Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima

Livres et revues:

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima, photos de Nobuyoshi Araki

(C)Jean  Couturier

(C)Jean Couturier

Un beau titre pour un livre qui explore la vie et l’art d’Akaji Maro dont le travail a été présenté cet hiver à la Maison de la Culture du Japon. La photo de couverture et celles qui accompagnent ces entretiens sont du célèbre Nobuyoshi Araki, photographe officiel d’Akaji Maro et de sa compagnie Dairakudakan. Ils se sont rencontrés à la fin des années 1960 dans le studio de Tatsumi Hijikata, créateur de la danse butô, décédé en 1986.

A force d’accompagner le maître dans ses interviews parisiens depuis plusieurs années et de se rendre deux fois par an dans son studio à Tokyo, Aya Soejima a eu l’idée de ces entretiens. La première partie du livre révèle la vie d’Akaji Maro depuis sa naissance à Nara en 1943, jusqu’à son travail, ces dernières années avec sa compagnie. Un long parcours, riche en rencontres artistiques: Yuko Mishima, les danseurs Ushio Amagatsu et Carlotta Ikeda, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino… D’abord engagé dans les milieux  culturels alternatifs de Tokyo, en marge d’une société japonaise strictement réglée, le chorégraphe s’intéresse au théâtre dès son adolescence et, en 1964, rencontre Jūrō Kara et participe à la création du Jôkyô Gekijô, compagnie-phare du théâtre underground. Le maître est devenu avec le temps, une institution mais mieux reconnue à l’étranger que chez lui.

La deuxième partie du livre, consacrée à sa vision de la danse et du monde, révèle les codes et orientations de ses créations et sa belle philosophie de l’existence. «Je joue au théâtre, je danse, dit-il. Mais je ne fais que mettre l’humain en scène.» Comment interpréter une existence, par le théâtre ou la danse? Jūrō Kara mettait en avant les errements de l’amour, ses fêlures et aberrations. Les textes, fondés sur le sens caché des mots et la polysémie, ont influencé le jeu des acteurs en qui il avait confiance. Il les questionnait beaucoup sur leur vie, puis insufflait une partie de leur vécu dans leur personnage. «J’ai changé de manières de m’exprimer, en passant du théâtre à la danse, mais je me dis que la danse représente aussi la vie de chacun. Le théâtre, pour moi, est un art raffiné. Ma danse, elle, relève plus du rituel. C’est plus primitif.».

Un livre passionnant et à découvrir.

Jean Couturier

Akaji Maro, Danser avec l’invisible, présentation et entretiens d’Aya Soejima. Riveneuve Archambaud éditeur.

        


Archives pour la catégorie analyse de livre

Passagers clandestins et Ecran sensible, performance d’Alain Fleischer

 

Passagers clandestins et Ecran sensible, performance d’Alain Fleischer

 C’est aussi un livre publié à l’occasion de la belle exposition Passagers clandestins/Transferts, Transformations, et Restes,   au Centre des Arts d’Enghien-les-bains dirigé par Dominique Roland qui a présenté sa nouvelle saison d’abord par le biais d’un très remarquable hologramme de lui-même après avoir  serré la main de son double. Brillante saison, avec, entre autres  des spectacles et des films, notamment quelques fabuleux court-métrages de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, dans une salle de presque quatre cent places, des ateliers, des conférences et des résidences de création, toujours à la marge entre arts scéniques et plastiques, et nouvelles technologies de l’image et du son. Bienheureux habitants d’Enghien-les-bains…

Le livre reprend avec des textes de Daniel Doebbels et de cet écrivain, cinéaste et artiste multidisciplinaire,avec photos et textes relatif aux quelque trente œuvres ici exposées. Passagers clandestins est aussi le titre de la nouvelle qui ouvre cette sorte de catalogue “En fait, dit-il, c’est la première fois qu’ne œuvre littéraire constitue pour moi la sorte de partition d’une exposition (…) Ici, le texte littéraire tente de parcourir l’exposition, de relier entre elles certaines ouvres, d’annoncer le thème du transfert des formes, de leur transformation, du passage d’un support à un autre, à travers de multiples interfaces.”
De ce long parcours artistique-certaines œuvres remontent à trente ans, voire plus- il y a d’évidence une filiation par le biais de l’image  avec l’art conceptuel mais pas seulement. Comme cette très belle installation avec projection vidéo ( 1979) où on peut voir l’image du visage d’une très jeune femme dont les cheveux volent, et qui est projetée sur les pales d’un ventilateur. L’appareil ayant ici une double fonction poétique: fabriquer un courant d’air provoquant l’envol des cheveux mais aussi servir d’écran, constitué par les pales en mouvement.  Un peu dans la même veine, si on peut dire: Nuage, une vidéo réalisée cette année avec la collaboration de Gaïa Riposati et Massimo di Leone avec des éclairs de lumière à l’intérieur d’un nuage qui sont comme imposés par une voix répétant: “Je ne suis qu’une image.”
Il y a aussi la projection d’une vidéo en noir et blanc (1992) sur très grand écran qui fascine avec raison le public.  Dans cet Homme dans Les Draps, aucun être vivant  sur ce grand lit mais seulement les plis du coton qui, avec une grande lenteur, se forment et se déforment. Libre à nous d’y voir quelque chose comme des visages énigmatiques. En tout cas, pendant une dizaine de minutes, la présence indéniable d’un ou deux personnages dont nous n’apercevrons jamais le corps mais qui ont une formidable présence.  Il y a aussi une installation Premier regard/Dernier regard ( 1991), soit deux séries de dix étagères en verre qui évoquent les péripéties de la vie humaine en deux mots: premier regard/dernier regard, premier mot/dernier mot: premier amour/dernier amour,etc. Soit vingt propositions rigoureusement traitées en verre sérigraphié. Le verre, on le sait, est un matériau exemplaire de pureté mais aussi difficile à traiter en sculpture, mais ici devenu un support remarquable.

 Ces œuvres réalisées par Alain Fleischer en papier argent, vidéo, objets ou appareils existants, papier, verre… posent aussi en filigrane la question du support, souvent nouveau  et sans cesse modifié, réinventé voire emprunté à l’industrie par les artistes mais toujours fragile et voué à la disparition en totalité ou en partie: surtout  la parole enregistrée, l’image projetée, et la lumière. A l’exemple de toute vie humaine, semble nous dire Alain Fleischer.

 Ecran sensible

 La présentation de saison comportait aussi une performance de cet artiste. Un très court-métrage avec scénario est projeté dans la salle. Entrée et sortie interdites et, bien entendu, extinction obligatoire des téléphones portables pendant les vingt minutes que dure la projection! Consigne répétée plusieurs fois et, curieusement, très respectée. Mais à la fin, aucun éclairage dans la salle qui reste noire.
Quelques assistants en combinaison blanche vont ensuite peindre l’écran de cinéma avec un rouleau imprégné de révélateur et une image fixe va apparaître, comme une sorte de mémoire là aussi fragile de la narration du petit film. Avec des manques et des ajouts. Et comme la métaphore et la preuve par neuf de  l’impossibilité de garder vraiment la trace d’un film, c’est à dire du sens d’images en mouvement quand on les reporte sur une image fixe.

Philippe du Vignal

Centre des Arts, Scène conventionnée Ecritures numériques, 12-16 rue de la Libération 95880 Enghien-les-bains. T: 01 30 10 88 91.
Passagers clandestins ( 175 pages) est édité par le Centre des Arts d’Enghien-les-bains. 20€.

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Charlotte Delbo, la vie retrouvée

Charlotte Delbo, la vie retrouvée, rencontre avec Ghislaine Dunant, lecture par Sophie Bourel

 

timthumb.php« C’est, écrivait Charlotte Delbo (1913-1985), parce que tu as tenu un jour encore, que tu reviendras, si un jour tu reviens. » Ghislaine Dunant, sa biographe, a travaillé sept ans à explorer la vie et l’œuvre de celle qui, revenue d’entre les morts, put ainsi témoigner. Elle a fouillé dans les archives nouvellement accessibles et recueilli des témoignages, mais ne s’est pas contentée de mettre en ordre sa documentation, elle est entrée en symbiose avec le texte imagé et rythmé de cette femme qui a su trouver les mots pour dire les camps de la mort et réparer les vivants : «J’ai rencontré dans les livres de Charlotte Delbo une écriture qui crevait la surface protectrice de la vie, pour toucher l’âme, dit-elle. Le trou que faisait dans mon humanité la catastrophe d’Auschwitz, un écrivain me donnait le moyen de le raccommoder avec une œuvre qui en faisait le récit. Elle avait cherché la beauté de la langue dans le terrible des mots, ciselés en arrêtes coupantes.»

 Au cœur de cet ouvrage, prix Fémina 2016 de l’essai, la relation de Charlotte Delbo avec le théâtre et son mentor, Louis Jouvet. Tout au long de sa captivité, le théâtre et ses personnages l’habitent et l’aident à tenir: «Electre et moi seule, savons ce qu’est l’attente (…) Chaque minute était une victoire mais pour si peu d’entre nous (…).  Don Juan était là pour pester contre l’enfer (…) Antigone avait une grandeur qu’elle n’a jamais eu ailleurs…» Son premier livre fut édité dix-neuf ans après sa rédaction (1946) et les suivants trouvèrent leurs lecteurs encore plus tard. Cette biographie tente aussi d’en donner les raisons.

Depuis quelques années, on a mis en scène ses textes. Mais rares sont ceux qui ont trouvé, comme Ghislaine Dunant, le ton juste pour entrer dans la vie de cette résistante communiste qui, pendant l’Occupation, partit en mai 1941 avec Louis Jouvet et la troupe de l’Athénée pour une tournée en Amérique du Sud mais décida de rejoindre Georges Delbach son mari resté en France et d’entrer avec lui dans la Résistance clandestine. Mais elle sera arrêtée avec lui; il sera fusillé au mont Valérien en 1942, et elle, déportée à Ausch­witz puis à Ravensbrück jusqu’en avril 1945.

A travers sa propre écriture, la biographe nous transporte au cœur d’une œuvre magistrale restée trop longtemps confidentielle. Elle nous a transmis son enthousiasme, le temps de cette rencontre, soutenue par la lecture de Sophie Bourel. La Maison de la poésie de la Ville de Paris, lieu de création, de diffusion et de rencontres créé en 1983, consacré initialement à la poésie, s’avère, une fois encore, un lieu privilégié d’écoute et de transmission des textes contemporains.

Mireille Davidovici

Maison de la poésie, 157 Rue Saint-Martin, 75003 Paris T : 01 44 54 53 00, le 7 février.

Charlotte Delbo, La vie retrouvée de Ghislaine Dunant, éditions Grasset, 2016
Aucun de nous ne reviendra de Charlotte Delbo, éditions de Minuit (1ère éd. : 1965.)  

 

Au bord du théâtre d’Eugène Durif

Au bord du théâtre, d’Eugène Durif

au_bord_du_theatre_tome_2_eugene_durif_cover En deux gros volumes-plus de huit cent pages-l’auteur a réuni essais, esquisses, poèmes, premiers jets, ébauches, entrées de clowns et monologues, en regard de la trentaine de pièces, romans, et autres, déjà publiés depuis la fin des années quatre-vingt.
 Au bord du théâtre n’est pas une compilation de paperolles, un recueil des miettes de la création-comme s’il ne fallait rien laisser perdre-mais presque une méthode extensive qu’Eugène Durif nous donne de la lecture de ses textes.
Voilà : même parfois obscurs, mais ni plus ni moins que la vie même, ces  fragments, pourrait-on dire, sont faits de chair-la chair faite verbe-tant le toucher, la peau, la sensibilité y sont présents. Y compris sous leur forme la plus brutale, la violence sociale (voir le premier texte du volume II: Comme un qui parle tout seul), et la violence sexuelle, sans exhibitionnisme.

Eugène Durif pratique l’émotion comme source de connaissance de l’humain, et elle transpire de ses textes, mettant en lumière une vérité importante et mal connue : nous sommes perméables, quoique nous fassions pour nous protéger (enfin, certains n’y parviennent que trop). Cette perméabilité, il la met en pratique, très simplement, en publiant à côté de ses propres textes, quelques-uns de ceux qui ont été écrits en atelier d’écriture avec des comédiens «différents». Eugène Durif a en effet beaucoup travaillé avec des Centres d’Aide par le Travail, et très simplement, prend au sérieux ces productions, qui ont parfois la force et la liberté de l’art brut.

Au bord du théâtre  tient de cette pratique un peu secrète, et aussi des franges d’une écriture plus publique. Et d’une colère contre un théâtre beau et bien fait, bien pensant, mais fermé sur lui-même et sur un public privilégié. «L’œil du prince», mais partout, et pour tous ! « Être au bord du plateau » lui donne aussi la possibilité de s’adresser au public autrement, dans une situation plus intime, plus complice, plus perméable.
Ce bord-là nous remet au centre du théâtre : quand il rencontre un public sans connivence, sans prérequis, directe et disponible. L’art du théâtre, ce sont aussi ses méthode de production, de diffusion : pas d’idéalisme qui justifierait injustices et exclusions ! « Le théâtre pour tous » commence au plus près de quelques-uns.

Le poète Eugène Durif nous parle beaucoup de la mort, obstacle définitif, muet. Mais les morts, eux, sont là, faits comme nous, de l’étoffe des rêves. Quelque chose passe d’eux à nous, ultime forme du toucher, si présent, on l’a vu, dans Au bord du théâtre
Voilà un livre qui ne ressemble à aucun autre, et qui fait plus qu’ouvrir des portes : il les fait disparaître. Et il y a une courageuse maison d’éditions pour se faire complice de cette révolution douce.

Christine Friedel

Editions La Rumeur libre, collection La Bibliothèque. A paraître en 2017, le tome III : Figures de la tragédie. L’ensemble  sera réuni dans un coffret.

 

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Livres et revues

Judith, Théâtre de Sh. Saskia Cohen Tanugi

Il s’agit d’un recueil de deux pièces écrites par une écrivaine-pédagogue qui vit en Israël. Dans Judith, il y a Niki, un attaché au ministère des Affaires étrangères, Suzanne, une compositrice, Olga, la jeune sœur de Judith, violoncelliste, Ismaël, un journaliste hostile au Djihad dont les fils ont été assassinés, et Judith, une actrice, son ancienne compagne, qui répète une pièce: La Princesse perdue, au Théâtre de l’Odéon. Mais elle va s’effondrer sur le plateau malgré l’aide son partenaire.
Ce qui va déclencher une crise: Suzanne rompt son contrat avec le Liban et part pour Israël avec Judith. Ismaël n’obtint pas l’aide de la France pour sauver sa famille, victime du Djihad. Thème brûlant d’actualité mais difficile à traiter. Le dialogue est souvent habile mais bavard! Et Sr. Saskia Cohen-Tanugi n’évite pas les poncifs comme le théâtre dans le théâtre qu’elle aurait pu nous épargner…
Judith fait souvent penser à un scénario de cinéma (pas de hasard, l’auteure a collaboré à plusieurs films) mais n’est pas inoubliable…

L’autre pièce de ce recueil La Princesse perdue, version pour enfants de la pièce précédente , est une adaptation théâtrale d’un conte de Rabbi Nahman de Breslev (XVIIIème siècle), écrite en français mais qui a été en partie traduite en hébreu.
C’est l’histoire de la fille d’un roi qui a été injustement réprimandée par son père. Le chambellan et son valet partent à sa recherche… Point de départ à un voyage comme dans nombre de spectacles pour enfants.
L’auteure donne le rôle de la Princesse à « sept jeunes  filles de style et d’état différent ». Les scènes se passent dans un désert, un champ de blé ou devant un arbre magique, ou encore sur le parvis du château du Roi. Bref, il y a ici souvent tout le charme des contes orientaux adaptés pour la scène. Et Sr. Sakia Cohen-Tanugi semble être plus à l’aise que dans la pièce précédente, même si  on n’échappe pas là aussi au
théâtre dans le théâtre!!!
Cette Princesse perdue, avec sa simplicité et son charme poétique, pourrait intéresser plus d’un metteur en scène de théâtre pour enfants, malgré le nombre d’acteurs nécessaire pour jouer les quatorze personnages! Sr. Saskia Cohen Tanugi indique « dix acteurs ou six acteurs » (sic). Par les temps qui courent?

Philippe du Vignal

Les Editions Persée. 19, 80 €.

Parages/01 – La revue du Théâtre National de Strasbourg

 

parages-01Premier numéro de cette revue, initiée par son directeur, l’acteur et metteur en scène Stanislas Nordey,  qui a souhaité la consacrer aux auteurs vivants et en a confié la conception à Frédéric Vossier.
Le titre: Parages correspond à cet espace indéfini et mouvant qui tourne autour de la scène, un espace où siège l’auteur dramatique, ni trop près ni trop loin.  Avec des signatures comme celles de Mohamed El Khatib, Claudine Galea, Joëlle Gayot, Lancelot Hamelin, Bérénice Hamidi-Kim et David Lescot.

Les approches de l’écriture contemporaine : articles de fond, lettres, correspondances, entretiens, rencontre, inédit, enquête, portrait …marquent les orientations de la revue. En avant-propos, quelques lignes de Laurent Gaudé sur la disparition d’Emmanuel Darley (1963-2016), éloge d’un écrivain sur un autre-amour du théâtre et présence vivante de personnages d’aujourd’hui.

Christophe Pellet, lui écrit une lettre pleine de sensibilité à la rayonnante actrice Dominique Reymond: souvenirs et partages, et n’en continue pas moins, avoue-t-il, de réfléchir à l’éternelle histoire du masculin et du féminin dont il ne sort pas, englué dans sa masculinité car, pour lui, la plupart des hommes restent des garçons à vie : « hystériques (mais oui!), batailleurs et avides de prendre ». Toutefois, certains auteurs-garçons sont immenses, comme Henrik  Ibsen, traversant le temps, grâce à leurs personnages féminins. D’autres sont androgynes, comme Tennessee Williams au chemin chaotique. Mais « les acteurs dépassent ce clivage : le temps de leur présence sur scène, une révolution androgyne s’opère dans l’éclat et la lumière. Ainsi marches-tu, Dominique, dans l’éclat et la lumière, et bien longtemps après que tu as quitté la scène… »

 Claudine Galea se penche de son côté sur L’Écrire, devenu au fil du temps, concept d’objet en soi, et non plus concept du travail d’un sujet ni d’un sujet au travail. «L’Écrire-rien d’un miroir, peut- être un autoportrait/qui n’est rien d’autre qu’un portrait/pris dans l’objet de sa peinture/et de son mouvement/renvoie encore/à l’étonnement premier/renvoie à la qualité d’enfance/ qui seule fait front face à la mort/ à égalité de vie/ça commence là où ça recommence/ça commence avant – avant la langue/avec le VOIR –yeux grands ouverts/avec l’image qui monte/qui s’étend qui crée d’autres images/ car la main est d’abord muette. » L’Écrire, un objet à lire.

 La conversatio-par courriels-de l’écrivain/metteur en scène et plasticien Mohamed El Khatib avec l’auteure et performeuse Sonia Chiambretto avance entre crudité et spontanéité, le premier tentant de répondre à la question de la seconde, sur la possibilité d’accueil d’un Syrien chez soi, lui qui, de son côté, quelques mois auparavant, imaginait précisément une performance intitulée Hospitalité.
Qu’il s’agisse des articles de Marie-Christine Soma sur la lumière, de la réflexion ironique sur la parité de David Lescot, des textes d’Olivier Neveux et David Lescot pour qui le travail de l’imagination consiste toujours à mettre en forme le réel… encore et surtout après l’ère des attentats, la lecture de ces artisans du théâtre est passionnante.

 Véronique Hotte

Parages /01  en librairie, et en  abonnement: 40 € pour 4 numéros; prix à l’unité : 15 €.  Les Solitaires intempestifs – www.solitairesintempestifs.com .
Par abonnement : TNS n.trotta@tns.fr

 

Le Motif dans le tapis/Ambiguïté et suspension du sens dans le théâtre contemporain de Michel Corvin

 Le_Motif_dans_le_tapis_editions_Theatrales«Bien voir, être bien assis, bien entendre, trois conditions élémentaires mais rarement réunies dans les théâtres traditionnels », écrit, non sans humour, Michel Corvin (1930-2015) : voir Le Théâtre du Blog).
 « On s’assoit à l’endroit que votre billet vous a assigné. Avec la (mal)chance, dans un de ces respectables lieux dits « à l’italienne », d’être trop à gauche, ou à droite, d’être placé derrière une carrure ou une crinière qui vous obstrue la moitié de la scène… », persifle ce spectateur assidu, observateur aigu de la scène contemporaine, et esprit universel avec son Dictionnaire encyclopédie du théâtre à travers le monde (Bordas)  souvent  dit « Le Corvin ».  « Michel Corvin a parcouru en infatigable géomètre tous les lieux où ça joue, où ça écrit, où ça pense le théâtre (…) », souligne dans sa préface, Céline Hersant, qui a contribué à établir l’édition finale de cet ouvrage posthume.

 Cet ultime essai vient compléter La Lecture innombrable des textes du théâtre contemporain (Théâtrales 2015), conçu comme une boîte à outils pour aider praticiens, enseignants et étudiants à s’approprier les textes les plus « récalcitrants“ en déjouant les pièges qui peuvent se cacher, parmi les  éléments de toute pièce : langage, espace, temps, action, personnages pour une lecture active et ouverte au sens.
« Il s’agissait de débroussailler le terrain : comment procéder face à un texte qui déroute effraye, rebute. » Moins pédagogique mais tout aussi clair, ce second opus aborde la réception par le lecteur, le metteur en scène et le spectateur, des œuvres théâtrales d’hier et d’aujourd’hui, et la question de leur sens à l’aune des critères actuels.

 Le titre, emprunté à la nouvelle d’Henry James The Figure in the carpet, renvoie au constat ironique du romancier anglo-américain : il n’y a d’autre motif (dessin et dessein) dans un texte littéraire que le fait même de croire, ou de faire croire qu’il cache un secret.
Pour  Michel Corvin: « Il n’y a d’autre secret que la recherche déceptive du sens secret. L’épingler, c’est être sûr de se tromper. Il ne peut qu’y avoir des manœuvres d’approche, d’un horizon à la fois bien réel et insaisissable. »  La quadrature du cercle ! C’est à cette quête infinie qu’il nous invite : «Continuons à regarder le tapis et à émettre des hypothèses. »

 Après une introduction et un “avant-dire », où il expose sa philosophie et des principes généraux, il entre par étapes dans le vif du sujet, et souligne l’ambiguïté et la polysémie inhérentes à toute œuvre, a fortiori au théâtre, fait à la fois pour être lu et porté au plateau. Il montre la créativité requise chez le récepteur : « Un texte est plein de non-dits que le lecteur/spectateur actualise avec tout son bagage personnel, culturel et social ». Effort d’autant plus difficile que la pièce est complexe et que la tentation est grande de ramener l’inconnu au connu. «Un texte veut que quelqu’un l’aide à fonctionner », remarquait Umberto Eco. Ce qui est d’autant plus vrai d’un texte dramatique.

Michel Corvin analyse toutes les embuches qu’on peut rencontrer en voulant interpréter drames, tragédies ou comédies à l’aune de vieilles grilles de lecture et de partis-pris univoques (symbolique, politique, psychanalytique, etc. ), ou en leur collant une étiquette : théâtre de l’absurde, comme on l’a fait à tort pour le théâtre d’Eugène Ionesco ou de Samuel Beckett. Il rappelle, moqueur, à propos de toutes les questions sur qui est Godot, la réponse toute simple de l’auteur, au metteur en scène américain Alain Schneider: « Si je le savais, je l’aurais dit dans le pièce ».
On parcourt un très vaste corpus de textes : de Roland Dubillard à Arthur Adamov, de Bernard-Marie Koltès à Noëlle Renaude, de Valère Novarina à Heiner Müller, en passant par Eugène Labiche, Molière ou Marivaux. Et aussi nombre d’auteurs étrangers. D’un chapitre à l’autre, il débusque, au sein des écritures et de leur mise en jeu, de nouvelles pistes d’analyse. Polémique, il relève bien des contresens sur les œuvres, à force d’exégèses fautives.

Il épingle au passage, exemples à l’appui: «Les esprits paresseux mais tranchants que sont le plus souvent les critiques professionnels, alors qu’ils devraient être les dénicheurs perspicaces de talents insolites » (…)« Il faut rester humble quand on parle au nom du public, en s’appuyant sur des références que le public n’a pas à avoir : le spectacle théâtral appartient au domaine public et, dans cette mesure, peut prétendre à être accessible à n’importe qui (…) On est toujours en droit de jauger la mise en scène au trébuchet de son rapport avec le texte, selon les deux critères de la richesse d’interprétation et de son intelligibilité, mais il en est un autre qui les domine : la réceptivité. Laquelle résulte de tant de paramètres (lieu, occasion, nature et attente du public, intérêt actuel de l’œuvre, personnalité des artistes, etc. ) »

On retrouve dans ce livre l’empreinte de Michel Corvin : «les fulgurances, la vivacité, la phrase énergique (…) fortement théâtralisé par la ponctuation, souligne Céline Hersant (…)  L’argumentaire se construit avec une armada d’exclamations, d’incises et d’interrogations (…) »Ce traité foisonnant s’avère un outil précieux, savant mais abordable, pour qui veut pénétrer plus avant dans la jungle touffue des dramaturgies de toute époque. Il nous apporte clefs et méthodes pertinentes.
Laissons à Michel Corvin le mot de la fin, un rien provocateur : « Vivent donc les textes et les spectacles incompréhensibles !  »

Mireille Davidovici

Editions Théâtrales, 300 pages, 24,90 euros.

 

Pour Koltès de François Bon

002404824À l’aide de courts extraits qu’il commente, l’écrivain et biographe entre dans le vif de la matière textuelle : « Non pas parler directement du sens et de ce que disent les livres, plutôt comment ils se forment et comment ils présentent forme. »
François Bon s’attache à décrypter les pièces et à déterminer leur spécificité théâtrale :  » le rituel déployé où on fixe dans l’écriture ce qui précèdera qu’on la profère sur scène.  » Il analyse finement la composition des paragraphes, unités constituantes, selon lui, de cette prose et, à l’intérieur de ceux-ci, la métrique :  » une cadence : avancée et suspens » ;  la syncope:  » le battement qui fait que, inexorablement on avance ». Il compte faux et vrais alexandrins, alternance d’heptasyllabes et d’octosyllabes, césures, répétions, ouvrant à la phrase déployée par nappes, un espace poétique qu’il compare à celui de Baudelaire… Il tente d’esquisser le solfège de cette langue.

Il revient aussi sur les thématiques, les influences (Marivaux, Honoré de Balzac, William Faulkner, Joseph Conrad), évoquant les lieux récurrents et les hors-champ tout aussi présents, soulignant les procédés de disjonction temporelle… François Bon examine au microscope ce qui fait l’originalité sémantique du dramaturge, sa géographie intime. La lecture de l’ouvrage nous plonge, par bonds successifs, d’un court extrait à un autre, au cœur des ténèbres de cette matière résistante. Elle nous en donne quelques clefs d’entrée mais requiert une bonne connaissance du corpus à laquelle elle nous renvoie obligatoirement.

Ce brillant mais modeste exercice d’admiration, d’une écriture exigeante, constitue une sorte de duo : la voix de celui qui n’est plus à laquelle répond celle d’un écrivain vivant. Il ouvre au lecteur des pistes pour aller plus loin et lui demande une participation active.

M. D.

Les Solitaires Intempestifs. 76 pages, 13 euros

 Le Théâtre de Victor Hugo de Florence Naugrette

ic_theatrede_hugo_v4 » Au XlXème siècle, c’est au théâtre que l’on conquiert la célébrité, c’est donc sur les scènes parisiennes que Hugo, dès ses débuts, cherche le succès, avec un théâtre populaire mais de haute qualité littéraire. Une entreprise semée d’embûches : sa carrière théâtrale a tout d’une aventures avec de multiples épisodes… »

L’auteur des Misérables écrit ses premières pièces à dix ans : comédies, tragédies, tout y passe… Cromwell  sera sa première publication dramatique dont on a surtout retenu la préface, qui, selon  Florence Naugrette:  » ne saurait être comme le premier manifeste du théâtre romantique « , mais veut implicitement  abolir le la hiérarchie des genres et des publics.
De même, elle minore l’importance de la fameuse bataille d’Hernani, et montre que cet épisode littéraire a été monté selon elle, en épingle. Spécialiste du théâtre romantique, elle fréquente assidûment l’auteur de Marie Stuart et elle  prépare un livre sur Juliette Drouet, à partir des vingt-deux mille lettres qu’elle a écrites  à son célèbre compagnon. Elle nous propose donc une plongée dans la vie théâtrale du XIXème siècle, fait revivre le dramaturge et procède à une fine analyse de ses textes avec un regard neuf sur cet auteur tant de fois commenté.

Édité dans une nouvelle collection prometteuse et bon marché, dont nous vous signalerons les prochaines publications, cet ouvrage nous éclaire à la fois sur l’homme, son théâtre et son temps.

M.D.

Ides et Calendes 112 pages, 10 euros. Dans la même collection : Le Théâtre de Georg Büchner par Jean-Louis Besson ; Le Théâtre de Tennesse Williams par Christophe Pellet; Le Théâtre d’Anton Tchekhov par Georges Banu.

 

Livres et revues

Bertolt Brecht et Fritz Lang, Le nazisme  n’a jamais été éradiqué de Danielle Bleitrach, Richard Gehrke, avec la collaboration de Nicole Amphoux

THnazisme-couvRevenons plus longuement sur ce gros volume dont nous vous avions dit le plus grand bien. L’auteure, sociologue mais aussi spécialiste de la mondialisation, parle ici du film de deux célèbres  metteurs en scène allemands Bertolt Brecht, et Fritz Lang qui se sont retrouvés en exil aux Etats-Unis, coauteurs en 1943, Les Bourreaux meurent aussi où ils racontent l’assassinat par les résistants tchèques en 1942 d’Heydrich le Bourreau, le Reichprotetktor de Prague qui participa de à la solution finale qu’il contrôla minutieusement…
L’auteur de L’Opéra de Quat’sous met en valeur, comme le souligne bien Danielle Bleitrach, la complicité des forces conservatrices (armée, police, justice, université, et capital)avec le nazisme. Mais selon elle, il faut “lire ce film sous l’éclairage blafard de la trahison de l’espérance”… et elle  souligne que les tous films  de Fritz Lang, sont “un combat contre le destin dans lequel l’important n’est pas le destin- le triomphe de la mort ou de la violence de la société mais la lute elle-même, et la description d’un mécanisme; et dans Les Bourreaux meurent aussi, ce n’est pas un individu qui combat mais un peuple.”

  Mais le livre très riche,  avec des notes en bas de page d’un grand intérêt, est aussi une analyse des plus pertinentes de l’œuvre de Fritz Lang dont elle pense qu’il est “toujours entre mort et civilisation, avec une fascination pour les pulsions primitives, masques dans nos sociétés”. 
Et, pour elle, Bertolt Brecht le rejoint  sur ce point dans un revendication à la jouissance brutale.
L’auteure consacre aussi un chapitre tout à fait passionnant  à leur collaboration pour ce film avec le compositeur Hanns Eisler qui avait déjà travaillé avec Bertolt Brecht pour L’Opéra de quat’sous en 1928, puis l’année suivante pour Happy end.

En spécialiste du cinéma, Danielle Bleitrach analyse aussi le structure des Bourreaux meurent aussi et remarque  qu’il avait une maîtrise obessionnelle du décor et de l’architecture avec des espaces imaginés bien longtemps avant le tournage ( son père était architecte de la ville de Vienne), autant que du jeu des acteurs). Mais, ce qui le rend proche de Bertolt Brecht avec qui il avait souvent des rapports difficiles, le décor chez lui se revendique comme décor, que montrent bien les nombreuses photos qui illustrent ce livre.

 Il y a aussi un chapitre très fouillé où Danielle Bleitrach analyse avec précision, ce que signifie pour Bertolt Brecht et pour Fritz Lang, la confrontation, pour ces deux créateurs issus de champ artistique de la Première guerre mondiale, à un autre monde américain où existe la notion de marché et d’investissement financier, avec tout ce que cela comporte de division du travail, et de soumission aux lois capitalistes. Sans aucun doute à des kilomètres de l’univers théâtral encore artisanal du futur directeur du Berliner Ensemble…

  Elle rappelle aussi combien il n’était pas évident pour Fritz Lang comme pour les autres réalisateurs de produire des films antinazis aux Etats-Unis juste avant la guerre.  Et comment il a, avec Bertolt Brecht comme gommé l’extermination anti-sémite et la solution finale dans leur film. Même si Brecht avait prévu un conflit antisémite entres les otages, finalement supprimé par le cinéaste. A une époque où, fait maintenant connu, il faut rappeller qu’Hollywood  était ouvertement antisémite.

  Mais pour Fritz Lang-et Danielle Bleitrach le montre bien-il y a eu d’évidence une différence de traitement entre riches et pauvres dans l’extermination. Et dans la post-face du livre, elle rappelle l’idée de Klaus Mann: ce n’est pas parce qu’ils antisémites qu’il sont pourris mais il le sont parce qu’ils sont pourris. Mais elle conclut avec effroi que le nazisme n’a jamais été éradiqué et qu’il reste peu de choses de cette vérité sur ce cauchemar humain qu’ont cherché les deux auteurs des Bourreaux meurent aussi.
Un livre parfois touffu, mais très argumenté, tout à fait passionnant pour celui qui s’intéresse à Brecht qui, on l’oublie trop souvent, resta exilé près de quatorze ans et à Fritz Lang mais aussi à cette époque soi-disant bien connue, et qui, soixante dix ans après, n’en finit pas de révéler son aventure artistique.

Philippe du Vignal

Editions LettMotif.  29 €

Frictions n° 26

aAQ2oj682fFevO_etnlrHPnUFIkLe dernier numéro de cette  revue qui  fait  toujours prevue d’une grande qualité est consacré aux Etats singuliers de l’écriture dramatique.
“La mémoire et la connaissance étant les choses les plus mal partagées dans notre univers théâtral- cequi permet entre autres consequences désastreuses à des pseudo-novateurs de recycler en toutte impunité ce qui a été expériementé bien avant eux” Dans son édito, Jean Pierre Han ne mâche pas ses mots, et ce numéro offer la part belle aux créateurs actuels comme Régis Hébette et Johny Lebigot, les directeurs du Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet qui ont invité sept auteurs: Gilles Auffray, Claudine Galéa, Julien Gaillard, Jean-René lemoine, Mariette Navarro, Christophe Pellet, Julien Thèves à occuper le théâtre pendant dix jours et à être responsables de la progammation. Avec de beaux textes comme celui de Claudine Galéa découvrant le théâtre avec Paul Claudel, ou celui de Jean-René Lemoine avec le récit de la mort tragique de Dominique Constanza, sociétaire de la Comédie-Française.
A noter aussi un texte de  Robert Cantarella , Le Chantier du personage sur son travail à l’Ecole de la Manufacture de Lausanne, avec des exercices notamment sur les voix enregistrées,  ou sur le développement d’une intention et son application pendant une durée exacte sans varier. L’einetion explique-t-il étant une sorte de main-courante et esayer de se déplacer parmi les formes-mouvements dont il se souvient.
  Il y a aussi dans ce numéro un article accompagné de très belles photos sur la vie quotidienne au Viêt nam de  Marianne Bachelot Nguyen. Texte qui a été à l’origine d’un spectacle, mêlant fiction et documentaire, Les Ombres et les lèvres au Théâtre national de Bretagne cette année et qui y sera repris en janvier 2017.

Ph. du V.

Frictions n° 26. France: 14 € et Etranger: 16 €

Les Cahiers de la République une épopée d’un théâtre en marche


les-carnets-de-la-republique
Signalons enfin la parution de cet ouvrage, sous la direction de Yannick Butel sur la création l’an passé au Festival d’Avignon dans les jardins de la méditathèque Ceccano, de La République de Platon d’Alain Badiou.  (voir Le Théâtre du blog)

Dirigés par Grégoire Ingold, Valérie Dréville  qui jouaint tous les deux dans la fameuse Electre d’Antoine Vitez, et par Didier Galas, les élèves-acteurs de troisème année l’E.R.A.C.  avaient été sensibilisés à l’œuvre de Platon et d’Alain Badiou par leur professeur Michel Corvin, malheureusement décédé entre temps! Mais le spectacle, sous forme de feuilleton quotidien était aussi joué par une trentaine amateurs qui avaient rejoint le groupe d’élèves.
En quelque quarante cinq minutes, à midi, le public pouvait entendre à condtion de trouver de la place ( c’était gratuit)  parler de la justice, de la vérité mais aussi de philosphie par Platon légèrement revu par Alain Badiou sous forme de dialogues  avec le plaisir de  la lecture de grands textes, comme le note Didier Abadie le directeur de l’E.R.A.C.. Ce qui peut être aussi une expérience de théâtre populaire, c’est à dire aussi réjouissant qu’exigeant mais très accessible. C’est à dire sans la prétention qui accable parfois certains spectacles du festival d’Avignon…
Ce livre de photos et de textes, avec les contributions entre autres de  Paul Rondin, Yannick Butel, Grégoire Ingold, Valérie Dréville, Didier Galas… raconte bien ce que fut la réalisation de ce projet né dans une école, ce qui n’est pas si fréquent…

Ph. du V.

L’ouvrage est publié aux Solitaires Intempestifs. 14 €

 

Corps de bataille de Valérie Lang

 imageStanislas Nordey a partagé la vie de Valérie Lang pendant plus de dix ans et dirigé avec elle, de 1998 à 2001, le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.
 Le metteur en scène acteur et directeur du Théâtre national note, qu’elle ne quittait jamais l’urgence d’écrire, une récurrence thématique :

  « Inlassablement, l’amour de l’autre, l’amour des autres, et cette conviction inébranlable que le théâtre aide à vivre, aide à comprendre le monde qui nous entoure et qu’il doit être accessible à tous et pas simplement à des privilégiés. »

Pour la femme de théâtre, reste à « jeter son corps dans la bataille avec les armes de la poésie », selon la belle formule de Pier Paolo Pasolini…

Corps de bataille rassemble un choix de textes, réalisé par Stanislas Nordey, en accord avec Monique et Jack Lang, et en collaboration avec Frédéric Vossier qui considère l’actrice comme « une guerrière de la parole », associant lutte et combat à la nudité. Nudité qui recouvre l’unité existentielle dans un don dépensier de soi, sans oublier les engagements en faveur des «sans-papiers» et «sans-logement».

 Actrice, femme d’institution et militante, Valérie Lang est avant tout passionnée. L’ont marquée l’expérience du festival mondial de théâtre universitaire de Nancy qu’organisent ses parents  de 1964 à 1977,  les premiers cours personnels de théâtre à Paris avec Michelle Kokossowski, l’entrée au Conservatoire dans la classe de Jean-Pierre Vincent pour lequel elle éprouve une belle admiration et la rencontre enfin avec Stanislas Nordey dont elle dessine un portrait amusé : «Dans les escaliers, je croisais un jeune homme avec une tête de Tintin, des lunettes à moitié cassées, un sac à dos pourri, des santiags défoncées, un sourire, et des yeux gentils et brillants. Un très jeune homme qui paraissait d’une extrême fragilité et d’une grande générosité, en dehors des modes.» Elle avoue ne plus l’avoir lâché. L’expérience au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis est inaugurale : l’amoureuse joue Calderon de Pasolini avec Sarah Chaumette, dirigée par Stanislas Nordey, dans la petite salle du sous-sol dite le Terrier, au plus près du public.

 À côté de la dimension visuelle de l’imaginaire d’un théâtre ressenti, s’imposent d’abord les tessitures et les couleurs de la voix pour les spectateurs qui reçoivent «des courants électriques dans le corps au niveau de la langue » : «Il y avait une chose de l’énergie de l’acteur dans cette langue-là qui faisait que la poésie, comme l’aurait fait la musique, entrait dans le corps du public… Je sentais le rapport charnel avec le public, parce que je lui transmettais quelque chose réellement.

Les acteurs peuvent et doivent faire de l’or sur le plateau, avec leur voix, leur corps et leurs mots : ils sont précisément à l’endroit du sublime-ce qui ne veut pas dire que l’interprétation soit parfaite mais qu’il doit y avoir, en échange, une relation physique et profonde au texte, «un vrai rapport au théâtre, c’est-à-dire qui coûte sa vie. C’est sa vie qu’on met en danger sur un plateau, c’est une question de vie ou de mort. »

La formule consiste en quelque sorte, à  se mettre au service, au sens propre et au sens figuré, à se donner au théâtre, au public-à tous les public-et au texte...L’engagement de cette femme de théâtre dans la cité témoigne d’une énergie et d’une volonté sans faille, figure féminine et artistique présente dans les écoles, collèges, lycées et théâtres en Seine-Saint-Denis. La comédienne a écrit à nombre d’interlocuteurs, cherchant le dialogue, traquant l’échange et la possibilité politique de construire ensemble une société autre, et des relations dans l’urgence d’une réflexion raisonnée et distanciée.

 Elle écrit à Patrick Brouaezec, maire communiste de Saint-Denis de 1994 à 2004 et encline aux écrits, dits citoyens, et rédige, entre autres textes, le compte-rendu d’une réunion avec des enseignants dans une école de Saint-Denis, des notes pour des interventions publiques, une réflexion sur la place des jeunes et sur la Direction de la Jeunesse de la Ville de Saint-Denis, les lignes d’une rencontre publique avec Marjorie Nakache et Xavier Marcheschi du Studio Théâtre de Stains, un article paru dans l’Humanité en 1999, un discours encore au collège Elsa Triolet de Saint-Denis.

 Sensible à la misère du monde, Valérie Lang multiplie les déclarations et les appels, déclarant en 1997, sous l’ère de Jacques Chirac : «Il n’y a pas un jour où le gouvernement ne tente d’organiser un discours tendant à cristalliser toutes les angoisses des Français autour de « l‘étranger ». C’est ça que je trouve grave, car en réalité, le problème, ce n’est pas l’étranger, mais la pauvreté et le chômage. Il faut désenclaver les ghettos des banlieues. On parle de fracture sociale. Ce n’est pas à coups d’événements spectaculaires et médiatiques que l’on changera le quotidien des citoyens. »

 Après vingt ans, les violences sociales n’ont fait que croître : a-t-il été pris acte de ces constats d’urgence qu’on considère trop facilement comme rebattus ? Valérie Lang manque sur les plateaux de théâtre, visage radieux et regard lumineux, présence scénique entière, engagée, généreuse, attentive et à l’écoute de l’autre.

Corps de bataille restitue la voix chaude et le visage d’une femme de convictions.

 Véronique Hotte

Le livre est publié aux  Éditions Les Solitaires Intempestifs

 

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Carlo Goldoni par Franck Médioni

Carlo Goldoni par Franck Médioni

   Electre_978-2-07-045791-5_9782070457915Une biographie à lire en ces temps de bilan final, ou de renouveau inaugural: celle de Carlo Goldoni, pleine d’allant, de verve et d’amour de l’art, selon l’esprit alerte de son œuvre. Venise, le théâtre Saint-Ange et le théâtre Saint-Luc, le Théâtre Italien à Paris …
Carlo Goldoni, né à Venise en 1707 et mort à Paris en 1793,  a écrit  plus de deux cents œuvres, qui vont de la tragédie à l’intermède, du drame au livret d’opéra, voire à la saynète, sans oublier ses Mémoires (1787).

 Continuateur de la commedia dell’arte, mais d’abord inventeur de la comédie italienne moderne, avec Les Rustres, La Locanderia, Arlequin serviteur de deux maîtres, il maîtrise trois langues, le toscan, qui deviendra langue officielle du pays avec son unité nationale en 1866, mais aussi le vénitien et le français. Il vivra les trente dernières années de sa vie à Paris, en cherchant sans fin la vérité au théâtre pour raconter le monde.
Auteur au service des comédiens, il bannit les masques de la commedia dell’arte et le répertoire répétitif d’acteurs-improvisateurs enfermés dans un type de personnage, l’Amoureux, le Vieillard, le Docteur, etc. pour réinventer la comédie italienne et construire un «théâtre de caractère».
Selon Frank Médioni, Goldoni imagine un théâtre-spectacle qui bouscule les choses et les êtres avec une verve comique, et une pulsation des mots et des corps.
Au comique de situation de la commedia dell’arte, l’auteur ajoute un texte très écrit, avec une construction dramatique : soit un théâtre complet, à voir comme à lire, dont les critères fondés sur le réalisme et une visée morale de la comédie, ont été bien compris au XX ème siècle par des metteurs en scène comme Luchino Visconti, Giorgio Strehler, Jacques Lassalle ou Alain Françon
Le dramaturge questionne les rapports de l’art et du monde, de la langue et des gestes, du corps et du cœur des hommes, qu’ils soient cafetiers, gondoliers ou chevaliers… Il définit la société dans sa variété de caractères et de passions.

  Carlo Goldoni ne dénonce pas, ne juge pas ; il se moque et recourt volontiers à la farce, avec des personnages sympathiques comme ceux d’Anton Tchekhov: «Sa force comique, dit Franck Médioni, provient de l’épaisseur du réel et de ses distorsions. L’imprévu surgit, crée un décalage et génère le rire. C’est un comique libérateur. Un comique parfois amer, voire sombre et mélancolique. »
Molière est moraliste, Carlo Goldoni, non. Plus qu’aux êtres humains, il s’intéresse à leur manière de vivre ensemble, tout en restant fidèles à  eux-mêmes et aux autres. Chez lui, un personnage, même secondaire, possède son caractère propre et participe pleinement à l’action et au mouvement d’ensemble. Le groupe prime sur l’individu, et s’installe alors une structure polyphonique, une «composition concertante», selon Jacques Lassalle.
Pour Carlo Goldoni, la littérature provient de la rue; on la rejoint par le théâtre, reflet conscient de la vie réelle, qui devient le lieu de représentation de la nature humaine.
Avec la Mirandoline, égérie de La Locanderia (1752), Carlo Goldoni place le spectateur devant l’ambiguïté du personnage, qui se heurte à son mystère. Le dramaturge est sans doute partagé entre une vision bourgeoise qui montre le ridicule des aristocrates, et une vision d’homme des Lumières, épris de liberté ?
 Il Campiello (1756) autre exemple de  belle forme chorale, allie simplicité, force et véracité du geste théâtral, de la vie saisie dans le feu de l’action. Carlo Goldoni assiste en spectateur à la Révolution à Paris mais son théâtre n’est pas un appel au bouleversement de l’ordre établi.
Toutefois chez lui, les valets, artisans, servantes, pêcheurs et ouvriers accèdent au statut de personnages de théâtre, installés sur un pied d’égalité avec nobles et bourgeois.
Porte-parole de la bourgeoisie marchande, Carlo Goldoni se tourne davantage vers le peuple dans ses dernières pièces.  Ses écrits progressistes concernent la femme combative, à la grandeur morale; c’est la victoire de La Locanderia.
Cette biographie est enivrante et vivante, comme le monde à la vie intense, imaginé par Carlo Goldoni, il y a plus de deux siècles… et si contemporain.

 Véronique Hotte

Éditions Gallimard, collection folio biographies n°127. 8,50 €

 

Les Cahiers Jean Vilar

Livres et revues:

 Les Cahiers Jean Vilar hors série et n°121

   Il s’agit d’un numéro double, comme toujours d’une grande qualité de textes et de photos, qui regroupe d’abord en un seul volume hors série, la correspondance de Jean Vilar avec son épouse Andrée  Schlegel, peintre et poète. Ces lettres avaient déjà été publiées en 2012, dans les numéros 112 et 113 de la revue.
L’acteur et metteur en scène qui restera un des phares du théâtre de la seconde partie du XX ème siècle, parle, lui le jeune Sétois, de l’apprentissage de sa vie parisienne, en 1941, avec ses espoirs et ses coups de tristesse. Et, au fil du temps, dans ce choix de lettres (n’ont pas été publiées avec raison celles trop intimes) Jean Vilar nous livre aussi ses confidences sur la lutte acharnée qu’il a dû livrer pour  créer le théâtre national populaire dont il avait rêvé.
Comme l’écrit  Jacques Téphany dans son édito, “Il est plus que le théâtre, et sa passion d’artiste s’inscrit incessamment dans un dessein civique et son jugement sur ses contemporains est coupant comme une lame. Il n’était pas le lecteur assidu de Chamfort, Retz ou Saint-Simon pour rien. »
Ainsi, dans cette lettre de 1969, il exécute en dix  mots son vieil ennemi: “ Si tu  vas voir une pièce d’Anouilh, je divorce, prends garde!”

  Le second tome de la revue rend d’abord hommage à Roland Monod disparu cet été. Peu connu du grand public, l’homme avait des talents multiples: ancien normalien, connaissant bien les auteurs latins et grecs, il avait écrit autrefois un article resté célèbre dans Paris-Match sur le mythique T.N.P.
Il fut aussi comédien au cinéma dans, entre autres films, Le Condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson et, au théâtre le plus souvent , notamment en 1964 à l’Athénée, dans Le Dossier Oppenheimer,  une des dernières mises en scènes de Jean Vilar. Et tout à fait récemment dans le Ruy Blas de Chrsitian Schiaretti et dans Au Monde de Joël Pommerat.

Il fonda aussi le Théâtre Quotidien de Marseille en 1956 avec Michel Fontayne et Antoine Vitez. Fin connaisseur du théâtre contemporain, il monte des pièces de Georges Schéadé, Paul Claudel, Jean Giraaudoux… Il fut aussi Inspecteur général pour l’enseignement du théâtre auprès de Robert Abirached. Brûlant d’une foi ardente, il voyait beaucoup de spectacles en compagnie de sa femme Hélène, et à la sortie, quand nous parlions ensemble de la mise en scène, il savait être souvent bienveillant mais nous étonnait par la lucidité et l’intransigeance d’un jugement toujours fondé, quand il n’était pas d’accord avec un travail approximatif. Roland Monod aura été, tout au long de sa vie, un excellent serviteur de la cause du théâtre français.
Ce numéro des Cahiers Jean Vilar, rend aussi hommage à Michel Corvin, disparu lui aussi cette  année ( voir Le Théâtre du Blog) Universitaire, auteur d’un Dictionnaire du Théâtre plusieurs fois réédité.
Il y a aussi un texte formidable, celui de la conférence qu’Edwy Plenel avait donnée au dernier festival d’Avignon à la Maison Jean Vilar.
Il parle, avec une grande intelligence, et comme peu l’ont fait avant lui, “de la question de notre pluralité au sein de notre peuple”, de l’actualité de la question écologique, et bien évidemment, des horribles attentats de janvier 2015.
Il rend ainsi hommage à la mémoire du gardien de la paix musulman Ahmed Berabet à l’enterrement duquel  aucun membre du gouvernement ni le Président de la république n’était présent, de cette policière martiniquaise lâchement assassinée, et salue le courage de ce héros, salué par Barak Obama, le  Malien sans papiers, Lassana Bathily qui joua un rôle primordial dans le sauvetage de plusieurs personnes lors du massacre de l’hyper-marché casher à Vincennes.
“Nous devons, nous les progressistes, dit Edwy Plenel, assumer cette idée que la particularité de la France en Europe, est liée à sa longue projection sur le monde où nous nous sommes invités, sans leur demander leur avis, chez de de nombreux peuples; c’est d’être une Amérique de l’Europe dans la constitution de notre peuple.”
Et il conclut par une défense, aussi généreuse et lucide qu’au début de sa conférence, de notre République dont il reconnaît et assume les erreurs et les contradictions: “Depuis trente ans, un imaginaire contraire gangrène, contamine la droite républicaine, et gagne même une partie de la gauche” (…) “Pour sortir de ce piège, il nous faut cet imaginaire politique qui réhabilite le levier du n’importe qui, et fait signe à tout le monde sans distinction d’origine, d’apparence ou de croyance”.

Enfin, signalons aussi un grand entretien avec Georges Lavaudant, notamment sur le Festival d’Avignon, et un texte collectif d’Eric Ruf et Jacques Téphany paru dans Le Monde du 14 novembre dernier pour l’Association Jean Vilar, d’Olivier Py et Paul Rondin pour le Festival d’Avignon, de Christian Schiaretti pour le T.N.P.-Villeurbanne, de Didier Deschamps pour le le Théâtre National de Chaillot, et d’Olivier Meyer pour le Théâtre Jean Vilar de Suresnes après l’attentat, la veille, du Bataclan et des cafés environnants.
Ils font bien de rappeler  la leçon politique de Jean Vilar qui avait osé monter Brecht l’auteur allemand juste après la guerre de 40, et nombre d’auteurs étrangers: « La culture, disait-il, est une arme qui vaut ce que  valent les mains qui la tiennent. »

 Philippe du Vignal

Cahiers Jean Vilar  Maison Jean Vilar 8 rue de Mons 84000 Avignon. En vente partout; 15 € le numéro double.

Signalons aussi  La Roche-Guyon Le Château invisible de notre amie du Théâtre du Blog Christine Friedel, avec des images de Pauline Fouché. « Ce guide rêveur, dit-elle, imaginatif, destiné à se superposer au guide touristique, devrait être comme une caresse au château, avec le trac et le tact qu’il faut: les fantômes sont délicats. »
Editions de l’Amandier, La bibliothèque fantôme. 16€

Livres et revues

Livres et revues:

Peines d’amour perdues  de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, édition bilingue présentée par Gisèle Venet

9782070463671_1_m Ferdinand, le jeune roi de Navarre, convainc trois aristocrates de ses amis, Longueville, Dumaine et Berowne, de conquérir la gloire en constituant une petite académie,  avec comme projet l’étude de la philosophie,  et le refus des plaisirs de ce monde.
Tous s’y engagent par serment pour trois ans, non sans quelques réserves de Berowne, et prennent  la décision  de bannir toute présence féminine de la cour. Après bien des péripéties, Navarre et ses trois amis se présentent, déguisés en moscovites ,pour faire leur cour à la reine de France et à ses suivantes  qui , informées par leur ambassadeur Boyet, ont échangé les  cadeaux donnés par les amoureux,  qui, chacun, vont croire courtiser celle qu’ils aiment, en se déclarant à une autre. Humiliation totale, quand ils s’en aperçoivent!
  La pièce est un divertissement,  même si la première partie du titre semble s’en tenir à une douleur d’aimer quelque peu gravée dans l’échec. Avec malice, l’œuvre est intitulée « comédie plaisante et spirituelle ». Mais pour Gisèle Venet, auteure de la préface de l’ouvrage b-lingue, la pièce ne dessine ni véritable intrigue, ni dénouement.
  Les quatre jeunes aristocrates, dont le roi de Navarre, s’engagent solennellement à consacrer les trois années à venir aux seules études, sans approcher de femmes.Mais à peine ont-ils  signé ce contrat rigoureux,  que quatre jeunes et jolies demoiselles  dont la princesse de France se présentent au palais, pour le grand embarras du roi; comment en effet recevoir les princesses chez lui, tout en les obligeant à se  loger dans les champs.
 Bien entendu, les quatre jeunes gens oublient  leurs études pour  écrire les sonnets  avec lesquels ils déclareront leur flamme, et multiplient preuves et témoignages d’une passion annoncée… comme sans lendemain. On imagine les quiproquos obligés, selon un calcul facétieux de probabilités :  imbroglios et situations de commedia dell’arte n’empêcheront pas l’accomplissement patient du vœu unanime féminin.
« L’ironie vengeresse des quatre jeunes dames, blessées peut-être d’avoir été éconduites avant  d’être aimées, veille à ce que toute peine d’amour soit d’avance perdue ». Elles vont s’arranger pour que nulle intrigue ne puisse se nouer entre eux, tenant en bride le désir masculin.
Mais la mort brutale du roi de France provoque la fin de la comédie, et une mise à l’épreuve des promesses amoureuses diffère le dénouement de cette comédie.

N’est pas pris qui croyait prendre si aisément, et hors de choix féminins raisonnés.

 Véronique Hotte

 Le texte est publié aux éditions Gallimard, collection Folio Théâtre N° 164, 432 pages. Prix: 5,20 €.

Pronomade(s) ou la petite fabrique d’humanité de Daniel Conrod

indexDaniel Conrod, journaliste culturel et critique de danse, et ancien rédacteur en chef adjoint à Téléram, revient sur vingt-quatre années et se propose ici d’analyser l’évolution du projet culturel sur un territoire rural, celui de la Haute-Garonne, soit le Comminges et le Volvestre. Avec la création d’un des douze Centre nationaux des arts de la rue, et celle de la fête de la Saint-Gaudingue.   » Le théâtre de rue, dit un habitant, on ne savait pas du tout ce que c’était. Il y vait une loufoquerie dans l’air qui a complètement dipsaru. On est tous un peu nostalgiques de cette époque, tout le monde vivait la m^me chose pedannt quelques jours, la ville était donnée à çà, n’était que pour çà ».
En fait ce que veut démontrer Daniel  Conrod, c’est que les relations entre artistes et habitants, que ce soit dans cette région ou dans  le Lot comme par exemple,à Capdenac, le théâtre de rue est un moyen de retisser du lien social avec le commerce, la culture des jardins, des immigrés et de la cuisine locale. soit le réel,  et une bonne dose de bricolage comme à Aurignac avec Des Rives, la nuit  de 2014.
En fait tout se passe comme si le théâtre de rue a réussi dans des territoires ignorés de la « grande culture » à  créer  » une pensée du politique qui serait adossés à la culture, une pensée de gouvernement dont la culture et les arts et l’éducation et les techniques formeraient le socle, alors même que le camp progressiste semble en avoir abandonné jusqu’à l’idée, jusqu’au principe, cette pensée-là est elle encore désirée, attendue et/ou attendue par la population ».
Daniel Conrod a sans soute raison quand il dit que cela ne se mesure pas au nombre de constructions dans le monde culturel mais au partage avec les habitants de petites expériences, pour le meilleur et parfois aussi, soyons honnêtes pour le pas très intéressant, où tout se joue sur l’imagerie comment témoignent les nombreuses et excellentes photos.
Le  livre est complété par une chronologie précise qui va de mai 92 avec la première résidence arts de la rue à Saint-Gaudens  puis en 95 la réhabilitation des Haras de Saint-Gaudens devenues un lieu de fabrique des arts de la rue, jusqu’à la création à Encausse d’un lieu de résidences et tentatives des arts de la rue.
On regrette que ce livre si riche en informations soit si mal maquetté, (mauvais interlignage, caractères souvent en gras, manque de paragraphes pendant plusieurs pages!) , ce qui en rend  la lecture souvent peu agréable. Alors que ce voyage ethnologique dans un monde de la culture le plus souvent ignoré par les politiques d droite comme de gauche apporte un très utile éclairage sur l’évolution de la société française en un quart de siècle, à l’écart des mondanités parisiennes.

Philippe du Vignal

Antoine Vitez, homme de théâtre et photographe, sous la direction de Brigitte Joinnault, en compagnonnage avec Marie Vitez

antoine-vitez-homme-de-theatre-et-photographeC’est un livre-album  avec les photos de celui qui fut un des plus remarquables metteurs en scène français mais qui comme le dit Brigitte Joinnault, apprit la photographie avec son père qui était photographe. plus tard le théâtre devint son activité principale mais dans les coulisse de sa vie publique, il ne cessait d’écrire et de photographier ». Effectivement, et ce sera sans doute l’objet d’un travail universitaire, les mise en scène d’Antoine Vitez ont subi pour le meilleur,  l’influence de la photo. Que l’on repense, par exemple, à cette magistrale prise en direct de la vie quotidienne avec ses gros plans, ses cadrages dans Electre de Sophocle, dans Catherine d’après Les cloches de Bâle d’Aragon, ou encore dans Ubu-Roi d’Alfred Jarry. Mais à la mesure d’une réalité qui ne s’encombre pas de réalisme, et en laissant au fictionnele toute possibilité de se développer.
Le livre réunit cinq texte et portraits, avec, en ouverture, de nombreuses photos d’Antoine Vitez, très jeune et plus loin un très beau portrait de Paul Vitez, à Bièvres en 1960. D’abord deux beaux textes très émouvants celui de  Marie Vitez, sa fille sur son père jamais connu le sien, et son grand-père qui n’avait jamais connu le sien. Et aussi un remarquable article où Jeanne Vitez avec une grande lucidité, retrace la quête de son père quand il fait de la photo, comme une sorte d’antidote au théâtre cet art éphémère entre tous. « Le rideau du théâtre dévoile. la photo se révèle en apparaissant, révèle un instant fugace ».
Il y a aussi des textes brefs écrits par des proches comme celui très beau de Pierre Vial où pour lui, toutes ces photos constituent un hommage à son père ». Et des portraits faits par Antoine Vitez, comme celui de sa feme, de ses filles et petites filles, ou de ses acteurs: Gilbert Vilhon, Madeleine Marion, Jany Gastaldi, Ludmila Mikaël, Jean-Marie Winling.
Citons enfin un entretien avec Antoine Vitez de Chantal Meyer-Platureux, où le metteur en scène fait remarquer que la photographie de théâtre a toujours été liée à un mouvement théâtral, comme celle d’Agnès Varda avec l’aventure du T.N.P.. Il souhaitait à l’époque où il en était l’administrateur que l’activité de la Comédie-Française suscite des vocations de photographe mais sa mort brutale l’empêche de mener à bien ce projet!
C’est un très beau livre; que l’on ait connu Antoine Vitez et/ou ses mises en scène, il donne à réfléchir sur les rapports entre exercice  de la  photo et celui du théâtre…

Le livre est publié aux Solitaires Intempestifs

Ph. du V.

La Culture chorégraphique au cœur de l’enseignement de la danse de Sarah Nouveau

  Danseuse et chorégraphe, l’auteur après des études de philosophie, a suivi notamment l’enseignement au Cefedem-Sud d’Aubagne, de Laurence Louppe, critique et historienne de la danse, qui l’a beaucoup influencée, notamment quand elle a voulu développer une véritable réflexion et un discours sur la culture chorégraphique, à travers différentes disciplines comme, entre autres,  l’ethnologie, la philosophie,  et l’analyse esthétique, dès lors qu’il s’est agi pour elle d’articuler pratique et théorie dans son travail personnel  comme dans les conférences qu’elle donne régulièrement. Ce qui l’amène à dire comme Dominique Bagouet que la danse est aussi une façon de penser.
Ce livre contient plusieurs interviews de chorégraphes/formateurs comme Anne-Tnia Iziquierdo qui parle avec beaucoup de pertinence de la difficulté actuelle quand on veut étudier le processus de création et de composition de la danse jazz.  ou Jean Rochereau cofondateur de la compagnie Bagouet et enseignant qui retrace les modes de transmission à partir des traces que les interprètes ont pu conserver de spectacles comme ceux d’Odile Duboc ou Dominique Bagouet.
Il y a aussi dans ce petit livre, un essai fort utile de grille de lecture d’une chorégraphie lors de sa présentation au public, ainsi qu’une grille d’analyse d’œuvres; deux éléments  sur lesquelles Laurence Louppe insistait  souvent si l’on voulait avoir une bonne autonomie de réflexion sur la danse, qu’elle soit baroque, classique, moderne ou contemporaine.

Ph. du V.

Editions de l’Harmattan. 26 €

Revue Incise n°2


Editée par le Studio-Théâtre de Vitry et dont la rédactrice en chef est Diane Scott, c’est,  comme elle le dit « une revue de théâtre tout en l’étant pas, qui part d’un constat sévère: il est devenu difficile de travailler dans le théâtre et notamment pour y réfléchir librement, il faut faire un pas hors de lui.
Donc pas vraiment de rubriques mais plutôt un certain nombre de thèmes et une commande de textes. Avec au sommaire de ce numéro 2, un article de Françoise Morvan, fouillé et documenté sur la culture bretonne et les bases des constructions identitaires. Elle y analyse très bien les rapports difficiles et compliqués  qu’entretiennent la Bretagne en tant que région et l’Etat français,  quand il s’agit de culture et de politique comme l’a encore révélé la récente et triste affaire de l’écotaxe.
Il y a aussi une lettre de soutien de Diane Scott à Marie-José Malis à propos du spectacle Hypérion, à partir du roman d’Hölderlin, que la metteuse en scène avait créé l’an passé au Festival d’Avignon, et qui avait été plus que fraîchement accueilli (voir Le Théâtre du Blog). Même s’il n’a pas eu d’hostilité épidermique ni indigence ni agressivité de la critique, comme elle le dit. Pas non plus de scandale, n’exagérons rien…
En fait, Diane Scott  semble avoir du mal à admettre qu’un spectacle est créé pour être vu et entendu, et qu’il n’est pas là pour servir de  base à une réflexion a posteriori. Mais désolé, au neuvième rang, on voyait mal les acteurs à cause d’un éclairage indigent, on entendait à peine les acteurs  et cela durait plus de quatre heures!
Non, je ne me suis appuyé sur Claude Régy pour condamner Marie-José Malis, c’est faire un peu vite; d’autant plus que les autres spectacles que j’ai vus d’elle étaient vraiment intéressants. Mais honnêtement, j’ai aussi avoué et écrit  que, passées les vingt premières minutes après l’entracte, je me suis sauvé en compagnie d’un confrère qui était lui, encore beaucoup plus impatient de quitter la salle…
Il ne s’agit pas de savoir si un spectacle est populaire ou s’il ne l’est pas. on peut tout montrer, tout dire  et nous n’avons jamais été au Théâtre du Blog les vandales d’un théâtre populaire. Il est toujours bon de savoir si c’est un spectacle qui se situe dans une recherche théâtrale, dont Marie-José Malis peut avoir eu l’idée, ou s’il s’adresse à un large public comme au festival d’Avignon. Mais bon cette mise en scène où les acteurs sont presque immobiles face public en débitant leur texte d’une voix lasse et à peine audible: on veut bien que cela se situe dans une recherche mais en tout cas, pas un des critiques présents ce soir-là n’y a été sensible et quand ils avouent leur ennui et leur impossibilité à aimer ce spectacle et à le conseiller à ses lecteurs, on peut AUSSI en tenir compte.
Et nombre de ces lecteurs nous ont remercié de les avoir invité à ne pas y aller… et on attend encore l’avis de ceux qui l’ont vraiment aimé et qui étaient prêts à le soutenir.
Non, encore une fois, Diane Scott, il ne s’agit pas de le considérer Hypérion comme « nul et non avenu », mais nous avons le droit de ne pas l’aimer! Et de là à penser avec elle, que c’est « la tentative la plus conséquente de produire un théâtre politique au sens fort », on peut rêver… Nous avons aussi donné un point de vue différent du mien celui de Véronique Hotte qui malgré des réserves, l’avait, elle, apprécié. Que demande le peuple?
Il y a aussi dans ce numéro un bon article de Diedrich Diederichsen sur Art et non art où le critique  allemand, spécialiste de la communication visuelle, prône une critique de la culture de communication et de publicité, ainsi qu’une attaque en règle du marché de l’art actuel sur lequel règnent les classes dominantes comme on a pu le voir encore à la dernière F.I.A.C. à Paris.

Ph. du V.

Revue Incise n° 2: Pris : 10 euros.

 

Le Théâtre du Peuple de Bussang

Le Théâtre du Peuple de Bussang – Cent vingt ans d’histoire  de Bénédicte Boisson et Marion Denizot

 Dan9782330049034s sa préface à l’ouvrage de ces deux enseignantes-chercheuses, le metteur en scène François Rancillac, président de l’Association du Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, met en relief la particularité de ce lieu, qui est une sorte de condensé des tensions et des dynamiques qui agitent l’art théâtral depuis la fin du XIX ème siècle jusqu’à nos jours.
   Ainsi, se déclinent au cours du temps les relations entre théâtre privé et théâtre public, théâtre d’art et théâtre populaire, professionnalisme et amateurisme, création et répertoire, ancrage local et rayonnement national, gouvernance associative et direction artistique unique.
Le mystère de cette utopie vivante nourrit une dynamique, « lorsque la «ruche» composée d’artistes, techniciens, administratifs, formateurs, membres actifs de l’association… œuvrent à l’année à la préparation des spectacles, à la sensibilisation des publics sur les trois régions limitrophes (Lorraine, Alsace, Franche-Comté), à la transmission des plaisirs et des enjeux de l’art t
héâtral à des centaines de jeunes gens scolarisés et à autant d’amateurs de la France entière… »
Au-delà des guerres et de périodes stériles, la magnifique grange de théâtre a su garder son cap, en  se renouvelant et allant jusqu’à dessiner, depuis une vingtaine d’années, un  renouveau  scénique  et en améliorant sa fréquentation. À cette traversée artistique, politique, économique et sociale du siècle, correspond un ouvrage attentif au passage du temps et à la réinvention de l’aventure, préservant son esprit originel qui est écrit sur le fronton de scène : « Par l’art, pour l’humanité ».
À partir du rayonnement d’un projet singulier (1895-1935), Maurice Pottecher  s’est mis au service d’un projet social dans son combat pour un théâtre populaire.
Les choix esthétiques de font entre tradition et modernité – local et universel, naturalisme et vision spectaculaire -, ouverts au théâtre du temps, à travers une troupe de comédiens amateurs et désintéressés. L’initiative privée est en quête active de reconnaissance publique et passe de l’engagement familial de type paternaliste, un théâtre dans le village, à l’appel à la puissance publique et à la naissance d’une tradition : une ruche en villégiature.
 Le succès se fait rapide, depuis la ville de Bussang, ville d’eau et station climatique, dont le rayonnement est national et international pour un public diversifié et conquis. La perpétuation du projet (1935-1960), dessinée avec précision par les auteures, aboutit à une mue délicate (1960-1991), jouant entre la préservation de l’œuvre, l’acrobatie de la gouvernance, le besoin impérieux de soutiens publics dans les reprises comme dans les créations.
  Heureusement, de 1991 à nos jours, la marginalité du Théâtre du Peuple devient naturellement féconde ; l’utopie retrouve son actualité, l’idéal son évidence, tandis que les amateurs s’installent au centre du jeu, provoquant les succès d’un lieu dédié à la création.
Cette structure professionnelle au fonctionnement singulier se réinvente constamment, grâce à des directeurs aux commandes effectives d’un lieu et d’une équipe. Et les nouvelles fonctions de l’association sont « garantes de l’esprit du lieu ».
Le Théâtre du Peuple reste un lieu d’exception(s) dans la décentralisation dramatique, et ce «Théâtre des Parisiens» vogue entre enracinement local et rayonnement national. Les questions se posent : appareille-t-on pour une animation socioculturelle, une vocation patrimoniale ou un lieu de création ? La création se fait aujourd’hui in situ, soumise à ses contraintes, à ses fictions et ses réalités. Le Théâtre est une «cabane», une «maison commune» pour créer en résidence.
Son directeur et metteur en scène, Vincent Goethals, pour cette édition 2015, rend hommage à l’Allemagne, pays proche dont les auteurs sont emblématiques, avec Intrigue et amour de Schiller à L’Opéra de Quat’sous de Bertolt Brecht.

 Véronique Hotte

L’ouvrage est publié aux  éditions Actes Sud.

 

 

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