Oh Louis … we move from the ballroom… chorégraphie de Robyn Orlin

© Robyn Orlin

© Robyn Orlin

Festival de Danse de Cannes :

Oh Louis … we move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep … chorégraphie de Robyn Orlin, musique  de Loris Barrucand

«Elle veut  que je sois Louis XIV qui revient d’Afrique sur un bateau de réfugiés, et qui a perdu son passeport.» Benjamin Pech, emmitouflé dans une couverture de survie géante dorée, annonce avec  cette phrase d’ouverture, une confrontation entre le monde ancien et ses codes, en particulier son trop fameux Code noir raciste, Édit royal de Louis XIV(1685) touchant la police des îles de l’Amérique française, et le monde actuel, « démocratique » et hypocrite. Brigitte Lefèvre, directrice artistique du festival de danse de Cannes, a choisi l’ancien danseur-étoile de l’Opéra de Paris pour ce projet. Il accueille le public en survêtement rouge et doudoune bleue sans manche. «On sait, dit-il, comment vous plaire».

La chorégraphe, elle-même fille de parents immigrés polonais qui ont gagné l’Afrique du Sud, il y a cinquante ans, réagit au flux migratoire massif d’aujourd’hui en Méditerranée. Au riche costume du danseur, se mêlent les anoraks multicolores des réfugiés; le son du clavecin évoque celui de la carlingue d’un bateau en mouvement sur une mer dorée. La musique, interprétée et créée ici par Loris Barrucand, accompagne le Roi-Soleil, comme Sganarelle accompagne Don Juan dans sa chute. Il déclame régulièrement des passages du terrible Code noirArticle 38:  L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis une épaule; s’il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il  aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule; et, la troisième fois, il sera puni de mort.

Benjamin Pech sort de l’Opéra , une institution puissante encore aujourd’hui, et directement issue de l’Académie Royale de Musique créée par Louis XIV. Il pulvérise ici sa carapace dorée et se révèle un artiste complet et sensible. Sont diffusées une courte vidéo du moment émouvant des adieux à l’Opéra qu’il a quitté récemment (voir Le Théâtre du Blog) et une radio de la prothèse de sa hanche!  Le public, avide de performances, oublie trop souvent que le corps du danseur est mis à rude épreuve tout au long de sa carrière.

La silhouette de Benjamin Pech, entouré de ses vêtements, au centre du plateau, se projette sur un écran ovale suspendu au-dessus de la scène : puissante évocation des images des actualités quotidiennes ! Parfois Benjamin Pech joue avec son smartphone, et filme le public ou invite une spectatrice à devenir sa reine. La douloureuse situation évoquée ici contraste avec la tonalité joyeuse du danseur, à l’image de ce monarque absolu, bienfaiteur des arts.
Un superbe exercice de théâtre et de liberté qui nous questionne, et qu’il faut absolument aller voir.

Jean Couturier

Spectacle vu au Festival de Danse de Cannes le 10 décembre.
Théâtre de la Cité internationale, boulevard Jourdan Paris XIVème du 13 au 22 décembre.


Archives pour la catégorie Danse

Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay

 

Festival International de Danse de Cannes :

 Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay, inspiré de Don Quichotte de la Mancha de Miguel de Cervantes, chorégraphie de Silvia Bazilis et Raúl Candal, d’après l’œuvre originale de Marius Petipa, musique de Ludwig Minkus

Balletsodreuruguay1La partie réservée aux grands ballets du répertoire classique est de plus en plus congrue en France, et même l’Opéra de Paris réserve l’essentiel de sa programmation au contemporain, souvent sans intérêt comme Play, actuellement à l’affiche. On peut donc se réjouir du coup d’envoi donné ici avec ce superbe Don Quichotte par la Compagnie nationale d’Uruguay qui  vient pour la première fois en France.

Brigitte Lefèvre, directrice de ce Festival International, sait s’ouvrir à la nouveauté sans oublier pour autant les fondamentaux. Elle a accompagné l’émergence de la danse contemporaine en France, quand,  après avoir été danseuse à l’Opéra, elle a été en fonction au Ministère de la Culture,  puis Directrice du Ballet à l’Opéra, et elle s’entend à «rassembler sans opposer».

 Ce festival programmé sur deux longs week-ends, voit se succéder de nouveaux talents comme Jann Gallois ou Maud Le Pladec,  et des compagnies établies : le Ballet de l’Opéra de Rome, dirigé par l’étoile Eléonora Abbagnato ou le Ballet Nacional Sodre qui partage avec le Ballet du Teatro Colòn de Buenos Aires, le privilège d’être la plus ancienne et la plus importante compagnie d’Amérique du Sud.  Julio Bocca, son directeur, ancienne étoile de l’American Ballet Theatre, l’a redynamisée durant les sept années de son «règne»…qui se termine dans un mois. Il a  eu l’occasion  avec ce Don Quichotte dont il a raccourci certaines scènes et accentué le rythme, de montrer la rigueur de ses interprètes. Du corps de ballet, jusqu’aux solistes et aux étoiles, tous possèdent la virtuosité requise pour interpréter ce chef-d’œuvre de la tradition classique. Joyeux et solaire mais truffé de difficultés techniques…

 Les attaques des pointes chez les filles, les sauts et les grands jetés en tournant chez les garçons-ou la musicalité des ensemble-n’ont rien à envier à ceux des danseurs d’autres grandes compagnies classiques, avec en sus, une fougue et une sensualité sud-américaines qui rappellent celles du Ballet de Cuba. La pantomime est interprétée avec tant de naturel et de bonne humeur, qu’on en oublie son côté conventionnel. Avec l’étincelante Maria Riccetto (Kitri) et Gustavo Carvalho (son amoureux, Basile), les superbes techniciennes Nina Queiroz et Paula Penachio (les deux amies de Kitri). Mention spéciale à Ciro Tamayo (le torero) qui traverse le vaste plateau en trois grands jetés, Guillermo Gonzales (le chef des Gitans) et Anibal Orcoyen (Gamache) pour son irrésistible interprétation comique.

 Mieux vaut oublier les décors et costumes, et s’intéresser à la danse qui s’impose ici avec brio ! Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse !!

 

Sonia Schoonejans

 

 

La Fresque chorégraphie d’Angelin Preljocaj

 

La Fresque chorégraphie d’Angelin Preljocaj

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Photo Jean Couturier

Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville, avait demandé un ballet pour jeune public au chorégraphe qui a créé cette pièce d’après un célèbre conte chinois. Deux voyageurs trouvent refuge dans un temple et remarquent une fresque représentant un groupe de jeunes filles. Un des voyageurs tombe amoureux de l’image de l’une d’elles, et traverse cette fresque pour la rejoindre, et il y vit une romance amoureuse.

Laurence Loupe, en 1988 dans le Journal du Théâtre de la Ville présentait ainsi Angelin Preljocaj,  « Chez lui, la danse peut tout dire et faire sortir de l’inconscient, ce que le langage refoule. Et de l’histoire, ce que la mémoire des hommes n’a pas consigné ou n’a pas transmis». Ainsi la danse donne à voir l’invisible, et nous fait traverser le miroir. Pour le chorégraphe, elle crée les liens qui se nouent entre image fixe et mouvement, entre instantanéité et durée, entre vif et inerte. Derrière cette métaphore qui traverse le conte chinois, se profile la question de la représentation dans notre civilisation et la place de l’art dans la société d’aujourd’hui».

Plusieurs tableaux se succèdent et nous emportent dans une histoire teintée de surréalisme et  parfois d’une naïveté enfantine. D’autres tableaux sont très sensuels  avec ces cinq danseuses figurant la fresque derrière un voile, ou les bouleversants duos des amoureux, Yurié  Tsugawa et Jean-Charles Jousni.
Les danseurs, en costumes d’Azzedine Alaïa, sont traversés de multiples impulsions fluides et harmonieuses. Ce créateur disparu récemment s’était fait connaître du grand public  avec une robe aux couleurs du drapeau français portée par Jessye Norman  pur la célébration du bi-centenaire de 1789.  Il a toujours mis en valeur le corps féminin, comme Angelin Preljocaj, dont la danse est ici accompagnée ici d’une  belle création lumières d’Eric Soyer et d’un habillage vidéo de Constance Guisset. La musique de Nicolas Godin complète cette pièce d’une heure vingt pour dix danseurs, promise a un bel avenir.

Nous n’oublierons pas le solo plein d’énergie et de sensualité de Yurié Tsugawa, et il faut  remercier Angelin Preljocaj qui sait faire aimer la danse à un vaste public, grâce à une dramaturgie claire et  à une chorégraphie de qualité.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville hors les murs au Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro Paris XVIème,  jusqu’au 22 décembre.

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Afectos, musique de Rosario La Tremendita et Pablo Martin Caminero,chorégraphie de de Rocío Molina

 

Afectos, sur une idée originale de de Rocío Molina et Rosario La Tremendita, musique de Rosario La Tremendita et  Pablo Martin Caminero, chorégraphie de de Rocío Molina, direction musicale de Rosario La Tremendita

© Tamaro Pinco

© Tamaro Pinco

Le flamenco peut exister dans le silence, la lenteur et la pénombre,  contrairement à certaines idées reçues. Afectos (sentiments, émotions), commence dans le silence total et l’obscurité. L’une après l’autre, les silhouettes de Rosario La Tremendita (chant et guitare), de Pablo Martin Caminero (contrebasse et loops) et de Rocío Molina pénètrent sur le grand plateau.

Rocío Molina allume un plafonnier et on distingue alors quelques éléments  du décor: un grand fauteuil de cuir, un rocking-chair, un perroquet où sont pendus quelques costumes, un siège, une contrebasse et deux guitares. Rocío Molina se love dans le siège au fond de l’espace scénique, puis saisit une des guitares qui se trouvent à sa portée, se recueille et dans le silence, le contrebassiste commence à faire résonner sur son instrument,  comme si c’était un oud,  une mélodie très douce. Elle, toujours assise, les yeux fermés, semble s’éveiller et ses bras dessinent en un «braceo» subtil, de lentes ondulations ; puis ses jambes entrent dans cette danse silencieuse et, peu à peu, bras et jambes, comme démultipliés, effleurent, puis enlacent la guitare. Rocío Molina ne joue pas vraiment de cet instrument, emblème du flamenco, mais danse avec lui, inventant postures en suspens et attitudes, dans une sorte de pas de deux sensuel, amoureux…

La Tremendita joue alors, avec douceur,  sur sa propre guitare, comme sur une guitare baroque. Rocío Molina se lève et danse lentement, puis jaillit le chant de La Tremendita, puissant, profond, non comme un accompagnement mais comme un partage. Tel  est le début du spectacle, qui se terminera presque comme il avait commencé à la tombée de la nuit, avec un long dialogue dansé entre Rocío Molina et la lune, mélancolique et empreint de nostalgie, poétique comme un rêve d’enfant.

Au fil des séquences qui structurent le spectacle,  les trois artistes vivront et nous feront vivre toute une gamme de sentiments et d’émotions: de la rêverie à la joie débordante, de la souffrance au grotesque et à la dérision. Entre eux, une complicité parfaite.  A un moment, Rocío Molina et la Tremendita, presque enlacées, battent la mesure sur leur poitrine avec leurs mains, comme si leurs cœurs battaient à l’unisson : minute de grâce bouleversante…

Parfois Rocío Molina chuchote à l’oreille de La Tremendita ou à l’oreille de Pablo Martin Caminero, des confidences qu’eux seuls peuvent vraiment entendre.  Rocío Molina utilise toute la scène pour une danse fougueuse, enjouée presque frénétique mais elle peut aussi se concentrer sur un espace réduit au minimum,  de la taille d’un mouchoir déplié… Qu’il soit petit ou immense, l’espace scénique représente pour  elle un lieu de liberté pour exprimer sans contraintes les différentes facettes de sa personnalité.

La danseuse-corps de femme et visage d’enfant-fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise surprenantes: puissance, énergie, raffinement, subtilité, sensualité, gravité, profondeur d’une femme mais aussi goût du jeu, humour, ingénuité, espièglerie, insolence d’une enfant. Audacieuse et rebelle, elle ne se soumet à aucune norme, à aucun dictat. Elle entrelace toutes les formes de danse : le flamenco,  où elle a baigné tout enfant et dont elle connaît parfaitement les codes et les règles, mais aussi la danse moderne, contemporaine,  indienne et le  butō japonais. Tout, chez elle, est source d’inspiration, à condition de pouvoir tout bousculer, pour créer un autre langage: le sien. Une démarche sans  rien de complaisant, de forcé, ou de cérébral. Une nécessité essentielle, presque organique de sa personnalité. Elle revendiquait, dans un entretien déjà ancien, le fait d’être «impure ».

Une déclaration jugée iconoclaste et paradoxale par la plupart des chantres de l’orthodoxie flamenca qui  jugent la «pureté» comme qualité essentielle. C’est méconnaître ou vouloir ignorer ce que signifie «impure» pour elle, ouverte à toutes les aventures et qui revendique contradictions et audaces … Elle peut aller dans une prison et y improviser, ou danser à sept heures du matin sur les quais de la Seine, dans une quête irrépressible de liberté. Elle est en effet absolument libre : elle peut tout se permettre, et ne s’en prive pas. Rocío Molina n’a pas fini d’en déranger certains mais aussi d’en étonner et d’en émerveiller beaucoup d’autres…

 Chantal Maria Albertini

 Spectacle vu le 11 novembre au Théâtre National de la Danse 1 Place du Trocadéro Paris XVIème

 

Asura, chorégraphie de Naomi Muku

 

Asura, chorégraphie de Naomi Muku

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

La compagnie de butô Dairakudakan, accueillie par la Maison de la Culture du Japon à Paris, avec, à sa tête,  l’emblématique septuagénaire Akaji Maro, fête ses  quarante-cinq ans avec d’abord Asura, et ensuite Paradise .

Les huit statues Asura, de taille humaine, tricéphales et à six bras, du temple bouddhiste Kôfukuji de Nara, (une des anciennes capitales du Japon), ont inspiré la jeune chorégraphe et danseuse Naomi Muku qui ressemble à l’une d’elles. Elle est originaire de cette ville, comme son maître Akaji Maro qui assume la direction artistique d’Asura. «Le corps lui-même, dit-il, est déjà une œuvre. Même à vingt ans, il est riche de strates mémorielles et chaque danseur porte sur son dos, la beauté et la laideur de sa vie. Cela ne m’intéresse pas de voir une maîtrise époustouflante. Je veux voir des choses qui dépassent du cadre.»

 Comme ici, avec les corps de sept danseurs et de Naomi Muku qui va donner vie à une de ces statues, et libérer ainsi toutes ses pulsions vitales, humaines comme animales.  En quatre-vingt minutes, nous assistons à sa transformation corporelle,  grâce à plusieurs rituels. «Le butô, dit Akaji Maro, danse insaisissable et absurde, peut être ressentie de plusieurs façons, selon le regard du spectateur». Naomi Muku, après une chute, sort d’un cocon, le corps maquillé du fard blanc utilisé par les acteurs de kabuki et les geishas, et rencontre deux femmes riant, et des divinités aux masques grotesques.

La chorégraphe dit avoir été très marquée quand un journaliste japonais a été décapité par Daesh en 2015,  comme le rappellent certaines images d’Asura: dans ce rituel de transformation, elle sera maculée de rouge sang. Une création musicale originale de Keita Matsumiya l’accompagne, en particulier quand Asura devient statue, une musique baroque occidentale : plus familière à son oreille puisque Naomi Muku a suivi une formation classique. Entre danse et performance, Asura fait partie d’une série de «kochûten» dont la chorégraphie est confiée de manière tournante par Akaji Maro à un danseur de sa compagnie.

Une frêle danseuse japonaise sera statufiée pour l’éternité dans notre mémoire sensorielle. Après avoir vu ce spectacle, vous pouvez aller à Nara et ressentir ce que ces statues vous inspirent personnellement. En attendant, découvrez à la fin du mois, la vision du Paradis qu’en a Akaji Maro, avec Paradise, une pièce iconoclaste. Après l’élève, le maître nous surprendra sans doute une fois de plus.

Jean Couturier

Maison de la Culture du Japon, Paris XVème, Asura,  du 23 au 25 novembre. Et Paradise, du 30 novembre au 9 décembre.

www.mcjp.fr

Maison de la musique de Nanterre : Crazy Camel, les 15 et 16 décembre.

www.maisondelamusique.eu

El Baile, chorégraphie de Mathilde Monnier et Alan Pauls

 

El Baile, chorégraphie de Mathilde Monnier et Alan Pauls

© Nicolas Roux

© Nicolas Roux

En juin dernier notre amie Christine Friedel-qui n’est vraiment pas du tout du même avis que-nous vous avait parlé de ce ballet… Il y a quarante ans, les compagnies n’envoyaient des invitations sur papier,  mais ni dossiers de presse ni extraits vidéo par courriel pour se faire connaître, et espéraient qu’un directeur de salle ou un producteur viendrait et aurait un coup de cœur pour leur spectacle. Ettore Scola était ainsi venu voir lui-même à Antony (Hauts-de-Seine) Le Bal, mise en scène de Jean-Claude Penchenat, avec ses comédiens du Théâtre du Campagnol qui eut un fameux succès.

Cette brillante aventure théâtrale et dansée qui racontait l’histoire de la France avant la guerre et depuis la Libération, par le biais d’un  bal populaire, va devenir en 1983 avec ces mêmes acteurs ou presque, un film couronné de nombreux prix. Librement inspiré de ce Bal, cela se passe à Buenos-Aires et ce que disait à l’époque, le réalisateur, reste aussi vrai ici :«Les gens qui se retrouvent dans une salle de bal, ne se connaissent pas et n’ont pas de raison de communiquer par la parole. A travers leurs regards, leur manière de s’asseoir, d’inviter à danser et d’accompagner les dames, ils cherchent plutôt un langage différent de la parole, une façon de communiquer et de vivre autre chose que l’échange de mots».

Les sept danseuses et cinq danseurs, tous Argentins, ont de belles personnalités. Mais pendant  cette petite heure, ils nous paraissent un peu perdus sur ce grand plateau. Chants, musiques enregistrées et chorégraphie inspirée des danses populaires de rue se succèdent  mais  les interprètes n’arrivent pas à trouver de liens entre ces éléments. «Ensemble, dit Mathilde Monnier, nous avons composé une sorte d’abécédaire  avec lequel nous avons déconstruit toutes les danses traditionnelles». Déconstruites…  mais plus guère  reconnaissables et l’émotion ne passe pas la rampe. Déception!

Sur la fin, un tango avec deux danseurs se transforme en farandole avec l’ensemble du groupe, et l’émotion est alors palpable. Une farandole qui se construit et se déconstruit sous nos yeux, rappelant celle de Kontakthof de Pina Bausch (1978), qui avait sans doute inspiré la première version du Bal de Jean-Claude Penchenat. La boucle est bouclée! «Il nous appartient dans cette nouvelle pièce d’aborder l’histoire d’un pays, non à partir de la grande histoire des évènements mais plutôt de mettre en scène ce que l’Histoire ne retient pas, ce qu’elle ne montre pas, ce qu’elle oublie» dit la chorégraphe.

La lisibilité de l’histoire contemporaine de l’Argentine avec différents épisodes marquants croisés avec les histoires personnelles des douze artistes est ici peu évidente. Une soirée avec une impression en demi-teinte: il ne faut mieux pas chercher à retrouver nos émotions du passé ni nos fragiles souvenirs !

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème, du 22 au 25 novembre.

www.theatre-chaillot.fr

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Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

20171020_184102Après Yann Bourgeois au Panthéon (voir Le Théâtre du blog), le programme Monuments en mouvement a proposé à la compagnie Le Guetteur d’investir le château de Pierrefonds. Imposant, il a été construit au XIV ème siècle par le duc Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, aux confins de la forêt de Compiègne,  puis  remanié de fond en comble par Eugène Viollet-le-Duc. L’architecte, contesté aujourd’hui pour avoir restauré à sa façon Notre-Dame de Paris et autres monuments, a laissé libre cours à son invention style néo-gothique. Il passa vingt ans à reconstruire, sur ordre de Napoléon III, ce château volontairement ruiné par Louis XIII après le Fronde. Tout en respectant les plans d’origine, Eugène Viollet-le-Duc a réinventé des ornements baroques, en particulier la statuaire, dont un bestiaire de pierre étonnant, « à la manière de »… dans un style très personnel.

Cette architecture médiévale fantasmée, peuplée de monstres grotesques ne pouvaient qu’inspirer Luc Petton et Marilen Iglesias Breuker Breuker car leur prochaine création, Ainsi la nuit, se focalise sur « la poétique de l’effroi ». Les Transis est une adaptation inédite de cette pièce pour le château et une tournée dans d’autres monuments. Ici, ce n’est pas des cygnes ou des grues de Mandchourie que ce passionné d’ornithologie met en scène avec ses danseurs, comme dans Swan ou Light Birds (voir Le Théâtre du Blog) : des animaux bien plus inquiétants vont se mêler aux interprètes. « Enfant, j’ai longtemps été habité par une sainte horreur du noir dans lequel je craignais d’être happé et de disparaître, confie le chorégraphe. Ces terreurs m’anéantissaient d’autant qu’elles surgissaient parfois à l’issue d’épisodes somnambulesques accompagnés de sensations physiques déconcertantes, comme si mon corps s »expansait » ». Des sensations qu’il entend nous faire revivre dans ce vrai-faux château, digne de Walt Disney.

Dans la Cour d’honneur à la tombée du jour, d’étranges personnages se glissent comme des voleurs, en juste-au-corps noir et long manteau sombre. Deux danseurs se livrent un combat acrobatique ;  un loup trottine aux trousses des danseuses, puis s’immobilise. Temps suspendu. Silence. «Le loup, avec son aura de peur viscérale, fait surgir l’effroi d’être dépossédé de notre statut de chasseur pour devenir proie ! ».

On suit la troupe en haut du donjon. Dans une grande salle voûtée, les interprètes se lovent contre les murs, comme sortis de la pierre. Créatures nocturnes, ils évoluent lentement, suspendent leurs gestes puis s’effacent derrière les tentures. Et réapparaissent en compagnie de rapaces de toute taille. Babylone, la grande chouette lapone, piaille et déploie ses ailes. Rose, le faucon gerfaut, fait cligner ses yeux perçants, et une colonie de petites chouettes effraies se disputent la nourriture sur les bras des artistes. Un gros vautour vorace glisse son bec dans les poches de la veste d’une danseuse. Et chaque oiseau y va de son cri particulier, sans distraire les artistes de leurs mouvements.

Les Transis, ce titre suggère les gisants conçus par l’art funéraire à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, pendant la Grande Peste et la guerre de Cent ans, mais le spectacle n’a rien de macabre, et conjure nos peurs, plus qu’il ne provoque l’effroi. Les danseuses ont un petit air d’Irma Vep, l’héroïne du film Les Vampires de Louis Feuillade (1915), et les danseurs développent d’étranges mimiques. La présence des oiseaux n’empêche pas la danse d’advenir: ainsi le solo feutré de Sun-A Lee fait suite à un duo plus aigu d’Aurore Godfroy et Anais Michelin.

Adalberto Fernandez Torres réalise, lui,  un impressionnant numéro de contorsionniste et Pieradolfo Ciuilli s’y entend pour parler italien aux oiseaux. Chouettes, loups et vautours jouent le jeu. Il aura fallu un patient travail pour habituer les animaux aux danseurs, et inversement. Depuis leur naissance ils les côtoient, les connaissent et partagent une complicité  sans être pour autant dressés comme des bêtes savantes. 

La musique de Xavier Rosselle, qu’il interprète en douceur au saxophone accompagné par quelques percussions, renforce cette atmosphère étrange, en demi-teinte. Les oiseaux ont été habitués à ces sons dès leur sortie de l’œuf, et comme les danseurs et les circassiens, ils apprivoisent leurs peurs respectives. Sous la direction attentive d’animaliers, eux aussi très investis dans le spectacle. « Imaginer un instant être destitué du statut de prédateur – l’homme-pour n’être plus que celui de proie et, comme le dit Claude Regy, devenir “un régal pour les vautours » , écrit Luc Petton. »

Mireille Davidovici

Les Transis, a été créée le 21 octobre pour le Centre des Monuments historiques et sera déclinée pendant trois ans en différents lieux de l’opération Monuments en Mouvement. https://www.monuments-nationaux.fr/

Ainsi la nuit : Spectacle pilote : les 21 et 22 décembre à l’Opéra de Reims.
Le 13 janvier, Le Volcan, Le Havre; le 3 février, Théâtre municipal de Fontainebleau ; 16 mars, Centre culturel Saint-Ayoul de Provins.
Création  les 15 et 16 mai Le Bateau de Feu à Dunkerque.

Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris

 

Un spectacle en répétition : Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris, 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Saburo Teshigawara répète avec dix danseurs du corps de ballet, dont les étoiles, Emilie Cozette, Mathieu Ganio et Germain Louvet, répartis sur deux distributions. Sa collaboration avec l’Opéra de Paris remonte à février 2003, avec Air, un duo créé sur une musique de John Cage, et repris en 2006. Aurélie Dupont, Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard ont dansé pour lui Darkness is hiding Black Horses en 2013.  Et Aurélie Dupont, Sleep à Tokyo, en 2014, avec lui,  Rihoko Sato et d’autres danseurs (voir Le Théâtre du blog).

La pièce a été reprise en juillet dernier au Lincoln Center de New York. Devenue directrice du ballet de l’Opéra, Aurélie Dupont offre à cet artiste hors-normes, une nouvelle occasion de déployer son talent au Palais Garnier, au niveau du langage chorégraphique, et de la création lumière et des costumes.

Nous avons assisté aux répétions, sous la coupole du studio Marius Petipa. Les danseurs suivent les indications du maître qui joint le geste à la parole, avec tout son corps et ses mains. Chez Saburo Teshigawara, comme chez Rihoko, sa danseuse japonaise fétiche qui participe à l’aventure, les mains nous parlent et  réalisent une chorégraphie a minima. «Je vous pousse, dit-il mais pas trop, pensez à respirer un peu».

Saburo Teshigawara sait que son désir de mobilité permanente requiert chez ses interprètes des qualités à part. Il apprécie ici leur ouverture à son univers, leur disponibilité physique et mentale. Mais il tient compte des singularités de chacun, en les accompagnant individuellement.  Pour lui, le corps doit voyager dans l’espace en tournoyant parfois sur lui-même et en alternant des séquences rapides et lentes. «Vas-y, vas-y, ne t’arrête pas, tourne sur toi-même, pour toi-même, pas pour ce voyage»,  répète-t-il. Il réalise avec eux une calligraphie dans l’espace, avec l’aide de Rihoko Sato et de Chiara Mezzadri, danseuse de sa compagnie qui l’assiste ici.

«Dans la danse, tout le corps et, dans la danse contemporaine, chaque doigt, dessine des lignes aux expressions précises. Le danseur moderne suit sur la scène des lignes distinctes et il les inclut comme un élément essentiel dans la composition de sa danse. Tout le corps du danseur jusqu’au bout des doigts constitue à tout moment une composition linéaire ininterrompue.»  Cette remarque de Vassili Kandinsky, pourrait illustrer le travail de Saburo Teshigawara qui pousse le corps de l’artiste au maximum de ses possibilités en lui faisant prendre conscience de sa place sur le plateau de répétition, identique à celui du Palais Garnier, située quelque  vingt mètres plus bas. Pour le chorégraphe, cette création trouve son origine dans la musique:  ici un Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen qui donne le tempo au mouvement. Puis viennent la gestuelle minutieuse du danseur, et enfin un plan-lumière d’une extrême précision.

Nous sommes impatients de découvrir, sur la scène de Garnier, ce voyage ininterrompu. Cette pièce de trente minutes sera accompagnée d’une chorégraphie de George Balanchine, Agon, et de la reprise du chef-d’œuvre de Pina Bausch Le  Sacre du Printemps par les Etoiles, les Premiers danseurs et le Corps de ballet.

Jean Couturier

Opéra Garnier, Paris VIIIème, du 27 octobre au 12 novembre. Operadeparis.fr

Hors cadre de François Alu

 

© Julien Benhamou

© Julien Benhamou

Hors cadre de François Alu

Nous avions croisé François Alu dans les salles de la banlieue parisienne, avec ses partenaires du Groupe du 3e étage, dirigé par Samuel Murez (voir Le Théâtre du Blog) mais nous le découvrons ici au Théâtre Antoine, reconnu comme monument historique depuis 1989, et qui a accueilli le Théâtre Libre du grand metteur en scène André Antoine au 19ème siècle. Le premier danseur de l’Opéra de Paris auquel il appartient depuis l’âge de seize ans, revendique son indépendance: «J’ai toujours adoré faire du spectacle. Sur scène mais aussi à la ville. Depuis que je danse à l’Opéra, je suis à chaque fois touché par la façon dont le public réagit à mes prestations, et par toutes les façons dont ils me témoignent leur ressenti. »

Sur des textes de Samuel Murez, et accompagné par d’autres danseurs de l’Opéra, François Alu  (vingt-trois ans) se livre à une performance débridée. L’auteur salue chez cet artiste atypique «son plaisir immodéré de l’exploit physique et technique, sa jubilation à se glisser dans la peau d’un personnage en faisant ressortir ses particularités, son goût prononcé pour l’humour et en particulier l’autodérision, ses appétits voraces, son amour de la dynamique de troupe, et toujours sa très grande difficulté à rester dans un cadre circonscrit …  un Opéra très attaché aux règles».

Ici, il joue littéralement avec ses partenaires, alternant morceaux de bravoure dansées et sketches plus légers. Avec quelques mises en abyme mis en scène comme des réglages de sons et lumières, effectués à vue.«Je me jalouse, je me perds en moi je me déconstruis»: cette phrase de Raymond Federman, entendue en voix off, résume bien la démarche de François Alu. Un corps animal débordant d’énergie, une vitalité et un esprit réjouissants au service d’un spectacle iconoclaste, salué par un public enthousiaste et de qualité que parodie semble-t-il, le danseur, quand il lui offre sa version des Bourgeois de Jacques Brel. Dans l’histoire contemporaine de l’Opéra de Paris, de nombreux artistes ont témoigné de leur singularité. François Alu ici les rejoint.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris Xème, le 8 octobre. T: 01 42 08 77 71
Autre représentation : le samedi 14 octobre à 19h30.

 

 

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome.

 

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome. dans Danse img_9065

©yasuko kageyama

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome

Alors que les programmateurs français ont tendance à négliger Roland Petit, ses chorégraphies font le bonheur les publics étrangers, en particulier en Russie et en Italie.

Eleonora Abbagnato, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, grande interprète du maître et nouvelle directrice du corps de ballet de l’Opéra de Rome a œuvré à la renaissance de trois pièces emblématiques avec l’aide de Luigi Bonino, danseur de Roland Petit alors qu’il dirigeait le Ballet national Marseille. L’Arlésienne, créé en 1976 pour le Ballet national de Marseille, sur la célèbre musique de Georges Bizet, raconte une noce provençale contrariée par une belle Arlésienne dont le souvenir hante le marié. Les deux solistes, Alessio Rezza et Sara Loro, ont du mal à trouver le bon rythme en début de représentation, puis la pièce gagne en fluidité, grâce au danses rituelles d’inspiration provençale interprétées par le chœur de ballet.

Le jeune homme et la mort, est une pièce historique du chorégraphe : sa forte théâtralité lui a été souvent reprochée. De grands artistes ont créé, en 1946, ce tableau chorégraphique montrant un jeune peintre aux prises avec la mort qui l’envoûte sous les traits d’une jeune fille. Jean Cocteau, auteur de l’argument, en signa aussi les costumes avec Christian Bérard, et Georges Wakhévitch conçut le décor de l’atelier et des toits de Paris qui apparaissent par magie après la pendaison du jeune homme.

La partition musicale est empruntée à Johann Sebastian Bach. Créé par Jan Babilée qui l’a dansé en 1967 sur cette même scène, le rôle est tenu ce soir-là par Stéphane Bullion, danseur étoile de l’Opéra de Paris. Il compose avec Eléonora Abbagnato, un duo harmonieux et plein de tension dramatique.

Dans Carmen, c’est la chorégraphie qui l’emporte sur la narration. Créée et dansée par Roland Petit avec Zizi Jeanmaire à Londres en 1949, cette pièce aussi a été adaptée pour la télévision par Mikhail Baryshnikov, avec Zizi Jeanmaire et Luigi Bonino. Les danseurs de l’Opéra de Rome accompagnent avec fougue les excellents solistes Rebecca Bianchi et Claudio Cocino.

L’âme de Roland Petit, disparu en 2011 à Genève, a survolé cette soirée, loin de Paris et de Marseille, pour le plus grand plaisir d’un public enthousiaste.

Jean Couturier

 Opéra de Rome, du 8 au 14 septembre, Operaroma.it

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