Paysage après la bataille, chorégraphie d’Angelin Preljocaj : répétitions publiques du Ballet Preljocaj Junior

Paysage après la bataille, chorégraphie d’Angelin Preljocaj, répétitions publiques du Ballet Preljocaj Junior

Paysage après la bataille A PRELJOCAJ 2 ph DR« Nous travaillons sur la transmission d’une œuvre, dit le chorégraphe. Il a initié cette jeune troupe en 2015 au Pavillon Noir-Centre Chorégraphique National à Aix-en-Provence où il a installé sa compagnie. Les douze apprentis de la septième promotion ont été choisis parmi trois cent-quarante candidats entre dix-huit et vingt-et-un ans, frais émoulus d’écoles supérieures. « Au Pavillon Noir, dit Angelin Preljocaj,  les répétitions publiques sont fréquentes. Pour les danseurs, surtout quand ils sont jeunes, il est intéressant de travailler devant des spectateurs qui, eux, comprennent alors mieux les mécanismes de l’apprentissage.»

Pour la première fois, le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt  propose un rendez-vous intime avec la danse, à la Coupole devenue une salle de spectacle confortable au sixième étage de l’édifice entièrement rénové. Nous avons le privilège d’entrer dans la fabrication de ce ballet ravivé par les jeunes interprètes. Ici, ils répètent une séquence  de la pièce qu’ils ont appris dans son intégralité (soixante-quinze minutes) pendant deux mois. avec des répétiteurs. Angelin Preljocaj les fait travailler et redécouvre son œuvre tableau par tableau, reprenant tout en détail : « C’est vous, leur dit-il, qui allez donner la précision à l’image ».

Un patient débroussaillage avec indications sur le nombre de pas, le rythme, les intentions de mouvement: le chorégraphe est toujours concret: «Tu la pousses, comme si tu voulais la planter comme un arbre. » «Tu tombes comme une flaque. » (…) « Tu te relèves comme un ressort.» «Mettez un peu plus de drame dans tout ça.»  Ou encore, pour les petits moments plus légers : «C’est plus Fred Astaire, que Bob Marley.» Le maître leur apprend à anticiper les gestes: «Il faut que tout le corps soit en place sans qu’il y ait de parasite (…)  La forme est déjà là, quand tu arrives. »

A la fin, sur la musique techno signée Goran Vejvoda et Adrien Chalgard, ces dix minutes de Paysage après la bataille prennent tournure. De longs arrêts sur image reproduisant des scènes de bataille, alternent avec dispersions véloces et regroupements. On entrevoit la nature contrastée de la pièce où l’agitation des corps fait place à des silences expressifs et clins d’œil humoristiques au «clubbing». «Ce ballet, écrivait le chorégraphe à sa création, se veut le résultat de joutes imaginaires entre personnages antinomiques: l’écrivain américain Joseph Conrad, et le peintre et sculpteur français Marcel Duchamp. Entre une approche intellectuelle de la création qui engendra l’art conceptuel, et une vision instinctive de l’art. Le corps possédant par nature ces deux tendances, devient alors l’enjeu du match.»

 Sans y lire une dichotomie entre les passions sauvages, la noirceur d’Au cœur des ténèbres (1899), et l’univers froid de la conceptuelle Roue de bicyclette, on ressent à travers cette danse minutieuse, les enjeux de notre époque. Créé en 1997 en pleine guerre de Bosnie, la pièce rejoint nos angoisses devant les conflits actuels… Elle s’inspire des grandes peintures de la Galerie des Batailles au château de Versailles ou du Radeau de la Méduse de Théodore Géricault. Avec des corps amoncelés, dispersés, déformés dans une raideur cadavérique…. Mais les danseurs sont bien vivants!  Une mise en abyme troublante dans le contexte historique présent.

La tendance est à la reprise d’œuvres du passé, mais aussi contemporaines : celles de Pina Bausch, Dominique Bagouet, ou Maguy Marin (le fameux May B).  Noces d’Angelin Preljocaj (1985) présenté à nouveau au festival Montpellier-Danse a enchanté le public (voir Le Théâtre du blog). Le chorégraphe veut transmettre son répertoire. «Je suis curieux de voir comment ces jeunes qui n’étaient pas nés au moment de cette création, vont s’en emparer et y introduire tout ce qu’ils vivent aujourd’hui».

Chaque promotion du Ballet Preljocaj Junior finit son cursus avec une reprise.  «Une pièce qui n’est pas donnée meurt, dit-il. Ici, régénérée par les danseurs.» Il a été en France l’un des premiers à adopter le notation inventée par le mathématicien et choréologue Rudolf Benesh (1916-1975). « Cette écriture du mouvement, purement formelle sans affect ni dramatisation laisse toute liberté à l’interprète, contrairement à la vidéo incitant à une reproduction mécanique. »

Travail de fourmi, cette répétition nous montre comment Angelin Preljocaj invente un ballet, d’où part le mouvement et comment s’établit une complicité entre les corps dansants. Il guide au plus près ces jeunes artistes pour leur éviter les blessures. Il reste quelques mois avant la première en mars aux Rencontres des ballets juniors européens qui se feront au Pavillon Noir à Aix-en-Provence. Une tournée commencera en Roumanie.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 13 janvier, Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt, Place du Châtelet, Paris (Ier ). T. : 01 42 74 22 77.

 


Archives pour la catégorie Danse

Un Contre un , mise en scène et chorégraphie de Raphaëlle Boitel (pour jeune public)

Un Contre un, mise en scène et chorégraphie de Raphaëlle Boitel (pour jeune public)

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©Tristan Baudouin 

On retrouve ici le style épuré de cette artiste dont nous avions dernièrement apprécié Horizon, créé in situ dans les jardins du Palais-Royal. Et surtout La Chute des Anges (2018) qui sera encoe tournée la saison prochaine.  Ici, à sa recherche esthétique, se mêle la légèreté désinvolte des acrobates Alejandro Escobedo et Juliet Salz remplaçant Marie Tribouilloy, légèrement blessée.

Dans un cône lumineux, quatre mains se cherchent, se trouvent, se fuient… Les doigts, étranges petits personnages, courent le long de barreaux verticaux, comme sur une portée de musique, au rythme d’un quatuor à cordes présent sur scène. Cette danse agile est le prélude aux chassés-croisés permanents des interprètes.

Raphaëlle Boitel se réfère au mythe d’Orphée et Eurydice, mais nous voyons surtout une jeune femme insaisissable fuyant son amoureux. Le quatuor à cordes Clément Keller, Sarah Tanguy, Eléna Perrain et François Goliot  accompagne leurs retrouvailles e leurs séparations avec la partition à fois grave et mutine d’Arthur Bison. 

Les lumières denses créées par Tristan Beaudoin sculptent l’espace: les corps des acrobates et des musiciens apparaissent et disparaissent dans les profondeurs mystérieuses des clairs-obscurs. Une longue échelle sera tour à tour : agrès les menant vers les hauteurs, barreaux d’une prison, praticable à clairevoie…

Alejandro Escobedo, sur les traces de sa partenaire fantomatique, va fouiller un portant garni de costumes, seules taches colorées dans cet univers noir et blanc… A l’issue d’un corps à corps acrobatique, Juliet Salz nous offre un dernier solo aérien, avant de s’évanouir à jamais, laissant à son amoureux sa robe blanche…

Ce duo poétique de cinquante minutes a été créé en 2020 avec une musique enregistrée . Aujourd’hui le spectacle s’étoffe de la présence du quatuor complice des interprètes. Fait encore défaut une certaine cohésion mais on retrouve avec plaisir l’univers de Raphaëlle Boitel et de son équipe, entre cirque, danse et théâtre et qui a avait été salué il y a neuf ans avec son premier opus L’Oublié(e), pièce qui a donné son nom à la compagnie. A découvrir …

 Mireille Davidovici

 Le spectacle a été présenté du 26 au 30 décembre, au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion Paris ( XV ème) T. 01 56 08 33 88.

Avec musique enregistrée : Le 8 mars, Espace Brémontier, Arès (Gironde) ; les 10 et 11 mars, Centre culturel Michel Manet, Bergerac (Dordogne)
Et avec musique en direct du 14 au 16 mars, Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).

Matière(s) première(s) chorégraphie d’Anne Nguyen

Matière(s) première(s) , chorégraphie d’Anne Nguyen

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© Pierre Planchenault

La chorégraphe a délaissé pour un temps le hip-hop, sa marque de fabrique, pour découvrir  les danses afro-urbaines  d’aujourd’hui avec un groupe d’origine africaine. Si ce style  se propage à travers les réseaux sociaux il n’est guère arrivé sur les scènes françaises…  Anne Nguyen, après avoir dirigé un solo de Joseph Nama où il raconte par la danse comment il est venu à pied, depuis le Cameroun, va plus avant et à la source même de ce mouvement.

Elle a présente cette pièce, créée au récent festival de danse du Val-de-Marne, à la Manufacture-Centre de Développement Chorégraphique National-Nouvelle Aquitaine à Bordeaux où elle est artiste-associée pour deux ans.

 La difficulté première , nous dit-elle, a été de réunir les artistes avec papiers en règle : de nombreux excellents interprètes-mais sans visa-n’ont pu être embauchés ! Les trois garçons et les trois filles de Matière(s) première(s) résident en France ou y sont nés mais ils n’ont pas oublié leurs racines: le Cameroun pour Grace Tala, le Congo pour Dominique Elenga dite Mademoiselle Do’, le Burkina-Faso pour Seïbany Salif Traore, alias Salifus, le Gabon pour Ted Barro Boumba, alias Barro Dancer, enfin la Côte d’Ivoire pour Traore Nahoua, alias Black Woman et Marc Wilfried Kouadio, alias Willy Kazzama. Leur énergie à tous est communicative et Anne Nguyen, toujours à leur écoute mais sans complaisance, a imaginé cette pièce à partir de leurs propositions,

Cela commence en douceur par un solo féminin sur une musique soul américaine, rappelant que le jazz a ses racines en Afrique. Puis la danseuse est vite rejointe par ses partenaires qui se lancent à corps perdu dans une fusion de danses urbaines et traditionnelles. Chacun puise dans sa culture pour restituer pas et gestuelle de son pays, que les autres reprennent en chœur… ou refusent quand il s’agit d’une valse. Des individualités émergent du groupe, mais chacun partage généreusement sa technique avec ses camarades et le public.

Anne Nguyen veut raconter le quotidien de ses jeunes interprètes: ébats amoureux, chants partagés, rituels de groupe, addiction aux écrans et téléphones… Les violences subies s’inscrivent en filigrane dans cette dramaturgie portée par des musiques toniques : afro-électro, rap, etc.. Sous-titrée «ballet de danses africaines urbaines», cette pièce évoque en une heure avec des séquences à la lisière du mime, l’exploitation minière, ici suggérée par le titre
Fusils pointés et hommes à terre rappellent les guerres civiles en Afrique et la répression policière de par le monde….A chacun d’interpréter les figures narratives de ce ballet endiablé, matière brute qui a enthousiasmé les spectateurs de Bordeaux.

La Manufacture, une ancienne usine de chaussures reconvertie en théâtre dans les anées 90  est située au sud de  la ville, à la lisière de Bègles. Elle abrite aujourd’hui l’un des treize Centres de Développement Chorégraphique National qui ont pour mission  de diffuser les créations, inventer des temps forts pour la danse (festivals et autres manifestations en saison), accueillir en résidence des jeunes compagnies, poursuivre des activités de formation pour amateurs et professionnels…
Mais ce C.D.C.N. est aussi implanté dans l’ancienne chapelle Saint-Vincent avec studio et salle de soixante places à La Rochelle (Charente-Maritime) et y sont accueillis des artistes en résidence.

Stéphane Lauret, le directeur et Lise Saladain, la directrice déléguée, qui ont amené la danse à la Manufacture en 2019, ont enfin obtenu les crédits nécessaires pour aménager deux studios et une salle de trois cents places ( une centaine de plus que la jauge actuelle) avec une grande scène et un espace de restauration ouvert à tous.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 28 novembre à la Manufacture-Centre de Développement Chorégraphique National Nouvelle Aquitaine, 226 boulevard Albert 1er, Bordeaux (Gironde). T. : 06 77 10 72 40.

La Manufacture-Centre de Développement Chorégraphique National, La Rochelle (Charente-Maritime). T. : 05 46 43 28 82.

Matière(s) première(s) le 18 janvier, Théâtre Molière-Scène Nationale-Archipel de Thau, Sète (Hérault).

Underdogs,
le 5 mars, Centre culturel des Carmes, Langon et le 8 mars,  L’Entrepôt, Le Haillan ( Gironde) le 11 janvier.

Hip-Hop Nakupenda, le 13 janvier, Maison des Métallos, Paris (XI ème).

Héraclès sur la tête le 25 janvier, Théâtre Jacques Prévert, Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

 

 

Austerlitz, texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

Austerlitz , texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

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© Danielle Voirin

 Le spectacle devait s’intituler Ruines, mais, à la suite d’un rêve, Gaëlle Bourges a repris titre du livre de l’auteur juif allemand W. G. Sebald (1944-2001). Dans ce roman, le personnage principal, Jacques Austerlitz, né dans le village maintenant polonais qui porte le nom de la célèbre bataille, reconstitue son histoire d’exilé par glissements et rencontres fortuites, d’une ville à l’autre. Ce titre rappelle à Gaëlle Bourges  la gare par où elle passait autrefois pour se rendre à la Grande Bibliothèque, un des endroits où Jacques Austerlitz recherche ses racines perdues, à travers les photographies dont W.G. Sebald  a truffé son ultime récit…

En suivant la structure aléatoire du roman, la chorégraphe mêle, sur un canevas onirique, ses  souvenirs à ceux de ses interprètes, avec images à l’appui. Sur scène, elle croise ainsi ses premiers pas de danseuse en herbe, ses années de formation et rencontres artistiques avec les réminiscences d’ Agnès (Butet), Camille (Gerbeau), Pauline (Tremblay), Alice (Roland), Marco (Villari) et Stéphane Monteiro a.k.a XtroniK).

Sur un petit écran en fond de scène, comme un trou de mémoire, surgissent des images en noir et blanc : une jeune ballerine, un spectacle d’enfants… Et celles des maisons de famille des artistes, ou de lieux emblèmatiques de la création au XX ème siècle.  Ainsi la Mad Brook Farm, un communauté d’artistes au Vermont (Etats-Unis) où Steve Paxton développa la «contact improvisation». Et le Judson Church Theater à New York, un berceau de la danse post-moderne américaine  par où nombre d’artistes  français sont passés… Le groupe de danseurs et danseuses fait ainsi naître anecdotes communes et parcours qui les ont mis sur le chemin des autres.

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© Danielle Voirin

Ici, le hasard fait bien les choses: la chorégraphe cherchant l’œuvre de W.G. Sebald dans une bibliothèque tombe sur Le Rituel du serpent, un ouvrage d’Aby Warburg (1866-1929), un historien de l’art juif allemand interné à la clinique Bellevue à Kreuzlingen (Suisse) comme le fut aussi Vaslav Nijinski, la star des Ballets Russes (1889-1950) … Elle va donc  faire son miel e toutes ces informations, selon le principe du «bon voisin» développé par Aby Warburg: «Quand vous allez prendre un livre dans une bibliothèque, celui dont vous avez réellement besoin n’est pas celui-là, mais son voisin. »

Avec une voix off monocorde, Gaëlle Bourges égrène son texte aux accents durassiens (on pense à Hiroshima mon amour). Entre souvenirs intimes, moments d’histoire de la danse contemporaine, évocation des guerres et de la Shoah, les interprètes s’animent sporadiquement, ombres grises, estompées par un tulle tendu à l’avant-scène :  petites danses enfantines, esquisses de pas de ballets classiques, bribes de L’Après-Midi d’un faune… Et un moment-clef pour Gaëlle Bourges dans sa quête mémorielle: la reconstitution du rituel du serpent, dansé par  les Indiens Hopi au Nouveau-Mexique, photographié puis décrit par Aby Wartburg à une conférence qu’il donna à la clinique Bellevue. Ce qui lui valut une «guérison partielle ». Cette «danse éclair» fait resurgir le passé, de l’oubli.

Les musiques de Krystian et  Stéphane Monteiro a.k.a Xtronik correspondent aux évocations du texte. Ainsi que les costumes stylisés d’Anne Dessertine et les clairs-obscurs, fondus enchaînés et contre-jours créés par Maureen Sizun Vom Dorp. Du cousu main:  Gaëlle Bourges  croise les fils d’une mémoire collective. Se superposent ici la genèse de la pièce, ses rêves et réminiscences littéraires comme Walden d’Henry David Thoreau, les poèmes d’Emily Dickinson, le show Buffalo Bill’s wild west show, une offense à la mémoire amérindienne…

Dans ce labyrinthe infini de mots, images et mouvements, Gaëlle Bourges, comme à son habitude, convoque l’histoire de l’art. On se rappelle A mon seul désir (2015), élégante reconstitution de la tapisserie La Dame à Licorne ou, plus récemment, On va tout rendre, évoquant le pillage de l’Acropole d’Athènes par un ambassadeur britannique au début du XIX ème siècle et  (La Bande à) LAURA, autour du célèbre tableau Olympia d’Edouard Manet. 

Ici, texte et images prennent souvent le pas sur une danse fantomatique et certains spectateurs en ont été frustrés. Mais il faut se laisser bercer par cette douce rêverie spatio-temporelle en compagnie des spectres qu’Austerlitz ressuscite.
Nous avons été séduite par cette quête pour retrouver « dans ce qui a été et qui est déjà en grande part effacé, des lieux et des personnages qui au-delà du temps et d’une certaine manière, gardent un lien avec nous ».
Un dialogue poétique et politique émouvant sur les ruines du XX ème siècle.


Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 décembre au  Carreau du Temple, 4 rue Eugène Spuller, Paris  (III ème).  T. 01 83 81 93 30.

Du 18 au 31 janvier, Théâtre Public de Montreuil-Centre Dramatique National (Seine-Saint-Denis).

Les 13 et 14 février, Maison de la Culture d’Amiens (Somme).

Le 1 er mars, Théâtre Antoine Vitez- Scène d’Ivry (Val-de-Marne)  et du 5 au 7 mars, Théâtre de la Vignette, Montpellier (Hérault). 

 

 

Chapter 3: The Brutal Journey of the Heart chorégraphie de Sharon Eyal et Gai Behar

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© Stefan Dotter for Dior

 

Créée en 2019, cette pièce est la dernière d’une trilogie : OCD Love (2016) et Love Chapter 2 (2017) consacrée à l’exploration du sentiment amoureux. Ici, les battements de cœur rythment le corps collectif de la L-E-V Dance Company. Nous retrouvons avec plaisir le vocabulaire si particulier de Sharon Eyel et Gai Behar qu’ils ont décliné ensuite dans Into the Hairy et dernièrement Jakie avec le Nederlands Dans Theater (voir le Théâtre du Blog)

 Les sublimes costumes en tissu imprimé avec un grand cœur rouge, conçus par la styliste Maria Grazia Chiuri (Christian Dior Couture), sculptent les anatomies des interprètes, tous exceptionnels. Parés de cette seconde peau, Keren Lurie Pardes, Darren Devaney, Alice Godfrey, Guido Dutilh, Johnny McMillan, Juan Gil, Nitzan Ressler et Frida Dam Seidel dansent avec ardeur, épousant de manière quasi organique la musique électronique de DJ Ori Lichtik avec parfois des élans latino ou disco : autant de respirations dans cette plongée brutale au vif des émois amoureux…

La chorégraphe exige un engagement extrême et une tension intense pour traduire physiquement des états émotionnels. La tribu se défait et se recompose en un mouvement perpétuel: échappées en duos sensuels, petits pas de côté vers la liberté..  Puis les danseurs s’agglutinent en un tout organique. Leurs bras et jambes semblent être des tentacules se déployant et se rétractant. Les lumières d’Alon Cohen traduisent toutes les couleurs de l’amour: rouge de la passion, vert spectral du dépit, clairs-obscurs de la mélancolie…

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© Stefan Dotter for Dior

 Sharon Eyal cite volontiers Little Life de l’autrice américaine Hanya Yanagihara : «Les choses se cassent et parfois se réparent. Et vous réalisez que la vie se réorganise pour compenser votre perte, parfois à merveille.» Ici, les corps érigés comme des flèches et oscillant sur la pointe des pieds, les torses cambrés à l’extrême et les petits gestes allusifs des mains constituent sa signature : «Je travaille à l’instinct, dit-elle, je mets la peau de mon âme à nu.» Et les artistes suivent ses indications: « silence, sécheresse, peur, intégrité, secret, nostalgie, noir, lune, eau, odeur, démon, froideur, couleur… »

Issue de la Batsheva Dance Company où elle a été danseuse, puis chorégraphe et directrice artistique associée, Sharon Eyal a développé un style minimaliste avec techniques gaga d’Ohad Naharin et bases classiques, avec aussi un penchant pour le «groove» et l’«underground clubbing culture». Un monde d’où vient Gai Behar qui a créé avec elle, en 2015, leur compagnie L-E-V, maintenant installée en France. Il faut aller la découvrir. Sharon Eyal et Gai Behar sont  aussi artistes-invités de grands ballets.
La chorégraphe, née à Jérusalem, se dit aujourd’hui le cœur brisé par la guerre que mène son pays: on peut l’entendre dans cette pièce exigeant du public et des artistes, une grande concentration.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 5 décembre dans le cadre de Fréquence Danse, au Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème). T. : 01 53 35 50 00.

Les 2 et 3 février, Comédie de Genève (Suisse); le 8 février, L’Onde, Vélizy-Villacoublay (Yvelines); le 20 février, Théâtre de l’Arsenal, Val-de-Reuil (Eure).

Love Chapter 2 , du 21 au 23 mars, Théâtre du Rond-Point, Paris ( VIII ème) 

Into the Hairy, les 9 et 10 avril, Comédie de Clermont-Ferrand. Du 12 au 14 avril, avec Chaillot-Théâtre national de la Danse, à la Grande Halle de la Villette, Paris (XIX ème).

 

Festival Paris l’été Asylum, chorégraphie de Rami Be’er par la Kibbutz Contemporary Dance Company

Festival Paris l’été

Asylum, chorégraphie de Rami Be’er, par la Kibbutz Contemporary Dance Company

Asylum by Rami Be_er - Photo Credit - DSC_9987

© Udi Hilman

Fondée en 1970, cette compagnie israélienne dirigée depuis 1996 par Rami Be’er, un de ses anciens danseurs, revient à Paris avec ce ballet présenté au festival de la Danse, il y a quatre ans, et qui avait enthousiasmé le public.
Dix-huit interprètes se déploient avec une exceptionnelle énergie, guidés par un danseur au mégaphone qui pourrait être leur garde-chiourme. Et si l’on en croit son titre, cette pièce traite du sort des migrants. Un propos risqué aujourd’hui en Israël, quand le gouvernement veut expulser les milliers de demandeurs d’asile africains…

La narration, peu explicite, est relayée par une gestuelle nerveuse traduisant les violences subies, en les plaçant dans un contexte plus large. Comme le suggèrent les numéros de matricule égrenés sur la bande-son et les chants d’enfants en hébreu: «  On tourne, on tourne en rond toute la journée, debout assis, on marche en rond jusqu’à ce que nous trouvions notre place. » On pense à d’autres exils et déportations…

Apeurée, harassée, la troupe défile à l’unisson avec des mouvements mécaniques et répétitifs. Certains danseurs essayent parfois des échappées en solo ou duo, avant de se fondre de nouveau dans le cortège. Il y a des luttes au corps à corps qui mettent en valeur leurs qualités athlétiques. Sur les visages se lit la terreur, et les bouches ouvertes laissent échapper des cris muets.

Cette danse, très expressionniste, ne se veut pas mouvement esthétique mais répond à un engagement politique: «Mes chorégraphies, dit Rami Be’er, sont influencées par le fait que nous vivons au Nord d’Israël, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité. »

Après Horse in the sky  (2018) dénonçant la souffrance des soldats à la guerre, Asylum renvoie à celle des exilés. Malgré un fil dramaturgique peu clair fait de déchaînements de violence, la puissance et la beauté plastique des corps, la parfaite cohésion et la précision des mouvements de ces excellents danseurs nous emportent plus loin que cette dénonciation. Et ici, nous est révélée une compagnie d’Israel, moins connue en France que d’autres….

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 juillet, au lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (IX ème).


Festival Paris l’été, jusqu’au 30 juillet. T. 01 44 94 98 00.

Montpellier danse 2023 (suite) Black Lights, chorégraphie de Mathilde Monnier

Montpellier danse 2023 (suite)

Black Lights, chorégraphie de Mathilde Monnier

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© M. Coudray

« Quand j’ai lu ce recueil, le déclic s’est fait », dit la chorégraphe, adaptant ici des textes issus d’H24, commandés pour une série diffusée sur Arte en 2021. Vingt-quatre autrices ont écrit de courts scénarios sur les violences faites aux femmes, des plus quotidiennes ou insignifiantes, aux plus dramatiques. A partir de faits réels, lus, entendus ou vécus.

« La danse peut faire quelque chose en plus que le cinéma, dit Mathilde Monnier. Elle produit du récit qui dit autre chose de ces corps. » Bâti sur neuf de ces textes, choisis pour leur qualité orale, Black lights comme son titre l’indique, apporte de la lumière à la noirceur de la condition des femmes.

Ces histoires au féminin sont portées par huit danseuses ou comédiennes. On les voit gisant  sur le plateau parmi des souches calcinées, dans d’étranges postures. Ces corps déformés et désarticulés, rampent péniblement, les pieds enfermés dans des chaussures à talon. Elles se libèreront progressivement de ces attributs contraignants pour danser en liberté. Ce que racontent leurs mouvements va à l’encontre des récits que nous entendons au fil de la pièce. Seules -mais les autres toujours à leur écoute- elles sont un chœur en marche.

«  Il y a quelque chose qui ne va pas. Qui ne passe pas.» : une remarque sur sa coiffure, déplacée de son patron, dit l’une d’elles qui prend conscience du sexisme ordinaire (Le Chignon d’Agnès Desarthe). Faits anodins comme le diktat des talons hauts dans 10 cms au-dessus du sol  d’Alice Zeniter romancière et dramaturge; harcèlements dans Mon harceleur de Lize Spit, mais aussi le témoignage poignant d’un féminicide : Je brûle de la romancière grecque Ersi Sotiropoulos…

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© M. Coudray

Chacune se fait ici la porte-parole des femmes évoquées par les autrices de H24 mais, pour Mathilde Monnier, « la question de la victimisation n’est pas une assignation » et elle veut mettre à jour la force de résistance et de résilience de ses sœurs, à travers une action collective au plateau. A contre-courant des textes, la danse et le corps prennent le relais et mettent les mots à distance et, sans faire l’économie de la colère ou de l’émotion, apportent humour et dérision. Ils disent aussi la capacité du deuxième sexe à se reconstruire.

«Le corps est mon sujet, le mouvement est mon objet, dit la chorégraphe». Certains reprocheront à Black Lights un trop plein de paroles et une scénographie pauvrette. Ici, les mots priment sur la danse mais évitent le misérabilisme et la plainte, trop souvent entendus par les temps qui courent.

Et le but n’est-il pas de faire passer le message ? «N’hésitez pas à vous emparer de ces paroles, elles sont fortes, ce sont les vôtres», écrit l’une des réalisatrices dans la préface d’H24. Mathilde Monnier la prend au mot, avec Isabel Abreu, Aïda Ben Hassine, Kaïsha Essiane, Lucia García Pulles, Mai-Júli Machado Nhapulo, Carolina Passos Sousa, Jone San Martin Astigarraga et Ophélie Ségala. Elles nous rappellent qu’en France, cent-vingt-deux femmes ont perdu la vie en 2021, sous les coups de leur conjoint, ou ex-conjoint.

Comme d’habitude, la chorégraphe, autrice d’une quarantaine de pièces, nous surprend, par ses positions en lien avec, entre autres, « l’être ensemble », le rapport à la musique, la mémoire: elle collabore avec des artistes et penseurs comme Jean-Luc Nancy,  Philippe Katerine, Christine Angot, La Ribot, Heiner Goebbels….Trente-quatre de ses créations ont été présentées au festival de Montpellier, ville où elle est accueillie en résidence à la Halle Tropisme.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 22 juin Théâtre de l’Agora à Montpellier.

Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 4 juillet, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier (Hérault). T. : 04 67 60 83 60.
Du 20 au 23 juillet, Festival d’Avignon .

Du 30 novembre au 2 décembre, Théâtre de la Cité Internationale, Paris ( XIV ème).

Le 17 et 18 janvier, La Comédie, Clermont-Ferrand (Puys-de Dôme); Les 26 et 27 janvier, T.P.R., La Chaux-de-Fonds (Suisse).

Les 7 et 8 février, MC2, Grenoble ( Isère) ; le 22 février, Théâtre des Salins, Martigues ( Bouches-du-Rhône).

Du 20 au 23 mars, Les Subs, Maison de la Danse, Lyon.

Du 4 et 5 avril, Le Quartz, Brest.

 

Montpellier Danse (suite) Into the Hairy, chorégraphie de Sharon Eyal

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© Katerina-Jebb

 Into the Hairy, chorégraphie de Sharon Eyal, co-auteur : Gai Behar

«Je ne veux pas voir la chorégraphie, je veux voir la magie. Je veux ressentir et je veux que les gens ressentent ce que je veux leur donner. » dit la chorégraphe israélienne qui pénètre « à l’intérieur d’une chevelure  » pour en démêler le mystère. Cette pièce pour sept danseurs nait de la nuit, d’une obscurité profonde qu’il nous  faut scruter, pour distinguer les corps enchevêtrés.

De lents mouvements animent le groupe sur la musique électronique hypnotique du compositeur anglais Koreless ( alias Lewis Roberts) où se glisseront des notes de musique sacrée. Seuls, les visages et les mains d’une blancheur blafarde, sont éclairés. La lumière spectrale (création Alon Cohen ) sculpte une étrange cérémonie: «J’aime le noir, dit Sharon Eyal. Pour moi, le noir est de la lumière et les danseurs apportent la lumière.» Dans cette pénombre permanente d’intensité variable, le mouvement fait jaillir cette humanité somnambule, habillée paar Maria Grazia Chiuri de Christian Dior-Couture, juste-au-corps arachnéides, fins comme une deuxième peau. Une esthétique raffinée jusqu’au bout des doigts, avec ongles et bijoux, mode« gothique ».

Issue de la Batsheva Dance Company où elle a été interprète, puis chorégraphe et directrice artistique associée, Sharon Eyel développe un style minimaliste, mêlant techniques gaga d’Ohad Naharin et classique, avec un penchant pour le « groove » et l’«underground clubbing culture». Un monde d’où vient aussi Gai Behar qui a lancé avec elle, en 2015,  leur compagnie de danse : L-E-V.

Into the Hairy, comme une œuvre picturale, se compose et se défait en permanence, avec d’étranges postures, silhouettes déformées en figures grotesques ou images allégoriques rappelant un retable : bras en croix, bustes inclinés ou exposés nus, à la manière d’un  Christ…
La chorégraphe demande à ses interprètes un engagement extrême et une tension physique intense pour traduire des états émotionnels par le corps « Je travaille à l’instinct, je mets la peau de mon âme à nu, dit Sharon Eyel.» Telle une armée de l’ombre, les danseuses et danseurs avancent, reculent, se dispersent pour créer d’impressionnants tableaux. «Ce n’est pas un récit mais une expérience, j’ai l’impression de faire du cinéma. »

Nous recevons Into the Hairy comme une toile de maître. En répétitions, Sharon propose images et mots qui stimulent l’imagination : « Deep into the hairy. Dirty and gentle. Broken. Alon. Alone. Alone. Alone. Deeper. Stronger. Weaker. SAdder. More alone. Hole….  » (Profond dans la chevelure… Sale et doux. Brisé. Seul. Seul. Seul. Plus fort. Plus faible. Plus triste. Plus seul. Plus profond. Vide ) … »

Dans ses trois pièces précédentes, OCD Love, Love Chapter 2 et The brutal Journey of the heart, il s’agissait d’amour.
Ici, nous touchons au cœur d’une intimité tribale en forme de rituel ésotérique qui exige du public, comme des artistes, une grande concentration. Il faut aller découvrir cette artiste qui projette d’installer sa compagnie en France. A côté de leurs pièces réalisées à la L-E-V, Sharon Eyal et Gai Behar en créent d’autres pour le Nederlands dans Theater, le Ballet royal de Suède et le Göteborgs Operans Danskompani….

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 22 juin à l’Opéra-Comédie de Montpellier.

Montpellier-Danse se poursuit jusqu’au 4 juillet: 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier (Hérault). T. : 04 67 60 83 60.

Du 30 juin au 3 juillet, Festival de Spoleto, (Italie) ; 6 au 8 juillet, Julidans, Amsterdam (Pays-Bas).

Du 17 au 20 août, Festspiele, Salzburg (Autriche).

Du 5 au 7 octobre, Théâtre des Louvrais, Cergy-Pontoise (Val d’Oise; le 17 octobre, Stadsschouwburg, Bruges (Belgique) ; du 20 au 22 octobre, Internationaal kunstcentrum deSingel, Anvers (Belgique) et du 26 au 28 octobre, Dampfzentrale, Berne (Suisse).

Les 11 et 12 novembre, Wiesbaden, (Allemagne).

Le 24 novembre, Festival de danse, Cannes.

Festival Montpellier Danse: Annonciation/ Torpeur/ Noces, chorégraphies d’Angelin Preljocaj

Festival Montpellier Danse: Annonciation/Torpeur/ Noces, Chorégraphies d’Angelin Preljocaj

Pour ouvrir ce festival, une création, Torpeur et les reprises d’Annonciation et Noces par cette compagnie avec aujourd’hui, trente danseurs permanents. Un parcours dans l’œuvre de l’artiste , auteur d’une soixantaine de pièces, du solo aux grandes formes, dans un style résolument contemporain, alternant fresques narratives et projets plus abstraits. Nous avons ici un belle sélection qui permet de voir la permanence et les évolutions de son style.

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Torpeur (création 2023) © JCCarbone

 Annonciation

Interprétée par deux danseuses, la visite de l’Ange Gabriel à Marie. Il n’est pas la créature éthérée, le Saint-Esprit qui ensemence la Vierge, mais un être à la gestuelle puissante. Comme un extra-terrestre qui arrive sur une musique vrombissante dans une trainée de lumière rouge, il vient troubler la quiétude de la jeune femme. Assise sur un banc, elle semble attendre dans des postures lentes et épurées, nimbée d’un halo de lumière froide: à l’image de l’iconographie traditionnelle représentant souvent cette scène fondatrice de la religion chrétienne dans un jardin clos, symbole de virginité.

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© JC Carbonne-

L’intrusion bruyante et mouvementée de l’Ange, incarné avec fougue par Clara Freschel (en alternance avec Mirea Delogu) s’apparente ici à une pénétration fécondatrice : d’abord, tout feu tout flamme, comme sorti des Enfers, la créature s’approche avec douceur de Marie (Florette Jager, en alternance avec Verity Jacobsen) , au physique plus frêle qu’elle. Celle-ci tente quelques esquives et pas de côté, mais sera submergée par la gestuelle impérieuse de ce visiteur, sans céder pleinement à son emprise.
Les corps s’effleurent avec pudeur, dégageant une sensualité sereine. Un baiser s’échange, léger comme un souffle… Puis l’Ange disparaît comme il est venu, laissant l’héroïne songeuse sur son banc. La musique limpide de Stéphane Roy (Crystal Music) alterne avec le Magnificat d’Antonio Vivaldi, mariant profane et sacré sous la lumière toujours précise chez Angelin Preljocaj de Jacques Chatelet.

« Qu’est censé ouvrir en nous cet événement ? De nombreux peintres ne cessent d’interroger ce catapultage de symboles antinomiques qu’est l’Annonciation mais ce thème à la problématique si proche du corps est quasi évacué de l’art chorégraphique», écrivait Angelin Preljocaj à la création à Châteauvallon en 1995.
Cette pièce narrative proposée en ouverture du festival et de la soirée, pose la question de la fécondation et induit habillement la métaphore de la création qui s’ensemence des influences et des frictions d’une œuvre à l’autre, et entre artistes.

Torpeur

« La torpeur est un état de corps, entre la sidération, la prostration, la nonchalance, l’abattement, et l’abandon », dit le chorégraphe de sa nouvelle création, dans l’air du temps en ce jour de canicule.

La pièce prolonge l’ambiance pensive d’Annonciation mais démarre en flèche: douze danseurs surgissent des coulisses  en costumes fluides blanc ivoire, flottant dans les contrejours (création lumière Éric Soyer). Sur la musique répétitive de 79Dils se croisent dans des alignements géométriques, des symétries quasi classiques, marchent en agitant bras et jambes, exécutent de petits sauts. Un chœur bourré d’énergie. Puis, cédant à la fatigue, ils suspendent leurs gestes, dans des postures lascives, avec des mouvements de bassin alanguis : la bande son s’assourdit en basses percussives. 

Bientôt ils quitteront les tenues évanescentes concoctées par Elenora Peronetti,  et s’étendent au sol dans une nudité relative (slip et soutien-gorge couleur chair), pour s’aligner les uns derrière les autres en un cercle mouvant. Ronde horizontale, où bras et jambes, alternativement levés dessinent une fresque ajourée à la manière de ces ribambelles découpées dans une bande de papier. Cette pièce léchée, élégante, d’une facture classique nous a laissés un peu à la porte. Un peu loin la sensualité recherchée par l’artiste : « Convoquer les corps, l’espace et le temps, pour donner une forme à l’indolence, pour trouver un rythme à la lenteur et peut-être inventer une nouvelle grammaire paresseuse de l’hébétude ». Mais il faut parfois savoir ralentir, surtout avant le tsunami qui va suivre.

 Noces

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© JC carbone

Point d’orgue de la soirée, cette pièce de 1989 nous a sidéré. La musique d’Igor Stravinsky, écrite entre 1914 et 1917 puis finalisée en 1923 pour les Ballets russes à Paris, mise en scène par Nijinska, la sœur de Nijinski, est interprétée ici par Les Percussions de Strasbourg et le Chœur contemporain d’Aix-en-Provence, dirigé par Roland Hayrabediann. Elle est d’une mystérieuse beauté et d’une modernité étonnante. Percussions éruptives aux accents orientaux, voix chaudes des femmes et ténébreuses des hommes, venues des profondeurs des Balkans.

« Aussi loin que remonte ma mémoire, écrivait le chorégraphe à la création, les Noces ont toujours sonné pour moi comme une étrange tragédie (…) La mariée, s’offrant comme une forme renversée d’un rituel funèbre, verserait les larmes en s’avançant vers un rapt consenti. » Dans la tradition slave, (Angelin Preljocaj est originaire d’Albanie) c’est une marchandise qu’on échange. Ici la mariée est déclinée en cinq exemplaires, avec jupe courte virevoltante, jambes galbées dans des bottines noires, face à cinq hommes en chemise blanche et cravate noire.
Comme offerte en sacrifice, l’une des danseuses est amenée,
yeux bandés sur le plateau, et… s’effondre, poupée de son ! Mais elle se relèvera et rejoindra ses compagnes pour une danse athlétique. Les hommes, eux, en rang d’oignon sur des bancs d’école, attendent leur heure. Les couples évoluent ensemble ou séparément, dans un cercle à géométrie variable délimité par les bancs déplacés au gré des séquences.
Ils se déchaînent en bonds, savants jeux de jambes, bras et bustes, glissades et tournoiements, emportés par la musique. Ensemble ou alternativement, hommes et femmes se cherchent, se trouvent, se fuient dans les savants contrejours et clairs- obscurs, lumières chaudes et froides.
Les danseuses  se dédoublent en cinq grandes poupées de chiffon blanc qu’elles manipulent, émouvantes figures de leur aliénation, puis, jetant ces tristes avatars au loin, elle plongent à plusieurs reprises du haut des bancs dans les bras de leur promis, sauts risqués d’une précision extrême, comme le reste de cette folle cérémonie, à la fois joyeuse et funèbre.

Noces restera longtemps imprimé dans nos mémoires, avec cette musique envoûtante qui soulève et anime les corps. Bravo, Mirea Delogu, Antoine Dubois, Matt Emig, Chloé Fagot, Clara Freschel, Verity Jacobsen, Florette Jager, Erwan Jean-Pouvreau, Florine Pegat- Toquet, Maxime Pelillo, Valen Rivat-Fournier, Lin Yu-Hua.Bravo aussi Caroline Anteski pour ses costumes et Jacques Chatelet pour ses éclairages. Aux saluts, le public s’est levé enthousiaste. Il ne faut pas manquer ce florilège qui bénéficie d’une grande tournée.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 juin au Corum, Montpellier ( Hérault).

Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 4 juillet, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 04 67 60 83 60.

 Du 11 au 14 septembre, Pavillon Noir, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

Du 18 au 20 octobre, Opéra de Rouen ( Seine-Maritime) ; du 7 au 10 octobre, Scène Nationale de Châteauvallon, Ollioules (Var).

Du 1er au 3 décembre, Théâtre des Champs-Elysées, Paris. 

 Les 22 et 23 mars, Scène 55, Mougins  ; 26 mars, Théâtre en Dracénie, Draguignan (Var); du 28 mars au 5 avril, Opéra Royal du château de Versailles ,

Le 7 avril, Théâtre de Thionville ; les 26 et 27 avril, Théâtre Jean Vilar, Suresnes ( Hauts-de-Seine) .

Du 16 au 18 mai, Théâtre National de Nice ; le 24 mai, Auditorium, Dijon ( Côte d’Or) ; 20 juillet, Nuits de la Citadelle, Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence).

Festival de Marseille 2023

 «Danse et corps en mouvement sont l’ADN de ce festival créé en 1996 », disait Marie Didier, qui en a pris les rênes l’an dernier à la suite de Jan Goossens (voir Le Théâtre du Blog). Elle y voyait «l’opportunité de mettre en place des projets plus ouverts sur la Méditerranée et des aventures liées à ce territoire phocéen pluriculturel, terre d’exil et d’asile ».

Le festival tient cette ligne cosmopolite, en proposant trente-deux événements d’artistes venus de vingt-et-un pays (Allemagne, Angleterre, Belgique, Brésil, Canada, Chili, Congo, Écosse, Égypte, France, Grèce, Iran, Kazakhstan, Liban, Maroc, Nouvelle-Zélande, Ouganda, Pologne, Pays-Bas, Sahara occidental, Venezuela). En trois semaines et quatre week-ends, et dans vingt lieux partenaires, on y voit : spectacles de danse, théâtre, concerts, films, expositions, ateliers… Dont Bless the Sound That Saved a Witch Like Me, le beau solo de Sati Veyrunes, chorégraphié par Benjamin Kahn vu récemment au festival d’Uzès danse (voir Le Théâtre du Blog). Et des propositions hors-norme et inattendues, comme ce soir-là.

Waka-Criée, conception et mise en scène d’Éric Minh Cuong Castaing

@Pierre Gondard

@Pierre Gondard

Nous avions été très émus par Phoenix, vu en 2018 à ce même festival : des drones filmaient simultanément trois danseurs sur scène et des artistes à Gaza. (voir le Le Théâtre du blog). Ici, même principe, mais avec un propos plus léger. La scène du théâtre de la Criée est reliée, via des caméras avec le studio d’enregistrement du groupe d’ados Waka Starz, en Ouganda, visible sur un grand écran. En temps réel, nous assistons à un double spectacle.
Devant nous, la chanteuse des Waka Starz, Racheal M. chante et danse avec une folle énergie, avec ses frères et soeurs, eux restés à Wakaliga, quartier défavorisé de Kampala. Ces artistes en herbe nous font visiter le studio familial de Wakaliwood où ils montent et diffusent leurs clips vidéo qu’on peut voir en surimpression, grâce à un savant mixage réalisé par Isaak Ramon. Entre comédie musicale, afro-futurisme, chorégraphie kung-fu et satire politique, ces clips atteignent des millions de vues sur YouTube et Tik Tok.

Les Waka Starz ont un répertoire engagé et leurs musiques croisent les influences reggaeton, afro-beat et pop anglo-saxonne, et des textes en anglais ou en lunganda, langue parlée en Ouganda, s’insurgent contre les violences faites aux enfants et prônent la liberté des femmes. Ils nous font partager le « wag » ( rythme) de leur pays. Abonnés au système D. , ils nous racontent la réalité de leur quartier, leur soif de réussite et nous font entendre avec talent et invention, leur foi en l’avenir. Lève toi et danse, le dernier titre appelle les spectateurs à se lever pour partager leur fougue.

Éric Minh Cuong Castaing, issu des arts visuels, s’est très tôt intéressé aux écritures chorégraphiques en temps réel. Avec sa compagnie Shonen, basée à Marseille, il explore les relations entre danse et nouvelles technologies. Il échange avec les Waka Starz depuis 2019 et nous donne ici une belle leçon d’optimisme !

 Love You, Drink Waterconcert d’Awir Leon, chorégraphie dAmala Dianor, création vidéo de Grégoire Korganow

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© Pierre Gondard

Ce trio est réuni autour du nouvel album d’Awir Leon Love You, Drink Water, prétexte à un show dansé avec projections d’images mêlant captation en direct et film d’art. Le musicien accompagne depuis longtemps les spectacles d’Amala Dianor avec des compositions originales.
Ici, les rôles s’inversent et le danseur chorégraphie son concert. Homme-orchestre, il déplace les instruments de musique, montre des mouvements au chanteur, guide le cadreur autour de lui pour ses prises de vue. Mais il virevolte parfois librement sur la scène dans son style particulier, glissant avec virtuositédu hip-hop aux danses européenne et africaine contemporaines, comme on l’a vu dans son solo Wo-Man (voir Le Théâtre du Blog).

Ce concert dansé trouve son point d’orgue dans une séquence qui rassemble les trois artistes : la caméra bouge et filme, partenaire du chanteur et du danseur. Ceux qui attendent plus de danse seront peut-être déçus : l’essentiel du spectacle met en scène l’opus de François Przybylski, alias Awir Leon. Auteur, chanteur, compositeur, il s’inscrit dans la mouvance indietronic. Un style électro-pop-rock, adouci par une ambiance paisible, avec des fréquences sonores beaucoup moins élevées. La rythmique soutenue apportée par les samples percussifs et mélodiques ne vient pas heurter l’oreille et permet des développements plus poétiques.
« Awir » : ciel, en gallois : la voix rocailleuse de l’interprète évoque des univers rugueux, mais amène aussi des envolées lyriques, avec des paroles dont le sens échappera à ceux qui ne maîtrisent pas bien l’anglais.
Le photographe et réalisateur Grégoire Korganow nous montre des images de forêts brumeuses et d’étendues aquatiques où des corps se noient mais que la danse sublime. Pour cet habitué des plateaux de danse, ces corps
représentent une sorte de paysage intérieur qu’il transcrit, comme ici.
Ses ondins et ondines romantiques, au milieu de zombies sinistres, rappellent-ils que la Méditerranée qui borde Marseille, est un tombeau pour des hommes, femmes et enfants…

Haircuts by children, conception de Darren O’Donnell

Chez Kenze Coiffure, des élèves de CM1 formés en une semaine par des professionnels, tiennent pendant un week-end, un salon de coiffure au centre ville et offrent coupe et coloration gratuites. Ils ont appris, pendant leurs heures de classe, à gérer les rendez-vous, accueillir les clients volontaires avec une citronnade, balayer les cheveux épars.
A l’aise, bienveillants et sérieux : «C’est comme à l’école mais en plus amusant », dit une petite fille qui s’applique à manier peigne et ciseaux, bombes colorantes, avec l’accord des grandes personnes, une fois n’est pas coutume.

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© Estelle Laurentin

Cette action saugrenue est proposée par un collectif canadien avec la perspective de responsabiliser les enfants et d’amener les adultes à leur faire confiance. C’est charmant et, sans doute une expérience enrichissante pour les petits et les grands. Quant au résultat esthétique, ce n’est pas ce qui compte. La coiffure est un métier qui s’apprend et requiert un talent de visagiste.
La démarche vise à ce que « les jeunes changent de statut et deviennent des acteur·rice·s à part entière de la société, les adultes renoncent au contrôle et se fient à leur créativité, leur dextérité et leur sens des responsabilités. » Darren O’Donnell se fait fort de « créer des situations sociales inédites et d’en faire jaillir du sens ». Chacun en tirera les conclusions. Pour autant, ce projet, plus pédagogique qu’artistique, est un exemple des actions culturelles et de sensibilisation des publics menées en marge des œuvres programmées au festival.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 23 juin, au Théâtre de la Criée, 30 Quai de rive neuve, Marseille. T. : 04 91 54 70 54.

Le 24 juin, Chez Kenze Coiffure, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T. : 04 91 91 39 79.

Festival de Marseille jusqu’au 9 juillet, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T.:  04 91 99 00 20. Entrée parfois gratuite ou à 10 €; billetterie solidaire de 2.000 places à 1 €. Contact : rp4@festivaldemarseille.com T. : 04 91 99 02 53.

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