Play Bach, Loom, Eddies, chorégraphie d’Yuval Pick

Play Bach, Loom et Eddies, chorégraphies d’Yuval Pick

 

event_playbach-loom-eddies-de-yuval-pick_870668Ces trois courtes pièces présentées au festival Faits d’Hiver, dans l’ordre chronologique de leur création, sont autant de jalons dans le parcours de l’artiste israélien ; ils  nous révèlent comment s’est construit son style si particulier, issu de la Batsheva Dance Company. Style que nous avions particulièrement apprécié lors de sa dernière création Acta est fabula (voir Le Théâtre du blog).

 Dans Play Bach, Thibault Desaules, Adrien Martins et Madoka Kobayashi composent une série de duos vifs et précis, sous le regard du ou de la troisième resté(e) en touche. Ils évoluent dans la symétrie d’un carré blanc cerné d’une bande noire, en diagonales ou en carrés, et leur gestuelle sinueuse contraste avec leurs trajectoires en ligne droite.  Sur des extraits de musiques de Jean-Sébastien Bach, ils changent de partenaire à chaque morceau : « La musique de Bach, dit Yuval Pick, m’a permis de travailler sur l’horizontalité et le verticalité de l’espace. »

 Très différent, Loom met en présence Julie Charbonnier et Madoka Kobayashi, dans un duo haletant. Plantées au sol, elles oscillent l’une face à l’autre, comme en miroir, sans jamais entrer en contact, le corps soulevé par la puissance de leur souffle. Une chorégraphie organique de vingt-cinq minutes fondée sur l’interaction des interprètes. Quand l’une vient à faiblir et s’écroule, l’énergie de l’autre la remet sur pied. La musique de Nico Muhly se superpose , par intermittence, au bruit des respirations, constituant un univers sonore étrange.

 Eddies rassemble les deux hommes et les deux femmes dans une chorégraphie plus fluide que les précédentes. Ces danseurs exceptionnels évoluent en électrons libres mais on retrouve cette même tension entre les corps qui s’aimantent et se repoussent sans jamais se toucher. Comme si l’espace entre eux, tour à tour se dilatait et s’expandait. Le noir du plateau et des costumes définit un univers sans limites, où les corps se déploient et s’élancent de toute leur envergure. Ils se cherchent, se rapprochent et s’éloignent les uns des autres. Une musique pop, trouée de plages de silence, rythme cette choralité qui se brise et se reconstitue. Pour notre plus grand plaisir…

 Directeur du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape, depuis 2011, Yuval Pick mène avec son équipe des ateliers de danse auprès des jeunes de cette banlieue périphérique lyonnaise difficile, et a constitué avec eux une troupe locale.

Ces trois pièces (un trio, un duo et un quatuor) constituent chacune à sa manière un hymne au souffle vital et au mouvement.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan Paris XlVème  dans le Cadre du festival Faits d’Hiver les 29 et 30 janvier.

Le 6 mars, Lux à Valence (Drôme) ; les 10 et 11 mars, Osaka (Japon) ; le 17 mars CCNR Biennale Musique en scène de Rillieux-la-Pape (Rhône).
Le 13 avril, Espace Culturel Tabourot des Accords, Saint-Apollinaire (Côte-d’Or).
Le 16 mai, Maison pour la  Danse, Festival des Musiques, Marseille (Bouches-du -Rhône) ; le 18 mai, Espace Paul Eluard, Montbard (Côte-d’Or).
 Et le 8 juin, Centre Chorégraphique national de Tours, Festival Tours d’Horizons (Indre-et-Loire).

 Le festival Faits d’Hiver se poursuit jusqu’au 17 février dans dix théâtres partenaires à Paris et en Île-de-France. T. : 01 72 38 83 77.  www.faitsdhiver.com

 

 


Archives pour la catégorie Danse

Morphed, chorégraphie de Tero Saarinen, musique d’Esa-Pekka Salonen

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

Festival nordique de danse contemporaine au Théâtre National de la danse de Chaillot

Morphed, chorégraphie de Tero Saarinen, musique d’Esa-Pekka Salonen

Avec cinq compagnies venues d’Islande, Norvège, Suède, Danemark et Finlande, cette programmation sur quinze jours, rassemble petites formes et larges ensembles, créateurs repérés et jeunes pousses. Le Finlandais Tero Saarinen, est de retour ici avec une pièce axée sur la personnalité des danseurs. La Compagnie des hommes, titre d’une pièce du dramaturge anglais Edward Bond, pourrait servir de sous-titre à Morphed, une chorégraphie d’une heure.

La scénographie et les lumières de Mikki Kunttu sont d’une grande beauté, avec deux rangées de cordes tombant des cintres qui délimitent l’espace scénique. Le chorégraphe connaît-il ce mot fatal en France : corde, que personne ne doit jamais prononcer dans un théâtre, et remplacé par « guinde », « fil », « bout ». Corde évoque, dit-on, (les interprétations divergent) le sort des marins d’autrefois ayant échappé de justesse à la pendaison mais condamnés à travailler comme machinistes dans les cintres des théâtres: ils étaient seuls à ne pas avoir le vertige parce qu’habitués à monter très haut sur les mâts des bateaux. Cette tradition de reconversion des taulards s’est poursuivie encore il y a peu…

Les danseurs vont jouer régulièrement avec ces éléments du décor, s’en entourant ou en luttant contre eux. Sur une musique, très cinématographique, tour à tour douce et violente. Les huit interprètes, en formation compacte, commencent à dessiner avec des mouvements de rotation,  une sorte de beau kaléidoscope…un peu monotone. Puis ce groupe homogène va progressivement se dissocier, et chacun des danseurs va alors retirer sa veste à capuche, pour se lancer dans une belle danse libre. 

«Les huit danseurs et moi-même, dit le chorégraphe, avons tendu vers les limites de la puissance expressive du corps humain, et du mouvement libérateur.» Seul, ou par groupe de deux ou trois, ils expriment en effet leur personnalité en développant leur propre langage,  entre sauvagerie et sensualité. Les corps sont beaux, et les mouvements, plutôt simples, bien réalisés.  Avec un engagement total des artistes.

Que représente l’homme, aujourd’hui, après des siècles de domination sans limites, à une époque où nous regardons plutôt les hommes tomber? Un des thèmes essentiels  de cette pièce…

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 20 janvier.

 

          

My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

 

My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta,

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Après My Rock en 2015 (voir Le Théâtre du Blog), le chorégraphe revient aux  musiques de sa jeunesse qui ont nourri ses créations. Moins nostalgique que dans la pièce précédente, où il apparaissait sur scène, Jean-Claude Gallotta évoque ici le versant féminin de l’histoire du rock et ressuscite les voix de celles, majoritairement américaines, qui «ont taillé leur chemin dans le roc», dans un univers «de mâles chargé de testostérone». «Le mouvement rock, dit-il, ne considérait pas les femmes, à la différence de la danse contemporaine née dans ce même pays et les mêmes années. (…) J’ai découvert des femmes extraordinaires,  plus nombreuses que je m’y attendais, des femmes puissantes et créatrices que le pouvoir masculin a mis sous le boisseau. »

A commencer, dans les années cinquante, par Wanda Jackson, «tigresse fiévreuse» et Brenda Lee (Little Miss Dynamite), qui, à quatorze ans et haute comme trois pommes, chanta à l’Olympia en 1959. Autres bombes: Janis Joplin (1943-1970), succombant à une overdose à vingt-sept ans ou Marianne Faithfull et son Sister Morphine (1969) composé par son amant d’alors haï par la suite, Mick Jagger. Dans les années soixante-dix, Betty Davis (née Mabry), après un bref mariage avec Miles Davis, fit sortir le rock de l’apartheid, sur les traces d’Aretha Franklin. On retrouve aussi des personnalités à la marge, comme Patti Smith avec Because the Night ou Laurie Anderson avec une belle chorégraphie sur Love among the Sailors. Sortent ainsi de l’oubli, Nico, chanteuse du Velvet Underground, ou la punk parisienne Lizzy Mercier-Descloux (1956-2004). Mais l’inoxydable Tina Turner officie encore aujourd’hui…

Treize voix, auxquelles se mêlent les commentaires off de Jean-Claude Gallotta, treize portraits en mouvement, chacun d’un style différent. My Rock privilégiait les duos, mais dans ce spectacle, il y a, dit-il, « toutes les déclinaisons du groupe avec des duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, septuors, octuors, nonnettes et dixtuors ».

Respectant une certaine chronologie, les séquences dansées sont introduites par une courte présentation en voix off, ou quelques écrits projetés en fond de scène. Des photos des rockeuses et de leurs pochettes de disque nous replongent dans l’ambiance de l’époque. Les costumes, très soignés, épousent la personnalité et le style des artistes. Dans une variation de rouges, noirs et blancs, et  à la fin avec un déploiement de jupes à paillettes multicolores portées par les onze interprètes, hommes et  femmes, du Groupe Emile Dubois.

Mais était-il besoin, pour rendre justice à ces artistes, que la culpabilité masculine s’exprime  par un texte parfois un peu racoleur. La danse y suffit amplement, puissante, sans afféterie, mais ciselée. Elle fait la part belle au féminin et célèbre sa beauté.

Artiste associé au Théâtre du Rond-Point, le chorégraphe résume sa démarche : « Rêver haut, sortir de soi, oser se faire un peu de mal, oser se faire beaucoup de bien. » Cette pièce généreuse qui marie la danse contemporaine et le rock ‘n’ roll, nous transmet l’énergie de ces années mythiques sans nostalgie, au présent de la scène, pour notre plus grand plaisir, comme en témoigne l’accueil chaleureux du public.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris, jusqu’au 4 février.

Le 8 mars, Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine (92) ; le 9 mars, Théâtre Claude Debussy, Maisons-Alfort (Val d’Oise) ; 10 mars, Le Figuier, Argenteuil (95) ; le 14 mars, Opéra de Limoges (87) ;  le 7 avril, Théâtre en Dracénie, Draguignan (83). le 3 mai, Château Rouge, Annemasse (74) ; les 18 et 19 mai, Festival Art Rock, Saint-Brieuc (22) ; les 23 et 24 mai, La Comédie, Clermont-Ferrand (63) ; le 30 mai, Théâtre de Bastia (Corse). Le 1er juin, Théâtre de l’Olivier; Istres (Bouches-du-Rhône) et du  19 au 21 juin, Théâtre de Caen (14).

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

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© Alexandre Castaing

En japonais, le mot nakama désigne le fait d’être compagnon, d’appartenir à un groupe d’individus mus par une quête commune et qui s’entraident.  «Le collectif, dit le chorégraphe, est important mais il ne s’agissait pas d’exclure les individus du groupe». Saief Remmide, issu du hip hop, a tissé des liens depuis plusieurs années avec le collectif japonais Kinetic Art lors de nombreux voyages dans ce  pays et il  explore ici  les notions d’altérité au sein d’un groupe.

Émerge de l’ensemble, la personnalité des danseurs avec de longs solos, et avant avec une série de duos dont  celui des danseuses : Anne-Charlotte Couillaud déploie une gestuelle fluide acquise au Ballet de Moscou auprès d’Alexander Pepelyaev, puis avec Rachid Ouramdane;  Naoko Tozawa, lui, joue plutôt sur son extraordinaire souplesse. Le duo Saief Remmide/Bruce Chiefare est lui, plus convenu.

On retrouve la Japonaise dans un solo acrobatique où sa technique de breakdance se mue en arabesques gracieuses; elle parvient à gommer le côté athlétique de ses performances dans la troupe Kinetic Art, présente dans  de nombreux festivals en Europe.  Tout en retenue aussi, l’impeccable solo de Bruce Chiefare, issu également de la breakdance. Couronné aux championnats du monde à Londres en 2004, aujourd’hui membre de la compagnie Accrorap de Kader Attou, il joue de son corps en virtuose.


Saief Remmide et Amaury Réot avec qui il a débuté en dansant sur les parvis d’Annecy, se sont entourés d’excellents artistes venus d’univers différents. La composition musicale d’Alexandre Castaing vient compléter le travail vocal de Miléna Ubéba, et rythme les tableaux successifs de la pièce.

Avec NaKaMa, produit par la Scène nationale d’Annecy, le chorégraphe sort de son style performatif habituel, développé lors de « battles », pour aborder la danse hip-hop autrement. Il parvient à estomper, sans le supprimer, son aspect individualiste et compétitif pour aller vers un travail collectif où les corps s’harmonisent. Un début prometteur pour cette première pièce ambitieuse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy, le 13 janvier.  T. 04 50 33 44 11.

Les 8 et 9 février, Théâtre Jean Vilar, Bourgoin Jallieu (01) ; le 22 mars, Quai des Arts, Rumilly (74); le 6 avril L’Esplanade du lac, Divonne-les-bains (74) ; du 22 au 26 octobre Théâtre 2 Cusset (Allier) et le 6 novembre, Maison des arts, Thonon-les-Bains. Espace Malraux, Scène Nationale Chambé́ry (73)

Acta est fabula, chorégraphie d’Yuval Pick

 

Acta est fabula, chorégraphie d’Yuval Pick

©Jean couturier

©Jean couturier

Cette pièce d’une heure est défendue par cinq danseurs exceptionnels: Julie Charbonnier, Thibault Desaules, Madoka Kobayashi, Adrien Martins et Guillaume Zimmermann, à la gestuelle juste et précise et qui ont une parfaite maîtrise parfaite de leur corps. D’abord, l’un d’eux pousse un cri puis disparaît, et le silence s’installe. Chacun des interprètes nous entraîne peu à peu dans l’univers du chorégraphe. «La notion de collectif, dit-il, est la préoccupation principale de mon travail. Comment il se fabrique, comment chacun interagit avec lui, quel espace commun définit-il».

Sur le plateau blanc, les danseurs ont d’étonnants costumes de couleur verte, fushia, bleu électrique,  conçus par Ettore Lombardi et qui nous renvoient aux années quatre-vingt, tout comme la partition musicale composite. Des fragments de musique pop s’interrompent brutalement, et la danse se poursuit alors en silence. Le son créé par Max Bruckert et Olivier Renouf donne un certain esprit de nostalgie au spectacle, comme le souhaite Yuval Pick qui veut  «travailler avec des sons, des voix, des chansons, qui ont laissé une trace en nous, et qui nous rattachent à quelque chose de collectif». 

 Directeur du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape depuis 2011, Yuval Pick, d’ origine israélienne, s’est formé à la  Batsheva Dance Company, et on  retrouve dans la gestuelle de ses danseurs, les  mouvements ondulants des épaules, des bras, et des mains qui caractérisent cette troupe. Plusieurs fois, les cinq  intreprètes s’avancent vers le bord de scène, et fixent du regard les spectateurs, comme les modèles d’un défilé de mode prenant  la pose pour les photographes. Un danseur prononce des paroles décousues, sans apparente signification comme : «primitif, proche, possible, odeur, …»

Ces artistes habités forment un groupe très cohérent et grâce aussi à leur forte présence, Acta est fabula est un spectacle atypique et surprenant. Ainsi Yuval Pick nous entraîne doucement dans une expérience chorégraphique inédite.

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 12 janvier.

Nouvelles Pièces courtes, par la compagnie DCA, chorégraphie de Philippe Decouflé

 

Nouvelles Pièces courtes, par la compagnie DCA, chorégraphie de Philippe Decouflé

©Charles Fréger

©Charles Fréger

Le public japonais-bien élevé-sera sans doute tolérant quand il verra  l’image un peu caricaturale de son pays qu’a Philippe Decouflé quand il y présentera son spectacle. Tous les clichés (kimonos, éventails, décalage horaire, etc.) sont déclinés dans ce Voyage au Japon, cinquième de ces Nouvelles Pièces courtes. «Ce tableau, dit-il, me donne également envie de développer quelque chose qui m’intéresse depuis longtemps: le cinéma. Je développerais bien cette pièce avec une caméra, plutôt que devant le public».

Oui, mais voilà! La vidéo, trop présente dans cet opus d’une heure trente, donne la curieuse impression que la danse ne suffit plus à ce talentueux créateur! Les séquences courtes, très esthétisantes mais sans invention, portent chacune un numéro projeté sur écran, où les corps enchevêtrés des danseurs composent un chiffre, comme dans cette série des vingt-six lithographies d’Erté, célèbre créateur de costumes et peintre d’origine russe (1892-1990) où les lettres de l’alphabet et des chiffres sont figurés par des corps  féminins. Philippe Decouflé avait acquises certaines de ces lithos à la vente aux enchères, il y a cinq ans, de costumes, affiches et accessoires de l’ancien music-hall des Folies Bergère (voir Le Théâtre du Blog).

Les sept artistes-à la fois danseurs, acrobates et musiciens-sont très impliqués mais on retiendra surtout ici l’exceptionnel travail sur les costumes, véritables œuvres d’art signées Jean-Malo et Laurence Chalou. Bien accueilli par le public, ce divertissement réalisé avec soin, unit de nombreuses formes d’expression artistique mais nous a déçu: malgré quelques belles images poétiques influencées par le surréalisme et la remarquable scénographie d’Alban Ho Van, la danse semble en effet s’être diluée ici au profit de tableaux ludiques qui n’ont malheureusement aucune véritable profondeur…

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 12 janvier,  Puis du 22 au 28 avril et du 5 au 9 mai.           

Oh Louis … we move from the ballroom… chorégraphie de Robyn Orlin

© Robyn Orlin

© Robyn Orlin

Festival de Danse de Cannes :

Oh Louis … we move from the ballroom to hell while we have to tell ourselves stories at night so that we can sleep … chorégraphie de Robyn Orlin, musique  de Loris Barrucand

«Elle veut  que je sois Louis XIV qui revient d’Afrique sur un bateau de réfugiés, et qui a perdu son passeport.» Benjamin Pech, emmitouflé dans une couverture de survie géante dorée, annonce avec  cette phrase d’ouverture, une confrontation entre le monde ancien et ses codes, en particulier son trop fameux Code noir raciste, Édit royal de Louis XIV(1685) touchant la police des îles de l’Amérique française, et le monde actuel, « démocratique » et hypocrite. Brigitte Lefèvre, directrice artistique du festival de danse de Cannes, a choisi l’ancien danseur-étoile de l’Opéra de Paris pour ce projet. Il accueille le public en survêtement rouge et doudoune bleue sans manche. «On sait, dit-il, comment vous plaire».

La chorégraphe, elle-même fille de parents immigrés polonais qui ont gagné l’Afrique du Sud, il y a cinquante ans, réagit au flux migratoire massif d’aujourd’hui en Méditerranée. Au riche costume du danseur, se mêlent les anoraks multicolores des réfugiés; le son du clavecin évoque celui de la carlingue d’un bateau en mouvement sur une mer dorée. La musique, interprétée et créée ici par Loris Barrucand, accompagne le Roi-Soleil, comme Sganarelle accompagne Don Juan dans sa chute. Il déclame régulièrement des passages du terrible Code noirArticle 38:  L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis une épaule; s’il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il  aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule; et, la troisième fois, il sera puni de mort.

Benjamin Pech sort de l’Opéra , une institution puissante encore aujourd’hui, et directement issue de l’Académie Royale de Musique créée par Louis XIV. Il pulvérise ici sa carapace dorée et se révèle un artiste complet et sensible. Sont diffusées une courte vidéo du moment émouvant des adieux à l’Opéra qu’il a quitté récemment (voir Le Théâtre du Blog) et une radio de la prothèse de sa hanche!  Le public, avide de performances, oublie trop souvent que le corps du danseur est mis à rude épreuve tout au long de sa carrière.

La silhouette de Benjamin Pech, entouré de ses vêtements, au centre du plateau, se projette sur un écran ovale suspendu au-dessus de la scène : puissante évocation des images des actualités quotidiennes ! Parfois Benjamin Pech joue avec son smartphone, et filme le public ou invite une spectatrice à devenir sa reine. La douloureuse situation évoquée ici contraste avec la tonalité joyeuse du danseur, à l’image de ce monarque absolu, bienfaiteur des arts.
Un superbe exercice de théâtre et de liberté qui nous questionne, et qu’il faut absolument aller voir.

Jean Couturier

Spectacle vu au Festival de Danse de Cannes; le 10 décembre.
Théâtre de la Cité internationale, boulevard Jourdan Paris XIVème du 13 au 22 décembre. (Dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs).

Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay

 

Festival International de Danse de Cannes :

 Don Quichotte,par le Ballet Nacional Sodre d’Uruguay, inspiré de Don Quichotte de la Mancha de Miguel de Cervantes, chorégraphie de Silvia Bazilis et Raúl Candal, d’après l’œuvre originale de Marius Petipa, musique de Ludwig Minkus

Balletsodreuruguay1La partie réservée aux grands ballets du répertoire classique est de plus en plus congrue en France, et même l’Opéra de Paris réserve l’essentiel de sa programmation au contemporain, souvent sans intérêt comme Play, actuellement à l’affiche. On peut donc se réjouir du coup d’envoi donné ici avec ce superbe Don Quichotte par la Compagnie nationale d’Uruguay qui  vient pour la première fois en France.

Brigitte Lefèvre, directrice de ce Festival International, sait s’ouvrir à la nouveauté sans oublier pour autant les fondamentaux. Elle a accompagné l’émergence de la danse contemporaine en France, quand,  après avoir été danseuse à l’Opéra, elle a été en fonction au Ministère de la Culture,  puis Directrice du Ballet à l’Opéra, et elle s’entend à «rassembler sans opposer».

 Ce festival programmé sur deux longs week-ends, voit se succéder de nouveaux talents comme Jann Gallois ou Maud Le Pladec,  et des compagnies établies : le Ballet de l’Opéra de Rome, dirigé par l’étoile Eléonora Abbagnato ou le Ballet Nacional Sodre qui partage avec le Ballet du Teatro Colòn de Buenos Aires, le privilège d’être la plus ancienne et la plus importante compagnie d’Amérique du Sud.  Julio Bocca, son directeur, ancienne étoile de l’American Ballet Theatre, l’a redynamisée durant les sept années de son «règne»…qui se termine dans un mois. Il a  eu l’occasion  avec ce Don Quichotte dont il a raccourci certaines scènes et accentué le rythme, de montrer la rigueur de ses interprètes. Du corps de ballet, jusqu’aux solistes et aux étoiles, tous possèdent la virtuosité requise pour interpréter ce chef-d’œuvre de la tradition classique. Joyeux et solaire mais truffé de difficultés techniques…

 Les attaques des pointes chez les filles, les sauts et les grands jetés en tournant chez les garçons-ou la musicalité des ensemble-n’ont rien à envier à ceux des danseurs d’autres grandes compagnies classiques, avec en sus, une fougue et une sensualité sud-américaines qui rappellent celles du Ballet de Cuba. La pantomime est interprétée avec tant de naturel et de bonne humeur, qu’on en oublie son côté conventionnel. Avec l’étincelante Maria Riccetto (Kitri) et Gustavo Carvalho (son amoureux, Basile), les superbes techniciennes Nina Queiroz et Paula Penachio (les deux amies de Kitri). Mention spéciale à Ciro Tamayo (le torero) qui traverse le vaste plateau en trois grands jetés, Guillermo Gonzales (le chef des Gitans) et Anibal Orcoyen (Gamache) pour son irrésistible interprétation comique.

 Mieux vaut oublier les décors et costumes, et s’intéresser à la danse qui s’impose ici avec brio ! Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse !!

 

Sonia Schoonejans

 

 

La Fresque chorégraphie d’Angelin Preljocaj

 

La Fresque chorégraphie d’Angelin Preljocaj

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Photo Jean Couturier

Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville, avait demandé un ballet pour jeune public au chorégraphe qui a créé cette pièce d’après un célèbre conte chinois. Deux voyageurs trouvent refuge dans un temple et remarquent une fresque représentant un groupe de jeunes filles. Un des voyageurs tombe amoureux de l’image de l’une d’elles, et traverse cette fresque pour la rejoindre, et il y vit une romance amoureuse.

Laurence Loupe, en 1988 dans le Journal du Théâtre de la Ville présentait ainsi Angelin Preljocaj,  « Chez lui, la danse peut tout dire et faire sortir de l’inconscient, ce que le langage refoule. Et de l’histoire, ce que la mémoire des hommes n’a pas consigné ou n’a pas transmis». Ainsi la danse donne à voir l’invisible, et nous fait traverser le miroir. Pour le chorégraphe, elle crée les liens qui se nouent entre image fixe et mouvement, entre instantanéité et durée, entre vif et inerte. Derrière cette métaphore qui traverse le conte chinois, se profile la question de la représentation dans notre civilisation et la place de l’art dans la société d’aujourd’hui».

Plusieurs tableaux se succèdent et nous emportent dans une histoire teintée de surréalisme et  parfois d’une naïveté enfantine. D’autres tableaux sont très sensuels  avec ces cinq danseuses figurant la fresque derrière un voile, ou les bouleversants duos des amoureux, Yurié  Tsugawa et Jean-Charles Jousni.
Les danseurs, en costumes d’Azzedine Alaïa, sont traversés de multiples impulsions fluides et harmonieuses. Ce créateur disparu récemment s’était fait connaître du grand public  avec une robe aux couleurs du drapeau français portée par Jessye Norman  pur la célébration du bi-centenaire de 1789.  Il a toujours mis en valeur le corps féminin, comme Angelin Preljocaj, dont la danse est ici accompagnée ici d’une  belle création lumières d’Eric Soyer et d’un habillage vidéo de Constance Guisset. La musique de Nicolas Godin complète cette pièce d’une heure vingt pour dix danseurs, promise a un bel avenir.

Nous n’oublierons pas le solo plein d’énergie et de sensualité de Yurié Tsugawa, et il faut  remercier Angelin Preljocaj qui sait faire aimer la danse à un vaste public, grâce à une dramaturgie claire et  à une chorégraphie de qualité.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville hors les murs au Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro Paris XVIème,  jusqu’au 22 décembre.

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Afectos, musique de Rosario La Tremendita et Pablo Martin Caminero,chorégraphie de de Rocío Molina

 

Afectos, sur une idée originale de de Rocío Molina et Rosario La Tremendita, musique de Rosario La Tremendita et  Pablo Martin Caminero, chorégraphie de de Rocío Molina, direction musicale de Rosario La Tremendita

© Tamaro Pinco

© Tamaro Pinco

Le flamenco peut exister dans le silence total, la lenteur et la pénombre, contrairement à certaines idées reçues. Afectos (sentiments, émotions), et commence en effet ainsi quand Rosario La Tremendita (chant et guitare), de Pablo Martin Caminero (contrebasse et loops) et de Rocío Molina pénètrent sur le grand plateau.

Rocío Molina allume un plafonnier et on distingue alors un grand fauteuil de cuir, un rocking-chair, un perroquet où sont pendus quelques costumes, un siège, une contrebasse et deux guitares.

Elle se love dans le siège en fond de scène, puis saisit une de ses guitares, se recueille et dans le silence, le contrebassiste commence à faire résonner sur son instrument,  comme si c’était un oud,  avec une mélodie très douce. Elle, toujours assise, les yeux fermés, semble s’éveiller et ses bras dessinent en un «braceo» subtil, de lentes ondulations; puis ses jambes entrent dans cette danse silencieuse et, peu à peu, bras et jambes, comme démultipliés, effleurent, puis enlacent la guitare. Rocío Molina ne joue pas vraiment de cet instrument, emblème du flamenco, mais danse avec lui, inventant attitudes en suspens et attitudes, dans une sorte de pas de deux sensuel, amoureux…

La Tremendita joue alors avec douceur sur sa propre guitare, comme sur une guitare baroque. Rocío Molina se lève et danse lentement, puis jaillit le chant de la Tremendita, puissant, profond, non comme un accompagnement mais comme un partage. Tel est le début du spectacle, qui se finira presque comme il avait commencé à la tombée de la nuit, avec un long dialogue dansé entre Rocío Molina et la lune, mélancolique et empreint de nostalgie, poétique comme un rêve d’enfant.

Au fil des séquences qui structurent le spectacle, les trois artistes vivront et nous feront vivre toute une gamme de sentiments et d’émotions: de la rêverie à la joie débordante, de la souffrance au grotesque et à la dérision. Entre eux, une complicité parfaite. A un moment, Rocío Molina et la Tremendita, presque enlacées, battent la mesure sur leur poitrine avec leurs mains, comme si leurs cœurs battaient à l’unisson : une minute de grâce bouleversante…

Parfois, Rocío Molina chuchote à l’oreille de la Tremendita, ou à l’oreille de Pablo Martin Caminero, des confidences qu’eux seuls peuvent vraiment entendre. Il utilise tout ce grand plateau pour une danse fougueuse, enjouée presque frénétique  qui peut aussi se concentrer sur un espace réduit au minimum, presque de la taille d’un mouchoir… Qu’il soit petit ou immense, l’espace scénique représente pour elle un lieu de liberté  où elle peut exprimer sans contraintes les différentes facettes de sa personnalité.

La danseuse-corps de femme et visage d’enfant-fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise surprenantes: puissance, énergie, raffinement, subtilité, sensualité, gravité d’une femme mais aussi goût du jeu, humour, espièglerie et insolence d’une enfant. Audacieuse et rebelle, elle ne se soumet à aucune norme, à aucun dictat. Elle entrelace toutes les formes de danse : le flamenco,  où elle a baigné tout enfant et dont elle connaît parfaitement les codes et les règles, mais aussi les danses moderne, contemporaine, la danse indienne traditionnelle et le  butō japonais. Tout, chez elle, est source d’inspiration, à condition qu’elle puisse tout bousculer pour créer un autre langage: le sien. Une démarche sans  rien de complaisant ni de cérébral. Une nécessité essentielle, presque organique de sa personnalité. Elle revendiquait, dans un entretien déjà ancien, le fait d’être «impure».

Une déclaration jugée iconoclaste et paradoxale par la plupart des chantres de l’orthodoxie flamenca qui  jugent la «pureté» comme qualité essentielle. C’est méconnaître ou vouloir ignorer ce que signifie «impure» pour elle qui est ouverte à toutes les aventures et qui revendique contradictions et audaces … Elle peut aller dans une prison et y improviser, ou danser à sept heures du matin sur les quais de la Seine, dans une quête irrépressible de liberté. Elle est en effet absolument libre, peut tout se permettre… et ne s’en prive pas. Rocío Molina n’a pas fini d’en déranger certains mais aussi d’en étonner et d’en émerveiller beaucoup d’autres…

 Chantal Maria Albertini

 Spectacle vu le 11 novembre, au Théâtre National de la Danse 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème.

 

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