Écho de Johnny Lebigot

 Écho de Johnny Lebigot, trace de l’exposition D’une tentation de Saint-Antoine présentée en mai 2014 à Scène Nationale de Vandoeuvre-Les-Nancy.

archeCe geste de Curiosité sera installé jusqu’en décembre 2015 au château de La Roche-Guyon. On peut y voir, déposés sur une table ou accrochés au-dessus du mobilier, des objets insolites, mobiles légers au bout d’un fil délicat.
Sur les étagères, des statuettes ou des miniatures, composées à partir d’éléments végétaux et floraux, de minéraux, d’arêtes, d’os, d’ailes d’oiseaux… et sur les murs blancs immaculés au-dessus des portes, surgissent des branchages en excroissance, un entremêlement raffiné de tiges de bois et de brindilles sombres. Des nids comme suspendus dans le vide, des touffes d’herbes séchées. Le visiteur pénètre dans un espace plastique où règnent la nature, la culture et les mains de l’homme sur la première, soit l’art et la manière bien ravigotés de Johnny Lebigot.
C’est l’inventaire d’un herboriste ou d’un botaniste, une série d’images, une statuaire, répertoire des miroitements du vivant et passés au crible de la fragilité de la vie. On identifie confusément des feuilles mortes, des herbes légères que les courants d’air font danser, des fleurs passées en tige qui sèchent dans leur sac, des cosses transparentes, des plumes, des poussières volatiles florales, des graminées, des pissenlits, des joncs. Rien de vivant, tout du sec, des cendres et de la mort.
Ces « simples » relèvent d’une cueillette de sorcière et de son alchimie démoniaque où les herbes terriennes ou aquatiques correspondent aux étoiles dans le ciel, préfigurations tangibles de signes cosmologiques éloquents. Cette chronique de la nature, à la fois savante et désinvolte, se rapproche du récit de Patrick Cloux,
Marcher à l’estime : « Car l’herbe est la grande leçon. Balayée, abîmée de vent et de pluie, asséchée, gelée, déteinte, elle arrive à n’être plus rien qu’un peu d’elle-même, éparse, en touffes, clairsemée, presque chiffonnée et salie. »
L’installation de Johny Lebigot a des parfums beckettiens  mais c’est avant tout un hommage et un éloge de la vie disparue, un rappel du lot existentiel de chacun de nous, avec ses traces voilées de cendres, d’os, de crânes et squelettes d’animaux. La mise en scène de ces éléments fait entendre d’abord le souffle initial qui habite l’être vivant, chemin de mémoire et parcours inaliénable avant qu’il ne disparaisse.

Véronique Hotte

Atelier Johnny Le Bigot 82 rue Compans 75019 Paris, du 24 juin au 5 juillet.


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Présentations de saisons : Théâtre 71 Malakoff, Théâtre de la Commune, Aubervilliers.

Présentations de saison : Théâtre 71 de Malakoff, Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

 

 

cbkC’est le moment : pour beaucoup de théâtres (surtout en Île-de-France), les bonnes résolutions de rentrée se prennent dès le mois de juin. Bilans et surtout projets défilent, avec le collier de perles des spectacles. C’est partout le même cérémonial ? On s’y ennuie ? On aurait tort.
Prenons l’exemple de deux villes et de deux théâtres très différents et très proches à la fois. Avec deux points communs qui n’en font qu’un : un beau public, un vrai public dans une municipalité qui aime et défend son théâtre et ses habitants.
À Malakoff, on voit se dessiner la saison irréprochable d’une scène nationale qui vit bien, raisonnablement à l’aise dans les échanges entre les disciplines et les indisciplinés –à quoi appartiendrait Le grand fracas issu de rien ? de Pierre Guillois- et entre les réseaux. Pour la création, danse, théâtre, musique…, Malakoff a sa Fabrique des arts. Pour les invités, ses fidèles, Jacques Vincey, par exemple, nouveau directeur du CDN de Tours, avec Yvonne Princesse de Bourgogne de Gombrowicz ou le suisse Jean Liermier et son Malade imaginaire.
Pierre-François Roussillon, le directeur de Malakoff, conduit la barque, chargée comme il faut. Ici, le public se retrouve en famille, entre amis, dans une sorte de tendresse et de fierté qui ne tombent pas de la lune, mais d’un travail continu, depuis quarante-trois ans. L’institution, née de la décentralisation et de la démocratisation des arts, marche, et bien.
Theatre-de-la-Commune-Centre-dramatique-national-d-Aubervilliers-Aubervilliers_w258h247C’est évidemment vrai aussi pour le Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, dans un tout autre style. Marie-José Malis, sa nouvelle directrice, a posé résolument les bases de son projet : nous avons un travail à faire ensemble, artistes et public, « mûrir dans le désir d’un monde ». Nous avons, dit-elle, « beaucoup de muscles pour la critique », et peu pour le possible.

Dans cette visée, le spectacle n’est pas un divertissement, mais une hypothèse à suivre, à partager, à débattre. Si elle a choisi Hyperion de Hölderlin, c’est pour l’éclairage sans reniement ni nostalgie que la pièce porte sur l’échec de la Révolution française. C’est « faire usage du théâtre » : chercher des ressources de pensée pour aujourd’hui dans des textes qui rendent compte de façon lumineuse de la complexité du monde.
L’ambition et sérieuse, et surtout pas refermée sur une élite : comme à son origine, Gabriel Garran et Jack Ralite étaient là pour en témoigner, et pour adouber le nouveau projet, le théâtre ne peut interroger la ville que s’il lui est ouvert. D’abord le bâtiment : le restaurant sera ouvert à midi, pour ceux qui travaillent dans le quartier, et non plus seulement pour les spectateurs du soir, et l’après-midi, aux associations. Mais surtout, ce que Jack Ralite appelle « le courage de la création et de la connaissance en actes », ce qui définit le projet même de Marie-José Malis, les artistes auront, encore et encore, à chercher la matière, le feu de leur travail dans cette Commune si bien nommée, dans la force méconnue du peuple d’Aubervilliers.

Et un souhait « énorme » : que le théâtre redonne toute sa valeur au terme « intellectuel » ! Pensons, réfléchissons, les amis, cela vaudra mieux que de se fier à de tristes idées. Et n’ayons pas peur des grands mots : ils sont les bienvenus en cette période désabusée, pour nous faire sortir la tête de l’eau. Marie-José Malis a un an pour bousculer les habitudes et inventer de nouvelles pratiques d’alliance entre artistes et spectateurs, pour fêter en 2015 et dans une vraie joie, les cinquante ans d’un théâtre exemplaire. Et le talent du public, que l’on redécouvre à l’occasion de ces présentations de saison.

 

Christine Friedel

Le Livre dit de Marguerite Duras

Le Livre dit de Marguerite Duras, Entretiens de Duras filme, édition établie, présentée et annotée par Joëlle Pagès-Pindon

 
Au mois de mars 1981, à Trouville, Jean Mascolo et Jérôme Beaujour filment Marguerite Duras sur le tournage d’Agatha, soit un  documentaire intitulé Duras filme.
Joëlle Pagès-Pindon retranscrit dans cet ouvrage l’intégralité inédite des entretiens de Duras filme : elle nous propose d’assister à une véritable séance d’ «envoûtement ». C’est encore le prétexte à déceler les enjeux de la création en cours chez Marguerite Duras, la prééminence absolue de l’écrit à travers le texte, l’image et la voix à l’intérieur même de l’entrelacement du réel et du mythe.

Ce sont quatre jours de grâce et de bonheur pour le lecteur, face à la mer à l’hôtel des Roches, et dans cette chambre où se tient l’actrice durassienne Bulle Ogier : « Cette chambre face à la mer était la chambre de Proust. Elle donnait directement sur la mer. Il la reprenait toujours, elle lui était réservée. De son balcon,  il voyait la façade de la villa de Mademoiselle de Villeparisis ( ?) et Le Havre et toute la grande baie de Deauville jusqu’à Dives. » (Les Brouillons du livre dit )

On entend aussi la musique d’Agatha-la valse célèbre de Brahms. Ces Entretiens de Duras filme sont l’occasion d’écouter la grande dame des lettres contemporaines qui évoque, en vrac mais patiemment et de façon libre, le désir, l’inceste, l’homosexualité, les robes de Bulle Ogier, les bonheurs de l’été 80, la présence à ses côtés de son compagnon, Yann Andréa. De même, résonne une pensée sur l’art des prises de vue, sur la mer et les arbres, les livres et les films, la mort, les femmes et les hommes, le cinéma, l’amour maternel et le «gai désespoir».

Ce qui la rend à une sorte de fraîcheur d’exister, avoue encore Duras, c’est l’invention de Dieu, l’invention de la musique et  celle d’écrire : « Ce n’est pas du tout les croisades ou Napoléon, ou Marx, ou la Révolution française ! C’est plutôt un poème de Mallarmé, un poème de Rimbaud, tout Beethoven, tout Mozart, tout Bach. » L’idée même du bonheur, une idée du dix-neuvième siècle, désoblige l’auteure car elle suggère aussitôt l’insatisfaction.
Le bonheur consisterait à se connaître, une entreprise des plus difficiles. Le bonheur est avant tout une notion individuelle et individualiste :
« D’ailleurs, si le marxisme est mort, … c’est à cause du sort qui a été fait, depuis la Révolution française jusqu’à la Révolution de 1917, à la notion de bonheur des peuples. » On écoute, avec plaisir et sans jamais se lasser, la parole profonde de Duras sur l’un des thèmes fondateurs de son œuvre, le désir. La consommation du désir, dit-elle, est secondaire, et le désir en tant que tel,  en est le principal : «La consommation du désir est un retard sur le désir même. »

Et de citer Saint-Preux qui avance que le bonheur est bien précisément l’attente du bonheur, le moment même qui précède ce qu’on appelle bonheur, reconnu comme étant le seul qu’on puisse nommer ainsi. Il faut lire ce joyau sur le regard durassien, un regard qui jamais ne se baisse,  ni ne se dit vaincu, face à la vie.

 Véronique Hotte

 Les Cahiers de la N. R. F., Éditions Gallimard.

Livres et revues: Shakespeare, Genty, Sénèque

 Livres et revues:  Shakespeare, Genty, Sénèque…

Comme il vous plaira, de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, édition bilingue présentée par Gisèle Venet.

 

product_9782070407729_195x320Le spectateur de Comme il vous plaira reste bercé par le célèbre monologue à l’acte II, celui de Jacques le Mélancolique sur les sept âges de l’homme: «Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n’y sont que des acteurs ; ils ont leurs sorties et leurs entrées. Et chacun dans sa vie a plusieurs rôles à jouer, Dans un drame à sept âges. D’abord le nouveau-né… puis l’écolier geignard… Et puis l’amoureux… puis, le soldat…Puis, le juge de paix… Le sixième âge tourne au Pantalon décharné… Le tout dernier tableau, C’est la seconde enfance et la mémoire absente, Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.»
Heureusement, avant que la vie n’en finisse avec nous, le théâtre du monde offre autant de spectacles qu’il y a de publics, et chacun joue à la fois sa partition d’acteur, et celle de spectateur, sautant même, si besoin, d’un genre à l’autre.
L’édition bilingue de la comédie shakespearienne créée aux alentours de 1600, et traduite par Jean-Michel Déprats, est présentée aujourd’hui et avec esprit, par  Gisèle Venet. La spécialiste du siècle élisabéthain se penche sur les sources de la comédie que le maître du théâtre du Globe s’amuse à moquer en « maniériste ». Démiurge ludique, il remet en jeu l’héritage de l’imitation et de la réécriture humanistes : le roman pastoral Rosalynde de Thomas Lodge, inspiré lui-même du lai breton Le Conte de Gamelin, probablement transmis au XIVème siècle par « cet autre passeur d’histoires pour imaginaire anglais, Geoffrey Chaucer ».
La pièce de Shakespeare invite à pénétrer dans la fameuse forêt d’Ardenne que Pétrarque cita en 1347. C’est le lieu littéraire du nouveau plaisir de souffrir, qui associe la souffrance de l’amant meurtri à la mélancolie, en renversant la perception de la nature qui fait de la forêt, un lieu secret où gît la peine d’aimer.
Dans cette forêt obscure, deux jeunes filles élisent domicile : Rosalinde, la fille du duc Aîné qui vit en exil dans la forêt, et Célia, la fille du duc Frédéric,  frère usurpateur des domaines de l’Aîné.
Les cousines audacieuses se libèrent de la tyrannie du duc et père usurpateur, et préfèrent les dangers de l’exil dont elles se protègent au moyen du déguisement et du travestissement. Ainsi, la comédie shakespearienne séduit la génération maniériste encline à « jouir des incertitudes du genre et des ambiguïtés du désir grâce à des personnages androgynes capables de changer d’apparence sexuelle sans heurt. »
Rosalinde jouera un jeune homme androgyne, Ganymède et Célia, une pauvre dame. Shakespeare jubile d’user de tous ces masques… d’autant qu’il ne dispose pas de comédiennes pour jouer les rôles féminins et que le jeu des travestis est frappé d’interdit par une morale  très puritaine.
En dans ces bois, hors du monde courtisan dont l’ordre est corrompu par l’arbitraire et la violence, le jeune Orlando, fils de sire Roland des Bois, souffre pourtant et encore de l’usurpation de ses biens par son frère aîné Olivier.
Mais la comédie réparatrice se termine de façon idyllique: Rosalinde/Ganymède épouse Orlando ; Olivier, le frère repenti, épouse Célia ; le berger Silvius, sa bergère Phoébé et le bouffon Pierre de Touche, sa chevrière Audrey. A chacun, sa chacune. Shakespeare se sert ici avec bonheur du déguisement et du travestissement. Théâtre dans le théâtre, la figure féminine exerce en actrice sa faculté d’illusion sur des figures spectatrices évoluant autour d’elle. Mais le public est, en dernière analyse, un spectateur en majesté éclairé.
On ne se lasse pas d’admirer Rosalinde, portant un pourpoint et des chausses, empruntant le langage et le comportement attribués à l’autre sexe. Elle invective Orlando en lui demandant combien de temps, il l’aimera après l’avoir possédée. Et à la réplique de l’amant : « Toujours, plus un jour », elle rétorque avec brio : « Dites « un jour » et supprimez « toujours » : non, non, Orlando, les hommes sont Avril quand ils font la cour, Décembre quand ils sont mariés. Les filles sont Mai, tant qu’elles sont filles, mais le ciel change quand elles sont épouses…»
Philosophie de l’existence, bouffonnerie et mélancolie, tous les ingrédients du chef-d’œuvre sont au rendez-vous pour une belle réussite  sur un plateau de  théâtre.

Véronique Hotte

Folio Théâtre, Gallimard. 5€

 

Paysages intérieurs de Philippe Genty.

 «On peut lire ce qui suit, ou tout au moins la première partie, comme une autobiographie (…) mais tel n’est pas mon propos. Les fragments, souvenirs, documents ont été réunis ici parce qu’ils sont à l’origine de créations.», écrit Philippe Genty en préambule.  Il procède par traces, celles d’une histoire personnelle mais  très vite indissociable d’un parcours de création: « J’ai fait mes études supérieures dans une 2 CV cabossée, j’ai eu des maîtres fabuleux, il parlaient un idiome qui m’était familier, l’idiome de l’image.»
  Au sortir d’une adolescence difficile, en 1961, grâce à une bourse de l’UNESCO, il entame un tour du monde en 2 CV. Il embarque en compagnie d’un ami, de son double marionnettique, Alexandre, et muni d’une caméra pour filmer les grands marionnettistes des pays de l’Est, de Turquie et, plus loin, d’Inde, du Japon, des Etats Unis et d’Amérique latine, en passant par l’Australie. Il a 23 ans.
  Cinq ans plus tard il en revient avec, dans ses valises, plein d’images et des techniques glanées dans tous les pays traversés (théâtre d’ombres en Inde, Bunraku au Japon, etc.). Sans oublier des amitiés et des rencontres amoureuses. Par la suite, il ne cessera jamais de voyager pour enrichir son vocabulaire (notamment les masques de Bali).
A son retour en France, il se lance, en compagnie de la danseuse Mary Underwood qui deviendra son associée et son épouse. Avec  d’abord de modestes spectacles de cabaret, comme Le Fakir. Très vite, vient le succès avec les fameuses autruches et aussi le chien Barnabé, à la télévision française. Sans oublier le Pierrot qui fit le tour du monde.A l’orée des années quatre-vingt, les moyens de production aidant, ses créations prennent une autre ampleur,et sont  invitées dans les théâtres nationaux et internationaux. Il y met les techniques les plus avancées au service d’un imaginaire spectaculaire, poétique et toujours renouvelé.
Le dernier qu’on a pu voir en France est  Ne m’oublie pas, reprise,  avec des élèves de l‘Ecole de théâtre de Verdal en Norvège (voir dans Le Théâtre du blog , Le festival des écoles du théâtre public à la Cartoucherie).
Bien qu’il ne soit pas un homme du texte, mais de l’image, Philippe Genty a le don de raconter. Il explore tout d’abord sa propre personnalité, non par nombrilisme mais pour comprendre la source de sa créativité. « Quelque chose en moi ne veut communiquer que par objet interposé, comme si cela représentait un danger extrême de s’exposer soi même. Une recherche d’effacement peut être à l’origine du désir d’être marionnettiste. » Il analyse aussi la question du double qu’il s’est forgé, Alex, et qui lui ouvre les portes d’un univers onirique : « Un clandestin qui s’est niché dans un coin de cette éponge qui me sert de cerveau », explique-t-il.
Au terme de son périple, en fin d’ouvrage et en guise de conclusion, Genty nous expose sa « boîte à outils », amorçant une réflexion théorique plus large sur l’art de la marionnette.On voyage avec plaisir dans les paysages intérieurs de cet homme de spectacle qui a su enrichir le répertoire de la marionnette, et qui a contribué à lui  donner ses lettres de noblesse.
Une iconographie abondante et de grande qualité picturale rend ce livre digne de rejoindre la bibliothèque des amateurs de théâtre.

 Mireille Davidovici

Editions  Actes -Sud 304 pages 35 euros.

 

Médée de Sénèque, traduction nouvelle de Blandine Le Callet.

 415BhjOJOaL._Sénèque, philosophe et homme politique, contemporain des années de sang de l’Empire romain jusqu’à Néron,  c’est le plus grand tragique de  son pays, et moraliste encore à travers sa vision au style concis et baroque,  et connu son goût des sentences. L’écriture tendue du dramaturge correspond ici à la violence du thème. Médée, la magicienne infanticide de la pièce éponyme de Sénèque, est un personnage monstrueux dont les replis noirs de l’âme mènent à des crimes ignobles. Petite fille du Soleil, Médée – selon le regard stoïcien – est un être incandescent, encline aux embrasements de la passion qui peuvent provoquer la fureur divine.
  Quand elle apprend la trahison de Jason qui s’apprête à épouser Créüse, fille de Créon, la sorcière Médée fait du feu l’instrument magnifique de sa vengeance. Et elle a déjà tué dans le passé son frère pour favoriser la fuite des Argonautes devant la flotte de son propre père, furieux qu’on lui ait dérobé la Toison d’or.
Médée embrase de son feu criminel,  sa rivale et son père,  et l’incendie communiqué au palais  menace de détruire Corinthe. Auparavant, elle aura assassiné ses propres fils (et ceux de Jason), brisant ainsi la descendance de l’infidèle, lui infligeant une peine inouïe en plus de ses sarcasmes. Puis L’infanticide s’évade en grimpant dans un char céleste envoyé par le Soleil.
Blandine Le Callet revient, dans sa préface, sur la transgression initiale commise par les Argonautes qui se sont aventurés les premiers sur la haute mer. Dès lors, un nouvel ordre du monde s’est instauré : la frugalité originelle de l’humanité a été remplacée par une avidité sans bornes.
Le chœur reconnaît qu’en jetant les hommes dans les affres de la convoitise et de la crainte, l’Argo, leur bateau, les a livrés aux passions. Le voyage a permis l’irruption de la barbarie dans un monde civilisé qui  relie la Grèce à la Colchide : « N’importe quel esquif peut parcourir la haute mer. Toutes les limites ont été repoussées et des villes ont édifié leurs murs sur de nouvelles terres… Dans de longues années, viendra un temps où Océan relâchera son emprise sur le monde. »
Si les nouvelles frontières géopolitiques instaurent le chaos planétaire, les frontières morales se brouillent également et la figure de Médée ne peut épouser que les ténèbres. Où est le Bien ? Où est le Mal ? Du côté de Médée qui tue ses enfants ? Du côté de Jason qui a obéi aveuglément à l’ordre impie de Pélias d’accomplir le voyage en Colchide ?
Selon Blandine Le Callet, Sénèque laisse entendre que le mal est partout : « Du côté de Médée, mais aussi de ses ennemis, il dresse le tableau très noir d’une humanité où bourreaux et victimes se confondent, tous également fous, tous également dignes des pires châtiments. »
Cette vision pessimiste qui installe le spectacle triomphal de la violence, puisque Médée la criminelle s’échappe sur son char céleste, rejoint notre monde contemporain…

Véronique Hotte

 Folio Théâtre Gallimard. 5 €

 

 

 

Les Intermittents suite… et fin?

Une réforme qui ne passe pas…

  Les festivals de cet été sont maintenant tous menacés à un degré ou à un autre: le statut même des intermittents du spectacle est en question, et les spectacles ne peuvent absolument pas fonctionner sans eux. S’il était vidé de son contenu ou à peu près, comme le voudrait le Medef, il n’aurait plus aucun sens. Les artistes et techniciens qui travaillent sous le régime de l’intermittence ont été patients mais sont bien décidés cette fois à ne pas se laisser faire! Bien entendu, l’équipe du Théâtre du Blog soutient  leurs revendications qui sont loin d’être déraisonnables.
L’histoire bégaie et la situation d’aujourd’hui rappelle celle de 2003, quand le gouvernement Raffarin avait laissé passer sans frémir une réforme qui rendait plus difficile l’accès au statut d’intermittent: un rapide retour de boomerang n’avait pas traîné: pour la première fois, le festival d’Avignon avait été annulé pour cause de grève, puis ceux d’Aix, La Rochelle, Rennes, etc…
intermittentsDepuis, manie bien française, les Ministères de la Culture successifs, de droite comme de gauche, ont laissé pourrir la situation, ce qui, c’est bien connu, est la meilleure façon de résoudre les problèmes! On nommait autrefois une commission,  façon polie  d’enterrer les choses; maintenant on met en place une « cellule de réflexion », ou on confie une mission… en espérant souvent que tout se perde au plus vite dans les sables chauds de l’été.

  Jean-Marc Ayrault n’avait pas réussi à prendre les indispensables mesures pour résoudre une crise qui couvait depuis de longs mois. Manuel Vals, lui, au moins, a vite perçu l’ampleur possible des dégâts à venir, notamment économiques pour une ville comme Avignon, et a confié au député socialiste Jean-Patrick Gille une mission sur l’assurance-chômage des artistes et des techniciens du spectacle, à charge pour lui de faire  des propositions.
Mais depuis, la machine s’est emballée, Le Printemps des comédiens à Montpellier a vu déjà plusieurs de ses spectacles annulés pour cause de grève;  Olivier Py, nouveau directeur du festival d’Avignon, Paul Rondin son secrétaire général avouent leur angoisse, et, avec la nouvelle maire de la Cité des Papes, Cécile Helle, ont reçu des représentants des intermittents, et sont en contact avec Manuel Vals. D’autres élus comme Martine Aubry, commencent à durcir le ton…
Et hier, c’est la direction du festival off d’Avignon qui mettait les points sur les i: elle soutient le mouvement, mais précise bien que les compagnies qui ont prévu de venir, ne pourront pas y renoncer, compte-tenu des budgets engagés et des conséquences sur leur travail futur, qu’occasionnerait l’annulation de leur spectacle en juillet.
Le in et le off est un vieux couple façon « jamais avec toi jamais sans toi », et on voit mal comment l’un des partenaires pourrait fonctionner sans l’autre, même si, en 2003, le off a continué en l’absence du in; mais le public comme les professionnels y seraient forcément beaucoup moins nombreux…


Jean-Patrick Gille, rapporteur en 2013 de la mission parlementaire sur les conditions d’emploi dans les métiers artistiques, a donc pour mission de dialoguer avec les parties concernées, et de remettre ses propositions au gouvernement sous quinze  jours »… Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre mais la tâche semble bien ardue, et personne ne semble croire à la possibilité d’une solution rapide.

Il y a deux ans, la Cour des comptes n’avait pas mâché ses mots et stigmatisait le milliard d’euros par an de déficit permanent qui plomberait, selon elle, le régime des intermittents puisqu’il n’y avait eu que 232 millions d’euros de cotisations en 2010. Tous les calculs ont montré, et depuis un bon moment, que ce n’était pas les bons chiffres et Jean-Patrick Gille, qui connaît très bien ce dossier complexe, a déjà annoncé la couleur: » L’évaluation de son déficit à 1 milliard d’euros relève d’une approche strictement comptable. Si celle-ci n’est pas en soi contestable, elle ne peut suffire à guider  la décision. Il est, somme toute, naturel qu’un dispositif d’assurance couvrant un risque particulièrement élevé pour une catégorie de la population — en l’occurrence le risque de chômage pour les intermittents du spectacle — soit déficitaire, au plan comptable, à la seule échelle de cette population ».
Et Michel Sapin, ministre des Finances, en a ajouté une louche en remettant sévèrement d’équerre les gens de la Cour des comptes…. Quant à François Rebsamen, le nouveau  ministre du travail, et Aurélie Filipetti, ministre de la Culture,  sont eux en service commandé, et font dans le rétropédalage: «Le gouvernement n’a pas le projet de remettre en cause le régime des intermittents.» Bref, la situation, à quelques semaines du début du festival d’Avignon, est loin d’être brillante…
Mais il n’y a pour le moment du moins, aucun échappatoire possible. Déjà, 2012, en effet (et personne ne l’a oublié!) le candidat Hollande, avait bien souligné « l’utilité de ce  statut  pour les bénéficiaires, mais aussi pour les employeurs qui ne pourraient pas vivre sans. Ce qui est contesté par un certain nombre de partenaires sociaux, c’est qu’il repose essentiellement sur les cotisations chômage. Il faut donc peut-être aller vers un financement plus diversifié.»

  Reste à savoir comment, mis au pied du mur, le gouvernement va pouvoir procéder, sous la pression évidente mais jamais avouée du Medef, pour trouver une solution, avec le moins de casse possible. Les intermittents, (un peu plus de 300.000 personnes en France, c’est à dire beaucoup plus qu’il y a une vingtaine d’années) constituent  un poids électoral non négligeable, et sont plutôt bien vus par la population.
Exaspérés, et pour la grande majorité d’entre eux, peu friqués, ils n’ont plus grand chose à perdre, sinon leurs salaires de juin et juillet, et veulent obtenir du gouvernement qu’il ne signe pas cette réforme qui doit être réexaminée, le 18 juin, par le Conseil national de l’emploi. Et on les comprend! Ils  ont appris, depuis plus de dix ans que l’affaire a commencé, à faire entendre leur voix, et cette fois, c’est bien clair, ils ne lâcheront rien.
Comme l’explique clairement Sébastien Chaigneau, délégué régional SYNPTAC/CGT Midi-Pyrénées:  » Notre syndicat refuse cet agrément et appelle à la grève qui a déjà lieu sous différentes formes: blocage de scènes, annulation de certains spectacles, entrée gratuite  du public comme au festival Rio Loco de Toulouse  dont  la mairie semble maintenant vouloir récupérer 75.000 € de billetterie!
Et cela  a un effet domino à Toulouse, puisque plusieurs théâtres dont le Théâtre du Pavé, se sont mis en grève. En fait, d’autres grands et petits festivals sont  très menacés, ainsi celui d’Aix-en-Provence dont le personnel menace aussi de faire grève. Quant à celui d’Avignon, s’il n’y a pas d’accord, c’est bien clair: Olivier Py l’a redit: les spectacles ne seront pas joués et cela entraînera une grave perte  financière pour la ville. En fait, comme vous le dites, c’est tout le système (qui date de 1945), qui est à revoir. Mais le gouvernement a grand peur que le Medef ne se retire de l’Unedic: c’est aussi et surtout une question de gros sous ».
Déjà, une trentaine d’intermittents ont occupé l’Opéra-Bastille, avant une représentation de La Traviata. Et Aurélie Filipetti a dû s’entretenir à Guise avec quelques d’entre eux absolument nus. Et David Bobee, nouveau directeur du Centre Dramatique de Rouen, qui monte Lucrèce Borgia aux Nuits de  Grignan (Drôme) est précis: «  Nous avons, à l’issue d’une assemblée générale qui s’est tenue le 11 juin, décidé de déposer un préavis de grève reconductible pour la soirée du 26 juin, jour de la première. La motion a été votée à l’unanimité (moins deux abstentions) par les équipes artistiques, administratives et techniques ».

Bref, tout le monde s’y met, et cela tangue sérieusement, et, en particulier dans les états majors des partis politiques. Jack Lang, ex-ministre de la Culture, a hier publiquement affirmé son soutien  à François Rebsamen et à Manuel Vals pour trouver une solution… Mais cela ne mange pas de pain.
Plus grave: le SYNDEAC, qui regroupe nombre de structures du spectacle vivant, est, lui, encore plus virulent: « Nous attendons d’un gouvernement de gauche autre chose que des Assises dilatoires et la promesse d’une caisse de bienfaisance. Et nous attendons toujours d’un gouvernement de gauche les preuves d’une ambition pour la culture. Agréer la convention en l’état relèverait d’une provocation au regard de la situation sociale de notre pays et de son niveau de chômage. Ce serait une erreur, voire une faute, à la veille des festivals d’été qui font le rayonnement international de notre pays : déjà le Printemps des comédiens de Montpellier est stoppé dans son envol… et demain? Il serait sage d’entendre enfin la juste colère des artistes, des techniciens, des professionnels de la culture. Il serait sage d’entendre aussi les inquiétudes que près de cent parlementaires et élus locaux ont adressées par courrier au ministre du Travail pour lui demander de ne pas signer ce texte ».
Quant aux  experts de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Ile-de-France, ils ont refusé de siéger à la commission de juin! Ces experts bénévoles (directeurs de théâtre, critiques, comédiens ou metteurs en scène, etc…) sont des  gens de terrain qui connaissent très bien la situation des compagnies. Et ils sont lucides : « En raison de la menace qui pèse sur la création artistique et les emplois culturels, nous demandons que l’accord UNEDIC, signé par des partenaires sociaux le 22 mars dernier, ne soit pas agréé ».
« Nous nous joignons au mouvement de mobilisation déclenché par les intermittents et les précaires; nous demandons la réouverture des négociations sur la base des propositions du comité de suivi. Lequel comité, composé de parlementaires de différentes sensibilités et de partenaires sociaux du secteur, travaillant depuis plus de dix ans, a fait des propositions pertinentes, justes, adaptées et plus économiques pour la renégociation des annexes 8 et 10 dans le cadre de l’ensemble des négociations sur l’assurance chômage. La destruction progressive du régime des intermittents accélère la déchirure du tissu culturel français ».
En fait, c’est tout un système qui est menacé d’implosion et qui doit être revu d’urgence. Et le Ministère de la Culture ni les autres ministères concernés n’en feront l’économie. Mais il y a un véritable problème que personne n’ose évoquer: les politiques culturelles, déjà amorcées par la gauche au temps de Jack Lang, ont eu pour effet, à un moment où le pays n’a plus du tout les même marges de manœuvre financières, d’augmenter le  nombre de professionnels du spectacle vivant un peu plus de 300.000 en 2010.


Grande est la précarité de l’emploi dans ce domaine,  et  y a eu  sans doute quelques abus évidents sur l’assurance-chômage, mais le véritable scandale qui a souvent été dénoncé par les syndicats, ce sont ces faux CDI déguisés en cachets d’intermittent dans nombre de grosses boîtes de production audio-visuelle, y compris Radio-France! Ce que M. Gattaz, nouveau patron du Medef, feint d’ignorer.

Depuis, le ménage ait été un peu fait mais règne encore une grande  tolérance … En fait, la réalité du système dans le spectacle vivant est plus complexe, jamais dite mais bien réelle: oui, il y a eu de petites entorses à la loi, y compris dans quelques  centres dramatiques nationaux, où on a arrangé des fiches de paye pour qu’un comédien puisse  toucher l’allocation-chômage… Rien de grave, au regard des énormes tricheries des boîtes de production privées rappelées plus haut…
Mais en réalité dans le domaine du spectacle vivant, tout se passe avec une comptabilité, disons souterraine, ce que le Ministère de la Culture  sait bien: les répétitions et le travail technique en amont d’un spectacle sont en effet très souvent, peu, voire non payés! Ne soyons pas dupes: l’assurance-chômage des intermittents joue donc un rôle capital et ressemble donc à une subvention déguisée, puisque comédiens et techniciens ne perçoivent alors aucun salaire, ce qui arrange bien aussi le Ministère de la Culture, incapable de répondre via les D.R.A.C. à des demandes  en constante augmentation.
Et si le gouvernement laissait prendre la grave décision de vider de son contenu le régime actuel, surtout dans ses annexes 8 et 10,  il y aurait moins d’intermittents, donc moins de spectacles, puisqu’ils sont financés en partie par cette économie souterraine, et donc nombre de villes de festival pas forcément riches comme Avignon, en subiraient le contre-coup.

  Cet accord a été signé en fait sur le dos de la classe moyenne des intermittents par F.O., la CFDT et le Medef. En conservant le plus gros des dispositions de 2003, et en les durcissant: cumul entre salaire et indemnités chômage plafonné, cotisations sociales  augmentées donc perte de salaire net d’un peu moins de 1%;  et délai de carence  de trente  jours entre  le versement des allocations-chômage pour environ 45% et non plus 9 %. Avec environ 110. 000 bénéficiaires, pour 255.000 cotisants, et un minimum de  507 heures de travail sur  dix mois pour toucher une allocation, contre 610 heures sur  vingt-huit mois pour le régime général.
Ce dernier dispositif serait cependant en passe d’être revu mais c’est évidemment trop peu, et les représentants des intermittents sont plus radicaux: ils réclament à François Rebsamen  de suspendre  la procédure d’agrément de l’accord. Ce qui  constituerait déjà une  première  mesure d’apaisement….

Quand cet hiver, les « pigeons » ont commencé à crier leur colère, cela n’a pas trainé et  Jean-Marc Ayrault leur a vite donné satisfaction. A François Hollande de dire maintenant, si un artiste ou technicien du spectacle vivant, au statut des plus précaires, vaut moins qu’un directeur d’entreprise.  Réponse souhaitée avant le 18 juin. Merci.
C’est dire que Manuel Vals est, quoi qu’il fasse, dans une sorte d’impasse. Et on voit mal Aurélie Filipetti, ministre de la Culture, arriver dans la Cour d’Honneur du Palais des papes pour assister à un spectacle qui serait aussitôt annulé… Les intermittents  ont bien prévenu! Leurs techniciens, surtout, ont une réelle capacité de manœuvre, s’ils veulent que ne se déroule pas comme prévu tel ou tel spectacle, ou même la totalité d’un festival.
Alors, on fait quoi? En tout cas, Manuel Vals le sait bien: un camouflage de la situation  sous quelques mesurettes ne tiendrait pas bien longtemps… et il lui  faudrait alors opérer à chaud la réforme en profondeur que ses prédécesseurs de gauche comme de droite n’ont pas pu/voulu faire! Mais il lui faudra faire preuve d’imagination mais il y a urgence. Souvenons-nous: Alain Devaquet et son plan de réformes des universités, Edouard Balladur et son CIP, Alain Juppé et son plan de sauvegarde de la sécurité sociale, Villepin et son CPE… Pas question pour eux, disaient-ils, de reculer mais ils ont tous finalement cédé…
Dernières nouvelles : l’équipe artistique de Cyrano de Bergerac et une partie du personnel de l’Odéon (un théâtre national!) feront grève le 17 juin pour affirmer leur solidarité avec le mouvement des intermittents et exiger le non-agrément de l’accord du 22 mars 2014.

Olivier Py, le nouveau directeur du Festival d’Avignon dit aujourd’hui que « si cet accord est signé, il y aura grève et probablement annulation. Il n’y a absolument aucun doute là-dessus; je n’ai pas le droit d’interdire la moindre grève. Je me battrai pour qu’il n’y ait pas de grève bien évidemment, parce que je crois que les conséquences pour le festival seraient absolument dramatiques, voire fatales ».
Et le Théâtre du Rond-Point, qui s’y met aussi, appelle à un rassemblement citoyen lundi 16 juin à 11h30, place de la Concorde  » la cause des Intermittents du spectacle étant celle de la défense des libertés fondamentales de la République ». Avant le grand rassemblement au Palais-Royal, ce même lundi 16 juin à 14h 30. Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, lui aussi, déclare soutenir les intermittents.
La situation est donc explosive- Manuel Vals semble ne rien vouloir céder – et le compte à rebours a commencé:  le 18, l’accord doit être ou non signé! Nous vous tiendrons, bien sûr, au courant de la suite de ce triste feuilleton à la française… Un chose, au moins, est sûre: ni le gouvernement ni les festivals de cet été ne sortiront indemnes de cette épreuve; si celui d’Avignon devait être annulé en totalité, ou en partie, faute d’accord, cela aurait pour conséquence évidente une perte financière qu’il faudra éponger sur plusieurs années.
Vous avez dit un beau gâchis? En tout cas, du moins, pour le moment (voir plus haut),  Manuel Vals ne parait toujours  pas d’humeur à céder! Et la parole d’Aurélie Filipetti semble de peu de poids…
Mais les enjeux artistiques et financiers sont tels que l’on voit mal  comment il ne pourrait pas déjà exister des négociations en coulisses, de façon à  ce que personne n’y laisse trop de plumes…
A suivre…

Philippe du Vignal

 

 

 

 

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Le Balcon, opéra de Peter Eötvös

Le Balcon, opéra de Peter Eötvös, livret de Françoise Morvan d’après la pièce de Jean Genet, direction musicale de Maxime Pascal, mise en scène de Damien Bigourdan

 

Leçon de choses, leçon de théâtre, Le Balcon condense l’esthétique un peu sauvage et teigneuse du poète dramatique, filée comme la gloire en majesté du simulacre, du masque et de l’illusion. L’allégorie évanescente de cette vision de l’art portée froidement sur un monde trivial est incarnée par la fameuse Madame Irma – ici, le contre-ténor Rodrigo Ferreira. Telle est unere maquerelle accomplie, une icône d’excellence travestie qui règne dans son espace symbolique et théâtral, un bordel ou un claque de vraie pacotille.
Damien Bigourdan a chargé le plateau d’un maximum d’accessoires SM, cagoules et combinaisons noires, vêtures impudiquement fendues, fouets et postures de victimes à terre – hommes ou bêtes. Mais ce monde dérisoire est pris un peu trop au pied de la lettre et réduitle propos burlesque aux seuls jeux fantasques de l’érotisme et à un inventaire comique des satisfactions dans l’ordre des pulsions sexuelles.
Même les instrumentistes sont costumés, chef compris, et on note la présence d’
instruments insolites comme le strohvol, un violon midi avec pavillon, à côté de la  clarinette, de la contrebasse, de la trompette et du cor, des instruments de théâtre en soi. À l’extérieur, règne le monde pragmatique avec son désir insatiable de révolution que scandent des rafales de mitraillette. Loin des insurgés, la maison d’illusions reçoit sesvisiteursqui revêtent les figures costumées du pouvoir – le Juge, le Général, l’Évêque -, le temps d’une passe et d’une pute, et l’occasion faisant le larron, le geste de jouer revient ainsi à jouir,  quand tout autour de soi s’effondre.

Le Balcon, opéra de Peter Eötvös dans actualites wpid-Photo-20140531214904Théâtre ou bordel, ces lieux indiscrets ont en commun la capacité de déployer les trésors inépuisables que recèlent les banques de l’imaginaire, leurs figures rêvées, leurs spectres à peine entrevus, une foule de fantasmes enfin autorisés et vécus. Une planche de salut pour ces errants que sont les êtres jetés sur la scène de la vie. Toutefois, la mort rôde, et Arthur – Virgile Ancely – qui devait jouer un cadavre pour une représentation du soir, a pris le risque de se faire tuer en sortant dans la rue. De plus, l’Envoyé de la cour – Benjamin Locher – informe que la Reine est morte : Madame Irma endossera sa robe royale pour mettre à bas la révolte.
Le compositeur hongrois Peter Eötvös a tiré de la pièce de Genet un opéra de chambre dont le livret est écrit avec clarté par Françoise Morvan.Disciple de Stockhausen, invité de Pierre Boulez à l’I.R.C.A.M. et ancien directeur de l’Ensemble Inter-contemporain, il aime se promener de côté de Kurt Weill et du jazz. L’œuvre est reprise par l’ensemble musical des jeunes et vifs interprètes du Balconune appellation choisie - que dirige la volubilité gestuelle de Maxime Pascal. Sous la verve d’un tel chef, la partition égrène ses rythmes colorés dans une effervescence endiablée. La projection sonore de Florent Derex souligne le talent des chanteurs dans les sons murmurés, les souffles et les râles. Saluons l’élégance majestueuse et la souplesse vocale de Rodrigo Ferreira, le rayonnement de la soprano Shigeco Hata, la fraîcheur d’Élise Chauvin et de Laura Holm,et l’autorité virile des voix de Florent Baffi, Patrick Kabongo, Vincent Vantyghem, Guillaume Andrieux et Jean-Claude Saragosse.  Un Balcon  d’où l’on se penche, avec enthousiasme et goût du vertige.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de L’Athénée Louis Jouvet, du 20 au 24 mai.

 

La saison 2014-2015 au Théâtre de la Ville

La saison 2014-2015 au Théâtre de la Ville dans actualites wpid-Photo-20140528004853

La saison 2014-2015 au Théâtre de la Ville.

 

    Dominique Alduy, la Présidente du Théâtre de la Ville s’est félicitée des très  bons résultats de la saison passée, c’est 255.000 spectateurs, 160.000 abonnés , et 95.000 places payantes pour les non abonnés sur les deux sites: place du Châtelet et aux Abbesses, ce qui est évidemment due à une politique artistique très pointue, et une approche du public en particulier, les jeunes avec 55.000 de moins de trente ans et la création de 32 ateliers dans le cadre des aménagements du rythme scolaire…Anne Hidalgo, la nouvelle Maire de Paris comme l’adjoint à la Culture, se faisaient remarquer par leur absence. Dommage! Surtout à un moment où la Culture prend des coups de tous les côtés.

Emmanuel Demarcy-Motta,  avec, comme d’habitude un langage brillant et précis, dont cela va être la sixième saison à la tête de ce grand bateau va encore augmenter la voilure avec, au total, 101 spectacles pour plus de 600 représentations et a salué l’efficacité du travail de son équipe. Le point noir, a-t-il dit, restant le vieillissement évident de l’équipement technique de ce  théâtre réaménagé en 68, auquel il va falloir très vite s’attaquer.
Côté théâtre, pas de grande surprise mais des auteurs classiques avec des créations  que l’on n’a pas encore vues en France, comme Mère Courage du Berliner Ensemble dans la mise en scène de Claus Peymann, et Le Mariage de Maria Braun d’après Rainer Werner Fassbinder, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, ou Antigone par le metteur en scène belge Ivo van Hove avec Juliette Binoche.  Ou vu pour quelques représentations à la Maison de la Culture du Japon, comme le très remarquable spectacle de Kunio Shimizu, mis en scène par Yukio Ninagawa, Corbeaux! Nos fusils sont chargés (voir Le Théâtre du Blog) où, face à une justice véreuse, des grands-mères débarquent au tribunal où comparaissent leurs petits-fils…
Emmanuel Demarcy-Motta lui montera Six personnages en quête d’auteur de Pirandello; et   reprendra l’excellent Faiseur de Balzac qui a connu cette année un beau succès.  Il a aussi fait appel à Olivier Py avec Orlando ou l’impatience, qui sera créé au prochain festival d’Avignon.Innovation comme à l’Odéon l’an passé, Emmanuel Demarcy-Motta a offert ses plateaux à deux jeunes metteuses en scène: Mélanie Leray  avec La Mégère apprivoisée et  le collectif In vitro de Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog) avec un tryptique La Noce de Brecht, Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce et Nous somme seuls maintenant, une création collective. Ce qui est une excellente chose , à un époque où on le sait, « parvenir, pour de jeunes compagnies à entrer dans la forteresse » comme le disait finement Antoine Vitez, devient des plus difficiles.
Bref, Emmanuel Demarcy-Motta a plusieurs fois insisté sur la rigueur budgétaire nécessaire  dans son théâtre, et sur la mutualisation des moyens en particulier avec le Festival d’Automne dont il est aussi directeur, surtout en période de vaches maigres, mais aussi sur l’ouverture qu’il a généreusement initiée et confirmée vers les théâtres des pays étrangers, notamment les moins fortunés comme ceux du Sud (Grèce, Portugal…) avec en particulier Les Chantiers d’Europe qui vont débuter en juin prochain comme chaque année depuis quatre ans.  Et sur la collaboration qu’il veut développer encore davantage avec de lieux comme le Cent-Quatre, le Grand Parquet, Le Théâtre de la Cité universitaire, Le Nouveau théâtre de Montreuil… Comme avec l’Education nationale.
Emmanuel Demarcy Motta a aussi salué Anne-Marie Bigorne, la très efficace directrice du service de presse, déjà aux manettes sous le règne de Jean Mercure le fondateur du Théâtre de la Ville , puis de Gérard Violette, qui part bientôt à la retraite. C’est un des piliers de son équipe qui s’en va…

Philippe du Vignal


Comme pour celle du théâtre, la programmation danse au Théâtre de la Ville se fait parfois en partenariat avec d’autres scènes, en particulier avec le Théâtre du Châtelet qui présente avec le Tanztheater de Wuppertal Nelken, la pièce mythique de Pina Bausch, entre le 12 et 17 mai. Ensuite Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain, programmé du 21 au 30 mai, la troupe de retrouvera son théâtre de cœur, le Théâtre de la Ville. Cette collaboration sur trois semaines va multiplier par deux l’offre proposée aux spectateurs, soit 20.000 places. Il y aura trente pièces de danse de douze pays, et plus de 100.000 places…
La nouvelle saison met à l’honneur un autre grand chorégraphe, William Forsythe qui  a décidé de quitter la fonction de directeur artistique de sa compagnie;  le festival d’Automne va lui rendre hommage en lui dédiant une programmation dans plusieurs lieux, avec plusieurs compagnies : à commencer par la sienne au théâtre National de Chaillot puis, au Théâtre de la Ville, avec le Semperoper Ballet de Dresde et le Ballet de l’Opéra de Lyon.
Les habitués : Maguy Marin, Boris Charmatz, Ambra Senatore, Angelin Prejlocaj, Robyn Orlin, Rachid Ouramdane, Hofesh Shechter, et Ana Teresa De Keersmaeker seront aussi présents et u-
n revenant du passé, Georges Appaix, est invité en octobre. Et le  spectacle très attendu de Akram Khan et Israel Galvan,  sera présenté pendant les fêtes de Noël. A ne pas manquer: la reprise de Plexus dansé par Kaori Ito et mis en scène par Aurélien Bory, ni la nouvelle création de Peeping Tom.
Au total, vingt cinq spectacles de danse,
dont plusieurs découvertes comme Vincent Dupont, Simon Tanguy (2ème prix au concours de Danse élargie 2010), Lucy Guérin, Le Tao Dance Theater  chinois. Donc une saison riche et variée…

 

Jean Couturier

 

Entretien avec Christian Lacroix

Entretien avec Christian Lacroix.

 

CL1Christian Lacroix a créé à plusieurs reprises des costumes pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Ceux de  La Source, chorégraphie de Jean-Guillaume Bart en 2011  ont marqué les mémoires par leur beauté, comme ceux de Joyaux, plus de dix ans auparavant sur une chorégraphie de Georges Balanchine.
Et à l’Opéra-Bastille, on verra de nouveau des costumes de lui dans Le Palais de Cristal, reprise d’une chorégraphie de Balanchine, qui va précéder le très médiatique Daphnis et Chloé, réalisé par Benjamin Millepied.
Une exposition lui est aussi consacrée à l’Institut National d’Histoire de l’Art : Christian Lacroix & les arts de la scène.

 

   J.C. : Dans Christian Lacroix Costumier,  vous évoquez le souvenir du théâtre ambulant, qui, dans la nuit arlésienne, vous a donné le goût du costume scénique. Beaucoup plus tard,  quand vous avez reçu le Prix du syndicat de la critique pour les costumes de Peer Gynt, mis en scène par Eric Ruf en 2012, vous aviez dit pouvoir enfin faire le métier de vos rêves : costumier de théâtre. C’était donc là votre vraie destinée?

 

CL3C.L :Je crois beaucoup en la destinée, au surnaturel même qui est pour moi l’essence même du naturel. Je crois aussi que tout se joue dès la petite enfance et que les désirs, souhaits et vœux que l’on fait entre zéro et sept ans, au-delà même des rêves et des projets qu’ils dépassent, puisqu’ils appartiennent davantage à la sphère des utopies, ces fantasmes-là sont décisifs et ont de grandes chances de se réaliser. Je l’ai vérifié toute ma vie, et encore aujourd’hui.

 -  Pour créer ces nouveaux costumes, vous aviez regardé, à la bibliothèque de l’Opéra, les dessins de 1947 de Leonor Fini, qui comportent des tutus  aux couleurs différentes. Vous avez aussi écrit que le tutu a sa propre force évocatrice. Quelles contraintes présente-t-il pour un créateur comme vous?

C.L. : Les dessins sont effectivement de 1947, et j’ai été surpris hier, en voyant le programme du spectacle, de découvrir les photos des costumes et du décor qu’on ne m’avait pas montrées, et dont j’ignorais même l’existence. Mais sans doute était-ce mieux ainsi.
Quant aux tutus, peu d’ateliers savent encore les fabriquer : c’est un univers très spécialisé, et chaque époque a eu son approche, son interprétation et ses techniques. Aujourd’hui encore, on évolue, ne serait-ce qu’à cause de la disparition de certaines qualités de tulle difficiles à trouver, si on veut se rapprocher de l’original. Mais surtout de ceux que Balanchine préconisait avec une grande précision pour l’épaisseur, la longueur, la raideur, la circonférence, etc…
Pour Joyaux, on avait pris, pour les Emeraudes, les longs tutus du XIX ème romantique, souples, vaporeux ; pour les Rubis, on avait choisi des tuniques, et pour les Diamants, des tutus à plateaux plutôt raides, dans la grande tradition franco-russe du XIXème.

CL2 -  Du dessin, à la création du costume sur le danseur, combien de temps faut-il ? Quelles sont les principales étapes ? Vous avez écrit que vous passiez de croquis en croquis, en les annotant au fur et à mesure. Avez-vous suivi le même processus ici ?

C.L : Je ne saurais le dire : j’ai fait d’abord plusieurs versions pour chaque tableau ou personnage. Brigitte Lefèvre a choisi,  et j’ai réajusté les maquettes pour que ces différents choix s’harmonisent définitivement. Restait ensuite à choisir les matières pour le tutu, les teintures dans la gamme de couleurs, et la recherche des décorations, afin de se rapprocher au plus près de l’idée première. Mais chaque spectacle, chaque création a sa logique, son processus interne, et sa vie propre.

- Pour ce Palais de Cristal de Balanchine, sur une musique de Bizet, le compositeur de Carmen mais aussi de L’Arlésienne et de la Symphonie en c, vous êtes en réalité, avec le maître de ballet Laurent Hilaire, le vrai créateur du spectacle. Pensez-vous que le public en a conscience?

C.L. : Le public, à ce que j’ai pu vérifier hier soir à la fin de la pré-générale, est effectivement conscient de cela. L’art classique de Balanchine, bien que moderne et épuré pour son époque, avait fait une grande place aux décorateurs. Alors que la danse contemporaine préfère une approche minimaliste du décor et des costumes, quand elle ne favorise pas la nudité totale pour laisser aux corps et à la chorégraphie toute leur place.
Et, à chaque fois que l’on remonte un ballet de Balanchine, on doit faire appel à quelqu’un du trust Balanchine qui vient coacher tout le monde,  c’est un ancien ou une ancienne de la troupe à qui il avait confié la mémoire de chacune de ses productions.
Pour Le Palais de cristal, c’est Colleen Neary, la maîtresse de ballet qui était déjà venue à Vienne,  quand j’avais créé les costumes de Thèmes et variations, mon premier Balanchine. C’est elle qui supervise le travail de Laurent Hilaire.

 - : Le livre La Source qui a fait suite à l’exposition et au ballet du même nom, qui sera recréé la saison prochaine, est devenu une référence pour tout amoureux du costume.  Y-aura-t-il  aussi une trace de cette nouvelle création, sous forme d’une exposition, ou d’un livre?

C.L. : Brigitte Lefèvre a évoqué cette idée mais nous n’en avons pas reparlé. Elle songeait à une exposition au Musée du costume à Moulins, ce qui impliquerait un catalogue. Mais aucun photographe, n’a suivi, au jour le jour, le travail sur Le Palais de Cristal. Ce ne serait donc pas le même genre d’ouvrage…

 - Vous évoquez, dans votre livre, la « robe » d’un cheval, à propos de l’image d’un spectacle, car chaque animal a sa propre robe. Pourriez- vous définir celle de cette création?

C.L. : Tout simplement une robe de cristal. J’ai essayé de retrouver, au-delà des maquettes de Leonor Fini, l’essence même du projet de Balanchine : les cristaux…

 

Jean Couturier

 

Le Palais de Cristal et Daphnis et Chloé à l’Opéra-Bastille du 10 mai au 8 juin.

Christian Lacroix & les arts de la scène à l’I.N.H.A. , jusqu’au 26 juin  2 rue Vivienne, 75002 Paris. T : 01 47 03 89 00.

Christian Lacroix Costumier,  Éditions du Mécène.

 

Attention ! Travaux à Chaillot.

Coupe Perspective longitudinale B&A

Attention! Travaux à Chaillot…

Perspective Brossy Didier Deschamps, le directeur du Théâtre national a annoncé officiellement les débuts de  la rénovation de ce lieu mythique, signé des architectes Azéma, Carlu et Boileau, à l’origine conçu comme provisoire,  et inauguré  pour l’Exposition Universelle de 37, qui succéda au premier Palais du Trocadéro, salle de concert de 5.000 places, construite à l’occasion d’une autre exposition universelle en  1878.
L’endroit est immense, plein de couloirs, et d’escaliers, et de souterrains,et il n’était pas vraiment fini, quand Jean Vilar reçut ce « cadeau » de Jeanne Laurent, directrice chargée du théâtre au Ministère de l’Education nationale, après qu’il ait été la proie des nazis, puis de L’ONU
On a connu le grand Foyer avec un sol encore en béton, que Vitez fit recouvrir d’une moquette cache-misère marron en fibres synthétiques… Geroges Wilson qui succéda à Vilar fit transformer la cafeteria d’origine en seconde salle.     Imaginée par Jacques Le Marquet, un des scénographes de  Vilar, elle figure au palmarès déjà bien rempli des lieux théâtraux les plus ratés qui soient en France: mauvais visibilité pour le public sur les côtés et au balcon, plateau encombré de poteaux en arc-de-cercle, bruit des patins à roulettes jusqu’à une date encore récente, fuites fréquentes dûes à l’arrosage des pelouses au-dessus du théâtre, loges inconfortables, hall d’accueil exigu… entrée des décors difficile par la salle…
Quant à  la grande salle, dite depuis Jean Vilar  (2.700 places à l’origine!), elle  fut, sous la direction de Jacques Lang en 72, entièrement revue et corrigée avec une jauge de 1.300 places, et on construisit un restaurant, au bout du rand Foyer, et des bureaux au-dessus de l’autre grand escalier rendu inutile. Ce fut loin d’être un geste architectural fort mais ceux qui avaient le privilège d’y être logés, avaient au moins espace et lumière…
Jérôme Savary fit reconstruire les toilettes du public devenues sordides! Installer un plateau tournant sur la scène de la grande salle, et créer un couloir d’accès à la salle Gémier, où on n’entrait jusque là que par les jardins! Très agréable en hiver sous la pluie, quand il fallait descendre trois volées d’escaliers depuis le métro…
Ensuite, la salle de répétition fut désamiantée, restaurée et mise aux normes de façon à accueillir du public: ce fut  l’une des rares bonnes idées du règne Goldenberg, qui ne brilla guère… Bref, les bricolages architecturaux se succédèrent sans véritable projet d’ensemble et les  plans de réhabilitation s’empilèrent au Ministère de la Culture, sans résultat, dans la bonne tradition française, l’Etat reculant des deux pieds dès qu’il s’agissait d’une rénovation en profondeur  forcément coûteuse.

Le lieu, malgré ses défauts, restait attachant, avec un superbe plateau de 18 m d’ouverture et de presque autant de profondeur, et chargé d’histoire: Vilar d’abord, capitaine du navire dès 51 avec des mises en scène somptueuses, Vitez qui avait été figurant au T.N.P.,  puis Savary qui avait, disait-il, joué à ses tout débuts dans les collants noirs récupérés de Gérard Philippe: ce sont de nombreuses pages de l’histoire du théâtre contemporain, qui se tournèrent ici, avec plusieurs centaines de spectacles, joués par des centaines de comédiens et d’artistes, et non des moindres: Philippe Noiret, Jeanne Moreau, Gérard Philipe, Alain Cuny, Maria Casarès… dont les mythiques: L’Avare par Vilar,  Le Soulier de satin par Vitez, Mère Courage par Savary  qui furent créés dans ces murs,  et  les élèves de l’Ecole du Théâtre National,  comme les générations de public qui se succdèrent, y étaient très sensibles…
Mais le théâtre, vraiment peu conforme sur les plans de la sécurité et de la ventilation, difficile à vivre pour le personnel (entre autres, des bureaux sans fenêtre, comme les salles de cours de l’Ecole, l’atelier de couture, au deuxième sous-sol, bas de plafond et souvent étouffant, que Savary fit un jour visiter à François Mitterrand pour qu’il se rende compte des conditions de travail). Les artistes et techniciens y travaillaient au quotidien: sous lumière artificielle et la circulation était des plus compliquées à l’intérieur du bâtiment, et le théâtre ne possédait aucun accès digne de ce nom pour faire descendre les décors  sur le plateau de la grande salle, situé à  quelque -20 mètres depuis l’avenue du Président Wilson!
Bref, il devenait urgent de  repenser la fonctionnalité de ce bâtiment historique et de mettre enfin en place les différents chantiers de travaux entre 2014 et 2016. Avec d’abord la  reconstruction totale de la salle Gémier pour un montant d’environ 12 M d’euros, mais strictement contenu dans l’emprise existante, et dont le futur hall sera relié au grand Foyer actuel.
Modulable, grâce à des gradins rétractables,  d’une capacité de 390 places et  doté d’un  plateau de onze mètres d’ouverture, ce cube devrait être un bel outil de travail pour le théâtre contemporain comme pour la danse. A l’instar de la plupart des grands théâtres européens, Chaillot disposera donc enfin de trois véritables salles, et, à terme,  dans un autre volet de travaux, d’un indispensable lieu de répétition situé sous les gradins de la salle Jean Vilar qui seront reconstruits en béton.
Par ailleurs, ce qui n’est vraiment pas un luxe, est prévu tout un programme  d’accès  pour les personnes à mobilité réduite, (à noter que le très bel escalier roulant en buis – d’origine – fonctionne encore, à la descente comme à la montée en fin de spectacle), ainsi qu’un aménagement de l’accès décors, avenue du Président Wilson (ce qui n’est pas… une idée neuve puisqu’elle avait été déjà émise par Jérôme  Savary, il y a une quinzaine d’années). Ce qui permettra,  grâce à un puits de 29 mètres percé dans les lits calcaires de l’ex-carrière de Chaillot (étymologiquement Chaillot et caillou:même combat) de desservir à la fois les salles Gémier et Vilar…
Il y aura aussi, mais cela parait moins clair, un retournement des accès (sic), et de nouvelles circulations à l’intérieur du théâtre. L’accès initial à la grande salle par les jardins comme à l’origine du Théâtre, sera réhabilité; il permettait d’arriver  au parterre de l’ancienne salle, et de contempler, au passage, des fresques signés de grands noms, mais plus sûrement sortis de leurs ateliers: entre autres Bonnard, Vuillard, Ker-Xavier Roussel,  et plus près de nous, Brianchon, Chapelain-Midy, Oudot, etc… A vrai dire, vite torchées et somme toute, assez médiocres… La fresque de plusieurs centaines de m2 d’influence pompéienne, imaginée par Jaulmes  dans le grand Foyer, malgré un état un peu limite (poussière et et vers dus à la colle) est plus intéressante et devrait être  restaurée.
Et pour la modique somme de ? Apparemment, pas si cher que cela,  puisque l’on parle d’un budget total  de 20 M d’€,  si  cela se passe comme prévu. Mais c’est en tout cas, un bon investissement, quelque que soit la future destination de ce grand navire, pour le moment dédié, comme on dit, à la danse contemporaine depuis 2007, et où le théâtre, contemporain ou non, reste, un peu le parent pauvre.
Daniel Doebbels, chorégraphe associé, après les explications de Vincent Brossy, architecte, a brillamment fait entendre la parole de la danse, avec quelques photos superbes: le catafalque de Paul Valéry sur la place du Trocadéro en 1948, dont une phrase un peu pompeuse est inscrite au fronton  du  théâtre:  » Dans ces murs voués aux merveilles J’accueille et garde les ouvrages De la main prodigieuse de l’artiste Égale et rivale de sa pensée L’une n’est rien sans l’autre « , et une des statues dorées du parvis entièrement voilée d’un crêpe noir… Daniel Doebbels a, en conclusion, cité Nijinsky:  » Je ne danse pas pour que l’on m’attende ».
Rendez-vous en 2016; d’ici là, une des grandes prouesses des architectes  aura été de laisser le théâtre en ordre de marche, et sans interruption pendant la saison… Didier Deschamps a prévenu: tout se mérite, et il y aura sans doute un peu/beaucoup? de bruits de chantier dans cet énorme vaisseau en béton armé où tout résonne. Mais, à court terme, Chaillot, à plus de 76 ans, devrait retrouver une  véritable jeunesse…

Philippe du Vignal

* Chronopanaroma, application numérique en 3D accessible sur ordinateurs, etc.. et  sur les écrans à Chaillot, dont nous avons pu voir la première mouture, est tout à fait remarquable; elle offre une visite virtuelle des espaces originaux du théâtre, notamment de l’ancienne cafeteria avec ses beaux et confortables fauteuils en fer et cuir de Klotz, décorateur, et les magnifiques volées d’escaliers  de Raymond Sube, au sous-foyer, et bien entendu, les plans et les nouveaux espaces imaginés par le cabinet Brossy.

 

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé par Benjamin Millepied

 

photo Heureux public de l’Opéra-Bastille qui a assisté à la rencontre du chorégraphe autour de sa dernière création. Durant une heure, Benjamin Millepied a présenté un travail de répétition autour d’un pas-de-deux avec Léonore Baulac et Marc Moreau, avec un accompagnement musical au piano. Vingt-six danseurs et danseuses seront engagés dans cette nouvelle création, programmée par Brigitte Lefèvre, encore directrice de la danse jusqu’en octobre prochain; comme le chorégraphe le souligne: «Nous sommes dans la cinquième semaine de répétitions et, à deux minutes  de la fin du spectacle».
Aidé par les indications de son maître de ballet, Lionel Delanoë, Benjamin Millepied est  assis avec le public dans l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille, ce qui permet au spectateur d’être au cœur du processus de création.
L’imperfection des gestes et les maladresses temporaires, corrigés par le chorégraphe, constituent une touchante expression de la réalité de la danse. Il travaille au plus près du corps des danseurs, construisant tel un sculpteur, par petites corrections successives, ce qui deviendra un mouvement plein de grâce et de légèreté.  «Le contact avec le corps de l’autre, dit-il, est important», et insiste auprès du danseur:  «Tu peux la regarder». Pour le chorégraphe le pas-de-deux est un moment où le danseur «montre la danseuse et l’accompagne jusqu’au bout du geste; on a envie que cela vole de plus en plus haut, et de voir ce vol se déposer doucement au sol».
Il faut donc que le danseur soit au service des mouvements de la danseuse, pour révéler la sensualité de ce pas- de-deux. Benjamin Millepied vient parfois remplacer Marc Moreau pour lui montrer le mouvement désiré. «Tout cela doit beaucoup voyager et avancer sur le sol, dit-il, afin d’occuper tout l’espace scénique ».
Cet après-midi, le public a assisté, accompagné par la musique de Maurice Ravel, à une certaine vérité de la danse; les corps et les consciences des artistes se sont révélés sans tenir compte du public, et c’est cela qui était très beau. Il a précisé que ce type de rencontres se renouvellera souvent,  à partir de novembre prochain.

 Jean Couturier

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