Flâneries nocturnes du Clos Lucé Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Flâneries nocturnes du Clos Lucé

Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard

Splendide programme dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé à Amboise, avec deux œuvres du répertoire de la compagnie Marie Chouinard, Lascia ch’io pianga (2018) et Le Sacre du printemps (1993). Le duo de cinq minutes Lascia ch’io pianga, interprété par Adrian W.S. Batt et Valeria Galluccio sur l’air éponyme de Georg Friedrich Haendel, tiré de son opéra Rinaldo (1711), vise à mettre en valeur la danseuse d’exception Valeria Galluccio.

 ©V. Gallucio

©x

Son partenaire, qu’on le veuille ou non, passe au second plan, réduit au rôle traditionnel des danseurs de ballet, celui du porteur. Le corps athlétique et démesuré de la ballerine efface littéralement l’interprète masculin.La pièce est, somme toute, féministe, l’homme étant à son tour « invisibilisé ». N’étaient les portés émaillant la monstration -l’un sur l’épaule du jeune gens, l’autre, la danseuse courbée vers l’arrière, posée sur le dos de celui-ci, ou bien simplement soulevée à bout de bras- Adrian W.S. Batt aurait peu de grain à moudre. Et le pas de deux serait un solo. Une variation sur pointes des plus ardues, souvenirs de la formation classique de Marie Chouinard.

 Quoique le contraste physique soit frappant et rappelle les couples du cinéma burlesque, opposés par leur corpulence : Charlie Chaplin/Eric Campbell dans The Rink (1916), Buster Keaton/«Fatty » Roscoe Arbuckle dans The Cook (1918), Laurel et Hardy/James Finlayson dans Big Business (1929). Ou opposés par leur taille, comme Karl Valentin/Liesl Karlstadt. Mais ici, nous ne sommes ni dans le comique ni dans le tragi-comique. Si pastiche il y a, il vise à contester par les seuls moyens de la danse, le ballet romantique du temps jadis, mais nullement le contenu dramatique de l’aria de Haendel. En français : « Laisse-moi pleurer sur mon triste sort et soupirer pour la liberté. Que la douleur brise les chaînes de mon martyre. » Pour que pastiche il y ait, il faut que le niveau technique soit au moins égal à celui de son objet. Et c’est ici, le cas.

 Dans sa présentation de la soirée, François Saint- Bris a fait le lien entre l’art et la technique sans faille de la compagnie québécoise et le goût du polymathe Léonard pour le mouvement : pour lui « source de toute vie ». Après la performance époustouflante de Valeria Galluccio, nous avons eu droit à la version maison du Sacre du printemps, musique d’Igor Stravinski qui, selon nous, plus que la chorégraphie originale de Vaslav Nijinski, fit scandale en 1913. On doit aussi au compositeur, ainsi qu’au peintre Nicolas Roerich, l’argument de ce ballet en deux parties et une douzaine de thèmes : danses des adolescentes, jeu du rapt, rondes printanières, jeux des cités rivales, cortège du Sage, adoration de la Terre, danse de la Terre, cercles mystérieux des adolescentes, glorification de l’Élue, action rituelle des ancêtres, danse sacrale. L’œuvre avait pour sous-titre : Tableaux de la Russie païenne. Le hasard a voulu que ce Sacre, peu orthodoxe, ait été présenté à Amboise, un soir d’Assomption. Incarné par treize officiants, comme autant d’apôtres dans La Cène de Léonard de Vinci à Milan.

 

© Marie Chouinard

© Marie Chouinard

 La mi-août correspond aussi au repos d’Auguste et les Italiens appellent encore «ferragosto», un temps propice à l’escapade, à l’excursion, au congé payé. Et Pagliacci (1892), un opéra de Ruggero Leoncavallo se déroule un jour de « ferragosto ». Marie Chouinard a créé et dansé elle-même sa version de L’Après-midi d’un faune en 87, en partant du ballet de Nijinski qui indigna les bien-pensants en 1912 en raison de ses allusions sexuelles. Elle s’attaqua ensuite au morceau de bravoure du Sacre qui a inspiré Martha Graham, Israel Galván, en passant par Mary Wigman, Maurice Béjart et Pina Bausch. «Il n’y a pas d’histoire dans mon Sacre, dit-elle, pas de déroulement, pas de cause à effet. Seulement de la synchronicité. C’est comme si j’avais abordé la première seconde suivant l’instant de l’apparition de la vie dans la matière. » Le peu de narration de l’original est esquivé, à savoir le sacrifice de l’Élue.

La prestation des danseurs est prodigieuse et il faut tous les citer : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Carol Prieur, Sophie Qin, Celeste Robbins, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges. Ils se sont dépensés sans compter. Tous vêtus, ou plutôt dévêtus, ce qu’il faut et comme il faut, par Liz Vandal. Hommes et femmes torse-nu, pieds-nus, maquillés par Jacques-Lee Pelletier, coiffés par Daniel Éthier.
En son temps, Raphaël de Gubernatis avait dit l’essentiel, et fort bien, sur ce chef d’œuvre de la compagnie canadienne. Il parlait de «gestuelle vigoureuse, sauvage, teintée d’un primitivisme exceptionnellement éloquent, quelque chose de fort et de terrien qui vous frappe directement aux entrailles. » La chorégraphie de Marie Chouinard et la partition de Stravinski n’ont  pris aucune ride. Les conditions de diffusion sonores étaient idéales et nous avons pu capter la moindre nuance de la musique-enregistrée-de Pierre Boulez dirigeant le Cleveland Orchestra. Nombreux ont été les rappels.

 Nicolas Villodre

 Spectacle vu le 15 août dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé, Amboise (Indre-et-Loire).


Archives pour la catégorie Danse

Festival d’Avignon Delirious night de Mette Ingvartsen

Festival d’Avignon

Delirious night
de Mette Ingvartsen

Nous sommes impatients de participer à cette folle nuit ! Dans la cour du lycée Saint-Joseph, toute éclairée, la fête va commencer ! Scénographie simple : côté jardin, une tribune avec une batterie et, à cour, en fond de scène, un praticable et un grand carré nu, posé au sol. Et quelques banderoles aux inscriptions délavées, une colonne métallique, des guirlandes lumineuses…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage


La nuit est tombée. Dans cet espace pour rave-partie en pleine campagne, surgissent derrière un muret, performeurs et danseurs, suivis de Will Guthrie, batteur. La plupart tatoués, à moitié nus ou en swits à capuche, portent des masques de mort, d’animaux et autres figures extravagantes. Tous claquent des mains et tapent des pieds, en cadence. Nous sommes plus proches d’un rituel sans saveur. Mais il y a la forte présence des neufs interprètes : les corps habités se regroupent, puis s’écartent et se croisent. La tension monte avec une batterie au maximum de décibels mais rien à faire, l’univers de la nuit- délires et dangers- se fait attendre! Courses sur le plateau, gesticulations en tout genre, grimaces forcées, cris, danses endiablées, musique poussée à fond, chants… Nous sommes accablés par ces répétitions gestuelles dans  tous les sens: règnent ici une confusion générale et une absence d’esthétique!
Nous avons l’impression d’assister aux nuits d’excès, révolte et liberté des années soixante-dix et quatre-vingt ! Seule, la jeune génération dont le futur manque terriblement de ciel bleu, pourrait être ici touchée -à la rigueur- par ce tumulte cauchemardesque qui se voudrait contemporain.
Ennui, attente sans fin d’un éblouissement s’emparent du public vite agacé. Ce rituel inspiré des manies dansantes du Moyen-âge, des bacchanales -comme annoncé dans le programme- se limite en réalité  à une chorégraphie-performance peau de chagrin, proche d’un spectacle amateur… Sans début ni fin, cette Delirious Night  tient plus d’exercices chorégraphiques…
Faire vivre le chaos au théâtre exige une grande maîtrise et doit faire appel à une solide créativité pour mettre en lumière et en poésie, la perte de tout repère, l’angoisse et l’ivresse du chaos. Malheureusement, nous en sommes bien loin et ce spectacle est très décevant. La chorégraphe danoise se réfère aux danses de Saint-Guy moyenâgeuses et veut nous offrir une vision de la société occidentale contemporaine à bout de souffle, en pleine perdition morale et politique. Pour l’exprimer, elle choisit l’excès, l’hystérie, la folie mais cette Delirious Night manque d’une véritable transfiguration dionysiaque. Autant peut-être aller à une rave-partie plus enivrante.

Elisabeth Naud

Spectacle joué du 7 au 12 juillet à la cour du lycée Saint-Joseph, Avignon.

Les 1er et 2 octobre, Viervernulvier, Gand (Belgique). Le 4 octobre, Feeling Curious Festival Theater, Rotterdam (Pays-Bas). Du 9 au 11 octobre, Festival Transforme, Théâtre de la Cité Internationale, Paris. Le 18 octobre, Biennale de Charleroi-Danse (Belgique).

Le 13 novembre, Next Festival Leietheater (Belgique).

Festival d’Avignon Palingénésie, chorégraphie de Po-Hsiang Chuang

Festival d’Avignon

Palingénésie, chorégraphie de Po-Hsiang Chuang

Le Centre Culturel de Taïwan nous donne rendez-vous ici chaque année pour des découvertes souvent surprenantes. Palingénésie signifiant retour à la vie et régénération. Dans une  remarquable esthétique, Ong Kuan Ying, Kuan-Ling Lee et Chien-Yao Liao naissent en groupe et ne cessent de se métamorphoser pendant quarante minutes.

©x

©x

En culotte lycra couleur chair et masque en latex, ils ressemblent à un Alien à sa naissance. Une danse très animale… où les corps glissent les uns contre les autres; cette masse au sol mouvante  se dissocie puis se reconstruit en permanence.U ne sorte de renouvellement après la mort et ces corps inertes au début, finissent de même. Dans une faible lumière, ces excellents interprètes sont presque irréels. A la fois monstrueuses et belles, leurs figures demandent un grand talent de danseur et d’acrobate. Ils frappent le sol ou essayent de se soustraire à la pesanteur. Pour le chorégraphe, la mort n’est qu’un passage dans un long cycle évolutif et cette Palingénésie est une danse de mort. Aux saluts, quand ils retirent leur masque, les sourires des interprètes nous ramènent en quelque sorte à la vie.

Cette courte pièce est une des belles surprises du off.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué du 4 au 26 juillet à la Condition des soies, Avignon.

 

Festival d’Avignon Brel, concept, chorégraphie et danse d’Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte, musique de Jacques Brel

Festival d’Avignon

Brel, concept, chorégraphie et danse d’Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte, musique de Jacques Brel

Anne Teresa De Keersmaeker, Jacques Brel, des arts si différents ! Comment rendre hommage au célèbre compositeur et interprète? Le public-pour beaucoup, des fans-attend impatient, cette rencontre singulière, une première en France. Intime pour elle: “Beaucoup de choses dans ses chansons font partie de mon histoire.” Même chose pour nombre d’entre nous! Et le décor qu’est la magnifique carrière de Boulbon, intensifie notre plaisir d’assister à un défi artistique …

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Au début, un plateau vide et au centre, un micro… Une façon de signifier l’absence de Jacques Brel, décédé à quarante-neuf ans, le 9 octobre 1978. Puis, seule, dos public, la danseuse est là immobile avec juste quelques haussements d’épaules et mouvements minimalistes. Rejoint par Solal Mariotte, elle, va au fil des succès bien connus de Jacques Brel, laisser éclater avec humilité et humour, tendresse, toute la puissance littéraire et politique. de ces chansons qui se succèdent chronologiquement et donnent une belle harmonie à cette rencontre. Teresa De Keersmaeker, danseuse et chorégraphe belge flamande et le jeune et brillant chorégraphe français, issu de la break dance, forment ici un duo gestuel en accord total. Sans jamais tomber dans l’illustration, ils savent redonner vie aux expressions, inoubliables, de Jacques Brel.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage  Chanson de 1954


D’une chanson à l’autre, la tension dramatique nait en écho à La Valse à mille temps… Et grâce au contraste entre l’espace et les projections sur la falaise de photos et vidéos de Jacques Brel, de magnifiques paysages flamands, de mots en lettres géantes. Le rythme s’intensifie…Un dialogue entre la Nature et le théâtre se crée et résonne superbement la poésie des textes interprétés…  Nous sommes fascinés par cette carrière gigantesque où les danseurs paraissent petits. Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte réussissent à créer une chorégraphie d’une beauté et d’une fragilité exceptionnelle, en rendant hommage à ce génie de la chanson. Le décalage d’échelle donne aux musiques une  grande force: l’art de Jacques Brel et celui de la danse prennent une dimension pérenne et ce spectacle touche à la fois ceux qui ont connu le chanteur, et la jeunesse actuelle. !
Un hommage de toute beauté. Le regard romantique mais aiguisé et sévère de l’artiste sur la nature humaine, comme la danse toute en finesse et générosité, offrent un moment de grande émotion. Vie et mort ne cessent de se croisent ici et nous quittons la carrière de Boulbon, accompagnés par les sons nocturnes de la Nature… L’art est bien le meilleur ami de l’homme !

 Elisabeth Naud

Spectacle joué du 6 au 20 juillet à la Carrière de Boulbon (Bouches-du Rhône).

Du 28 au 31 juillet, Akadémietheater, Impulstanz, Vienne (Autriche).

Du 27 et 28 août, Intime Festival, Namur (Belgique).

Les 8 et 9 novembre, Internationaal Theater Amsterdam, (Pays-Bas). Du 26 au 29 novembre, De Singel. Anvers (Belgique)

Les 10 et 11 décembre, La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne (France). Les 19 et 20 décembre, Teatro Central. Séville (Espagne).

Du 7 au 18 janvier, Théâtre National Wallonie-Bruxelles, (Belgique).

Du 31 mars au 2 avril, Viernulvier, Gand (Belgique).

Le 5 mai, Cultuurcentrum, Hasselt (Belgique). Du 11 au 20 mai, Théâtre de la Ville, Paris.

Le 4 juin, Leietheater, Deinze (Belgique).

 

 

Festival d’Avignon Rinse d’Amrita Hepi, texte et mise en scène de Mish Grigor

Festival d’Avignon

Rinse d’Amrita Hepi, texte et mise en scène de Mish Grigor

C’est la première pièce, dit cette chorégraphe, que j’ai conçue avec une dramaturgie textuelle aussi bien que gestuelle, et de même importance… Je l’ai pensée avec Mish Grigor, en cherchant à être la plus précise possible quant aux sujets évoqués, comme parfois des événements historiques. Les deux langages se complètent en permanence, le corps prenant le relais de ce que le texte ne dit pas et le texte répondant aux sursauts du corps. »

©x

©x

Mais entre ces louables intentions et ce qui est ici montré… il y a une différence! La chorégraphie oscille entre danse et performance mais la lisibilité n’est pas évidente pour tout le monde. Et certaines de ses réflexions sur le plateau concernent plutôt les spécialistes de l’art chorégraphique. Amrita Hepi, qui a des racines néo-zélandaises, a une présence hypnotique et parle beaucoup.  Et dans son récit autobiographique, elle s’attaque au passé colonialiste de l’Australie : «Au début, il y a des peuples autochtones qui dansent à travers le monde, puis les Blancs arrivent et essayent de nier leurs danses. »

Elle est allée aux États-Unis pour se former et ses mouvements sont inspirés par les écoles qu’elle a fréquentées, entre autres, celle de Martha Graham. Elle estimait à ce moment-là, devoir «sacrifier son corps à la danse ». Un corps qui garde en mémoire l’enseignement de ces danses: « J’ai, dit-elle avec humour, Anne Teresa de Keersmaeker dans mon pied gauche, et Pina Bausch dans mon genou droit. »

Elle interprète aussi des chorégraphies traditionnelles autochtones comme le haka Maori, avec une belle fluidité et une esthétique réussie: sur le plateau nu et blanc, juste quelques cubes et accessoires bleus : un revolver, une petite balle… Amrita Hepi occupe très bien l’espace et cherche parfois notre regard, peut-être pour mieux nous convaincre. Mais, à cette  forme hybride: danses et messages forts, il manque sans doute une réelle émotion. Dommage…

Jean Couturier

Jusqu’au 22 juillet, Gymnase du lycée Mistral, Avignon.

 

La Nuit Unique du Théâtre de l’Unité (suite)

La préparation de la Nuit Unique par Le Théâtre de l’Unité (suite) et début du feuilleton estival consacré à cette compagnie…

©x

©x Jacques Livchine

« Faut que la machine se refroidisse un peu pour que je réussisse à parler. dit Jacques Livchine;  Faut que  je prenne un cigarillo pour réussir à écrire sur la vieille table branlante dans le jardin, jamais cultivé, de notre maison…
Un spectacle de sept heures, cela ne se raconte pas ! Alors, je vais essayer de raconter les sept heures qui le précèdent. Tout est compliqué: les dix comédiens ont réclamé un pot de dernière, après qu’ils auront dormi. Ce sera dimanche, le temps que les bouteilles de Crémant aient le temps de refroidir. On fera cela chez nous à Malakoff, alors j’ai fait les courses et j’ai commandé à Adnan, un émigré syrien qui vit ici, de nous préparer un vrai houmous-dont il a le secret- à étaler sur du pain. Mon fils m’a recommandé Dolly, un traiteur indien mais le Théâtre de l’Unité ne peut pas payer cent euros de plus pour tous les amis qui vont s’ajouter et je n’oserais rien leur demander. Mais Hervée de Lafond a dit : » Je m’en charge. » Cela me tourne dans la tête: nous partons d’Audincourt comme prévu à neuf heures mais c’est compliqué:  il y a une grande fête dans les rues et nous avons dû faire avant le chargement de notre Jumper et du 20 m 3 de location (nous craignons un surpoids éventuel). Bon, j’avais décidé d’arrêter et voilà que je me mets tout ça sur le dos, alors que j’ai les os rongés par une saloperie de cancer….

©x

©x

Thierry conduit mais nous éviterons le péage honni de Fleury-en-Bière: un de nos acteurs s’y était fait mettre en garde à vue pour avoir eu du shit avec lui  et Hervée avait dû le remplacer en deux jours! En plus, il avait le rôle principal! Une autre fois, il y a eu trois cents kgs de décor en surpoids: l’horreur! Hervée et moi, avions dû enlever le matériel,  le poser sur une pelouse et attendre qu’un camion de location vienne le chercher…
Là, catastrophe, nous sommes partis le jour même de la représentation. On avait trouvé que ce ne serait pas bien mais on l’a fait pour soulager l’Avant-Scène de Colombes qui nous accueille, de la location de deux chambres d’hôtel, puisque les acteurs voulaient tous rester un jour de plus. L’Avant-Scène a finalement accepté le surcoût mais Hervée ne cessait de répéter en boucle: plus jamais ça…Mais elle savait que c’était la dernière fois que nous jouerions cette Nuit Unique  et même plus un autre spectacle!

 Pas de climatisation dans le Jumper, Catherine F. , pas folle, a exigé de prendre le train, donc je vais devoir conduire cinq heures trente tout seul, une serviette mouillée sur la tête… L’enfer. On emmène aussi notre chienne mais: souci, où fera-t-elle ses besoins ? Marie Leila se met à l’avant: nous devons répéter un extrait du Transsibérien de Blaise Cendrars, on se bloque tous les deux sur : « Ninni ninon nichon mimi mamour ma poupoule mon pérou dodo dondon..Les énumérations, c’est pas facile. Hervée qui n’en peut plus de ce Transsibérien,  se met à l’arrière et fait des scrabbles sur son I-phone… Elle répète en boucle : « Belle connerie que partir le jour-même. Tout peut arriver à tout moment. »
 Enfin, nous sommes à Evry: soit juste quarante kms et une heure jusqu’au périphérique, puis encore une autre, pour aller à Colombes. Et là, toujours pareil, où entre-t-on dans le théâtre ?  « Vas-y, Jacques, bouge-toi, va chercher un responsable. »
Toujours moi…Entre temps, Fantazio, comme à son habitude, nous appelle: « Je suis à Saint- Lazare et je ne comprends rien aux trains. » C’est déjà une bonne nouvelle, qu’il soit à Paris! Il vient de Rennes et d’habitude, on tremble à cause d’une soirée de la veille trop arrosée, donc qu’il ne soit pas réveillé et rate son train… et  doive prendre un avion et un taxi.
 Je dois garer le Jumper en marche arrière, une horreur pour moi. Le frigo du théâtre est plein pour la nuit : eaux minérales, bières, pâtés, sardines, lait concentré, jambon, chorizo… Rassurant! Mais Hervée a peur et mobilise Souhil, un jeune d’Audincourt qui veut connaître le théâtre et qui est venu: elle a oublié la menthe et les oignons pour les nems qu’elle doit servir au public à quatre heures du matin. Elle lui demande tout cela et lui apprend au passage, à rouler les nems. Elle lui explique que c’est ça aussi, le théâtre…

©x

©x

Pourquoi, dans tous nos spectacles, y-a-il toujours à boire et à manger. C’est une de mes théories jetables: le théâtre est né dans une fête dionysiaque, avec alcool et poissons au grill. Repérages : circulation vers les toilettes, nombre exact de matelas et transats pour cent soixante-dix spectateurs….


Fantazio nous appelle : je suis devant le théâtre mais je ne vois pas par où on entre. Génial, Fantazio mais épuisant… Sept heures avant de jouer, je sue à grosses gouttes: l’hormonothérapie me ménopause! C’est la mise sur le plateau et cela circule de tous les côtés… Hervée a réclamé un soutien-gorge, Mélanie et Léonor répètent et font les balances: épuisant mais il le faut. Le directeur de l’Avant-Seine de Colombes me sert la main dans un couloir. Ce n’est plus le même que celui qi était veu voir notre Macbeth en forêt, le long de l’autoroute.
Samia Doukhali, incroyable secrétaire générale,  que je connais, coordonne toute l’opération. Bien entendu, j’ai honte de tout ce déploiement de forces pour cent-soixante-dix dormeuses et dormeurs: cela coûtera 12.000 €, je crois. Tout compris, mais sans doute plus! L’Avant-Seine de Colombes: des passionnés qui ne craignent pas le risque de se planter.
 Ma nièce, Olivia me rassure: « D’habitude, c’est 20. 000 €, les contrats »… Oui, mais pour huit-cent spectateurs et non pour cent soixante-dix… C’est notre quarante-troisième Nuit Unique… Dans ma tête, c’est toujours la première. Je me répète le dicton : rien ne se passe jamais comme prévu. Mais pour l’instant, on ne sait pas trop d’où viendra la couille!
 Réunion de concertation avant cette Nuit unique sur les entrées, les sorties… Hervée, comme toujours, tacle Fantazio: « Les paroles des spectateurs que l’on recueille doivent être vraies.  Même chose quand nous nous présentons: cela doit être en toute sincérité et sans aucun cabotinage. » Mais Fantazio émet des doutes sur la scène Vos dernières vingt minutes!  Hervée l’envoie paître: « Fais ta mise en scène, si tu en as envie ! Pénible, cette ambiance, mais quand elle a peur, elle devient insupportable et à la dernière Nuit Unique, c’est elle qui s’était plantée…
Je vous raconte toutes ces histoires de coulisses, parce que sept heures de représentation, c’est un Airbus qui décolle pour New York. J’essaye de répéter le texte de Valéry Larbaud que je dis au commencement mais il manque un morceau de phrase et je n’arrive pas à me connecter à Internet pour le retrouver… Sans arrêt, je dis: « Et vous, grandes places à travers lesquelles j’ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium, et la mer de Marmara sous une pluie tiède ! » Mais je sais qu’il manque quelques mots dans la phrase et cela m’énerve. Comme il n’y a pas de texte écrit de La Nuit Unique mais juste des conducteurs… Je me dis que cela va revenir comme un automatisme. Et puis, qui connait ce texte ? N’empêche, cela m’irrite. 

19 h 30 : Nous dînons dans un climat tendu.  On règle les déformateurs de voix de Fantazio et d’Hervée quand elle jouera mon père. Je suis debout depuis sept heures et je dois tenir jusqu’à dix heures, le lendemain! David Mossé, le créateur des lumières est revenu! Il a un touché poétique et sentimental, il voulait faire la dernière… Il essaye la machine à fumée.
Je fais signer les contrats, encore une fois, j’ai honte : deux cent euros net!  Alors que nous mettons tous au moins trois jours pour récupérer! On est à moins deux heures et je fais la pâte à blinis. J’ai apporté des bouquins à vendre: je ne juge jamais une représentation aux applaudissements mais à la vente…
 Catherine, au violoncelle, répète. Fantazio se demande si les attaques d’Hervée ne sont pas sa forme d’amour. Ludo et Charlotte se chauffent. Hervée glisse une remarque : « Dans l’extrait de Bernard-Marie Koltès, vous allez trop vite, on n’y comprend rien! ( cela, c’est pour Julie…).  Son compagnon est reparti dormir dans un RNB avec leurs deux enfants: cela lui coûte tout son cachet…
©x

©x Robert Abirached (1930-2021)

 Je prends un café, un red-bull et trois pilules de guarana! Je cache une bouteille d’eau glacée sous la table. Jean Couturier, un des critiques du Théâtre du Blog, installe son matos de photo. Ce spécialiste O.R.L. a aussi fait une maîtrise sur le Théâtre de l’Unité avec Robert Abirached, alors professeur à Nanterre-Université (1930-2021). Nous lui disons: pas de photos, mais finalement, on s’en fiche. Il va aussi écrire quelque chose pour Le Théâtre du blog. Avant la représentation, Gérard Surugue et Valérie Moureaux, vieux compagnons de route, nous saluent, tout émus d’assister à ce point final du Théâtre de l’Unité.


23 heures: le public entre. Je dis bonjour aux jeunes de Besançon qui ont fait le déplacement et à Thibault, un pilier de notre cabaret le Kapouchnik. Bien sûr, ma sœur et Gaïa, ma petite-fille. Ma fille Dana, ethno-musicologue au C.N.R. S., n’aime pas le théâtre qui, pour elle, n’a pas de sens. Michaël, un passionné, venu de Calais. Très honnêtement, je n’ai aucune envie de jouer et je voudrais être déjà demain matin. Hervée et moi, n’avons jamais pu voir vu le spectacle…
©x

©x

23 heures quinze, cette Nuit unique commence. Elle fait son discours : « Dormez si vous voulez:  ne vous privez pas. Laissez-vous aller, pour une fois. « Mais nous, nous n’avons pas le droit de dormir. C’est moi qui sonne les heures et annonce les chapitres… De vingt-trois heures, à trois heures du matin, cela va encore… Mais ensuite, nous jouons parfois parmi les ronflements. La scène de Dom Juan où je suis tout nu, m’effraye… Fantazio, rempli de tatouages, improvise une ode à mon petit oiseau. Il y a au loin quatre Elvire nues. Honte maximale… La scène de la gourmandise est assez grandiose, avec la folie de chacun et un jeu à 300%: ça réveille. La fin approche et je chante en russe.


6 heures du matin : les derniers mots… Je suis entouré par tous les comédiens : “J’ai des amis qui m’entourent comme des garde- fous.” Les yeux mouillés, ils chantent Reva Baya Reva baya noor chevna, noor chevna…Et  Hervée annonce : « Vous allez assister au dernier souffle d’une compagnie.  » Nous nous alignons tous  mais la musique ne vient pas!  Hervée, sans aucune gêne dit à Thierry: « Tu dors ? Envoie le final.  » Je ne l’ai pas, lui répond-t-il! La voilà bien, la couille attendue! Soixante ans de carrière finissent sur un couac. Notre devise: Rater mieux, est toujours d’actualité.. Donc, cette nuit, pas de musique triomphale!

©x

©x

Le public se lève, applaudit, applaudit notre mort et là, Hervée pleure…Réaliste, je dédicace mes bouquins et prends les commandes pour le nouveau,  Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité. Frédéric Fort, de la compagnie Annibal et ses éléphants, lit une de nos professions de foi.

Le lendemain, après la fête, panne du Jumper. Réparation à distance par Claudine, notre ex-administratrice. Puis, Hervée oublie son portable sur une aire d’autoroute. Quant à moi, je suis allé vérifier le texte de Valéry Larbaud et je retrouve les mots qui manquaient dans la phrase:  » La Castille âpre et sans fleurs… » Il était temps que je m’arrête ! Pas de regret.
Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de  l’Unité à Audincourt ( Doubs)

Festival d’Avignon Roda Favela, mise en scène de Laurent Poncelet, par la compagnie Ophélia Théâtre et O Grupo Pé No Châo

Festival off d’Avignon

Roda Favela, mise en scène de Laurent Poncelet, par la compagnie Ophélia Théâtre et O Grupo Pé No Châo

Un théâtre mondial : une évidence pour le metteur en scène et documentariste grenoblois Laurent Poncelet. L’Albanie, le Brésil déjà, plusieurs pays d’Afrique et de Méditerranée… où partout le théâtre et la musique prennent leur sens. Dans les favelas de Recife (Brésil), dont la population est une des plus pauvres au monde, il croise la violence, la joie, la pauvreté mais aussi la jeunesse. Avec O Gruppo Pé No Châo, il a créé et anime des ateliers grâce auxquels des enfants ne seront peut-être pas délinquants ou victimes. Il écoute leurs percussions, les regarde danser,nous fait partager ce regard qui pétille et cette écoute qui éveille… Il travaille à les conduire plus loin dans la reconnaissance de leur art.

©x

©x

Nous sommes d’abord saisis par les percussions à un rythme à tout casser. D’un mur percé de petits volets qui claquent, surgissent les cris des mères et voisines : cris d’inquiétude -où est mon fils, que lui est-il arrivé ?- ou de fierté -voyez quel danseur !Dans la rue, la Roda (le cercle  entourant deux danseurs rivaux) réunit capoeira, hip hop, danses africaines… Et une jeune fille essaie, seule, d’apprendre le violoncelle : ici, toutes les musiques appartiennent à tous.
Le tempo du spectacle ne faiblit jamais, entre danse, théâtre et séquences filmées, qu’il évoque les bagarres de rue ou un coup de couteau mortel ou encore un deuil, porté par le chant et la danse. On voit passer l’image fugace et dominante de Jair Bolsonaro et les traces inquiétantes qu’il laisse aujourd’hui dans un Brésil aux pieds nus (ce que dit le nom du groupe) et aux yeux brillants.

 O Grupo Pé No Châo : cette troupe de théâtre musical et dansé est avant tout la voix d’une favela à Recife, ville précaire, bricolée avec des matériaux de récupération, qu’on appelait chez nous, bidonville. Mais ici, comme à la Jamaïque, les bidons, on les fait chanter. De cet immense rassemblement humain (un point d’eau pour deux mille personnes!) à la fois joyeux et dangereux, solidaire et impitoyable, menacé (entre autres) par le trafic de drogue, naissent, comme un défi, la musique et la danse…
Roda Favela, créé en 2022 au Brésil, avec une première tournée en France, n’est pas le premier spectacle dans ce pays de Laurent Poncelet. Il y a créé, entre autres, Résistance Resistência, Magie Noire, Le Soleil Juste après…Et c’est une histoire qui continue, en profondeur. Une troupe à suivre, un spectacle à voir pour un moment de joie et d’ouverture, pour une grande respiration…

Christine Friedel

 Jusqu’au 26 juillet, Le 11attention : dans la cour du lycée Mistral, à 21 h 30.

Festival d’Avignon Every-body-knows-what-tomorrow-brings-and-we-all-know-what-happened-yesterday, concept et chorégraphie de Mohamed Toukabri

Festival d’Avignon

Every-body-knows-what-tomorrow-brings-and-we-all-know-what-happened-yesterday, concept et chorégraphie de Mohamed Toukabri

En partenariat avec Les Hivernales-C.D.C.N. d’Avignon, un surprenant solo… «Le titre joue sur une dualité: Everybody, tout le monde, et every body, chaque corps, dit son auteur et interprète. Il y a cette tension entre l’individu et le collectif, entre les corps qui dansent aujourd’hui et ceux qui les ont précédés. C’est surtout cette épaisseur temporelle qui m’intéresse »
L’autrice nigériane Himamanda Ngozi Adichie, présente au festival 2023, écrivait: «Le passé ne dit pas seulement ce qui s’est passé hier, mais il éclaire aussi ce qui se passe aujourd’hui. L’Histoire est là, inscrite en nous, dans nos gestes, nos postures, nos mémoires. Nos corps sont des archives. Ils portent des héritages visibles et invisibles, des transmissions parfois légitimes, d’autres marginalisées. Ce sont des questionnements que j’ai tout particulièrement ressentis lorsque j’étais étudiante en danse. Dans de nombreux cours, il était demandé aux élèves de laisser leurs bagages personnels au vestiaire. L’apprentissage institutionnel tend à lisser ces traces, à nous délester de nos histoires. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Mohamed Toukabri, beau et bon danseur, a fait un autre choix: durant une heure, il occupe les moindres recoins du plateau et son corps en mouvement répond à la voix off qui l’accompagne. Même s’il revendique le « silence”: inscrit sur un panneau à la fin du spectacle, cette accompagnatrice est très présente. « C’est curieux chez les marins, ce besoin de faire des phrases.» disait Maître Folace, joué par Francis Blanche, dans Les Tontons Flingueurs réalisé par  Georges Lautner et sorti en 1963.  Cette réflexion pourrait illustrer les propos de nombreux chorégraphes: depuis quelques années, ils ne cessent de parler de leur art.
C
ette pièce reprend les mots d’une grande intelligence, avec une pointe d’humour, de l’artiste tunisienne Essia Jaïbi: « Je ne suis pas Mohamed, je suis juste une voix… Ceci n’est pas un exercice de compréhension mais une invitation à écouter autrement. … Où sont les sous-titres, le corps n’en n’a jamais eu. Et enfin, la danse est une langue à part entière ou plutôt des langues. »
Une chorégraphie rapide et fluide : le danseur est ici en perpétuel mouvement. Et même si le spectacle a quelques longueurs, nous avons assisté à un belle défense de cet art historique de la danse.

Jean Couturier

Jusqu’au 20 juillet, Les Hivernales-C.D.C.N. d’Avignon.

Festival d’Avignon America,chorégraphie de Martin Harriague avec le Ballet de l’Opéra du Grand Avignon

Festival d’Avignon

America, chorégraphie de Martin Harriague avec le Ballet de l’Opéra du Grand Avignon

Nous connaissons cet artiste depuis le premier concours des jeunes chorégraphes à Biarritz (voir Le Théâtre du Blog). Pour Prince, il avait reçu le Prix du public  et le second Prix du jury, ce qui lui avait permis d’avoir en 2016 une résidence d’un mois au Malandain Ballet Biarritz pour une création de vingt minutes.
Depuis, il a été reconnu avec Sirènes, Fossiles, Walls… au festival Le Temps d’aimer la Danse à Biarritz et avec Le Sacre du Printemps à Chaillot-Théâtre National de la Danse… Cette année, il a reçu le Grand prix du Syndicat de la critique (meilleur spectacle chorégraphique) pour Crocodile et, en septembre 2024, a été nommé directeur du Ballet de l’Opéra Grand Avignon.

©x

©x

Cette pièce traduit avec humour son obsession d’un homme politique comme Donald Trump qui risque d’amener notre planète au désastre. Martin Harriague a réussi une chorégraphie à la fois engagée et esthétique, avec onze interprètes, tous excellents. Et sur grand écran numérique, défilent les images de l’ascension de Trump avec ses phrases trop souvent entendues depuis sa réélection, comme: « America great again ».
Les journalistes politiques ont analysé depuis longtemps ce phénomène médiatique comme l’étaient Hitler ou Staline. Mais l’Europe doit à ce pays il y a juste quatre-vingt ans, sa liberté et elle a oublié que les Etats-Unis se sont construits sur des massacres. Martin Harriague le rappelle avec une première série d’images-choc… Le vent de liberté qui y soufflait dans les années soixante-dix est bien loin. On retient aujourd’hui la suffisance et la vulgarité sans limite de Donald Trump qui gagne l’Europe et ses dirigeants. Les images provocantes de ce président intouchable sont ici contrebalancées par une danse sensible et poétique avec de très beaux moments. Le public a salué debout cette pièce où il faut souligner l’intégration de la gestuelle de Trump. Merci à Martin Harriague, un des chorégraphes français les plus engagés…

Jean Couturier

Le spectacle a été joué du 5 au 13 juillet à la Scala-Provence Avignon.

Festival d’Avignon When I saw the sea, mise en scène et chorégraphie d’Ali Chahrour, musique composée et interprétée par Lynn Adib et Abed Kobeissy

Festival d’Avignon

When I saw the sea, mise en scène et chorégraphie d’Ali Chahrour, musique composée et interprétée par Lynn Adib et Abed Kobeissy

 Entendre leur nom de femmes, avant tout. Lequel ? Celui que leur a donné leur mère? Leur nom d’orphelines ou abandonnées ? Celui qu’elles ont choisi pour vivre ? Tenei Ahmad, Zena Moussa et Rania Jamal sont là et racontent chacune leur histoire, avec la danse et la langue de Beyrouth où elles sont venues chercher du travail, et celle d’une Ethiopie quittée aujourd’hui avec leur résistance et leur liberté reprise.
Ici, à la FabricA, Ali Chahrour a travaillé avec elles à cette performance : le mot qu’elles emploient et que nous entendons dans son double sens : spectacle et exploit. Elles sont héroïques: parties, pour aider leur famille, s’habiller de neuf pour faire bonne impression, se voir dépouillée, humiliée, isolée : il leur fallait retrouver leur corps et reprendre leur vie, l’arracher au système Kafala qui les avait réduites en esclavage.
Passeport confisqué, pas de téléphone, vie amoureuse et amicale interdite : ce «contrat» les livre entièrement à un Kefil, leur responsable qui peut s’autoriser tous les abus.
Abandonnées par leur patronne sous les bombardements, combien d’entre elles ont été tuées, enfermées dans les maisons en ruine, laissées sans nom et sans sépulture ? Combien ont réussi à s’enfuir et soudain, avec une grande respiration, pour la première fois, voir la mer ? Mais cette mer est un mur, une nouvelle impasse quand on n’a ni passeport ni argent.

©x

©x

Elles ont fui, résisté et peuvent enfin parler pour les autres, dénoncer ce système. Aidé par les O.N.G., Ali Charrour s’est documenté et les a rencontrées. Avec elles, il a cherché la forme universelle et unique de leur récit et fait une synthèse entre danse, chant et théâtre. Très simplement, elles redessinent et retrouvent un corps vivant, souple, allégé du poids qui leur avait été imposé.
Ce qu’elles ont subi et que d’autres subissent encore, le chant leur permet de l’exprimer et de le faire savoir. Pour nous, elles créent de la beauté, du trouble : impossible d’échapper à la terrible réalité de leur situation, le sur-titrage (en français et en anglais) nous en informe avec précision. On entend de leur chant, de leur danse, la douleur et la consolation, la fierté, la tragédie à leur modeste-et immense-mesure, puisqu’elles sont femmes.
Ce soixante-dix neuvième festival est dédié à la langue arabe : ici, on l’aura entendue dans sa modulation libanaise avec des voix d’Ethiopiennes parlant l’amharique et les autres langues du pays, plus intimes. Et celle dansée et chantée, qui n’a pas besoin de traduction.

Christine Friedel

Spectacle joué du 5 au 8 juillet à La Fabrica, Avignon.

Les 19, 20 et 21 août, Zurich Theater Spektakel (Suisse).

Les 9, 10 et 11 décembre, Théâtre des Tanneurs, Bruxelles (Belgique).

Le 7 mars, Meetyou festival Valladolid (Espagne).

 

123456...28

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...