L’Homme à tête de chou , paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

L’Homme à tête de chou, paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 En 2009, Alain Bashung devait être sur scène avec ses musiciens pour une création chorégraphique, à partir de l’album de Serge Gainsbourg. Il avait enregistré une maquette pour « se tester » disait-il. Quand la mort le rattrape, l’aventure artistique se poursuit sans lui et la pièce est créée à la Maison de la Culture de Grenoble.  Dix ans plus tard, la chaise est toujours là, vide, sur le plateau mais la musique de Serge Gainsbourg, arrangée pour la danse par Denis Clavaizolle, la poésie érotique des paroles et la voix cassée d’Alain Bashung comblent l’absence de ces grands artistes et donnent à la chorégraphie un supplément d’âme. Aujourd’hui, seuls quatre des douze interprètes actuels étaient présents à la création et la pièce a été augmentée de quelques aménagements.

 Le titre de l’album-concept (1976) vient du nom d’une sculpture de Claude Lalanne acquise par Serge Gainsbourg : « J’ai croisé L’Homme à tête de chou dans la vitrine d’une galerie d’art contemporain. Sous hypnose, j’ai poussé la porte, et j’ai payé cash.» L’œuvre qui figure sur la pochette du disque, lui a  raconté son histoire :  « Journaliste à scandale, tombé amoureux d’une petite shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers, il la tue à coup d’extincteur, sombre peu à peu dans la folie et perd la tête qui devient chou. » « Moitié légume, moitié mec », le gratte-papier chante sa tragédie en un long retour en arrière.  Marilou, volage et sensuelle, sublimée par la danse, apparaît au centre de la chorégraphie, se démultipliant en six femmes et affolant six hommes… « Les femmes, c’est du chinois », disait Serge Gainsbourg…

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 Du disque de trente-et-une minutes, Jean-Claude Gallotta tire un spectacle d’une heure et quart  dont le scénario suit scrupuleusement les douze morceaux. Pour chacun, les costumes diffèrent : tenue de jeune cadre pour les hommes et talons- aiguille pour les femmes, quand ils ne sont pas à moitié dénudés. Le noir et blanc domine, à l’exception de quelques robes colorées pour les danseuses. Des scènes de groupe, aux gestes synchronisés, font place à des solos et duos, à un trio parfois. De ce chœur mixte, ou distinguant hommes et femmes, de ces combinatoires variées, nait une dynamique inépuisable. Séquence après séquence, affleurent les fantasmes érotiques de l’homme jaloux : le chorégraphe ne recule pas devant les postures évocatrices mais sans jamais tomber dans la vulgarité. 

 Dans le trio sado-maso Flash forward, Marilou en petite culotte s’ébat et s’abandonne en sandwich entre deux amants encagoulés : « Elle semblait une guitare rock à deux jacks » ! Variations sur Marilou (sept minutes trente) la présente en six exemplaires puis en solo, jeans ouverts, « baby doll » se masturbant : «Tout en jouant avec le zip/De ses Levi’s/Je lis le vice/Et je pense à Caroll Lewis« …. Dans Aéroplanes, le narrateur a une tête de singe : il est Cheeta le singe de Tarzan. Marilou («Jane») saute de Tarzan en Tarzan («de lianes en lianes ») et le singe la suit « à travers la savane ». Elle le traite de  vieux con et de pédale. Plus romantique, Ma Lou Marilou est une séquence tendre et lascive.

 Meurtre à l’extincteur sera pour certaines, assez mal vécu dans le climat actuel de mobilisation contre les féminicides. La victime, culotte baissée, passe violemment d’homme en homme, avant d’être ensevelie sous la neige carbonique, figurée par la chemise blanche d’homme qu’elle portait. Serge Gainsbourg apparaît ici sous le jour cru du dandy macho qu’il était. Le chorégraphe et les danseurs s’engagent à fond dans son univers mais sans jamais verser dans le salace. L’ensemble reste d’un esthétisme froid mais on est séduit par ces textes subversifs flirtant élégamment avec l’argot et la poésie savante, provocateurs. La puissance des mots et de la musique, l’humour et la folie abrupte du personnage, son ambigüité même,  l’emportent sur l’indignation.

 Jean-Claude Gallotta rend une fois de plus un hommage vibrant à la musique rock, qui nous avait déjà valu My Rock et My Ladies Rock ( voir Le Théâtre du Blog). Pour la danse, la poésie et la musique, il faut voir ce spectacle.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) . T. : 01 44 95 98 21.

 Le 15 octobre, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (Haute-Saône); le 19 octobre, Le Channel, Calais (Pas-de-Calais).
Le 7 novembre, Les Salins, Martigues (Bouches-du-Rhône) .
Du  17 au 19 décembre, MC2 Grenoble (Isère).
Le 14 janvier, Théâtre Liberté, Toulon (Var) ; le 30 janvier, Le Reflet, Vevey (Suisse).
Du 11 au 14 février, Maison de la Danse, Lyon (Rhône).
Le 6 mars, La Coopérative de mai, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme); le 31 mars, l’Odyssée, Périgueux (Dordogne).
Le 23 avril, Théâtre d’Ajaccio (Corse) , le 28 avril Le Carré magique, Lannion (Côtes-d’Armor).
Le 26 mai, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord).

L’album de Serge Gainsbourg est sorti sous le label Philips. La version d’Alain Bashung est sortie en 2011 chez Barclay.

 

 


Archives pour la catégorie Danse

Danse élargie / Programme 1

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Danse élargie / Programme 1

Emmanuel Demarcy-Motta, directeur du Théâtre de la Ville et Boris Charmatz, directeur du Musée de la Danse (Centre Chorégraphique National de Rennes), lançaient en 2009, avec le soutien de la fondation d’entreprise Hermès, le premier concours Danse élargie, à rebours de la désaffection pour ce genre de compétition. Mais longtemps après le mythique concours de Bagnolet qui fit les beaux jours de la danse contemporaine dans les années 80-90, il n’y avait plus guère de tremplin pour les jeunes chorégraphes….

L’initiative Danse élargie a en tout cas vite porté ses fruits, dès la première édition en 2010, et a réussi à changer l’idée qu’on se fait d’un concours chorégraphique, en offrant une possibilité d’expression à des formes très diverses et en devenant un programme récurrent exposé aux regards du public l’année suivante. La toute dernière génération, révélée par le concours de juin 2018, ouvre ainsi en beauté la saison Danse, au Théâtre des Abbesses à Paris avec un programme en trois temps.

 Programme 1 : sept propositions finalistes des dernières éditions avec des pièces, courtes forcément, d’artistes français, belges et britanniques. Un panorama très éclectique où le hip-hop a la part belle avec Saïdo Lehlouh (Apaches) et Ousmane Sy (Queen blood). Mais on aurait tort de mettre la même étiquette à ces deux approches, radicalement différentes. Là où le premier met en avant un b-boying fluide et poétique, le second s’appuie sur les rythmes de la house-music d’Afrique du Sud pour architecturer son groupe de filles.

Les cinq autres pièces, fruit d’expériences et de recherches très diverses, explorent le corps dans tous ses états. Dans la très impressionnante Sirènes d’Emmanuel Tussore, on voit en vidéo disparaître, dans les rouleaux de l’Atlantique, les corps d’aspirants à l’exil.  De l’autre côté de l’Océan, Elsa Chêne avec Mur/Mer installe sur une plage une douzaine de corps alanguis, dans toutes les postures de la détente : y-a-t-il une menace latente de voir arriver à leurs pieds, les corps de ces naufragés ?

Tout aussi politique, l’approche de Family honour, inspirée d’une scène familiale chez des migrants en Europe. Plus plastique et mystérieuse, la géométrie dans l’espace des bustes dénudés de quatre femmes vues de dos, sculptées par la lumière dans Plubel de Clémentine Vanlerberghe et Fabritia d’Intino…

Enfin Pietro Marullo, avec Wreck-list of extinct species,  fait voler au ras du plateau un vaste coussin de plastique noir, mi-méduse, mi-nuage menaçant, qui avale les corps humains jusqu’au combat final. Une pièce qui semble un peu fabriquée mais toutes les autres propositions émanent d’artistes (dont certains sont déjà associés à des structures ou festivals prestigieux) dans la fraîcheur de leurs recherches.

 On retrouvera la semaine prochaine dans Programme 2, Maud Blandel et Simon Tanguy, révélés par ce concours et qui se partageront le plateau des Abbesses. Elle, finaliste de l’édition 2016, relie son univers chorégraphique aux traditions de danse rituelle en Italie du Sud, en particulier la tarentelle, qu’elle explore avec quatre interprètes dans Lignes de conduite. Et lui -lauréat en 2010- présentera une nouvelle création Fin et suite, une expérience unique de danse, un instant magique : «dernière mise à nu pour explorer ce qui reste d’humain ».

 Enfin Programme 3 sera centré sur le seul Mithkal Alzghair, d’origine syrienne et formé à Damas ;  lauréat du concours 2016, le chorégraphe connaît, depuis ce succès, un vif intérêt sur les scènes européennes. Sa toute dernière création We are not going back est un coup de projecteur sur le sort des migrants auxquels il entend donner un langage corporel lié à la fuite, à la résistance, au déplacement. Toujours dans l’ambiguïté, la violence et la poésie…

 Avec ce vaste brassage de formes, intentions, univers et talents, se dessine un possible futur paysage de la danse, au croisement de tous les langages. Danse élargie va étendre son réseau au Sadlers’Wells de Londres les 11 et 12 octobre prochains et, lors de la prochaine édition du concours en 2020, seront sans doute révélées d’autres  passionnantes personnalités.

 Marie-Agnès Sevestre

 

Danse élargie (programme I, suite) :

 Apaches, avec cent jeunes amateurs, dimanche 22 septembre à 15 h.

La Canopée-Forum des Halles. 

Programme 2 :

Lignes de conduite/Fin et suite de Maud Blandel et Sylvain Tanguy, les 18 et 19 septembre à 20 h.

 Programme 3 :

We are not going back de Mithkal Alzghairles 24 et 25 septembre à 20 h.

Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

Prochain appel à projet pour le concours Danse Elargie 2.020 ouvert aux artistes de toutes disciplines: danse, théâtre arts visuels, musique, philosophie, poésie… : voir le  site du Théâtre de La Ville; inscription en ligne jusqu’au 15 décembre.

 

 

Festival le temps d’aimer la danse. Fossile, chorégraphie de Martin Harriague

Festival le temps d’aimer la danse

Fossiles, chorégraphie de Martin Harriague

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Cet artiste engagé dans la défense de la Nature, dont nous avions apprécié l’an dernier  Sirènes, (voir Le Théâtre du Blog), présente ici un duo avec Frida Dam Seidel où il se questionne sur l’épuisement des ressources de la planète et imagine un nouvel Eden issu du chaos écologique actuel. Dès la première image, nous retrouvons le danseur englué dans du plastique noir, un des polluants majeur d’aujourd’hui qui couvre le sol et dont il  va se libérer peu à peu.
Ensuite, dans un beau solo, la danseuse qui manipule un crâne humain, a une maîtrise impressionnante de l’espace et de la gestuelle. Une partenaire idéale dans une belle complicité pour ces duos  avec Martin Harriague…

Elle fait naître le premier homme et le fait sortir de son état sauvage. Une sorte de résurrection par l’amour  sur une musique de Franz Schubert. Le danseur-chorégraphe aime faire alterner  mouvements rapides et gestes plus lents dans cette pièce remarquable  Martin Harriague, né à Bayonne a trente trois ans et est artiste associé au Malandain Ballet de Biarritz. L’engagement esthétique et politique de l’enfant du pays a été immédiatement reconnu ici par les spectateurs qui le suivent à chacune de ses pièces. Au printemps prochain, il créera une chorégraphie inspirée par la jeune militante écologiste Greta  Thunberg…

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre du Casino 1, avenue  Edouard VII, Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) le 9 septembre.

Festival le Temps d’aimer la danse Offprojects chorégraphie d’Amos Ben-Tal

Festival le Temps d’aimer la danse

 
Offprojects chorégraphie d’Amos Ben-Tal
 

©Stéphane Bellocq

©Stéphane Bellocq

Ce festival, que nous suivons depuis plusieurs années,  donne une visibilité à de jeunes chorégraphes et en a ainsi découvert plus d’un désormais célèbre, comme Martin Harriague, programmé cette année, ( voir Le Théâtre du Blog)
 
Né à Haïfa, Amos Ben-Tal,  quarante ans, de nationalité israélo-néerlandaise, est passé par le National Ballet School de Toronto puis a rejoint le Nederlansd Dans Theater jusqu’en 2006. Depuis cette date, il a créé plusieurs pièces pour Korzo Productions, une maison de production à La Haye accueillant des résidences et proposant de nombreux spectacles de danse.
 
A sa chorégraphie, il ajoute ici son propre texte et sa création musicale. Offprojects peut se résumer à un éloge de la lenteur dans les solos ; par contraste, les mouvements de groupe sont d’une remarquable vivacité, avec des interactions entre les cinq danseurs d’une grande beauté. La pièce s’appuie sur d’excellents  interprètes provenant de grandes troupes de danse contemporaine comme le Nederlands Dans Theater et La Batsheva.
 
Malgré quelques longueurs, ce spectacle d’une heure parfaitement réalisé, nous a séduits. «Qu’est-ce que la danse ? dit Thierry Malandain. Du mouvement. Qu’est-ce que le mouvement ? L’expression d’une sensation. Qu’est-ce qu’une sensation ? Le résultat que produit sur le corps humain une impression ou une idée que perçoit l’esprit. » Le large spectre des réalisations programmées par le directeur artistique de ce festival permet donc au grand  public de découvrir toutes les formes de danse.

Jean Couturier
 
Spectacle vu au Théâtre du Casino; 1 avenue Edouard VII, Biarritz ( Pyrénées Atlantiques), le 8 septembre.

Outwitting the Devil, chorégraphie d’Akram Khan

Festival d’Avignon  

 Outwitting the Devil, chorégraphie d’Akram Khan

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 Akram Khan, né à Londres il y a quarante cinq dans une famille bangladaise,  a été formé dès l’enfance au kathak, danse traditionnelle indienne et,  à treize ans, il joue dans le mythique Mahâbhârata de Peter Brook. Danseur et chorégraphe, il fonde sa compagnie en 2.000, et a collaboré avec Sidi Larbi Cherkaoui, Sylvie Guillem, Juliette Binoche, Anish Kapoor… Il est invité pour la première fois au festival d’Avignon, dans cette Cour d’Honneur, chargée d’histoire et peuplée de fantômes. Et qu’il n’avait connue auparavant qu’en spectateur… Au Théâtre Golovine à Avignon, J’habite une blessure sacrée pourrait être l’image prémonitoire de l’accident survenu au lendemain de la première d’Outwitting the Devil, (Tromper le diable) : un titre prémonitoire… Andrew Pan s’est en effet rompu le tendon d’Achille pendant une représentation. Le directeur des répétitions, Mavin Khoo, a repris le rôle en une nuit et une journée.

 En 1987, Antoine Vitez, avec Le Soulier de Satin de Paul Claudel, avait invité la Vierge. Aujourd’hui, c’est le Malin, «un diable  purement humain» selon le chorégraphe : «Il évoque l’avidité, les mauvais traitements que nous faisons subir à notre environnement, l’épuisement des ressources, la faim…» La scénographie de Tom Scutt, les lumières sépulcrales d’Aideen Malone et la musique de Vincenzo Lamagna: un déluge sonore de pluie et d’incendie, illustrent les désordres de la nature…  Au sol, gisent des fragments de bois calcinés des fenêtres de la Cour d’Honneur derrière lesquelles apparaissent des fumées.

 Inspirée de La Cène de Léonard de Vinci et de l’épopée de Gilgamesh, la pièce est un manifeste contre la destruction inéluctable de notre monde par l’homme. Dominique Petit, un danseur de soixante-quatre ans, énumère des noms d’animaux en voie de disparition : tigre, gazelle, orang-outang, etc. Lui et Sam Pratt ressemblent à des dieux grecs, mi-hommes, mi-démons mais tous les interprètes sont exceptionnels: Ching-Ying Chien et James Vu Anh Pham déploient une féroce animalité, l’Indienne Mythili Prakash a une présence plus rassurante et Mavin Khoo apporte toute sa fragilité. Ce spectacle d’une heure vingt, sous forme d’ultime rituel, rassemble spectateurs et artistes pour protester contre  la technologie envahissante et nous faire réfléchir sur notre destinée.  A voir absolument.           

 Jean Couturier.

Le spectacle a été présenté  dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon, jusqu’au 21 juillet

Théâtre de la Ville au 13 eme Art, Place d’Italie, Paris (XIII ème), du 10 au 20 septembre.

Autobiography, chorégraphie de Wayne McGregor

Festival d’Avignon

Autobiography, chorégraphie de Wayne McGregor

© Andrej Upanski

© Andrej Upanski

Résident permanent au Sadler’s Wells de Londres, où il travaille avec le Royal Ballet depuis 2006, il est le chorégraphe contemporain le plus connu en Grande Bretagne. Et honoré du titre de Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique pour services rendus à la danse. Son style, très physique lui permet de créer une œuvre très esthétique mais un peu froide sur le plan émotionnel. Il cultive avec la science un lien étroit, en particulier pour cette pièce, créée en 2017 et composée de vingt-trois séquences issues de son patrimoine génétique : les vingt-trois  paires de chromosomes qui constituent la marque d’un individu. Nous découvrions donc autant d’éléments intimes de sa vie.

D’un soir à l’autre, les séquences se combinent, donnant lieu à un spectacle à géométrie variable. Transformer son ADN en chorégraphie est un challenge  pour les  dix interprètes, puisque la configuration de cette pièce se réinvente à chaque représentation, donc unique… Les danseurs, d’une qualité exceptionnelle, ont des mouvements rapides. Aitor Throup a conçu des costumes souples et fluides  qui font penser à ceux du couturier Yohji Yamamoto. Les lumières de Lucy Carter sont intenses, précises comme des rayons laser et forment, avec la fumée qui navigue de jardin à cour, un bel écrin. Elles concourent avec la musique électronique new age de Jerrilynn Patton dit Jlin,  à l’écriture nerveuse de Wayne McGregor.

Une scénographie mouvante s’adapte aux différents tableaux présentés: des cintres, pend une structure métallique constituée d’une succession de pyramides inversées, « version triangulaire de l’A.D .N. » selon le chorégraphe ; de hauteur inégale, elles obligent parfois les danseurs à se mouvoir au ras du sol. «Nous voulions être très rigoureux et disciplinés, comme  l’est l’A.D.N., dit Wayne McGregor. Nous avons construit un dispositif de lumières qui puisse bouger à l’intérieur d’un système fixe et souhaitons travailler à l’intérieur de ce cadre mais ne pas aller au-delà». Le public de cette première a assisté à un vrai ballet du XXI ème siècle …

Jean Couturier

Gymnase du lycée Saint-Joseph, rue des Teinturiers, Avignon, à 22h, jusqu‘au 23 juillet

 

Rage chorégraphie de TSAI Po-Cheng

Festival d’Avignon

 Rage, chorégraphie de Tsai Po-Cheng

©Ren Huar Liu.

©Ren Huar Liu.

Nous avions déjà apprécié Floating Flowers de ce chorégraphe taïwanais au festival d’Avignon 2016 (voir Le Théâtre du blog). Nous le retrouvons avec une pièce tout aussi esthétique, mais beaucoup plus engagée et radicale. Directeur artistique de B. Dance, une troupe de jeunes danseurs de grande qualité, il présente ses chorégraphies dans le monde entier.

 Rage est inspirée du roman du Japonais Shūichi Yoshida adapté au cinéma par Lee Sang-Il et des attentats que la France a connus en même temps, que Taïwan… Une danseuse gît au sol à l’avant-scène, dans un rayon de lumière. Peu à peu, elle s’éveille, traversé de mouvements étranges  et son regard laisse apparaître clairement une souffrance. Ses partenaires vont la rejoindre, sans pour autant arriver à la rassurer. Chaque interprète évalue sa solitude dans son propre langage. Parfois, ces trois hommes et ces quatre femmes se retrouvent ensemble, formant une chaîne humaine, criant sans bruit leur rage et leur douleur. On pense au travail choral de Crystal Pite.

Au drame exprimé par le groupe, succède celui, personnel, de la danseuse, rejetée puis violentée par son partenaire. Duos de femmes et d’hommes, alternent, tous très beaux. Des mouvements saccadés traduisent leurs émotions intérieures et les gestes sont sensuels et parfois d’une grande violence : étranglement, corps agressé par les mains jointes du partenaire.

Tsai Po-Cheng admire Wayne Mc Gregor et Hofesh Shechter : cela se lit dans cette pièce de quarante minutes. Au fil de ses créations, le Taïwanais trouve peu à peu un langage chorégraphique personnel. Un seul pas à franchir pour cette compagnie avant de rejoindre la Cour des grands. Rage mérite d’être vu par un vaste public: allez découvrir ce spectacle, vous ne serez pas déçus…

Jean Couturier

Hivernales-C.D.C.N.d’Avignon, 18 rue Guillaume Avignon. T. : 04 90 82 33 12, jusqu’au 20 juillet à 12 h 15.

 

Histoire de l’imposture, chorégraphie de Patrick Bonté en collaboration avec Nicole Mossoux

photo Thibault Gregoire

photo Thibault Gregoire

Avignon Off

Danse

Histoire de l’imposture, chorégraphie de Patrick Bonté en collaboration avec Nicole Mossoux

 Que cachent nos vêtements? Si l’habit fait le moine, la vérité est-elle nue ?

Dans le plus simple appareil, cinq personnages s’avancent timidement: difficile, dans cette tenue, de se faire des civilités comme l’ordonne une voix de robot impérative. Pour obéir, hommes et femmes vont devoir se vêtir : de plus en plus guindés ils s’adonneront aux cérémoniaux d’usage. Du costard cravate aux atours d’un autre âge, le temps ne fait rien à l’affaire, l’imposture est éternelle.

 Dans imposture, on entend posture et la chorégraphie joue sur ces mots en bâtissant la pièce sur des glissements successifs d’une posture à l’autre : « L’enjeu était de s’interroger sur l’artifice des postures sociales, des jeux de rôles, des normes conformistes qui nous façonnent », note Patrick Bonté. L’imposteur, selon Jean-Bertrand Pontalis, est « celui qui usurpe une identité, s’invente une histoire qui n’est pas la sienne, se fait passer pour un autre, et ça marche. »

 Ici point de psychologie, ni de volonté démonstrative : les corps nous raconteront mieux que les livres cette histoire de l’imposture. Les deux danseurs et les trois danseuses évoluent dans un carré violemment éclairé, raides comme des mannequins de vitrine. Dans imposture, il y a aussi pose, et ils nous feront rire en prenant des poses sous les flashs répétés d’un hypothétique appareil photographique, et toujours pilotés par la voix off. Ils adoptent des personnalités d’emprunt, des poses grotesques, des mimiques grimaçantes, ou au contraire des airs compassés… Se transformant à vue, ces figures se mettent dans des situations stéréotypées, selon une typologie sociale repérable : hommes et femmes d’affaire pressés, mondaines et mondains évaporés, dragueurs de boite de nuit ou encore courtisans étriqués dans des redingotes et courtisanes en corsets et robes à panier… On oublie progressivement leurs anatomies, découvertes avant qu’ils n’apparaissent dans la lumière crue de la scène. Et l’on en vient à s’interroger soi-même sur le “look“ que l’on se donne, le matin, devant son miroir, avant de sortir se joindre à la comédie humaine…

 Mais à la fin, le factice finit par se fissurer, quand la musique appelle les interprètes à libérer leur énergie dans une danse sauvage inspirée de rituels tribaux. Hors d’eux et de la petite imposture du théâtre… Cette transe signe le retour du naturel contre la norme sociale…

 Patrick Bonté est metteur en scène et dramaturge, Nicole Mossoux danseuse et chorégraphe ; depuis 1985, ce tandem bruxellois pilote alternativement ses créations. Lors de cette dernière représentation estivale, nous avons découvert avec plaisir leur travail raffiné, au Château de Saint-Chamand, salle hors-les-murs de la Manufacture. Espérons que ce spectacle, qui tourne depuis 2013, sera, après le succès rencontré à Avignon, de nouveau programmé.

 

Mireille Davidovici

 

Vu le 14 juillet La Manufacture, 2, rue des Ecoles, Avignon T.04 90 85 12 71

 Compagnie Mossoux -Bonté Rue des Tanneurs 87, Bruxelles, Belgique T. +32 2 538 90 77 ;

http://mossoux-bonte.be

 

Bon voyage Bob, chorégraphie d’ Alan Lucien Øyen avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Bon voyage Bob, chorégraphie d’Alan Lucien Øyen, avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Nous nous sommes tant aimés. Nous avons été adolescents ensemble. Nous sommes devenus des adultes ensemble. Notre sensibilité et notre sens de la scène se sont construits au fil du temps grâce à l’hypersensibilité de la chorégraphe. Nous avons pleuré ensemble. Mais nous ne sommes pas tout seul et Pedro Almodovar, Wim Wenders, etc.. ont comme des dizaines de milliers de spectateurs, ont découvert les spectacles de la chorégraphe. Il y a déjà dix ans le 30 juin Pina Bausch mourait très vite. Dominique Mercy puis Lutz Forster sont alors devenus directeurs de la compagnie. A cette date ou presque, au festival d’Avignon, des spectateurs anonymes et des artistes lui ont rendu un hommage spontané : chacun de nous est reparti un œillet à la main.

Nous avons encore en mémoire un autre hommage : un pièce d’Alain Platel Out of Context of Pina avec les Ballets C de la B.  Cristiana Morganti qui a quitté la compagnie il y a cinq ans, lui dédie aujourd’hui un magnifique et émouvant solo Moving with Pina,  témoignage du travail de la chorégraphe. Que reste-t-il de nos amours ? Les danseurs du Tanztheater Wuppertal est arrivé à un tournant  et  ont proposé à un jeune chorégraphe norvégien de créer une pièce. Quelques artistes qui, la plupart vivent à Wuppertal et qui ont connu Pina Bausch sont sur scène. Nous avions déjà apprécié l’inventivité d’Alan Lucien Øyen avec Kodak (voir Le Théâtre du Blog) et nous découvrons ici son travail avec leTanztheater. Il dit être tombé amoureux de ses solistes : on peut le constater avec cette succession de solos, tous très bien dansés, dans cette pièce  qui dure plus de trois heures trente avec entracte.

Cette longueur que nous acceptions chez Pina Bausch grâce à la fulgurante beauté de certaines scènes, devient ici difficile à accepter. A partir de témoignages des danseurs, le metteur en scène a  écrit un texte, dit en français et surtitré en anglais ou inversement, qui tourne en permanence autour du deuil. La perte d’un père, le suicide d’un frère, l’évocation de drames personnels se succèdent sur des musiques des années cinquante. On connaissait déjà le talent de ces danseurs qui se révèlent  ici acteurs. ..Mais l’ensemble des tableaux est décousu et nous attendons en vain d’éventuels moments d’émotion. On retiendra quand même le moment où Helena Pikon se regarde avec tristesse dans un grand miroir, tandis qu’on découvre une séquence de film en train d’être tourné.

Le montage en effet très cinématographique, est fondé sur la mobilité de décors cuisine, salon, etc. que les acteurs déplacent et qui nous laissent découvrir les coulisses. Le tout dans une belle lumière rappelant un peu  les toiles d’Edward Hopper. Bien sûr, nous retrouvons avec bonheur ces visages connus qui nous ont tant fait vibrer et qui font partie de notre famille artistique. Comme Bob Wilson et Tadeusz Kantor, Pina Bausch  nous a initié à la beauté et à l’émotion. Avec des spectacles découverts au Théâtre National de Chaillot ou au Théâtre de la Ville  qui ont reçu ensemble cette création. Bon voyage Bob baigne dans cette nostalgie et nous resterons sans doute éternellement orphelin de la grande Pina : nous nous sommes tant et trop aimés…

Jean Couturier

Du 29 juin au 3 juillet Bon voyage, Bob, Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème), dans la cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.

 Moving with Pina, a été présenté  du 25 au 29 juin, au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

      

Montpellier Danse 2019 (suite) 31 rue Vandenbranden, mise en scène de Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Montpellier Danse 2019 (suite)

31 rue Vandenbranden, une création de Peeping Tom, avec le Ballet de l’Opéra de Lyon conception, adaptation et mise en scène de  Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Le duo artistique bruxellois, sollicité par Yorgos Loukos, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, a choisi de reprendre avec cette troupe, un spectacle qu’il avait créé en 2009:  32 rue Vandenbranden «dont l’actualité paraît plus que jamais brûlante : il  traite entre autres de migrations, de déracinement et de ce besoin qu’éprouvent certains de rester attachés à leur propre culture.»

©MichelCavalca

©MichelCaval

Ils  ont seulement changé le numéro de cette Rue du feu,  un titre paradoxal puisque la pièce nous plonge dans un univers glacial, de neige et de vent, au cœur des montagnes.
Dans un semblant de village, se font face des caravanes délabrées, séparées par une placette, où vivent des couples tiraillés entre l’envie de partir et de se quitter et celle de rester. Des gens passent, venus d’ailleurs et deux étrangers tentent de s’immiscer dans cette communauté fermée. Un magnifique cyclo représente un ciel chargé de nuages qui s’ouvre vers nulle part, derrière les pics enneigés.

Inspirés  du film japonais La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura (1926-2006) sans en suivre la trame (l’histoire d’une vieille femme qui part mourir dans la montagne), le décor et la bande-son de la pièce très cinématographiques et d’une pathétique beauté, évoquent la désolation et la mélancolie de ce désert blanc. La narration suit un fil ténu et se construit sur les interactions entre les interprètes et leur rapport à l’environnement. Une quinzaine de personnages -des couples et leurs satellites qui semblent se démultiplier en fonction de la chorégraphie- vont et viennent entre leurs abris de fortune, tentent de se sauver mais ne peuvent s’arracher à leur solitude.

©MichelCavalca

©MichelCavalca

Les étrangers qui arrivent dans ce monde clos, apportent la confusion. Vont-ils s’intégrer ? Peu à peu, la réalité et l’imaginaire se brouillent et l’on assiste à des scènes d’excès: les portes claquent, les bourrasques jettent les danseurs à terre et les hommes battent les femmes. Quelques moments récréatifs apportent une convivialité passagère : on glisse sur la glace, on se lance des boules de neige… L’humour n’est jamais loin dans certains duos acrobatiques amoureux ou agressifs, étonnants de virtuosité. Il y a même des gags comme des disparitions et réapparitions mystérieuses.

Le Ballet de l’Opéra de Lyon compte trente danseurs de formation classique, rompus à tous les styles contemporains. Une bonne moitié d’entre eux, venue de des quatre coins du globe, a induit un important brassage culturel. Cette richesse a permis aux metteurs en scène d’aller plus loin dans leurs propositions physiques et de peaufiner la gestuelle pour approfondir les relations entre les personnages : «C’est un peu comme si nous nous trouvions à l’intérieur d’un garage rempli de Ferrari et qu’on nous disait: «Allez-y, faites ce que vous voulez! » Leurs bases classiques leur donnent des capacités exceptionnelles et il semble que l’on peut donc toujours leur demander plus. «À nous de réussir à intégrer cette virtuosité et de la faire entrer dans une histoire, afin qu’elle prenne un sens.»

Dès la première scène, les danseurs entrent de plain pied dans le paysage, un personnage à part entière : juchée sur de vertigineux talons, une femme quitte son domicile et se plie au vent comme une longue liane. On sent son désarroi dans le froid quand son compagnon l’invective : «Où vas-tu toute seule dans la montagne? » Dans la caravane d’en face, un couple s’agite devant la fenêtre éclairée… On dirait un tableau de David Hockney. Plus tard, l’homme sortira avec un fusil et l’on entendra des coups de feu. Ambiance western. On s’enfonce dans des séquences oniriques : telle une figure de proue, une femme courbée en arc, s’accroche à son partenaire qui la manipule dans tous les sens. Les hommes affrontent une tempête jusqu’à s’écraser au sol. Danseurs et danseuses se donnent à fond, jusqu’aux limites de leur corps, comme au cirque.

En contrepoint de ce théâtre de mouvements et d’images, souvent sans paroles, la  mezzo-soprano Eurudike De Beul accompagne l’action. A la fois présente et en marge, elle lance, vigie attentive, son chant puissant. La compagnie Peeping Tom, fondée en Belgique en 2000 par l’Argentine Gabriela Carrizo et le Français Franck Chartier nous étonne et nous touche une fois de plus. Elle a su tirer le meilleur partie de ces excellents interprètes. Il faut espérer que cette pièce mémorable, créée en septembre 2018 à la Biennale de la danse à Lyon restera longtemps au répertoire de ce Ballet éblouissant.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 24 juin au Corum-Palais des Congrès-Opéra Berlioz de Montpellier (Hérault).
Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 6 juillet à l’Agora, Cité internationale de la Danse, cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit).

 31 rue Vandenbranden, les 19 et 20 septembre, Festival Dance Inversion Moscou (Russie).

 

 

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