Moi, Elles, texte et mise en scène de Wang Jing, mis en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat e Wang

Moi, Elles texte et mise en scène de Wang Jing, mise en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat

Wang Jing a quitté la Chine il y a dix-huit ans après la mort de sa mère  et est venue en France, alors qu’elle ne parlait pas un mot de notre langue. Mariée, elle a eu un enfant. Elle a traduit des pièces de Wajdi Mouawad en chinois et  diffuse en Chine les spectacles de Jean Bellorini, Joël Pommerat et les siens. Ici, entre danse et texte, c’est l’histoire de six femmes: une jeune Chinoise (Bao Yelu) essaye de se libérer d’un lourd passé après la mort de sa mère. Une danseuse malienne (Aminata Kane) raconte la vie avec son ami dans un très petit studio à Paris; elle se souvient du visage de sa mère aussi disparue, quand elle avait trois ans.  Sans papiers donc  avec angoisse, elle attend, cachée, la naissance de sa fille.
Et une Iranienne, opposante à l’Ayatollah Khomeini (Alice Kudlak)  évoque sa mère âgée dont la mémoire commence à s’effacer et qui voudrait avoir des nouvelles de ses enfants. Ils ont aussi fui le régime actuel et se sont  aussi  exilés un peu partout dans le monde. La jeune femme a été protégée par sa mère qui a eu sept enfants et qui leur téléphone. Elle a pu, grâce à sa fille, venir en France pour se faire soigner.

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Cette pièce à mi-chemin entre danse et théâtre est une réflexion sur l’identité culturelle avec des textes croisés où on l’aura compris,  le fil rouge est cette relation mère/fille, un leitmotiv qui peut concerner tous les spectateurs. Aucun autre décor qu’une série de chaises en plastique blanches qu’Alice Kudlak, Aminata Kane et Bao Yelu, déplaceront. Elles y sont aussi parfois assises face public ou sur un des côtés de la scène.
Debout, elles racontent des pans de leur histoire personnelle et parlent de leur mère. Bao Yelu, elle, parle des difficultés avec la langue française qu’une jeune Chinoise est arrivée en France et  propose aussi une recette des raviolis chinois -compliquée- mais dont le texte sera distribué à la sortie. Et elles dansent le plus souvent seules, ou ensemble sur une chorégraphie d’d'Ata Wong Chun Tat, accompagnées par la musique d’Uriel Bartélémi: électronique, créée à partir d’un ordinateur, et ethnique avec plusieurs percussions africaines (grand tambourin et cloches de bronze).

Wang Jing réussit à créer une sorte de réflexion sur le lien unique que peut avoir une fille avec sa mère, qu’elle soit disparue depuis longtemps, ou il y a quelques années, ou encore vivante mais âgée et diminuée. A partir de trois destinées, elle arrive aussi, malgré quelques longueurs, à dire l’universel à travers l’intime. « Il n’y a rien de plus universel que l’intime, écrivait Miguel de Unanumo, puisque ce qui est à l’un, est à tous les autres. » Le théâtre et la danse peuvent comme ici, très bien dire, encore cela.  

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 19 au 28 mars au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème).
T. :  01 56 08 33 88.

Le 12 avril, Friche de la Belle de Mai, Marseille (Bouches-du Rhône); du 28 au 30 avril, Théâtre du Nord, Lille ( Nord).

Du 27 au 29 mai, Théâtre de Dijon (Côte-d’Or) .

Les 12 et 13 juin, L’Anis Gras, Arcueil (Val-de-Marne) et en juin, à Grigny (Essonne).

Le 27 novembre, Centre d’art et de culture de Meudon (Hauts-de-Seine)


Archives pour la catégorie Danse

360, chorégraphie de Mehdi Kerkouche

360chorégraphie de Mehdi Kerkouche ( à partir de dix ans)

La salle historique de l’Elysée-Montmartre où a été créée La Cuisine d’Arnold Wesker, mise en scène d’Ariane Mnouchkine, un formidable spectacle qui, en 67, avait lancé le Théâtre du Soleil, a été totalement rénovée, et pour la première fois, accueille un spectacle de danse contemporaine. 360 avait déjà été joué à Chaillot en mai 2025, puis à Créteil en janvier dernier mais il prend ici une autre dimension.

©Julien Benhamou

©Julien Benhamou

Mehdi Kerkouche l’annonce  au public:  « Cela fait deux jours que je ne dors pas! Ici on est amour, on n’est pas dehors, laissez vos soucis dehors. » Ce dispositif (scénographie à 360° d’Emmanuelle Favre) au centre d’un plateau surélevé, est au niveau de la tête des spectateurs:  tous debout autour d’une tour où sur les solides montants en fer évolueront Jolan Cellier, Téo Cellier, Ashley Durand, Matthieu Jean, Fien Lanckriet, Alice Lemonnier, Matteo Lochu et Grâce Tala. Ils arrivent et nous font face. D’abord immobiles, ils sautillent sur place, de plus en plus violemment, au  rythme de la musique électro de Lucie Antunes, culminant parfois jusqu’à cent décibels, (protection d’oreilles très recommandée!!!) et sous les lumières de Rainbow (avec effets stroboscopiques!). Un premier bel effet visuel qui, pourtant, laisse curieusement de marbre les spectateurs. Mehdi Kerkouche a pourtant averti: « Ici, on n’est pas au Théâtre de la Ville, vous pouvez oublier tous vos codes.  »
A la fin, les huit artistes iront vers le public qui se met alors à danser. D’où cette impression de mouvements prévisibles et attendus, presque sages, alors que ces interprètes, s’engagent avec force dans ces joutes physiques rappelant les belles heures de ce lieu où, des années cinquante à soixante-dix, les matchs  de boxe et catch retransmis à la télévision, étaient commentés par Roger Couderc.
Bref, le public, en ce soir de première, ne semblait pas avoir l’énergie dépensée par ces artistes dont les talents de danseurs et acrobates forcent le respect. Et n’en déplaise aux récentes déclarations de Timothée Chalamet, jeune acteur de cinéma américano-français cumulant de nombreux Oscars: « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou dans des trucs où c’est genre: continuez à faire ça, même si personne n’en a rien à faire. Avec tout le respect que je dois aux gens du ballet et de l’opéra. »,  l’art chorégraphique malgré tout, reste bien vivant…

Jean Couturier

Jusqu’au 11 mars, Elysée-Montmartre, 72 boulevard Rochechouart, Paris ( XVIII ème). T. : 01 44 92 78 00.

Meredith Monk

Meredith Monk

Nous avons découvert son  travail en 73, ce qui ne nous rajeunit pas… C’est une des compositrices et interprètes actuelles aux étonnantes innovations vocales. Soprano, elle  peut aller du grave à l’aigu et chanter sur trois octaves mais elle aime travailler aussi les chuchotements, syllabes répétées, cris, couinements, sanglots discrets ou chants diphoniques (sur deux notes de fréquence différente qu’on retrouve  dans nombreuses musiques traditionnelles européennes mais aussi asiatiques dont Meredith Monk a toujours été passionnée). Elle utilise aussi la répétition d’éléments musicaux, en s’accompagnant ou se faisant accompagner au synthé par ses amies  de longue date, comme Katie Geissinger que nous avions autrefois écoutée avec elle, et Allison Sniffin.

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© C. C.

Meredith Monk se définit avant tout comme une chanteuse mais elle a  aussi mis en scène ses pièces et aura été une des première à imaginer et réaliser des spectacles ambulants. Puis  des opéras,notamment avec Atlas (1992),  que nous avions vu à sa création à Houston. Elle  a aussi écrit et réalisé deux remarquables films poétiques:  Ellis Island (1981) et Book of days (1988).
Ici, cela passe sous la grande couple de l’ancienne Bourse du Commerce devenue  Pinault collection, où est présenté depuis  cinq ans un ensemble d’œuvres contemporaines rassemblées par cet hommes d’affaires et collectionneur. Avec environ 3 000 m2 de surface d’exposition, un restaurant confié au à Michel Bras et un studio en sous-sol de 286 places pour des performances, films ou conférences.
Sous cette vaste couple, pas de scène, ni sièges, sauf des banquettes en béton contre les murs et au sol des galettes en mousse. Bref, le confort minimum… Et un bien mauvais acoustique pour ceux qui ne sont pas près des interprètes dans. cette salle pour cent cinquante spectateurs, souvent jeunes voire très jeunes,  fascinés par le chant et la musique  de celle qui pourrait être leur grand-mère de quatre-vingt ans. Elle ,dira à la fin non  sans humour comme dans une chanson ancienne,  je suis un petite vieille De temps en temps, elle esquisse quelques pas de danse, seule ou avec des deux interprètes, tout en continuant à chanter.
Avec des éclairages pastel changeant d’un morceau à l’autre, on assiste à un festival Meredith Monk où on retrouve avec bonheur les morceaux de toute une vie. On pense parfois à des compositeurs comme Bela Bartok Steve Reich,  La Monte Young qu’elle nous avait dit beaucoup admirés. Comme Fats Waller… Le public jeune voire très jeune et sans doute issu  d’horizons musicaux différents, a chaleureusement applaudi chacun de ses morceaux. Elle  a remporté de nombreux prix. Entre autres, deux Bessie Award (1985 et 2005) et en 96, un American Dance festival award pour l’ensemble de sa carrière. Et elle a reçu  de Barak Obama en 2015, la National Medal of arts, la plus grande distinction aux Etats-Unis en la matière.
Mais elle est restée aussi simple qu’à trente ans. Même si son travail a été internationalement  reconnu et si sa musique a été, utilisée au cinéma… par Jean-Luc Godard (Nouvelle Vague (1990)  et Notre musique (2004) et par les frères Coen (The Big Lebowski (1998). Malheureusement, à Paris, ce concert a été unique. Vous pouvez écouter Meredith Monk en particulier dans le récent ( 2025) Cellular Songs avec elle-même,
 Ellen Fisher, Katie Geissinger,  Joanna Lynn-Jacobs, Allison Sniffin  et John Hollenbeck ( Deutsch Gramophone).

Philippe du Vignal

Ce concert-performance  a eu lieu  le 10 février à La Pinault collection, ancienne Bourse du Commerce, rue du Louvre, Paris (Ier).

 

 

Ça tourne pas rond, de et par Cathy Hérouard et Mélissa Martinez

Ça tourne pas rond, de et par Cathy Hérouard et Mélissa Martinez

Des jumelles, ou une seule danseuse? Elles apparaissent et disparaissent. Une, deux, quatre jambes et quatre bras, la même, l’autre ? Elles s’emmêlent et se démêlent en un mouvement… qui tourne bien rond. Ce qui ne va pas bien, c’est la Nature,  le monde. L’angoisse écologique est inévitablement présente, mais ici, du bon côté. Elles puisent leur gestuelle dans une nature menacée et bien vivante. Inspirées par les bêtes des bois, insectes, rongeurs et carnassiers furtifs, elles passent de la reptation, au saut, en une danse à la fois sobre, presque naïve (au meilleur sens du terme) et puissante. Un beau plissé de tissu noir évoquant la menace d’une inondation ou d’une marée noire, les prend au piège, jusqu’à entraver la rencontre entre le globe terrestre et la sphère céleste… Mais les corps s’en tirent toujours. Les gestes sont étirés, bondissants, parfois arrêtés qui repartent aussitôt dans un même élan.

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Elles sont jambes nues -la peau humaine attrape bien la lumière-  et un boxer-short noir et une chemise  vert nature, leur laisse toute liberté de mouvement: leur devise, leur mot d’ordre, sans lasser en un juste équilibre entre le sens à suggérer le vert et une neutralité qui leur permet d’inventer librement les mondes et les espaces. En commençant par l’occupation du  volume du plateau, ici pris en compte avec justesse. Appuis, envols, elles s’en donnent à cœur joie… Leur danse est juste là où elles l’ont voulue, entre une angoisse écologique qu’on ne peut ignorer et l’espérance physique, la joie inépuisable de corps libres et experts avec la danse (nous avons presque envie de mettre une majuscule!). A voir pour retrouver le moral, si, par hasard, on l’avait perdu! Et pour embrasser l’image vivace d’une Nature qu’on ne veut pas perdre et qui nous sauve.

Ce spectacle de quarante-cinq minutes -bien remplies et dynamiques- est joué au Théâtre de la Croisée des chemins. N’hésitez pas à sonner: il faut sonner à la porte de ce lieu trop discret (sa banderole d’accueil aurait besoin d’un coup de neuf) qui donne sur une agréable cour arborée. Vous y trouverez cette danse qui fait du bien.  Il y a aussi plusieurs autres spectacles au fil de la semaine.

 Christine Friedel

Les samedi et dimanche à 17 h,  Théâtre de la Croisée des chemins, 120 bis rue du Haxo, Paris (XIX ème). T.: 01 42 19 93 63. 

 

La monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie, le « sponeck »

Petite histoire du théâtre: le « sponeck », monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie

 J’écoute une émission de France-Culture: pour qui faisons-nous du théâtre? Sommes-nous vraiment un service public? Quand nous étions, Hervée de Lafond et moi, à la direction de la Scène Nationale de Montbéliard-Centre d’art et de Plaisanterie, son président, un chirurgien assez conservateur avait craqué et s’était plaint quand il avait aperçu dans le public quelques jeunes de type méditerranéen. Et là, j’ai fait une colère comme jamais : “Dehors, vous n’avez rien à faire ici! »
Alors, il est allé voir le Maire:  » La programmation de ces trublions va me forcer à devoir aller au théâtre à Paris. Nous, bourgeoisie éclairée de Montbéliard, nous sommes les nouveaux exclus de la Culture. » Fort heureusement, Alain Chaneaux, adjoint R.P.R. à la Culture de 89 à 98, nous a soutenu et s’est même réjoui même de ce remue-ménage.

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Nous étions ravageurs. J’avais refusé que le contrôle à l’entrée de la salle commence par la déchirure d’un billet. Il y avait donc un passeport avec de jolis timbres, chacun correspondant aux spectacles choisi et il  fallait le faire tamponner, comme si on partait en voyage à l’étranger… Et nous avions une monnaie: le « sponeck »; au gré des spectacles vides ou pleins, on faisait varier le taux. C’était ludique et il y avait des spéculateurs qui en guettaient la baisse… Avec l’approbation du Maire, nous avions nommé la Scène nationale que nous avons dirigée pendant neuf ans: Centre d’art et de plaisanterie. Les services de Jack Lang, alors ministre de la Culture, avaient aussitôt dit: non. Alors, nous nous sommes adressés directement à lui et il  nous a répondu : « Pourquoi pas? »

Nous étions fous: nous avions invité Christian Zaccharias, célèbre pianiste et chef d’orchestre allemand à condition qu’il porte en scène un blouson en cuir et nous avions exigé qu’il parle des morceaux qu’il allait interpréter. Les ouvreuses et ouvreurs étaient habillés en « hells angels’ ». Cela nous  semblait important de casser le rituel moisi des concerts de musique classique.

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Après chaque spectacle, le public se retrouvait dans les salons de l’Hôtel de Sponeck- notre lieu de travail et d’accueil-  pour un « placotage »: une discussion avec l’artiste qui choisissait le menu du dîner, aussi ouvert au public… Nous tenions à « dépiédestaliser » la Culture. 
Petite anecdote: nous voulions offrir un verre de champagne mais, bien sûr, c’était trop cher! Alors, j’avais demandé à un œnologue de goûter un vin mousseux correct que j’avais préparé très glacé avec une pointe de cassis. Et il n’avait rien remarqué de suspect. Normal: si  la boisson est glacée, on ne se doute de rien. J’en étais resté assez fier!

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Et des inventions,  nous n’arrêtions jamais d’en faire; nous avions affiché un panneau : “Invente ou je te dévore”, la maxime de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) , grand architecte et urbaniste des Salines d’Arc-et-Senans (Doubs) mais aussi des barrières d’octroi à Paris qui existent encore: celle  à la Villette, celle dite  d’Enfer, place… Denfert-Rochereau, une rotonde au parc Monceau  et la barrière du Trône, près de la Nation. Le plus important pour nous: arriver à remplir le Théâtre de Montbéliard qui ne répondait pas à notre appétit d’ogre, puisque nous voulions remplir Montbéliard… de théâtre. C’était sur ce point-là que notre différence avec les établissements culturels habituels, devenait magistrale. Nous voulions agrandir notre audience et nous adresser à la ville toute entière. Nous avons donc mis sur pied Le Réveillon des boulons,  pour le 31 décembre.

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Ce n’était pas une  simple théâtre de rue: nous avions partout dans la ville des ateliers où on préparait ce moment festif et organisait des bandes. Un immense rendez-vous, toutes catégories de population confondues. Commencé avec dix mille personnes et terminé au changement de siècle, avec quarante mille! Je me revois encore au sommet d’une tour de Babel, à environ trente mètres de hauteur, déclamant des poèmes….

Louis Souvet, maire de Montbéliard et président de la Communauté d’agglomération du pays de Montbéliard de 89 à 2008 était trop fier! Il recevait des appels téléphoniques le 1 er janvier, du genre: « Mais dis-donc, à la télé, ils ont parlé du réveillon à Londres, Los Angeles, Berlin, Paris, mais aussi  à Montbéliard!  Et tous les  hôtels affichaient complet. Nous étions trois à mener à bien ce grand chantier : Hervée de Lafond, Claude Acquart et moi-même, Jacques Livchine.
Bien sûr,  en France, les établissements culturels prêtent le flanc à la critique et on les accuse même de wokisme, même s’ils ont de bonnes programmations. Mais à qui s’adressent-ils? Suis-je populiste, quand je me réjouis que le réparateur de chaudière me dit:  « J’y étais, aux Boulons.  » Et le garagiste, les mains pleines de cambouis, m’explique que, pour ce Réveillon, il recevait sa famille de partout.
Il y a eu quatre éditions…
 Puis la municipalité et l’agglomération ont changé de bord...et en 2013,   n’ont pas reconduit Le Réveillon des Boulons qui avait lieu le 31 décembre une année sur deux. Motif : l’évènement coûtait trop cher aux collectivités et avait été créé sous la Droite! Sans commentaires. Vingt-cinq ans plus tard, personne, à Montbéliard comme dans la région, n’a oublié “Les Boulons”.
Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité qu’ils ont quitté le 31 décembre dernier.
 
 
 
 

Dis-moi sur quel pied tu danses, écriture et réalisation de Philippe Ménard

Dis-moi sur quel pied tu danses, écriture et réalisation de Philippe Ménard 

C’est (sic) le « premier long-métrage chorégraphico-documentaire-inclassable » de Philippe Ménard et cela se passe dans la grande communauté que sont ou ont été les patients, médecins, chirurgiens, prothésistes, infirmiers, kinésithérapeutes, administratifs… du service des Amputés et Appareillage, au Centre de Réadaptation de Coubert-U.G.E.C.A.M. (Seine-et-Marne). Avec vingt portraits-témoignages, danses et moments poétiques dans la nature proche, ce film a, pour fil rouge, la fabrication d’une prothèse, maintenant devenue une petite merveille de technologie. Alors que nous avons connu les anciens blessés de 14-18, pouvant tout juste compter le reste de leur vie, sur un pilon en bois, quand ils avaient perdu une jambe. Et à une manche repliée sur un moignon, quand un de leur bras avait été arraché par une grenade.

© Ph. Ménard

© Ph. Ménard

Ici, l’amputation d’une main, d’une jambe et/ou d’un bras, voire comme ce jeune Africain: des deux mains et des deux pieds est, médicalement, le seul choix possible. Une terrible épreuve pour le corps et l’esprit de ceux qui ont dû la subir, et pour leur famille. Et la réadaptation n’est pas non plus une mince affaire: il faut faire travailler cette prothèse électronique d’une jambe fabriquée avec très grand soin, et adaptée à chaque patient.
Philippe Ménard a passé plusieurs mois dans cet établissement: « De cette expérience, est né ce Dis-moi sur quel pied tu danses, un film que j’ai voulu sensible et ouvert. (…) Pour moi, ici, la perte d’un membre est une réalité tangible. Le membre manquant devient l’incarnation physique d’une absence, mais le manque, dans ce film, n’est pas ce qui ferait défaut au corps : il désigne l’espace à partir duquel le désir se met en mouvement. (…) Pour les uns, le membre manquant ouvre un horizon de projection: celui d’un appui possible, d’une autonomie à inventer, d’un élan à retrouver ou à transformer. Pour les autres -soignants et prothésistes- il engage un travail à la fois technique et humain: accompagner, fabriquer, ajuster, soutenir. (…) Le processus de fabrication d’une prothèse, que j’ai choisi comme fil rouge du film, donne une forme concrète à cette dynamique: un chemin qui traverse tout le parcours de réadaptation -de la cicatrisation à la confection de la prothèse, jusqu’à son appropriation- où l’absence est travaillée, déplacée, reconfigurée-et où chacun trouve, dans ce qui est là, des ressources pour continuer. »

© Ph. Ménard

© Ph. Ménard

Les spécialistes de cet établissement exemplaire font part de leur expérience, avec précision et générosité. Philippe Ménard nous emmène dans les ateliers où sont fabriquées ces prothèses, petits bijoux de technologie. Il nous fait aussi entendre la voix de ces femmes et hommes résignés à être handicapés à vie! Et dont on admire le courage et la ténacité! Ils ont tous une sacrée soif de vivre le plus heureux possible…
Mais ce « documentaire » intéressant, souffre -et c’est dommage- de la pollution de nombreuses images soi-disant lyriques qui n’ont rien à faire là, comme ces danses le long de couloirs vides et blancs ou dans les ateliers, ou cette femme jetant un bouquet de tulipes sur l’herbe verte ou encore cet homme en fauteuil roulant enfermé dans une bulle en plastique! Tous aux abris! Cela casse le rythme et cette heure quinze passe bien lentement…

Philippe du Vignal

A partit du 8  février, séances uniques à Paris, Toulouse, Bordeaux, Rennes… mais aussi dans de plus petites villes.

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

Shakuntala par la compagnie Triwat, mise en scène et scénographie de Kamal Kant, chorégraphie de Megha Jagawat

© compagnie

© compagnie Triwat

Les représentations de ballet Bollywood sont plutôt rares en France mais il y a cinq ans, le Théâtre national de la danse de Chaillot, en avait accueilli un spectacle. Triwat, avec des artistes de plusieurs origines mais vivant en France, forme des élèves à cette danse. Tous ont une pratique régulière du kathak, souvent depuis de longues années. C’est une très ancienne danse narrative dont le grand public retient la rythmique des pieds, le langage des mains et les pirouettes.
A l’origine, les artistes itinérants de kathak utilisaient danse, musique et gestuelle pour raconter les histoires de la mythologie hindoue, en particulier Le Mahabharata et Le Ramayana.

Le texte du prologue résume bien la proposition: «Acteurs et danseurs réunis dans le studio de danse, s’échauffent, discutent et répètent leur chorégraphie, pendant que le public s’installe. Le directeur  annonce alors qu’ils vont travailler sur une nouvelle création fondée sur Shakuntala du poète indien Kâlidâsa. Il en présente brièvement la vie et plonge le public dans le contexte de la pièce à venir, puis le spectacle commence avec l’histoire de Shakuntala. »
Ses amours contrariés avec le roi Dushyanta est un des épisodes du Mahabharata. Kamal Kant, issu de huit générations de maîtres de kathak, a travaillé en France avec plusieurs compagnies de danse et de théâtre,  en particulier, le Théâtre du Soleil dirigé par Ariane Mnouchkine. Meghat Jagawat vient, lui, de la danse traditionnelle indienne et a étudié le kathak avec  le maître Girdhari Maharaj: ils en sont donc les grands spécialistes. Vingt danseuses et danseurs participent à cette création. La vie de Prachi Ghera qui interprète Shakuntala et que nous avons rencontrée, est en elle-même, une épopée! Née à New York, de parents d’origine Sindhi, elle  y a pratiqué la danse kathak depuis l’âge de sept ans.

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©x Camille Claudel réalisant Shakuntala

Actuellement chef de projet en architecture intérieure, elle avait un rêve caché: pouvoir vivre et de son art à Paris. Arrivée ici il y a un an, elle a un français encore fragile mais très compréhensible. Se retrouver dans la capitale et y jouer le rôle de Shakuntala complète ce rêve. Elle a répété avec la compagnie Triwat chaque dimanche, pendant quatre mois…
A ce travail en groupe, s’ajoutaient ses répétitions à elle: le rôle exige en effet une grande maîtrise de la danse mais aussi du jeu avec dialogues. Sa présence est impressionnante, quand elle incarne cette héroïne mythique, comme le sont aussi les autres artistes embarqués dans cette aventure.

Chants, danses, dialogues sont accompagnés de vidéo en fond de scène. L’ensemble, avec de beaux costumes, est un kaléidoscope riche en couleurs et une invitation au voyage dans une autre culture. Le travail des ces artistes est une vraie réussite et il serait utile  que le public le découvre sur d’autres scènes. Le musée Camille Claudel avait déjà accueilli ce spectacle: l’artiste réalisa en 1887 une sculpture représentant Shakuntala…

Jean Couturier

Spectacle vu le 10 janvier à la M.P.A.A. de Saint-Germain-des-Prés, 4 rue Félibien, Paris (VI ème). 

Un pas de côté… et l’autre aussi, cabaret de Jean-Michel Ribes, musique de Reinhardt Wagner.

Un Pas de côté… et l’autre aussi, cabaret de Jean-Michel Ribes,  musique de Reinhardt Wagner

En  66, le dramaturge et metteur en scène avait fondé  la compagnie du Pallium, avec le peintre Gérard Garouste et l’acteur Philippe Khorsand. Il y a fait jouer de jeunes acteurs: Andréa Ferréol, Roland Blanche, Gérard Darmon, Jean-Pierre Bacri, Daniel Prévost, Roland Giraud… Il mit en scène des œuvres de Sham Shepard, Copi, Roland Topor, Fernando Arrabal et, en 70, il crée sa première pièce, Les Fraises musclées… Puis l’année suivante, Il faut que le sycomore coule, au petit Théâtre de Plaisance, aujourd’hui disparu, où Jérôme Savary débuta aussi.
Suivront entre autres, L’Odysée pour une tasse de thé… au Théâtre de la Ville, puis Musée haut, musée bas,  Batailles de Roland Topor et lui-même, René l’énervé, déjà avec Reinhardt Wagner, Par delà les marronniers… Jean-Michel Ribes créera aussi avec Roland Topor, Jean-Marie Gourio, François Rollin et Gébé, Merci Bernard sur FR3 et Palace sur Canal+,les fameuses séries à l’humour décapant qui eurent un grand succès.

 

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Ici, il nous entraîne dans une promenade en absurdie, sous le signe de  l’humour noir et d’une fantaisie débridée, pour notre plus grand plaisir avec un montage des textes poétiques de Roland Topor, Jean Tardieu, Raymond Queneau, Jean-Louis Fournier et Georges Fourest. Mais aussi d’Alexandre Vialatte aux chroniques savoureuses, et des extraits de ses anciens spectacles: ce poète de la dérision fut aussi longtemps le directeur du Théâtre du Rond-Point.
« Il y a, dit-il,  beaucoup d’écrivains dont j’ai le sentiment d’appartenir à leur famille. Une famille un peu à part, dont les rejetons certes reconnus ne sont pas suffisamment bien élevés pour qu’on leur permette d’être entendus comme ils le méritent. Une tribu à part en quelque sorte, qui reste dans une certaine marginalité, qui comme le disait Roland Topor: «Je préfère vivre dans la marge, que de mourir au milieu ». Ce que j’aime chez Alexandre Vialatte, Roland Topor,  Jean Tardieu ou  Raymond Queneau que j’ai, par ailleurs, bien connu, c’est l’idée que le sérieux est le cholestérol de l’imaginaire.

La fantaisie est quelque chose qui résiste aux diktats, aux morales définitives et aux gens qui savent. Quand Staline disait: «un pays heureux n’a pas besoin d’humour», on comprend combien la seule chose dont il avait peur, était la fantaisie. Tout ne peut pas se réduire au seul bon sens et le non-sens est nécessaire; cela ne signifie pas: absence de sens mais volonté de regarder le monde à l’envers, pour montrer combien il est ridicule… à l’endroit. « 

Ici, avec Reinhardt Wagner, il nous entraîne, sous la coupole du Théâtre de la Ville, dans  un nouveau voyage, joué et chanté dans un scénographie dépouillée, avec juste quelques chaises… Marie-Christine Orry, Justine Garcia, Ema Haznadar, Quentin Baillot et David Migeot sont très à l’aise dans un univers  imprévisible. Bref, un cabaret joyeux, impertinent et plein d’esprit, sous le signe de l’insolite et de l’ubuesque… Une invitation à s’évader.

 Solange Barbizier
Jusqu’au 24 janvier, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhard , 2 place du Châtelet, Paris ( IVème) . T. : 01 42 74 22 77. 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py

La Cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, traduction en français et mise en scène d’Olivier Py (en français, surtitrage en anglais pour les dialogues et chansons, en français pour les chansons)

 

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©Thomas Amouroux

Juste avant l’entracte, Laurent Lafitte -exceptionnel dans le rôle d’Albin/Zaza- interprète sous un arc-en-ciel de tubes fluo, les paroles de la mythique I am what I am : “J’ai le droit d’être moi, un être à part, j’entre en scène et j’ose … Sous les crachats ou sous les roses, que l’on m’acclame où que l’on me blâme. Je sais que je ne suis ni elle, ni lui, ni lui, ni elle”.
Cette confession de Zaza claque comme un manifeste d’ouverture d’esprit dans une France qui en manque souvent. A l’image d’Éric Ruf qui a relevé avec succès au dernier festival d’Avignon, le défit de monter Le Soulier de satin de Paul Claudel, Olivier Py réussit totalement son pari : recréer cette comédie musicale montée à Broadway en 83.
À la création de la pièce originale (1976), son auteur Jean Poiret écrivait avec son humour habituel: « On peut également recevoir la pièce comme un beau drame ou l’homo et l’hétéro (se munir d’un dictionnaire, j’ai omis de vous le dire, pour tout ce qui concerne cet exposé, ou demander tous renseignements à la caisse du théâtre, tous les jours de 11 h à 20 h, sauf le lundi, de 11 h à 18 h), ou l’homo et l’hétéro, disais-je, se livrent bataille dans une déchirante lutte de générations. Le tout dans un sourire poilé de larmes, comme il convient, entre gens de bon ton”.

Cette comédie musicale est une absolue réussite à tous niveaux. La scénographie avec plateau tournant, signée Pierre-André Weitz nous fait voyager de la scène du cabaret La Cage aux folles, à ses coulisses et à l’appartement d’Albin et Georges. Ce même artiste a aussi créé les costumes, dignes des grandes revues années quatre-vingt comme celles de LAlcazar ou du Paradis latin. L’orchestre des Frivolités Parisiennes sous la direction de Christophe Grapperon, plein de fougue, et les exceptionnels danseurs travestis Les Cagelles complètent cette mise en scène parfois grave, mais festive.
Le chorégraphe Ivo Bauchiero mêle avec succès claquettes, jazz, swing et danses de salon et ici, tout est fait pour que le public se sente au cœur du cabaret, avec des lumières rose. Laurent Lafitte (Albin transformée en Zaza meneuse de revue) va au contact des spectateurs, traverse un rang de l’orchestre et, comme un bateleur, les interpelle avec quelques réparties cinglantes : «Bonsoir à toutes et à toutes, et à toutes! Y a-t-il des hétéro dans la salle? Cela fait quoi d’être en minorité? Il y a deux sortes d’hommes, les passifs et les menteurs ! »
Et, à un autre moment, il regarde le poulailler du théâtre : « Coucou là-haut, Elle m’a fait coucou ! Ben, ce ne sont donc pas des places aveugles. » Accompagnant Laurent Lafitte -excellent dans ce genre d’exercice- ses partenaires sont justes, en particulier, l’acteur qui interprète Georges le mari d’Albin qui doit marier son fils et le faire entrer dans une famille chrétienne intégriste, d’où les multiples quiproquos comiques. «C’est un privilège, dit-il, de porter la tendresse en scène, dans le souffle et les pas de Georges.»
En costume d’un blanc éclatant, il ressemble au regretté Jean-Marie Rivière ( 1926-1996) acteurmetteur en scène et exceptionnel homme-orchestre de lAlcazar. Jean Poiret écrivait :«Le tout dans un sourire poilé de larmes. »

Pour Olivier Py, « La Cage aux folles est une leçon de tolérance qu’on aime car il n’y a pas de sermon. Elle se contente de nous faire rire, puis pleurer et rire encore, jusqu’à pleurer de rire. » Un exemple dans l’histoire du spectacle et pour le plus grand bonheur du public qui, chaque soir, offre une ovation debout à ces artistes en chantant avec eux : « On ne vit qu’une fois… Carpe diem, carpe diem. Entre le baptême et le Requiem. La vie, c’est peu de choses. Aussi fragiles que les roses, les roses, les roses. » Il faut espérer que ce spectacle sera repris.


Jean Couturier


Jusqu’au 10 janvier, Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, Paris ( Ier). T. : 01 40 28 28 40.

 

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