Livres et revues : Frictions n°40

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Frictions n°40

En ouverture de ce nouveau et très bon numéro, en blanc sur une page noire, quelques mots prémonitoires de Jean Jaurès le 25 juillet 14 : ««Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage. », donc juste avant qu’àla suite de l’assassinat le 28 juin à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand, la France appelait le 1er août 14 à la mobilisation générale et deux jours plus tard, l’Empire allemand déclarait la guerreà la France et le lendemain, le Royaume-Uni à son tour la déclarait à l’Empire allemand.
Suit un édito
Bas les masques où Jean-Pierre Han qui cite un article de Jean Jourdheuil de juillet 94 paru dans Libération : « Les spectacles de théâtre se présentent (…) comme sur les rayonnages d’un super marché . Et le paysage théâtral, malgré sa diversité, perd son relief. » Et il critique avec raison ce qu’est devenu le festival d’Avignon où on ne retrouve guère la pensée de Jean Vilar son créateur et où la préoccupation de son directeur Tiago Rodrigues, semble être la recherche de financement. Et dit Jean-Pierre Han, il y a deux ans, avait été mis en place un système de places à 150 et 300 € ! pour spectateurs privilégiés avec prestations ad hoc comme pour les grands matchs de foot !
Jean-Pierre Han s’étonne aussi et avec raison que la part de création passe après les modes de production. Et nombreux sont les spectacles qui, en effet, ont déjà pu être vus ailleurs… Bref, le festival est devenu avant tout une vitrine nationale mais aussi internationale !  Et un marché : ainsi sept spectacles du festival sont programmés à la Scène nationale de Clermont-Ferrand…
Et cette évolution vers un capitalisme théâtral n’est sûrement pas saine. Autre temps, autre mœurs : c’était il y a à peine un siècle une conversation entre Gaston Baty, directeur du Théâtre Montparnasse et Charles Dullin, directeur de l’Atelier : » Alors Gaston, cela va, la saison a été bonne pour toi ? » «Oui, très bonne. Et toi Charles ? » - »Mauvaise et j’ai des dettes! » -«Ecoute, Charles, si tu as besoin, je peux t’aider. » Surréaliste en 2025 où les coûts de production et d’administration explosent, ce qui n’est sûrement pas sain. Ainsi dans un Centre Dramatique National de moyenne importance, la collaboratrice du directeur perçoit un salaire (brut) de 5.000 € par mois.

Ainsi nombre de banques françaises subventionnent des festivals importants. Sans contre-partie? Mais ce genre de mariage entre théâtre et capitalisme est très rarement dénoncé par la presse.C’est bien qu’une revue comme Frictions le fasse avec courage et lucidité.  Il y a une en ce moment une espèce de fascination des metteurs en scène pour le théâtre privé… Où ils ne sont pas toujours les maîtres absolus, la vedette dictant parfois ses choix quant à la  distribution… 
Dans le même ordre d’esprit, il y a dans ce numéro un long article de Michel Simonot; il pense qu’il faudrait retisser le rapport entre art et politique. Et où de plus en plus,« peut se mesurer l’engagement démocratique d’un élu, d’un responsable politique à la liberté artistique qu’il permet, dont il garantit les
conditions concrètes ». Et il y a actuellement un signe qui ne trompe pas : des acteurs et actrices autour de la cinquantaine, pourtant issus du Conservatoire national ou des meilleurs écoles de théâtre, se demandent s’ils vont pouvoir continuer à vivre de leur métier. Le temps où une démarche artistique avait une existence propre semble révolu et comme le souligne Michel Simonot, il y a urgence où les rapports entre activité artistique et responsabilité sociale soient plus clairs…
A signaler aussi un article de Jean Lambert-wild sur son expérience de scène hippo-tractée, une roulotte transformée en tréteaux de théâtre, renouant avec l’esprit de Firmin Gémier…
Et il y a entre autres, une espèce de bilan personnel fait par Anton Arrufat, écrivain et dramaturge cubain,
Le Théâtre et moi où il explique ses méthodes de travail et met en valeur les rapports qui s’établissent entre une pièce et le public. Ce texte intéressant est extrait de de La Pomme et la flèche à paraître chez Actualités éditions.

Philippe du Vignal

Le n° 40 de Frictions est en vente dans les librairies. 18 €.


Archives pour la catégorie analyse de livre

En quête de Samuel Beckett,de Barthélémy

En quête de Samuel Beckett, de Barthélémy

C’est l’histoire d’un adolescent, transporté, subjugué par un spectacle… qu’il n’a pas vu. Oui, sa mère était allée sans lui, dans une ville de l’Est, où En attendant Godot était jouée en tournée. Il y avait… trois spectateurs et les cinq acteurs, donc plus nombreux qu’eux, étaient, syndicalement, en droit de ne pas jouer. Mais ils ont joué, puis ont pris un pot tous ensemble au café du Commerce. Puis la mère a raconté le spectacle à son fils et autant dire, a allumé le feu. Il a réécrit mentalement la pièce, puis lu tout ce qu’il a pu lire, de son auteur, foudroyé par ce qui fut (si l’on en croit son récit), une révélation.

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© Louis Monier

Quelques années passent et grâce à un mécène florentin (oui, en plein vingtième siècle, pas à la Renaissance…), il rencontre son dieu. Il devient même son assistant, c’est-à-dire son homme à tout faire. Et il le fait bien. On sait l’importance que Samuel Beckett attachait à l’exactitude de la mise en scène.  Le jeune homme a même ensuite accompagné l’auteur chez Giacometti qui avait conçu le fameux arbre d’En attendant Godot, et a  assisté ,en plus, à une inoubliable séance-photo, avec Louis Monier. Il nous raconte comment Samuel Beckett, lui qui détestait la célébrité, s’y est prêté de bonne grâce, …

Barthélémy, que nous appellerons désormais B., comme il le fait lui-même pour S.B. (Samuel Beckett) et J.M.S. (Jean-Marie Serreau). Importante parenthèse: le prétexte de cette réduction du nom de ces grands hommes à leurs initiales serait de faire gagner du temps au lecteur. Dans la hâte de tout dire : il a tant à dire… Mais nous soupçonnons un motif plus grave, qui touche au sacré, à l’indicible, à l’ineffable –pas à L’Innommable, un roman de Samuel Beckett, on s’en souvient- qui interdit de dire Le Nom.
B., donc, sera aussi l’assistant de Jean-Marie Serreau et, à côté, la «secrétaire barbue » d’Eugène Ionesco, chargée, entre, autres, de répondre aux nombreuses demandes concernant les droits sur ses pièces. On voit que le récit, qu’il faudrait désherber parfois d’une encombrante modestie, ne manque ni d’humour ni de suspense (où est aujourd’hui cette œuvre d’art: le fameux arbre d’En attendant Godot?), ni du charme de la jeunesse. Mais qu’en reste-t-il au lecteur ? Pour ceux de sa génération, le récit ravive les souvenirs. C’est vrai: nous avons tous été saisis, littéralement enchantés par En attendant Godot et nous pouvons le voir et le revoir à l’infini, dans dix mises en scène identiques… et tout aussi uniques.
Ce Godot, nous l’attendrons toujours et cette attente nous appartient. C’est vrai, nous aussi nous nous sommes mis à lire tout ce qu’on pouvait trouver de Beckett, nous avons été ravis par Madeleine Renaud dans Oh ! Les beaux jours  -B. a été foudroyé de rencontrer «nature» à l’entrée des artistes de l’Odéon. Et ravis à nouveau aujourd’hui par Dominique Valadié, mise en scène par Alain Françon dans le même rôle.

 Mais que reste-t-il de ce récit sinon, hormis quelques instants et anecdotes? Ceci, à ce degré, l’admiration est impossible à raconter. Elle paralyse, éblouit, aveugle et ce sera un expérience spirituelle unique, intransmissible. Ces années, B. les a vécues au cœur du réacteur, avec les auteurs qui faisaient la révolution du théâtre nouveau, associés (de façon impropre, mais tant pis) au « »théâtre de l’absurde » et au scandale: Samuel Beckett, Jean Genet, Max Frisch, Jacques Audiberti, mis en scène par Roger Blin ou Jean-Marie Serreau, aux petits théâtres Récamier, de Babylone et de Lutèce et puis, tout d’un coup en grandes dimensions, à l’Odéon…
Décorateur: André Acquart; compositeur : Gilbert Amy; dessinateur : Siné; Gilles Sandier, critique passionné : on pourrait continuer cette énumération avec le flot de grands noms que nous livre B. Mais on n’en apprendra rien de plus. Le premier article commandé à B. et qu’il n’a jamais écrit devait s’intituler Beckett en mémoire de moi. A l’autre bout de la vie, c’est le vrai titre de ce livre. Quant à la quête de Samuel Beckett… Eh ! Bien, oui, finalement! Ce livre nous donne envie de nous replonger dans les textes et les photos, dans la vie du grand écrivain, que nous, non plus, n’appellerons pas : Sam.

Christine Friedel

En quête de Beckett de Barthélémy, préface de Sylvie Chalaye, éditions L’Harmattan (2025).

Livres et revues : Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

 Livres et revues

Aucun compte-rendu de spectacles, ce mois-ci et en décembre, de notre amie Christine Friedel. Double fracture du pied! Donc opération puis longue rééducation la tiennent éloignée des théâtres. Ils lui manquent comme elle nous manque aussi beaucoup, et souhaitons tous qu’elle y revienne très vite.
En attendant, elle continue de suivre l’actualité du théâtre et lit de nombreux livres, dont ceux-ci… Merci Christine.

Ph. du V.


Ecrits sur le théâtre
de Walter Benjamin, traduction de Marianne Dautrey et Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels,

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Viennent de paraître ces inséparables. Bruno Tackels, homme de lettres, comme Walter Benjamin lui-même aimait à se présenter, a trouvé en lui, un véritable partenaire intellectuel et grâce à la traduction de Marianne Dautrey, rigoureuse et amicale, il nous transmet ces textes inédits ou dispersés du philosophe. Ne cherchons ni chez l’un ni chez l’autre, une théorie organisée du théâtre. Walter Benjamin (1892-1940)  écrivait en « homme de terrain » à Berlin,puis dans la jeune Russie soviétique ou dans le Paris des passages, à côté de Bertolt Brecht…
Et c’est ce terrain, l’action et le geste qui sont à la source de son écriture. Il ne divise pas acteurs et techniciens, acteurs et public. Pour lui, il faut qu’ils se rejoignent et et fonctionnent ensemble, comme une belle mécanique neuve. Et ce : « il faut » est de l’ordre de la nécessité, non du devoir. L’écrivain milite pour un théâtre qui « prenne position ». Que les spectateurs travaillent, entrent, eux aussi, à leur place, dans le jeu! Qu’ils ne s’endorment pas dans le divertissement ou le patrimoine, qu’ils comprennent qu’un texte de théâtre est un dispositif pour inventer, déclencher la gestuelle et la technique qui formera, là et quand il le faut, un bel outil à penser dans le monde réel.

William Shakespeare, Molière, Jean Cocteau, Karl Kraus, les marionnettes du jardin du Luxembourg, celles du Tiergarten à Berlin.. et tant d’autres : Walter Benjamin prend tout le théâtre au sérieux : il doit jouer son rôle d’école pratique de l’intelligence ! Ainsi engagé lui-même avec son ami Bertolt Brecht, il considère que la « position » du critique participe à l’avènement d’une esthétique, créatrice de sens. Ce qu’on appelait autrefois improvisations collectives et aujourd’hui, « écriture de plateau », est au centre de sa réflexion sur la pratique du théâtre mais il ne donne ni recette, ni modèle. Certains de ses textes ou propositions semblent «datés » ,quand il renvoie à l’histoire précise des années trente. Pourtant, ils fonctionnent encore, ne serait-ce que par la petite marche à gravir, pour comparer cette époque et la nôtre. Par exemple, Walter Benjamin revient plusieurs fois sur l’intérêt et la modernité du cabaret, de la revue, Karl Valentin en tête. Quel sens, cela aurait-t-il aujourd’hui, sinon d’e avoir une certaine nostalgie? Ces pages, a priori inutiles, nous conduisent au moins à porter un regard plus vif sur la rencontre entre théâtre vivant  (quel pléonasme !) et spectateur vivant. A méditer: dans nos salles, à l’exception du rire prévu et annoncé, nous sommes invités à garder un pieux silence et une respectueuse immobilité…

Walter Benjamin, curieux des nouvelles technologies de son temps, s’intéresse à la radio et à la puissance de ce nouveau médium: elle peut faire concurrence aux salles de concert, mais, au théâtre? Il n’est pas le premier à craindre pour la pérennité du théâtre mais il le voyait renaître régulièrement de ses cendres supposées. Il observe l’écart entre l’acteur au théâtre, avec son »aura » qu’on pourrait traduire par « présence » en regard de celle du public, et l’acteur de cinéma, découpé par le montage en éléments technique d’un « objet reproductible dont l’original n’existe plus » en même temps qu’il est érigé en star, image consolatrice pour les masses. Le philosophe curieux des progrès techniques imagine même quelque chose préfigurant l’informatique et peut-être, les réseaux sociaux.

Comme le titre l’indique, Ecrits sur le théâtre réunit par ordre chronologique: de 1912 à 1940, des articles parus dans des revues, mais aussi  des correspondances, comptes-rendus de spectacles, textes inédits… qui, à l’origine, n’étaient pas écrits pour former un tout. Une ligne révolutionnaire, aux deux sens du terme : politique et technique, s’en dégage avec  une admiration pour Erwin Piscator et  Vsevolod Meyerhold, inventeurs de leur art.
L’auteur souligne plus encore l’importance de la formation, dans la pensée de Walter Benjamin. Celle des enfants d’abord, avec son fameux Programme pour un théâtre d’enfants prolétarien (1929), écrit avec -et d’abord-par Asja Lācis, sa compagne. Celle d’une troupe qui se forme par le jeu, ensemble et celle, intellectuelle et sensible, du public, celle aussi du critique… sans craindre d’utiliser les adjectifs : didactique (voir les Lehrstücke de Bertolt Brecht) ou pédagogique, qui font si peur à certains artistes. Ses interrogations vont toujours dans le sens d’un théâtre de l’émancipation, ancré dans la société et qui a des comptes à rendre.

Les Mille plateaux de Walter Benjamin de Bruno Tackels

Mille plateaux : nous ne les avons pas comptés…mais dans ce recueil de précieux fragments, parmi les exigences et inquiétudes du philosophe, Bruno Tackels a adopté le même mouvement. La fonction qu’il s’est donnée: rendre compte de la diversité et l’engagement d’une œuvre inachevée, d’une vie inachevée ( Walter Benjamin s’est suicidé en 40 à Portbou)  et à les éclairer.
Il accompagne le lecteur dans sa découverte du personnage, sans indulgence s’il le faut… Entre autres, quand Walter Benjamin laisse sa seule signature sur le texte qu’il a écrit à quatre mains avec Asja Lācis, qui a fait l’essentiel du travail !
Bruno Tackels, lui, met en lumière certaines questions comme celle du plagiat et de la réécriture… Quand Bertolt Brecht reprend L‘Opéra des gueux (The Beggar’s Opera de John Gay et écrit L’Opéra de quat’sous? Et William Shakespeare a été chercher en Italie une bonne partie de ses trames, tout en inventant la scénographie de son œuvre ? Sur le théâtre épique où éclate « l’état des choses », qui n’a rien à voir avec la reconstitution illusionniste et illusoire d’un réel de pure fiction.

Bien d’autres questions sur le théâtre dans ces petits livres à haute densité. Au lecteur de cueillir, un peu à l’aventure, dans les textes de Walter Benjamin et entre les pages, avec ces textes en regard. A lui, et à nous, de braquer le projecteur sur tel ou tel aspect du théâtre. Aucun ne se lit comme un roman : ils constituent une ressource où on peut puiser et puiser encore : drame et tragédie, activation des classiques, importance décisive de tel ou tel élément de la représentation dont le costume…Ils sont faits l’un et l’autre pour contribuer à la formation d’une pensée globale sur le théâtre pour les générations montantes. Et destinés à ceux qui connaissent et aiment profondément le théâtre et qui voudraient bien comprendre, en mille questions, pourquoi…

Christine Friedel

Ecrits sur le théâtre de Walter Benjamin et  Les Mille plateaux de  Walter Benjamin sont publiés aux éditions Les Solitaires Intempestifs ( 2025).

 

Livres et revues Les mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine

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Les mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité  de Jacques Livchine


Dernier livre de Jacques Livchine, metteur en songes, comme il se définit lui-même.  En cent-vint pages et avec une couverture rouge comme les rideaux du théâtre bourgeois auquel il n’a cessé de s’attaquer, une sorte de catalogue liste memorandum-réflexion des quelque quatre vingt spectacles et interventions créés par le Théâtre de l’Unité depuis 1968 jusqu’à l’an passé. Avec la trente-cinquième édition  de La Nuit unique en juin à l’Avant-Scène à Colombes (Hauts-de-Seine), Hervée de Lafond, sa codirectrice et Jacques Livchine ont éteint les projecteurs d’une aventure hors-normes. Sans regrets, disent-ils. Peut-être, mais avec une épaisse couche de nostalgie  (voir Le Théâtre du Blog).

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©x Dans leur lieu à Audincourt

« Toute ma vie je n’ai été hanté que par une seule question : arracher le théâtre au carcan sociologique d’une culture dite cultivée. Alors, l’Unité c’était une course effrénée, nous n’avons jamais cessé d’ouvrir de nouvelles routes, de secouer le théâtre dans tous les sens, de faire bouger les paramètres, d’expérimenter, de « rater mieux », de jouer pour les chiens, dans une 2 CV, de s’adresser à une ville toute entière, de jouer partout, même dans les théâtres, d’inventer des actes poétiques radicaux. Nous pensions toujours que de l’idiotie pouvait jaillir une étincelle. »

Nous avons vu la majorité des créations de l’Unité soit environ une quarantaine, ce qui est exceptionnel pour une compagnie dans une vie de critique et avons aussi demandé à ces fous exemplaires de diriger des stages A.F.D.A.S. pour comédiens à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. Mais aussi de mettre en scène des spectacles avec les élèves en fin d’études, notamment Le Mariage au festival de Blaye que l’Unité avait créé au festival in d’Avignon. Ils auront été de remarquables pédagogues et directeurs d’acteurs. Et la promotion qui a travaillé avec eux, en a été marquée pour toujours.  Sans eux, L’Ecole où ils intervenaient régulièrement, n’aurait jamais été ce qu’elle a été. Ils ont apporté  un tsunami qui déplaisait fortement-et c’était formidable-aux gens du Ministère de la Culture, en charge de l’enseignement théâtral… 
 Folie mais aussi exigence professionnelle…Nous entendons encore la voix d’Hervée de Lafond portant à cent mètres, hurler dans les coulisse de Blaye: « Dites, donc les filles, les bas noirs et porte-jarretelles, on ne les laisse pas traîner par terre, on les range avec soin: cela coûte cher. Et vous, les garçons, les chemises même sales, cela se met sur des cintres, sinon, demain même lavées, elles auront un parfum dont vous vous souviendrez.  » Ils ont aussi créé un remarquable petit spectacle sur le Moyen-Age, dans le cloître de l’abbaye de Conques (Aveyron).
Ces ex-élèves ne les ont pas oubliés. Hervée et Jacques, non plus… Faustine Tournan jouait il y a deux ans dans Une Saison en enfer.  Léna Bréban, metteuse en scène et Alexandre Zambeaux, acteur et dramaturge, en parlent avec reconnaissance. Comme Nathalie Conio-Cauvin: « Ils  trouvaient une forme toujours unique pour parler d’eux et envoyer des messages, entre autres, dans Terezin qui se jouait en déambulation dans un théâtre à l’italienne et où j’ai joué la résistante Natacha… Ces incroyables formateurs de vie et de pensée m’ont apporté une envie forte de mise en scène engagée…et de projets sans limite ! »
Nous avions vu Jacques tout jeune, débuter comme acteur avec Didier Sandre, acteur d’Antoine Vitez, dans Glomoel et les pommes de terre de Catherine Dasté, la fille de Jean Dasté, et la petite-fille de Jacques Copeau. Elle aura révolutionné le théâtre pour enfants dans les années soixante-dix avec des mises en scène à la fois pleines d’humour et d’une rigueur exemplaire…
Puis nous avons assisté aux spectacles les plus forts de l’Unité depuis cinquante ans, et cela en fait des souvenirs… Vous y allez y avoir droit en feuilleton cet été mais vu la canicule, il y a du retard à l’allumage…  Parmi les plus belles créations: L’Avare, La 2 CV théâtre, Le Mariage, Mozart au chocolat, et La Célébration de la Guillotine au festival d’Aurillac 87-inoubliable, même en ce matin pluvieux, place de l’Hôtel de Ville-  L’Histoire du Soldat, Don Juan, Le Bourgeois gentilhomme,  Terezin, 2.500 à l’heure souvent repris et où jouèrent plusieurs anciens élèves de Chaillot,  Oncle Vania à la campagne, fabuleux de poésie,  vu dans une prairie en Suisse,  leur cabaret mensuel dit Kapouchnik  très populaire et joué  pendant vingt ans dans leur lieu  à Audincourt. La Tour bleue  à Amiens devant des milliers de personnes, Le Parlement de rue à Aurillac, Macbeth, dans une forêt mouillée en hiver près de Montbéliard, La Nuit Unique à Aurillac, Une Saison en enfer, promenade magistrale dans les chemins empruntés par Arthur Rimbaud et le dernier, le court mais impressionnant Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane, mise en scène d’Hervée de Lafond sur les restes d’un ancien théâtre antique romain de 2.000 places, près d’Audincourt…

Nous avons vite oublié des échecs revendiqués comme tels, un ennuyeux et mal joué Revizor, un de leurs premiers spectacles dans une triste salle à Paris et L’Avion dans une prairie en lointaine banlieue, une fausse bonne idée sur le crash d’un Boeing qui fut aussi un crash théâtral… Mais une des forces de cette compagnie, c’est accepter l’échec et en tirer les conséquences, puis d’avoir la ténacité pour résister d’abord aux gens du milieu et aux politiques qui leur vouaient un mépris, voire une haine tenace. Exemple: aucun directeur du Théâtre National de Strasbourg n’aura pris la peine d’aller-ou d’envoyer un collaborateur- voir un de leurs spectacles, même quand Hervée et Jacques dirigeaient pendant huit ans la Scène Nationale de Montbéliard… à deux heures de train. Pourtant, l’Unité aura joué  des centaines de fois à l’étranger et sur trois continents. Levez le doigt ceux qui peuvent en dire autant!

En lisant ces pages, nous avons repensé à ce que nous liait si fort au théâtre de l’Unité: d’abord avec Jacques, un passé commun: Etudes Théâtrales en Sorbonne avec Bernard Dort, ce fabuleux professeur et le Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne où nous avons appartenu, mais pas en même temps. Et aussi des valeurs qui ont fait respecter le Théâtre de l’Unité: trouver un autre public, une des obsessions de Jacques et Hervée, même au prix d’échecs inévitables mais assumés : leur fameux « ratez mieux ».
Et la provocation revendiquée non comme but mais moyen de meilleure relation avec le public. Et une  intelligente revisitation de classiques: Don Juan où Jacques interrompait le début du spectacle où on voyait trois Don Juan et trois Elvire nus. Depuis la salle, il faisait baisser le rideau: « Excusez-nous, ce n’était finalement pas une bonne idée. On reprend depuis la début. » Et une minute à peine les acteurs revenaient habillés. Vrai? Faux? Hervée et Jacques étaient déjà passés maîtres dans le jeu du théâtre dans le théâtre et le public de banlieue parisienne était tout de suite subjugué. Ou Le Bourgeois Gentilhomme, présenté au cours d’un  grand dîner avec toute la Cour, femmes et hommes en costumes d’époque devant le Roi…
Il y a aussi un paramètre souvent exploité: la représentation unique comme la démolition d’un H.L.M. vétuste par explosion dans La Tour bleue,  en banlieue d’Amiens, avec, avant des chansons et sketchs dans les étages très bien éclairés. Des milliers d’habitants étaient là…  qui se sont fait avoir comme les deux ou trois critiques parisiens venus pour le spectacle et l’explosion en direct. Tous roulés dans la farine. Bien joué! Impossible en effet de procéder à cette explosion tant attendue, puisque nous étions à une vingtaine de mètres!
il y a aussi à l’Unité, une affection pour les repas pris en commun, histoire de tisser des liens… que Jacques sait préparer pour trente personnes. Et très souvent, un dîner est prévu dans leurs spectacles comme dans Le Bourgeois Gentilhomme, Le Mariage, Le Repas des riches et le Repas des pauvres…. Et dans  un chaudron pendant la représentation d’Oncle Vania à la campagne, cuisait doucement une soupe offerte aux spectateurs, juste après les dernières répliques, à la nuit tombée.
Autre marque de fabrique chère à l’Unité: l’amour de la poésie: Arthur Rimbaud, Blaise Cendrars, Ghérasim Luca… souvent cités.  Et l’amour des animaux : Jacques a toujours eu un adorable bouvier  bernois  qu’il faisait  parfois intervenir dans leurs créations et ils ont commis un spectacle Le Théâtre pour chiens.
Et l’élasticité du temps: les spectacles peuvent durer quelques minutes, une heure trente ou deux, ou toute la nuit. Et ils savent jouer par tous les temps, le plus souvent, dans des lieux atypiques petits ou à la taille d’une ville comme pour Le Réveillon des boulons à Montbéliard. Et à chaque fois différents, selon le lieu de représentation mais très consciencieusement repérés : Le Chemin de Rimbaud dans sa campagne, Les Femmes puissantes avec comme scène ce qui restait des gradins d’un théâtre antique, Le Moyen-Age dans un cloître du XIII ème siècle,  en essayant de calculer en janvier l’inclinaison du soleil en juillet, pour que le public ne soit pas ébloui. Professionnalisme garanti…
Autre marque de fabrique évoqué aussi par Jacques Livchine dans ce livre: le plaisir de provoquer, que ce soit les adversaires de la peine de mort (dans La Célébration de la guillotine) ou les politiques et barons de tout bord. Hervée, en 2024, nommée commissaires de Montbéliard, capitale française de la culture, tutoie ainsi à l’inauguration Gabriel Attal, alors Premier ministre.  «Tu es venu en avion, alors qu’il y a un TGV, tu te prends pour qui ? Pour le Premier ministre ? » Et elle a fait remarquer que la ministre de la Culture, Rachida Dati n’avait pas daigné se déplacer et que deux cent millions d’euros de crédits ont été annulés pour le ministère de la Culturen cette même année 2024.  Emois dans les rangs.. Hervée de Lafond causa ainsi un mini-scandale chez les élus du coin qui n’aimaient pas beaucoup le Théâtre de l’Unité, trop dérangeant à leur goût. Et enfin un élément- non des moindres- le plaisir de transmettre évident chez ces complices, que ce soit régulièrement, et avec quelle efficacité! à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot ou à Audincourt, dans leurs Ruches des stages pour les jeunes, qu’ils animaient chaque année.

Voilà, nous espérons vous donner envie de lire ce petit mais grand livre, qui sonne comme un testament mais très vivant. Il n’y a aucune photo mais, avec un peu de chance, vous en trouverez sur Internet et pour le festival d’Avignon, à la Maison Jean Vilar. Mais de nombreux documents ont été brûlés après un attentat de leurs locaux à Montbéliard. Souvent méprisé, voire injurié, le Théâtre de l’Unité-nous persistons et signons- aura  été le créateur du théâtre, dit de rue en France avec Jean Digne à Aix-en-Provence, aujourd’hui très malade. Et l’Unité aura eu une influence souterraine mais considérable sur le spectacle contemporain. Aujourd’hui, Hervée de Lafond et Jacques Livchine qui parle ouvertement de ses métastases, ne sont plus tout jeunes et ont préféré transmettre  cet outil à leurs collaborateurs. « Peu à peu se dégage  une réputation que nous ne maîtrisons pas. Nous sentons bien, dit Jacques Livchine, qu’il y a une légende qui naît avec ses exagérations et ses mensonges. » Mais avec ses vérités: celles des innombrables articles, films et documents sonores comme le récent interview à France-Culture. Quant à nous, nous ne regretterons jamais d’avoir travaillé avec Hervée et Jacques.
Que dire de plus? Vous, jeunes élèves d’une école de théâtre, lisez aussi ce livre exigeant et d’une rare intelligence artistique, cela vous donnera envie de ne pas avoir peur.

Philippe du Vignal

Éditeur: Théâtre de l’Unité, vente uniquement par envoi postal. Achat possible au Théâtre de l’Unité à Audincourt: 15 €.

 

 
 

Festival d’Avignon Le Procès Pelicot, Hommage à Gisèle Pelicot, écriture et recherche de Servane Dècle, mise en scène de Milo Rau (Récits difficiles (violences sexuelles)

Festival d’Avignon

Le Procès Pelicot, Hommage à Gisèle Pelicot,  écriture et recherche de Servane Dècle, mise en scène de Milo Rau (récits difficiles : violences sexuelles)

En Autriche, le verdict: vingt ans de réclusion criminelle pour l’ex-mari Dominique de Gisèle Pelicot et les peines de prison pour les autres cinquante accusés, avaient vite été retransmis… Et une première version de cette lecture sur ce procès ( sept heures en allemand), a été présentée dans une église avec trente acteurs au festival de Vienne.
Une seconde version- cette fois en plus de trois heures et demi quand même- a été donnée avec des interprètes de cette soixante-dix neuvième édition et des invités. Le procès aux Assises d’Avignon fin 2024, avait attiré les médias du monde entier. Avec ces mots vite devenus célèbres: « »La honte doit changer de camp » et en refusant le huis-clos, Gisèle Pelicot (soixante-douze ans) est devenue un symbole de la lutte contre la banalisation du viol et des violences faites aux femmes. Elle a été décorée de l’Ordre national de la Légion d’Honneur…
Ces viols ont eu lieu à Mazan, petite ville du Vaucluse où des hommes (tout âge et toute classe sociale confondus) après avoir pris rendez-vous par internet, n’hésitaient pas à aller la violer chez elle, chimiquement droguée par son mari à l’époque… Dominique Pelicot ( soixante-et-onze ans ans) sa reconnu avoir proposé des rapports sexuels avec sa femme Gisèle mais  en a rejeté la responsabilité sur les autres accusés…

 

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La dramaturge Servane Dècle et le metteur en scène suisse Milo Rau ont travaillé avec les avocats de la famille Pelicot, les membres du tribunal, des experts psychologiques, chroniqueurs judiciaires, témoins, membres d’associations féministes pour raconter le procès du patriarcat, avec interrogatoires, plaidoyers et commentaires de cette action en justice. Mais Gisèle Pelicot a choisi de ne pas être là. Et, à évènement exceptionnel, conditions exceptionnelles d’entrée : gratuite! Ce qui est rare dans ce festival mais dans la limite d’un billet par personne présente et distribué la veille seulement, à 21 h devant le palais des Papes.
Sur la scène mythique du cloître des Carmes, des bancs en bois où sont assis la victime de ces viols (représentée successivement par Ariane Ascaride, Marie Vialle et Marie-Christine Barrault, Philippe  Torreton (Dominique Pelicot, le mari de Gisèle)  et d’autres acteurs pour représenter les avocats et les autres accusés.. Mais aussi la metteuse en scène Eva Doumbia, Anne Lassalle, avocate spécialiste des violences sexistes, Marie Coquille-Chambel, lanceuse d’alerte de MeTooThéâtre, Camille Étienne, militante écologiste, Laurent Layet, expert psychiatre au procès. Et Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture et membre du conseil d’administration du festival…
Cette lecture a aussi été diffusée dans plusieurs cafés de la ville et sur le site du festival… mais était difficilement accessible. Le procès, sous une forme ou une autre, a été, depuis celui d’Oreste dans Les Erynies,le dernier volet de la célèbre trilogie d’Eschyle, à la naissance du théâtre occidental…  Depuis, il y en a eu des milliers et Jean Racine, on l’oublie souvent, a écrit une petite comédie Les Plaideurs. Cette lecture, juste quelques mois après le procès,  serait-elle un prélude à un véritable spectacle, ou souvent comme toute lecture,en restera-t-on là?
Ce que nous avons pu en voir, nous a semblé intéressant mais trop statique et trop long! Les protagonistes pas toujours aussi cernés comme on l’aurait souhaité dans une véritable pièce. Milo Rau avec des acteurs, metteurs en scène et membres de la société civile concernés, a réussi, malgré tout,  à faire faire entendre la voix de celles qui continuent à être victimes d’un système sociétal, et pour une seule fois. « En rendant le procès public, Gisèle Pelicot  a réussi à opérer un basculement incroyable, dit Servane Dècle: elle a fait « changer la honte de camp en forçant les accusés à répondre de leurs actes. » (…) Le patriarcat ne reste évidemment pas confiné au foyer. Il agit, dans le monde et à l’intérieur de soi.( … ) Aujourd’hui masculinisme et néo-fascime avancent main dans la main. (…) En tant qu’artiste, militante et femme, je pense que le procès Pelicot porte un enjeu fondamental de notre époque.  » (…) Gisèle Pelicot  n’est pas seulement une victime mais aussi une survivante de la violence patriarcale. « 
Cette lecture de documents, préparée par Servane Dècle a été mise en scène par Milo Rau qui a souvent travaillé au théâtre sur des affaires judiciaires. « L’histoire, dit-elle, nous appartient à toutes et à tous, en même temps à aucun d’entre nous. »  Dans la ville où, précisément, a eu lieu ce procès historique, pas très loin du Cloître des Carmes… 

Philippe du Vignal

Lecture  au Cloître des Carmes, Avignon, le 18 juillet et retransmise sur festival-avignon.com

 

Écrits sur le théâtre de Vsevolod Meyerhold ( tome 1: (1891-1917)

Livres et revues

Écrits sur le théâtre de Vsevolod Meyerhold, tome I (1891-1917)

Béatrice Picon Vallin, directrice de recherches émérite au C.N.R.S., a traduit cette somme en quatre volumes. Soit plus plus de 1.500 page; la plus vaste édition en Europe à part la Russie. Parus à l’Âge d’homme et maintenant épuisés, ils sont essentiels pour analyser, donc mieux saisir les origines du théâtre moderne et contemporain,  de la mise en scène ou du jeu de l’acteur, de la création artistique mais aussi de la pédagogie. Cette nouvelle édition, revue et augmentée, est aussi plus riche en remarquables illustrations.

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Cet immense créateur (1874-1940) sans qui le théâtre russe puis européen ne serait pas ce qu’il est actuellement, a tout réinventé: le jeu avec d’importants mouvements,; à une époque où, avant Jacques Copeau, les acteurs  jouaient le plus souvent face public, la scénographie très étudiée pour être un outil au service de l’acteur avec de nombreux praticables, l’introduction de vraies machines sur le plateau, un autre temps que celui indiqué par l’auteur, le recours au mime et à l’improvisation sur des thèmes empruntés à des pièces existantes, l’importance de la musique et des arts plastiques sur le plateau, notamment ce qui concerne  le grotesque, le « balagan », théâtre de foire comme source d’inspiration, l’usage du masque, la participation du public au spectacle. En 1918, il est aussi le premier à avoir organisé un enseignement de la mise en scène…  Encore une fois tout ce qui a été le théâtre du XX ème siècle avait déjà été pensé par Meyerhold, ce qui rend ces textes aussi étonnamment d’actualité.

Ce livre est le premier de la réédition en quatre volumes. Dans une longue préface qui est plutôt un livre en soi documenté, Béatrice Picon-Vallin, spécialiste reconnue de Meyerhold,  montre avec l’intelligence des arts de la scène et la grande rigueur qu’on lui connait, le parcours du metteur en scène de 1891 à 1917 qui a toujours mis la recherche au centre de ses préoccupations. Et il y a de très nombreuses et émouvantes photos de ses spectacles, en particulier de La Mouette au Théâtre d’Art ( 1898), avec lui-même dans le rôle de Treplev.
Quant aux textes réunis, ils sont de valeur inégale mais tous intéressants:  entre autres, un récit de son voyage à Paris que lui fait découvrir Guillaume Apollinaire: l’architecture ancienne, le cirque Médrano… mais il n’aime guère les cabarets devenue selon lui « le domaine de tous les bourgeois »sauf un : espagnol. 
On ne peut tout citer mais il y a aussi des extraits de son Journal de 1907 à 1912. La Baraque de foire (1914) où Meyerhold réfléchit sur ce que peut être le travail de l’acteur nouveau. On le sent déjà obsédé par l’envie de mettre en place un jeu physique-la fameuse bio-mécanique- « sans réalisme, ni psychologisme » et  d’une scénographie qui doit beaucoup au constructivisme…
Il y a un ensemble de courts textes tout à fait passionnants sur la préparation avec Golovine du Bal masqué de Lermontov qu’il voit comme  un des piliers du théâtre russe avec Nicolas Gogol. Il y a enfin des analyses  très fines sur le cinéma où le metteur en scène étudie le jeu de l’acteur, différent de celui sur un plateau. On oublie souvent qu’Eisenstein fut son élève et son assistant-metteur en scène…
Ce livre est complété par un ensemble de notes où Béatrice Picon-Vallin a regroupé des informations très utiles sur les mises en scène de celui qui fut l’ami de Tchekhov et bien sûr, un index.
Que ces presque six cent pages ne vous fassent pas peur: interlignage des textes soigné et mise en page très bien réalisée… Ce livre est tout à fait passionnant pour ceux de nos lecteurs qui connaissent ou pas bien le travail de Meyerhold ou ceux, notamment les élèves comédiens et/ou metteurs en scène qui veulent le découvrir. Et d’un prix tout à fait abordable.

Philippe du Vignal

Le livre vient de paraître aux éditions Deuxième Epoque. 30,00 €. 

Analyse pragmatique du discours théâtral de Marivaux de Vassiliki Derizioti

Analyse pragmatique du discours théâtral de Marivaux de Vassiliki Derizioti
© Derizioti

© Derizioti

Née à Athènes, l’autrice y a vécu jusqu’à dix-huit ans et a ensuite dans les Cyclades, le Dodécanèse, le nord de la Grèce, à Nicosie mais aussi à Madrid. Elle a étudié les lettres françaises à l’Université d’Athènes et a écrit un D.E.A. sur la linguistique pragmatique avec une analyse de pièces du siècle des Lumières et de Marivaux. Recrutée en 98 comme professeur de français, elle a enseigné dans des établissements d’enseignement publics à Kos, Athènes, Thèbes, Nea Apollonia, Andros. Puis, elle a été directrice du lycée à Syros et est maintenant celle du premier lycée expérimental à Maroussi. Elle parle anglais, français, espagnol et allemand.

 
L’originalité de cette monographie écrite en français par une écrivaine grecque réside dans sa théorie linguistique sur ce dramaturge au style fait d’observations pour arriver à une conclusion générale. Marivaudage et marivauder apparus du vivant même de cet écrivain, indiquent un « mélange bizarre de métaphysique subtile, locutions triviales, sentiments alambiques et dictions populaires». Des mots  péjorativement utilisés dans la première moitié du XVIII ème siècle, par ses adversaires puristes et tenants de la tradition.

Ensuite, le célèbre auteur arriva à la mode et le marivaudage devint synonyme de grâce et tendresse spirituelle. Une autre définition, plus récente, a été proposée par le dictionnaire français Larousse vers 1900, faisant allusion à des afféteries, raffinements et galanteries…Le marivaudage renvoie en effet à un style précis qui n’a rien à voir au «je ne sais quoi» dont parlent certains auteurs. En lisant cet ouvrage, nous redécouvrons la langue magistrale du grand dramaturge. Toutes les œuvres, analysées ici, possèdent un langage codé qui incite les interprètes, comme le public, à un déchiffrage. Il parle en effet «à mots couverts» et ses personnages disent l’explicite pour faire passer l’implicite…

 
Nektarios-Georgios Konstantinidis

Editions ἡδυέπεια, Athènes (2025).

Livres et revues

Livres et revues

Frictions n° 39

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Ce beau et nouveau numéro commence avec un éditorial de Jean-Pierre Han, le directeur de cette publication si précieuse : Une bataille politique sur le plan esthétique ? Mais de quelle esthétique, parlons-nous ? où il analyse en profondeur les problématiques idéologiques-genre roman national portées par le Puy du Fou les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques pilotées par Thomas Jolly ou par le projet au château de Chambord de Patrick Boucheron et Mohamed El Kahtib. Celui-ci, rappelle-t-il, avait conçu Stadium avec cinquante-trois supporters du Racing Club Lens. Jean-Pierre Han rappelle aussi, avec juste raison, que Le Royal de Luxe avait créé un merveilleux spectacle de « théâtre de rue », La Véritable Histoire de France. Et qu’il y a une tendance à «nous imposer un modèle de «festivalisation » du monde théâtral, un phénomène pointé du doigt et décrit par Jean Jourdheuil » Autrement dit, attention aux dérives et à bon entendeur salut.
Suivent plusieurs textes dont un de Jérôme Hankins sur Massacre des innocents : un nouveau paradoxe du comédien selon Edward Bond : des notes prises au cours des stages qu’il dirigea en France : un article tout à fait intéressant. Comme celui où Thierry Besche sur la voix à une époque où les metteurs en scène crient trop souvent que les micros H.F. Font des miracles…
Il y a aussi des textes, l’un de Noëlle Renaude sur Valère Novarina et sur
Théâtre et peinture
et une belle lettre de Gilles Aufray à cette «romancière poétique» qu’était Hélène Bessette (1918-2000). Voilà des lectures intelligentes mais aussi de belles photos, pour vous occuper sur les trajets mouvementés Clermont-Ferrand/Paris ou Brive-Paris ( à l’aller comme au retour) que vous offre généreusement la S.N.C.F…

Le Théâtre du Soleil Les soixante premières années de Béatrice Picon-Vallin

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Avec cette édition revue, l’autrice a complété son précédent opus sur l’histoire des dix dernières années de cette compagnie fondé en 64 par Ariane Mnouchkine et quelques camarades de fac de Sorbonne. Le premier spectacle que nous en avions vu, était Les Petits Bourgeois de Maxime Gorki dans l’ancienne petite salle du théâtre à Sartrouville. Souvenirs, souvenirs…
Le Théâtre du Soleil est la seule troupe avec la Comédie-Française, surtout à ses débuts et contre vents et marées, à avoir eu une une telle longévité et à être reconnue un peu partout dans le monde. Avec un fonctionnement collégial, même si Ariane Mnouchkine en est toujours restée la directrice et à quelques exceptions près, l’unique metteuse en scène.
Le Théâtre du Soleil s’est vite distingué par une approche radicalement différente du texte sous l’influence de Vsevolod Meyerhold mais aussi d’Antonin Artaud pour qui il
ne s’agissait pas « de supprimer la parole au théâtre mais de lui faire changer sa destination, et surtout de réduire sa place, de la considérer comme autre chose qu’un moyen de conduire des caractères humains à leurs fins extérieures(…) Or, changer la destination de la parole au théâtre c’est s’en servir dans un sens concret et spatial, et pour autant qu’elle se combine avec tout ce que le théâtre contient de spatial et de signification dans le domaine concret.
Et le Théâtre du Soleil à ses tout débuts, a toujours joué, par choix et aussi par nécessité, dans des espaces a-théâtraux comme, entre autres, une salle de boxe pour
La Cuisine d’Arnold Wesker, le cirque Médrano proche-il a, aujourd’hui, laissé place à un supermarché!-pour Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare…
Avant d’arriver dans les grands ateliers d’une ancienne Cartoucherie à Vincennes devenu depuis LE lieu mythique du théâtre français contemporain. Mais à l’époque encore à l’état de friche et dont la salle était très peu chauffée.  Ce fut la création en 70, juste après Milan, de son célèbre
1789, suivi par 1793. Avec une restructuration totale de l’espace public/scènes comme l’avait fait quelques années avant Luca Ronconi avec son très célèbre Orlando Furioso dans les anciennes halles de Paris: deux architectures du XIX ème siècle A la même époque, le Round House à Londres construit en 1847 par la London and North Western Railway pour abriter une plaque tournante pour locomotives; classé monument historique, il devint en 64 , un lieu de spectacle quand lle dramaturge Arnold Wesker y fonda la compagnie Centre 42.

A la Cartoucherie Robert Moscoso puis Guy-Claude François surent admirablement tirer parti de ce bâtiment industriel aux remarquables fermes Polonceau du nom de cet ingénieur qui imagina ces charpentes en fer et V inversé, capables de résister au vent. Et d’accueillir un très grand espace scénique frontal à l’éclairage zénithal (mais en réalité électrique) qui accueilli, entre autres, les cycle de tragédies grecques et shakespeariennes. On ne dira jamais assez combien le travail de Guy-Claude François-hélas disparu-qui dirigea la section Scénographie à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts déco à Paris- fut exemplaire et partie intégrante de chaque spectacle créé par Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil: «  Chaque chose au théâtre, disait-il, n’a de valeur que dans la mesure où l’on a besoin de l’autre pour s’exprimer. »
C’est tout ce parcours sur soixante ans ! de cette compagnie où ont travaillé des centaines d’acteurs, régisseurs, techniciens, administratifs… que retrace avec une grande précision ce livre de plus de quatre cent pages, très richement illustré de belles photos et complété par toutes les distributions. Un outil précieux pour les chercheurs et les étudiants.
Le Théâtre du Soleil, «l’honneur du théâtre français.» écrivait le grand metteur en scène Jacques Lassalle à Arian Mncouhkine.
Au chapitre des réserves: manquent, sauf erreur de notre part, un spectacle tonique Offenbach monté par des comédiens du Soleil-Ariane Mnouchkine étant malade- et joué dans une pauvre salle à Montparnasse, sans décors mais avec de somptueux costumes. Et un très court spectacle d’agit-prop Je suis le Juge et je fais régner l’ordre conçu et joué par cinq acteurs du Soleil en février 72 devant les usines Renault à Boulogne-Billancourt. Et dommage! le fameux Cortège funèbre pour la liberté d’expression du 13 mars 73 contre les phrases imbéciles de Maurice Druon, alors ministre de la Culture, organisé par le Soleil, L’Aquarium, La Tempête, la compagnie Vincent-Jourdheuil… soit juste évoqué par l’affiche en réduction et il n’y a même pas de photo…
Et on se demande bien pourquoi le texte et pis encore les notes en bas de page sont imprimés en gris; malgré un bon interlignage, une erreur évidente et cela rend la lecture fatigante. Malgré cela, et à un prix: 46 €, dépassant la barrière fatidique des quarante euros, ce livre pourra aussi intéresser les fervents du Théâtre du Soleil mais il leur y faudra de la ténacité…

Philippe du Vignal

Coédition Actes Sud / Théâtre du Soleil (2025).  46 €

 

Livres et revues Un Siècle d’avant-garde, Essai sur le théâtre étasunien d’Emeline Jouve

 

Livres et revues

Un Siècle d’avant-garde, Essai sur le théâtre étasunien d’Emeline Jouve

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Cette professeure à l’université Toulouse-Jean Jaurès dont les recherches portent sur le théâtre d’avant-garde aux Etats-Unis, est l’autrice, entre autres, de Susan Glaspell’s Poetics and Politics of Rebellion (2017), Avignon 1968 et le Living Theatre. Mémoires d’une révolution (2018) et Paradise Now en paradis : une histoire du Living Theatre à Avignon et après,1968-2018 (2022). Elle a aussi codirigé diverses revues et ouvrages collectifs sur des écrivaines comme la célèbre Gertrude Stein et Susan Glaspell, célèbre poète et dramaturge du XX ème siècle mais peu connue en France.  Et des compagnies le Living Theatre
Cette compagnie a été créée à New York en 1951 par Judith Malina et Julian Beck mort en France il y a déjà quarante ans, et elle, il y a dix ans. Leur pratique était fondé sur un mélange fiction et réalité, tout à fait nouveau pour l’époque et étaient influencés par les happenings, le yoga, les exercices de Joseph Chaikin qui, un temps, fut acteur au Living. Ils mettent en avant l’improvisation,  entre autres dans Connexion où les acteurs jouaient avec de vrais drogués ou dans
Misteries and smaller pieces où ils crachaient sur le public… ou plutôt faisaient semblant, un spectacle que nous avions vu à Paris. Ce qui soit-dit en passant, ne scandalisait personne, même pas Francis Blanche qui rigolait… Ils privilégient surtout  un théâtre fondé aussi sur l’expression gestuelle…
Face à la guerre du Viêt nam, le Living monte des spectacles comme The Brig sous l’influence du Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud  où il dénonce les violences dans les prisons. A réécouter les interviews que nous avions faites de Judith Malina et Julian Beck quand ils habitaient à Chatou (Yvelines), ils ont bien été d’avant-garde à New York dans les années cinquante. Ensuite, ils auront surtout pour but de créer un théâtre sans véritables dialogues aux messages révolutionnaires comme  ces remarquables Seven Meditations que nous avions vues au festival Sigma à Bordeaux. Mais on ne touche pas à un cheveu d’un citoyen américain jouant avec sa compagnie dans un pays étranger. Et quand Julian Beck sera mis en taule au Brésil, l’administration des Etats-Unis essayera de faire sortir non l’artiste mais le citoyen.
Tous les membres du Living adopteront un style de vie monacal communautaire et une vie sexuelle libérée. Cela dit, Julian Beck devait bien faire vivre ses acteurs et dirigeait sa troupe comme une entreprise: il acceptait les dons sans état d’âme et savait aussi bien vendre ses spectacles à des festivals  comme Sigam ou celui d’Avignon (encore jeune: vingt-deuxième édition) que dirigeait encore Jean Vilar mais le Living ne jouera finalement pas Paradise Now  à Avignon même mais gardera l’enveloppe des cachets dans un geste qui se voulait contestataire. Il pourra en tout cas se vanter d’avoir mis le feu aux poudres et ensuite Jean Vilar épuisé et sans doute écœuré, démissionnera…
L’ influence du Living qui fera subir une cure de jouvence au théâtre en France comme en Europe, avec surtout la mise en valeur du corps sur la scène et un nouveau regard du public. Avec une scénographie non frontale et souvent aussi ailleurs que dans les théâtres traditionnels… Bref ce que on voit partout maintenant. Il a beaucoup joué en France mais une seule fois à Paris et surtout au festival Sigma à Bordeaux dans les années soixante-dix. L’autrice rappelle  aussi l’importance du Wooster Group dirigé par l’universitaire Richard Schechner qu’il avait créé en 67 et qui utilisait la totalité de l’espace du lieu scénique et voulait faire sortir l’événement théâtral, hors des murs habituels, du côté de la performance et le Big Art Group d’Andrew Schneider.  mais aussi sur la présence du théâtre des Etats-Unis en France.
Cet essai fait la part belle avec intelligence et précision l’histoire du théâtre de cette époque, dit d’avant-garde à New York. Reste, comme dit l’autrice, à «dépasser le concept discriminant d’avant-garde historique et à aborder la création de pièces iconoclastes.» Selon elle, une première vague irait de 1910 à 1940, puis une deuxième jusqu’aux années soixante-dix et une troisième jusqu’à aujourd’hui, avec un théâtre, le plus souvent marginal, à New York. Ce livre peut être une bonne approche à la compréhension du théâtre américain, surtout new yorkais, de ces années-là.

L’analyse de ce pan essentiel de l’histoire du théâtre bien détaillée, ne se veut pas exhaustive.  Mais nous nous étonnons un peu que les projecteurs  soient dirigés sur quelques metteurs en scène et théoriciens, ce qui fausse la vision… Pour importants qu’il soient, d’autres ne l’étaient pas moins, comme ceux que nous avons bien connu: ainsi Richard Foreman, disparu le mois dernier comme John Vaccaro qui monta des spectacles musicaux avec chansons et dialogues très crus (mais non traduits!) comme dans Cockstrong, en slang, l’argot américain et qui influencèrent nombre de metteurs en scène européens, entre autres, Jérôme Savary. Ou encore Stuart Shermann avec ses minuscules spectacles sur des trottoirs de New York et qui avait réussi sur une table pliante et objets des plus banals qu’il appellait: « artefacts bons marché  ». Seul à les manipuler dans un silence absolu mais dans le bruit de la rue, il les associait et remplaçait les mots par des images, arrivant à créer ainsi un langage poétique…
Et, tous souvent accueillis en France comme bien sûr, le merveilleux Peter Schumann qui, avec de grandes marionnettes manipulées à vue dans les rues de New York pour protester contre la guerre menée par les Etats-Unis au Viet nam.   Lui aussi eut une influence considérable et n’en déplaise à Laurent Wauquiez, la France compte maintenant de très bonnes écoles consacrées à cet art. Ou encore, Robert Anton qui, avec de très petites marionnettes et devant une douzaine de spectateurs-un choix artistique clair et assumé créa de remarquables spectacles poétiques d’une cruauté exceptionnelle et étaient interdits aux enfants au festival de Nancy.  Et Meredith Monk, la seule encore vivante avec Peter Schumann et Richard Shechner. Chanteuse, compositrice, auteure et metteuse en scène de spectacles la nuit sur des places publiques mais aussi d’un opéra à l’Houston Grand Opera (Texas). Il y a, à la fin de ce livre, un bon glossaire-bienvenu, une bibliographie sérieuse et un index. Que demande le peuple?  Nous vivons une époque moderne, disait Philippe Meyer…

 Philippe du Vignal

Editions Deuxième époque. 25 €.

 

 

 

Femmes de théâtre et mise en scène aux XVI-XVIII èmes siècles

Pour une histoire des metteuses en scène n° 299 de La Revue d’Histoire du Théâtre, coordination d’Agathe Sanjuan et Joël Huthwohl

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Il y eut le rapport de Reine Prat qui a eu l’effet d’une mini-bombe il y a presque vingt ans déjà, sur la place des femmes dans le spectacle; très bien documenté, il a marqué un tournant. « Avec une généralisation de la préoccupation de l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des politiques et des actions des pouvoirs publics et donc d’analyser, avant toute prise de décision, les retombées possibles sur les situations respectives des unes et des autres,  l’adoption de mesures spécifiques en faveur des femmes visant à corriger les inégalités constatées. »
Cela concernait aussi bien entend toutes les disciplines artistiques du spectacle et tous les types de structure, d’activités,  tous les niveaux de responsabilités. Et, en 2006, les chiffres étaient têtus: « Les hommes dirigent 92% des théâtres consacrés à la création dramatique et 59% des centres chorégraphiques nationaux,  97% des musiques que nous entendons dans nos institutions ont été composées par des hommes et ils dirigent  94% des orchestres. 85% des textes sont écrits par des hommes comme 78% des spectacles sont mis en scène et 57% chorégraphiés par un homme. «Depuis 1900, écrivait Marguerite Duras, on n’a pas joué une pièce de femme à la Comédie-Française, ni chez Vilar, au T.N.P., ni à l’Odéon, ni à Villeurbanne, ni à la Schaubühne, ni au Piccolo Teatro de Strehler, pas un auteur femme ni un metteur en scène femme. Et puis Sarraute et moi, nous avons commencé à être jouées chez les Barrault. »
Depuis, on est arrivé à la quasi-parité pour les Centres Dramatiques . Oui, mais… il y a un bémol et de taill Les mieux lotis au niveau budgétaire sont tous dirigés par des hommes, et cinq les 5 moins bien lotis le sont par des femmes.  La programmation en terme de parité s’est  accentuée: les spectacles mis en scène par des femmes est passé à 53% en 2023/2024.. .Mais pour les Théâtres Nationaux, seule Caroline N’Guyen dirige un Théâtre National, celui de Strasbourg… depuis cette année. Là, c’est assez lamentable: le ministère de la Culture comme l’Elysée! n’ont jamais voulu qu’il en soit autrement.
Et la dernière nomination-à l’Odéon-a été celle de Thomas Jolly… Pourquoi? Les sociologues doivent avoir leur avis là-dessus. Par ailleurs, y-a-t-il peu de candidates? Qui a envie de gérer ce type de maison où le Ministère tire souvent les ficelles et impose les décisions… Et où bien des hommes se sont cassé les dents ou ont regretté après coup d’avoir accepté le poste…

©x Caroline Giulia N'Guyen

©x Caroline N’Guyen

Comme le rappellent dans l’introduction à Pour une Histoire des metteuses en scène, Agathe Sanjuan et Joël Huthwohl, le moins qu’on puisse dire est que la situation actuelle est encore très déséquilibrée et que les metteuses en scène sont le plus souvent aussi directrices d’un lieu. Les autrices et les auteurs de ce gros ouvrage explorent ce qu’a pu être a été la mise en scène en France du XVII ème siècle au début du XXI ème siècle.
Dans la préface,
Julie Deliquet, metteuse en scène, directrice du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, met d’emblée les choses au point… non sans quelque prétention! «Quand on m’a demandé de candidater à une direction, j’ai hésité et j’ai répondu que je savais pas si c’était le bon moment. On m’a fait remarquer qu’un homme avec une carrière comme la mienne, se serait étonné de n’avoir pas été nommé plus tôt.  »
Elle fait remarquer qu’elle a « découvert la place capitale des femmes dans le fonctionnement des troupes au XVII ème siècle et dans la façon dont les décisions artistiques étaient prises. Jusque-là je n’avais pas conscience de cette horizontalité, bien réelle avant la Révolution française. Notre prise de conscience est si tardive. Avec un art si ancien, comment peut-on être si en retard ? Cet effacement a encore des conséquences aujourd’hui. On critique les quotas, mais ils ont toujours existé sans que personne ne s’en émeuve. » (….) »
Mais Julie Deliquet, grande apôtre du féminisme, ne fait pas dans la nuance! Oui, cela a toujours été un grave problème dans les écoles de théâtre. Antoine Vitez lui-même était pour un recrutement plus important de jeunes femmes qui, en effet dans les concours, ont toujours plusieurs points d’avance sur les garçons. Plus cultivées, plus motivées, plus justes aussi dans leurs choix esthétiques.
Nous avons aussi régulièrement appliqué ce principe à l’école de Jérôme Savary dans ce même Théâtre national de Chaillot, mais bon, il faut avoir aussi des garçons pour donner la réplique.  Une équation difficile à résoudre.  Mais  les jurys n’ont pas commis d’erreur et des jeunes femmes ont souvent eu des parcours tout à fait remarquables comme les metteuses en scène: Léna Bréban, ou Pauline Bayle et Lucie Berelowitsch, celles-ci actuellement directrices de Centres Dramatiques Nationaux. Par ailleurs, Jérôme Savary a employé beaucoup plus d’élève-actrices à l’Ecole (trois pour des rôles importants),
que de garçons…

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©xLéna Bréban


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©x Pauline Bayle

 

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©x Lucie Bérélowitsch

Suivent  dans ce livre une quinzaine de participations sur le thème des femmes de théâtre et de la mise en scène  depuis le  XVI ème siècle avec notamment La méthode Clairon. Préalables à l’invention de la mise en scène : aux sources de la dramaturgie et de la théorie du jeu par Florence Filippi et Aurélien Poidevin et un bon article de Joël Huthwohl sur  Sarah Bernhardt, la première «metteuse en scène ».

©x Sarah Bernhardt

©x Sarah Bernhardt

Le terme était récent (1883) dit son auteur, et plutôt consacré aux chorégraphes. Mais la grande tragédienne fut reconnue par le critique Jean Lorrain comme metteuse en scène de génie quand elle monta La Samaritaine d’Edmond Rostand. Avec juste raison, Eugénie Martin rappelle l’itinéraire de Louise Lara, une artiste d’avant-garde (1876-1952)  qui fut sociétaire de la Comédie-Française ,avec son mari Edouard Autant, fonda en 1919 le laboratoire de théâtre Art et Action, «pour l’affirmation et la défense d’œuvres modernes. »

© Louise Lara

© Louise Lara

Il faut signaler, comme le fait Anne-Lise Depoil, qu’à l’époque du Cartel, il y a un siècle, le rôle que tint Simone Jollivet, la «femme-théâtre» de Charles Dullin, laquelle n’a pas été reconnue à sa juste valeur.  Et Ludmilla Pitoëff resta dans l’ombre de son mari Georges, grand metteur en scène. Dans Rattraper la balle lancée par Virginia Woolf. Luttes et stratégies des comédiennes pour l’appropriation de la mise en scène dans les années 1970-1980 en France éclaire bien ce moment-charnière dans l’histoire du théâtre français quand des actrices se sont dit qu’elle pouvaient aussi être metteuses en scène comme entre autres, Catherine Monnot ou  Catherine Dasté dont le père était Jean Dasté, directeur du Centre Dramatique National de Saint-Etiennne et le grand-père, l’immense Jacques Copeau. Voir l’article Catherine Dasté, femme de théâtre irréductible par Raphaëlle Jolivet-Pignon.

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©x Catherine Dasté

Catherine Dasté- qui a aujourd’hui quatre-vingt quinze ans- fut une formidable éclaireuse quand elle monta en 68 avec un grand succès, aidée par Ariane Mnouchkine qui lui « prêta » quelques acteurs, une pièce magnifique pour enfants: L’Arbre sorcier, Jérôme et la tortue. Avec l’appui de Françoise Dolto, elle créa ensuite le premier Centre dramatique national pour l’enfance et la jeunesse, au théâtre de Sartrouville. On l’a souvent oublié: dans les années cinquante, les directeurs de théâtre privé à Paris étaient… des directrices!
Il y a aussi pour conclure, un bon entretien  de Joël Huthwohl et Agathe Sanjuan avec Ariane Mnouchkine. Comme à son habitude, la directrice du Théâtre du Soleil  ne mâche pas ses mots et attaque avec raison les institutions, notamment syndicales comme la C.G.T. où un homme à qui elle avait demandé conseil, lui avait dit sèchement :  » Si vous n’avez pas d’argent, il ne faut pas faire de théâtre. »

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©x Ariane Mnouchkine

Mais lucide, elle dit aussi n’avoir pas oublié toute la générosité de Gabriel Garran-celui qui fut longtemps le directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers-qui l’a beaucoup encouragé à créer cette troupe emblématique d’une  autre façon de faire du théâtre. Et elle reconnait qu’il y avait de vieux restes patriarcaux, même au Théâtre du Soleil…
Cet ouvrage-trop touffu-de trois cent cinquante pages aurait mérité une mise en page plus aérée et les notes en gris sont dissuasives. Mais on y trouvera nombre d’analyses et d’informations sur un passé qui éclaire souvent le présent du théâtre actuel, à l’heure où de nombreuses femmes dirigent enfin des structures importantes. Et qui sera nommé à la tête de la Comédie-Française? L’Elysée- à qui appartient traditionnellement la décision finale- se risquerait-il à nommer une femme? Cela serait étonnant et de toute façon Emmanuel Macron-qui va rarement au théâtre- a d’autres chats à fouetter mais ce serait un bon signal… Rappelons qu’il y a eu une seule administratrice (Muriel Mayette). Mais juste une directrice au Théâtre National de Chaillot et jamais aucune au T.N.P.,  à l’Odéon ou à l’Opéra-Comique.  Côté théâtre de rue, aucune non plus aux festivals d’Aurillac ou Chalon. Et cela n’a jamais bouleversé les nombreux ministres de la Culture (hommes ou femmes !). Ainsi va la France au XXI ème siècle…

Philippe du Vignal

Société d’histoire du Théâtre BnF. 22 €

 

 

 

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