Eva et Viktor mentalistes et télépathes spirites

Eva et Viktor, mentalistes et télépathes spirites

 

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-Comment tous les deux êtes-vous entrés dans la magie ?

 -Viktor : J’ai été élevé par ma grand-mère, concierge et voyante (toute une époque !) et elle m’avait appris à tirer les tarots. Encore petit, j’avais donc un pied dedans mais quand j’ai vu Preston au musée Grévin en vrai et pas en cire sur la scène (il y avait des attractions à cette époque), alors j’ai voulu en faire mon métier. Et quand j’avais treize ans, j’ai vu à l’Olympia, le spectacle du grand Richiardi Junior au  festival de la magie qui, hélas, n’existe plus…

Deux ans plus tard, j’ai commencé à faire des tournées en France avec le chanteur Lionel Fournier, dans les maisons de retraite et de repos. J’étais peu payé mais c’était un début. J’ai appris sur le tas, en mettant à profit ce que j’avais lu dans les livres trouvés ici et là… J’allais souvent aussi à Mayette Magie Moderne, l’ancienne boutique de Monsieur Hatte et de sa fabuleuse vendeuse). J’écoutais tous les conseils possibles. (Il n’y avait pas Internet!)

Ensuite, je suis entré à l’Ecole du Cirque Fratellini pour deux ans. J’y ai rencontré Marjolaine, ma première partenaire. Avec Magie et Télépathie, j’ai commencé par faire des spectacles en tournée en Corse, Tunisie… Là aussi en étoffant, améliorant ou modernisant à ma sauce le peu d’informations que je réussissais à glaner. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir été beaucoup aidé. Etait-ce un frein ? Mais je lisais tout ce qui concernait l’art de la magie comme, entre autres, Les Pouvoirs secrets de l’homme de Charles Richet.

-Et vous Eva ?

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C’était seulement il y a trois ans. Viktor cherchait une partenaire. Je suis comédienne mais je m’étais déjà imaginée assistante de magicien, enfermée dans une boîte, prête à me faire découper à la scie! Eric Antoine ni Alpha n’avaient voulu de moi et j’étais donc disponible… La personne qui m’a le plus aidée, c’est Viktor évidemment. S’il y avait eu un frein, cela aurait été plutôt la peur de ne pas réussir un effet.

 -Comment travaillez-vous ?

-Eva et Viktor: Hors période covid, nous faisons beaucoup d’événementiels et présentons nos numéros dans des casinos  et quelques soirées privées, voire même des théâtres. Nous organisons aussi  des soirées à thème sur le paranormal pour entreprises ou particuliers pour fêtes de fin d’année, anniversaires, bar-mitzvah… Depuis quelques temps, nous faisons aussi du visio-mentalisme dans des spectacles interactifs avec Zoom.

 -De quels magiciens et artistes,  vous sentez-vous proches ?

 -Viktor : Preston, et urtout Richiardi Junior dont j’ai évoquée le travail avec sa fameuse femme coupée en deux. Il avait  une  très grande scie que le public venait contrôler sur scène et une odeur de formol qui emplissait la salle… Mais aussi Pierre-Jacques, le regretté pickpockett, Tiac disparu hélas lui aussi, et bien sûr le couple de mentalistes Myr et Myroska. Tony Andruzy qui a pratiquement imaginé le bizarre magic, The Great Tomsoni & Co (quel humour !), Fernandel, Bourvil, Alex Métayer, Max Maven, un autre mentaliste). Et côté cirque la famille des fabuleux trapézistes volants Osler del Cane, et  Kris Kremo, un  jongleur… Tous ces artistes m’ont étonné et amusé,  mais aussi nourri… M’intéresse tout ce qui touche au paranormal: mentalisme, magie bizarre, spiritisme, télépathie et close-up de haut niveau.

 -Eva : Pour moi, ce serait plutôt David Copperfield, Bébel, Edgar Falzar, Brett Daniels, les Falkenstein, Tina Lenert, Arturo Brachetti, le «quick change» époustouflant d’Avery Chin et Sylvia Lim… D’une façon générale, je suis attirée par ce qui me fait rêver et retrouver mon âme d’enfant.

 -Et vos influences artistiques ?

 -Eva: Mary Poppins et comme Viktor, Le Seigneur des Anneaux  mais aussi beaucoup d’autres que j’ai oubliés et qui ont trait au paranormal…

-Viktor: Les cinémas noirs américain, français ou italien des années quarante et cinquante, des films fantastiques comme Le Seigneur des Anneaux, Conan le barbare, Dragon heart… Et toute la littérature fantastique des XIXème et XXème siècles: Jules Vernes, Gustave le Rouge… Jean Ray, Love Craft, H. G. Wells.

-Des conseils à un magicien et mentaliste débutant ?

 -Viktor : Avoir une expérience de la vie, se cultiver, voyager. Faire des rencontres, être patient et apprendre par soi-même le maximum de choses, sans chercher à utiliser des applications qui, soi-disant, facilitent le travail…

 -Eva: A peu près les mêmes choses mais j’ajouterais: savoir choisir son ou sa partenaire. Et surtout s’entourer de gens bienveillants et généreux.

 -Et la magie actuelle, vous en pensez quoi, Eva ?

Eva : C’est de moins en moins «à l’ancienne». Les magiciens « Ipad « fleurissent, ça bluffe, mais le rêve, la poésie et la délicatesse ne sont pas toujours au rendez-vous ! Pour moi,  la culture évite l’appropriation des idées des uns et des autres. Cela force le respect !

-Et vous, Viktor?

– Oui, je suis d’accord avec Eva. D’une façon générale, la magie manque actuellement de merveilleux. Alors que la culture doit se transmettre au-delà des effets, nourrir le magicien, lui permettre d’imposer son personnage et de développer son charisme.

 -Et à part la magie ?

-Eva: J’aime beaucoup faire du sport, partager de bons repas. Viktor et moi, aimons les voyages, le cinéma mais aussi rencontrer des gens. Et il fait de la moto, mais pas moi…

Sébastien Bazou

Interview réalisée le 25  février.

Site d’Eva & Viktor : https://visiomentalisme.fr/

 

 

 


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L’occupation continue dans les théâtres…

L’occupation continue dans les théâtres…

Les directeurs des grands lieux sont du genre plutôt conciliants et lucides. Mais à l’Odéon, Stéphane Braunschweig estime, avec raison, que ce n’est pas à lui de régler le problème… Wajdi Mouawad au Théâtre de la Colline occupé par entre autres les élèves du Conservatoire, est ferme : «Le printemps arrive! La jeunesse est là! Elle parle et,  avec elle, l’espoir. La Colline appuie dans le dialogue et la confiance, le geste des étudiants qui ont investi son espace. Ils sont ici chez eux. Notre devoir est d’être à leur écoute, de les comprendre et de les encourager dans la démarche de leur pensée. (…) Nous relaierons leurs messages et les accueillerons au mieux de nos moyens jusqu’à la fin de leur geste”. Roselyne Bachelot n’a pas pris la mesure de la situation actuelle mais s’empêtre dans de petites phrases ridicules et pour le moins déplacées. Déclarant à l’Assemblée Nationale à l’occasion des questions d’actualité au gouvernement : «Ce n’est pas le bon moyen, c’est inutile. (…) Ces manœuvres sont dangereuses pour des lieux patrimoniaux fragiles.»

Et l’annonce hier par Roselyne Bachelot et Jean Castex de vingt millions d’euros supplémentaires « pour soutenir les équipes artistiques dans les régions, aider les plus fragiles, préparer la reprise mais aussi accompagner les jeunes diplômés » ne suffiront pas à calmer la colère du monde du spectacle mais aussi de la Culture en général. Il y a eu trop d’erreurs commises, trop de mesurettes et aucun véritable plan d’ensemble! Comme en réponse, une Assemblée générale des Intermittents a eu lieu aujourd’hui jeudi au théâtre de la Cité-Centre Dramatique National à Toulouse. Et les élèves de l’Ecole supérieure du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine ont organisé mercredi un rassemblement de soutien devant le Grand Théâtre.

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Et ce n’est pas fini! Vient en effet de tomber aujourd’hui un communiqué du Théâtre du Nord et de l’Ecole du Nord. Le nouveau directeur qui a succédé à Christophe Rauck nommé au T.N.P. à Villeurbanne, est David Bobée: « Mercredi, les élèves et sa Direction ont affirmé leur soutien aux actions menées au Théâtre de L’Odéon, de La Colline et au Théâtre national de Strasbourg. Hier, jeudi cette prise de position a été renforcée par l’occupation physique du Centre Dramatique National de Lille par des intermittents du spectacle. David Bobée a affirmé hier  son soutien plein et entier à cette nouvelle mobilisation qu’il a accueilli dans le dialogue, aux côtés de Marie-Pierre Bresson, adjointe à la Culture de Lille. »

«Nous partageons un objectif commun: que revive au plus vite le spectacle vivant. Il a été acté que cette occupation s’effectuerait dans le plus strict respect des consignes sanitaires et dans des espaces permettant la continuité du travail des équipes et de l’activité artistique : à savoir la création en cours de Christophe Rauck, Dissection d’une chute de neige. Il est apparu à toutes et à tous, qu’il était essentiel de ne pas perturber le concours de recrutement de la septième promotion de L’Ecole du Nord du 15 au 27 mars. (…) « et l’accueil et les auditions de  sept-cinquante jeunes de dix-huit à vingt six ans venus de toute la France,  pour qui ce concours reste un enjeu majeur. »

« Ces occupations sont un recours nécessaire pour faire entendre les voix et revendications d’un secteur isolé et ignoré depuis des mois. Malgré les concertations entre l’Association des Centres Dramatiques Nationaux et le Ministère de la Culture, malgré des propositions raisonnables de reprise d’activité, indexées aux différents stades de l’épidémie, faites en janvier, malgré les protocoles sanitaires responsables mis en place par l’ensemble des lieux culturels entre juin et novembre dernier, malgré plusieurs journées de mobilisation des professionnels du spectacle et des étudiants des écoles d’art dramatique. Malgré les demandes répétées d’un calendrier de réouverture, nous ne pouvons que constater un épuisement des équipes et pour certains,  une précarité de plus en plus inquiétante. »

David Bobee © Arnaud Bertereau Agence Mona

D. Bobee © A. Bertereau

« Nous prenons acte des mesures prises par le Gouvernement hier 11 mars répondant partiellement aux revendications du secteur mais qui sont loin d’être suffisantes. Nous réaffirmons ici, les revendications partagées par nombre de professionnels du spectacle et notamment, en l’absence de confinement global, la réouverture des lieux de culture dans le respect des consignes sanitaires, l’accompagnement urgent de la jeunesse et de la nouvelle génération d’artistes coupée en plein envol et sans visibilité d’avenir, le prolongement de l’année blanche, l’abandon de la réforme de l’assurance-chômage, profondément injuste dans un contexte où les plus fragilisés sont déjà les grandes victimes de la crise que nous traversons. »

« Nous arrivons à la date-anniversaire d’une année-carnage pour le secteur culturel et sommes à quelques mois de présenter au public, une nouvelle saison, pour une hypothétique rentrée en septembre. Nous travaillons toutes et tous, artistes, intermittents, permanents et indépendants, pour l’avenir du spectacle vivant, dans l’incertitude la plus totale. »

Et les aides annoncées par Castex-Bachelot ne changeront sans doute pas grand chose vu les besoins actuels… Jean Labadie, distributeur de cinéma, lui, ne mâche pas ses mots dans Le Nouvel Observateur: « Le meilleur conseil que je puisse lui donner, c’est de démissionner. Sur le cinéma, Bachelot est totalement incompétente. En une journée à Paris, 100.000 spectateurs se répartissent sur un parc de salles colossal et sur six séances. Donc, en termes de flux, l’ouverture des cinémas n’est pas un problème. Elle n’a jamais dû mettre les pieds dans un multiplex. Les Pouvoirs publics jouent la montre. Ils ne veulent pas se déjuger. » Quant aux lieux de spectacle en particulier les petites salles,  la Ministre connait-elle vraiment davantage la situation? Elle semble plus attirée en général par l’opéra et essaye de se dédouaner en allant rencontrer les intermittents à l’Odéon mais elle sait bien que cela ne suffira pas… Le monde de la Culture est très en colère et maintenant, ne cédera pas devant cette frilosité! Nous vous tiendrons régulièrement au courant. 

Philippe du Vignal

 

Festival Dire : Thomas Suel, Simon Alloneau et Jamais je ne vieillirai, texte et mise en scène de Jeanne Lazar

 

Festival Dire : Thomas Suel, Simon Alloneau et Jeanne Lazar

C’est le dernier événement dans les murs de La Rose des Vents : le bâtiment de la Scène nationale va fermer pour travaux pendant trois ans Dire est le titre d’un recueil de la poétesse Danielle Collobert qui convient à ce festival consacré à la création littéraire sous toutes ses formes. Pour leur deuxième édition, Marie Didier, directrice de La Rose des Vents et Aurélie Olivier, à la tête de l’association Littérature, ont dû revoir à la baisse leurs ambitions! Seulement six spectacles sur les vingt prévus, seront présentés en deux jours, à un nombre limité de professionnels. Mais avec toujours le même désir, pour l’une: «agrandir le périmètre d’une Scène Nationale» et pour l’autre: «faire entendre la puissance des mots avec des textes qui semblent échapper au livre comme au spectacle, depuis une scène faite de matières inédites et disparates. »

Malgré la situation délétère actuelle, elles envisagent l’avenir avec sérénité… Marie Didier prépare ses prochaines saisons hors-les-murs dans plusieurs lieux de Lille-Métropole, Roubaix, etc. «Une expérience enrichissante qui nous ancre dans le territoire et nous permet d’inventer de nouveaux partenariats, de nouvelles synergies.» Et Aurélie Olivier, elle, continue à faire entendre la parole des autrices et auteurs à Paris, Rennes, Aix-en-Provence, notamment avec Les Parleuses, des lectures qui mettent en présence des autrices du matrimoine et d’aujourd’hui… En attendant, elles ont préparé une journée à Villeneuve-d’Ascq avec deux performances poétiques et une pièce d’artistes de la région lilloise.

THOMAS SUEL ŠAntoine Repesseě

© Antoine Repessé

 Vlã de Thomas Suel

«Ça se dit v’là, ça se dit vlan. Ça dit va, ça dit vent… » Artiste de la parole, bien ancré dans son terroir, ce poète distille une langue imagée en  jouant sur les sonorités, rythmes, retournements de sens et enchaînements phonétiques. «On est là où on naît sans mots comme on est né nu… » ou  «La mort, elle mord le jeu du je. » Il fait défiler les paysages urbanisés du plat pays avec quelques notes intimes: « C’est d’ça qu’il est mort, mon père, de respirer l’amiante… » Trente minutes sans souffler, avec parfois de petites baisses de régime et, à l’horizon, une ouverture sur la condition humaine: «Seul ensemble et seul en nous-mêmes ». «Et encore des corps en corps à corps avec le temps. » «Traversés par le vent, vivants… » Thomas Suel tord la langue comme une pâte malléable, qu’il articule ou désarticule en un mouvement verbal perpétuel, égarant l’auditeur qui, pourtant, s’y retrouve. Une performance «soufflante».

 Laura Vazquez

© Laura Vazquez

Il y a beaucoup de place dans le ciel pour être fou de Simon Alloneau

Qualifié de poète dark, l’auteur est un pince-sans rire. Athlète de haut niveau et joueur de poker, il cache bien son jeu en campant un personnage presque maladif, misanthrope, d’une cruauté malsaine et qui égrène des aphorismes d’un ton égal et définitif.

«J’ai un jardin dans mon salon pour pouvoir dormir dehors.» «Je ne suis pas triste quand les gens meurent en forêt, c’est la nature.» «Mes yeux pleurent alternativement, ce qui me permet de n’être jamais vraiment triste.» Ou encore: «Cela ne sert à rien d’arriver en avance à un enterrement car il sera toujours trop tard pour voir le mort vivant.»

Nous restons subjugués par le personnage qu’il s’est composé. On peut retrouver ses textes dans plusieurs recueils et revues de poésie…

JAMAIS JE NE VIEILLIRAI ©Mona Darley 6

© Mona Darley

Jamais je ne vieillirai, texte et mise en scène de Jeanne Lazar

Un diptyque consacré à Guillaume Dustan (1965-2005) énarque devenu conseiller de tribunal administratif et par ailleurs écrivain parisien et à l’auteure québécoise Nelly Arcan (1973-2009), des figures provocatrices de la littérature underground  dans les années quatre-vingt dix. Morts jeunes mal-aimés, l’un à quarante ans, d’une surdose de médicaments et l’autre suicidée à trente-six. Ces étoiles filantes partageaient des préoccupations comme le sexe, la drogue, l’homosexualité, un anticonformisme aigu et surtout une parole sans tabou.

Jeanne Lazar les invite sur un plateau de télévision où d’autres écrivains leur apportent la contradiction. Elle-même joue l’animatrice fantasque de cette émission littéraire en deux volets. Guillaume, Jean-Luc, Laurent et la journaliste s’articule autour d’expériences-limites dont Guillaume Dustan fait littérature. Adapté de Je sors ce soir, le texte où il raconte une soirée à la Loco et de ses interviews à la télévision, la pièce tourne autour de l’homosexualité et du sida dont il était atteint.  L’auteur raconte ses amours multiples, les baises expéditives dans les « backrooms » des boîtes gay et prône entre autres le sexe sans capote, ce qui lui fut violemment reproché… Connu pour ses apparitions en perruque bleue à la télévision, ce personnage narcissique révèle pourtant ses failles et on le découvre sentimental… Jeanne Lazar privilégie la veine comique et ose la caricature, autant pour le personnage de journaliste qu’elle interprète que pour les trois écrivains en présence. Avec une charge particulière contre le macho de service (Thomas Mallen). Julien Bodet, lui, a la dureté de Guillaume Dustan et Glen Marausse compose un homme de lettres introverti…

Dans le second volet, Jeanne Lazar met en scène la sulfureuse Nelly Arcan qui, avec  un premier roman, Putain (éditions du Seuil, 2.001) défraya la chronique. Elle y raconte comment, elle l’étudiante de bonne famille, se prostitue pour gagner de l’argent au risque de se perdre. Dans une écriture au vitriol, elle y trace un portrait sans concession des hommes et du corps marchandisé des femmes… Le sien : «Un corps de femme, exposé et convoité, prison et camisole, étendard et linceul. »

Pour réaliser ce spectacle, Jeanne Lazar a puisé dans Burqa de Chair et dans les interviews de l’auteure à la télévision. Marie Levy, en tenue provocante, interprète la jeune et flamboyante Nelly Arcan qui se fait agresser par les autres écrivains. Ils l’accusent d’hypocrisie et la mettent face à ses contradictions : vendre son corps, tout en refusant le statut de femme-objet. Mais elle a du répondant et, dans un long monologue, elle leur cloue le bec. Un texte magnifique témoignant des démons intérieurs qui la ravageaient et qui l’ont menée à la mort… La journaliste qui prenait les choses à la légère, n’a plus qu’à se taire.

Ce spectacle nous incite à découvrir ces auteurs. «J’aimerais, dit la metteuse en scène, que plus de gens lisent leurs livres. » Ce que, sans doute, ils feront après l’avoir vu…

Mireille Davidovici

Représentation pour les professionnels vue le 7 mars, à La Rose des Vents-Scène Nationale, boulevard Van Gogh, Villeneuve-d’Ascq (Nord). T. : 03 20 61 96 96.

Burqa de chair de Nelly Arcan, éditions du Seuil.
Je sors ce soir de Guillaume Gustan chez P.O.L.

 

 

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin

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© Kenza-Vannoni

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin

Jean-Sébastien Bach devait écrire pour chaque dimanche, une nouvelle cantate et  réutilisait parfois certains moments d’une des précédentes. Comme lui, le prolifique Shakespeare (ou celui ou ceux qui en tiennent lieu) aime bien recycler des thèmes comme la forêt où tout peut arriver,  la forêt protectrice et menaçante à la fois (voir Le Songe d’une nuit d’été ou Comme il vous plaira). Ou la substitution d’une femme à une autre, ce qui crée et résout à la fois le drame dans Tout est bien qui finit bien. Ou encore une mort feinte devenue trop vraie dans Roméo et Juliette. Et dans Beaucoup de bruit pour rien, une pièce apparemment innocente, histoire de verser un peu de poison dans les esprits, il y a un frère bâtard aigri, comme l’ombre pâle de l’Edmond du Roi Lear.

 Ici, un bruit s’éloigne déjà, celui de la guerre qui a tissé entre le prince Don Pedro et le jeune Claudio, une amitié un peu excessive. Tous les deux trop prompts à croire infidèle cette Héro, la pure fiancée de Claudio.  Une autre rumeur,  dissonante au milieu de la fête: grâce à un complot amical, Béatrice qui s’est pourtant jurée de ne jamais succomber aux charmes d’un homme et Bénédict, lui s’est décrété au-dessus de l’amour… vont se jeter dans les bras l’un de l’autre. Ça marchera, reste à savoir comment! Maïa Sandoz, Paul Moulin  et leur fidèle compagnie de l’Argument donnent la réponse. Ils jouent avec imagination et plaisir obstiné et s’amusent comme des fous sur ce vaste plateau aux merveilleuses techniques. L’installation un peu lente et à vue, en attendant que la salle se remplisse – hélas à peine au quart pour cause de distance sanitaire!- ne manque pourtant pas de charme, grâce aux arbres sur roulettes de Catherine Cosme et à la musique intervenant ici et là en direct.

Saluons tout de suite le rock des Vilaines. Et une scénographie, à la fois très dessinée et  fluide tout au long du spectacle, avec table de banquet mise et démise, forêt plus ou moins épaisse, personnages et musiciens propulsés à l’avant-scène avec micro mais sans vidéo, intrusions dans la salle et jeu enfantin à cache-cache avec le rideau. Au sens où les enfants se permettent tout, et à fond. Un jeu à la fois fantaisiste et rigoureux, parfaitement rythmé, même s’il est parfois discutable sur la durée.
L’action, menée avec précision, est fondée sur une gestuelle forte, resserrée sur les signes essentiels et parfaitement ajustée… Saluons entre autres la virtuosité de Gilles Nicolas, heureux et malheureux, puis de nouveau, heureux père de la douce Héro calomniée. Toute la troupe fonctionne ainsi.

En bons shakespeariens, Maïa Sandoz et Paul Moulin (qui joue aussi un Benedict franc du collier et sans fioritures) ont bricolé des allusions à l’actualité : brigade de sécurité,  pantins empêtrés dans une «novlangue» assez cocasse, allusion au président de la République…  Il y a là un public de professionnels et de «personnes-relais» mais ce sont ici, non les Peines d’amour perdues du grand Will mais des « peines d’écritures perdues »:  On rêve aux centaines d’adolescents qui auraient dû voir ce spectacle et en revenir enchantés. Que les acteurs soient sous ou sur-voltés, pourquoi pas? Aurélie Vérillon  (Béatrice) fait sauter le disjoncteur dès son apparition et montre plus tard qu’elle fonctionne aussi avec un variateur. Mathilde-Édith Ménétrier, rockeuse dans un rôle d’homme, a une belle présence, Mélissa Zehner dessine une Héro élastique… Mais nous aimerions que Claudio (Souleymane Rkiba) aille aussi loin dans l’image du bonheur, que dans celle de la colère, que Maxime Coggio (le frère maudit) ajuste son autre personnage: celui de moine marieur et qu’enfin l’élégant Serge Biavan nous aide à comprendre son amitié aveugle pour Claudio et son implication dans l’affaire…

Mais  pouvons-nous leur reprocher cette absence de nuances, puisqu’il n’est pas sur leur feuille de route. Face à ce théâtre efficace, ludique et plein de charme, nous sommes quand même frustrés: manquent des instants d’inquiétude, noirceur et émotion. Un spectacle essentiel, nécessaire ? Oui, au nom du plaisir, du divertissement et de l’admiration pour toutes ces généreuses inventions et pour un travail bien fait. Mais il serait beaucoup plus nécessaire encore, si les metteurs en scène osaient passer quelquefois au-dessus d’un excès de pudeur masqué par le rire et nous laissaient voir  fêlures et mélancolie, celles qui font les vrais clowns chez Shakespeare. Si cette comédie est un bal masqué, il faudrait qu’une seconde, un personnage prenne le risque de laisser tomber le masque. Telle quelle, la pièce fait déjà un joli bruit, et pas pour rien…

Christine Friedel

Représentation pour professionnels vue le 4 mars au Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National de Toulouse (Haute-Garonne).

Dates sous réserves :

Le 13 mars, E.M.C. Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) ; les 24 et 25 mars, La Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) et les 30 mars et 1er avril à la MC 2 Grenoble (Isère).
Le 6 avril, L’Équinoxe, Châteauroux (Indre).
Le 20 mai, Les 3 T, Châtellerault (Vienne).
Les 6 et 7 octobre, l’Agora-Scène Nationale (Essonne) et du 14 au 16 octobre, Théâtre 71, Malakoff (Hauts-de-Seine).

Pièces courtes (Short Stories) d’après Raymond Carver, adaptation et mise en scène de Sylvain Maurice

Pièces courtes (Short Stories) d’après Raymond Carver, traduction de Simone Hilling, François Lasquin, Gabrielle Rollin, adaptation et mise en scène de Sylvain Maurice

 Ouf ! Cela fait un bien fou de se retrouver dans ce grand théâtre de Sartrouville, non à quelques-uns mais avec une centaine de professionnels et journalistes heureux d’être admis à voir un spectacle en tous points exceptionnel… Les nouvelles de Raymond Carver (1938- remarquable dialoguiste ont parfois séduit les metteurs en scène comme Christian Peythieu avec Pratiques innommables  (1993)  et plus récemment Love me tender, une pièce de Guillaume Vincent (2018). Shorts Cuts, l’excellent film de Robert Altman (1993) est un cas un peu à part, puisque ces nouvelles ont plus été pour lui une source d’inspiration et que le cinéaste a un regard assez féroce sur la société américaine, alors que Raymond Carver était lui plus indulgent…

Sylvain Maurice a lui choisi d’adapter au théâtre six de ses nouvelles qui font parfois penser à celles de Guy de Maupassant ou d’Anton Tchekhov. Voisins de palier, Vous êtes docteur?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur.  Des histoires courtes et réalistes… Cela se passe souvent chez des couples jeunes, ou moins jeunes  chez qui l’on sent une obsession du bonheur,  et le mot heureux revient souvent chez ces personnages. La maison est comme un dernier refuge et l’alcool, un médicament de l’âme.  Mais le malheur soudain peut  aussi s’inviter dans la vie d’une famille à qui tout avait jusque-là réussi comme dans Une petite Douceur, sans doute la plus forte tirée de C’est pas grand chose mais ça fait du bien de ces nouvelles. Et Raymond Carver situe bien les choses : « Il était heureux et favorisé par la chance, il le savait. Ses parents vivaient encore, ses frères et sa sœur étaient établis, ses amis d’université s’étaient dispersés pour prendre leur place dans la société. Jusqu’à présent, il avait été épargné par le malheur, par ces forces dont il savait qu’elles existaient et qui pouvaient désemparer ou abattre un homme si la malchance frappait. » Et la fin de cette tragédie  (qu’on ne vous dévoilera pas ) est un moment d’anthologie

 Dans L’Aspiration, un homme raconte : « J’étais sans emploi, mais je devais recevoir très prochainement des nouvelles du Nord. Allongé sur le canapé, j’écoutais le bruit de la pluie. De temps en temps, je me levais pour jeter un coup d’œil à travers le rideau, des fois que le facteur s’amènerait. Mais la rue était morte. » En quelques phrases, Raymond Carver  là aussi réussit à situer un climat…
 Comme dans Parlez-moi d’amour : « Mon ami Mel Mc Ginnis est cardiologue, ce qui lui donne parfois l’occasion de disserter. Nous étions tous les quatre dans la cuisine et nous buvions du gin. Il y avait donc Mel, Terri sa seconde femme, ma femme Laura et moi. Le soleil entrait dans la pièce par la grande fenêtre derrière l’évier. Le gin et le schweppes circulaient de l’un à l’autre et la conversation en était arrivée, Dieu sait pourquoi, à porter sur l’amour. »
Et dans Obèse, nous sommes vraiment dans ce restaurant où un homme dévore son repas. «Et tandis que je pars chercher de quoi essuyer et que je reviens pour lui servir sa salade, je m’aperçois qu’il a avalé tout son pain beurré. Et un peu plus tard, quand je lui ramène du pain, il a terminé sa salade. Croyez-moi, c’est pas tous les jours qu’on se régale comme ça. Ne nous en veuillez pas, qu’il me dit. »

 

©c.raynauddelage

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La description de ces hommes et femmes des années cinquante est teintée de mélancolie et d’humour et Raymond Carver peint avec réalisme le quotidien de ceux qui, ni pauvres ni vraiment riches, ni méchants ni généreux, vivent dans de petites maisons proches les unes des autres…Et le lecteur comme ici le spectateur s’attache vite à ces histoires banales qui ont le plus souvent  pour dénominateur commun, la vie de couples sur l’air connu du : «Jamais sans toi jamais avec toi : longue alliance et grande solitude à la fois… Et Raymond Carver,  dans une langue simple, décrit leur intimité: petits plaisirs mais aussi parfois tragédie comme la mort de cet enfant renversé par une voiture quelques jours après son anniversaire dans Petite douceur. Sans doute la nouvelle la plus poignante. Et cela fait  penser aux personnages d’Edward Albee ou chez nous à  de François Truffaut. Et les moments de silence dans ces dialogues ciselés que l’on peut déjà percevoir à la lecture sont évidemment une mine d’or pour un metteur en scène.

© c.raynauddelage

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Sylvain Maurice a imaginé un cadre de scène pour resserrer l’action sur ce grand plateau. Avec de grosses moulures en plâtre assez kitch de cabaret un peu vulgaire et un rideau qui, grâce aux lumières de grande qualité de Rodolphe Martin, attrape des couleurs différentes. Cela concentre l’action sur le centre du grand plateau et introduit comme un second degré.
 Autre bonne idée : relier ces textes par la musique de Dayan Korolic, à la basse, « fil rouge de ce spectacle fait de courts moments et qui leur donne un sens global, une unité. » Bien vu et c’est aussi un bon moyen pour donner une fluidité à ces différentes actions.

L’adaptation au théâtre de romans et de nouvelles est devenue exponentielle ces dernières années mais Sylvain Maurice a  su réaliser ici une sorte de tissage,  en alternant de façon très raffinée récits et dialogues mais aussi musiques et chansons comme Moon River d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé. « C’est une richesse, dit-il, et cela permet de changer de point de vue. »Mais pas que !  En effet cette subtile mise à distance avec une teinture de spectacle de cabaret rend encore plus bouleversantes ces histoires de couples qui nous ressemblent tellement. Mais c’est un exercice périlleux, ici réalisé avec une qualité de mise en scène que l’on voit rarement. Aucun temps mort, aucun à-coup, un rythme très maîtrisé et pour une fois, des micros HF qui se justifient pleinement. Et Olga Karpinsky a réalisé des costumes  qui dessinent bien chaque personnage. Tout, dans cette réalisation, est très soigné jusqu’aux quelques accessoires nécessaires.

©C.RaynaudDeLage

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Mais ce spectacle, que Sylvain Maurice fait osciller entre cabaret avec chansons et scènes à plusieurs personnages, bénéficie d’une exceptionnelle qualité de direction d’acteurs. Anne Cantineau, Danielle Carton, Rodolphe Congé, Jocelyne Desverchère et Pierre-Félix Gravière, tous excellents, passent d’un personnage à l’autre (une douzaine!) avec une parfaite maîtrise, changeant au passage de costume et/ou de perruque. Mention spéciale à Anne Cantineau.  On voit comme dit le metteur en scène, le théâtre se fabriquer à vue, sans que ce soit pour autant démonstratif: du genre appareil à fumigènes qu’on trimbale pour montrer qu’on est bien  sur une scène… Ici, aucune petite tricherie, aucun racolage, aucune criaillerie et une rare unité de jeu. C’est du solide et cousu main. Chaque comédien sait donner une grande intimité au personnage qu’il incarne et c’est bien là le rêve de tout metteur en scène: atteindre cette intimité  à laquelle on n’a jamais accès dans la vie courante, même et surtout quand il s’agit de proches… Et là on est dans le grand luxe… Sylvain Maurice sait faire en sorte que les courtes phrases de Raymond Carver frappent sec et juste: “Laura, si je n’avais pas Terri, si je ne l’aimais pas tant, et si John n’était pas mon meilleur ami, je tomberais amoureux de toi.”

Le contrat est somptueusement rempli avec intelligence et solidité – parfois surtout au début -seul bémol- un côté statique mais tout le public, dont un certain nombre de jeunes gens, a acclamé les acteurs. “J’aime, disait Raymond Carver les choses non dites, les choses qui restent entre les lignes, le paysage que l’on sent effleurer sous la surface des objets visibles. C’est la manière d’écrire qui m’intéresse le plus.” Il aurait eu quatre-vingt trois ans en juin prochain et aurait sans doute été conquis par cette traduction théâtrale de ses nouvelles. Le spectacle sera  joué du 24 mai au 3 juillet. Ne le ratez surtout pas.

Philippe du Vignal

Représentation pour les professionnels vue le 4 mars au Centre Dramatique National de Sartrouville (Yvelines).
Les nouvelles de Raymond Carver sont publiées en français aux éditions de l’Olivier.

Le Théâtre National de Strasbourg lui aussi occupé

 

Le Théâtre National de Strasbourg lui aussi occupé…

© Gulliver

© Gulliver

C’était dans l’air… Et depuis hier soir, Le T. N. S. est lui aussi occupé par les cinquante et un élèves de son Ecole -une des plus importantes de France  (jeu, mise en scène, scénographie-costumes, dramaturgie et régie).  Ils montrent qu’ils existent et, bien conscients de la situation, ils exigeront d’être entendus.* Ils ont en effet décidé qu’«à partir du mardi 9 mars à 17 h et jusqu’à une réponse concrète de l’État, tous les élèves resteront installé.e.s dans les locaux du Théâtre National de Strasbourg. » Pour le moment, Stanislas Nordey, le directeur du Théâtre et de l’Ecole,  ne s’est pas encore exprimé. A suivre…

*Assemblée Générale  chaque jour à 13 h sur le parvis et en Instagram live sur le compte: «ouverture.essentielle»,  pour suivre en direct l’actualité du mouvement

Soutenus par Valérie Dréville et Dominique Reymond actrices et Mathilde Delahaye metteuse en scène, associées au T.NS, Olivier Balazuc acteur et metteur en scène, Nicolas Bouchaud, Eric Lacascade qui travaillent avec eux,  ces élèves  ont les mots qu’il faut et veulent, dit-il, réveiller le lieu. »Peut-être est-ce cela dont il s’agit, non pas occuper ce théâtre qui nous est déjà ouvert mais lui rendre vie, l’habiter, lui rendre sa place juste, la place du vivant et l’expression de ceux qui n’ont pas toujours la voix pour parler. » Robin Renucci acteur et metteur en scène n’a pas mâché ses mots: “Dans cette situation de non-confinement généralisé, je réclame l’ouverture des théâtres. »

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Des élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, de l’Ecole supérieure d’art dramatique  de Paris et du studio-théâtre d’Asnières, se sont joints au mouvement national de leurs camarades et sont entrés au Théâtre de la Colline. Là aussi, on est monté d’un cran et la généreuse petite pommade de madame Roselyne ne suffira pas devant cette montée au créneau… « Nous, élèves de l’enseignement public et privé de théâtre, répondons à l’appel des occupant.e.s de l’Odéon. (…) Face à la perte de sens des décisions officielles prises dans les instances politiques, nous demandons l’arrêt de ces aller-retours gouvernementaux et une réelle prise de décision. » Là aussi, les mots sont clairs, précis et Jean Castex ne pourra sans doute plus repousser sans arrêt une  réouverture des salles qui tarde à venir. Nous avions cru comprendre que pour mars c’était foutu, que pour avril, ce ne serait pas avant la fin du mois donc de toute façon au pire moment celui des vacances scolaires. Quand on sait que mai est un véritable gruyère avec des jours fériés en rafale et donc peu propice aux créations et qu’il n’y en a plus  en mai… où va le théâtre en France?

Et par ailleurs mais tout est lié, on ne sait toujours rien ou si peu de l’avenir des festivals de cet été. Le In d’Avignon aura sans doute lieu mais, comme l’an passé, sous une forme réduite… Et comment canaliser le flot incessant de gens dans les rues étroites du centre ville? Dans le off, on voit aussi mal le scénario, puisque les salles -louées à des prix élevés- auront une jauge de toute façon limitée pour raisons sanitaires. Ses représentants commencent à manifester de plus en plus leur colère… Les recettes seront ridicules, alors qu’il y a environ 30.000 représentations de 1.600 spectacles et 12 millions d’euros de recettes totales. Avec 300.000 spectateurs et environ un million de droits d’auteurs collectés et un quart de la diffusion nationale des spectacles est programmée  à la suite du Off d’Avignon. Acteur artistique sans doute trop inégal, le off reste mal reconnu au plan économique et cela a été souvent évoqué, il ne pourrait survivre bien longtemps si le In venait à disparaître. Bref, une situation compliquée… D’autant plus que les choses risquent de s’envenimer: les  intermittents n’ont aucune garantie après août prochain et la réforme de l’assurance chômage, n’arrangera pas les salariés à contrat court. Bref, le domaine de la Culture, fleuron français, subit une crise très grave avec effets collatéraux.

Quant au festival Eclats d’Aurillac, là aussi, même si les spectacles ont lieu non dans les salles mais dans de grands espaces, ou pour le off dans des cours ou des places, comment arriver à maîtriser un tel flux de population dans cette petite ville dont l’économie risque de souffrir sérieusement.

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©x L’arc-Le Creusot

 Et voilà, cela vient de tomber: les Municipalités s’y mettent aussi et il se passe des choses au Creusot. L’Arc-Scène nationale se joint aux appels nombreux et répétés des amateurs et professionnels des arts et de la culture et invite chacun à rejoindre le rassemblement organisé par la ville, samedi 13 mars à 11 h devant le parvis. « Nous sommes prêts, impatients et solidaires, les réouvertures prochaines seront joyeuses et sereines ! » Et des collectif d’intermittents occupent la Scène Nationale de Chateauroux, le Théâtre Graslin à Nantes et le FIL à Saint-Etienne. A suivre… Bref, comme le disait un acteur, la Roselyne n’est pas sorti de l’auberge…

L’Arc-Scène Nationale du Creusot, Esplanade François Mitterrand. T. : 03 85 55 37 28 – larc@larcscenenationale.fr

Philippe du Vignal

 

Le Théâtre de l’Odéon occupé

 

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© Mireille Davidovici

Le Théâtre de l’Odéon occupé

  »A l’appel de la C.G.T. /Spectacle, la journée de mobilisation unitaire du 4 mars s’est poursuivie avec cette occupation de ce grand théâtre parisien. Une cinquantaine de comédiens, musiciens, techniciens, habilleuses et dessinateurs y sont entrés sans encombre et  ont constitué le collectif On ouvre. Ils veulent rester sur place le temps que leurs revendications soient entendues par le Gouvernement. «Nous sommes déterminés! » dit l’un des occupants qui dorment sur la moquette des couloirs du théâtre et se nourrissent grâce aux dons et à l’argent collecté via les réseaux sociaux. Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon, s’est montré solidaire: «Il sert, dit-on,  d’intermédiaire entre occupants et Gouvernement. » Mais il aurait déclaré: «Je n’irai pas jusqu’à dire que je soutiens ce mouvement», estimant que c’est un problème entre les intermittents et l’Etat.

Les revendications sont claires: reconduction de «l’année blanche» pour tous les intermittents du spectacle, garantie du congé-maternité et des congés-maladie, communication du calendrier du dispositif d’accompagnement quand reprendra l’activité, retrait du projet de réforme de l’assurance-chômage, ouverture à tous d’une protection sociale et enfin négociations d’un plan de réouverture des lieux.»

Les occupants du Théâtre de l’Odéon proposent une assemblée générale journalière à 14 heures : « Un tour de garde artistique, comme un passage de flambeau durant lequel chacun pourrait s’exprimer, réaliser une performance, délivrer un témoignage pour au moins faire vivre l’initiative. »

Depuis mardi, la mobilisation s’étend. Nous rencontrons devant le théâtre un musicien qui répète sans être payé mais son ami, ingénieur du son, lui, travaille autant qu’avant, avec beaucoup de captations vidéo. Et un représentant du S.N.A.P.-C.G.T. rassemblant les artistes visuels explique qu’affiliés à la Maison des artistes, ils bénéficient de la Sécurité sociale mais pas du chômage et d’aucune indemnité pour accident du travail. 2% seulement des artistes et graphistes ont reçu des aides du fond de soutien pendant la crise sanitaire ! Les autrices et auteurs partagent eux aussi mobilisés partagent  le même statut. 

De nombreux collectifs prennent la parole comme  la Fédération des pirates du spectacle vivant. Elle demande avec le rassemblement Urgence-émergence, que les nombreux lieux sous-utilisés s’ouvrent aux compagnies sans lieu. Des comédiens  font des lectures : un monologue de Shakespeare, Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud, etc. et une fanfare met de l’ambiance en jouant On est là, on est là ! Dont  l’assemblée reprend en chœur les paroles…

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© Mireille Davidovici

Mais cette lutte va au-delà des revendications des gens de la Culture. Droit Au Logement réclame d’urgence l’hébergement des mal-logés et ceux, de plus en plus nombreux, qui sont à  la rue dans les trois millions de logements vacants … Les hôtesses et stewards de British Airways, au chômage depuis un an, ne bénéficient pas des aides à la formation réservées aux victimes de «licenciements économiques » et se voient déjà au R.S.A dans dix-huit mois. Pire, le sort des guides-conférenciers et personnels de restauration et d’hôtellerie ! « Les maîtres d’hôtel sont  en détresse » affiche une banderole. Quant aux intérimaires, Laetitia Gomez de la C.G.T.-Intérim, en compte un million deux cent mille qui ont perdu tout ou partie de leur salaire. « Un plan social silencieux »…

 Des politiques  prennent aussi la parole comme Clémentine Autain ou Julien Bayou, Secrétaire national d’Europe-Ecologie Les Verts  qui soutient ces revendications. Il demande que soit prolongée l’année blanche et s’insurge contre la réforme de l’assurance-chômage qui va «mettre sur le carreau huit cent mille chômeurs, pour réaliser un million deux cent mille euros d’économies. Alors qu’à fond perdu, on soutient les entreprises sans contrepartie.»

frnaçois Rufin

François Ruffin © Mireille Davidovici

François Ruffin, journaliste et député de la France Insoumise, lui, plaide avec talent pour une décentralisation de la Culture : « Il est temps de faire sortir la Culture partout, pour lutter contre la dépression qui gangrène les pays. Va-t-on résoudre ça, en disant aux gens de rester devant leur écran et de prendre des cachets? Si j’étais ministre de la Culture, je ferai comme Franklin D. Roosevelt. » et cite la politique du New Deal mise en place pendant la Grande Dépression par le président des Etats-Unis. Des milliers de peintres et sculpteurs sont employés pour rénover des bâtiments publics. Près de 2. 500 fresques murales voient alors le jour à travers le pays, dont celles de Jackson Pollock ou Mark Rothko. Des milliers de dessinateurs sont embauchés pour réaliser plaquettes d’information et affiches mais aussi des photographes pour témoigner de la misère dans les territoires ruraux. Avec ce New Deal, le gouvernement décentralise aussi la culture en créant des compagnies de théâtre itinérantes et régionales auxquelles les jeunes Elia Kazan et Orson Welles  participèrent… Et plus de 7.000 écrivains sillonnent le  pays pour collecter témoignages et récits de vie, souvent auprès des plus démunis… Un programme inspirant.

Ce mouvement d’occupation commence à faire tache d’huile et des intermittents du spectacle de la région occupent maintenant le théâtre de Pau. «Je me suis rendue ce soir au  théâtre occupé depuis trois jours, a dit Roselyne Bachelot. Je comprends les inquiétudes notamment sur les suites de l’année blanche : ils le savent, mon objectif est de poursuivre la protection de l’emploi artistique autant que nécessaire. Nous poursuivrons nos échanges. » Le Théâtre de la Colline à Paris est aussi occupé depuis hier. Et le premier ministre Jean Castex recevra jeudi -enfin- les représentants des secteurs culturels. A suivre…

Mireille Davidovici

 Le 6 mars, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème).

On peut suivre les événements sur Facebook : occupationodeon  

 

 

 

Adieu Patrick Dupond

©xAdieu Patrick Dupond

Dans un numéro spécial (1981) de L’Avant-Scène consacré au Ballet de l’Opéra de Paris, il y a une photo où dans La Belle au bois dormant, l’étoile semble s’envoler… Et il y a quelques jours à soixante et un ans, il s’est envolé dans une curieuse période où le spectacle a lui aussi presque disparu! Elève de Max Bozzoni,  Patrick Dupond entra au corps de ballet en 1975 et dansera entre autres, pour Roland Petit, Maurice Béjart et John Neumeier… Nommé cinq plus tard Etoile par Bernard Lefort alors directeur, pour son rôle dans Vaslaw, chorégraphie de Neumier. A son tour, il fut directeur de la danse entre 1990 et 1995 et reprit les ballets classiques de Rudolf Noureev. Il invita aussi de grandes compagnies: entre autres,  le Nederlands Dans Theater, la Martha Graham Dance Company ou le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch…

Cet interprète unique aura connu plusieurs vies: des scènes du monde entier aux plateaux de télévision où il vécut des aventures peu communes dans La Ferme des célébrités en 2005. Il fut aussi membre du jury de Danse avec les stars en 2018.  Une parenthèse qui ne peut faire oublier l’immense étoile qu’il était pour un vaste  public auquel il aura en effet réussi à faire aimer la danse et qui exprime aujourd’hui son désarroi sur les réseaux sociaux: «Sa mort assombrit un peu plus une époque pénible. »  Patrick Dupond laissera de grands souvenirs. « D’abord il est beau, disait Alain Duault en 1981 et quand il danse, cette beauté éclate comme un fou rire et une déchirure du cœur. Son style ? Celui d’une danse en flamme avec élévations étonnantes, pirouettes étourdissantes et tours d’oiseau. » Mais l’oiseau s’est à jamais envolé…

Jean Couturier                                                                                                      

Le Bal du nouveau monde, chronique de la grande précarité, mise en scène de Guillaume Fulconis

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Le Bal du nouveau monde, chronique de la grande précarité,  création collective du Ring Théâtre, texte de Jana Rémonds, mise en scène de Guillaume Fulconis

« Nous présentons ici le premier volet du Bal du Nouveau monde, une aventure théâtrale en trois épisodes, dit Guillaume Cronis.  avec travail au plateau sur plusieurs années et écriture. Enrichi des nombreuses interviews de maraîchers, éleveurs, hommes et femmes de luttes et en lutte, à la recherche de chemins alternatifs et bordures du monde… « 

Formé au Conservatoire de Grenoble, puis à l’ E.N.S.A.T.T., le metteur en scène dirige le Ring Théâtre. Ce spectacle avec huit comédiens est fondé sur l’enchaînement de trois courtes histoires issues d’improvisations. Dans une zone en banlieue, il y a quelques hectares de terre où les habitants ont créé des jardins et où habitent ceux qui ne peuvent vivre qu’en périphérie, parce qu’ils n’ont pas de place dans le vrai monde.

Mais il reste à cet espace quelques mois seulement à vivre! En effet, pour que la ville soit compétitive et résiste aux grandes métropoles, l’avenir se joue selon le maire dans  un projet d’écoquartier qui remplacera ces jardins. Louise mène la lutte contre l’urbanisation démente de cet espace de vie et de respiration. Mais c’est aussi l’histoire de Lenny,  un maraîcher sans terre,  Audrey, conseillère en insertion, Kantor, pêcheur, Julien, viticulteur, Amélie, accompagnante  en soins palliatifs… Ils risquent de se dissoudre dans la ville si elle continue d’avaler leur monde.

Ces quarante hectares à l’abandon sont une zone sans nom dont les acteurs décrivent les terrains et font l’éloge funèbre. L’un d’eux, appelé à lire, se met à pleurer et passe le relais à sa voisine qui pleure aussi, en évoquant ses grands-parents. On disperse des cendres sur un champ collectif. Puis Lenny fait mine de se pendre, une femme se fâche : « On nous fait crever comme des chiens. Pauvres paysans! On va tout détruire pour construire un quartier écologique ! »  Elle empêche Lenny de se pendre et lui apporte une lettre. Dans une usine, les habitants sont réunis quand un homme, ceint d’une écharpe tricolore, arrive avec une plante et expose son projet sur l’éco-quartier: « Notre petite ville, il faut qu’elle se montre plus attractive et qu’elle attire ainsi les investisseurs.» Mais il sera vite chassé par les habitants…

Ce Bal du nouveau monde, en cours d’élaboration, sera présenté chez les coproducteurs:  Le Granit à Belfort, le Théâtre Municipal de Bourg-en-Bresse, la Maison de la Culture de Nevers, le festival Éclats de rue à Caen, le Centre Dramatique National de Besançon, le Théâtre Municipal de Grenoble. Cette « fable post-apocalyptique joyeuse » mérite d’être suivie…

Edith Rappoport

Répétition réservée aux professionnels vue au Studio des Trois Oranges, Audincourt (Doubs).
Le Ring Théâtre; 9 c rue Charles Krug, 25000 Besançon   http://www.ring-theatre.net

 

Je me suis assise et j’ai gobé le temps, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

JeMeSuisAssiseEtJAiGobéLeTemps©JeanLouisFernandez015

© Jean-Louis Fernandez

Je me suis assise et j’ai gobé le temps, texte et mise en scène de Laurent Cazenave

 Un jeune couple, leur petite fille et son grand-père à un déjeuner dominical. Des jouets, pêle-mêle sur le plateau, révèlent l’omniprésence de l’enfant. Sous la table, un corps en position fœtale émerge: «J’ai huit mois, j’ai la vie devant moi. » Invisible pour ses parents qui manipulent une poupée à son image, la porte-parole du nourrisson assistera à cette comédie familiale, commentant avec humour les faits et gestes de ses aînés.

 » Mon arrivée a tout chamboulé », dit l’enfant-roi au centre de toutes les attentions. Selon les méthodes actuelles, les femmes sont sommées d’allaiter à la demande le nouveau- né pour ne pas le laisser pleurer et il va dicter sa loi: «Mon ventre ordonne de manger, c’est pour ça que je pleure», s’excuse la fillette qui, plus tard, expliquera comment fonctionne son cerveau immature avec une « mémoire implicite » et comment aura lieu son développement…

Laurent Cazenave avec sa compagnie La Passée, créée en 2011, aime explorer l’intimité des êtres, écrire sur les choses de la vie dont les médias ne parlent pas. Tous les enfants veulent faire comme les grands traitait avec délicatesse de la rencontre amoureuse (voir Le Théâtre du Blog). Aujourd’hui, intrigué par les pratiques des nouveaux parents, il a mené une véritable enquête pour construire ce spectacle. «J’en ai rencontré de milieux et d’âge différent mais aussi des pédiatres et pédopsychiatres pour connaître les nouvelles recommandations et l’évolution du bébé.»

Dans le cadre dramaturgique connu et toujours efficace du repas, il décrit au scalpel les bouleversements produits par l’arrivée d’un corps étranger au sein de la famille… Il s’attache à transcrire le vécu des personnages, à leur faire dire ce qu’on ne dit jamais, avec des monologues intérieurs enlacés dans la conversation banale d’un dimanche comme les autres. Il donne aussi la parole au bébé, « celui qui ne parle pas » du  latin : infans, en essayant de traduire son ressenti de huit mois. C’est l’âge critique où l’enfant commence à se percevoir comme une personne distincte de ses parents et à éprouver la fameuse «angoisse du huitième mois ».

Grâce à un effet de loupe à l’échelle de trois générations et loin des poncifs habituels,  l’auteur fouille les sensibilités et s’attarde particulièrement sur les rapports entre l’aïeul qui marche vers la mort et celle qui entre dans la vie. La minutie de l’écriture s’accorde avec une direction d’acteurs ciselée où le travail corporel accompagne subtilement les non-dits. 

Laurent Cazenave, à côté de cette version scénique traditionnelle, a conçu une forme performative  pour des lycées hôteliers. Apprentis cuisiniers et serveurs interviendront pendant le déjeuner offert au public assis en cercle autour des comédiens. Tous goûteront ensemble aux odeurs et saveurs. La compagnie La Passée a déjà fait plusieurs résidences dans ces établissements pour parler avec les élèves, établir avec eux le menu et créer une chorégraphie du service. Il y aura, en préambule de cette version, des saynètes imaginées et jouées par ces jeunes gens, à  propos de leur métier. Pour le metteur en scène, « C’est la même histoire présentée sous des angles différents. Nous partagerons la vie des personnages à un instant donné dans une famille donnée ». Après cette création prometteuse, nous avons hâte d’assister à ce déjeuner…

Mireille Davidovici

Représentation pour les professionnels vue le 4 mars au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. 01 45 45 49 77.

Les 9, 15 et 22 mars,  lycée hôtelier Guillaume Tirel, Paris (XIV ème).
En avril-mai, lycée hôtelier de Dinard (Ille-et-Vilaine).

 

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