Lumières, lumières, lumières texte d’Evelyne de la Chenelière librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf, mise en scène Florent Siaud.

Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière, inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf, mise en scène de Florent Siaud

Cette création franco-québécoise fait la part belle à la langue française et le Québec défend avec ferveur notre langue. Cette adaptation de Vers le phare, en séquences: la fenêtre, le repas, le phare qui ont chacune en sous-titre un nom de conjugaison et pourrait devenir une énigme chez la plupart des élèves ! C’est l’histoire de deux femmes qui se sont aimées, chacune à leur manière.
« Écrire ce texte, dit Evelyne de la Chenelière, a été pour moi, une façon de m’approcher de cette matière mouvante: les glissements de la pensée, la circulation invisible entre les êtres, les objets, les paysages. J’y ai déployé une parole demeurée en puissance dans le roman: la joute entre deux femmes que tout semble séparer, et qui, pourtant, partagent la même quête de sens, la même mise en doute de nos perceptions, la même lucidité devant nos vanités, la même recherche d’une parole fiable. Peu à peu, il m’est apparu que Madame Ramsay et Lily Briscoe pouvaient incarner à elles seules, les déchirements intérieurs qui traversent non seulement le roman mais peut-être aussi Virginia Woolf elle-même. »

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Cette œuvre est sans doute la plus autobiographique de Virginia Woolf, écrivaine bipolaire qui a rempli de cailloux, les poches de son manteau de fourrure et est allée se noyer dans une rivière. Une mort  évoquée dans une confession de madame Ramsay. Florence Viala interprète avec justesse cette femme qui, à l’époque victorienne, a pour seul but, le bonheur de son mari. Il lui a fait huit enfants ! «Un enfant naît, dit-elle et vous voilà indispensable à sa survie. Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?» Mère de famille assumée, elle émet pourtant quelques doutes sur la domination du patriarcat: « Je déteste me sentir supérieure aux hommes mais ils ne me laissent pas le choix. Ils tueront pour cela, pour qu’on les écoute, pour qu’on les acclame. »
Cette rébellion intérieure est un élément d’attraction pour Lily Briscoe,artiste peintre indépendant et secrètement amoureuse de madame Ramsay que joue Aymeline Alix. Elle évoque cette histoire d’amour et fait revivre ce fantôme en revenant sur les lieux d’un lointain passé. La maison de la famille Ramsay  a été  abandonnée après la disparition de cette mère avec ses enfants, dans des circonstances troubles. Seuls, quelques objets et ses tableaux témoignent de ce qui a pu ressembler à des moments de bonheur.
«En segmentant la pièce en de nombreuses miniatures, dit Florent Siaud, je la fais entrer  dans un mouvement kaléidoscopique où l’existence humaine apparaît comme un télescopage continu de sensations, paroles et images. Avec ces comédiennes, le spectacle fait penser aux Trois Sœurs d’Anton Tchekhov ou à Eugène Onéguine, le célèbre roman en vers d’Alexandre Pouchkine. »
Le public ressent bien l’évocation douce-amère d’une époque révolue…avec cette délicate bulle du passé qui ressurgit et nous prend à témoin.

Jean Couturier

Jusqu’au 28 juin, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er). T : 01 44 58 15 15.

 


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Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson

 Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson

L’écrivain bien connu de La Saga Malaussène, un cycle romanesque où il fait vivre Benjamin Malaussène et de nombreux personnages à Belleville, le quartier populaire parisien, a aussi écrit ce roman. Ici, de treize  à quatre-vingt sept ans quand il meurt en 2010, le narrateur né en 1923, tient avec précision une sorte journal intime de son corps. Cela commence par un cauchemar d’enfant: ligoté à un arbre dans une forêt par ses camarades dans un jeu de guerre puis une colonie de fourmis va le dévorer. 

 » Treize ans, un mois, huit jours. Mercredi 18 novembre 1936: « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. « Cinquante ans et trois mois. Jeudi 10 janvier 1974 : si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin de mystère. En quoi consiste le mystère? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. «Quatre-vingt six ans, neuf mois, seize jours. Lundi 26 juillet 2010. Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté. »

© Pascal Gély

© Pascal Gély

Soit un projet aussi fou que poétique: retracer la vie d’un homme, celle de son corps, pour le meilleur et pour le pire. Le narrateur consigne dans un journal, dès l’enfance, parfois en termes crus ses découvertes : « Au départ, l’homme ne sait rien. Rien de rien. Il est bête comme les bêtes. Les seules choses qu’il n’a pas besoin d’apprendre c’est respirer, voir, entendre, manger, pisser, chier, s’endormir et se réveiller. Et encore ! On entend, mais il faut apprendre à écouter. On voit mais il faut apprendre à regarder. On mange mais il faut apprendre à couper sa viande. On chie mais il faut apprendre à aller sur le pot. On pisse mais quand on ne se pisse plus sur les pieds il faut apprendre à viser. Apprendre, c’est d’abord apprendre à maîtriser son corps. » ( …) Il a fini par me dire que ses copains le moquaient parce qu’il faisait pipi moins loin qu’eux. J’ai demandé jusqu’où. Il m’a dit pas loin. Maman ne t’a pas appris ? Non. Je lui ai demandé s’il avait envie maintenant. Oui. Je lui ai demandé s’il roulait bien sa chaussette avant de faire pipi. Il m’a dit : Quoi ma chaussette ? Nous sommes allés sur le balcon et je lui ai montré comment rouler sa chaussette. C’est Violette qui m’a appris le truc, dans mon bain, quand j’étais petit : Roule donc ta chaussette qu’il n’aille pas nous faire des champignons, celui-là ! Son petit bout est sorti et il a pissé très loin, jusque sur le toit de la Hotchkiss des Bergerac. Elle était garée sous la maison. Il a pissé aussi loin que la largeur du trottoir. Il était tellement content qu’il faisait pipi en riant. sa sexualité qui s’éveille, puis ses amours, ses maladies, ses deuils de proches et une extrême fatigue, tout ce que le corps doit supporter et qu’on fait semblant de ne pas voir, pour continuer à vivre même quand  on va doucement vers la mort.
Et  il y a ces phrases merveilleuses quand il encontre Mona : » Le point de vue du corps est tout autre. J’ai aimé le sien jusqu’à la célébration. Si les décennies ont tout de même eu raison de notre sexualité, ce qui est resté de Mona en Mona, n’a cessé de me ravir. Dès son apparition dans ma vie, j’ai cultivé l’art de la regarder. Pas seulement de la voir mais de la regarder. « 

Daniel Pennac n’est jamais loin de Victor Hugo:  « La conscience, écrivait-il,  n’est pas dans le corps ; en fait, c’est le corps qui est dans la conscience. » Et ici,  le langage est cru et l’humour souvent féroce:  » Pas de femmes, dit le médecin à son patient. Pas de femmes, pas de café, pas de tabac, pas d’alcool. Et avec ça, je vivrai plus vieux ? Je n’en sais rien, dit le médecin, mais le temps vous paraîtra plus long. »
Et il parle aussi de son sperme: « Eh oui, pour la morve on a inventé le mouchoir, le crachoir pour la salive, le papier pour les selles […] mais rien de spécifique pour le sperme. En sorte que depuis que l’homme est adolescent et qu’il décharge partout où la pulsion l’y pousse, il tente de cacher son forfait avec les moyens du bord : draps, chaussettes, gants de toilette, torchons, mouchoirs, kleenex, serviettes de bain, brouillons de dissertations, journal du jour, filtre à café, tout y passe, même les rideaux, les serpillières et les tapis. La source étant intarissable, innombrables et imprévisibles étant les pulsions, notre environnement est un honteux foutoir. »

Sur le petit plateau, un dispositif à plusieurs niveaux pas très réussi mais éclairé par une belle série de trente-quatre ampoules blanches au bout d’une tige mais il n’y a aucun autre accessoire. David Nathanson face public, parfois assis mais le plus souvent debout, s’adresse au public avec une diction ciselée (par les temps qui courent, cela fait du bien!)  et un remarquable travail gestuel. Il sait nous emporter sans aucune prétention et avec générosité dans l’univers  sans doute quelque peu autobiographique de Daniel Pennac.
Seule réserve: une musique de batterie électronique comme partout et parfois sous le texte, ce qui n’apporte rien… D’aucuns à la sortie trouvaient cette heure quarante un peu longue. C’est vrai, mais sinon quel bonheur d’entendre aussi bien dit, un tel texte. Et sans micros H.F. comme c’est la mode même dans cette petite salle, et sans fumigène, la manie actuelle! On peut aussi lire ce Journal d’un corps mais David Nathanson lui apporte une autre dimension, celle de la voix d’un incomparable conteur qui sait faire passer un texte de l’intime,  à l’universel.. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Reine Blanche, 7 passage Ruelle, Paris (XVIII ème).

Le roman est paru aux éditions Gallimard (2012). Réédition en 2013 avec des illustrations Manu Larcenet aux éditions Futuropolis..

Atacama

Atacama….

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©x Le désert d’Atacama

J’essaye de prendre un peu de hauteur et regarder dans le rétroviseur les soixante-dix dernières années de théâtre. Selon moi, il y a eu trois événements fondamentaux :  le Théâtre du Soleil, le Royal de luxe et Zingaro. Philippe Sturbelle, un de nos comédiens me tacle:  pour lui, c’est Pina Bausch, Tadeusz Kantor, Andrei Șerban, le TG Stan, Simon Mc Burney, Ivo Van Hove, Tiago Rodrigues.
Hervée de Lafond, ma codirectrice de l’ex-Théâtre de l’Unité, ajouterait sans doute aussi Bob Wilson. Tous les jours, j’assiste à l’effondrement des valeurs théâtrales mais aussi à l’effacement d’hommes et femmes de théâtre, jadis cotés. Et Antoine Vitez, il y a déjà trente-six ans! Ensuite Roger Planchon, Patrice Chéreau, Jérôme Savary, Jean-Pierre Vincent, Jacques Lassalle… tous, ont disparu.

Je cite toujours un de mes premiers chocs théâtraux: en 61, avec Schweyk dans la seconde guerre mondiale de Bertolt Brecht, mise en scène de Roger Planchon. Puis en 69, à Moscou, Tartuffe et Dix jours qui ébranlèrent le Monde de Iouri Lioubimov, fondateur du Théâtre de la Taganka…
Mais alors, tu oublies Peter Brook, Peter Zadek et Eugenio Barba, le seul encore vivant avec Peter Stein et Lev Dodine. Et que fais-tu de Dario Fo? Je ne suis pas fou des sommités d’aujourd’hui: Joël Pommerat, Olivier Py…  Et si l’idéologue du théâtre est Jean-Marc Dumontet, producteur de spectacles qui a le théâtre Antoine, le Théâtre Libre, le Point-Virgule, le Grand Point-Virgule, Bobino et la salle Gaveau, alors je me tais de fatigue!
J’observe aussi du coin de l’œil, Julien Gosselin. Il va ouvrir le festival d’Avignon à la Cour d’honneur avec Maldoror d’après Roberto Bolaño et Lautréamont (cinq heures!). Mais ses trop-pleins de vidéos, même assez puissants, m’excèdent. Et le metteur en scène Thomas Jolly n’est pas mon héros préféré…

C’est bien qu’il n’y ait pas l’unanimité. Et puis, j’ai toujours la haine des institutions: trop d’argent, de personnel, de formatage et trop de prudence surtout. J’ai dit à Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville:  » Tu te brûles les ailes auprès de la municipalité avec ton Alif… et cette fin sur Gaza.  J’ai appris de Bertolt Brecht que l’on ne dit pas les choses comme on fait un crochet gauche en boxe! Au théâtre, on dit, mais sans dire: on n’est pas à un meeting électoral.
Je discute avec Guy Benisty, un vrai metteur en scène qui est resté fidèle à sa banlieue: Pantin. En 93, il y a créé le Groupe d’Intervention Théâtrale et Cinématographique. Il écrit et met en scène des spectacles parfois à caractère participatif, joués dans des salles ou en plein air. Mais toujours à la rencontre de ceux qui habitent les quartiers populaires et qui ne vont pas au théâtre. Quand il me demande s’il doit continuer et quoi faire,  je lui réponds: « Je jouerais hors théâtre, je ferais un acte poétique radical dans le désert d’Atacama au nord du Chili et à l’extrême sud du Pérou, l’endroit le plus aride au monde. Ce ne serait même pas annoncé, on marcherait jusqu’à épuisement, le public serait le désert, le soleil et nous. Il y aurait, tout de même, une caméra suiveuse pour garder une trace de la chose. »

Jacques Livchine, ancien directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs). 

Lueur(s) de Lucie Boisdamour, traduction de Louis Bartlett, mise en scène d’Inès Pigoullié

 Lueur(s) de Lucie Boisdamour, ou Ravissement de Lucie Kirkwood, traduction de Louis Bartlett, mise en scène d’Inès Pigoullié

 Autrice et scénariste pour la télévision anglaise Lucy Kirkwood  (quarante-deux ans) est affiliée au Clean Break, une compagnie théâtrale féministe. Elle s’inspire notamment de Caryl Churchill et Dennis Kelly.  Sa pièce It felt empty when the heart went at first but it is alright now est montée en 2009 à Londres et NSFW au Royal Court Theatre, trois ans plus tard. En 2014, elle gagne le Susan Smith Blackburn Prize pour Chimerica, sur les relations sino-américaines et Moustiques est créée au National Theatre de Londres.
Les Enfants est jouée au Royal Court, puis à Broadway et recevra  le Prix de la meilleure pièce aux Writers’ Guild Awards.
. Et sont traduites en France chez L’Arche Les Enfants (2019), Chimerica (2020) et Le Firmament (2022) remarquablement montée par Chloé Dabert ( voir Le Théâtre du Blog) .

Ravissement a déjà été monté aussi par Chloé Dabert à Saint-Denis. Cela se présentait comme une sorte d’énigme-supercherie permanente, avec théâtre dans le théâtre: une dramaturgie où les plus célèbres dramaturges Shakespeare, Molière, Corneille, Pirandello se sont essayé avec succès: ce qu’on appelle maintenant  une mise en abyme, cela fait plus chic… Et nous pouvons reprendre ce que nous avions écrit : »Le  Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis souhaite vous présenter ses excuses : la pièce que vous allez voir est différente de celle qui a été annoncée. Le vrai titre de cette pièce est : Ravissement. Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a accepté de produire la pièce secrètement, dans l’espoir de sensibiliser le public sur cette affaire et rendre justice aux Quilter. Une grande partie de ces informations qui suivent sont sous embargo. (…) Nous ne prenons pas à la légère la décision d’enfreindre la loi. » Ouaf! Ouaf! Ouaf! Le nom de la soi-disant jeune autrice  Lucie Boisdamour, déjà sonne bidon!
Et ici, dans un papier remis  à l’entrée, on précise bien que « la compagnie Soplo joue cette pièce secrètement » pour ne pas nuire à certaines personnes. (Tiens, cela recommence ! ) Mais comment jouer « secrètement » à la Flèche, un théâtre bien connu dans tout Paris?  

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C’est une sorte de polar, où nous dit-on, l’autrice essaye de brouiller les pistes sur les frontières entre réel et fiction. Ici,  dans un espace quadri-frontal (scénographie réussie de Seynabou Benga vu les dimensions réduites du lieu), il y d’abord une table ronde en bois sur trépied avec une bouteille de rosé et deux verres, puis, au centre, un lit en carton dépliable. Dans un angle, un fauteuil en cuir noir et un synthé où une jeune femme qui introduit les épisodes à intervalles réguliers avec des pancartes éclairées, jouera  parfois quelques notes. Nous sommes chez Noah et Celeste. Très amoureux, ils ont décidé de vivre ensemble… Elle est infirmière dans un hôpital et lui, reste à la maison. Il publie des textes sur les réseaux sociaux, sans réellement gagner sa vie mais ils veulent avoir un enfant et finiront par l’avoir.
Leur quotidien sera piégé par un ou des inconnus publiant de fausses informations sur leur vie privée qui deviennent virales, comme on dit. Le jeune couple reçoit aussi des appels anonymes téléphoniques, on sonne à leu porte et la caméra de leurs portables semble piratée. Ils postent des vidéos sur YouTube pour dénoncer les manipulations du gouvernement et même au prix de leur vie essayer de changer le monde. Lucy Kirkwood  veut interroger le traitement de l’information par les médias et montrer comment la paranoïa qui s’infiltre sournoisement dans une famille, se révèle parfois justifiée… Les informations orales et/ou visuelles circulent à très grande vitesse mais il y a aussi un revers de la médaille…
Noah, très inquiet, se demande à qui il peut nuire, et surtout qui sont ce ou ces  manipulateurs. Et il y a alors de la tension dans le couple. Céleste épuisée, démissionnera de son travail. Ils n’ont plus grand-chose à manger et seront retrouvés morts allongés sur leur lit quelques semaines après… Sans que l’on en sache les causes. La pièce commence plutôt bien mais a ensuite tendance à ronronner et la fin avec un inconnu cagoulé qui entre brusquement, revolver à la main par la porte de secours, ne  sonne pas juste.
Dans cet espace limité, 
Inès Pigoullié dirige avec une précision remarquable Émilie Diaz et Paul Fraysse (le jeune couple) et Lior Aidan (la commentatrice, en alternance avec Maylis Schio). Ils ont une diction impeccable et sont absolument crédibles. Côté mise en scène, il y a une bonne circulation et les acteurs qui sont à peine à un ou deux mètres de nous, n’en font jamais trop. Nous avons moins aimé les retransmissions de visage sur un mur par un mini-projecteur relié à un téléphone portable. Mais bon, ce n’est pas l’essentiel
Nous aimerions beaucoup revoir ces jeunes interprètes dans une mise en scène d’Inès Pigoullié mais dans une pièce plus convaincante: ils le méritent amplement.  

 Philippe du Vignal

 Théâtre la Flèche, 77 rue de Charonne, Paris ( XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

Mondes possibles, te,xte de Rachel Collignon mise en scène de Christophe Montenez

Mondes possibles, texte de Rachel Collignon, mise en scène de Christophe Montenez

L’autrice qui est aussi actrice de sa pièce et Fany Barthold font partie de l’Académie de la Comédie-Française et cette pièce a déjà été présentée dans le cadre de Cartes Blanches offertes à ces stagiaires. Cela se passe dans une église désaffectée où arrivent Diane (Fanny Barthold), une avocate issue d’une famille d’agriculteurs. Droguée, elle est actuellement en sevrage. Et Céleste, institutrice gravement dépressive (Rachel Collignon). Ces jeunes femmes sont plus ou moins habillées en religieuses: l’une a les cheveux gris (visiblement une perruque) et un faux-cul. Pour mieux passer inaperçue (?) car elles doivent « commettre un attentat éco- terroriste » mais être kamikazes. Céleste, ou Diane?  dit qu’elle ne veut pas mourir.  Au programme: hésitations et maladresses, peur de l’échec et de la mort… A la fin, Céleste dit qu’elle a fait l’amour avec un jeune prêtre qui arrivera et se lancera dans un  sermon.
 » C’est un conte sur la méritocratie à la Française, la peur du vide, la rage féminine sacrée et destructrice. » Du moins, à ce que nous dit l’autrice, sans aucun état d’âme.  Sur ce petit plateau, un large prie-Dieu noir où est posé un chandelier avec une bougie allumée et il y a une sorte de chaire avec une statue de la Vierge Marie et derrière, un vitrail, fait de quelques gélatines colorées. Côté cour, des matelas où elles s’allongeront un moment mais elles seront juste visibles par les huit spectateurs du premier rang. Une scénographie simple te qui fonctionne. Il y a un peu de fumée quand les actrices entrent en scène, sans doute pour imiter l’encens de cette église (pourtant désaffectée!) et on se demande bien aussi pourquoi il y  un prêtre. Mais bon…

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© Stéphane Lavoué

Et cela donne quoi? Le texte bavard, et pas très bien écrit, est vaguement influencé par King Kong Théorie de Virginie Despentes (mais sans jamais en avoir la virulence) et ne tient pas la route plus de trois minutes. Il faudrait que Rachel Collignon apprenne à écrire un scénario et surtout de vrais dialogues: a-t-elle eu droit à une véritable culture théâtrale au cours Florent? On peut en douter! Qu’elle lise ou relise Beaumarchais, Georges Feydeau, Samuel Beckett, Eugène Ionesco ou encore Valère Novarina… Par ailleurs, la direction de ces jeunes actrices sympathiques est faiblarde. Pourtant, acteur de la Comédie-Française, Christophe Montenez qui ose signer cette « mise en scène », sait dire un texte et aurait du veiller à leur diction, trop souvent approximative et elles boulent leur texte!

Et il aurait pu nous épargner le jeu avec des spectateurs dans la salle (vieux truc usé!) et, comme partout, une invasion de fumigène, avec, cerise sur le pudding, un éclairage rouge, puis bleu, jaune, vert…  Tous aux abris! L’ensemble, assez incompréhensible, est un monument d’ennui et il s’agit d’une « version courte » (sic!!!). On tremble à l’idée de voir  une version longue de ces Mondes possibles! Gérer le temps scénique s’apprend aussi.  Cela dure soixante-dix minutes, soit en temps ressenti:  deux bonnes heures.
Que sauver? Le début du sermon par Anthony Moudir qui a une remarquable présence et une excellente diction. Une bouffée d’air frais bienvenue mais ce monologue est trop long et l’autrice nous inflige en plus un inutile morceau de théâtre dans le théâtre! Là, aussi, un vieux truc usé: l’acteur se plaint d’avoir attendu si longtemps derrière le rideau!
Ce travail qui manque aussi de rythme aurait du rester à l’Académie et ne jamais, être présenté devant un public. Ici, ses interprètes, le metteur en scène et le théâtre qui reçoit Mondes possibles! n’ont rien à gagner. Que faire pour améliorer un peu les choses avant le festival d’Avignon? D’abord élaguer drastiquement et éclaircir ce texte, et en revoir aussi drastiquement, la mise en scène et surtout la direction d’acteurs. Cela irait déjà mieux et commencerait peut-être à ressembler à un spectacle… Mais pour le moment, on est loin du compte et on aimerait revoir ces jeunes actrices dans un vrai texte et cette fois, réellement mis en scène.

Philippe du Vignal 

Jusqu’au 24 mai, Théâtre du Chariot, 77 rue de Montreuil, Paris ( XI ème) . 
 

Et à Présence Pasteur du 4 au 25 juillet, Avignon.

Musique en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Musiques en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Un spectacle-concert sur la mémoire individuelle et collective. Ludmilla Dabo, actrice et chanteuse bien connue de père sénégalais et mère camerounaise, a déjà une longue carrière et avait joué entre autres Portrait de Ludmilla en Nina Simone (2017), texte et mise en scène de David Lescot (voir Le Théâtre du Blog). Elle est aussi sur scène et a construit un texte d’après ses  souvenirs  et ceux d’Anthony Capelli, musicien électro-acousticien, « J’écoute Anthony, et cela me rappelle que nous portons tous en nous les stigmates d’une histoire dont nous sommes les héritiers. Ces stigmates se transforment parfois en légende qui nous habitent. Qui s’ancrent profondément et avec lesquelles nous avons du mal à prendre de la distance.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et de Lou Sakay, batteur et percussionniste, Elise Vigier, metteuse en scène qui avait dirigé Ludmilla Dabo et ici actrice et chanteuse, Gilles Normand, guitariste et bassiste, Kaloune, poète réunionnaise qui joue du mbira et chante en créole le maoya, un des genres musicaux de l’île mais aussi de danse. Avec le roulèr, un tonneau sur lequel est tendue une peau de bœuf, le percussionniste étant assis à cheval dessus.
Cette musique des esclaves jouée ici, avait été interdite par le gouvernement…dans ce département français jusqu’en 81! en raison de son association avec la culture créole et à cause de convictions autonomistes et d’association avec le Parti communiste de la Réunion! 
Et un certain Michel Debré, pas très malin député de l’île, a participé  (oui! il y a seulement quarante ans!!!) au transfert de 62 à 84, d’environ deux mille enfants, relevant de l’Aide sociale, là où sévissait l’exode rural: en Creuse, Cantal, Tarn, Lozère, Pyrénées-Orientales.  Une politique mise en place par le « Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer » (sic!).
Certains enfants ont été adoptés, d’autres ont vécus en foyer, ou ont travaillé -gratuitement- dans les fermes! Mais tous traumatisés à vie! Une affaire d’Etat pas très jolie jolie et sinon étouffée, du moins écartée par tous les gouvernements successifs… Et c’est bien que ce spectacle fasse une piqûre de rappel…

L’an dernier, les députées Karine Lebon et Perrine Goulet ont déposé une proposition de loi visant à obtenir la reconnaissance officielle de l’État français, des préjudices subis et visant aussi à mettre en place des mesures de réparation. En janvier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi de réparation pour tous ces enfants devenus adultes quand ils ne se sont pas suicidé. Le texte prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée nationale d’hommage le 18 février et surtout un droit à réparation, sous forme d’allocation forfaitaire…

Et il y a aussi Élise Vigier, metteuse en scène reconnue qui a dirigé Ludmilla Dabo mais qui est ici actrice et chanteuse. La scène est transformée en salon des années cinquante, avec tabourets, petites lampes à abat-jour à à franges, gros fauteuils, coussins  et portant pour des costumes. Mais c’est aussi un plateau de concert, avec nombreux micros, guitares, batterie… Pour que ce groupe célèbre en chantant, racontant et dansant  individuellement, ou en chœur,  sans aucune nostalgie ou folklore, une mémoire collective à partir des récits souvent émouvants d’enfance de chaque protagoniste. Avec un hommage vibrant à la mémoire de leurs ancêtres respectifs auxquels, disent-ils justement, ils doivent tant: réunionnais, sénégalais, camerounais, bretons… Ici, ces morts inconnus vivent avec leurs enfants et petits-enfants, comme  en France d’Outre-mer ou en Afrique.
C’est un sorte de mélange -au meilleur sens du terme- de récits,  musiques et tours de chant auquel on est vite  sensible. Habilement construit et dit avec une diction exemplaire, un bon rythme et une unité entre musiciens-chanteurs-conteurs, et conteuses-musiciennes-chanteuses. Trop long, ce spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: il y a des répétitions, notamment sur la transmission et il faudrait faire quelques coupes et revoir une fin dansée qui n’en finit pas de finir.
Mais Musiques en héritage apporte une bouffée d’air frais bienvenue dans un paysage théâtral en ce moment assez conventionnel et où fleurissent de nombreux seuls en scène, peu convaincants…  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36

L’Anomalie

L’Anomalie

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Au cœur de Paris dans le VI ème arrondissement, l’ouverture d’un lieu artistique, même éphémère, est un événement… Et un pari, en ces temps économiquement fragiles et incertains pour la Culture. L’Académie de la grande Chaumière, fondée en 1904 par la Suissesse Martha Stettler et la Lettonne Alice Dannenberg, sera reprise en 57 par la famille Charpentier. Mais ce vaste  et charmant espace chargé d’histoire et devenu mythique où Amedeo Modigliani, Marc Chagall, Louise Bourgeois, Camille Claudel, Antonin Artaud… ont travaillé, a dû fermer ses portes en juillet dernier. La famille Garèse, nouvelle propriétaire, souhaite le transformer en un lieu commercial et muséal.

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L’acteur et metteur en scène Bertrand de Roffignac (trente-et un ans) recherchait depuis quelques temps un lieu, même provisoire, pour sa compagnie le Théâtre de la Suspension (voir l’article Repentirs dans Le Théâtre du  blog). Une opération entièrement autofinancée. «C’est une prise de risque totale. Je pense que ma génération artistique a besoin que cela existe, dit Bertrand de Roffignac et prenne le contrôle des outils pour créer. Mais nous avons aussi besoin d’autonomie. Le lieu est entièrement soutenu par mes fonds propres et par ceux de ma compagnie. Mais il faut trouver un équilibre financier, grâce la billetterie et au bar. »

L’Anomalie ouvre ses portes aussi en journée pour des répétitions, ateliers ou résidences avec mise à disposition du matériel du Théâtre de la Suspension. Les moyens et espaces, souvent de plus en plus insuffisants et chers, sont mis ici à la portée des compagnies. Cet endroit singulier voué à la recherche artistique se veut aussi accessible à des expériences collectives et humaines de transmission et rencontres. Et dans ce quartier très bourgeois, l’un des plus chers de la Capitale, il porte bien ce nom d’Anomalie.  «Je l’ai appelée ainsi en hommage à un professeur qui m’obligeait à dessiner des personnages avec des mains à dix doigts.» Un clin d’œil aussi à la diversité et à l’étonnement recherchés par les initiateurs du projet. Faire exception à la règle, tout en se situant « dans la droite ligne du théâtre public et l’héritage de Jean Vilar. »

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©x Raquel Camarinha

La soirée d’ouverture le 23 avril a été originale et conviviale: on déambulait librement d’un spectacle, concert, ou film, à un autre…  Dans le grand atelier aux pierres apparentes, il y a eu une belle performance de Karel Prugnaud, telle une créature baroque. Puis la Portugaise Raquel Camarinha a chanté Maria d’Astor Piazzolla, accompagnée par le trio Letouvet. Dans la salle Le Cinéma des miracles, Zakary Bairi nous a fait partager un moment plein d’humour, autour d’une conversation ubuesque sur le capitalisme. Puis des danseurs ont occupé tout le lieu et nous les suivions avec enchantement et ce fut le tour de la musique classique ou rock. Faire une pause au bar ou dans la cour avec un escalier métallique en spirale, offrait aussi l’occasion de discuter ou d’être surpris par des happenings.Cette inauguration a été menée de main de maître par Bertrand de Roffignac et son équipe technique et artistique.

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©x Les acteurs du Shaker

Au programme, d’ici juin, il y aura les spectacles du metteur en scène bien connu Éric Lacascade, et de Bertrand de Roffignac avec son Théâtre de la Suspension…Mais aussi de plus jeunes et des créateurs de cabarets, des chorégraphes avec performances et musiques. Ainsi viendront, entre autres, Hugues Jourdain, Daniil Orlov, Shalva Nikvashvili, Zakary Bairi, Marceau Deschamps-Segura, Le Rosa Bonheur-Cabaret de Berlin, Youri Rebeko & Camélia Acef, etc.
Et aussi un marathon shakespearien, Le Shaker, mise en scène de Marceau Deschamps-Ségura, un 24 heures non stop de l’intégrale de Shakespeare qui a eu lieu du 9 mai à midi au 10 mai à midi, Hull de l’autrice franco-britannique Leah Walkmann, un concert-conférence de Jean-Jacques Lemêtre avec cent trente instruments! En encore du cinéma documentaire… Bravo à cette initiative hors normes et bienvenue à cette aventure éphémère…

Elisabeth Naud

L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème). Du mardi au dimanche de 11 h à 22 h. T. : 09 56 52 69 61.

Les Anonymes: Kafka, à propos… et Le Récit de la servante Zerline (adaptation du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch), mise en scène de Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

Les Anonymes: Kafka, à proposet Le Récit de la servante Zerline (adaptation du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch), mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

 

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D’un vingtième siècle déjà ravagé par la première guerre mondiale, Franz Kafka a donné une clé mais il nous en avertit, elle n’ouvre rien: L’Arpenteur n’accèdera pas au Château, L’Instituteur ne tirera nulle gloire ni honneurs d‘avoir déniché une taupe géante et d’avoir voulu faire partager sa découverte. Et  En construisant la muraille de Chine note les béances d’un système de protection qui devait être étanche…
Image des tenaces illusions humaines… Amalia dans Le Château, raconte, par la voix de sa sœur Olga, le fonctionnement sidérant du pogrom froid, systématique et imparable: un jour de fête, il anéantit en quelques heures, sans violence et en toute efficacité, la vie de chaque membre de sa famille. Renommée, honneur (ce n’est pas la même chose), économie d’une famille : tout est détruit. Pourquoi? Parce qu’Amalia a repoussé vivement -elle a déchiré la lettre en petits morceaux- la proposition ignoble d’un des  Messieurs du château. Par qui , tout est détruit? Tout le monde : les « anonymes » du village, craignant pour leur propre sécurité après cet affront fait à un puissant, ceux qui laisseront Hitler prendre le pouvoir, quelques années après l’écriture du Château.

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© Vincent Arnaud Chappe

On dira que le plus simple et le plus important est de lire Kafka. Et il est très lu. Kafkaïen : tout ce qui relève de l’opacité vertigineuse des contraintes administratives, d’impératifs manifestement dépourvus de sens et qui rendent fou. Le théâtre en apporte une lecture «augmentée», non par une technologie elle-même susceptible de produire des effets kafkaïens, mais tout simplement par la prise en compte du temps et de l’espace. Bernard Sobel, habitué de la salle en pierre de l’Epée de bois, sait jouer de son ampleur et de sa matière  qui donnent aux récits leur dimension et leur ancrage. L’architecture, avec trois portes en arcade du mur du fond, sont pour beaucoup dans la dimension épique des spectacles joués ici.

Le récit d’Olga trop long, demande trop à notre attention mais on découvre à l’écoute, et avec bien plus d’intensité qu’à une lecture en silence, l’extraordinaire dialectique du pouvoir et de la soumission, le mécanisme, la réaction en chaîne déclenchée par le geste d’Amalia et répercutée contre sa famille par le village, puis finalement gelée par la destruction de celle-ci. Au centre des choses: la femme, comme « autre » et perturbatrice.
Il est important et passionnant que le texte soit respiré, adressé à un partenaire, discuté avec lui, affirmé. Olga (Valentine Catzéflis) et K (Matthieu Marie) ne lâchent rien du fil tendu de leur dialogue. Au public de faire l’effort de ne rien lâcher: il y gagnera de partager, ne serait-ce qu’un peu, la sidérante acuité du regard de Kafka. Le récit d’Olga était précédé ce soir-là par L’Instituteur de village : un anonyme qui n’aurait droit à aucune grandeur, pas même celle de la découverte d’une taupe monstrueuse? Le marchand venu à la rescousse (c’est lui qui parle) n’y réussira pas davantage et accentuera le malaise, des deux côtés, jusqu’à provoquer la haine de celui qu’il prétend défendre. Claude Guyonnet, fidèle acteur de l’équipe Bernard Sobel, tient ce lanceur du «pavé de l’ours» avec toute la rigueur et la sensibilité nécessaires. Innocent, persévérant dans la maladresse envers son protégé.

Pour avoir une vue d’ensemble du montage -le spectacle commence, avant que nous entrions dans la  salle, par le surprenant et bref: Les Gens qui passent en courant- il faut aussi voir En construisant la muraille de Chine, complétant ce cycle Kafka à propos… Et Le Récit de la servante Zerline, une pièce tirée du roman Les Irresponsables d’Hermann Broch, révélée en 87 par Klaus Michael Gruber qui avait mis en scène Jeanne Moreau, Comme nous n’avons pu suivre l’injonction de Bernard Sobel: « Faisons tout, pour ne pas céder à la fatigue. », il nous faudra y revenir.
En attendant, on se plongera dans les Romans, nouvelles, récits de Franz Kafka (Gallimard, La Pléiade (2018) sous la direction de Jean-Pierre Lefèbvre). On y trouve, à côté des nouvelles célèbres mais aussi de romans inachevés, une lecture à l’infini: fragments, esquisses, textes brefs, variantes secouent les certitudes à peine saisies et creusent des voies inattendues, passionnantes…

Christine Friedel

Jusqu’au 17 mai, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro+ navette gratuite à la sortie du métro: Château de Vincennes, ligne n° 6. T. : 01 48 08 39 74. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais surtitré en français)

Chantiers d’Europe 2026

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais, surtitré en français)


Ce collectif a été fondé il y a vingt ans à Minsk, capitale  de la Biélo-Russie où la démocratisation consécutive à la chute des régimes communistes a été réprimée dès 1992. Il y a six ans la réélection d’Alexandre Loukachenko  a été controversée, en raison de soupçons de fraudes électorales et il doit faire face à un mécontentement de la population avec d’importantes manifestations auxquelles Katsiaryna Snytsina a participé. Interdit par le gouvernement pour des raisons politiques et donc basé à Londres et à Varsovie, le Belarus Free Theatre mêle théâtre, activisme et défense des droits humains. Il présente cette nouvelle création à Paris. «Le théâtre, c’est ma famille maintenant. » dit cette ancienne star du basket. « Nous assistons l’histoire de sa vie et à sa révolte contre la dictature qui sévit depuis dans ce pays, vassal de la Russie elle aussi, devenue une dictature.

© Nicolaï Khalezin

© Nicolaï Khalezin

«Je vivais dans ma bulle de basket, sans me préoccuper de ce qui arrivait dans mon pays.» dit-elle. Mais elle prend conscience de la situation, quand elle découvre la répression massive et sanglante des manifestations du 20 août 2020 contre le régime d’Alexandre Loukachenko. La dictature s’est servie d’elle pendant plus de trente ans comme sportive-symbole de réussite. Maintenant, devenue une opposante militante vivant en exil, elle risque la prison, si elle retourne dans son pays. A travers des vidéos, photos et récit, elle évoque ses parents, eux-même sportifs et son amour  pour un setter irlandais décédé il y a quatre ans. Mais elle n’était pas là…
Puis, elle parle de la rencontre avec celle qui est devenue son épouse, grâce au théâtre. C’est sincère et touchant. Son jeu avec trois autres comédiens, est rythmé avec élégance par la D.J. polonaise Blanka Barbara jouant en direct une musique à la fois violente et douce. Si vous avez l’occasion d’aller voir cette performance d’une dissidente politique et homosexuelle, cela vaut le coup: la douce France n’est -heureusement et pas encore- tombée dans les idées bien pensantes et extrémistes, relayées par les médias dominants.

Jean Couturier

Spectacle joué du 11 au 13 mai, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.
Et en tournée.

 

Le Suicidé de Nicolaï Erdman mise en scène de Jean Bellorini

(A la suite d’un ennui technique, cet article n’était pas paru à temps, nous le publions donc avec quelque retard. Avec nos excuses)

Le Suicidé
de Nicolaï Erdman, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini

Le grand auteur russe (1900-1970)  a écrit cette remarquable pièce, il y a déjà un siècle. Mais pas très souvent montée vu le nombre de personnages, donc avec un coût élevé et par les temps actuels… Elle  l’avait été remarquablement en 84 par  Jean-Pierre Vincent. Et en 2011 par Patrick Pineau au festival d’Avignon, enfin, il y a a deux ans à la Comédie-Française dans une mise en scène de Stéphane Varupenne (voir Le Théâtre du Blog). Pour Jean Bellorini, directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, cette pièce est une longue histoire et il  en avait fait en 2016, une première mise en scène au Berliner Ensemble. Reprise à Villeurbanne, il y a quatre ans.

Sémione Sémionovitch,, un jeune chômeur  (très bien joué par François Deblock) a  le projet d’apprendre à jouer de l’hélicon. Mais c’est un échec qu’il ne supporte pas: et une nuit, il a une  terrible envie de manger du saucisson de foie. Il réveille sa femme, se dispute avec elle et s’en va, en menaçant d’aller très vite se suicider.  Elle prévient alors les voisins dont un certain Alexandre Pétrovitch, qui va le manipuler et, profitant de la situation, essaye d’en faire une affaire juteuse. Une série de personnages entre alors dans la danse autour de ce médiocre Sémione…
Une bonne occasion pour l’auteur de faire agir des intellectuels mais aussi de petits commerçants, représentant la société  russe qui voient très  cyniquement, s’ils arrivent à persuader Sémione de se tuer, une rare possibilité de faire entendre leurs revendications. Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire tout haut ». « Ça ne se fait pas de n’accuser personne ».

© Juliette Parisot

© Juliette Parisot

Mais les choses tournent autrement! Le pauvre homme dont la mort serait aussi la condition pour exister aux yeux des autres, retrouve alors l’envie de vivre malgré tout, dans une société aussi absurde, où seules escomptent les valeurs du collectif jusqu’à l’absurde et jamais les individus…
Cette satire virulente de la société soviétique, pourtant admirée par Stanislavski et Meyerhold, avait été interdite par Staline qui n’aimait pas du tout son auteur. Et elle a été répétée mais aussitôt censurée, elle ne  sera créée en Russie, qu’après la mort de Nicolaï Erdman en 70 ! Cent ans plus tard, la pièce a des longueurs et n’est pas toujours d’une légèreté absolue.
Mais dans la mise en scène de Jean Bellorini, avec de bons interprètes: François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durant, Ank Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Olivieri, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Mathieu Tune, Damien Zanoly,  elle représente un sérieux clin d’œil à la société russe actuelle…On pense au suicide de Maïakovski en 1930. Et celui de rappeur russe qui résista à la mobilisation décrétée par Poutine et préféra se jeter par la fenêtre, après avoir laissé un message sur les réseaux sociaux .

Philippe du Vignal

 

Jusqu’au 21 février, Théâtre Nanterre Amandiers 1 avenue Pablo Picasso, Nanterre, (Hauts-de-Seine).

Les 5 et 6 mars, Château Rouge-Scène conventionnée d’intérêt national art et création  d’Annemasse .

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

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