M.E.M.M. Au Mauvais Endroit au Mauvais Moment de et par Alice Barraud et Raphaël de Pressigny

M.E.M.M. Au Mauvais Endroit au Mauvais Moment de, et par Alice Barraud et Raphaël de Pressigny

Acrobate et voltigeuse, elle a vu sa carrière voler en éclats à cause d’une balle dans le bras, lors des attentats du 13 novembre 2015. Mais Alice Barraud, avec courage et énergie, a surmonté ce traumatisme et remonte sur les planches. Elle a consigné dans ses carnets son calvaire: la nuit d’effroi, la douleur, les hôpitaux, les opérations… Une longue traversée, entre découragement et rage de vivre. Une bagarre qui la ramène sous la lumière des projecteurs, pour nous restituer avec humour et délicatesse cette lente renaissance.

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© Fabien de Branbandere

Le lit d’hôpital au centre du plateau fait pendant à jardin à l’imposante batterie de Raphaël de Pressigny qui sera le partenaire indéfectible d’un récit entre danse et cirque. Alice Barraud a retrouvé l’usage partiel de son bras et s’est inventé une nouvelle gestuelle : elle évoque ses doutes, les réactions de ses proches ou des médecins et elle éconduit vertement un psychiatre balourd, ou rit aux plaisanteries de son frère parlant d’ «un trou de balle dans le bras ».

 Elle met en scène la réappropriation progressive de son corps et sa maladresse devient un élément du spectacle où les gags interdisent tout pathos : comment se servir du seul bras qui vous reste, quand il est attaché à une perfusion ambulatoire ? Comment attraper le «perroquet», ce triangle placé au-dessus du lit ? Chutes, faux pas et gestes ratés deviennent les éléments d’une chorégraphie amusante. Mais, à la fin, nous assistons à la métamorphose dans un envol poétique, en forme d’apothéose, de ce corps empêché. La légèreté et la pudeur de l’artiste enrayent tout apitoiement mais nous font partager avec émotion ses épreuves qui furent celles de nombreuses victimes. Une belle leçon de vie et de théâtre.

 

Mireille Davidovici

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Spectacle vu le 24 septembre au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIV ème). T. : 01 43 13 50 60.
Dans le cadre du festival Village de cirque #18 organisé par 2r2c (voir Le Théâtre du Blog).


Archives pour la catégorie cirque

Festival d’Alba (suite)

Festival d’Alba 2022 (suite)

les colporteurs

Coeurs sauvages © Les Colporteurs

 Cœurs Sauvages par Les Colporteurs, mise en scène d’Antoine Rigot et Agathe Olivier

 Cette compagnie fondée en 1996 est, avec les Nouveaux Nez, à l’origine de La Cascade- Pôle national des Arts du cirque (voir Le Théâtre du Blog). Ses « metteurs en piste » mêlent fil, mât chinois, acrobatie et agrès aériens, conjuguant les talents de nombreux artistes.
Après un grave accident qui l’empêchera de danser sur le fil, Antoine Rigaud continue à se battre pour son métier, comme le montre Salto mortale (2014), un film de Guillaume Kozakiewiez  (voir Le Théâtre du Blog). Aujourd’hui, il transmet sa pratique à de jeunes artistes, comme en témoignent les sept circassiens qu’avec Agathe Olivier 
il a réunis pour cette nouvelle création.

 Sous le chapiteau, dans un maillage de fils, mâts, cordes et tissus, ils se déploient en meute, solo ou duo, de haut en bas et de bas en haut, au ras du sol, sur fil et dans les airs. Inspiré, comme le titre l’indique, de la vie animale, le spectacle dévoile la danse fragile d’un papillon sur un fil mais aussi un magma rampant de bestioles, d’où s’échappent un bras, un pied… Un acrobate cabriole, ’un couple se forme sur les hauteurs… Deux hommes descendent simultanément, tels des araignées, l’un le long d’une corde, l’autre dans les entrelacs d’un tissu. Et une ronde s’organise pour protéger une brebis égarée…

Pour ce spectacle bien rythmé, les compositeurs Damien Levasseur-Fortin, Coline Rigot, Tiziano Scali accompagnent en direct Valentino Martinetti, Manuel Martinez Silva, Riccardo Pedri, Anniina Peltovako, Molly Saudek, Laurence Tremblay-Vu et Marie Tribouilloy. La variété des numéros permet d’apprécier la virtuosité de chacun mais aussi la cohésion et l’esprit d’entr’aide du groupe.

 

Du 3 au 7 décembre , Le Volcan, Le Havre (Seine-Maritime)

Du 20 au 29 janvier, Archaos P.N.C.-Marseille (Bouches-du-Rhône) dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts du Cirque.

Du 8 mars au 2 avril, La Villette, Paris (XIX ème).

 

FIQ ! (Réveille-toi !) par le Groupe acrobatique de Tanger, circographie de Maroussia Diaz- Verbèke

fiq!

© Mireille Davidovici

Créée en 2003 par Sanae El Kamouni, la compagnie rassemble de jeunes artistes marocains autour d’écritures acrobatiques contemporaines et invite des metteurs en scène à orchestrer des spectacles, entre tradition et innovation. Ici, quinze hommes et femmes acrobates, danseurs, choisis sur audition au Maroc en 2018, laissent libre cours à une énergie débordante, sous la houlette de la «circographe» et dans les costumes colorés et la scénographie imaginés par le photographe Hassan Hajjaj. Dj DINO est aux platines pour  impulser ses remix entre classique, pop et rap…

Ici, on ne se produit pas pour ne rien dire : les filles réclament leur liberté, leur droit à la parole ou au rêve avec leurs corps et aussi leurs mots. Amine Demnati développe une danse hip-hop endiablée, tandis que Jemma Sneddon, Manon Rouillard et Bouchra El Kayouri volent dans les airs ou se livrent à des équilibres, lancées ou portées par leurs camarades, masculins, tout aussi pugnaces à vilipender le monde – et le Maroc- tel qu’il va: ultra-libéralisme, mondialisation, racisme, inégalités… Des écrans relayent leurs revendications. Juchés sur des caisses de coca-cola en plastique rouge, les quinze brandissent des pancartes et drapeaux couverts de slogans… Puis ils portent DJ DINO en triomphe.

 Une joyeuse suite d’acrobaties, glissades, boutades et cavalcades, mêlant cirque et danses urbaines, citations, inventions verbales, messages. Le nombreux public du Site antique applaudit à tout rompre, emporté par cet ouragan de couleurs et d’énergie communicative. Après une longue tournée en Europe restent deux seules représentations au festival Veranos de la Villa, à Madrid, les 26 et 27 juillet…

Rapprochons-nous par La Mondiale générale

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Rapprochons-nous. ©Pierre Barbier

Sur un socle carré de quatre-vingt centimètres de côté, deux hommes s’agrippent l’un à l’autre et vont tenter des équilibres insensés, risquant de quitter cette plateforme à tout moment. Vingt postes de radio, placés parmi le public, relayent ce qu’ils se disent, pendant qu’ils grimpent l’un sur l’autre, se recalent ou relacent une chaussure… Cette « forme courte intimiste et distancée » inclut les spectateurs au cœur de l’action et un.e  perchiste (en alternance : Julien Vadet, Christophe Bruyas, Rebecca Chamouillet) capte les mots des acrobates, jusqu’aux froissements de leurs costumes et crissements de leurs semelles : un sous-texte improvisé pendant qu’ils cherchent à ménager leur espace vital. «Alexandre Denis et moi, dit Frédéric Arsenault, nous faisons des portés depuis dix ans. Nous avons eu envie de parler, de donner cette parole de coulisses .»

Les gestes sont rares minimum et exigeants et l’espace, subjectif. Ce numéro sonore et visuel traite de la cohabitation, de comment on supporte l’autre dans un espace contraint, et de quelle part de liberté il nous reste dans la coercition. C’est drôle, et n’est pas sans rappeler, avec humour et finesse, le confinement qui nous fut imposé…

Rapprochons-nous exprime la solidarité nécessaire entre artistes et la tolérance, autant qu’une intimité partagée avec le public. La Mondiale générale, née en 2012, articule ses projets autour du cirque, des arts plastiques, du théâtre acrobatique, de la création sonore.
« Celui qui regarde est mis au cœur de nos préoccupation », disent les artistes, et en partant de constats simples et pragmatiques, nous avons mis nos corps en situation, sans recherche de dénouement. La proposition doit venir de nous mais la résolution est faite ensemble. » Trente minutes de suspense et partage.

Mireille Davidovici

Spectacle joué du 12 au 17 juillet, Place de la Mairie, Alba-la-Romaine (Ardèche). T. : 04 74 54 40 46.

La Cascade, 9 avenue Marc Pradelle, Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) . T. : 04 75 54 40 46

 

Time to tell , conception et mise en scène de David Gauchard et Martin Palisse

Festival d’Avignon

 Time to tell , conception et mise en scène de David Gauchard et Martin Palisse

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©ChristopheRaynaud De Lage

«J’ai appris à jongler à seize ans. (…) Un nouveau départ dans ma vie», dit Martin Palisse. « L’école de cirque, ce n’était pas pour moi, vu mes capacités physiques. » Pourtant, entré au Centre National des Arts du Cirque, il est allé jusqu’au bout de son envie, dans un corps à corps pugnace contre la maladie. Entre jonglerie et confidences, il nous raconte comment il a pu, seul contre tous, grâce au cirque… et à la chimiothérapie, négocier avec la mucovicidose, une maladie génétique incurable.
«C’est un héritage. Je suis delta F 508 homozygote, déformation sur le gène numéro 7. L’altération de la protéine CFTR est à l’origine de la maladie… Il y a deux grands symptômes : pulmonaire et digestif. » Mais pas question de nous tirer des larmes, il met à distance sa maladie qui détermine toute sa vie, en jonglant sobrement, avec de petites balles blanches et noires qui, comme les dés du hasard qui l’a désigné comme malade, tombent du bon, ou du mauvais côté…

Le temps -dans le titre de la pièce- est celui que l’artiste prend à nous raconter, mais aussi celui qu’il a gagné, en faisant reculer l’échéance d’une mort annoncée dès sa naissance, grâce à une bagarre de tous les jours. Ce temps rythme son spectacle : de l’exposé calme de son histoire, à la démonstration jonglée des figures du destin, jusqu’à une course soutenue sur un tempo de plus en plus vif qu’il maîtrise, comme son souffle qu’il a appris à mesurer.

Martin Palisse, qui dirige aujourd’hui le Sirque Pôle National Cirque à Nexon (Corrèze) ne fait ni dans le pathos ni dans le spectaculaire. Proche du public grâce à un dispositif bi-frontal, il conclut sobrement: « Il faut vivre avant de mourir.» Pour lui, le temps est compté mais ne l’est-il pas aussi pour nous tous? En nous renvoyant à de futures incapacités, ce jongleur, philosophe et subtil humoriste, nous donne une belle leçon pour tenir notre propre fin à distance.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 24 juillet, navette à 11 h 55 précises à La Manufacture, 2, rue des Ecoles, Avignon, pour aller à la Patinoire. T. : 04 90 85 12 71.

Festival d’Alba-la-Romaine

Festival d’Alba-la-Romaine

Carbunica - Le Nouveau Festival d'Alba-la-Romaine, le 12 juillet 2014

© Lisa Boniface

Qui dit festival, dit aussi fête, et comme avant, il y a des centaines de personnes sur la grand-place: Le Carbonica (du nom d’un cépage local cité par Pline l’Ancien), avec ses bistrots, guinguettes et son glacier éphémères, où l’on paie en carbu: des jetons de 1,30 euros. Rien à voir avec l’an dernier (voir Le Théâtre du Blog). « Une résurrection », dit Alain Reynaud, le directeur de la Cascade, Pôle national de cirque. Les quelque cent soixante-dix bénévoles, engagés pour l’occasion parmi les quelque mille demandes qui affluent s’affairent du parking à l’accueil et la billetterie, en passant par les buvettes et l’entrée des spectacles. Une gestion compliquée pour Françoise Barcet qui organise les planning à partir du mois de février de 25 équivalent temps pleins.  » Sans eux, ce festival ne pourrait se tenir »


Cette année, le fondateur des Nouveaux Nez ne présente pas de spectacle et offre les nombreux lieux de représentation à ses invités : «Des compagnies historiques et des jeunes, dans tous les styles, nous ne défendons pas une mono-esthétique ». Et pour le visiteur qui voudrait suivre le rythme de ces journées, il y a matière, depuis les ateliers du matin jusqu’au grand format dans le théâtre antique au coucher du soleil. Et deux spectacles gratuits par jour, à midi et à 18 heures… Mais on peut déambuler tranquillement d’un espace à l’autre, par les chemins ombreux qui longent le ruisseau menant du Carbonica au village moyen-âgeux d’Alba-la-Romaine.

Clan Cabane par La Contrebande, création collective

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© Anabelle Fadat

Antoine Cousty, Emilien Janneteau, Johan Caussin, Pablo Manuel et Raphaël Milland ont conçu, à partir de deux grandes trampolines et de bastaings de toute taille, une pièce de cinquante minutes d’une grande intensité. De rebondissements en rebondissements, de chutes, en morceaux de bravoure, ils aménagent, sur ce sol instable, un système bien charpenté où les poutres de bois brut se font refuges ou ponts, perchoirs ou plongeoir vertigineux.
Ils construisent et déconstruisent l’espace pour se lancer des défis : à qui grimpera sur la plus haute planche et évoluera avec des figures impressionnantes… Puis, ensemble, avec les moyens du bord et des sangles, ils construiront leur cabane, pas si solide que cela… Entre temps, ils ont su ménager le suspense, avec de vrais-faux accidents de parcours, à un rythme resserré. Pablo Manuel, un peu gauche mais vaillant, se joindra à eux avec son attirail de créateur sonore.
Un beau moment plein d’humour.

AmalgameS ou le « cirque » sécuritaire par la Compagnie Singulière mise en scène de Christian Coumin

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© Christian Coumain

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Métaphores des dispositifs sécuritaires, les barrières métalliques, qui encadrent les débordements de foule dans l’espace public, sont ici prétexte à de fines acrobaties: on les empile sur quatre étages pour les escalader, on les franchit en cabriolant, on y enferme ses partenaires, on les renverse… en étroite connivence avec les spectateurs. Cette compagnie, basée en région Occitanie, pratique un « cirque de circonstance » et amène le public à réfléchir sur des questions d’actualité ; ici, la société de surveillance qui a connu son apogée pendant la pandémie, avec traçage stop-covid et télétravail.

Dictature des téléphones mobiles, outils multifonctions mais aussi de flicage, tout comme les caméras espionnes… Thomas Bodinier, Moussa Camara, Laurence Hillel et Michaël Vienot vont les épingler. Avec eux, Hélène Toumente, une hackeuse habile en bidouillage informatique, va faire la démonstration que nous sommes tous, avec nos appareils connectés, dans le viseur de Big Brother. Sous l’œil attentif du compositeur Daniel Masson, qui les accompagne au piano et veille à donner aux mots leur véritable sens: il rappelle que le gorille qui ouvre le spectacle sur un mini-vélo n’est pas notre parent direct mais un cousin… Gare au Gorille donc !

Faisant fi des gestes-barrières-, le cirque se passe entre artistes et spectateurs, invités à s’exprimer, comme ce gendarme à la retraite qui s’insurge contre la détestation de la police chez les Gaulois réfractaires… Cette troupe d’habiles acrobates sait manier le verbe comme les tours de passe-passe informatiques pour créer l’illusion avec des effets de réel. Et  nous embarque dans un gentil cauchemar parano qui trouve son répondant dans le public. Même s’ils enfoncent parfois un peu trop le clou.

A suivre…

Mireille Davidovici

Du 12 au 17 juillet, Festival d’Alba, Place de la Mairie, Alba-la-Romaine (Ardèche). T. : 04 75 54 40 46

Clan Cabane : 16 au 24 juillet, Festival Miramiro, Gand ; Bruges Plus, Bruges (Belgique) Du 28 au 30 juillet, Les Rencontres de Monthelon, Montréal.

AmalgameS

Les 5 et 6 août, Festival Vertical’ été (Drôme) ; du 17 au 20 août, Festival d’Aurillac (Cantal) ; du 13 au 15 septembre, Festival Merci, Bonsoir ! en partenariat avec La Bobine, Grenoble (Isère)
Et du 11 au 13 novembre, Festival En l’Air (Belgique)

 

 

Chair et Os, direction artistique et chorégraphie de Jérôme Thomas

Chair et Os, direction artistique et chorégraphie de Jérôme Thomas

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© Christophe Raynaud de Lage

 Il fait bon se retrouver à Dijon dans la verdure de Champmol où le Cirque Lili y a planté en 2020, son chapiteau en bois au toit rouge pour des créations professionnelles et un travail en direction des patients et soignants de ce centre hospitalier spécialisé en psychiatrie, addictologie et santé mentale. Mille professionnels travaillent dans cette ancienne Chartreuse où sont soignés quelque deux mille cinq cents malades par an. Un grand village qui, sur les quarante-cinq hectares du domaine, abrite aussi des associations liées aux arts plastiques. Une synergie s’y est créée dans le cadre du projet Culture et Santé. (voir Le Théâtre du Blog)

Jérôme Thomas, dans le souci d’engager sa compagnie dans une démarche éco-responsable, interroge ici, en un beau geste artistique, le rapport des humains au monde animal. Pour lui, le constat est sévère : « Les animaux sont aujourd’hui comme une matière première au service des hommes (se vêtir, se nourrir, expériences de laboratoires…). L’idée de cette création : travailler sur la frontière ténue entre l’homme et l’animal. » Il faut, dit-il, «arrêter de se penser comme un être suprême, asservir son environnement et dompter les éléments, les animaux, etc… en maître du monde tyrannique et ravageur. » (…) 

«Chair et Os, dit Jérôme Thomas, est un spectacle de cirque d’animaux mais sans animaux!» Pourtant ils sont bien en piste, tournant en rond, apprivoisés, tristes attractions… Les six interprètes, mi-humains mi-animaux jouent ici une farce tragi-comique parfois inspirée de Jean de la Fontaine, mais en plus sombre. Magdalena Hidalgo Witker et Nicolas Moreno réalisent un poétique numéro de portés, sous le regard des acrobates Nicolas Parrauez Castro et Tamila De Naeyer, et de Juana Ortega Kippes et Lise Pauton , des contorsionnistes.

Sous les masques et costumes de la scénographe Emmanuelle Grobet, cochons, vaches, oiseaux, chiens, moutons, lions, singes et autres êtres étranges à plumes et à poils composent, sous la lumière inquiétante de Dominique Mercier-Balaz et Bernard Revel, un bestiaire imaginaire saisissant. Les artistes s’exhibent en postures plus vraies que nature, ou paradent en une marche débridée.

Mais ces nouveaux sauvages que sont devenus les hommes, n’auront pas le dernier mot: une horde en furie rugit dans un élan choral et elle fond sur l’acteur qui accompagne le spectacle. Il dit, en marge de cette ménagerie vengeresse, un texte de la philosophe et dramaturge dijonnaise Aline Reviriaud: «Ce sera, dit-elle la seule voix qui témoigne de notre mâchoire carnassière et destructrice, une voix poétique et documentaire et elle tente de taxidermiser, vociférer, estomaquer ! »

Ce flot de phrases, asséné tout au long du spectacle, parasite parfois la mise en piste imagée de Jérôme Thomas, toute en finesse et inventions. Les statistiques accablantes et quelques phrases percutantes, comme le texte d’ouverture ou des formules-choc, comme « Animaux meubles/Animaux viandes/Animaux tristes/ Animaux rage», livrées avec plus de parcimonie, n’auraient elles pas suffi à faire passer le message ?… Mais cette mise en piste force l’émotion et appelle à réagir. « Mieux vaut parfois l’humanité du monde sauvage, que la sauvagerie de l’humanité », soulignait déjà en 1800 le médecin Jean Etard, célèbre pour son travail sur le cas de Victor, l’enfant « sauvage » de l’Aveyron.

Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 6 mai au Cirque Lili, Centre Hospitalier de la Chartreuse de Champmol, 1 boulevard du chanoine Kir, Dijon (Côte-d’Or). T. : 03 80 42 52 01. ARMO, compagnie Jérôme Thomas. T. : 03 80 30 39 16.

Le 12 mai, Le Dole-Scènes du Jura, Dôle (Jura)  et les 19 et 20 mai, Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

Le 1er juillet, La Maison, Nevers, (Nièvre)  et les 4 et 5 juillet, Festival Sul Filo Del Circo, Grugliasco (Italie).

 

 

Des femmes respectables, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

Des femmes respectables, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

Crédit photo 3

©Etienne Laurent

Cette création fait pendant au ballet De la puissance virile où trois danseurs s’expriment en mouvements et en mots sur le machisme ordinaire subi par chacun, selon son origine (voir Le Théâtre du blog). Nous retrouvons ici le style du chorégraphe entre théâtre, acro-danse et hip hop. Cet artiste pluridisciplinaire, sociologue de surcroit, installé dans les Deux-Sèvres avec sa compagnie Carna, nourrit ses pièces de recherches sur le terrain.

Pour le versant féminin de son diptyque, Alexandre Blondel s’est inspiré de l’ouvrage Des femmes respectables de la sociologue féministe britannique Beverly Skeggs. Il a composé cette pièce à partir d’entretiens qu’il a menés lui-même dans sa région auprès de femmes âgées de soixante-dix à quatre-vingt cinq ans, issues du monde rural: agricultrices, ouvrières et autres. Quatre danseuses s’emparent des paroles de ces «invisibles» qui pourraient être leurs grands-mères et les mêlent aux leurs. D’une génération à l’autre, les problématiques féminines se répondent avec écarts et similitudes. Le metteur en scène et chorégraphe a construit cette pièce suivant  des thématiques : le don de soi, la maternité, le mariage, les violences conjugales, la sexualité mais aussi le divorce et la précarité

Emilie Camacho, Camille Chevalier, Jade Fehlmann et Léna Pinon-Lang investissent le plateau tandis qu’une voix off, délicieusement rétro, raconte une jeunesse rurale: «Le dimanche, au bal, on dansait comme tous les ados avec ceux qui nous plaisaient. On dansait souvent entre filles d’ailleurs, parce que flirter c’était mal vu et mes frères étaient toujours là. Eux, je les aime, ils sont pas responsables de ça…ils étaient pas responsables de tout ça… c’est pas eux, c’était pas eux… » Derrière les mots, on entend l’aliénation mais aussi les stratégies pour la déjouer: une forme de contestation pointe, reprise avec gourmandise par les danseuses pour souligner la résistance de ces femmes.

Dans ce théâtre à la fois de paroles et de gestes, les moments forts sont ceux où la danse prédomine et où la chorégraphie souligne minutieusement par des états du corps, les différentes formes d’aliénation. L’assemblage est surtout réussi quand texte et danse opèrent en symbiose comme dans cette avancée chorale à petits pas mécaniques rythmant des phrases syncopées: «Je travaillais, je faisais des petites choses, je faisais de la couture, des finitions de couture.. Je travaillais souvent le soir pour cinq francs de l’après-midi, alors là, trente-six métiers, trente-six misères… J’ai vendu des encyclopédies, y’avait un monsieur, il m’emmenait avec lui, un homme charmant, vraiment, il vendait ça comme des petits pains. Et quand je me suis retrouvée toute seule, j’ai jamais rien vendu… Puis à l’époque, les femmes n’étaient pas considérées… Après, j’ai vendu des assurances pour les Mutuelles du Mans…. » Il y a aussi les souvenirs des luttes de cette syndicaliste d’une usine textile, qu’elle a menées et qui l’ont décillée …

De petites et grandes résistances au quotidien que les jeunes interprètes nous donnent à entendre et à voir, en y mêlant leur ressenti de femmes et danseuses d’aujourd’hui. #Metoo et #Balancetonporc qui agitent, entre autres, le monde du spectacle, sont évoqués ici avec humour : la légèreté reste de mise parfois avec des gestuelles allusives sans être grossières. L’écriture chorégraphique va à l’encontre d’un corps normé et idéalisé. Entre puissance et fragilité, Alexandre Blondel déjoue les codes de la féminité avec des torsions, bascules arrière, cambrés exagérément provocants mais aussi des lâcher-prise et déséquilibres. Les mots débordent parfois sur la danse mais il faut saluer ce travail original, bien construit et très physique où les artistes s’engagent avec talent et drôlerie pour mettre en valeur les espaces de résistance et d’émancipation dans la fabrique sociale du féminin d’hier et d’aujourd’hui

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 4 mai, Les Trois T-Scène Conventionnée de Châtellerault, 21 rue Chanoine de Villeneuve, Châtellerault (Vienne). T. : 05 49 85 46 54.

Du 7 au 29 juillet à 18 h 15, Théâtre de la Danse Golovine, 1 bis rue Sainte-Catherine, Avignon (Vaucluse). T. : 04 90 86 01 27


Rencontre des Jonglages : quinzième édition/ Fabrik par la compagnie Kor

Rencontre des Jonglages : quinzième édition

Fabrik

© Cécile Prunet


La rencontre des Jonglages revient ce printemps, après un décalage en automne pour la précédente édition, au Centre culturel Jean Houdremont, le quartier général de la Maison des jonglages dirigée par Vincent Berhault, qui, toute l’année, accueille des artistes en résidence et développe une action culturelle vers les écoles et les habitants du secteur pour populariser le jonglage.

 Sur la place, des installations permettent aux enfants de grimper sans danger sur de petits mâts. Ce festival annuel donne une visibilité à ce lieu unique en son genre et permet de découvrir la création jonglée dans tous ses états et ouverte sur d’autres disciplines circassiennes, la danse et le théâtre. Avec, sur un mois, dans les salles et espaces publics: cinquante spectacles, une trentaine d’artistes et compagnies en Île-de-France: Evry,  Garges-lès-Gonesse, Tremblay-en-France, Bagneux, Aubervilliers, Saint-Denis, Paris, La Courneuve… Pour célébrer ses quinze ans, le festival nous invite au voyage avec des artistes venus du Japon, Polynésie, États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, Belgique, Autriche, Allemagne.Jouer avec des objets, manipuler de la matière: leur énergie a quelque chose d’enfantin et le jeune public est convié, nombreux, à cette manifestation. Comme en cette matinée scolaire avec Fabrik.

Fabrikécriture et interprétation de Jean-Baptiste Diot et Bastien Dauss.

En mêlant jonglage et acrobatie, la compagnie Kor propose ici une belle rencontre entre des êtres bien différents. Assis devant une longue table blanche, un homme manipule de petites balles blanches, au rythme d’une musique légère, qui deviendra solennelle pour le numéro suivant, plus posé. Il est appliqué, concentré sur sa tâche. De temps en temps, une balle lui échappe et tombe, pour ressurgir comme par enchantement. On suppose un compère, caché quelque part, la lui renvoyant.

 Coup de théâtre: un corps inerte surgit d’une trappe aménagée dans la table. Il faudra toute la patience de Jean-Baptiste Diot pour faire enfin tenir debout son partenaire, Bastien Dausse, mou comme un pantin de son. Mais il devient entre les mains de son initiateur, un habile et facétieux jongleur. Ces artistes, l’un grand et costaud et l’autre menu et souple, forment un couple comique pour une suite de numéros inattendus, parmi lesquels quelques morceaux de bravoure vigoureusement applaudis…

Fabrik, un récit initiatique d’un homme qui va apprendre à se mouvoir, à jouer et à ressentir, mais qui va surtout exercer son libre arbitre. Une métaphore de la créature qui échappe à son créateur.

Ces personnages vont se découvrir et, au-delà de leur différence physique et technique, vont former un duo complémentaire, apprendre l’un de l’autre, chambouler les codes de leur discipline, en brouillant les pistes entre leurs savoirs respectifs. Explorer ensemble de nouvelles formes. 

Créée en 2019 en Île-de-France par Jean-Baptiste Diot, la compagnie Kor propose des spectacles atypiques, mêlant plusieurs disciplines et elle nous offre ici un numéro drôle et poétique pour tout âge. 

A suivre…

 Mireille Davidovici 

Spectacle vu le 6 avril, Maison des Jonglages, Centre culturel Houdremont, 11, avenue du Général Leclerc, La Courneuve (Seine-Saint-Denis). T. :01 49 92 61 74.
La Rencontre des Jonglages se poursuit jusqu’au 25 avril.

Les 24 et 26 avril, Chapiteau Sham, Le Bourget (Seine-Saint-Denis).

Du 18 au 20 mai, Espace Philippe Noiret, Les Clayes-Sous-Bois (Yvelines)

 

 

 

 

Encore la vie, écriture et mise en scène de Nicolas Mathis, direction musicale de Paul Changarnier

Encore la vie, écriture et mise en scène de Nicolas Mathis, direction musicale de Paul Changarnier

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®V Berlanda

Les jongleurs du collectif Petit Travers et les musiciens de l’ensemble TaCTuS mêlent leur discipline pour une heure de mouvement perpétuel, ordonné à la fois par les figures des circassiens et les battements des percussions.  Deux batteries ambulantes, un tambour géant, de petits triangles se mettent au diapason des balles blanches qui volent, roulent, passent de main en main ou disparaissent pour ressortir mystérieusement de l’ombre qui les avale… Jongleurs et musiciens jouent à cache-cache avec de grands châssis mobiles; comme les corps, ils obéissent à une chorégraphie complexe et à une dramaturgie de l’escamotage. Les lumières d’Alix Veillon habillent et modèlent l’espace en incessante transformation.

 Parfois, le ballet s’interrompt pour un solo…Neta Oren, Bogdan Illouz, Bastien Dugas et Taïchi Kotsuji imposent, chacun dans son style, des numéros réglés au millimètre. Certains font montre d’une virtuosité sans faille, d’autres teintent leurs figures de poésie ou d’humour… toujours en dialogue avec la musique. Mais nous ne savons qui, de la partition ou de la jonglerie, mène la danse. La musique se fait autoritaire et d’une mécanique forcenée pour souligner des actions répétitives. Ou elle se contente d’un timide tintement, pour accompagner le vol léger des balles.

Les musiciens de TaCTuS : Ying-Yu Chang, Paul Changarnier, Quentin Dubois, Pierre Olympieff, Raphaël Aggery ou Théo His-Mahier (en alternance), quand ils ne se produisent pas en concert, explorent le lien entre le son, le corps et l’espace, avec des danseurs comme Yuval Pick et Maud Le Pladec. Ils réussissent ici à se fondre avec grâce dans le collectif Petit Travers. Il faut aller voir ce spectacle élégant et stylé.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 2 avril à Bonlieu-Scène nationale, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 51 45 40

Les 7 et 8 mai, au festival Saperlipopette, Domaine d’O, Montpellier (Hérault).;

 

Trois Femmes et la pluie de Rémi De Vos, Carole Fréchette et Daniel Keene mise en scène de Laurent Fréchuret.

Trois Femmes et la pluie de Rémi De Vos, Carole Fréchette et Daniel Keene, mise en scène de Laurent Fréchuret

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© Frédéric Pasquini

 Bal tragique au village pourrait s’intituler Fugue, un conte noir de Rémi De Vos. La comédienne se grime en petite allumeuse avec, pour seule idée, séduire les hommes et aller au bal… Elle se faufile hors de la maison à l’insu de ses parents et la violence de ses premiers émois tourne au drame familial… L’auteur sait faire rire de situations féroces et Lolita Monga sert le texte avec un humour distancié.

 Moins convaincante, Morceaux choisis de Carole Fréchette, nous transporte dans une bizarre vente aux enchères où une jeune femme propose à la découpe des morceaux de son corps, à des gens voulant consommer du vivant. Pour les besoins de l’adaptation, les transactions se déroulent en ligne et les acheteurs sont réduits à des voix transmises par ordinateur.

 Nous retiendrons dans La Pluie, cette vieille femme incarnée avec simplicité par Lolita Monga. A travers des objets, elle nous raconte le voyage sans retour de déportés. Des objets de toutes sortes offerts par une foule d’hommes, femmes et enfants : elle en prend soin, les entasse dans sa maison et les trie, jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière. Au fil du temps, sa mémoire se brouille mais elle se souvient d’un flacon de pluie confié par un petit garçon. Dans l’attente de son retour, elle garde religieusement cette «pluie du bon Dieu» et nous émeut aux larmes.
Trois Femmes et la pluie est le premier spectacle d’une série sur l’intimité d’un corps de femme par la compagnie réunionnaise Lolita Monga. Le suivant dessinera « l’atlas d’une communauté de personnes. » Une proposition tranchant avec le voyage en poésie, tout en odeurs et sensations, à travers l’île de la Réunion, à la lisière d’un lyrisme terrien et d’un humour rappeur que joue aussi Lolita Monga dans Voyage confiné d’outremer, au Théâtre des Déchargeurs (voir Le Théâtre du blog).

 Mireille Davidovici

 Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (Ier) T : 01 42 36 00 50.

 Fugue in Les Cinq Sens Actes Sud-Papiers.

Morceaux choisis in Serial Killer Actes Sud-Papiers.

La pluie in Pièces Courtes 1 traduction de Séverine Magois. Les Editions Théâtrales

Là/ Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau-pie par la compagnie Baro d’evel

Là/ Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau pie par la compagnie Baro d’evel

Gus, une souris malicieuse, fut un des personnages inventés par Walt Disney dans Cendrillon (1950). Aujourd’hui, Gus, un surprenant corbeau-pie, bien réel, est le fil rouge de la pièce de cette compagnie franco-catalane. Il a une intelligence équivalente à celle des grands singes et peut, entre autres, faire des gestes successifs pour essayer d’obtenir une récompense. Pour Camille Decourtye, «dans nos spectacles, l’animal a le rôle de guide, d’observateur, et il est celui qui pose les questions. Pour moi, les animaux ne sont pas là parce que nous avons souhaité leur faire une place, mais parce qu’ils sont eux aussi le Monde que l’on raconte. »

© F. Passerini

© F. Passerini

Ici, une complicité totale entre les artistes et cet oiseau…. «L’arrivée d’un animal chez nous est une réelle démarche d’adoption, c’est pour cela que nous en avons peu. Chevaux et oiseaux sont libres et chaque scène où ils interviennent, garde une part d’improvisation, car nous n’utilisons pas de méthode qui viserait à mécaniser les animaux et à leur faire faire des exercices comme des automates. Nous cherchons plutôt à inventer avec eux un langage commun, pour communiquer par le corps et la voix. »

Camille Decourtye, son compagnon et partenaire Blaï Mateu Trias nous emportent en une heure dix dans un monde où tous les repères habituels ont explosé. Ces humains naissent d’un mur blanc qu’ils fracturent, puis essayent de se parler mais sans arriver à se comprendre. Seul les relie un langage physique qu’ils inventent en se découvrant mutuellement. Leur gestuelle d’une grande esthétique rappelle celle des couples du célèbre Tanztheater de Pina Bausch.

 Gus vient souvent participer à leurs échanges et la tendresse entre ces êtres vivants est palpable. Ici, pas d’anthropomorphisme, l’oiseau reste un oiseau et induit une forme d’animalité dans les rapports humains. Est-ce de la danse, du théâtre, du cirque ou une performance chantée? Qu’importe, le public conquis a, debout, longuement salué les trois artistes. Il faut aller voir ce spectacle, et aussi Falaise, un plus grand format,  que nous avions plébiscité  (Voir Le Théâtre du blog)

Jean Couturier

Jusqu’au 5 mars, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

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