The Last Hamlet, conception et mise en scène de Ben Duke, avec Hannah Shepherd, Miguel Altunaga et lui-même (en anglais surtitré en français)

The Last Hamlet, conception et mise en scène de Ben Duke, avec Hannah Shepherd, Miguel Altunaga et lui-même (en anglais surtitré en français)

Après Haribo Kimchi, deuxième et grand coup de cœur dans le In. Quel bonheur de voir les spectateurs enfin heureux à la sortie du magnifique Cloître des Célestins. On ne vient pas au théâtre pour souffrir mais pour réfléchir et avoir quand même du plaisir, vivre un moment unique qui s’inscrira dans notre mémoire. « J’ignore, dit le chorégraphe, metteur en scène et ici acteur,  si, à travers cet Hamlet, je fais une critique du théâtre. Je suis sûr qu’il doit convaincre son public. Parce que c’est ce que je ressens aujourd’hui : le théâtre a de la valeur, en particulier au Royaume-Uni ou en France, où la Culture est attaquée de toute part, où l’on nous fait sentir qu’en temps de guerre, nous sommes bien peu de chose. Alors, oui, comme acteur, Hamlet est menacé, et en œuvrant pour sa survie, il défend le théâtre .». (…) « En voulant monter  The Last Hamlet,  je suis sans doute provocateur. C’est un acte d’hybris, n’est-ce pas? Je sais pertinemment que ce projet est impossible…Mais j’aime les tâches impossibles. Je sais que cela ne va pas se passer comme prévu, que cela va même mal se passer mais qu’ainsi, je trouverai une forme de liberté. Je n’y arriverai pas mais je vais tenter le coup, essayer de le faire. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La créatrice Katie Mitchell s’exprime en voix off, dans l’émission de radio The Cultural Life : « J’en ai marre des pièces de théâtre sur les hommes dépressifs et misogynes. » Ben Duke, avec ce trait d’humour, nous rappelle que le théâtre est fragile et que la bien-pensance peut à tout moment le censurer.
Autre moyen de censure : l’argent… Le metteur en scène nous explique qu’il va devoir jouer seul et pour des raisons budgétaires, faire interpréter les personnages par des peluches : «Je vais vous demander de m’aider. »  Et donc parfois, des spectateurs donneront leur voix à ces peluches. Aidé par deux acolytes, Ben Duke nous fait voyager dans une création jubilatoire, intelligente et sensible. Tout est présent ici: émotion, réflexion, beauté du texte.
Au milieu de ce spectacle qu’il faut absolument aller découvrir le public entend parfois, entre des boîtes en carton et des peluches, les phrases de Shakespeare. Impossible d’énumérer chaque moment intense, entre autres:  la présence charismatique du spectre-père d’Hamlet, roi du Danemark (Miguel Altunaga) au magnifique crâne de lion qui a gardé sa crinière. Mais aussi la fausse bonhomie de l’oie en peluche qui incarne, Gertrude, veuve du roi et mère d’Hamlet (parfois jouée par Hannah Shepherd) et le serpent en peluche qui fait vivre, Claudius, l’oncle d’Hamlet.

L’humour décalé est indissociable de cette création: ainsi,  le spectre demande à son fils ce qu’il en est  de sa carrière théâtrale et affirme qu » il doit y avoir des moyens plus faciles de gagner sa vie .» Hamlet est dans le doute. « Je sens, dit Ben Duke,  que mon ancrage dans la réalité est difficile ».
Quand, , après une longue absence,  Hamlet revoit Ophélia et qu’il l’interroge sur son passé, la loutre incarnée par Hannah Shepherd lui répond: «Des bites , des bites, des bites .». Au cours de cette folle soirée,  il y a deux moments exceptionnels: Claudius et Gertrude dans un corps à corps animal dansé par Hannah Shepherd et Miguel Altunaga. Et Hamlet, le lionceau a sept ans mais se souvient  et revit  cette danse à trois avec sa mère et son père: de l’émotion pure.
Le spectacle sera repris à la rentrée au théâtre de la Ville, courez y!

Jean Couturier.

Jusqu’au 24 juillet, Cloître des Célestins, Avignon (Vaucluse).


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Festival d’Avignon Everithing must go, mise en scène, texte, composition musicale et création sonore de Tim Etchells

Festival d’Avignon Everithing must go, mise en scène, texte, composition musicale et création sonore de Tim Etchells

 « We can make it. Don’t lose heart. » (Nous pouvons le faire. Ne perdez pas espoir. ).  Fin de soirée dans un bistrot sinistre aux tables  et chaises sommaires.Dominés par le clignotement de téléviseurs diffusant catastrophes naturelles et dessins animés kawaï, six hommes et femmes aux tenues un peu clownesques, pauvrettes et pailletées, jouent les derniers jours de l’humanité. Ils remplissent des caisses, de bouteilles vides, ils vident ces caisses, les déplacent, les remplissent  et els vident à nouveau. Empiler des centaines de gobelets en plastique sur un plateau, faire tomber le plateau au sol, d’un coup de coude ou d’un coup de pied. Encore. Encore. Musique. Echanger les rôles, les perruques, de façon aléatoire : quelque chose va se jouer ? Une pièce ? Mais elle se joue déjà, avec une énergie impitoyable.

 Les mots sont-ils des paroles ? Le sort des voix a été confié à une I.A. et les comédiens ont improvisé sur ces voix. On veut bien mais le léger décalage créé entre corps et voix ne produit pas grand-chose… Mais faisons confiance au travail de plateau : avec ces données, les acteurs -tous épatants- ont improvisé. Le résultat? Une puissante et constante énergie à ce terminus du monde qui n’en est peut-être même pas la fin : « Fini, c’est fini, ça va peut-être finir », dirait Samuel Beckett, s’il venait faire un tour de ce côté.

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Sans aucun doute, le catastrophisme du spectacle fonctionne bien. Le dialogue avec le public, moins. Nous avons du mal avec l’art répétitif (à l’exception autrefois des œuvres du compositeur Phil Glass) et nous attendons la fin pour applaudir. La machine du cabaret  -échange direct et spontané- ici, ne fonctionne pas, même sollicitée. Quelques rangs se sont vidés ce soir-là à la cour du lycée Saint-Joseph mais des spectateurs ont applaudi fortement. Nous avons regretté d’avoir manqué, au festival d’Avignon en 2012, The coming Storm et Tomorrow’s Parties du même Tim Etchells, avec le collectif Forced Entertainment et  L’Addition (2023). Cela nous aurait donné, sans qu’on ait réellement besoin d’un mode d’emploi, le titre de la pièce est assez clair- une piste à suivre pour mieux apprécier l’objet. Arts plastiques, art en plastique, on a bien le droit de jouer avec les mots, en voyant les centaines de gobelets qu’un léger vent (bienvenu !) fait rouler sur le plateau. Art léger, à ne pas prendre trop au sérieux, même si le thème n’est pas à prendre à la légère. Temps du plastique, déjà honni par Léo Ferré à la fin de années cinquante, et peut-être, sur sa fin…

Parmi les formules répétées et martelées par les interprètes: « We can make it. Don’t lose heart. » (« Nous pouvons le faire. Ne perdez pas espoir. »). Si on répète les dernières syllabes prononcées, cela donne : Lose heart. Vous voilà prévenus. Ce spectacle, répétitif, foisonnant, drôle, trop long parfois, mais symptomatique des désastres rampants de l’époque, à la mode (théâtre-performance-arts visuels),  ne vous donnera pas une réponse sur l’état du monde. Ni sur la force, la place, les bienfaits et méfaits de l’hyper-technologie. Il ne peut donner que ce qu’il a: un outil pour le regard…

 Christine Friedel

Les 20, 21 et 22 juillet à 22 h, cour du lycée Saint-Joseph, rue des Lices, Avignon ( Vaucluse).

 

Juste la nuit d’après La Nuit juste avant les forêts, mise en scène de Sébastien Truchet

Festival d’Avignon

Juste la nuit de Bernard-Marie Koltès, d’après La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Sébastien Truchet ( tout public à partir de douze ans)

Ecrite pour l’acteur Yves Ferry en 77, donc il y a déjà quarante ans, c’est la première pièce reconnue par cet auteur, hélas mort si jeune du sida et qui aurait aujourd’hui soixante-dix huit ans.  Elle a été créée la même année sous sa direction au Théâtre de l’Oulle. C’était encore dans les premiers temps du off…  Souvent mise en scène d’abord par Moni Grégo, puis entre autres  en 2011 par Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, ensuite par Catherine Marnas, il y a sept ans, et en 2021 par Mathieu Cruciani…

 ©  Valérie Labadie

© Valérie Labadie

En une seule et longue phrase, ce monologue dont le premier mot -révélateur- est : « Tu » ‘est une sorte d’appel en urgence à un  inconnu, sans aucun doute étranger et anonyme, tard dans une grande ville. Pas de véritable intrigue. Sous la pluie, il demande une chambre pour la nuit. Mais sans succès et, à la fin l’homme se trouvera toujours sous la pluie.
Entre temps, il aura beaucoup parlé d’une rencontre avec des racistes, d’une nuit d’amour avec la  » mama », d’une prostituée suicidée, d’une agression dans le métro…

Bref, le quotidien nocturne d’une société où sont racontés en filigrane ce qu’ont pu être des moments de la vie de Bernard-Marie Koltès. Avec cette obsession qui fut la sienne: la rencontre avec l’autre et l’amour vécu pour le meilleur, ou pour le pire…
Un texte devenu un classique du théâtre contemporain et d’une écriture exceptionnelle…  « Je ne sais pas son vrai nom, celui qu’elle m’a dit n’était pas le sien, alors je ne dirai pas non plus comment elle était faite, personne ne saura jamais qui a couché avec qui, toute une nuit, sur un pont, en plein milieu d’une ville, des traces y sont encore, là-bas, dans la pierre : tu te promènes n’importe où, un soir par hasard, tu vois une fille penchée juste au-dessus de l’eau, tu t’approches par hasard, elle se retourne, te dit : moi mon nom c’est mama, ne me dis pas le tien, ne me dis pas le tien, tu ne lui dis pas ton nom, tu lui dis : où on va ? elle te dit : où tu voudrais aller ? on reste ici, non ?, alors tu restes ici, jusqu’au petit matin qu’elle s’en aille, toute la nuit je demande : qui tu es ? où tu habites ? qu’est-ce que tu fais ? où tu travailles ? quand est-ce qu’on se revoit? « 

Ici et maintenant, cela donne quoi?  D’abord, une retrouvaille avec un texte imposant. Même s’il a subi des modifications… On aimerait tout de même bien savoir ce qui signifie ce curieux intitulé: Juste la nuit de Bernard-Marie Koltès, d’après La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès. A la fois pour dire qu’il est bien de lui, malgré tout? En tout cas, les ayant-droits de l’auteur ne sont vraiment pas très regardants…
Dans ce petit lieu vraiment pas fabuleux où, au quatrième rang de dures banquettes, on ne voit pas le bord de scène, Léa Dumont, une jeune comédienne au visage rayonnant et très expressif, arrive à s’emparer de ce monologue difficile pendant une heure. Chapeau. Sur le plateau nu, juste un gros sac à dos contenant quelques accessoires..Nous ne sommes peut-être pas tombés sur le bon soir mais la direction de Sébastien Truchet n’était pas au rendez-vous et il y avait des moments bien dits, et d’autres, avec un manque regrettable de diction.
Plutôt embêtant et à revoir de toute urgence! La langue de cette longue phrase au rythme étincelant exige justement une précision d’orfèvre!  Et que dire de cette  idée de mise en scène « participative » où, au feu vert piétons qui s’allume, les projecteurs s’éteignent et six spectateurs à qui on a remis une lampe-torche, sont priés d’éclairer l’actrice. Tous aux abris !

Le spectacle qui avait été joué au Studio Hébertot à Paris, doit poursuivre sa route au Théâtre du Chariot à l’automne prochain. D’ici là,  il faudrait que Sébastien Truchet revoit sa mise en scène… Léa Dumont mérite vraiment beaucoup mieux.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 juillet ( relâche le 22 ) à  20 h 05, salle Bayaf, 10 rue de la Carreterie, Avignon ( Vaucluse).

Au plus près de ces voix, texte de Chahla Chafiq, mise en scène de Gilles David (sociétaire de la Comédie-Française).

Festival d’Avignon

Au plus près de ces voix, texte de Chahla Chafiq, mise en scène de Gilles David (sociétaire de la Comédie-Française)

Difficultés de réservation, prix élevé des places, hermétisme et longueur épuisante de certains spectacles… Le public cette année a tendance à se détourner du In, au profit du Off, souvent riche de nombreuses et très intéressantes propositions  qu’il savoure sans modération. comme celle-ci.
Depuis que sa femme est morte, un professeur d’Histoire mène une vie solitaire et calme. Il évite  de se mêler à la politique de l’Iran et  n’avait déjà pas participé à la révolution de 1979 qui avait  renversé le Chah et reste en marge des protestations contre le nouveau régime. Mais cette fois, la révolte des femmes sortant sans voile et défiant l’ordre dominant, va l’interroger!

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Des images de la répression sanglante en Iran sont projetées sur le mur de pierre en fond de  scène.  L’ancien professeur va alors relire la poétesse Tahereh Qorrat ol Ein, première femme à avoir osé enlever son voile devant une assemblée d’hommes vers 1850. “Ce qui m’intéresse dans ce texte, dit Gilles David,  est sa portée politique mais aussi la précision de sa morale. Il met en crise une intelligence qui s’est habituée à regarder sans agir, à comprendre sans répondre et à nommer la violence,  sans accepter d’être atteinte et ce professeur, ni lâche ni monstrueux, nous concerne tous.”L’Iranienne Chahla Chafiq, après avoir participé à la révolution de 79,  a été contrainte à l’exil. Salmi Elahi, actrice et chanteuse, interprète avec justesse la poétesse rebelle et Jean-Paul Sermadiras est un retraité de l’enseignement inactif, convaincant. Cette pièce d’une heure nous plonge efficacement dans une actualité  brûlante.

Jean Couturier

Théâtre de la Porte Saint-Michel jusqu’au 25 juillet. Relâche le 22. T. : 09 80 43 01 79 ou 07 69 39 87 43.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

How Romantic, conception et chorégraphie de Katerina Andreou & Carte Blanche

Festival d’Avignon 

How Romantic, conception et chorégraphie de Katerina Andreou et Carte Blanche

Invitée par la compagnie nationale norvégienne Carte Blanche, l’artiste grecque Katerina Andreou demande à quatorze interprètes quel est comportements de couples dans un marathon de danse. Cette pièce s’inspire de ceux qui existaient aux États-Unis dans les années trente.
On achève bien les chevaux, ce film américain réalisé par Sydney Pollack (1969) et adapté du roman éponyme d’ Horace McCoy (1935),  a été porté à la scène l ‘an passé, avec une certaine réussite par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro l (voir Le Théâtre du blog).

©Carte Blanche - The Norwegian National Company of Contemporary Dance/ Øystein Haara

©Carte Blanche – The
Norwegian National Company of Contemporary Dance/
Øystein Haara

Ici, les danseurs forment un groupe mais il n’y aura pas d’élus: ils commencent et finissent à quatorze.  «Tout au long de la représentation, dit la chorégraphe, nous jouons avec la question du regard et du témoignage. Il s’agit d’un spectacle, assumé comme tel jusqu’à la fin  mais en même temps, les performeurs deviennent, par moment, un public sur scène. C’est alors un spectacle dans le spectacle et nous en sommes les témoins : une manière de créer une complicité  avec la salle. Cette mise en abyme permet aussi de faire apparaître le côté reality-show des marathons de danse. »

Belles intentions… mais How Romantic déçoit. L’énergie et l’engagement des interprètes sont évidents mais au service de quoi? Trois tableaux: au premier, les danseurs, tous sur une estrade centrale, se regardent, s’évaluent et quelques petits mouvements naissent… Au deuxième, des couples se forment et s’enlacent au ralenti.
Le troisième, enfin, est plus dynamique: ils courent autour du plateau pour enjamber cette estrade comme des chevaux sautent un obstacle. Le tout sur des extraits du Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, mêlés à une musique électronique. Une fois de plus, beaucoup trop forte, même sur une heure! Les créateurs actuels sont-ils sourds, ou veulent-ils, à tout prix, générer des générations de sourds et/ou d’acouphéniques?

Jean Couturier

 Le spectacle a été joué du 13 au 16 juillet à  la FabricA, Avignon ( Vaucluse). 

Psicofonia Silences d’Espagne, texte, mise en scène et interprétation de Faustine Noguès

Festival d’Avignon

Psicofonia Silences d’Espagne, texte, mise en scène et interprétation de Faustine Noguès

Que peuvent nous apprendre les fantômes ? La question n’est pas d’y croire ou non, mais de les écouter. L’autrice-actrice est allée les chercher, y compris dans sa propre amnésie. Elle a eu beau lire des livres sur la guerre civile espagnole, regarder des documentaires mais rien ne reste. En plus, on l’étudie à la fin du programme d’Histoire, donc jamais à fond. Alors,  va au fond de l’oubli, au fond du traumatisme qui se transmet en silence, de génération en génération,  chercher ce silence pour qu’il parle.  Philippe du Vignal vous avait dit tout le bien de ce solo créé en février dernier au théâtre de la Cité internationale à Paris (voir Le Théâtre du Blog) qui se joue dans la chapelle au Théâtre des Halles

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Avec un dispositif sonore d’un raffinement exceptionnel, composé par Colombine Jacquemont, elle nous fait écouter au casque, les pierres d’un village rasé par les troupes franquistes. On vous le jure: on entend les fantômes. Derrière le «bruit blanc», nous percevons une infime note chantante. La pierre reste là, bloc de mémoire enfermé, tandis que les souliers du grand-père, émigré en Corrèze, se mettent à chanter l’Espagne. Mais l’oubli? Le texte et le spectacle le cherchent patiemment là où il est et le trouvent.
Une loi d’amnistie adoptée deux ans après la mort de Franco par le Parlement espagnol a libéré les derniers condamnés républicains encore en prison. Mais les crimes du franquisme ont été effacés. Nada. Il ne s’est rien passé. Sauf pour ceux qui, aujourd’hui, ouvrent les fosses communes, cherchent les ossements de leurs martyrs.
En une heure et quart, Faustine Noguès prend le temps de venir doucement à cette loi de l’oubli forcé, à ses effets sur sa vie de jeune Française. Simplement, elle nous fait écouter les émotions qui nous sortent ensemble du labyrinthe et nous mènent à un savoir historico-politique. On le sait, l’intime et le politique sont liés: c’est l’objet même du théâtre. Mais rarement -jamais- on ne l’a vu analysé, étudié, avec autant de finesse et de profondeur, respect de son objet et du public, avec le sourire et la grâce. Faustine Noguès joue encore les 18 et  20 juillet. Essayez de trouver une place…

 Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre des Halles,  rue du Roi René, Avignon ( Vaucluse).

Festival d’Avignon Le Deuil sied à Electre, d’après Eugene O’Neill, adaptation, mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin

Festival d’Avignon

Le Deuil sied à Electre, d’après Eugene O’Neill, adaptation, mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Demandez-le aux Atrides…La famille et le lieu le plus dangereux et meurtrier qui soit. Chez les Mannon, à la fin de la Guerre de Sécession (moment fondateur des Etats-Unis d’Amérique), les liens se nouent et se jouent par couples, en une ronde fatale. Fils et père, père et fille, fille et mère, mère et fils, voilà tissé un filet de passions et de haines. Sans oublier le catalyseur du drame: l’amant, convoité à la fois par la mère et la fille, au paroxysme de la rivalité féminine. Scandale fascinant que cette figure d’Electre, image d’une vengeance sacrilège qui se veut juste, paradoxe (pas tant que cela), d’une fille choisissant le parti du père dominateur assassiné.

Gwenaël Morin ne s’est guère soucié de psychologie… Eugene O’Neill (1888-1953) s’en est chargé, échantillonnant les pistes incestueuses révélées par la psychanalyse, travaillant sur la culpabilité à partir de Crime et Châtiment.  Le metteur  en scène donne en spectacle (cela ne fait pas pour autant de nous, des voyeurs, quoique…)  les pulsions d’attraction et de haine, les énergies qui dynamisent et foudroient les personnages. Auxquels les six comédiens ne s’identifient pas. Ils « portent » les figures de cette famille, leur nom et  extraient à vif, devant nous, la quintessence de leurs passions.

© Christophe Raynau de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le jardin de l’Hôtel de Mons offre plus qu’une scénographie: un cadre idéal à la représentation de cette pièce. Au fond, la belle façade évoque une demeure de grande famille, les arbres ombragent l’aire de jeu et l’éloignent, la protègent de la ville toute proche…
Tout est prêt pour l’harmonie mais une harmonie menteuse. Y compris  dans la dernière partie du spectacle, quand nous sommes invités à partager l’espace avec les comédiens. Mensonge : le meilleur point de vue reste celui qu’on a, des gradins (terriblement inconfortables), le regard orienté vers la mise en scène.

Mais vrai et malin! L’inconfort visuel où sont plongés ceux qui ont osé occuper l’espace de jeu, lumière d’un projecteur dans l’œil, arbre cachant la forêt – leur fait vivre quelque chose de cette impossible réconciliation. Même le théâtre ne peut rétablir l’harmonie. Pourtant, on sort regonflé du spectacle. Gwenaël Morin clôt avec Le Deuil sied à Electre son cycle avignonnais: « Démonter les remparts pour finir le pont» et opère un grand nettoyage dans la façon de jouer et de lancer les comédiens dans le texte. Des brèches partout ! Une belle catharsis! Le pont ne sera jamais achevé -et c’est tant mieux- et il y a encore de l’espoir pour le théâtre.

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Jean Giraudoux avait bien éclairé la fin de son ElectreLa femme Narsès : «Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève? Electre : «Demande au mendiant. Il le sait.» Le Mendiant: «Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Christine Friedel

Jusqu’au 23 juillet (relâche le 19) à 22 h,  Jardin de la rue de Mons, Maison Jean Vilar, Avignon (Vaucluse).

Du 13 au 15 octobre, Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours ( Indre-et-Loire).

Du 4 au 10 décembre, Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers. ( Seine-Saint-Denis).

Du 19 au 22, puis du 26 au 29 janvier, Théâtre-Centre Dramatique National de Bordeaux-Nouvelle Aquitaine (Gironde).

 

 

 

 

 

 

The History of Korean Western Theatre concept, texte, mise en scène, musique et vidéo de Jaha Koo

Festival d’Avignon

The History of Korean Western Theatre, concept, texte, mise en scène, musique et vidéo de Jaha Koo

 

 Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

Cet artiste coréen présente ce volet d’une trilogie où il nous parle de l’histoire socio-politique et culturelle de son pays et de sa vie à lui.  Et il joue aussi Haribo Kimchi ( voir (Le Théâtre du Blog) . Ici, rien sur la scène qu’un cuiseur à riz, un grand écran, un enregistreur à cassettes- en passe de devenir un objet-culte et grâce auquel ont été enregistrés et aujourd’hui conservés nombre d’interviews de tous ceux qui ont fait le théâtre contemporain entre autres : Peter Schumann, Ariane Mnouchkine, Luca Ronconi, Peter Brook, Judith Malina et Julian Beck du Living Theatre, Tadeuz Kantor, Jérôme Savary…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cet artiste coréen, qui vit en Europe, monte  en silence un origami, ou plus exactement une sorte d’origami, dont les formes rappellent celle d’un très gros crapaud, lequel ensuite fera quelques pas sur la scène. Puis il  va nous raconter avec nombre d’images sur écran ce qu’a été l’histoire du théâtre dans son pays depuis un siècle environ et qu’on connait très mal, voire pas du tout en France… Mais il annonce tout de suite la couleur: « « En Occident, vous avez une conception très étroite de ce que peut être un acteur. »
Aux  images en noir et blanc déjà anciennes, se succèdent d’autres en couleur. Jaha Koo va essayer de nous montrer comment l’Etat coréen a en quelques décennies imposé une japonisation  et une occidentalisation, colonisant ainsi  la culture de son pays. En particulier du théâtre avec, entre autres, un auteur comme William Shakespeare. Cela ressemble à une conférence mais n’en est pas une et pas vraiment non plus du théâtre « documentaire ».
En fait, ce spectacle a à voir avec la mémoire collective d’un pays comme le sien mais Jaha Koo nous raconte qu »il a appris le théâtre avec nos grand auteurs : Shakespeare, Molière, Sophocle et… Arthur Miller.  Et il nous entrer dans son intimité avec la vie de  sa chère grand-mère, nous parle des relations sociales en Corée du Sud, des failles du confucianisme, tout cela en dialoguant avec son auto-cuiseur… qui lui parle. Avec, en filigrane, une remontée dans le temps, comme pour arriver à mieux maîtriser celui qui est le sien mais aussi celui des générations qui lui succéderont.  Il se demande aussi quel artiste il aurait pu être, sans  cette colonisation culturelle. A la fin,  Bibisae, apparait un démon, à la fois oiseau et dragon, mangeur de mauvais souvenirs, un personnage du théâtre traditionnel coréen …
Ce court spectacle  (soixante minutes) créé en 2020 a souvent été joué et est d’une rare perfection artistique. Jaha Koo réussit à  rendre universel ce parcours et c’est un des grands mérites de son  The History of Korean Western  Theatre.  Mais il y a eu juste quatre représentations en Avignon. Dommage…

Philippe du Vignal

Spectacle joué  les 6,7, 8 et 9 juillet au gymnase du lycée Mistral, Avignon ( Vaucluse). 

La prochaine fois que tu mordras la poussière, adaptation du roman éponyme de Panayotis Pascot et mise en scène de Paul Pascot

Festival d’Avignon

La prochaine fois que tu mordras la poussière, adaptation du roman éponyme de Panayotis Pascot et mise en scène de Paul Pascot

 Le fils dans une salle d’attente d’hôpital, à se ronger les pouces, à vider des canettes et le père aux urgences, on ne sait pas trop -ou on ne sait que trop- comment ça va finir… L’un est sur scène, l’autre lui répond des gradins, parfois  coup pour coup, et parfois, ils s’expliquent, ils savent ce qui les relie et leur permettra peut-être de se rejoindre. Pas facile. Le père ne cherche plus rien, sinon quelques souvenirs,  la force et l’écho de son autorité perdue. Le fils, lui, recherche tout ce qui a fait de lui le presque adulte que nous voyons ici. Il fouille dans les souvenirs vrais et faux,  et il essaie d’y voir plus clair.

 

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Ce qui fait plaisir: dans cette pièce, le banal est traité comme tel mais sérieusement, dans la chair à vif des sentiments. Il s’agit de la vie de tout un chacun, mais dramatisée -le théâtre est là pour ça, pour cette concentration «en vrai» du réel. Grandir devient l’objet du récit : le garçon découvre en se racontant ce qui l’a formé, ce qui a fait de lui ce qu’il est. Dire, c’est devenir. La prochaine fois que tu mordras la poussière pourrait n’être que le théâtre «mignon » de la difficile rencontre d’homme à homme, entre père et fils. Mais le jeu, les gestes et le rythme du jeu nous attachent, nous ficèlent : eux, c’est nous. Le jeune Romeo Mariani, déjà expérimenté mais encore capable d’aller chercher en lui-même l’enfance, vulnérable, intraitable, tout entière à la détresse ou aux joies du corps, fait le hold-up. On ne vous dira pas comment la pièce se termine, et si, ou comment, le père (Yann Pradal) reprend sa place.

 Christine Friedel
 
Théâtre des Halles, rue du Roi René, Avignon. T. : 04 32 76 24 51

 

Raúl, clown brésilien

Festival d’Avignon

Raúl, clown brésilien

© Jean Couturier

© Jean Couturier

Le 6 juillet dernier, Raúl, clown de rue brésilien implanté en France depuis plusieurs années, a écrit cette lettre à Monsieur le Maire d’Avignon. « Je m’adresse à vous aujourd’hui, non seulement comme artiste mais comme citoyen et artisan d’une tradition qui fait l’âme de notre pays et de votre ville : l’art de la rue. Cela fait très longtemps que je viens en Avignon pour le partager.  Et il y a plus de vingt-huit ans que je parcours le monde, pour apporter rire, poésie et spectacle, là où les théâtres fermés ne vont pas toujours… « Mon engagement a toujours été le même: offrir un moment d’inclusion, gratuit et une cohésion sociale à tous sans distinction de moyens. Ces derniers jours, la pression des contrôles policiers à répétition, place du Palais des Papes, est devenue étouffante: menaces de verbalisation, menaces de saisie de matériel… On traite les artistes de rue comme des fauteurs de troubles. »

Le passé éclaire souvent le présent:  c’était il y a cinquante ans! Et Jules Cordières, ancien élève de Normale Sup et remarquable funambule de corde molle, mort cette année (voir Le Théâtre du Blog) se faisait déjà verbaliser boulevard Saint-Germain à Paris! Mais il régnait avec sa petite troupe à Aix, ville ouverte aux saltimbanques,une remarquable opération  imaginée par Jean Digne*. La mairie d’Aix-en-Provence était plus intelligente et généreuse que celle de la Capitale.
Devant les pressions quotidiennes qu’il subissait, Raúl est entré en résistance; aidé par les réseaux sociaux et par un avocat, il a fini par avoir gain de cause et a enfin reçu une autorisation de la préfecture du Vaucluse. Dans mes souvenirs- bientôt quarante ans de festival- les représentations de petites troupes devant le Palais des Papes ont toujours fait, et font encore partie de mon quotidien.  Il est important que cela puisse continuer, surtout quand certains artistes du In témoignent d’une hypertrophie du moi…
Quels que soient les numéros de Raúl, (il ne cherche pas à rivaliser avec le Cirque du Soleil!), son engagement auprès d’un public non captif et authentiquement populaire, est tout à fait remarquable. Il défend ainsi un art de la rue non institutionnel qui existe depuis des siècles.  Raúl termine ses jongleries loufoques en crachant le feu, par deux fois, ce qui illumine les hauts murs du Palais des Papes… Ce n’est rien et c’est pourtant d’une rare beauté…

Jean Couturier

Raúl le clown brésilien sur Facebook et Instagram, et le clown brésilien.com.
* Vous pouvez demander une photo gratuite de Jules Cordières à Philippe du Vignal, via les commentaires du Théâtre du Blog.

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