Histoire de l’imposture, chorégraphie de Patrick Bonté en collaboration avec Nicole Mossoux

photo Thibault Gregoire

photo Thibault Gregoire

Avignon Off

Danse

Histoire de l’imposture, chorégraphie de Patrick Bonté en collaboration avec Nicole Mossoux

 Que cachent nos vêtements? Si l’habit fait le moine, la vérité est-elle nue ?

Dans le plus simple appareil, cinq personnages s’avancent timidement: difficile, dans cette tenue, de se faire des civilités comme l’ordonne une voix de robot impérative. Pour obéir, hommes et femmes vont devoir se vêtir : de plus en plus guindés ils s’adonneront aux cérémoniaux d’usage. Du costard cravate aux atours d’un autre âge, le temps ne fait rien à l’affaire, l’imposture est éternelle.

 Dans imposture, on entend posture et la chorégraphie joue sur ces mots en bâtissant la pièce sur des glissements successifs d’une posture à l’autre : « L’enjeu était de s’interroger sur l’artifice des postures sociales, des jeux de rôles, des normes conformistes qui nous façonnent », note Patrick Bonté. L’imposteur, selon Jean-Bertrand Pontalis, est « celui qui usurpe une identité, s’invente une histoire qui n’est pas la sienne, se fait passer pour un autre, et ça marche. »

 Ici point de psychologie, ni de volonté démonstrative : les corps nous raconteront mieux que les livres cette histoire de l’imposture. Les deux danseurs et les trois danseuses évoluent dans un carré violemment éclairé, raides comme des mannequins de vitrine. Dans imposture, il y a aussi pose, et ils nous feront rire en prenant des poses sous les flashs répétés d’un hypothétique appareil photographique, et toujours pilotés par la voix off. Ils adoptent des personnalités d’emprunt, des poses grotesques, des mimiques grimaçantes, ou au contraire des airs compassés… Se transformant à vue, ces figures se mettent dans des situations stéréotypées, selon une typologie sociale repérable : hommes et femmes d’affaire pressés, mondaines et mondains évaporés, dragueurs de boite de nuit ou encore courtisans étriqués dans des redingotes et courtisanes en corsets et robes à panier… On oublie progressivement leurs anatomies, découvertes avant qu’ils n’apparaissent dans la lumière crue de la scène. Et l’on en vient à s’interroger soi-même sur le “look“ que l’on se donne, le matin, devant son miroir, avant de sortir se joindre à la comédie humaine…

 Mais à la fin, le factice finit par se fissurer, quand la musique appelle les interprètes à libérer leur énergie dans une danse sauvage inspirée de rituels tribaux. Hors d’eux et de la petite imposture du théâtre… Cette transe signe le retour du naturel contre la norme sociale…

 Patrick Bonté est metteur en scène et dramaturge, Nicole Mossoux danseuse et chorégraphe ; depuis 1985, ce tandem bruxellois pilote alternativement ses créations. Lors de cette dernière représentation estivale, nous avons découvert avec plaisir leur travail raffiné, au Château de Saint-Chamand, salle hors-les-murs de la Manufacture. Espérons que ce spectacle, qui tourne depuis 2013, sera, après le succès rencontré à Avignon, de nouveau programmé.

 

Mireille Davidovici

 

Vu le 14 juillet La Manufacture, 2, rue des Ecoles, Avignon T.04 90 85 12 71

 Compagnie Mossoux -Bonté Rue des Tanneurs 87, Bruxelles, Belgique T. +32 2 538 90 77 ;

http://mossoux-bonte.be

 


Archives pour la catégorie Danse

Bon voyage Bob, chorégraphie d’ Alan Lucien Øyen avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Bon voyage Bob, chorégraphie d’Alan Lucien Øyen, avec le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Nous nous sommes tant aimés. Nous avons été adolescents ensemble. Nous sommes devenus des adultes ensemble. Notre sensibilité et notre sens de la scène se sont construits au fil du temps grâce à l’hypersensibilité de la chorégraphe. Nous avons pleuré ensemble. Mais nous ne sommes pas tout seul et Pedro Almodovar, Wim Wenders, etc.. ont comme des dizaines de milliers de spectateurs, ont découvert les spectacles de la chorégraphe. Il y a déjà dix ans le 30 juin Pina Bausch mourait très vite. Dominique Mercy puis Lutz Forster sont alors devenus directeurs de la compagnie. A cette date ou presque, au festival d’Avignon, des spectateurs anonymes et des artistes lui ont rendu un hommage spontané : chacun de nous est reparti un œillet à la main.

Nous avons encore en mémoire un autre hommage : un pièce d’Alain Platel Out of Context of Pina avec les Ballets C de la B.  Cristiana Morganti qui a quitté la compagnie il y a cinq ans, lui dédie aujourd’hui un magnifique et émouvant solo Moving with Pina,  témoignage du travail de la chorégraphe. Que reste-t-il de nos amours ? Les danseurs du Tanztheater Wuppertal est arrivé à un tournant  et  ont proposé à un jeune chorégraphe norvégien de créer une pièce. Quelques artistes qui, la plupart vivent à Wuppertal et qui ont connu Pina Bausch sont sur scène. Nous avions déjà apprécié l’inventivité d’Alan Lucien Øyen avec Kodak (voir Le Théâtre du Blog) et nous découvrons ici son travail avec leTanztheater. Il dit être tombé amoureux de ses solistes : on peut le constater avec cette succession de solos, tous très bien dansés, dans cette pièce  qui dure plus de trois heures trente avec entracte.

Cette longueur que nous acceptions chez Pina Bausch grâce à la fulgurante beauté de certaines scènes, devient ici difficile à accepter. A partir de témoignages des danseurs, le metteur en scène a  écrit un texte, dit en français et surtitré en anglais ou inversement, qui tourne en permanence autour du deuil. La perte d’un père, le suicide d’un frère, l’évocation de drames personnels se succèdent sur des musiques des années cinquante. On connaissait déjà le talent de ces danseurs qui se révèlent  ici acteurs. ..Mais l’ensemble des tableaux est décousu et nous attendons en vain d’éventuels moments d’émotion. On retiendra quand même le moment où Helena Pikon se regarde avec tristesse dans un grand miroir, tandis qu’on découvre une séquence de film en train d’être tourné.

Le montage en effet très cinématographique, est fondé sur la mobilité de décors cuisine, salon, etc. que les acteurs déplacent et qui nous laissent découvrir les coulisses. Le tout dans une belle lumière rappelant un peu  les toiles d’Edward Hopper. Bien sûr, nous retrouvons avec bonheur ces visages connus qui nous ont tant fait vibrer et qui font partie de notre famille artistique. Comme Bob Wilson et Tadeusz Kantor, Pina Bausch  nous a initié à la beauté et à l’émotion. Avec des spectacles découverts au Théâtre National de Chaillot ou au Théâtre de la Ville  qui ont reçu ensemble cette création. Bon voyage Bob baigne dans cette nostalgie et nous resterons sans doute éternellement orphelin de la grande Pina : nous nous sommes tant et trop aimés…

Jean Couturier

Du 29 juin au 3 juillet Bon voyage, Bob, Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème), dans la cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.

 Moving with Pina, a été présenté  du 25 au 29 juin, au Théâtre de la Ville/Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

      

Montpellier Danse 2019 (suite) 31 rue Vandenbranden, mise en scène de Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Montpellier Danse 2019 (suite)

31 rue Vandenbranden, une création de Peeping Tom, avec le Ballet de l’Opéra de Lyon conception, adaptation et mise en scène de  Gabriela Carrizo et Franck Chartier

Le duo artistique bruxellois, sollicité par Yorgos Loukos, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon, a choisi de reprendre avec cette troupe, un spectacle qu’il avait créé en 2009:  32 rue Vandenbranden «dont l’actualité paraît plus que jamais brûlante : il  traite entre autres de migrations, de déracinement et de ce besoin qu’éprouvent certains de rester attachés à leur propre culture.»

©MichelCavalca

©MichelCaval

Ils  ont seulement changé le numéro de cette Rue du feu,  un titre paradoxal puisque la pièce nous plonge dans un univers glacial, de neige et de vent, au cœur des montagnes.
Dans un semblant de village, se font face des caravanes délabrées, séparées par une placette, où vivent des couples tiraillés entre l’envie de partir et de se quitter et celle de rester. Des gens passent, venus d’ailleurs et deux étrangers tentent de s’immiscer dans cette communauté fermée. Un magnifique cyclo représente un ciel chargé de nuages qui s’ouvre vers nulle part, derrière les pics enneigés.

Inspirés  du film japonais La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura (1926-2006) sans en suivre la trame (l’histoire d’une vieille femme qui part mourir dans la montagne), le décor et la bande-son de la pièce très cinématographiques et d’une pathétique beauté, évoquent la désolation et la mélancolie de ce désert blanc. La narration suit un fil ténu et se construit sur les interactions entre les interprètes et leur rapport à l’environnement. Une quinzaine de personnages -des couples et leurs satellites qui semblent se démultiplier en fonction de la chorégraphie- vont et viennent entre leurs abris de fortune, tentent de se sauver mais ne peuvent s’arracher à leur solitude.

©MichelCavalca

©MichelCavalca

Les étrangers qui arrivent dans ce monde clos, apportent la confusion. Vont-ils s’intégrer ? Peu à peu, la réalité et l’imaginaire se brouillent et l’on assiste à des scènes d’excès: les portes claquent, les bourrasques jettent les danseurs à terre et les hommes battent les femmes. Quelques moments récréatifs apportent une convivialité passagère : on glisse sur la glace, on se lance des boules de neige… L’humour n’est jamais loin dans certains duos acrobatiques amoureux ou agressifs, étonnants de virtuosité. Il y a même des gags comme des disparitions et réapparitions mystérieuses.

Le Ballet de l’Opéra de Lyon compte trente danseurs de formation classique, rompus à tous les styles contemporains. Une bonne moitié d’entre eux, venue de des quatre coins du globe, a induit un important brassage culturel. Cette richesse a permis aux metteurs en scène d’aller plus loin dans leurs propositions physiques et de peaufiner la gestuelle pour approfondir les relations entre les personnages : «C’est un peu comme si nous nous trouvions à l’intérieur d’un garage rempli de Ferrari et qu’on nous disait: «Allez-y, faites ce que vous voulez! » Leurs bases classiques leur donnent des capacités exceptionnelles et il semble que l’on peut donc toujours leur demander plus. «À nous de réussir à intégrer cette virtuosité et de la faire entrer dans une histoire, afin qu’elle prenne un sens.»

Dès la première scène, les danseurs entrent de plain pied dans le paysage, un personnage à part entière : juchée sur de vertigineux talons, une femme quitte son domicile et se plie au vent comme une longue liane. On sent son désarroi dans le froid quand son compagnon l’invective : «Où vas-tu toute seule dans la montagne? » Dans la caravane d’en face, un couple s’agite devant la fenêtre éclairée… On dirait un tableau de David Hockney. Plus tard, l’homme sortira avec un fusil et l’on entendra des coups de feu. Ambiance western. On s’enfonce dans des séquences oniriques : telle une figure de proue, une femme courbée en arc, s’accroche à son partenaire qui la manipule dans tous les sens. Les hommes affrontent une tempête jusqu’à s’écraser au sol. Danseurs et danseuses se donnent à fond, jusqu’aux limites de leur corps, comme au cirque.

En contrepoint de ce théâtre de mouvements et d’images, souvent sans paroles, la  mezzo-soprano Eurudike De Beul accompagne l’action. A la fois présente et en marge, elle lance, vigie attentive, son chant puissant. La compagnie Peeping Tom, fondée en Belgique en 2000 par l’Argentine Gabriela Carrizo et le Français Franck Chartier nous étonne et nous touche une fois de plus. Elle a su tirer le meilleur partie de ces excellents interprètes. Il faut espérer que cette pièce mémorable, créée en septembre 2018 à la Biennale de la danse à Lyon restera longtemps au répertoire de ce Ballet éblouissant.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 24 juin au Corum-Palais des Congrès-Opéra Berlioz de Montpellier (Hérault).
Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 6 juillet à l’Agora, Cité internationale de la Danse, cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit).

 31 rue Vandenbranden, les 19 et 20 septembre, Festival Dance Inversion Moscou (Russie).

 

 

Montpellier Danse 2019

 

Montpellier Danse 2019

 « Ce trente-neuvième Festival a été facile à faire, dit Jean-Paul Montanari, créateur et directeur de ce festival international Il est venu aisément, tout d’un coup, un peu comme une phrase qui s’écrit toute seule, qui est juste du premier coup et qu’il ne faut quasiment pas corriger.» Le centenaire de la naissance de Merce Cunningham l’a sans doute bien aidé à trouver un fil conducteur. Dans cette Agora de la Danse,  un ancien couvent où Montpellier Danse a établi ses bureaux et où une partie des cendres du chorégraphe américain ont été répandues, un hommage à l’inventeur d’une danse nouvelle semble aujourd’hui naturel.

Révolutionnaire, il a en effet imposé une rupture radicale qui a marqué les futures générations. Avec lui, finies la narrativité, les épousailles de la danse et de la musique, l’expressivité de l’interprète et les codifications : «Les individus et leurs environnements sont à la fois indépendants et reliés les uns aux autres.» Et chaque interprète est un centre autour duquel gravite les autres, chacun a sa danse et chaque spectateur construit son propre spectacle. Avec Merce Cunningham, la danse prend pour objet, le mouvement en lui-même… Que reste-t-il de vivant de lui ? A cette question, répond Ashley Chen qui a dansé pendant quatre ans dans la Merce Cunningham Company et qui poursuit autrement le travail du maître avec un trio, Chance, Space and Time  fondé sur l’aléatoire, accompagné de musiques volontairement disparates et désaccordées. Trevor Carlson,  très proche du chorégraphe et qui a été son assistant  les dernières années de sa vie, a construit, avec Ferran Carjaval, un solo théâtral Not a moment too soon qu’il interprète, entouré d’images et souvenirs de son ami.

D’autres Américains seront présents sur les planches de la capitale de l’Hérault, comme William Forsythe qui vient d’obtenir le prix du Syndicat de la critique. Mais bien d’autres artistes de toute origine sont à découvrir dans ce festival de renommée mondiale qui, pendant trois semaines, mélange styles et générations, grands ballets et petites formes, à raison de deux ou trois propositions par jour. Des expériences singulières se greffent sur ce copieux programme comme la pièce présentée par Angelin Preljocaj avec des  prisonnières du centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille.

Falling Stardust, chorégraphie d’Amala Dianor

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©Jeff Rabillon

En costumes noirs stricts, uniformes mais  pas tout à fait semblables et laissant apparaître le corps, ils s’observent, dans un espace vide, sur un sol quadrillé de lignes lumineuses. Puis ils se groupent en un assemblage qui s’ouvre et se referme comme une fleur, une forme qu’ils reproduiront à plusieurs reprises, d’une séquence à l’autre. Ils se lancent alors dans des figures géométriques, en ligne de trois, parallèles ou perpendiculaires, sans jamais se percuter. A l’intérieur de cette construction complexe à géométrie variable, ils semblent libres de développer leur propre style: pliés, jetés, entrechats et arabesques s’amorcent et se transforment, tandis qu’à côté naissent des équilibres sur la tête ou des mouvements de hip hop.

Cette alternance maîtrisée et menée sans temps mort crée un métissage où chacun rencontre les autres en gardant sa propre personnalité. Amala Dianor joue avec minutie de ce vaste panel de vocabulaires et d’esthétiques, combinant les figures, traçant des lignes de forces, mêlant formes anguleuses et mouvements fluides, conjuguant le vertical et l’horizontal, la droite et le cercle. Les musiques tout aussi hétérogènes marquent ces disruptions et soutiennent ces énergies chorégraphiques hybrides. Un bel hommage à notre société en mouvement.

 Soul Kitchen chorégraphie d’Angelin Preljocaj

©Jean-claude Carbonne

©Jean-claude Carbonne : photo de répétition

Composé de vingt-quatre danseurs, le Ballet Preljocaj est installé depuis 2006 au Pavillon Noir, Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence. Outre ses créations, le chorégraphe mène des actions pour des publics différents avec des ateliers de pratique amateur, répétitions ouvertes, représentations dans l’espace urbain. Il s’attache aussi, depuis de nombreuses années, à introduire la danse en milieu carcéral et ces interventions ont convaincu Angelin Prejlocaj de leur pertinence. Il a alors lancé un projet expérimental avec des femmes détenues à la prison des Baumettes II, à Marseille. Durant quatre mois, chaque semaine, deux ateliers ont été menés avec des volontaires. Appréhender le corps, le rapport à l’espace et à soi-même, apprivoiser le regard de l’autre: autant de questions et d’enjeux autour d’un objectif commun , se produire en public. «Une manière de mettre en lumière, dit le chorégraphe, celles qu’un parcours a conduites entre les murs et par là même de questionner le regard que l’on porte sur la population carcérale. » Pari réussi.

Soul Kitchen (Cuisine de l’âme) est la restitution de ces ateliers. Angelin Prejlocaj s’est  aperçu que la privation de liberté engendre de multiples pertes sensorielles dont le goût et l’odorat et, constatant que nombre de ces femmes cuisinaient dans leur cellule,  il a bâti sa pièce à partir de la confection de gâteaux. Mais pas question d’enfermer les cinq danseuses dans leur cuisine ! Après une courte ouverture sur une air de valse, dédiée à la pâtisserie qui cuira le temps de la pièce, les femmes s’échappent vite de leurs ustensiles et fourneaux pour investir tout l’espace du plateau.

Elles s’échauffent en sautillant et se dégourdissent bras et jambes, puis se livrent à différentes figures d’ensemble. A pas comptés, souvent sur des rythmes de huit, Sofia, Lily, Esther, Ital et Sylvia recouvrent progressivement une liberté de mouvement, le plaisir de bouger, de se toucher, de rencontrer l’autre, en gardant  une grande précision dans le mouvement. Une énergie communicative se dégage de ces corps ondulant au rythme des musiques et se propage vers la salle où s’insinue peu à peu l’odeur appétissante des cookies que ces cinq femmes viendront nous offrir après s’être présentées en lisant des extraits des Nourritures terrestres d’André Gide. Une belle manière de conclure dans la générosité… Les spectateurs émus  leur ont offert en retour une ovation debout…

«La danse m’a aidée à comprendre beaucoup de choses sur moi, dans mes relations avec les autres. Et surtout, ce qui m’a fait tenir, c’est de travailler avec un professionnel, le respect, il était là. Dans son regard », assure l’une des détenues. Angelin Preljocaj est le premier chorégraphe, en France, à tenter une création en prison, à l’instar d’autres artistes comme Olivier Py qui a présenté l’an passé au festival d’Avignon, Antigone de Sophocle avec les prisonniers du centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet et qui réitère l’expérience cette année (voir Le Théâtre du Blog). Bettina Rheims a su aussi photographier des femmes dans plusieurs prisons et a publié un album de ces beaux portraits*

Mireille Davidovici

Du 22 juin au 6 juillet, Montpellier Danse, Agora Cité internationale de la Danse, Cour de l’Agora, 18 rue Sainte-Ursule. T. : 0 800 600 740 (appel gratuit). 

Autres chorégraphies d’Angelin Preljocaj à Montpellier Danse : le 2 juillet, Danser l’invisible ;  du 1er au 3 juillet, Winterreise,


*Détenues éditions Gallimard 2018

Falling Stardust : le 12 septembre, Les Quinconces, Le Mans; le 21 septembre, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France; 
le 14 novembre, Le Parvis,Tarbes ( Hautes-Pyrénées); le 19 novembre, L’Empreinte, Brive-Tulle ( Corrèze) ; le 22 novembre, L’Avant-Seine, Colombes (Hauts-de-Seine) ;  les 28 et 29 novembre, Espace 1789, Saint-Ouen.
Le15 décembre, Festival de danse de Cannes (Alpes-Maritimes).
Le 24 janvier, Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (Alpes-de Haute-Provence).
Les 7 et 8 avril, Bonlieu, Annecy. (Haute-Savoie)
Et du 4 au 6 mai, La Villette, en collaboration avec le Théâtre de la Ville, Paris.

 

June Events 2019 (suite et fin)

June Events 2019 (suite et fin)

L’Atelier de Paris termine en beauté son festival annuel par deux pièces défendues avec brio par le Ballet de Lorraine rompu à tous les styles. Du dépouillement du maître japonais, dont nous avions déjà vu et apprécié plusieurs spectacles (voir Le Théâtre du Blog), au paysage mouvant et à la liberté sous tension du chorégraphe suisse…

 Transparent Monster, chorégraphie de Saburo Teshigawara

QYRmp2X8 - copieHabitué des petites formes aussi bien que  d’œuvres plus amples, cet artiste a adapté, avec un trio de vingt minutes d’une grande intensité dramatique, son style si personnel à trois danseurs du Ballet de Lorraine : «Tu n’as pas de visage ni de derrière, mais tu étires, tournes et enroules tes membres d’une façon étonnante. Une centaine d’ailes transparentes sur ton dos, tu laisses de la vapeur s’échapper de ton corps et te mets à flotter» , dit-il, de son monstre à trois corps.

Il joue sur les contrastes avec une rigueur géométrique, en alternant des musiques de Claude Debussy, Franz Schubert et Jean-Sébastien Bach, tout en ménageant des silences où les gestes des interprètes restent en arrêt. Opposant les bruns terreux des torses et des costumes de Justin Cumine et Willem-Jan Sas, au vert printanier de Nathan Gracia. Un premier danseur, assis de dos, au sol, au bord d’un cercle lumineux, semble se débattre dans une gangue virtuelle et, debout, persévère au milieu de ce rond quand un compère le rejoint, évoluant de même. Sans jamais se toucher, les deux puissants athlètes s’affrontent sur un ring dessiné par un projecteur à découpe rectangulaire. Et en solo ou en duo, ils tentent de s’échapper de cercles concentriques mouvants. Autour d’eux, tournoie sans relâche un troisième larron, aérien, bras et jambes déliés: Nathan Gracia dont l’envol et la légèreté agissent comme par contagion sur eux, rivés à la terre ferme. Un noir sec laissera la créature tricéphale en suspens: «monstre transparent, un ange dépourvu d’ailes »…

Flot chorégraphie de Thomas Hauert
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©LaurentPhilippe

©LaurentPhilippe

Créée à Nancy en 2018, cette œuvre de l’ artiste suisse porte une attention particulière à la musique, la marque de son passage dans la compagnie d’Anne Teresa de Keersmaeker. Ici, nous découvrons La Suite de Valses Op/110 de Serge Prokofiev, riche en variations dynamiques : «Un assemblage de six valses composées indépendamment, dit le chorégraphe, mais qui, pourtant entendues l’une après l’autre,  semblent se noyer dans un continuum. » 

Après un trio d’ouverture dansé et architecturé avec élégance, les vingt interprètes, portés par un flot sonore ininterrompu, construisent lignes et courbes mouvantes. Ils se regroupent à deux, trois, ou cinq, puis tous ensemble, selon de multiples combinaisons éphémères, restent à l’écoute les uns des autres, car la pièce repose sur l’improvisation: «Ils doivent adapter leur rôle individuel au sein d’une constellation dynamique dont les mécanismes se transforment en permanence»,  dit Thomas Hauert. Ainsi navigue-t-on pendant cinquante minutes entre forme et informe, aliénation de gestes toujours répétés et liberté de mouvement.

La danse ne paraphrase en aucune façon la musique et ne s’embarque pas dans des simulacres de valse : elle s’appuie sur les élans et la puissance de ces airs, tantôt lents, tantôt vifs, parfois aux accents de fanfare. Les interprètes en traduisent l’humeur, électrons libres dans leurs costumes fluides et chamarrés, sous les éclairages de Bert Van Dijck.

Depuis la création, en 1997, de sa compagnie: Zoo : « Parce ce que nous sommes des animaux et qu’on vient voir les danseurs comme au zoo », Thomas Hauert a signé une vingtaine de spectacles avec le constant souci d’utiliser les tensions entre ordre et chaos, unité et disparité. Il nous offre ici une chorégraphie dense et légère qui met en valeur les corps et performances techniques de cette troupe exceptionnelle. Une invite aussi à écouter des musiques peu connues -écrites en 1943 et 45, pour un ballet, Cendrillon, un film, Lermontov et un opéra, Guerre et Paix- et rassemblées par le compositeur russe pour une création orchestrale qu’il dirigea à Moscou en 1947.  

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 juin au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne).

June Events : Atelier de Paris (C.N.D.C.). T. : 01 41 74 17 07.

June Events 2019 : À mon seul désir, texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

©Thomas Greil

©Thomas Greil

 

June Events 2019 :

À mon seul désir, texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

Tissée  vers  1500, La Dame à la licorne, cette tapisserie en six panneaux dont l’auteur reste inconnu, fut admirée en 1841 par Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques; il la fit aussitôt classer et George Sand qui  l’avait fait découvrir à son éphémère amant, en parle dans son roman Jeanne… Les cinq premières scènes représentent les cinq sens mais la signification de la sixième, portant l’inscription : A mon seul désir, semble plus ambiguë.

Gaëlle Bourges en scène avec trois autres danseuses nous conte l’histoire et la signification de cette œuvre moyenâgeuse qu’elle a longuement contemplée au musée de Cluny à Paris. En voix off, elle décrypte La Dame à la licorne tandis que, nues, les quatre interprètes comme échappées du tableau, s’activent devant un châssis rouge garance tendu à l’avant-scène. Elles y piquent des fleurs et le texte énumère la flore abondante contenue dans la tapisserie. Puis elles deviennent grâce à des masques : le lion, le perroquet, le singe, la licorne, le chien et le lapin figurant aux côtés de la Dame.

AMSD (c)Thomas GreilRien de plus naturel que de les voir évoluer en tenue d’Eve. «Elles sont en fait comme des animaux, dit Gaëlle Bourges, il n’y a pas de nudité dans la nature et les animaux ne sont pas nus. » Le récit s’attarde sur ce bestiaire allégorique. Que signifie la présence de nombreux lapins (trente-cinq au total), un animal symbolisant la lubricité auprès de la femme du tableau et celle du Renard, incarnant la ruse ? Au Moyen-Âge, on attirait les licornes, animaux magiques, avec de jeunes pucelles et, si  elles mentaient sur leur virginité, les licornes, croyait-on, les encornaient sans pitié. Et pourquoi le perroquet, symbole de l’amant dans l’amour courtois, viendrait-il picorer dans sa main, si elle était pure? « La jeune fille n’est-elle vierge que de face », se demande-t-on ? La tapisserie n’a pas d’envers mais la danseuse ne porte la riche robe en velours bleu que sur le devant, découvrant, quand elle se retourne, son aimable postérieur.

Après un petit détour par la scène d’Alice avec le lion et la licorne dans le roman éponyme de Lewis Caroll, les danseuses adoptent quelques autres postures de la tapisserie. Puis soudain le voile se déchire, la tenture rouge tombe découvrant l’envers de la tapisserie et laissant apparaître une ribambelle de lapins : des figurants nus et masqués qui prolifèrent, mènent une danse endiablée avec les jeunes femmes. Ce sabbat de sorcières, joyeuse sarabande, contraste avec le côté gracieux, précieux et presque hiératique de la pièce.

Ce travail tout en finesse que nous avions découvert au festival d’Avignon 2015, aborde la question de la représentation de la femme dans l’art occidental, en décrypte les arcanes et en révèle la face cachée. Gaëlle Bourges explorant, comme à son habitude, la relation entre spectacle vivant et histoire de l’art, nous offre ici un très beau moment de danse et de théâtre.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 juin, Carreau du Temple, Paris, 

June Events se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes Paris 12 e. T. : 01 41 74 17 07. reservation@atelierdeparis.org

Les 9 et 10 juillet, festival de la Cité à Lausanne (Suisse)

 

Carte Blanche à Laurent Hilaire : Le Lac des Cygnes

Carte Blanche à Laurent Hilaire : Le Lac des Cygnes.

AFFICHE-L-HILAIREpdf-pages-367x520A l’initiative de Lisa Martino, responsable du Paris de la Danse  au Théâtre de Paris, l’ancien danseur-étoile de l’Opéra National, Laurent Hilaire revient accompagné des étoiles du ballet du Théâtre Stanislavski à Moscou, Oxana Kardash et Ivan Mikhalev.

En 2017, nommé directeur du Ballet de ce Théâtre, il entreprend un travail de fond avec son groupe de danseurs sur le répertoire classique et contemporain et cherche à redonner de la valeur à ce Ballet, basé  près du mythique Bolchoï à l’imposante et inégalable aura internationale.
Avec cette répétition publique autour de fragments du Lac des Cygnes, la technique de haut niveau de ces danseurs russes frappe d’emblée : les portés paraissent se faire sans effort et vite, comme les figures de danse classique.

Laurent Hilaire corrige ses artistes, en interrompant plusieurs fois leurs envols, avec une volonté de décrypter chacun de leurs gestes et de leur donner un sens. «Une femme avec des plumes, cela ne court pas les rues» dit Laurent Hilaire à Ivan Mikhalev pour lui faire comprendre l’étrangeté de la situation ! Il explique le sens de chaque mouvement, ce qui, pour le spectateur néophyte, est d’une grande utilité : difficile en effet de décoder cette gestuelle, gracieuse mais parfois un peu hermétique. Cette version du Lac des Cygnes est celle de Bourmeister présentée à l’Opéra de Paris en 1950; la remplaça en 1984 celle de Rudolf Noureev qui donna à ce ballet une couleur plus psychanalytique. A l’occasion de cette dernière version, Laurent Hilaire avait été nommé Etoile. Une fois la séance de répétition terminée, les danseurs, cette fois-ci en costume, nous livrent un bel extrait de  ce ballet.

Dans le cadre de ce festival, le théâtre de Paris va accueillir aussi, De New York à Paris, avec les danseurs du New York City, une pièce emmenée par Daniel Ulbricht, directeur artistique des Stars of American Ballet et ceux de l’Opéra de Paris. Ils ont formé un groupe créé par Alessio Carbone, Les Italiens de l’Opéra.
Et du 13 au 16 juin, Pétia Iourtchenko offrira une soirée tzigane, suivie d’un souper russe dans le foyer du théâtre le 17 juin ; enfin, la Kibbutz contemporary dance company présentera sa dernière réalisation du 21 au 23 juin.

Jean Couturier

Spectacle vu le 3 juin au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris (IX ème). T. :01 42 80 01 81.

June Events 2019

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Näss (Les Gens) de Fouad Boussouf

June Events 2019

Fondé en 1999 par Carolyn Carlson, aujourd’hui présidente d’honneur, l’Atelier de Paris est devenu Centre de Développement Chorégraphique national il y a quatre ans. Avec ce festival, il clôt une saison axée sur des résidences de compagnies et des créations. Fidèle à sa mission de formation continue, il programme aussi tout au long de l’année des ateliers professionnels  avec des figures historiques de la danse. L’Atelier de Paris soutient donc la création mais favorise aussi la reprise de pièces du répertoire en partenariat avec d’autres théâtres.

Dans cet esprit, June Events  propose quarante rendez-vous dans une vingtaine de lieux parisiens, dont certains gratuits sur des places publiques. Parallèlement, il permet aussi à des chorégraphes de montrer leurs projets en cours, en prélude aux deux spectacles de la soirée. Comme la Libanaise Danya Hammoud. Mais il faudra retenir de cette seconde soirée du festival programmée avec le Printemps de la danse de l’Institut du monde Arabe (voir Le Théâtre du Blog) la chorégraphie de Fouad Boussouf avec sa compagnie Massala.

 Sérénités chorégraphie de Danya Hammoud

Cette jeune artiste formée aux Beaux-Arts de Beyrouth puis au Centre national de Danse Contemporaine d’Angers et au Sadler’s Wells à Londres, navigue entre Europe et Liban et prépare sa troisième pièce. Pour Sérénités, qu’elle présente en une heure, le bassin reste au centre de sa recherche : «le  lieu de l’événement», à partir duquel elle explore le corps. «On est dans la découverte du geste », dit-elle. Avec ses partenaires, elle va composer un trio «en construisant  des figures pour concrétiser des états». 

Ce futur spectacle se présente comme une longue traversée, parcourue de  micro-événements, tendant vers la sérénité. Elle s’inspire de l’iconographie de la chasse pour découvrir l’animalité des corps en déplacement permanent, et de l‘observation de chanteurs sur scène pour créer des pulsions et des expressions du visage. Sérénités se concrétise ici quand les danseuses décortiquent pour nous quelques tableaux, alternant lentes progressions et ondulations sismiques. Mais on ne visualise pas encore très bien cette pièce qui sera créée en 2020 au festival d’Uzès.

 Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar (Mardi: Tout ce qui est solide se fond dans l’air), chorégraphie de  Cláudia Dias 

 Un titre issu du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx pour cette pièce, la deuxième d’une série au long cours de sept pièces, prévues en sept ans «contre l’idée d’un avenir absent ou précaire ». Elle suit Monday: watch your right (Lundi: attention à ta droite) créée en 2016. La chorégraphe portugaise revendique un ferme engagement politique. Attachée à la technique de «composition en temps réel»,  elle a invité Luca Bellezze pour un duo sonore et visuel et nous emmène sur les routes de l’exil, à travers le destin d’Omar, un jeune Palestinien et de ses parents, migrant vers l’Italie… Des tables, garnies d’objets servant au bruitage, encadrent, à cour et à jardin, un praticable incliné. Les artistes, à partir d’un fil blanc tendu, vont dessiner au sol personnages et paysages, comme avec une craie sur un tableau noir. On pense aux films d’animation La Linea d’Osvaldo Cavandoli.

Ils tracent une géographie mouvante de villes, côtes, frontières et rivières où se découpent des corps gisant ou marchant : ceux des  migrants parcourant terres et mers. Un texte projeté donne le point de vue d’Occidentaux sédentaires: « Nous avons fait le choix de ne pas dire le texte, c’est une manière de respecter l’expérience de vie des personnes dont nous parlons : expulsées de leurs terres et contraintes à une migration constante. Je ne peux pas parler à leur place mais je peux raconter leur histoire », dit Cláudia Dias. Honorable pudeur, mais… scéniquement, les mots, finissent par brouiller les images. Bavard, compliqué et allusif, le récit envahit l’écran placé en fond de scène et prend le pas sur la performance…

 Näss (Les Gens), chorégraphie de Fouad Boussouf

 Avec un rythme au bout des pieds et des bras, sept corps en mouvement perpétuel, ensemble même quand ils s’échappent du groupe pour de courts solos ou duos d’une virtuosité acrobatique. Une heure sans relâche, alternant les cadences. D’abord silhouettes incertaines au bord d’un monde lumineux, se découpant sur l’écran blanc qui barre le fond de scène, les interprètes quittent ce rivage pour avancer en ligne vers la salle. Puis dansent en cercles de plus en plus concentriques, mus par le son des percussions. Ancrés au sol, tendus vers le ciel, avec des gestes empruntés aux rituels du Maghreb, au hip-hop et à la grammaire contemporaine, avec un zeste de cirque. Fouad Boussouf fait dialoguer tous ces vocabulaires sur du jazz, des musiques traditionnelles de son Maroc natal ou de simples martèlements de pieds. Sa formation hip-hop  et son ouverture aux autres disciplines s’inscrivent dans ce ballet d’une grande force et d’une fine précision. Les figures de danse urbaine alternent ou se marient avec des arabesques ou des sauts. Näss tient d’une épure, à la lisière entre profane et sacré : quelques attitudes orientales, jeux de bras et mains, assises au sol se combinent à des postures plus géométriques. Les portés sont fluides, mais toujours puissants. De rares moments apaisés permettent aux artistes de reprendre leur souffle, sans jamais perdre le fil d’une construction chorale soutenue par des cadences telluriques.

Arrivé en France en 1983, formé au hip-hop puis au cirque et à la danse contemporaine, le chorégraphe a fondé la compagnie Massala en 2010, pour développer un style métissé. Avec cette pièce, il interroge ses racines : « L’histoire du célèbre groupe Nass el Ghiwane (Les Gens bohèmes) dans mes années soixante-dix au Maghreb, a été un élément important de mon inspiration. Dans leurs textes, j’ai découvert un hip-hop plus incarné, empreint de traditions ancestrales.» Ces musiciens ont fait connaître la culture Gnawa et sa transe cabalistique, avec des textes poétiques et anticonformistes, ce qui leur a coûté plusieurs séjours en prison  mais qui a donné naissance au rap marocain.

Le titre Näss (Les Gens) évoque un  » être ensemble », dans une gestuelle partagée. Et communicative… Le public ne s’y trompe pas et accueille, debout et enthousiaste, les sept danseurs et le chorégraphe. Ils nous saluent de quelques pas frappés au sol. Fouad Boussouf, avec cette création de 2017, a été sélectionné par le réseau international Aerowaves, comme l’un des vingt chorégraphes les plus prometteurs d’Europe.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 6 juin à la Cartoucherie de Vincennes. Dans le cadre de June Events et du Printemps de la danse arabe à l’Institut du monde arabe. June Events   se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 417 417 07.  reservation@atelierdeparis.org

Näss  sera présenté en juin au festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne).
En juillet : festival d’Avignon et festival de Sanvicenti (Croatie). Beijing Dance Festival de Pékin et  au Shanghai international Dance Center de Shangai (Chine).

En septembre, aux Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).

For Four Walls et Jour de colère par le Ballet de Lorraine

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© Laurent Philippe

Petter Jacobsson exerce, depuis 2011, la direction du Centre Chorégraphique National à la suite de Didier Deschamps. Après avoir été directeur artistique du Ballet Royal de Suède à Stockholm, il hérite, en binôme avec Thomas Caley, d’une structure issue d’une longue histoire.  Ce fut, sous le nom de  Ballet Théâtre Contemporain, la première compagnie permanente décentralisée dédiée à la création. Installée d’abord à Amiens puis à Angers, et rebaptisée Ballet de Lorraine, la troupe s’est fixée à Nancy il y a cinquante ans et a été labellisée Centre Chorégraphique National en 1998.

Petter Jacobsson a dansé du classique pendant des années, avant de travailler aux États-Unis avec Twyla Tharp et Merce Cunningham. Par sa connaissance intime de cet art, qu’il a abordé sous tous les aspects, il a pu, depuis huit ans, fédérer le public autour des différentes approches de la danse. Il clôture sa saison avec des créations : l’une confiée à Olivia Granville, l’autre dont il assure la chorégraphie avec son complice  Thomas Caley depuis vingt-cinq ans  et qui fut premier danseur de 1994 à 2000  à la Merce Cunningham Dance Company. Ces pièces ont en commun  la redécouverte de partitions oubliées, jouées en « live »au milieu des vingt-quatre danseurs de la troupe.

 

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© Laurent Philippe

For Four Walls Chorégraphie de Petter Jackobsson et Thomas Caley

Cette création, dédiée au centenaire de Merce Cunningham, trouve sa source dans une partition de John Cage, la première de sa longue collaboration avec le chorégraphe américain, racontent Petter Jacobsen et Thomas Caley :  «  La pièce originale, Four Walls, était une création dramatico-chorégraphique sur un texte et une chorégraphie de Merce Cunningham, et une musique pour piano et voix. Après une unique performance en 1944, elle a été perdue et oubliée. » Pour le compositeur, qui ne s’est pas reconnu en la réécoutant des années plus tard, l’œuvre préfigurait Philip Glass et Steve Reich : « C’est plein de passages répétés, tout est écrit pour les notes blanches du piano, c’est en sol majeur et la musique ne s’arrête jamais », dit-il.

Au piano, Vanessa Wagner, «Révélation» aux Victoires de la musique 1999, règne gracieusement sur un plateau vide. Deux miroirs placés en diagonale depuis cour et jardin, se rejoignent à angle droit, au centre du fond de scène, de manière à réfléchir le corps de la soliste en quatre exemplaires. Illusion d’optique qui persistera jusqu’au vertige, quand les vingt-trois danseurs investiront le plateau et se démultiplieront ainsi. En parfaite symétrie, les artistes se placent en une diagonale qui va bientôt s’atomiser dans l’espace. Selon la partition, on n’utilise que les touches blanches du piano et tout repose sur des contrastes : fort et doux, haut et bas, auxquels s’accordent  les costumes, alternant noirs, blancs et gris, et les lumières d’Eric Wurtz projetant au sol des découpes d’intensité variée.

La chorégraphie dialogue avec la musique : du vide où les interprètes dansent seuls avec leur reflet, au plein, où le plateau accueille un essaim vibrionnant, à l’infini de ce miroir magique. A d’autres moments, les danseurs sortent de scène mais leur image persiste sur les miroirs… Ou ils passent de l’autre côté, avalés par le noir des lointains. En trente-cinq minutes, l’espace en perpétuelle transformation selon les éclairages et la position des glaces, mute d’un monde incertain et illimité, à la banalité d’un studio de danse… Les artistes sont partout et nulle part, seuls ou ensemble. Insaisissables.

«C’est une pièce de jeunesse, pleine d’émotions contraires et très intimes», estiment les artistes qui signent aussi la scénographie. La musique comme le peu que nous savons de la danse, apparaissent vraiment comme des prémices du duo Merce Cunningham/John Cage. » Quant au duo  Petter Jacobsson / Thomas Caley, il nous livre une pièce vertigineuse, une rêverie autour de la musique dont toutes les nuances exprimées par la pianiste se retrouvent dans les apparitions et disparitions des danseurs.  Leurs mouvements sont tantôt lents et comme suspendus, tantôt effervescents comme un chœur fluctuant qui se ressaisira pour une ultime intervention vocale, après plusieurs fausses fins. Un hommage en toute liberté :  « Nous n’envisageons pas For Four Walls comme une recréation de la pièce originale perdue mais comme une réfraction en lien avec son histoire et notre histoire avec Merce.»  

©laurent Philippe

©laurent Philippe

Jour de colère, chorégraphie d’Olivia Granville, musique de Julius Eastman

Olivia Granville varie les plaisirs, toujours surprenante et articule ses pièces autour du langage et du phrasé, qu’il soit musical, verbal ou dansé. Nous avions vu et aimé son Cabaret discrépant sur des textes d’Isidore Isou, et Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien (voir Le Théâtre du Blog).
Elle nous emmène, cette fois, dans l’univers sonore de Julius Eastman (1940-1990), compositeur afro-américain mort du sida dans la misère et injustement oublié.  Sa musique minimaliste, chargée d’une énergie rock, accompagnait son combat d’artiste noir et gay. Avec Evil Nigger (Mauvais Nègre), interprété par Melaine Dalbert (piano) et Manuel Adnot (guitare), on entend la voix du compositeur enregistrée en prélude à l’un de ses concerts. La feuille de salle nous en donne la traduction : « Contrairement à la musique romantique ou classique,ces morceaux sont une tentative de faire qu’ici chaque mouvement contienne toutes les informations du précédent. »

La chorégraphie traduit ce mouvement permanent et collectif mais chaque danseur s’individualise avec des comportements propres et récurrents et les costumes ont une forme et des couleurs différentes. Nous y retrouvons l’énergie combative de la partition et les gestes du labeur et de la révolte : « J’emploie le mot « nigger“ car il possède pour moi un caractère basique. C’est sur les premiers nègres, ceux qui travaillaient dans les plantations que s’est construite notre grande, notre exceptionnelle économie américaine», poursuit la voix.  Par petits groupes ou seuls, les vingt-et-un danseurs investissent le grand plateau. Ils traversent les diagonales délimitées par des rideaux à lanières et des découpes de lumière au sol.  Mouvements nerveux et précis, poings levés, bonds secs et répétitifs. Après une dispersion du groupe, deux hommes s’attardent pour un baiser furtif. Rappelant ainsi que, dans “guérilla“, il y a “gay“, et que les luttes s’additionnent : «J’utiliseble titre Gay Guerrilla dans l’espoir que cela arrive un jour et de l’incarner», entendons-nous.
Olivia Granville impulse à la compagnie un élan vital, soutenu par un dialogue tendu entre les instrumentistes, placés à distance l’un de l’autre, dans la pénombre des rideaux.
 
Mireille Davidovici

Spectacle vu le 26 mai à  l’Opéra National de Lorraine, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

For Four Walls
: le 4 octobre, Teatro Grande, Brescia (Italie) ; le  6 octobre, Cankarjev dom, Ljubljana (Slovénie) ; les 12, 13, 15 et 16 octobre, Théâtre national de Chaillot/Festival d’Automne à Paris; les 24, 25 et 26 octobre, Royal Opera House, Londres (Grande-Bretagne).

Les  3 et 4 décembre, Théâtre du Beauvais.
Le 30 janvier, L’Arsenal, Metz.
Le 25 février Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes ( Loire-Atlantique).


Jour de Colère

Le 30 janvier,  L’Arsenal , Metz ; le 25 février,  Le Lieu Unique-Cité des Congrès, Nantes.

Le 15 juin, en clôture du Festival June Events à Paris, le C.C.N.-Ballet de Lorraine présentera Transparent Monster de Saburo Teshigawara et Flot de Thomas Hauert.

La nouvelle saison au Théâtre national de la danse de Chaillot

La nouvelle saison au  Théâtre national de la danse de Chaillot

  La salle Gémier entièrement refaite, des accès plus faciles à la fois pour le public et les techniciens: Chaillot a connu une profonde mutation il y a deux ans. Cette saison, comme les précédentes est surtout orientée sur la danse…  «Un désir profond, pressant, d’autre chose, non encore formulé, traverse toute la société dit Didier Deschamps, son directeur. De nouvelles voies sont à inventer sans peur de l’inconnu mais en restant vigilant quant au principe démocratique, aux libertés et à la pluralité des expressions. Ce besoin vital de réenchanter nos vies, de dessiner de nouvelles utopies, de construire des modalités inédites du vivre-ensemble sont intrinsèquement à l’œuvre dans la démarche et la création des artistes. Ceux-ci, à leur manière, sont toujours les témoins du monde et nous alertent sur les grands enjeux qui nous font face. »

©olivier Houeix

©olivier Houeix

Il y aura d’abord Philippe Decouflé un habitué des lieux qui, avec plus de quarante danseurs, acrobates et comédiens, retracera dans Tout doit disparaître les séquences les plus mémorables de ses spectacles, et cela d’un espace à l’autre de Chaillot, y compris escaliers, Paris, etc. . Et événement exceptionnel ; Chaillot avec le Festival d’automne à Paris et le Théâtre de la Ville, célèbrera le centième anniversaire de la naissance de Merce Cunningham avec le Ballet de Lorraine (voir Le Théâtre du Blog), le Ballet de l’Opéra national de Paris, le Royal Ballet de Londres et l’Opera Ballet Vlaanderen. Et quatrième édition de la Biennale d’art flamenco En avril et mai,  nouvelle pièce de José Montalvo . A notre aussi un rendez-vous avec la Trisha Brown company. La chorégraphe disparue il y a trois ans a laissé des pièces-culte dans l’histoire de la danse contemporaine et aura influencé de nombreux artistes. On retrouvera Set and reset créé en 1983 avec les images de Robert Rauschenberg et la musique de Laurie Anderson, et Forey Forêt avec la musique au choix d’une fanfare locale et Groove and Countermove sur une partition de jazz de Dave Douglas.
Et la Saison Africa 2020, initiée par l’Institut français, avec deux séquences ; la première en juin fera dialoguer danse et littérature. Le chorégraphe burkinabé Salia Sanou avec Nancy Huston, et la franco-sénégalaise Germaine Acogny (voir Multiples in Le Théâtre du Blog), puis la chorégraphe et comédienne Daniella Sanou adaptera le roman de Maryse Condé Moi Tituba sorcière, récit de la vie de cette fille d’esclave née à la Barbade, devenue domestique aux Etats-Unis qui sera jetée en prison pour sorcellerie…

©magda Hueckel

©magda Hueckel

Côté théâtre, après sa magistrale évocation d’A la Recherche du temps perdu, Krzystof Warlikowski, mettra en scène On s’en va du dramaturge israélien Hanoch Levin dont il avait déjà monté Kroum l’ectoplasme. Un texte des plus virulents qui fait écho à la situation politique actuelle de la Pologne…
Passée cette nouvelle saison, Chaillot, si tout va bien, devrait connaître une nouvelle et importante phase de travaux, avec le remplacement des gradins de la salle Jean Vilar dont la mobilité a en fait très peu servi pour recréer une immense scène/salle… Notamment avec le fameux Lapin-Chasseur de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps  et pour La Trilogie des dragons de Robert Lepage… La reconstruction en béton de ces gradins permettrait de créer au-dessous un bel espace de répétitions pour les spectacles, en danse comme en théâtre, ce qui manque cruellement dans cet immense bâtiment.

Philippe du Vignal

Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 Place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

 

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