Grito pelao de Rocio Molina et Silvia Perez Cruz

 

Grito pelao de Rocio Molina et Silvia Perez Cruz

Depuis quelques années, Rocio Molina est artiste associée au Théâtre National de la danse de Chaillot et y présente régulièrement ses créations dans une relation de confiance réciproque. Chaque fois, un public fidèle et attentif, est au rendez-vous et sait que chaque spectacle, fruit d’une patiente recherche, posera de nouvelles questions, ouvrira de nouvelles pistes.

L’année dernière, à propos d’Afectos, nous évoquions l’incroyable liberté de Rocio qui la pousse à tout se permettre, quitte à déranger, étonner, émerveiller. Cette fois, Grito pelao que l’on peut traduire par : à cor et à cri, témoigne d’un courage que rien ne peut arrêter et d’une nécessité personnelle impérieuse. « Je danse, dit-elle, ce que je vis, et je vis ce que je danse.» «C’est dans l’erreur que tu peux trouver une surprise, celle que tu cherchais. » Pour elle, prendre des risques, c’est accepter de « se perdre pour se trouver».

Elle explore au plus profond l’univers féminin, le corps, le désir d’enfant, la maternité, la filiation. Ayant enfin pris une décision difficile qui la hantait depuis plusieurs années, elle est enceinte de sept mois d’une petite fille. Ce nouvel état crée des transformations de son corps, bien sûr, de ses moyens physiques et de son esprit. Sur scène, elle partage les diverses  émotions et interrogations de la grossesse, avec sa propre mère, Lola Cruz, invitée pour la première fois à participer au spectacle, et avec  sa partenaire-complice, Silvia Pérez Cruz, elle-même mère d’une petite fille.
L’interprète au chant, puissant ou subtil, accompagne et soutient la danse de Rocio et par moments, danse aussi. Entre elles, parfois en miroir, s’échange un dialogue sonore et gestuel, violent ou douloureux mais  le plus souvent fait de douceur et lenteur : temps hors du temps, de l’attente et de la patience, que requiert la maternité.

L’échange, parlé ou dansé, de Rocio avec sa mère, Lola, est plus complexe. Rocio l’interroge, lui fait part de ses doutes, peurs et angoisses. Puis, lui faisant face, elle s’affirme comme danseuse et femme. Sa mère se tient le plus souvent en retrait, à distance, veillant de loin, discrètement sur son enfant qui la provoque, la bouscule, l’inquiète… Parfois, elles se rejoignent pour danser ensemble, chacune à sa façon, dans une sorte de pas de deux, avec une certaine harmonie. Ou bien, plus proches encore, dans une lenteur fusionnelle, elles inventent ou réinventent des attitudes venues de très loin, comme figées dans le temps, la mère soutenant la fille, puis, à l’inverse, la fille soutenant la mère. Telles des peintures ou sculptures de pietà qui pourraient répondre à la tragique interrogation de Yerma chez Federico Garcia Lorca, qui est en mal de maternité et qu’un désir insensé d’enfant resté sans réponse, fait sombrer dans l’égarement.

Vers la fin du spectacle, parvenue au bout de ce long chemin peut-être initiatique, Rocio se dépouille de ses vêtements et, toujours très lentement, s’immerge, à plusieurs reprises, dans un bassin rempli d’eau. Elle en ressort, ruisselante, rassurée, apaisée, et  prête à mener à terme son attente. Grito pelao, commencé par l’évocation du milieu aquatique avec des  images en fond de scène, finit avec la présence, bien réelle cette fois, de l’eau comme élément féminin, allusion à la vie intra-utérine, protectrice?

Entre temps, sont projetées  d’autres images: certaines sont des échographies de l’enfant qui va bientôt naître, d’autres évoquent le sang… Rocio ne veut rien éluder de ce qui fait la féminité dont une prise de conscience sous tous ses aspects, même les plus intimes, est l’affirmation. Et ce spectacle, qui n’a rien d’exhibitionniste, dépasse le strictement féminin pour aller vers, plus essentielle encore, notre humanité, sans aucune restriction.

Chantal Maria Albertini

 

Le spectacle a été présenté au Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème,  du 9 au 11 octobre.

 


Archives pour la catégorie Danse

Impulso, un documentaire d’Emilio Belmonte

Impulso, un documentaire d’Emilio Belmonte 

jour2fete-impulso-image-1547 En parallèle aux représentations à Chaillot de Grito Pelao, le dernier spectacle de Rocio Molina, (voir Le Théâtre du Blog) sortait un film exceptionnel sur son travail. Emilo Belmonte nous fait pénétrer dans le processus de recherche et de création de Rocio Molina, entourée par ses collaborateurs et complices.  Grâce à  la relation de confiance privilégiée qu’il a su établir avec Rocio Molina et son équipe, le réalisateur réussit à nous montrer le flamenco en travail, de façon sensible, respectueuse et délicate. Il dévoile les aspects les plus secrets, les plus intimes des recherches, improvisations, essais et  répétitions, sans omettre les échecs et la joie éclatante d’avoir enfin trouvé.

La mère de Rocio très émue parle ici de l’étonnement,  mais aussi de la crainte que suscitent en elle le talent prodigieux de sa fille et son besoin de recherche sans fin…  Autre témoignage, celui d’une danseuse gitane très âgée, la Chana, une des dernières références de la danse flamenca, telle qu’elle se pratiquait encore il y a une cinquantaine d’années :  dépouillée et sans fioritures.

Assises sur des chaises rapprochées, La Chana et Rocio se lancent dans un dialogue dansé : le martellement de leurs pieds sur le sol, le mouvement  démultiplié de leurs bras et de leurs mains dessinent et racontent un des secrets du Flamenco : la transmission directe, corps à corps, cœur à cœur. Nous avions eu la chance de connaître Carmen Amaya, de la voir danser, répéter, vivre…   Puis nous avons rencontré Rocio, au physique pourtant si différent de celui de Carmen. Mais elle  est de la même espèce, celle des artistes qui prennent des risques, essentiels à leur existence, et qui  inventent, à partir de l’ancien, un langage nouveau, indispensable!

La Chana dit qu’elle considère Rocio comme sa « petite fille », autrement dit, son héritière. Ce film est indispensable pour aider à comprendre la démarche et la quête incessante de Rocio Molina. Emilio Belmonte montre très bien que le Flamenco, qui prend racine dans un terreau ancestral  mais aussi actuel quand il est pratiqué par une artiste comme Rocio Molina, sait  être pleinement de son temps. Etrangère à tout académisme, elle rompt avec les codes contraignants, mais en restant toujours dans l’essence du flamenco : le «compàs», qui, plus qu’un simple rythme, correspond à une pulsation vitale.
Elle  invente un Flamenco qui lui est propre, comme a pu le faire autrefois l’immense Carmen Amaya, dont elle revendique l’héritage. Toutes deux novatrices, elles sont de tous les temps et possèdent cette force et cette énergie hors du commun qui viennent du plus profond de leur mémoire.  Pour pratiquer une danse tellurique, archaïque où  la gestuelle et le corps est entièrement en relation avec l’invisible. Elles  savent nous entraîner  très loin dans l’espace-temps.

Il faut remercier Emilio Belmonte de nous permettre, grâce à ce beau film, d’entrevoir les arcanes du travail de cette prodigieuse artiste, hors du commun, présent et avenir du Flamenco…

Chantal Maria Albertini

Le film est distribué par Jour 2 Fête.

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Mamootot par la Batsheva Dance Company, chorégraphie d’Ohad Naharin

Mamootot par la Batsheva Dance Company, chorégraphie d’Ohad Naharin

©Gadi Dagon

©Gadi Dagon

Rarement public n’aura connu une telle proximité avec un danseur. On peut parfois entendre son souffle rapide, sentir son odeur, être aspergé d’une goutte de sueur ou lui serrer la main à la fin de ce spectacle d’une heure. Mamootot (mammouth en hébreux)  a été créé en 2003.

Les chorégraphies d’Ohad Naharin ne se décrivent pas: elles se vivent au plus profond de l’émotion grâce à ses danseurs exceptionnels d’énergie et d’engagement physique. Sous un fort éclairage qui ne cache jamais le public disposé autour d’eux, les interprètes évoluent dans un silence presque religieux, ou accompagnés d’extraits musicaux à réveiller un mort de Bobby Freeman, Gas, Yuko Kako, etc. Des partitions souvent méconnues qui retentissent soudain, induisant une gestuelle animale.

 Sur un corps poudré de blanc, le moindre frottement laisse une sorte de cicatrice, trace éphémère des efforts physiques. Des cicatrices personnelles qu’Ohad Naharin se charge de faire resurgir chez chaque danseur. «Il a été entendu partout, écrit Antonin Artaud dans Chiote à l’esprit, après je ne sais combien de siècles de Kabbale, d’hermétisme, de mystagogie, de platonisme et de psychurgie, que le corps est le fils de l’esprit (…). »

 La chorégraphie d’Ohad Naharin laisse apparaître cette influence de l’esprit sur le corps, et chaque danseur nous raconte sa propre histoire: gaucherie touchante d’un homme essayant de séduire une femme, liberté violente de femmes-louves transportées par la musique, sensualité de deux humains qui se découvrent. Il faut voir et vivre pleinement ce spectacle qui s’inscrit dans Tous Gaga, une riche programmation à Chaillot…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro Paris XVI ème, jusqu’au 12 octobre,

Requiem pour L. , musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

Francophonies en Limousin 2018 :

 Requiem pour L., musique de Fabrizio Cassol d’après Le Requiem de Mozart, mise en scène d’Alain Platel

 

©© Chris Van der Burght

©© Chris Van der Burght

Coup fatal (2014) de ces artistes belges nous avait emplis d’un élan joyeux (voir Le Théâtre du Blog). Ici, même fascination, mais sur un tout autre mode :  ils nous invitent à une veillée funèbre qui se mue en rituel festif.  Sous les auspices du Requiem en ré mineur de Mozart revisité par des musiques africaines, Fabrizio Cassol et Alain Platel apprivoisent la mort et on ne sort pas indemne de cette cérémonie, dédiée à Lucie, fidèle spectatrice d’Alain Platel, dont on assiste au dernier voyage.

Son image projetée au ralenti sur un écran géant de sa lente agonie, jusqu’à son passage de l’autre côté du miroir.  Elle a permis, se sachant condamnée, qu’on la  filme, sans pour autant en faire un plaidoyer pour la mort assistée. Voyeurisme, diront certains, choqués par ce gros plan hypnotique sur un alignement de tombes noires; d’autres seront emportés du côté de la vie par les quatorze musiciens dont six jouaient déjà dans Coup fatal.

 Pour ne pas prendre les spectateurs au dépourvu, une conférence de vingt minutes nous est assénée, où on nous explique, avec logiciel de présentation à l’appui, la genèse du Requiem en ré mineur de Mozart puis le travail de Fabrizio Cassol à partir de cette partition et comment ont collaboré ces artistes. Etait-ce bien utile ? A chacun de juger selon sa propre sensibilité. On y apprend que le compositeur autrichien n’écrivit qu’un tiers de l’œuvre, avant qu’une mort prématurée  ne l’emporte en 1791. Franz Xaver Süssmayr, un de ses élèves, prit la suite sans vraiment achever cette partition.

Fabrizio Cassol décide  alors de combler les deux tiers manquant et fait appel à des interprètes africains. Le compositeur et saxophoniste s’intéresse aux musiques non européennes depuis sa rencontre avec les Pygmés Aka de la République centre-africaine, et des voyages qu’il a fait au Mali, et en Asie.  Il aime mêler ces musiques à  la musique de chambre ou symphonique. Ici musiciens africains, américains et européens croisent le chant lyrique et l’improvisation jazzy, la cadence zoulou, la rumba congolaise et les rythmes des Pygmées.

 Musiques écrites et musiques transmises oralement fusionnent ainsi mais, comme la plupart des interprètes ne maîtrisent pas le solfège, ni les harmonies occidentales savantes, Fabrizio Cassol a transposé, sur son saxophone, la ligne mélodique de chaque instrument, pour qu’ils la mémorisent : «Les musiciens africains, dit-il, ont besoin de ressentir quelque chose.» Le compositeur a répété avec eux un an et demi à Kinshasa, à Capetown mais aussi à Gand en Belgique … Pour aboutir à un mélange étonnant et détonnant. Du Mozart augmenté ! Mais avant tout, une musique en mouvement.

 Avec une mise en scène minimaliste, Alain Platel dicte à cet orchestre métissé une économie de déplacements. Après un premier morceau égrené à l’accordéon  par le Portugais João Barradas, la troupe déambule dans un cimetière de granit noir évoquant le mémorial de l’Holocauste à Berlin. Costumes sombres, bottes de caoutchouc (allusion à celles utilisées pour la danse « gumboot » dans les mines et les township d’Afrique du Sud). D’abord, en lente procession : derrière le baryton Owen Metsileng et la soprano Nobulumko Mngxekeza, tous deux sud-africains, se déploient, entre les tombes, un haute-contre brésilien, Stephen Diaz ; deux musiciens congolais Kojack Kossakamvwe à la guitare électrique et Rodriguez Vangama à la Gibson double manche cherry (basse et guitare). Et aussi trois choristes congolais (Boule Mpanya, Fredy Massamba, Russel Tshiebua)) et, au likembe (petite caisse-piano en bois à lamelles de fer), Bouton, Kalanda, Erick Ngoya et Silva Makengo.

Le percussionniste Michel Seba demeure le plus souvent assis au centre du plateau, et le tubiste belge  l’ange blond Niels Van Heertum se détache souvent du groupe, , pour souffler dans son euphonium ( instrument à vent à pistons).  « Ne jouez pas pour les gens, mais pour vous. Faites de la musique entre vous», dit Alain Platel qui leur demande aussi d’accompagner la mourante  dont l’image est projetée en continu. Frappé dernièrement par la mort de proches, le chorégraphe veut créer avec ce spectacle  «d’autres manières d’accompagner l’âme des défunts, individuellement et collectivement, dans une société qui cherche à effacer la mort mais où l’on déverse des atrocités de façon impudique, jour après jour, sur nos écrans ».

 A travers les paroles connues de cette messe funèbre, on peut apprécier les variantes musicales de certains morceaux. Ainsi le Dies Irae, séquence de la messe des morts, sera endiablé, dansé et chanté, d’une tombe à l’autre…Entre les morceaux, des silences, emplis par le soupir du tuba, ou les respirations de l’accordéon. Plus tard, des mouchoirs blancs agités en rythme adressent un ultime adieu à Louise… Les chœurs, de plus en plus mobiles, feront place à un final apaisé, quand le mort aura saisi le vif. Tels des gisants, chanteurs et musiciens s’allongent sur les tombes pour entonner un Agnus Dei émouvant ; leur Miserere nobis  insiste à plusieurs reprise sur le nobis (nous ) en renvoyant la prière au collectif, et à nous  public mortel !

 Magnifique ! Le travail chorégraphique et  musical d’Alain Platel et Fabrizio Cassol mêle ici gravité et exubérance. Il conjure l’angoisse de la mort par la joie de vivre que nous communiquent ces artistes venus des quatre coins du monde : «Je suis un fanatique de tous les métissages, dit le chorégraphe. Pas seulement ceux des hommes, mais aussi en termes d’art quand plusieurs disciplines se rejoignent. On est dans un monde qui a, et de plus en plus, peur des mélanges. Moi, je les défends au contraire, de plus en plus. » Mais, ovationné par le public, le spectacle divise : certains considèrent comme obscène et violent de montrer la mort en face, en public et en gros plan. Dûment avertis, vous pourrez partager avec émotion ce cérémonial à la fois grave et festif…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 septembre à l’Opéra de Limoges

Le 9 octobre, L’Onde théâtre, Centre d’Art de Vélizy-Vilacoublay (Yvelines ; les 13 et 14  octobre, Aperto Festival, Reggio Emilia (Italie) ; le 19 octobre, Les Théâtres de la Ville, Luxembourg ; les 23 et 24 octobre, Concertgebouw, Bruges, et le 26 octobre De Warande, Turnhout (Belgique).
Les 31 octobre, 1, 2 et 4 novembre, Schauspiel, Stuttgart et le 6 novembre, Euro Scene, Leipzig (Allemagne).
Du 21 au 24 novembre, Théâtre National de la danse de Chaillot, Paris  et le 28 novembre, Opéra de Dijon.
Les 30 novembre et 1 décembre, Torino Danza, Turin, (Italie) ;  du 6 au 8 décembre, Opéra de Lille; les 19 et 20 décembre, Centre Dramatique National de Nice.
Le  8 février, Le Parvis, Pau.
Et les du 6 au 8 mars, MC2, Grenoble.

The Idiot conception et chorégraphie Saburo Teshigawara.

Japonismes Festival d’automne

The Idiot, conception et chorégraphie de Saburo Teshigawara.

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Ce chorégraphe dont nous avions apprécié le travail sur  plusieurs grandes scènes parisiennes (voir Le Théâtre du blog) découvre la nouvelle salle Firmin Gémier, bien adaptée à ce duo intimiste d’une heure, inspiré de L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. «Je savais, dit-il, qu’il était impossible de créer une chorégraphie tirée d’un tel roman. » Pourtant, il réussit, en dansant avec sa muse, Rihoko Sato, à rendre remarquablement lisibles la solitude du personnage et ses fractures intérieures…

 Saburo Teshigawara, ici danseur et chorégraphe, a aussi conçu le collage musical, les costumes, les lumières. Il fait bouger nos repères habituels, en mettant tous ces éléments en mouvement pour produire un concentré d’émotion vraie.

Les musiques de Serguei Prokofiev, Piotr Tchaïkovski, etc., se chevauchent et reviennent en boucle comme pour une valse éternelle, et les lumières changeantes soulignent une danse en constante mobilité. Rihoko Sako, en robe longue ou en costume de tulle, semble voler, gracieuse et fluide. Saburo Teshigawara hume les effluves parfumées de cette dame en noir qui tournoie autour de lui : il la cherche, la perd et la retrouve. Quand il reste seul dans la pénombre, traversé de convulsions incontrôlables, sa douleur, communicative, nous émeut profondément. Fragiles et solitaires, les danseurs, transformés parfois en pantins désarticulés, nous impressionnent par l’humanité qu’ils  donnent à leurs personnages.
Nous retiendrons surtout de cette belle performance les gestes d’amour : des mains qui se frôlent, une tête qui se penche, une hanche qu’un bras accompagne tendrement… Une soirée exceptionnelle conclue par des saluts d’une extrême délicatesse, avec une danse généreuse, toute de désespoir et de passion. A recommander aux amoureux du spectacle…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris XVI ème jusqu’au 5 octobre.

 

Sous les fleurs de la forêt de cerisiers d’Ango Sakaguchi, mise en scène d’Hideki Noda

 Festival d’Automne à Paris: Japonismes 2018

Sous les Fleurs de la forêt de cerisiers, texte mise en scène d’Hideki Noda

10A9373B-6A82-451D-B47B-FDDB2BB17DF0Le metteur en scène japonais et directeur artistique du Tokyo Métropolitan Theatre, avait déjà présenté The Bee en 2014 et Egg , l’année suivante à Chaillot (voir Le Théâtre du Blog), deux spectacles sur la société contemporaine. Sous les fleurs de la forêt de cerisiers est plutôt une peinture fantastique, inspirée par l’ancien Japon. Une pièce fétiche qu’Hikedi Noda avait écrite à partir de deux courts textes d’Ango Sakaguchi (1906-1955) et qu’il a créée en 1989- il avait trente-trois ans- et qu’il reprendra en 1992, puis en 2001.

Il s’agit d’une guerre de succession au Japon au VII ème siècle. Avec, un peu à la façon d’un conte fantastique, une histoire des créatures non humaines qui vont rencontrer des humains. Une occasion pour Hideki Noda de proposer aussi ici une réflexion sur l’Etat, le pouvoir politique. «Chaque pays, considéré comme puissant aujourd’hui, ne s’est-il pas formé, dit-il, en annexant des territoires, au besoin en réécrivant l’Histoire». Et cette pièce, si on a bien compris, parle donc aussi de l’origine même de son pays.
Un puissant seigneur a convoqué trois artisans  pour choisir celui qui sera digne de sculpter la statue de Bouddha qui protégera ses filles : l’aînée Yonagahime (Princesse-Longue nuit) de toute beauté mais cruelle et Hayanehime (Princesse Sommeil-précoce), joyeuse et charmante… En chemin, deux maîtres-sculpteurs vont se faire tuer, l’un dans une bagarre  avec son disciple Mimia (L’Homme-Oreille) et l’autre par Manako (L’œil qui veut le voler). Ces criminels arrivent avec la fausse identité des sculpteurs. Il y a aussi Ôama,  un troisième artisan.

Mimia est attiré, même si il la hait, par Yonagahime. Il commence à sculpter la statue d’un démon. Quand il s’agit de choisir la statue de Bouddha, Yonagahime préfère celle qu’a réalisée Mimio, et qui ressemble à un monstre. Quand elle est placée à l’entrée de la résidence, la porte des démons s’ouvre, et ceux-ci attaquent la capitale du Japon sur lequel va alors régner Ôama. Les démons sont devenus des citoyens. Puis Ôama ordonne à Mimia de sculpter le visage de Yonagahime sur la grande statue de Bouddha. Et sous prétexte d’instaurer l’ordre, il chassera les démons et accusera Mimia d’en être aussi un… Mimio s’enfuira avec Yonagahime dans la forêt, sous les cerisiers en fleurs… C’est du moins l’essentiel de cette intrigue très compliquée, racontée dans le programme mais qui pour nous public français, n’est ni accessible, ni franchement passionnante. On peut se laisser séduire, comme les nombreux Japonais dans la salle par ce spectacle très visuel aux dialogues parfois curieux qui comportent des allusions du genre : «Excusez-moi, vous n’avez pas joué dans une pièce de Tchekhov?», ou des allitérations/jeux de mots : « Pas sidérant, ce sidarkata».

L’ensemble tient d’une sorte d’opéra à grand spectacle remarquablement mis en scène avec trente interprètes, dont plusieurs vedettes, au jeu d’une incroyable précision mais où, on ne sait pourquoi, les acteurs criaillent souvent. Cela dure deux heures et demi avec entracte; on regarde avec plaisir mais impossible d’entrer dans cet univers qui, curieusement, tient parfois de nos opérettes occidentales et d’une B.D.  Nous avons l’impression de ne pas posséder les codes nécessaires!
On s’ennuie? Pas vraiment : il se passe toujours quelque chose sur le plateau, et les moments joués comme ceux dansés par quelque vingt interprètes sont impeccables et remarquablement mis en scène et/ou chorégraphiées sur des musiques de différents styles… Les décors réalistes comme cet énorme Bouddha sont assez  laids, à moins qu’il ne s’agisse d’un second degré qui nous aurait échappé…
Une forme de théâtre joué et dansé, assez étonnant, doté de très gros moyens, sans doute à mi-chemin entre la tradition et une certaine modernité. Mais pas vraiment convaincant. Une occasion en tout cas de connaître ce qui semble bien être un très grand spectacle pour les Japonais. Voilà, mais on vous aura prévenu: ne rêvez pas sur ce titre séduisant, Sous les fleurs de la forêt de cerisiers... Même si elles sont très présentes au début sous forme d’une espèce de rideau et à la fin, volant partout grâce à une importante soufflerie. Cet opéra, influencé par le kabuki, semble aussi correspondre à une sorte d’exorcisation d’une mémoire collective comme Egg, mais  aurait sans doute gagné à être plus clair… du moins selon notre perception occidentale!
Le chorégraphe Sanuro Teschigawara et sa complice Rihoko Sato, eux,  font un tabac avec The Idiot de Dostoïevski, à quelques dizaines de mètres dans la salle Gémier (voir Le Théâtre du Blog).

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVI ème. T. : 01 53 65 30 00.

 

Gatomaquia, O Israel Galvàn bailando para cuatro gatos conception et chorégraphie d’Israel Galvàn

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

 

Gatomaquia, O Israel Galvàn bailando para cuatro gatos, conception et chorégraphie d’Israel Galvàn avec le Cirque Romanès

Israel Galvàn dans la Cour d’honneur au festival d’Avignon, faisait exploser l’an passé avec Fiestat les codes de représentation habituels (voir Le Théâtre du Blog). Nous le retrouvons dans un espace de jeu plus réduit mais chargé émotionnellement: le cirque tzigane Romanès implanté depuis quelques années sur un terrain… pas très loin de l’Arc de Triomphe à Paris XVI ème. Nous avions rencontré dans un autre endroit  près de la porte  Clichy, Alexandre et Delia Romanès, et  pour leur première création, la participation au chapeau était de rigueur, les institutions culturelles ignorant cette structure. Mais la dimension poétique de ce cirque était déjà palpable, avec des chats, seuls félins à êtres des équilibristes doués.

Israel Galvàn a voulu créer un spectacle avec son musicien Carafé à la guitare, pour ce cirque atypique. Le Théâtre de la Ville (toujours en travaux depuis deux ans!) a saisi l’occasion pour ajouter un nouveau lieu à sa programmation hors les murs. En chaussures de flamenco, de tennis, ou pieds nus, Israel Galvàn danse sur les différentes surfaces du plateau : bois, métal, instruments de musique. Et  chante et joue parfois de la guitare. En totale liberté, sincèrement heureux. Et cela se voit! Délia chante et danse, leurs filles dansent et jouent avec des cerceaux ou se livrent à des acrobaties avec des bandes de tissu aérien.  «Il y a une femme, cinq filles et vingt chats», dit Alexandre Romanès. Les félins sont, bien sûr, les vedettes attendues de cette exceptionnelle rencontre artistique : «Les chats sont comme les gitans,  imprévisibles et incontrôlables. »
Ne manquez pas ce spectacle jubilatoire au final éblouissant, et revenez dans cet endroit hors du temps, pour la prochaine création du Cirque Romanès, en octobre. Vous ne le regretterez pas. 

Jean Couturier

Cirque tsigane Romanès, square Parody, boulevard de l’Amiral Bruix, Paris XVI ème,  jusqu’au 22 septembre.

theatredelaville-paris.com

 

L’Aspen Santa Fe Ballet

Festival Le temps d’aimer la danse à Biarritz

L’Aspen Santa Fe Ballet

Photo Jean Couturier

Photo Jean Couturier

Nous avons découvert cette compagnie américaine que dirige Jean-Philippe Malaty, d’origine basque, lors d’une répétition publique,  en avant-première d’un spectacle présenté le soir même à guichet fermé. Ce double nom de ville  que porte cette troupe s’explique par ses origines: la petite ville d’Aspen nichée dans les Rocheuses (6.000 habitants)  et Santa Fe, capitale du Nouveau Mexique ( 80.000 habitants) et foyer de création artistique, se sont associées pour la  faire naître. La troupe tire la moitié de son budget de sponsors, et l’autre de tournées locales et internationales et de cours de danse très prisés. Les danseurs sont tous américains ou canadiens.

1st Flash de Jorma Elo surprend par l’intensité des duos et  enchaînements rapides, sur la belle musique du Concerto pour violon de Jean Sibelius. Ce chorégraphe finlandais est l’un des plus en vue au Nederlands Dans Theater à Amsterdam, et son écriture très  contemporaine permet de belles prouesses techniques.
Moins dynamique,  Silent Ghost , conçu sur mesure pour ce ballet par Alejandro Cerrudo, permet d’apprécier l’écoute des danseurs les uns envers les autres : ici pas de vedette, le groupe qui prime, et cela pour toutes les chorégraphies. Human Rojo de Cayetano Soto paraît plus anecdotique : avec des interpètres tous de rouge, vêtus, sur des musiques de Ray Barreto, Nat King Cole et Xavier Cugat,  ce ballet ressemble à ceux d’un grand cabaret parisien! Il ne manque que les plumes…

Gestes précis et doux, mouvements harmonieux, intentions justes, attention les uns envers les autres: les danseurs font preuve d’un grand savoir-faire. Merci Thierry Malandain, directeur artistique de ce festival, de nous avoir fait connaître cette jeune compagnie d’une qualité exceptionnelle.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre du Casino de Biarritz, le  8 septembre.

Le Temps d’aimer la danse à Biarritz. Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

Festival de Biarritz: Le Temps d’aimer la danse

Embers to Embers par Marie-Agnès Gillot et Carolyn Carlson

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Depuis ses adieux à l’Opéra de Paris, pour sa première scène, Marie-Agnès Gillot se produit en compagnie de Carolyn Carlson. Un duo étincelant réuni exceptionnellement. En 2004, à l’issue de la représentation de Signes à l’Opéra-Bastille, chorégraphie de Carolyn Carlson et musique de René Aubry, Marie-Agnès Gillot fut nommée danseuse-étoile.

Une rencontre unique qui ouvre avec prestige les dix jours d’un festival qui accueille, à Biarritz, vingt-six compagnies pour quarante-sept représentations. En 2002, : « J’évolue plutôt dans un monde de perceptions poétiques, disait la chorégraphe, en assemblant des éléments disparates à la manière de René Magritte. Pour moi, la danse est une poésie vivante énoncée dans le temps et l’espace. »
Durant une heure dix, ce ballet en cinq parties va emporter le public en pleine poésie. Sur sa propre chorégraphie, très imagée, Déambulation, Marie-Agnès Gillot ouvre la soirée avec Luc Bruyère : chacun des interprètes joue du handicap physique de l’autre, l’une de son corset pour soigner une scoliose, ce qui a marqué son enfance, l’autre de la prothèse de son bras gauche. En 1999, Carolyn Carlson avait créé Diva un solo pour Marie-Agnès Gillot, avec un extrait d’Andréa Chénier (1896) d’Umberto de Giordano, chanté par Maria Callas;  cette pièce, reprise ici,  témoigne de l’extrême grâce de la danseuse. Puis Carolyn Carlson danse  Immersion,  un solo autour du thème de l’eau, crée en 2010.

Un extrait de Dialogue avec Rothko termine la soirée. Créé en 2013 par Carolyn Carlson, en hommage au peintre américain: l’ œuvre, inspirée de Black, Red over Black on Red (1964), est interprétée cette fois par Marie-Agnès Gillot. Ce 7 septembre, anniversaire de Marie-Agnès Gillot, les artistes ont présenté un court duo ludique sur du gazon synthétique, révélant leur complicité. Elles  partagent des éléments scéniques symboliques d’un anniversaire,  une bouquet de fleurs et des flammes de briquet. Marie-Agnès Gillot évoque Carolyn Carlson  «une maîtresse de vie », tout comme l’a été aussi pour elle, Pina Bausch qui l’a transformée : de beaux anges protecteurs pour une belle étoile et une belle soirée….

Jean Couturier.

Spectacle vu à la Gare du midi,  23  avenue du Maréchal Foch, Biarritz,  le 7 septembre.

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie de Virginie Mécène

Martha Graham Dance Company : répétition d’Ekstasis, chorégraphie  de Virginie Mécène, d’après Martha Graham

Jean Couturier

Jean Couturier

Six soirées consacrées à cette compagnie historique dirigée par Janet Eilber, vont permettre au public de découvrir des œuvres historiques comme Cave of the Heart, Appalachian Spring, Lamentation variation et The Rite of Spring

Ekstasis, (1933) une courte mais remarquable pièce vue cette année au festival de Neuss en Allemagne (voir Le Théâtre du blog), est un premier tournant pour  Martha Graham : «Quand j’ai créé cette danse, j’ai découvert l’opposition entre les mouvements de mon bassin et ceux de mes épaules », ce qui a généré une ondulation du corps inventée bien avant le développement des autres techniques de Martha Graham.
Le processus de recréation pour Ekstasis est particulier, puisque Virginie Mécène n’avait pas de film, peu de photos et seulement quelques écrits. L’ex-danseuse-chorégraphe a construit, ici, une nouvelle version de cette pièce à partir de son propre ressenti :

« J’ai imaginé une relation avec le bassin, plus profonde,  avec l’épaule mais aussi avec la connexion au sol, avec l’énergie venant du centre du corps en connexion avec la terre ». Virginie Mécène, « à l’écoute de ses racines », trouve sur elle-même ces ondulations du corps, qu’elle transmet à Peiju Chien-Pott, danseuse-étoile de la compagnie, en les sculptant sur elle ; un processus qui a demandé un an de travail. Copie de l’original, le costume de couleur sable ,fait d’un fin maillage, permet une véritable liberté de mouvement.

Comme elles n’ont pas retrouvé la musique originale, Virginie Mécène et Janet Eilber ont choisi la musique de Ramon Humet, un mois avant la première. Rendant hommage à Martha Graham, elles réadaptent ce morceau du compositeur espagnol dont la musique apparaît ici en totale adéquation avec la pièce.

Natasha M Diamond-Walker et Anne Souder, vont aussi travailler ce rôle. Ce solo sera repris  par Aurélie Dupont pour six représentations à l’Opéra-Garnier. Elle  apprécie le style de Martha Graham depuis sa découverte à l’école de danse de ce même Opéra. Elle connaît  bien Virginie Mécène, puisqu’elles ont travaillé ensemble lors de la célébration des  quatre-vingt-dix ans de la compagnie Martha Graham à New-York (voir Le Théâtre du blog).
La répétition à laquelle nous avons assisté nous révèle l’intimité d’une recréation originale. Pour Virginie Mécène , il faut «s’inspirer de sa propre mémoire ancestrale, de sa connexion avec la terre, c’est le bas du corps qui fait monter les mouvements du reste du corps, il faut être à l’écoute de ses organes, de son corps vivant ». « Et dit Aurélie Dupont,  c’est très simple et en même temps très beau. C’est une danse de la maturité du corps, il faut avoir conscience de son corps, cela s’apprend avec le temps ». Ces artistes confirment que cette simplicité des mouvements qui évoluent avec quelques détails dans leurs variations, révèle une grande beauté esthétique. Allez à l’Opéra Garnier découvrir les formidables danseurs de la Martha Graham Dance Company et retrouver Aurélie Dupont sur cette même scène depuis ses adieux il y a trois ans…

Jean Couturier.

Opéra Garnier 8, rue Scribe,Paris IX ème, du 3 au 8 septembre.

 

 

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