Asura, chorégraphie de Naomi Muku

 

Asura, chorégraphie de Naomi Muku

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

La compagnie de butô Dairakudakan, accueillie par la Maison de la Culture du Japon à Paris, avec, à sa tête,  l’emblématique septuagénaire Akaji Maro, fête ses  quarante-cinq ans avec d’abord Asura, et ensuite Paradise .

Les huit statues Asura, de taille humaine, tricéphales et à six bras, du temple bouddhiste Kôfukuji de Nara, (une des anciennes capitales du Japon), ont inspiré la jeune chorégraphe et danseuse Naomi Muku qui ressemble à l’une d’elles. Elle est originaire de cette ville, comme son maître Akaji Maro qui assume la direction artistique d’Asura. «Le corps lui-même, dit-il, est déjà une œuvre. Même à vingt ans, il est riche de strates mémorielles et chaque danseur porte sur son dos, la beauté et la laideur de sa vie. Cela ne m’intéresse pas de voir une maîtrise époustouflante. Je veux voir des choses qui dépassent du cadre.»

 Comme ici, avec les corps de sept danseurs et de Naomi Muku qui va donner vie à une de ces statues, et libérer ainsi toutes ses pulsions vitales, humaines comme animales.  En quatre-vingt minutes, nous assistons à sa transformation corporelle,  grâce à plusieurs rituels. «Le butô, dit Akaji Maro, danse insaisissable et absurde, peut être ressentie de plusieurs façons, selon le regard du spectateur». Naomi Muku, après une chute, sort d’un cocon, le corps maquillé du fard blanc utilisé par les acteurs de kabuki et les geishas, et rencontre deux femmes riant, et des divinités aux masques grotesques.

La chorégraphe dit avoir été très marquée quand un journaliste japonais a été décapité par Daesh en 2015,  comme le rappellent certaines images d’Asura: dans ce rituel de transformation, elle sera maculée de rouge sang. Une création musicale originale de Keita Matsumiya l’accompagne, en particulier quand Asura devient statue, une musique baroque occidentale : plus familière à son oreille puisque Naomi Muku a suivi une formation classique. Entre danse et performance, Asura fait partie d’une série de «kochûten» dont la chorégraphie est confiée de manière tournante par Akaji Maro à un danseur de sa compagnie.

Une frêle danseuse japonaise sera statufiée pour l’éternité dans notre mémoire sensorielle. Après avoir vu ce spectacle, vous pouvez aller à Nara et ressentir ce que ces statues vous inspirent personnellement. En attendant, découvrez à la fin du mois, la vision du Paradis qu’en a Akaji Maro, avec Paradise, une pièce iconoclaste. Après l’élève, le maître nous surprendra sans doute une fois de plus.

Jean Couturier

Maison de la Culture du Japon, Paris XVème, Asura,  du 23 au 25 novembre. Et Paradise, du 30 novembre au 9 décembre.

www.mcjp.fr

Maison de la musique de Nanterre : Crazy Camel, les 15 et 16 décembre.

www.maisondelamusique.eu


Archives pour la catégorie Danse

El Baile, chorégraphie de Mathilde Monnier et Alan Pauls

 

El Baile, chorégraphie de Mathilde Monnier et Alan Pauls

© Nicolas Roux

© Nicolas Roux

En juin dernier notre amie Christine Friedel-qui n’est vraiment pas du tout du même avis que-nous vous avait parlé de ce ballet… Il y a quarante ans, les compagnies n’envoyaient des invitations sur papier,  mais ni dossiers de presse ni extraits vidéo par courriel pour se faire connaître, et espéraient qu’un directeur de salle ou un producteur viendrait et aurait un coup de cœur pour leur spectacle. Ettore Scola était ainsi venu voir lui-même à Antony (Hauts-de-Seine) Le Bal, mise en scène de Jean-Claude Penchenat, avec ses comédiens du Théâtre du Campagnol qui eut un fameux succès.

Cette brillante aventure théâtrale et dansée qui racontait l’histoire de la France avant la guerre et depuis la Libération, par le biais d’un  bal populaire, va devenir en 1983 avec ces mêmes acteurs ou presque, un film couronné de nombreux prix. Librement inspiré de ce Bal, cela se passe à Buenos-Aires et ce que disait à l’époque, le réalisateur, reste aussi vrai ici :«Les gens qui se retrouvent dans une salle de bal, ne se connaissent pas et n’ont pas de raison de communiquer par la parole. A travers leurs regards, leur manière de s’asseoir, d’inviter à danser et d’accompagner les dames, ils cherchent plutôt un langage différent de la parole, une façon de communiquer et de vivre autre chose que l’échange de mots».

Les sept danseuses et cinq danseurs, tous Argentins, ont de belles personnalités. Mais pendant  cette petite heure, ils nous paraissent un peu perdus sur ce grand plateau. Chants, musiques enregistrées et chorégraphie inspirée des danses populaires de rue se succèdent  mais  les interprètes n’arrivent pas à trouver de liens entre ces éléments. «Ensemble, dit Mathilde Monnier, nous avons composé une sorte d’abécédaire  avec lequel nous avons déconstruit toutes les danses traditionnelles». Déconstruites…  mais plus guère  reconnaissables et l’émotion ne passe pas la rampe. Déception!

Sur la fin, un tango avec deux danseurs se transforme en farandole avec l’ensemble du groupe, et l’émotion est alors palpable. Une farandole qui se construit et se déconstruit sous nos yeux, rappelant celle de Kontakthof de Pina Bausch (1978), qui avait sans doute inspiré la première version du Bal de Jean-Claude Penchenat. La boucle est bouclée! «Il nous appartient dans cette nouvelle pièce d’aborder l’histoire d’un pays, non à partir de la grande histoire des évènements mais plutôt de mettre en scène ce que l’Histoire ne retient pas, ce qu’elle ne montre pas, ce qu’elle oublie» dit la chorégraphe.

La lisibilité de l’histoire contemporaine de l’Argentine avec différents épisodes marquants croisés avec les histoires personnelles des douze artistes est ici peu évidente. Une soirée avec une impression en demi-teinte: il ne faut mieux pas chercher à retrouver nos émotions du passé ni nos fragiles souvenirs !

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème, du 22 au 25 novembre.

www.theatre-chaillot.fr

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Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

20171020_184102Après Yann Bourgeois au Panthéon (voir Le Théâtre du blog), le programme Monuments en mouvement a proposé à la compagnie Le Guetteur d’investir le château de Pierrefonds. Imposant, il a été construit au XIV ème siècle par le duc Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, aux confins de la forêt de Compiègne,  puis  remanié de fond en comble par Eugène Viollet-le-Duc. L’architecte, contesté aujourd’hui pour avoir restauré à sa façon Notre-Dame de Paris et autres monuments, a laissé libre cours à son invention style néo-gothique. Il passa vingt ans à reconstruire, sur ordre de Napoléon III, ce château volontairement ruiné par Louis XIII après le Fronde. Tout en respectant les plans d’origine, Eugène Viollet-le-Duc a réinventé des ornements baroques, en particulier la statuaire, dont un bestiaire de pierre étonnant, « à la manière de »… dans un style très personnel.

Cette architecture médiévale fantasmée, peuplée de monstres grotesques ne pouvaient qu’inspirer Luc Petton et Marilen Iglesias Breuker Breuker car leur prochaine création, Ainsi la nuit, se focalise sur « la poétique de l’effroi ». Les Transis est une adaptation inédite de cette pièce pour le château et une tournée dans d’autres monuments. Ici, ce n’est pas des cygnes ou des grues de Mandchourie que ce passionné d’ornithologie met en scène avec ses danseurs, comme dans Swan ou Light Birds (voir Le Théâtre du Blog) : des animaux bien plus inquiétants vont se mêler aux interprètes. « Enfant, j’ai longtemps été habité par une sainte horreur du noir dans lequel je craignais d’être happé et de disparaître, confie le chorégraphe. Ces terreurs m’anéantissaient d’autant qu’elles surgissaient parfois à l’issue d’épisodes somnambulesques accompagnés de sensations physiques déconcertantes, comme si mon corps s »expansait » ». Des sensations qu’il entend nous faire revivre dans ce vrai-faux château, digne de Walt Disney.

Dans la Cour d’honneur à la tombée du jour, d’étranges personnages se glissent comme des voleurs, en juste-au-corps noir et long manteau sombre. Deux danseurs se livrent un combat acrobatique ;  un loup trottine aux trousses des danseuses, puis s’immobilise. Temps suspendu. Silence. «Le loup, avec son aura de peur viscérale, fait surgir l’effroi d’être dépossédé de notre statut de chasseur pour devenir proie ! ».

On suit la troupe en haut du donjon. Dans une grande salle voûtée, les interprètes se lovent contre les murs, comme sortis de la pierre. Créatures nocturnes, ils évoluent lentement, suspendent leurs gestes puis s’effacent derrière les tentures. Et réapparaissent en compagnie de rapaces de toute taille. Babylone, la grande chouette lapone, piaille et déploie ses ailes. Rose, le faucon gerfaut, fait cligner ses yeux perçants, et une colonie de petites chouettes effraies se disputent la nourriture sur les bras des artistes. Un gros vautour vorace glisse son bec dans les poches de la veste d’une danseuse. Et chaque oiseau y va de son cri particulier, sans distraire les artistes de leurs mouvements.

Les Transis, ce titre suggère les gisants conçus par l’art funéraire à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, pendant la Grande Peste et la guerre de Cent ans, mais le spectacle n’a rien de macabre, et conjure nos peurs, plus qu’il ne provoque l’effroi. Les danseuses ont un petit air d’Irma Vep, l’héroïne du film Les Vampires de Louis Feuillade (1915), et les danseurs développent d’étranges mimiques. La présence des oiseaux n’empêche pas la danse d’advenir: ainsi le solo feutré de Sun-A Lee fait suite à un duo plus aigu d’Aurore Godfroy et Anais Michelin.

Adalberto Fernandez Torres réalise, lui,  un impressionnant numéro de contorsionniste et Pieradolfo Ciuilli s’y entend pour parler italien aux oiseaux. Chouettes, loups et vautours jouent le jeu. Il aura fallu un patient travail pour habituer les animaux aux danseurs, et inversement. Depuis leur naissance ils les côtoient, les connaissent et partagent une complicité  sans être pour autant dressés comme des bêtes savantes. 

La musique de Xavier Rosselle, qu’il interprète en douceur au saxophone accompagné par quelques percussions, renforce cette atmosphère étrange, en demi-teinte. Les oiseaux ont été habitués à ces sons dès leur sortie de l’œuf, et comme les danseurs et les circassiens, ils apprivoisent leurs peurs respectives. Sous la direction attentive d’animaliers, eux aussi très investis dans le spectacle. « Imaginer un instant être destitué du statut de prédateur – l’homme-pour n’être plus que celui de proie et, comme le dit Claude Regy, devenir “un régal pour les vautours » , écrit Luc Petton. »

Mireille Davidovici

Les Transis, a été créée le 21 octobre pour le Centre des Monuments historiques et sera déclinée pendant trois ans en différents lieux de l’opération Monuments en Mouvement. https://www.monuments-nationaux.fr/

Ainsi la nuit : Spectacle pilote : les 21 et 22 décembre à l’Opéra de Reims.
Le 13 janvier, Le Volcan, Le Havre; le 3 février, Théâtre municipal de Fontainebleau ; 16 mars, Centre culturel Saint-Ayoul de Provins.
Création  les 15 et 16 mai Le Bateau de Feu à Dunkerque.

Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris

 

Un spectacle en répétition : Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris, 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Saburo Teshigawara répète avec dix danseurs du corps de ballet, dont les étoiles, Emilie Cozette, Mathieu Ganio et Germain Louvet, répartis sur deux distributions. Sa collaboration avec l’Opéra de Paris remonte à février 2003, avec Air, un duo créé sur une musique de John Cage, et repris en 2006. Aurélie Dupont, Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard ont dansé pour lui Darkness is hiding Black Horses en 2013.  Et Aurélie Dupont, Sleep à Tokyo, en 2014, avec lui,  Rihoko Sato et d’autres danseurs (voir Le Théâtre du blog).

La pièce a été reprise en juillet dernier au Lincoln Center de New York. Devenue directrice du ballet de l’Opéra, Aurélie Dupont offre à cet artiste hors-normes, une nouvelle occasion de déployer son talent au Palais Garnier, au niveau du langage chorégraphique, et de la création lumière et des costumes.

Nous avons assisté aux répétions, sous la coupole du studio Marius Petipa. Les danseurs suivent les indications du maître qui joint le geste à la parole, avec tout son corps et ses mains. Chez Saburo Teshigawara, comme chez Rihoko, sa danseuse japonaise fétiche qui participe à l’aventure, les mains nous parlent et  réalisent une chorégraphie a minima. «Je vous pousse, dit-il mais pas trop, pensez à respirer un peu».

Saburo Teshigawara sait que son désir de mobilité permanente requiert chez ses interprètes des qualités à part. Il apprécie ici leur ouverture à son univers, leur disponibilité physique et mentale. Mais il tient compte des singularités de chacun, en les accompagnant individuellement.  Pour lui, le corps doit voyager dans l’espace en tournoyant parfois sur lui-même et en alternant des séquences rapides et lentes. «Vas-y, vas-y, ne t’arrête pas, tourne sur toi-même, pour toi-même, pas pour ce voyage»,  répète-t-il. Il réalise avec eux une calligraphie dans l’espace, avec l’aide de Rihoko Sato et de Chiara Mezzadri, danseuse de sa compagnie qui l’assiste ici.

«Dans la danse, tout le corps et, dans la danse contemporaine, chaque doigt, dessine des lignes aux expressions précises. Le danseur moderne suit sur la scène des lignes distinctes et il les inclut comme un élément essentiel dans la composition de sa danse. Tout le corps du danseur jusqu’au bout des doigts constitue à tout moment une composition linéaire ininterrompue.»  Cette remarque de Vassili Kandinsky, pourrait illustrer le travail de Saburo Teshigawara qui pousse le corps de l’artiste au maximum de ses possibilités en lui faisant prendre conscience de sa place sur le plateau de répétition, identique à celui du Palais Garnier, située quelque  vingt mètres plus bas. Pour le chorégraphe, cette création trouve son origine dans la musique:  ici un Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen qui donne le tempo au mouvement. Puis viennent la gestuelle minutieuse du danseur, et enfin un plan-lumière d’une extrême précision.

Nous sommes impatients de découvrir, sur la scène de Garnier, ce voyage ininterrompu. Cette pièce de trente minutes sera accompagnée d’une chorégraphie de George Balanchine, Agon, et de la reprise du chef-d’œuvre de Pina Bausch Le  Sacre du Printemps par les Etoiles, les Premiers danseurs et le Corps de ballet.

Jean Couturier

Opéra Garnier, Paris VIIIème, du 27 octobre au 12 novembre. Operadeparis.fr

Hors cadre de François Alu

 

© Julien Benhamou

© Julien Benhamou

Hors cadre de François Alu

Nous avions croisé François Alu dans les salles de la banlieue parisienne, avec ses partenaires du Groupe du 3e étage, dirigé par Samuel Murez (voir Le Théâtre du Blog) mais nous le découvrons ici au Théâtre Antoine, reconnu comme monument historique depuis 1989, et qui a accueilli le Théâtre Libre du grand metteur en scène André Antoine au 19ème siècle. Le premier danseur de l’Opéra de Paris auquel il appartient depuis l’âge de seize ans, revendique son indépendance: «J’ai toujours adoré faire du spectacle. Sur scène mais aussi à la ville. Depuis que je danse à l’Opéra, je suis à chaque fois touché par la façon dont le public réagit à mes prestations, et par toutes les façons dont ils me témoignent leur ressenti. »

Sur des textes de Samuel Murez, et accompagné par d’autres danseurs de l’Opéra, François Alu  (vingt-trois ans) se livre à une performance débridée. L’auteur salue chez cet artiste atypique «son plaisir immodéré de l’exploit physique et technique, sa jubilation à se glisser dans la peau d’un personnage en faisant ressortir ses particularités, son goût prononcé pour l’humour et en particulier l’autodérision, ses appétits voraces, son amour de la dynamique de troupe, et toujours sa très grande difficulté à rester dans un cadre circonscrit …  un Opéra très attaché aux règles».

Ici, il joue littéralement avec ses partenaires, alternant morceaux de bravoure dansées et sketches plus légers. Avec quelques mises en abyme mis en scène comme des réglages de sons et lumières, effectués à vue.«Je me jalouse, je me perds en moi je me déconstruis»: cette phrase de Raymond Federman, entendue en voix off, résume bien la démarche de François Alu. Un corps animal débordant d’énergie, une vitalité et un esprit réjouissants au service d’un spectacle iconoclaste, salué par un public enthousiaste et de qualité que parodie semble-t-il, le danseur, quand il lui offre sa version des Bourgeois de Jacques Brel. Dans l’histoire contemporaine de l’Opéra de Paris, de nombreux artistes ont témoigné de leur singularité. François Alu ici les rejoint.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris Xème, le 8 octobre. T: 01 42 08 77 71
Autre représentation : le samedi 14 octobre à 19h30.

 

 

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome.

 

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome. dans Danse img_9065

©yasuko kageyama

Soirée Roland Petit par le Ballet de l’Opéra de Rome

Alors que les programmateurs français ont tendance à négliger Roland Petit, ses chorégraphies font le bonheur les publics étrangers, en particulier en Russie et en Italie.

Eleonora Abbagnato, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, grande interprète du maître et nouvelle directrice du corps de ballet de l’Opéra de Rome a œuvré à la renaissance de trois pièces emblématiques avec l’aide de Luigi Bonino, danseur de Roland Petit alors qu’il dirigeait le Ballet national Marseille. L’Arlésienne, créé en 1976 pour le Ballet national de Marseille, sur la célèbre musique de Georges Bizet, raconte une noce provençale contrariée par une belle Arlésienne dont le souvenir hante le marié. Les deux solistes, Alessio Rezza et Sara Loro, ont du mal à trouver le bon rythme en début de représentation, puis la pièce gagne en fluidité, grâce au danses rituelles d’inspiration provençale interprétées par le chœur de ballet.

Le jeune homme et la mort, est une pièce historique du chorégraphe : sa forte théâtralité lui a été souvent reprochée. De grands artistes ont créé, en 1946, ce tableau chorégraphique montrant un jeune peintre aux prises avec la mort qui l’envoûte sous les traits d’une jeune fille. Jean Cocteau, auteur de l’argument, en signa aussi les costumes avec Christian Bérard, et Georges Wakhévitch conçut le décor de l’atelier et des toits de Paris qui apparaissent par magie après la pendaison du jeune homme.

La partition musicale est empruntée à Johann Sebastian Bach. Créé par Jan Babilée qui l’a dansé en 1967 sur cette même scène, le rôle est tenu ce soir-là par Stéphane Bullion, danseur étoile de l’Opéra de Paris. Il compose avec Eléonora Abbagnato, un duo harmonieux et plein de tension dramatique.

Dans Carmen, c’est la chorégraphie qui l’emporte sur la narration. Créée et dansée par Roland Petit avec Zizi Jeanmaire à Londres en 1949, cette pièce aussi a été adaptée pour la télévision par Mikhail Baryshnikov, avec Zizi Jeanmaire et Luigi Bonino. Les danseurs de l’Opéra de Rome accompagnent avec fougue les excellents solistes Rebecca Bianchi et Claudio Cocino.

L’âme de Roland Petit, disparu en 2011 à Genève, a survolé cette soirée, loin de Paris et de Marseille, pour le plus grand plaisir d’un public enthousiaste.

Jean Couturier

 Opéra de Rome, du 8 au 14 septembre, Operaroma.it

Le Temps d’aimer la danse: Spectre (s)

Le Temps d’aimer la danse à Biarritz

Spectre (s), Christine Hassid Project.

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Belle découverte que ce triptyque, composé de variations autour du Spectre de la Rose, d’après un poème de Théophile Gautier. Christine Hassid ajoute une touche personnelle très originale à cette pièce mythique des Ballets Russes, créée par Michel Fokine le 19 avril 1911 à l’Opéra de Monte-Carlo avec Tamara Karsavina dans le rôle de la jeune femme et Vaslav Nijinski dans celui du spectre… et reprise depuis par de nombreux chorégraphes.

Cette création est un petit bijou d’intelligence scénique, servi par un beau travail de lumière, signé Alberto Arizaga pour le premier duo espagnol  et Francois Menou pour le deuxiéme duo; une partition musicale de Clément Doumic vient s’insérer,  dansdes morceaux du Songe d’une nuit d’été de Berlioz et de l’Invitation à la danse de Carl Maria Von Weber…

Première femme à reprendre ce Spectre, Christine Hassid s’est entourée de trois jeunes danseurs du groupe basque Dantza, qui apportent une fraicheur et une légèreté à la première partie du spectacle. Puis, inversant les rôles du livret original, la chorégraphe a confié celui du spectre de la fleur à une femme, Andrea Loyola, qui apparait en costume beige,  et ici,  la Rêveuse est un homme : Agustin Martinez, torse nu et en tutu rouge. Ces  fougueux espagnols se cherchent, se touchent, se mordent parfois et se repoussent, sur un rythme lent.

Troisième partie magique. Danseurs exceptionnels, Aurélien Houette et Mohamed Toukabri, entament un dialogue gestuel d’une grande sensualité évoquant le souvenir de ce parfum de rose. L’un vient de l’Opéra de Paris, l’autre de la compagnie de Sidi Larbi Cherkaoui et de la Need Company de Jan Lauwers. Et leurs styles se complètent parfaitement. Mouvements précis et doux, les appuis légers, et sauts défiant la pesanteur.

La voix de Georgia Ives nous livre le poème de Théophile Gautier par fragments, comme dans un rêve : «Soulève ta paupière close qu’effleure un songe virginal. Je suis le spectre d’une rose que tu portais hier au bal/ O toi qui de ma mort fus cause. Sans que tu puisses le chasser toute la nuit, mon spectre rose à ton chevet viendra danser.»

Un moment rare, plein de poésie qu’on aimerait voir sur d’autres scènes hexagonales et internationales.

 Jean Couturier.

Spectacle vu au Colisée le 16 septembre. www.letempsdaimer.com

 

La Kibbutz Contemporary Dance Company

 

Festival Le temps d’aimer à Biarritz : vingt-septième édition

 La Kibbutz Contemporary Dance Company

© Eyal Hirsch

© Eyal Hirsch

 Comme pour prolonger l’été, cette belle ville de la Côte basque propose chaque année en septembre, ce festival de danse au joli nom! Sa direction artistique en est assurée depuis longtemps par le chorégraphe Thierry Malandain qui est aussi l’actuel directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz. Trois salles,  la Gare du Midi, le Casino et le Colisée, sans compter les manifestations de rue, les ateliers et la désormais célèbre giga-barre ouverte à tous face à la mer, font de ce Temps d’aimer, un rendez-vous important pour les Biarrots, comme pour les estivants.

Christophe Malandain, en directeur avisé, a toujours privilégié une programmation éclectique, alternant points forts et émergence, danse classique et  contemporaine, et invite de grandes compagnies internationales comme de jeunes artistes à découvrir. Et sur ces deux semaines de festival, il y a toujours des moments de forte émotion. Parmi les raretés de cette vingt-septième édition: la Kibbutz Contemporary Dance Company qui n’était pas venue en France depuis…  trente ans !! Et pourtant, elle est, avec la Batsheva, la troupe la plus importante d’Israël.

On connaît la vitalité de la danse dans ce petit pays et on la comprend mieux, si on se souvient de son double héritage : celui de l’expressionnisme allemand apporté par des danseurs juifs fuyant le nazisme, et plus tard, celui de la « modern dance » américaine, avec la création d’une école Martha Graham à Tel-Aviv. Et aussi auparavant, celui du ballet classique apporté principalement par des danseurs russes ou polonais fuyant les pogroms. Comme dans tout pays d’émigration, l’art s’est enrichi de différents apports culturels, et la Kibbutz Contemporary Dance Company en est la parfaite illustration. Une grande compagnie mais aussi un style de vie. Installée au Kibbutz Ga’aton, dans le nord de la Galilée, elle a été fondée en 1973 par une femme rescapée d’Auschwitz, Yehudit Arnon et tous ses membres y vivent et travaillent telle une grande famille.

A son arrivée, Yehudit Arnon menait de front l’enseignement de la danse et les travaux collectifs de la ferme. Peu à peu, la danse s’est imposée, et aujourd’hui le Kibbutz est devenu un village international, avec deux compagnies, un théâtre, de nombreux studios, des élèves et danseurs du monde entier venus suivre une formation ou des cours. Riche d’un répertoire constitué pendant ses trente-quatre années d’existence, la compagnie est aujourd’hui dirigée par un ancien élève d’Arnon, le chorégraphe Rami Be’er, venu à Birritz avec sa dernière création Horses In The Sky, une pièce puissante qui exige de ses dix-huit interprètes une grande virtuosité. Avec une alternance de scènes dynamiques et de duos lyriques, les corps sont parfois disloqués, parfois harmonieux mais toujours habités par une intensité sans cesse renouvelée. La gestualité, très près du sol, utilise le poids du corps de façon singulière, avec de nombreux grands pliés en quatrième, une souplesse du buste, et une vélocité dans les changements.

Rami Be’er possède une inventivité qui semble ne jamais devoir s’arrêter, et il trouve le geste qui parle, le mouvement qui émeut, en évitant toute mièvrerie. Sans imposer une quelconque idéologie ou une signification précise à son ballet, il obtient de ses danseurs, une gestuelle et un engagement, et livre un message, celui d’un chorégraphe qui croit en son art  et à sa capacité à rendre les rapports moins violents entre êtres humains.

 Sonia Schoonejans

 

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 

¢Marc Domage

¢Marc Domage

Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

 Héritières du concours de danse de Bagnolet, ces Rencontres, dirigées depuis 2002 par Anita Mathieu, sont nomades et se déroulent en 2017 dans douze théâtres partenaires, couvrant ainsi un vaste territoire et un large public. Les Rencontres poursuivent leur croissance cette année avec vingt-neuf chorégraphes, dont des artistes confirmés, et d’autres peu connus du public. La soirée de clôture, au Nouveau Théâtre de Montreuil, nous a donné un aperçu de la diversité des invités.

Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien, chorégraphie d’Olivia Grandville

Après avoir dansé pour Maguy Marin, Bob Wilson et rejoint la compagnie Dominique Bagouet, Olivia Granville crée maintenant ses spectacles dont Le Cabaret discrépant il y a quelques années, que nous avions beaucoup apprécié et qui continue sa tournée (voir Le Théâtre du blog).

Dans Combat de Carnaval et Carême* de Pieter Brueghel l’Ancien, peint en 1559, se font face les cortèges de Carnaval avec ses excès, et celui de Carême, avec son abstinence. Ces rivaux s’affrontent sur une place de marché très animée. Une voix off décrit le tableau, et les danseurs adoptent les postures et mimiques des personnages annoncés dans le beau texte de la chorégraphe, d’après celui de Claude Gaignebet *:  Carnaval et Carême sont, pour le premier sur un gros tonneau et pour le second, sur une chaise étroite montée sur un plateau en bois à quatre roues.

Ces cortèges respectifs, avec des personnages aux masques inquiétants, gueules enfarinées, colliers d’œufs ou avec un chapeau pointu pour Carnaval. Dispersés tout autour,  aveugles et estropiés, mendiants, danseurs, musiciens, joueurs de cartes ou aux dés… Olivia Granville sait traduire ce foisonnement de corps et de visages, avec dix danseurs, tous formidables, qui  vont, une heure durant, figurer tour à tour les quelque cent soixante personnages du tableau. Les interprètes réagissent aux consignes qu’on leur donne à voix haute, puis grâce à un casque audio, vont obéir aux ordres murmurés à l’oreille.

Olivia Grandville poursuit ici une démarche déjà éprouvée dans Foules, son précédent spectacle, réalisé avec cent amateurs… «Il s’agit, dit-elle, de l’exploration d’une écriture, qui offre à voir une partition créée à l’oreille. Une pièce portée par la question du rythme, et un dispositif scénique pensé comme une installation. Faire avec ce qui advient, c’est à dire, au fond, tout ce qui est la réalité d’un spectacle définitivement vivant, irréductible à quelques pré-texte, ou sous texte que ce soit. Et au bout de la chaîne, un spectacle plus vivant que vivant (…).  Encore une fois, tenter la danse : «le perpétuel engendrement de la forme par les mouvements des corps », et, foisonnante ou minimale, la laisser parler. »

Une formidable énergie anime le plateau, dans un désordre organisé qui jamais ne tourne à vide. Les danseurs, aux physiques contrastés, incarnent à merveille les personnages populaires de cette fête villageoise. Avec des mimiques et une gestuelle toujours renouvelées, avec leur corpulence ou leur maigreur, ils dessinent un tableau sans cesse recomposé, au rythme soutenu de la danse. Narratif, expressionniste réaliste ou abstrait… Olivia Grandville a offert à ces Rencontres chorégraphiques un magnifique bouquet final !

It’s Time chorégraphie d’Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya, composition musicale d’Octavi Rumbau

It’s time est né, selon la note d’intention, « d’un intérêt partagé par le danseur et chorégraphe Albert Quesada et la compositrice Octavi Rumbau pour la manière dont les spectateurs perçoivent le temps, quand ils regardent une pièce ».

Trois danseurs vont, une heure durant, se confronter aux musiciens regroupés au centre du plateau sous un dais de tulle noir. Un violon, un violoncelle, un alto et un vibraphone emplissent l’espace de sonorités étouffées et.. pas toujours harmonieuses. Octavi Rumbau contracte puis étire le temps de manière cyclique, et Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya s’amusent à traduire cette musique, en décomposant les mouvements à l’extrême et en alternant rythmes lents et rapides.

Cette création, soporifique voudrait jouer sur la perception du temps mais distille un remarquable ennui et prive de danse ses interprètes… comme le public.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 16 juin au Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil. T. : 01 48 70 48 90.

* Le Combat de Carnaval et de Carême de Claude Gaignebet, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972,  vol. 27, no 2,‎ 1972, p. 313-345 (lire en ligne)

* Le tableau se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne (Autriche).

 

Sigma,une exposition au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux

Sigma, une exposition au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux.

 

   Crcapc_-_visuel_sigma_ss_textéé en 1965 par son directeur-fondateur, Roger Lafosse, avec l’appui  financier déterminant du maire Jacques Chaban-Delmas  Sigma (de la lettre grecque ) pour la semaine que durait ce festival,  auront été invités des gens encore peu connus à l’époque, et jamais vus en France, comme, excusez du peu ! Les américains: Meredith Monk, Le Performance Group, Le Bread and Puppet, le Living Theatre, John Vaccaro, le Wooster Group, mais aussi les Norvégiens de l’Odin Teatret, Jan Fabre, les Hollandais du Hauser Orkater, les anglais de Pip Simmons et le très fameux Jerzy Grotowski. Et pour la France, André Benedetto, Jean-Jacques Lebel, la fameuse troupe de travestis Les Mirabelles, Zingaro qui s’appelait alors le Cirque Aligre, Farid Chopel, Jérôme Savary et son Grand Magic Circus, sans oublier de jeunes troupes bordelaises comme celle de Guy Lenoir et Richard Coconier ou le Groupe 33 de Jacques-Albert Canque …En littérature, Robert Escarpit y crééa Le Prix de la seconde chance et Le Prix des lecteurs en 67. En arts plastiques, il y eut Erro, Malaval, Vialat etc… sigma-en-1977-a-la-pointe-de-l-avant-garde_1464654_460x306  Il y eut aussi tout un volet cinéma avec  des nuits blanches de cinéma comme La nuit de l’underground imaginée en 67 par Pierre Bordier, avec des centaines de personnes faisant la queue dans l’espoir d’obtenir une place… Du côté danse,  Lucinda Childs, le Sankaï Juku, Régine Chopinot; et Roger Lafosse avait aussi accueilli les compositeurs Pierre Boulez, Phil Glass, le GRM, Pirre Henry et son concert couché,  Les Pink Floyd et grand  connaisseur de jazzn il reçut aussi Miles Davis, Dizzie Gillipsie, Chet Baker, Lionel Hampton, Duke Ellington, Albert Ayler. Impossible de citer tout le monde mais bref, Sigma aura été aussi au rendez-vous des plus récentes formes de théâtre, des nouvelles technologies, des performances et des happenings comme ceux de Jean-jacques Lebel. D’année en année avec méthode et opiniâtreté, Roger Lafosse aura eu le nez creux et aura tissé une sacrée toile artistique! Bordeaux aura été ainsi, du moins surtout les vingt premières années de Sigma, la seule ville- très bourgeoise, encore assez fermée à la création contemporaine- à offrir, une semaine durant, une sorte de concentré artistique incomparable, avec ce qui se faisait de plus novateur.   Une sorte de bouillon de culture avec un brassage d’artistes  dans des lieux parfois incroyables, comme Le Capitole, Le Théâtre Fémina dédié le reste de l’année à l’opérette! ou l’Alhambra-qui fut,on l’a oublié, notreroyal de luxe Chambre des députés pendant la guerre 14-18-doté d’un parterre pivotant avec, d’un côté de vieux  fauteuils de velours, et de l’autre, un impeccable parquet de bal! Ou plus tard, aux Entrepôts Lainé, construits en 1822, puis aussi dans l’ancienne et gigantesque base sous-marine allemande, avec  Le Royal de Luxe, les Espagnols de La Furia del Baus, ou les performances du bordelais Jacques-Albert Canque.  » Comme l’écrivait Maurice Fleuret, critique musical et conseiller de Jack Lang,  qui fut à l’origine de la fête de la musique:  » De toujours, Sigma est allé plus loin que l’objet d’art. D’abord en le sortant du cadre convenu qui, d’ordinaire, l’étouffe, en le mettant dans une situation propre à exalter toute la charge d’innovation. Et puis en favorisant les inter-mondes où artistes, scientifiques et philosophes, hommes de création, d’invention, de pensée, peuvent ensemble remettre en cause leurs certitudes, et par là en élaborent de nouvelles. Chaque rendez-vous d’automne à Bordeaux nous a donné son lot de provocations, de révélations, d’éblouissements mais surtout de questions, de ces si bonnes questions que personne ne les voit. » Et, comme l’écrivait fort lucidement, le marquis de Secondat, de la Brède tout près de Bordeaux, dit aussi Montesquieu:  » Du jour où on n’entend plus les bruits du conflit, la tyrannie n’est pas loin ».  Effectivement,  l’auteur des Lettres persanes, deux siècles auparavant,  ne croyait pas si bien dire, Sigma, parfois conflictuel, aura aussi et surtout été un lieu essentiel de liberté de pensée, et le carrefour annuel de toutes les avant-gardes et provocations artistiques et donc parfois même… de bagarres, comme celles entre autres, où Jean-Hedern Hallier jeta des colins pas frais à la tête de Guy Hocquenhem! Sigma n’aurait pu être Sigma sans le travail de toute une équipe, professionnels et bénévoles bordelais  qui aidaient avec beaucoup d’efficacité Roger Lafosse. Ce qui frappe dans l’histoire de Sigma, comme l’avait écrit le critique de Sud-Ouest, Pierre Veilletet: « C’est son nomadisme, peu de bagages, pas de meubles, beaucoup de déménagements ». Le festival connut une certaine baisse de fréquentation vers la fin des années 80; Roger Lafosse qui avait perdu en 89 son lieu magic circusde fondation, les Entrepôts Lainé, avait dû se rabattre dans des entrepôts sur les quais de la Garonne, beaucoup moins accueillants et le ministère de la Culture, n’avait pas fait  beaucoup d’efforts pour  soutenir ce festival qui avait sans doute connu des jours meilleurs. Son fondateur et directeur avait mis la barre vraiment très haut et semblait-et c’est normal-avoir quelque mal à renouveler son vivier de jeunes créateurs. Il avait même dû renoncer au festival 93. Et Sigma devait s’éteindre définitivement en 96. Roger Lafosse né en 1930, est mort il y a trois ans, et les programmes des vingt premiers Sigma ressemblent maintenant à de grands cimetières sous la lune. Mais Charlotte Laubard, la directrice du CAPC,  a eu la bonne idée de faire revivre la grande aventure de ces Sigma. Avec Agnès Vatican, et  Patricia Brignone, commissaires, elle a conçu cette  grande exposition, co-produite à la fois par le CAPC, les Archives municipales qui gèrent le riche fonds de documents écrits, visuels et sonores légué par Roger et Michèle Lafosse, et l’INA. Mais comment rendre compte dans le bel espace architectural des Entrepôts Lainé de ces centaines d’événements théâtraux, chorégraphiques,musicaux, etc… sur plus de vingt ans qui témoignent d’une remarquable période artistique et leur redonner un maximum de vie… Charlotte Laubard reconnait que « le noir et blanc, les textes d’intention d’époque, et les extraits télévisés semblent impuissants à rendre compte de de cette effervescence ». Effectivement, la tâche n’est pas facile: comment faire renaître ce qui n’est plus mais qui a tellement frappé le public mais aussi les créateurs, écrivains ou critiques français comme étrangers et  tous ceux qui y ont suivi le plus souvent d’année en année l’aventure Sigma avec passion? 439853_17108626-1Pourquoi aimait-on Sigma? Comme le disait le célèbre prédécesseur d’Alain Juppé, à la mairie de Bordeaux présent au vernissage, le grand Michel de Montaigne: « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Impossible de ne pas être touché à titre individuel par l’une ou l’autre de ces manifestations artistiques, surtout quand on habitait cette ville qui jouait  à l’époque les belles endormies. Patricia Brignone a proposé une lecture  diachronique, et non chronologique à travers les différentes disciplines, et elle a eu raison: c’était sans doute le seul moyen d’éviter le piège de la nostalgie et cela aurait été forcément fastidieux. Elle a préféré  afficher des images en noir et blanc, ce qui donne une grande unité mais  parfois aussi un côté un peu tristounet) et de grandes bannières suspendues, où l’on voit entre autres une Meredith Monk, toute jeune dans les années 70. Mais, dommage, pas Le Bread and puppet pour des raisons de droits! Mais il y aussi heureusement des extraits vidéo de spectacles, des interviews, etc… Ainsi, Jérôme Savary joue de la trompette dans une vieille rue pavée de Bordeaux où des 4L Renault passent entre des spectateurs aux cheveux longs, un jeune postier raconte qu’il fait partie de l’équipe de bénévoles de Sigma qui viennent donner un coup de main après leur travail, Roger Lafosse raconte comment il bâtit sa programmation. Bref, tout un monde disparu… Et un brin de nostalgie dans l’air. Il y a surtout la diffusion intégrale chaque jour d’une  œuvre créée à Sigma et une consultation de documents vidéo à la demande, grâce à la présence d’un archiviste-médiateur mais… à des horaires  différents selon les jours, ce qui complique un peu les choses. Et il y a enfin un certain nombre de conférences de spécialistes qui ont vécu Sigma. Ce qui était très émouvant le soir du vernissage, c’était surtout de voir des centaines de jeunes gens qui n’avaient jamais connu un Sigma de leur vie, naviguer dans l’exposition, regarder passionnés ce fond  exceptionnel réuni ici pour la première fois (photos, vidéos, extraits de presse, affiches), poser des questions, comme à la recherche d’une mémoire collective bordelaise dont leurs grands-parents et parents furent les acteurs. L’exposition est une sacrée leçon pour les jeunes générations actuelles, et ceux qui verront tout ce que Roger Lafosse et ses collaborateurs ont réalisé avec efficacité il y a quelques décennies, pourront aussi avoir envie de concevoir des événements artistiques comparables. Autrement sans doute, et c’est tant mieux. C’est en cela que cette exposition est importante car elle transmet l’essentiel de l’esprit Sigma. Donc, si vous habitez Bordeaux ou si vous y passez, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

  CAPC Musée d’art contemporain aux  Entrepôts Lainé  7, rue Ferrère. T: 05 56 00 81 50, jusqu’au 2 février de 11h à 18h et de 11h à 20h les mercredis.Fermé les lundis et jours fériés. Plein tarif : 5 €Tarif réduit :2,50 € www.capc-bordeaux.fr

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