June Events 2019

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Näss (Les Gens) de Fouad Boussouf

June Events 2019

Fondé en 1999 par Carolyn Carlson, aujourd’hui présidente d’honneur, l’Atelier de Paris est devenu Centre de Développement Chorégraphique national il y a quatre ans. Avec ce festival, il clôt une saison axée sur des résidences de compagnies et des créations. Fidèle à sa mission de formation continue, il programme aussi tout au long de l’année des ateliers professionnels  avec des figures historiques de la danse. L’Atelier de Paris soutient donc la création mais favorise aussi la reprise de pièces du répertoire en partenariat avec d’autres théâtres.

Dans cet esprit, June Events  propose quarante rendez-vous dans une vingtaine de lieux parisiens, dont certains gratuits sur des places publiques. Parallèlement, il permet aussi à des chorégraphes de montrer leurs projets en cours, en prélude aux deux spectacles de la soirée. Comme la Libanaise Danya Hammoud. Mais il faudra retenir de cette seconde soirée du festival programmée avec le Printemps de la danse de l’Institut du monde Arabe (voir Le Théâtre du Blog) la chorégraphie de Fouad Boussouf avec sa compagnie Massala.

 Sérénités chorégraphie de Danya Hammoud

Cette jeune artiste formée aux Beaux-Arts de Beyrouth puis au Centre national de Danse Contemporaine d’Angers et au Sadler’s Wells à Londres, navigue entre Europe et Liban et prépare sa troisième pièce. Pour Sérénités, qu’elle présente en une heure, le bassin reste au centre de sa recherche : «le  lieu de l’événement», à partir duquel elle explore le corps. «On est dans la découverte du geste », dit-elle. Avec ses partenaires, elle va composer un trio «en construisant  des figures pour concrétiser des états». 

Ce futur spectacle se présente comme une longue traversée, parcourue de  micro-événements, tendant vers la sérénité. Elle s’inspire de l’iconographie de la chasse pour découvrir l’animalité des corps en déplacement permanent, et de l‘observation de chanteurs sur scène pour créer des pulsions et des expressions du visage. Sérénités se concrétise ici quand les danseuses décortiquent pour nous quelques tableaux, alternant lentes progressions et ondulations sismiques. Mais on ne visualise pas encore très bien cette pièce qui sera créée en 2020 au festival d’Uzès.

 Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar (Mardi: Tout ce qui est solide se fond dans l’air), chorégraphie de  Cláudia Dias 

 Un titre issu du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx pour cette pièce, la deuxième d’une série au long cours de sept pièces, prévues en sept ans «contre l’idée d’un avenir absent ou précaire ». Elle suit Monday: watch your right (Lundi: attention à ta droite) créée en 2016. La chorégraphe portugaise revendique un ferme engagement politique. Attachée à la technique de «composition en temps réel»,  elle a invité Luca Bellezze pour un duo sonore et visuel et nous emmène sur les routes de l’exil, à travers le destin d’Omar, un jeune Palestinien et de ses parents, migrant vers l’Italie… Des tables, garnies d’objets servant au bruitage, encadrent, à cour et à jardin, un praticable incliné. Les artistes, à partir d’un fil blanc tendu, vont dessiner au sol personnages et paysages, comme avec une craie sur un tableau noir. On pense aux films d’animation La Linea d’Osvaldo Cavandoli.

Ils tracent une géographie mouvante de villes, côtes, frontières et rivières où se découpent des corps gisant ou marchant : ceux des  migrants parcourant terres et mers. Un texte projeté donne le point de vue d’Occidentaux sédentaires: « Nous avons fait le choix de ne pas dire le texte, c’est une manière de respecter l’expérience de vie des personnes dont nous parlons : expulsées de leurs terres et contraintes à une migration constante. Je ne peux pas parler à leur place mais je peux raconter leur histoire », dit Cláudia Dias. Honorable pudeur, mais… scéniquement, les mots, finissent par brouiller les images. Bavard, compliqué et allusif, le récit envahit l’écran placé en fond de scène et prend le pas sur la performance…

 Näss (Les Gens), chorégraphie de Fouad Boussouf

 Avec un rythme au bout des pieds et des bras, sept corps en mouvement perpétuel, ensemble même quand ils s’échappent du groupe pour de courts solos ou duos d’une virtuosité acrobatique. Une heure sans relâche, alternant les cadences. D’abord silhouettes incertaines au bord d’un monde lumineux, se découpant sur l’écran blanc qui barre le fond de scène, les interprètes quittent ce rivage pour avancer en ligne vers la salle. Puis dansent en cercles de plus en plus concentriques, mus par le son des percussions. Ancrés au sol, tendus vers le ciel, avec des gestes empruntés aux rituels du Maghreb, au hip-hop et à la grammaire contemporaine, avec un zeste de cirque. Fouad Boussouf fait dialoguer tous ces vocabulaires sur du jazz, des musiques traditionnelles de son Maroc natal ou de simples martèlements de pieds. Sa formation hip-hop  et son ouverture aux autres disciplines s’inscrivent dans ce ballet d’une grande force et d’une fine précision. Les figures de danse urbaine alternent ou se marient avec des arabesques ou des sauts. Näss tient d’une épure, à la lisière entre profane et sacré : quelques attitudes orientales, jeux de bras et mains, assises au sol se combinent à des postures plus géométriques. Les portés sont fluides, mais toujours puissants. De rares moments apaisés permettent aux artistes de reprendre leur souffle, sans jamais perdre le fil d’une construction chorale soutenue par des cadences telluriques.

Arrivé en France en 1983, formé au hip-hop puis au cirque et à la danse contemporaine, le chorégraphe a fondé la compagnie Massala en 2010, pour développer un style métissé. Avec cette pièce, il interroge ses racines : « L’histoire du célèbre groupe Nass el Ghiwane (Les Gens bohèmes) dans mes années soixante-dix au Maghreb, a été un élément important de mon inspiration. Dans leurs textes, j’ai découvert un hip-hop plus incarné, empreint de traditions ancestrales.» Ces musiciens ont fait connaître la culture Gnawa et sa transe cabalistique, avec des textes poétiques et anticonformistes, ce qui leur a coûté plusieurs séjours en prison  mais qui a donné naissance au rap marocain.

Le titre Näss (Les Gens) évoque un  » être ensemble », dans une gestuelle partagée. Et communicative… Le public ne s’y trompe pas et accueille, debout et enthousiaste, les sept danseurs et le chorégraphe. Ils nous saluent de quelques pas frappés au sol. Fouad Boussouf, avec cette création de 2017, a été sélectionné par le réseau international Aerowaves, comme l’un des vingt chorégraphes les plus prometteurs d’Europe.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 6 juin à la Cartoucherie de Vincennes. Dans le cadre de June Events et du Printemps de la danse arabe à l’Institut du monde arabe. June Events   se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 417 417 07.  reservation@atelierdeparis.org

Näss  sera présenté en juin au festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne).
En juillet : festival d’Avignon et festival de Sanvicenti (Croatie). Beijing Dance Festival de Pékin et  au Shanghai international Dance Center de Shangai (Chine).

En septembre, aux Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).


Archives pour la catégorie Danse

For Four Walls et Jour de colère par le Ballet de Lorraine

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© Laurent Philippe

Petter Jacobsson exerce, depuis 2011, la direction du Centre Chorégraphique National à la suite de Didier Deschamps. Après avoir été directeur artistique du Ballet Royal de Suède à Stockholm, il hérite, en binôme avec Thomas Caley, d’une structure issue d’une longue histoire.  Ce fut, sous le nom de  Ballet Théâtre Contemporain, la première compagnie permanente décentralisée dédiée à la création. Installée d’abord à Amiens puis à Angers, et rebaptisée Ballet de Lorraine, la troupe s’est fixée à Nancy il y a cinquante ans et a été labellisée Centre Chorégraphique National en 1998.

Petter Jacobsson a dansé du classique pendant des années, avant de travailler aux États-Unis avec Twyla Tharp et Merce Cunningham. Par sa connaissance intime de cet art, qu’il a abordé sous tous les aspects, il a pu, depuis huit ans, fédérer le public autour des différentes approches de la danse. Il clôture sa saison avec des créations : l’une confiée à Olivia Granville, l’autre dont il assure la chorégraphie avec son complice  Thomas Caley depuis vingt-cinq ans  et qui fut premier danseur de 1994 à 2000  à la Merce Cunningham Dance Company. Ces pièces ont en commun  la redécouverte de partitions oubliées, jouées en « live »au milieu des vingt-quatre danseurs de la troupe.

 

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© Laurent Philippe

For Four Walls Chorégraphie de Petter Jackobsson et Thomas Caley

Cette création, dédiée au centenaire de Merce Cunningham, trouve sa source dans une partition de John Cage, la première de sa longue collaboration avec le chorégraphe américain, racontent Petter Jacobsen et Thomas Caley :  «  La pièce originale, Four Walls, était une création dramatico-chorégraphique sur un texte et une chorégraphie de Merce Cunningham, et une musique pour piano et voix. Après une unique performance en 1944, elle a été perdue et oubliée. » Pour le compositeur, qui ne s’est pas reconnu en la réécoutant des années plus tard, l’œuvre préfigurait Philip Glass et Steve Reich : « C’est plein de passages répétés, tout est écrit pour les notes blanches du piano, c’est en sol majeur et la musique ne s’arrête jamais », dit-il.

Au piano, Vanessa Wagner, «Révélation» aux Victoires de la musique 1999, règne gracieusement sur un plateau vide. Deux miroirs placés en diagonale depuis cour et jardin, se rejoignent à angle droit, au centre du fond de scène, de manière à réfléchir le corps de la soliste en quatre exemplaires. Illusion d’optique qui persistera jusqu’au vertige, quand les vingt-trois danseurs investiront le plateau et se démultiplieront ainsi. En parfaite symétrie, les artistes se placent en une diagonale qui va bientôt s’atomiser dans l’espace. Selon la partition, on n’utilise que les touches blanches du piano et tout repose sur des contrastes : fort et doux, haut et bas, auxquels s’accordent  les costumes, alternant noirs, blancs et gris, et les lumières d’Eric Wurtz projetant au sol des découpes d’intensité variée.

La chorégraphie dialogue avec la musique : du vide où les interprètes dansent seuls avec leur reflet, au plein, où le plateau accueille un essaim vibrionnant, à l’infini de ce miroir magique. A d’autres moments, les danseurs sortent de scène mais leur image persiste sur les miroirs… Ou ils passent de l’autre côté, avalés par le noir des lointains. En trente-cinq minutes, l’espace en perpétuelle transformation selon les éclairages et la position des glaces, mute d’un monde incertain et illimité, à la banalité d’un studio de danse… Les artistes sont partout et nulle part, seuls ou ensemble. Insaisissables.

«C’est une pièce de jeunesse, pleine d’émotions contraires et très intimes», estiment les artistes qui signent aussi la scénographie. La musique comme le peu que nous savons de la danse, apparaissent vraiment comme des prémices du duo Merce Cunningham/John Cage. » Quant au duo  Petter Jacobsson / Thomas Caley, il nous livre une pièce vertigineuse, une rêverie autour de la musique dont toutes les nuances exprimées par la pianiste se retrouvent dans les apparitions et disparitions des danseurs.  Leurs mouvements sont tantôt lents et comme suspendus, tantôt effervescents comme un chœur fluctuant qui se ressaisira pour une ultime intervention vocale, après plusieurs fausses fins. Un hommage en toute liberté :  « Nous n’envisageons pas For Four Walls comme une recréation de la pièce originale perdue mais comme une réfraction en lien avec son histoire et notre histoire avec Merce.»  

©laurent Philippe

©laurent Philippe

Jour de colère, chorégraphie d’Olivia Granville, musique de Julius Eastman

Olivia Granville varie les plaisirs, toujours surprenante et articule ses pièces autour du langage et du phrasé, qu’il soit musical, verbal ou dansé. Nous avions vu et aimé son Cabaret discrépant sur des textes d’Isidore Isou, et Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien (voir Le Théâtre du Blog).
Elle nous emmène, cette fois, dans l’univers sonore de Julius Eastman (1940-1990), compositeur afro-américain mort du sida dans la misère et injustement oublié.  Sa musique minimaliste, chargée d’une énergie rock, accompagnait son combat d’artiste noir et gay. Avec Evil Nigger (Mauvais Nègre), interprété par Melaine Dalbert (piano) et Manuel Adnot (guitare), on entend la voix du compositeur enregistrée en prélude à l’un de ses concerts. La feuille de salle nous en donne la traduction : « Contrairement à la musique romantique ou classique,ces morceaux sont une tentative de faire qu’ici chaque mouvement contienne toutes les informations du précédent. »

La chorégraphie traduit ce mouvement permanent et collectif mais chaque danseur s’individualise avec des comportements propres et récurrents et les costumes ont une forme et des couleurs différentes. Nous y retrouvons l’énergie combative de la partition et les gestes du labeur et de la révolte : « J’emploie le mot « nigger“ car il possède pour moi un caractère basique. C’est sur les premiers nègres, ceux qui travaillaient dans les plantations que s’est construite notre grande, notre exceptionnelle économie américaine», poursuit la voix.  Par petits groupes ou seuls, les vingt-et-un danseurs investissent le grand plateau. Ils traversent les diagonales délimitées par des rideaux à lanières et des découpes de lumière au sol.  Mouvements nerveux et précis, poings levés, bonds secs et répétitifs. Après une dispersion du groupe, deux hommes s’attardent pour un baiser furtif. Rappelant ainsi que, dans “guérilla“, il y a “gay“, et que les luttes s’additionnent : «J’utiliseble titre Gay Guerrilla dans l’espoir que cela arrive un jour et de l’incarner», entendons-nous.
Olivia Granville impulse à la compagnie un élan vital, soutenu par un dialogue tendu entre les instrumentistes, placés à distance l’un de l’autre, dans la pénombre des rideaux.
 
Mireille Davidovici

Spectacle vu le 26 mai à  l’Opéra National de Lorraine, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

For Four Walls
: le 4 octobre, Teatro Grande, Brescia (Italie) ; le  6 octobre, Cankarjev dom, Ljubljana (Slovénie) ; les 12, 13, 15 et 16 octobre, Théâtre national de Chaillot/Festival d’Automne à Paris; les 24, 25 et 26 octobre, Royal Opera House, Londres (Grande-Bretagne).

Les  3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvais.
Le 30 janvier, L’Arsenal, Metz.
Le 25 février Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes ( Loire-Atlantique).


Jour de Colère

Le 30 janvier,  L’Arsenal , Metz ; le 25 février,  Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes.

Le 15 juin, en clôture du Festival June Events à Paris, le C.C.N.-Ballet de Lorraine présentera Transparent Monster de Saburo Teshigawara et Flot de Thomas Hauert.

La nouvelle saison au Théâtre national de la danse de Chaillot

La nouvelle saison au  Théâtre national de la danse de Chaillot

  La salle Gémier entièrement refaite, des accès plus faciles à la fois pour le public et les techniciens: Chaillot a connu une profonde mutation il y a deux ans. Cette saison, comme les précédentes est surtout orientée sur la danse…  «Un désir profond, pressant, d’autre chose, non encore formulé, traverse toute la société dit Didier Deschamps, son directeur. De nouvelles voies sont à inventer sans peur de l’inconnu mais en restant vigilant quant au principe démocratique, aux libertés et à la pluralité des expressions. Ce besoin vital de réenchanter nos vies, de dessiner de nouvelles utopies, de construire des modalités inédites du vivre-ensemble sont intrinsèquement à l’œuvre dans la démarche et la création des artistes. Ceux-ci, à leur manière, sont toujours les témoins du monde et nous alertent sur les grands enjeux qui nous font face. »

©olivier Houeix

©olivier Houeix

Il y aura d’abord Philippe Decouflé un habitué des lieux qui, avec plus de quarante danseurs, acrobates et comédiens, retracera dans Tout doit disparaître les séquences les plus mémorables de ses spectacles, et cela d’un espace à l’autre de Chaillot, y compris escaliers, Paris, etc. . Et événement exceptionnel ; Chaillot avec le Festival d’automne à Paris et le Théâtre de la Ville, célèbrera le centième anniversaire de la naissance de Merce Cunningham avec le Ballet de Lorraine (voir Le Théâtre du Blog), le Ballet de l’Opéra national de Paris, le Royal Ballet de Londres et l’Opera Ballet Vlaanderen. Et quatrième édition de la Biennale d’art flamenco En avril et mai,  nouvelle pièce de José Montalvo . A notre aussi un rendez-vous avec la Trisha Brown company. La chorégraphe disparue il y a trois ans a laissé des pièces-culte dans l’histoire de la danse contemporaine et aura influencé de nombreux artistes. On retrouvera Set and reset créé en 1983 avec les images de Robert Rauschenberg et la musique de Laurie Anderson, et Forey Forêt avec la musique au choix d’une fanfare locale et Groove and Countermove sur une partition de jazz de Dave Douglas.
Et la Saison Africa 2020, initiée par l’Institut français, avec deux séquences ; la première en juin fera dialoguer danse et littérature. Le chorégraphe burkinabé Salia Sanou avec Nancy Huston, et la franco-sénégalaise Germaine Acogny (voir Multiples in Le Théâtre du Blog), puis la chorégraphe et comédienne Daniella Sanou adaptera le roman de Maryse Condé Moi Tituba sorcière, récit de la vie de cette fille d’esclave née à la Barbade, devenue domestique aux Etats-Unis qui sera jetée en prison pour sorcellerie…

©magda Hueckel

©magda Hueckel

Côté théâtre, après sa magistrale évocation d’A la Recherche du temps perdu, Krzystof Warlikowski, mettra en scène On s’en va du dramaturge israélien Hanoch Levin dont il avait déjà monté Kroum l’ectoplasme. Un texte des plus virulents qui fait écho à la situation politique actuelle de la Pologne…
Passée cette nouvelle saison, Chaillot, si tout va bien, devrait connaître une nouvelle et importante phase de travaux, avec le remplacement des gradins de la salle Jean Vilar dont la mobilité a en fait très peu servi pour recréer une immense scène/salle… Notamment avec le fameux Lapin-Chasseur de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps  et pour La Trilogie des dragons de Robert Lepage… La reconstruction en béton de ces gradins permettrait de créer au-dessous un bel espace de répétitions pour les spectacles, en danse comme en théâtre, ce qui manque cruellement dans cet immense bâtiment.

Philippe du Vignal

Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 Place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

 

La Cour aux Ados : festival national des écritures dramatiques pour adolescents

La Cour aux Ados : festival national des écritures dramatiques pour adolescents

b1r0gBMxLa Maison du Geste et de l’Image, lieu de rencontre entre enseignants et artistes met en lien des jeunes avec la pratique artistique, sous l’égide de la Ville de Paris. Depuis septembre 2018, Marie Stutz en a pris la tête à la suite d’Evelyne Panato. Elle est aujourd’hui partenaire d’un nouveau festival, La Cour aux Ados, piloté depuis Clermont-Ferrand par le Théâtre du Pélican. Sont aussi parties prenantes de l’aventure : La Minoterie (Dijon), le Théâtre des Ilets (Montluçon), La Maison-Théâtre (Strasbourg), le festival NovAdo (Rodez), L’Espace 600 (Grenoble), La Coloc’ de la culture (Cournon-d’Auvergne) et le Conservatoire de Clermont-Ferrand.

Cet ambitieux  projet a été lancé par Jean-Claude Gal, directeur artistique du Théâtre du Pélican, Centre de création et d’éducation artistique pour l’adolescence et la jeunesse. L’objectif de ce passionné de théâtre a toujours été de  «donner la parole à la jeunesse à travers les écritures d’aujourd’hui ».  Depuis 2004, il a invité une trentaine d’auteurs en résidence, en Auvergne et chez ses partenaires, pour écrire sur des grands thèmes comme l’amour, les origines (d’où venons-nous ? Où allons nous ?), l’engagement des jeunes… Dernièrement, neuf  écrivains dont Marine Auriol, Claire Rengade, Dominique Paquet, Ronan Mancec, Jean-Pierre Cannet et Claudine Galea, ont planché sur les nouvelles mythologies (quels sont les héros d’aujourd’hui ?) Les textes ont été mis en scène et ont paru, rassemblés, aux éditions Théâtrales sous le titre : Nouvelles Mythologies de la jeunesse.

 Jean-Claude Gal publie lui Un Théâtre des adolescents, un épais recueil de ses expériences au Théâtre du Pélican de 2004 à 2018. Abondamment illustré, l’ouvrage témoigne de l’alchimie créatrice entre les écrivains « éveilleurs sur les territoires de l’esprit » et les jeunes « ces passeurs de monde ».  L’auteur explique comment, au fil du temps, s’est constitué un répertoire théâtral écrit avec et pour eux qu’ils ont aussi porté à la scène. Un répertoire à l’usage également des générations futures, l’adolescent n’étant qu’un oiseau de passage dont l’imaginaire exalté s’ouvre à toutes les utopies comme à toutes les dérives…  Ce livre constitue en tout cas un puissant plaidoyer en faveur de l’éducation artistique et ouvre de nombreuses pistes de travail  aux éducateurs et professionnels des arts … Celui qui «se bat au quotidien pour qu’il y ait des jeunes qui viennent au théâtre» veut « laisser une trace de ce sillon tracé pour véhiculer la force et l’engagement de la jeunesse » , souvent malmenée et consommatrice mais capable aussi de penser sa relation au monde à travers ses troubles, désirs et interrogations.

La Cour aux Ados 2020

hJwlX8SNJeunesse et Philosophie en sera le thème avec neuf auteurs qui seront reçus chez les différents partenaires de ce festival. Catherine Benhamou, en souvenir de l’état amoureux de son adolescence, se demande si:  «être, c’est être aimé ». Fascinée par la « furiosité » des jeunes gens, Solenn Denis aborde la question du bonheur  et avec Lève ta garde, Gilles Granouillet philosophe par le biais de la boxe.  A quoi, à qui, et comment croire ? Tels sera le propos de Sébastien Joanniez, entre mensonge et vérité.
 Pour Sylvain Levey, l’ordre, c’est le conservatisme et désobéir ouvre parfois la voie de la liberté.  Ronan Mancec met en scène des géographes amenés à dessiner une nouvelle carte du monde et à résister face aux pouvoirs établis : dans cet optique, peut-on échapper à la figure du héros ? Selon Nadège Prugnard, le : « Je suis » devrait devenir : « Je suis toi et moi », en écrivant un «je »  pluriel pour explorer et exploser nos identités face aux problématiques migratoires . La Beauté sous toutes ses facettes est au cœur du texte de Gwendoline Soublin.

Enfin, Dominique Paquet, en ambassadrice des écrivain(e)s embarqué(e)s dans cette aventure, présente son projet. Sa longue pratique d’auteure en direction de la jeunesse et d’animatrice d’ateliers-philo lui fait dire qu’elle «philosophe, à auteur d’enfant ».  Elle cite Gaston Bachelard : « Si on veut connaître la pomme, il faut entrer dans la pomme » et  résume: «Je cherche à entrer dans un corps d’enfant fictif, à retrouver ses sensations et ses questions. Son étonnement  quand, à trois ans et demi, l’enfant demande : “Où j’étais avant de naître, et où je serai après ? »

Elle a pu voir, lors de rencontres avec des classes-relais et des enfants peu scolarisés, combien chez certains, les chaînes de causalité faisaient défaut et à quel point pour eux, l’Autre n’existait pas ; ils chosifiaient le monde dans un rapport utilitaire à autrui. Or, on devient humain par la reconnaissance de l’altérité à travers les conflits. Comment faire société, si la décence commune s’effrite ? Sur les pas de Wilhelm-Friedrich Hegel, Friedrich Nietzsche et Emmanuel Lévinas, Dominique Paquet va tenter par la langue, de réveiller la pensée. Sémantique et étymologie seront ses outils, face à la cacophonie contemporaine et au manque de mots pour dire …

 On pourra voir et entendre ces «manifestes  de la jeunesse»  au printemps prochain en Auvergne, joués par des jeunes venus de plusieurs régions.  La Cour aux Ados 2020 veut donner un coup de projecteur sur les initiatives, souvent peu visibles, de  tous ceux qui sont engagés dans l’éducation artistique en y associant aussi metteurs en scène, écrivains, éducateurs et éditeurs. 

 Mireille Davidovici

Le 16 mai, Maison du Geste et de l’Image,  42 rue Saint-Denis Paris (Ier). T. : 01 42 36 33 52

La Cour aux Ados, du 31 mars au 5 avril, Théâtre du Pélican, 12 rue Agrippa d’Aubigné, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) T. : 04 73 91 50 60.

Un Théâtre des adolescents (tome II) de Jean-Claude Gal est publié aux Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand.

 

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 Un rendez-vous annuel attendu avec, pendant plus d’un mois, un éventail de spectacles,  écho de la vitalité de la danse actuelle et de ses multiples formes. Héritières du Concours de danse de Bagnolet, ces Rencontres dirigées depuis 2002 par Anita Mathieu, sont nomades par essence et accueillent cette année vingt-trois compagnies dans une quinzaine de théâtres du département : de  Montreuil à  Pantin, de Romainville à Saint-Ouen ou Bobigny… Au menu : des solos, des ballets (le Ballet suédois Cullberg), une chorégraphie de François Chaigneau pour les Norvégiens de Carte Blanche, des performances … Des artistes venus d’Iran, du Brésil, de Belgique ou de Suisse… Professionnels et publics  viennent nombreux découvrir cette programmation.

La Dynamo de Banlieue Bleues proposait cette semaine une série de petites formes en accord avec son audacieux festival, voué depuis trente-six ans  aux musiques actuelles, à la pointe du jazz et des groove du monde entier et qui met à l’honneur la jeune création.

 aCORdo, chorégraphie d’Alice Rippol (Brésil)

69C59009-7ED0-4246-A9DB-4BD09413C5F3 A l’occasion d’une exposition sur les traces laissées à Rio de Janeiro par la Coupe du monde de football,  Alice Rippol a choisi de montrer les habitants repoussés aux marges de la ville : «Notre organisation sociale permet d’ignorer l’existence de certains d’entre nous : celui qui vient réparer votre chauffage, faire le ménage dans  le bureau… aCORdo expose leur invisibilité… », dit la chorégraphe qui travaille depuis 2007 avec de jeunes danseurs issus d’une favela carioca. Le collectif qu’elle dirige a composé plusieurs pièces qui circulent dans le monde, dont aCORdo et Circa programmé plus tard dans le festival*.

Les quatre danseurs, affalés sur le sol, corps contre corps, commencent  une longue et lente avancée : s’entassant les uns sur les autres, ils grognent et aboient comme des chiots. Puis se lèvent pour amorcer quelques pas chacun dans son style, par jeu. Bientôt, ils se tournent vers le public, lui confiant leurs corps, puis se livrant sur lui à de menus larcins. Sacs, écharpes, montres et bijoux disparaissent gentiment dans leurs poches. D’abord déstabilisés, les spectateurs jouent le jeu et vont récupérer leurs biens…Un peu gênés quand même.

Rugueuse et tendre, cette chorégraphie sans musique ni paroles veut changer notre regard sur les gens qui sont à la rue : pauvres,  SDF, migrants… Ici, ils deviennent des personnes. Le titre de la pièce est sans doute plus parlant au Brésil  où, « acordo » fait allusion à « l’accord » supposé entre la Cour Suprême, l’armée et les politiciens, pour faire tomber la présidente du Parti des Travailleurs, Dilma Rousseff. Mais Alice Ripoll a pour objectif principal de montrer des gens devenus anonymes dans l’espace public. Un spectacle doublement engagé, en résistance contre la redoutable politique brésilienne actuelle : Jair Bolsonaro n’aime pas les pauvres et, conformément à ses  promesses électorales, il vient d’autoriser le port d’armes à feu…

 Damnoosh de et par Sina Saber (Iran)

Photo Mireille Davidovici

Photo Mireille Davidovici

 Avec ce solo de cinquante minutes, l’artiste iranien nous invite à nous asseoir en rond par terre autour d’un plateau garni d’une théière et de coupes emplies d’ingrédients colorés. Sa performance s’inspire d’une forme ancienne de représentation persane, mêlant poésie, musique et gestuelle. Il prépare devant nous le damnoosh, une tisane bienfaisante aux sept herbes, selon un rituel enseigné par sa grand-mère.  Il commente dans un anglais châtié : la rose rouge de Kashan, oasis en plein désert, enferme plus d’un mystère en ses pétales… Il ajoute de la fleur d’oranger de Chiraz, contrée des poètes, ville natale de Hafez qui, dit-il, sous couvert de désirer Dieu, adressait ses vers à un homme aimé. Quelques pincées de coriandre, du coing séché provenant des bords de la mer Caspienne où vécut Zarathoustra, et enfin du safran mûri au Pays du soleil, complètent cette infusion ancestrale que nous dégustons sous les cerisiers dans la cour de La Dynamo… Sina Saber, à travers ce cérémonial, nous transmet les réminiscences de la Perse pré-islamique. La délicatesse et la musicalité de ses mots nous emportent aux quatre coins de son pays où, depuis quelques années, il tente avec le collectif Kahkeshan, de réinventer une danse contemporaine, empreinte de tradition. Mais dans Damnoosh, peu de danse et beaucoup de mots : ceux qui aiment la danse et ne parlent pas anglais restent doublement sur leur faim.

Softcore ©Pierre Tournay

© Pierre Tournay

Softcore-a hardcore encounter de Lisa Vereertbrugghen (Belgique)

 Pour les non-anglophones, ce titre nécessite une explication : fondé sur un jeu de mots opposant soft et hard (mou et dur), il résume la posture de Lisa Vereertbrugghen qui, pendant quarante-cinq minutes, danse et commente ses gestes. «  Je suis une danseuse hardcore … Mon corps est « soft », le son le met en mouvement et nous interagissons. » Elle exprime ainsi la rencontre entre cette musique dure et son corps malléable qui se plie et s’anime aux notes déversées par la console de Michael Langeder. 

La techno « hardcore », variante de la musique électronique, est née dans les années quatre-vingt-dix dans le Nord de l’Europe et aux Etats-Unis. Cette version « gabber » venue des Pays-Bas, se déchaîne à deux cent battements par minute). Sur ce rythme effréné, la danseuse frêle et souple, bouge bras et jambes,  déhanchés nerveux  et mains déployées en avant comme de petits animaux. Elle dit et danse la vitesse et le ralenti, avec des mots aux sonorités imagées, sur une partition live qui remixe aussi sa voix. Telle la pieuvre, qu’elle évoque, et qui se cache dans l’anfractuosité d’un rocher, elle se dissimule derrière un écran de fumée et ses mots se noient dans l’intensité des basses saturées… Une pieuvre qui attend : «until becoming, until becoming… (jusqu’à devenir), répète -t-elle, « imperceptible » . Impressionnante de précision, cette performance où la litanie vocale de l’artiste, inséparable de la danse, se débite à la vitesse du son, profitera surtout aux spectateurs qui peuvent saisir le sens de cet exposé en anglais, à la fois technique et poétique.

 Mireille Davidovici

 Spectacles vus le 22 mai, à La Dynamo Banlieue Bleue, 9 rue Gabrielle Josserand, Pantin (Seine-saint-Denis). T. : 01 49 22 10 10

*Les 15 et 16 juin : Cria d’Alice Ripoll, L’embarcadère d’Aubervilliers,  5 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) T. 01 48 11 20 35

 

Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis , du 17 mai au 22 juin. www.rencontres chorégraphiques.com T. : 01 55 82 08 01

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot

 

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot.

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©Rahi Rezvani

La célèbre troupe de danse contemporaine revient à Paris avec le travail de chorégraphes à la mode. D’Alexander Ekman, dont nous avions apprécié le Play  ludique à l’Opéra de Paris, (voir théâtre du Blog) il présente Fit, une pièce de trente minutes avec dix-huit danseurs du NDT dont il a réalisé la scénographie, les lumières, les costumes et écrit le texte : « Est-ce que vous tenez ? Dans quel espace tenez-vous ? Où est votre place ? Où n’est pas votre place ? et Pourquoi ?», demande le chorégraphe. Après un court monologue burlesque à l’avant-scène, le rideau se lève sur deux gros projecteurs à cour et jardin, une perche lumineuse et une malle volante qui produit de la fumée. Sur Take Five de Dave Brubeck Quartet, les danseurs en long ou courts tutus sont traversés d’impulsions animales. Ils se regroupent parfois dans une belle harmonie sans que l’on trouve véritablement de sens à cette danse. Il semble qu’Alexandre Ekman ait construit sa pièce à partir d’improvisations.  L’ensemble a un côté  chic très applaudi par le public de cette première…

Marco Goecke, programmé cette saison à l’Opéra de Paris et au théâtre des Champs-Elysées, est, avec Crystal Pite, artiste associé au N.D.T. Les onze danseurs de Wir Sagen uns dunkles surprennent par leur agitation, leurs  mouvements de buste  vifs et asynchrones. On dirait des gallinacés perdus sur le plateau! Mais malgré les musiques bien choisies de Frantz Schubert, du groupe de rock alternatif Placebo ou d’Alfred Schnittke, il y a en,  ces trente minutes, bien des longueurs…

Enfin Signing Off, chorégraphié par Sol León et Paul Lightfoot  permet, en dix huit minutes, à ces excellents danseurs de donner toute leur mesure. Ils apparaissent et disparaissent dans un ballet de pendrillons et de rideaux. Avec des mouvements fluides  et de beaux duos parfaitement réalisés, sur la musique du Concerto pour violon et orchestre de Philip Glass. Le Nederlands Dans Theater confirme ici sa réputation, même avec des  pièces assez décevantes…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris,  (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00  jusqu’au 19 mai.

Arc -Chemin du jour mise en scène, chorégraphie et conception d’Ushio Amagatsu,

Arc-Chemin du jour, mise en scène, chorégraphie et conception d’Ushio Amagatsu,  par la compagnie Sankai Juku

©Sankai Juku DR

©Sankai Juku DR

Depuis 1975,  Sankai Juku, « l’atelier de la montagne et de la mer », explore, en s’appropriant la grammaire de la danse butô,  les liens de l’homme avec la Nature et le cosmos. Ushio Amagatsu aime jouer avec les éléments, terre, mer, air, à la recherche d’une unité transcendante … On a pu voir à Paris, dès 1982, son inoubliable Kinkan Shonen (Graine de cumquat)  au Théâtre de la Ville, un classique encore au répertoire de la compagnie, puis il ya trois ans Meguri. Ceux qui découvrent aujourd’hui Sankai Juku seront séduits par son univers épuré, une gestuelle hiératique et des corps souples comme des roseaux au vent mais ses aficionados risquent d’être  déçus.

« Il y a l’aube et le crépuscule. Une envie de contraste et la continuité de quelque chose », dit le chorégraphe japonais, à propos de ce nouveau spectacle en sept tableaux: « Il pleut sur mon étoile,  Laisse de mer, Croisement /Ton passé est mon avenir , Étendue sereine au-dessus d’un océan de lave , Trois doubles v, Croisement/Inverse, Atteindre le crépuscule. (Faut-il voir dans ce chiffre sept, une symbolique bouddhique liée aux cycles de la vie et de la mort ?  En effet, les Japonais fêtent la naissance d’un bébé et pleurent la mort d’une personne le septième jour (quand l’âme est prête  à aller dans l’autre monde).

©Sankai Juku DR

©Sankai Juku DR

On retrouve les torses blancs et les visages maquillés comme des masques pour souligner les mouvements de la bouche, et quelques touches de rouge aux oreilles… Huit interprètes pour des solos et scènes chorales.  De la lumière à l’obscurité, de l’éclosion du jour à la tombée de la nuit, des ambiances marquent le passage de temps, accompagnées par un décor et des lumières mouvants. Mais ici, Ushio Amagatsu déroge à sa ligne initiale, avec une scénographie très épurée, inspirée par la sculpture Atterrissage et Amerrissage de l’artiste pop japonais Natsuyuki Nakanishi. Un carré de sable beige, qui se teinte de bleu ou de gris selon les éclairages, avec, à cour et à jardin, pour «signifier l’oscillation perpétuelle de toute chose dans sa recherche d’équilibre», de petites balances pendues à des filins rouges,  mais on les discerne mal au-delà des rangs d’orchestre. En fond de plateau, deux grands arcs d’acier se déplacent imperceptiblement, croissant et décroissant comme la lune, pour dessiner à la fin un cercle plein. Scintillant dans la pénombre, des triangles métalliques oscillent pour marquer l’aléatoire dans la permanence.

Autre innovation, le chorégraphe renonce à entrer dans la danse et confie la scène à une équipe rajeunie de cinq artistes, encadrée par trois anciens du groupe. En préambule, un solo magistral par Semimaru, danseur historique de Sankai Juku, ouvre de belles perspectives. Comme une salutation à la lumière,  bras tendus vers le ciel et  jambes ancrées sur un sol noir étoilé qui s’estompe progressivement. Lui fait place une scène de groupe où les corps oscillent au sol, sur les musiques de Takashi Kako, Yas-Kaz et Yoichiro Yoshikawa. Les deux autres anciens, Sho Takeuchi, Akihito Ichihara, viendront, à tour de rôle ou simultanément, prendre la relève, entre d’autres scènes d’ensemble un peu répétitives. Très soigné, ce spectacle en une heure quinze est légèrement décousu. Séquences inégales, musiques disparates et décor ne réussissent pas à être en symbiose avec la danse, comme dans les précédents spectacles de Shankai Juku. Et le Théâtre des Champs-Elysées n’est pas la salle idéale pour recevoir cette pièce qui demanderait une plus grande proximité pour que le public apprécie toutes les nuances d’un travail qui reste quand même exemplaire.

Mireille Davidovici

Théâtre de Champs-Elysées, Dans le cadre de la programmation Hors les Murs du Théâtre de la Ville, avenue Montaigne, Paris VIII ème.

Printemps de la danse arabe: Les Architectes de Youness Atbane et Youness Aboulakoul

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Printemps de la danse arabe :

 Les Architectes de Youness Atbane et Youness Aboulakoul

 Ce spectacle clôture la programmation de cette année au Tarmac qui va définitivement fermer ses portes… Youness Atbane, l’initiateur du projet, vit et travaille entre Casablanca et Berlin. Ses performances et sa pratique artistique s’exercent sur « le rapport critique et burlesque au champ de l’art, à ses acteurs et à sa géopolitique, et elle est plus largement axée sur une recherche du croisement entre les disciplines dites contemporaines ». Youness Aboulakoul, lui, né à Casablanca, vit à Paris. Il a commencé par la danse hip-hop et participé à de nombreuses créations de chorégraphes : Olivier Dubois, Radhouane El Meddeb, Christian Rizzo…  Et il est l’auteur de l’univers sonore de cette pièce.

 Dans le noir complet, deux colonnes de carrés noir et blanc, irradient de leur lumière le fond de scène. Bientôt deux hommes apparaissent, et sans plus de façon soulèvent des écrans d’ordinateurs d’où émanent figures géométriques, colibris et vues urbaines… Puis des courbes asymptotiques et enfin des billets verts. Un tel lancement, dans la fluidité et la fantaisie, laisse augurer une créativité bienvenue. La lumière revenue, ces artistes marocains nous mettent sur la voie d’une complicité d’adolescents, quand l’un d’eux s’empare d’un micro face public. Nous sommes prévenus : il y aura du loufoque, on peut faire art de tout et on ne se prendra pas au sérieux.

 Ils se mettent à élaborer des échafaudages instables d’éléments cylindriques : pots de fleurs, boîtes de crayons, mugs, bouteilles… allusion aux objets emportés par les traders quittant leurs bureaux après la crise de 2.008, point de départ imaginaire pour créer  leur spectacle. Après une catastrophe, ces rebuts du quotidien vont-ils permettre d’imaginer un avenir? Avec eux, une histoire se raconte : celle de Youness, qui a quitté le Maroc pour Paris. Comme  ces deux artistes se prénomment Youness,  le prénom devient le nom générique de leur duo.. Et ce soir, tous les exilés s’appellent Youness…

L’exil est figuré par une sorte d’armature métallique, s’ouvrant et se fermant sous des angles et des géométries variables et incongrues : l’abstraction d’une vie dessinée dans l’espace.  Pendant ce temps, la course des objets cylindriques instables, s’arabesque en chutes puis se ramasse en vrac, comme les jeux de construction des enfants : détruire, reconstruire, inventer, réinventer, jouer et rejouer à l’infini…Bientôt, apparaissent pour ramasser ces objets, de grands cartons qui deviendront maisons pour de nouveaux jeux. Par les fentes, chacun fait jaillir billets verts, mots et rébus. Ces étranges volumes à deux pattes, figures de rêve ou de cauchemar, errent sur le plateau et envoient des indices, via leurs messages : à nous de les décoder.

Les interprètes jouent de leurs corps, comme les objets qu’ils manipulent, avec une légèreté de sens et une fantaisie inventive qui font oublier la notion même de chorégraphie. Ils nous emmènent dans leur univers, ni tout à fait conceptuel, ni vraiment narratif.  A marcher à l’ombre d’images mystérieuses et légèrement décalées, à suivre leur langage réduit à des claquements de langue, nous avons compris bien des éléments de l’histoire de ces Youness (la fuite, l’identité cachée, le scandale du corps masculin dansant au Maroc)…

Nous avons aimé l’ironie de leurs actes. Nous avons frôlé le monstrueux et le fantastique, grâce à leurs gestes minuscules et poétiques. Nous avons eu envie de bricoler avec eux des jeux de fortune, avec tout ce qui nous tombe sous la main. Et nous avons souri  quand ils ont parlé anglais, comme dans les spectacles   »internationaux ». Mais  quand  ils quittent leur univers enfantin et dérivent vers des gestes plus formatés, leur spectacle fait  pschitt… Sur les perversités du marché de l’art et sur l’abus de performances lors des vernissages, on aimerait entendre un discours plus décoiffant. A rester au bord du sujet, ils donnent l’impression d’être eux-mêmes pris dans les limites de ce qu’ils dénoncent et prisonniers de ce qu’ils figurent : des adolescents jouant avec les codes de la représentation.

Alors qu’ils sont présents ici dans un lieu théâtral, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle installation scénique frontale : leur propos résonnerait autrement plus juste avec un public intégré à l’expérience.

Marie-Agnès Sevestre

 Spectacle vu au TARMAC, le 18 avril,

Printemps de la danse arabe  au  festival JUNE EVENTS à la Cartoucherie de Vincennes le 5 juin : soirée en double programme avec Danya Hammoud et Fouad Boussouf.

Etape de travail de Continent (titre provisoire), Danya Hammoud et Näss [les gens], Fouad Boussouf, à 21h

 

 

Daddy Papillon , texte et mise en Scène de Naéma Boudoumi


(C)Baptiste Muzard

(C)Baptiste Muzard

Daddy Papillon, texte et mise en Scène de Naéma Boudoumi

«Partant d’une expérience, celle d’être la fille d’un père sujet aux hallucinations et aux bouffées délirantes», Naéma Boudimi met en scène le désarroi de ce vieil homme en proie à des visions allant de l’euphorie à la  persécution. Monsieur B., natif d’Algérie, ex-ouvrier en bâtiment dans le Nord de la France, est arraché à son domicile devenu un taudis, suite à la plainte de ses voisins  et pris en main par les services sociaux et les soignants d’un hôpital qui, malgré leurs efforts, ne parviennent pas à entrer en contact avec lui.  Le patient reste figé dans son monde intérieur et sa douce folie.

Daddy Papillon propose un théâtre d’images par le biais de plusieurs techniques corporelles empruntées au cirque, un voyage dans l’univers mental de cet homme hors-d’âge, hirsute et ensauvagé. Monsieur B. (Carlos Lima) est tantôt immobile et hagard, tantôt en mouvement dans une roue Cyr. Sous ses yeux de malade, le médecin devient le Docteur Mouche, un insecte aux élytres translucides, dansé par Maxime Pairault, un acrobate qui sait aussi se muer en escargot…

Nous suivons le périple de cet être en mal de repères qui essaye de retrouver ses souvenirs d’enfance, quand, dans un pays en guerre, il mangeait des figues et écoutait les histoires de son grand-père. Tout ce qu’il souhaite à présent, c’est retourner chez lui et qu’on le laisse en paix nourrir les pigeons et rêver à de belles blondes aux douces fesses… A travers l’histoire de Monsieur B., on reconnaît le destin de l’immigré, un homme en chute libre qui plane, à l’instar des oiseaux qu’il affectionne…

La chorégraphe Anna Rodriguez a bien réglé les numéros dansés, avec une grâce appuyée qui contraste avec le sordide de la situation. Cette poésie de l’insolite tranche avec le réalisme des dialogues mais les tableaux successifs ont du mal à entrer en cohérence, faute d’un texte suffisamment travaillé. Naéma Boudouni dirige la compagnie Ginko installée en Normandie depuis 2010 et elle s’emploie à croiser les disciplines du spectacle en insistant sur le travail corporel. On peut espérer que Daddy Papillon, sa quatrième création, trouve son rythme et prenne son envol…

Mireille Davidovici

Spectacle vu  le 12 avril, aux Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème)
T. : 01 40 31 26 35.

Du 12 au 13 septembre, Mains-d’Oeuvres, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis).
En octobre, Festival SPOT, au Théâtre Paris-Villette, Paris (XIX ème).
Du 25 au 29 novembre, Festival Arts et Déchirures, Rouen (Seine-Maritime).

 

Hard to be soft chorégraphie d’Oona Doherty ; Body Roots et Rising de Shira Eviatar

 

Hard to be soft chorégraphie d’Oona Doherty ;  Body Roots et Rising chorégraphie de Shira Eviatar

 

Le Théâtre de la Bastille accueille pour le deuxième annee consecutive des chorégraphies choisies en concertation avec l’Atelier de Paris-CDCN, pour un focus sur la danse contemporaine émergente. Cette année, il s’agissait d’«explorer, dans l’intimité même des corps, l’articulation entre le local et le global». L’Israelienne  Shira Eviatar et l’Irlandaise Oona Doherty présentes à cette soirée répondaient parfaitement à ce questionnement par les liens qu’elles tissent avec leurs racines.

 Hard to be soft- a Belfast Prayer  (Dur d’être doux-Une prière belfastienne)

© Luca Truffarelli

© Luca Truffarelli

Cette pièce d’une singulière puissance est en tournée depuis qu’elle a vu le jour en 2017  au Metropolitan Arts Center, puis été programmée à la Biennale de la danse à Lyon l’année suivante. Cette “prière“ en quatre volets traite  de l’âpreté de la vie en Irlande du Nord, pays où sévit une grave crise sociale, et se termine sur l’espoir d’une transcendance.

Eclat de lumière dans les ténèbres, Oona Doherty danse elle-même l’ouverture, Lazarus and the birds of Paradise. En survêtement blanc, à l’avant-scène, devant une haute grille qui ferme le plateau, elle évolue sur une bande-son extraite de We Bastards? un docu-fiction sur la violence dans les quartiers chauds de Belfast. D’une grande sobriété, son corps semble habitée par ces voix braillardes recueillies dans les pubs ou dans la rue et avec ce solo de huit minutes, telle une chrysalide la danseuse se libère d’un physique de garçon dans lequel «adolescente, elle se sentait encapsulée».  A ces bribes de voix rugueuses, se mêle le Miserere Mei, Deus de Gregorio Allegri.

 Beau contraste, repris dans le deuxième volet où, grilles ouvertes, sur le tapis de danse immaculé, évoluent neuf jeunes femmes au sourire figé et tirées à quatre épingles: « il faut avoir l’air pimpant pour trouver du travail », dit la chorégraphe en voix off, quand la bande-son, concoctée par le DJ et compositeur David Holmes, natif de Belfast, lui cède la place. Cet ensemble de hip hopeuses parfaitement ordonné, sorte de «haka moderne», évoque ces adolescentes qui font la queue devant Primark, ces  « filles-mères » en colère (l’avortement en Irlande du Nord n’est autorisé que depuis fin 2018 !) mais qui doivent, en serrant les dents, rentrer dans le rang.

La troisième «prière» Meat Kaleidoscope (Kaléidoscope de chair) expose des corps masculins colossaux, montagnes de chair : un père et son fils, aux physiques de sumotori, s’affrontent en paroles puis dans une lutte impressionnante, bedaine contre bedaine, biceps tatoués contre poitrines velues, suant la bière. La violence se mue en étreinte affectueuse. «Je veux les faire danser jusqu’à ce qu’ils s’enlacent, dit la chorégraphe. L’histoire détruit les hommes et leur désapprend à s’aimer.»

Enfin, Helium, le quatrième mouvement, est plus aérien, comme la promesse d’une libération, quand le corps échappe à sa gangue et que la rudesse cède le pas à la douceur. Le trivial sublimé.  Cette pièce, adressée au public comme un message de paix, révèle une grande artiste qui tire son inspiration d’une énergie vitale à laquelle elle croit d’une façon quasi-religieuse : «L’ego se retire. Nous ne sommes plus qu’un flux de sang dans les veines, une circulation d’énergies, comme les marées, l’alignement des planètes ou la sève des arbres. » (…)  « Le mot religion est fucked up, », dit-elle, le langage est fucked up. » Il faut nous ré-approprier ce terme. »

Une artiste à suivre absolument. Sa nouvelle création Lady Magma est une plongée dans les années 70, une époque « où les publicités pour le café, les shampoings, les cigarettes n’étaient pas vraiment féministes ». Et elle est programmée à la Biennale du Val-de-Marne. Oana Doherty  présentera par ailleurs une nouvelle création à la Biennale de Lyon 2020.

 Body Roots  et Rising, chorégraphie de Shira Eviatar

Body Roots, un solo de vingt minutes que la jeune chorégraphe danse et dédie à sa famille. En revêtant les visages comme des masques, de sa grand-mère, de ses père et mère, frère et sœurs, elle donne vie à son arbre généalogique. Elle nous raconte en images et en paroles (en anglais)  comment son père a quitté son identité marocaine pour devenir l’éminent professeur Eviatar. Par la danse, l’artiste donne corps à ces visages figés et tente de retrouver ses racines maghrébines… Une belle proposition, encore fragile.

Rising : ce duo réunit Shira Eviatar et Anat Amrani. La chorégraphe et sa partenaire yéménite explorent leur racines mizrahim. Leurs parents, juifs orientaux, ont du quitter leurs pays d’origine pour fuir les persécutions et s’installer en Israël. A travers la musique et des éléments de danses traditionnelles, elles donnent libre cours à leur inspiration débridée. Corps orientaux revisités par la grammaire contemporaine. Shira Eviatar, nouvellement diplômée, présente des performances dans divers festivals en Israël et en Europe, et poursuit ainsi ses recherches sur le métissage des origines, en intégrant différents styles de danse. A suivre.

 Mireille Davidovici

Du 8 au 18 avril, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème)  T. :01 43 57 42 14

Prochaines représentations: Nina Santes et Simon Mayer, dans le cadre des temps forts d’ Atelier de Paris-Carolyn Carlson.

 

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