Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé

Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé (tout public)

D’abord merci à ses réalisatrices d’avoir rendu lisible ce conte, que même les amateurs avertis ne comprennent pas toujours: ils se satisfont du bel écrin musical de Piotr Ilitch Tchaïkovski et des performances dansées chères aux chorégraphes qui ont adapté cette histoire. Une telle création, bien utile, nous rend plus vif d’esprit: il faut ne pas perdre le fil de ce spectacle de quatre-vingt dix minutes ! « Notre travail d’écriture a été alimenté, disent les autrices, par trois grands axes dramaturgiques : notre Casse-Noisette est une fable sur la réparation, une histoire fantastique et enfin, un conte musical. »

© Vincent Pontet

© Vincent Pontet

Dans la famille Silverhaus, la jeune Clara, à la suite d’un accident, est handicapée de la jambe gauche et refuse de sortir de la maison, pour ne pas se montrer. Seule manière d’intégrer ce handicap : donner chaque année un prénom à sa nouvelle prothèse. Les parents, totalement dépassés n’assument rien et, seul, son parrain Drosselmeyer cherche à la faire fuir de sa condition. Le soir de Noël, il lui offre un jouet : un casse-Noisette, mi-objet, mi-humain, fracturé lui aussi, ( on le retrouve souvent pendu aux branches du sapin sous forme de petite poupée).
Il emportera Clara pour qu’elle échappe à dame Mauserink, reine des souris qui la terrifie! Ils se faufilent par une porte dérobée et découvrent le royaume de la Nuit et des rêves, celui des Pirlipates. Clara dira à Casse-Noisette: « Quand je t’ai rencontré, tu m’as fait découvrir ton monde.” Ils se retrouvent parmi des personnages un peu cabossés, eux aussi : un Roi, une Reine, des brigadiers, des marmitons : tous en conflit avec à la Reine des souris.
Le Roi nomme alors Clara, ministre des Solutions; elle appellera Casse-Noisette pour l’aider à résoudre ce conflit. Puis, ils interprèteront tous ensemble la Chanson des fêlés, dans l’esprit comme chaque année, de la rituelle Chanson des Enfoirés.
Pirlipatine, fille du roi, est blessée au visage mais, entre elle et Casse-Noisette, naît l’amour, ce qui ranime la colère du roi. Ils devront revenir dans la vie réelle où, heureusement, ils croisent la fée Dragée, égarée. Elle les aide à prendre conscience de leurs différences : «Il faut s’adapter plutôt que s’opposer. » Et «Quand quelque chose est cassé, on le répare. »

Ils feront la paix avec Mauserink, redevenue une mignonne souris, regagnera le grenier. Casse-Noisette rejoindra Pirlipatine. Clara assumera enfin totalement son handicap et acceptera de sortir dehors. La mise en scène, celle d’une revue musicale, est gaie et iconoclaste. Tous les interprètes chantent, dansent avec entrain et invitent souvent le public à briser le quatrième mur, en venant à son contact.
L’intrigue, surtout quand on arrive chez les Pirlipates, n’est pas toujours facile à suivre mais l’énergie communicatrice des acteurs, devenus ici artistes de cabaret, compense… Et ce Casse-Noisette, revu et corrigé, distille aussi un petit message politique: la ministre des Solutions deviendra ministre de la Dissolution… Et le Roi, parodié dans son isolement, n’écoute plus personne. Mais, de la rue, parvient un menaçant: «Aujourd’hui, le peuple se réveille. »
La créatrice costumes Marion Rebmann et la scénographe Caroline Mexme savent nous introduire dans un univers à la David Lynch ou à la Tim Burton. Et tous remarquablement engagés: Véronique Vella, Coraly Zahonero, Yoann Gasiorowski, Nicolas Chupin, Baptiste Chabauty, Mélissa Polonie et Charlotte Van Bervesselès reprennent, avec joie et en chœur, la significative Chanson des fêlés, mise en musique par Medhi Bourayou : “La chanson des fêlés, des abimés, des cabossés, des tout-cassés en mille morceaux; toutes nos brisures, toutes nos fêlures, elles nous forgent une allure, une sacrée carrure. Quand tu es fêlé, tu peux rêver et dans la vie, tu mets de la magie. Vive la tendresse, la maladresse, vive nos faiblesses”. Tout est dit !

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.


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Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Une célébration modeste mais réussie, conçue et réalisée dans l’esprit de Sigma par Guy Lenoir, metteur en scène, Benoît Lafosse, ancien professeur aux Beaux-Arts de Bordeaux et fils de Roger Lafosse,  créateur de ce festival,  Jean de Giacintho, architecte et Dominic Rousseau, historien. Avec les moyens du bord mais avec une singulière efficacité, les  6, 7 et 8 novembre, dans des lieux atypiques, comme souvent à Sigma.  »Pour préparer cet anniversaire, dit Guy Lenoir, unis par la passion de l’art sous toutes ses formes, nous nous sommes souvenus que nos convictions et parcours avaient trouvé une résonance avec l’esprit de cette bombe lancée de 65 à 96 dans notre ville… alors surnommée : la belle endormie!
Nous avons organisé une célébration sur trois soirées et dans cinq lieux emblématiques. L’année prochaine, sera aussi publié un livre de Dominic Rousseau sur l’histoire du festival. Et un colloque universitaire aura lieu avec comme thème: Une avant-garde à l’ère de l’intelligence artificielle. Est aussi envisagée la création d’un site internet sur l’histoire de  Sigma.

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©x Roger Lafosse

J’en suis vraiment un enfant et me suis fabriqué au contact des artistes invités par Roger Lafosse: entre autres, le Living  Theater, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary que rejoignit Michel Dussarat. Lequel avait fait les Beaux-Arts, puis anglais à la fac de Bordeaux Mais aussi les Hollandais d’Hauser Orcater. Sans c festival que ma vie serait-elle devenue? J’ai pu aussi y rencontrer des psychiatres et psychanalystes, découvrir les jeux de rôles, le formidable film Les Maîtres fous de Jean Rouch et dans la foulée l’art-thérapie.. Et aussi inviter Jean Vauthier pour une lecture mémorable de ses Prodiges. J’aime beaucoup cette phrase de Roger Lafosse: « Sigma, c’est la somme des différences. Et l’une de ses raisons d’être, c’est le droit à l’erreur. Nous sommes un festival de probables! »

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©x Le hall de l’hôtel de pure architecture brutalisete

A Bacalan, dans un ancien silo à grains reconverti en entrée du grand hôtel Renaissance, rue Achard, a d’abord eu lieu une rapide mais bonne évocation de l’histoire de Sigma, résumée par Anne Saffore, une actrice canadienne et Jürgen Genuit, metteur en scène allemand. Suivie d’une performance du danseur guinéen Piroger Elange. Tous les trois vivant et travaillant à Bordeaux.
Puis à Vivres de l’art, un beau jardin -patrimoine historique et pôle de création- regroupant des ateliers d’artistes, une galerie, un bar. Jean-François Buisson s’y consacre à la sculpture de pièces monumentales et à la création de décors et mobiliers en métal. Au milieu, un authentique et impressionnant bunker allemand souterrain de la seconde guerre mondiale où, descendus par un escalier et un étroit couloir, nous avons écouté un beau montage de Tom Papacotsia: Mémoire sonore musicale et visuelle, faite de brèves citations de compositeurs, invités à Sigma: John Cage, Edgar Varèse, Iannis Xénakis, Cathy Barberian, Klaus Nomi, les Pink Floyd, Miles Davis, Oscar Peterson, Stockhausen, Duke Ellington, Colette Magny, Toto Bissainthe, Catherine Ribeiro, Jacky Craissac, et de quelques phrases du dramaturge bordelais Jean Vauthier (1910-1992).

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Et, non loin, dans l’église moderne Saint-Rémi où son curé Francis Ayliès invite des spectacles, on a d’abord pu voir en boucle,  de très émouvantes images noir et blanc de Sigma 67 : des jeunes, allongés, écoutent  un concert. Et ensuite, a été diffusée la célèbre Messe pour le temps présent de Pierre Henry (composition électro-acoustique) et Michel Colombier (écriture instrumentale). Une commande de Maurice Béjart pour la création d’un spectacle au festival d’Avignon 67, repris en 68. Neuf tableaux: Le Souffle, Le Corps, Le Monde, Mein Kampf, La Nuit, Le Silence,L’Attente. Le morceau le plus attendu était devenu culte et l’est encore: Psyché Rock avec cloches, flûtes, cuivres, guitare, basse, batterie mais aussi musique électronique et a été ensuite joué ans le monde entier… Inspiré par les chansons Wild Thing des Chip Taylor et Louie Louie de Richard Berry, compositeurs américains.

Soixante ans après, Messe pour le temps présent sonne toujours aussi juste. Ici, avec des chorégraphies à la fois très précises et sensuelles. Pour l’acte I,  celle de Sophie Dalès, directrice artistique et pédagogique du cursus contemporain de l’Académie Vanessa Feuillette à Bordeaux. Avec Elie Laurent, Maé-Lou Nantur, Milo Dossavi, Romane Sellas, Luison Thomas, Nina Garnung, Lina Toubti, Mélissa Dupuc et Elsa Sanchez,. L’acte II étant chorégraphié et dansé par le collectif Luila Danza Project. Avec, pour l’une et l’autre partie, de jeunes danseuses tout à fait  remarquables. Une soirée gratuite (il y avait une corbeille à la sortie pour les frais), simple et chaleureuse, suivie par deux cent personnes dont plein de jeunes gens, ravis de découvrir cette « messe » dont leurs grands-parent avaient dû leur parler! Vin chaud offert à la sortie…

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©x  le célèbre dôme. de R. Buckminsnter Fuller

Le vendredi, mais nous ne pouvions être là, à Caudéran aux Glacières de la banlieue, vernissage de l’exposition Le Futurisme en architecture, des années 60 aux année quatre-vingt, était présentée par le Groupe des Cinq. Une invitation à plonger dans l’architecture futuriste des années soixante et-soixante-dix quand Sigma émergeait. Et dans le même .
esprit de contre-culture, en y introduisant des notions telles que la sociologie, l’art, l’improvisation, la technologie ou le paysage.. Avec entre autres Osacr Niemeyer, Kisho Kurokawa, Ricahrd Buckminster Fuller, Yona Fredeman…Ce mouvement d’avant-garde, parce-qu’il est resté très théorique (peu de projets ont été réalisés) a permis de pousser les concepts à leur maximum e ta été une grande source d’inspiration pour les générations d’architectes qui se sont succédé depuis. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, vint  voir cette exposition.
Dans le même lieu, eurent lieu aussi des performances de Marilyn Duras et un carte blanche a été offerte à Bagheera Poulin, accompagnée par Emmanuel Ventura. Un jeune poète, Pierre-Nicolas Marquès lut Howl d’Allen Ginsberg, écrivain de la « beat generation »

Enfin le samedi soir, au café Zig Zag, cours de l’Argonne, furent fêtés au cours d’un Zigmarmite, cet anniversaire de Sigma avec soixante bougies sur un gâteau au chocolat et lectures, musiques et performances d’artiste bordelais.

Sigma, du nom de la lettre grecque Σ (S) comme semaine a été créé en 65 à Bordeaux -à l’époque, très bourgeoise et fermée à l’art contemporain- par Roger Lafosse avec l’aide de Jacques Chaban-Delmas, alors maire, enthousiaste devant ce projet. Elle avait lieu tous les ans en novembre. Il pleuvait donc souvent et les hôtels avaient beaucoup vécu. Un patron nous avait dit un jour:  « Les Parisiens sont toujours pressés et et que s’ils veulent avoir un bain, ils pouvaient quand même attendre cinq minutes que l’eau coule chaude! Message reçu! Et qu’importe, il y avait du bon vin, lui servi aussitôt bien chaud dans les bistrots du vieux quartier de Meriadeck -hélas aujourd’hui détruit et remplacé par de laids immeubles en béton… Ce festival avait aussi parfois lieu au cours de l’année jusqu’en 96 dans le centre-ville. But : être le reflet de la création d’avant-garde en musique, danse, théâtre, chanson, cinéma, arts plastiques, architecture, design… en France, Europe mais aussi aux Etats-Unis. A fin de la décennie qui l’avait vue naître, Sigma avait acquis une réputation absolument internationale, avec, à la clé, quelques mini-scandales…
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©x Antigone par le Living Theater

Ce fut pour nous, jeune critique, un festival sans comparaison possible, même avec celui d’Avignon… Il y avait chez Roger Lafosse, une remarquable volonté affirmée de bousculer les codes établis, en théâtre comme en musique, et dans les autres arts.  Et nous en avons gardé plus de cinquante après, de grands souvenirs… Il faisait venir des compagnies, comme entre autres, des Etats-Unis comme le Living Theater dirigé par Judith Malina et Julian Beck aux revendications politiques très claires (voir ci-dessous) Meredith Monk, à la fois chanteuse, chorégraphe… Et à Sigma 7, en 71, arrivait Cockstrong du Playhouse of the Ridiculous de John Vaccaro que Jérôme Savary avait bien connu à New York et qui l’inspira.

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Peu de texte et des chansons assez crues, en slang, un argot new yorkais, donc incompréhensible pour le public français.  Et, avec des images sexe surprenantes: une jeune et belle actrice, juste en gaine et bas noirs,  se masturbait sur un coin de table et, à la fin, un énorme phallus éjaculant sur le public… aux anges à Bordeaux comme à Bruxelles… Mais en Belgique, des ligues morales, devant le succès au Théâtre 140 dirigé par l’excellent Jo dekmine,  intentèrent à John Vaccaro un procès pour pornographie-auquel nous avions assisté. Après deux jours entiers, il fut symboliquement condamné.

 

Côté français, Farid Chopel avec Ged Marlon, le cirque Alligre devenu Zingaro, etc. Et aussi des bordelais: Guy Lenoir, Jacques Albert-Canque…Nous connaissions la plupart de ces artistes mais, à chaque fois, c’était un grand plaisir théâtral et ces créations surprenaient toujours un public, en général très jeune et enthousiaste. Le théâtre était  d’avant-garde avec, entre autres, La passion selon Sade, mise en scène de Sylvano Bussotti et le Living Theatre, dirigé par Julian Beck et Judith Malina, avec Antigone, d’après Sophocle et Brecht et leur célèbre Mysteries and small pieces, puis Frankenstein. Des spectacles dérangeants sur fond de guerres, génocides, tortures, famines. Julian Beck donnait la primeur de leurs spectacles à Roger Lafosse. En 68, le maire Jacques Chaban-Delmas, vu les les événements en mai à Bordeaux: occupation du Grand Théâtre, nuit de barricades… préféra annuler ce festival. Mais les Pink Floyd joueront à l’Alhambra en février 69. Et viendra en mai, le fameux Bread and Puppet Theatre, avec ses grandes marionnettes géantes et un nouveau merveilleux spectacle The Cry of the people for meat. (photo ci-dessous.)

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L’année suivante, l’Open Theatre new yorkais de Joe Chaikin créa Terminal qui se passait dans un hôpital avec partout, la maladie, l’agonie et la mort. Oratorio concentrationnaire de Jean-Philippe Guerlais, Irène Lambelet et Numa Sadoul qui présentent un spectacle sinistre avec cris, agonies, etc. et  énonciation  des tragédies du XX ème siècle: Verdun, Hiroshima, Auschwitz, Dachau, Treblinka, Mauthausen…
Les jeunes compagnies invitées ne faisaient généralement pas dans le comique!

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Sauf le Grand Magic Circus de Jérôme Savary qui fut un des piliers de Sigma, avec Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal-aimé de Tarzan et Les derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé: humour cinglant, burlesque permanent, belle filles presque nues, décors en toile peinte, gags faciles mais efficaces, mauvais goût revendiqué… Le Magic Circus connaîtra à Bordeaux le même immense grand succès qu’à Paris. Roger Lafosse faisait entièrement confiance à Jérôme Savary qui, nous avait-il dit, avait répondu à son appel en prétendant avoir quelque chose sur le feu. Bien entendu, il n’avait rien de précis mais passa deux jours à écrire le scénario d’un spectacle. Une autre époque… A Sigma 8, en 73, son Pierre de Coubertin est joué au Palais des sports à Bordeaux, un lieu qui, lui,  existe toujours. 

Après Sigma 5 (1969), le jeune Bordelais Guy Lenoir mit en scène Les Mamelles de Tirésias, puis l’année suivante L’Empereur de Chine, puis avec Yvon Blanloeil et GilbertTiberghien, 1983. Puis il créa spectacle itinérant en bus puis sur les bords de la Garonne, avec moules cuites sur un feu de bois et coup à boire… Deux ans plus tard, le Fénoménal Bazaar Illimited (F.B.I.) présenta aux entrepôts Lainé Monopolis de Guénolé Azerthiope et Roland Topor, avec scènes de tortures dans les commissariats, casernes et prisons avec cris, giclées de sang…. On put aussi voir La Mort de Bessie Smith d’Edward Albee, mise en scène de Jean-Marie Serreau, formidable découvreur…
En 75, le Living Theater revenait avec La Tour de l’argent où était dénoncé avec une virulence exceptionnelle, le capitalisme américain dans le monde… Le public étant assis tout autour d’un haute tour où évoluaient les acteurs, il y a cinquante ans et c’est pourtant encore si présent à notre mémoire. 

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Les Mirabelles, compagnie de travestis qu’avait invitée Jean Digne-un fidèle de Sigma- à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, présenta, en 77, Les Contes de la dame blanche, décors de Tardi!  avec ogres, vampires et…. travestis.  Roger Lafosse s’intéressait aussi aux solos: Farid Chopel créa Chopélia et, en 80, cette fois avec Ged Marlon, un merveilleux spectacle, Les Aviateurs. En 79, Jean-Paul Farré interprète Dieu de Pierre Henry et Le Farré sifflera trois fois. Et nous n’oublierons jamais Zouc avec L’Alboum de Zouc. de cette exceptionnelle artiste suisse…avec des sketches qui la révéleront et où elle interprétait des personnages en partie issus de ses observations en hôpital psychiatrique. Physiquement très diminuée à la suite d’une maladie nosocomiale, elle a maintenant soixante-quinze ans.
Sigma 11 en 81, le Cirque Aligre, avec cinq garçons genre punk dont Bartabas, montreur de chevaux et Branlotin, avalant une souris devant un public horrifié.. Puis, l’un d’eux enlevait une spectatrice (une complice?) qu’il dénudait et plaçait sur un cheval au petit galop… Trois ans plus tard, Bartabas créera  Zingaro avec chevaux et musique tzigane. Il sera toujours reconnaissant à Roger Lafosse de l’avoir soutenu.

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En 90, le Royal de Luxe joue place des Quinconces, sa merveilleuse Véritable histoire de France et, cinq ans plus tard devant la base sous-marine Peplum  avec deux pyramides, un sphinx parlant et crachant de la fumée, un piano lancé par une catapulte, devant quelques milliers de spectateurs. « On fait un théâtre populaire et on y tient, disait Jean-Luc Courcoult, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit. »
Plus tard, en 91 arrivera Metal clown de la compagnie Archaos qui retraçait avec des images symboliques, l’histoire de l’esclavage et l’invasion de l’Amérique du Sud par les conquistadores. Odeurs d’essence et de poudre. torches, clowns avec boucliers de tôle ondulée,  tronçonneuses, lance-flammes, motos en marche avec acrobates casqués, violoniste avec scie électrique sur le rock des Thunder Dogs Puis mais moins convaincant:  sur des praticables à roulettes, les acteurs espagnols de la Fura del Baus déchirent avec leurs dents  des viscères d’animaux, s’aspergent de sang. 
Roger Lafosse avait un sûr instinct et avec beaucoup de travail en amont, il  se trompait rarement…Il invita ainsi Jan Fabre alors très peu connu… Bref,  grâce à lui, à chaque édition de Sigma, le public bordelais mais pas que, découvrait tous ces artistes devenus souvent vedettes internationales ! Il y avait bien des esprits chagrins reprochant à Roger Lafosse telle ou telle programme moins réussi. Mais aucun festival en France, même celui d’Avignon, n’offrait une telle diversité et n’accueillait de si nombreux artistes étrangers.
Une piste cyclable sur les bords de la Garonne devrait bientôt recevoir le nom de Roger Lafosse, lui qui aimait tant le vélo… C’est la moindre des choses. Merci à Guy Lenoir et à toute cette équipe d’avoir su fait évoquer Sigma, une histoire exceptionnelle dans l’histoire du spectacle en France…

(A suivre)

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

 

Peau d’Homme, adaptation de la bande dessinée d’Hubert et Zanzim et mise en scène de Léna Bréban

 Peau d’Homme, adaptation de la bande dessinée d’Hubert et Zanzim et mise en scène de Léna Bréban

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A l’origine, un conte en forme de roman graphique qui a raflé  touts els grands prix. Dessiné et colorisé par Zanzim et scénarisé par Hubert, paru en juin 2020 quelques mois après le suicide d’Hubert Boulard, son vrai nom, artiste homosexuel originaire d’une famille catholique et qui redoutait l’homophobie.
Cette B.D. se passe dans l’Italie de la Renaissance. Bianca, jeune fille d’une grande famille, va devoir comme ses amies, se marier.  Ce sera avec Giovanni, un homme choisi par ses parents qu’elle ne connaît pas et dont elle ne sait rien. Et pas question  de refuser cette union imposée par sa famille mais elle ne veut pas épouser  ce riche héritier. Sa tante et marraine lui révèle alors un secret. La famille a toujours possédé  une « peau d’homme » qui permet de changer de sexe et, si elle l’enfile, elle pourra devenir un homme et découvrir incognito ce Giovanni. Après qu’elle se soit servie de cette peau d’homme, sa  marraine recueillera ses confidences. Mais Fra Angelo, un prêtre catholique rigoriste qui s’oppose vite à Bianca/Lorenzo, comme à Giovanni.

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Mais le travestissement (souvent utilisé par Shakespeare, Marivaux, etc.) peut apporter des surprises etau théâtre, il est même fait pour cela. Et Bianca comprendra vite que son futur mari aime mieux les hommes, comme ce Lorenzo dont elle a pris l’apparence. Elle découvre alors la notion de genre (actuellement très mode): qu’est-ce qu’être un homme ou une femme dans la société de son temps ou la nôtre!). Lorenzo et Giovanni feront l’amour mais Giovanni ne sait pas -ou ne veut pas savoir- que Lorenzo est en réalité Bianca, d’où quiproquos en chaîne…

 Mais il y a erreur à la base: adapter au théâtre une remarquable bande dessinée, fourmillant d’intelligence graphique et de poésie, qui a récolté de nombreux prix est un pari risqué et  ne peut pas fonctionner correctement. Impossible de retrouver ici la construction séquentielle de la B.D. Et sur une scène, les codes ne sont pas les mêmes: un lecteur de B.D. découvre un espace qui s’ouvre et avance d’une case, voire d’une page à l’autre, mais toujours de façon linéaire. Le lecteur ne voit pas toujours le montage, les effets de cadrage et d’espace mais les ressent.

Et un public de théâtre? Dans un adaptation scénique, comment concilier une absence de signes graphiques et un scénario? C’est mission impossible pour un metteur en scène et le public assiste donc à une succession de courtes scènes, avec, pour fil rouge, le personnage de Bianca (brillante et efficace Pauline Cheviller comme Vincent Vanhée (le Prêtre). Mais les autres interprètes, dont certains travestis, ont tendance à en faire trop. Et malgré les thèmes abordés : liberté et plaisir sexuel des femmes, notion de genre, tolérance dans un couple, domination familiale y compris des mères et femmes âgées sur les jeunes, toute puissance du clergé masculin et intégrisme religieux, plaisir et liberté des jeunes filles.. Peau d’homme est aussi le récit du passage à l’âge adulte et la découverte du corps féminin et masculin.  mais le spectacle reste bancal. Les costumes-pour la plupart assez réussis- d’Alice Touvet, à dominante rouge, vert et le bleu semblent correspondre aux couleurs souvent en demi-teinte utilisées par Zanzim… mais sans unité avec les éléments de décor très kitsch! Un concentré de laideur visuelle, comme ces arcades en fausses pierres où pendouille du faux lierre… Tous aux abris !
Et surtout la mise en scène de cette reprise est vraiment trop approximative malgré une solide chorégraphie signéLeïla Ka. Il y a de l’Alexis Michalik dans l’air, en un peu moins racoleur (voir Les Producteurs dans Le Théâtre du Blog), avec déplacements incessants d’éléments scéniques sur roulettes: escalier, imposantes et médiocres sculptures en polyester de femmes nues, etc.,  soupe insupportable de chansons via des micros H.F.- mais cela comme d’habitude ne résout rien- dialogues d’une rare faiblesse et souvent moralisateurs, fréquentes entrées des personnages par la salle qui, du coup, est éclairée par le soleil, scène d’amour bâclées, dramaturgie brouillonne avec polysémie d’images mal ficelées et paroles souvent inaudibles à cause d’une mauvaise balance musique/paroles ou chant, fausses fins, et par trois fois, comme partout ailleurs, épais jets de fumigène… Cela fait quand même beaucoup d’erreurs. On nous dira sans doute que c’est une reprise et que cela va aller mieux, que ce n’était pas un bon jour mais au théâtre comme le dit souvent notre amie Christine Friedel, il n’y a pas d’excuses.
Bref, ce pseudo-conte médiéval, a sans doute été trop vite réécrit partir de la B.D. originale. Mais de toute façon, c’est un médium avec une trame narrative qui obéit à sa logique propre. Et quand il faut faire passer cette trame avec des acteurs, rien à faire, la machine se grippe et ne fonctionne pas,même sur le beau plateau de la Comédie des Champs-Elysées, où il y a déjà un siècle, Georges Pitoeff créait en France Six personnages d’auteur de Luigi Pirandello. Ensuite, Louis Jouvet y monta Jules Romains, Molière, puis Jean Giraudoux…
Léna Bréban a d’indéniables qualités de metteuse en scène (elle l’a prouvé avec, entre autres avec Colette  et Sans Famille, en collaboration avec Alexandre Zambeaux, Comme il vous plaira. Mais cette fois Léna Bréban s’est plantée, et ce spectacle est raté à cause d’une dramaturgie faiblarde.  Malgré encore une fois le jeu impeccable 
de Pauline Chevilley.

Tout se passe comme si Léna Bréban avait d’abord voulu se faire plaisir mais sauf, à de rares moments, il n’y a connivence avec le public, même si on le fait battre des mains, comme à Guignol ! Ni véritable émotion. Nous avons vu toutes ses mises en scène mais pourquoi va-t-elle d’adaptation en adaptation, comme c’est très mode actuellement, la dernière du Mariage de Figaro étant aussi peu convaincante que celle-ci! Au lieu de monter une vraie et bonne pièce et, si elle ne veut pas monter d’auteur contemporain, le répertoire n’en manque pas. Comme aurait -presque- dit le marquis de Sade, Léna encore un effort! Il y a eu peu de désertions mais le public, jeune ou pas, semblait peu concerné par ces deux heures d’un théâtre qui n’en était pas vraiment… Sur l’avenue Montaigne, en dimanche après-midi, il y avait un beau soleil et il faisait presque chaud… Cela faisait du bien après cette épreuve. 

Philippe du Vignal

 Comédie des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne, Paris (VIII ème).T. : 01 53 23 99 19.

 Peau d’homme d’Hubert (scénario) et Zanzim ( illustrations) est publiée chez Glénat.

 

 

Les Producteurs de Mel Brooks et Thomas Meehan, mise en scène d’Alexis Michalik

Les Producteurs de Mel Brooks et Thomas Meehan, mise en scène d’Alexis Michalik

©x Mel Brooks sur le tournage des Producteurs

© x Mel Brooks sur le tournage des Producteurs

Avec Le Porteur d’histoire il y a déjà treize ans, le spectacle qui l’avait fait connaître,  Le Cercle des illusionnistes, 2014, Edmond, 2016, Passeport, 2024 (voir Le Théâtre du Blog),  le metteur en scène est maintenant reconnu et a su fidéliser un public qui n’allait pas beaucoup au théâtre. Le célèbre film satirique (1967) de Mel Brooks deviendra ensuite un spectacle joué 2. 500 fois à Broadway, avec  douze Tony Awards au compteur. Les Producteurs avait été adapté et mi en scène  pour la première fois en France il y a quatre ans par Alexis Michalik. Une grosse machine dont il remet le couvert avec une nouvelle troupe de seize artistes et sept musiciens, autant de techniciens sur scène et d’invisibles mais nécessaires habilleuses en coulisse…

C’est une adaptation du film de Mel Brooks qui a fêté son quatre-vingt-dix neuvième anniversaire cette année… Max Bialystock (Florent Peyre) était le roi de Broadway mais ses derniers spectacles ont fait un bide complet et qui l’ont presque ruiné. Il mène pourtant une vie luxueuse, grâce à l’argent de vieilles dames très riches…et portées sur le sexe. Un jour, un expert comptable du fisc, Leopold Bloom (Alexandre Faitrouni) vient vérifier les comptes du théâtre. Il manque 2.0 00 $! que le producteur reconnait avoir dépensés pour son usage personnel et il lui demande de truquer les chiffres.
Leopold Bloom accepte mais lui dit que 
monter la plus médiocre comédie musicale possible et ensuite tout faire pour qu’elle fasse un bide,  serait bien plus rentable qu’un succès.…Cela permettrait en effet de garder le maximum d’argent pas investi. Séduit, Max Bialystock n’a pas trop de scrupules et va essayer de trouver une pièce qui mènerait à un échec complet et embarque avec lui, ce Léopold  timide, mal dans sa peau et un peu affolé… C’est totalement foldingue mais très drôle. Même si on ne comprend pas très bien cette stratégie géniale mais qu’importe, c’est le moteur de l’intrigue.. 

© Alessandro Pina

© Alessandro Pina

Max Bialystock et Léo Bloom cherchent donc un livret écrasant de nullité et finissent par en trouver un, Des fleurs pour Hitler, un texte glorifiant le Führer et le troisième Reich, écrit par Franz Liebkind, un ancien nazi bavarois en culotte de cuir auquel tient compagnie une dizaine de pigeons… Le producteur obtient vite de ses chères vieilles dames au moins un million de dollars. L’argent coule à flots et il fait repeindre son bureau et engage une secrétaire suédoise en mini robe blanche très sexy,  recrute Roger de Bris, un metteur en scène inconnu mais garanti sans aucun talent et fait passer des auditions. Lorenzo Saint Dubois, dit LSD, un acteur qui s’était trompé de théâtre, est choisi pour incarner Hitler. Quelques mois plus tard, a lieu une avant-première avec d’abord, un semblant de comédie musicale dont le thème -la glorification d’Hitler- évidemment, choque le public. Mais cela ne se passera pas comme prévu.  Quand LSD entre  en scène, les rires fusent dans le public !Roger de Bris a transformé sa pièce en une satire très efficace. Franz Liebkind, absolument furieux, va essayer mais en vain, d’interrompre les représentations. Et ce succès commercial ruinera Max et Leopold.
Et l’ auteur 
 veut les tuer. Max le persuade qu’à trois, ils pourront arrêter le désastre. Ils essayeront de faire exploser le théâtre mais finissent sous les décombres! Arrêté et jugé coupable, Leopold expliquera à la Juge que Max a changé sa vie et celles de beaucoup de gens. L’ancien producteur, lui, estime avoir retenu la leçon. En taule, Max, Leo et Franz, ce trio de bras cassés, travaillent à une nouvelle pièce Prisonniers de l’amour qu’ils espèrent, cette fois, être un succès. Mais incorrigibles, ils se remettent à vendre plus d’actions que nécessaire, aux prisonniers et aux gardiens….

© Alessandro Pina

© Alessandro Pina

Ce spectacle a été élu Molière 2022 du meilleur spectacle musical mais ici, comme souvent, Alexis Michalik ne fait pas dans le léger:  les vieilles dames richissimes sont jouées par de jeunes actrices emperruquées de blanc et marchant avec un déambulateur, la nouvelle secrétaire est d’une bêtise crasse mais ultra-sexy, les danseurs recrutés, homos et ridicules, se tortillent et adorent se faire remarquer, en poussant de grands cris. Un artiste noir arbore sous son collant vert un sexe énorme. Tous aux abris… Le début où les sept musiciens jouent sur scène avant de disparaître dans des loges vitrées, côté jardin et côté cour, fêtent l’anniversaire d’une des jeunes actrice, en jouant Happy birthday to you et font chauffer la salle et applaudir le public. C’est du genre pénible et l’ensemble avec dix-sept interprètes a bien du mal à prendre son envol !
Surjeu permanent, manque de rythme, chansons trop souvent criées avec l’aide de micros H.F., et sur le plateau nu, nombreux décors descendant souvent pour quelques minutes, incessants déménagements de canapé, bureau, escaliers… manipulés à vue par les techniciens et les acteurs (la marque de fabrique d’Alexis Michalik!). Et on ne sait jamais si on est au deuxième degré, voire au troisième. On n’échappe pas non plus à un clin d’œil à Charlie Chaplin avec un gros globe terrestre, comme celui du
 Dictateur. Il y a heureusement, assez exceptionnels et toujours justes: Florent Peyre, Alexandre Faitrouni presque toujours en scène et Roxane Le Texier, dans le rôle de Ulla Inga Hansen, la jeune secrétaire suédoise.
Mais bien entendu, rassurez-vous, braves gens, il y a des jets de fumigène à gogo! Et à la fin, des bombes à paillettes envoyées vers le public, comme dans les cabarets minables! Mel Brooks savait être beaucoup plus raffiné et inventif en loufoqueries, que cet encore jeune metteur en scène. On s’ennuie ? Oui, un peu… Comme il se passe toujours quelque chose, on regarde mais ces deux heures sont longues (le film dure lui quatre vingt-dix minutes).
Malgré la réelle maîtrise du plateau dont fait preuve Alexis Michalik, l’ensemble ne fonctionne pas bien, et son 
Edmond (voir Le Théâtre du Blog) avait une autre force… Il y a ici quelque chose de vulgaire, sec et facile, sans une once de véritable poésie dans la mise en scène, la scénographie et les costumes. Malgré le prix des places :c
arré Or: 80 €, cat. 1: 65 € , cat 2:45 €), la salle est pleine…
Chose rassurante : les applaudissements manquaient de chaleur. Un bon spectacle? Pas vraiment et nous n’avons pas été convaincus… Même si, « en France, dit -assez prétentieusement- Alexis Michalik, on n’a pas de Broadway, mais on a des idées. Nous tâcherons de les employer à amener un public français à découvrir ce classique de la comédie musicale américaine, pour son divertissement et, j’espère, son émerveillement.» Et cette production lourdingue a un vrai succès! Ainsi va la vie du spectacle contemporain. A voir? Peut-être mais soyons clairs: à condition de n’être vraiment pas exigeant sur le plan artistique. Encore une fois, Edmond était d’une autre veine et d’une autre qualité…. Dommage.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 janvier, Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris (IX ème). T. : 01 86 47 72 49.

 

Vaslav, conception et interprétation d’Olivier Normand

Vaslav, conception et interprétation d’Olivier Normand

 

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En longue robe noire, bijouté, très bien maquillé et coiffé d’un béret de marin à l’indispensable pompon rouge porte-bonheur, Vaslav accueille chaque spectateur comme une ami qu’on n’aurait pas vu depuis quelque temps. Beau jeune homme (enfin pas si jeune que ça, dit-il, avec un panache certain), il a la grâce des danseurs, une voix sidérante de soprano, l’image même de la « jolie femme ». Merci de nous avoir invités.
Il officie généralement dans la troupe de Madame Arthur, le plus ancien (1946) et le plus vénérable cabaret de travestis en France une institution classée au patrimoine festif de Paris. Rita Ora, Bambi, Capucine, Coccinelle… Leur photo et leur nom ont brillé d’un éclat exceptionnel dans Paris-Match avec ceux des têtes couronnées et autres stars. Et aujourd’hui, Vaslav de Folleterre prend la suite à sa façon, avec ce prénom masculin. dans ce seul en scène…

Gracieux, drôle et pince-sans-rire, il joue simplement et avec précision de tous ses talents : comédien, danseur, chanteur, non sans laisser filtrer (à peine) le lettré qu’il est aussi. Il va chercher du côté de Jane Birkin, faisant glisser Baby alone presque jusqu’à une voix d’opéra. Une façon de suggérer avec amour à la chanteuse disparue: tu aurais pu aller plus loin, laisser parler ta puissance…
Puis du côté de Jean Genet et de l’homosexualité flamboyante et transgressive avec Le Condamné à mort musique d’Hélène Martin et Marc Ogeret : « un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour ». Il nous explique pourquoi « les chanteuses à texte sont traditionnellement vêtues de noir». Mais il ne reprend pas les chansons de Barbara, Edith Piaf au célèbre décolleté en cœur.
Féru de musiques anciennes, il s’accompagne de sa Shruti, boîte à musique indienne portative à soufflets et à anches : une sorte de guide-chant pour ceux qui ont connu cet outil à l’école. Basse continue, bourdon : l’instrument soutient avec modestie le souffle de l’artiste.

Perfectionniste et sincère, Vaslav donne ce qu’il veut et c’est beaucoup… Et il garde une étonnante réserve, à tous les sens du terme. Comme si le vernis parfait qui « finit » son travail de scène protégeait la personne et les futurs spectacles. Olivier Normand travaille, masqué, pour Vaslav, qui lui-même (ou elle-même) reste masqué, en nous offrant généreusement un spectacle raffiné. Où va donc se cacher la mélancolie?Applaudissons.

 Christine Friedel

 Jusqu’au 4 octobre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 00.

Madame Arthur, Le Divan du Monde, 75 bis rue des Martyrs, Paris (XVIII ème). T. : 07 68 78 68 01.

 

Clap de fin du Théâtre de l’Unité (suite) La dernière Nuit unique, une proposition du Théâtre de l’Unité, création de Jacques Livchine, Hervée de Lafond

Clap de fin du Théâtre de l’Unité (suite)

La dernière Nuit unique, une proposition du Théâtre de l’Unité, création de Jacques Livchine et  Hervée de Lafond

© Jean Couturier

© Jean Couturier Jacques Livchine

Ici, nous avons tous plein de souvenirs et d’émotions avec le Théâtre de l’Unité, vu son ancienneté et son originalité et que Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont fondé en 72 avec Claude Acquart, scénographe.
Premier contact avec cette compagnie hors-normes : un article élogieux de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération en juillet 80 sur La Femme Chapiteau et La 2 CV-Théâtre au festival in d’Avignon. Toujours au in de 92, nous découvrons L’Avion devant le musée du Petit Palais, un choc visuel comme l’avait été ici La Véritable Histoire de France par le Royal de Luxe. Encore en études théâtrales sous la direction de Robert Abirached à Paris X-Nanterre, nous avions choisi de faire un D.E.A. sur cette troupe iconoclaste: Hervée de Lafond et Jacques Livchine venaient d’être nommés directeurs de la Scène Nationale de Montbéliard, rebaptisée par eux: Centre d’Art et de Plaisanterie. Une aventure de neuf ans qui nous permettra de participer aux créations de Dom Juan et Terezin.

Ici, le Théâtre de l’Unité invite le public à vivre un ultime voyage avec cette Nuit unique de 23 h à 6 h du matin. Créée il y a huit ans, elle est interprétée par Julie Cazalas, Ludo Estebeteguy, Fantazio, Catherine Fornal, Mélanie Collin-Cremonesi, Hervée de Lafond, , Charlotte Mainge, Léonor Stirman et Marie Leïla Sekri, et Jacques Livchine avec sa chienne Titania.  A une spectatrice qui lui dit : «C’est original. » il lui répond : «Non, ce n’est pas original, mais originel: en Extrême-Orient et au Moyen-Orient, il existe en effet des spectacles nocturnes de sept heures ou plus, voire onze heures. Et, en France, les mystères du moyen-âge duraient parfois quelques semaines. Il s’est passé quelque chose quand on a parfois réduit les spectacles à quatre-vingt minutes, comme chez Jerzy Grotowski… Quand vous fatiguez un comédien, il devient meilleur. Mais vers cinq heures du matin, vous verrez dans quel état, il sera! Pas prouvé qu’il soit meilleur !
Ici, un préalable : «On va essayer de vous endormir ». C’est le point de départ de ce voyage… Inutile de résister. «Mourir, dormir : dormir, rêver peut-être! Ah, voilà le mal ! Dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on, dépouillé cette enveloppe mortelle ? » disait Hamlet Les spectateurs sur des transats ou tapis de sol, avec couette et oreiller qu’ils ont apportés, vont dormir, écouter, regarder, rêver… Chaque heure, le même motif musical va rythmer cette nuit, suivie d’une parole de chaque artiste. Sur des thèmes comme l’amour, la mort, le rêve, le cauchemar… Avec, entre autres,  des textes de Marcel Proust, Blaise Cendrars, Henri Michaux, Arthur Rimbaud….

© Jean Couturier

© Jean Couturier

Mais un fil rouge lie le récit émouvant du voyage d’Hervée de Lafond au Vietnam où elle a vécu enfant et des scènes-hommages à ces mythes du théâtre, ici reconnaissables: Pina Bausch, Tadeusz Kantor… Une hôtesse de bord nous dit avec cet humour caustique cher au Théâtre de l’Unité: «Nous sommes au regret de ne pouvoir vous communiquer notre destination car elle est secrète, ni le pilote ni moi-même ne la connaissons. Nous voyageons sans boussole, grâce au pilote automatique. Combien de temps durera notre vol ? Quelques heures, des semaines, des mois, des années ? A l’arrière de l’appareil, nous disposons d’une petite entreprise de pompes funèbres avec un four crématoire. Chaque passager trouvera au dos du fauteuil devant lui, une encyclopédie destinée à tuer le temps, une enveloppe contenant une liste de fausses identités et un manuel de suicide amusant. Nous vous souhaitons une excellente tempête et beaucoup d’agréables secousses. »
Nous ne pouvons citer chaque moment de cette nuit et notre papier est empreint d’une douloureuse nostalgie. Dans un de ses récents billets (voir Le Théâtre du Blog), Jacques Livchine a écrit : «Hervée et moi, maintenant à de plus de quatre-vingt ans, métastasés et cabossés, nous sommes sur le point de transmettre notre outil à un trio chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. Ce sera l’Unité 2 .»  L’Unité 1 va disparaître et nous avons assisté, comme l’a dit Hervée de Lafond «au dernier spectacle et aux derniers instants d’un troupe.  »
En ce petit matin d’été à l’Avant-Seine de Colombes, nous vient à l’esprit le titre de films: Salut l’artiste d’Yves Robert (1973) avec Marcello Mastroianni et Françoise Fabian. Et Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, sorti l’année suivante. Salut, les artistes…

Jean Couturier

Cette ultime Nuit unique a eu lieu du 28 au 29 juin, à l’Avant-Seine Théâtre, 88 rue Saint-Denis, Colombes (Hauts-de Seine). T. : 01 56 05 00 76. 

 

Le Bourgeois gentilhomme d’après Molière, mise en scène de Bastien Ossart

Le Bourgeois gentilhomme d’après Molière, adaptation et mise en scène de Bastien Ossart

 Nombre de pièces de notre dramaturge national sont des comédies-ballets dont ce célèbre Bourgeois-Gentilhomme.  Molière y peint un brave homme vaniteux mais peu cultivé et fasciné par la Cour et la noblesse. On lui fait croire, moyennant des prêts d’argent dont il ne reverra jamais la couleur, qu’on a cité son nom auprès du roi Louis XIV… Alors naïvement obsédé à réussir son ascension sociale, il prendra des cours de danse et chant mais aussi de langage. Et il découvre avec ravissement qu’il parle en prose dans cette scène on lui apprend à bien dire: «Marquise, vos beaux yeux d’amour. Tout aussi naïf, il veut séduire une belle jeune femme qu’il invite chez lui à un somptueux repas. Mais là il a encore tout faux: son épouse, bien entendu, découvrira le pot aux roses.

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Et histoire de montrer qu’il est enfin devenu le personnage important qu’il a toujours rêvé d’être, ce M. Jourdain veut aussi marier  sa fille Lucile au fils du grand Mamamouchi turc qui lui demande sa main. Bien entendu, échec sur toute la ligne:  déguisé ce mamamouchi est en fait l’amoureux de Lucile…Des scènes farcesques mais que, vu les coupes, les jeunes spectateurs qui étaient là, doivent avoir du mal à suivre.
Le metteur en scène-qui joue Monsieur Jourdain- a fait glisser le peu qui reste de la pièce, vers une mini-comédie musicale, avec référence, au début, au fameux Cabaret de Bob Fosse quand les acteurs chantent en groupe: « Bienvenue chez le Bourgeois gentilhomme, Wilkomen ». Une comédie musicale autrefois superbement montée en 86 par Jérôme Savary qui avait aussi mis en scène Le Bourgeois Gentilhomme (en 81 puis en 96) et dont on retrouve ici le chapeau-citrouille coiffant M. Jourdain). Il y a quelque chose ici du Grand Magic Circus, la troupe mythique fondée par Jérôme Savary mais hélas, sans la folie et la véritable impertinence qui avaient fait son grand succès… il y a déjà un demi-siècle.
Et cela peut fonctionner? Non! Ce Bourgeois Gentilhomme « d’après Molière et adaptation » (Bastien Ossart met des gants!) est sans aucune saveur: l’action est résumée et ficelée à la va-comme je te pousse. Il en a gardé les seules scènes-cultes mais jouées façon TGV, entre intermèdes dansés et chantés en groupe face public.
Et les personnages ne sont plus que l’ombre d’eux-même. Pour dire quand même le XVII ème siècle, on met un peu de Lully… Le tout, assez fluide mais sans originalité, tombe à plat et il faut se pincer pour rire aux gags: le public sourit…
Les maquillages blancs tiennent de ceux des clowns et pour les costumes, Bastien Ossart a voulu faire dans le burlesque et un soi-disant décalage mais raté, ils sont d’une rare laideur, comme les perruques caricaturales en plastique avec un clin d’œil à la B.D. ,que les acteurs décrochent en fond de scène et se mettent à vue, façon Brecht du pauvre…Ils ont tous une excellente diction et font un travail précis. Mention spéciale à Benoît Martinez (Covielle) et à Liven Liang-Gelas (Lucile et Dorimène) qui ont une remarquable gestuelle.
Mais ici, le compte n’y est pas: « Si vous aimez l’humour qui sort des clous, foncez, on n’a pas de freins. » dit assez prétentieusement la note d’intention. » Et ce « moment de légèreté » (sic) fait plutôt dans le lourd et l’approximatif. A part un court moment plus proche de la performance où les six acteurs semblent broder ensemble un texte en chœur qui a peu à voir avec celui du Bourgeois Gentilhomme, on reste sur sa faim.
 Bref, ce n’est  pas la peine de « foncer » au Lucernaire, sauf pour aller savourer dans l’excellente mise en scène de  Philippe Person, La Ménagerie de verre de Tennessee Williams (voir Le Théâtre du Blog).

Philippe du Vignal

Jusqu’au 18 mai, Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris ( VI ème). T. : 01 42 22 66 97. 
 

 

 

 

Los Guardiola, Fantaisie en sept rêves et demi de Marcelo Guardiola, Giorgia Marchiori, mise en scène e Marcelo Guardiola, chorégraphie de Giorgia Marchiori.

Los Guardiola,  Fantaisie en sept rêves et demi dMarcelo Guardiola et Giorgia Marchiori, mise en scène  de Marcelo Guardiola, chorégraphie de Giorgia Marchiori

 

© Nicolas Villodre

© Nicolas Villodre

Après la défaite cuisante de Pep Guardiola et du Manchester City football Club, face au P.S.G., Los Guardiola, eux, danseurs et mimes argentins font briller ce nom avec ce spectacle éponyme. Un couple, à la ville et sur les planches depuis vingt ans: Marcelo Guardiola, est comédien, danseur, musicien et metteur en scène. Giorgia Marchiori, elle, est danseuse, chorégraphe, actrice et… docteure en philosophie.
Leur spectacle est d’autant plus remarquable qu’il paraît hors du temps, ce qu’ils reconnaissent volontiers. Ils ont mis au point une forme très personnelle de ce qu’ils appellent: tango-théâtre.  Un théâtre du silence, s’entend-si on peut dire-inspiré par les thèmes et lyrics de tangos signés de grands poètes que Giorgia Marchiori qualifie de: «nocturnes, maudits ».
De fait, on retrouve ici l’ironie, l’humour et les situations de ces textes ou pré-textes, dans les tableaux de cette comédie musicale, offerte sans le moindre temps mort, par l’un et l’autre, ensemble ou séparément, pendant une heure dix. Leur maîtrise technique en danse et le mime, leur sens ou science du show, la qualité artistique de l’une et de l’autre se retrouvent dans chaque saynète mise en valeur grâce à une scénographie limitée à des images numériques et contrastes de couleur signés Gabriele Smiriglia​​.
Dans le premier numéro, Marcelo Guardiola porte un chapeau orné d’une fleur comme celui qu’arborait Bip, la créature du mime Marcel Marceau. Il fait semblant de quêter quelque pièces en fixant le public. La pièce est rythmée par des chansons, thèmes musicaux et intertitres où il est question d’aller-simple, garçonnière, nuits d’opéra, fortune, rêve et trahison… Avec, en conclusion: « Qu’est-ce que la vie, sinon un songe ? »
Les Guardiola restent dans le répertoire tanguero et milonguero tradi. Avec quelques morceaux archaïques repiqués dans les disques soixante-dix huit tours du bon vieux temps, comme ce tango Qu’avez-vous fait de mon amour? de Tibor Barczi chanté par Tino Rossi. Tango à l’ancienne et tango revisité par Astor Piazzolla s’opposent et séparent les interprètes dans quelques danses de couple. Interrompues par une version de Libertango passée au crible du reggae par Jean-Paul Goude et chantée par Grace Jones, intitulée I’ve seen that face before.
Ici, comme dans tout le spectacle, l’humour le partage à la tendresse et à la mélancolie. Deux temps forts ponctuent une suite ininterrompue de pantomimes et danses de salon: le solo de La Mort du cygne, créé en 1905 par Fokine pour Anna Pavlova. Ici, interprété sur pointes par Giorgia Marchiori en tutu noir. Elle fait ensuite un numéro au trapèze sur cerceau pivotant symbolisant la lune, et au sol, Marcelo Guardiola joue un Pierrot façon mime Jean-Gaspard Debureau (1796-1846), immortalisé par Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du paradis (1945).
Le public d’aficionados, accouru en nombre, a longuement rappelé les artistes.

 

Nicolas Villodre

Jusqu’au 29 mars, Théâtre des Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, Paris (XX ème). T. : 01 87 44 61 11.

D’autres jours viendront, une création du théâtre El Duende

D’autres jours viendront, une création de théâtre musical par la compagnie du théâtre El Duende, dramaturgie, mise en scène et mise en écriture d’Andrea Castro A Ivry-sur-Seine où est installé ce petit théâtre très actif, cette création a une résonance toute particulière pour Anita sa femme et les enfants d’Oscar Castro, dramaturge et acteur chilien, directeur du théâtre Aleph qu’il fonda à Santiago en 68 avec des amis étudiants. Autodidactes, ils ne savaient rien ou peu du théâtre mais provocateurs, ils écriront des pièces musicales avec humour et poésie.  L’Aleph devient un mythe et une référence en Amérique du Sud.  Ses acteurs réussiront même à aller au festival international de Nancy où ils étaient invités et où nous les avions vus pour la première fois. Mais la dictature militaire du général Pinochet arrêta Oscar Castro et des membres de  sa famille un soir de fête dans leur maison-c’est le début de cette pièce-et ils seront internés deux ans en camp de concentration. Le metteur en scène  y créera une pièce de théâtre par semaine et s’improvisera « maire de l’État le plus libre du Chili »… Il se faisait déplacer en brouette avec chauffeur et garde du corps  et accueillait les nouveaux prisonniers avec un discours de bienvenue ! En  77, il réussit avec sa femme Anita et ses deux enfants à quitter le Chili pour  Paris. Il obtient la nationalité française en 95 et  dirigera le théâtre Aleph à Ivry-sur-Seine, jusqu’à sa mort,  des suites du covid, il  y a trois ans.

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©Frédéric Blaise

Ils ont donc fui leur pays après le court mandat du président Allende quand s’abattit sur tout le pays, la répression féroce des militaires et du sinistre dictateur Augusto Pinochet.  « Cette pièce est l’écho, disent-ils, d’une histoire très personnelle que nous désirons partager avec vous. » Celle d’une compagnie  née au Chili, il y a quarante-sept ans. Pierre Richard joua au théâtre Aleph en 96 et 97 dans Meurtre à Valparaiso, un cabaret-polar, puis dans Il était une fois un roi en 1999. Et Adel Hakim, directeur du théâtre des Quartiers d’Ivry,  mettra en scène deux pièces d’Oscar Castro. « Nous sommes arrivés en France en qualité de réfugiés politiques avec Anita Vallejo, notre mère et , notre père. (…) Un tournant brutal qui a redéfini notre destin. Pourquoi avons-nous attendu si longtemps pour vous raconter cette histoire ?La réponse nous échappe encore. Mais une chose est certaine : l’impulsion s’est éveillée, et le temps ne saurait effacer le devoir de mémoire. » Sur le plateau,  cinq musiciens et dix acteurs-chanteurs-danseurs. Au milieu, un cube noir avec Anita Vallejo au synthé et sa petite-fille, récitante. Au fond, un grand écran où défileront, photos, extraits de films d’actualités  particulièrement bien choisis et et très émouvants sur ce qui fut une tragédie nationale pour le Chili: d’abord la joie envahissant les rues  à l’annonce de la victoire de Salvador Allende en 1970. A sa quatrième tentative, le candidat de l’Unité populaire était arrivé en tête de l’élection présidentielle avec 36,6 % des suffrages… Mais déjà arrivent les nuages sombres: le président Richard Nixon est contre  la politique de gauche de Salvador Allende et envisage de le renverser. Il donnera l’ordre à la CIA de «faire crier l’économie chilienne ». Les avoirs et biens aux États-Unis sont bloqués: « Notre principale préoccupation, c’est le fait qu’Allende puisse consolider son pouvoir et que le monde ait alors l’impression qu’il est en train de réussir.  » Mais le Chili est divisé et les Etats-Unis feront tout pour le déstabiliser!  Le 11 septembre 73, à neuf heures du matin, sur ordre du général Augusto Pinochet, commandant en chef des forces armées qu’avait nommé Salvador Allende!, le palais présidentiel sera bombardé. Salvador Allende qui se sait condamné, s’adresse une dernière fois aux Chiliens et se suicide avec une kalachnikov que lui avait offert son ami Fidel Castro…. C’est tout cela que raconte sur presque deux heures avec de nombreuses chansons en espagnol et danses, ce spectacle attachant.  Mais comment ne pas être partagé:  la mise en scène d’Andrea Castro est trop souvent assez approximative: il faudrait revoir entre autres, l’intervention de la jeune actrice- pourquoi a-t-elle un micro H.F. ?- et la balance texte/musique et chants, eux aussi sonorisés à outrance. Il faudrait aussi mieux diriger les acteurs trop statiques, à cause de la table noire où sont assises mère et petite-fille au centre du plateau où elle bloque les déplacements. Et sans aucun doute resserrer l’ensemble qui, vers la fin, a tendance à faire du sur-place. Mais les images comme cette photo des Castro, père mère et enfants, montant l’escalier de l’avion vers la France et les extraits de films sont remarquables. Avec le temps-mais il sera peu joué-le spectacle devrait se bonifier. Une occasion de voir ou revoir une page de l’histoire du Chili, déjà un peu oubliée même si de nombreuses rues et places en France et dans le monde, portent le nom de Salavador Allende.  Et aussi une possibilité de visiter un morceau de l’histoire du théâtre contemporain*.  Philippe du Vignal   Jusqu’au 15 décembre, les jeudis, vendredis et samedis à 20 h 30 et les dimanches à 17 h 30, au Théâtre El Duende,  23 rue Hoche, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :  01 46 71 52 29. * Recueil de textes tirés du livre sur le Théâtre Aleph: Archéologie d’un rêve-la mémoire et l’exil de Luis Pradenas

 
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