La Leçon d’Eugène Ionesco, mise en scène de Robin Renucci

La Leçon d’Eugène Ionesco, mis en scène de Robin Renucci

La pièce, une des premières de l’auteur, a été créée à Paris en février 1951 -il y donc juste soixante-quinze ans! et l’auteur, encore inconnu au bataillon, en a quarante-deux. C’était au Théâtre de Poche, mise en scène par Marcel Cuvelier. Elle est reprise six ans plus tard  avec La Cantatrice chauve, mise en scène par Nicolas Bataille au Théâtre de la Huchette… où elle est toujours jouée chaque soir. Un rarissime exemple de permanence au théâtre…. L’auteur, les metteurs en scène et les acteurs de la création ont tous disparu mais les personnages, eux, ont résisté à l’usure du temps.
Les didascalies sont précises: nous sommes dans la salle à manger d’un professeur déjà âgé. Une jeune fille sonne à la porte et Marie, la domestique, la fait entrer. Elle vient pour la première fois suivre une leçon: le prof, d’abord assez réservé, voire timide, sera vite coléreux avec elle, voire sexuellement limite agressif. L’Elève, passive et obéissante, deviendra plus ferme, entrera ensuite dans une sorte de folie, sous l’emprise de cet enseignant/ensaignant. (pardon pour le jeu de mots).  Marie, elle intervient peu et laisse faire, comme si elle admettait la toute puissance du mâle dominateur. Elle voit bien que la relation entre ce professeur et son élève est déjà toxique et qu’il va se laisser aller au pire… Ce  qui  se produira.

Ce cours particulier commence pourtant bien, même si ses questions flirtent avec le non-sens:  quel est le chef-lieu de la France ? Il la trouve très douée et elle lui dit qu’elle veut passer un « doctorat total » dans trois semaines… Mais elle ne comprend pas grand-chose à l’arithmétique.  Ce qui a le don d’énerver superbement le Professeur et il restera indifférent quand elle lui dit avoir mal aux dents.
Puis il embraie sur la philologie comparée (Eugène Ionesco semble régler ses comptes avec ses enseignants roumains quand il a dû quitter la France et apprendre péniblement la langue natale de son père).
Puis l’Elève aura droit à une leçon de « néo-espagnol » mais selon lui,  toutes les langues sont identiques et assez vite teigneux, il  lui donnera un exemple aussi poétique qu’absurde: « Les roses de ma grand-mère sont aussi jaunes que mon grand-père qui était Asiatique ». 

Bien entendu, elle ne comprend pas et lui  redit qu’elle a vraiment mal aux dents. Lui s’énerve de plus en plus et sa domination par le langage finit par détruire l’identité de cette pauvre élève qu’il manipule comme une marionnette. Dérapage garanti:  elle entrera dans une sorte de transe et parle des douleurs qui l’accablent. Le Professeur indifférent lui demandera juste de traduire en plusieurs  langues.: « couteau ».
Puis il va en chercher un et la tue, sans aucun état d’âme. Marie voit le corps de l’élève et constate comme un huissier -devenu commissaire de justice- que c’est la quarantième victime pour aujourd’hui… La répétition, la prolifération, un des thèmes chers à Ionesco dans La Leçon,  comme Les Chaises, ou Rhinocéros: «Ce matin, il y en avait sept, maintenant il y en a dix-sept. (…) Il y en aurait même trente-deux de signalés.  »
Et Marie aidera ce tueur en série féminicide à enlever le corps. Juste après, retour à la case départ: une nouvelle élève sonne à la porte: elle vient pour la leçon… La boucle est bouclée et Eugène Ionesco semble nous dire qu’il n’y a rien à faire et que le système, en lui-même répétitif, a tout pour perdurer.  Laissant le public désemparé. La farce a tourné en tragédie.
Eugène Ionesco  sait y faire et emmène le public là où il veut: il mélange habilement situation réaliste  et  onirisme, banalité d’une journée ordinaire et montée progressive vers l’absurdité et la folie. La détérioration  du langage est visible chez le Professeur, avec ordres et répétitions, entre autres  du mot: couteau. Tout alors se met à s’accélérer, le rythme s’emballe et le dialogue tourne au quasi-monologue: l’Elève n’arrive même plus à répondre…Eugène Ionesco montre que la violence du langage engendre fatalement l’autoritarisme dans la société civile, et la dictature d’un pays. Il y aussi toute une réflexion sous-jacente sur le corps humain, le mal-être existentiel et la solitude des trois personnages.  » En somme, mon âme, c’est moi, mon corps entier, disait Antonin Artaud. « 

Reste à savoir pourquoi et comment mettre en scène cette pièce assez peu jouée, ailleurs qu’à Paris. « Derrière le comique initial, Ionesco expose la violence intime d’un langage qui cesse d’émanciper, pour devenir un instrument de contrôle, d’effacement et, finalement, de destruction. Je souhaite, dit Robin Renucci, faire entendre la pièce comme une allégorie des violences faites aux femmes, mais aussi comme un miroir de nos fragilités politiques actuelles: la montée des autoritarismes, les crispations identitaires, la perte de confiance dans la parole éducative. La Leçon n’est plus seulement une farce absurde ; c’est le récit d’une domination masculine rationnelle, répétitive, un système qui se reproduit sans fin. »

© Vincent Beaume

© Vincent Beaume

Ce qu’il réussit bien à faire entendre avec cette farce où Eugène Ionesco flirte sans cesse avec l »insolite, voire l’absurde, quand il met en scène une relation entre une élève et ce professeur donnant une leçon à titre privé. La pièce, avec un court prologue où les acteurs sont masqués, a un peu de mal à s’envoler mais Robin Renucci va très bien montrer la puissance effarante du langage, quand il est contrôlé par le pouvoir politique et/ou intellectuel. Et lui-même est impeccable, dans le rôle de ce Professeur, sûr de lui et dominateur, même pas conscient de la violence verbale, puis physique qu’il infligera à cette toute jeune fille. Ici interprétée par une jeune circassienne (Inès Valarcher). Elle a une bonne gestuelle mais ses répliques ne sont pas encore tout à fait rodées. Christine Pignet qu’on a vue, entre autres chez Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, est une actrice d’expérience: elle joue la Bonne avec une redoutable efficacité.
Ici, pas de réalisme: Samuel Poncet conçu un scénographie avec quelques volumes géométriques: triangles, cubes, boule… Et côté jardin et côté cour, sont plantés  des piquets et une croix en bois pour  figurer un cimetière et sans doute rappeler la hantise de la mort qu’avait le dramaturge : cela permet de réduire ce grand plateau… qui reste trop grand, alors que La Leçon a lieu dans un huis-clos. A ces réserves près, c’est un bon spectacle et le message d’Eugène Ionesco reste, hélas, d’actualité


Philippe du Vignal

Jusqu’au 13 février,  Théâtre de la Criée, Marseille  (Bouches-du-Rhône)

Les 3 et 4 mars, Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence  et le 5 mars , Théâtre d’Arles, (Bouches-du-Rhône). Le 10 mars, Théâtre du Chêne Noir, Avignon (Vaucluse). Les 12 et 13  mars, Théâtre des Trois Ponts, Castelnaudary  (Aude); le 17 mars, Théâtre Olympe de Gouges, Montauban et le 19 mars Théâtre Ducourneau, Agen ( Tarn-et-Garonne). Le  24 mars , La  Halle aux Grains, Bayeux ( Calvados).

Le  2 avril, Domfront (Orne); le  7 avril, Châteauvallon (Var). Les  8 et 9 avril,, Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).

 

 

 


Archives pour la catégorie actualites

Frida Khalo, un portrait musical, création musicale Ezequiel Spuches, mise en scène de Clara Chabalier, d’après les lettres et le journal de Frida Kahlo

Frida Khalo, un portrait musical, création musicale d’Ezequiel Spuches, d’après les Lettres et le Journal de Frida Kahlo, mise en scène de Clara Chabalier  (tout public à partir de dix ans)

On attend des couleurs et l’on reçoit de la musique. Frida Kahlo (1907-1954) : une icône, des images, une légende: elle, toute petite, à côté de son géant Diego Rivera (mais il n’est pas au centre de cette histoire) voit son corps fracassé dans un terrible accident d’autobus. Puis elle a une difficulté à marcher, et doit porter ses fameux corsets, se met des fleurs sur la tête et fait des autoportraits obstinés… Les créateurs de ce spectacle ne refusent rien de la légende mais ne l’illustrent pas. Ils nous mettent plutôt devant une sorte de rébus qui, peu à peu, nous rapproche de Frida.
A un  « bord de plateau », après la représentation, les enfants encouragés à parler, n’hésitent pas à poser des questions simples sur cette mise en scène qui se construit comme un jeu. Pourquoi cette branche tordue, à l’avant-scène? Parce qu’elle évoque le corps maltraité de Frida. Pourquoi ces fils rouges tendus en oblique sur le plateau ? Une réponse aux fils de sang qui apparaissent sur ses tableaux. Et ce grand squelette, mannequin à percussions ? Pour évoquer la fête mexicaine des morts en musique et en couleurs.

 © Marikel Iahana

© Marikel Lahana

Cette Frida -présente grâce aux objets dont, parmi les instruments de musique, un magnifique marimba- s’incarne en deux voix, ou en deux voies : celle de la chanteuse lyrique Céline Laly, la narratrice, et celle du fin danseur Sébastien Ly qui offre l’image que nous connaissons de Frida : ses robes, ses fleurs dans les cheveux, son corset qui lui permet de tenir lequel est peint de symboles forts et colorés avec un brin de moustache: glissement vers le masculin joué par un homme glissant vers le féminin…Mais n’en disons pas plus… Chacun dans cette équipe va au bout de l’entreprise: les percussions, riches et délicates, empruntées par Maxime Echardour aux musiques traditionnelles mexicaines et plus largement, sud-américaines- sont aussi belles à voir qu’à écouter, comme la trompette et la guitare de Mauricio Ahumada.
Tout est parfaitement en place et tout vit : les chansons avec traduction projetée sur un rideau mouvant, les échanges -indirects- entre la chanteuse et le danseur, la découverte progressives des objets et des liens qui les unissent, pour faire apparaître peu à peu une Frida contemporaine, toujours fascinante.
On ne quitte pas un instant ce spectacle original, à ne pas manquer: on en voit rarement parmi ceux dits: « tout public » qui fassent preuve d’un si grande estime… pour tous les publics. L’Echangeur compte dans le théâtre de création. Espérons que  Frida Khalo, un portrait musical, sera largement diffusé…

 Christine Friedel

Attention: c’est juste encore aujourd’hui vendredi  6 février à 14 h 30 et demain samedi 7 février à 18 h. au Théâtre de l’’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. :01 43 62 71 20.

 

 

Tanto Poco d’après Si peu de Marco Lodoli, traduction de Louise Boudonnat, adaptation, mise en scène et interprétation de Cécile Garcia Fogel (tous publics à partir de seize ans)

Tanto Poco, d’après Si peu de Marco Lodoli, traduction de  Louise Boudonnat, adaptation, mise en scène et interprétation de Cécile Garcia Fogel (tous publics à partir de seize ans)

Une histoire d’amour entre la jeune concierge d’un lycée et un aussi jeune professeur de lettres, comme ce romancier italien qui a enseigné pendant trente ans.  Cela commence par une rencontre  avec celui qu’elle prend d’abord pour un élève :« Je m’appelle Matteo Romoli, je suis professeur de lettres, je prends mon poste aujourd’hui ». Dès cet instant, je me suis mise à le vouvoyer et ce fut comme ça pendant plus de trente ans. Dès cet instant je me suis mise à l’aimer. »
Elle l’aimera ainsi  sans lui parler mais lucide elle ne   »comprends pas pourquoi je me suis agrippée si fort à ce garçon, comme si brusquement il était toute ma vie. » C’est un prof pas comme les autres: il ne corrigeait pas ni mettait de notes, et le proviseur l’avait dans le collimateur. »Un roman autobiographique écrit à la première personne.  Elle fait son travail ingrat d’entretien des locaux et n’a pratiquement aucun contact avec les enseignants.
Après une soir en boîte avec des amies,  elle se fait violer mais ne porte pas plainte et se fera avorter: »Je ne suis pas assez forte. Mieux vaut fermer les yeux et oublier. Mieux vaut rester immobile sans plus penser à rien, nettoyer chaque jour les classes, balayer, laver les sols, désinfecter les toilettes. (…) 

Elle lit Arthur Rimbaud et le roman de  Matteo: « Mais pour être honnête, moi, à ce roman, je n’y ai jamais rien compris, mais qui suis-je pour porter un jugement sur un livre ? Les profs écrivent, les concierges vident les poubelles.Elle vit seule dans un petit logement qu’elle a juste de quoi payer.  Sans voir grand monde.Un élève vient la voir deux fois par semaine avec des gâteaux et ensuite ils font l’amour. Mais cet élève a décidé de se marier… Puis il divorcera et reviendra la voir.
Quant à Matteo, il se mariera aussi avec Giovanna, une traductrice de poésie qu’elle verra .Il sera invité en Europe et entre autres à Paris. Elle prendra le même avion que lui pour l’y rejoindre mais il ne la verra même pas. Elle, après avoir erré dans la capitale, reviendra aussitôt à Rome. Un jour, il obtient un congé pour écrire une thèse de doctorat et ne sera pas là pendant trois ans.Qu’importe? elle attendra …
Plus tard, il tombera amoureux d’une professeur d’arts plastiques du lycée et ils auront plusieurs enfants de six, huit et six ans. Et n jour ils se marient… pour divorcer quelques mois plus tard. Lui  est du genre mal vu par ses collègues et du proviseur. Et, après une évaluation faite par une commission, il devra quitter ses fonctions d’enseignant et travailler à la bibliothèque. Bref, une mise au placard. Mais elle reste  toujours là à espérer qu’il l’aime. Elle vit avec lui en imagination fait la cuisine pour deux.

© Philippe Jamet

© Philippe Jamet

Puis il quittera le lycée à jamais. Elle a maintenant soixante ans et le cherchera partout et un jour le trouvera en bas de chez elle, assis par terre, dos au mur, les jambes allongées, les yeux fermés, sale, le visage tuméfié;.. Elle réussira à l’emmener chez elle, lui fera couler un bain chaud et le nettoiera délicatement.  Elle l’aura enfin à lui, même s’il est dans un triste état. Après être allée à la pharmacie, acheter une crème apaisante et de quoi lui préparer un petit-déjeuner, elle revient mais il est parti.
 » Ce qui veut dire qu’il est vivant, qu’il va bien ,me disais-je pour me rassurer, et j’ai enfoui mon visage dans la serviette pour sentir son odeur qui peu à peu s’évanouissait. Nous avons passé une journée ensemble, ai- je pensé, nous avons dormi ensemble, personne ne peut me dire le contraire que j’ai vécu en vain. Je le chercherai encore, la ville est grande mais mon amour est plus grand encore, et c’est un homme si faible, si insensé, il n’y arrivera pas sans moi. La fin n’est plus très loin alors tout se dissipera, mais nous à cet instant nous sommes là, vivant ensemble de cette vie parfaite, la rêvant entièrement. Assise au milieu de la chambre, je parlais toute seule une fois de plus et je regardais les rideaux blancs se gonfler et se dégonfler dans le courant d’air, s’agiter comme des fantômes. »

 Sur le petit plateau, un fauteuil des années cinquante, une chaise et une petite table avec un bouquet de roses.C’est cette histoire dont le texte a bien été adapté par elle-même que nous raconte Cécile Garcia Fogel, en simple robe noire. Avec juste quelques éclairages et de superbes  musiques populaires en fond. sonore. Intelligence et respect de ce texte, diction et gestuelle superbe, concentration maximum, rythme exemplaire,  cette grande actrice que nous avons souvent appréciée dans les mises en scène de Christophe Rauck ( voir Le Théâtre du Blog) prend ce texte à bas-le-corps et  nous emmène facilement dans le délire de cette femme  amoureuse.  Et la fin est des plus émouvantes.
Un petit (soixante minutes) mais grand spectacle, garanti sans micro H.F., fumigènes, lumières stroboscopiques… Cécile Gaérci Fogel joue cet épatant monologue, encore quatre fois au Théâtre du Charriot.  Il faut espérer qu’il sera repris ailleurs.  Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

 Théâtre du Chariot, 77 rue de Montreuil, Paris (XI ème). A 19 h, les lundis 9 et 16 février, les mardis 10 et  17 février. T. : 01 48 05 52 44.
Le roman a été publié aux éditions P.O.L (2024) en accord avec The Italian litterary agency, Milan.

Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Le Cercle de craie caucasien  de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Un moment historique : en 1954, ici-même, le Berliner Ensemble et Bertolt Brecht viennent jouer Le Cercle de Craie caucasien au Festival d’art Dramatique de Paris. Nous n’y étions pas mais on peut imaginer le choc de la rencontre avec ce texte, un classique dès sa naissance, depuis resté résolument contemporain.
Ce théâtre s’est appelé: Théâtre-Lyrique de 1862 à 1871, puis Théâtre-Lyrique-Dramatique en 1874, Théâtre-Historique de 1875 à 1878. Puis Théâtre des Nations de 1879 à 1898. Puis Théâtre Sarah-Bernhardt de 1899 à 1940. Puis, comme l’exigeait l’occupant allemand antisémite: Théâtre de la Cité de 1941 à 1947. Et de nouveau théâtre Sarah-Bernhardt de 1947 à1957. Puis Théâtre de la Ville à partir de 68. Après avoir été vidé comme une coquille, l’espace intérieur est entièrement refait (plus de places aveugles ni de loges dans la salle) sur les plans de Valentin Fabre et Jean Perrottet entre 67 à 68, avec des gradins pouvant accueillir 987 spectateurs. Et maintenant renommé: Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt depuis 2023, quand il a rouvert après sept ans de travaux! Mais  toujours ici au cœur même de Paris…

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Il était une fois: la fable de la pièce jouée aujourd’hui, est empruntée à une ancienne pièce chinoise et renvoie au Jugement de Salomon : à qui appartient l’enfant, à celle qui lui est utile, qui prend soin de lui -et qui l’aime, oserons-nous dire- ou à celle qui «y a droit »? Un être humain peut-il appartenir à un autre, même si c’est sa mère? Le jugement, surprenant et évident, sera rendu par l’étrange juge Azdak. Mais n’anticipons pas…
Une affaire au cœur d’une révolte contre le Grand Duc et les puissants. Nous verrons les habitants de la ville avec les servantes et serviteurs, les mendiants, les hommes d’armes et les soldats… Ils n’ont pas chacun un nom mais forment un peuple. Déguerpissant du palais, la Grande Duchesse à la haute naissance, oublie tout simplement son bébé. Elle reviendra le chercher plus tard, après un retournement de situation. Héritier légitime du trône ducal, il la légitimera à son tour comme héritière. Mais n’anticipons pas…

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Au centre de cette affaire, Groucha, une modeste servante. Elle a tout simplement trouvé un enfant après la fuite de ses patrons: c’est le petit prince Michel. Elodie Bouchez, tendre et ferme, tient le fil de l‘histoire: comment se défendre contre les soldats qui ont pour mission de capturer l’héritier ? Comment répondre: « C’est le mien », quand il y va de sa réputation et même de sa vie ? Comment risquer de perdre l’amour de son soldat? Comment résister à la méchanceté des peureux?
Et pourtant, c’est comme ça. Quand on trouve un enfant, c’est lui qui vous trouve et pour toujours. Ce sera le triomphe de la bonté sur la peur et le soupçon. Il faudra suivre. Mais le public (jeune) ne lâche pas l’affaire une seconde- Puis arrive l’étrange juge Azdak pour que triomphe une justice inattendue et espérée. Ses incertitudes (apparentes) et sa dialectique subtile mettront sous nos yeux ce qui est la « règle » et ce qui est « l’exception », selon le titre d’une autre pièce de Brecht bien connue et qui donne une méthode de pensée. Valérie Dashwood impose un formidable Azdak, ni féminin ni masculin, hors des codes, fragile, pas plus fier que ça, provocateur et jamais là où on l’attend: ( « Je suis un intellectuel »), ange gardien inavoué de Groucha, grâce à un tour de passe-passe et à une procédure pour le moins risquée, mais respectueux du rituel qui donne sa force à la justice.

 Avant cette scène décisive, qui ferme les blessures et réouvre le droit chemin de la vie -au diable, la domination de puissants, à condition de s’éloigner d’eux aussi vite et aussi loin que l’on pourra, Brecht n’est pas un rêveur-, nous aurons suivi, haletants, toute l’histoire, tous les dangers qui menacent les pauvres, les paysans et même les petits-bourgeois. Le conte finit bien : Groucha et le soldat Simon, qui a douté d’elle un instant, seront heureux et ont déjà un enfant, le petit prince qui n’est plus prince et se contente d’avoir, comme tout le monde, « un nez au milieu de la figure ». Tout cela semble simple, à juste raison, mais est aussi complexe. Cette fable-là comme toutes celles qui comptent, est une boîte à surprises et à contradictions.
Natacha Le Guen de Kernison  a conçu une belle scénographie qui joue avec la troupe: à sa mesure: ample, simple et généreuse. Un beau collectif, soutenu, porté par un autre collectif : le public. Ce soir-là, peut-être quatre-cent jeunes filles et garçons, parmi les huit-cent soixante-neuf spectateurs. Assis au premier rang,  nous les sentions derrière chauffés à bloc, généreux, disponibles, en accord avec une mise en scène qui va droit devant et qui nous emmène là où il faut. On se souvient alors que le public, heureux, est la moitié du théâtre…

 Christine Friedel

 

Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

 

Hamlet, d’après William Shakespeare, traduction de Frédéric Boyer, mise en scène d’Ivo Van Hove

Hamlet, d’après William Shakespeare, traduction de Frédéric Boyer, adaptation d’Ivo Van Hove et Bart Van den Eynde, mise en scène d’Ivo Van Hove

La salle Richelieu de la Comédie-Française étant en travaux jusqu’en juin, cela se passe à l’Odéon où le directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam avait mis en scène il y a cinq ans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Il avait aussi déjà mis en scène les acteurs de la Comédie-Française dans Les Damnés, Électre /Oreste, puis Tartuffe. Et cette fois-ci, il s’attaque à la célèbre tragédie en deux heures seulement, au lieu de trois! avec Christophe Montenez, brillant dans  le rôle-titre, et  des acteurs solides pour jouer de tels personnages: Guillaume Gallienne (Claudius et le spectre du Roi), Denis Podalydès (Polonius), Loïc Corbery (Horatio), Florence Viala (Gertrude), Jean Chevalier (Laërte et Fortinbras), Elissa Alloula (Ophélia). Et, en vidéo, Christian Gonon (un Ambassadeur). Il y a aussi Vincent Breton, Pierre-Victor Cabrol, Aksel Carrez, Arthur Colzy et Nicolas Verdier qui jouent les comédiens amateurs dans la pièce et servent d’hommes à tout faire, pour transporter rideaux, éléments scéniques, corps d’Ophélia et Polonius…

On connait ce remarquable scénario: le Roi du Danemark est mort et Gertrude, la reine, mère d’Hamlet, a ensuite un peu vite épousé Claudius, son beau-frère. Et le jeune homme ne s’en remet pas: le fantôme de son père lui dit qu’il a été tué par Claudius. Feignant alors d’être fou, il prépare une vengeance et demande à des acteurs de jouer une courte pièce pour surprendre Claudius et lui faire avouer ce crime. Polonius, père de Laerte et d’Ophélia à laquelle il interdit toute relation avec Hamlet, parce qu’il le croit  fou. Mais il sera tué par Hamlet qui a cru tuer Claudius à travers une tapisserie, alors qu’il l’espionnait avec sa mère. Ophélie en deviendra folle et Laërte voudra venger son père. Après l’avoir  séduite, Hamlet dira cyniquement à Ophélia : « Je vous ai aimé autrefois. (…) Vous n’auriez pas dû me croire. Je ne vous aimais pas. » Elle, désespérée, ira se noyer. Laërte blesse Hamlet avec une épée empoisonnée mais ce dernier le désarme. Hamlet lui tend son épée et prend la sienne. Il  blesse à son tout Laërte qui meurt empoisonné. Hamlet est invité à boire une coupe. Mais Gertrude la prend sous prétexte de boire à sa santé et meurt aussi empoisonnée. Laërte mourant, se réconcilie avec Hamlet et lui révèle le complot meurtrier de Claudius qu’Hamlet tuera, avant  de mourir dans les bras d’Horatio. Soit cinq morts, au compteur…

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©Jan Versweyveld

Comment ne pas être partagé? Commençons par le bon: la précision et le savoir-faire technique irréprochables, ceux  des grands théâtres, avec nombre d’effets lumineux, sonores, vidéo… C’est toujours agréable de voir  un beau travail. Il y a parfois de belles images et  surtout l’excellent Christophe Montenez (Hamlet) sauve de nombreuses scènes, entre autres, le court dialogue entre Hamlet et Gertrud sa mère et où il y a, enfin!, une certaine émotion. (On peut aussi voir cet acteur dans Gourou, un récent film de Yann Gozlan). Le public craquera au moment où tous les personnages chantent en chœur Death is not the end de Bob Dylan à l’enterrement d’Ophélia et de son père, Polonius. Efficace, mais où est passé Shakespeare?

Quant au reste, nous avons droit à un concentré assez sec d’Hamlet (scénographie et lumières de Jan Versweyveld)  quelquefois proche d’un opéra contemporain, une forme de spectacle qu’Ivo Van Hove a souvent pratiquée avec succès, il y a une dizaine d’années… Ici, il a réalisé une suite de scènes collées vite fait, jouées, chantées/et ou bien chorégraphiées par Rachid Ouramdane, le directeur de Chaillot-Théâtre national de la danse.  Quant au texte traduit par Frédéric Boyer, il a été « adapté » par le metteur en scène…Donc à prendre avec des pincettes, par rapport à l’original! Cela commence avec l’image d’Hamlet retransmis en très gros plan sur un écran puis ‘une caméra pénétrant dans l’œil, puis, semble-t-il, dans le cerveau du pauvre Hamlet. Une  belle image mais qui reste… une image. Et qu’ Ivo Van Hove, histoire de boucler la boucle,  nous resservira à la toute fin. Cela dit,  nous avons mal compris  ses intentions. Il semble vouloir faire « moderne » mais la dramaturgie est médiocre. Et il utilise les stéréotypes actuels sans exception: plateau nu et noir, micros H.F. (on se demande pourquoi: les acteurs de la Comédie-Française sont réputés pour leur excellente diction!),  projecteurs à leds blancs montés sur roulettes, ligne lumineuse en fond de scène changeant de couleur, fond rouge avec ombres chinoises,  grand écran avec images vidéo de déflagration et de visage en gros plan, salle éclairée par moments, mots très vite projetés comme: VENGEANCE, MEURTRE.

© Jan Versweyveld

© Jan Versweyveld

Mais aussi des éclairages stroboscopiques (vieille scie depuis au moins cinquante ans!!!) et, comme partout ( au moins quinze fois pour nous depuis le début janvier) des fumigènes sortant sans cesse du sol, des costumes contemporains: complets noir ou rouge foncé, pour les hommes,  tailleur pantalon pour Gertrud, petit corset et jeans bleu pour Ophélia (Jérôme Savary disait souvent et avec juste raison:  » Si c’est pour montrer ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Il y a aussi constamment de la musique  électronique sous le texte! Un vieux truc pour aider les élèves-comédiens mais indigne de ce metteur en scène réputé! Et -histoire de faire « djeune »?- quelques scènes dansées proches du music-hall. Et ces chansons très connues et qu’on entend partout dans les spectacles, comme  L’Enfer de Stromae, chantée par Elissa Alloul (Ophélia), ou Bohemian Rhapsody, écrite par Freddy Mercury.  Bien entendu, ce texte traficoté est joué dans une mise en scène prétendument « moderne », en fait assez vieillotte et du genre: vous allez voir ce que vous allez voir, quand je m’empare d’Hamlet. Mais cela  n’arrive pas à fonctionner et on est loin du compte.  Plus grave, la scène du Spectre n’est pas très bonne et celle où Ophélia dit ces mots assez curieux à la Reine, est ratée : « Et pour vous, voici de la rue et il y en aura un peu pour moi. » Mystérieux? Pas tant que cela… Du latin: ruta, cette fleur jaune, bien écrite: « rue » dans le texte anglais, est traduite par « souci » dans l’édition de la Pléiade.(???) Et ici, le mot est évacué (???). Bien connue aussi de toutes les paysannes françaises, elle était réputée comme abortive. Cela ouvre des horizons: Ophélia, enceinte d’Hamlet, désespérée par son attitude, avait-elle l’intention d’avorter…

Il y a jusqu’au bout, la grande présence de Christophe Montenez mais les autres acteurs réputés, entre autres, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, s’ils font le boulot, ne semblent pas à l’aise.  Cela fait quand même deux spectacles de la Comédie-Française (avec Les Femmes savantes, mise en scène d’Emma Dante ( voir Le Théâtre du Blog)  qui sont bien rodés mais qui, artistiquement, n’ont rien de convaincant… Eric Ruf, l’ancien administrateur de la Comédie-Française n’a pas eu la main heureuse! On es loin de cet revisitation d’Hamlet par le grand Eugenio Barba avec une sorte de remarquable poème théâtral qu’il avait présenté  au Théâtre du Soleil il y a un an (voir Le Théâtre du Blog). Avec juste quelques accessoires mais avec une force et une précision incontestables qu’on regrette de ne pas trouver ici. Gilles Deleuze aurait sûrement aimé chez Eugenio Barba cette « image-temps puissante » (…) Elle donne à la narration une nouvelle valeur, puisqu’elle l’abstrait de toute action successive, pour autant qu’elle substitue une image-temps à l’image-mouvement. » Ici, malheureusement, rien de tout cela!
Cela dit, il n’y a aucune tromperie sur la marchandise, même si on ne voit que certaines scènes de la pièce: Ivo Van Hove a pris bien soin de mentionner: « d’après Shakespeare ». Donc, nous sommes prévenus et inutile de se lamenter. Mais tout se passe comme si le théâtre tendait actuellement à être une machine à produire des images, avec souvent un surlignage musical es plus faciles, au détriment du texte.
Et le public? Visiblement aussi partagé sans distinction d’âge et ne connaissant guère la pièce si on en croit les commentaires à la sortie.  Il y a eu pas mal de toussotements pendant le spectacle (toujours le signe d’une faible attention!). Mais, à notre gauche, une spectatrice, la soixantaine bien tassée, hurlait bravo, bravo! après avoir entendu le chœur. Et il y a eu cinq rappels. Mais, à notre droite, comme beaucoup d’autres, une jeune femme et son amoureux ont à peine applaudi! Ce spectacle, sans doute coûteux, est théâtralement très décevant et on aura connu Ivo Van Hove, mieux inspiré. Vous êtes prévenus et, comme les places ne sont pas données (44 € au parterre!), à vous de décider, si cela vaut le coup… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 14 mars, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème). 

« Blanc et Noir(The Sunset Limited) de Cormac McCarthy, traduction et mise en scène d’Antonis Kafetzopoulos

Blanc et Noir (The Sunset Limited) de Cormac McCarthy, traduction et mise en scène d’Antonis KafetzopoulosL’écrivain américain (1933-2023) est surtout auteur d’une quinzaine de romans, dont certains ont été adaptés au cinéma. Il a aussi écrit des pièces: The Stonemason (1995) et celle-ci (2006) où il met en place une sorte de piège ontologique, sur fond de claustrophobie. Il y dialogue avec la philosophie de l’absurde et le langage devient ici le vecteur d’un affrontement rhétorique, d’un intense bras de fer intellectuel en huis-clos: la présence de l’Autre agit comme un miroir sartrien, obligeant l’individu à affronter le poids de son existence et l’insupportable responsabilité de sa liberté. Le constat du célèbre philosophe et dramaturge français: «L’enfer, c’est les autres.» acquiert ici une nouvelle dimension, à travers le dilemme entre la vie et son renoncement.

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Le sous-titre indique bien que  Cormac McCarthy veut déplacer l’intérêt de l’action vers la densité idéologique. Et les protagonistes resteront anonymes: dans une gare, un Blanc (professeur d’université nihiliste) est sauvé du suicide par un Noir (ancien détenu et fervent chrétien) qui l’invite à venir discuter avec lui dans son modeste appartement.
Ils portent chacun le poids de leur histoire traumatisante mais ces personnages fonctionnent avant tout, comme  vecteurs d’idées conflictuelles.Ainsi, leur expérience de vie se transmue en une confrontation absolue entre deux visions du monde opposées.

Le Blanc perçoit la civilisation comme un écran fragile et incapable de dissimuler le vide existentiel. Et le Noir met en avant une espérance vécue, ancrée dans l’acceptation de la grâce divine. Antonis Kafetzopoulos a fait une traduction fluide et efficace de la pièce et a évité le piège d’une hellénisation maladroite d’un dialecte afro-américain. Il a privilégié l’homogénéité et a mis l’accent sur l’oralité, l’ellipse et la fragmentation du discours qu’exige l’économie théâtrale. Sur le terrain commun de l’angoisse existentielle, ces hommes dialoguent d’égal à égal et abolissent la distance éducative et sociale qui les sépare. Il y a un bon rythme et Antonis Kafetzopoulos a réussi à apprivoiser le côté statique de l’œuvre et a recréer son impression d’enfermement.
Pauses mesurées, pointes sarcastiques, ironie sous-jacente et humour agissent comme soupapes de décompression. La scénographie de Giorgos Chatzinikolaou, réduite au strict nécessaire, devient une partie du «piège ontologique» imaginé par l’auteur. Une grande porte avec deux verrous et chaîne de sécurité domine le plateau et signale le caractère inéluctable de la situation et l’impasse de la communication…  Le Blanc ne pourra quitter l’appartement du Noir avant une conclusion: ils y semblent coincés, même s’ils se montrent inflexibles dans leurs convictions.

Costumes de Maria Anamaterou: le Noir- grande veste en cuir et bonnet- semble porter les stigmates de la rue et de la prison. Et le Blanc -veston en velours côtelé marron- renvoie au monde académique dont il est issu. Ce choix vestimentaire illustre bien les disparités socio-éducatives, tout en soulignant la destinée commune de ces gladiateurs, égaux face à la vie.
Avec une immédiateté désarmante, Antonis Kafetzopoulos (le Blanc) et Jérôme Kaluta (le Noir), comme des vases communicants transforment les thèses philosophiques en événement vécu. Grâce à  une sorte de « chimie électrique », le Blanc  et le Noir cessent d’être de simples oppositions idéologiques, pour être les deux faces d’une même angoisse face à la mort. En parfaite symbiose, les interprètes suggèrent que le salut -ou sa perte- n’est pas une affaire solitaire mais un processus déclenché par le frottement avec l’altérité… Le célèbre Autre est, enfin, ce miroir obligeant chacun de nous à tâter les limites de sa propre vérité…
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Epi Kolono, 12 rue Nafpliou, Athènes. T. : 00302105138067
 

Pylade étude et mise en scène de Sylvain Creuzevault, d’après Pylade de Pier Paolo Pasolini

Pyladeétude et mise en scène de Sylvain Creuzevault, d’après Pylade de Pier Paolo Pasolini

Un spectacle qui s’inscrit dans Études pasoliniennes, commencées avec les élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il y a deux ans. Le cinéaste a écrit Pylade (1966) en vers libres à partir des Euménides, le troisième volet de la célèbre Orestie d’Eschyle (458 avant J.C.):  Oreste qui a tué sa mère Clytemnestre et son amant Egisthe, sera jugé non par les Dieux mais innovation politique par un tribunal de citoyens. Apollon y défend Oreste en expliquant aux Erynnies, les déesses de la vengeance qui le poursuivent, qu’en tuant sa mère Clytemnestre, il a obéi à un oracle. 
Athéna met alors en place un tribunal mais  décide de voter aussi, avec voix prépondérante. Un procès de nature exceptionnelle aura lieu et à la fin de cette vendetta sur plusieurs générations, ce ne sont plus alors les Dieux qui gouverneront les hommes. Ce qui symbolise une grande évolution dans la société athénienne.

 Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

« On sait combien l’acquittement d’Oreste est difficile à obtenir, disait la grande Jacqueline de Romilly que nous avons eu comme prof en Sorbonne et quelle révolution décisive, il apporte dans le droit et la religion. Il y faut l’intervention des hommes et des dieux. »Il y aura dans ce procès, égalité des suffrages pour et contre. Oreste sera acquitté, grâce à la voix d’Athéna, pas prête à céder à l’indulgence mais qui veut mettre en place un ordre sociétal rigoureux fondé sur le respect des lois. Tout se joue donc  sur un fil mais cet acquittement d’Oreste symbolise l’ouverture à de nouvelles valeurs à Athènes, encore aux prémices de la démocratie.
C’est aussi la première fois dans le théâtre occidental ou du moins dans les textes grecs qui nous sont parvenus, qu’est mis en scène un procès, thème d’innombrables pièces et films… Pylade, fils de Strophios, roi de Phocide, et dAnaxibie, la sœur dAgamemnon est donc le cousin dOreste et son compagnon, entre autres, dans Electre de Sophocle, et dans Oreste d’Euripide. Pier Paolo Pasolini fait commencer ce Pylade là où finit L’Orestie d’Eschyle. Mais le compagnon d’Oreste représenterait ici l’intellectuel bourgeois à l’idéologie révolutionnaire. Quant à Electre, elle est  plus proche des traditions.

 

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Atelier de travail, étude, répétition ou représentation d’un spectacle? Les places sont gratuites: ce se serait donc  une étude. Et à juger comme telle, mais il est bien mentionné: mise en scène, et cela se passe dans une vraie salle de théâtre. « Il s’agit, dit Sylvain Creuzevault, «pour les élèves de se former, en se forgeant une autonomie dans l’art de jouer en répétition ». (sic)
Mieux vaudrait être clair… Les quinze élèves de troisième année: Maxime Allègre, May Ameur Zaïmeche,  Antoine Cailloux,  Claire Chambon,  Gédéon Ekay,  Anna Hromova, Menel Kalay, Dounia Kouyaté, Simon Laffort, Bless Lukombo, Mariana Minina, Marina Mouniapin, Matteo Pereira, Théo Pham, Anastasiia Zhyvotova qui évoluent dans une scénographie bi-frontale, font le boulot mais semblent avoir été mal préparés.
Ils alternent entre les rôles de protagonistes, et de choristes, au centre du plateau; diction très correcte, mais gestuelle et chorégraphie, beaucoup moins.
Et la direction d’acteurs n’est au rendez-vous: il  n’y a pas eu assez de travail.  Et la scénographie, avec ces images de fenêtre collées au mur est bâclée, les lumières approximatives  et les costumes bien laids, comme celui d’Athéna. La pauvre jeune actrice, amenée sur un chariot, boudinée dans un collant à dorures avec sexe d’homme, a bien du mal comme ses camarades, à s’imposer sur cette scène bi-frontale, toujours à risques pour des élèves-acteurs.
Sylvain Creuzevault les fait jouer souvent à plusieurs mètres les uns des autres, ce qui n’arrange rien et comme récemment dans Pétrole, il arrose le plateau de fumigènes: la manie actuelle. Et le numéro des épisodes s’affiche sur grand écran, comme le surtitrage du texte du Chœur… sans doute pour suppléer à une parole collective des cinq interprètes que l’on comprend mal!
Alors que, selon Sylvain Creuzevault, « les voix des chœurs essentiels à la pensée et à l’esprit critique, discordantes et séparées des protagonistes, sont au centre, laissant entendre la modernité politique du texte. « La présence, les mouvements et la diction d’un chœur sont toujours dans une tragédie grecque ou dans une forme avoisinante comme celle-ci, une question difficile à résoudre. Seuls André Steiger en 60 ou Peter Stein vingt ans plus tard, tous les deux avec une remarquable Orestie, avaient réussi à bien s’en sortir.
Sylvain Creuzevault, lui, peine à la tâche: il y a quand même beaucoup d’erreurs dans cette mise en scène et on aimerait revoir ces élèves dans de meilleures conditions. Par ailleurs, surtout, après la récente tragédie de Crans Montana, pourquoi l’arrêté de mars 65 sur la sécurité n’est-il pas respecté dans cette salle qui est donc potentiellement dangereuse?

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 janvier, Théâtre de la Commune, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

 

 
 
 

Presque égal de Jonas Hassen Khemiri, traduction de Marianne Ségol, mise en scène de Christophe Rauck

Presque égal et Presque frère de Jonas Hassen Khemiri, traduction de Marianne Ségol, mise en scène de Christophe Rauck

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Cet auteur suédois de quarante-sept ans est maintenant bien connu en France (voir Le Théâtre du Blog). Né d’un père tunisien et d’une mère suédoise, il a étudié la littérature et l’économie à Stockholm et à Paris. Son roman, Un Oeil rouge rencontra un grand succès dans son pays et fut adapté au théâtre, puis au cinéma en 2007. Montecore, un tigre unique, 2006, traite de l’immigration et de la montée du racisme dans son pays…
Le Théâtre national de Stockholm joua sa première pièce Invasion! il y a déjà vingt ans  et elle a aussi été montée en France (voir encore Le Théâtre du Blog). Et ses pièces ont été créées en Suède: Cinq fois Dieu (2008), Nous qui sommes cent (2009)  et en 2012,  J’appelle mes frères. qui elle a été aussi mise en scène chez nous.
Ses romans sont traduits en français, en allemand, en danois, en norvégien, etc. et son théâtre monté en France, en Allemagne et Norvège, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Jonas Hassen Khemiri traite surtout de thèmes comme le racisme, l’identité mise à mal dans une histoire en mouvement, sur fond de mondialisation, d’immigration et pertes de repères… 

© Géraldine Astreanu

© Géraldine Astreanu  Servane Ducorps

(Presque égal à) créée en 2014 au Théâtre dramatique royal de Stockholm, a été jouée entre autres, à Oslo, ensuite à la Schaubühne de Berlin et à Paris où nous l’avions vue. Andrej, déjà formaté et prêt à entrer dans le moule, se bat pour obtenir son premier emploi: «J’irai jusqu’au bout de mes cours du soir, j’apprendrai le système, je me trouverai un boulot avec un bon gros salaire, une bonne prime de Noël, une belle secrétaire et une bonne grosse voiture d’entreprise. Et je continuerai aussi bien sûr, à aider ma mère à payer le loyer, pour qu’elle ne reste plus debout la nuit avec sa calculatrice à s’inquiéter de la prochaine facture d’électricité. » Il y a aussi Martina, d’un milieu aisé: elle rêve d’exploiter une ferme bio mais, pour le moment, elle vit mal de petits boulots minables… Mani, un jeune universitaire pourtant brillant, est sans travail. Freya, elle, vient d’être licenciée et veut prendre sa revanche. Il y enfin Peter, un SDF qui fait la manche, devenu une sorte d’expert en marketing de la rue, son domaine …

Jonas Hassen Khemiri entrelace en virtuose les destins de ces  gens qui pourraient être nous, ou un de nos proches. Economiste, il connaît parfaitement tous les mécanismes du capitalisme, des banques et de la société de consommation. Ce qu’il nous dit en filigrane: nous sommes sans doute financièrement plus à l’aise, qu’il y a cinquante ans, mais guère plus heureux. Nous vivons au-dessus de nos moyens mais savons que nous aurons un jour ou l’autre à le payer, et les Parlements laissent faire… Il nous faudra alors subir les ratés de plus en plus fréquents d’un modèle financier à bout de souffle où les riches deviennent plus riches, et les pauvres, de plus en plus pauvres, même et surtout, dans les pays européens.
C
ommencent alors à naître des comportement de révolte comme ceux des Gilets jaunes en 2018 avec revendications de justice sociale: revalorisation du SMIC, rétablissement de l’I.S.F., augmentation des retraites… que le Macron et Edouard Philippe, son Premier ministre, n’avaient en rien anticipées. « La pauvreté, dit Mani dans cette pièce, n’a pas le droit de vous suivre jusqu’à chez vous après une soirée au théâtre, elle doit s’arrêter à la fin des applaudissements, parce que, sinon ça vous rappellerait que la pauvreté n’est pas belle ou drôle ou héroïque, la pauvreté écorche, blesse, rend silencieux, fait honte, la pauvreté, c’est des dos qui se courbent, des amis qui trahissent, des liens qui se brisent, des langues qui se taisent, des pères qui disparaissent.»

L’auteur suédois analyse, très finement et avec humour, notre existence quotidienne dans un monde subissant de fortes contraintes économiques et nous avertit: «Maintenant, levez-vous et parcourez le monde pour le changer. » Il y a politiquement chez lui, du Bertolt Brecht, avec mini-conférences, voix intérieures, mais aussi dialogues très ciselés. Au fait, comment le grand dramaturge allemand aurait-il parlé aujourd’hui des bouleversements sociétaux actuels, dus, entre autres, aux dérèglements climatiques, à l’immigration, qu’elle soit d’origine politique et/ou économique? Nos gouvernements et représentants politiques nationaux comme européens mais démocratiquement élus, n’ont en effet pas su mettre en place les indispensables mécanismes pour éviter que ne soit broyée la société de consommation  mise en place et régie par les immenses trusts mondiaux. Même si les lignes commencent  à bouger. 

Nous avions vu en 2019 cette pièce remarquablement montée avec juste quelques éléments de décor, par Emmanuelle Jacquemard, dont nous avions beaucoup aimé King Kong Théorie (voir Le Théâtre du Blog). Elle avait su appréhender et mettre en scène les situations vécues au quotidien par les personnages  de Jonas Hassen Khemiri: un couple pauvre qui se sépare, une agence de Pôle emploi qui n’a aucun travail sérieux à offrir, des jeunes aux diplômes inutiles, une vendeuse sous-payée qui n’a pas d’autre choix pour vivre, que de faucher des billets dans la caisse…
Ici,  Christophe Rauck  a choisi une grande scène bi-frontale pour ces pièces qui se succèdent avec vingt minutes d’entracte. Déjà avant que cela ne commence le sol; les deux écrans à chaque bout sont envahis par une marée de petites particules blanches bougeant sans arrêt et causent un effet déstabilisation du regard. Un effet d’optique réussi mais après, comme Les Petites filles modernes de Joël Pommerat, une pièce récemment jouée dans la grande salle, juste à côté. Oui, mais pourquoi?
« C’est venu assez naturellement, dit-il, justement, parce que l’écriture est performative: tout se joue dans ce qui est dit, dans le rythme, dans la présence. La bi-frontalité crée une tension immédiate. On ne peut pas se poser, il faut toujours bouger. » ( sic) Comprenne qui pourra!
Tout semble se passer comme si le metteur en scène s’était fait piéger par ce long et étroit plateau: le rapport scène/salle n’est pas bon*  et le regard du public se balade sans cesse, d’une extrémité à l’autre. Et comme il a du mal à maîtriser  cette succession de courtes scènes entre récit et dialogues, le rythme est faiblard. Alors que, sur la petite scène du Belleville, Emmanuelle Jacquemard avait réussi à imposer les personnages de Jonas Hassen Khemiri. Ici, rien à faire et l’ennui s’installe sur presque deux heures, interminables! Malgré de bons acteurs: entre autres, Servane Ducorps (Martina) et l’excellent Mounir Margoum (Peter le SDF, l’Homme de Pôle Emploi, le Pasteur…

 

 

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©Gréladine Astreanu Mounir Margoum

Après l’entracte, place à Presque frère, avec neige suédoise sur tout le plateau et voiture blanche immaculée. Cela commence avec le bruit infernal d’une explosion (très réussi, il fait sursauter tout le public!). Une voiture piégée a explosé. Histoire de rappeler que la Suède n’est pas été épargnée par le terrorisme! En 99, déjà, l’explosion d’une voiture piégée en banlieue de Stockholm avait gravement blessé un père de famille et son enfant. Un camion lancé à pleine vitesse dans une rue piétonne de la capitale avait causé la mort de cinq personnes en 2017. Et à Göteborg,  quatre ans plus tard,une attaque à la bombe  avait grièvement blessé seize personnes et la même année, seize autres ont été fusillées sur un campus à Örebro.
Ici l’explosion d’une voiture piégée sème un vent de panique dans la ville. Sans doute un acte terroriste. Amor erre dans les rues, alors que la peur  s’installe. Et il se se sent observé, traqué. Il téléphone à ses « frères» : Shavi, Valeria, Ahlem, Tyra pour les mettre en garde : «Planquez-vous ! Fondez-vous dans la masse !»  Et  il va jusqu’à douter de son innocence et panique : comment garder une identité réelle quand il croit incarner une grave menace. C’est presque un monologue, remarquablement interprété là aussi par Mounir Margoum. Interviennent quelques autres personnages comme des jeunes femmes: Valéria, Karolina (Julie Pilod).
Mais Christophe Rauck, là aussi, semble avoir quelques difficultés avec cet espace bi-frontal. Les informations surgissent de partout et diluent l’attention: personnages sans cesse en mouvement sur la scène, acteurs filmés dans la voiture avec retransmission en très gros plan de leur visage sur grands écrans (c’est nouveau et cela vient de sortir!!!). Et sont aussi projetées des phrases en français et en anglais. Bien entendu, comme partout- les troisièmes pour nous en une semaine- il y aura de grandes rasades de fumigènes!  Bon, cela fait une belle image mais sans intérêt. On aurait surtout aimé que la dimension politique du texte soit mieux mise en valeur
Et Christophe Rauck aurait pu nous épargner le jeu à plusieurs reprises dans les gradins, un stéréotype  inutile.. Même si le temps semble moins long, cette seconde pièce d’une heure et demi, ajoutée à un entracte de vingt minutes, et à la première de presque deux heures, rend l’ensemble assez rude…  Et, que vous soyez de Nanterre ou de la région parisienne, impossible de vous conseiller ce spectacle.  Pourquoi ne pas jouer chaque soir en alternance une de ces deux pièces? Il y aura d’autres occasions de mieux entendre la voix de Jonas Hassen Khemiri.
*Serait-ce trop demander, surtout après la tragédie de Crans Montana, que les règles de sécurité (arrêté de 2023) soient appliquées aux gradins de cette salle?

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 février, Théâtre Amandiers-Nanterre, Centre Dramatique National,  7 avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.  

corde.raide, texte de debbie tucker green, traduction d’Emmanuel Gaillot, Sandrine Pelissier, Kelly Rivière, mise en scène de Cédric Gourmelon

corde.raide, texte de debbie tucker green, traduction d’Emmanuel Gaillot, Sandrine Pelissier, Kelly Rivière, mise en scène de Cédric Gourmelon

D’abord une précision: pourquoi des minuscules pour le titre et le nom de l’autrice? Elle exige que cela soit ainsi écrit. Christine Friedel vous avait déjà parlé de cette œuvre, reprise pour quelques jours au Théâtre des Quartiers d’Ivry. debbie tucker green est une dramaturge bien connue  en Angleterre mais moins en France. mauvaise avait été mise en scène par Sébastien Derrey (voir Le Théâtre du Blog). Et corde.raide déjà par Cédric Gourmelon, il y a deux ans.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Cela se passe dans la salle de réunion d’un centre administratif: murs blancs, plafonniers diffusant une lumière blanche, grand tableau blanc, table blanche et dans un coin,  fontaine tout aussi blanche avec eau chaude et eau fraîche.  Sur un côté, deux tables empilées. Des chaises de bureau noires gerbables. Un endroit sinistre,  aussi anonyme que les personnages; la victime d’un crime, une jeune femme noire -mariée, deux jeunes enfants- a été convoquée suite à une procédure légale dans un centre administratif. Des employés, genre bureaucrates appliqués et secs, LUI, un homme blanc, la trentaine, en complet, et Elle, une femme également blanche, la cinquantaine en tailleur-pantalon banal, sont chargés de la recevoir. Ils veulent « bien faire » et essayent de mettre à l’aise leurs interlocuteurs, comme ils en ont reçu, disent-ils, la consigne. Mais on les sent incapables de leur  faire le moindre cadeau..
ELLE, exaspérante, propose sans arrêt à la jeune femme de boire un café,  une tisane, un verre d’eau. Mais l’un et l’autre se perdent, trop polis pour être honnêtes, quand ils lui expliqueront la procédure. sont aussi maladroits l’un que l’autre… Ils s’empêtrent dans les détails de la vie quotidienne: verres en plastique insupportables, climatisation difficile  à régler… ELLE, en particulier, pose à la jeune femme des questions indiscrètes sur son couple. Laquelle lui répondra aussi sec, en lui posant les mêmes questions…
Donc, un climat très tendu, habilement créé par l’autrice, pas loin de Franz Kafka, bien sûr et de Samuel Beckett, avec une petite louche de Nathalie Sarraute. Dialogues ciselés, suspense finement élaboré. Il y a bien eu convocation de la jeune femme mais on n’en saura pas le but exact… jusqu’au moment où Lui reviendra avec les documents en trois exemplaires, à lui faire signer… mais elle reste  d’une extrême vigilance.  Une scène, toute en courtoiserie mais à la limite du supportable: avec un grand calme, ces employés disent les choses les plus atroces,  comme s’ils y sont habitués. Mots et détails font froid dans le dos (bien sûr, nous ne dévoilerons rien). Et l’autrice sait y faire…

Une scène sans doute impossible dans une démocratie. Quoique! Le Donald de service nous a récemment habitués au pire et serait bien à même de faire voter un tel protocole concernant des peines, quitte à changer d’avis, le lendemain…. Ici, on assiste à un exceptionnel moment de théâtre qui, sans doute, fait déjà le bonheur des élèves-acteurs!
Cédric Gourmelon a conçu une mise en scène épurée et très efficace, avec une lumière blanche identique, sauf à la fin, où les plafonniers, sauf deux, s’éteindront tour à tour. Et il dirige remarquablement ses acteurs. Frédérique Lollée et Quentin Raymond sont très justes, plus vrais que nature. Comme Laetitia Lalie Bi Benie, impeccable dans ce rôle de mère à la fois épuisée par sa vie quotidienne -sa petite fille est malade- mais résolue à ne jamais se laisser faire par ces deux pantins auxquels elle tient la dragée haute et qu’elle ne rate pas, quand elle les sent faiblir. Cédric Gourmelon devrait juste prier l’actrice de parler plus fort à certains moments. 

Mais c’est un vrai plaisir théâtral… même si, paradoxe bien connu, ce texte, traduit avec une extrême précision, vire, sous des aspects réalistes, au cauchemar. Cédric Gourmelon , directeur de la Comédie de Béthune depuis quatre ans, a visé juste. Nous vous parlerons bientôt d’Edouard III de William Shakespeare qu’il a mis en scène et qui se joue en ce moment, au Théâtre de la Tempête.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 1 er févier, Théâtre des Quartiers d’Ivry, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur Seine ( Val-de-Marne).  T. :  01 43 90 11 11

  

Ça tourne pas rond, de et par Cathy Hérouard et Mélissa Martinez

Ça tourne pas rond, de et par Cathy Hérouard et Mélissa Martinez

Des jumelles, ou une seule danseuse? Elles apparaissent et disparaissent. Une, deux, quatre jambes et quatre bras, la même, l’autre ? Elles s’emmêlent et se démêlent en un mouvement… qui tourne bien rond. Ce qui ne va pas bien, c’est la Nature,  le monde. L’angoisse écologique est inévitablement présente, mais ici, du bon côté. Elles puisent leur gestuelle dans une nature menacée et bien vivante. Inspirées par les bêtes des bois, insectes, rongeurs et carnassiers furtifs, elles passent de la reptation, au saut, en une danse à la fois sobre, presque naïve (au meilleur sens du terme) et puissante. Un beau plissé de tissu noir évoquant la menace d’une inondation ou d’une marée noire, les prend au piège, jusqu’à entraver la rencontre entre le globe terrestre et la sphère céleste… Mais les corps s’en tirent toujours. Les gestes sont étirés, bondissants, parfois arrêtés qui repartent aussitôt dans un même élan.

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Elles sont jambes nues -la peau humaine attrape bien la lumière-  et un boxer-short noir et une chemise  vert nature, leur laisse toute liberté de mouvement: leur devise, leur mot d’ordre, sans lasser en un juste équilibre entre le sens à suggérer le vert et une neutralité qui leur permet d’inventer librement les mondes et les espaces. En commençant par l’occupation du  volume du plateau, ici pris en compte avec justesse. Appuis, envols, elles s’en donnent à cœur joie… Leur danse est juste là où elles l’ont voulue, entre une angoisse écologique qu’on ne peut ignorer et l’espérance physique, la joie inépuisable de corps libres et experts avec la danse (nous avons presque envie de mettre une majuscule!). A voir pour retrouver le moral, si, par hasard, on l’avait perdu! Et pour embrasser l’image vivace d’une Nature qu’on ne veut pas perdre et qui nous sauve.

Ce spectacle de quarante-cinq minutes -bien remplies et dynamiques- est joué au Théâtre de la Croisée des chemins. N’hésitez pas à sonner: il faut sonner à la porte de ce lieu trop discret (sa banderole d’accueil aurait besoin d’un coup de neuf) qui donne sur une agréable cour arborée. Vous y trouverez cette danse qui fait du bien.  Il y a aussi plusieurs autres spectacles au fil de la semaine.

 Christine Friedel

Les samedi et dimanche à 17 h,  Théâtre de la Croisée des chemins, 120 bis rue du Haxo, Paris (XIX ème). T.: 01 42 19 93 63. 

 

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