L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie

L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie


Le Théâtre de la Ville  et Télérama poursuivent la tenue de tables rondes pour imaginer la Culture post-coronavirus et la faire rayonner à nouveau (voir Le Théâtre du Blog).  Yasmine Youssi, rédactrice en chef des pages Culture du magazine, anime cette rencontre, consacrée à l’épineuse et récurrente question économique. Chaque matin, sont examinées les conséquences de la pandémie, telles que les voit chacun des invités et chaque après midi, des propositions concrètes de leur part.

 Pour Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture de 2002 à 2004 qui avait fait voter une loi sur le mécénat « nous avons tous été atteints par un rétrécissement de l’horizon de nos existences. L’offre culturelle s’est effondrée mais ce fut une période d’intense réflexion».  Ancien directeur du Centre Georges Pompidou, il conseille actuellement François Pinault pour la création de ses musées et revient sur « la responsabilité de la puissance publique qui doit « tout faire pour ne pas laisser crever la Culture » et souligne que nous sommes dans une période « d’interrogation féconde ». «Vive la crise, dit  Françoise Benhamou, économiste des médias et de la Culture qui voit dans cette dernière « un aiguillon pour l’économie française, et dans le statut de l’intermittence, un modèle de salariat du futur. Pourtant, les tendances de ces dernières décennies : globalisation et montée de l’événementiel par la “festivalisation“, ont été mises à mal  et seul le numérique tire son épingle du jeu « pour le meilleur et pour le pire » : cela a permis, dit-elle, une incroyable créativité mais ne dégage pas de revenus pour les artistes.

Laurence Equilbey Photo X

Laurence Equilbey
Photo X

 Laurence Equilbey, l’une des (trop) rares cheffes d’orchestre à avoir une stature internationale, est associée à La Seine Musicale de Bologne-Billancourt (Hauts-de-Seine) et à La Philarmonie de Paris. Elle voit l’opportunité d’ancrer davantage la musique dans le territoire  et pense que les tournées incessantes, devraient être « plus mesurées », vu la crise climatique et que « théâtre et musique ont besoin du vivant, devant du vivant.  « Le numérique ne peut les remplacer et remettons l’artistique et la transmission au cœur des structures culturelles. » Alors qu’en musique classique, les programmes sont bouclés trois, voire quatre ans à l’avance, elle voudrait plus de place pour l’inattendu…

 Un constat général : cette crise nous oblige à repenser globalement l’économie de la Culture. Jean-Jacques Aillagon voudrait que soit mis en place un nouveau pacte : « Il faut y mettre les moyens ! »  Et Daniel Cohen rappelle, en vidéo, que selon la loi de William Baumol, économiste américain (1922- 2017) les gains de productivité dans le domaine de la scène sont quasi inexistants et  que le facteur travail reste incompressible. Contrairement à l’industrie culturelle, en effet plus on exploite une pièce, une chorégraphie, etc. plus cela coûte cher. Il faut donc aider le spectacle vivant qui pendant la crise, est apparu « comme une composante indispensable de notre vie ».

 Et pour Mireille Bruyère, maître de conférences en économie à l’Université de Toulouse II et membre de l’association des Économistes atterrés : «Dans notre société productiviste, on a l’impression que la Culture est malade. Il ne s’agit pas de la faire entrer dans un modèle productiviste qui est une impasse écologique et démocratique. La trop grande rationalisation du travail de l’artiste comporte un risque de standardisation. La Culture pourrait sauver le modèle économique d’une impasse, comme l’agriculture: plus de gens dans les champs = meilleure qualité des produits. » Pour elle , « il faut donner du temps aux artistes pour la création et déployer au maximum, le système de l’intermittence. « 

 A contrario, François Benhamou suggère de limiter le nombre de productions et  d’en renforcer la diffusion. Elle n’y voit  pas de risque de standardisation. Le fossé qui existe entre l’offre à caractère inflationniste  et la maigre diffusion revient à un gaspillage économique et culturel, accentué par le régime de l’intermittence et le cahier des charges des établissements. Elle voudrait que les artistes circulent dans d’autres lieux comme les écoles et surtout  les Universités où « l’absence de culture est désolante ». Jean-Jacques Aillagon, lui,  pense qu’il faut produire beaucoup pour trouver des chefs-d’œuvre.

José Manuel Gonçalvès

José Manuel Gonçalvès

José Manuel Gonçalvès, directeur du Cent Quatre à Paris, propose de moraliser la création et la diffusion en mettant fin à l’exclusivité que les théâtres imposent aux pièces qu’ils produisent, en empêchant ainsi leur exploitation immédiate sur un même territoire : « Il faut que les œuvres tournent! » il observe depuis peu une tendance aux reprises, ce qui permet d’amortir un peu les investissements et de prolonger heureusement leur durée de vie, …

 Quant au mécénat, Jean-Jacques Aillagon souligne qu’il n’a pas vocation à se substituer à une action publique défaillante mais il faut prendre acte de son caractère incertain. Mais dans les grandes maisons, une grande partie des recettes provient de la billetterie. Et sans  des recettes  propres, elles risquent de s’effondrer. C’est le cas de l’Opéra de Paris, comme le rappelle Stéphane Lissner dans une interview qui nous est retransmise : « Cette tragédie nous révèle que le service public était en danger. Depuis 2017, le Pacte de stabilité, en limitant les dépenses, a touché la Culture et renforcé l’inégalité territoriale. Le financement n’est pas réfléchi et, à l’heure actuelle, le saupoudrage ne règle rien. On croit les grandes institutions plus fortes et plus solides : c’est le contraire : pour elles, l’autofinancement est supérieur au subventions publiques. L’Etat est devenu un actionnaire minoritaire. »

 Comme un leitmotiv, la question du numérique a influencé toute cette rencontre. Laurence Equilbey  réclame un «Valois du numérique» et  que les plateformes éditorialisées prévoient une juste rémunération des auteurs par les utilisateurs:« C’est incroyable que les plateformes ne respectent pas les droits d’auteur, dit Françoise Benhamou. Les grands gagnants du Covid auront été Netflix, Youtube. Il faut donc se mettre au travail d’urgence.  »

rebecca_zlotowski

Réebecca_zlotowski

La réalisatrice Rébecca Zlotowski, plus nuancée,  voit en Google et Netflix des alliés avec qui on pourrait négocier des rémunérations. Pour elle, il faut revaloriser le statut des producteurs  sur les plateformes pour lutter contre le libéralisme sauvage et revoir la  question de la diffusion des films qui ne peuvent actuellement pas sortir sur les chaînes  de télévision avant d’avoir été projetés en salle : «Pourquoi ne pas les mettre en ligne brièvement, en même temps que leur sortie dans les cinémas ? » 

 Ont été aussi évoqués sen filigrane les rapports Culture/Éducation auxquels sera consacrée  la dernière rencontre.  Et a été réclamée une nouvelle donne globale incluant fortement la question du numérique. Après André Malraux et Jack Lang, la rue de Valois a du pain sur la planche… Mais y aura-t-on la vision de ces anciens ministres ? La balle, pour l’instant, est dans le camp des artistes et de ceux qui les accompagnent. Tous s’interrogent et on espère qu’enfin on les entendra….

 Mireille Davidovici

 L’Urgence des alliances (suite): Culture et Economie a eu lieu au Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris (VIII ème)  le 18 juin.

Une synthèse de ces rencontres sera publié dans le numéro Télérama du 6 juillet 

Ces rencontres sont à voir en direct et en différé sur les sites  telerama.fr ; theatredelaville-paris.com, institutfrancais.com


Archives pour la catégorie actualites

La Revue Parages, entretien avec Frédéric Vossier

 

Frédéric Vossier, responsable de la revue Parages, éditée par le Théâtre National de Strasbourg où il est aussi auteur associé, a vu annuler la création de Condor, sa dernière pièce au festival d’Avignon cette année, mise en scène par Anne Théron  (voir Le Théâtre du Blog). Elle est reportée en janvier prochain au Centre Dramatique National d’Angers dont Thomas Jolly vient de prendre la direction. La pièce sera ensuite jouée dans les théâtres coproducteurs: le T.N.S. et la MC 93 Bobigny en 2021 et en tournée; elle parle du trauma provoqué par la torture dans les dictatures d’Amérique latine et de l’opération Condor dont l’auteur s’est inspiré. Un texte sur la subjectivité « effrayée »  ou comment la peur fraie son chemin dans l’espace mental… 

Pascal Kirsch, lui, va créer Grand Palais, une autre pièce que Frédéric Vossier a écrite avec Julien Gaillard sur la relation entre Francis Bacon et Georges Dyer,  au T.N.S. l’an prochain. « J’ai, dit-il, un autre projet: Faune, avec Sébastien Derrey, un solo consacré à Nijinski qu’incarnera Frédéric Gustaedt, mon alter ego scénique. Sa compagnie a créé deux de mes textes et c’est un compagnonnage très important pour moi.» Séphora Pondi, artiste associée au Théâtre 14 à Paris, montera aussi de lui, Eternel Enfant, une adaptation très libre de La Cloche d’Andersen.

 

 Parages 07,  entretien avec Frédéric Vossier

 -Quels sont les engagements du T. N. S. à l’égard de la revue ?

Stanislas Nordey

Stanislas Nordey

-Stanislas Nordey, son directeur, a conçu un projet de rayonnement des écritures contemporaines. Et cela faisait aussi longtemps qu’il rêvait d’une revue exclusivement consacrée aux auteurs vivants. Première condition non négociable: qu’elle soit indépendante de la programmation et que Parages soit un lieu d’hospitalité placé sous les signes de la liberté et de la singularité pour les auteurs. Mais dans la droite ligne de la politique de la maison, avec un numéro spécial consacré à chaque écrivain associé au T.N.S. : Falk Richter, Pascal Rambert et, à venir, Claudine Galea et Marie N Diaye. Textes et auteurs repérés par le comité de lecture peuvent trouver un écho dans le revue sous une forme d’articles, rencontres… Financée par le théâtre, Parages est aussi soutenue par les collaborateurs du T.N.S. Ainsi Nathalie Trotta, sa coordinatrice est aussi très impliquée dans son fonctionnement.
En tout cas, nous revendiquons l’indépendance éditoriale de cette revue qui est et qui doit rester un instrument de réflexion et de création sur les auteurs contemporains bien sûr, mais qui publie aussi des textes d’acteurs, metteurs en scène, chercheurs, éditeurs… Il s’agit de pluraliser toutes les approches de la littérature dramatique contemporaine et d’en photographier le paysage…

 -Le Théâtre National de Strasbourg a-t-il  une responsabilité plus large ?

- D’abord, il a les moyens d’éditer une revue… Et puis, en effet, c’est son rôle d’avoir un rayonnement national, de faire circuler la parole, de créer un espace public consacré aux auteurs. Ce que faisaient Les Cahiers de Prospéro jusqu’en 2002. Et une fraternité d’auteurs, non préexistante, se construit de numéro en numéro. Comme le disait Maurice Blanchot: « Les amants sont ensemble, mais pas encore ». Cette phrase a été un élément de conception important pour élaborer la ligne de Parages.

Stanislas Nordey et moi avons été profondément marqués dans notre jeunesse par l’œuvre du philosophe Jean-Luc Nancy qui parle de «singulier pluriel » : cela évite en effet de tomber dans les pièges d’une communauté corporatiste et s’articule à la phrase de Maurice Blanchot. Parages veut donc être l’espace de ce singulier pluriel où les amants peuvent s’unir ou découvrir qu’ils s’aiment. Par exemple, dans ce numéro, la rencontre entre Pascal Rambert et Julien Gosselin fait émerger, contre toute attente, une certaine fraternité de parages. Le titre de la revue vient d’un texte de Jacques Derrida qui avec Blanchot a inspiré notre ligne éditoriale.

Pascal Rambert

Pascal Rambert Photo X

 

-Ce numéro est construit à l’image qu’on pourrait presque dire sentimentale de Pascal Rambert, tant les témoignages convergent dans la sympathie…

-C’est vrai, on sent de la passion, des battements de cœur, de l’amour. Il y a chez Pascal Rambert, un côté  «torrents d’amour» pour reprendre le titre du film de John Cassavetes (1984). Son œuvre provoque des émotions fortes; il parle de la sincérité, au sens rousseauiste. Romeo Castellucci parle lui aussi avec feu  et à travers les images qu’il tisse, fait circuler une pensée, une « vision ».

Angelica Liddell

Angelica Liddell Photo X


Angelica Liddell développe une poétique très personnelle mais chez elle, il n’y a pas que du «sentimental»:  lettres, récits, carnets de répétitions, portraits, textes théoriques, échanges, leçon de jeu…, leur circulation crée finalement l’harmonie et l’unité d’une œuvre, dans une variété d’approches. C’est aussi une pensée du travail théâtral de Rambert. Une mosaïque de facettes chez cet artiste inclassable. 

- Mais les différents regards portés sur lui sont très peu… critiques ?

Joseph Danan, dans son analyse, apporte quand même un élément critique! Et Jean-Pierre Thibaudat, qui suit le cheminement de Pascal Rambert depuis ses débuts, ne se prive pas, à l’occasion, d’une certaine acidité… Mais il y a un principe : la revue n’a pas à se désolidariser des auteurs que le T.N.S. a choisi de subventionner et rendre visibles.

-Faut-il  pour autant faire de Pascal Rambert, un mythe ?

-C’est un mot pour rire. N’est-il pas une « passion française » pour paraphraser les journalistes ? Quel artiste a été autant haï ou autant aimé que lui ? Il est devenu une sorte de mythe, non, presque à la façon dont en parle Roland Barthes ? On aurait : le Tour de France, le steack-frites,  Pascal Rambert…  

 

Les acteurs et actrices d'Architectures au festival d'Avignon

Les acteurs et actrices d’Architecture au festival d’Avignon 2019 Photo X

Il a construit sa légende et il y a, chez lui, quelque chose d’une rock-star théâtrale. Je me souviens dans mon adolescence, d’un article de Jean-Pierre Thibaudat  sur cette étoile filante, pleine de promesses qu’ il était alors, nageant dans nombre d’excès: le prodige allait-il survivre? En fait, il a eu plusieurs périodes. Sans carrière linéaire, sans trajectoire ascendante comme tant d’autres. Il a vite décidé d’être international, de faire craquer la trajectoire et d’opérer des bifurcations.
Rôdeur productif vers 1980, il a été aussi très «accompagné» comme on dit, et il a bénéficié d’une reconnaissance précoce. D’autres prodiges, à la même époque, se sont cassés les ailes. Lui, est toujours là, il est même pleinement là et veut vivre sa vie et son art, comme dirait un personnage d’Henrik Ibsen. Vie et art ensemble, comme chez Fluxus, ce courant artistique qu’il mentionne souvent et qui l’a influencé. Pascal Rambert est un flux…

-Pourquoi, en fin de compte, son  travail a-t-il un caractère unique?

-Il a un geste littéraire impétueux et profus qui s’unit organiquement au présent vivant de l’acteur. Avec côté mise en scène: une élimination, un nettoyage pour articuler au maximum la force d’un texte avec celle d’une actrice. Stanislas Nordey le raconte bien dans un article de ce numéro. Ce rapport au féminin est essentiel chez Pascal Rambert et j’invite à lire le texte de Claudine Galea et l’entretien croisé mené par Bérénice Hamidi-Kim avec les actrices d’Architecture. Il aime et désire les femmes, il leur donne une parole habitée par elles mais se laisse aussi déborder par celle qu’il leur donne.  Il faut revenir à l’image inaugurale de la petite nageuse qui l’avait tant fasciné, quand il était enfant. L’écriture naît dans cette béance et il y a dans ses textes, de la souffrance : ce sont ,bien sûr, des cœurs qui souffrent. Mais s’y cache aussi un art d’aimer qui renvoie plutôt à Ovide et qui prône l’égalité dans le désir, le plaisir et la jouissance. Pascal Rambert est ovidien, incontestablement…

 

Parages 07 Revue du Théâtre National de Strasbourg, numéro spécial Pascal Rambert, sous la direction de Frédéric Vossier

parages-07«Je ne fais pas une distribution. Je cherche à constituer, pour chaque pièce, une sorte de famille, et les personnages trouvent toujours leur incarnation dans les personnes, écrivait Antoine Vitez. »Ce Parages 07 est beau. Avec d’abord une photo en noir et blanc de l’auteur-metteur en scène signée Jean-Louis Fernandez. Pas tout à fait un portrait:  on le voit assis seul en bas de  rangées de sièges derrière lui dans l‘attente du public. Devant lui, ce qu’on décrypte comme étant la table du metteur en scène, montée sur un échafaudage tubulaire à colliers, signe minimal d’un chantier et d’où pend un câble de raccordement, un autre signe minimal: celui de de l’outil informatique.

La mythique Cour d'Honneur

La mythique Cour d’Honneur Photo X

Sur le côté droit, on voit un peu flou, un mur de pierre: on est bien dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon. Lieu majuscule. L’homme appuie le majeur de sa main gauche sur sa pommette, ses autres doigts déployés en aile… Une attitude à la fois réflexive et dandy. Barbe courte, un peu sauvage, marquée de poils blancs sous la lèvre qu’on dirait boudeuse. Derrière les lunettes, un œil semble regarder à l’intérieur, l’autre, à l’extérieur.

Une fois pour toutes, Pascal Rambert a pris le pouvoir là où il est auteur-metteur en scène, même s’il dit avoir nettoyé, dans son travail, la réalisation. Une fois pour toutes, il a marqué son territoire en signant ses textes Tokyo, Los Angeles, Gennevilliers. Aimer et être aimé : l’alpha et l’oméga de son Théâtre. Il a gardé ce qu’il croit sans doute être l’insolence de sa jeunesse  et qui était déjà de l’outrecuidance, une façon d’être qu’on ne saurait reprocher à un artiste: car c’est bien sa fonction, de penser outre. Cela peut agacer… Nous nous souvenons de lui tout jeune, quand il créait Réveil avec ses actrices Narvé et Nilou Kaveh  au lycée Voltaire à Paris dans le cadre de Mémoire des lycées et collèges : pas de soumission à « l’animation ».  Il faisait travailler les  jeunes sur le plateau, ce qu’il fera aussi beaucoup plus tard en les chorégraphiant à Gennevilliers. On ne montre pas la fabrication du théâtral, encore moins sa gestation, on fait. À prendre ou à laisser, et là, ça a pris. Voir le témoignage de Nathan Aznar dans  Parages/07.

 Il faudrait un jour dédier un autre numéro de Parages au maître de maison Stanislas Nordey qui partage avec son artiste associé, une éternelle adolescence –à savoir: la croissance vers un état d’achèvement qui recule à mesure que l’on avance, impatience, foi dans tous les possibles, avec tous les frémissements du doute et de l’angoisse-, le talent d’être soi, sur scène et auteur de et à la scène, même s’il n’est pas, comme Stanislas Nordey auteur du texte de la pièce.

Pascal Rambert, au fil des ans, recompose en douceur sa famille fidèle (un bon signe) d’actrices et d’acteurs, en invitant les meilleurs. Quand il écrit à Julien Gosselin, on le sent heureux de se trouver des égaux, des frères plus jeunes: Gosselin donc, Creuzevault mais aussi Macaigne (un moins bon signe!), rejetant les reproducteurs « d’asservissements de l’imaginaire »:  une condamnation sans appel! Et il glisse alors dans l’exaltation d’un récit de voyage, vers des naïvetés à la Guy Bedos ou à la Jean-Loup Dabadie qui, ensemble ou presque, nous ont récemment quittés  : « Personne. Que des Indiens! » Mais, mise à part l’anecdote, cette Correspondance travaille à vif, avec une inquiétude sérieuse et à l’image de tout ce numéro de Parages, sur cette occupation singulière qu’est la création et l’écriture du théâtre.

Pascal Rambert dit chercher au théâtre, le féminin. En tout  cas, les femmes, sont bien présentes dans ce numéro. Et les actrices d’Architecture: Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Marie-Sophie Ferdane et Anne Brochet, la dernière recrue, travaillent ensemble à éclairer ce qu’est jouer au théâtre: une activité neuve, naissante à chaque spectacle. Architecture créé à Avignon l’an passé (voir Le Théâtre du Blog) avait manqué son architecture! Mais pas le dialogue entre ses comédiennes ni l’hommage de Jacques Weber, grand frère attendri à cette toile d’araignée qui se tisse entre écriture, acteurs, espace et texte. Terme à prendre avec précautions pour ce qu’il exprime d’un écrit qui aurait mangé l’oralité, le vivant. Voir les études de Claudine Galea, autrice associée, elle aussi au T.N.S., de Bérénice Hamidi-Kim et de Joëlle Gayot, critique, mais aussi le carnet de bord d’Hélène Thil, assistante sur la création de Sœurs avec Audrey Bonnet et Marina Hands.

Tiago Rodrigues © Getty / Jean-Marc Zaorski/Gamma-Rapho

Tiago Rodrigues © Getty / Jean-Marc Zaorski/Gamma-Rapho

Les auteurs et metteurs en scène Tiago Rodrigues, Romeo Castellucci, Angelica Liddell… et avec un fraternité et une complicité plus grandes chez le Japonais Oriza Irata, nous parlent autant de leur poétique que de celle de Pascal Rambert. Ils dressent, comme tout ce numéro de Parages, un faisceau de reconnaissance et même d’hommages ardents, mis en perspective par la diversité même des regards. Dont les analyses de Joseph Danan et le parcours de Jean-Pierre Thibaudat sur l’ensemble de ce que l’on appellera quand même une « carrière » y compris dans l’Institution. On ne visite pas ce monument (quelque deux cent pages!) en une seule lecture… Mais on en retiendra surtout ce qui fonde l’écriture textuelle et scénique de Pascal Rambert par et pour les acteurs. C’est le noyau de l’affaire, l’essentiel (conscient) de son Théâtre. Emmanuelle joue le rôle d’Emmanuelle, inspiré par ce que l’auteur a envie de prendre d’elle, au prix d’un travail d’actrice qui ne se contente pas d’être là, au risque d’une vertigineuse proximité entre Emmanuelle et Emmanuelle.

On peut aussi lire ou relire le numéro 05 de Parages consacré à Falk Richter: ces deux personnalités aux cheminements différents sont chacun assez « particulières » pour engendrer écritures et  contributions singulières. Les prochains numéros spéciaux seront consacrés, l’un à Claudine Galea et l’autre à Marie N Diaye.

Ch. F.

Le théâtre de Pascal Rambert est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs à Besançon.

 

 

 

Christine Friedel

 

 

 

Entretien avec Ramón Mayrata

Entretien avec Ramón Mayrata

Auteur de nouvelles, poésies, romans, théâtre et essais, il fait aussi partie, comme anthropologue, de la Commission d’études historiques qui défend l’indépendance du territoire Sahraoui devant la Cour de La Haye. Enseignant, il a aussi fait des recherches sur l’histoire des arts du spectacle et sur la présence de l’Espagne en Afrique du Nord.

Vers 1970, il a vécu plusieurs années à Paris où il fut journaliste et et traducteur. De retour en Espagne, il collabore régulièrement au magazine Sábado Gráfico et avec l’agence Metropolitan qui diffuse des articles sur l’actualité culturelle dans une vingtaine de journaux locaux. Il fait aussi des critiques littéraires à El Sol, et il  écrit dans des revues comme Camp de l´arpa, Fablas, Revista de Occidente, Poésie espagnole, Ozone, Nueva Lente, Art contemporain /Arco, Newsletter de la Fundación Juan March, Review, Fin du siècle, etc. Il fait partie de l’équipe initiale de La Luna à Madrid.

images-5Depuis 1982, scénariste de plusieurs séries télévisées (TVE et ANTENA 3) et de programmes radio (RNE), il dirige Las Tardes de Armagedón / Secretos para imaginar, une émission hebdomadaire consacrée à la littérature sur Radio Nacional de España /Radio 3. Ramón Mayrata est aussi professeur d’histoire de l’illusionnisme et écrit actuellement un livre sur cette discipline.

 -Comment êtes-vous entré dans la magie ?

-Enfant, j’étais fasciné par les feuilles dans le vent. Debout, je ne pouvais pas les atteindre avec ma main. Elles montaient en l’air, flottaient, tremblaient et s’envolaient : une liberté fascinante et fugitive à la hauteur de mes yeux. Quelque temps plus tard, le corps qui montait lentement dans les airs et restait suspendu, sans appui ni soutien apparent, en obéissant aux passes du magicien, a marqué profondément ma mémoire, quand j’ai vu une lévitation pour la première fois…

Jeune, je voulais me consacrer à la littérature puis j’ai eu la chance de rencontrer Gabriel Moreno, un magicien d’exception qui m’a mis en contact avec l’École de Magie de Madrid. Pas une école au sens académique, mais plutôt un champ de travail, d’étude et de création qui a réuni un groupe prodigieux qui voulait développer l’illusionnisme comme art. Et j’y ai trouvé une correspondance très forte avec la littérature car il est lié à la fiction et aux arts du spectacle. Une ancienne légende celtique raconte l’histoire d’un garçon, Gwion, qui enlève un chaudron où mijotent l’inspiration et le savoir, selon une recette des livres du magicien Vergi de Tolède. Trois gouttes de feu ont sauté du chaudron et sont tombées sur le petit doigt de Gwion. Quand il les a porté à sa bouche, il s’est immédiatement «rencontré»… J’ai eu l’impression que quelque chose de similaire m’arrivait quand j’ai rencontré par hasard la magie la meilleure et la plus subtile, avec Juan Tamariz et Arturo de Ascanio qui ont trouvé les mots capables de nommer les complexités, souvent invisibles, de la double réalité où la magie opère et qui est à la base de ce que pratiquent les illusionnistes. Ils la vivent mais le public ne la voit généralement pas.

Et les écrivains sont aussi conscients de cette double réalité. Ils voient simultanément comme chez Miguel de Cervantes Don Quichotte, ses géants et Sancho, ses moulins… Il me semblait que la magie m’offrait une poétique efficace mais aussi un laboratoire pour vivre directement les questions qui m’inquiétaient, à savoir : la création d’autres mondes possibles, l’adoption de perspectives multiples, le dépouillement de soi, les métamorphoses de l’identité, l’expérimentation de réalités parallèles. Et aussi d’avoir la capacité de manipuler des mots.

 -Qui vous a aidé dans cette démarche?

-J’ai eu une formation d’anthropologue et la seule fois où j’ai pratiqué cette science a été au Sahara occidental. Après l’illusionnisme, j’ai connu d’autres formes de magie, celle des chamans et des soufis. J’ai vécu l’expérience d’une société où la mentalité magique était toujours existante et où il n’y avait pas encore de rationalisation.
Je ne partage pas les croyances ésotériques mais je m’intéresse aux expériences. Ce que j’ai essayé de capturer en 1992 dans mon premier roman. El Imperio desierto (L’Empire du désert). J’ai découvert là-bas une société et un territoire si inhospitaliers où, pour un homme occidental et rationnel,  tout semblait dépassé. Mais ces modes de pensée ont permis à d’autres hommes de survivre des siècles dans des conditions extrêmes.

La double vue par Jean Eugène Robert-Houdin

La double vue par Jean Eugène Robert-Houdin

J’ai eu une relation étroite avec certains marabouts très prestigieux. Et il y a une tendance à accorder un pouvoir aux miracles pour convaincre les incroyants. Cela m’a incité à  imaginer que pouvait intervenir mais de façon cachée, la prestidigitation dans certains rites. Au fil du temps, j’ai vu que les pratiques illusionnistes – avec la musique ou la danse- étaient une partie fondamentale des rituels de certaines confréries du Maghreb. Comme l’Aïssawa, une confrérie religieuse et mystique qui a joué un rôle dans l’histoire de l’illusionnisme et qui est liée à la légende de Jean-Eugène Robert-Houdin. Mais ce qui m’a le plus frappé, est cette symétrie entre les pouvoirs thaumaturgiques attribués aux marabouts et aux chamans, et fondés sur l’illusion. Et en retour, leurs rituels sont, à mon avis, la source originale des spectacles d’illusion…

-Comment travaillez-vous ?

-Je me suis toujours consacré à écrire des livres mais cet engagement personnel est aussi lié à une intense activité dans les médias. J’ai fondé et dirigé avec Juan Tamariz, la maison d’édition Frakson, spécialisée dans les livres de magie technique. Aujourd’hui, je me consacre surtout à l’écriture et à la recherche. Et depuis des années, je travaille sur une histoire culturelle de l’illusionnisme qui a bien avancé.
Je donne aussi des conférences sur cette discipline et des cours de littérature sur l’Age d’or espagnol et l’art moderne et contemporain, au Centre d’Etudes Hispaniques de Ségovie et dans les universités Bethel et Concordia aux Etats-Unis. Enfin, je dispense mes cours d’histoire de l’illusionnisme au Centre Universitaire Royal Escurial-María Cristina.

J’ai publié plusieurs romans dont El mago manco (2016), des essais comme Valle-Inclán,  Houdini y el hombre que tenía rayos X en los ojos (2015), ou mon dernier ouvrage, Fantasmagoría, Magia, Terror, Mito y Ciencia (2017) sur le rôle de l’illusionnisme dans la création de spectacles, sur l’apparition du cinéma et la genèse de la réalité virtuelle.

 -Quels sont les artistes qui vous ont le plus marqué ?

 -Il y a un fil rouge qui rassemble les grands maîtres que j’ai eu l’occasion de voir et/ou de fréquenter : Vernon, Frakson, Slydini, Kaps, Tamariz, Ascanio, Camilo Vázquez et Gabriel Moreno. Puis Pepe Carroll, Giobbi, Paviato et Gaëtan Bloom. René Lavand a créé aussi  une magie à laquelle je m’identifie le plus et je ne peux oublier l’émotion que j’ai eu devant des numéros comme La Boîte aux épées d’Hans Moretti et le Puppet horror Show d’Al Carthy.120235269

 -Y-a-t-il des  styles qui vous attirent davantage?

-J’ai été formé à la magie et à la littérature dans une conception de réalisme et de vraisemblance. Mais j’ai toujours été plus intéressé par le «double fond» de la réalité, c’est-à-dire l’illusion. Un processus de  métamorphose du réel, une altération de son manque de sens originel, fondée sur le hasard et la nécessité, pour lui donner des significations provisoires qui disparaissent, dès qu’elles sont conçues.  Elles doivent en effet être l’objet d’un renouvellement continu pour soutenir, promouvoir et faciliter la vie dont le sens se trouve dans cette métamorphose incessante et dans la capacité à en trouver un nouveau dans les ruines de la précédente. Avec le réalisme, on ne peut renoncer à explorer ce double fond qui cache le pouvoir du désir, de l’inconscient, du mythe… Je suis donc très à l’aise quand je dialogue avec les nouvelles générations de magiciens espagnols pour qui l’art de «rendre impossible» est provoqué par l’expérience de réalités alternatives.

 -Quelles sont vos influences ?

-Les pratiques et les œuvres qui sous-entendent une approche magique de l’art, écrites par des auteurs légendaires : le poète inconnu de Gilgamesh, Miguel de Cervantes ou Shakespeare mais aussi Restif de la Bretonne, Edgar Poe, Georges Méliès, Jorge Luis Borges, Orson Welles, le poète et dramaturge espagnol Joan Brossa ou William Kentridge… Pour eux, la magie n’est pas un ensemble d’astuces mais une façon de penser qui vient de loin et qui a pour base, le désir, plus puissant que la réalité.

 -Quels conseils à un débutant dans la magie actuelle? 

-Surtout désobéir à la réalité mais de façon prudente, intelligente et efficace. Comme dans l’art en général, il faut créer d’autres possibilités et le sens donné à la vie n’est pas l’élément transcendantal des religions. De plus, cela permet d’avoir d’autres vies et des situations matérialisées. Ainsi, contrairement aux mots de la littérature, les illusions créées sont, elles,  bien vécues : on voit ce qui se passe et on les perçoit avec les sens. Parmi les grandes figures du XX ème siècle,

Harry Houdini ( 1874-1926)

Harry Houdini ( 1874-1926)

Harry Houdini fonda sa carrière sur les « évasions », en se libérant dans ses numéros de toutes sortes d’entraves. Il nous montre en fait une métaphore de la libération de l’être humain. Comme avec ses numéros de corps coupés, qui donnent le sentiment de pouvoir défier la maladie et la mort.

 -Et l´importance de la Culture dans l´approche de la magie ?

- Cette dernière a joué un rôle déterminant dans notre façon de percevoir et d’expérimenter la réalité, ce qui n’a pas été assez étudié : trop déconcertant pour le monde académique! L’histoire de la Culture nous permet d’évaluer l’intrusion cruciale de la magie dans la diffusion de l’image à travers la « lanterne magique » et la fantasmagorie. Et, aussi, dans la reformulation du rôle des arts et la création d’une industrie du divertissement qui transformera la culture populaire selon les paramètres d’une société industrielle et de la cyberculture. Maintenant associées aux réseaux informatiques et au virtuel qui envahissent notre espace physique.

 - Et en dehors de la magie, que faites-vous ?

- C’est un des rares mondes où professionnels et amateurs cohabitent naturellement. Et j’ai une passion à la fois pour la magie, la littérature, l’enseignement et la recherche… J’ajouterais la cuisine, l’amitié, une certaine inquiétude et une responsabilité sociale.

Sébastien Bazou

A lire mais en espagnol seulement : Por arte de magia : una historia de ilusionismo, Puntual ediciones, 1982.  La sangre del Turco, Editorial Frakson, 1990. Valle-Inclán y el insólito caso del hombre con rayos x en los ojos Editorial La Felguera, 2015. El mago manca, Frontera D Ediciones, 2016. Fantasmagoría. Magia, Terror. Mito y Ciencia, La Felguera Editores  2017.

 

 

Le Théâtre du Soleil à la manifestation des blouses blanches

 

Le Théâtre du Soleil à la manifestation des blouses blanches

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© Marie-Agnès Sevestre

 Le théâtre reprend ses droits sur la place publique en accompagnant les revendications des soignants, dans le défilé de protestation appelé par les organisations syndicales du personnel hospitalier et par les professionnels de la santé. Les « héros » de la « guerre » contre le covid 19 ne demandent pas qu’on leur dresse des statues ni qu’on leur distribue des médailles. Ils revendiquent simplement qu’on reconnaisse leur travail à sa juste valeur. Et qu’on leur redonne les moyens matériels de faire leur métier. « Blouses blanches colère noire ! » affichait une des banderoles. Plus loin des couturières en colère  masquées demandent justice : « Bas les masques ! » Et « Les lobbies trinquent à notre santé !  » dénoncent  des Gilets Jaunes. Partis du Ministère des Solidarités et de la Santé, avenue de Ségur  à Paris (VII ème) les manifestants ont marché vers la place des Invalides.

 « Nous ne pouvons pas nous accommoder d’autant d’injustice dans la suite des événements »,  disait hier, le philosophe Mathieu Potte-Bonneville à la rencontre L’Urgence des alliances au Théâtre de la Ville,  Espace Pierre Cardin (voir Le Théâtre du Blog). Comme en résonance, le Théâtre du Soleil a personnifié la Justice avec une poupée géante de femme toute en blanc, luttant contre des corbeaux noirs baptisés : Cynisme, Infantilisation, Cruauté, Arrogance, Irresponsabilité, Infantilisation…

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© Marie-Agnès Sevestre

Du sang coule sur son visage. manipulée par les comédiens, c’est une figure de la France populaire blessée, combattive autant que meurtrie;  elle brandit son glaive au son des tambours. La balance de la Justice veille sur ses gestes, à la fois gracieux et guerriers, orchestrés par Ariane Mnouchkine, pleine d’énergie au milieu de sa troupe.

« Je ressens de la colère, une terrible colère et, j’ajouterai, de l’humiliation, comme citoyenne française devant la médiocrité, l’autocélébration permanente, les mensonges désinformateurs et l’arrogance obstinée de nos dirigeants », disait-elle dans un long entretien avec Télérama en mai, quand elle se relevait tout juste d’une attaque de coronavirus.

Ariane Mnouchkine à la manif

Ariane Mnouchkine à la manif

«Au réveil, j’ai fait la bêtise de regarder les représentants-perroquets du gouvernement sur les médias, tout aussi perroquets. » (…) « Quand, dans mon petit monde convalescent, sont entrés en piste ceux que je surnomme les quatre clowns : le directeur de la Santé, le ministre des Solidarités et de la Santé, la porte-parole du gouvernement avec, en prime, le père Fouettard en chef, ministre de l’Intérieur, la rage m’a prise».

 En tête de la manifestation, le théâtre, déconfiné et solidaire de ceux qui, trois mois durant, ont bataillé contre le virus, leur prête une voix poétique. Sur une banderole, sont inscrits ces vers d’une étonnante actualité vingt-cinq siècles après de l’Agamemnon du célèbre dramaturge grec Eschyle : «Lourde est la profération coléreuse des citoyens. Il faudra payer le prix de la malédiction populaire. »

 Mireille Davidovici et Marie-Agnès Sevestre 

 

L’urgence des alliances Culture et Santé: les conséquences de la pandémie et l’atelier des propositions

L’urgence des alliances, Culture et Santé : les conséquences de la pandémie et l’atelier des propositions

IMG_4716Organisée par Télérama et le Théâtre de la Ville, ces rencontres, animées par Valérie Lehoux, rédactrice en chef du magazine, se déroulent à l’Espace Cardin qui voit sa réouverture au public depuis la pandémie, dans le respect des conditions sanitaires. Cinq invités sur le plateau et trois témoins filmés en off  pour parler de la Culture en cette période jamais vue après le discours du Président de la République… qui n’a pas parlé des conséquences sur toutes les formes de spectacle, cet été et au-delà.

 

 Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et directeur du département Culture et Création au Centre Georges Pompidou, se souvient de son engagement à l’arrivée du Sida : « Le virus est redevenu l’acteur principal au sein de nos sociétés humaines, ce qui réaffirme la valeur absolue de la vie, mais en même temps, l’inégalité de nos vies ». Les théâtres ont commencé à réfléchir ensemble pour sortir de cette crise et il cite la proposition de Didier Fusillier,  le président du parc et de la grande Halle de la Villette, partenaire du Théâtre de la Ville et du Centre Georges Pompidou: transformer le parc en une plaine artistique pour accueillir cet été, artistes, chorégraphes, philosophes et public dans les conditions sanitaires requises. Il faut peut-être mutualiser le parcours d’un artiste ou éviter son déplacement dans un lieu donné pour une seule représentation ou penser différemment l’acte de création, comme le fait Jérôme Bel.  Engagé contre le réchauffement climatique, le chorégraphe va réaliser pour le Centre Georges Pompidou une mise en scène à distance avec des artistes de Shanghai. Baptiste Beaulieu, médecin et chroniqueur sur France-Inter, rappelle -en vidéo mais cruellement! – que Santé Publique-France et l’Organisation Mondiale de la Santé avaient prévu cette crise!

Le Corona  virus

Le Corona virus

Pour lui,  parler de «guerre»  à propos de cette pandémie permet au  gouvernement actuel et aux précédents, de se disculper et de fuir leurs responsabilités et le manque depréparation :  «Héroïser les soignants permet aussi de les mettre au silence ; un héros, on lui érige une statue, cela ne coûte rien ! Et nous ne pouvons pas nous accommoder d’autant d‘injustice dans la suite des événements. »

 printempsdebourges2021_120x150Thierry Langlois, producteur et programmateur du festival Garorock et du Printemps de Bourges, est pessimiste et son travail, aujourd’hui, dit-il, relève plus du soutien psychologique. «Mes artistes aiment que leurs salles soient pleines à craquer.» Comme les concerts sont des bombes sanitaires où il sera compliqué de respecter les  normes actuelles, il réfléchit à des solutions :  communiquer plus sur l’hygiène et faire preuve d’autodiscipline.

Thomas Lilti, médecin et réalisateur de la série Hippocrate, s’est trouvé au cœur du problème, puisque qu’il tournait dans une aile désaffectée de l’hôpital Robert Ballanger à Aulnay-sous-Bois ( Seine-Saint-Denis): «Cette pandémie va remettre en question la façon dont je parle de l’hôpital public. Est-ce que je fais toujours sens?» Ses films évoquent pourtant la fragilité matérielle de l’hôpital en France et celle de tout le personnel soignant.

5498720Et même s’il n’exerce plus depuis huit ans, il est retourné travailler comme médecin dans un centre anticovid. Mais la crise sanitaire a beaucoup changé les conditions de travail : il y a des préconisations collectives impossible à tenir et il pense mettre en place une charte personnelle : « Sur un tournage,  les règles ne peuvent être les mêmes pour tout le monde.» Thomas Lilti avoue qu’autour de ce virus, il y a encore beaucoup d’inconnues et qu’il faut oser dire que l’on ne sait pas tout. Même avis de Carine Karachi, neurochirurgienne à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière: elle souligne que l’irruption du virus a réveillé les peurs du personnel  et des patients et que, pour éviter le repli sur soi et la peur, il faut partager, décloisonner les savoirs et stimuler la solidarité entre soignants qui a compensé ces derniers temps le manque de matériel.

Comme elle ne pouvait témoigner d’empathie vis-à-vis des patients et en l’absence de traitement, elle s’est tournée vers la poésie et l’art, grâce à Emmanuel Demarcy-Mota qu’elle connaissait déjà. Elle a participé aux consultations scientifiques par téléphone mises en place par le Théâtre de la Ville, en parallèle avec les consultations poétiques pour le grand public et pour les malades hospitalisés  afin de rompre leur isolement. Elle envisage de donner plus de place à l’art à l’Hôpital, de construire un programme avec le Théâtre de la Ville, en unissant patients, soignants et artistes.

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal

 Barbara Carlotti nous a signalé qu’elle chantera à la fête de la Musique dans les jardins des hôpitaux. Et Nathalie Bondil, directrice du Musée des Beaux-Arts de Montréal,  filmée à distance, évoque son expérience de relation entre réseaux de santé et  musées pour lesquels la prescription d’une visite gratuite existe au Canada !

Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’Automne et metteur en scène, a cité Fernando Pessoa : «La poésie peut guérir de tous les maux.» Il a lancé, en plein confinement, ces consultations poétiques (voir Le Théâtre du Blog) et précise qu’il faut repenser le théâtre avec les artistes, les médecins, les poètes et philosophes… Pour inventer ensemble quelque chose de différent, briser d’une certaine façon les frontières et permettre le redémarrage du spectacle vivant. Il y a urgence à sortir des chiffres et des résultats et il faut éviter d’infantiliser les gens, les responsabiliser, sensibiliser aussi les jeunes et mettre un terme à la hiérarchie habituelle entre les théâtres. »

 Un grand chantier de réflexion et d’expérimentation s’ouvre donc. Ces rencontres qui se poursuivront toute la semaine peuvent être suivis en direct sur les sites de Télérama et du Théâtre de la Ville.

Jean Couturier

L’Urgence des Alliances , Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris (VIII ème) , du 15 au 19 juin.

Télérama.fr, Theatredelaville-paris.com, Institutfrançais.com                              

Derniers petits cadeaux avant l’oubli (II)

  Derniers petits cadeaux avant l’oubli (II)  

Nous nous étions trompés : quand il n’y en a plus, il y en a encore de ces cadeaux de confinement, avec bien sûr du meilleur et du… moins bon. Rappelons d’abord le mythique Elvire Jouvet 40  fimé par  Benoît Jacquot; Brigitte Jaques avait mis en scène avec une empathie évidente, des extraits des  sept leçons rassemblées dans de Molière et la comédie classique * et que donna le grand acteur et metteur en scène Louis Jouvet (1887-1951) au Conservatoire National en 1940. Il dirige ici la jeune Claudia dans le personnage extraordinaire d’Elvire dans Dom Juan.

Maria de Medeiros

Maria de Medeiros

Ce spectacle exemplaire fut créé par Brigitte Jaques avec Maria de Medeiros et le formidable Philippe Clévenot (1942-2001) qui repose en paix dans le petit cimetière de Villerville, un beau petit village normand dominant la mer et qui abrite-exceptionnel dans le théâtre français, deux autres grands acteurs : Fernand Ledoux (1897-1993) que nous avions vu dans les années cinquante, remarquable dans Tartuffe à la Comédie-Française et Jean-Yves Dubois  et l’un des meilleurs comédiens d’Antoine Vitez, mort accidentellement en 2003 . Un lieu décidément artistique puisqu’y fut aussi tournée une scène d’Un Singe en hiver par Herni Verneuil en 1962, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Hasard théâtral ? Dans ce tout petit et beau village normand a été créé un excellent petit festival longtemps dirigé par Alain Desnot  et qui aura quand même lieu cette année dans des conditions sanitaires strictes. Cette année, il a passé le relais à Matéo Riz, un jeune comédien… On vous en reparlera.

Encore Dom Juan, une des meilleures ouvres du théâtre français avec des scènes cultes : vous pouvez aussi voir l’adaptation de Jean Lambert-wild, sans doute inégale mais le metteur en scène et directeur du Centre National Dramatique de Limoges a eu le mérite de renouveler la vision que l’on a de la pièce, en la tirant vers l’art du clown et le comique. Avec, sur le plateau, les quatre acteurs musiciens de l’Ovale, un orchestre burlesque suisse (voir Le Théâtre du Blog). Jean Lambert-wild reprend ici certain aspects de Gramblanc, son clown blanc comme dans Richard III ou Lucky dans En attendant Godot. Et il y a un très bon Sganarelle qu’interprète Yaya Mbilé Bitang. Avec en alternance, quatre des quinze jeunes comédien(e)s de l’École Supérieure Professionnelle de Théâtre-L’Académie pour jouer Elvire, Charlotte, Don Carlos et le Mendiant…

théâtre contemporain.net

hate2Hate un spectacle de Laetitia Dosch, mise en scène d’Yuval Rozman et Laetitia Dosch (déconseillé aux moins de treize ans

Ce spectacle a été créé il y a tout juste deux ans au Théâtre Vidy–Lausanne par cette comédienne qui avait été inspiré avec Le Bac à sable   inspirée par Zouc, la grande humoriste Suisse. Dans Hate, elle joue absolument nue et dialogue avec Corazon, un cheval son unique partenaire sur le plateau pendant un peu plus d’une heure.

Laetitia Dosch chante quelques petites chansons rap, nous raconte des histoires intimes  et nous parle de ses engagements en politique… Mais compte surtout ici, une sorte d’amour fou entre une femme et un cheval. Avec de magnifiques images poétiques, dans une belle scénographie de Philippe Quesne, le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers,  d’après une peinture d’Albert Bierstadt, ce remarquable paysagiste allemand devenu américain, pas assez connu chez nous (1830-1902 connu pour ses paysages de l’Ouest des Etats-Unis, aux belles lumières douces. Un spectacle plus plastique que théâtral, mais qui ne manque pas de charme  avec des images qu’un Bob Wilson ne renierait pas.

Nanterre amandiers.com

Comparution immédiate II de  Dominique Simonnot, mise en scène de Michel Didym

Photo Eric Didym

Photo Eric Didym

C’est toute la banale et lamentable  histoire du jugement des flagrants délits que raconte avec un formidable talent de conteuse, semaine après semaine  dans Le Canard enchaîné, sa collaboratrice. Bruno Ricci passe remarquablement  d’un personnage à l’autre de cette tragédie des tribunaux correctionnels français où l’accusé, souvent étranger, comprend souvent à peine ce qui lui arrive, un president épuisé par le nombre de dossiers à traiter et un avocat, la plupart du temps commis d’office, qui a eu juste  quelques minutes pour essayer d’y voir clair et défendre au moins mal son client que la vie avait déjà sérieusement malmené. Avec des jugements-couperets et souvent à de la prison ferme dont la Justice Française ne sort pas grandie. Malgré un micro HF inutile, un court mais bon spectacle et dont la captation rend bien compte. Mais aussi une magistrale leçon d’interprétation…

théâtre.contemporain.net      

* Molière et la comédie classique est édité chez Gallimard.      

Studio D’ : Une plateforme solidaire de mise à disposition de studios de danse

Studio D’ : Une plateforme solidaire de mise à disposition de studios de danse

SCENE DU CHAUDRON (Atekier de Paris 2012)PP

Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes © Patrick Berger

 « D’ comme danse, comme système D, comme débrouille, D’ comme “day“ car pour les compagnies, il s’agit de trouver un studio, au jour le jour », dit Anne Sauvage, la directrice du Centre de Développement Chorégraphique National, fondé par Carolyn Carlson et installé à la Cartoucherie de Vincennes. Il devait fêter ses vingt ans en juin, à l’occasion de June Events, un festival brutalement interrompu comme beaucoup d’autres.  « Au moment où on annulait le festival, on a décidé de créer cette plateforme, précise Anne Sauvage. L’équipe de l’Atelier de Paris s’est mobilisée sur ce projet, la construction de cet outil a donné du sens à l’action qu’on ne pouvait plus mener physiquement. »  Car, si les répétitions recommencent, à l’Atelier de Paris, la reprise des spectacles ne se fera qu’en septembre, avec notamment une petite partie du programme de June Events pendant une semaine. Mais comme cette édition anniversaire comportait quarante spectacles, un bon nombre d’entre eux devra attendre juin 2021 pour être présentés.

 L’Atelier de Paris a donc mis a profit cette période de confinement pour concevoir cette plateforme  au service des chorégraphes professionnelles, afin de leur faciliter l’accès à des espaces de répétitions. « Inquiets sur les conditions de reprises, nous avons anticipé l’engorgement que les lieux allaient connaître après trois mois d’interruption. Engorgement encore aggravé par des conditions sanitaires qui ne permettent pas de rouvrir dans des conditions normales. » La directrice souligne que, déjà en temps habituel, il est difficile pour les danseurs de trouver des espaces de travail, en particulier à Paris et en Île-de-France. » Le problème se pose surtout pour les répétitions en dehors des résidences programmées à l’avance, pour des travaux de recherche ou les reprises de rôle … »

L’idée est née du fait que le C.D.C.N., depuis plus de quinze ans, ne se contente pas d’offrir ses propres locaux pour accompagner les compagnies mais fait appel à des établissements du XII ème arrondissement de Paris où il est implanté, comme le centre d’animation Paris Anim’ Pina Bausch-Montgallet, qui mettent à disposition leurs créneaux horaires vacants. Les lieux possibles comme des gymnases ou des salles avec des  parquets adéquats ne sont pas forcément répertoriés et Studio D’ va permettre de mettre en contact les danseurs avec des équipements adaptés.  A terme, cet outil numérique devrait repérer l’ensemble des salles sur tout le territoire et faire connaître leurs disponibilités. Une vingtaine de partenaires franciliens et en région avaient déjà adhéré au dispositif dont de nombreux Centres Nationaux de Chorégraphie. Et depuis le lancement de la plateforme, le 9 juin, onze nouveaux lieux les ont rejoints, en une semaine, dont des entités pluridisciplinaires qui se disent solidaires du secteur danse (Scènes Nationales, Centres d’animation).  Quarante-cinq compagnies se sont déjà portées candidates. Les services rendus sont gratuits mais réservés aux professionnels déjà en activité mais il n’y a pas obligation d’être subventionné. 

Grand studio © Patrick Berger - Atelier de Paris CDCN

Grand studio de l’Atelier de Paris © Patrick Berger

 Les répétitions ont repris ça et là depuis la mi-mai avec des règles sanitaires draconiennes : les groupes ne peuvent pas excéder quinze personnes et il faut observer les “gestes- barrières : masque, distance physique, gel). Et, si dans d’autres secteurs, on fait fi de ces préconisations, le milieu chorégraphique reste exemplaire. Et il est pourtant à la peine, comme la Culture en général.

StudioD' © Atelier de Paris CDCNStudioD’ nous lance un beau message de solidarité et qu’on aimerait exemplaire. « Le monde de la Culture est un milieu solidaire, celui de la danse en particulier car son économie est relativement fragile : on a l’habitude de s’entraider, de travailler ensemble, dit Anne Sauvage et je pense que cette solidarité va être nécessaire, compte-tenu des difficultés qui arrivent. La plateforme a vocation à être pérennisée pour favoriser durablement les circuits courts, en complément des résidences de plus longue durée. » StudioD’ semble même s’élargir et elle annonce que des lieux qui n’ont pas de studio de danse souhaitent accueillir d’autres disciplines… 

 Mireille Davidovici

 https://www.studiod-danse.fr/

Atelier de Paris-Centre de développement chorégraphique national, 2 route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. Paris (XII ème) T. 01 41 71 17 07 www.atelierdeparis.org

 

Le Théâtre du Soleil : L’invention et la copie, la sortie des DVD de Sihanouk, et la suite du Kyoto Prize

Le Théâtre du Soleil : L’invention et la copie, la sortie des DVD de L’Histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk et la suite du  Kyoto Prize

Les formes théâtrales asiatiques ont été capitales pour la  formation de la jeune Ariane Mnouchkine à qui les Dieux du théâtre se sont manifestés sous la forme d’un coup de foudre en Angleterre où elle était allée en 1958 poursuivre des études et où elle faisait partie d’un groupe amateur.

 Un long voyage en Asie en 1963, avant de créer avec ses camarades Le Théâtre du Soleil, lui révéla la richesse et l’importance de la forme que le théâtre français, à l’époque trop encore centré sur le texte, ignorait superbement. Le Japon, avec le nô et le kabuki,  l’Inde avec le kathakali, la Corée, le Tibet… Ariane Mnouchkine s’en inspirera pour créer de nouvelles formes, par exemple son propre kabuki mais aussi quelquefois pour copier des fragments, des scènes ou des danses. Ainsi pour le cycle Shakespeare (1981-1984), elle réalise un kabuki élisabéthain qui eut un succès mémorable à la Cartoucherie de Vincennes  comme en tournée, en particulier dans la Cour d’Honneur au festival d’Avignon. Dans Tambours sur la digue (1999), elle transforma les acteurs en grandes poupées manipulées par leurs partenaires vêtus de noir: une nouvelle forme du théâtre de marionnettes bunraku,  capable d’inspirer les vieux maîtres japonais : ce sont eux-mêmes  qui le disent…

images-6Mais  les comédiens ont appris à jouer du tambour coréen comme des professionnels de là-bas. Et dans Et soudain des Nuits d’éveil (1997-98), l’un d’eux interpréta avec exactitude, guidé par un professeur tibétain, la célèbre « danse du cerf ». Dans Une chambre en Inde (2016-2018), sa dernière création, Ariane Mnouchkine parle des nombreux problèmes du monde sous une forme onirique, en intégrant dans la narration théâtrale où le problème de la disparition et de la perte est évoqué à plusieurs reprises, une forme de théâtre populaire de l’Inde: le terrokuttu, un pauvre théâtre de basse caste en plein air  qui a fasciné Ariane Mnouchkine lors d’un de ses voyages. Un maître de ce théâtre est ensuite venu enseigner à la Cartoucherie aux acteurs comment  jouer des scènes du Mahabharata, comment parler,  chanter en tamoul,  jouer et  danser comme les acteurs indiens traditionnels du terrokuttu … des exercices  d’une rare difficulté.  L’aventure s’est terminée par un événement culturel étonnant il y a deux ans avec Notre petit Mahabharata. A la fin de la dernière série de représentations d’Une Chambre en Inde, les acteurs du Soleil jouaient, avec des acteurs tamouls, quatre épisodes choisis du Mahabharata, sans qu’on puisse vraiment les distinguer les uns des autres. Et le terrokkutu a bénéficié en retour de l’expérience de transmission aux comédiens du Soleil : le maître P. K. Sambandan  a intégré en Inde des nouveautés comme la présence de femmes sur la scène.

 Réticente au départ au filmage de ses spectacles, malgré tout le bagage cinématographique hérité de son père le producteur Alexandre Mnouchkine, (1789 ou La Révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur créé en 1970 fait heureusement exception), elle a voulu elle-même à partir du Tartuffe (1995) transposer son répertoire à l’écran. Pas des captations mais des recréations filmiques, dans la Cartoucherie de Vincennes transformée en studio de cinéma, avec la collaboration des acteurs et d’une équipe fidèle.

IMG_9297Ces films constituent un témoignage puissant sur une œuvre de théâtre qui marque les XXème et le XXIème siècles. Et sont  récemment sortis deux DVD de L’Histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. Un cas particulier dans l’histoire et la ciné-bibliographie du Théâtre du Soleil, mais aussi dans l’histoire du Théâtre : il ne s’agit pas de la mise en scène originale d’Ariane Mnouchkine (1985-86) mais de la recréation au Cambodge réalisée par Georges Bigot, qui interprétait le roi Norodom Sihanouk en 1985. Il était accompagné par Delphine Cottu, une actrice d’une autre génération du Soleil. Le spectacle était joué en khmer (2007-2013) par des acteurs de ce pays et a ensuite été programmé  à la Cartoucherie dans le cadre du Festival d’automne. Le DVD édité en octobre dernier n’est pas une recréation filmique d’Ariane Mnouchkine mais une captation sur trois jours, réalisée en octobre 2013 par la maison de production BeAir Medias qui soutient les projets cinématographiques du Théâtre du Soleil (comme elle soutient la diffusion filmique des opéras montés par le Russe Dmitri Tcherniakov).  

La traduction en khmer du texte d’Hélène Cixous a été supervisée par l’Américaine Ashley Thompson, une de ses anciennes étudiantes, aujourd’hui grande spécialiste du Cambodge, qui avait vu le spectacle à sa création et en a avait été profondément marquée.  Le spectacle khmer est le résultat d’un vrai désir, d’une longue aventure, d’un travail sur plusieurs années réalisé avec de grands risques. Il n’a pas eu l’autorisation d’être joué au Cambodge mais a été présenté chez nous en tournée : la première partie en 2011 et la seconde, deux ans plus tard).

Le texte d’Hélène Cixous mais aussi la réalisation d’Ariane Mnouchkine mis en scène par un autre professionnel: un exercice, une  recherche de l’art à travers une «copie» inventive, créatrice, sur lesquels elle réfléchit, de façon à la fois intuitive et consciente. Et elle pratiquera ce type d’expérience plus tard, en montant au Brésil le seul spectacle qu’elle ait signé avec des acteurs qui n’étaient pas du Soleil: As Comadres, créé l’an dernier avec une équipe de comédiennes de ce pays, traduit des Belles-sœurs (1965) de l’auteur canadien Michel Tremblay et qui avait été adapté en comédie musicale avec succès par René-Richard Cyr, laquelle avait beaucoup marqué Ariane Mnouchkine en 2012…

Photo Pedro Guimares

Photo Pedro Guimares

Avec cette création au Brésil, il s’agit, à travers une analyse subtile de la comédie musicale en vidéo, de redonner confiance et énergie à des actrices privées de scène par la politique de Bolsonaro: une recherche expérimentale, un spectacle lucide et joyeux… Le travail théâtral khmer, lui, restituait aux artistes cambodgiens de l’Ecole Phare Ponleu Selpak une partie de leur propre histoire très mal connue d’eux. Sur laquelle Hélène Cixous et Ariane Mnouchkine avaient enquêté sur place en 1984, dans des conditions particulièrement difficiles. Et il est impossible de décrire l’émotion  inouïe des spectateurs français, en particulier ceux qui avaient vu L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk… dix neuf ans plus tôt.  A l’entrée en scène des acteurs les uns derrière les autres dans l’espace de la Cartoucherie, on croyait voir s’animer et prendre vie les dizaines de statuettes de bois à l’effigie du peuple cambodgien, si maltraité par les Khmers rouges: disposées en ligne et en hauteur, elles faisaient partie du dispositif  scénique de 1985 et avaient marqué profondément les mémoires, car le spectacle se déroulait sous leur regard. Ces DVD sont un témoignage de cette immense recherche et de la reprise de L’Histoire terrible mais inachevée

039_age20150616287_960x430_fabio_motta_estadao_conteudo_agencia_estado Quand Ariane Mnouchkine a prononcé son discours à la remise du Kyoto Prize 2019 dont elle était lauréate dans la section Arts et philosophie, (voir Le Théâtre du Blog), elle a insisté sur ce qui la préoccupe depuis longtemps: « Partout dans le monde et dans mon propre pays, je me pose sempiternellement la question : pourquoi, pour progresser, devons-nous vraiment détruire tant de paysages urbains ou naturels si chers aux cœurs de leurs habitants et si précieux à notre harmonie intérieure?  Pour éviter, autant que faire se peut, ce que Georges Orwell appelle “le progrès destructeur”, ne devrions-nous pas user de plus de discernement et d’humilité ? Est-ce réactionnaire de poser la question? Ne devrions-nous pas réfléchir avant de faire moins beau, moins humainement vivable, plus dévorateur d’énergie et de ressources ? » La possible disparition du théâtre était évoquée avec force dans plusieurs épisodes d’Une Chambre en Inde. Visionnaire comme toujours, Ariane Mnouchkine! Oui,  le théâtre, comme tous les arts vivants, les arts de la présence, disparaît aujourd’hui temporairement en ces temps troubles de pandémie.  Mais le Théâtre du Soleil prépare un nouveau spectacle envers et contre tout !  Et elle a appelé le 9 mai, dans un entretien réalisé par Joëlle Gayot pour Télérama,  à «un nouveau pacte pour l’art et la culture. Mais pas seulement pour l’art et la culture. Nous faisons partie d’un tout. »

Philippe Caubère dans le film Molière Photo X

Philippe Caubère dans le film Molière
Photo X

L’atelier de costumes du Théâtre du Soleil s’est affairé à la fabrication de masques beaux et originaux autant que protecteurs pour la troupe et pour d’autres associations. Les masques (souvenons-nous de ceux de la commedia dell’arte dans L’Age d’or, ou Molière (le film à sa sortie avait été moqué par les gens de cinéma mais il est aujourd’hui devenu un classique essentiel, unanimement apprécié- évoquons les masques balinais du cycle des Shakespeare, de L’Histoire terrible et inachevée… Le Soleil les pratique donc sous toutes les formes artistiques et sanitaires, dans un même élan d’engagement et de recherche…

 La cérémonie du Kyoto Price aura deux répliques mais qui, à cause de la pandémie, seront reportées à l’an prochain: l’une en mars, à l’Université de San Diego (Etats-Unis), l’autre en mai, à l’Université d’Oxford, la ville où a commencé l’aventure théâtrale d’Ariane Mnouckhine. Le Kyoto Price ne sera pas attribué en 2020 et cela montre encore qu’elle est bien une personnalité unique…   

Béatrice Picon-Vallin

 DVD ,réalisation de Julien Condemine avec Horn Sophea, Chhit Chanpireak, Chea Ravy, Chhith Phearath, dans la collection Théâtre du Soleil, octobre 2019. Prix: 33 €.
 

 

 

 

Un nouveau départ pour Théâtre Ouvert

 

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Nouveaux locaux avenue Gambetta Paris 20e © Christophe Raynaud-Delage


Un Nouveau départ pour Théâtre Ouvert

Les cartons s’empilent dans les couloirs et jusqu’aux abords de la scène, et l’équipe sur le départ s’affaire au classement des archives comme au démontage de tout l’équipement scénique. Théâtre Ouvert termine ces jours-ci son aventure à la Cité Véron. Micheline et Lucien Attoun y avaient niché leur expérience unique au service des auteurs et de la création contemporaine, dans ce qui fut autrefois le perchoir du Moulin Rouge. L’espace était peu orthodoxe, les bureaux minuscules et le hall, un peu un enfer pour tous ceux qui attendaient debout l’ouverture de la salle. La Locomotive, une boîte de nuit située juste en dessous, laissait parfois  passer ses transes musicales. Le voisinage n’était pas facile. Heureusement, les mânes de Boris Vian veillaient  et cet ex-voisin fut sans doute l’ange gardien qui démina bien des conflits, y compris avec le Ministère de la Culture….

 


Combien de rencontres, créations et histoires d’amour sont-elles nées au bar de Théâtre Ouvert ? On ne le saura jamais. On était peut-être un peu dans l’entre-soi : reproche facile, vu l’exiguïté du lieu. Il vaudrait mieux parler d’une famille, construite au fil du temps et sa directrice Caroline Marcilhac a su ouvrir la scène aux auteurs de la Francophonie. Aujourd’hui, après quatre ans de marathon judiciaire avec le Moulin Rouge, propriétaire du lieu, Théâtre Ouvert s’embarque pour un espace plus conforme à ses besoins, dans la salle jusque là occupée par le TARMAC, 159 avenue Gambetta. On pourra épiloguer sur la façon dont fut évincée son équipe par le Ministère de la Culture, rarement élégant dans ce genre d’affaires. Il avait déjà procédé avec brutalité quand Catherine Anne avait été évincée du Théâtre de l’Est Parisien. L’histoire se répète, sans que personne n’en sorte grandi…

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Sous la coupole, Cité Véron

En attendant la réouverture, Théâtre Ouvert reprendra son itinérance dès la rentrée, grâce au soutien complice d’Hortense Archambault qui lui offre la salle Christian Bourgois de la MC93 à Bobigny. Caroline Marcilhac, avec le soutien de la Mairie du XXème, va aussi investir un local près du chantier, ce qui lui permettra de rassembler son équipe et les auteurs associés à cette période (entre autres, Guillaume Caillet, Charlotte Lagrange) et seront proposés au public des ateliers, visites de chantier, laboratoires d’écriture…

Caroline Marcilhac rend les clefs de la Cité Véron le 30 juin. N’en doutons pas, cette expérience donnera à Théâtre Ouvert un nouvel élan, en compagnies des auteurs, des artistes et des spectateurs.  Elle pourra alors mettre en jeu la question n° 10 qui orne encore le mur du bar : « Le même théâtre, dans un autre théâtre, ça reste le même théâtre ? »

 Marie-Agnès Sevestre

Livres et revues

Inconditionnelles de Kate Tempest,  traduit de l’anglais par Dorothée Munyaneza

images-5Dramaturge, chanteuse, poétesse et rappeuse, Kate Tempest, née en 1985 à Brockley dans la banlieue  de Londres, s’est imposée comme « la voix unique de notre époque » selon The New York Times.. Après le succès d’Everybody Down en 2014, elle a enregistré deux ans plus tard Let Them Eat Chaos puis en 2019  The Book of Traps and lessons. Dans Inconditionnelles ( 2015), Chess et Serena codétenue et son amoureuse partagent  une cellule dans une prison… Chess chante et cela agace les autres détenues : Doreen lui demande de « fermer sa gueule ». Serena qui a pris quatre ans pour vol, lésions corporelles et trafic de stupéfiants, obtient sa liberté conditionnelle. Du coup, elle et Chess perdront leurs repères. Serena craint de ne pouvoir être une bonne mère pour ses enfants :« Comment suis-je censée leur apprendre quelque chose, quand tout ce que j’ai vécu n’est que violence et effroi ?» Rien ne leur manque en prison mais Serena avoue qu’elle aimerait « faire la bringue. Le ciel. Cuisiner. Courir. Les trucs qui poussent. Se balader… »

FD569AF4-5167-4778-83DF-6F3564DB76D3Pour s’évader et vivre malgré tout, Chess chante et écrit des chansons. Meurtrie, elle fait un retour sur sa vie, le crime qu’elle a commis, sa fille de treize ans et compose une chanson pour elle. Elle joue sur une boîte à rythmes apportée par Silver, une productrice au passé sombre, animatrice d’ateliers en prison. Micro, ordinateur et boîte à rythme : il s’agit pour l’intervenante et musicienne d’apprivoiser et de redonner confiance à l’artiste : «J’ai samplé un peu de piano et de guitare hier soir. On peut découper les accords et déconner un peu avec les sons. Ca va être amusant, crois-moi. Et après qu’on aura créé quatre ou cinq chansons, on mixera les morceaux et on fera un CD. Puis à la fin des cours, on fera un petit concert dans la salle de prières, et tout le monde applaudira, et ça sera fini…Je vais te créer une boucle et tu pourras écrire quelque chose par-dessus pour la semaine prochaine. »

 Dans sa quête de rédemption par la musique, Chess n’aurait jamais imaginé être rattrapée par son passé, face à un homme qui la renie: « L’amour m’a mise sous les verrous,/L’amour m’a menottée. /Je ne pouvais pas sourciller, /Je lui appartenais. /Je commençai à croire, /Qu’il était comme un dieu. /Je me suis enfermée pour lui, /J’en ai perdu mes envies…/ Une fois le jour venu, / Les sirènes dans la rue / Et lui, en tas à mes pieds étendu./Il avait l’air si doux tout à coup,/Comme endormi/ Couchée à ses côtés/ J’ai attendu les condés./ J’ai pris vingt-cinq piges : plus que mon âge…/ Les cinq premières étaient sévères, /Les cinq suivantes, un enfer, /Ma gamine grandit/ Sans sa mère ni son père. »

 Violences conjugales et étreintes amères, l’impensable s’est produit pour en finir. La tension de cette pièce aux échanges acérés, en équilibre entre drame et comédie, ne faiblit pas. Chess désire avant tout s’adresser à sa fille. « Tu me manques tant. / Que fais-tu maintenant ?/Tu édifies mon âme. /J’ai démoli nos vies. »

 Il y a dans Inconditionnelles des  partitions originales de Dan Carey et Kate Tempest dont les paroles disent tout l’espoir qui reconstruit l’être et qui ne ferme pas la porte à une possibilité de se revoir. Une pièce nette et vivante à l’extrême et investie par une musique à poigne.

 Véronique Hotte

 La pièce est publiée chez L’Arche Editeur. 15 €.

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