La Plaidoirie des forêts, texte et mise en scène de Françoise Cadol et Rémi Bichet, Illustrations et animation d’Amaury Brumauld

La Plaidoirie des forêts, texte et mise en scène de Françoise Cadol et Rémi Bichet, Illustrations et animation d’Amaury Brumauld

Quelque part en Bretagne, un chêne vieux de quatre siècles est menacé d’être coupé sans état d’âme par un promoteur immobilier qu’il gêne: il veut construire un grand ensemble de logements, ce qui représente un intérêt économique évident pour la ville… Mais un comité de défense de la Nature s’y oppose et a pénétré dans les bureaux de la société en cassant quelques vitres. Bien entendu, elle a porté plainte et ils sont poursuivis en justice.
Au cours du procès, deux avocats de la Défense (François Cadol et Rémi Bichet)  et un seul, plus âgé pour la Partie civile (Bernard Lanneau)  vont s’affronter en un peu plus d’une heure. L’avocate, elle, racontera l’histoire façon conte poétique de cet arbre qui a vu passer une dizaine de générations et qui est un être vivant.
Son confrère de la partie adverse a, lui, de solides arguments: l’intérêt économique  primordial et  ce chêne serait malade de l’encre (grave attaque de micro-organismes filamenteux) et donc condamné à brève échéance. Aucun traitement efficace! Ce fléau nommé ainsi à cause des suintements de liquide noirâtre sur le tronc et les branches, avait atteint les châtaigniers, chênes, noyers, il y a une trentaine d’années en Corrèze, au sud du Cantal et au nord de l’Aveyron. Mais ils semblent depuis s’en être remis.

 

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Entre rigueur judiciaire et conte poétique, cette Plaidoirie des Forêts, inspirée de faits réels, a lieu à la fois dans un tribunal évoqué par deux curieux bureaux avec des branches à l’intérieur et sur une toile tendue en fond de scène, sont projetées l’image d’une salle d’audience classique ou la façade d’un Tribunal (remarquables dessins d’Amaury Brumauld) devant laquelle le journaliste d’une radio (seulement dessiné) fera le point sur ce procès. L’avocate, elle, retrace la vie de cet arbre et de personnages apparaissant sous une forme dessinée à l’écran. Et on entendra, en voix off, la Présidente et le Procureur diriger les débats. L’avocat de la société marque des points: il y a bien eu intrusion dans un lieu privé et dégradation des locaux.
Son confrère de la partie adverse ne le nie pas mais, en ce qui touche à la maladie de l’encre, il a sous la main, un dossier d’expertise béton. Aïe! Tout bascule! Il y a eu tromperie et maquillage du tronc de l’arbre pour faire croire qu’il était atteint de la maladie de l’encre. Même après quatre siècles, il est encore en très bon état. L’avocat de la société immobilière botte en touche et réplique qu’il n’a pas eu connaissance de cette pièce versée récemment au dossier…
Jugement du tribunal? On ne vous le dévoilera pas! L’avocat de la société dont c’est la dernière plaidoirie va prendre sa retraite et serrera chaleureusement la main de son confrère… qu’il avait autrefois formé. C’est un spectacle encore un peu brut de décoffrage mais sans prétention et attachant. Et comme, il y a une très vieille parenté (vingt-cinq siècles!) entre le monde la justice et le théâtre que ce soit sur le monde tragique ou comique, ici cela fonctionne particulièrement bien.
Diction et gestuelle impeccables, bon rythme, mise en scène précise et sans prétention, thème: protection de la Nature -hélas! encore actuel-, bien traité, dialogues écrits avec précision (conseils de maître Jonathan El Kaïm), remarquables dessins animés, costumes bien conçus d’Alice Touvet, lumières efficaces de Denis Schlepp… Cela fait beaucoup de qualités mais le récit de la vie du chêne est trop long et la toute fin, un poil pleurnicharde, mériterait d’être revue. A ces réserves près, le spectacle déjà rodé, devrait faire le plein à Avignon…     

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 1 er juin au Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, Paris ( IX ème) . 

Théâtre Buffon, rue Buffon, Avignon, du 4 au 25 juillet à 14 h 45.

 


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Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, une ville du Yorkshire, au nord-est de l’Angleterre, autrefois troisième port mais en déclin depuis les années soixante-dix, est aujourd’hui sinistrée et perturbée par le mauvais temps, le bruit des bus et l’agitation de centres commerciaux: «Il n’y a rien ici. Et le vent qui passe entre les immeubles, va tous nous tuer d’ennui. » Ici, cette autrice de vingt-huit ans qui travaille en caissière intérimaire dans un supermarché, a eu l’idée d’envoyer son texte à Karelle Prugnaud.
D
ans ce monologue, la ville entre en résonance avec la naissance d’une conscience féminine à travers l’apparition et la perception des seins, dans un environnement traversé par le regard masculin et les normes intériorisées : « Enfant, mon monde tient dans un bonbon. Perdu sous un meuble. Sale. Collant. Comme seront les hommes avec moi. » La cité ouvrière de Hull se manifeste aussi en écho ou miroir de ce récit intérieur, avec le passage de l’enfance à l’adolescence : « Miss Gregor, la médecin de famille, a dit en regardant ma poitrine: «  C’est le bourgeonnement mammaire, ma chérie. »

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© JEFf EL-EiNI

L’écriture frontale autobiographique et intime, à la fois brusque et romantique, a fasciné Karelle Prugnaud. Avec une singularité et une poésie renversante, la jeune autrice offre un univers urbain à la dérive avec ses laissés-pour-compte que le progrès économique exclut. Un récit bouleversant. Texte témoin d’une réalité quotidienne sombre et de celle, tout aussi terrible, d’être née femme. «Je suis une enfant. Et je ne sais pas que je vais devenir une machine à nourrir les bêtes. Un sortilège de foire. Une machine à désirs qui se prépare au champ de bataille.» Le public est ému par ce spectacle cru et violent: Leah Walkmann a une vision implacable de la condition féminine dans ce milieu populaire, 

La scénographie de Karelle Prugnaud et la création musicale et vidéo de Tarik Noui, remarquablement inventives, renforcent le souffle théâtral et contemporain de cette écritureHull fascine par la beauté poétique de la mise en scène et la perfection gestuelle de Bertrand de Roffignac. Sans dire un mot, il s’agite avec une grâce obscure,  se pose, va et vient, tel un félin autour de sa proie, cette adolescente (remarquable Gabrielle Jeru). Leah Walkmann montre des situations qu’on devine douloureuses, brutales, obsessionnelles, sans horizon : « À toutes celles à qui on touche-la croupe, le boule, la tignasse, comme ils disent, j’aimerais dire que j’ai tort que tout va changer mais il est derrière moi. Je ne retrouve plus mes clés. You know what you’re doing. (…) »
Cette performance chemine de conserve avec le théâtre en une heure dix. Tarik Noui crée en images-vidéo un contre-récit s’inscrivant en parallèle ou en dialogue, avec celui de l’adolescente. Paroles proférées au micro par Karelle Prugnaud qui, avec sensibilité et présence, laisse jaillir la tension mentale entre «le corps vécu et le corps regardé ».
L’Anomalie, lieu -récemment ouvert- de spectacles et manifestations artistiques (voir Le Théâtre du Blog) a une programmation réjouissante. Avec Hull, Bertrand de Roffignac confirme sa volonté d’en ouvrir les portes à des créations hors-normes et de grande qualité.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 mai à L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crise dans la Culture !

 Crise dans la Culture !

Une fois de plus c’est reparti, crise dans la Culture ! Je m’appelle Jacques Livchine, artiste français qui peut prétendre avoir une certaine bouteille: notre Théâtre de l’Unité, né en mars 1968, a connu vingt-huit ministres de la Culture!!! Mais il n’a jamais cessé d’être subventionné depuis 71. Alors, c’est indéniable, les tensions avec le pouvoir politique ont toujours été d’actualité, souvenez-vous de Molière: cela ça n’a jamais été facile pour lui… Mais d’une habileté diabolique, il n’avait pas honte de s’agenouiller devant le Roi, tout en continuant à ridiculiser les courtisans.

Et puis Bertolt Brecht, notre maître à penser, nous a appris à être malin. Exilé aux Etats unis, il a été accusé en 47 d’être marxiste et communiste, par la Commission des activités antiaméricaines de la Chambre des représentants. Il réussira à prouver que ses pièces étaient chrétiennes! Ambigu, il esquivait les questions et évitait la confrontation directe. Quelques anecdotes éclairantes: en 78, nous allons être nommés à Saint-Quentin en Yvelines, comme compagnie associée au Centre d’Action Culturelle.

 © Estelle Chardon Passation de pouvoir au Théâtre de l'Unité le 31 décembre 2025

© Estelle Chardon Passation de pouvoir au Théâtre de l’Unité le 31 décembre 2025

Lors de l’entretien d’embauche, Elie Le Port, président de l’A.P.A.S.C. nous dit en aparté : il faudra renoncer à avoir votre carte du Parti Communiste, nous sommes bien d’accord?
Et en 91, Louis Souvet, alors maire de Montbéliard, U.M.P. grande tradition, veut bien nous nommer à la Scène Nationale, à  condition de ne pas monter une section du Parti Socialiste. Nous avons été d’accord mais nous lui avons alors aussi dit qu’aux prochaines  élections municipales, nous n’appellerons jamais à voter pour lui. Nous avons pourtant cohabité neuf ans, chacun avec nos idées. Parfois, ce fut chaud mais toujours dans un climat de loyauté.
Louis Souvet, mort il y a six ans, avait demandé à ma codirectrice Hervée de Lafond de prononcer son oraison funèbre. La droite montbéliardaise s’en est étranglée… Toute notre vie, champions du “dire sans dire”, nous avons réussi à ne jamais vendre notre âme!  

 Il faudrait être malin et dire à Vincent Bolloré, industriel, propriétaire de médias et milliardaire, qu’on le comprend bien: il paie, donc il décide. On n’est pas d’accord avec ses idées mais il faut le jouer à la Brecht. Quand nous avons récemment annoncé que nous quittions le Théâtre de l’Unité, notre députée (du Rassemblement national) nous a envoyé une lettre et je ne résiste pas au plaisir de vous en offrir un extrait: « Vous avez toujours été pour moi les «stars du théâtre de rue», des «monstres sacrés» qui, en son époque, m’ont sauvé la vie. Mon enfance n’a pas été malheureuse, mais enfermée dans un carcan religieux et autoritaire qui n’était pas fait pour moi…Alors, si la lecture a comblé durant plusieurs années ma soif d’évasion, c’est la créativité qui s’est imposée à l’adolescence et m’a sauvée.
Mais ce que j’aimais par-dessus tout, à dix-sept ans, c’était traîner mes doc martens au Centre d’Art et de Plaisanterie à l’hôtel Sponek pour y écrire des vers et rêver à mes prochaines créations picturales. Avec mes amis pseudo-artistes, on découvrait un monde : l’art contemporain, l’art fantasque, l’art innovant, pétillant à l’image d Champagne une chanson de  Jacques Higelin…Un univers jusque-là inconnu pour des enfants de salariés Peugeot arrivés à Montbéliard après avoir quitté un monde rural, traditionnel et moralisateur, hermétique aux bouleversements de 68. Alors, oui, si l’art a toujours fait partie de moi (il suffit de voir mes tatouages), c’est aussi grâce à vous, grâce à deux Parisiens aux noms impossibles à orthographier, qui, un jour, sont arrivés à Montbéliard et qui, par le théâtre de rue, ont impulsé une force de vie chez tous qui cherchaient un « ailleurs ». Alors merci.
Géraldine Grangier, députée du Rassemblement National.
Je décidais, en accord avec Hervée de Lafond, de suivre le précepte d’un vieux rabbin de Marseille à un mariage. « Se parler, il faut se parler, il ne faut jamais arrêter de se parler.” Il y a eu nombre de migrations de la gauche vers l’extrême droite donc le contraire doit être aussi possible…

Jacques Livchine, ancien codirecteur avec Hervée Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt ( Doubs).

 

C’est si simple l’amour de Lars Norén, traduction d’Aino Höglund et Amélie Wendling, adaptation d’Alain Fromager et Amélie Wendling,

C’est si simple l’amour de Lars Norén, traduction d’Aino Höglund et Amélie Wendling, adaptation d’Alain Fromager et Amélie Wendling, mise en scène de Charles Berling

C’est une des quatorze Pièces de mort que le dramaturge suédois Lars Norén, né en 1944 et mort du covid il y a cinq ans, a écrites entre 89 et 95. On entend derrière un voilage dissimulant à peine des loges d’acteurs: « Une putain de bonne représentation, une foutrement bonne. On a adoré. » En fait, cette première représentation n’a pas été fameuse et ce non-dit restera en filigrane quand Robert (Charles Berling) et Alma (Bérengère Warluzel) un couple d’acteurs invitent alors chez eux pour finir la soirée  Hedda (Caroline Proust), une amie, elle aussi actrice mais qui ne joue pas souvent et son mari Jonas (Alain Fromager), un psychologue, guère bavard.

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Le quatuor boit beaucoup et, in vino veritas, la parole devient vite agressive. Comme dans Démons, cela tourne vite au psychodrame, avec grand déballage de trahisons, rancunes, secrets bien gardés, ambitions, jalousies… Une pièce sans doute inspirée par la fameuse Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee où George et Martha, sérieusement alcoolisés, s’affrontent, comme dans un spectacle, devant les jeunes Nick et Honey, fascinés et apeurés par cet homme et cette femme qu’ils pourraient devenir un jour.

Chez Lars Norén, ces couples ont à peu près le même âge. Mais Robert et Alma, très ambitieux, ont choisi de ne pas avoir d’enfant, ce qui aurait nui, selon eux, à leur carrière artistique. Hedda et Jonas, eux,  n’ont sans doute pas réussi une union impeccable mais ont fondé une famille…  Mais cette nuit-là, révélés à eux-même l’un par l’autre, ils font tous les quatre face à un constat d’échec. Et Jonas, sans y toucher, manipule ce petit jeu cruel.  Ici les mots sont crus et les insultent fleurissent: ta chatte, putain, conne, con, ta gueule… Lars Norén met ici le doigt où cela fait mal: comment concilier une vie d’acteur, une vie sexuelle et de couple. Existe-il de possibles concessions?

En filigrane, règne ici l’inquiétude au moins au début sur l’accueil fait par la presse et le public à cette création, même si on reste discret. Mais c’en est déjà trop pour Alma qui va aussi avouer à son mari qu’elle a eu un amant, un poète homosexuel, ce qui rendra fou de colère et jalousie ce Robert qui le déteste. Alma, anéantie par ce qu’elle considère être un échec à la fois social, artistique et personnel, essaye en vain de se faire pardonner mais se suicidera au petit matin.

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©x Joonas (Alain Fromager)

Pièce assez bavarde, répétitive -pas la meilleure du célèbre auteur suédois!-  dialogues joués beaucoup trop vite, mise en scène inodore, sans rythme et trop statique, scénographie maladroite ! Cela fait quand même beaucoup d’erreurs! Sur le plateau nu, un rideau blanc transparent où on voit des loges pour les acteurs… Une vingtaine de spectateurs sont assis côté jardin et côté cour sur des chaises et fauteuils drapés de blanc, comme pour casser la relation scène/salle. Bien entendu, cela ne fonctionne pas. Ou alors, il aurait fallu mettre tout le public avec les acteurs dans un salle modulable. Et encore?

Au centre du plateau, une table roulante en plastique transparent avec boissons alcoolisées et deux canapés, eux aussi drapés de blanc, curieusement un peu orientés vers le fond où, très souvent assis, les acteurs jouent  alors de trois quarts. On les voit et les entend donc parfois difficilement. Résultat : un irrésistible ennui arrive et ces deux heures sont interminables. Chose rare dans le théâtre privé, une vingtaine de spectateurs sur à peine cent! se sont enfuis…
Charles Berling qui a aussi fait la mise en scène, ne pouvait pas ne pas voir cette évasion dans cette salle  peu remplie et c’est toujours  difficile à supporter quand on joue ! Il ne semblait donc pas très à l’aise comme Bérengère Warluzel, alors que c’est un très bon acteur, notamment dans Vu du pont, mise en scène d’Ivo Van Hove ( voir Le Théâtre du Blog Sauf à la fin, où il y a une belle scène entre lui et Alma où il crie son désespoir d’avoir été aussi naïf… Caroline Proust (Hedda) -en mini-robe bouffante assez laide- peine à rendre crédible son personnage d’actrice peu employée.
Seul, Alain Fromager est bien ce psychologue un peu détaché (mais assez manipulateur) devant cette violence intime qui va incendier la soirée et la faire basculer dans l’horreur  avec le suicide d’Alma. Nous n’avons peut-être pas assisté une bonne représentation mais actuellement, C’est si simple l’amour n’a rien d’un bon spectacle. Cela irait-il déjà mieux, si Charles Berling pouvait raboter ce texte trop long et s’il revoyait sa direction d’acteurs. Espérons que Lost and found, une autre pièce de Lars Norén, aussi mise en scène par lui, et qui va commencer dans ce même théâtre, soit plus convaincante.   

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er juillet, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème),
T. : 01 46 06 49 24.


 

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La Dame de chez Maxim de Georges Feydeau, adaptation de Philippe Person, mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person

La Dame de chez Maxim  de Georges Feydeau, adaptation de Philippe Person, mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person

Un projet né à l’Ecole du Lucernaire avec vingt-et un anciens élèves. C’est une adaptation de cette pièce créée en 1899 (cinq cent représentations!) – la plus longue du célèbre auteur : deux bonnes heures avec une trentaine de personnages) mais sans doute et pour cause, elle est moins jouée que les autres… Et fondée sur une invraisemblable  suite de quiproquos. En 2010, elle avait été brillamment mise en scène par Jean-François Sivadier avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief. Et ensuite par Zabou Breitman. Elle est ici ramenée à quatre-vingt dix minutes et onze personnages.
Le docteur Petypon, a passé la nuit au restaurant Maxim avec son ami Mongicourt qui le retrouve en plein sommeil sous un canapé renversé, alors qu’il est midi…  Il y a aussi pas loin , une belle jeune femme en chemise dite la Môme Crevette, danseuse au Moulin-Rouge. Le général Petypon, un riche oncle, débarque à l’improviste, retour d’Afrique. Comme il ne sait pas grand chose de son neveu, il prend la Môme Crevette pour sa femme. Et le docteur Petypon le laisse persister dans l’erreur.
Le général est venu inviter son neveu au mariage de sa nièce Clémentine dans son château en Touraine et le docteur se voit donc obligé d’emmener la Môme Crevette avec lui. Bien entendu, les choses se compliquent quand Gabrielle, l’épouse du docteur, reçoit tardivement le faire-part de mariage et décide alors de rejoindre le château en Touraine. Et Mongicourt, quand il l’apprend, y va aussi. Tous se retrouvent donc là-bas mais la Môme Crevette, libre, indépendante et qui a son franc-parler va semer la panique. Les jeunes provinciales snobinardes invitées vont l’imiter et reprennent  son expression fétiche, pas très claire mais à connotation sexuelle: « Et allez donc, c’est pas mon père ! »

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©x Une apparition jouée aussi par l’actrice  de la Môme Crevette

« Nous retrouvons avec bonheur notre auteur fétiche dit Philippe Person, C’est l’occasion d’une joyeuse cavalcade, de la rue Royale, au château de Touraine, des nuits parisiennes endiablées, au mariage de province. Et de dresser une galerie de portraits hauts en couleur: de la danseuse du Moulin-Rouge qui revisite la langue française et se joue de tout et de tout le monde, au général grivois, du docteur pas si respectable, à l’épouse naïve ou à l’ami noceur. »
Et cela donne quoi? L’intrigue est ici légèrement orientée années cinquante avec costumes d »époque ». Pourquoi pas? Et avec quelques simples éléments de décor et guirlandes lumineuses…Ces jeunes acteurs n’ont pas tous l’âge du rôle mais sont très vivants: un sacré bon point.  Mais on se demande pourquoi les metteurs en scène les font si souvent crier! Enfin, il n’y a ni micros H.F. ni fumigène…Un autre bon point.
En tout cas, mention spéciale à la jeune actrice qui joue la môme Crevette, pratiquement tout le temps en scène et qui illumine le spectacle, surtout quand elle est avec Petypon: « Oh ! vrai, t’es un peu mufle, tu sais !… t’as une façon !… Si j’avais seulement pour deux sous d’idéal! » Ce à quoi, il lui répond cyniquement : « Oui, mais comme tu n’en as pas ! « - Oh! Oh ! tu peux me dire « tu». La  jeune actrice dont nous n’avons pas le nom, a toutes les qualités pour aller loin.
Mais la distribution est inégale comme la mise en scène et à cause des coupes, le rythme va parfois cahotant surtout vers la fin que l’auteur a eu visiblement du mal à boucler sa pièce. Pourtant, aux meilleurs moments, on retrouve ici, du moins en partie, la folie et la liberté de Georges Feydeau. Cela sent le travail d’école mais ces jeunes comédiens sympathiques semblent heureux de faire revivre ces personnages qui n’ont pas grand chose à voir avec leur génération et qui pourraient être leur arrière-arrière-arrière grands-parents. Le public, lui, pas très jeune, les a applaudis généreusement. Alors à voir? Oui, peut-être  pour cette explosion de jeunesse et surtout pour cette incarnation de la môme Crevette! Pour le reste, mieux vaut ne pas être trop exigeant..

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 août, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-dame des champs, Paris ( V ème). T. : 01 45 44 57 34.

Multi Layered Body « Animal » conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Multi Layered Body « Animal », conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Le butō, danse-théâtre, est né au Japon  vers 1960. Cette « danse du corps obscur » a été une sorte de révolution et a été créée par Tatsumi Hijikata (1928-1986), avec lequel travailla le grand Kazuo Ōno (1906-2010) venu plusieurs fois en France et que nous avions vu autrefois au Festival d’Automne.
Butō, de Bu: danser et tō : taper au sol. Le butō, inspiré entera autres par l’expressionnisme allemand, le surréalisme, est aussi imprégné de bouddhisme et shintôisme. Il participe d’une introspection et le corps est presque nu, souvent peint en blanc, le crâne rasé, est avec des mouvements qui peuvent être très lents avec parfois,  chez certains danseurs, des connotations érotiques.  

Nombre d’artistes japonais se posaient alors la question de leur identité et de savoir comment résister à  une culture  de leur pays américanisée mais aussi à une esthétique conservatrice et s’inspiraient des avant-gardes occidentales du commencement du XX ème siècle. Et le fameux groupe Gutaï fondé en 54 par Jirō Yoshihara, a été influencé à la fois par le travail de Jackcson Pollock mais aussi par celui du Français Georges Mathieu. Il prônait « la réconciliation de l’esprit humain  avec la matière, qui ne lui est ni assimilée ni soumise et qui, une fois révélée en tant que telle se mettra à parler et même à crier. L’esprit la vivifie pleinement et, réciproquement, l’introduction de la matière dans le domaine spirituel contribue à l’élévation de celui-ci.  »
Allan Kaprow, créateur du  happening aux États-Unis, a reconnu au groupe Gutaï un rôle fondateur. Le Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990) donnait au corps une place fondamentale dans ses œuvres plastiques et ses performances, comme  le metteur en scène et cinéaste Terayama Shuji (1935-1983) dont nous avions vu en 71 à Paris La Marie Vison, avec des acteurs américains jouant dans des lieux séparés (on ne pouvait donc pas voir la pièce entièrement!). Et la compagnie Sankaï Juku, bien connue en Europe, s’inscrit dans cette même avant-garde japonaise qui, dans les années soixante, réalisa de nombreux happening subversifs dans les rues, avec parfois arrestations de leurs dirigeants.

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Le buto est aussi né d’une résistance chez des artistes qui essayaient d’établir, en dehors de l’art officiel, une autre communication avec le public, en mettant en valeur le corps humain et il y a maintenant trois générations d’interprètes qui  se sont succédé. Conan Amok (trente-neuf ans) appartient donc à la plus récente. L »animal » désigne chez lui un retour à un état physique anonyme, non contrôlable, antérieur au langage (même s’il dit quelques mots en anglais), à la raison et à l’identité sociale. Conan Amok entre crâne rasé, pieds nus, d’abord en pantalon collant, puis il sera juste en slip noir, le visage masqué par une longue écharpe transparente qu’il retirera ensuite… Il est diplômé en sculpture de la Musashino Art University et son corps, à la musculature imposante, ressemble lui-même à une sculpture. Depuis plusieurs années, il crée une danse qui est aussi une philosophie corporelle.
« Le corps, dit-il dans  le spectacle, n’est pas une entité unique. C’est un champ où s’entrecroisent des forecs multiples. Une impulsion surveint de l’extérieur. Un événement s’amorce. » (…) Le souffle précède le sens. la voix précède le langage. (…) Ce dont vous êtes témoin c’est le corps négociant sa propre limite. « 
Sur  le grand plateau noir convulsions, reptations, tremblements, poses stables, puis effondrements du corps entier… Ici, le corps du danseur passe par des états successifs très intenses proches, si on a bien compris, d’une certaine extase. Et d’une beauté exceptionnelle.
Nous avons moins aimé les éclairages bleu, rouge, vert sur des carrés de feuille d’aluminium que Conan Amok décollera du sol puis transformera en une boule qui cachera un moment son visage. Le tout dans un calme et un silence impressionnant, ou, à certains moments, sur la musique électronique d’Huleyzone Amida et Kohsetu  Narukami.
Il faut faire un effort et accepter d’entrer dans l’univers spatial et philosophique de cet artiste mais nous avons été fascinés par cette réflexion dansée sur le corps humain et l’animalité. Sa performance de soixante minutes, d’une remarquable précision, ne peut laisser personne indifférent… Mais elle est seulement encore présentée ce soir…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 28 mai, jusqu’au 29 mai, à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris ( XV ème). . T. : 01 44 37 95 95. 

 

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L’Avenir des reflets, texte et mise en scène  de Lazare

L’Avenir des reflets, texte et mise en scène de Lazare

Cet auteur et metteur en scène reconnu (voir Le Théâtre du Blog) ouvre un nouveau cycle théâtral: La Comédie du mauvais sang. Avec d’abord, cette création à propos de la Révolution française où on trouve entre autres et au centre,  Marat et Olympe de Gouges dont on a contesté la légitimité quand elle parlait justice, égalité, lutte contre l’esclavage, refus de la peine de mort… On aperçoit aussi Danton, Robespierre, Théroigne de Méricourt, Camille Desmoulins…
« Ils sont réunis par l’amour de l’écriture et de l’édition et la conviction de la puissance de mouvement et de soulèvement de la parole contre l’ordre qui fait chanceler les plus faibles, dit Lazare. (…) En creusant dans les échos d’une mémoire personnelle et familiale, j’ai construit une œuvre où des personnages naissent et se heurtent dans les rêves, le refoulé et les trous de l’Histoire de France. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je ressens la nécessité d’ouvrir mon écriture à des espaces nouveaux. Face à la maladie du monde et à l’impuissance de la révolte, ce sont des figures et des images de l’institution de ceux qui ne sont pas mes aïeux – la Révolution française – qui viennent me hanter. Dans L’Avenir des reflets, les personnages, les récits et les mythes de la Révolution traversent le temps pour apparaître, reflets directs des batailles de notre état de vie. »

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Ce n’est pas, pour Lazare, l’occasion de retracer l’histoire même de la Révolution française mais d’imaginer, si nous avons bien compris, une sorte de fresque poético-politique avec des moments de vie intime ou collective de célèbres personnages  Ici, joués par toute une équipe singulièrement efficace d’actrices et d’acteurs. Et certains sont aussi parfois musiciens.
Anne Baudoux (Madame de Lamballe, Madame de Venus…) Ava Baya (excellente Olympe de Gouges) joue aussi Ninon de Lenclos, un homme de Bailly, imprim’espion). Jérôme Billy (Beaumarchais, docteur, un perroquet, un propriétaire de plantations, l’imprimeur Meunier, Louis XV, un fermier général,  un valet du Roi…), Myrtille Hetzel (Lamartine, Chérubin, Marie-Thérèse d’Autriche).
Gabriel Tur (le Marquis de la Fayette, Robespierre, un journaliste radio, un docteur, cocher, Nicolas-Edme Restif de la Bretonne, le chien d’Olympe, Molière, un soldat, Brissot, imprim’espion). Et exceptionnel, très souvent sur le plateau, Denis Lavant interprète surtout Marat mais aussi le chat d’Olympe, un commissaire, un mouton, Théroigne Méricourt, Marie-Antoinette, un enfant pauvre, un garde, le singe d’Olympe, Louis XVI, Nicolas…)
Et l’ensemble arriverait à fonctionner sur trois heures vingt, avec un court entracte de dix minutes? Absolument pas, même si Lazare sait créer de belles images, comme cette scène de revendications avec une grande banderole. Tout se passe comme si Lazare semblait avoir voulu se faire plaisir et les intentions sont un poil prétentieuses, du genre: « Il n’actualise pas l’histoire : il en ravive la charge de questionnement, afin que le passé redevienne une force active dans notre présent. » (…). La pièce interroge cette puissance ambivalente du langage : sa capacité à éclairer comme à blesser, à rassembler comme à diviser, à produire du commun, comme à imposer une violence. Les mots n’y commentent pas l’action; ils en constituent l’un des lieux essentiels.  »

 

© Felice d'Agostino

© Felice d’Agostino

Pourquoi pas? Mais malgré ces pieuses intentions quant au rôle du langage au théâtre, Lazare a bien du mal à faire décoller ce spectacle! Il a pourtant certainement disposé d’un budget conséquent. Malgré une direction d’acteurs précise, les belles lumières de Philippe Bertomé, les costumes réussis de Marion Xardel, la puissance des acteurs, en particulier Denis Lavant, brillantissime. Malgré aussi quelques phrases musicales bienvenues, chantées et/ou jouées sur scène.
Rien à faire, le texte, bavard et trop long, sans fil rouge ni véritables personnages, distille vite un ennui pesant. Après le court entracte, la salle, déjà pas bien pleine, s’est encore vidée. Ce qui devrait quand même faire réfléchir l’auteur et metteur en scène qui assistait à cette représentation… 

Il maîtrise pourtant bien l’espace que lui offre ce grand plateau mais la scénographie compliquée de Marguerite Bordat avec escaliers, galeries, praticables, trappes… ne facilite pas le jeu et déconcentre le regard. Et Lazare gère beaucoup moins bien le temps! Un défaut de nombreuses réalisations actuelles et ces trois heures vingt -interminables- ont été fraîchement applaudies. Dommage! Il y a ici un « travail en cours » avec un univers poétique intéressant qui gagnerait à être mieux exploité. Il n’est pas trop tard et si Lazare pratiquait de sérieuses coupes, le spectacle gagnerait en clarté. Pour le moment, nous ne pouvons vous conseiller d’aller voir cet Avenir des reflets.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  20 juin, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris ( XX ème). T. : 01 44 62 52 52.  

Les 11 et 12 février, Le Mixt-terrain d’arts en Loire-Atlantique. Le 17 février, La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor).

Le 1er avril, Bonlieu-Scène nationale d’Annecy (Haute-Savoie). Les 14, 15 et 16 avril, Théâtre National de Bretagne-Centre Dramatique National, Rennes ( Iles et Vilaine). Les 27 et 28 avril, L’Empreinte-Scène nationale Brive-Tulle (Corrèze).

Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove, (spectacle conseillé à partir de quinze ans)

 Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove,  (spectacle conseillé à partir de quinze ans) 

C’est une reprise – avec une autre distribution- de la mise en scène que pour le quatre-centième anniversaire de la naissance de Molière, le 15 janvier 2022, Ivo Van Hove- troisième collaboration avec la Comédie-Française- avait faite de cette version reconstituée d’après celle originelle en trois premiers actes, donc inachevée, selon le fameux registre de Lagrange- mais aussitôt interdite à sa création en 1664 (voir Le Théâtre du Blog). Le personnage de ce dévot, fourbe et lubrique, passait mal auprès de certains représentants du clergé catholique, alors tout puissant.
Louis XIV se laissera  convaincre d’interdire à Molière de représenter « une pièce de théâtre capable de produire de très dangereux effets. » Le 5 août 1667, Molière en donnera au Palais-Royal, une version en cinq actes L’Imposteur. Interdite aussi, elle n’a eu qu’une représentation. Dix-huit mois plus tard, la version définitive, enfin autorisée, connaît alors un grand succès public. Molière l’avait rendue moins provocante et a visiblement écrit le dernier acte pour faire plaisir à un Louis XIV tout puissant. Ici, il récompense les services rendus jadis par Orgon, lui pardonne de faits délictueux commis autrefois et punit ce Tartuffe délateur, coupable d’autres crimes. Ce n’est évidemment pas le meilleur des cinq actes…

Cette première version est donc différente de celle plus connue et jouée partout actuellement. A l’origine inspirée entre autres, par un certain Charpy, abbé de Sainte-Croix qui s’était introduit dans un famille ultra-catholique et y avait séduit l’épouse d’un homme assez naïf pour ne rien voir. Et ces trois premiers actes sont  plus axés sur l’arrivée d’un Tartuffe, assez miséreux, recueilli dans la rue par Orgon, un riche bourgeois et sur le tsunami qu’elle provoque dans sa famille. Lui-même, sa mère madame Pernelle et son épouse Elmire, le chouchoutent et admirent celui qu’ils considèrent comme un maître spirituel; aujourd’hui, ce serait un gourou séducteur et riche d’offrandes reçues par les membres d’une secte.D’un autre côté, leur fils Damis, Cléante, le beau-frère d’Orgon et Dorine, la gouvernante toute dévouée mais lucide et qui sait, au besoin, se faire entendre, le supportent très mal. Convoitée par Tartuffe, Marianne, la sœur de Damis et son amoureux, le beau Valère, ne sont pas encore les personnages classiques de cette première version.
Cette crise familiale va s’envenimer et tout explosera quand, pour «sceller ce lien unique », Orgon, complètement fasciné par Tartuffe, veut en faire son seul héritier.  Ce « pauvre homme » selon lui, n’a aucun scrupule à essayer de séduire la seconde jeune et belle épouse. Mais il sera finalement chassé..

Ces trois actes correspondent approximativement aux actes IIII et IV de la version définitive et,  comme le suggère Georges Forestier, on revoit madame Pernelle qui refuse de croire à la culpabilité de son Tartuffe. Elle provoque ainsi l’exaspération de son fils Orgon, qui, lui-même, ne voulait pas y croire. Et la pièce se termine plutôt qu’elle ne finit, sur quelques mots de cette insupportable dévote.
Cela se passe dans la Halle de la Villette investie par la Comédie-Française pour quelques semaines à cause de travaux à la salle Richelieu. Gradins pour quelque sept cent spectateurs, ouverture de scène comparable à celle de Chaillot, soit dix-huit mètres… Pas facile de loger cette pièce aux scène intimes dans un espace aussi vaste… Jan Versweyveld a conçu une intelligente scénographie un poil esthétisante avec des séries de huit  lustres  rideaux et passerelle noirs au fond du plateau… Mais, bien vu, il utilise le même genre de dispositif que Jean Vilar, il y a soixante-dix ans; le directeur et metteur en scène avait imaginé un praticable au centre du plateau quand il mettait en scène des comédies… de Molière, entre autres, L’Avare.

© Comédie-Française

© Comédie-Française

Ici, juste, un grand rectangle blanc où jouent les personnages, souvent dans la pénombre. Et on aimerait que l’ensemble soit vraiment davantage éclairé! Que voient les spectateurs des derniers rangs? Et les voix sont amplifiées par micros H.F. d’où une certaine sécheresse mais comment faire autrement dans ce bâtiment conçu avec une indispensable hauteur quand s’y passaient et s’y vendaient des bovins par centaines. Et nous n’avons pas bien compris la raison d’être de surtitrages, genre : « Qui piège qui?  » Comme s’il fallait aider  le public à se retrouver dans le scénario, pourtant simple.
Très brillante interprétation avec, en particulier, Marina Hands (Elmire), Christophe Montenez (Tartuffe), Thierry Hancisse (Orgon). Loïc Corbery (Cléante) Et les scènes érotiques quand Tartuffe déshabille presque Elmi et la caresse sans qu’elle s’y refuse son très soigneusement traitées et crédibles. Mais Ivo Van Hove aurait pu nous épargner ces flots de fumigène au début comme à la fin et ces lumières stroboscopiques que l’on voit partout. Ce spectacle mérite franchement mieux que ces procédés devenus la signature obligatoire des spectacles actuels. Et tout se passe comme si les metteurs en scène, toutes générations confondues, découvraient un nouveau joujou… peu coûteux mais polluant  (glycol!) et sans aucun intérêt artistique
A ces réserves près, Ivo Van Hove a réussi le pari de nous donner à voir avec intelligence cette première version de Tartuffe. Mais on aimerait  revoir cette mise en scène sur la scène Richelieu, mieux adaptée au quasi-huis clos de cette pièce-culte. Une fois de plus, une réalisation vraiment réussie dépend beaucoup du lieu où elle est présentée. Et cette grande halle était loin d’être idéale…

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 juillet, Comédie-Française, Grande Halle de la Villette, 211 avenue. Jean Jaurès, Paris ( XIX ème). T. : 01 40 03 75 75. 

 

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène d’Anissa Allali et Francis Bolela ( à partir de dix ans)

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène d’Anissa Allali et Francis Bolela  (à partir de dix ans)

Cette comédie-ballet en trois puis cinq actes a été créée le 14 octobre 1670 devant la cour de Louis XIV, au château de Chambord par la troupe de Molière,  musique Jean-Baptiste Lully et  ballets de Pierre Beauchamp. Molière ridiculise un très riche bourgeois d’origine modeste qui veut prendre l’ascenseur social et imiter le style de vie des  nobles,  et surtout en acquérir la culture. 
Il va passer commande d’une beau costume et veut apprendre l’escrime, la danse, la musique, la philosophie…. Fasciné par Dorimène, une jeune marquise veuve, dont son amant, un comte autoritaire, va essayer de profiter de l’argent de ce nouveau riche assez naïf. Madame Jourdain le surprendra en train de dîner avec la la belle Dorimène et ne croira pas un mot à ses justifications embrouillées… Elle et Nicole, sa servante se moquent de lui.  Et elle lui rappelle que leur fille Lucile veut se marier avec  Cléonte… Un beau jeune homme mais d’un rang social pas assez élevé aux yeux de  M. Jourdain qui refuse cette union…
Avec l’aide du valet Covielle, Cléonte, pas  bien riche mais rusé, va alors se faire passer pour le fils du Grand Turc arrivé en France et M. Jourdain se fait berner en croyant être admis dans la plus haute noblesse après avoir été couronné Mamamouchi lors d’une cérémonie turque, complètement loufoque.  Et Cléonte et Lucile pourront se marier…

La pièce est très souvent jouée,  et il y eut une belle réalisation de Jérôme Savary en 81 puis en 86, avec Michel Galabru dans le rôle-titre. Puis, en 2015, Denis Podalydès l’avait aussi mise en scène devant la façade du château de Chambord, avec douze actrices et acteurs dont le remarquable Pascal Rénéric en M. Jourdain,  sept musiciens,  trois danseuses et trois chanteurs. Le spectacle fut ensuite longuement joué à Paris. Et en 2025, dans une réalisation de Jérémie Lippmann, avec Jean-Paul Rouve et cette année au début 2026, Le Bourgeois gentilhomme a été mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq.
Molière se livre ici à une critique féroce de riches bourgeois récemment anoblis à son époque et méprisés par les aristocrates. Une vieille histoire encore actuelle: le changement de classe sociale, promotion ou régression ne va jamais sans difficultés…  chez les individus et dans leurs familles avec, parfois, dans le premier cas, un sentiment de trahison ou de culpabilité…  Et dans le second, avec des effets psychiques:  Pierre Bourdieu raconte son arrivée dans une grande école de la capitale : «La violence des interactions prenait souvent la forme d’un racisme de classe appuyé sur l’apparence physique ou le nom propre. »

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Ce Monsieur Jourdain est ici joué par Bakary Sissoko avec une verdeur et une remarquable présence. « Je suis Malien et Français, dit-il, j’ai le cul entre deux chaises. Alors, Vitry, où il y a plein de personnes issues de la diversité, où on a une histoire… C’est mon refuge. (…) “C’est ça, être banlieusard, et fier de dire d’où l’on vient.” Il a visiblement bossé et tout compris du personnage! Il en parle avec une certaine tendresse: « C’est un mec de cité qui a réussi, et cherche à intégrer un milieu social plus élevé. »
Ce Jourdain hâbleur et sûr de lui mais aussi ridicule quand il drague la marquise, se fait piéger par madame Jourdain jouée une très bonne actrice-entrant à l’improviste. Il y a déjà chez ce jeune acteur, ancien dyslexique, une envie d’en découdre et il est, par delà les siècles, ce personnage burlesque transposé d’un milieu grand bourgeois, à celui d’une banlieue où on aime danser et rire. Et il l’incarne avec une gestuelle et une diction parfaites: aussi bien que les acteurs du Français dans Tartuffe, mise en scène d’Ivo Van Hove il y a quatre ans, et repris  en ce moment à la Villette et dont nous vous reparlerons.  

Mais ici  pas de micros H.F. ni scénographie importante… Juste une table carrée, quelques palettes, un grand pan de tissu rouge vif pour figurer un canapé, un frigo et un bar en planches couvert de graffitis. Et cela fonctionne. La circulation des douze acteurs. Bon, il y a encore des choses à revoir: les acteurs ont tendance à crier souvent trop, il y a des facilités de jeu, les costumes actuels ne sont pas fameux (on peut donc avoir du mal à identifier qui est qui, sauf la jeune marquise en étonnante robe longue sexy en faux cuir de la jeune marquise et la distribution, sans doute inégale.
Mais qu’importe!
 Souad Arsane,  Meziane Bella, Medina Diarra, Billy Malesa, Olivia Kuy, Nephtys Laurent, Margaux Lubamba, Nolan Masraf, Arthur Ooms et Lamine Yall Kane arrivent avec à leur tête, Bakary Sissoko, à emmener un public en majorité très jeune qui a beaucoup applaudi dans cette fable délirante mise en scène avec précision et respect du texte. Et ces quatre-vingt dix minutes passent vite.
Décidément, Molière en cette année aura été beaucoup joué et, petit miracle, trois siècles et demi après, les dialogues, superbement écrits, restent tout à  fait clairs, du genre: « Cet homme-là fait de vous, une vache à lait. » « Il le gratte par où il se démange. » « On ne peut être heureux sans amoureux désirs ; ôtez l’amour de la vie, vous en ôtez les plaisirs ». Et encore pour la route ce merveilleux: « Buvons, chers amis, le temps qui fuit nous y convie; profitons de la vie, autant que nous pouvons. »

Philippe du Vignal

Jusqu’au 20 juin, attention: les vendredi et samedi, Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, Paris ( XX ème). T. : 01 87 44 61 11.

Cirk Court le petit festival des arts de la rue (quatrième édition)

Cirk Court,le petit festival des arts de la rue à Romainville (quatrième édition)

Garçon, un kir par la compagnie Les Encombrants, conception de Didier Guyon, nouvelle mise en scène d’Etienne Grebot

Cela se passe dans la cour d’une école à Romainville (Seine-Saint-Denis) une ville jouxtant Paris, devant quelque deux cent spectateurs assis sur des gradins en bois (les enfants sur une moquette). A la lumière du jour, cinq maîtres d’hôtel (pantalon, chaussures, nœud-papillon noirs et chemise blanche immaculée) préparent l’installation d’un apéritif sur une grande table nappée de papier blanc devant de grands châssis noirs. Les ordres du chef de rang, muet, très autoritaire, les font filer doux et bien entendu, il y a de la révolte dans l’air. Dans ce spectacle comique et muet à part quelques mots et borborygmes, les gags s’enchaînent devant et sur cette table-scène.  

 

© Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet ( photo non retouchée)


Ici, aucune logique et les objets mènent souvent leur vie propre avec de beaux trucages,  d’où une cascade de gags, à partir de situations réalistes de la vie quotidienne, avec dérapages inattendus à la clé. Les Encombrants montrent ici la domination au travail, vieux thème de films mais moins au théâtre. Comment résister face à ceux qui dominent ? On se souvient dans 7 minutes de Stefano Massini qui s’était inspiré du combat des femmes à l’usine Lejaby à Yssingeaux en 2012 ( voir Le Théâtre du Blog). On pense au célèbre Lapin-Chasseur (1989) de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps où jouaient, entre autres, François Morel, Yolande Moreau, Olivier Saladin, Lorella Cravotta… Et pas loin de Buster Keaton et des Monthy Python.

Personnages simples et crédibles, grande précision gestuelle, sens de l’espace, fluidité des enchaînements, effets inattendus, poursuites, chutes collectives ou individuelles sur la table à la nappe blanche et disparition subite, main qui réussit à attraper enfin un verre de vin à deux mètres, incroyable saut d’un serveur (Benjamin Mba) par dessus le chef de rang impassible (Julien Barbazin) ou lancer de couteaux d’une dangerosité absolue (bien entendu, remarquablement truqué!).

Emile Faure, Etienne Grebot, Julien Jobert et Matthieu Verbeke (les autres serveurs) sont aussi très justes. Et il y a ici un remarquable sens de l’image aux meilleurs moments de ce spectacle qui a été beaucoup joué dans le monde entier et ici recréé avec une nouvelle équipe. Cela a un peu de mal à prendre son envol (le plein air n’est pas idéal pour une pièce comique) et on est un peu loin du jeu des acteurs. Mais quel bonheur de voir un public qui ne va sans doute jamais au théâtre, autant rire à un spectacle… de théâtre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 22 mai dans la cour de l’école Langevin-Wallon, quartier des Bas-Pays, Romainville  (Seine-Saint-Denis).

Le 31 mai,  Mai en Anjou (Maine-et Loire.) 

Les 10 et 11 juillet, festival Les Rugissantes au Creusot (Saône-et Loire). Le 12 juillet, Crépy-en-Valois (Somme). Les 13 et 14 juillet, Rouen (Seine-Maritime). Le 25 juillet, Vaujany (Isère).

 Le 23 août, Le Grand-Bornand (Haute-Savoie). 

 Le 5 septembre, Quétigny (Côte-d’Or). Le 26 septembre Romagnat (Puy-de-Dôme). 

 Le 17 octobre, Roanne (Loire).

 

 

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