Entretien avec Claire Lasne Darcueil

 

Entretien avec Claire Lasne-Darcueil, directrice du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique.

Fred Pickerin

 

Son prédécesseur Daniel Mesguisch avait dû faire face à une révolte des élèves et à un malaise chez les enseignants, ce qui rendait évidemment impossible son maintien à la direction de cette école historique où rêvent d’entrer de nombreux candidats à une aventure théâtrale.
D’abord comédienne, Claire Lasne-Darcueil avait fait son apprentissage à l’ENSATT puis dans ce même Conservatoire national. Elle mit en scène en 1996, Platonov de Tchekhov au Théâtre Paris-Villette que dirigea avec une rare acuité Patrick Gufflet; cette réalisation exemplaire, unanimement saluée, la fit connaître au grand public, puis elle devint avec son mari Laurent Darcueil,  aujourd’hui disparu, directrice du Centre dramatique de Poitou-Charentes. Comme autrefois Jean Dasté le fit autour de Saint-Etienne, elle alla au devant du public avec un chapiteau, là où il n’y a pas de salles, dans de petites villes ou villages de la région. Puis elle dirigea la Maison Maria Casarès.

  Elle s’est toujours  passionnée pour la pédagogie théâtrale, et les anciens élèves de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot se souviennent encore du remarquable stage sur Tchekhov qu’elle avait animé. On la sent déterminée, solide, munie de l’indispensable expérience, et de l’énergie pour diriger cette école qui dispose de moyens, et d’enseignants de grande qualité, mais à laquelle on a souvent reproché, et non sans raison, de prélever les meilleures des jeunes pousses en France, d’avoir un enseignement teinté d’un certain conformisme et de « produire » chaque année, trop d’élèves formatés, et de n’être pas toujours en phase avec le théâtre le plus vivant…
Le Conservatoire national a eu longtemps le quasi-monopole de l’enseignement, dit supérieur, de l’art dramatique, ce qui n’est plus heureusement le cas. Les services du Ministère de la Culture n’ont jamais fait preuve d’imagination ni d’intelligence et ont toujours eu une politique des plus conservatrices, quand il s’agissait de prendre les bonnes décisions à long terme. Heureusement, les lignes sont en train de bouger.

  En fait, les enseignements artistiques n’ont jamais passionné la classe politique ni les énarques et assimilés. Du coup, que soit pour  l’enseignement des arts plastiques, de la musique, du théâtre ou du cinéma, on revient de loin.
Claire Lasne-Darcueil nous fait part ici des réformes qu’elle entend mener.

- Cela fait un an que vous êtes arrivée aux commandes du Conservatoire National. Quel bilan?

- J’ai d’abord accompagné le programme de Daniel Mesguich mon prédécesseur; puis, en octobre dernier, j’ai commencé à mettre en place une nouvelle pédagogie, dont un des éléments mais pas le seul  est constitué par une école gratuite de préparation aux concours du Conservatoire mais aussi des Ecoles nationales, ce qui me parait important.
Mais j’ai bien conscience que c’est une question  épineuse: on peut passer facilement pour quelqu’un qui se donne bonne conscience, qui est dans la démagogie. Qu’importe, j’y tiens et on va le faire, c’est tout; mais je ne veux pas en parler  davantage, les choses ne sont pas encore avancées.

-Vous le savez bien, en France, le nombre des écoles de théâtre, à la fois publiques et privées a, depuis dix ans, beaucoup augmenté, ce qui change fondamentalement le paysage de l’enseignement. Puisque les jeunes gens qui en sortent  doivent souvent faire preuve de nombre de compétences pour avoir du travail…

-Oui, bien sûr, et on beaucoup de questions à se poser au plan national,  sur l’insertion professionnelle, mais ici ce n’est pas vraiment un problème. Notre école, très ancienne, est à Paris et a acquis depuis longtemps une vraie légitimité quant à l’enseignement du métier théâtral, mais, s’il y a une dizaine de bonnes écoles en France, qui s’en plaindrait? La Bolivie (dix millions d’habitants), en possède une seule…
Si j’ai posé ma candidature  à la direction du Conservatoire, c’est pour moi une façon d’agir concrètement. Quant au reste: une politique théâtrale en France dans son ensemble, ce n’est pas de mon ressort. L’état du théâtre en France, la nécessaire évolution des Centres dramatiques et des scènes nationales, cela me concerne sûr mais encore une fois, ce n’est pas mon travail…
Ma mission à moi, est claire et précise: former de jeunes gens capables de donner des réponses intéressantes, les rendre forts, confiants en eux, et capables de saisir le monde avec  autorité mais aussi avec bienveillance envers les femmes et les hommes qui étaient là avant eux dans la profession.
Pour moi, disons que j’ai eu beaucoup de chance, et ce que j’ai pu vivre dans l’institution théâtrale, a été complètement heureux, je tiens à le dire, et je crois avoir été fidèle à mes rêves d’enfance. J’ai mené cette expérience avec des gens que j’aimais et que j’appréciais.
Si je n’étais pas là, je serais en validation d’acquis en art-thérapie à la Sorbonne, et je suis très reconnaissante aux gens qui m’ont suggéré d’être candidate à ce poste; l’avoir obtenu est un immense cadeau de la vie…

- Quelle est votre équipe actuelle et quels sont les grands axes de votre politique pédagogique?

-  Il y a trente et un intervenants dont bon nombre que vous connaissez, puisque vous avez parlé à plusieurs reprises dans Le Théâtre du Blog  des travaux d’élèves: Sandy Ouvrier, Daniel Martin, Robin Renucci, Nada Strancar, Lucien Attoun… Mais je tiens aussi à inviter des artistes comme Thomas Ostermeier, Fausto Paravidino, Stuart Seide, Bernard Sobel…
Par ailleurs, je considère que la musique et le chant, comme dans  toutes les écoles des pays  de l’Est, et primordiale. Nous avons maintenant six professeurs de chant,  et trois accompagnateurs qui sont impliqués dans l’enseignement, et il y a aussi un piano dans chaque salle. Enfin, je considère aussi que l’activité physique, et l’échauffement avant un cours d’interprétation sont très importants; les heures de cours de danse ont donc été doublées.
Je suis convaincue d’un indispensable retour à la valorisation des enseignements plus « techniques » comme le chant, la danse, le clown, le masque… et à l’idée de progression,  à partir d’une première année fondamentale. La troisième et dernière année étant plutôt réservée à des ateliers de pratique. Quant au concours, il me semble aussi utile d’avoir un petit entretien avec les candidats, ce qui nous permettra de les faire parler des raisons qui les ont conduit là.
Nous sommes par ailleurs en dialogue avec des metteurs en scène comme Matthias Langhoff, Jean-Pierre Vincent ou Philippe Adrien qui nous apportent à la fois leur point de vue et leur expérience pour le cycle de formation à la mise en scène. Le Conservatoire accueille en effet depuis deux ans,  des élèves comédiens et/ou metteurs en scène dans le cadre d’une formation de deuxième cycle, pour une durée de deux ans; en juin dernier, cinq élèves ont pu ainsi présenter leur projet au Théâtre 95 de Cergy-Pontoise.
Mais, pour le moment, nous avons fait le choix de ne pas recruter d’élèves dans le cadre existant. Et nous élaborons un nouveau cursus d’enseignement avec cours, stages et ateliers de réalisations collectives.
Par ailleurs, existe déjà un diplôme national de comédien délivré par le Conservatoire, ce qui permet aux élèves qui l’obtiennent de pouvoir obtenir conjointement une licence mention Arts du spectacle théâtral à l’université Paris VIII. Quelques élèves peuvent aussi demander à effectuer leur deuxième année dans un établissement supérieur français ou étranger.
Enfin, SACRE ( Scineces, Arts, Création, Recherche), formation doctorale créée en 2012, est le résultat de la coopération entre notre maison, le conservatoire national de danse, l’Ecole des arts déco, la Fémis, l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. C’est une sorte de plate-forme d’échanges entre sciences exactes, sciences humaines et littéraires,  et pratiques de création avec,  à terme, la création d’un doctorat.

- On entend dire dans la profession que les élèves du Conservatoire ne représentent pas vraiment la société d’aujourd’hui  et seraient issus des classes sociales privilégiées, et très peu des banlieues? Est-ce exact?

-Non; en effet, la moitié de ces élèves, ce qui est déjà beaucoup, a droit à une bourse du CROUS sur dix mois, et non imposable; il y a aussi des aides d’urgence versées par le ministère de la Culture  si leur situation personnelle le justifie, et des aides ponctuelles versées par le Conservatoire  pour tous les élèves boursiers ou pas. Et enfin un accord avec la ville de Paris a été conclu et dix logements sociaux sont attribués chaque année. Tout cela étant bien entendu très contrôlé.

- Vous avez un peu plus de cent élèves. Arrivez-vous à les connaître?  

-Ce n’est pas facile mais je m’efforce de les rencontrer personnellement. Il me semble que c’est aussi mon rôle, et il y a un retour formidable de leur part.

- Quelles sont vos relations avec des Ecoles comme celle des Arts Déco,  dont la section scénographie, sous la direction de Guy-Claude François, a longtemps collaboré avec l’Ecole du Théâtre National de Chaillot?

-Ces relations déjà anciennes continuent aussi à exister chez nous , en particulier pour les décors des travaux des élèves de troisième année. Avec la FEMIS, elles ont été renforcées  et il y aura un atelier commun annuel de réalisation  avec les élèves de nos deux écoles pendant une semaine; l’an prochain, il y aura aussi  une collaboration importante avec le Conservatoire national de musique et de danse pour la mise en scène du ballet du Malade imaginaire de Molière, avec nos élèves, et les élèves musiciens et peut-être danseurs. Et, à terme, nous travaillerons probablement avec l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, même si c’est sans doute un peu plus compliqué.
Il me semble aussi important que nous ayons une réflexion sur le fonctionnement du théâtre contemporain, à l’heure où les créations scéniques se font souvent  en relation directe avec les nouvelles technologies. Une école comme le Conservatoire ne peut en faire l’économie et l’enseignement du théâtre doit aussi prendre en compte l’évolution de la société, du public et des technologies: on ne peut plus aborder une création, comme on le faisait, il y a quarante, ni même vingt ans…

Philippe du Vignal

Prochaines présentations publiques des ateliers  danse  et clown:  les 18, 19, 20 et 21 mars.

 



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vente de costumes de l’opéra-comique

Vente de costumes de l’Opéra-Comique

 

IMG_5209Pour des raisons officielles d’encombrement, l’Opéra-Comique, qui va fêter son tricentenaire en 2015, se sépare de 4.000 costumes et accessoires. La logistique et la communication de cette vente ont été confiées à une jeune société, Rinato, fondée par Julie Bertot et Antoine Gaston et  qui s’est spécialisée dans la vente de costumes des théâtres de l’hexagone, lesquels recèlent de vrais trésors du passé, même si souvent les plus belles créations du patrimoine sont conservées au Centre national du costume de scène de Moulins. (Par ailleurs, le CNCS organise régulièrement de riches expositions (voir Le Théâtre du Blog)
Sous l’œil attentif et protecteur de Christelle Morin, chef-costumière de l’Opéra-Comique, des costumes et accessoires allant de 1950 à nos jours s’apprêtent ainsi à entamer une nouvelle vie auprès de particuliers, d’associations ou de professionnels du spectacle. Avec des prix attractifs: de 5 à 300 euros, donc beaucoup moins élevés qu’à la dernière vente de l’Opéra de Paris réservée aux abonnés.
On peut aussi faire ses achats sur le site de l’entreprise Rinato. L’Opéra-Comique constitue un bel écrin pour cette vente exceptionnelle, qui réjouit tout amateur de costumes, et l’ensemble du personnel du théâtre qui va bientôt connaître de grands travaux de rénovation, a été mobilisé pour l’occasion. Grâce à son aide, chaque passionné est reparti de ce lieu unique avec un peu de rêve et de bonheur.
Une réserve: peu de pièces référencées, alors qu’elles proviennent de productions prestigieuses comme Don Giovanni, Une nuit à Venise, Ciboulette ou Orphée aux enfers. Une partie de la mémoire de ces costumes, comme le nom de ceux qui les ont conçus, risque ainsi disparaître à jamais, et c’est dommage de les priver de l’acte créateur dont ils sont issus.
« Chaque époque, dit avec nostalgie, Christian Lacroix, grand concepteur de costumes de scène, génère une matérialité qui disparaît inévitablement. On ne capte pas la réalité, et on peut encore moins la conserver». Sauf, peut être, à Moulins…

 Jean Couturier

Vente du 31 octobre au 2 novembre;  www.opera-comique.com  www.cncs.fr   www.rinato.fr

La Cité de la danse à Toulouse, un projet en danger

La Cité de la danse à Toulouse, un projet en danger

la-grave-aerien-sep_9995Voici une vingtaine d’années, la ville de Toulouse ne se distinguait pas particulièrement en matière de sensibilisation à la danse, au sens le plus large du terme. La création d’un Centre de développement chorégraphique dirigé par Annie Bozzini a lentement mais sûrement changé la donne.
Avec des moyens modestes, le C.D.C. est parvenu à faire vivre toutes les formes d’expression d’aujourd’hui, les jeunes danseurs hip hop de la région – et d’ailleurs – y trouvant leur juste place, au même titre que les autres artistes contemporains.
De même, une programmation pertinente, en association avec les autres structures de la ville disposant de salles pour les accueillir, a permis aux Toulousains de voir, parmi beaucoup d’autres, des artistes aussi reconnus mondialement que Merce Cunningham ou William Forsythe.
Pour le CDC, l’objectif à atteindre  était de fournir à toutes les forces vives de la région (et au-delà) un lieu adéquat pour les accueillir. A partir d’un lieu d’implantation ne disposant que du minimum d’équipements, a donc été conçu voici plus de dix ans, un projet de Cité de la danse incluant salle, studios, lieu de résidence, qui devait simplement, comme l’explique sobrement Annie Bozzini, « fournir un lieu de représentation tout en permettant le croisement des savoirs ».
L’ancien hospice de la Grave, désaffecté depuis longtemps, offrait la possibilité d’une réhabilitation idéale. Un projet architectural a pris forme. La recherche de financements avançait, soutenue par l’ancienne municipalité PS. Jamais remis en cause pendant la campagne des municipales, y compris par ce qui devait devenir la nouvelle équipe municipale UMP, le projet vient cependant d’être brutalement annulé. C’est par un article de la Dépêche du midi que le personnel du CDC a reçu la nouvelle.
Bien que la méthode utilisée pour informer les principaux intéressés soit pour le moins cavalière, on peut comprendre que dans un contexte d’économies budgétaires assez drastique – d’autres projets ont été annulés, notamment une Cité de l’image et une Cité de l’urbanisme – certains objectifs soient revus à la baisse. Mais le projet, qui ne fait d’ailleurs qu’accompagner un épanouissement artistique qui profite à tous,  ne doit pas être remis en cause.
La directrice du CDC fait fort justement valoir l’exemple de la Maison de la Danse de Lyon (d’où est aussi  issue  la fameuse Biennale de Lyon), qui s’est créée au départ sur des bases financières relativement modestes, et dont le bénéfice culturel, économique et social, saute aux yeux.
Les responsables du projet cherchent d’ores et déjà des solutions moins coûteuses pour préserver la Cité de la danse dans son principe même. Pour leur permettre de donner plus de légitimité à leurs arguments, ils ont lancé une pétition adressée au Maire de la ville qui a atteint en quelques jours 3000 signataires. Initiative salutaire pour la cause de la danse, mais pas seulement.

C’est le modèle culturel et ses fameuses « retombées économiques » qui est aussi en question En effet, le spectre de certains projets pharaoniques se profile à l’horizon, au moment même où des initiatives de terrain pourtant moins dépensières risquent la destruction pure et simple.

 Chantal Aubry

On peut  se joindre à la pétition: il suffit d’aller sur le site du CDC Toulouse, et de cliquer sur « signez la pétition ». 

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Monsieur_le_Maire_de_Toulouse_La_creation_dune_Cite_de_la_danse_a_Toulouse/?mCHjkbb

 

 

adieu michèle Guigon

Adieu Michèle Guigon

 

Michèle Guigon-thumb-500x375-54956Elle est partie au  petit matin du 4 septembre (son dernier clin d’œil, comme le nom de sa compagnie!), à 55 ans seulement mais un cancer du sein l’avait attaqué il y a quelques années, et ne l’avait jamais lâchée. On la savait pas au mieux depuis quelque temps mais elle continuait à se battre avec courage.
  Nous l’avions connu il y a plus de trente ans, quand Macha Makeieff et Jérôme Deschamps avaient créé leur compagnie,  avec  de petits spectacles déjantés qui n’attiraient à l’époque pas grand-monde, comme Les Oubliettes, Les Précipitations, un des plus remarquables de la compagnie joué dans la vieille salle même de l’Idéal-Ciné de Tourcoing, avant sa démolition. Puis il y eut Les Petites chemises de nuit, En avant, puis  Les Blouses, et La Veillée créé au T.N.P. de Villeurbanne qui consacra les Deschiens.
Elle a joué avec eux  des années 78 à 85, une jeune gourde, en blouse à fleurs, fagotée comme il n’est pas permis sauf chez les Deschamps. Elle était là présente, les bras ballants, totalement idiote, incapable de rien faire, quasi-muette, et il y fallait, à n’en pas douter,  une  intelligence supérieure du corps et de l’esprit chez cette toute jeune femme, pour arriver à une telle présence scénique…Tout en mettant au point une légère distance par rapport à son personnage. Sans doute sous l’influence d’Antoine Vitez, dont elle avait suivi les cours au Théâtres des Quartiers d’Ivry.

Et cela la rendait encore plus attachante avec son gros accordéon qui ne la quittait vraiment jamais. Elle en jouait de façon aussi chaleureuse qu’un peu ironique, comme pour marquer une petite différence… Elle prit ensuite son envol et créa ses propres spectacles avec sa compagnie du P’tit matin avec Anne Artigau et Yves Robin, comme Marguerite Paradis en 84 ou Etats d’amour en 85, qu’Alain Crombecque, alors directeur du Festival d’Avignon avait invités.
Dernièrement, elle s’était lancée dans de remarquables  solos écrits avec sa complice et amie Suzy Firth, et mis en scène par sa fidèle Anne Artigau, comme en 2011 :  La vie va où ? ou Pieds nus, traverser mon cœur (voir Le Théâtre du Blog) où elle parlait avec lucidité et une implacable ironie, de ce qu’elle avait dû subir pendant sa maladie avec des phrases incisives, du genre:  « J’ai pas fait médecine, j’ai fait malade » ou: » Quand on vieillit, les médicaments passent de la salle de bains à la cuisine. » Des silences et des grommelots des Deschiens, elle était passée à une belle maîtrise du monologue.

  Voilà, c’est fini, nous sommes évidemment très tristes mais il nous reste pour retrouver son beau regard et son espièglerie, un livre/CD: La vie va où? (Camino éditeur 20 €). Merci Michèle, pour ce que tu auras apporté au théâtre contemporain. 

Philippe du Vignal

 

 

Livres, revues et DVD

Livres, revues et DVD…

Anna Halprin Danser sa vie

AnnaHalprinCe DVD-ROM a été réalisé par Peter Hulton qui, à l’occasion de la sortie du livre d’Anna Halprin, la grande chorégraphe et théoricienne de la danse américaine née en 1920,  Mouvements de la vie,  a filmé un atelier de deux jours qu’elle a réalisé en janvier 2010 à Paris et que publient aujourd’hui les éditions Contredanse. Avec des questions pour elle, fondamentales, à sxavoir le sens de la danse.  » J’ai un point de vue sur la danse, avait-elle précisé, En cinq minutes, elle a résumé comment elle concevait la danse: une science, une philosophie et un art ».
Ce DVD interactif comprend un certain nombre de mots-clés qui comprennent l’enregistrement de  l’atelier donné à Paris, les étapes de sa vie et ses feuilles de route. mieux vaut déjà connaître l’itinéraire  d’Anna Halprin qui abandonna la modern dance telle que la concevait Martha Graham ou Doris Humphrey ou Charles Weidman pour se mettre en contact avec des forces primitives et plus vitales pour elle.
Notamment, en privilégiant, ce qui parait souvent la norme aujourd’hui dans les arts du spectacle, la disparition du cadre de scène. Mais aussi en demandant à ses danseurs une implication autre que celle peut avoir  d’habitude un danseur sur un plateau, notamment en créant un processus de création en plein air  donc tout à fait proche de la nature et des besoins les plus primitifs de l’homme.

Editions  Contredanse 375 minutes, v.o. en anglais, sous-titrée en français. 32 €

Le Tartuffe 

  Après Coups de théâtre, une jolie revue théâtrale des Éditions L’Harmattan trop tôt disparue, le numéro 3 – Printemps 2014 – de la revue Le Tartuffe paraît sous l’égide du rédacteur en chef Gérard Allouche, homme passionné de textes et de théâtre.
  Construire et déconstruire l’art dramatique, s’amuser du jeu et des jeux, faire voler en éclats les pièces et leurs perspectives : sans cette vie organique qui le métamorphose, selon le critique, le théâtre resterait sans voix, un paradoxe ! Par ailleurs, le retour vers les classiques est éternel : « Nourri du passé, en quête d’avenir : un classique », Jean Grapin ne se lasse pas d’évoquer ce concept-trésor sur lequel le spectateur, l’acteur et le metteur en scène reviennent sans cesse.
Jade Lanza s’attache quant à elle, à la volupté du sacrifice dans l’œuvre de Musset à travers laquelle aimer est une aventure héroïque, un chemin de croix douloureux, quand on doute non seulement de l’autre mais de soi aussi. Musset, Sand…
Jean Gillibert a eu carte blanche pour rappeler que l’éthique précède tout simplement l’esthétique. L’amuseur des mots imagine que « le damneur ou l’errance féconde des réincarnations ». Pour l’analyste érudit, l’acteur est un exil perpétuel qui rappelle incessamment une présence par l’intermédiaire de sa parole prophétique.
Gérard Allouche s’arrête, lui,  sur le fameux Mondory, l’acteur fétiche de Corneille qui mourut sur le plateau d’un AVC : « son engagement paroxystique sur scène montre les ravages de l’alexandrin, arme létale et les pouvoirs des mots plus mortels que l’épée… »
  Il y a aussi un excellent article de Michel Ellenberger consacré aux 36 situations dramatiques selon Georges Polti (1868-1946), auteur trop peu connu ou méconnu. Dans  Les 36 situations dramatiques, il analyse les éléments dynamiques mis à l’œuvre dans toutes les situations théâtrales possibles. Implorer par exemple, concerne le Persécuteur, le Suppliant et la Puissance indécise. Le Sauveur a à voir avec L’Infortuné, le Menaçant et le Sauveur. La rivalité des proches considère le Proche préféré, le Proche rejeté et l’Objet. Les crimes d’amour touchent autant l’Épris que l’Aimé. Le remords fragilise non seulement le Coupable et la Victime mais l’Interrogateur.
Autant de situations, autant de sentiments et de réactions, autant de victimes et de bourreaux, de maîtres et d’esclaves : le calcul des probabilités est infernal mais il témoigne de  l’infinie vitalité de la vie qui pétille et bruit en chacun, selon sa position. Cette problématique savante est adoptée au cinéma et enseignée au cinéma ; on ne peut rester indifférent à cette folle entreprise de l’inventaire et du répertoire humains. Ce numéro 3 du Tartuffe se lit avec un réel enthousiasme, un esprit de découverte. Donc à suivre…

Véronique Hotte

Le Tartuffe n°3  Éditions L’Harmattan, 12 euros.

 Carnets d’artiste  1956-2010 de Philippe Avron

 Image-3 Depuis longtemps, les hommes de théâtre ont consigné leurs observations, et souvent au jour le jour, sur la pratique de leur métier, et il y eut des livres formidables comme ceux de Louis Jouvet que les apprentis acteurs ne cessent de relire. Et celui de Philippe Avron, à la fois comédien mais aussi auteur est de la même veine. Ce sont des carnets, écrits un peu partout au hasard des possibilités dans un café souvent   « quand disait-il les idées sont fraîches , qu’elles ont envie de galoper, » et cela depuis 1956 jusqu’à sa mort en 2010 peu après avoir joué son Montaigne, Shakespeare et moi, mis en scène par Alain Timar au Festival d’Avignon. C’est un document  d’une exceptionnelle richesse écrit par un homme passionné et généreux et qui n’arrêta jamais de travailler avec les plus grands metteurs en scène.
D’abord longtemps avec Vilar au festival d’Avignon et au T.N.P. . puis avec  Jacques LecoqPeter Brook, Jorge Lavelli, Roger Planchon et Beno Besson , notamment dans  Le cercle de craie caucasien de Brecht et Dom Juan. Il fit aussi merveille au cabaret avec son vieux complice Claude Evrard. Puis il entama une carrière plus solo avec ses propres textes, comme entre autres Ma Cour d’honneur, Je suis un saumon, Le Fantôme de Shakespeare que ces soit en France , au  Canada, voire aux Etats Unis.
On le vit aussi au cinéma dans les films de René Clair,  Michel Deville, Gilles Grangier. C’est de cette formidable aventure humaine et artistique à la fois dont il parle dans  ces Carnets. Il est aussi intelligent dans ses réflexions que modeste, aussi pétillant d’humour que de gravité parfois philosophique. Boulimique, il possède une culture exceptionnelle, grand lecteur, et curieux de tout, il ne cesse d’admirer les êtres, les peuples, les textes et les œuvres d’art. Son Ophélia d’abord et toujours, et Shakespeare, les Dogons, Molière,  la philosophie de Kant…  .
Côté métier, il n’est pas du genre à céder:  » Pas de vie sans combat. Autrement on regarde tomber ses cheveux ». Mais Philippe Avron reste lucide et pense à sa disparition prochaine et programmée: « A 53 ans, je me sens vieux quand j’ai peur, mais à part ça je pète le feu. Quand j’ai peur angoisse, je me sens vieux figé. Quand j’ai peur maladie, je me sens vieux perdu ». Mais avec un bel humour, il note plus loin: « C’est dommage que la vie finisse mal. On s’en va sur une mauvaise impression ». Et il mourra  au combat, à 81 ans, peu de temps après ce Montaigne, Shakespeare et moi  qu’il crée en Avignon, au Théâtre des Halles dans la mise en scène d’Alain Timar, sans doute conscient de vivre ses derniers jours: « Maintenant je dois me ménager pour mourir en pleine forme ».
C’est de ce parcours d’homme de théâtre que parle ce livre vraiment étonnant et qui se lit d’un seul trait.

Ph. du V.

Editions Quatre Vents L’Avant-Scène Théâtre 20 €

Montaigne, Shakespeare et moi de et Par Philippe Avron, image et réalisation de Jean-Michel Carasso.

  C’est l’enregistrement réalisé  par Jean-Gabriel Carasso des essais de ce dernier spectacle  au Théâtre de la Vie à Bruxelles.  Il est là seul en scène, avec son beau visage buriné, vibrant de passion tenant à la main un livre tout rafistolé d’Extraits de Montaigne qui avait appartenu à son père, lycéen à Calais pendant la Grande Guerre. Philippe Avron évoque ses souvenirs de vacances quand son grand-père qui, comme son père , s’appelait aussi Philippe et qui arbitrait le jeu du meilleur mort que lui et ses frères et sœur jouaient sur la plage de Sangatte. Comme un pressentiment?
Puis le comédien, droit dans ses bottes, simple et majestueux  commence par  lire Montaigne puis Shakespeare. « Tant qu’il y aura de l’encre et du papier de par le monde, j’écrirai ».
Diction et gestuelle  des plus  remarquables, présence fabuleuse, ce  dernier essai avant les quelques représentations d’Avignon,  est évidemment plus que précieux…  Ce testament  émouvant et bien filmé, qui est une initiative de l’association Les amis de Philippe Avron, nous restitue en une petite heure, à la fois l’homme et le comédien: c’est aussi  une grande leçon d’interprétation théâtrale. Le texte définitif du spexctacle est édité aux Editions Lansman.

Ph. du V.

Editions L’Oiseau rare.

Frictions n° 23

Au sommaire du dernier numéro de la revue dirigée par Jean-Pierre Han, plusieurs articles  tout fait intéressants comme entre autres, cet entretien par lui-même avec Olivier Py,  sur son parcours d’homme de théâtre en proie aux interrogations métaphysiques qui revendique à la fois son homosexualité e sa profonde foi catholique. Le nouveau directeur du festival d’Avignon, qui reste aussi et avant tout auteur et acteur, souligne que sa programmation correspond  à sa façon de penser le monde au travers des auteurs et des compagnies qui les jouent.
Il y a aussi  un court témoignage de notre ami René Gaudy qui fut proche d’Arthur Adamov auquel il a consacré une thèse. Il relate ici la fin tragique en décembre 90 de cet auteur que l’on ne joue plus guère et qui, pourtant, fut un des dramaturges importants de l’après-guerre en France.
Jean-Pierre Han  signale dans un beau portrait l’apparition, disparition, réapparition de cet auteur metteur en scène hors-normes, aussi inclassable que bourré de talent qu’est Eric da Silva dont la trajectoire est d’une certaine façon d’une logique remarquable, même si elle est à éclipses. L’homme  qui a fait de grandes choses comme avec sa troupe L’Emballage Théâtre  comme Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat ou Troïlus et Cressida adapté de Shakespeare, est sans doute brouillé à jamais avec les institutions, et c’est tant mieux. Même si le comité d’experts de la DRAC Ile de France lui a manifesté son soutien  et l’a aidé financièrement.
Mais quand on pense aux réflexions idiotes d’un inspecteur de la Direction des spectacles sur son parcours  atypique, il y a des raisons d’être quelque peu amer… Pourtant Eric Da Silva, et pour l’écriture et pour la mise en scène, a une place importante dans le théâtre contemporain. Ce que souligne à juste titre Jean-Pierre Han.

Ph. du V.

Frictions n°15. 14 €

Lettre de l’Académie des Beaux-Arts n° 76: L’art de la rue

Signalons aussi plusieurs articles à la fois bien documentés  sur les arts de la rue , notamment sur  sur ce mouvement d’expression urbain aux Etats-Unis dans les années 70 par Lydia Harambourg et un autre sur le parcours maintenant bien connu de l’excellent artiste qu’est Ernest Pignon-Ernest qui a réussi  à faire de la rue un lieu d’exposition grâce à ses photos sur papier collées un peu partout sur les murs de  grandes villes.
ce numéro comprend aussi un article sur l’installation de l’artiste JR,   composée de trois parties réparties sur le dôme du Panthéon, sous la coupole et sur le sol, à l’occasion de la rénovation  du bâtiment par les monuments historiques.  Avec plus de  4.000 portraits photographiques,  les bâches de prtection deviennent le support  d’une création artistique, ce qui n’est pas anodin.
Signalons aussi un dossier sur La Tour Paris 13 qui avait été appelée à disparaître fin 2013 et qui! a servi un temps  d’exposition collective de street art, comme on dit en français, avec plus de 4.500 m2 au sol comme au plafond  sur 9 des étages et qui sont devenus le support d’artistes provenant de de seize pays.
Cette Lettre de l’Académie des Beaux-Arts n° 76 s’empare, ce qui est plutôt inhabituel pour une revue des plus officielles,  d’un mouvement artistique qui, depuis quelque cinquante ans, a donc  déjà maintenant une histoire et, curieusement, par le bais de plusieurs galeries, un marché…

Ph. du V.

Academie-des-beaux-arts.fr/lettre/minisite_lettre 76/index.html

 

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

Vingtième Mousson d’été à Pont-à-Mousson

 

Mousson-dété-300x270Il y a des fidélités qui ne trompent pas. La Mousson d’été -lectures, rencontres, spectacles, concerts et, depuis quelques années, université d’été européenne- fête sa vingtième édition, du 22 au 28 août. Un peu plus que majeure, et en pleine jeunesse. Des chiffres ? Inutiles : trente auteurs de plus de dix pays européens participent à l’affaire cette saison, avec autant de comédiens également metteurs en scène ou auteurs eux-mêmes (et réciproquement), traducteurs au passage, avec une sérieuse brochette d’universitaires, qui eux-mêmes ont tâté de l’écriture et de la mise en scène et payé de leur personne…Des lettres ? Que ça ! Très vite dans toutes les langues d’Europe et d’Amérique (Latine, en premier lieu), et bientôt en chinois et en japonais
La Mousson s’est construite peu à peu, et sans traîner, autour de Michel Didym et de Véronique Bellegarde. Affaire de bande, avec des comédiens comme Daniel Martin, Philippe Fretun, Catherine Matisse, Laurent Vacher, Charlie Nelson, et puis les inventeurs du baleinié, Jean-Claude Leguay, Christine Murillo et Grégoire Œstermann, et tous les nombreux autres…
Bande nombreuse et de qualité :  on pourra tous les retrouver dans l’album que notre consœur Maïa Bouteillet publie pour l’occasion aux Solitaires intempestifs. Ces comédiens-là n’avaient pas besoin de la Mousson pour leur carrière, qui trottait déjà fort bien. Ils en ont eu –et en ont toujours- besoin pour leur vitalité, pour leur nourriture, en travaillant comme des forçats,  en riant comme des baleines, pour transmettre cette électricité au public, qui a grandi peu à peu, et aux institutions, qui se sont peu à peu agglomérées, fédérées et amarrées à la Mousson.
L’objet de cette dynamique ? Les écritures contemporaines pour le théâtre. Noëlle Renaude, Philippe Minyanna, qui volaient de leur propres ailes, ne sont pas non plus venus en quête d’une reconnaissance qu’ils avaient déjà. Ils sont venu pour vivre, avec d’autres, autrement, les rencontres, le bouillonnement du chaudron. Rémi de Vos, Armando Llamas, Philippe Malone, Roland Fichet… On peut mélanger les années et les époques, mais on ne peut  nommer tout le monde. L’important, c’est cette audace et cette joie collective du « faire » et de l’intelligence.
Donc, pour cette vingtième édition : reprise de l’Examen (voir le festival RING, du printemps dernier), exercice théâtral pour dix auteurs et dix comédiens devant dix jurys de spectateurs, Ploutsch, la radio d’Hervé Blutsch.  Mais aussi un coup de projecteur sur l’Italie, avec Michele Santeramo (La Revanche), Stefano Massini (jecroisenuneseuldieu), et aussi sur la Roumanie, la Moldavie, le Québec, la Grèce, la Suède Jonas Hassem Khemiri), la France, bref, partout où ça bouge.
On pourra bien sûr entendre quelques unes de ces pièces sur France Culture (La Tigresse, de la roumaine Gianina Carbunariu).
Voilà : c’est-là qu’on peut finir la nuit en buvant des coups avec des auteurs écorchés et ravis, des comédiens épuisés et hilares, des universitaires frémissants.
Et ça recommence le lendemain dès 10h : lectures, débats, rencontre, spectacles, dans l’excitation de la création sur le vif. En guettant au passage les moussons d’hiver (jeune public), en partenariat, entre autres, avec la Comédie-Française, sans oublier un beau bouillonnement en juillet, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon.
Encore une chose : le thème de cette année est Même pas peur. On vous l’avait dit.

 

Christine Friedel

 

Du 22 au 28 août, abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson. Réservation : 33 (0) 3 83 80 19 32

Le festival d’Avignon 2014: suite et fin

 

Le festival d’Avignon 2014: suite et fin….

Voilà, Olivier Py et son équipe, dont cela a été un rude baptême du feu  à la direction du In, Greg Germain et la sienne pour le Off,  peuvent enfin souffler… L’édition 2014 aurait pu plus mal se passer… On ne dira pas: malgré les intermittents pour ne mécontenter personne, mais les faits sont têtus, disait Lénine, et ce sont bien finalement eux qui ont réussi à maîtriser la situation, ce qui n’était pas évident. Bien vue en effet, l’annulation/coup de semonce presque au dernier moment, de la première  du Prince de Hombourg, puis la proclamation digne et sobre, le soir de la nouvelle première, de quelque cinquante acteurs et techniciens, remarquablement mise en scène  sur le grand plateau de  la Cour  d’Honneur, bien vu le discours en voix off de Victor Hugo avant les représentations à la FabricA, d’Orlando ou l’impatience, avec, là aussi toute l’équipe  silencieuse, écoutant avec le public la parole de ce poète visionnaire; bien vus enfin  les multiples messages, tout aussi dignes et responsables des acteurs du off…
Les intermittents auront su avec unité et une certaine solidarité,  montrer qu’ils ne se laissaient pas faire par un gouvernement qui, après avoir soufflé le chaud quand il était dans l’opposition, souffle maintenant le froid, et qui, sans état d’âme quand il est aux affaires chante le vieux refrain des gouvernements de droite: jouez d’abord, les enjeux économiques sont trop importants et on examinera votre situation ensuite…

Le petit tour de passe-passe de Manuel Vals était un peu gros. Et il n’a quand même pas osé venir en Avignon! Quant à Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, elle a été accueillie… plutôt fraîchement par une équipe d’intermittents qui lui ont  fait savoir , haut et fort, qu’ils n’accepteraient pas la remise en cause et le durcissement des conditions de la nouvelle convention-chômage, quand elle était en visite au centre du Festival off. Elle est allée aux rencontres Théâtre et Jeunesse du In, mais de là, à assister à un spectacle…
Le bilan? Quelques chiffres, cela ira plus vite: l’édition 2014 du festival aura connu, avec un budget de près de 12 millions pour  57 spectacles, dix des 289 représentations prévues)  annulées pour grève à l’appel de la C.G.T. Spectacle, le 4 et surtout les 12 et 24 juillet, et deux autres, à cause des orages et de la pluie.  Le In annonce  donc quelque  300.000 euros de déficit, avec une fréquentation légèrement inférieure de 5% cette année soit 90 %, ce qui aurait pu être pire.
Mais, dit  Olivier Py, placé de ce fait, dans une position des plus difficiles et qui ne s’en tire pas si mal du tout: « Ne pas jouer n’était pas la bonne solution ». Ce qu’ont aussi sans doute  pensé  les intermittents dans leur majorité qui ont tenu, et réussi à faire leur travail mais aussi à bien entendre leur voix, et c’est l’essentiel…
Non sans quelques dommages collatéraux, mais on ne va pas pleurer! Des spectateurs venus de loin,  ont été  déçus et  la billetterie a connu un déficit de réservation de 6% dans le In, ce qui n’est jamais facile pour un nouveau directeur de festival, surtout quand il a programmé 57 spectacles, (sans doute beaucoup trop! et ce qui ne facilite pas la lisibilité d’une ligne  artistique).

Greg_Germain-800x531Quant au Off, il a aussi accusé le coup et il y a eu une vente de cartes de réduction un peu moindre. Cela tendrait à prouver que le In et le Off, s’ils n’ont pas vraiment le même public, doivent faire face aux mêmes situations de crise.  Cela dit, le Off, c’est plutôt récent, apparaît comme de plus en plus structuré, et  possède une bien meilleure image de marque qu’autrefois. Avec souvent un excellent taux de fréquentation, dès qu’il s’agit des salles bien équipées comme celle de la Chapelle du Verbe Incarné, de bons spectacles vraiment professionnels, ce qui n’est pas toujours le cas, déjà rodés et qui ont parfois déjà aussi fait leurs preuves dans leur région d’origine.
   Du côté théâtre, danse, performance, cirque, etc…, l’équipe du Théâtre du Blog vous aura rendu compte de ce cru 2014, en quelque soixante articles: « Cela  fait  dix  ans que je vais à Avignon, dit Julien Barsan, et pour moi, c’est, chaque fois, un grand plaisir, un peu éprouvant certes, mais stimulant, je me sent un peu comme un chercheur d’or à la recherche des pépites cachées  parmi un millier de spectacles. Cette année, on sentait un festival sous observation : la programmation d’Olivier Py, et sa gestion du conflit des intermittents, comment le Off allait-il réagir? En fait,  cette édition du In ressemble aux précédentes et on retrouve un certain nombre d’artistes déjà programmés, les mêmes lieux ou presque … Mais,  plus de grands noms du théâtre international comme Wajdi Mouawad, Jan Lauwers, Angelica Liddell, (sauf Thomas Ostermeier) qui rendaient le festival excitant.  Par ailleurs, Avignon est d’évidence une grosse machine, qu’on ne fait pas  bouger comme ça.  Du côté du off, des lieux bien remplis (Manufacture, Théâtre du Chêne noir, Conditions des Soies, Théâtre du Balcon, etc… ) maintenant  devenus le In du Off mais aussi et toujours, des salles presque vides et des spectacles sans aucun intérêt. Mais c’est la dure loi du métier. »
  Pour Jean Couturier, « le panel de spectacles offert dans le In est incomparable et l’enthousiasme du public intact,  quand il s’agit, par exemple, de l’exceptionnel Mahabarata imaginé par le japonais Satoshi Miyagi; à noter aussi l’intérêt porté à de petits spectacles comme ceux de la série Le Vif du Sujet. Le Off, lui, reste comme toujours un espace où le meilleur peut cotoier le pire, et où  certains « metteurs en scène » demandent à chacun de leurs « comédiens » d’investir d’abord 700 euros dans une prétendue création! Ce qui tient du scandale mais comment remédier à cela! Avignon constitue une sorte de marathon de spectacles et de rencontres, dont on ressort épuisé mais heureux ».
  Quant à Véronique Hotte,  pour elle:   On peut retenir Le Prince de Hombourg de Kleist, qu’a mis en scène Barberio Corsetti dans la Cour d’Honneur a été une louable entreprise,  avec de beaux interprètes, même si le traitement systématique à la façon du théâtre de marionnettes du même Kleist était un peu trop appuyé. Le Falstafe de Novarina mis en scène par Lazare Herson-Macarel a été une heureuse découverte : un théâtre facétieux et ludique. Et Le Sorelle Macaluso par Emma Dante aura été  tout aussi inventif et ludique,  malgré les  thèmes abordés. Mais les créations ou reprises du directeur nous ont semblé moins convaincantes, peut-être à cause du non-renouvellement de la scénographie. Avec une impression de déjà vu, malgré de très beaux comédiens. Et aussi Hypérion, monté avec une audace et un questionnement intéressants malheureusement  démoli par  tous mes confrères « .
Et, vous du Vignal, avec plus de quarante Avignon au compteur, soit au total une bonne année dans une ville que l’on connaît par cœur mais qu’on ne cesse de rédécouvrir? « Nous dirions: un festival honnête mais comme un peu frileux, et  sans  grandes surprises, sauf le remarquable Mahabarata  japonais, comme si Olivier Py  avait continué avec prudence à creuser le sillon de ses prédécesseurs, sans vouloir trop bousculer (pour le moment?) les choses.
Mais nous serons plus sévères que notre collègue et amie Véronique Hotte , à propos de  ce sinistre  Hypérion  mis en scène par Marie-José Malis… ( voir les articles) qui  ne  nous semble pas être du tout , comme elle dit,  une « audace » ni un « questionnement », tout juste une erreur de programmation qui aura donné à cette édition un côté branchouille  dont il n’avait pas besoin.

7111479-olivier-py-a-avignon-une-programmation-qui-decoiffeQuant à Orlando ou l’Impatience, texte et mise en scène d’Olivier Py, c’est un spectacle réussi dans sa forme, avec effectivement, de bons comédiens, mais très parisien, comme sorti de l’Odéon et dont on espérait mieux, et avec des thèmes déjà dix fois abordés par le nouveau directeur du Festival.
  En fait, tout s’est aussi  passé, comme si la plupart des questions que l’on peut se poser à propos du festival d’Avignon qui va allègrement vers ses soixante-dix étés, avait été poussée sous le tapis… Malgré des efforts, le prix des places reste en effet peu abordable pour beaucoup, et atteint souvent plus de vingt-cinq euros, voire  parfois trente neuf!  La couleur des cheveux des spectateurs n’a donc pas changé! Et il faut absolument que les jeunes gens aient vraiment un meilleur accès aux spectacles. C’est une question de vie ou de mort pour le Festival.
Autre question récurrente: pourquoi plus de cinquante créations ou reprises, ce qui à l’évidence, sur le plan artistique, ne se justifie pas? Olivier Py ne pourra pas, de toute façon, faire l’économie de ce véritable problème, puisqu’il devra, l’an prochain  tenir compte du déficit entraîné par les pertes, et avec (pas besoin d’avoir fait H.E.C. pour le prévoir), une probable diminution, crise oblige, des achats de places. Mais à quelque chose malheur est bon, et ce recentrage artistique ne sera pas un luxe.

   Il y a aussi  le cadeau légué par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui constitue une sorte de bombe à retardement dans le paysage  du festival. C’est la salle de la FabricA, projet qui remonte à plus de dix ans, donc élaboré dans un tout autre contexte socio-économique et qui a été ouverte l’an passé. Certes, cet espace de travail, avec studios pour le séjour de comédiens et techniciens et convertible en salle de représentation, a belle allure, était nécessaire et est des plus fonctionnels mais…  il faudrait l’inscrire vraiment dans un quartier de HLM et petits pavillons,à l’extérieur  des remparts et pas bien riche, où vivent beaucoup d’émigrés, et dont la plupart des habitants savent même à peine à  qui peut bien servir cette FabricA. En quoi un spectacle comme Orlando a- t-il quelque chose à voir avec ce quartier?
Le lieu en question tient en effet d’un espace de colonisation, doté de belles pelouses et protégé par de hautes grilles, dont les habitants sont pratiquement exclus. Là aussi, Olivier Py et son équipe devront faire preuve d’imagination pour trouver  de solides alternatives. C’est aussi l’image même du Festival qui en dépend.  Quant à  la nouvelle Maire d’Avignon, elle  ne semble guère s’être exprimée là-dessus…
Ce Festival  maintenant  célèbre dans le monde entier, et qui était au départ, une semaine d’Art et de culture, voulue par la mairie et Jean Vilar, est devenue sans  doute une des plus grosses entreprises de spectacles en France, avec quelques centaines de collaborateurs,  soutenue par l’Etat et par de nombreux mécénats privés et partenaires.
Quant au Off, après quelques remous, il a acquis depuis quelques années une position de plus en plus importante, tout à fait officielle, avec  le pus souvent petites salles  mais des  plus correctes, et possède des services remarquablement efficaces. Et bon nombre de ses spectacles, aux structures plus légères sans doute, pourraient très bien être programmés dans le In. Mais pourrait-t-il y avoir un Off sans le In? Sans doute pas… Et un In sans le Off ne serait pas du tout à fait le même. C’est toute l’ambiguïté de la situation!
Mais, cela dit,  le Festival (In et off confondus) semble rester-pas seulement mais en majorité-une succursale estivale de la création comme de la fréquentation parisiennes. Même si les lignes ont un peu bougé..  A près de soixante-dix ans, il semble en tout cas avoir quelque mal à trouver une nouvelle identité et, osons le mot s’il veut encore dire quelque chose, à devenir plus « populaire ».
Quant aux politiques de tout bord, ils font semblant de  découvrir maintenant que cette machine à spectacles que devient la ville pendant presque un mois, est essentielle à l’économie d’Avignon et de sa région et que, du coup, rien ne peut se faire sans les artistes, techniciens, etc… du Festival… qui, ont ainsi acquis, à leurs yeux, une sorte de respectabilité! Enfin mieux vaut tard que jamais!

  En fait, cette année, tout se passe comme si la grave « crise des intermittents » comme on dit, avait été aussi le révélateur d’une situation artistique et économique assez fragile, à la fois inédite dans l’histoire d’un festival qui a le monopole en France d’un ensemble de lieux historiques exceptionnels dont le passé architectural des plus anciens donne la main au spectaculaire le plus contemporain: la Cour d’Honneur bien sûr, mais aussi le cloître des Célestins et celui des Carmes, la Chapelle des Pénitents blancs, le Tinel de la Chartreuse, et plus récemment, la carrière Boulbon… Espaces quasi magiques, où  les spectacles qu’ils accueillent, ont tout de suite dix points de plus.
  En tout cas, Avignon, malgré tous ses défauts, malgré la chaleur souvent accablante, malgré une masse de spectacles qu’on ne peut tous voir,  malgré une course permanente, malgré la foule un peu partout, reste un formidable espace de liberté et de découvertes,  et une drogue aussi stimulante qu’incontournable qui fait du bien à l’esprit et dont voit mal comment on pourrait se passer… Même si Jean Vilar, lui-même, avait lucidement pensé que ce festival ne pouvait  être éternel.
Bonnes vacances à vous, le Théâtre du Blog ne ferme pas son rideau en août, et de toute façon, nous nous retrouvons pour de nouvelles aventures théâtrales au Festival d’Aurillac dont nous vous parlerons cette semaine.

Philippe du Vignal

Pour consulter les articles du Théâtre du Blog sur le Festival d’Avignon, et sur l’actualité théâtrale de juillet et les autres festivals dont celui de Turin, il vous suffit d’inscrire le nom du spectacle choisi, suivi de la mention Théâtre du Blog , dans le cartouche Google et normalement l’article recherché s’affiche immédiatement.


Écho de Johnny Lebigot

 Écho de Johnny Lebigot, trace de l’exposition D’une tentation de Saint-Antoine présentée en mai 2014 à Scène Nationale de Vandoeuvre-Les-Nancy.

archeCe geste de Curiosité sera installé jusqu’en décembre 2015 au château de La Roche-Guyon. On peut y voir, déposés sur une table ou accrochés au-dessus du mobilier, des objets insolites, mobiles légers au bout d’un fil délicat.
Sur les étagères, des statuettes ou des miniatures, composées à partir d’éléments végétaux et floraux, de minéraux, d’arêtes, d’os, d’ailes d’oiseaux… et sur les murs blancs immaculés au-dessus des portes, surgissent des branchages en excroissance, un entremêlement raffiné de tiges de bois et de brindilles sombres. Des nids comme suspendus dans le vide, des touffes d’herbes séchées. Le visiteur pénètre dans un espace plastique où règnent la nature, la culture et les mains de l’homme sur la première, soit l’art et la manière bien ravigotés de Johnny Lebigot.
C’est l’inventaire d’un herboriste ou d’un botaniste, une série d’images, une statuaire, répertoire des miroitements du vivant et passés au crible de la fragilité de la vie. On identifie confusément des feuilles mortes, des herbes légères que les courants d’air font danser, des fleurs passées en tige qui sèchent dans leur sac, des cosses transparentes, des plumes, des poussières volatiles florales, des graminées, des pissenlits, des joncs. Rien de vivant, tout du sec, des cendres et de la mort.
Ces « simples » relèvent d’une cueillette de sorcière et de son alchimie démoniaque où les herbes terriennes ou aquatiques correspondent aux étoiles dans le ciel, préfigurations tangibles de signes cosmologiques éloquents. Cette chronique de la nature, à la fois savante et désinvolte, se rapproche du récit de Patrick Cloux,
Marcher à l’estime : « Car l’herbe est la grande leçon. Balayée, abîmée de vent et de pluie, asséchée, gelée, déteinte, elle arrive à n’être plus rien qu’un peu d’elle-même, éparse, en touffes, clairsemée, presque chiffonnée et salie. »
L’installation de Johny Lebigot a des parfums beckettiens  mais c’est avant tout un hommage et un éloge de la vie disparue, un rappel du lot existentiel de chacun de nous, avec ses traces voilées de cendres, d’os, de crânes et squelettes d’animaux. La mise en scène de ces éléments fait entendre d’abord le souffle initial qui habite l’être vivant, chemin de mémoire et parcours inaliénable avant qu’il ne disparaisse.

Véronique Hotte

Atelier Johnny Le Bigot 82 rue Compans 75019 Paris, du 24 juin au 5 juillet.

Présentations de saisons : Théâtre 71 Malakoff, Théâtre de la Commune, Aubervilliers.

Présentations de saison : Théâtre 71 de Malakoff, Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

 

 

cbkC’est le moment : pour beaucoup de théâtres (surtout en Île-de-France), les bonnes résolutions de rentrée se prennent dès le mois de juin. Bilans et surtout projets défilent, avec le collier de perles des spectacles. C’est partout le même cérémonial ? On s’y ennuie ? On aurait tort.
Prenons l’exemple de deux villes et de deux théâtres très différents et très proches à la fois. Avec deux points communs qui n’en font qu’un : un beau public, un vrai public dans une municipalité qui aime et défend son théâtre et ses habitants.
À Malakoff, on voit se dessiner la saison irréprochable d’une scène nationale qui vit bien, raisonnablement à l’aise dans les échanges entre les disciplines et les indisciplinés –à quoi appartiendrait Le grand fracas issu de rien ? de Pierre Guillois- et entre les réseaux. Pour la création, danse, théâtre, musique…, Malakoff a sa Fabrique des arts. Pour les invités, ses fidèles, Jacques Vincey, par exemple, nouveau directeur du CDN de Tours, avec Yvonne Princesse de Bourgogne de Gombrowicz ou le suisse Jean Liermier et son Malade imaginaire.
Pierre-François Roussillon, le directeur de Malakoff, conduit la barque, chargée comme il faut. Ici, le public se retrouve en famille, entre amis, dans une sorte de tendresse et de fierté qui ne tombent pas de la lune, mais d’un travail continu, depuis quarante-trois ans. L’institution, née de la décentralisation et de la démocratisation des arts, marche, et bien.
Theatre-de-la-Commune-Centre-dramatique-national-d-Aubervilliers-Aubervilliers_w258h247C’est évidemment vrai aussi pour le Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, dans un tout autre style. Marie-José Malis, sa nouvelle directrice, a posé résolument les bases de son projet : nous avons un travail à faire ensemble, artistes et public, « mûrir dans le désir d’un monde ». Nous avons, dit-elle, « beaucoup de muscles pour la critique », et peu pour le possible.

Dans cette visée, le spectacle n’est pas un divertissement, mais une hypothèse à suivre, à partager, à débattre. Si elle a choisi Hyperion de Hölderlin, c’est pour l’éclairage sans reniement ni nostalgie que la pièce porte sur l’échec de la Révolution française. C’est « faire usage du théâtre » : chercher des ressources de pensée pour aujourd’hui dans des textes qui rendent compte de façon lumineuse de la complexité du monde.
L’ambition et sérieuse, et surtout pas refermée sur une élite : comme à son origine, Gabriel Garran et Jack Ralite étaient là pour en témoigner, et pour adouber le nouveau projet, le théâtre ne peut interroger la ville que s’il lui est ouvert. D’abord le bâtiment : le restaurant sera ouvert à midi, pour ceux qui travaillent dans le quartier, et non plus seulement pour les spectateurs du soir, et l’après-midi, aux associations. Mais surtout, ce que Jack Ralite appelle « le courage de la création et de la connaissance en actes », ce qui définit le projet même de Marie-José Malis, les artistes auront, encore et encore, à chercher la matière, le feu de leur travail dans cette Commune si bien nommée, dans la force méconnue du peuple d’Aubervilliers.

Et un souhait « énorme » : que le théâtre redonne toute sa valeur au terme « intellectuel » ! Pensons, réfléchissons, les amis, cela vaudra mieux que de se fier à de tristes idées. Et n’ayons pas peur des grands mots : ils sont les bienvenus en cette période désabusée, pour nous faire sortir la tête de l’eau. Marie-José Malis a un an pour bousculer les habitudes et inventer de nouvelles pratiques d’alliance entre artistes et spectateurs, pour fêter en 2015 et dans une vraie joie, les cinquante ans d’un théâtre exemplaire. Et le talent du public, que l’on redécouvre à l’occasion de ces présentations de saison.

 

Christine Friedel

Le Livre dit de Marguerite Duras

Le Livre dit de Marguerite Duras, Entretiens de Duras filme, édition établie, présentée et annotée par Joëlle Pagès-Pindon

 
Au mois de mars 1981, à Trouville, Jean Mascolo et Jérôme Beaujour filment Marguerite Duras sur le tournage d’Agatha, soit un  documentaire intitulé Duras filme.
Joëlle Pagès-Pindon retranscrit dans cet ouvrage l’intégralité inédite des entretiens de Duras filme : elle nous propose d’assister à une véritable séance d’ «envoûtement ». C’est encore le prétexte à déceler les enjeux de la création en cours chez Marguerite Duras, la prééminence absolue de l’écrit à travers le texte, l’image et la voix à l’intérieur même de l’entrelacement du réel et du mythe.

Ce sont quatre jours de grâce et de bonheur pour le lecteur, face à la mer à l’hôtel des Roches, et dans cette chambre où se tient l’actrice durassienne Bulle Ogier : « Cette chambre face à la mer était la chambre de Proust. Elle donnait directement sur la mer. Il la reprenait toujours, elle lui était réservée. De son balcon,  il voyait la façade de la villa de Mademoiselle de Villeparisis ( ?) et Le Havre et toute la grande baie de Deauville jusqu’à Dives. » (Les Brouillons du livre dit )

On entend aussi la musique d’Agatha-la valse célèbre de Brahms. Ces Entretiens de Duras filme sont l’occasion d’écouter la grande dame des lettres contemporaines qui évoque, en vrac mais patiemment et de façon libre, le désir, l’inceste, l’homosexualité, les robes de Bulle Ogier, les bonheurs de l’été 80, la présence à ses côtés de son compagnon, Yann Andréa. De même, résonne une pensée sur l’art des prises de vue, sur la mer et les arbres, les livres et les films, la mort, les femmes et les hommes, le cinéma, l’amour maternel et le «gai désespoir».

Ce qui la rend à une sorte de fraîcheur d’exister, avoue encore Duras, c’est l’invention de Dieu, l’invention de la musique et  celle d’écrire : « Ce n’est pas du tout les croisades ou Napoléon, ou Marx, ou la Révolution française ! C’est plutôt un poème de Mallarmé, un poème de Rimbaud, tout Beethoven, tout Mozart, tout Bach. » L’idée même du bonheur, une idée du dix-neuvième siècle, désoblige l’auteure car elle suggère aussitôt l’insatisfaction.
Le bonheur consisterait à se connaître, une entreprise des plus difficiles. Le bonheur est avant tout une notion individuelle et individualiste :
« D’ailleurs, si le marxisme est mort, … c’est à cause du sort qui a été fait, depuis la Révolution française jusqu’à la Révolution de 1917, à la notion de bonheur des peuples. » On écoute, avec plaisir et sans jamais se lasser, la parole profonde de Duras sur l’un des thèmes fondateurs de son œuvre, le désir. La consommation du désir, dit-elle, est secondaire, et le désir en tant que tel,  en est le principal : «La consommation du désir est un retard sur le désir même. »

Et de citer Saint-Preux qui avance que le bonheur est bien précisément l’attente du bonheur, le moment même qui précède ce qu’on appelle bonheur, reconnu comme étant le seul qu’on puisse nommer ainsi. Il faut lire ce joyau sur le regard durassien, un regard qui jamais ne se baisse,  ni ne se dit vaincu, face à la vie.

 Véronique Hotte

 Les Cahiers de la N. R. F., Éditions Gallimard.

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