.

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Pour évoquer avec cette B.D.,  la traite négrière et la piraterie, le scénariste Arnaud Delalande et Marc de Banville, spécialiste de l’histoire des Caraïbes,  imaginent un esclave qui, réussira à devenir le chef d’un mouvement de révolte mais aussi un pirate noir… On pense, bien entendu, au grand Toussaint Louverture. En 1791, il prit la tête d’une révolte d’esclaves et ensuite fondera Haïti. L’album est remarquablement dessiné par Guy Michel, d’origine haïtienne, qui arriva en France en 86. Bac, puis Sorbonne Nouvelle et ensuite École des Beaux-arts de Versailles.
Ses deux premiers ouvrages, écrits par Jean-Luc Istin, sont parus chez Soleil (Aquilon) et Nucléa (Arthur Pendragon. Associé d’Istin sur la collection Soleil Celtic, il participe aux quatre premiers tomes des Contes du Korrigan (2002-2006) et au second tome, des Contes de Brocéliande (2005), deux séries collectives. Et il dessine seul, la série Le Sang du dragon (2005-2009).
Dans  Shango, il y a de nombreux formats de cases: Guy Michel privilégie souvent le rectangulaire en longueur mais avec une grande liberté. Cela va d’une case en haut de page sur tout la largeur (mais en cinq centimètres de haut) pour figurer une bataille navale sur fond rouge. Mais, en une seule page, il y aussi quinze cases qui, sont, sauf deux horizontales, uniquement verticales avec une large de trois centimètres avec un visage. Suivie par deux autres en trapèzes inversés… Seul texte: un point d’interrogation! L’ensemble est coloré avec beaucoup de nuances par Tyffenn Guervenoo.
La dernière page montre en deux cases un bateau allant sous la tempête vers les Caraïbes, comme l’indiquent les petits cartouches en lettres d’imprimerie et dans la troisième, sept visages d’Africains: « Ainsi naquit la légende de Shango, pirate noir de Caraïbes… filant vers l’avenir à pleines voiles sous la tempête..! » Une B.D. au scénario et au dessin vraiment réussis, sur le thème de cette traite d’esclaves: un crime indélébile sur des êtres humains commis… par  d’autres êtres humains!  

Philippe du Vignal


Editions Robinson/Hachette. 15 €.

 


Archives pour la catégorie actualites

Œdipe Roi d’après Sophocle, texte et mise en scène d’Eddy D’aranjo

Œdipe Roi, d’après Sophocle, texte et mise en scène d’Eddy D’aranjo

Il faut être en bonne forme psychique et physique pour entendre cette pièce trois heures cinquante sur le thème de l’inceste dont les ravages humains sont ici remarquablement mis à jour par l’auteur-metteur en scène. Une bibliographie complète et une liste des associations qui luttent contre ce fléau sont publiées dans le Journal de l’Odéon offert au public.
La première partie  est bouleversante.“C’est, dit Eddy  D’aranjo, un spectacle sur le crime, avec une énonciation monotone tout le long du spectacle. Mais lui n’en a pas été victime. “J’étais le fils du criminel (mon père) et le jeune  frère de la victime (ma sœur).  » Autour de sa mémoire, de sa mère et de sa sœur, il va peu à peu découvrir ses lourds antécédents familiaux pour analyser les conséquences et causes potentielles de cet inceste.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Pourtant l’auteur ne prétend pas faire du théâtre documentaire: « Ce n’est pas, dit-il, pas un spectacle de témoignage, je veux parler de vous et de moi face au crime. Le lien avec Œdipe Roi est simple puisque cette tragédie née de l’ignorance du crime “constitue selon lui l’une des premières occurrences de l’inceste dans la littérature européenne”.
Dans la première partie, deux scènes sont bouleversantes: l’une qualifiée de didactique par le comédien Volodia Piotrovitch d’Orlik qui cite des chiffres lourds de conséquences,. “En France, 160.000 nouveaux enfants victimes de violences sexuelles par an! Donc, 438 par jour et deux  fois sur trois, des incestes dont  l’auteur est à plus de 80 % un homme et la victime à plus de 70 % une femme;  une personne sur dix a été ou sera victime de violences sexuelles avant ses dix-huit ans “. Des données objectives liées au dysfonctionnement patent de la Justice. L’inceste commis sur la sœur  d’Eddy D’aranjo a été qualifié à l’époque de délit alors que c’était un viol donc un crime.
L’autre scène est plus théâtrale: sur l’écran vidéo, les dessins de ces enfants victimes avec au fond, un papier peint de logements de familles économiquement faibles. Dans la deuxième partie, l’auteur rappelle que ces violences existent aussi dans les milieux favorisés. Et nombreux sont les  témoignages depuis le XXIème siècle…Nous découvrons ici l’histoire de Jeanne, sa grand-mère qu’il n’a jamais connue. Qualifiée de pute  par son oncle dans une interview, cette infirmière pratiquait des avortements clandestins avant la loi Veil.

Eddy D’aranjo a envie de croire qu’elle appartenait au Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception. il présente ainsi au public les images jouées par les artistes d’un avortement clandestin. On apprend en lisant le journal de l’Odéon que l’auteur a visionné un film de 1980 du M.L.A.C.  Regarde, elle a les yeux grand ouverts (1980). Il y découvre les pratiques de groupes de femmes se réappropriant un savoir-faire gynécologique.
Et il a demandé à son actrice Marie Depoorter de pratiquer cet auto-examen, indiqué comme « filmé en direct ». Mais cette image d’un col de l’utérus projeté sur grand écran brouille le message initia. sur le thème de l’inceste, même si  tous les interprètes de cette pièce sont  exceptionnels de vérité. A propos de cette création d’Eddy D’aranjo, citons  le grand documentariste américain Frederick Wiseman disparu avant-hier  à quatre-vingt seize ans : «Aucun film n’est objectif. J’espère seulement que les miens sont justes. »

Jean Couturier

Jusqu’au 22 février, Atelier Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier),  Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

Je voudrais être intelligent, répondre à Ariane Mnouchkine et même avoir des idées…Doit-on parler aux représentants du Rassemblement National?

Je voudrais être intelligent,  répondre à Ariane Mnouchkine et même avoir des idées…

Doit-on parler aux représentants du Rassemblement National?  
Peut-on changer les convictions de nos voisins ?  » Si le théâtre, dit la dramaturge anglaise Sarah Kane (1971-1999), peut changer la vie de quelqu’un, alors, par voie de conséquence, il peut aussi certainement changer la société, puisque nous en faisons partie. »  Je lis un article du Monde sur la bataille culturelle du Rassemblement National, inspirée par la pensée d’Antonio Gramsci, style:  la prise du pouvoir doit être anticipée grâce à un travail de la pensée. Cette bataille idéologique est un cancer qui progresse, attisé par des milliardaires et il y a une véritable prise en otage des cerveaux avec, en France, le « grand remplacement », l’islamisation, la violence des musulmans!

Nos villages sont ravagés par la peur de l’invasion et les gens croient qu’ils ne peuvent plus sortir dans la rue, sans être rançonnés! Mais cela dépasse l’Hexagone. Ce n’est plus la démocratie que l’on réclame: elle est devenue synonyme d’impuissance.  Ils veulent protection, autorité et pensent qu’il faut un homme ou une femme à poigne et ne sont pas indifférents à Trump qui joue au saute-moutons par-dessus les lois.
 Alors, sommes-nous coupables? Je crois avoir suivi la même ligne pendant cinquante-cinq ans et tous les projets que nous avons voulu monter les uns et les autres dans, ou avec, les quartiers,  nous ont toujours été refusés. Dans les favélas de Rio,  une compagnie théâtrale Nos do morro a réussi à pacifier tout un quartier… Cela devrait nous servir de modèle. Mais non, les politiques ne pensent qu’à détruire le tissu associatif!
 En 82, nous avions rassemblé à l’ancien dépôt de locomotives à Trappes (Yvelines), cent personnes: jeunes de quartiers sensibles, lycéens, anciens délinquants, acteurs professionnels. Le résultat a été dingue: on se parlait, on existait ensemble… Nous avons un peu continué  à Montbéliard avec nos Carnavals des ténèbres, mais très vite, les politiques ont eu peur et nous a chassés.

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A Montbéliard en Franche-Comté où nous étions arrivés en 91, peu à peu tous nos dossiers ont été refoulés. Chez nous, Hélène, une de nos élèves de classe A 3, s’est achetée un bus qu’elle a aménagé et avait un don de médiatrice évident. Mais personne n’a porté la moindre attention à ses projets.

 
Nous avons aussi organisé des repas pour cinq-cent personnes dans notre quartier des Champs-Montants, nous avions inventé un système: une  invitation contre un légume et nous allions de porte à porte, les chercher. Nous avions réussi à faire dîner ensemble halals et mangeurs de saucisses de Montbéliard. Mais c’était avant…. Ensuite, le commerce de la drogue s’est imposé comme roue de secours et, dans les familles, l’argent s’est mis alors à abonder. Peu à peu, les mairies ont délaissé les quartiers et les fêtes se faisaient avec quatre sous, puis trois…
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Hervée de Lafond, codirectrice avec moi du Centre d’Art et de Plaisanterie-Scène Nationale de Montbéliard, a rassemblé des mères de familles: très important, la valeur: mère! Encore une des rares qui soient encore respectées mais, pour continuer à faire exister ce groupe d’intervention théâtrale, nous devions trouver de quoi rémunérer une comédienne. Eh! bien, ce n’est pas encore fait, mais pourtant, c’est crucial. Le Rassemblement National a de quoi se réjouir des luttes intestines de la Gauche: elles lui laissent un  boulevard  pour accéder au pouvoir. Sa députée du Doubs nous a écrit une lettre personnelle de reconnaissance pour toutes nos actions. Sans doute bien sûr, une récupération, mais on aurait aimé que d’autres personnalités politiques, de droite, de gauche ou d’extrême gauche du Pays de Montbéliard, en fassent autant et ne laissent pas l’initiative au seul R. N…

 
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Alors, ma chère Ariane Mnouchkine, tu te poses la question de collaborer, ou non, avec une France R.N. Ses députés, démocratiquement élus, vont-ils nous enfermer dans les stades, façon Pinochet au Chili? Vont-ils faire une chasse aux sorcières et offrir la direction des établissement culturels subventionnés à leurs amis. Vont-ils, comme récemment en Italie, couper les aides aux lieux qu’ils estiment être des instruments de propagande de la Gauche.

 Mais, si le R.N. arrive au pouvoir, nous entrerons en résistance et nous nous battrons! Il ne faudra pas lui laisser la place et peut-être alors certains lieux infléchiront leur politique en respectant les droits culturels. Là où je vis, je suis entouré à 70% d’électeurs R.N. ! Pas des nazis mais des habitants qui se sentent mal aimés par les pouvoirs politiques actuels. Et ils ont peur, méprisent les sur-diplômés, sont obsédés par tout ce qui est arabe, trouvent Marine Le Pen et Jordan Bardella, bien sympathiques. Oui, ce texte est décousu et je pense en l’écrivant, que, demain, je ne serai plus en accord avec ce que j’ai écrit. Mais au moins, j’essaye de comprendre…

Jacques Livchine, ancien codirecteur avec Hervée de Lafond,  du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall  (tout public)

Cette romancière et scénariste suédoise (1907-2002), auteure de livres pour enfants, est mondialement connue  pour avoir créé les célèbres personnages de Fifi Brindacier et de Zozo la tornade. Astrid Lindgren avait pris l’habitude de raconter des histoires à ses enfants et quand  sa fille fut atteinte d’une pneumonie, elle crée en 45 le personnage de Pippi Långstrump (Pippi longues-chaussettes:Fifi Brindacier en français, avec des illustrations d’Ingrid Vang Nyman. Mais elle avait déjà publié un livre pour petites filles ,Britt-Mari lättar sitt hjärta (Britt-Mari soulage son cœur). Succès et bonnes critiques font  qu’elle gagnera vite plusieurs prix littéraires.

Dans Barnen i Bullerbyn (Nous, les enfants du village Boucan) et Vi på Saltkråkan (Nous, à Saltkråkan), elle raconte la vie d’enfants et adultes dans la campagne. Saltkråkan symbolisant le rêve suédois d’une communauté écologique habitant un archipel. Et elle en a tiré le scénario d’une série en treize  épisodes: Les Enfants de l’archipel. Elle a aussi écrit des romans comme Karlsson på taket (Karlsson sur le toit) qui se passe à Stockholm vers 1950. Et elle conte aussi dans Ronya fille de brigand, l’aventure de Ronya et Rik, des amis qui ne devraient pas l’être et dont est issu un film réalisé en 84 par Tage Danielsson  et qui eut un grand succès… Mais il y eut  aussi des adaptations théâtrales en Suède ou en Norvège comme celle-ci. .Mais pas à notre connaissance en France.

Dans Mio, min Mio (Mio, mon Mio) et Bröderna Lejonhjärta (Les Frères Cœur de Lion),  parle de pays imaginaires et du bien et du mal, maisd aussi de l’amitié. En 1923, elle parle de Zozo la grosse tête (Emil i Lönneberga). Ce petit garçon turbulent et farceur mais au bon cœur , grandit dans une ferme à la fin du XIX ème siècle. L’écrivaine reçut le Prix en Or en 1950 et le Right Livelihood Award (pour les droits des enfants) en 94 et depuis 67, le prix Astrid Lindgren d’environ… 550.000 €! récompense chaque année un auteur suédois de littérature jeunesse.

© -Nettside-Med-innhold

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Ici, Ronya est la fille du chef de parents brigands qui font des ravages dans la forêt de Mattis, près  d’un vieux château moyenâgeux qui a été coupé en deux par la foudre et où vit aussi une autre bande ennemie. Née par une terrible nuit d’orage -c’est un avertissement qui ne trompe pas- Ronya veut  être absolument indépendante et donc vaincre la peur qui la menace constamment. Dans la forêt dangereuse, elle rencontre Rik au bord d’un gouffre Rik.
C’est le fils unique de l’autre bande ennemie de brigands.. D’abord amis, puis bien entendu, vite très amoureux  Ronya et Rik,  après s’être sauvés la vie l’un l’autre, vont vivre ensemble dans cette forêt, loin de leurs parents respectifs dont ils ne supportent plus la guerre permanente entre eux. On vous la fait brève car nos connaissance en norvégien sont   assez faibles…

 

Il y a ici à la fois les éléments d’un conte populaire qui se passe au Moyen-Age dans un  grand château mythique en ruines où a lieu une histoire de brigands- cela marche à tous les coups et l’autrice est très rusée et visiblement pleine d’humour.Mais c’est aussi un roman d’initiation où les héros vivent une histoire d’amour genre Roméo et Juliette suédois aux multiples aventures.Astrid Lindgren traite aussi en filigrane de thèmes comme la lutte entre le bien et le mal, la vie et la mort, la guerre et la paix…

Cette adaptation se joue au Fyllingsdalen Teater dans un quartier périphérique de Bergen (Norvège). Une curieuse salle pas vraiment rectangulaire d’environ cent cinquante places avec une belle scène dotée d’une tournette… bien utile: l’action se situe à la fois dans un vieux château à moitié en ruines ,et dans les prés verdoyants, près d’immenses forêts.  Le scénographe en a  habilement traduit le climat grâce à des vidéos en fond de plateau et le metteur en scène maîtrise bien le jeu de son équipe de douze interprètes et de dix jeunes figurants. Tous circulent avec efficacité sur ce plateau tournant et il réussit la plupart du temps  à garder la poésie de cette saga romanesque avec une réalisation au cordeau avec des éclairages efficaces. Ici, Il y a aussi quelques remarquables chants choraux. Le tout rodé depuis longtemps, bien réalisé. même si les acteurs manquent expérience et ne semblent pas tous vraiment professionnels.
Au chapitre des bémols: on ne comprend pas bien (sinon pour permettre aux enfants d’aller aux toilettes) la nécessité d’un entracte, ce qui casse l’action qui ne fait pas toujours dans la nuance -et pas toujours très claire- et rend le spectacle un peu long (quatre-vingt dix minutes). Et le metteur en scène aurait pu nous épargner ces fréquents jets de fumigènes: ce procédé bien parisien et archi-usé est aussi arrivé jusque en  Norvège! On aurait aussi aimé que le recours à la tournette et aux micros H.F. soit plus discret. Et qu’il y ait moins de criailleries

A ces réserves près, cette adaptation d’un roman en théâtre populaire fonctionne bien mais exige des moyens avec, au moins une dizaine d’interprètes… Vu les restrictions actuelles, on voit mal comment  un metteur en scène arriverait à disposer des moyens suffisants, sauf à la Comédie-Française.  Donc, nous sommes condamnés à rêver sur une possible adaptation de ce roman dans l’Hexagone. Tiens, une idée, pourquoi ne pas faire venir ce Ronya, fille de brigand dans un festival français. Il mériterait bien d’être invité et y aurait toute sa place: nos amis norvégiens investissent avec succès dans ce type de spectacle tout public, avec différents niveaux d’interprétation,  notamment pour les enfants… 

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 14 février au Stiftelsen Nye Fyllingsdalen Teater, Folke Bernadottes vei 2 . Bergen (Norvège). Jusqu’au 29 mars

Le livre est édité en français chez  Biblio Monde, Le Livre de poche, collection Jeunesse, traduit du suédois par Agneta Ségol, Brigitte Duval et Jeanne Bouniort, (2002). Première édition: 1996.

Meredith Monk

Meredith Monk

Nous avons découvert son  travail en 73, ce qui ne nous rajeunit pas… C’est une des compositrices et interprètes actuelles aux étonnantes innovations vocales. Soprano, elle  peut aller du grave à l’aigu et chanter sur trois octaves mais elle aime travailler aussi les chuchotements, syllabes répétées, cris, couinements, sanglots discrets ou chants diphoniques (sur deux notes de fréquence différente qu’on retrouve  dans nombreuses musiques traditionnelles européennes mais aussi asiatiques dont Meredith Monk a toujours été passionnée). Elle utilise aussi la répétition d’éléments musicaux, en s’accompagnant ou se faisant accompagner au synthé par ses amies  de longue date, comme Katie Geissinger que nous avions autrefois écoutée avec elle, et Allison Sniffin.

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Meredith Monk se définit avant tout comme une chanteuse mais elle a  aussi mis en scène ses pièces et aura été une des première à imaginer et réaliser des spectacles ambulants. Puis  des opéras,notamment avec Atlas (1992),  que nous avions vu à sa création à Houston. Elle  a aussi écrit et réalisé deux remarquables films poétiques:  Ellis Island (1981) et Book of days (1988).
Ici, cela passe sous la grande couple de l’ancienne Bourse du Commerce devenue  Pinault collection, où est présenté depuis  cinq ans un ensemble d’œuvres contemporaines rassemblées par cet hommes d’affaires et collectionneur. Avec environ 3 000 m2 de surface d’exposition, un restaurant confié au à Michel Bras et un studio en sous-sol de 286 places pour des performances, films ou conférences.
Sous cette vaste couple, pas de scène, ni sièges, sauf des banquettes en béton contre les murs et au sol des galettes en mousse. Bref, le confort minimum… Et un bien mauvais acoustique pour ceux qui ne sont pas près des interprètes dans. cette salle pour cent cinquante spectateurs, souvent jeunes voire très jeunes,  fascinés par le chant et la musique  de celle qui pourrait être leur grand-mère de quatre-vingt ans. Elle ,dira à la fin non  sans humour comme dans une chanson ancienne,  je suis un petite vieille De temps en temps, elle esquisse quelques pas de danse, seule ou avec des deux interprètes, tout en continuant à chanter.
Avec des éclairages pastel changeant d’un morceau à l’autre, on assiste à un festival Meredith Monk où on retrouve avec bonheur les morceaux de toute une vie. On pense parfois à des compositeurs comme Bela Bartok Steve Reich,  La Monte Young qu’elle nous avait dit beaucoup admirés. Comme Fats Waller… Le public jeune voire très jeune et sans doute issu  d’horizons musicaux différents, a chaleureusement applaudi chacun de ses morceaux. Elle  a remporté de nombreux prix. Entre autres, deux Bessie Award (1985 et 2005) et en 96, un American Dance festival award pour l’ensemble de sa carrière. Et elle a reçu  de Barak Obama en 2015, la National Medal of arts, la plus grande distinction aux Etats-Unis en la matière.
Mais elle est restée aussi simple qu’à trente ans. Même si son travail a été internationalement  reconnu et si sa musique a été, utilisée au cinéma… par Jean-Luc Godard (Nouvelle Vague (1990)  et Notre musique (2004) et par les frères Coen (The Big Lebowski (1998). Malheureusement, à Paris, ce concert a été unique. Vous pouvez écouter Meredith Monk en particulier dans le récent ( 2025) Cellular Songs avec elle-même,
 Ellen Fisher, Katie Geissinger,  Joanna Lynn-Jacobs, Allison Sniffin  et John Hollenbeck ( Deutsch Gramophone).

Philippe du Vignal

Ce concert-performance  a eu lieu  le 10 février à La Pinault collection, ancienne Bourse du Commerce, rue du Louvre, Paris (Ier).

 

 

Pallaksch Pallaksch #3 Lettres du voyageur à son retour d’après Hugo von Hofmanstal

Pallaksch Pallaksch! #3 d’après Lettres du voyageur à son retour  d’Hugo von Hofmannsthal, traduction de Jean-Claude Schneider, conception et mise en scène de Marie-José Malis

En 67, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault qui dirigeaient l’Odéon avant la tempête de 68 quand madame « tante Yvonne » de Gaulle exige leur départ, d’André Malraux alors, ministre de la Culture . Ils avaient transformé ce petit foyer – l’endroit où on venait se réchauffer à l’entracte- en une petite salle avec quelques gradins nommé Petit Odéon. Pour accueillir expérimentations, petites formes ou solos. Aujourd’hui, Julien Gosselin veut y  accueillir des  créations expérimentales.
Marie-José Malis, ancienne directrice du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, y présente des Pièces élémentaires,. Elle entend  « renouer avec la tradition des studios de théâtre, en faisant de cet espace un lieu d’expérimentation, un laboratoire au service de l’art théâtral.  » Le titre est emprunté au grand Hölderlin ( 1770-1843); après avoir été interné, il devint le pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen  et pour dire au revoir à ses visiteurs, il leur disait: « Pallaksch », un mot issu d’une langue imaginaire.

Après Pallaksch Pallaksch! #1 d’après La Coccinelle de D. H. Lawrence et Pallaksch Pallaksch! #2 d’après Le Voile de Pierrette d’Arthur Schnitzler, Marie-José Mallis met en scène Pallaksch Pallaksch! #3 d’après Lettres du voyageur à son retour (1907) d’Hugo von Hofmannsthal. Un grand négociant autrichien qui a travaillé dix-huit ans outre-mer pour une société néerlandaise arrive début 1901 en Allemagne pour raisons professionnelles. Il y passera quatre mois et il réalise que tout ce qu’il a vécu ici, lui paraît irréel.

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© Simon Gosselin

Ces cinq lettres fictives sont adressées à un ami qui habite Londres. Un jour, notre homme doit aller à une importante négociation commerciale  et passe devant une galerie où sont exposées tableaux et dessins de Vincent Van Gogh…. Et il découvre toute  la puissance de la peinture! Absolue révélation… Beaucoup mieux que les mots et les signes linguistiques. Un texte écrit  -à un moment-charnière avant la grande déflagration de 14-18. Et on comprend que Marie-José Malis  en ait voulu extraire la substantifique moelle.
Juste une petite estrade nappée de toile grise avec un fauteuil et un tabouret tripode. Devant la fenêtre sur rue, un haut voile de tulle blanc avec, derrière posés sur un siège quelques costumes. Une femme (Isabel Oed), tout en blanc, et le visage maquillé aussi de blanc arrive et va fermer les hauts volets intérieurs en bois puis ressort. Un homme (Pascal Batigne) entre et va murmurer le texte, comme elle à qui il passera le relais. La femme ne parle guère plus fort.  Par moments, une légère musique électronique vient soutenir les répliques, comme partout…  Tous les deux changeront de costumes à vue
Il y a une quarantaine de spectateurs assis sur des chaises non fixées! sur des cubes de bois hauts d’environ quarante cms,  ou quelques unes au sol, et là aussi, non attachées!!! Au mépris total des arrêtés fixant les règles de sécurité. Après Crans Montana, cela fait froid dans le dos…
« Le théâtre, dit Marie-José Malis, doit nous aider  à métaboliser l’angoisse, à inventer de nouvelles subjectivités et à remodeler la sensibilité par l’invention de nouvelles relations au monde, à ce qui est, humain et non humain. » (…) Il y a donc aussi cette idée avec ce petit répertoire de trois textes, de composer dans ce studio, une sorte de petite grammaire d’un nouveau théâtre. » (sic). Mais pourquoi avoir demandé aux deux interprètes de murmurer en permanence, et sans jamais articuler sauf un peu à la fin? Désolé mais le murmure, cela se gère. Côté gestuelle, il y a parfois quelques légers frémissements mais pour « la grammaire d’un nouveau théâtre », il faudra repasser.
Mon voisin placé, lui de côté, n’a même pas daigné regarder la petite scène et attendait que cela se passe. Les autres spectateurs semblaient très partagés On veut bien que Marie-José Malis ait voulu tordre le cou au naturalisme et à un langage « normal » et « conformiste », mais à part quelques belles images à la fin, comme sur cette photo, on est loin du compte et il il faudrait au moins qu’elle fasse entendre correctement e ce beau texte.  ces quarante-cinq minutes sont bien longuettes.  Marie-José Malis a toujours aimé faire dans le formalisme et la sécheresse et cite Vsevolod Meyerhold, Peter Brook, Claude Régy, Kristian Lupa, grand créateurs qui ont voulu sortir d’un jeu normalisé… Mais ici, elle a fait fausse route. Nous n’avons pas pu voir les Pallaksch Pallaksch! #1 et 2, mais le numéro # 3 de ce laboratoire où un « théâtre- ce seront des théâtralités- qui ne sont qu’une affirmation: celle que le programme de l’acteur qui est une production de signes anormaux »  ( sic) ne nous a pas du tout convaincu.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 14 février à 18 hOdéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème).

 

Adieu Didier Méreuze

Adieu Didier Méreuze

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Le monde du théâtre aura connu des commencements d’année plus joyeux. Celui-ci ressemble à une hécatombe: après Pierre Vial, grand acteur et pédagogue hors-pair, sociétaire de la Comédie Française décédé le 20 décembre comme Catherine Samie, qui elle s’est  envolée en janvier.  Puis, un de nos plus grands auteurs, Valère Novarina et notre confrère Jean Chollet,  spécialiste réputé de scénographie,  sont eux aussi partis. Et Jean-Jacques Hocquard, proche d’Armand Gatti et de Gabriel Garran. Puis  Didier Méreuze, journaliste et critique, est mort avant-hier à soixante et onze ans.
Il avait assuré la critique théâtrale à La Croix. Ce passionné de spectacles y a officié pendant trente-cinq ans! Nous nous rencontrions souvent au théâtre: bourru mais foncièrement honnête, il  était de cette race de critiques qui n’hésitent pas à donner clairement leur point de vue. Et, toujours à juste titre, il avait la dent dure quand il le fallait.
Ce qui nous permettait d’avoir nombre de référence communes en matière de spectacles: il avait vu tous ceux des grands metteurs en scène du XX ème siècle et du suivant: Ariane Mnouchkine, Joël Pommerat, Luca Ronconi Roger Planchon, Tadeusz Kantor… Et lui qui avait été élève au Conservatoire de Bordeaux, savait de quoi il parlait.
Il préférait nettement -et c’est un euphémisme- les théâtres publics, ceux de Paris comme ceux de banlieue où nous nous rencontrions souvent. Il a été heureux de voir sa fille Pauline, très bonne actrice (voir Le Théâtre du Blog) devenir  pensionnaire trois ans à la Comédie-Française. Il était aussi un homme qui aimait la bonne cuisine et il tint aussi quelque temps la rubrique gastronomique à La Croix. Il nous racontait comme un enfant gourmand, les déjeuners dans les restaurants majestueux qu’il avait testés. Adieu Didier, et merci pour ce que tu auras apporté à la compréhension du théâtre contemporain.

Philippe du Vignal

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 Bon, on l’a dit, et le dramaturge le revendique : cette première pièce et donc « pièce de jeunesse », il l’a choisie comme adieu à la direction du Théâtre national de la Colline. Cadeau de départ : si cela vous intéresse, attendez ce que la suite pourra vous offrir, mais, cette fois, pour clore de cycle, ce sera un retour au point de départ, à ce qui a dessiné toute la suite : l’écriture et le théâtre.

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 D’aucuns se sont un peu bouché le nez devant ce tas de merde de chiottes, et le déploiement de tout un vocabulaire de l’excrément. Mais on peut se demander si notre monde mérite vraiment mieux. N’oublions pas non plus le vocabulaire du refus, de la révolte. Dans cet immeuble encombré, les familles s’entassent, les querelles créent et rompent des alliances. Le sous-texte, si difficile à écrire selon le jeune dramaturge, est ici l’histoire du Liban et de son exil vers la France, puis le Québec. La guerre civile libanaise a-t-elle été exactement «civile» ? On voit bien, sous le déguisement de querelles de voisinage -cela rappelle Journée de noces chez les Cromagnons- dans quelle mesure des puissances voisines ou étrangères (suivez notre regard inquiet…) s’en sont mêlées.
Pour l’auteur, « les intrus » et pour son personnage, le refus et le refuge dans les toilettes. Là se purge le monde, là se trouve le scarabée, seul animal à vivre des déjections des autres, le cancrelat, la «vermine » dans La Métamorphose de Franz Kafka. De fait, il semble bien que le monde concentré dans cet immeuble, ait besoin d’être purgé, de ses appétits d’argent (ou autres), de ses frustrations (qui va profiter, jouir de la vue sur mer ?), de ses empêchements à aimer, par exemple…

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Il faut écouter Antonin Artaud (sur You tube, autre affaire de tuyaux) pour se souvenir que « là où il y a de la merde, ça sent l’être». Et tout d’un coup, le ciel dramaturgique s’éclaire : la première pièce de Wajdi Mouawad serait en quelque sorte son Hamlet : être et ne pas être, là est la question, sans autre besoin de vengeance que ce blocage drastique des toilettes, et de taille. Stop, vivons, c’est: non. Endossons l’armure de l’adolescent, « un défi à toute idée de tristesse, de chagrin, de ressassement du malheur». Et tout cela produit du théâtre: la troupe fidèle (une vingtaine d’interprètes), de plusieurs générations et d’une même énergie, nous emmène parfois on ne sait où dans une mise en scène rigoureusement chorégraphiée mais elle y va. On apprend que le décor imposant d’Emmanuel Clolus est composé de récup d’anciens décors et on salue le geste. Pas de potlatch, pas besoin d’éblouir le partenaire ou l’adversaire par l’ampleur du sacrifice financier. Les moyens du théâtre vont à ses acteurs sur scène, dans les ateliers et régies ; ce qui coûte, c’est la main d’œuvre, le travail, le savoir-faire, l’invention, bref, la création. On ne peut qu’être d’accord, on aurait presque aimé que cela se voit…sans qu’on ait besoin de nous le dire.
Tout cela donne un spectacle choral foisonnant où l’on voit et vit plusieurs choses à la fois, ce qui ne nous laisse pas le temps d’analyser les analogies. Ni de nous «emmerder », malgré la durée annoncée. Regarde-t-on sa montre, quand on est au milieu d’une bande d’amis même grossiers, même « chiants » (les termes entre parenthèses sont des citations) ? Réponse : non.
Wajdi Mouawad a bien fait de revenir à l’élan initial: il nous livre autre chose qu’une somptueuse horlogerie, comme dans Tous des oiseaux, ou dans Racine carrée du verbe être, une pièce créée en 2022 à La Colline. Il orchestre ici du vivant tout cru. Et dépatouillez-vous avec.

 Christine Friedel

Jusqu’au 8 mars, Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

Estelle Woog magicienne

Estelle Woog, magicienne

 Petite, elle allait chaque été en Normandie pour les vacances et y retrouvait toujours sa copine Candice. Elle avait neuf ans quand sur la plage, celle-ci lui a montré des tours de cartes et elle a été fascinée: premier déclic. Estelle faisait de la gymnastique rythmique sportive et lui a montré quelques pas: elle a adoré.
« C’est fou: nous avons échangé nos rêves… et chacune les a menés jusqu’au bout. Elle est devenue championne en équipe de France en G.R.S. et j’ai suivi le chemin de la magie. Le même été, retour sur Paris, cette fascination pour cet art ne m’a pas quittée. Ma mère a trouvé une annonce dans un journal et m’a inscrite à des cours dans un centre d’animation… Et là, j’ai commencé et rencontré un professeur, Hervé qui m’a suivie tout au long de mon parcours et a réellement contribué au travail que je pratique aujourd’hui. »

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A  dix-huit ans, elle a intégré entre autres, le Cercle Magique de Paris et récemment le Cercle Français de l’Illusionnisme. Elle a enrichi ses connaissances, grâce aux boutiques et aux livres mais elle pense avoir appris encore plus oralement, avec un professeur ou dans les échanges entre magiciens: « L’échange humain a toujours été essentiel pour moi. J’aime qu’on m’explique, qu’on partage et c’est vraiment comme cela que j’ai construit ma magie. Avec l’aide de mes parents qui m’ont inscrite à des cours, acheté mes premiers tours et encouragé toujours dans cette passion.
Je me  souviens d’un voyage à Las Vegas avec eux. Pour me faire plaisir, ils m’ont emmené voir le spectacle à l’américaine de Lance Burton qui   m’a émerveillée. Et pour m’encourager, ils m’ont offert un tour spectaculaire: du lait disparait d’un journal pour réapparaître dans l’ampoule d’une lampe.
Et nous avons dû faire entrer cet énorme objet dans une valise! Un cadeau qui traduisait leur confiance et l’idée qu’un jour, je présenterai ce numéro devant un public.

Mon frère a d’abord été mon administrateu et nous avons construit mon image sur les réseaux sociaux. Ma sœur a organisé mes premiers spectacles, parfois gratuitement mais toujours avec beaucoup de cœur. Et mon mari, fan inconditionnel, m’a toujours poussé toujours vers le haut et a testé mes nouveaux tours. Et bien sûr, Hervé, mon professeur m’a transmis une grande partie de ce que je pratique encore aujourd’hui. Enfin, j’ai eu la chance de rencontrer des magiciens amateurs et professionnels, tous passionnés; ils ont toujours pris le temps de me transmettre leur savoir, notamment: Henry Mayol, Cocodenoix, Stéphane Lydo… Chaque scène, chaque échange ou retour nourrit le travail et m’a permis d’avancer. »

Estelle Woog a longtemps pratiqué la magie générale, en travaillant les grands classiques: cordes, foulards, anneaux chinois, balles éponge… Ces dernières années, elle s’est surtout consacrée au mentalisme, ce  qui correspond maintenant davantage à son univers: « J’ai toujours trouvé fascinant d’arriver à entrer dans la tête d’un spectateur, où à influencer ses choix. Face à un beau tour, on se dit souvent: «Il est très fort ».
Mais devant un numéro de mentalisme, on se dit plutôt: «Comment est-ce possible? » On ne parle plus de technique, mais presque de génie. Le mentaliste trouble, dérange, questionne et selon moi, marque  plus le spectateur: cela le concerne directement. Je travaille sur scène, ou en « close-up » pour des événements d’entreprise ou soirées privées. La création et la personnalisation sont au cœur de mon travail. J’ai une structure de numéros bien définie, mais, avant chaque spectacle, je prends le temps d’adapter le contenu: intégrer le nom d’une marque, noter un message particulier à faire passer… 

Le travail de Lé Kyle m’a particulièrement fascinée: elle pratique le « quick change » ou art de changer très vite de costume, aujourd’hui, avec des robes, instantanément et sans paravent. Aux Folies Bergère, j’étais assise au premier rang  pour The Illusionnist et, même si près, je n’y ai vu que du feu. Petite, j’allais voir Arturo Brachetti: il me paraissait déjà incroyable avec ses changements de costumes derrière un paravent. Voir aujourd’hui Léa repousser encore plus loin les limites, en rendant ces transformations visibles, est pour moi une véritable innovation. Au-delà de la prouesse, c’est aussi très inspirant de voir une femme connaître un tel succès dans ce domaine: nous aussi femmes, pouvons aller loin, innover et nous imposer sur scène. Et c’est très motivant. »

Léa Kyle a une préférence pour le mentalisme mais, avant tout, est attirée par le spectacle dans son ensemble: « J’aime quand il y a une vraie mise en scène, une vraie intention artistique. Ce n’est pas le tour en lui-même qui me touche mais ce qu’il fait vivre : l’évasion, l’émotion, parfois le rire, quand il y a une touche d’humour. Pour moi, un bon magicien est avant tout un bon acteur qui sait raconter une histoire, faire voyager le public et créer un vrai moment de spectacle. Ainsi Gus l’illusionnisteun personnage si attachant que j’aime beaucoup le regarder. Même si, à la base, je ne suis pas sensible à tous ses tours,  l’ensemble fonctionne : son univers, son énergie et sa présence font que j’adhère tout à fait à ce qu’il propose.
Et dans le spectacle de Xavier Mortimer, il y a un moment construit autour d’un écran avec  des jeux d’ombres. Très drôle, il tombe dans des trous, se déplace et interagit avec la vidéo; il n’y a plus alors de magie au sens strict, puisque c’est une séquence filmée mais si bien rythmé, intelligent et plein d’ humour que j’ai adoré! Un bon spectacle de magie ne repose pas uniquement sur des tours, mais sur la mise en scène, le rythme, le personnage et l’émotion que l’on fait vivre au public. »

Cette artiste a été très influencée par les mentalistes contemporains et elle apprécie beaucoup le travail de Victor Vincent et d’Antonio, entre autres, pour leur présence, leur sens de la mise en scène et leur capacité à créer de véritables expériences. Leur travail à la télévision l’a beaucoup inspirée: « C’est un exercice très exigeant : il faut savoir s’imposer sans arrogance, capter tout de suite l’attention et impressionner. Plus que dans une prestation en soirée, la pression est plus forte à la télé. Nous devons vite convaincre à la fois le public présent dans la salle… et les téléspectateurs pour éviter qu’ils ne changent de chaîne! Et tout est filmé, donc il y a  un angle difficile à respecter et aucun droit à l’erreur.
Et cela demande une créativité permanente: en « close-up », on peut s’appuyer sur des routines bien rodées mais, à la télé, on doit sans cesse innover souvent sans pouvoir prendre bien le temps de tester les choses. Cela demande une véritable aisance et une grande maîtrise. Ces artistes répondent très bien à ces exigences et j’espère avoir un jour l’occasion, moi aussi, de faire du mentalisme sur un plateau télé et me confronter à ces mêmes règles.

Que recommander aux débutants? « Eclate-toi, amuse-toi, expérimente et prends du plaisir! La magie est un art magnifique avec, pour but premier: émerveiller les gens. Bien sûr, il y aura du travail comme dans tous les domaines, si tu veux aller loin. Mais, quand on est vraiment passionné, on ne compte pas et les heures passent vite. Ne sois pas avide présenter tes numéros: il faut d’abord que tu les maîtrises, comme la mise en scène: aussi importante, que le tour lui-même et indissociable.
Trop souvent, surtout quand on commence, on apprend uniquement la technique et on la présente telle quelle. Mais seule, elle n’a guère d’effet, si elle n’est portée par une histoire, une intention, un univers: le spectateur est captivé par ce que l’on raconte autour d’un tour. Enfin, essentiel: présenter -et souvent- ses numéros devant un public. Au début, les tours ne seront pas toujours aboutis:  normal, cela fait partie du jeu. Commencer avec sa famille et/ou ses amis est une bonne chose.

La magie évolue forcément avec son temps. Autrefois, on impressionnait avec des phénomènes d’électricité, quand elle n’était pas encore dans tous les foyers. Aujourd’hui, le principe reste le même: notre art s’adapte aux nouveaux outils et supports. Les réseaux sociaux en font partie et représentent un formidable terrain de jeu… mais sont aussi à double tranchant. Beaucoup de tours vus en ligne ne sont pas réalisables dans les conditions réelles d’un spectacle: il faut savoir prendre du recul par rapport à ces tours.
Mais cela m’amuse beaucoup. J’ai un « compte » très développé avec vidéos pensées pour les réseaux sociaux : des effets visuels, rapides, souvent très «flash », sur des formats courts (une trentaine de secondes). Mais selon moi, un magicien ne doit pas se consacrer seulement à ces réseaux qui restent un espace d’amusement et de création à part. Dans mes spectacles, je présente des numéros qui n’ont souvent rien à voir avec ce que je montre en ligne.
Il est possible de faire coexister et adapter certains effets de réseaux à la scène, mais en fait, très peu y arrivent. Xavier Mortimer est exceptionnel et ses vidéos sont si fortes qu’on pourrait croire à des trucages, alors qu’il réalise ces effets en conditions réelles: ainsi dans un célèbre numéro, il vole avec un caddie de supermarché. »

A part la magie, elle  a toujours aimé explorer et se dit très créative: elle a fait plus jeune dix ans de piano, mais aussi de peinture, en testant de nombreuses techniques. Aujourd’hui, surtout, du pastel sec. Elle aime fabriquer des bracelets ou des bijoux pour téléphone et adore partager des moments de création avec ses neveux et nièces.
Mais elle fait aussi du sport: » Indispensable à mon équilibre. J’ai besoin de ma dose chaque semaine et je cours un semi-marathon par an. Et, en salle, je fais du vélo de façon intensive du « body attack » et aussi la boxe. Je jongle entre tous ces sports et récemment, pendant ma grossesse, je me suis découvert une passion pour la natation. Le sport fait aussi partie intégrante de mon énergie au quotidien. »

Sébastien Bazou 

Interview réalisée le 30  janvier.

Site d’Estelle Woog: https://www.illusionnisteenvogue.com/
Et: https://www.instagram.com/illusionniste_en_vogue

 

 

Tendre Napalm de Philip Ridley, mise en scène de Sophie Cachera


Tendre Napalm de Philip Ridley, mise en scène de Sophie Cachera 

D’origine, artiste-peintre, ce dramaturge, romancier et cinéaste britannique de soixante-et-un ans. a écrit une première pièce Pitchfork Disney qui a été créée à Londres puis à Paris. Ici, une Femme et un Homme -ils ne seront jamais nommés- se réfugient dans le fantasme pour fuir un drame: la perte de leur petite fille. Au menu: désir intense, violence extrême : récit d’émasculation, de la mort du père, et évocation d’une grande fête luxueuse-exorcisme, réalisée grâce à de nombreux et généreux donateurs de boissons et petits-fours… que ces personnages vont s’amusent à vivre. Entre rêve et réalité, entre rencontre amoureuse et désir physique de domination, consentie ou non…la pièce est intéressante.
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Dans ce petit théâtre, juste un carré de moquette couleur sable cerné par une mince  rampe lumineuse blanche. Au fond, côté cour, un porte-manteau avec, soigneusement posés sur des cintres, les vêtements d’une petite fille qui seront ensuite rassemblés dans un carton. Un batteur (Emilian Ducret) accompagnera La Femme (Esther Armangol) et l’Homme (Ferdinand Mochot) pendant une heure. Dans une joute verbale souvent brillante, mais aussi physique où le jeune acteur fait parfois des roulades au sol.
Mais on peine souvent à retrouver ici la thématique de cette courte pièce, pas facile  avec non-dits, ellipses donc pas facile à jouer.. Esther Armangol en pantalon de sport puis en longue robe verte pailletée a bien du mal à dire correctement ce texte: elle passe de phrases bien dites, à d’autres à peine articulées et boulées: assez insupportable. La diction ne semble plus être du tout la priorité dans les écoles de théâtre, à part le Conservatoire national et encore. Il faut être naïf pour penser que les micros H.F. ou non, peuvent régler le problème! Enfin ici, il n’y en avait heureusement pas.
Mais côté: direction d’acteurs, il faudrait que Sophie Cachera reprenne d’urgence les choses en main: il n’y a pas assez de travail et tel qu’il est, ce court spectacle (une heure) est loin d’être convaincant -enfin nous avons découvert cet auteur anglais- et il y a encore du pain sur la planche. Donc, à suivre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 7 février au Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris (XIX ème).

Tendre Napalm, Pitchfork Disney, Vincent River, Mercure Etincelant, L’Horloge la Plus Rapide de l’Univers, Les petites Feuilles de verre sont publiées aux éditions du Brigadier.

 

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