Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

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© Christophe Raynaud De Lage

Ici, musique, théâtre et cirque se rencontrent sous la houlette de la Muse en circuit. Au milieu de l’espace scénique, un dispositif circulaire en rideaux de fils. Comme une sorte de cage aux parois mouvantes, fortement éclairée… Sur de grands écrans aux murs, défilent images de guerre, paysages urbains ou ruraux. Alentour, quelques niches et miroirs, une fontaine… autant de petits autels qui s’animeront ensuite…

Le public pénètre dans cet environnement, libre de s’installer sur des tabourets en carton distribués à l’entrée, ou de circuler mais toujours enveloppé par un décor sonore vrombissant. Des mots surgissent de l’obscurité. Grimpé dans les filins, un acrobate (remplaçant au pied levé Cécile Mont-Reynaud) décrit des arabesques, comme s’il tissait de son corps, ce matériau malléable. Le récitant (Denis Lavant) sculpte les phrases d’Heiner Müller et Wilfried Wendling pilote à la console, debout parmi les spectateurs, musiques électroniques, images vidéo et lumières. Denis Lavant, surgit et disparaît aux quatre coins du plateau, funambule du verbe, en complicité avec le circassien sur sa « fileuse », un agrès inventé par Cécile Mont-Reynaud et Gilles Fer, combinant techniques de la corde et du tissu aérien.

Le compositeur féru des nouvelles technologies a été formé par Georges Aperghis, et a fait de l’ordinateur, dans la lignée d’un Pierre Henry,  son instrument de musique et création visuelle. En interaction avec les déplacements aléatoires du danseur sur fil et du comédien et, à partir de séquences sonores multi-sensorielles pré-enregistrées qu’il a choisies, il improvise.En phase avec les musiciens Grégory Joubert et Thomas Mirgaine, il pilote aussi les lumières, éléments de décor et images vidéo, en fonction des textes livrés par bribes et variant à chaque séance : Héraklès II ou l’Hydre (1972), Paysage avec Argonautes (1982), Textes de rêve, Avis de décès (1975-76) et le mythique Paysage sous surveillance (1984). Wilfried Wendling y a puisé des poèmes, manifestes sur le théâtre, rêves d’enfant, réminiscences, révoltes … Denis Lavant les profère sauvagement ou laisse planer en boucle cette matière langagière véhiculant les éclats de mémoire et obsessions de l’auteur.

Erreurs salvatrices est joué  en trois séries de cinquante minutes, dans le même dispositif mais aux couleurs différentes. Un voyage qui part de considérations philosophiques pour aboutir au plus intime de l’inconscient : le récit de rêve. Le premier module ( A) s’attache à des thèmes existentiels, avec des questions par salves : «  Pourquoi les arbres ont-ils l’air innocent, lorsqu’il n’y a pas de vent ? Pourquoi vivez-vous ? Pourquoi je pose des questions, Pourquoi je ne veux pas connaître la réponse ? Voulez-vous que je parle de moi ? Moi qui… De qui est-il question ? Quand il est question de moi. Qui est-ce moi ? Sous l’averse de fiente… » . Des aphorismes : « Lorsque le fumier croît, le coq est plus proche du ciel ». Des paysages : « Le nouveau clapier de fornication à chauffage urbain .» Des images récurrentes : « L’herbe, encore nous devrons l’arracher pour qu’elle reste verte à Auschwitz » … Des acteurs passent en cortège, peuplade dangereuse… Cette profération rageuse domine cette partition, pour finir en borborygmes. Dans le deuxième programme (B), nous plongeons dans un univers plus enfantin et onirique mais toujours cruel : un jeu de cache-cache qui va mal tourner…. Un «père requin» ou «un père mort-né» semblent souhaitables, comme «une mère baleine bleue». Des personnages mythiques apparaissent comme Hamlet, le mal-compris «trébuchant de trou en trou», «Lautréamont mort à Paris en 1871, inconnu. » La mort rôde : «Je fume trop, je bois trop, je meurs trop lentement. »

Miroirs et vidéos démultiplient la présence scénique de l’acteur et du circassien, reflets fugaces saisis dans un univers vibratoire de sons et lumières. Denis Lavant est au sommet de son art, avec ces textes à l’écriture divagante, porteuse d’images ou pensées macabres où l’auteur se dédouble en pages rageuses et il guide la création d’une équipe artistique aguerrie. Nous sommes immergés ici dans la pensée créatrice, heurtée et heurtante, d’un écrivain travaillé par son temps mais aussi par les fantômes de l’Histoire, et de son histoire. Il faut aller voir et écouter ce poème dramatique théâtral mais aussi sonore et visuel. Impressionnant….

Mireille Davidovici

Du 7 au 18 décembre, Théâtre de la Cité internationale, 21 boulevard Jourdan Paris (XIV ème). T. : 01 85 53 53 85.

 

 


Archives pour la catégorie cirque

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

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© Christophe Raynaud de Lage

Spectacle de sortie de la trente-deuxième promotion du Centre National des Arts du Cirque à Chalons-en-Champagne…. Faire travailler un collectif déjà constitué en respectant les individualités, telle est l’exigence du genre. « Je ne peux prendre leurs quatorze univers et en faire un patchwork, dit la metteuse en scène. »

Raphaëlle Boitel qui, à treize ans, travaillait déjà avec James Thierrée est rodée aux grands formats et a construit un lien entre les jeunes circassiens et un fil conducteur: «Parler des travers des hommes et des hommes de travers. » Elle nous fait ainsi découvrir les aptitudes des artistes et leur fragilité, leur force quand ils poussent leur talent aux limites, et leur humour juvénile. On les découvre au rythme de leurs exploits physiques, ponctués de dérapages contrôlés, conciliabules et échanges musclés, amoureux ou amicaux…

Quatorze étudiants de sept nationalités et douze disciplines se croisent dans un grand corps collectif dont l’appartenance s’affiche par des mouvements d’ensemble chorégraphiés. Il y a des dialogues entre spécialités comme ce beau moment où Guiseppe Germini, évolue sur un fil, accompagné par Alberto Diaz Gutierrez au trapèze fixe, Andres Mateo Castelblanco Suarez ,au trapèze washington, Pablo Fraile Ruiz, à la corde lisse et Erwan Tarlet, au bout de sa sangle. Tandis que Fleuriane Cornet, tourne autour de la piste, en équilibre sur son vélo….

Un autre moment éloquent autour d’une étrange machinerie, le spider, marque l’apogée du spectacle. Cet agrès en fils convergents actionne une sangle accrochée à leur croisement. La structure en toile d’araignée met en lumière l’interdépendance de ceux qui tirent les ficelles et du sangliste Mohamed Rarhib voltigeant en solo et oscillant comme le battant d’une cloche…

 Nous avons aussi eu le plaisir de retrouver les interprètes rencontrés au festival d’Alba, dans le Cabarêve des établissements Félix Tampon (voir le Théâtre du blog) : l’élégante Cannelle Maire, à la roue allemande, Tia Balacey qui ponctue le spectacle de ses danses acrobatiques sinueuses, le poétique Ricardo Serrao Mendes et ses balles jaunes et l’impressionnante Vassiliki Rossilion défiant les lois de la gravité à la corde volante.  Il y a aussi des acrobates qui interviennent souvent comme Aris Colangelo avec ses clowneries enfarinées, Marin Garnier, porteur et Maria Jesus Penjean Puig, voltigeuse…  Raphaëlle Boitel réussit à mettre chacun en valeur dans ce groupe en mouvement. Eclairages et musique conçus au début des répétitions, y sont pour beaucoup. Rythmant les parcours, les lumières de Tristan Baudouin accrochent dans leurs rais un fragment de figure, un bras, une tête, une attitude, en les faisant émerger du clair-obscur qui règne sur la piste, comme autant de membres de ce grand corps solidaire. Et les compositions d’Arthur Bison offrent une ambiance sonore feutrée aux mouvements d’ensemble et soulignent au plus près la tension de chaque numéro… Dans ce Cycle de l’absurde, Raphaële Boitel a un regard amusé et tendre sur un travail artistique rigoureux et privilégie l’aspect ludique propre aux jeux de cirque. Une belle réussite …

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 juillet, Grande Halle de la Villette Paris (XIX ème). Métro : Porte de Pantin. T. :01 40 03 75 75.

Centre National des Arts du Cirque, 1 rue du Cirque, Châlons-en- Champagne (Marne).

 

Machine de cirque de Vincent Dubé

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Machine de cirque, de Vincent Dubé

 

   Ils sont cinq, Elias Larsson, Raphaël Dubé, Maxima Laurin, Ugo Dario, avec un musicien multi-instrumentiste et pas mal accoquiné avec le surréalisme, Frédéric Lebrasseur. Leur chantier : un échafaudage qui n’a l’air de rien mais sera le lieu de leurs prodiges, chutes et envols verticaux. Techniciens ultra qualifiés, de par la précision et la force de leurs gestes, enfants par le jeu, les risques joyeux qu’ils prennent et leurs rires complices, champions sportifs évidemment ; avec tout cela, ils nous éblouissent et nous font rire, sans jamais se prendre pour des dieux. Ils sont juste jeunes et beaux, dans leur maîtrise fragile, capables d’encaisser les ratés de leur spectacle hyper rodé, quitte à lâcher un « merde » très décontracté pour une tentative en échec (aussitôt surmonté, selon la loi du cirque). Ils prennent le temps de souffler après cent acrobaties à la bascule qui nous tiennent, nous, en haleine, et trouvent le moyen de se reposer (se poser ailleurs, comme des oiseaux ?) avant de s’élancer encore, requinqués par leurs moments de danse lente ou d’humour très contemporain.

Peu importe le fil dramaturgique, le seul véritable fil est celui, à la lettre, de la « machine de cirque ». Ils imaginent un monde où ils seraient les seuls survivants? De fait, ils sont seuls à tout faire, à cinq, sur la scène. Seuls, enfin presque, car nous sommes là. Ils s’autorisent à franchir le quatrième mur, à rompre l’enchantement pour venir chercher dans la salle dans la salle une gentille fille qui voudra bien jouer avec eux un moment. La nôtre eut le talent d’accepter avec discrétion et bienveillance, guidée par la main de son prétendant au milieu de ses partenaires jouant – c’est l’occasion ou jamais – les utilités. On vous laisse découvrir comment. Tous pour un, un pour tous : ils osent même laisser un temps l’un d’eux se dépatouiller avec son trapèze en vrille ou autre verticale à parcourir par tout moyen possible, surtout le plus inattendu.  « Hé, les gars ! » : à ce niveau, on peut appeler à l’aide, « pour de faux », ça détend.

Leur dispositif scénographique en rajoute sur le double registre d’une efficacité sidérante et de l’image d’une technologie mécanique jouissant de sa propre complication. La bascule coréenne, le jonglage aux massues ou de la roue Cyr, grands classiques du cirque, ils les réinventent avec leur danse fluide, l’enchaînement des causes et des effets qui les conduisent à passer mine de rien d’un agrès à un autre, sans jamais insister sur la performance. Désinvoltes ? Plutôt des fous du timing, du tempo, du rythme et d’une élégance huilée à l’humour.

Ces jeunes messieurs ne viennent pas de nulle part : Cirque du Soleil, les Sept doigts de la main, récompenses au grand concours du Cirque de Demain… Bonnes écoles, mais ils ont largement dépassé le stade de l’école, assez libres pour inventer un numéro irrésistible qu’ils font délicieusement durer. Nus, fragiles, comment protéger sa pudeur avec quatre serviettes de bain pour quatre, quand en seul en accapare plusieurs ? Jonglerie inédite, acrobatie douce réglée comme un ballet, étourdissant calcul géométrique en action que ce morceau de bravoure !

Ils ont la grâce. Ce concentré de cirque contemporain tourne dans le monde entier depuis la création de leur groupe en 2013. Si vous avez la chance de ne pas les avoir encore croisés, saisissez celle de les voir à la Scala.

Christine Friedel

La Scala (Paris 10e), à 18h30 jusqu’au 3 novembre (18h le dimanche) -T.01 40 03 44 30

Théâtre Musical Pibrac (31820) à 20h30 le 29 novembre- T.05 61 07 12 11

L’Olympia (Paris 9e) à 20h30 le 7 décembre – T. 0 892 68 33 68

La Grange de La Tremblay à Bois d’Arcy (78 390) à 2Oh30 le 27 mars 2020 – T.01 30 07 11 80

 

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