Le Goût de l’Opéra

Le Goût de l’Opéra

Textes choisis et présentés par Sandrine Fillipetti

opera.jpgQu’est-ce que l’opéra ? « L’art de corrompre les cœurs par des chants lascifs et par des spectacles agréables : (…) Les spectacles de l’opéra sont bien contraires à ceux de l’Église, pernicieux aux bonnes mœurs et féconds en mauvais exemples : ou sous prétexte de représentations et de musiques, on excite les passions les plus dangereuses, et par des récits profanes et des manières indécentes, on offense la vertu des uns et l’on corrompt celle des autres ». Voilà qui est lancé. Et Richard Wagner ? « L’artiste de la décadence (…), une névrose (…) qui rend malade tout ce qu’il touche. (…) Dans son art, on trouve mêlé de la manière de la manière la plus troublante ce que le monde recherche le plus ardemment aujourd’hui : ces trois grands stimulants des épuisés que sont la brutalité, l’artifice et la naïveté (l’idiotie). » Ces jugements impitoyables de Louis Ladvocat et Friedrich Nietzsche montrent à quel point l’opéra suscite des réactions passionnées.

Tempéraments à fleur de peau, fins connaisseurs aux opinions tranchées, sensibilités exacerbées, fous furieux enflammés ou simples amateurs enthousiastes, tous se retrouvent dans cette petite mais riche et précieuse anthologie intitulée bien à propos Le Goût de l’Opéra. Oui, c’est bien de goût dont il s’agit, dans ces spectacles sollicitant les sens pour les délecter… ou les décevoir, parfois.

L’ouvrage regroupe des textes de compositeurs, d’écrivains (dramaturges), librettistes, musicologues, organisés de manière chronologique : « âge classique », « âge d’or », « époque moderne ». Ainsi verra-t-on s’exprimer tour à tour Rousseau, Bellini, Berlioz, Saint-Saëns, Proust, Schoenberg, et bien d’autres, jusqu’au jeune Pascal Dusapin, qui a travaillé avec Olivier Cadiot. Parti pris, récit d’échecs ou de succès, vindicte personnelle ou fait divers, propos mûrement réfléchi, les petits passages ici rassemblés sont aussi variés dans leur forme que sur le fond. Mais tous ont pour point commun cette affection pour l’opéra, qui s’exprime comme un bouillonnement intérieur ou une fièvre ardente.

D’ailleurs, hier comme aujourd’hui, les problématiques sont les mêmes : au XVIIIe siècle déjà, le poète Francesco Algarotti parle de « sujet inféodé à l’économie du spectacle », une considération qui n’est pas sans nous rappeler la fameuse « rentabilité » tristement assénée par notre ministère de la Culture. Le spectacle est-il ennuyeux ? Beaumarchais pense que « de la part du public, il n’y a point d’erreur dans ses jugements au spectacle, et qu’il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir, il le cherche, il le suit partout.(…) Le spectateur a raison ; c’est le spectacle qui a tort. » 

Un petit recueil pour les amoureux non seulement de l’opéra mais aussi du théâtre et de la musique. Une plongée dans tout un héritage littéraire et artistique, auprès de spécialistes exaltés.

Barbara Petit

Mercure de France, collection « Le Petit Mercure », 128 pages, 6,50 euros.

 

 

 

 


Archives pour la catégorie analyse de livre

La boîte à outils du théâtre en classe /Cécile Backès

La boîte à outils du théâtre en classe/ Cécile Backès

couvbbgtheatreenclasse.jpgSi l’on connaît et apprécie Cécile Backès, qu’on a pu voir il y a peu à Théâtre Ouvert dans Fin de l’histoire, de et avec François Bégaudeau, on sait moins que cette metteuse en scène et comédienne anime depuis ses débuts de carrière des ateliers théâtre en milieu scolaire.

Forte de cette expérience de quinze années, elle a décidé de la transmettre afin d’en faire profiter les professeurs de collège et lycée. De fait, des enseignants de français ou de théâtre pour les classes option enseignements artistiques au baccalauréat peuvent avoir l’envie, l’occasion ou la nécessité de mettre en place un atelier et d’initier leurs élèves à la technique de cet art. Ce petit guide, clair, précis et éminemment pratique (mots clés, repères, fondamentaux…), devrait les aider à mener à bien leurs projets grâce à ses nombreuses pistes.

Cet ouvrage présente en outre l’intérêt d’être rédigé par une professionnelle de la scène, et non par un professeur jargonnant dans une terminologie métalinguistique sibylline, comme enseignée dans les IUFM (mais existent-ils encore ?). D’où un style en images et d’une grande simplicité, un ton savoureux et parfois confidentiel, une langue concrète, des propositions autant que des convictions, loin, bien loin d’autres ouvrages pédagogiques… D’ailleurs, les ateliers proposés sont rédigés eux aussi par une comédienne, Salima Boutebal.

Cette boîte à outils, modulable, est prête à l’emploi : les extraits de textes sont recopiés intégralement, accompagnés de leurs exercices. Elle comprend cinq parties :

 

  • Ouverture : comment faire du théâtre en classe ?
  • Perspective 1 : s’emparer d’un texte
  • Perspective 2 : travailler sans texte
  • Perspective 3 : construire un projet
  • Bilan : l’atelier théâtre, une université populaire pratique.

Le contenu met avant tout l’accent sur une activité conçue comme ludique et émancipatrice, ce qui n’exclut ni le sérieux ni l’engagement. Quant à la formulation expresse de nombreuses questions assorties de réponses, elle devrait rassurer et encourager bon nombre de professeurs.

Barbara Petit

Éditions Gallimard, collection « en perspective » (enseignements artistiques du secondaire), 144 pages, 9,50 euros.

 

 

 

 

Les Peintres au charbon

Les Peintres au charbon

Lee Hall

 

halllespeintresaucharbon.jpgUn art en appelle souvent un autre, car ils se nourrissent mutuellement. Au théâtre, à l’opéra, l’occasion est fréquente d’apprécier des décors de toiles peintes, ou des peintures en trompe-l’œil. À charge de revanche : aujourd’hui, c’est le théâtre qui se fait le serviteur zélé de la peinture. Les Peintres au charbon délivre en effet un office presque cérémonieux, et totalement au service de l’art pictural.
Lee Hall appartient à la pure tradition des storytellers anglais qui, comme Mike Leigh, commettent dans le champ de la comédie sociale, ou comme Ken Loach, investissent les couches sociales défavorisées. Cet excellent conteur a ainsi été le scénariste du tendre Billy Elliot.

Peut-être parce qu’elle se fonde sur une histoire vraie, l’intrigue des Peintres au charbon s’avère solide et originale : la découverte, dans l’Angleterre des années 30, de l’art par un groupe de mineurs. Rapidement, ils délaissent la théorie (les cours d’histoire de l’art) pour la pratique. Et leurs œuvres remportent davantage qu’un succès d’estime : elles finissent par figurer dans quelques musées et galeries. Et ces peintres du dimanche se voient plébiscités par de riches collectionneurs.
Toutefois, aucun d’entre eux ne troquera sa lampe de mineur pour les pinceaux en soie : quel que soit leur génie, ils se sentent viscéralement charbonniers, non pas artistes. Cette pièce de théâtre tient donc un peu du récit d’apprentissage : des hommes, autodidactes, découvrent qu’ils ont un réel talent. Se pose ensuite inévitablement à eux la fameuse question : qu’en faire ?
Dans un style vif et piquant, rehaussé d’un zeste d’humour tout britannique, Lee Hall offre une lecture à plusieurs niveaux. En filigrane, cette pièce fait état de la condition ouvrière des mineurs dans les années 30, de leur politisation avec l’importance des théories de Marx en vigueur, et de son devenir durant la mobilisation de la Seconde Guerre mondiale.
Elle offre par ailleurs un beau tableau des relations entre mineurs, de leur solidarité très fraternelle. Mais surtout, elle sert un discours sur l’art, passionnant et pointu, et sur la condition de l’artiste. Au sujet de la nature, du rôle et du sens de l’art, le texte est intelligent, enrichissant, et tout à fait accessible à des amateurs. Tout donne à penser que Lee Hall est non seulement féru de peinture, mais surtout qu’il aime l’art, qu’il est un esthète. « On ne prend pas le chemin de l’art pour se renseigner sur le monde, on en prend le chemin pour se renseigner sur soi-même ».
Les Peintres au charbon
devrait donc, on le souhaite, intéresser les metteurs en scène : une comédie savoureuse (quoique peut-être un peu longue), et une problématique pittoresque. Qu’on se le dise, pour sortir de la traditionnelle impasse, Tchekhov ou Shakespeare !

 Barbara Petit

Éditions de l’Arche, collection « scène ouverte », 124 pages, 13 euros.

 

 

Mehmet Ulusoy


Mehmet Ulusoy,  un théâtre interculturel
sous la direction de Béatrice Picon-Vallin et de Richard Soudée.

mehmetnuagebidons.jpgMehmet Ulusoy était né en Turquie en 1942, et après avoir été stagiaire chez Roger Planchon à Villeurbanne,  puis au fameux Berliner Ensemble dans les années 60, il avait suivi les cours de Bernard Dort à l’Institut d’Etudes Théâtrales de Paris III . Après encore un détour comme stagiaire chez Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan, il était reparti pour Istanbul où il fonda plusieurs groupes de théâtre militant. Notamment pour répondre à la menace de destruction d’un quartier d’Istanbul. C’était en 70 à une époque où cela ne devait pas être si simple de jouer dans la rue…
Un an après, une junte militaire prenait le pouvoir et il n’attendit  guère pour repartir pour la France où il créa le Théâtre de Liberté en 72 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Il y présenta notamment un spectacle remarquable que l’on a encore en mémoire Le Nuage amoureux d’après Nazim Hikmet qui le fit connaître un peu partout en France mais aussi en Europe, ainsi que Le Cercle caucasien de Brecht.
Ulusoy monta aussi Shakespeare, Gogol, Eschyle ou Topor: c’est dire que l’homme était éclectique et savait choisir les textes qu’il montait.Il naviguait fréquemment entre Paris et la Turquie, avant de disparaître en 2005. Il eut le  parcours assez insolite  d’un artiste engagé et d’un chef  d’une troupe  qui pratiquait déjà un certain multiculturalisme ,  où se croisaient  des comédiens d’origine très diverse. Et c’est à ce métissage que se reconnaissaient  ses spectacles, et à l’importance que revêtait à ses yeux la scénographie faite d’éléments et de matériaux à la fois simples, voire pauvres  mais  significatifs.
C’est de tout cela que rend compte ce livre à travers un solide ensemble d’analyses, d’études  et de témoignages.
Parmi la vingtaine d’articles, citons celui de Béatrice Picon-Valin, très fouillé- sur l’influence du théâtre russe,  en particulier celui de Meyerhold sur les créations d’ Ulusoy, comme elle l’explique très bien, il  doit beaucoup à cette notion de grotesque cher au grand metteur en scène et théoricien russe. Et  il s’inspirera aussi de M. Baktine quand il montera son Pantagruel. Grotesque, art de la rupture, part belle fait au hasard maîtrisé, montage, techniques de l’image  et de la marionnette, prise en compte de la réalité du terrain, et,  bien entendu, influence du constructivisme quand il s’agit de mettre en place un dispositif scénique:  Mehmet Ulusoy  savait butiner et faire son miel des différentes cultures qui  l’avaient construit. Richard Soudée rappelle aussi que  Mehmet Ulusoy avait un lien très fort avec la Martinique où il fut l’un des metteurs en scène les plus invités et Aimé Césaire, alors qu’il n’était ni Antillais ni Français; c’est souvent à cette facilité d’immersion dans d’autres cultures que l’on reconnaît les créateurs de qualité… On ne peut citer tous les articles mais il y a aussi un entretien avec Cécile Garcia-Fogel, comédienne et metteuse en scène, tout à fait intéressant qui parle de sa rencontre avec Ulusoy et  du rapport qu’avait le metteur en scène avec une certaine idéologie de la récup. Et Mehmet Ulusoy savait,  comme elle l’explique très bien, mettre les comédiens dans un rapport très fort avec les objets et avec leur propre corps dans l’espace: ce qu’elle retient particulièrement , bien des année après,  de son travail avec  Ulusoy.
Le livre comprend aussi un remarquable ensemble de photos de ses spectacles. Les femmes et les hommes de théâtre, une fois disparus,  souvent ne disent plus trop rien, même quelques années après leur disparition, aux nouvelles générations de comédiens. Jouvet?  Connais pas du tout,  me disait récemment un jeune homme, pourtant fils de metteur en scène. Qui c’était Vitez? M’avait dit une jeune  fille qui commençait à faire du théâtre,  quelque dix ans après sa mort…Même les plus grands donc comme Strehler ou Vitez auquel Ulusoy avait été très lié, n’échappent à cette règle du théâtre vivant.
Il est bien que cet ensemble de textes  ait  pu voir  le jour,  pour témoigner d’une expérience théâtrale qui marqua les années 70 et les  suivantes et qui influença  sans aucun doute le théâtre actuel.

Philippe du Vignal

Editons de l’ Age d’Homme, 280 pages; prix: 29€

Danse contemporaine mode d’emploi

Danse contemporaine mode d’emploi, par Philippe Noisette

couv.jpgAvec une couverture rose électrique et une photographie des « quatre saisons » d’Angelin Preljocaj, Philippe Noisette décide de nous faire découvrir la danse contemporaine. Ce qui surprend, dès les premières pages de l’ouvrage avant le sommaire, c’est une très riche iconographie dépourvue de texte.La danse contemporaine art visuel par excellence est illustrée ici par 218 photos couleur et 19 en  noir et blanc. La plupart sont de Laurent Philippe, et chacune appelle à la découverte d’un spectacle.  Cet ouvrage analyse les origines de la danse contemporaine et les questions que le spectateur peut se poser devant elle. Dans  les derniers chapitres, l’auteur se livre à une étude passionnante des événements majeurs qui ont marqué son évolution, (du Sacre du printemps de Nijinski en 1913 à la dernière création de Merce Cunningham en 2009) et des liens que la danse contemporaine entretient avec les autres arts de la scène. Le livre se termine par la présentation de trente danseurs et chorégraphes qui en ont fait  un art majeur d’aujourd’hui.
La seule réserve tient à l’intitulé simplifié des différents chapitres, ( ça change du classique, ça reflète notre époque, etc ). Ce style  « accrocheur »  donne à l’ouvrage un parfum de «  danse contemporaine pour les nuls », qui ne correspond pas à la valeur du sujet traité. Malgré cette remarque, loin de l’aspect austère de nombreux livres sur la danse, qui possèdent leurs propres qualités d’analyse, quasi-scientifique, ce livre est destiné à un grand public curieux et il réussit son pari : attirer de nouveaux spectateurs et entretenir la mémoire des passionnés de cet art. Un bel hommage dédié à la danse contemporaine qui bouleverse les scènes nationales et internationales depuis 30 ans. 

Jean Couturier

Editions Flammarion, collection Mode d’emploi, 254 p, Paris,  Mars 2010, 24,90E

Le Menhir – Comment toucher

  Les éditions théâtrales viennent de faire paraître deux textes de théâtre inédits. Le premier, Le Menhir, raconte une histoire de famille aussi atroce que douloureuse : un fils, devant le refus obstiné de son père de lui adresser la parole, décide de planter sa tente devant chez lui. Mais, à faire le menhir « en souvenir des vacances de famille en camping en Bretagne », il finit par se pétrifier. Sa mère disparaît avec lui : « avec toi par ici, je pars en morceaux ». Littéralement.
Cette parabole glaçante procède par touches surréalistes et fantastiques. Mais elle affiche également la vulgarité et la violence du quotidien, tant celles faites
au corps qu’à l’esprit. Jean Cagnard, né en 1955, est déjà l’auteur de nombreuses pièces de théâtre, traduites en plusieurs langues.
Celle-ci est une forme courte pour deux personnages, à mi-chemin entre la poésie et la barbarie. Le dramaturge fait preuve d’une implacable lucidité psychologique : « Cet homme, my father, est dépendant de sa peur et de sa violence: un drogué ! ». Françoise Dolto n’a qu’à bien se tenir…


  Le second texte est de Roland Fichet. Comment toucher , troisième pièce du triptyque « Anatomies », dont les deux premières ont été mises en scène au Congo et jouées dans plusieurs villes d’Afrique. Comment toucher ne déroge pas à la règle, puisque l’intrigue démarre à Maty-Ougourou au Congo, avant de se déplacer à Lagos , capitale du Nigeria.
L’auteur met en scène un group
e de rebelles de différentes nationalités,  qui part en quête d’un disparu : Niang Saho, leur chef, dont ils ne savent s’il est mort ou vivant. Cette  quête est le ressort essentiel de l’oeuvre , exploration charnelle autant que spirituelle. Roland Fichet aime s’aventurer dans ce continent très éloigné du nôtre  et, dans ce décalage, il puise une perception originelle et mystérieuse des rapports humains. Une forme longue et 20 personnages pour les adeptes du voyage et de la langue peulh.

Barbara Petit

Jean Cagnard, Le Menhir, éditions théâtrales, 11 euros, 64 pages
Roland Fichet, Comment toucher, éditions théâtrales, 11,50 euros, 64 pages

Le nouveau théâtre 1947-1968, un combat au jour le jour de Jacques Lemarchand.

9782070122271.jpgÀ ceux qui rechignent à aller voir un spectacle à cause du mauvais temps, les éditions Gallimard proposent de passer un bon moment en compagnie d’un passionné de théâtre. Vous verrez, c’est un critique hors pair, un défricheur de talents, quelqu’un qui a su sentir l’air du temps.
Si le nom de Jacques Lemarchand (1908-1974) n’est pas très familier à la génération d’après 1968, il a autrefois été fameux. C’est d’ailleurs Albert Camus lui-même (dont nous vous avons parlé récemment) qui l’a recruté pour être critique dramatique à Combat.
Mais, plus qu’un critique, Jacques Lemarchand est un véritable conteur, un poète, dont les articles vous entraînent dans sa fougue, vous donnent à voir la scène et vous convainquent du bien-fondé de son jugement.
Il  a consacré sa vie au théâtre et écrit des milliers de critiques, et  ce volume rassemble celles de Combat, du Figaro littéraire et de la Nouvelle Revue Française de 1947 à 1968.

Durant cette période d’après-guerre, n’appartenir à aucun camp était suspicieux. Et Lemarchand, comme Camus, en fera les frais en termes de calomnies et d’injures. Ce qui n’entachera pas leur indépendance. Viscérale, donc inaliénable. Leur courage est lié à leur éthique, et leur honnêteté intellectuelle est toute naturelle pour eux. Donc, depuis la Libération, l’art dramatique est au cœur du débat intellectuel, artistique et social, et sa critique est primordiale. Cette époque, marquée par une effervescence créatrice, voit la naissance d’un théâtre populaire moderne, dans la lignée d’un Jean Vilar. D’origine provinciale , Jacques Lemarchand sera attaché toute sa vie à la décentralisation . « il n’y a pas de théâtre de distraction. Mais il s’agit de théâtre tout court, et de ce qui peut, et doit, dans le théâtre, toucher l’homme ».
  Ce théâtre émergent, aussi appelé « avant-garde », « théâtre de rupture », « nouveau théâtre », incompris et dénigré par les « perruches », les « autruches », ou les « bavards hautains », nécessitait que l’on se batte pour lui. D’emblée, Jacques Lemarchand en est tombé amoureux, et s’en est fait l’interprète auprès du grand public.
C’est sous sa plume, dans les critiques reproduites dans ce livre que les lecteurs de journaux ont pu découvrir Genet, Beckett, Ionesco, Adamov, Duras, Vinaver, aujourd’hui au panthéon des auteurs classiques, et d’autres aujourd’hui un peu oubliés : Jean Vauthier, Georges Schéhadé, Michel de Ghelderode, Romain Weingarten, Henri Pichette, Jean Duvignaud… Originalité et charme d’un homme qui était aussi proche du public que des gens  de théâtre, et dont les chroniques s’adressaient autant aux uns qu’aux autres.

On aurait aimé être aux Épiphanies d’Henri Pichette au Théâtre des Noctambules à ses côtés, et voir sur la scène Gérard Philippe, Maria Casarès, Roger Blin, Paul Oettly…, assister avec lui à des mises en scène de Jean-Louis Barrault, de Jean Vilar, voir des décors et costumes de Pierre Soulages…
Avec nostalgie, méditons sur ce propos enthousiaste, témoignant d’une époque révolue, au sujet de l’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes, de Boris Vian, au Théâtre Verlaine : « Restait cette redoutable masse populaire que le théâtre seul peut atteindre, grâce aux facilités qu’un État compréhensif, doublé d’un fisc indulgent, accorde à qui veut enseigner sur scène ».

Barbara Petit

Textes réunis et présentés par Véronique Hoffmann-Martinot, Préface de Robert Abirached. Collection « Les Cahiers de la NRF », Gallimard, 28,90 euros, 452 pages.

Camus par Virgil Tanase

Camus  par   Virgil Tanase

   Si l’entrée au Panthéon d’Albert Camus a alimenté bien des tempêtes médiatiques, le cinquantième anniversaire de sa mort, lui, suscite de nombreuses éditions et rééditions en tous genres. Parmi les inédits, Virgil Tanase, écrivain et homme de théâtre, réussit une très belle biographie.
Composées dans un style fluide et léger, ces quatre cents pages passionnantes se lisent d’une traite. Virgil Tanase marie une plume alerte à la précision des sources sans s’égarer en détails inutiles. Et il  peint la vie étonnante de Camus, si intrinsèquement liée à l’Histoire, comme son œuvre. Une vie marquée du sceau de la révolte, alternant avec des phases de profond découragement.
Le biographe revient bien sûr sur son lien indéfectible à l’Algérie et à sa mère, ses affinités électives, sa maladie des poumons , ses démêlés avec l’intelligentsia parisienne, le journalisme à Combat, le travail de lecteur chez Gallimard, l’échec de ses relations avec les femmes… Mais surtout la probité, l’indépendance, l’amour des humbles, l’engagement qui l’agitent, viscéralement ancrés en lui.
Et pour ce qui nous rassemble autour de ce blog:  la passion du théâtre, Virgil Tanase offre des pages savoureuses, intenses. Sur  ses pièces (Le Malentendu, Caligula, Les Justes),  les  mises en scènes et les critiques qu’elles reçoivent, l’auteur nous immerge dans une scène théâtrale aujourd’hui disparue et, pour nous,  souvent déroutante. Cela se passe au Théâtre Hébertot, au Théâtre Récamier, et  au Palais-Royal. Camus et le théâtre, c’est une histoire d’amour incommensurable et pérenne. Car « le théâtre est un refuge, la création une façon d’aimer apaisante pour la conscience (…) Le théâtre, à la différence de l’écriture, est un travail concret et protège l’artiste de l’abstraction (…) C’est aussi un travail qui préserve de la solitude : il s’effectue dans la solidarité d’un groupe où fonctionnent émulations et engagements réciproques. ».
Pour Camus, le théâtre est avant tout populaire, dans la lignée de Romain Rolland, Firmin Gémier, et surtout de Jacques Copeau qu’il admire beaucoup, ou politique à l’instar d’Erwin Piscator à Berlin. « Militant et homme de lettres, Camus trouve dans le théâtre un moyen d’être les deux à la fois ». Ce qu’il souhaite ? « La victoire du théâtre de participation sur celui de la distanciation ». À la demande de Malraux, il écrira  un texte sur un projet qui lui est cher, celui d’un nouveau Théâtre pour « glaner le public populaire ».
À Alger, déjà, où il œuvre au Théâtre du Travail, il monte Gorki, Machiavel, Fernando de Rojas, adapte Balzac. Les adaptations, Camus les affectionne et les entreprendra toute sa vie : Les Esprits de Pierre de Larivey, Requiem pour une nonne de Faulkner, Lope de Vega, Buzzati, Dostoïevski et à Paris, il rencontre Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Madeleine Renaud, Gérard Philipe, et surtout Maria Casarès, sa sœur en exil, miroir d’une réussite, avec laquelle il entretient une liaison aussi passionnée que tumultueuse pendant des années. Pour elle, il compose une adaptation de La Dévotion à la croix de Calderon, « taillée sur mesure ».
800px20041113002lourmarintombstonealbertcamus.jpgSartre, qui le trahira plus d’une fois, il  lui propose de monter Huis-Clos puis se rétracte. Certains spectacles l’inspirent : « Suréna de Corneille jouée à la Comédie Française lui donne des pistes pour son travail de dramaturge à la recherche d’une tragédie moderne capable d’émouvoir sans tomber dans le vérisme du théâtre bourgeois ». D’autres non : « Claudel. Esprit vulgaire ». Avec des amis, il lit Le Diable attrapé par la queue de Picasso.
  Une biographie très intéressante qui appelle  quelques réserves. Virgil Tanase fait parfois preuve de mauvaise foi ou d’aveuglement, lorsqu’il écrit : « Catherine (la mère de Camus) aime tendrement ses enfants, mais lorsque leur grand-mère leur donne le fouet, elle ne les défend pas, murée dans son silence qui d’une obéissance est devenue une résignation, puis une façon de vivre (…) Albert Camus est un enfant heureux. Son père ne lui manque pas car, ne l’ayant jamais connu, il n’imagine pas ce qu’il a perdu. La pauvreté ne le gêne pas parce qu’autour de lui tout le monde est logé à la même enseigne ». Est-il à ce point ignorant en psychologie ? D’autant que les faits qu’il rapporte contredisent  quelques pages plus loin ses propos…
 On lui serait gré également de nous épargner ses jugements de valeur concernant ses semblables : « Dans l’hôtel minable de Montmartre, Camus côtoie des putes, des maquereaux, des artistes ratés et des paumés de toutes sortes. » Tanase aimerait-il que l’on parle de lui de la sorte ? Enfin, comment peut-il prétendre : «  Camus exagère sans doute mais il est sincère dans son exagération » ? Qu’en sait-il ?
Ces réserves mises à part, ce petit livre permet de traverser la vie incroyable et douloureuse d’un grand homme, qui n’était d’aucun parti, excepté celui de l’Homme. Une invite à redécouvrir son œuvre autrement…
Barbara Petit
Camus Par Virgil Tanase, folio biographies, Gallimard, 416 pages, 8,20 euros.

Mouvements de vie

Mouvements de vie d’Anna Halprin, traduit par Elise Aragaud et Denise Luccioni.

    Anna Halprin est sans doute  doute mieux connue aux Etats-Unis qu’en Europe , même si elle y a souvent séjourné. L’édition originale de ce livre date de 1994 et c’est avec son assistante Nelly Kaplan qu’elle a réuni de nombreux textes, articles et interviews  qui couvre  plusieurs décennies- où elle explique sa démarche créatrice et pédagogique; Anna Halprin habite en Californie du Nord dont la nature, dit-elle , a joué un grand rôle dans son travail; elle pense en effet que  l’être humain ne fait qu’un avec la danse.
Il y a beaucoup à lire et à réfléchir dans dans ce volume important,par ailleurs  bien illustré qui est, en somme le parcours artistique et personnel d’une femme énergique qui a résisté à deux cancers et qui a eu une influence décisive sur la danse mais aussi sur l’art contemporain en général. Notamment -on ne  peut citer chaque chapitre mais ceux relatifs aux pratiques Art/ vie de Anna Halprin où l’on trouve des textes très différents dans leur approche mais tout aussi passionnants pour qui s’intéresse à la danse mais aussi aux multiples facettes de l’art contemporain.
Comme ces expérimentations de rituels de mouvement, une des pratiques artistiques préférées, dans un texte qui date de 75 , ou l’excellent entretien avec Yvonne Rainer, l’une des plus connues parmi ses nombreux élèves qui fut l’une des fondatrices de la fameuse Judson Dance Theatre. Il y a aussi dans ce même chapitre l’histoire retracée du San Francisco Dancers’ Workshop (1973) et un court mais très intense article sur ce qu’Anna Halprin a appelé Citydanse où elle avait associé des danseurs de haut niveau à des amateurs de tout âge et de tout milieu. Et après l’improvisation( 1987 ) témoigne de l’expérience la chorégraphe qui, après avoir étudié la modern dance avec,entre autres,  Martha Graham  a essayé et réussi à se dégager de son influence. Il y a aussi un bel entretien: Une vie de rituel, (1990) avec le metteur en scène Richard Schechner où elle explique qu’elle a rencontré beaucoup moins de préjugés sur son travail dans le monde du théâtre que dans celui de la danse, et où elle explique qu’elle se sent assez proche de Jerzy Grotowski et d’Eugenio Barba.
 » Il nous est resté, dit-elle, le matériau brut de nos existences pour produire notre art. Ainsi a été mise en branle une force plus puissante, qui tien selon moi aux origines ancestrales de la danse et à son importance cruciale pour les être humains ». Et ce livre n’intéressera pas seulement les spécialistes et praticiens de la danse contemporaine mais tous ceux qui ont besoin de repère dans un domaine où les livres théoriques ne sont pas si nombreux. les textes sont de plus d’une grande clarté et l’on ne peut qu’en remercier cette dame de 89 ans.. qui continue encore , dit-on,  à danser et à enseigner,  pour cet ensemble de textes tout à fait passionnant.

 Philippe du Vignal

Editions Contredanse, 345 pages; 28 €

 

 

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Extérieur danse

Extérieur danse, Essai sur la danse dans l’espace public  par Sylvie Clidière et Alix de Morant

   arton2937c2373.jpgLe titre de cet essai  paraît à première vue restrictif, pour  annoncer un ouvrage qui traite de diverses formes chorégraphiques conçues pour un espace extérieur, urbain et entrant dans la catégorie des arts de la rue. Mais les auteurs prennent soin de nous avertir de l’enjeu de leur travail : esquisser des lignes conductrices et surtout tenter de composer, à l’intersection des disciplines, un paysage, dresser, à travers les choix des formes et des artistes représentatifs, une sorte d’état des lieux de ce foisonnement incessant « en dégageant un ensemble de situations impliquant la présence des danseurs dans une relation privilégiée à l’environnement dans des configurations parfois voulues comme non spectaculaires. »

  Le champ de la danse ne cesse en effet de repousser ses frontières. Sylvie Clidière et Alix de Morant l’abordent dans sa dynamique permanente et dans la transversalité des pratiques mêlant cirque, théâtre, danse et arts plastiques. « Si la danse en extérieur n’est pas un genre en soi, elle n’a plus à négocier sa place car elle se loge partout. Au-delà de la dialectique dedans – dehors et des oppositions entre vivant et virtuel, dans un rapport inventif au site la danse s’affirme de nouvelles qualités de présence. La danse n’est pas le fait d’artistes en mal de lieux, ni de spectacles en souffrance de diffusion mais participe d’une dilatation des cadres dans un mouvement général de redéfinition des formes qui fait réapparaître des termes tels que » work in progress », chantier, performance. » Les auteurs appuient leur approche sur de solides  connaissances théoriques, des repères historiques, et leur propre expérience de spectatrices,  en prenant des exemples concrets s’insérant  dans le corps du texte, ce qui  rend la lecture de cet essai plus vivante. Par exemple des « flashs » sur des inventions particulières comme « la danse verticale » sur un mur ou encore  des formes de structuration du paysage, de brefs focus sur le Festival Paris Quartiers d’Été ou sur le réseau international « Ciudades que danzan ».

  La première partie de l’essai retrace l’historique de la danse en extérieur depuis les années 1920 : le mouvement moderniste, les groupes de danse chorale, l’apport d’Albrecht Knust à Hambourg etc., en passant par le temps des ruptures et de l’effervescence des années 1960, 1970, l’influence du situationnisme, jusqu’à l’évolution contemporaine avec la conception de la ville comme une scène et la mise en question de la danse.

  Dans la deuxième partie : « L’expérience extérieure » les auteurs analysent les quêtes de nouvelles sensations, le corps aérien, le corps aquatique, la danse d’asphalte. La dynamique des lieux est abordée à travers, entre autres,  les notions de la ville comme scène et du non-lieu. Suit le questionnement du danseur tout-terrain, de l’évolution de la performance, de l’appropriation par la danse de lieux de travail (l’usine), du patrimoine (les musées, les châteaux). Un chapitre est consacré à l’extension de la danse sur les territoires de l’image : jeu d’écran, danseur dans l’image, migration vers le virtuel.

  Où va la danse aujourd’hui ? Vers quelles nouvelles conquêtes ? La fin de l’essai de Sylvie Clidière et d’Alix de Morant, laissé ouvert, témoigne de la diversité des expériences chorégraphiques menées dans l’espace public et des potentialités inépuisables de cette confrontation. Un ouvrage passionnant qui circonscrit bien ce territoire des arts inclassables, en constante effervescence et dont l’approche conjugue la réflexion et le regard sensible. Abondamment illustré de très belles photos, le livre est accompagné par un DVD édité par Hors les Murs avec une quarantaine d’extraits de spectacles de compagnies et de chorégraphes avec un index  et une bibliographie qui complètent cet essai qui constitue un remarquable guide dans le labyrinthe de la danse en extérieur.

Irène Sadowska Guillon

Extérieur danse
Essai sur la danse dans l’espace public
par Sylvie Clidière et Alix de Morant
Éditions l’Entretemps, co-édité avec HorsLesMurs, Montpellier 2009
Collection Carnets de rue
192 pages, prix 29 €

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