Les Carnets d’Albert Camus, mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson et Bruno Putzulu

Les Carnets d’Albert Camus, mise en scène de Stéphane Olivié-Bisson et Bruno Putzulu

Ces Carnets vont de mai 1935 à décembre 1959 juste avant le 4 janvier 1960 où Camus trouva la mort dans un accident de voiture sur une route de l’Yonne. Anecdotes, idées, quotidien de sa vie  en Algérie, à Paris sous l’occupation, à la Libération…Une sorte de journal intime discret, même si ces Carnets n’en portent pas le nom sur la vie professionnelle et familiale de l’écrivain. Il parle ainsi de son travail acharné comme romancier dramaturge, essayiste… Un homme fragile- il avait été tuberculeux- mais exigeant avec lui-même et conscient de son talent d’écrivain mais sujet à des doutes: « C’est ce que nous avons de plus intime. » Il souffre ainsi des incompréhensions quand il veut être publié et tacle l’auteur d’un article sur lui : «Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser et des citations fausses.»

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Il parle aussi de son enfance pauvre à Alger : « Ce que je veux dire : on peut avoir -sans romantisme - la nostalgie d’une pauvreté perdue. Une certaine somme d’années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité… » Mais aussi de Tipasa, du Brésil, de l’Italie et de la Grèce qu’il aimait tant mais aussi de Paris  dont il avait horreur, même s’il y travailla longtemps. «Une jungle et les fauves y sont miteux. »Il parle aussi de la France où il sera bloqué par la guerre « comme des rats ». Cet homme d’une immense culture lisait beaucoup et   citait volontiers Nietzsche « Celui qui a conçu ce qui est grand, doit aussi le vivre. » Albert Camus admirait aussi Stendhal : « C’est dans la disproportion du ton et de l’histoire que Stendhal met son secret. »

A la fin de ces Carnets, il évoque le Vaucluse où il veut trouver une maison: ce sera à Lourmarin. Il est aussi inquiet pour sa femme Francine malade et pour sa mère qui a été opérée et qu’il doit aller voir à Alger. Mais il estime aussi qu’il doit  se retourner sur son passé et reconstruire une vérité -après avoir vécu toute ma vie dans une sorte de mensonge. » Et Albert Camus avoue s’engager «dans des liaisons insatisfaisantes» mais se dit « avoir été capable d’élire quelques êtres et de leur garder fidèlement le meilleur de moi, quoi qu’ils fassent. » Sans doute une allusion à la grande actrice Maria Casarès avec laquelle il vivait souvent, ce que sa femme  supportait très mal… Il s’interroge aussi sur ses prises de position politique : «Cette gauche dont je fais partie malgré moi et malgré elle. »  Et il parle aussi de son prix Nobel reçu en 57 -donc trois ans avant sa mort- avec un sentiment d’amertume. Et une certaine fatigue morale semble l’envahir : « Je n’ai envie que de m’asseoir, et que le soir arrive. »

Sur le plateau de ce beau petit théâtre, juste trois chaises différentes et dans le fond, côté cour un écran vertical où seront déclinées, des photos en noir et blanc de rues d’Alger mais aussi des ruines de Tipasa ancienne cité romaine au bord de la mer à soixante kms d’Alger et chère au cœur de l’écrivain. Et de Saint-Germain des Prés à Paris. Et de Lourmarin où il sera enterré avec sa femme. C’est de cette vie bien remplie mais arrêtée en plein vol que parle ce spectacle avec des extraits bien choisis de ces Carnets. Aux meilleurs moments, seul en scène, Stéphane Olivié-Bisson réussit à nous rendre Albert Camus plus proche. Mais, visiblement mal dirigé ou auto-dirigé, il boule souvent son texte! Donc on l’entend mal et c’est très dommage. Comme aurait dit Louis Jouvet à un acteur: « Quand tu ne sais plus quoi faire, regarde le lustre et articule. » Et dans cette petite salle chaleureuse, située dans le vieux Nice, ce n’est en rien une question d’acoustique: le lendemain la compagnie Iva y présentait une lecture-spectacle sur Tolstoï dont nous vous reparlerons et où les comédiens et la soprano  se faisaient parfaitement entendre…

Philippe du Vignal 

Spectacle vu le 19 novembre au théâtre Francis-Gag,  4 rue de la Croix, Nice (Alpes-Maritimes). T :  04 92 00 78 50,  dans le cadre de la célébration du soixantième anniversaire de la disparition d’Albert Camus.

Le 24 novembre, au Théâtre National de Nice, concert par l’Orchestre Philharmonique de Nice, le Chœur de l’Opéra de Nice et le Conservatoire de Nice, suivi d’une lecture des lettres échangées entre Maria Casarès et Albert Camus par Muriel Mayette-Holtz et Augustin Bouchacourt. Et Dissonances Camus, conception de Frédéric de Goldfiem, Jonathan Gensburger et S. de Montgolfier. T : 04 93 13 19 00.

Jusqu’au 28 novembre, Cinémathèque de Nice, cycle Albert Camus au cinéma et projections scolaires : Loin des hommes de David Oelhoffen, L’Etranger de Luchino Visconti, La Peste de Luis Puenzo, Le Premier Homme de Gianni Amelio. cinemathèque-nice.fr

 


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Les Furtifs, d’après le roman d’Alain Damasio, mise en scène de Laetitia Pitz, musique de Xavier Charles

Les Furtifs, d’après le roman d’Alain Damasio, mise en scène de Laetitia Pitz, musique de Xavier Charles

Peu fervente de science-fiction, nous ne connaissions pas l’œuvre de cet écrivain que des centaines de milliers de lecteurs plébiscitent. Pas d’histoires de robots ou d’extra-terrestres, la terre suffit bien pour loger la dystopie qu’on entend furtivement dans le spectacle, celle d’un société de surveillance mutuelle horizontale. (L’auteur se réfère à Surveiller et punir de Michel Foucault). Pas besoin non plus de dictature, la servitude volontaire fait le travail ; relisons le célèbre essai de La Boétie… Cette société fait donc naître des furtifs, résistants clandestins et « terroristes » insaisissables qui se pétrifient en cas de danger. Il y aura une histoire de fillette disparue, des métamorphoses, de l’entrisme chez les chasseurs de furtifs, la visite d’un hologramme plus vivant que les vivants…

© Morgane Ahrach

© Morgane Ahrach

Ce roman d’anticipation parle bien des peurs et des drames du présent : «La ville est née en écrasant sous deux cents tonnes de gravats, les soixante-dix manifestants du collectif Reprendre… Nous pensons au film Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh (2020) sur la démolition réelle d’une tour à Ivry-sur-Seine. Le café est transformé en espace de «co-working» discipliné, comme dans le spectacle actuel de Guillermo Pisani, J’ai un nouveau projet, au Théâtre de la Tempête.  Bien sûr, l’anticipation accroît les craintes, celle d’une privatisation totale des écoles, hôpitaux, police… par la société Orange (nommément citée, avec son logo) mais aussi d’une guerre :«on chasse, on tue, on rechasse, on retue» qui passerait aux mains de civils, plus efficaces que les militaires, et enfin «des personnalités créatrices, des artistes», symptôme d’une mainmise plus profonde encore sur toute une société.

De tout cela, nous entendons des fragments, qu’ensuite nous pouvons rassembler mais la matière est trop riche pour le temps d’une représentation même si Laetiatia Piz nous offre une  expérience musicale exceptionnelle. Neuf instrumentistes savent se faire furtifs, agressifs, voire humoristiques dans l’usage des souffles, frottements, harmonies et grincements, parfois aux imites de l’audible, le tout dans un swing constant et léger qui va de l’avant et nous emmène dans un vrai plaisir : cette musique n’envahit pas le récit et ne joue pas non plus les fonds sonores.

Laëtitia Pitz et sa compagnie Roland Furieux travaillent particulièrement sur la voix parlée et chantée, comme dans Perfidia créé au dernier festival d’Avignon. Mais elle s’en est tenue ici avec ses deux partenaires, à la position classique du récitant et  n’a pas utilisé sa palette d’interprétation avec plus d’ampleur et de liberté. Il y a un moment d’humour savoureux sur le jeu et l’illusion quand apparaît un hologramme, traité par son partenaire de «sac d’air», solidement incarné par un comédien au jeu très brut, comme si on avait demandé à un passant complaisant de monter sur le plateau.

Et dommage, Laëtitia Pitz elle-même comme interprète, s’est presque effacée devant la musique. Ce qui est peut-être du à un grand respect pour le roman d’Alain Damasio: ici, il y a trop de texte et il ne nous parvient donc pas assez: le message se fait lointain et nous aurions envie d’un peu plus de théâtre. Mais cet oratorio créé à L’Arsenal-Cité musicale de Metz aiguise nos perceptions, décape nos oreilles en toute délicatesse et nous fait participer à une expérience musicale rare.

Christine Friedel

Théâtre de l’Echangeur, Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 22 novembre
T. : 01 43 62 71 20

Les Furtifs d’Alain Damasio, collection folio-science-fiction. Grand prix de l’Imaginaire 2020

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

 

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Le mot du jour, le miroir aux alouettes, le piège, l’espoir, le concept qui va faire de vous ce que vous voulez être : metteur en scène, cinéaste, créateurs d’une « start up » promise à la gloire mondiale, ou d’un parti politique… Pas grave si la bulle éclate, on en gonflera une autre, encore et toujours. Et our ceux qui tendent les leurres avec leurs appels à projet, tout, et d’abord l’idée même de liberté, doit contribuer au profit. Auto-entrepreneur: déjà une tautologie ! Entreprendre est en effet décider soi-même de ce que l’on va faire, ou alors  le mot ressemble à un aveu et à un beau raccourci pour «auto-exploiteur ».
En tout cas, dans ce monde libéral, une réussite, puisque chaque poste délocalisé par le télétravail forme avec les autre non pas un organisme mais une nébuleuse en mouvement perpétuel, avec des économies sur les bureaux devenus inutiles et la floraison des espaces de travail et des ordinateurs portables sur les tables des cafés.

On verra se gonfler la bulle d’un site de rencontres qui ne le serait pas et où le client paierait pour avoir l’impression de la spontanéité, avec des paliers d’incertitude pour l’entrepreneuse : elle a le communicant, le designer, mais quid du roi de l’algorithme, clochardisé qu’il faudrait ramener à la techno-sphère ? Pas plus d’énervement que nécessaire mais cela ne s’arrête jamais, comme la circulation du capital, condition nécessaire pour qu’il rapporte .

La durée même du spectacle -deux heures et demi- correspond à ce temps disloqué, l’urgence perpétuelle s’épuisant en obsolescence. Parallèlement, nous verrons naître une convivialité illusoire (pour le copain employeur lui-même) et se noyer la revendication sociale -qui travaillera le week-end ?- et éclairer de ses paillettes, la soirée privée d’une banque. Et quelques instants de véritable amitié…

Pour faire foisonner tout ce travail, Sol Espeche, Pauline Jambet, Marc Bertin, Maxime Le Gall, Benjamin Tholozan (en alternance), Julien Villa. Mais nous avons l’impression qu’ils sont au moins douze sur le plateau, d’autant qu’ils sont entourés de spectateurs attablés au café. D’un geste, d’un costume, d’une humeur à l’autre, chacun change de rôle -car il s’agit bien de rôles sociaux- en un mouvement incessant et fluide, savourant des acrobaties sémantiques de la “nov’langue“ entrepreneuriale (adjectif caractéristique de ce jargon) et des figures imposées d’une jovialité suspecte.

Le public aura de temps en temps la chance de voir projeté ce qui se passe sur les micro-ordinateurs, d’être pris à partie comme clients, actionnaires, ou de gens dont l’Entreprise a besoin. Pas d’appel à projet pour ce spectacle, mais de bonnes fées se sont penchées sur son berceau : d’abord une solide expérience théâtrale (entre autres Le Système pour venir invisible, et Là tu me vois ? une documentation d’acier, un humour d’enfer et une bonne dose de fantaisie.
Que demande le peuple ?

Christine Friedel

Jusqu’au 21 novembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, métro Château de Vincennes puis navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

 

 

L’Oiseau de feu, chorégraphie de Thierry Malandain et Le Sacre du printemps, chorégraphie de Martin Harriague

L’Oiseau de feu, chorégraphie de Thierry Malandain et Le Sacre du printemps, chorégraphie de Martin Harriague

© Jean Couturier

© Jean Couturier

Le Malandain Ballet présente en une même soirée un programme Igor Stravinski. L’Oiseau de feu, créé le 25 juin 1910 à l’Opéra de Paris, a connu de multiples interprétations. Le directeur du Centre Chorégraphique National de Biarritz, en maître du langage néoclassique, nous fait redécouvrir cette œuvre, en utilisant la Suite de 1945 d’Igor Stravinski. « Nous retiendrons que les oiseaux symbolisent ce qui relie le ciel et la terre, voire que le Phénix, se décomposant pour renaître, personnifie dans la religion chrétienne, l’immortalité de l’âme et la résurrection du Christ. »
Nous retrouvons ici l’écriture ciselée de Thierry Malandain avec groupes géométriques, effets de vague, alignements et croisements des danseurs. Hugo Layer interprète magistralement cet oiseau de feu avec toute sa fragilité, avec les solistes Claire Lonchampt et Mickaël Conte. Réalisée avec rigueur et esthétique, cette version a été très appréciée du public.

Martin Harriague a remporté le prix du public au premier concours du jeune chorégraphe organisé par l’Opéra national de Bordeaux (voir Le Théâtre du blog). Il crée des pièces d’une grande théâtralité, et s’engage, entre autres, pour la défense de notre planète. Pourtant, avec Le Sacre du printemps, il semble oublier cette Terre nourricière, chère au Tanztheater de Wuppertal de Pina Bausch qui en avait donné une version mythique. Ici, dix-neuf interprètes naissent des entrailles d’un piano droit. La musique d’Igor Stravinski, si controversée à sa création, va induire leurs mouvements. Le pianiste s’efface et la version symphonique se fait alors entendre: un vieillard va guider, durant trente-cinq minutes, les interprètes dans une quête pleine de bruit, fureur et surprises, liberté étant laissée à chacun d’agir selon sa sensibilité. Dans le tableau final, nous retrouvons, comme dans les versions traditionnelles du ballet, l’opposition du groupe face à l’élue qui a pour seule solution de disparaître. Les amoureux de la danse iront tous voir ces créations promises à une grande tournée.

Jean Couturier

Spectacle joué du 4 au 12 novembre, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

Le 7 décembre, Festival de danse de Cannes,au Théâtre intercommunal Le Forum, Fréjus (Var).

 

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Simone en aparté, texte et mise en scène d’Arnaud Aubert

 

 Simone en aparté, texte et mise en scène d’Arnaud Aubert

«Une Simone Veil, libre, ardente, déterminée, dit le metteur en scène. Une vision fantasmée par l’imaginaire, un kaléidoscope d’évocations qui dévoilent, à différents âges de sa vie, les multiples facettes de celle qui pourrait être notre alter ego : la femme, la mère, la fille, l’épouse, la sœur, l’amie, la camarade…Avec l’envie de partager ses combats pour le respect des droits humains, ses prises de position en faveur des principes de justice et de laïcité, ses doutes… mais aussi ses colères.

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©Kevin Louviot (photo de répétition)

Au centre du plateau, une sorte de lit-chaise longue incurvée et trois colonnes brillantes symbolisant sans doute le Pouvoir auquel cette grande dame n’a pas craint de se frotter quand elle a voulu faire avancer ses idées. Déportée en camp de concentration par les nazis avec sa sœur et sa mère qui y mourra du typhus, elle découvre l’horreur : «Et c’est là que pour la première fois on nous dit « mais ils sont déjà… vous voyez les cheminées qui sont là… ils sont déjà… c’est ça, ce sont eux, ils sont arrivés, ils ont été gazés, il n’y a plus rien. » Pendant deux trois jours on pense que c’est de l’intoxication… de l’intox… mais très vite on est bien obligé de penser que c’est la vérité… mais on n’arrivait pas à le croire. On n’arrive pas à le croire.

Simone Veil réussira à survivre et revenue à Paris, aura la courage de faire des études de droit, se mariera et aura trois enfants. Puis elle entrera dans l’administration pénitentiaire dont elle parle très bien: «Mais le magistrat, même s’il est au Parquet, ce n’est pas celui qui est nécessairement répressif, c’est celui qui défend la victime, c’est celui qui défend le faible par rapport au fort et qui fait appliquer une loi qui est faite, si elle est bien faite, pour organiser une société. Et je suis entrée à l’administration pénitentiaire espérant alors pouvoir faire quelque chose pour les condamnés ou anciens condamnés, victimes de leur passé, de leur milieu et de leur misère. Je suis allée beaucoup en prison, je veux dire dans les prisons, et je découvre pour la plupart du temps des prisons qui sont dans un état épouvantable, sur-occupées. »

A la fin de sa vie aura la douleur de perdre l’un de ses fils et son mari avec lequel elle partage désormais un caveau au Panthéon. Sophie Caritté est une Simone Veil tout à fait crédible, à la fois emplie d’une solide autorité intellectuelle et morale mais aussi parfois assez joyeuse, comme elle le raconte: avoir une famille autour d’elle, sortir avec des compagnes en politique qu’elle retrouve pour fumer une cigarette et boire un verre, même si elles ne sont pas toujours de son bord. Elle ne déteste en rien les hommes malgré la haine de certains députés assez bornés qui ne lui firent aucun cadeau, quand, ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, elle réussit avec un courage exemplaire à faire passer sa fameuse loi historique sur l’avortement qui provoque un tsunami à l’Assemblée Nationale où elle reçut sans faillir des tonnes d’injures qui ne faisaient pas honneur aux députés mâles, c’est à dire l’essentiel de cette assemblée. Un des meilleurs moments de ce solo, comme l’évocation de son travail à construire l’unité européenne qui aura été un des buts essentiels de sa vie : «  Alors je trouve que cette volonté – une poignée d’hommes au départ, mais ensuite soutenue par des partis, par des mouvements – de dire « on va se réconcilier, on va faire quelque chose ensemble », c’est pour moi la grande aventure du XXème siècle, et la grande réussite. Construire l’Europe. C’est aussi le grand dessein du XXIème siècle. Quand on a la possibilité de travailler à la construction européenne, si l’on pense qu’il y a là un espoir pour l’avenir, et bien il faut le faire pour ses enfants et ses petits-enfants ; c’est le sens de mon engagement. Participer à la construction de l’Europe, avoir été élue au Parlement et avoir eu l’honneur d’en être la première présidente, et tout ce travail, cela m’a réconciliée avec la vie. »

Même si elle a des regrets impossibles à combler et nous la comprenons aussitôt quand elle dit, la gorge nouée par l’émotion: «Il y a une chose que je regretterai toujours beaucoup et qui ne pourra jamais être comblée, c’est le fait qu’il n’y ait pas eu de lien entre eux, mes enfants et maman. Que maman n’ait pas connu mes enfants; mais surtout que mes enfants n’aient pas connu maman, et que mon mari non plus, n’ait pas connu maman. « 

Le travail sur le texte et la mise en scène d’Arnaud Aubert est d’une grande honnêteté, même si le spectacle encore brut de décoffrage, a encore besoin d’être rodé. Nous oublierons vite cette espèce de lit-transat qui parasite le plateau comme les quelques projections de fleurs. Et on entendait parfois mal l’actrice quand elle n’est pas au bord du plateau dans ce petit théâtre du XIX ème. Sans doute sujette au trac en cette première, elle avait aussi tendance à bouler son texte.

Ce court spectacle a le mérite de retracer quelques moments d’une vie exemplaire où on VOIT Simone Veil parler d’elle: « Mon mari et les enfants disent toujours que je manque d’humour, ce qui est vrai… je ne suis pas très gaie, je ne ris pas beaucoup je suis…je me sens bien comme ça, sans que ce soit tout d’un coup un sentiment d’euphorie extraordinaire. S’intéresser aux gens, à tous, s’aimer, oui j’ai une grande disponibilité je crois pour les gens, et pas seulement pour les gens mais pour les choses… probablement parce que j’aime la vie. Les gens m’intéressent, tout m’intéresse en définitive, alors quand ils vous intéressent on les aime forcément, c’est très rare que je n’ai vraiment aucune sympathie pour quelqu’un… c’est très rare les gens sans intérêt et c’est vrai pour les gens mais c’est vrai aussi pour les choses, j’aime beaucoup la peinture, aller voir une exposition, j’aime beaucoup lire, beaucoup le cinéma, je suis très gourmande, je crois que j’ai une faculté et une disponibilité pour la vie, et surtout pour les gens, très grande.

Une époque qui doit sembler moyenâgeuse… aux nombreux collégiens et lycéens de Lisieux une ville qui a été bombardé à plus de 90 % pendant la dernière guerre mondiale. Mais ils écoutaient sans broncher cette histoire du passé qui éclaire la situation politique actuelle. Nous aurions bien besoin des colères de cette femme courageuse disparue il y a quatre ans et qui avait le courage de parler haut et fort… Ce spectacle parle très simplement de cette vie exemplaire est nécessaire et on peut espérer qu’il arrivera un jour à Paris…Une pensée aussi pour sa quasi-homonyme Simone Weil la philosophe (1909-1943) qui connaissait bien les tragiques grecs. Elle mériterait aussi un spectacle…

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre Lisieux-Normandie, le 16 novembre.

Centre culturel d’Orbec, 18 novembre ; Cinéma Le Parc, Livarot 19 novembre. Foyer familial Cambremer, 20 novembre, Théâtre Roger Ferdinand, Saint-Lô, 23 novembre. Tanit Théâtre, Lisieux ( Calvados) du 29 au 30 novembre et du 2 au 3 décembre.

 

Dark Noon,conception et mise en scène de Tue Biering, chorégraphie et mise en scène de Nhlanhla Mahlangu

Dark Noon, conception et mise en scène de Tue Biering, chorégraphie et mise en scène de Nhlanhla Mahlangu

 Une scénographie trifontale avec un plateau rectangulaire couvert de poussière rouge, une sorte de faux western qui se revendique comme tel. «A la fois, dit le metteur en scène danois qui dirige le collectif Fix&Foxy, un pastiche de Sergio Leone, un remake de John Ford avec des incrustes de La Petite Maison dans la prairie. Dark Noon tient du récit épique et burlesque. Mais attention, une histoire peut en cacher une autre. »

 Dans cet univers d’hommes prêts à tout, y compris à en tuer d’autres d’un simple coup de revolver pour un motif banal, des émigrés d’Europe centrale, d’Italie, etc. des cow-boys, mais aussi des prêtres, des prostituées, tous attirés par ce nouvel Eldorado quand un émigré trouva un petit caillou d’or. Massacres d’Indiens, Africains réduits en esclavage, Chinois payés une misère pour construire la grande voie de chemin de fer reliant l’Est à l’Ouest des Etats-Unis. L’exploitation de l’homme par l’homme admise comme une institution. Bref, de la violence, du racisme et de la tuerie au quotidien dans un pays en train de naître

Tue Biering a demandé à des acteurs noirs sud-africains de jouer le visage poudré de blanc des dizaines de personnages qui vont raconter cette histoire de colonisation virulente à marche forcée pour construire ce qui deviendra les Etats-Unis. Une allusion aussi très claire au pays de ces acteurs qui ont aussi souffert le temps de l’apartheid. « Dans Dark Noon, j’utilise en effet la référence du western que le public s’approprie immédiatement car c’est un genre qui lui est très familier, dit le metteur en scène. Et pour moi, c’est un moyen de questionner le concept de civilisation, être à la frontière entre ce qui serait civilisé et ce qui ne le serait pas. « 

Et cela donne quoi ? D’abord une excellente direction d’acteurs tous magnifiques et qui portent à bout de bras un spectacle très inégal: Bongani Bennedict Masango, Joe Young, Lillian Tshabalala, Mandla Gaduka, Siyambonga Alfred Mdubeki , Katlego Kaygee Letsholonyana , Thulani Zwane. Dans un des deux fonds de plateau, nous pouvons voir leur visage filmé devant un paysage projeté, retransmis sur un écran avec sous-titrage, un procédé pas très original. Et qui n’est ni un film ni du théâtre mais un machin hybride, peu agréable à suivre… Et une narratrice commente l’arrivée de ces pauvres migrants entrant dans l’espace de jeu de cette scène tri-frontale signée Johan Kølkjær.

Nous allons pouvoir assister selon une chronologie allant à l’essentiel ou du moins à des grands et petits faits de l’histoire des Etats-Unis: massacre d’Indiens à cause de leur impossibilité à se faire comprendre, construction du chemin de fer, bagarres entre cow-boys, généralement des hommes n’ayant plus rien à perdre et cherchant juste à se nourrir, scènes de bordel, missionnaires pas très scrupuleux, agressions verbales et/ou physiques, crasse, misère, viols : bref, la peinture sans retouche d’un passé dont les arrière-petits-fils de ces hommes sans foi ni loi ne veulent plus jamais entendre parler mais qui est bien celui sur lequel se sont construits ces Etats-Unis.

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© Serein Meisner

Autre procédé: certaines séquences tournées caméra sur l’épaule ou avec un travelling sur les rails du chemin de fer… Dans de petits décors : chapelle, chambre faits en châssis en contre-plaqué nu, prison en grillage, semblant de saloon avec verres d’alcool… Des éléments qu’apportent à vue les acteurs depuis l’arrière des rangées de sièges où ils se costument aussi à vue mais discrètement, là aussi un procédé brechtien un peu fatigué…
Cela bascule donc sans arrêt entre théâtre et cinéma mais c’est -par moments seulement-  assez vivant, grâce à de belles images et surtout à ces acteurs étonnants de vérité, malgré un texte découpé en chapitres annoncés par écrit sur l’écran, ce qui donne au spectacle des allures de leçon d’histoire un peu laborieuse. Et l’invitation au public à rejoindre les acteurs sur le plateau pour faire de la figuration, ne fonctionne pas. Le compte n’y est pas même si le metteur en scène prétend qu’il
a besoin de lui sur le plateau. « Cela me permet de m’identifier à lui. Cela me renvoie à mon propre rôle, à ma propre place. Je peux, à travers le regard des spectateurs, sentir les enjeux du spectacle. Et puis, l’invitation du public sur le plateau, c’est aussi un moyen de rendre le spectacle plus incontrôlable et donc plus humain, plus personnel. Cela m’intéresse beaucoup. (…) J’essaie, de plus en plus, de m’engager, de parler en mon nom et de pointer du doigt ma propre hypocrisie. J’aimerais que le public en fasse autant, qu’il puisse se confronter à lui-même. En l’incluant dans l’espace du jeu, sur le plateau, j’ai l’impression de lui donner cette possibilité.» Ouf! Comme si Tue Biering avait absolument besoin de se justifier… Quelques jeunes gens se laissent toucher par la gentillesse des comédiens pour aller les rejoindre su le plateau, ce vieux procédé, lui aussi usé jusqu’à la corde, ne fonctionne pas.

© Serein Meisner

© Serein Meisner

Un autre vieux truc plus qu’usé comme les costumes et chapeaux à vue sur des portants.  Et ce dispositif tri-frontal n’est pas non plus convaincant, puisqu’il faut, quand on est sur un des deux côtés se pencher sans arrêt pour voir l’image projetée, en même temps… De toute façon, on ne voit vraiment la plupart des décors des lieux, que s’ils sont projetés : cherchez l’erreur de scénographie. Cela fait quand même trop de points négatifs. Malgré à la fin, quelques courtes mais formidables prises de parole des acteurs sur la vision qu’ils ont, négative ou positive, du western. Malheureusement, le spectacle est loin d’atteindre ce degré d’intensité et les deux heures paraissent bien longuettes. Enfin si vous avez le courage de prendre le métro puis le RER puis à la sortie de ce RER, la navette (attention: prenez la bonne sortie) et vice-versa, vous pourrez avoir une idée des réalisations de ce metteur en scène danois qui fait les choses avec le plus grand soin mais, malgré les apparences, de façon bien conventionnelle. Bref, ce Dark Noon, malgré d’excellents acteurs, ne nous a pas convaincu…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 19 novembre, Théâtre des Amandiers-Nanterre, avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine)

 

Festival Marmaille à Rennes

Festival Marmaille à Rennes

Lillico a pour but de promouvoir l’éveil artistique pour l’enfance et la famille mais aussi de participer au soutien et à l’encouragement des métiers des arts du spectacle, d’œuvrer pour l’accès à la culture pour tous, de diffuser et soutenir la création. Cette association dirigée par Christelle Hunot est forte d’une expérience de trente-deux ans avec des  projets  pour le jeune public et le tout public sur Rennes, l’agglomération rennaise, l’Ille-et-Vilaine et la Région Bretagne.. Il y a ici une approche particulière quant à l’accueil et à la communication pour les enfants jusqu’à six ans. «Nous affirmons, dit-elle, que le public des enfants et des jeunes est spécifique, psychologiquement, sociologiquement et économiquement et nous avons aussi la volonté d’un projet citoyen à travers toutes nos actions. Nos mises en œuvre vont toujours dans le sens d’un accompagnement, d’un soutien, d’un conseil pour aller vers l’autonomie. Le théâtre, l’objet, le corps… Des plus petites formes aux plus grands plateaux. Du plus petit enfant, au plus grand, aux parents et  grands-parents. (…) Les mots culture, art, création, solidarité et citoyenneté sont au cœur de notre projet et dans toutes ses mises en œuvres possibles, surtout dans ces moments si particuliers. »

Le Labo est  un espace de recherche artistique et d’expérimentation avec des professionnels  de l’art, de l’enfance, de la petite enfance, de la recherche, mais aussi avec des habitants, des familles, curieux de participer à des moments réguliers et informels, pour discuter et réfléchir ensemble. Territoires ou comment apprendre à travailler ensemble, à construire ensemble un territoire commun, un axe qui sera le leitmotiv pour toute notre ligne autour de la médiation et de l’action culturelle. Partant de notre cœur de projet, l’art, les territoires seront autant d’espaces possibles à explorer, pour rencontrer les habitants, les familles, les écoles, les structures sociales…

Cet ancien gymnase est devenu un espace de vie pour les enfants, pour les professionnels en lien avec l’enfance et la population du quartier de Maurepas et du département. (…) Un lieu de recherche et d’exploration artistique, de laboratoire, de production et de soutien à la création contemporaine par la co-production ou production déléguée pour les artistes indépendants et en développement. Et sont ici présentes toutes les disciplines du spectacle : théâtre, danse, musique, conte, autres formes hybrides mais aussi arts graphiques, arts numériques et cinéma. Avec des temps forts comme les spectacles et interventions au Festival Marmaille sur plusieurs semaines en octobre…

Ecoutes sous Zabris par la Bobine/Bob théâtre en Ille-et-Vilaine (pour tout public dès le début de la vie )

Une installation textile et sonore qui peut évoquer le corps de la mère avec des coussins de forme et couleurs diverses, avec un pont d’où pendent de gros fils eux aussi de différentes couleurs pour vivre une expérience intime et collective. Cette installation, a été auto-produite par Christelle Hunot, directrice de Lillico, qui, en 2012, monta une unité petite enfance, appelée La Bobine, au sein de la compagnie Bob théâtre où elle déploie un travail alliant les arts du textile et la mise en scène. Elle met en scène de formes évocatrices de la maternité, entre seins, ventres et tunnels de passage. « Ces cercles composés de textile, dit-elle, nous emmènent en voyage. Ils nous livrent des paysages suspendus entre interaction physique et écoute personnelle, avec ou sans casque, au cœur de nos voyages intérieurs, entre bercement et blotissement. »

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Elle a proposé à Elio Athimon-Hunot de composer une promenade musicale pour un espace carré où un public d’une vingtaine de personnes, tous âges confondus, s’installe où il veut pour vivre cette expérience sensible, en se déplaçant ou non, en écouatnt la musique au casque ou pas. Cette forme est née à l’occasion de Figure 2021 où la metteuse en scène a invité Elio Athimon-Hunot à créer le premier concert d’écoute au casque par les tout-petits d’une musique que l’on pourrait qualifier de pop életronique expérimentale.. Et elle a invité Mariana Caetano pour le chant et l’interprétation à travailler dans cette installation avec Puis dans un second temps, l’après-midi avec Héron Cendré (Gregaldur). Lui présent en fond scène sur différents synthés et machines électroniques avec lumières, en accord avec la musique
Déchaussés pour pénétrer sur ce tapis carré et allongés, la tête reposant sur de gros coussins, nous nous laissons volontiers bercer par ces douces phrases musicales qui doivent impressionner les bébés : aucun bruit, aucun cri mais une douceur et une paix qui s’installent dans cet espace privilégié.

Comptine et chants ont depuis l’aube de l’humanité accompagné réveil et endormissement des tout petits et plus récemment la musique s’est révélée comme une aide précieuse au développement du cerveau des prématurés. Celle qui accompagne les dessins animés, étant, elle souvent assez médiocre. Mais ici, elle nous paru à la représentation du soir encore plus qu’à celle du matin, d’une grande qualité. Et nous garderons aussi la belle image d’un petit garçon (deux ans environ) tirant avec joie sur le rythme de la musique, sur deux gros fils, et cela pendant plusieurs minutes… Impressionnant.

Spectacles vus à la Maison de quartier La Bellangerais, à Rennes.

La Chuchoterie

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C’est en plein cœur de ville, sous la houlette d’une jeune animatrice, un espace d’art où on peut, avec des tout petits, regarder de beaux livres-jeux en textile donc indéchirables ou qui s’ouvrent avec des paysages. Là aussi, on se déchausse avant d’entrer dans ce lieu calme et doux, marcher sur des tapis noir et blanc, puis s’asseoir et se lover dans des coussins. Et c’est gratuit…
Il y a quelques pièces de mobilier conçus par Laurence Henry, où sont disposés les livres. Seule réserve, l’espace n’est pas bien grand mais peut accueillir six personnes. Aucun doute, cette Chuchoterie est à découvrir par les très petits enfants. Malgré ces temps d’Internet, ils ont ici la joie de découvrir la magie d’un médium connu depuis l’Antiquité avec, d’abord, des
feuilles manuscrites réunis en bande enroulée autour d’un cylindre, ensuite pliés et cousus en cahiers depuis le premier siècle après J.C. Enfin imprimées sur papier d’épaisseur variable, et dernièrement édités sous forme numérique… Les livres restent des supports irremplaçables d’étude, de connaissance et distraction quel qu’en soit le genre et le volume. En général quand même assez peu fragiles, ils défient souvent le temps, sont légers, d’un coût peu élevé et peuvent être emportés partout.
Le livre pour très jeunes enfants en tissu ou en papier dur a un siècle à peine mais a aussi une remarquable fonction d’éveil au monde extérieur, La Chuchoterie est là pour nous le rappeler.

Contact : Alix Clerfeuille au 02 99 63 13 82 ou : lachuchoterie@lillicojeunepublic.fr pour toute information complémentaire.

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A la Lueur du doute, pièce chorégraphique et interprétation de Carole Bonneau, Hélène Maillou et Falila Taïrou, musique de Jean-Michel Noël (tout public dès six ans)

La compagnie Ostéorock basée en Maine-et-Loire a conçu ce spectacle avec des personnages récurrents dans les contes pour enfants comme dans Macbeth de Shakespeare. Trois sorcières investissent le plateau. Avec quelques pierres et du bois, elles font un feu, avec au-dessus, une marmite, deux symboles de leur colère mais aussi du respect qu’on doit à la terre nourricière. Elles écoutent le chant des feuilles dans les arbres et dansent souvent en rond, de façon très impulsive, presque sauvage et soufflent des cris célébrant la vie comme on rêve de voir les magiciennes le faire.

« Cette pièce chorégraphique interroge notre perception du réel, sème le doute sur l’envers du visible, questionne notre relation à la nature, disent les créatrices. Au centre de la pièce, on retrouve la sorcière. Celle-là même qui, au cours des siècles a été décriée mais qui, depuis les années 70, est un symbole de féminisme et de résistance. Ostéorock, en s’intéressant à cette figure de femme forte et libre, nous plonge dans un conte sacré où l’humain et la nature font corps. »

Contrat bien rempli: argument simple et significatif, très bonnes chorégraphie et interprétation des trois danseuses-actrices qui emmènent leur jeune public là où elles veulent pendant cinquante minutes, remarquables lumières de Séverine Lemonnier et beaux costumes de Thérèse Angebault. Bref, et ce n’est pas si fréquent, un bon spectacle de danse contemporaine à l’intention du jeune public… Quel chemin parcouru depuis cinquante ans quand le théâtre pour enfants commençait à à émerger avec les admirables spectacles de la compagnie de la Pomme verte dirigée par Catherine Dasté… Les enfants de ce Marmaille 2021 sont vraiment gâtés, même avec l’obligation de porter un masque…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 27 octobre, salle Guy Ropartz, association Lillico, salle Guy Ropartz,14, rue Guy Ropartz, à Rennes (Ille-et-Vilaine).

 

Démons de Lars Norén, mise en scène de Matthieu Dessertine

Démons de Lars Norén, mise en scène de Matthieu Dessertine

Le grand poète et dramaturge et metteur en scène suédois est mort du covid à Stockholm en janvier dernier à soixante-seize ans. On a souvent comparé son œuvre à celle de ses compatriotes August Strindberg et Ingmar Bergman, mais aussi à Henrik Ibsen et Anton Tchekhov.
En France, il s’était imposé avec La Force de tuer qu’avait créée en 88 Jean-Louis Jacopin et où un jeune homme tuait son père. Puis il y eut La Veillée montée par Jorge Lavelli où deux frères et leurs épouses se déchirent autour de l’urne renfermant les cendres de leur mère. Dans ses quelque quarante pièces, il s’inspira surtout de ce qu’il avait vécu et mit l’accent sur la vie dans les institutions psychiatriques, sur les perversions notamment sexuelles et les violents conflits au sein d’un couple et/ou d’une famille. Bien connue dans son pays, son théâtre a aussi, et depuis longtemps, fait l’objet en France de nombreuses mises en scène (voir Le Théâtre du Blog) et Les Démons l’une de ses pièces les plus connues, a été montée entre autres, par Jorge Lavelli, Thomas Ostermeier, Lorraine de Sagazan, Marcial di Fonzo di Bo…

Franck et Katarina vivent depuis neuf ans ensemble dans un bel appartement. Ils n’ont pas d’enfants. Un soir, lui revient avec un sac plastique contenant l’urne des cendres de sa mère qu’il dépose sur une table-bar. Les obsèques doivent alors lieu le lendemain et ils attendent le frère de Frank et sa femme mais ils ne viendront pas: lui préfère regarder un match de foot à la télé! Très vite, nous allons assister au n ième épisode d’une relation amoureuse difficile sur fond d’alcool (on boit beaucoup et très souvent!), de violent érotisme, de solitude jamais avouée et d’agressivité mais aussi parfois à dose homéopathique, de tendresse. « Ou je te tue ou tu me tues, ou on se sépare, ou on continue comme ça. Choisis ! », dit Katarina. « Je ne peux pas choisir. Choisis, toi », dit Frank.

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Quand il arrive avec l’urne, Katarina fume allongée en robe très courte sur un canapé. Il l’insulte mais ne reçoit aucune réponse. Bref, tout est prêt pour une nième séance de règlements de compte sado-maso sur fond d’amour/haine. Du genre: «Je t’aime beaucoup mais je te supporte pas, vraiment pas, je peux pas te souffrir, mais je peux pas vivre sans toi. « Elle répond juste : « Pourquoi? » Ou encore : »Ou je te tue, dit Katarina, ou tu me tues, ou on se sépare, ou on continue comme ça. Choisis ! » « Je ne peux pas choisir. Choisis, toi », lui répond Frank.
Pour essayer de briser leur solitude, il téléphone à Tomas et Jenna, de jeunes voisins et leur propose de venir boire un verre. Eux, mariés il y a douze ans, ont deux jeunes enfants. Mais pour venir, ils doivent les laisser seuls dans leur appartement plus haut. Ce qui les inquiète mais exaspère nettement Katarina. Tomas et Jenna arrivent, bien contents d’échapper un moment à la grisaille quotidienne de leur couple.
Ils ne vont pas être déçus du voyage: d’abord fascinés par cette danse de mort et d’amour, vont finalement y participer. Frank, séducteur cynique drague avec succès Jenna et Katarina se laisse tenter par Tomas que Frank a aussi essayé de séduire… Lars Norén sait habilement utiliser l’effet-miroir: Jenna et Tomas voient ce qui risque fort de leur arriver dans quelques années… Et  ce que l’auteur imaginé n’a rien de franchement réjouisssant. Comme dans Qui a peur de Vriginia Woolf d’Edward Albee ou dans les enfers conjugaux imaginés par August Strindberg et Ingmar Bergman.

La pièce, sans doute assez provocante à l’époque de la création, (c’était il y a a trente ans et il n’était pas question de P.M.A. ni même de mariage pour tous..) a sans doute un peu vieilli et et a même parfois des allures de nouveau boulevard… Mais reste le dialogue très bien écrit qui garde une rare intensité, parfois à la limite de l’obscénité: « Tu vois… dit Frank à Katarina, j’ai finalement découvert qu’on pouvait baiser par amour, et qu’on pouvait baiser sans amour… Je veux dire, baiser avec toi sans amour, ce que j’ai fait ces dernières semaines… C’est une expérience terrifiante. Comme d’arriver au crépuscule dans un endroit qui vient d’être ravagé par la guerre, et on compte les cadavres, C’est comme de coucher avec un cadavre ».

Aucun cadeau, aucune pitié dans cette guerre intime à la fois amoureuse et sexuelle… Franck et Katarina s’affrontent en permanence  avec une certaine cruauté qui fait partie des règles de ce jeu pervers auquel ils sont abonnés depuis longtemps. « C’est pas une colombe qu’ils mettront sur ta tombe, c’est un rat », lui dit-il. Il en viendra même ensuite, dans une scène très réussie, à jeter rageusement à jeter les cendres de sa mère sur Katerina. Insupportable et sordide mais rien ne semble pouvoir détruire ce couple infernal… « Tant que je serai vache avec toi, dit-elle, tu resteras avec moi. Ça, je le sais.N’est-ce pas ? Est-ce que ce n’est pas vrai ? (…) Tant que je te maltraiterai, tu resteras lié à moi ».

Mais très vite, la situation se dégrade: Katarina reproche à Frank d’être impuissant et lui reproche même des penchants homosexuels. Bref, le couple est au bord de l’implosion. Au début, les dialogues ont une force redoutable mais, après un peu plus d’une heure, font du sur-place et ces relations amoureuses entre couples ont quelque chose de téléphoné… Sinon, il n se passerait rien. Il y a, à la fin, une vague réconciliation sur l’air bien connu de: « Je t’aime moi non plus, mais quand même », comme si l’auteur avait eu du mal à conclure…

Il est toujours intéressant de voir comment un jeune metteur en scène peut avec quelques copains de promo, aller à la rencontre d’un texte comme celui-ci qui exige une excellente direction d’acteurs, surtout sur un aussi petit plateau où la circulation des acteurs ne va pas de soi. Et où il n’y a aucun dégagement autre que deux petites portes et quand il faudrait souvent le silence total pour mettre en valeur le texte, règne un insupportable ronronnement permanent de chauffage. Matthieu Dessertine n’y peut évidemment rien mais dirige ses acteurs avec une grande rigueur. Et il y a du très bon dans cette mise en scène: la direction d’acteurs avec mention exceptionnelle à Marion Lambert que nous avions vue dans Sophonisbe de Corneille montée par Brigitte Jaques-Wajeman. Elle possède, dès qu’elle entre sur le plateau, une présence lumineuse, une gestuelle et une diction impeccables… Impressionnant. Et Anthony Boullonois (Tomas), Ambre Pietri (Jenna) et Damien Zanoly (Frank) sont tout à fait crédibles dans ces rôles difficiles et dans un espace exigu où on les sent souvent pas très à l’aise… Et il y a de quoi. Chapeau.

Côté dramaturgie, Matthieu Dessertine aurait dû couper dans ce texte trop long et nous épargner un début de mise en scène assez poussif avec visage sur écran, fumigènes à gogo et musique d’orgue qui n’ont rien à faire là et, à la fin, un enregistrement caméra à l’épaule, des acteurs avec de nouveau, en gros plan, visages sur grand écran… Deux stéréotypes du théâtre actuel dont on n’a jamais dû lui signaler la vacuité quand il était élève du Conservatoire National…  Cette mise en scène gagnerait sans doute beaucoup à être vue sur un plus grand plateau, et avec plus de public. Le théâtre des Déchargeurs devrait programmer moins de spectacles et plus de quelques jours par semaine… Des créations comme celles-ci auraient alors une meilleure lisibilité auprès du public qui, à Paris, semble encore frileux -covid oblige- pour retourner au théâtre…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 novembre, Théâtre des Déchargeurs, 1 rue des Déchargeurs, Paris ( I er).

Pacific Palisades, de Guillaume Corbeil, mise en scène de Florent Siaud

Pacific Palisades de Guillaume Corbeil, mise en scène de Florent Siaud

  »Je m’appelle Guillaume Corbeil », dit le narrateur, alors que s’affichent des photos de son appartement à Montréal, inaugurant la série d’images qui illustreront la suite du récit. L’écrivain, interprété par la Québecoise Evelyne de la Chenelière, nous raconte comment il est parti pour Los Angeles sur les traces d’un étrange fait divers, à l’été 2015. A Pacific Palisades, quartier résidentiel de Santa Monica en Californie au bord de l’océan Pacifique. 

Ici vivait Jeffrey Alan Lash, retrouvé mort dans le coffre de sa voiture. La police appelée sur les lieux par Harland Braun, l’avocat de Catherine Nebron, petite amie du défunt, a découvert chez le sexagénaire 1.200 armes à feu (valeur: trois millions de dollars!), six tonnes de munitions, quatorze voitures et 230.000 dollars en petites coupures. Jeffrey Alan Lash n’avait ni emploi ni revenu officiels…

La pièce est construite en chapitres titrés, comme autant de stations au fil des rencontres de l’auteur avec les témoins de l’affaire : l’avocat, la mère de Dawn VadBunker, l’assistante de Catherine Nebron, une policière et plusieurs femmes blondes  «à la bouche en forme de cœur». Quelle est ici la part du vrai et du faux?

L’auteur prend plaisir à brouiller les pistes pour donner à ce fait-divers un tour romanesque et le metteur en scène cultive aussi l’équivoque. Les images projetées, comme autant de jalons, ancrent la pièce dans un réalisme documentaire. Puis la comédienne nous entraîne progressivement dans un monde imaginaire, portée par des voix off fantomatiques, des vidéos brouillées et un décor qui se creuse vers les profondeurs du plateau, sous des lumières saturées et changeantes. Evelyne de la Chenelière, tantôt androgyne, tantôt vamp, se métamorphose à vue d’œil pour interpréter avec vigueur, une vingtaine de personnages sans qu’on discerne la part de fiction et de réalité dans ses rencontres.

Florent Siaud et son équipe de création nous font découvrir ici le cinquième texte de cet auteur québécois, sorti il y a peu de l’École nationale de théâtre du Canada. Entre roman policier à l’américaine et reportage scrupuleux, le metteur en scène a su monter un habile tissage pour semer le doute, à l’image de l’ambigu Jeffrey Alan Lash…

Mireille Davidovici

Du 12 novembre au 4 décembre, Théâtre Paris-Villette, 11 avenue Jean Jaurès, Paris (XIX ème) T. : 01 40 03 72 23.

Le 7 décembre, Espace Jean Legendre, Compiègne (Oise).

 

 

 

Aucune idée, conception et mise en scène de Christoph Marthaler

Aucune idée, conception et mise en scène de Christoph Marthaler

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Un rez-de-chaussée d’immeuble des années cinquante ou soixante avec couloir et cinq portes.  Espace marron, beige, blanc, propre et sans âme ! Côté jardin, seul en scène et dans son appartement, un homme, en gilet rouge rouge de costume, chemise blanche et pantalon gris, joue au violoncelle un extrait de La Symphonie n°5 de Gustav Mahler ! Dès le début, le public intrigué et pris au jeu est tenu en haleine jusqu’aux derniers mots, derniers gestes et sons !

L’absurde, ici, est souvent au rendez-vous à travers de délicieuses micro-actions hilarantes ou/et poétiques. Les portes d’entrée claquent, une autre s’ouvre : « Avez-vous un peu de farine et deux œufs ? -Non j’n’ai qu’ du beurre. -Ah.. » répond le musicien, en remettant son violoncelle dans les bras de son voisin de palier qui reste là, hébété, les bras ballants. Mais encore, ce moment sans paroles, avec juste quelques grommellements où nous regardons, hypnotisés, un gros paquet de clés  tomber sans cesse de la serrure de la boîte aux lettres et être ramassé par son propriétaire, pour retomber à nouveau, encore, et encore…
Ou toujours cette boîte aux lettres qui semble littéralement dégueuler prospectus, magazines et autres paperasses. Les objets utilitaires, ménagers comme la fameuse boîtes aux lettres, le magnétophone portable, le radiateur etc. deviennent dans certaines scènes, des personnages à part entière. Ils entrent littéralement en action et dialoguent à leur manière, celle de la poésie, avec les protagonistes : habitants de l’immeuble.  Et ce sketch totalement burlesque lui aussi :  «Bonjour -Ah! Vous êtes chez vous ? Mmhm. -Bon, je voulais entrer; je peux ? Ou je dérange ? – Pas du tout. Entrez, je vous en prie. Qu’est-ce qui vous amène ? -J’aimerais cambrioler votre maison. -Je peux rester assis ? -Bien sûr. À vrai dire, je voulais la cambrioler professionnellement, en m’introduisant par le balcon. Mais j’étais trop fatigué. -Je n’ai pas de balcon -Ah! Vous n’avez pas de balcon. Alors cela n’aurait, de toute façon, pas fonctionné. Mais j’aurais au moins pu ouvrir la porte de l’appartement de l’extérieur, en la crochetant. Malheureusement, je suis si fatigué que j’ai oublié mon passe-partout. -Moi aussi, je suis très fatigué. (…) »

Absurde à souhait, ce spectacle n’en est pas moins une critique lucide de notre société de consommation et un hommage au rêve, à la poésie, à la musique ! Oeuvre riche en références artistiques et courants esthétiques, remarquables, pleins d’un humour déjanté à la façon de Karl Schwitters artiste Dada, peintre, sculpteur et poète, et à d’autres écrivains, plasticiens, musiciens… Mise en scène et texte sont un véritable enchantement pour les oreilles et les yeux. Onirisme, mélancolie, absurde, ne cessent de se croiser. Rire et émotion s’emparent du public.

Des extraits de Jean-Sébastien Bach, Richard Wagner…interprétés avec grâce par Martin Zeller, musicien et acteur, renforcent la tension dramatique et la beauté de cette pièce sans début ni fin. L’univers artistique singulier de Christoph Marthaler et sa longue et profonde complicité depuis la fin des années soixante avec l’acteur et chanteur, Graham F. Valentine, exceptionnel et subtil dans cette comédie loufoque, possède une écriture théâtrale hors du commun et d’une profonde intelligence.

Le public trace lui-même le parcours entre tous ces fragments de situation. Art du son et des séquences textuelles ou uniquement gestuelles, rythme… sont d’un  grand artiste-poète. Avant d’être l’homme de théâtre que l’on connait, Christoph Marthaler, était musicien. A partir de contextes ordinaires de la vie quotidienne, dans un banal intérieur d’immeuble et deux de ses habitants, sans compter les voix off et autres bruits, il réussit,  avec une cadence à la fois délicate et forte, à créer  une succession d’instants dramatiques et musicaux d’une intensité rare. Autre qualité théâtrale de la mise en scène : Le jeu remarquable entre extérieur et intérieur, ce va et vient entre les deux, éclaire le psychisme des personnages et leur lien avec la matérialité des choses, de l’existence. Le public découvre, étonné, comment une vie de tous les jours avec son lot de mouvements répétitifs et d’ historiettes sans saveur, fait subitement un pas de côté. Un décalage s’instaure avec poésie et humour et tout paraît inattendu !

Elisabeth Naud

Jusqu’au 14 novembre, Théâtre des Abbesses, festival d’Automne,  rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

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