Adieu Jules Cordière

Adieu Jules Cordière

Jean-Pierre Marcos, ancien directeur du Pôle national cirque et arts de la rue d’Amiens, a eu la gentillesse de nous mettre un mot. Jules Cordière s’est éteint aujourd’hui… Cet ancien élève de Normale Sup, d’abord cracheur de feu dans les premiers spectacles du Magic Circus de Jérôme Savary, créa ensuite le Palais des Merveilles, une compagnie de rue, avec son amie miss Ratapuce, alias Carolyn Simonds, élève d’Etienne  Decroux, flûtiste et contorsionniste. Par la suite, elle fonda le bien connu Rire Médecin, une  association de clowns qui va amuser un peu les enfants hospitalisés…

Elle avait comme partenaires: Jules, acrobate sur fil mou et, entre autres, un géant de deux mètres dix à qui il fallait trois repas au lieu d’un et un petit homme qui mâchait un verre à pied (mais quand même sans le pied!) et qui ensuite l’avalait.  Très impressionnant et sans aucun trucage. Et nous avons vu plus d’une jeune fille tourner de l’œil devant ce numéro. Jean Digne qui créa Aix, ville ouverte aux saltimbanques invita le Palais des merveilles pour la plus grande joie des habitants. Resteront du Palais des Merveilles, de fabuleuses images d’une intensité poétique, comme Ratapuce jouant de la flûte sous les platanes du cours Mirabeau, ou sur les placettes d’Aix-en-Provence.. Et lui, crachant le feu dans le ciel bleu… Rien ou presque rien mais qui émerveillait les riches comme les pauvres, les jeunes comme les plus âgés…

 © Bernard Lagneau Jules Cordière, un soir d'hiver 72 près de Notre-Dame

© Bernard Lagneau 

Le  Normalien à la culture savante avait su passer le pont et aller vers une contre-culture, gratuite et donc très populaire en un temps où, dans le centre d’Aix, vivaient encore des gens pas bien riches du tout… « La découverte, l’inquiétude et la joie,disait-il, y sont partagées par les passants et par ces autres passants que sont les Baladins. Le Palais des Merveilles, ce n’est pas la troupe par elle-même, mais la place publique ou la rue métamorphosées pendant nos spectacles en autant de Palais des Merveilles. Reste-t-il sur les trottoirs de nos villes un peu de place pour rêver? Les Baladins du Palais des Merveilles, qui sont tous des professionnels du spectacle, se proposent de contribuer à rendre la ville plus humaine et l’image de la rue, plus belle et plus vivante. »

Jules Cordière était très souvent verbalisé à Paris par les flics avec amende à la clé. Motif : trouble à l’ordre public! Non, ce n’était pas au Moyen-Age Du plus-que-passé? Du passé antérieur ? Même pas! C’était juste après 68, sous le règne du sinistre Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, partisan de l’ordre musclé et devenu célèbre pour avoir fait installer des micros  dans les bureaux du Canard enchaîné ! Alors que Jules Cordière était seulement en équilibre- un petit miracle- sur une corde molle attachée entre deux arbres à Saint-Germain des Près..
Quoi de plus charmant? Mais la République n’a jamais été tendre avec les saltimbanques ! ll y avait à En Piste! Clowns, pitres et saltimbanques, une remarquable exposition du MUCEM à Marseille (voir Le Théâtre du Blog)  il y avait déjà une affiche fin XIX ème siècle d’un arrêté préfectoral  menaçant les saltimbanques. Ils devaient strictement se  produire là où on les autorisait comme les horaires, différents l’été et l’hiver.!

Depuis longtemps, Jules Cordière, vivait retiré  en Provence. Nous t’aimions bien, Jules et nous regarderons avec encore plus de nostalgie et d’émotion, cette merveilleuse photo de Bernard Lagneau encadrée  sur un mur de notre appartement. En 72, tu étais sur une corde molle devant Notre-Dame de Paris. Repose en paix, Jules.  Et nous pensons fort à toi, Carolyn.

Philippe du Vignal    


Archives pour la catégorie cirque

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) de Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

Sortir par la porte (une tentative d’évasion) d’Hakim Bah, conception et mise en scène de Juan Ignacio Tula

 La dernière création de l’Argentin Juan Ignacio Tula ouvre dans les arts circassiens, un espace poétique et théâtral d’une puissante originalité et d’une maîtrise absolue. Il nous invite à une rencontre entre performance physique, auto-fiction, chemin périlleux d’un adolescent, Juan Ignacio Tula lui-même qui a alors seize ans. Depuis qu’il a quitté la maison de son père, il se perd dans la nuit et il erre dans les faubourgs de Buenos Aires, sous l’emprise de la drogue, de l’ivresse de la musique et de la danse. Sa mère le placera dans une maison de désintoxication, pour son plus grand malheur, ou son plus grand bonheur ?

© Danica Bijeljac

© Danica Bijeljac

Un parcours existentiel et initiatique d’une immense beauté, grâce au duo entre le circassien-acteur, Juan Ignacio Tula et sa partenaire : une roue Cyr, un anneau de trois mètres de circonférence et d’environ quinze kilos. Grâce aussi à la force et à l’intelligence du texte de Hakim Bah, écrivain guinéen avec lequel il avait collaboré pour Pourvu que ma mastication ne soit pas longue. « Un truc que personne ne peut comprendre/Parce qu’personne vit c’que j’vis y’a pas d’lumière/ Juste ces murs qui s’rapprochent/ Ces murs qui m’compriment la tête/ Ça chauffe Ça gronde Ça déborde/ Et à force Faut qu’ça sorte. Emus, fascinés, nous suivons le parcours de ce jeune avant, pendant et après son passage au centre de désintoxication, « entre chaos et harmonie, entre maîtrise et abandon » écrit Amin Erfani dans l’avant-propos de Strokes, suivi de Tentative d’évasion d’Hakim Bah.  Le récit et la performance circassienne, ensemble, prennent place avec autant de souffle et d’intensité théâtrale et corporelle : «Loin d’être une forme amoindrie de la scène, dit Amin Erfani, ce texte se présente comme un objet littéraire à part entière.»

Perfection aussi dans le travail de la dramaturge et metteuse en scène, Mara Bijeljac. Elle réussit à créer un dialogue d’une grande finesse  entre projections d’images et texte. Ici tous les éléments de la mise en scène; musique, photos, admirables vidéos  de Claire Willemann, et le risque de chute imminente couru par le circassien Yann Philippe porté par cette grande roue,  sont d’une grande exigence. Un moment de cirque rare et  un objet merveilleux et inclassable!
Sortir par la porte, un cri à la vie et à la résistance contre la fatalité. Quand tout semble perdu et que rien ne laisse présager un avenir meilleur : «Imagine une porte Imagine-toi derrière cette porte/ Imagine-toi derrière cette porte cadenassée/Imagine ta colère derrière cette porte/Imagine ta rage derrière cette porte/Imagine ton impuissance derrière cette porte. » L’histoire de ce jeune homme, figure héroïque ou anti-héros de nos temps modernes touche à l’universel et nous enchante !

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 28 novembre au Théâtre 71-Scène Nationale de Malakoff ( Hauts-de-Seine). 

Les 30 et 31 janvier, Le Manège-Scène Nationale de Reims (Marne).

Les 12, 13 et 14 mars, Festival Spring, en partenariat avec l’Agglomération du Mont-Saint-Michel.

Du 1er au 5 avril, à la semaine Extra-festival jeune public, Centre Dramatique National de Thionville (Moselle). 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

©x

©x

Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

©x

©x

Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

©x

©x

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7 en 71 eut lieu avec, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis Trisha Brown avec une «post modern dance ». Puis  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83 et Karole Armitage. Et le butô japonais. Et encore Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

©x

©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle. Ce qui est plus nouveau… Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro.
Et côté cinéma, des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public: le Navet Doré récompense le plus mauvais long-métrage du monde: Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

©x

©x

 En 89, Sigma devra quitter pour le Hangar 5, les quais les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain. En 93 festival annulé: à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la  municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout de la mairie…
Dernière édition, nommée Extremus à laquelle, sera invitée, entre autres
, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. Et l’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. »
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, le petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…

En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux. Hélas il meurt l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

©x

©x

Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie mais au vernissage, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne sauf,  à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi à jamais celle de Bordeaux et liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut le souligner, les arts de la scène, la musique, les arts plastiques, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans Sigma…

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Une célébration modeste mais réussie, conçue et réalisée dans l’esprit de Sigma par Guy Lenoir, metteur en scène, Benoît Lafosse, ancien professeur aux Beaux-Arts de Bordeaux et fils de Roger Lafosse,  créateur de ce festival,  Jean de Giacintho, architecte et Dominic Rousseau, historien. Avec les moyens du bord mais avec une singulière efficacité, les  6, 7 et 8 novembre, dans des lieux atypiques, comme souvent à Sigma.  »Pour préparer cet anniversaire, dit Guy Lenoir, unis par la passion de l’art sous toutes ses formes, nous nous sommes souvenus que nos convictions et parcours avaient trouvé une résonance avec l’esprit de cette bombe lancée de 65 à 96 dans notre ville… alors surnommée : la belle endormie!
Nous avons organisé une célébration sur trois soirées et dans cinq lieux emblématiques. L’année prochaine, sera aussi publié un livre de Dominic Rousseau sur l’histoire du festival. Et un colloque universitaire aura lieu avec comme thème: Une avant-garde à l’ère de l’intelligence artificielle. Est aussi envisagée la création d’un site internet sur l’histoire de  Sigma.

©x

©x Roger Lafosse

J’en suis vraiment un enfant et me suis fabriqué au contact des artistes invités par Roger Lafosse: entre autres, le Living  Theater, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary que rejoignit Michel Dussarat. Lequel avait fait les Beaux-Arts, puis anglais à la fac de Bordeaux Mais aussi les Hollandais d’Hauser Orcater. Sans c festival que ma vie serait-elle devenue? J’ai pu aussi y rencontrer des psychiatres et psychanalystes, découvrir les jeux de rôles, le formidable film Les Maîtres fous de Jean Rouch et dans la foulée l’art-thérapie.. Et aussi inviter Jean Vauthier pour une lecture mémorable de ses Prodiges. J’aime beaucoup cette phrase de Roger Lafosse: « Sigma, c’est la somme des différences. Et l’une de ses raisons d’être, c’est le droit à l’erreur. Nous sommes un festival de probables! »

©x

©x Le hall de l’hôtel de pure architecture brutalisete

A Bacalan, dans un ancien silo à grains reconverti en entrée du grand hôtel Renaissance, rue Achard, a d’abord eu lieu une rapide mais bonne évocation de l’histoire de Sigma, résumée par Anne Saffore, une actrice canadienne et Jürgen Genuit, metteur en scène allemand. Suivie d’une performance du danseur guinéen Piroger Elange. Tous les trois vivant et travaillant à Bordeaux.
Puis à Vivres de l’art, un beau jardin -patrimoine historique et pôle de création- regroupant des ateliers d’artistes, une galerie, un bar. Jean-François Buisson s’y consacre à la sculpture de pièces monumentales et à la création de décors et mobiliers en métal. Au milieu, un authentique et impressionnant bunker allemand souterrain de la seconde guerre mondiale où, descendus par un escalier et un étroit couloir, nous avons écouté un beau montage de Tom Papacotsia: Mémoire sonore musicale et visuelle, faite de brèves citations de compositeurs, invités à Sigma: John Cage, Edgar Varèse, Iannis Xénakis, Cathy Barberian, Klaus Nomi, les Pink Floyd, Miles Davis, Oscar Peterson, Stockhausen, Duke Ellington, Colette Magny, Toto Bissainthe, Catherine Ribeiro, Jacky Craissac, et de quelques phrases du dramaturge bordelais Jean Vauthier (1910-1992).

©x

©x

Et, non loin, dans l’église moderne Saint-Rémi où son curé Francis Ayliès invite des spectacles, on a d’abord pu voir en boucle,  de très émouvantes images noir et blanc de Sigma 67 : des jeunes, allongés, écoutent  un concert. Et ensuite, a été diffusée la célèbre Messe pour le temps présent de Pierre Henry (composition électro-acoustique) et Michel Colombier (écriture instrumentale). Une commande de Maurice Béjart pour la création d’un spectacle au festival d’Avignon 67, repris en 68. Neuf tableaux: Le Souffle, Le Corps, Le Monde, Mein Kampf, La Nuit, Le Silence,L’Attente. Le morceau le plus attendu était devenu culte et l’est encore: Psyché Rock avec cloches, flûtes, cuivres, guitare, basse, batterie mais aussi musique électronique et a été ensuite joué ans le monde entier… Inspiré par les chansons Wild Thing des Chip Taylor et Louie Louie de Richard Berry, compositeurs américains.

Soixante ans après, Messe pour le temps présent sonne toujours aussi juste. Ici, avec des chorégraphies à la fois très précises et sensuelles. Pour l’acte I,  celle de Sophie Dalès, directrice artistique et pédagogique du cursus contemporain de l’Académie Vanessa Feuillette à Bordeaux. Avec Elie Laurent, Maé-Lou Nantur, Milo Dossavi, Romane Sellas, Luison Thomas, Nina Garnung, Lina Toubti, Mélissa Dupuc et Elsa Sanchez,. L’acte II étant chorégraphié et dansé par le collectif Luila Danza Project. Avec, pour l’une et l’autre partie, de jeunes danseuses tout à fait  remarquables. Une soirée gratuite (il y avait une corbeille à la sortie pour les frais), simple et chaleureuse, suivie par deux cent personnes dont plein de jeunes gens, ravis de découvrir cette « messe » dont leurs grands-parent avaient dû leur parler! Vin chaud offert à la sortie…

©x

©x  le célèbre dôme. de R. Buckminsnter Fuller

Le vendredi, mais nous ne pouvions être là, à Caudéran aux Glacières de la banlieue, vernissage de l’exposition Le Futurisme en architecture, des années 60 aux année quatre-vingt, était présentée par le Groupe des Cinq. Une invitation à plonger dans l’architecture futuriste des années soixante et-soixante-dix quand Sigma émergeait. Et dans le même .
esprit de contre-culture, en y introduisant des notions telles que la sociologie, l’art, l’improvisation, la technologie ou le paysage.. Avec entre autres Osacr Niemeyer, Kisho Kurokawa, Ricahrd Buckminster Fuller, Yona Fredeman…Ce mouvement d’avant-garde, parce-qu’il est resté très théorique (peu de projets ont été réalisés) a permis de pousser les concepts à leur maximum e ta été une grande source d’inspiration pour les générations d’architectes qui se sont succédé depuis. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, vint  voir cette exposition.
Dans le même lieu, eurent lieu aussi des performances de Marilyn Duras et un carte blanche a été offerte à Bagheera Poulin, accompagnée par Emmanuel Ventura. Un jeune poète, Pierre-Nicolas Marquès lut Howl d’Allen Ginsberg, écrivain de la « beat generation »

Enfin le samedi soir, au café Zig Zag, cours de l’Argonne, furent fêtés au cours d’un Zigmarmite, cet anniversaire de Sigma avec soixante bougies sur un gâteau au chocolat et lectures, musiques et performances d’artiste bordelais.

Sigma, du nom de la lettre grecque Σ (S) comme semaine a été créé en 65 à Bordeaux -à l’époque, très bourgeoise et fermée à l’art contemporain- par Roger Lafosse avec l’aide de Jacques Chaban-Delmas, alors maire, enthousiaste devant ce projet. Elle avait lieu tous les ans en novembre. Il pleuvait donc souvent et les hôtels avaient beaucoup vécu. Un patron nous avait dit un jour:  « Les Parisiens sont toujours pressés et et que s’ils veulent avoir un bain, ils pouvaient quand même attendre cinq minutes que l’eau coule chaude! Message reçu! Et qu’importe, il y avait du bon vin, lui servi aussitôt bien chaud dans les bistrots du vieux quartier de Meriadeck -hélas aujourd’hui détruit et remplacé par de laids immeubles en béton… Ce festival avait aussi parfois lieu au cours de l’année jusqu’en 96 dans le centre-ville. But : être le reflet de la création d’avant-garde en musique, danse, théâtre, chanson, cinéma, arts plastiques, architecture, design… en France, Europe mais aussi aux Etats-Unis. A fin de la décennie qui l’avait vue naître, Sigma avait acquis une réputation absolument internationale, avec, à la clé, quelques mini-scandales…
©x

©x Antigone par le Living Theater

Ce fut pour nous, jeune critique, un festival sans comparaison possible, même avec celui d’Avignon… Il y avait chez Roger Lafosse, une remarquable volonté affirmée de bousculer les codes établis, en théâtre comme en musique, et dans les autres arts.  Et nous en avons gardé plus de cinquante après, de grands souvenirs… Il faisait venir des compagnies, comme entre autres, des Etats-Unis comme le Living Theater dirigé par Judith Malina et Julian Beck aux revendications politiques très claires (voir ci-dessous) Meredith Monk, à la fois chanteuse, chorégraphe… Et à Sigma 7, en 71, arrivait Cockstrong du Playhouse of the Ridiculous de John Vaccaro que Jérôme Savary avait bien connu à New York et qui l’inspira.

©x

©x

Peu de texte et des chansons assez crues, en slang, un argot new yorkais, donc incompréhensible pour le public français.  Et, avec des images sexe surprenantes: une jeune et belle actrice, juste en gaine et bas noirs,  se masturbait sur un coin de table et, à la fin, un énorme phallus éjaculant sur le public… aux anges à Bordeaux comme à Bruxelles… Mais en Belgique, des ligues morales, devant le succès au Théâtre 140 dirigé par l’excellent Jo dekmine,  intentèrent à John Vaccaro un procès pour pornographie-auquel nous avions assisté. Après deux jours entiers, il fut symboliquement condamné.

 

Côté français, Farid Chopel avec Ged Marlon, le cirque Alligre devenu Zingaro, etc. Et aussi des bordelais: Guy Lenoir, Jacques Albert-Canque…Nous connaissions la plupart de ces artistes mais, à chaque fois, c’était un grand plaisir théâtral et ces créations surprenaient toujours un public, en général très jeune et enthousiaste. Le théâtre était  d’avant-garde avec, entre autres, La passion selon Sade, mise en scène de Sylvano Bussotti et le Living Theatre, dirigé par Julian Beck et Judith Malina, avec Antigone, d’après Sophocle et Brecht et leur célèbre Mysteries and small pieces, puis Frankenstein. Des spectacles dérangeants sur fond de guerres, génocides, tortures, famines. Julian Beck donnait la primeur de leurs spectacles à Roger Lafosse. En 68, le maire Jacques Chaban-Delmas, vu les les événements en mai à Bordeaux: occupation du Grand Théâtre, nuit de barricades… préféra annuler ce festival. Mais les Pink Floyd joueront à l’Alhambra en février 69. Et viendra en mai, le fameux Bread and Puppet Theatre, avec ses grandes marionnettes géantes et un nouveau merveilleux spectacle The Cry of the people for meat. (photo ci-dessous.)

©x

©x


L’année suivante, l’Open Theatre new yorkais de Joe Chaikin créa Terminal qui se passait dans un hôpital avec partout, la maladie, l’agonie et la mort. Oratorio concentrationnaire de Jean-Philippe Guerlais, Irène Lambelet et Numa Sadoul qui présentent un spectacle sinistre avec cris, agonies, etc. et  énonciation  des tragédies du XX ème siècle: Verdun, Hiroshima, Auschwitz, Dachau, Treblinka, Mauthausen…
Les jeunes compagnies invitées ne faisaient généralement pas dans le comique!

images-14
Sauf le Grand Magic Circus de Jérôme Savary qui fut un des piliers de Sigma, avec Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal-aimé de Tarzan et Les derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé: humour cinglant, burlesque permanent, belle filles presque nues, décors en toile peinte, gags faciles mais efficaces, mauvais goût revendiqué… Le Magic Circus connaîtra à Bordeaux le même immense grand succès qu’à Paris. Roger Lafosse faisait entièrement confiance à Jérôme Savary qui, nous avait-il dit, avait répondu à son appel en prétendant avoir quelque chose sur le feu. Bien entendu, il n’avait rien de précis mais passa deux jours à écrire le scénario d’un spectacle. Une autre époque… A Sigma 8, en 73, son Pierre de Coubertin est joué au Palais des sports à Bordeaux, un lieu qui, lui,  existe toujours. 

Après Sigma 5 (1969), le jeune Bordelais Guy Lenoir mit en scène Les Mamelles de Tirésias, puis l’année suivante L’Empereur de Chine, puis avec Yvon Blanloeil et GilbertTiberghien, 1983. Puis il créa spectacle itinérant en bus puis sur les bords de la Garonne, avec moules cuites sur un feu de bois et coup à boire… Deux ans plus tard, le Fénoménal Bazaar Illimited (F.B.I.) présenta aux entrepôts Lainé Monopolis de Guénolé Azerthiope et Roland Topor, avec scènes de tortures dans les commissariats, casernes et prisons avec cris, giclées de sang…. On put aussi voir La Mort de Bessie Smith d’Edward Albee, mise en scène de Jean-Marie Serreau, formidable découvreur…
En 75, le Living Theater revenait avec La Tour de l’argent où était dénoncé avec une virulence exceptionnelle, le capitalisme américain dans le monde… Le public étant assis tout autour d’un haute tour où évoluaient les acteurs, il y a cinquante ans et c’est pourtant encore si présent à notre mémoire. 

©x

©x

Les Mirabelles, compagnie de travestis qu’avait invitée Jean Digne-un fidèle de Sigma- à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, présenta, en 77, Les Contes de la dame blanche, décors de Tardi!  avec ogres, vampires et…. travestis.  Roger Lafosse s’intéressait aussi aux solos: Farid Chopel créa Chopélia et, en 80, cette fois avec Ged Marlon, un merveilleux spectacle, Les Aviateurs. En 79, Jean-Paul Farré interprète Dieu de Pierre Henry et Le Farré sifflera trois fois. Et nous n’oublierons jamais Zouc avec L’Alboum de Zouc. de cette exceptionnelle artiste suisse…avec des sketches qui la révéleront et où elle interprétait des personnages en partie issus de ses observations en hôpital psychiatrique. Physiquement très diminuée à la suite d’une maladie nosocomiale, elle a maintenant soixante-quinze ans.
Sigma 11 en 81, le Cirque Aligre, avec cinq garçons genre punk dont Bartabas, montreur de chevaux et Branlotin, avalant une souris devant un public horrifié.. Puis, l’un d’eux enlevait une spectatrice (une complice?) qu’il dénudait et plaçait sur un cheval au petit galop… Trois ans plus tard, Bartabas créera  Zingaro avec chevaux et musique tzigane. Il sera toujours reconnaissant à Roger Lafosse de l’avoir soutenu.

©x

©x

En 90, le Royal de Luxe joue place des Quinconces, sa merveilleuse Véritable histoire de France et, cinq ans plus tard devant la base sous-marine Peplum  avec deux pyramides, un sphinx parlant et crachant de la fumée, un piano lancé par une catapulte, devant quelques milliers de spectateurs. « On fait un théâtre populaire et on y tient, disait Jean-Luc Courcoult, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit. »
Plus tard, en 91 arrivera Metal clown de la compagnie Archaos qui retraçait avec des images symboliques, l’histoire de l’esclavage et l’invasion de l’Amérique du Sud par les conquistadores. Odeurs d’essence et de poudre. torches, clowns avec boucliers de tôle ondulée,  tronçonneuses, lance-flammes, motos en marche avec acrobates casqués, violoniste avec scie électrique sur le rock des Thunder Dogs Puis mais moins convaincant:  sur des praticables à roulettes, les acteurs espagnols de la Fura del Baus déchirent avec leurs dents  des viscères d’animaux, s’aspergent de sang. 
Roger Lafosse avait un sûr instinct et avec beaucoup de travail en amont, il  se trompait rarement…Il invita ainsi Jan Fabre alors très peu connu… Bref,  grâce à lui, à chaque édition de Sigma, le public bordelais mais pas que, découvrait tous ces artistes devenus souvent vedettes internationales ! Il y avait bien des esprits chagrins reprochant à Roger Lafosse telle ou telle programme moins réussi. Mais aucun festival en France, même celui d’Avignon, n’offrait une telle diversité et n’accueillait de si nombreux artistes étrangers.
Une piste cyclable sur les bords de la Garonne devrait bientôt recevoir le nom de Roger Lafosse, lui qui aimait tant le vélo… C’est la moindre des choses. Merci à Guy Lenoir et à toute cette équipe d’avoir su fait évoquer Sigma, une histoire exceptionnelle dans l’histoire du spectacle en France…

(A suivre)

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

 

Les cantiques du corbeau, texte et mise en scène de Bartabas

Les Cantiques du corbeau, texte et mise en scène de Bartabas

Conçu par l’architecte Patrick Bouchain et Jean Harari, le Théâtre équestre Zingaro installé au Fort d’Aubervilliers depuis 89 ! grâce à Jack Lang, alors ministre de la Culture et de Jack Ralite, formidable maire d’Aubervilliers, mort en 2017  (voir Le Théâtre du Blog).

©x l'accueil avec café-restaurant

©x L’accueil avec café-restaurant

Une architecture en bois réalisée pour que Bartabas puisse travailler avec ses chevaux et ses artistes. Et un lieu de création exceptionnel pour les spectacles de Zingaro et de vie pour la troupe et l’administration. C’est resté un lieu magique avec, comme un décor de spectacle quand on entre dans le grand et beau hall : anciennes affiches, tapis au sol, vieux meubles… Puis on suit un long couloir au parquet de bois avec un mur où sont collés des centaines de vieux livres. Bartabas aura réalisé son rêve: »La discipline artistique que nous avons créée plus tard, le théâtre équestre, n’existait pas. Nous venions de nulle part, nous ouvrions une nouvelle voie, sans forcément savoir laquelle. Nous vivions au présent, il n’était alors question ni de projets ni d’avenir.” Zingaro est connu dans le monde entier et Bartabas dont nous avons vu les premiers spectacles en 77 !! C’était dan le off d’Avignon sous un petit chapiteau devant les remparts (une autre époque!). A soixante-huit ans, il est chevalier du Mérite agricole, des Arts et lettres, du Mérite et de la Légion d’honneur. Bon…

Ici, il veut marquer une coupure: « Ce n’est pas du théâtre, pas un récital lu, pas une lecture ; les comédiens incarnent les textes sans les jouer. C’est une forme assez exceptionnelle, assez rare ». Adapté d’un texte écrit pendant le covid, ces Cantiques du corbeau tiennent d’un « memento mori » et l’incipit du livre est clair: «A celles qui m’ont enfanté et qui errent sans sépulture. » Et dans une courte préface Bartabas évoque  une danse de corbeaux, d’oiseaux noirs, puis d’oiseaux sombres. Et presque dans chaque chant, une obsession : la mort qui le saisit, la mort qu’il voit surgir et dans le sixième chant : «Seule la mort fait de moi leur égal. Comme eux, je suis mortel, déjà mort, destiné à la mort/Comme eux je vis pour la mort. Doué d’une énergie éternelle, c’est toujours elle qui triomphe : elle est immortelle. Et plus loin : « Tous sont morts sous le choc de la roche. » « Je mangeais ma mort. « La mort surgir dans l’extase. » « Il implorait la mort sans la craindre. » »La chauve-souris de la mort. » « Domestiquer la mort. » « La mort sur mon dos. »  Et les derniers mots de ce recueil sont clairs : « Abandonner notre désir de vie et faire de la mort, l’issue volontaire, reste le privilège des hommes.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger

C’est d’abord un récital à plusieurs voix que les spectacles équestres créés par Bartabas jusque-là presque silencieux. Mais dans les vingt-deux courts chants de ce recueil, où il y a toujours  la  présence d’animaux, oiseaux et insectes Et cela vaut le coup de les citer: rossignol, merle, pie, hiboux, rouge-gorge,  corbeaux, vautour blanc, cerf, rhinocéros, ours, serpent, chauve-souris, buffles, gnous, boa, outardes, hyènes, cormorans, lionnes, loups, poissons munis de crocs, antilopes, coq de bruyère, écureuils, fourmis, éohippus blanc, zèbres, gazelles, chiens, chiennes, chiots, papillon, louves et loups, tigres, éléphants, lémuriens, mouflons, œufs d’albatros, baleine à faons, lucioles, python, hippopotame, dindons, buffles, sangliers, loirs, taupes et mulots aveugles. Le vingt-deuxième chant verra ressurgir l’oiseau noir… et  à la fin, un des mots sera le cri victorieux du corbeau.  

Une véritable arche de Noé et il évoque longuement les rapports de l’homme avec eux et avec la Nature, les arbres, les plantes et entre autres, la lune qui le fascine et dont il parle souvent… Mais le mot: cheval quatre fois seulement et juments, une fois. Mais l’image du corps humain ou animal revient obsessionnellement: « mon corps », « corps sans objet », vitesse de mon corps », « une vie dans un corps sans chair ni sang », « sans écouter mon corps » « souffrance du corps »,  » mon corps ne pèse plus »,  » tout son corps en alerte », assemblage de corps durable, « ressemblait plus à une âme qu’à un corps » Et la lune sera évoquée une dizaine de fois.

Quand nous avions rencontré Bartabas l’an passé à la célébration du cinquantième anniversaire d’Aix, ville ouverte aux saltimbanques (voir Le Théâtre du Blog) créée par Jean Digne, notre ami commun, hélas ! très malade, il nous avait dit qu’il souhaitait faire un nouveau spectacle en rupture avec les précédents et c’est tout à son honneur, d’avoir voulu se renouveler. Dans ces vingt-deux chants qui sonnent parfois comme un adieu, Bartabas nous invite à un voyage qui commence à partir d’une bactérie, par la naissance de l’être humain dans l’eau et sur la terre… Mais il y aura toujours un corbeau, symbole de mort, omniprésent et, en guise de conclusion : «J’ai bien su mourir en prenant tout mon temps. » Et: « Abandonner notre désir de vie et faire de la mort l’issue volontaire, reste le privilège des hommes. »

Dans ce grand cirque rond tout en bois et chaleureux avec de petites tables où sur chacune,il y a une petite lampe à bougie, quelques biscuits à la cuiller et une bouteille de vin chaud, le public est assis autour d’une scène couverte de quelques cms d’eau, entourée d’une piste étroite.  Avec d’abord, histoire d’annoncer la couleur, un beau cheval blanc mené par une cavalière au long nez noir crochu galopant sans arrêt avant le début du spectacle  : impressionnant.
Sur une petite estrade en hauteur, vont se succéder narratrices et narrateurs, debout et en longue tunique noire, pour dire chacun debout et à tour de rôle, un ou plusieurs des vingt-deux Cantiques du corbeau : NaissanceUnionMétamorphoseRésurrectionSacrificeTranshumance… et à la fin : Dernier voyage.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger

De chaque côté de cette estrade, neuf musiciens -grosses perruques blanches et certains coiffés de grandes cornes- d’un impeccable orchestre de gamelan balinais, avec gongs, balafons et flûtes alternant avec ces récits et des images d’une immense beauté au centre d’inspiration surréaliste mais beaucoup trop fugitives. Comme cet homme en noir avec un ensemble de neuf torches. Ou, en duo avec un grand athlète-bouc, les bras tatoués ou entourée de personnages de gamelan, Perrine Mechekour, impeccable actrice de petite taille, qu’on avait vue dans Damön, El Funeral de Bergman d’Angélica Liddell et fidèle de Bartabas, entre autres, dans Cabaret de l’exil, Femmes persanes.

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger Perrine Mechekour

Il y a aussi les magnifiques chevaux de Zingaro faisant quelques tours avec leurs cavaliers aux costumes et masques de toute beauté.  Ici, tout est d’une remarquable précision. Coordination entre les chevaux sur la piste, récit, les images au centre, musique en direct,  lumières… il n’y a pas la moindre erreur durant ces presque deux heures… Un impeccable travail et Bartabas qui, en coulisses, reste très vigilant, viendra saluer discrètement.
Costumes, maîtrise des chevaux, musique et direction d’orchestre, extrême beauté des images:une femme ou un homme? au galop avec un torche enflammée.  Bartabas a sans aucun doute un incomparable métier de cavalier et montreur de chevaux. Mais ces Cantiques du corbeau sont un spectacle décevant !

La faute à quoi. Soyons clairs: une dramaturgie médiocre et à un manque d’unité.  A la lecture, il y a de beaux moments dans ce texte incantatoire sur la naissance, la mort, la nature, les animaux dont Bartabas, semple plus proche des humains… Il avait écrit D’un cheval l’autre, d’inspiration autobiographique, un livre tout à fait intéressant mais ici, il a du mal à concilier le texte avec le reste du spectacle qui manque de cohérence. » Ce que je pense à dire avec mon corps, je le dis avec des mots. » Et ces chants sont  une sorte de préalable aux images…
Oui, mais, désolé, Bartabas n’est pas vraiment un directeur d’acteurs et les interprètes, absolument statiques, disent ces vingt-deux textes munis de micros H.F., de façon linéaire et inégale. Ici, le texte prend trop de place et, à cause de l’alternance systématique entre très courtes images, moments de musique, rapides tours de piste des chevaux, l’ensemble, pourtant parfaitement coordonné, devient lassant.
La dernière image est sinistre mais pourtant de toute beauté : un cavalier au galop à tête de mort, suivi de quatre plus petits chevaux blancs avec, dessus chacun, un squelette d’adolescent... Et, à la toute fin, surprise… comme pour mettre un peu d’humour, arrivent dix belles oies blanches comme celles déjà vues ici dans un spectacle il y a vingt ans…. Histoire de freiner le temps? Ou de donner du temps au temps au temps comme le disait l’immense Miguel de Cervantes? Bartabas insinue que ce spectacle pourrait être le premier d’un nouveau cycle…
Mais s’il évolue comme celui-ci vers une autre conception du travail équestre, il mériterait une meilleure mise en scène. Reste des images d’une beauté remarquable créées par Bartabas comme seul avec lui, Bob Wilson disparu il y a quelques mois. Mais le public a toujours raison, et pour ces Cantiques du corbeau qui ont de grandes qualités, les applaudissements étaient bien frileux… Dehors, près du chapiteau, le froid glacial ne résistait heureusement pas à un grand feu de palettes et cela faisait du bien.  Voilà, c’était samedi  une soirée chez Zingaro… A vous de voir si cela vaut le coup

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 décembre, Théâtre équestre Zingaro , 176 avenue Jean Jaurès, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 39 54 17.

Vendredi, texte, jeu et mise en scène de Nicolas Verdier, avec la complicité de Serge Bagdassarian de la Comédie-Française et Carole Allemand

Vendredi, texte, jeu et mise en scène de Nicolas Verdier, avec la complicité de Serge Bagdassarian, de la Comédie-Française et Carole Allemand

Un monologue inspiré du célèbre Robinson Crusoé de Daniel de Foé, naufragé sur une île déserte qui, après bien des années, a rencontré Vendredi et qui l’a éduqué. Mais Robinson est parti depuis longtemps et maintenant seul, Vendredi attend la venue d’autres naufragés avec qui il va essayer de tisser un lien : ici, le public qu’il retrouve sur une plage. Il cherche le contact et l’obtient vite quand il parle de ses croyances.

 

©x

©x

Habillé d’un pantalon et d’une chemise en toile qui ont plus que vécu, et de sandales usées, il a des cheveux très noirs hirsutes, un visage blanc et un nez pointu qui fait penser à celui de Pinocchio. Absolument insolite et en même temps crédible -pas si fréquent et qui appartient à l’art du clown…Il nous parle de sa vie et de ses croyances et de temps en temps, interprète (voix et musique off) une petite chanson en s’accompagnant… d’une calebasse-guitare avec quatre ficelles en guise de cordes. Il jouera aussi un air de clarinette.
Scénographie aussi intelligente que raffinée conçue par lui-même: voiles de bateau en loques et, au centre, une petite mais somptueuse cabane. Le texte est souvent léger mais Nicolas Verdier qui a travaillé avec Valérie Christian Hecq -présent ce soir-là- dans ces merveilleux que sont
Le Voyage de Gulliver et 20.000 Lieues sous les mers ( voir Le Théâtre du Blog) s’en sort bien grâce à une indéniable présence… Il réussit à faire rire le public avec une gestuelle étonnante et à imposer un personnage clownesque qui fait penser à celui qu’avait créé Slava, cet artiste russe qui, avec son théâtre Licedei, avait enchanté le public du monde entier dans les années quatre-vingt. Sans doute, Nicolas Verdier aurait-il intérêt à nuancer davantage le ton de sa voix -trop uniformément rauque, là, il y a encore un peu de travail- mais ce spectacle d’une heure qui passe très vite, est déjà prometteur et il faudra le suivre…

Philippe du Vignal

Uniquement les vendredis 31 octobre ; 7, 14 et 21 novembre.Et les 5 et 12 décembre à 19 h, Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris ( XI ème) . T. : 01 40 09 70 40.77 

Exposition de la compagnie Atomik Family à la Maison de la magie Robert-Houdin à Blois


E
xposition Magie foraine à la Maison de la magie Robert Houdin, à Blois

 «Apparues aux origines de l’art, les figures de l’étrange et de la monstruosité, dit son commissaire, Frédéric Dautigny, sont un répertoire inépuisable, riche de significations et magie. Barnum les a ensuite rendues célèbres. Sous de petits chapiteaux: des «baraques», on proposait des spectacles au pittoresque et aux scènes remarquables, au-delà de toute description…

©  Nicolas Wietrich

© Nicolas Wietrich

L’histoire commence en octobre, l’an passé à Blois, voisine des plus beaux châteaux français et dont les habitants sont gens de bon sens, doués pour le rêve et peu sceptiques… Mais depuis 98, le fantastique et la magie ont envahi la ville avec un musée, la Maison de la magie Robert Houdin. Arnaud Dalaine, metteur en scène et directeur de ce musée m’appelle et voudrait savoir ce que sont mes attractions foraines proposées lors d’animations du Freaky Circus et dont on lui a parlé. Il m’explique son projet d’exposition sur l’univers féerique et coloré de l’art forain, un monde où magie et création émerveillent petits et grands. Arnaud est un fin négociateur et on se comprend tout de suite…
Je collectionne les bizarreries, curiosités, singularités humaines et animales depuis trente ans et elles produisent chez la plupart des gens, frissons et émerveillement. Je propose à Arnaud de mettre ma collection à sa disposition. Heureux de faire partie de cette nouvelle aventure, je prends rendez-vous avec lui en Avignon où j’expose toute l’année au Tarot Créatif, des artefacts magiques et entre-sorts… Il choisit des pièces et découvre les coulisses d’un art longtemps considéré comme mineur mais pourtant riche de savoir-faire, poésie et invention. Il choisit chacune avec précision, pour raconter l’histoire des fêtes foraines, avec saltimbanques, montreurs de phénomènes, jeux de foire, spectacles ambulants…

Cette exposition exceptionnelle retrace l’histoire de ces arts forains grâce à une collection unique d’affiches, objets, photos de monstres, installations mêlant patrimoine, émotions et spectacles vivant. Elle fait renaître des artistes talentueux qu’on pouvait rencontrer dans les «baraques à boniments». À travers une célébration du divertissement, c’est tout un pan de notre mémoire qui reprend vie; l’inauguration en avril dernier a été un véritable succès  les trois premiers mois, le musée a affiché une fréquentation record.
Entrez, entrez… sous un chapiteau imaginaire où les lumières vacillent comme des étoiles et où le temps suspend son vol. L’art forain est un divertissement mais aussi un langage oublié, celui des couleurs qui chantent, des bois sculptés qui murmurent, des automates qui s’éveillent, à la tombée de la nuit….
Un monde à part: le merveilleux s’y invite au quotidien et les rires des enfants se mêlent à la nostalgie des parents. Les miroirs y reflètent nos rêves enfouis et les baraques peintes racontent en silence des histoires de fêtes et voyages en liberté. Chaque objet est un fragment d’enfance, la mémoire des fêtes foraines et un battement de cœur venu d’hier.£
Laissez-vous guider par la musique d’un ancien orgue  de barbarie… Elle vous mènera dans un univers où le réel flirte avec le fantastique, où l’artisan devient magicien et où chaque tour est une promesse d’évasion. Bienvenue dans l’art forain, ce théâtre de la joie nomade, ce musée vivant. Merci à tous ceux qui, chaque jour, dans ce temple, font vivre la magie. »

Sébastien Bazou

Exposition Magie Foraine jusqu’au 4 janvier, Maison de la magie Robert Houdin, Blois (Loir-et-Cher). Conférence de Frédéric Dautigny, le 19 septembre.

 

 

 

Vertige, conception de Rachid Ouramdane, en collaboration avec Nathan Paulin, musique de Christophe Chassol

Vertige, conception de Rachid Ouramdane, en collaboration avec Nathan Paulin, musique de Christophe Chassol

Rachid Ouramdane collabore à nouveau avec Nathan Paulin, un funambule qui aime travailler dans des sites prestigieux : la Tour Eiffel, le Palais des Papes à Avignon, le Pain de Sucre à Rio-de-Janeiro. Il a engagé sept funambules pour dormir avec lui sur des câbles tendus à plus d’une vingtaine de mètres de hauteur,. Comme ces animaux les paresseux. Bien  avant que ce spectacle d’une heure commence. La musique de Christophe Chassol, interprétée par lui même, par Mathieu Edouard et Jocelyn Mienniel, est accompagné par le chœur d’enfants de la maîtrise de Radio France. S’y associent des dizaines d’acrobates au sol, habillés en blanc.

© Quentin Chevrier

© Quentin Chevrier


Pour une deuxième représentation, ils feront corps avec les spectacles de La Nuit blanche. Et avec un mélange de musiques nouvelles, traditionnelles et des chœurs. A la tombée de la nuit, le Grand Palais a un aspect féerique… Le public allongé sur des tatamis ou assis dans les gradins, regarde souvent vers la coupole et cela nous rappelle les grandes heures des Arts Sauts où nous étions sur des transats. Au rythme de la musique, sur des câbles tendus, les huit artistes créent un ballet aérien en nous en faisant oublier sa dangerosité. Des deux grands escaliers, arrivent le chœur et les acrobates au sol qui rejoignent le terre-plein central et entament des figures individuelles ou en groupe.

Il y a un très beau beau moment, quand un fildefériste vient toucher la main d’une acrobate montée du sol grâce à une pyramide humaine. En haut des grands escaliers d’honneur, une constellation d’étoiles en vidéo fait écho à l’ancien Planétarium au Palais de la découverte voisin.
Les figures acrobatiques se succèdent… Un moment calme de poésie aérienne, loin des rugissements du public aux compétitions d’escrime et de taekwondo ici même, il y a déjà un an.


Jean Couturier

Spectacle créé du 6 au 8 juin, Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, Paris (VIII ème). T. : 01 44 13 17 42.

 

Entre vos mains un projet collectif de Marc Lainé, conçu avec les membres de l’Ensemble artistique de la Comédie de Valence

 Entre vos mains un projet collectif de Marc Lainé, conçu avec les membres de l’Ensemble artistique de la Comédie de Valence

 Troisième et dernier volet d’une trilogie,  c’est un spectacle et une exposition à la fois  à mi-chemin entre peinture, sculpture, récit, performance et fondée sur une scénographie en étoile avec six «pavillons» autour d’un plus grand, hexagonal. Le tout conçu par Marc Laisné, créateur et metteur en scène, directeur de la Comédie de Valence et Stephan Zimmerli, professeur d’architecture. Avec des textes de Bertrand Belin, Penda Diouf, Mickaël Phelippeau, Alice Zeniter et Stephan Zimmerli, la voix enregistrée de Yanis Skouta  et avec l’aide de bénévoles de Valence…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage  Dispositif d’ensemble

Pla

C’est, apprenons-nous dans le préambule, une rétrospective de Mehdi Lamrani, un artiste « médiumnique » qu’on avait pu découvrir dans En travers de sa gorge, un précédent spectacle de Marc Laisné. L’ensemble des œuvres a été faite, dit la feuille de salle, par ce jeune spirite sous la conduite d’artistes aujourd’hui disparus. Une fresque, des « installations »,  un film, une musique, une vidéo de chorégraphie, une grande maquette d’immeuble…
Le tout conçu par les membres de l’Ensemble pluridisciplinaire de la Comédie de Valence. Chacun s’inventant un double fiction-oui, c’est bien une fiction mais non dévoilée dans la feuille de salle- et qui aurait « pris possession » de Mehdi Lamrani. Des œuvres installées selon un parcours très précis à suivre par les visiteurs équipés d’un casque audio et répartis en six groupes de cinq. Avant de se retrouver assis en même temps autour d’une petite salle hexagonale munie de six écrans, avec, au milieu, un ingénieur du son et de l’image assis une table, elle aussi hexagonale, les yeux rivés à plusieurs ordinateurs. «Medhi Lamrani étant seulement, dit Marc Laisné, une sorte d’artisan, de passeur, qui se met au service d’un artiste disparu avant d’avoir pu achever une œuvre. » (…) Un faussaire se cache. Il cherche à disparaître. Son travail doit rester secret, pour que le faux qu’il produit acquierre de la valeur et il assume avoir réalisé toutes ces œuvres sous la conduite de leurs véritables créateurs.
« Mehdi Lamrani, dit Marc Laisné, est donc un personnage fictionnel et des artistes doivent concevoir une œuvre et travailler sur la notion de possession. Mais Bertrand Belin, Penda Diouf, Mickaël Phelippeau, Alice Zeniter et Stephan Zimmerli sont eux des artistes bien réels comme Yanis Skouta qui dit le récit. Ils ont conçu des personnages qui le sont aussi et un professionnel que je ne citerai pas, hésitait sans cesse, m’a-t-il dit, entre réalité et non-réalité, vrai et fiction. Les visiteurs du soir étant r
épartis en cinq groupes qui vont aller dans un des cinq modules-pavillons, ce qui suppose un minutage très précis. Tous sont très silencieux comme s’ils avaient conscience d’entrer dans un autre monde entre hyper-sophistication de cet ovni théâtral et merveilleuse poésie d’humbles objets  du quotidien…

Abdoulaye Saar

Nous entrons dans une petite pièce fermée comme les autres par un rideau. « Né au Sénégal au début des années 80. Il fait des études de journalisme à Dakar, à l’université Cheikh Anta Diop. Il se rêve auteur, mais ses parents le brident dans sa vocation. Malgré leurs échanges réguliers, Abdoulaye n’a jamais cessé d’être impressionné par celle qui incarne tout ce qu’il aspire à devenir : une figure d’artiste libre et engagé.
En septembre 2015, juste avant de repartir au Sénégal, Aminata Zaaria confie à Abdoulaye Saar un manuscrit La Putain amoureuse d’un pèlerin juif. Ce texte devait paraître en 2007, aux éditions L’Esprit des Péninsules, mais ces dernières ont déposé le bilan juste avant sa publication. Aminata demande à son jeune ami de le faire parvenir à différentes maisons pour essayer de le faire publier. Quand il se retrouve avec le manuscrit d’Aminata entre les mains, il est saisi par des sentiments ambivalents. Ce manuscrit lui rappelle cruellement son impuissance à achever ses propres productions littéraires.
Il s’acquitte pourtant de sa tâche et envoie le texte à différents éditeurs.(…)  En février 2016 il apprend la mort d’Aminata des suites d’un diabète non diagnostiqué. (…) Il ne lui a jamais reparlé depuis qu’elle lui a confié son manuscrit. La culpabilité le ronge. Il a le sentiment d’avoir trahi son amie, mais aussi ses propres idéaux artistiques et politiques. On le retrouve noyé dans le canal de l’Ourcq, le 25 janvier 2017 (…) Quelques jours après sa mort, l’esprit d’Abdoulaye Saar s’est emparé de moi pour me faire écrire ce texte, au cours d’une nuit d’insomnie. »
Vrai ? Faux? Irréel? Bien réel?  L’écoute solitaire au casque de chaque récit se fait dans un silence total et nous devenons complices de cette fable…  Les artistes ont donné des pistes et Marc Laisné s’est ensuite fait un plaisir de
les brouiller comme personne.  Et les spectateurs- tous jeunes sans exception, ce qui est rare au théâtre mis à part les séances dites scolaires-écoutent dans un silence impressionnant ce récit pendant les quarante cinq minutes environ de toute la visite. C’est une forme d’hommage que souhaite accomplir ici la dramaturge. Au centre de ce petit lieu, une palette couverte de plastique noir, légèrement inquiétante, avec des textes inédits aussi noirs aux pages non coupées, comme autrefois. Aucune indication écrite ou orale mais les visiteurs hésitent à en prendre un…

 Gavin Donnell

©x

©x Accrochés au mur une dizaine de polars et à droite, la petite table de travail

Alice Zeniter, écrivaine et metteuse en scène, après Normale Sup’ et la Sorbonne Nouvelle, a fondé la compagnie l’Entente Cordiale en 2013 et met en scène ses textes. Elle collabore avec plusieurs metteurs en scène et dramaturges pour des pièces comme Quand viendra la vague et Hansel et Gretel, le début de la faim. Et elle a aussi écrit des romans dont L’Art de perdre... Dans le petit bureau reconstitué de l’écrivain Gavin Donnell, il y a juste une chaise ancienne pivotante en chêne et sur une table, une machine à écrire avec un feuillet inséré et en partie déjà écrit, et d’autres dispersés qui auraient été, eux, écrits lors de « séances de possession ». Il y a aussi une bouteille de scotch bien entamée et un verre plein…comme dans de nombreux polars
Le texte- belle parodie d’article de magazine-sonne juste: « Ses romans policiers n’ont pas rencontré en France l’immense succès qu’ils ont pu connaître dans le monde anglo- saxon. Ils font pourtant l’objet d’un véritable culte pour une poignée de lecteurs avertis. Outre son indéniable génie littéraire, la fin tragique et mystérieuse de la vie de Donnell, est propre à susciter une véritable fascination. Après quinze ans d’existence recluse sur une île perdue des Hébrides, l’île de Mirhalay, le maître du roman policier finit par tomber, ou par se jeter- les circonstances exactes de sa mort n’ont jamais été élucidées – dans la mer du haut d’une falaise. » Mais la voix nous souffle que  » Donnell a pu écrire le dernier chapitre de son ultime roman, Le Pont des Anguilles… »

Jacqueline Falhère

Un piano, dit d’études, une douzaine de lampes de chevet posée à même le sol, et deux grosses lampes sur des socles.  Le tout dans une pièce étroite, à la fois intime et inquiétante. Le musicien et écrivain Bertrand Belin raconte avec précision au public l’histoire insolite de cette femme de chambre qui, au XIX ème siècle., a été toute sa vie au service de la même famille, Jacqueline Falhère n’avait jamais osé s’approcher du piano, mais est là ressuscitée grâce au médium Mehdi Lamrani et ce petit piano joue tout seul, une de ses œuvres
Là aussi, un texte bien écrit et absolument crédible même s’il y a eu peu de compositrices reconnues dans ce siècle. Sait-on encore  qui étaient Sophie Gail, Marie Jaëll, Louise Farenc? Et, au XX ème siècle, Cécile Chaminade (400 œuvres ! ) ou Germaine Tailleferre, peut-être la seule dont on se souvienne…
«Jacqueline Falhère, nous dit, au casque la voix bien timbrée de Yanis Skouta, a développé une écriture pianistique tout à fait singulière, dont vous entendez en ce moment même quelques extraits et qui consiste en une succession d’arpèges suivis de leurs accords plaqués, jouées avec plus ou moins d’intensité. (…) Je sais avec certitude qu’elle est morte le 9 novembre 1877 à Chatou (Yvelines). Elle devait avoir un peu plus de cinquante ans (…) Elle exerçait depuis vingt ans le métier de femme de chambre. Elle a par ailleurs développé une technique de notation tout à fait singulière, dont vous pouvez découvrir quelques exemples accrochés aux murs de ce pavillon. (…) Elle découpait dans de vieux draps des bandes de tissus aux dimensions exactes du clavier d’un petit piano d’étude, et se couvrait les doigts de cirages de différentes couleurs pour marquer sur le tissus l’emplacement exact de ses suites d’accords plaqués. Une écriture sur le ton de la confession qui, là aussi, sonne juste, même si le système de notation  est un peu…gros mais comme la dame était autodidacte, pourquoi pas?

Maarten Lambrechts et les Facteurs Chevaux

©x

©x Maquette du phalanstère

Marteen Lambrechts, un architecte d’avant-garde flamand, naît en 1927, à Anvers et part ensuite dans la Drôme vers 1960. Il y ouvre alors un atelier expérimental et utopique réunissant douze architectes autodidactes pour élaborer un projet de phalanstère dans le Vercors, l’Atelier des Facteurs Chevaux (allusion au célèbre palais du Facteur Cheval non loin de Valence!). Il y a une grande et formidable maquette de cette habitation en béton armé sur plus de 60 m au dessus d’une rivière avec,  en partie haute, les fonctions collectives. « A votre gauche, dit la voix, vous pouvez voir un lieu d’assemblée et de culture, au centre des bains, à droite, un réfectoire et une halle. Les habitats idéaux s’accrochent entre les piliers du viaduc. «Le phalanstère » se présente comme une immense architecture hybride, une vision utopiste, à la fois moderniste et vernaculaire, ancrée dans le paysage de la Drôme des collines. (…) Ce projet de viaduc habité n’a jamais eu vocation à être construit. Leur ambition est avant tout conceptuelle et militante. Il s’agit pour les Facteurs Chevaux de poser sur le papier un geste radical, manifeste, qui fera avancer la pensée de l’architecture, de l’habitat et du vivre-ensemble. Malheureusement, la mort prématurée de Maarten Lambrechts dans un accident de voiture coupe court à la belle rêverie des architectes amateurs drômois. »

« Une trentaine d’amateurs non spécialisés mais passionnés, dit Marc Laisné, nous a donné un sacré coup de main pour aider Eve Meyer Hilfiger et Diane-Line Faret à réaliser cette grande maquette.» Sans aucun doute le texte, là aussi gros comme une maison-c’est le cas de le dire…mais on le sait, plus c’est gros, mieux cela passe- est aussi très crédible et artistiquement, Maarten Lambrechts et les Facteurs Chevaux est l’œuvre-phare de ce parcours-spectacle. Et dont Marc Laisné avec Stephan est vraiment heureux et il y a de quoi ! A notre question : « Et après ? « Je suis en pourparlers, dit-il, avec le Palais du Facteur Cheval pour que cette maquette y soit exposée. » Mais cette véritable architecture-sculpture, teintée d’art conceptuel, accompagnée de ce texte-mais fragile comme toutes les maquettes-mériterait vraiment de rejoindre un musée d’art contemporain.

Philippe Lameauckë

©x

©x Vidéo du danseur

Il y a, projetée sur le mur de contreplaqué, une vidéo de ce danseur et chorégraphe breton né en 1897 à Nantes. Ses parents tiennent la boulangerie du village. «C’est un élément biographique qui a son importance, car vous pouvez repérer dans la chorégraphie présentée des mouvements inspirés par les gestes du fournil, explique Yanis Skouta au micro. Mort à trente-trois ans, noyé dans la Baie des Trépassés en Bretagne où il vivait, cet amateur a composé à partir d’influences écritures et répertoires (dont le traditionnel) mais aussi à partir de mouvements du quotidien, il devient un précurseur de la danse contemporaine. Incarnant Mehdi Lamrani, il pourra enfin achever une séquence chorégraphique sur La Danse des Furies, tirée d’Orphée et Euridice de Gluck.Après tout pourquoi pas? Ce récit a la saveur du vrai surtout à la fin du texte, quand on sait que la bourrée auvergnate a été à l’origine de la danse classique : » Si Philippe Lameauckë a décidé de prendre possession de moi, c’est pour achever l’ultime chorégraphie sur laquelle il travaillait lorsqu’il s’est noyé. Je forme le vœu que cette œuvre que vous venez de découvrir pourra témoigner du caractère singulier et innovant de sa pratique de la danse et permettre, un siècle après, à des spécialistes de découvrir ce qu’il a passé sa vie à inventer sans même oser imaginer que cela pouvait s’apparenter à une quelconque création artistique. »

Zack Soriano

©x

©x Fresque sur trois murs

Un pavillon où on peut voir sur trois murs une fresque réalisée par Medhi de « celui qui aurait pu être un des peintres néo-expressionnistes les plus importants du XX ème siècle . La Voix nous dit qu’ »Il voit le jour le 13 décembre 1946 à Ciudad Juarez, au Mexique, dans une famille d’ouvriers. Il a neuf ans lorsque sa famille émigre aux Etats-Unis à Houston, Texas, dans le quartier hispanique de Segundo Barrio.  (…)  Il n’a que seize ans, lorsqu’il gagne le premier prix d’un concours organisé par le Musée des beaux-Arts de Houston qui l’encourage à poursuivre une carrière artistique. (…)  En 1966, après seulement un an passé à étudier à New York, il est mobilisé par l’armée américaine engagée dans le conflit au Vietnam. Plutôt que de profiter de sa nationalité mexicaine pour fuir dans son pays d’origine et échapper à la guerre, Zach Soriano décide de s’engager par loyauté envers l’Amérique qui lui a tant donné. Au Vietnam. Son unité (…)  tombe dans une embuscade. (…) Très vite, le rugissement caractéristique des réacteurs des chasseurs-bombardiers F-4 « Phantom » de l’US Air Force mais trop près des troupes américaines, blessant grièvement trois soldats, dont Soriano;  entre la vie et la mort, le flanc et le bras droit criblés de shrapnel,  héliporté par une unité de secours il sera amputé du bras qui lui servait à peindre et à dessiner!
 » Mais les douleurs neurologiques post-traumatiques ne lui laissent aucun répit.(…) Il s’enfonce de plus en plus dans une addiction aux médicaments contre la douleur. À l’hiver 1976, il décède à son domicile des suites d’une overdose. Zacaria Soriano m’a fait réaliser la fresque qu’il n’avait pas pu achever de son vivant. J’ai dû travailler exclusivement de la main gauche. Il m’a fallu près de cinq semaines pour y parvenir. » Là aussi, un savant tricotage entre  récit de guerre à la première personne, sans doute  un peu moins bien écrit que les autres  mais on ne se lasse pas de regarder cette belle fresque superbement dessinée au crayon par Stephan Zimmerli, professeur d’architecture mais qui revendique le fait de n’avoir jamais rien construit, dit Marc Laisné… 

Le Pavillon central  Mehdi Lamrani

Après ce parcours  très bien conçu, les six groupes de cinq visiteurs sont invités à entrer dans ce module central où exerce un ingénieur du son, les yeux rivés sur plusieurs écrans.  Assis autour de cet hexagone, nous  pouvons voir mais pas très! bien la visite d’autres groupes sur six grands écrans de  contrôle  évidemment enregistrée, puisque cette visite quotidienne est terminée.
Nous entendons la même voix nous dire «Je ne suis que la main qui exécute et non l’esprit qui conçoit. Cette phrase n’est pas de moi, elle est du peintre spirite Augustin Lesage, mais je l’ai faite mienne. Lesage est probablement l’artiste dont je me sens le plus proche. Il est même devenu pour moi une espèce de référence absolue. J’ai toujours été fasciné par son histoire. Lesage travaillait dans les bassins houillers du Nord de la France. Un jour, au fond de la mine, il a entendu la voix d’un esprit lui annoncer qu’il devait devenir peintre. Après cette révélation, il a passé le reste de sa vie à peindre sous l’influence de différents esprits : des divinités égyptiennes, sa sœur morte ou même Léonard de Vinci. Son travail a très vite suscité un véritable engouement, notamment de la part de Breton et des surréalistes. Il est aujourd’hui considéré comme l’une des figures majeures de l’Art Brut. Mais la plupart des critiques et des commentateurs de son œuvre n’ont jamais cru à son don de médiumnité. »
Tout ce texte est  exact et ce peintre, vite reconnu, a bien vécu et ses peintures exposées dans les grands musées: cee qui  donne une belle unité à la fin d’Entre vos mains.  Marc Laisné a intelligemment bouclé la boucle.
Le texte est sans doute un peu trop bavard mais nous apprendrons une part d’une soi-disant vérité:  » Tout le monde était persuadé que j’étais le créateur de ces œuvres, même si je m’épuisais à expliquer qu’il n’en était rien.(…) Mon récit approche de sa fin et j’imagine que vous avez deviné quelle va en être la conclusion inévitable : pour ne plus être un obstacle à la reconnaissance des seuls vrais créateurs des œuvres présentées ici, ni exposer ces créateurs au mépris, inconscient ou non, de tous ceux qui jugent mon travail, je n’avais pas d’autre choix que de disparaître. Cette disparition n’est en rien un sacrifice, au contraire elle est le seul aboutissement possible de tout mon travail artistique. Il m’a fallu du temps pour le comprendre et l’accepter. »

Entre les mains mériterait une place au musée du Costume et de la scénographie à Moulins (Allier). Le dispositif a été conçu par Marc Laisné pour être entièrement  démonté et remonté par deux techniciens et  pour être réutilisé au moins  deux fois. Ce souci écologique est assez rare pour être signalé…A part cela, Marc Laisné en est le directeur depuis cinq ans. « Je suis plutôt heureux et nous avons une vraie maison de production, ce qui est plutôt rare.  La Comédie de Valence va fêter son vingt-cinquième anniversaire comme Centre Dramatique National, mais aussi les vingt-cinq ans de sa Comédie itinérante dans la Drôme et la région. Son volume de création théâtrale est important et a, chaque saison, un programme Danse, complémentaire avec celui de Lux- Scène Nationale de Valence qui a, entre autres,  une saison de spectacles chorégraphiques et musicaux… Et  Entre vos mains sera repris l’an prochain  à Lyon et à Rennes  en 2026. »

Philippe du Vignal

Cette exposition-spectacle a été présentée seize fois du 6 au 9 mars, au T2G-Centre Dramatique National, 41 avenue des Grésillons, Gennevilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 32 26 26.

 

 

Exposition Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques

Exposition Piste! Clowns, pitres et saltimbanques, commissaires: Vincent Giovannoni, conservateur en chef, responsable du pôle Arts du spectacle au Mucem et Macha Makeïeff, metteuse en scène et créatrice

©x

©x

©x

©x

Clowns,  saltimbanques, jongleurs… dompteurs d’autrefois, mais aussi de magnifiques costumes, objets, accessoires, toiles peintes, affiches, photos  et roulottes d’habitation. Une exposition à la recherche des circassiens et de leurs spectacles disparus. Nous avons connue Macha Makeïeff, autrice, metteuse en scène, réalisatrice et artiste, peu après 78 quand elle fonda avec Jérôme Deschamps, la compagnie Makeïeff et Deschamps et créa Les Précipitations, puis en 81 : En avant et dix ans après, le célèbre Lapin chasseur au Théâtre National de Chaillot. Elle a fait personnellement visiter aux critiques cette exposition qui a pour thème, le monde fabuleux du cirque où chacun a des souvenirs. Pour nous, cela a été à huit ans, dans un pauvre petit chapiteau à Houilles (Yvelines) avec quelques chevaux et surtout une merveilleuse boule à facettes qui nous avait fait tous rêver, gamins de la proche école communale.  Ici, c’est une vaste et riche exposition avec œuvres et objets appartenant au MUCEM ou à d’autres grands musées (Orsay, Clermont-Ferrand)  ou prêtés par des collectionneurs.

 

©x

©x

Evocation des Ballets russes,  sculptures dont une Acrobate de Niki de Saint-Phalle mais sans grand intérêt),  des tableaux  de Georges Rouault, Fernand Léger, Marc Chagall… Et surtout Les Saltimbanques (ou L’Enfant blessé), une grande huile sur toile de 224 × 184 cms (1874) de Gustave Doré : de pauvres saltimbanques avec leur enfant mortellement blessé lors d’un numéro de funambule..  Et de Lucien Simon, une belle toile: Bigoudènes devant les tréteaux (1935-1940)Exposition Piste ! Clowns, pitres et saltimbanques dans actualites Et surtout une magnifique collection de costumes, instruments, objets … Comme ces vingt-quatre somptueux manteaux à paillettes de clowns sur des mannequins. Et juste à côté, une magnifique collection tout à fait émouvante de leurs chaussures démesurées -comme celles de Littel Tich- que des circassiens ont offert au docteur Alain Frère. Il a prêté au Mucem quelque cent soixante-dix œuvres de sa prestigieuse collection…

©x

©x

©x

©x

Et les superbes photos en noir et blanc d’un cirque implanté à Marseille jusque dans les années cinquante. Ou celles en noir et blanc de François Tuffierd Albert et François Fratellini dans leur loge ( 1943). Ou encore  cette merveilleuse image de la trapéziste Pinito del Oro au Madison Square Garden (1954).Il y a aussi l’âne et le tigre-depuis naturalisés-qui jouèrent dans Au hasard Balthazar, un film de Robert Bresson avec, à côté, un extrait où on voit ces animaux se regarder comme des humains,  les yeux dans les yeux.


Modestes mais tout aussi émouvants, sont aussi exposés de véritables instruments de travail comme un sifflet et un tabouret de clown, des trapèzes aux cordes usées, d’anciennes malles à costumes. Et une vraie petite roulotte achetée par Macha Makeïeff.
La République n’a jamais été tendre avec les saltimbanques! Pour preuve  l’affiche (fin  XIX ème siècle) d’un arrêté préfectoral très menaçant envers les saltimbanques qui devaient respecter lieux où se produire et horaires différents l’été et l’hiver. Jules Cordière, ex-élève de Normale Sup qui avait créé en 75 avec Ratapuce-Le Palais des Merveilles, une petite compagnie de rue très souvent verbalisée, avec amende à la clé. Alors qu’il était seulement en équilibre sur une corde molle attachée entre deux arbres du boulevard Saint-Germain à Paris…(Ratapuce, alias Carolyn Simmonds,  fonda ensuite Le Rire Médecin). Plus-que-passé? Passé antérieur? Non, juste après 68, sous le règne du sinistre Raymond Marcellin, alors ministre de l’Intérieur, partisan de l’ordre musclé et devenu célèbre pour avoir fait installer des micros au Le Canard enchaîné!

©x

©x

Ici, tout sonne juste dans ce parcours. Vincent Giovannoni, le conservateur responsable du pôle Arts du spectacle du Mucem répond avec précision à toutes nos questions et Macha Makeïeff qui, on le voit facilement, a travaillé avec passion et exigence depuis deux ans, explique pourquoi elle a imaginé une sorte de spectacle de théâtre. Sous les belles lumières de Jean Bellorini et les sons de Sébastien Trouvé.  Une sorte de voyage exceptionnel dans les souvenirs et ce qui fait tout le plaisir de  voir toutes ces œuvres, soit issues de grands musées soit-et souvent plus émouvantes- prêtées par des collectionneurs comme Macha Makeïeff ou le docteur Alain Frère…
« J’ai fui, dit-elle avec raison, la simple juxtaposition d’objets pour une zone qui tient du théâtre (comment faire autrement !), du spectacle forain, de ses attractions éphémères. C’est une fois que la fête est passée. M’obsède jusqu’à l’effroi : où vont les spectacles disparus, dans quels limbes ? Mon parti-pris assez maniaque est de ne pas tout montrer, ne pas expliciter le paysage pour laisser opérer la fiction. Avec comme règle du jeu, une géométrie de couleurs et des traces fantomatiques. Les images muettes du cinéma comme art forain. Je mise sur l’intelligence sensible du public, du regardeur, son plaisir à être désorienté dans ces espaces. (…) Une fois le spectacle fini, défait, nous attrape cette forme d’exil, de perdition, corps et bien. Quelle dérive, une fois le plateau vide, une fois que la danseuse de corde a quitté le fil, que le dernier music-hall a fermé, que le clown fait son sac? Quel est ce vertige qui nous prend et ce vide de l’âme, quand la scène, la piste, la loge sont désertées ? Cet après qui me hante, je veux le raconter. Pour qu’il me quitte. Les Choses et les Bêtes qui habiteront l’exposition savent le déclassement, le destin de l’artiste, sa grâce et sa misère toutes liées. Les accessoires poussés dans la coulisse, l’attirail dans une caisse, remisés, éparpillés, hors jeu, ces sublimes objets misérables se prêtent à une autre célébration, après naufrage. »

© Agnès Varda

© Agnès Varda

Et il y a encore de magnifiques images (1952) sur le Cirque de Montreuil et, inédites, du Cirque chinois faites par Agnès Varda

©x

© François Tuefferd Pinto de Oro

(1928-2019) qui devint la photographe officielle du Théâtre National Populaire. Mais le cirque a été une source d’inspiration fréquente pour le cinéma. Ici, des extraits de films de Buster Keaton qui, on l’oublie souvent, a aussi présenté des numéros en 47 au Cirque Medrano, au Cirque Royal à Bruxelles, de Laurel et Hardy, de Jacques Tati, petit- cousin de Jérôme Deschamps mais aussi un extrait des Ailes du Désir de Wim Wenders quand Damiel découvre Marion, une jeune exilée (fascinante Solveig Dommartin, hélas, tôt disparue), devenue trapéziste dans un cirque.

©x

©x Farid Chopel

Mais on peut aussi voir Charlie Chaplin, les clowns de Federico Fellini, Toto au cirque de Pier Paolo Pasolini, et cet extrait du Septième sceau d’Ingmar Bergman où il joue aux échecs contre la mort, pour que les saltimbanques échappent à son regard… Macha Makeïeff ratisse large (après tout, pourquoi pas?) et a aussi exposé une grande et belle toile de son fils mais aussi des photos de Jérôme Deschamps et de Farid Chopel: un clin d’œil à ce merveilleux acteur burlesque, disparu en 2008 qui écrivait et jouait avec grand succès dans les années quatre-vingt, ses spectacles comme Chopelia, ou Les Aviateurs avec Ged Marlon. Aussi connu pour avoir joué dans les publicités de Perrier.


Vous avez encore un peu de temps mais surtout ne ratez pas cette formidable exposition. « Une expérience intérieure, dit aussi Macha Makeïeff que je veux partager. Il faut à tout ce chaos, une règle du jeu, un tempo, une géométrie des couleurs et une fantaisie insolente sans laquelle tout resterait inerte. » Pari gagné.  Encore une fois, ne ratez pas cette exposition, une de celles-et c’est rare-qu’on a envie très envie de revoir…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 mai, Mucem, Promenade Robert Laffont Marseille (II ème) .  T. : 04 84 35 13 13.

 
   
   

 

1234

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...