Chair et Os, direction artistique et chorégraphie de Jérôme Thomas

Chair et Os, direction artistique et chorégraphie de Jérôme Thomas

220505_RdL_0261

© Christophe Raynaud de Lage

 Il fait bon se retrouver à Dijon dans la verdure de Champmol où le Cirque Lili y a planté en 2020, son chapiteau en bois au toit rouge pour des créations professionnelles et un travail en direction des patients et soignants de ce centre hospitalier spécialisé en psychiatrie, addictologie et santé mentale. Mille professionnels travaillent dans cette ancienne Chartreuse où sont soignés quelque deux mille cinq cents malades par an. Un grand village qui, sur les quarante-cinq hectares du domaine, abrite aussi des associations liées aux arts plastiques. Une synergie s’y est créée dans le cadre du projet Culture et Santé. (voir Le Théâtre du Blog)

Jérôme Thomas, dans le souci d’engager sa compagnie dans une démarche éco-responsable, interroge ici, en un beau geste artistique, le rapport des humains au monde animal. Pour lui, le constat est sévère : « Les animaux sont aujourd’hui comme une matière première au service des hommes (se vêtir, se nourrir, expériences de laboratoires…). L’idée de cette création : travailler sur la frontière ténue entre l’homme et l’animal. » Il faut, dit-il, «arrêter de se penser comme un être suprême, asservir son environnement et dompter les éléments, les animaux, etc… en maître du monde tyrannique et ravageur. » (…) 

«Chair et Os, dit Jérôme Thomas, est un spectacle de cirque d’animaux mais sans animaux!» Pourtant ils sont bien en piste, tournant en rond, apprivoisés, tristes attractions… Les six interprètes, mi-humains mi-animaux jouent ici une farce tragi-comique parfois inspirée de Jean de la Fontaine, mais en plus sombre. Magdalena Hidalgo Witker et Nicolas Moreno réalisent un poétique numéro de portés, sous le regard des acrobates Nicolas Parrauez Castro et Tamila De Naeyer, et de Juana Ortega Kippes et Lise Pauton , des contorsionnistes.

Sous les masques et costumes de la scénographe Emmanuelle Grobet, cochons, vaches, oiseaux, chiens, moutons, lions, singes et autres êtres étranges à plumes et à poils composent, sous la lumière inquiétante de Dominique Mercier-Balaz et Bernard Revel, un bestiaire imaginaire saisissant. Les artistes s’exhibent en postures plus vraies que nature, ou paradent en une marche débridée.

Mais ces nouveaux sauvages que sont devenus les hommes, n’auront pas le dernier mot: une horde en furie rugit dans un élan choral et elle fond sur l’acteur qui accompagne le spectacle. Il dit, en marge de cette ménagerie vengeresse, un texte de la philosophe et dramaturge dijonnaise Aline Reviriaud: «Ce sera, dit-elle la seule voix qui témoigne de notre mâchoire carnassière et destructrice, une voix poétique et documentaire et elle tente de taxidermiser, vociférer, estomaquer ! »

Ce flot de phrases, asséné tout au long du spectacle, parasite parfois la mise en piste imagée de Jérôme Thomas, toute en finesse et inventions. Les statistiques accablantes et quelques phrases percutantes, comme le texte d’ouverture ou des formules-choc, comme « Animaux meubles/Animaux viandes/Animaux tristes/ Animaux rage», livrées avec plus de parcimonie, n’auraient elles pas suffi à faire passer le message ?… Mais cette mise en piste force l’émotion et appelle à réagir. « Mieux vaut parfois l’humanité du monde sauvage, que la sauvagerie de l’humanité », soulignait déjà en 1800 le médecin Jean Etard, célèbre pour son travail sur le cas de Victor, l’enfant « sauvage » de l’Aveyron.

Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 6 mai au Cirque Lili, Centre Hospitalier de la Chartreuse de Champmol, 1 boulevard du chanoine Kir, Dijon (Côte-d’Or). T. : 03 80 42 52 01. ARMO, compagnie Jérôme Thomas. T. : 03 80 30 39 16.

Le 12 mai, Le Dole-Scènes du Jura, Dôle (Jura)  et les 19 et 20 mai, Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).

Le 1er juillet, La Maison, Nevers, (Nièvre)  et les 4 et 5 juillet, Festival Sul Filo Del Circo, Grugliasco (Italie).

 

 


Archives pour la catégorie cirque

Des femmes respectables, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

Des femmes respectables, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

Crédit photo 3

©Etienne Laurent

Cette création fait pendant au ballet De la puissance virile où trois danseurs s’expriment en mouvements et en mots sur le machisme ordinaire subi par chacun, selon son origine (voir Le Théâtre du blog). Nous retrouvons ici le style du chorégraphe entre théâtre, acro-danse et hip hop. Cet artiste pluridisciplinaire, sociologue de surcroit, installé dans les Deux-Sèvres avec sa compagnie Carna, nourrit ses pièces de recherches sur le terrain.

Pour le versant féminin de son diptyque, Alexandre Blondel s’est inspiré de l’ouvrage Des femmes respectables de la sociologue féministe britannique Beverly Skeggs. Il a composé cette pièce à partir d’entretiens qu’il a menés lui-même dans sa région auprès de femmes âgées de soixante-dix à quatre-vingt cinq ans, issues du monde rural: agricultrices, ouvrières et autres. Quatre danseuses s’emparent des paroles de ces «invisibles» qui pourraient être leurs grands-mères et les mêlent aux leurs. D’une génération à l’autre, les problématiques féminines se répondent avec écarts et similitudes. Le metteur en scène et chorégraphe a construit cette pièce suivant  des thématiques : le don de soi, la maternité, le mariage, les violences conjugales, la sexualité mais aussi le divorce et la précarité

Emilie Camacho, Camille Chevalier, Jade Fehlmann et Léna Pinon-Lang investissent le plateau tandis qu’une voix off, délicieusement rétro, raconte une jeunesse rurale: «Le dimanche, au bal, on dansait comme tous les ados avec ceux qui nous plaisaient. On dansait souvent entre filles d’ailleurs, parce que flirter c’était mal vu et mes frères étaient toujours là. Eux, je les aime, ils sont pas responsables de ça…ils étaient pas responsables de tout ça… c’est pas eux, c’était pas eux… » Derrière les mots, on entend l’aliénation mais aussi les stratégies pour la déjouer: une forme de contestation pointe, reprise avec gourmandise par les danseuses pour souligner la résistance de ces femmes.

Dans ce théâtre à la fois de paroles et de gestes, les moments forts sont ceux où la danse prédomine et où la chorégraphie souligne minutieusement par des états du corps, les différentes formes d’aliénation. L’assemblage est surtout réussi quand texte et danse opèrent en symbiose comme dans cette avancée chorale à petits pas mécaniques rythmant des phrases syncopées: «Je travaillais, je faisais des petites choses, je faisais de la couture, des finitions de couture.. Je travaillais souvent le soir pour cinq francs de l’après-midi, alors là, trente-six métiers, trente-six misères… J’ai vendu des encyclopédies, y’avait un monsieur, il m’emmenait avec lui, un homme charmant, vraiment, il vendait ça comme des petits pains. Et quand je me suis retrouvée toute seule, j’ai jamais rien vendu… Puis à l’époque, les femmes n’étaient pas considérées… Après, j’ai vendu des assurances pour les Mutuelles du Mans…. » Il y a aussi les souvenirs des luttes de cette syndicaliste d’une usine textile, qu’elle a menées et qui l’ont décillée …

De petites et grandes résistances au quotidien que les jeunes interprètes nous donnent à entendre et à voir, en y mêlant leur ressenti de femmes et danseuses d’aujourd’hui. #Metoo et #Balancetonporc qui agitent, entre autres, le monde du spectacle, sont évoqués ici avec humour : la légèreté reste de mise parfois avec des gestuelles allusives sans être grossières. L’écriture chorégraphique va à l’encontre d’un corps normé et idéalisé. Entre puissance et fragilité, Alexandre Blondel déjoue les codes de la féminité avec des torsions, bascules arrière, cambrés exagérément provocants mais aussi des lâcher-prise et déséquilibres. Les mots débordent parfois sur la danse mais il faut saluer ce travail original, bien construit et très physique où les artistes s’engagent avec talent et drôlerie pour mettre en valeur les espaces de résistance et d’émancipation dans la fabrique sociale du féminin d’hier et d’aujourd’hui

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 4 mai, Les Trois T-Scène Conventionnée de Châtellerault, 21 rue Chanoine de Villeneuve, Châtellerault (Vienne). T. : 05 49 85 46 54.

Du 7 au 29 juillet à 18 h 15, Théâtre de la Danse Golovine, 1 bis rue Sainte-Catherine, Avignon (Vaucluse). T. : 04 90 86 01 27


Rencontre des Jonglages : quinzième édition/ Fabrik par la compagnie Kor

Rencontre des Jonglages : quinzième édition

Fabrik

© Cécile Prunet


La rencontre des Jonglages revient ce printemps, après un décalage en automne pour la précédente édition, au Centre culturel Jean Houdremont, le quartier général de la Maison des jonglages dirigée par Vincent Berhault, qui, toute l’année, accueille des artistes en résidence et développe une action culturelle vers les écoles et les habitants du secteur pour populariser le jonglage.

 Sur la place, des installations permettent aux enfants de grimper sans danger sur de petits mâts. Ce festival annuel donne une visibilité à ce lieu unique en son genre et permet de découvrir la création jonglée dans tous ses états et ouverte sur d’autres disciplines circassiennes, la danse et le théâtre. Avec, sur un mois, dans les salles et espaces publics: cinquante spectacles, une trentaine d’artistes et compagnies en Île-de-France: Evry,  Garges-lès-Gonesse, Tremblay-en-France, Bagneux, Aubervilliers, Saint-Denis, Paris, La Courneuve… Pour célébrer ses quinze ans, le festival nous invite au voyage avec des artistes venus du Japon, Polynésie, États-Unis, Royaume-Uni, Espagne, Belgique, Autriche, Allemagne.Jouer avec des objets, manipuler de la matière: leur énergie a quelque chose d’enfantin et le jeune public est convié, nombreux, à cette manifestation. Comme en cette matinée scolaire avec Fabrik.

Fabrikécriture et interprétation de Jean-Baptiste Diot et Bastien Dauss.

En mêlant jonglage et acrobatie, la compagnie Kor propose ici une belle rencontre entre des êtres bien différents. Assis devant une longue table blanche, un homme manipule de petites balles blanches, au rythme d’une musique légère, qui deviendra solennelle pour le numéro suivant, plus posé. Il est appliqué, concentré sur sa tâche. De temps en temps, une balle lui échappe et tombe, pour ressurgir comme par enchantement. On suppose un compère, caché quelque part, la lui renvoyant.

 Coup de théâtre: un corps inerte surgit d’une trappe aménagée dans la table. Il faudra toute la patience de Jean-Baptiste Diot pour faire enfin tenir debout son partenaire, Bastien Dausse, mou comme un pantin de son. Mais il devient entre les mains de son initiateur, un habile et facétieux jongleur. Ces artistes, l’un grand et costaud et l’autre menu et souple, forment un couple comique pour une suite de numéros inattendus, parmi lesquels quelques morceaux de bravoure vigoureusement applaudis…

Fabrik, un récit initiatique d’un homme qui va apprendre à se mouvoir, à jouer et à ressentir, mais qui va surtout exercer son libre arbitre. Une métaphore de la créature qui échappe à son créateur.

Ces personnages vont se découvrir et, au-delà de leur différence physique et technique, vont former un duo complémentaire, apprendre l’un de l’autre, chambouler les codes de leur discipline, en brouillant les pistes entre leurs savoirs respectifs. Explorer ensemble de nouvelles formes. 

Créée en 2019 en Île-de-France par Jean-Baptiste Diot, la compagnie Kor propose des spectacles atypiques, mêlant plusieurs disciplines et elle nous offre ici un numéro drôle et poétique pour tout âge. 

A suivre…

 Mireille Davidovici 

Spectacle vu le 6 avril, Maison des Jonglages, Centre culturel Houdremont, 11, avenue du Général Leclerc, La Courneuve (Seine-Saint-Denis). T. :01 49 92 61 74.
La Rencontre des Jonglages se poursuit jusqu’au 25 avril.

Les 24 et 26 avril, Chapiteau Sham, Le Bourget (Seine-Saint-Denis).

Du 18 au 20 mai, Espace Philippe Noiret, Les Clayes-Sous-Bois (Yvelines)

 

 

 

 

Encore la vie, écriture et mise en scène de Nicolas Mathis, direction musicale de Paul Changarnier

Encore la vie, écriture et mise en scène de Nicolas Mathis, direction musicale de Paul Changarnier

5-Encore la vie0300

®V Berlanda

Les jongleurs du collectif Petit Travers et les musiciens de l’ensemble TaCTuS mêlent leur discipline pour une heure de mouvement perpétuel, ordonné à la fois par les figures des circassiens et les battements des percussions.  Deux batteries ambulantes, un tambour géant, de petits triangles se mettent au diapason des balles blanches qui volent, roulent, passent de main en main ou disparaissent pour ressortir mystérieusement de l’ombre qui les avale… Jongleurs et musiciens jouent à cache-cache avec de grands châssis mobiles; comme les corps, ils obéissent à une chorégraphie complexe et à une dramaturgie de l’escamotage. Les lumières d’Alix Veillon habillent et modèlent l’espace en incessante transformation.

 Parfois, le ballet s’interrompt pour un solo…Neta Oren, Bogdan Illouz, Bastien Dugas et Taïchi Kotsuji imposent, chacun dans son style, des numéros réglés au millimètre. Certains font montre d’une virtuosité sans faille, d’autres teintent leurs figures de poésie ou d’humour… toujours en dialogue avec la musique. Mais nous ne savons qui, de la partition ou de la jonglerie, mène la danse. La musique se fait autoritaire et d’une mécanique forcenée pour souligner des actions répétitives. Ou elle se contente d’un timide tintement, pour accompagner le vol léger des balles.

Les musiciens de TaCTuS : Ying-Yu Chang, Paul Changarnier, Quentin Dubois, Pierre Olympieff, Raphaël Aggery ou Théo His-Mahier (en alternance), quand ils ne se produisent pas en concert, explorent le lien entre le son, le corps et l’espace, avec des danseurs comme Yuval Pick et Maud Le Pladec. Ils réussissent ici à se fondre avec grâce dans le collectif Petit Travers. Il faut aller voir ce spectacle élégant et stylé.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 2 avril à Bonlieu-Scène nationale, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 51 45 40

Les 7 et 8 mai, au festival Saperlipopette, Domaine d’O, Montpellier (Hérault).;

 

Trois Femmes et la pluie de Rémi De Vos, Carole Fréchette et Daniel Keene mise en scène de Laurent Fréchuret.

Trois Femmes et la pluie de Rémi De Vos, Carole Fréchette et Daniel Keene, mise en scène de Laurent Fréchuret

Visuel 1

© Frédéric Pasquini

 Bal tragique au village pourrait s’intituler Fugue, un conte noir de Rémi De Vos. La comédienne se grime en petite allumeuse avec, pour seule idée, séduire les hommes et aller au bal… Elle se faufile hors de la maison à l’insu de ses parents et la violence de ses premiers émois tourne au drame familial… L’auteur sait faire rire de situations féroces et Lolita Monga sert le texte avec un humour distancié.

 Moins convaincante, Morceaux choisis de Carole Fréchette, nous transporte dans une bizarre vente aux enchères où une jeune femme propose à la découpe des morceaux de son corps, à des gens voulant consommer du vivant. Pour les besoins de l’adaptation, les transactions se déroulent en ligne et les acheteurs sont réduits à des voix transmises par ordinateur.

 Nous retiendrons dans La Pluie, cette vieille femme incarnée avec simplicité par Lolita Monga. A travers des objets, elle nous raconte le voyage sans retour de déportés. Des objets de toutes sortes offerts par une foule d’hommes, femmes et enfants : elle en prend soin, les entasse dans sa maison et les trie, jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière. Au fil du temps, sa mémoire se brouille mais elle se souvient d’un flacon de pluie confié par un petit garçon. Dans l’attente de son retour, elle garde religieusement cette «pluie du bon Dieu» et nous émeut aux larmes.
Trois Femmes et la pluie est le premier spectacle d’une série sur l’intimité d’un corps de femme par la compagnie réunionnaise Lolita Monga. Le suivant dessinera « l’atlas d’une communauté de personnes. » Une proposition tranchant avec le voyage en poésie, tout en odeurs et sensations, à travers l’île de la Réunion, à la lisière d’un lyrisme terrien et d’un humour rappeur que joue aussi Lolita Monga dans Voyage confiné d’outremer, au Théâtre des Déchargeurs (voir Le Théâtre du blog).

 Mireille Davidovici

 Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (Ier) T : 01 42 36 00 50.

 Fugue in Les Cinq Sens Actes Sud-Papiers.

Morceaux choisis in Serial Killer Actes Sud-Papiers.

La pluie in Pièces Courtes 1 traduction de Séverine Magois. Les Editions Théâtrales

Là/ Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau-pie par la compagnie Baro d’evel

Là/ Pièce en blanc et noir pour deux humains et un corbeau pie par la compagnie Baro d’evel

Gus, une souris malicieuse, fut un des personnages inventés par Walt Disney dans Cendrillon (1950). Aujourd’hui, Gus, un surprenant corbeau-pie, bien réel, est le fil rouge de la pièce de cette compagnie franco-catalane. Il a une intelligence équivalente à celle des grands singes et peut, entre autres, faire des gestes successifs pour essayer d’obtenir une récompense. Pour Camille Decourtye, «dans nos spectacles, l’animal a le rôle de guide, d’observateur, et il est celui qui pose les questions. Pour moi, les animaux ne sont pas là parce que nous avons souhaité leur faire une place, mais parce qu’ils sont eux aussi le Monde que l’on raconte. »

© F. Passerini

© F. Passerini

Ici, une complicité totale entre les artistes et cet oiseau…. «L’arrivée d’un animal chez nous est une réelle démarche d’adoption, c’est pour cela que nous en avons peu. Chevaux et oiseaux sont libres et chaque scène où ils interviennent, garde une part d’improvisation, car nous n’utilisons pas de méthode qui viserait à mécaniser les animaux et à leur faire faire des exercices comme des automates. Nous cherchons plutôt à inventer avec eux un langage commun, pour communiquer par le corps et la voix. »

Camille Decourtye, son compagnon et partenaire Blaï Mateu Trias nous emportent en une heure dix dans un monde où tous les repères habituels ont explosé. Ces humains naissent d’un mur blanc qu’ils fracturent, puis essayent de se parler mais sans arriver à se comprendre. Seul les relie un langage physique qu’ils inventent en se découvrant mutuellement. Leur gestuelle d’une grande esthétique rappelle celle des couples du célèbre Tanztheater de Pina Bausch.

 Gus vient souvent participer à leurs échanges et la tendresse entre ces êtres vivants est palpable. Ici, pas d’anthropomorphisme, l’oiseau reste un oiseau et induit une forme d’animalité dans les rapports humains. Est-ce de la danse, du théâtre, du cirque ou une performance chantée? Qu’importe, le public conquis a, debout, longuement salué les trois artistes. Il faut aller voir ce spectacle, et aussi Falaise, un plus grand format,  que nous avions plébiscité  (Voir Le Théâtre du blog)

Jean Couturier

Jusqu’au 5 mars, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

erreurs

© Christophe Raynaud De Lage

Ici, musique, théâtre et cirque se rencontrent sous la houlette de la Muse en circuit. Au milieu de l’espace scénique, un dispositif circulaire en rideaux de fils. Comme une sorte de cage aux parois mouvantes, fortement éclairée… Sur de grands écrans aux murs, défilent images de guerre, paysages urbains ou ruraux. Alentour, quelques niches et miroirs, une fontaine… autant de petits autels qui s’animeront ensuite…

Le public pénètre dans cet environnement, libre de s’installer sur des tabourets en carton distribués à l’entrée, ou de circuler mais toujours enveloppé par un décor sonore vrombissant. Des mots surgissent de l’obscurité. Grimpé dans les filins, un acrobate (remplaçant au pied levé Cécile Mont-Reynaud) décrit des arabesques, comme s’il tissait de son corps, ce matériau malléable. Le récitant (Denis Lavant) sculpte les phrases d’Heiner Müller et Wilfried Wendling pilote à la console, debout parmi les spectateurs, musiques électroniques, images vidéo et lumières. Denis Lavant, surgit et disparaît aux quatre coins du plateau, funambule du verbe, en complicité avec le circassien sur sa « fileuse », un agrès inventé par Cécile Mont-Reynaud et Gilles Fer, combinant techniques de la corde et du tissu aérien.

Le compositeur féru des nouvelles technologies a été formé par Georges Aperghis, et a fait de l’ordinateur, dans la lignée d’un Pierre Henry,  son instrument de musique et création visuelle. En interaction avec les déplacements aléatoires du danseur sur fil et du comédien et, à partir de séquences sonores multi-sensorielles pré-enregistrées qu’il a choisies, il improvise.En phase avec les musiciens Grégory Joubert et Thomas Mirgaine, il pilote aussi les lumières, éléments de décor et images vidéo, en fonction des textes livrés par bribes et variant à chaque séance : Héraklès II ou l’Hydre (1972), Paysage avec Argonautes (1982), Textes de rêve, Avis de décès (1975-76) et le mythique Paysage sous surveillance (1984). Wilfried Wendling y a puisé des poèmes, manifestes sur le théâtre, rêves d’enfant, réminiscences, révoltes … Denis Lavant les profère sauvagement ou laisse planer en boucle cette matière langagière véhiculant les éclats de mémoire et obsessions de l’auteur.

Erreurs salvatrices est joué  en trois séries de cinquante minutes, dans le même dispositif mais aux couleurs différentes. Un voyage qui part de considérations philosophiques pour aboutir au plus intime de l’inconscient : le récit de rêve. Le premier module ( A) s’attache à des thèmes existentiels, avec des questions par salves : «  Pourquoi les arbres ont-ils l’air innocent, lorsqu’il n’y a pas de vent ? Pourquoi vivez-vous ? Pourquoi je pose des questions, Pourquoi je ne veux pas connaître la réponse ? Voulez-vous que je parle de moi ? Moi qui… De qui est-il question ? Quand il est question de moi. Qui est-ce moi ? Sous l’averse de fiente… » . Des aphorismes : « Lorsque le fumier croît, le coq est plus proche du ciel ». Des paysages : « Le nouveau clapier de fornication à chauffage urbain .» Des images récurrentes : « L’herbe, encore nous devrons l’arracher pour qu’elle reste verte à Auschwitz » … Des acteurs passent en cortège, peuplade dangereuse… Cette profération rageuse domine cette partition, pour finir en borborygmes. Dans le deuxième programme (B), nous plongeons dans un univers plus enfantin et onirique mais toujours cruel : un jeu de cache-cache qui va mal tourner…. Un «père requin» ou «un père mort-né» semblent souhaitables, comme «une mère baleine bleue». Des personnages mythiques apparaissent comme Hamlet, le mal-compris «trébuchant de trou en trou», «Lautréamont mort à Paris en 1871, inconnu. » La mort rôde : «Je fume trop, je bois trop, je meurs trop lentement. »

Miroirs et vidéos démultiplient la présence scénique de l’acteur et du circassien, reflets fugaces saisis dans un univers vibratoire de sons et lumières. Denis Lavant est au sommet de son art, avec ces textes à l’écriture divagante, porteuse d’images ou pensées macabres où l’auteur se dédouble en pages rageuses et il guide la création d’une équipe artistique aguerrie. Nous sommes immergés ici dans la pensée créatrice, heurtée et heurtante, d’un écrivain travaillé par son temps mais aussi par les fantômes de l’Histoire, et de son histoire. Il faut aller voir et écouter ce poème dramatique théâtral mais aussi sonore et visuel. Impressionnant….

Mireille Davidovici

Du 7 au 18 décembre, Théâtre de la Cité internationale, 21 boulevard Jourdan Paris (XIV ème). T. : 01 85 53 53 85.

 

 

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

2020_32_LE_CYCLE_DE_L_ABSURDE_Photo8

© Christophe Raynaud de Lage

Spectacle de sortie de la trente-deuxième promotion du Centre National des Arts du Cirque à Chalons-en-Champagne…. Faire travailler un collectif déjà constitué en respectant les individualités, telle est l’exigence du genre. « Je ne peux prendre leurs quatorze univers et en faire un patchwork, dit la metteuse en scène. »

Raphaëlle Boitel qui, à treize ans, travaillait déjà avec James Thierrée est rodée aux grands formats et a construit un lien entre les jeunes circassiens et un fil conducteur: «Parler des travers des hommes et des hommes de travers. » Elle nous fait ainsi découvrir les aptitudes des artistes et leur fragilité, leur force quand ils poussent leur talent aux limites, et leur humour juvénile. On les découvre au rythme de leurs exploits physiques, ponctués de dérapages contrôlés, conciliabules et échanges musclés, amoureux ou amicaux…

Quatorze étudiants de sept nationalités et douze disciplines se croisent dans un grand corps collectif dont l’appartenance s’affiche par des mouvements d’ensemble chorégraphiés. Il y a des dialogues entre spécialités comme ce beau moment où Guiseppe Germini, évolue sur un fil, accompagné par Alberto Diaz Gutierrez au trapèze fixe, Andres Mateo Castelblanco Suarez ,au trapèze washington, Pablo Fraile Ruiz, à la corde lisse et Erwan Tarlet, au bout de sa sangle. Tandis que Fleuriane Cornet, tourne autour de la piste, en équilibre sur son vélo….

Un autre moment éloquent autour d’une étrange machinerie, le spider, marque l’apogée du spectacle. Cet agrès en fils convergents actionne une sangle accrochée à leur croisement. La structure en toile d’araignée met en lumière l’interdépendance de ceux qui tirent les ficelles et du sangliste Mohamed Rarhib voltigeant en solo et oscillant comme le battant d’une cloche…

 Nous avons aussi eu le plaisir de retrouver les interprètes rencontrés au festival d’Alba, dans le Cabarêve des établissements Félix Tampon (voir le Théâtre du blog) : l’élégante Cannelle Maire, à la roue allemande, Tia Balacey qui ponctue le spectacle de ses danses acrobatiques sinueuses, le poétique Ricardo Serrao Mendes et ses balles jaunes et l’impressionnante Vassiliki Rossilion défiant les lois de la gravité à la corde volante.  Il y a aussi des acrobates qui interviennent souvent comme Aris Colangelo avec ses clowneries enfarinées, Marin Garnier, porteur et Maria Jesus Penjean Puig, voltigeuse…  Raphaëlle Boitel réussit à mettre chacun en valeur dans ce groupe en mouvement. Eclairages et musique conçus au début des répétitions, y sont pour beaucoup. Rythmant les parcours, les lumières de Tristan Baudouin accrochent dans leurs rais un fragment de figure, un bras, une tête, une attitude, en les faisant émerger du clair-obscur qui règne sur la piste, comme autant de membres de ce grand corps solidaire. Et les compositions d’Arthur Bison offrent une ambiance sonore feutrée aux mouvements d’ensemble et soulignent au plus près la tension de chaque numéro… Dans ce Cycle de l’absurde, Raphaële Boitel a un regard amusé et tendre sur un travail artistique rigoureux et privilégie l’aspect ludique propre aux jeux de cirque. Une belle réussite …

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 juillet, Grande Halle de la Villette Paris (XIX ème). Métro : Porte de Pantin. T. :01 40 03 75 75.

Centre National des Arts du Cirque, 1 rue du Cirque, Châlons-en- Champagne (Marne).

 

Machine de cirque de Vincent Dubé

photo-machine-de-cirque-3-tt-width-1600-height-1067-crop-0-bgcolor-000000

Machine de cirque, de Vincent Dubé

 

   Ils sont cinq, Elias Larsson, Raphaël Dubé, Maxima Laurin, Ugo Dario, avec un musicien multi-instrumentiste et pas mal accoquiné avec le surréalisme, Frédéric Lebrasseur. Leur chantier : un échafaudage qui n’a l’air de rien mais sera le lieu de leurs prodiges, chutes et envols verticaux. Techniciens ultra qualifiés, de par la précision et la force de leurs gestes, enfants par le jeu, les risques joyeux qu’ils prennent et leurs rires complices, champions sportifs évidemment ; avec tout cela, ils nous éblouissent et nous font rire, sans jamais se prendre pour des dieux. Ils sont juste jeunes et beaux, dans leur maîtrise fragile, capables d’encaisser les ratés de leur spectacle hyper rodé, quitte à lâcher un « merde » très décontracté pour une tentative en échec (aussitôt surmonté, selon la loi du cirque). Ils prennent le temps de souffler après cent acrobaties à la bascule qui nous tiennent, nous, en haleine, et trouvent le moyen de se reposer (se poser ailleurs, comme des oiseaux ?) avant de s’élancer encore, requinqués par leurs moments de danse lente ou d’humour très contemporain.

Peu importe le fil dramaturgique, le seul véritable fil est celui, à la lettre, de la « machine de cirque ». Ils imaginent un monde où ils seraient les seuls survivants? De fait, ils sont seuls à tout faire, à cinq, sur la scène. Seuls, enfin presque, car nous sommes là. Ils s’autorisent à franchir le quatrième mur, à rompre l’enchantement pour venir chercher dans la salle dans la salle une gentille fille qui voudra bien jouer avec eux un moment. La nôtre eut le talent d’accepter avec discrétion et bienveillance, guidée par la main de son prétendant au milieu de ses partenaires jouant – c’est l’occasion ou jamais – les utilités. On vous laisse découvrir comment. Tous pour un, un pour tous : ils osent même laisser un temps l’un d’eux se dépatouiller avec son trapèze en vrille ou autre verticale à parcourir par tout moyen possible, surtout le plus inattendu.  « Hé, les gars ! » : à ce niveau, on peut appeler à l’aide, « pour de faux », ça détend.

Leur dispositif scénographique en rajoute sur le double registre d’une efficacité sidérante et de l’image d’une technologie mécanique jouissant de sa propre complication. La bascule coréenne, le jonglage aux massues ou de la roue Cyr, grands classiques du cirque, ils les réinventent avec leur danse fluide, l’enchaînement des causes et des effets qui les conduisent à passer mine de rien d’un agrès à un autre, sans jamais insister sur la performance. Désinvoltes ? Plutôt des fous du timing, du tempo, du rythme et d’une élégance huilée à l’humour.

Ces jeunes messieurs ne viennent pas de nulle part : Cirque du Soleil, les Sept doigts de la main, récompenses au grand concours du Cirque de Demain… Bonnes écoles, mais ils ont largement dépassé le stade de l’école, assez libres pour inventer un numéro irrésistible qu’ils font délicieusement durer. Nus, fragiles, comment protéger sa pudeur avec quatre serviettes de bain pour quatre, quand en seul en accapare plusieurs ? Jonglerie inédite, acrobatie douce réglée comme un ballet, étourdissant calcul géométrique en action que ce morceau de bravoure !

Ils ont la grâce. Ce concentré de cirque contemporain tourne dans le monde entier depuis la création de leur groupe en 2013. Si vous avez la chance de ne pas les avoir encore croisés, saisissez celle de les voir à la Scala.

Christine Friedel

La Scala (Paris 10e), à 18h30 jusqu’au 3 novembre (18h le dimanche) -T.01 40 03 44 30

Théâtre Musical Pibrac (31820) à 20h30 le 29 novembre- T.05 61 07 12 11

L’Olympia (Paris 9e) à 20h30 le 7 décembre – T. 0 892 68 33 68

La Grange de La Tremblay à Bois d’Arcy (78 390) à 2Oh30 le 27 mars 2020 – T.01 30 07 11 80

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...