Musique en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Musiques en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Un spectacle-concert sur la mémoire individuelle et collective. Ludmilla Dabo, actrice et chanteuse bien connue de père sénégalais et mère camerounaise, a déjà une longue carrière et avait joué entre autres Portrait de Ludmilla en Nina Simone (2017), texte et mise en scène de David Lescot (voir Le Théâtre du Blog). Elle est aussi sur scène et a construit un texte d’après ses  souvenirs  et ceux d’Anthony Capelli, musicien électro-acousticien, « J’écoute Anthony, et cela me rappelle que nous portons tous en nous les stigmates d’une histoire dont nous sommes les héritiers. Ces stigmates se transforment parfois en légende qui nous habitent. Qui s’ancrent profondément et avec lesquelles nous avons du mal à prendre de la distance.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et de Lou Sakay, batteur et percussionniste, Elise Vigier, metteuse en scène qui avait dirigé Ludmilla Dabo et ici actrice et chanteuse, Gilles Normand, guitariste et bassiste, Kaloune, poète réunionnaise qui joue du mbira et chante en créole le maoya, un des genres musicaux de l’île mais aussi de danse. Avec le roulèr, un tonneau sur lequel est tendue une peau de bœuf, le percussionniste étant assis à cheval dessus.
Cette musique des esclaves jouée ici, avait été interdite par le gouvernement…dans ce département français jusqu’en 81! en raison de son association avec la culture créole et à cause de convictions autonomistes et d’association avec le Parti communiste de la Réunion! 
Et un certain Michel Debré, pas très malin député de l’île, a participé  (oui! il y a seulement quarante ans!!!) au transfert de 62 à 84, d’environ deux mille enfants, relevant de l’Aide sociale, là où sévissait l’exode rural: en Creuse, Cantal, Tarn, Lozère, Pyrénées-Orientales.  Une politique mise en place par le « Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer » (sic!).
Certains enfants ont été adoptés, d’autres ont vécus en foyer, ou ont travaillé -gratuitement- dans les fermes! Mais tous traumatisés à vie! Une affaire d’Etat pas très jolie jolie et sinon étouffée, du moins écartée par tous les gouvernements successifs… Et c’est bien que ce spectacle fasse une piqûre de rappel…

L’an dernier, les députées Karine Lebon et Perrine Goulet ont déposé une proposition de loi visant à obtenir la reconnaissance officielle de l’État français, des préjudices subis et visant aussi à mettre en place des mesures de réparation. En janvier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi de réparation pour tous ces enfants devenus adultes quand ils ne se sont pas suicidé. Le texte prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée nationale d’hommage le 18 février et surtout un droit à réparation, sous forme d’allocation forfaitaire…

Et il y a aussi Élise Vigier, metteuse en scène reconnue qui a dirigé Ludmilla Dabo mais qui est ici actrice et chanteuse. La scène est transformée en salon des années cinquante, avec tabourets, petites lampes à abat-jour à à franges, gros fauteuils, coussins  et portant pour des costumes. Mais c’est aussi un plateau de concert, avec nombreux micros, guitares, batterie… Pour que ce groupe célèbre en chantant, racontant et dansant  individuellement, ou en chœur,  sans aucune nostalgie ou folklore, une mémoire collective à partir des récits souvent émouvants d’enfance de chaque protagoniste. Avec un hommage vibrant à la mémoire de leurs ancêtres respectifs auxquels, disent-ils justement, ils doivent tant: réunionnais, sénégalais, camerounais, bretons… Ici, ces morts inconnus vivent avec leurs enfants et petits-enfants, comme  en France d’Outre-mer ou en Afrique.
C’est un sorte de mélange -au meilleur sens du terme- de récits,  musiques et tours de chant auquel on est vite  sensible. Habilement construit et dit avec une diction exemplaire, un bon rythme et une unité entre musiciens-chanteurs-conteurs, et conteuses-musiciennes-chanteuses. Trop long, ce spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: il y a des répétitions, notamment sur la transmission et il faudrait faire quelques coupes et revoir une fin dansée qui n’en finit pas de finir.
Mais Musiques en héritage apporte une bouffée d’air frais bienvenue dans un paysage théâtral en ce moment assez conventionnel et où fleurissent de nombreux seuls en scène, peu convaincants…  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36


Archives pour la catégorie comedie musicale

L’Astrologue ou les faux Présages, Comédie Meslee de musique et chant, de danse, de Mickaël Bouffard, Pierre Fautrel, Coraline Renaux, et Gauthier Vernier, avec la collaboration de l’I.A. sollicitée par le groupe Obvious

L’Astrologue ou les faux Présages, comédie meslee de musique & de danse, de Mickaël Bouffard, Pierre Fautrel, Coraline Renau et Gauthier Vernier, avec la collaboration de l’I.A. sollicitée par le groupe Obvious

Molière ex machina: une ambition, «faire se rencontrer les expérimentations autour de l’I.A. et les savoirs historiques, dramaturgiques et scéniques du théâtre classique». Un projet du Théâtre Molière-Sorbonne : « Imaginer la pièce que Molière aurait pu écrire, s’il avait vécu plus longtemps » (nous aurions plus modestement imaginé une pièce que Molière aurait pu écrire…).
Au-delà du pastiche, il s’agit sérieusement d’en apprendre plus sur la diction, les costumes et décors, la mise en scène, le jeu… par les archives et surtout, ici, par la pratique : une sorte d’archéologie expérimentale. « Le Rrrroué, c’est moué… », aurait proclamé vers 1.810, le dernier perroquet survivant à l’Ancien Régime, confirmant par ce précieux indice ce que l’on savait par transmission humaine sur la prononciation à l’âge classique… Il s’agira donc -l’expérience a déjà été tentée par d’autres avec succès- de travailler sur cette diction particulière, avec tous les outils existants.

©x

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L’Astrologue ou les Faux Présages a été présenté au délicieux Opéra Royal de Louis XV  du château de Versailles, à la lumière électrique -les chandelles historiques n’étant plus admises dans les lieux recevant du public.  Le décor signé Antoine Fontaine, maquettes de Mickaël Bouffard est parfaitement réussi: c’est une machine à jouer d’esthétique classique et on ne s’est pas soucié de représenter la « salle basse » du bourgeois enrichi que serait ce nouveau -et dernier- Géronte.
Les chapeaux (importants en ces temps-là !) comme les costumes sont réinventés, couleurs comprises, avec l’aide de l’I. A. A partir d’illustrations d’époque. Et quatre violonistes jouent la musique de Marc-Antoine Charpentier et de l’I.A. compositrice. Reste le texte: un immense travail d’équipe à partir d’une première version -trop pauvre selon ses responsables- fournie par l’I.A. Celle-ci (et surtout les auteurs) a parfois de l’esprit, des trouvailles mais la pièce piétine. Les concepteurs l’auraient-ils trop nourrie? Certes, le travail est bien fait et on trouve ici ce que l’on doit y trouver: une fille destinée par son père et contre son cœur, à un homme qui le sert, ici, sous l’influence intéressée d’un astrologue. Il y a aussi une fidèle Dorine «un peu trop forte en gueule » qui remonte le moral des jeunes gens (voir Le Malade imaginaire, Tartuffe …), un déguisement (le jeune Premier en astrologue concurrent de celui qui tient le père sous sa griffe : il faut guérir le mal par le mal…), une intronisation du père en mascarade (Le Malade imaginaire, toujours et encore). Certes, on est enchanté de retrouver la comédie-ballet, avec intermèdes charmants de deux interprètes de danse baroque. 

Mais le jeu est décevant. On ne peut qu’approuver l’idée d’une « école de théâtre historiquement informée » avec des spectacles «au plus proche des conditions de représentation à l’époque de Molière, Corneille et Racine » pour « retrouver les sons, les images et les gestes que Molière et ses contemporains avaient en tête au moment de composer leurs œuvres ». Rendre l’auteur de L’Avare à son siècle, en somme, après de longues et profondes recherches in vivo, en amont des textes (dont ne nous possédons aucun exemplaire de sa main) est un  beau travail… Mais le théâtre y perd, comme le public d’aujourd’hui. Comme si les acteurs et actrices, appliqués à cette langue ancienne, ne donnaient pas au jeu l’espace nécessaire.
Faut-il croire que le public du XVII ème siècle ne se souciait pas d’être touché? Les sur-titrages projetés au-dessus du manteau d’Arlequin seraient inutiles (sauf pour les non-francophones) si le jeu était là; même en langage secret -mais la langue du XVII ème siècle, même avec sa prononciation restituée, n’est pas si lointaine de la nôtre – et le public saisit immédiatement les drames, partage les sentiments, s’approprie ce qui se passe sur scène, pourvu que les rôles ne soient pas seulement tenus, mais investis, respirés.
Le public, a priori bienveillant (surtout celui qui venu soutenir cette équipe), a admiré mais n’a pas été emporté par ce spectacle  à la fois familier -on reconnaît Molière, ou son clone encore un peu boiteux et exotique – sans être surprenant. On a déjà vu d’autres reconstitutions…
Le savoir historique sur le spectacle au siècle de Louis XIV, l’expérimentation des dernières technologies et l’articulation entre les deux, y gagnent… mais l’art du jeu reste à la porte. On dira que c’était une première (pour ce spectacle, pas pour la troupe), que la recherche passe avant tout, quand il s’agit de l’Université. Mais le théâtre réclame sa part.

 Christine Friedel

Spectacle vu le 5 mai à l’Opéra Royal du château de Versailles (Yvelines).

Théâtre de la Cité Internationale en juin.

Les Demoiselles de Rochefort adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Les Demoiselles de Rochefort, adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Pourquoi et comment une œuvre devient-elle mythique? Les Parapluies de Cherbourg (1964) est récompensé par la Palme d’or au festival de Cannes, un film chanté entre autres par Catherine Deneuve qui avait été entièrement doublée par Christiane Legrand, la sœur du compositeur.
Les Demoiselles de Rochefort (1967), une comédie musicale jouée, chantée et dansée, est le cinquième long métrage de Jacques Demy mais aussi sa cinquième collaboration avec Michel Legrand. Et, en 2016, la scène d’ouverture du film La La Land rend hommage à celle des Demoiselles de Rochefort. A sa sortie, les critiques étaient assez élogieux. « Pour parler des Demoiselles de Rochefort, il faudrait recourir au délicieux vocabulaire des confiseurs, écrivait un Jean-Louis Bory enthousiaste dans Le Nouvel Observateur. C’est un film devant lequel on se lèche les doigts. Moi qui suis gourmand comme un vieux matou, je me régale. » Mais d’autres émettaient des réserves… Ainsi, les « sœurs Dorléac» (Catherine Deneuve et Françoise Dorléac) sont juste citées par les critiques du Masque et la Plume qui  minimisent leur performance. Ils trouvent aussi que « Gene Kelly est un peu vieux», et que « Michel Piccoli ne danse pas très bien ». Certains pensent même que  le film est « trop sucré, trop bien fait »Tous les interprètes sont doublés quand ils chantent, sauf Danielle Darrieux, actrice française célèbre comme Gene Kelly et George Chakiris, grandes vedettes aux Etats-Unis. Le film qui avait été doublé en anglais, devait y faire carrière mais n’eut pas grand succès..

© Valentin Folliet

© Valentin Folli

Cette adaptation pour la scène est un véritable défi: ici les artistes doivent chanter, danser , jouer et surtout, le temps d’un soir, essayer de faire oublier les acteurs mythiques du film. Le plateau du Théâtre Lido 2 n’est pas celui du Châtelet… La chorégraphe Joanna Goodwin a du s’adapter à un plateau mobile vertical et à un autre tournant horizontal.  Sans doute, un point faible de cette création…
Dans la deuxième partie, il y a une meilleure occupation de l’espace. L’intelligente scénographie de Bruno de Lavenère est fondée sur ce dispositif scénique et des projections d’images qui aident à nous transporter dans les lieux même du film qui avait été entièrement tourné en extérieurs. Les quatorze musiques sont là, avec de belles performances vocales et un orchestre bien dirigé par Patrice Peyriéras, même si, en fonction des distributions, il y a certaines inégalités. Alexis Mabille a créé des costumes années soixante-dix aux couleurs acidulées du film.
Jean-Luc Choplin, président et directeur artistique, ne voulait pas de stars pour cette création mais les auditions ont été efficaces: on sort avec plusieurs airs mythiques dans la tête et la joie demeure devant ces multiples chassés-croisés amoureux.  » On peut, dit le metteur en scène Gilles Rico, la faire naître au théâtre sous une autre forme, en utilisant notamment la lumière et une vidéo immersive, tout en accentuant les contrastes entre les scènes. Les forains  apportent le soleil et l’insouciance de la jeunesse. Il en sera de même au Théâtre du Lido, ils entraîneront le spectateur dans le monde de la comédie musicale, transmettront à tous les personnages scène après scène, leur joie de vivre qui envahira le plateau. »
Un spectacle à découvrir en cette période morose. «Ou on est adulte, ou on est enfant, disait Michel Legrand. Tout ce qui m’a marqué, est tout ce qui est important pour un enfant et tout ce que j’ai oublié, est tout ce qui n’intéresse pas un enfant. »

Jean Couturier

Théâtre Lido 2, 116 B avenue des Champs-Élysées, Paris ( VIII ème). T. :  01 89 97 09 58.

Sans suite,(un air de roman) Sébastien Bournac Tabula rasa t écriture de Baptiste Amann, partition musicale de Pascal Sangla

Sans suite, (Un air de roman) mise en scène de Sébastien Bournac, texte de Baptiste Amann, musique de Pascal Sangla

Sébastien Bournac revendique le terme de « comédie musicale », pour raconter,l’histoire de Thomas, compositeur en pleine ascension, de musiques de films, va décrocher un bon contrat pour écrire la partition d’une comédie musicale. Mais la mort brutale de de sa mère qui va bousculer sa vie et il n’arrive plus à écrire. Cela se passe en trois parties: Thomas, Camille, Adama comme les protagonistes de cette histoire.

© François Passserini

© François Passserini

« Cette « comédie musicale contrariée » est une grande forme hybride où théâtre, musique et récit se nouent au fil d’une partition fragmentée qui épouse le vertige d’une chute intérieure « (sic), commence par un solo de batterie auquel succède une chanson pop interprétée en direct et au micro (partition de Pascal Sangla, enregistrée aussi par moments). Puis de nombreuses courtes scènes-récits se succèdent…
Les huit interprètes (ce qui devient rare!) sont  bien dirigés  par Sébastien Bournac qui a une grande expérience du théâtre classique et contemporain… « C’est, dit-il, l’histoire d’un homme, qui au milieu de sa vie, sans que l’on comprenne exactement pourquoi, s’effondre au moment où tout lui réussit. L’histoire d’une chute, j’ai toujours trouvé cela fascinant. »

Et c’est le thème de très nombreuses pièces! Eschyle déjà  mettait en scène dans Les Perses, un Xerxès, roi de Perse et chef au pouvoir absolu de dizaines de milliers de fantassins, cavaliers, marins… qui devenait un pauvre soldat, physiquement et moralement épuisé, après l’échec exemplaire  de son immense infanterie et de sa flotte, contre la petite armée des Grecs. Vingt-cinq siècles après, Arthur Miller dans Mort d’un commis voyageur montre un père de famille de soixante-trois ans, instable, peu sûr de lui, s’illusionnant sur lui-même et dont l’état mental va se dégrader…
Dans les spectacles presque muets de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, il y a toujours de nombreuses chutes, celles-ci physiques mais révélatrices d’un conflit avec eux-même et les objets. Ainsi dans Lapin Chasseur, l’actrice Lorella Cravotta, tombe en nettoyant un mur… Pouvoir, domination, accident de la vie, dégringolade psychique… ces thèmes paraissent inusables dans les romans, comme au théâtre.
Ici, le texte de Baptiste Amann auquel il est difficile d’accrocher, n’est pas très clair (et c’est un euphémisme!).  » Il n’y a pas un sujet précis, dit  Sébastien Bourniac. » On discerne un triangle amoureux, la mort de la mère, la chute morale mais l’ensemble reste comme sans chair.

 ©François Passerini

©François Passerini

Ce travail -honnête- est trop long (presque deux heures!) et texte, musique et gestuelle manquent de véritable unité. Cette mise en abyme avec parler/chanté, semble plus souvent relever d’un  atelier et ne fonctionne pas bien devant un public, même si l’ensemble est d’une grande fluidité. En fait, ce Sans Suite n’est ni une véritable comédie musicale ni une comédie au sens classique…  L’ennui menace souvent et nous sommes restés sur notre faim. Dommage!  Des comédies musicales proches du théâtre, telles que les avait imaginées le grand Jérôme Savary (1942-2013) avec d’abord, les spectacles de son Magic Circus, puis entre autres, Zazou et Cabaret) peut toujours être vivante et populaire…
Et ici, le metteur en scène aurait pu nous épargner quelques-uns des stéréotypes actuels: fumigènes, théâtre dans le théâtre, grandes images vidéo des acteurs, micros H.F. Il y a quelques belles scènes comme celle d’un repas de famille assez drôle avec la mère, personnage fantôme (remarquable Nathalie Kousnetzoff) et des chorégraphies assez réussies.Un spectacle encore une fois bien réalisé mais trop long et qui, surtout, faute d’une véritable écriture, peine à convaincre.


Philippe du Vignal

Spectacle vu le 17 mars au Théâtre Michel Portal,Scène Nationale de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques).

Le 24 mars, Théâtre de Brive-la-Gaillarde (Corrèze). T. : 05 55 22 15 22

SANS SUITE [UN AIR DE ROMAN]

SANS SUITE [UN AIR DE ROMAN]

Tabula Rasa

Tabula Rasa

 

Frida Khalo, un portrait musical, création musicale Ezequiel Spuches, mise en scène de Clara Chabalier, d’après les lettres et le journal de Frida Kahlo

Frida Khalo, un portrait musical, création musicale d’Ezequiel Spuches, d’après les Lettres et le Journal de Frida Kahlo, mise en scène de Clara Chabalier  (tout public à partir de dix ans)

On attend des couleurs et l’on reçoit de la musique. Frida Kahlo (1907-1954) : une icône, des images, une légende: elle, toute petite, à côté de son géant Diego Rivera (mais il n’est pas au centre de cette histoire) voit son corps fracassé dans un terrible accident d’autobus. Puis elle a une difficulté à marcher, et doit porter ses fameux corsets, se met des fleurs sur la tête et fait des autoportraits obstinés… Les créateurs de ce spectacle ne refusent rien de la légende mais ne l’illustrent pas. Ils nous mettent plutôt devant une sorte de rébus qui, peu à peu, nous rapproche de Frida.
A un  « bord de plateau », après la représentation, les enfants encouragés à parler, n’hésitent pas à poser des questions simples sur cette mise en scène qui se construit comme un jeu. Pourquoi cette branche tordue, à l’avant-scène? Parce qu’elle évoque le corps maltraité de Frida. Pourquoi ces fils rouges tendus en oblique sur le plateau ? Une réponse aux fils de sang qui apparaissent sur ses tableaux. Et ce grand squelette, mannequin à percussions ? Pour évoquer la fête mexicaine des morts en musique et en couleurs.

 © Marikel Iahana

© Marikel Lahana

Cette Frida -présente grâce aux objets dont, parmi les instruments de musique, un magnifique marimba- s’incarne en deux voix, ou en deux voies : celle de la chanteuse lyrique Céline Laly, la narratrice, et celle du fin danseur Sébastien Ly qui offre l’image que nous connaissons de Frida : ses robes, ses fleurs dans les cheveux, son corset qui lui permet de tenir lequel est peint de symboles forts et colorés avec un brin de moustache: glissement vers le masculin joué par un homme glissant vers le féminin…Mais n’en disons pas plus… Chacun dans cette équipe va au bout de l’entreprise: les percussions, riches et délicates, empruntées par Maxime Echardour aux musiques traditionnelles mexicaines et plus largement, sud-américaines- sont aussi belles à voir qu’à écouter, comme la trompette et la guitare de Mauricio Ahumada.
Tout est parfaitement en place et tout vit : les chansons avec traduction projetée sur un rideau mouvant, les échanges -indirects- entre la chanteuse et le danseur, la découverte progressives des objets et des liens qui les unissent, pour faire apparaître peu à peu une Frida contemporaine, toujours fascinante.
On ne quitte pas un instant ce spectacle original, à ne pas manquer: on en voit rarement parmi ceux dits: « tout public » qui fassent preuve d’un si grande estime… pour tous les publics. L’Echangeur compte dans le théâtre de création. Espérons que  Frida Khalo, un portrait musical, sera largement diffusé…

 Christine Friedel

Attention: c’est juste encore aujourd’hui vendredi  6 février à 14 h 30 et demain samedi 7 février à 18 h. au Théâtre de l’’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. :01 43 62 71 20.

 

 

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

© compagnie

© compagnie Triwat

Les représentations de ballet Bollywood sont plutôt rares en France mais il y a cinq ans, le Théâtre national de la danse de Chaillot, en avait accueilli un spectacle. Triwat, avec des artistes de plusieurs origines mais vivant en France, forme des élèves à cette danse. Tous ont une pratique régulière du kathak, souvent depuis de longues années. C’est une très ancienne danse narrative dont le grand public retient la rythmique des pieds, le langage des mains et les pirouettes.
A l’origine, les artistes itinérants de kathak utilisaient danse, musique et gestuelle pour raconter les histoires de la mythologie hindoue, en particulier Le Mahabharata et Le Ramayana.

Le texte du prologue résume bien la proposition: «Acteurs et danseurs réunis dans le studio de danse, s’échauffent, discutent et répètent leur chorégraphie, pendant que le public s’installe. Le directeur  annonce alors qu’ils vont travailler sur une nouvelle création fondée sur Shakuntala du poète indien Kâlidâsa. Il en présente brièvement la vie et plonge le public dans le contexte de la pièce à venir, puis le spectacle commence avec l’histoire de Shakuntala. »
Ses amours contrariés avec le roi Dushyanta est un des épisodes du Mahabharata. Kamal Kant, issu de huit générations de maîtres de kathak, a travaillé en France avec plusieurs compagnies de danse et de théâtre,  en particulier, le Théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine. Meghat Jagawat vient, lui, de la danse traditionnelle indienne et a étudié le kathak avec  le maître Girdhari Maharaj: ils en sont donc les grands spécialistes. Vingt danseuses et danseurs participent à cette création. La vie de Prachi Ghera qui interprète Shakuntala et que nous avons rencontrée, est en elle-même, une épopée! Née à New York, de parents d’origine Sindhi, elle  y a pratiqué la danse kathak depuis l’âge de sept ans.

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©x Camille Claudel réalisant Shakuntala

Actuellement chef de projet en architecture intérieure, elle avait un rêve caché: pouvoir vivre et de son art à Paris. Arrivée ici il y a un an, elle a un français encore fragile mais très compréhensible. Se retrouver dans la capitale et y jouer le rôle de Shakuntala complète ce rêve. Elle a répété avec la compagnie Triwat chaque dimanche, pendant quatre mois…
A ce travail en groupe, s’ajoutaient ses répétitions à elle: le rôle exige en effet une grande maîtrise de la danse mais aussi du jeu avec dialogues. Sa présence est impressionnante, quand elle incarne cette héroïne mythique, comme le sont aussi les autres artistes embarqués dans cette aventure.

Chants, danses, dialogues sont accompagnés de vidéo en fond de scène. L’ensemble, avec de beaux costumes, est un kaléidoscope riche en couleurs et une invitation au voyage dans une autre culture. Le travail des ces artistes est une vraie réussite et il serait utile  que le public le découvre sur d’autres scènes. Le musée Camille Claudel avait déjà accueilli ce spectacle: l’artiste réalisa en 1887 une sculpture représentant Shakuntala…

Jean Couturier

Spectacle vu le 10 janvier à la M.P.A.A. de Saint-Germain-des-Prés, 4 rue Félibien, Paris (VI ème). 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py (en français, surtitrage en anglais pour les dialogues et chansons, en français pour les chansons)

 

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©Thomas Amouroux

Juste avant l’entracte, Laurent Lafitte -exceptionnel dans le rôle d’Albin/Zaza- interprète sous un arc-en-ciel de tubes fluo, les paroles de la mythique I am what I am : “J’ai le droit d’être moi, un être à part, j’entre en scène et j’ose … Sous les crachats ou sous les roses, que l’on m’acclame où que l’on me blâme. Je sais que je ne suis ni elle, ni lui, ni lui, ni elle”.
Cette confession de Zaza claque comme un manifeste d’ouverture d’esprit dans une France qui en manque souvent. A l’image d’Éric Ruf qui a relevé avec succès au dernier festival d’Avignon, le défit de monter Le Soulier de satin de Paul Claudel, Olivier Py réussit totalement son pari : recréer cette comédie musicale montée à Broadway en 83.
À la création de la pièce originale (1976), son auteur Jean Poiret écrivait avec son humour habituel: « On peut également recevoir la pièce comme un beau drame ou l’homo et l’hétéro (se munir d’un dictionnaire, j’ai omis de vous le dire, pour tout ce qui concerne cet exposé, ou demander tous renseignements à la caisse du théâtre, tous les jours de 11 h à 20 h, sauf le lundi, de 11 h à 18 h), ou l’homo et l’hétéro, disais-je, se livrent bataille dans une déchirante lutte de générations. Le tout dans un sourire poilé de larmes, comme il convient, entre gens de bon ton”.

Cette comédie musicale est une absolue réussite à tous niveaux. La scénographie avec plateau tournant, signée Pierre-André Weitz nous fait voyager de la scène du cabaret La Cage aux folles, à ses coulisses et à l’appartement d’Albin et Georges. Ce même artiste a aussi créé les costumes, dignes des grandes revues années quatre-vingt comme celles de LAlcazar ou du Paradis latin. L’orchestre des Frivolités Parisiennes sous la direction de Christophe Grapperon, plein de fougue, et les exceptionnels danseurs travestis Les Cagelles complètent cette mise en scène parfois grave, mais festive.
Le chorégraphe Ivo Bauchiero mêle avec succès claquettes, jazz, swing et danses de salon et ici, tout est fait pour que le public se sente au cœur du cabaret, avec des lumières rose. Laurent Lafitte (Albin transformée en Zaza meneuse de revue) va au contact des spectateurs, traverse un rang de l’orchestre et, comme un bateleur, les interpelle avec quelques réparties cinglantes : «Bonsoir à toutes et à toutes, et à toutes! Y a-t-il des hétéro dans la salle? Cela fait quoi d’être en minorité? Il y a deux sortes d’hommes, les passifs et les menteurs ! »
Et, à un autre moment, il regarde le poulailler du théâtre : « Coucou là-haut, Elle m’a fait coucou ! Ben, ce ne sont donc pas des places aveugles. » Accompagnant Laurent Lafitte -excellent dans ce genre d’exercice- ses partenaires sont justes, en particulier, l’acteur qui interprète Georges le mari d’Albin qui doit marier son fils et le faire entrer dans une famille chrétienne intégriste, d’où les multiples quiproquos comiques. «C’est un privilège, dit-il, de porter la tendresse en scène, dans le souffle et les pas de Georges.»
En costume d’un blanc éclatant, il ressemble au regretté Jean-Marie Rivière ( 1926-1996) acteurmetteur en scène et exceptionnel homme-orchestre de lAlcazar. Jean Poiret écrivait :«Le tout dans un sourire poilé de larmes. »

Pour Olivier Py, « La Cage aux folles est une leçon de tolérance qu’on aime car il n’y a pas de sermon. Elle se contente de nous faire rire, puis pleurer et rire encore, jusqu’à pleurer de rire. » Un exemple dans l’histoire du spectacle et pour le plus grand bonheur du public qui, chaque soir, offre une ovation debout à ces artistes en chantant avec eux : « On ne vit qu’une fois… Carpe diem, carpe diem. Entre le baptême et le Requiem. La vie, c’est peu de choses. Aussi fragiles que les roses, les roses, les roses. » Il faut espérer que ce spectacle sera repris.


Jean Couturier


Jusqu’au 10 janvier, Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, Paris ( Ier). T. : 01 40 28 28 40.

 

Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé

Casse-Noisette ou Le Royaume de la nuit, librement inspiré du conte d’E.T.A Hoffmann, adaptation de Johanna Boyé et Élisabeth Ventura, mise en scène de Johanna Boyé (tout public)

D’abord merci à ses réalisatrices d’avoir rendu lisible ce conte, que même les amateurs avertis ne comprennent pas toujours: ils se satisfont du bel écrin musical de Piotr Ilitch Tchaïkovski et des performances dansées chères aux chorégraphes qui ont adapté cette histoire. Une telle création, bien utile, nous rend plus vif d’esprit: il faut ne pas perdre le fil de ce spectacle de quatre-vingt dix minutes ! « Notre travail d’écriture a été alimenté, disent les autrices, par trois grands axes dramaturgiques : notre Casse-Noisette est une fable sur la réparation, une histoire fantastique et enfin, un conte musical. »

© Vincent Pontet

© Vincent Pontet

Dans la famille Silverhaus, la jeune Clara, à la suite d’un accident, est handicapée de la jambe gauche et refuse de sortir de la maison, pour ne pas se montrer. Seule manière d’intégrer ce handicap : donner chaque année un prénom à sa nouvelle prothèse. Les parents, totalement dépassés n’assument rien et, seul, son parrain Drosselmeyer cherche à la faire fuir de sa condition. Le soir de Noël, il lui offre un jouet : un casse-Noisette, mi-objet, mi-humain, fracturé lui aussi, ( on le retrouve souvent pendu aux branches du sapin sous forme de petite poupée).
Il emportera Clara pour qu’elle échappe à dame Mauserink, reine des souris qui la terrifie! Ils se faufilent par une porte dérobée et découvrent le royaume de la Nuit et des rêves, celui des Pirlipates. Clara dira à Casse-Noisette: « Quand je t’ai rencontré, tu m’as fait découvrir ton monde.” Ils se retrouvent parmi des personnages un peu cabossés, eux aussi : un Roi, une Reine, des brigadiers, des marmitons : tous en conflit avec à la Reine des souris.
Le Roi nomme alors Clara, ministre des Solutions; elle appellera Casse-Noisette pour l’aider à résoudre ce conflit. Puis, ils interprèteront tous ensemble la Chanson des fêlés, dans l’esprit comme chaque année, de la rituelle Chanson des Enfoirés.
Pirlipatine, fille du roi, est blessée au visage mais, entre elle et Casse-Noisette, naît l’amour, ce qui ranime la colère du roi. Ils devront revenir dans la vie réelle où, heureusement, ils croisent la fée Dragée, égarée. Elle les aide à prendre conscience de leurs différences : «Il faut s’adapter plutôt que s’opposer. » Et «Quand quelque chose est cassé, on le répare. »

Ils feront la paix avec Mauserink, redevenue une mignonne souris, regagnera le grenier. Casse-Noisette rejoindra Pirlipatine. Clara assumera enfin totalement son handicap et acceptera de sortir dehors. La mise en scène, celle d’une revue musicale, est gaie et iconoclaste. Tous les interprètes chantent, dansent avec entrain et invitent souvent le public à briser le quatrième mur, en venant à son contact.
L’intrigue, surtout quand on arrive chez les Pirlipates, n’est pas toujours facile à suivre mais l’énergie communicatrice des acteurs, devenus ici artistes de cabaret, compense… Et ce Casse-Noisette, revu et corrigé, distille aussi un petit message politique: la ministre des Solutions deviendra ministre de la Dissolution… Et le Roi, parodié dans son isolement, n’écoute plus personne. Mais, de la rue, parvient un menaçant: «Aujourd’hui, le peuple se réveille. »
La créatrice costumes Marion Rebmann et la scénographe Caroline Mexme savent nous introduire dans un univers à la David Lynch ou à la Tim Burton. Et tous remarquablement engagés: Véronique Vella, Coraly Zahonero, Yoann Gasiorowski, Nicolas Chupin, Baptiste Chabauty, Mélissa Polonie et Charlotte Van Bervesselès reprennent, avec joie et en chœur, la significative Chanson des fêlés, mise en musique par Medhi Bourayou : “La chanson des fêlés, des abimés, des cabossés, des tout-cassés en mille morceaux; toutes nos brisures, toutes nos fêlures, elles nous forgent une allure, une sacrée carrure. Quand tu es fêlé, tu peux rêver et dans la vie, tu mets de la magie. Vive la tendresse, la maladresse, vive nos faiblesses”. Tout est dit !

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

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