Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Gros de Sylvain Levey mise en scène de Matthieu Roy

Ouasmok?, son premier texte, est édité dans la collection jeunesse des éditions théâtrales en 2004. Et  avait reçu l’année suivante le Prix de la pièce jeune public en 2005. Il avait trente-deux ans. Depuis il a écrit une quinzaine de textes dont plusieurs pour la jeunesse, la plupart publiés aux éditions Théâtrales et notamment créés par Cyril Teste, Emilie Leroux, Olivier Letellier… Et Michelle, doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? a obtenu il y a deux ans le Grand Prix de littérature dramatique jeunesse.

©x

© Christophe Raynaud de Lage

Un seul en scène de plus mais celui-ci d’une rare qualité… L’auteur en est aussi l’acteur et de qualité, même s’il dit que c’est une parenthèse dans sa vie. Il raconte avec pudeur l’étrange rapport qu’il peut avoir avec la nourriture et la surcharge pondérale qui est la sienne depuis un bon moment. Et qu’il a fini par assumer et à intégrer dans sa vie. C’est en soixante minutes et dans une belle unité une série de seize tableautins: depuis son enfance, celle comme il dit d’une crevette  qui, en un seul été, s’est mis à prendre du poids. Le petit garçon, malgré toute sa bonne volonté, ne réussit pas à inverser la tendance. Et on se doute bien que l’adolescence n’a pas dû être simple pour lui quand le corps change de façon irréversible et qu’il lui fallait subir le regard des copains de classe, mais aussi celui des adultes: ceux de sa famille proche comme celui de gens qui ne le connaissent pas.

« J’ai beaucoup grossi cet été-là.
À partir de cet été-là,
 la crevette n’allait plus cesser de grossir.
 La chenille se transforme en papillon, la crevette, elle, se métamorphose en hippopotame, en montgolfière ou en petit gros.
 Je l’ai senti, c’est vrai, dans mon corps.
 Je l’ai surtout vu dans le regard des autres.
 Ceux qui ne m’avaient pas vu de l’été.
Ceux qui avaient quitté en juin un petit tas d’os ambulant et retrouvaient en septembre un bébé cachalot.
 J’ai compris, dans leurs yeux, que rien ne serait plus jamais comme avant. »

 Mais il pourra s’inscrire à un petit cours de théâtre pour amateurs. Là dans la sorte de bulle qu’est un plateau de théâtre, les cartes sont rebattues et tous sont mis sur un même pied d’égalité ; ce sera pour son corps comme pour son esprit une expérience dont il parle avec justesse et émotion et qui l’aidera à s’accepter tel qu’il est devenu. Cette prise de conscience a quelque chose de philosophique car c’est son rapport au temps et à l’espace radicalement différent qui va changer.

Cela se passe dans une vraie cuisine avec évier, plan  de travail et cuisinière électrique, le lieu de la nourriture brute que l’on transforme pour faire un repas dans l’intimité où, juste à côté une marche plus bas, une table va accueillir bientôt quatre personnes. En l’occurrence tout en parlant de lui, de son corps mais aussi de la société et du théâtre contemporain, il prépare un gâteau au chocolat qu’il fera cuire et dont le parfum envahit la salle… Par petites touches, avec une grande pudeur, Sylvain Levey avec une impeccable diction bien dirigé par Matthieu Roy, dresse un autoportrait tout en nuances. Il y a là une vérité incontestable dans le rapport qu’il réussit à établir cet après-midi-là avec deux classes de collège qui l’écoutent dans un silence absolu. Et ces jeunes qui seront bientôt des adultes lui poseront des questions  après le spectacle auxquelles ils répondra avec une grande franchise: » Oui, je n’étais pas grand issu d’un milieu populaire et je ne connaissais pas du tout les codes du théâtre. Avant vingt ans, je ne n’allais pas au théâtre. Oui, on peut pleurer à tous les âges et à tous les poids. »

Il y a chez lui, un art du conteur remarquable quant aux petites choses fabriquant une vie d’homme qui a maintenant quarante-sept ans, une épouse et deux enfants: les deuils et naissances, les joies et souffrances, le sentiment du temps qui passe. On pense parfois aux très fameux Vies minuscules de Pierre Michon. Rien de larmoyant chez lui, il ne se plaint jamais, heureux d’être sur scène -cela se sent tout de suite- et il sait faire naître le rire comme l’émotion jusque dans cette peur de la mort qui l’envahit. Un beau récit simple et direct, une parole au singulier qui nous concerne tous. Si ce court mais très dense monologue passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas…

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 5 octobre aux Quinconces, Le Mans ( Sarthe).


Archives pour la catégorie actualites

One more thing conception, chorégraphie et montage sonore d’Adi Boutrous

One more thing, conception, chorégraphie et montage sonore d’Adi Boutrous

Nous avions vu ce danseur au festival d’Avignon 2016 dans We love Arabs de l’Israëlien Hillel Kogan (voir Le Théâtre du Blog). Et on avait découvert ici l’an passé Submission d’Adi Boutrous. Ariel Gelbart, Jeremy Alberge, Uri Dicker et le Adi Boutros lui-même, bousculent l’image de la virilité. toujours en mouvement, une heure durant en solos, duos, trios, ou  quatuors. Leur gestuelle précise mais d’une grande douceur et leurs déplacements fluides composent des figures d’une rare sensualité.

© ariel tagar

© ariel tagar

Les corps glissent progressivement les uns sur les autres au sol, parfois à l’avant- scène et forment une sorte de cocon nourricier qui semble redonner de l’énergie à chacun. «Au cours de la pièce, dit Adi Boutros, les personnages créent un espace d’entraide et de partage où ils se sentent libres et en sécurité, où ils se mettent à l’écoute de l’autre et peuvent exprimer des choses qu’ils doivent réprimer dans leur quotidien. »

La pièce débute par une sorte de rituel envoûtant avec un chant en swahili -langue nationale du Kenya, du Congo-Kinshasa et langue officielle de Tanzanie- qui rythme les cérémonies. Ensuite des musiques très variées accompagnent harmonieusement ces artistes qui ont une présence exceptionnelle. Vu les circonstances, le Théâtre de la Ville a dû négocier pendant un mois avec acharnement pour faire venir cette troupe d’Israël! Le public a répondu présent et a applaudi cette belle initiative.

Jean Couturier

Jusqu’au 12 octobre, Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

 

   

Mes ancêtres les Gaulois de Nicolas Bonneau et Nicolas Marjault


Mes ancêtres les Gaulois de Nicolas Bonneau et Nicolas Marjault

Pierre Bonneau, né en 1875 à Germond (Deux-Sèvres) est le premier de la famille à fréquenter l’école de Jules Ferry…Ce paysan ne parlait que le poitevin saintongeais; il apprit la langue et l’Histoire de la France selon Ernest Lavisse (1842-1922), « l’instituteur national» comme l’appelle Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire. Un historien, ex-précepteur du prince Louis-Napoléon et converti au républicanisme dans les années 1870.

Seul en scène, avec, pour seuls accessoires un petit bureau d’écolier, quelques images et un globe terrestre, Nicolas Bonneau dialogue avec Alésia, un robot vocal qui clignote, projette des illustrations sur écran et envoie des documents sonores. L’acteur raconte et interprète tous les personnages : ses aïeux, sa grand-mère qui éleva seule cinq enfants, son père, le maire inaugurant la statue de Jeanne d’Arc, toujours là dans le village… Et un instituteur à l’ancienne relatant les riches heures de l’histoire de France et de ses héros.

©Jeanne Nicolas Marjault

©Jeanne Nicolas Marjault

Brandissant le “Petit Lavisse“ de son trisaïeul, Nicolas Bonneau commente et décrypte le fameux tableau de Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César (1899) de Lionel Royer, une huile sur toile de plus de douze m2!  dont on a longtemps exposé la reproduction dans les écoles primaires. Tout est faux, nous dit-il, dans ce chromo… Le peintre, marqué par la défaite des Français à Sedan en 1870, y exalte la noblesse des vaincus et le sacrifice du héros gaulois. A l’instar de Jeanne-d’Arc, Vercingétorix a alimenté le sentiment national de générations de Français …

 «C’est quoi se sentir Français? C’est quoi la nation française? Quelle est cette étrange idée qui nous fait frissonner ? Qu’est-ce qui nous fait pleurer devant Notre-Dame en flammes ? Qu’a-t-on bien pu nous raconter pour qu’on se lève tous devant un but de Benjamin Pavard en huitième de finale contre l’Argentine? », se demande Nicolas Bonneau. Il creuse ces questions à la lumière de la vérité historique et à l’aune de plusieurs générations de sa famille.

Dans la continuité d’un travail sur la mémoire collective (voir Le Théâtre du Blog), il remonte son arbre généalogique pour écrire son propre roman et revisiter celui de la France.  D’un côté, la légende, la mythologie et, de l’autre, la réalité des guerres, des crises politiques et des revers de fortune qu’ont vécu de modestes citoyens dans un coin perdu du Poitou, bien loin des lieux du Pouvoir. Un père ouvrier mort d’un cancer dû à l’amiante, un grand-père inconnu et un arrière-grand-père rescapé de l’enfer de Verdun et du Chemin des Dames…

Un parcours sensible avec, en contrepoint, le regard critique apporté par Nicolas Marjault, historien et par ailleurs, auteur de polars, qui s’appuie sur les travaux de grands historiens et sociologues, pour rétablir la vérité et analyser la fabrication de ce fameux «sentiment national» qui semble aujourd’hui avoir le vent en poupe dans le paysage politique européen.

Les auteurs s’inquiètent de cette résurgence et, pour conjurer le danger, nous adressent ici un message fort avec quelques illustrations savoureuses. Cette pièce émouvante, ludique et populaire devrait contribuer à ouvrir les esprits. Chacun, quelle que soit son origine, pourra y projeter son histoire familiale, avec ses personnages marquants et ses secrets. Le spectacle s’adresse à un large public et peut être joué sur un plateau de théâtre, à l’extérieur ou dans une salle de classe. Créé à la veille du confinement, il reprend vie un peu partout dans de nombreux départements…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 7 octobre au M.A.I.F. Social Club,  37 rue de Turenne, Paris (III ème). T. : 01 44 92 50 90.

Le 2 novembre, Régions en scène, Pau (Pyrénées-Atlantiques) du 18 au 20 janvier Moulin du Roc, Niort (Deux-Sèvres). Le  21 janvier  Espace Agapit, Saint-Maixent-l’Ecole (Deux-Sèvres) ;  22 janvier,  Metullum, Melle (Deux-Sèvres) ; du 26 au 29 janvier, Théâtre des Sources, Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). Le  6 mars,  Foyer rural, Orcines (Puy-de-Dôme) ; les 11 et12  mars, Les 3 T, Châtellerault (Vienne). Le 16 avril, Segré (Maine-et-Loire) ; le 23 avril, Culture Commune, Ferfay (Pas-de-Calais). Le 8 mai, Germond-Rouvre (Deux-Sèvres) et les 11 et 12 mai, Théâtre de Thouars (Deux-Sèvres).

 

Danses pour une actrice, conception de Jérôme Bel

 

 

Danses pour une actrice, conception de Jérôme Bel

Une belle rencontre  entre Valérie Dréville qui a joué avec des maîtres comme Antoine Vitez, Claude Régy, Anatoli Vassiliev..et le chorégraphe contemporain.Corps en mouvement et texte dit dans une symbiose heureuse pour une performance de cette comédienne pleine d’humilité qui s’adresse au public simplement et avec un sourire complice… Elle raconte ses débuts modestes dans un cours de danse à Pontoise (Val-d’Oise) de 1968 à 1973, et plus tard,  son entrée en 1988 à la Comédie-Française, où elle sera aux côtés de Jean-Luc Boutté, la jeune première radieuse dans Le Bal de Lermontov monté par Anatoli Vassiliev en 1992. Elle  quittera le Français quatre ans plus tard pour accomplir un parcours singulier avec audaces et inventions.

© Jérôme Bel.

© Jérôme Bel

Aujourd’hui à cinquante-huit ans, elle offre au public les éléments de danse classique qu’elle acquit encore petite fille. Avec grâce et élégance mais où tout est réglé, codifié et répété à l’infini. Elle explique la liberté que représente la danse moderne, en reprenant une chorégraphie d’Isadora Duncan de 1906. Avec des gestes symboliques du désirer, aller vers, chercher, abandonner… Mouvements attentifs des bras, des jambes et des pieds, concentration et plaisir… Elle court, ralentit, tourne sur elle-même, s’arrête, reprend son souffle et boit régulièrement de l’eau, sûre d’elle-même.

Pour rappeler la danse de Café Müller (1978) de Pina Bausch sur un musique d’Henry Purcell ou encore un solo de Kazuo Ohno (1906-2010), elle fait des pas selon la lumière qu’elle contrôle et les musiques qu’elle a choisies : Frédéric Chopin puis, Le Sacre du printemps (1913) d’Igor Stravinski, chorégraphié par Vaslaw Nijinski (1889-1950), figure mythique de l’histoire de la danse, pour les Ballets russes au Théâtre des Champs-Elysées. Valérie Dréville utilise son smartphone pour envoyer la musique de la danse mais aussi pour regarder sur You tube, des chorégraphies qu’elle décrit. Assise sur une chaise, elle les mime alors avec des accélérations ou ralentissements. Elle propose au public un jeu sur l’imaginaire avec une parole déclamée, en rejetant le formalisme. Un spectacle en forme d’hommage rendu à la dimension spirituelle et onirique de l’art, non à la technique.

Avant l’épilogue avec Sans titre, une chorégraphie  qu’elle a écrite elle-même et où elle s’amuse en chantant et dansant Singin’ in the rain (1952) de Stanley Donen et Gene Kelly. Et comme lui, elle finit sous la pluie (une bouteille d’eau qu’elle se verse sur la tête!) et avec un parapluie fermé sous le bras. Valérie Dréville est paisible et souriante mais aussi exigeante et rigoureuse: elle accorde à son public la même confiance qu’elle met elle-même sur scène. On salue l’actrice de savoir à la fois danser et jouer la comédie mais aussi d’être soi.

Véronique Hotte

Festival d’automne : MC 93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, jusqu’au 16 octobre. T. : 01 40 33 79 13.

La Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) du 19 au 26 novembre. T. : 01 48 33 16 16.

 

 

 

 

 

Un message d’Anne Rapaport

© x

© x

 

© Nice -matin

© Nice -matin


Chers amis,

Je vous transmets ce mail que je reçois d’Anne Rapaport, de la Fondation du Judaïsme Français.  «En 1943, après que les nazis sont entrés à Nice, plusieurs centaines de familles juives ont vécu une parenthèse de calme dans un village de l’arrière-pays, à Saint-Martin-Vésubie.
Ils y ont recréé – pour quelques mois- une vie juive complète avec une synagogue, un Talmud Thora, des comités d’abattage rituel, un groupe EI etc.. La famille de ma mère et celle de mon père ont séjourné à Saint-Martin Vésubie et nous ont raconté le bon accueil du village, que Yad Vachem a nommé : village de justes.
Saint-Martin-Vésubie a aidé les juifs pendant la shoah et aujourd’hui, alors qu’il est meurtri, c’est à notre tour de l’aider https://don.fsju.org/~share?cid=12&lang=fr_FR


Jean-François Rabain

 

Jeanne dark, texte et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique, chorégraphie et performance d’Helena de Laurens

 

 


Jeanne
dark, texte et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique, chorégraphie et performance d’Helena de Laurens

 

JDK©MarionSiéfert-505

©MarionSiéfert


Marion Siéfert, autrice, metteuse en scène et performeuse, développant un travail à la croisée de plusieurs champs artistiques et théoriques qui se réalise via différents médias : spectacles, films, écriture. Jeanne d’Arc, figure mythique s’il en est, sert de révélateur à Jeanne, lycéenne vivant mal son apprentissage d’adulte, sous le regard dépréciatif des autres ici présents, le temps de la représentation. Comme en écho à ses copains cruels du lycée, via les utilisateurs du compte Instagram de Jeanne. Un compte qui existe bien et sur lequel le public suit aussi certains soirs le spectacle, avec commentaires d’acquiescement ou de rejet, amusants le plus souvent, moqueurs et malicieux mais parfois aussi sordides et glauques. Le personnage est inspirée de l’enfance de Marion Siéfert, la conceptrice du spectacle qui a eu une éducation catholique  dans une banlieue pavillonnaire d’Orléans : « Alors… Alors oui je fume pas, je bois pas, je me drogue pas, je sors pas, je vais pas en boîte, je suis pas cool , j’suis pas stylée, je suis pas fraîche, je suis pas drôle, je me tatoue pas, je me fais pas de piercings, je me teins pas les cheveux en rose, violet ou bleu turquoise, j’envoie pas de nus, je regarde pas de porno, je suis pas sur Tinder, je drague pas sur Twitter, je suis pas open, je couche pas, j’avale pas… »

 La sexualité s’impose peu à peu à cette jeune fille démunie qui a conscience d’être enserrée dans  une famille d’obédience rigide et chrétienne. Pour la metteuse en scène, le personnage de Jeanne parle à sa génération qu’elle estime avoir plus de chance qu’elle. Souffrant de ne pas être dans la « norme », de ne pas avoir choisi sa différence, elle s’exprime sur Instagram : il faut à l’adolescence, passer par les moyens communs à tous, pour se singulariser. Attaquée sur les réseaux sociaux, finalement Jeanne réussit à  s’imposer. Après avoir subi les railleries de harceleurs sur sa virginité maudite, elle résiste en prenant la parole sur Instagram dans sa chambre, loin d’une mère envahissante. Et comme dans un lointain rappel de l’icône historique, vierge et arc-boutée contre la violence, les hommes et les guerriers, la prison et son lien rêvé à Dieu, Helena de Laurens captive son auditoire depuis sa chambre absolument blanche : un laboratoire d’examen clinique qui surexpose corps et mouvements. Et elle ne quittera pas de la main, le temps de la représentation, son smartphone qu’elle tend comme un miroir, comme un double de soi qu’elle contrôle.

 Elle se raconte librement, en dansant, filmant, explosant, métamorphosant et capable de jouer les figures les plus sexy et les plus violentes. Montée sur le plateau par la salle, Héléna de Laurens surgit, anonyme encore, capuche de blouson sur la tête, jeans serrés et baskets, avec un joli pull à rayures colorées qui attire aussitôt les moqueries des utilisateurs d’Instagram. Cette jeune femme à la silhouette longiligne et à la longue chevelure dont elle joue avec élégance, oscille « entre la mise à nu et la mise en scène de soi ». Capable tout à coup d’excès les plus espiègles, filmant son corps, absorbée qu’elle est par lui, se maquillant les lèvres et les yeux… Bref, une jeune fille de son temps qui sait flirter avec la caméra.

 L’image d’elle-même projetée sur des écrans verticaux à jardin et à cour, est constamment déformée et rapprochée. Cadrages, angles de vue et filtres, la performeuse contrôle ses accessoires, une seconde nature pour  cette interprète qui manie à la perfection une langue française juvénile aux divers registres. Blessée par les piques des adultes et de ses non-amis parents et sœur plus jolie ne voulant pas reconnaître la souffrance de Jeanne, elle pleure et le public avec elle, tant son émotion est forte et sincère… Après que Jeanne se soit enfin exprimée face aux utilisateurs d’Instagram connus ou inconnus et à la suite d’une confrontation avec sa mère, elle met à jour une violence subversive sans non-dits et frustrations… Enfin libre. Le déchaînement et la colère de la performeuse tétanisent le public, jusqu’aux utilisateurs du réseau qui se taisent comme devant un film d’horreur inquiétant. Elle tient à la main un magnifique gantelet médiéval en fer, surplombant de sa beauté ample et froide, un  pauvre smartphone en action.

 Véronique Hotte

Festival d’Automne,  jusqu’au 18 octobre, La Commune, Centre Dramatique National, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)

 

 

 

Des bords de soi, direction artistique de Marlène Rubinelli-Giordano

Des Bords de soi, direction artistique de Marlène Rubinelli-Giordano

 Cela se passe à l’Espace cirque, installé dans le quartier Pajeaud, qui a été inauguré il y a quinze ans déjà grâce à Marc Jeancourt, directeur du théâtre Firmin Gémier nommé en 2.000. Avec un cirque le plus souvent au croisement du théâtre, de la musique, de la danse et aussi des arts plastiques. Mais pour ouvrir un nouvel équipement, les élus  et les partenaires comme ceux de l’Agglomération, du Département et de l’État devaient y trouver un intérêt. « Pour obtenir leur accord, il a fallu une idée claire, de la persévérance et pas mal de chance »,  dit Marc Jeancourt. Mais j’étais sûr de pouvoir convaincre par les spectacles »…

Bien vu:  en effet, a vite été trouvé un lieu afin d’installer un Espace Cirque définitif au sud de la ville pour capter un nouveau public. Finalement, c’est assez loin du centre ville, avenue Georges Suant dans un ancien terrain vague tout près d’un stade et des tours du quartier Pajeaud. Et il y a neuf ans, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, vint voir le premier Pôle National Cirque d’Île-de-France. Ce qui avait valeur de reconnaissance officielle de l’Etat. «Aujourd’hui, dit aussi Marc Jeancourt son directeur, l’Espace Cirque est devenu en quelque sorte un produit d’exportation d’Antony. » Et effectivement sous un beau chapiteau, il offre une programmation régulière du meilleur de ce qui se fait en nouveau cirque qui, depuis une trentaine d’années  a pris ses distances avec les cirques traditionnels de notre enfance : disparues les affiches tapageuses, les animaux «sauvages» en cage avec dompteurs, les séquences d’exploits techniques, disparu aussi l’incontournable M. Loyal,  les deux clowns très grimés mais pas souvent drôles, la musique avec grosses caisses et tambours…

Mais l’acrobatie reste bien présente avec sauts périlleux, trapèzes volants, équilibrisme et plus récemment roue Cyr du nom de son inventeur québécois. Et parfois des chevaux, surtout chez Bartabas. Dénominateur commun des spectacles actuels: une véritable mise en scène donc une prise rigoureuse du temps et de l’espace, des costumes et accessoires d’une réelle beauté plastique, l’usage de petits vélos ou machines avec ou sans roues, mais sophistiquées et utilisées par des acrobates, le travail exemplaire sur les lumières avec projections et parfois même une scénographie très élaborée avec plateaux suspendus, un fréquent recours à la chorégraphie et à des sons et musiques franchement contemporains. Et souvent une trame narrative ou du moins un fil rouge, voire une saynète de théâtre…

©geraldine-aresteanu

©geraldine-aresteanu

C’est à cet esprit qu’appartient ce spectacle conçu par Marlène Rubinelli-Giordano avec cinq circassiens :Guillaume Amaro (mât chinois), Florent Blondeau (fil), Adalberto Fernandez Torres (contorsions) Emma Verbeke aux sangles mais qui pratique aussi l’équilibre sur la tête) et Monika Neverauskaite (roue Cyr). La plupart issus de l’excellente école de cirque de Chalons-en Champagne où nous les avions déjà vus dans leurs spectacles de sortie de promotion. Quand on entre sous le chapiteau, on passe devant une série de bottes et une jeune femme- tronc aux seins nus et aux beaux et longs cheveux qui regarde sans les regarder, de gros bocaux où baignent une tête humaine, un fœtus comme autrefois dans l’ancien musée de la Rochelle… Devant un rideau en plastique translucide qui augmentent l’aspect surréaliste de cette scène de présentation.  Quelques personnages accueillent le public dont une femme à quatre bras ou une autre aux longs ongles coupants. Tout un univers: pas loin de Salvador Dali, Man Ray, Dorothea Tanning, René Magritte …

20181107_1258-900x600Marlène Rubinelli-Giordano a longtemps codirigé le collectif AOC qui, avec d’autres, a réinventé le cirque contemporain en France, loin des animaux en cage, etc.  Entre acrobaties aériennes ou au sol et numéros qui s’enchaînent  impeccablement de contorsionniste, d’acrobates aux  sangles, au  fil, mât chinois ou roue Cyr, tout le spectacle est une grande beauté plastique. Le spectacle conçu avec précision, participe aussi surtout à la fin avec des roulades au sol, d’une chorégraphie poétique. Malgré quelques petites longueurs, on se laisse prendre comme dans une douce rêverie, pendant quatre vingt-dix minutes à ce travail d’une grande simplicité mais qui est, bien entendu, le fruit d’une longue et rigoureuse expérience collective. Le public les a longuement et avec raison applaudi. Mais vous ne pourrez pas les voir, du moins pas tout de suite! En effet, le Préfet Didier Lallement a notamment interdit les spectacles sous chapiteau jusqu’au 19 octobre… Mais pas les trajets dans les RER bourrés et pas les manifestations au Centre Georges Pompidou qui pourtant, ne fait absolument pas respecter les fameux gestes-barrières…  Comprenne qui pourra. Nous vivons une époque moderne, disait déjà Philippe Meyer il y a quelque vingt-cinq ans.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 2 octobre  à l’Espace Cirque, avenue Georges Suant, Antony (Hauts-de-Seine). Les  27, 28 janvier, Festival Circonova au Théâtre de Cornouaille, Quimper (Finistère), Et du 4 au 6 février, Carré Magique, PNC en Bretagne, Lannion (Côtes d’Armor).

 

 

 

DJ Set (sur)écoute de Mathieu Bauer

DJSet-®JeanLouisFernandez046

© Jean-Louis Martinez

DJ Set (sur)écoute de Mathieu Bauer

Qu’est-ce qu’écouter veut dire? Quels bruits, sons et musiques font vibrer nos tympans? Quelle mémoire et quelle histoire abritent les plis de nos oreilles et  quel rapport au monde ont-elles? Que serait la bande-son de nos vies?  En réponse, les musiciens-compositeurs Sylvain Cartigny et Mathieu Bauer, la chanteuse lyrique Pauline Sikirdji et les comédien(ne)s Georgia Stahl et Matthias Girbig mixent en direct, à la manière d’un disc-jockey collectif, les musiques de Bela Bartok ou Henry Purcell… les tubes de Kate Bush, Captain Beefheart, Nino Rota… et des écrits théoriques de Theodor Adorno, Roland Barthes et Vladimir Jankélévitch…Pour le philosophe et musicologue Peter Szendy* largement cité dan ce spectacle, le “deejay“ intervient comme un tiers entre le musicien et le public avec lequel il partage son écoute, en précisant sa perception d’un morceau… Ce que fait pour nous ici, le quintette réuni par Mathieu Bauer.

Nous pénétrons avec plaisir dans ces univers sonores hétérogènes. Parfois un brin pédagogiques mais toujours rigolards, les artistes nous font goûter différents niveaux de décibels: de l’explosion atomique au silence, ou ils illustrent de grincements, chuchotements, hurlements,  froissements, L’Art des bruits (1913),  manifeste futuriste et provocateur du peintre Luigi Russolo, père de la musique bruitiste. S’affiche aussi sur un écran l’ amusante performance à la télévision Water Walk  (1960) de John Cage où le compositeur fait couler de l’eau dans un pichet à eau, une pipe en fer, un appeau d’oie, une baignoire, un canard en caoutchouc…

Il faut le talent de Pauline Sikirdji pour passer de Ich bin der Welt abhanden gekommen de Gustav Mahler à Parole, parole de Dalida. Le petit groupe commente son duo avec Alain Delon, comme un musicologue décortiquerait une partition de Frédéric Chopin ou Claude Debussy. Une enfilade de tubes  en toutes langues, se percutent pour notre très grand plaisir. Et on analyse pourquoi certains airs nous hantent comme Wuthering Heights de Kate Bush que la chanteuse répète jusqu’à nous vriller les oreilles «Heathcliff, it’s me, I’m Cathy/ I’ve come home, I’m so cold Let me in your window…. »

Histoire de nous faire percevoir la musicalité des langues, Georgia Stahl livre des textes en version originale, comme  cet extrait de Morgenröte (Aurore) où Friedrich Nietzsche évoque les bruits nocturnes : « L’oreille, organe de la peur»  ou comme ce poème du Britannique Sean O’Brien sur le tohu-bohu qui assaille un sourd retrouvant l’ouïe.

«Que demandez-vous à la musique ? Que la musique vous demande-t-elle ? »  Une question ouverte pour conclure ce spectacle-concert, éclectique et polyphonique, mâtiné d’une joyeuse conférence. Nos oreilles se sont ouvertes une heure et demi durant aux bruits du monde et à la variété des musiques à travers les âges. Créé en 2017, DJ Set rejoint l’actualité! Une récente enquête du journal Le Monde a mis en évidence combien nous avons pris conscience de souffrir du bruit permanent qui nous entoure, après le silence relatif éprouvé pendant le confinement. Il faut souhaiter que cette pièce continue à être jouée. Avis aux programmateurs.

Mireille Davidovici

 Du 6 au 18 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème) T. : 01 45 45 49 77.

 Le 10 novembre, Le Manège, Maubeuge (Nord)

 * Écoute, une histoire de nos oreilles de Peter Szendy,  éditions de Minuit (2001).

Là par la compagnie Baro d’evel

LA-c-Francois-Passerini-2-scaled

© François Passerini

par la compagnie Baro d’evel

 Inscrire un spectacle sur le blanc immaculé d’un décor, comme sur une page vierge on écrit à l’encre noire: Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias nous parlent de là, de ce vide à remplir. Premier volet du diptyque Là sur la falaise, est un prélude à Falaise, notre coup de cœur la saison dernière (voir Le Théâtre du Blog). Mêlant danse, acrobatie et musique, il préfigure cette épopée vertigineuse où se rencontraient huit humains, un cheval et des pigeons au pied de hautes et sombres murailles, truffées de failles. Comme dans Falaise, on assiste au surgissement intempestif des corps, littéralement enfantés par la paroi. Premières fissures, premières traces sur les trois hauts murs de l’enceinte où va évoluer le duo, bientôt rejoint par un corbeau-pie impertinent, apprivoisé mais libre comme l’air.

D’abord seul, Blaï Mateu Trias, en costume noir étriqué et chemise blanche, tente quelques mots dans un micro, seul élément de décor. Mais l’oiseau perturbateur l’interrompt de ses cris, puis vient lui voler son texte. Cet univers étrange accouche alors, par voie pariétale, d’une inconnue qui ne sait que chanter ou émettre des borborygmes…Camille Decourtye joue autant de la voix que de son corps, en réponse à l’élégance empruntée de son partenaire, pour autant excellent acrobate. Faire spectacle de la rencontre de deux genres, du noir et du blanc, de  deux styles, deux solitudes, tel est l’enjeu… D’abord inarticulée, la pièce trouve son langage dans l’espace et se laisse le temps d’advenir, reprenant, par bribes, les improvisations qui l’ont constituée… Une histoire s’élabore devant nous  sur le plateau. Avec ses hésitations, ses interrogations. Drôle et touchante.

 Un premier pas-de-deux acrobatique mais harmonieux réunit le long corps raide de l’homme et les rondeurs flexibles de la femme. Mais la communication s’interrompt. Élans brisés, réitérés, ruptures puis retrouvailles constituent une gestuelle à la fois brute et poétique. Dans ce vide, tout est possible et le moindre bruit résonne. Les moindres mouvements comptent : impulsifs,  saccadés, ceux du spasme ou du cri… Mais jamais tragiques : le clown pointe chez l’un comme chez l’autre. Entre sens et non-sens, les artistes cherchent à occuper l’espace et le temps, et les marquer de leur présence… Comme le clame le lamento de l’opéra baroque Didon et Énée d’Henry Purcell entonné avec humour par Blaï Mateu Trias : «No trouble, no trouble in thy breast; remember me, remember me, but ah! forget my fate. » (En ton cœur, ne te soucie pas, ne te soucie pas ; Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi, mais oh ! Oublie mon triste sort !)

Et l’oiseau qui s’envole, retourne se percher et défie les humains avec cet appel à l’apesanteur. Perchés eux aussi, en haut du mur, il leur faudra vaincre la gravité à leur façon et redescendre sur terre… Pour danser. Que faisons-nous là, devant vous ? Et qu’est-ce qui fait l’artiste? Et comment habiter l’éphémère de la scène et du monde?  En réponse, leur passage se lit en noir sur  le blanc du décor: lézardes béantes laissées par leur arrivée au forceps, traces charbonneuses de leurs glissades sur les murs, points et longs traits rageurs de coups portés par le micro. Preuves qu’ils ont été là. Et le public les a longuement applaudis .

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 2 octobre, Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine) T. : 01 55 48 91 00

Du 7 au 10 octobre Romaeuropa, Rome (Italie) ; les 15 et 16 octobre  Trio…S, Inzinzac-Lochrist (Morbihan).
Les 5 et 6 novembre, Charleroi-Danse (Belgique) et du 17 au 20 novembre, Piccolo Teatro, Milan (Italie).
Les  4 et 5 décembre La Kasern, Bâle (Suisse)  et du 9 au 19 décembre, Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse) .
Les 14 et 15 janvier, L’Empreinte, Tulle (Corrèze).
Les 17 et 18 février,  Le Zef, Biennale internationale des arts du cirque, Marseille (Bouches-du-Rhône).
Du 2 au 4 mars, Comédie de Valence, (Drôme) ; les 26 et 27 mars, La Brèche, festival Spring, Cherbourg (Contentin)  et les 31 mars et 1er avril, Le Prato, Lille (Nord).

 

Vivre ! de Frédéric Fisbach, inspiré du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy

 Vivre ! de Frédéric Fisbach, inspiré du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy

 

Ecrit en janvier 1912 par Charles Péguy pour la célébration du cinq-centième anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, ce long poème a subi différentes phases de maturation, parallèles à l’évolution morale et religieuse de son auteur.  Avec ce dialogue pour trois protagonistes (Jeannette, Hauviette et Madame Gervaise),  il  a voulu retrouver l’esprit des mystères du Moyen-Age. Frédéric Fisbach livre ici une œuvre originale puisqu’elle met en scène un trio d’actrices qui, six ans plus tard se retrouve pour reprendre le travail de répétition du Mystère, interrompu par la mort en 2020, de leur metteur en scène. Toutes pleines de vie, elle arrivent dans un lieu désolé, un théâtre fermé après l’épidémie et, texte en main, affûtent leurs âmes sur celles de ces figures poétiques qu’on dirait descendues d’un vitrail de cathédrale.

 

©x

©x

Chez Péguy, Jeannette est une jeune fille intransigeante dont le regard demeure obstinément fixé sur le règne du mal : «Je dis ce qui est », répète-t-elle, «Jamais le règne du royaume de la perdition n’avait autant dominé sur la face de la terre. » Faute d’espérance, Jeanne demeure jusqu’à la fin, dans les ténèbres : « Les mauvais succombent à la tentation du mal ; mais les bons succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu’ils sont abandonnés de vous », dit-elle, dans sa prière au Christ. Charles Péguy fait entendre la plainte angoissée de la jeune héroïne devant « la grande pitié qui est au royaume de France » avec les mots simples du peuple, puisés dans le registre des prières usuelles et du catéchisme.

Hauviette, elle, possède une âme naïve, en totale confiance en celui qu’elle appelle « le bon Dieu » et ajoute : « Je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde. » […] « Travailler, prier, c’est tout naturel, ça, ça se fait tout seul.» La pure innocence du cœur chez cette petite paysanne lui fait atteindre d’emblée un détachement sublime : «Il faut prendre le temps comme il vient. » (…) « Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie. »

Madame Gervaise, une nonne de Lorraine, tâche d’expliquer : « Dieu, dans sa miséricorde infinie, a bien voulu que la souffrance humaine servît à sauver les âmes ». Elle souhaite élever Jeannette jusqu’à la compréhension de la souffrance de Jésus. Car si Jeanne désespère, elle oubliera le devoir d’espérance qui complète les vertus de foi et de charité. Charles Péguy nous parle ici peut-être d’un devoir commun, que nous avons oublié  : celui de l’espérance …

Frédéric Fisbach a choisi des actrices d’âge mûr (Laurence Mayor et Flore Lefebvre des Noëttes) pour donner voix à ces jeunes filles de Lorraine. Elles sont arrivées masquées aux répétitions car l’épidémie rôde encore en 2026. Mais bientôt toute la profondeur de leur vie de femme fait exploser la jeunesse de leurs pensées, dans un envol de jupes à fleurs. Madame Gervaise plus jeune, (Madalina Constantin) a du mal à s’y remettre : c’est son metteur en scène de mari qui est mort en 2020, et encore en deuil, la femme de quarante ans assume mal sa solitude.  Sa belle-mère qui est dans un E.P.H.A.D.  ne sait rien de la mort de son fils. Comment le lui dire ?

Les trois femmes redécouvrent l’univers poétique d’une époque qui ne connaissait pas les angoisses contemporaines, mais dont la quête spirituelle pouvait occuper une vie entière. Frédéric Fisbach a imaginé une mise en abyme du théâtre, pour rapprocher le spectateur de cette œuvre, non point dite sur le parvis d’une église, mais  répété par des femmes joueuses et fières de leur art. Elles soufflent les mots de  Charles Péguy, tandis que le metteur en scène, mort, joué par  l’auteur, enroulé dans une couverture et penché sur son manuscrit dans la pénombre, tel le Saint-Jérôme du Caravage, lit les didascalies…

Mais voici un tournant dans l’œuvre : Jeannette s’insurge contre tous ceux qui ont abandonné le Christ. « Jamais les hommes de ce pays-ci, jamais des saints de ce pays-ci, jamais des simples chrétiens même de nos pays ne l’auraient abandonné. Jamais des chevaliers français ; jamais des paysans français ; jamais des simples paroissiens des paroisses françaises. Jamais les hommes des croisades ne l’auraient abandonné. Jamais ces hommes-là ne l’auraient renié. On leur aurait plutôt arraché la tête… ». Jeannette porte déjà en elle le mouvement qui la conduira vers Charles, seul contre tous, comme le Christ. Et déjà ses mots « pour tuer la guerre, il faut faire la guerre… », annoncent  la bataille du siège d’Orléans.

 Frédéric Fisbach a changé d’angle d’approche suite au confinement. Parti d’une situation initiale de dérèglement climatique, il joue l’après de la catastrophe sanitaire, en 2026, avec une légère uchronie. Il crée une œuvre susceptible de nous aider, avec ses camarades de jeu, à accepter la finitude de nos existences, tout en affirmant la joie pure d’être en vie. «Ce qui irrigue la pièce aujourd’hui, n’est plus la colère ni l’indignation. J’ai été porté pour l’acte d’écriture, par une énergie et un engagement tout autre. Un mouvement qui n’empruntait ni à l’espoir ni au désespoir, mais à une croyance retrouvée dans la possibilité de l’inespéré. »

 Le spectacle, sans forcer, ouvre le jeu entre le temps de Jeanne, le temps de Péguy et le temps d’aujourd’hui. Sans doute le doit-il à cette langue que les trois actrices font chanter, assises par terre ou sur une table, avec un plaisir du corps comme celui qu’on éprouve quand on essaie un vêtement nouveau. Frédéric Fisbach a convoqué sa généalogie en invoquant les mânes de ses grands-parents aux multiples origines, qui ont irrigué la France de toutes sortes d’imaginaires (arabe, italien, français, roumain). Ce contrepoids à la mythologie d’une vraie France chère à Péguy,  credo qui peut être mal interprété aujourd’hui, nourrit la fin de la pièce. Il va jusqu’à inviter sur scène sa mère âgée, pour qu’elle soit le témoin de son geste artistique. Cette arrivée, marquée du sceau de l’ici et maintenant, peut-être trop intime, n’est pas forcément le plus réussi, car nous restons suspendus à l’univers de Charles Péguy.  Pour autant, le spectacle met ici à plus  haute enchère l’exigence de la langue, du jeu et de la résilience : ce que le théâtre a de mieux à offrir en ces temps incertains…

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 25 octobre, Théâtre national de la Colline,15 rue Malte-Brun  Paris (XX ème)

 Les 12 et 13 novembre,  Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, Versailles (Yvelines).

 Du 16 au 18 décembre, Théâtre Liberté-Scène nationale, Place de la Liberté, Toulon (Var).

123456...45

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...