Knusa/Insert coins, de Cindy Van Acker et Christian Lutz

© Simon Letellier

© Simon Letellier

Festival d’Avignon

 Knusa/Insert coins, de Cindy Van Acker et Christian Lutz

La collection Lambert,  installée dans l’hôtel particulier de Caumont,  réunit un ensemble d’œuvres  contemporaines achetées par le galeriste parisien Yvon Lambert depuis les années 1960. Cet écrin  architectural devenu musée sert parfaitement la rencontre entre le photographe Christian Lutz et la chorégraphe Cindy van Acker  qui interprète un solo de trente-cinq minutes sur la musique électronique de Mika Vaino.  Cette pièce s’inspire d’une série de vingt photos prises à Las Vegas, montrant des personnages pathétiques, victimes de ce miroir déformant de la société  de consommation qu’est cette ville. Une femme recroquevillée dans un hall de gare routière vide, deux hommes alcoolisés déguisés en canards, effondrés au sol, un autre homme au regard vague, une bière à la main devant une machine à sous… 

D’habitude, le photographe de danse capte le mouvement, de son propre point de vue,  mais ici c’est l’inverse qui se produit. Aux murs, on découvre les clichés pris par Christian Lutz, tandis que  la danseuse, vêtue de noir, le visage presque constamment masqué par ses cheveux,  se meut avec lenteur, dans la pénombre, avec seulement le rétro-éclairage des photos. Avec une gestuelle, précise sans être figurative, l’artiste nous emporte dans un voyage très personnel dans une proximité troublante avec le public.

Cette performance originale ne laisse pas indifférent et donne libre cours à de multiples interprétations.  Avant, où à la fin de ce spectacle, il faut visiter les deux salles où sont exposés d’autres travaux du photographe, en particulier une série , Chronologie d’une interdiction, représentant des membres de l’Église évangélique suisse aux visages barrés par  les marques de la censure. En légende, figurent  les motifs de l’interdiction. Knusa/Insert coins est présentée dans le cadre de la sélection: Suisse en Avignon et de la programmation danse des Hivernales.

Jean Couturier

Collection Lambert, Hôtel de Caumont, 5 rue Violette, Avignon, jusqu’au 19 juillet, à 16 H 50.

 


Archives pour la catégorie Danse

Bizarres, scénario et mise en scène de Natasza Soltanowicz, (en polonais surtitré en français)

 

Bizarres, scénario et mise en scène de Natasza Soltanowicz (en polonais, surtitré en français)

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 A vingt-quatre ans, cette metteuse en scène polonaise nous emporte, avec ses comédiennes du Théâtre universitaire de Wroclaw, dans l’entre-monde des vivants et des morts. Au sol, une jeune femme habillée de blanc gît parmi les membres de la famille : mère, tante, sœur, amies etc. Qui, d’entre elles, est encore présent ou a disparu ? Difficile à dire. La jeune femme rêve-t-elle? Ces êtres fantomatiques cherchent-ils à l’emporter dans le monde des ténèbres? Vêtus de longues robes noires moulantes à capuchon, ils ressemblent à Martha Graham dans Lamentation, une pièce créée en 1930. « Nous essayons de découvrir, la dimension féminine de l’expérience d’une perte en s’inspirant des anciens rites funéraires de diverses cultures, explique Natasza Soltanowicz. La plainte comme un outil pour survivre au deuil et qui aidera à explorer la relation entre la parole et le son pendant le rituel funéraire. »

La jeune femme va subir différents rites perpétrées par ces figures familiales, des âmes mortes qui s’expriment : «Elle est un peu insoumise. » (…) « On reviendra quand tu seras prête». L’héroïne va passer peu à peu dans l’autre monde :  «Ta main est si froide, ton odeur est si bizarre, tes yeux ne sont que poudre et poussière.»

 Le Teatr Uklad Formalny nous fait découvrir un spectacle exigeant et audacieux qui s’inspire de Tadeusz Kantor (1915-1990), créateur mythique polonais qui disait à propos de sa pièce Wielopole, Wielopole : «J’étais présent dans cette chambre, quand mon grand-oncle, le prêtre, est mort et j’ai vu le cadavre dans le cercueil. Je n’ai rien compris, mais j’étais témoin de la mort et, pour l’enfant, c’est une expérience très profonde. »

 Joanna Kowalska, Natalia Maczyta-Cokan, Malwina Brych, Katarzyna Faszczewska, Marta Franciszkiewicz, Zuzanna Kotara, Martyna Matoliniec, Joanna Sobocinska, Magdalena Zabel, comédiennes et danseuses, parviennent, grâce à leur sensualité et à leur forte présence, à évoquer ces moments douloureux. Les séquences jouées de ce spectacle surtout musical paraissent moins lisibles que les parties chantées et dansées qui sont d’une grande beauté. Natasza Soltanowicz, démiurge de cette création singulière mais aussi scénariste et metteuse en scène, a signé la musique de cette œuvre atypique jouée dans un nouveau lieu du Off, né d’un partenariat entre la Ville et l’Université d’Avignon, pour de créer des passerelles entre les pays et favoriser la circulation des spectacles internationaux présentés dans le Off.

Jean Couturier.

Campus international, 74 rue Louis Pasteur, jusqu’au 20 juillet. T. : 06 24 21 74 49 www.campus-international-avignon.com         

Trentième anniversaire du festival Arte Flamenco de Mont-de-Marsan

Trentième anniversaire du festival Arte Flamenco de Mont-de-Marsan

69E3329E-725F-461A-BEE0-82B998159F37A l’âge d’une plénitude accomplie, ce festival est  toujours tourné vers l’avenir: né à l’instigation d’Antonia Emmanuelli, aficionada du flamenco, il s’est, dès sa première édition en 1988, donné comme enjeu, de faire partager sa passion à un public de connaisseurs comme de néophytes. Cette musique traditionnelle, trop souvent galvaudée ou dévoyée, méritait d’être mieux connue, comme l’Andalousie d’où elle est issue, et, plus particulièrement, le peuple gitan, son interprète privilégié, capable de transcender un vécu, souvent difficile, pour trouver dans des formes musicales mais en les sublimant, le mode d’expression privilégié de ses peines et de ses joies : «Digo mis penas cantando, porque cantar es llorar»: «Je raconte mes peines en chantant, car chanter, c’est pleurer »…

« Au départ, il y a la souffrance des peuples (les gitans savent les difficultés d’une vie de paria…) Et cette tragédie, vécue au quotidien, nourrit  un art incomparable, disait Antonia Emmanuelli, en 2006,  dans un texte repris dans la plaquette : Arte Flamenco, trente ans de ferveur. Et Mont-de-Marsan s’est en effet laissée happer par le flamenco, chaque année pendant la première semaine de juillet, mais le festival déborde largement en deçà et au-delà de cette période. Ont commencé à affluer les artistes les plus célèbres, d’autres moins connus, des aficionados, ou des amateurs, et un public fidèle, toujours plus nombreux, venu partager pendant quelques jours cette  «esta forma de vivir», cette façon de vivre du flamenco :  bouger, parler, respirer et laisser battre son cœur  selon le compás (rythme).

Les places, bars, restaurants et boutiques vivent à l’heure du  flamenco, Et des films sont présentés dans les cinémas, des expositions de photos ou d’affiches ont lieu dans les musées ou les librairies, et des conférences données un peu partout. Le Village du festival,  place Saint-Roch, vend photos,  costumes,  chaussures, bijoux et accessoires du parfait flamenco. Un stand de librairie propose aussi toute une littérature autour de cette musique et de l’Andalousie. Et chaque matin, des conférences de presse sont données par les artistes qui se produisent le soir-même. Et il y a, enregistrées en direct, des émissions de radio régionales ou nationales.

De nombreuses actions de sensibilisation et  d’animation s’adressent aussi bien aux enfants des écoles, et de l’Institut médico-éducatif, à des crèches mais aussi aux résidents de l’EHPAD ou de l’Hôpital psychiatrique… De nombreux stages ou ateliers constituent une des activités les plus importantes du festival, dispensés par des spécialistes andalous et s’adressent à des participants: débutants, avancés, mais aussi à des artistes confirmés. Et ils concernent toutes les disciplines: baile (danse), guitare, cajon (percussion), compás,  palmas (battements de mains) et cante (chant). Et il y a même un stage pour apprendre à photographier le flamenco… Ces cours, très fréquentés, sont essentiels pour sensibiliser les gens à cet art complexe et aussi, dans une grande mesure, savant.

Le spectacle d’ouverture-important- nécessitait des conditions techniques particulières et a donc eu lieu à l’Espace François Mitterrand. Les autres sont donnés au Cafe Cantante, spécialement aménagé, qui reproduit, en plus grand, les conditions des cafes cantantes andalous ou madrilènes. Créés  au milieu du XIX ème siècle, à un moment  où le flamenco est passé de la sphère familiale ou privée, à une audience plus élargie et publique. Ses chanteurs, danseurs, et guitaristes sont alors devenus professionnels et le flamenco a commencé à se structurer. Et dans ce Cafe Cantante, ont sans doute lieu les soirées les plus mémorables, dans une proximité et un vrai partage.

Nous n’avons pu assister à tous les spectacles et concerts, à cause d’un retard de train de six heures, dû d’un arbre tombé sur la voie ! Bravo à la SNCF, incapable  de résoudre rapidement le problème! Mais il y eut deux moments de grâce absolue, avec Memoria de Los Sentido (Mémoire des Sens), un concert de Vicente Amigo et son sextet,  avec,  à la guitare, Vicente Amigo, et Añil Fernàndez; à la basse, Ewen Vernal; chant : Rafael de Utrera; cajon: Paquito Gonzalez  et danse: El Choro.

Vicente Amigo, prodigieux instrumentiste, du niveau du célèbre Paco de Lucia, a été précoce et surdoué, et il y a maintenant longtemps qu’il trace son chemin. Ces dernières années, il avait vagabondé vers d’autres directions musicales (fusion, jazz…)  ,déconcertant parfois ses fidèles… Serait-ce l’entrée vers la maturité (il a dépassé la cinquantaine et paraît toujours aussi  jeune), mais ce concert est une sorte de retour aux sources d’un flamenco auquel il fut initié presque enfant. Un flamenco qui ne recherche pas les effets, qui ne veut rien démontrer mais tient d’une  confidence…Quand il joue en solo, sa guitare est tout en contrastes subtils, allant de la douceur la plus délicate, à une force qui peut frôler la violence, passant de l’incandescence, à une grâce proche de la rêverie. Ses partenaires et lui sont à la mesure de cette quête : aucune surenchère sonore, mais un bonheur évident de participer à une œuvre exceptionnelle, de partager ce miracle entre eux, et pour nous. Ce concert s’acheva par un immense triomphe et trois rappels… qui auraient pu être plus nombreux, s’il ne leur avait fallu céder la place à un autre groupe d’artistes !

Autre moment-phare: Paseo a dos  (Promenade à deux)  avec Dorantes au piano et Renaud  Garcia-Fons, à la contrebasse. Là aussi, un concert absolument admirable. Avec des qualités musicales hors du commun, comme leurs capacités d’écoute et d’attention. Eux aussi témoignent du plaisir, de la joie d’être ensemble, dans une osmose parfaite, au service de la musique qu’ils aiment. De ce partage, qui va bien au-delà d’une simple complicité, jaillit l’harmonie la plus parfaite, si loin, là encore, du fracas que nous imposent quelquefois certains praticiens du flamenco.  Car, même si les instruments sont ici moins traditionnels, il s’agit bien du même art, interprété avec une rare exigence. Quand il atteint de tels sommets, il n’a rien à envier aux musiques les plus prestigieuses. Ce concert, précédé d’un entretien avec ces artistes, a été enregistré et retransmis en direct sur France-Musique.

Vicente Amigo et ses musiciens, puis Dorantes et Renaud Garcia-Fons ont offert au festival de Mont-de-Marsan, un somptueux cadeau d’anniversaire, grâce à leur ferveur musicale, si généreusement partagée avec un public enthousiaste, à la mesure de ces deux événements exceptionnels.

Chantal Maria Albertini

Le Festival Arte Flamenco a lieu  à Mont-de-Marsan (Landes) du du 2 au 7 juillet.

Kreatur, pièce chorégraphique de Sasha Waltz

©Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

©Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

 

Kreatur, pièce chorégraphique de Sasha Waltz

 

Dans la peau du spectateur-type du festival, nous nous sommes précipités et entassés dans des navettes pour l’Opéra-Confluence. En des temps plus favorables, nous aurions pris le train, puisqu’il est en face de la gare TGV, et nous aurions moins souffert de la station debout et de la chaleur. Peut-être, ne serions-nous pas non plus arrivés trois quarts d’heures avant le spectacle. Il y avait dans un hall, un seul banc pour vingt places et cent neuf cent spectateurs potentiels! Car, malgré le couperet «c‘est complet», il restait encore des places, ce qui a permis à certains d’accéder à de lointains rangs: O et suivants (mais au même prix!). Voilà,  le coup de mauvaise humeur quant à l’organisation!

 Kreatur nous arrache à toutes ces misérables contingences, avec un retour à la danse pure, la plus physique et la plus abstraite à la fois, sans fil narratif et fortement ancrée dans ce monde. Dès la première image, avec l’apparition de formes blanches fantomatiques, jusqu’aux combats et défaites finales, la chorégraphe explore les contraintes imposées par l’espace, par les autres personnages et les costumes, sur les corps. À l’ouverture, les danseuses s’extraient de chrysalides légères –et si c’était cela, cette contrainte, le voile de la mariée ?-  y reviennent, et s’en dégagent…

Peu à peu, les mouvements se transforment : les corps se tassent en haut d’un escalier qui ne mène nulle part, se reflètent dans des miroirs transparents, se heurtent, se fondent, tentent tous les accouplements possibles et forment des hordes animales. Dans le mouvement perpétuel d’un monde de surveillance, et sans repos, l’énergie s’affaisse et renaît, il y un petit temps de trêve au milieu du combat…

Pas de décor, peu d’accessoires,  mais un escalier qui jouera aussi le rôle de la destinée humaine, le danseur montant, quand il croit descendre, et réciproquement : magie toute simple du jeu de groupe. De très beaux costumes d’Iris von Herpe, précis, parfois discrets jusqu’à la presque nudité, évoquent parfois un monde futuriste aux couleurs d’insectes métallisés, mais laissant toujours la peau libre de capter la lumière.

Sasha Waltz s’appuie sur une troupe de danseurs exceptionnels. Peu importe les âges ou les différences physiques, au contraire : chacun avec sa personnalité forte, tout en se fondant parfaitement dans le groupe. Tous virtuoses, ils apparaissent, disparaissent, reviennent et reforment un mouvement collectif qui ne s’arrête jamais, explorant chaque proposition jusqu’au bout, mais non jusqu’à l’épuisement, du moins visible.  Jamais, ils ne donnent leur fatigue en spectacle, assez forts, on l’a dit, pour renaître de leurs propres ressources.

Elle s’appuie aussi sur le travail plastique d’Urs Schönebaum, dont les lumières sculptent l’espace et les corps, et sur un travail ultra-précis de recherche et de diffusion des sons (Soundwalk Collective) qui créent la proximité ou l’éloignement, l’intimité avec ce que nous voyons sur la scène. Enregistrés en partie dans des usines désaffectées, ils ont gardé quelque chose de leur histoire, comme la danse résonne des contraintes spatiales expérimentées dans une ancienne prison de la STASI, la redoutable police est-allemande.
Kreatur, c’est toute la danse, et dans le monde réel.

 Christine Friedel

Festival d’Avignon, Opéra-Confluence, à 18h, jusqu’au 14 juillet. (Réservation de la navette avec le billet d’entrée).

 

Nefès une pièce de Pina Bausch, par le Tanztheater Wuppertal

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Nefès une pièce de Pina Bausch, par le Tanztheater Wuppertal

«Depuis neuf ans, elle … , j’espère pouvoir vous retrouver dans un autre monde » : une danseuse du Tanztheater de Wuppertal parle ainsi de Pina Bausch, disparue en 2009.  Nefès, créée en mars 2003 à Wuppertal et reprise pour la première fois,  et l’ombre de la chorégraphe plane toujours mais pour combien de temps encore?

Plus de la moitié des vingt danseurs présents sur scène ont connu la chorégraphe et perpétuent son langage singulier. Cette pièce de deux heures cinquante avec entracte, est née d’une tournée du Tanztheater à Istanbul  et les  tableaux évoquent les bains et hammams.

 Au centre du plateau vide, limité côté jardin par un long voile descendant des cintres, une marre d’eau qui se forme progressivement et permet de beaux effets visuels quand les danseurs la traversent. De nombreux soli d’une grande beauté ponctuent le spectacle et certaines scènes abordent la question de la domination des hommes, dans cet univers de femmes sensuelles.

 Le rythme d’ensemble est lent, plus proche de la méditation dansée que d’une performance sauvage, même si certains soli masculins surprennent par leur folle énergie.  Quelques scènes de groupe possèdent toujours cette puissance hypnotique sur le public, en particulier le final. La musique de Tom Waits et de  l’Istanbul Oriental Ensemble induit chacun des mouvements mais il y aussi nombre d’autres morceaux.

 Cette œuvre, qui ne fait pas partie des créations majeures de la chorégraphe, a été remontée grâce au travail minutieux d’Helena Pikon et d’autres anciens danseurs de la troupe. Mais la salle du Théâtre des Champs-Elysée est sans doute trop vaste pour  percevoir les gestes intimes des danseurs. L’année prochaine, toujours dans le cadre de la programmation hors-les-murs du Théâtre de la Ville, le Tanztheater Wuppertal présentera deux œuvres chorégraphiées par Dimitris Papaioannou et Alan Lucien Øyen. On verra si l’éternelle passion du public parisien pour ce magnifique groupe de danseurs perdure encore… 

 

Jean Couturier

Théâtre des Champs-Elysées,  15 avenue Montaigne Paris VIII ème , jusqu’au 12 juillet.

Theatredelaville-paris.com 

       

Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong Castaing Guerre et Térébenthine de Jan Lauwers,


Festival de Marseille 2018 : vingt-troisième édition

 

Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong
 

A la fois europeén et cosmopolite, le festival de Marseille, dirigé depuis trois ans par Jan Goossens, offre un menu varié avec des artistes aux regards singuliers : l’Indonésien Eko Supriyanto place la femme au centre d’un monde traditionnellement masculin, tout en abordant  des questions écologiques majeures. Le Belge Thomas Bellinck et le Burkinabé Serge Aimé Coulibaly interrogent  l’Europe et notre rapport au monde. Fabrizio Cassol et Alain Platel unissent la vie et la mort dans Requiem pour L.,   aoù Lacera Belaza et Lisbeth Gruwez redéfinissent notre relation au temps. Quant à Jan Lauwers,  il présente une chronique  décalée de la Grande Guerre, de l’art et de l’amour. Parallèlement aux grands noms de la chorégraphie, le festival s’ouvre sur la ville en soutenant de  jeunes artistes au sein du MarsLab dont on peut découvrir certaines de leurs créations les Lundis du QG , au Théâtre des Bernardines, programmés par cette pépinière de talents . 

 Phœnix chorégraphie d’Éric Minh Cuong Castaing

 

©Sébastien Lefèvre

©Sébastien Lefèvre

Sur scène, trois danseurs avec de drôles de lunettes. Un gros drone les survole dans un bourdonnement de mini-hélicoptère. A leur tour, ils vont téléguider des drones «de loisir», de petits moustiques insidieux qui évoluent au-dessus et autour d’eux. Ce ballet ludique, qui engage peu les corps, fait place à une toute autre réalité. Celle d’artistes de Gaza.

La pièce bascule sur une longue interview, en temps réel, d’un danseur de là-bas. Les drones font partie de son quotidien, et leur « symphonie» le berce la nuit : «C’est devenu une habitude; même les enfants s’y sont habitués.  (…)  Il y a trois sortes de drones, les préventifs, ceux de surveillance et les porteurs de missiles. » Heureusement, la danse et le dessin l’aident à supporter ce quotidien. Et il se lance dans une dabkeh, une danse traditionnelle palestinienne. Il raconte aussi comment d’autres artistes utilisent les drones de loisir pour rendre compte de la réalité et l’on voit  alors, en direct, filmés du ciel, de jeunes hommes parcourir les ruines, et se livrer à quelques pas de danse dans un espace dévasté. Au terme de cette émission, leurs saluts venus de l’autre rive de la Méditerranée tentent de crever l’écran…

 Un grand moment d’émotion qui tranche avec la froideur de la première partie où la danse est complètement absente, tant les interprètes paraissent  piégés par la seule manipulation de leur joujou. Un tel déséquilibre dans ce jeu de miroir entre l’homme et la machine est compensé par les vingt dernières minutes de ce spectacle de moins d’une heure avec une chorégraphie par-delà les frontières

Issu des arts visuels, Éric Minh Cuong Castaing aujourd’hui artiste associé au Ballet national de Marseille, présente aussi un travail avec des enfants handicapés.  Mais ici, son questionnement sur les  «représentations  et les perceptions du corps à l’heure des nouvelles technologies»  tourne court.  Ses danseurs sont comme englués dans une technologie qui les dépasse. A l’inverse des artistes palestiniens qui réussissent à détourner les instruments-mêmes de leur oppression à des fins artistiques et de témoignage.

Mireille Davidovici

Spectacle  vu le 28 juin au  Théâtre du Ballet national de Marseille. Juqu’au 8 juillet 23, rue de la République, Marseille IIème. T. 04 91 99 02 50. Et le 19 octobre, à  Charleroi-Danses (Belgique).En novembre, Tanzhaus NRW, Düsseldorf  (Allemagne) ; et en mai, Dublin Dance Festival (Irlande)

(Masterclass) Leçon magistraled’Eléonora Abbagnato et Benjamin Pech

 

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Masterclass d’Eléonora Abbagnato et Benjamin Pech

Dans cette « leçon magistrale », les étoiles de l’Opéra national de Paris aborderont le pas-de-deux du Parc d’Angelin Preljocaj et celui de Carmen de Roland Petit, pièces emblématiques de ces grands chorégraphes avec qui ils ont travaillé ensemble dans le passé. Tout amateur de ballet rêve de partager le secret d’une répétition et les occasions sont rares de pénétrer l’intimité d’un univers qui reste assez fermé, même aux critiques de danse… Nous connaissions ces pas-de-deux pour les avoir vus, l’un, avec Eléonora Abbagnato, et Benjamin Pech aux adieux de ce dernier à l’Opéra de Paris, et l’autre au festival de danse de Cannes, avec le Ballet de l‘Opéra de Rome (voir Le Théâtre du Blog).

Ces étoiles seront accompagnés par Michele Satriano, Giorgia Calenda, Sara Loro et Claudio Cocino, danseurs du ballet romain avec, au piano, Laurent Choukroun de l’Opéra de Paris. Ils vont interpréter L’Abandon,  l’un des plus beaux duos contemporains et scène mythique du Parc (1994) d’Angelin Preljocaj, sur une musique de Mozart pour l’Opéra de Paris.

Carmen a été créé en 1949 par Roland Petit sur une musique de Georges Bizet et avec des costumes de Clavé. Le danseur et chorégraphe avait comme partenaire Renée Jeanmaire, première apparition de celle qui ne se prénommait pas encore Zizi ! Ce couple marquera définitivement l’histoire… En 1947, Rose Repetto, la mère de Roland Petit, conçoit pour son fils les chaussons de danse qui, eux aussi, vont devenir un succès français. Il est touchant de découvrir ces chaussons et tutus dans le foyer du Théâtre de Paris qui accueille cette leçon magistrale.

 Il ne faut pas manquer la dernière de cette leçon magistrale le 18 juin. En 1949, Marcel Achard écrivait dans le programme de Carmen: «Nous qui mourrions de ne pas mentir/Nous qui n’avons pas le temps et qui n’avons plus que l’espace/Nous, à qui on a durement enseigné que la chair est un poème maudit/Nous qui savons que le soleil a douze portes/Nous sommes heureux que les danseurs nous les aient ouvertes/ Avec des clefs de nuage».

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche,  Paris IX ème, le 18 juin. T. : 01 48 74 25 37.  Dernière et unique leçon le lundi 18 juin à 20h.

       

June Events 2018 (suite)

 

June Events 2018  (suite) :

 

Cellule, chorégraphie de Nach

 cellulleConnaissez-vous le Krump (Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise ? En français : élévation du Royaume par un puissant éloge) ? Nach a rencontré cette danse urbaine, née des émeutes de Los-Angeles dans les années 2000, sur le Parvis de l’Opéra de Lyon. Puis elle s’est formée auprès d’Heddy Maalem participant dernièrement à Eloge du Puissant Royaume de ce chorégraphe franco-algérien.

 Debout devant de hauts panneaux gris, où sont projetées des images d’archives de sessions krump, Nach développe la gestuelle codifiée et très masculine de cette danse, comme enfermée dans un corps à l’identité incertaine. Progressivement, elle va abandonner la grammaire des krumpers : frappe du pied (stomp),  balancement des bras (arm swing), mobilité de la poitrine (chest pop), cris et grimaces (gimmicks), autant d’exutoires expressifs à la violence concentrée dans le corps, loin des codes peace and love du hip hop. Elle s’ouvre alors  à une gestuelle plus sereine, empruntée au kathakali et à la danse contemporaine : quittant son uniforme de garçon des rues, elle dévoile des courbes féminines harmonieuses sur une musique de Keith Jarrett.

 Nach, dans ce premier solo, retrace son itinéraire artistique, appuyée par les conseils de d’Heddy Maalem et de Marcel Bozonnet : «Je pars de ce que j’ai, de ces moments ou on doute de soi-même , dit-elle, pour arriver à la naissance d’une femme». Jusqu’à danser nue, dans une vidéo projetée sur le mur de cette «cellule ». Elle envisage de développer trois versions de ce solo avec une pièce de trente minutes, une autre de quarante-cinq minutes et une performance en espace urbain ou alternatif : « Je veux lier ces deux réalités, mes identités. Celle du plateau et celle de la rue. »  Une artiste à suivre.

 Volt(s)face,  chorégraphie de Frank Michelletti

58388.HR Survoltée ! Créée au Théâtre Les Salins de Martigues, cette pièce de soixante-dix minutes qui porte bien son nom, est née de la rencontre entre les danseurs de  Kubilai Kahn investigations et le groupe post-rock MUGSTAR, basé à Liverpool. Le batteur et les trois guitaristes occupent un bon tiers du plateau, pour plus de proximité avec les sept danseurs. Comme émergeant de la batterie, un duo féminin danse en miroir, avant de s’égayer dans l’espace. Rejointes par le reste de la troupe… L’orchestre impulse un tempo d’enfer. L’écriture chorégraphique et la partition musicale partagent une plongée dans un bain de vitesse, jusqu’à l’affolement des interprètes, électrons libres dans un monde débridé.

 Répondant à Henri Michaux : «Pourquoi je joue du tam-tam ? Pour forcer vos barrages», le chorégraphe veut « croiser les forces statiques avec les forces dynamiques dans l’entrelacs social éminemment complexe des êtres et des choses ensemble. » et quitter « le quadrillage ». Le composite caractérise cette pièce qui alterne tension dynamique de mouvements collectifs bien réglés, déphasage aléatoiredu groupe, et moments de répit et d’intimité avec solos et duos où s’exprime la personnalité des danseurs. La musique parfois se tait pour laisser à la danse sa propre respiration,  et du répit aux spectateurs pour apprécier le talent des interprètes

« Accélération, compression, dispersion, condensation, évaporation, le monde nous traverse et nous regarde », résume Frank Micheletti. Ce lexique irrégulier provoque un petit vertige chez les spectateurs certains adhèrent, d’autres décrochent…

 Mireille Davidovici

June Events du 2 au 22 juin, Ateliers de Paris, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre.  T. : 01 41 74 17 07

 

 

Le Songe, chorégraphie et mise en scène de Jean-Christophe Maillot

 

Le Songe, d’après le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, chorégraphie et mise en scène de Jean-Christophe Maillot

©Aice Blangero.

©Aice Blangero.

«Que tous les esprits et toutes les fées/Sautent d’un pied léger, comme l’oiseau sur la branche/Répétez ce couplet par cœur: Chantez et dansez rapidement à sa mesure», intime Obéron à la fin du Songe d’une nuit d’été  de William Shakespeare.  Le chorégraphe, qui avait lui-même dansé ce ballet dans la pièce de John Neumeier, a pris le texte au pied de la lettre.

Trois univers se côtoient associés à trois compositeurs différents. Les fées, les lutins et les elfes  se déploient, sensuels, dans les  magnifiques costumes de Philippe Guillotel, sur la musique de Daniel Teruggi. Apparaissent bientôt  Obéron, Titania et Puck,  initiateurs de l’intrigue amoureuse qui vient déstabiliser les jeunes Athéniens, Hermia, Lysandre, Démétrius et Héléna. Ces quatre personnages, incarnés par les plus jeunes danseurs des Ballets de Monte-Carlo, la compagnie de Jean-Christophe Maillot, se cherchent, se perdent et se retrouvent sur la musique de Felix Mendelssohn. Difficile de les confondre : leurs prénoms sont inscrits sur leurs costumes… L’univers des artisans occupe ici une place différente: accompagné de la musique de Bertrand Maillot, chaque danseur bascule ici dans le burlesque.

Cette pièce de deux heures, où la pantomime domine le geste dansé, est réalisée dans une scénographie signée Ernest Pignon-Ernest. Un galet géant constitué en deux parties se met en mouvement selon les déplacements des artistes.  L’ensemble constitue une danse narrative légère que nous aurions aimé plus folle, à l’instar des derniers mots de la pièce: «Si nous légers fantômes, dit Puck, nous avons déplu, figurez-vous seulement (et tout sera réparé)/ Que vous avez fait ici un court sommeil/ Tandis que ces visions erraient autour de vous / Seigneurs, ne blâmez point ce faible et vain sujet/ Et ne le prenez que pour un songe … ».

Jean Couturier

Théâtre national de La Danse de Chaillot 1 place du Trocadéro Paris XVIème jusqu’au 15 juin.

 

June Events 2018

 

June Events 2018 :

BSRD de Katerina Andreou et Autoctonos d’Ayelen Parolin

Trente compagnies avec plus de cent artistes, quarante rendez-vous et seize créations dans une trentaine de lieux, annonce l’Atelier de Paris pour la douzième édition de ce festival. Ce lieu de création et de transmission, fondé par Carolyn Carlson en 1999, présente la danse dans tous ses états pendant vingt jours. Avec surtout des jeunes compagnies et, en avant-première, des maquettes de spectacles à venir. La soirée inaugurale était placée sous le signe du beat et de la ténacité physique,  avec un solo de  la grecque Katerina Andreou et un quatuor  chorégraphié par l’Argentine Ayelen Parolin. Ces deux artistes s’interrogent, chacune à sa manière, sur les frontières de l’ancrage social et de la liberté.

 BSRD chorégraphie et interprétation de Katerina Andreou

Lire «bastard» dans cette graphie sans voyelles utilisée sur les réseaux sociaux pour communiquer plus vite. Cette notion de bâtardise évoque, pour Katerina Andreou «l’impureté identitaire», le conflit chez elle entre: vouloir appartenir, et exercer sa liberté. Ce à quoi tendent ces quarante minutes de danse effrénée, contrainte par une musique « House » à un rythme impérieux. Le corps répond à ces nappes sonores ininterrompues martelées par des percussions répétitives. L’artiste tente parfois de descendre du praticable carré surélevé ou s’arrête, à bout de souffle, pour boire, ôter T-shirt sur  T-shirt, et se remettre du rouge à lèvres. Mais elle doit obéir à l’injonction : go ! du disque vinyle, pressé pour l’occasion. La platine posée dans un coin est le seul objet présent, et la danseuse réalise des sauts et frappe des talons sous une batterie de projecteurs éblouissant jusqu’à la salle.

Au-delà de la performance sportive, entre effort acharné et plaisir du mouvement, Katerina Andreou recherche une grammaire gestuelle : « J’ai un bagage de mouvements mais c’est très free style». (…) «Je plonge dedans et me contente de quelques rendez-vous pour des actions». Mais elle n’improvise pas : la pièce est structurée par des variations de rythme, de lumières, des pauses et des silences. Bastard  se déroule  dans un entre-deux: le public semble partagé entre adhésion et rejet de cette forme radicale assez agressive.

 Autoctnos ll chorégraphie d’Ayelen Parolin

Quatre danseurs en groupe compact se déplacent en tournant d’un pas identique, talons légèrement levés, glissent sur le tapis blanc et tournent inlassablement, les bras ballants.  Avec des gestes mécaniques soutenus par la musique percussive d’un piano droit arrangé, le petit troupeau humain reste soudé. Stabilité, ordre et uniformisation ; un point de départ pour cette pièce qui évolue vers un relâchement progressif de la cohésion et vers des gestes parfois intempestifs. Petit trouble dans la communauté grégaire! 

La compositrice Léa Petra, partie prenante de la chorégraphie, a bricolé son  piano de façon à laisser quelques touches libres et alterne ainsi sons métalliques et notes naturelles. Ses pieds se promènent de manière spectaculaire le long des cordes afin de les bloquer, pour altérer ou non les sonorités. Avec elle, on quitte l’atmosphère feutrée d’une danse épurée et le quatuor devient quintette de corps  explosifs…

La chorégraphe, née à Buenos Aires et travaillant en Belgique, renvoie, avec ce terme d’autochtones, à «l’appartenance non plus à un lieu mais à une époque… » Cette deuxième pièce, créée au festival Charleroi danse, demande aux interprètes rigueur et endurance physique et à force de tension, se dégage une énergie libératoire ou une violence guerrière. La question reste ouverte.

A suivre…

Mireille Davidovici

June Events Ateliers- de Paris, Cartoucherie de Vincennes. T. 01 41 74 17 07 jusqu’au 12 juin.

Bstrd le 23 novembre Next festival, Buda Kortrijk (Belgique) ; en décembre, BNMFest, Ballet de Marseille.

Autoctonos : les 28 et 29 juin, Theater Freiburg (Allemagne);  du 19 au 27 août, Fringe Festival Edimbourg (Royaume-Uni) ; le 11 octobre, Termes de Dioclétien Rome; 27 septembre, Cango Vigilio Sieni Florence  et du 21 au 24 novembre,  Théâtre de Liège (Belgique) 

 

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