Festival Kourtrajmé Kiss de Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, mise en scène de Sébastien Davis

Festival Kourtrajmé

Kiss de Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, mise en scène de Sébastien Davis

Ladj Ly, réalisateur, scénariste et producteur français d’origine malienne de quarante-huit ans, qui a grandi à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) a tourné un premier court-métrage, Les Misérables en 2018. En réaction à une grave bavure policière sur un jeune noir à Montfermeil,  le 14 octobre 2008, qu’il avait alors filmée. Cette œuvre reçut de nombreuses récompenses: entre autres, au festival international du court métrage de Clermont-Ferrand et une nomination au César du meilleur court métrage en 2018. Toujours en 2018, il est nommé pour le César du meilleur documentaire avec À voix haute : La Force de la parole, coréalisé avec Stéphane de Freitas sur le concours d’éloquence Eloquentia. En 2018,  Ladj Ly tourne son premier long métrage, Les Misérables, une adaptation de son court et crée à Montfermeil, l’école gratuite Kourtrajmé, ouverte à tous et  sans condition de diplôme consacrée aux métiers du cinéma au sein des Ateliers Médicis,  financée par des fonds publics et privés.
La compagnie Kourtrajmé, elle, a vu le jour il y a quatre ans, sous l’impulsion de l’actrice Ludivine Sagnier et du metteur en scène Sébastien Davis, pour accompagner les élèves-acteurs vers un parcours professionnalisant. Quatre ans plus tard, cette compagnie présente ici quatre spectacles, trois maquettes, un long-métrage et  une table-ronde. « Ils se veulent, dit Ladj Ly, à l’image des valeurs que nous portons: la diversité, le décloisonnement, l’exigence artistique et surtout… celle d’une plus juste représentativité de notre population au sein des arts. » “Il est question ici d’un baiser. Un vrai, réel, charnel. Et d’amour, même l’instant de ce baiser. C’est bien notre envie, l’envie de ce travail : se rencontrer dans un baiser d’amour.”  Ou comment une actrice et un acteur peuvent-ils arriver à s’embrasser sur un plateau avec le maximum de ce qui doit apparaître comme une vérité? Est-il possible non de « représenter » un baiser sur la bouche mais de le vivre devant un public, chaque soir de représentation? Sans qu’il puisse le savoir? Ou se situe alors exactement le jeu? A quel moment, peut naître le désir de l’autre?

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Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean jouent-ils à être ce couple ou en sont-ils un dans la vie? Bref, le théâtre dans le théâtre, une recette inusable du théâtre occidental (Shakespeare, Corneille, Molière, Marivaux, etc.)  Mais ici revue et corrigée par de jeunes auteurs-interprètes. Avec une mise en abyme du corps devenant une forme d’art. Un thème déjà exploré par Kierkegard qui parlait, il y a déjà presque deux siècles, du stade esthétique de l’existence. Mais ici, on n’est  finalement pas loin d’une performances en arts plastiques où, comme, dans le body art, le corps devient alors médium privilégié, avec, notamment, un très beau moment dansé, face public et ce qui est assez rare, un texte écrit par les deux interprètes. Et on ressent souvent chez Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean, cette attirance des corps dont parle si bien le philosophe Jean-Luc Nancy: « Le corps est ce qui me met dehors, au sens où le sujet est toujours hors e soi, c’est moi en tant qu’extériorité. » Soit un art théâtral qui se revendique comme tel, souvent physique mais à l’opposé de tout excès de tout pathos, sur le plateau nu, avec une chaise en bois et une autre chaise-coque en plastique gris.  Puis, avec une table entre Siham Falhoune et Maxime Saint-Jean.
La mise en scène de Sébastien Davis est rigoureuse et il dirige bien ses interprètes… sans micros H.F. et sans fumigènes. On aurait aimé que les costumes soient un peu plus recherchés mais bon… La déjà très bonne actrice a déjà joué dans plusieurs films et a une présence fabuleuse, avec un merveilleux sourire, une gestuelle et une diction impeccables. Et on aimerait bien la voir dans un Molière, un Labiche ou un Feydeau…
Lui, grand, très concentré et attentif à elle, a aussi une belle présence mais, venu des Beaux-Arts de Montréal, il n’a pas la force de tir de sa camarade et ne maîtrise pas bien sa diction…. On le comprend parfois difficilement. Là, il y a encore du travail… A ces réserves près, cela vaut le coup d’aller voir cet ovni. Même s’il est encore un peu brut de décoffrage, il a de grandes qualités. La banlieue, même pauvre! loin des manies parisiennes chichiteuses et coûteuses, est riche en bon terreau d’où surgissent aussi de belles pousses… Et nous conseillons Kiss à Marine Le Pen, même si elle n’ira jamais. Ou à ses conseillers… mais ils n’iront pas non plus. Nous vous rendrons compte de la suite de ce festival.  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 28 mars, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème).    


Archives pour la catégorie festival

Après plus de deux ans, ouf ! Rachida Dati quitte le ministère de la Culture

Après vingt-cinq mois passés, ouf ! Rachida Dati quitte enfin le ministère de la Culture…

 Après une longévité record (légèrement plus que celles et celui qui l’ont précédée!: Françoise Nyssen, Franck Riester, Roselyne Bachelot, Rima Abdul Malak, la ministre, nommée on ne sait bien pourquoi par Emmanuel Macron, a démissionné -tardivement- afin de préparer son élection à la Mairie de Paris… Mais dans le milieu des spectacles, action culturelle, arts plastiques, elle n’aura pas laissé de souvenir impérissable. Ni dans ses relations avec les journalistes et les syndicats, souvent tendues….

Elle a multiplié les effets d’annonce dont elle est devenue une spécialiste, mais on attend encore des projets d’envergure et des réalisations marquantes. Il y a bien eu un Plan Culture et ruralité en juillet 2024, avec 98 millions d’€ -mais sur trois ans ce qui est peu-  pour favoriser l’accès à la Culture, aider à la rénovation des musées, donner plus de moyens aux associations et festivals. Et promouvoir la Culture dans les campings… Mais cette opération conçue vite fait et dont on s’est moquée, ressemble trop en effet à un coup de com. Combien, sur les plus de 7.000 campings en France, en ont-il bénéficié? 5 à 6 %, pas plus?
Ce Plan Culture et ruralité, si l’on croit un rapide sondage que nous avons fait dans le Cantal, département rural par excellence, les principaux intéressés ne semblent guère concernés.. Les éleveurs surveillent d’abord attentivement le prix du lait et des vaches qu’on leur achète et n’aiment pas trop en général, qu’on leur fasse la leçon.
De toute façon, la Culture ne semble pas être la tasse de thé de cette bagarreuse politique. Et les crédits  pour le patrimoine sont en baisse de 58 millions! En juillet dernier, donc au moment du festival d’Avignon, seule ministre à avoir osé le faire, elle est venue, sans voir un seul spectacle du in ou du off! Et bien entendu, elle n’est pas allée faire un tour à l’Ecole des Beaux-Arts! Il fallait oser! Vous avez dit: provocation? Ou… peur des syndicats, entre autres, ceux  du spectacle qui l’adorent.

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©x Une toile de Pierre Soulages au musée de Rodez.

Et, quand elle est passée au musée Soulages à Rodez, elle a eu le mérite d’être claire: «Vous savez, je déteste Soulages, alors, dépêchons-nous. » Guidée par Maud Marron-Wojewodzki la nouvelle conservatrice, elle y est en effet restée une demi-heure. Il fallait aussi oser! Chapeau! Au moins, Pierre Soulages, décédé en 2022, n’aura pas connu cela… La réforme de l’audiovisuel public qui aurait permis de réunir France Télévisions, Radio France et l’Institut National de l’Audiovisuel (I.N.A), un de ses projets fétiches était mal ficelé et, vu le nombre d’oppositions, a été enterré.
Quant à la mairie de la Capitale, cette politique ambitieuse la convoite depuis longtemps, même si les mots quelle emploie, sonnent creux:  « Je veux dire aux Parisiens : je vais me battre pour eux, je vais me battre pour Paris. Je leur demande de me faire confiance, car je vais changer leur vie, je vais changer Paris, je vais changer leur destin ». Tout de suite les grands mots! Mais la Culture est loin d’être une priorité de son programme électoral! Et cela fait quand même un peu désordre pour une candidate à une si haute fonction.  Paris compte un peu plus de deux millions habitants aujourd’hui et quelque trente millions de touristes par an…
Dans quelques mois elle comparaîtra devant la Justice pour corruption et trafic d’influence. 
Alors députée européenne, elle a été et reste soupçonnée d’avoir perçu il y a douze ans 900. 000 € d’honoraires! pour un lobbying en faveur du groupe Renault-Nissan. Rachida Dati fait aussi l’objet d’une enquête pour non-déclaration de bijoux à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique… Cela fait quand même beaucoup de casseroles pour une candidate à une aussi haute fonction…
Catherine Pégard, autrefois journaliste puis conseillère politique de Nicolas Sarkozy et qui a succédé à Rachida Dati, elle, fera sans doute preuve de plus d’attention… Mais elle restera jusqu’aux Présidentielles, donc attendons la suite.


Philippe du Vignal

La monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie, le « sponeck »

Petite histoire du théâtre: le « sponeck », monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie

 J’écoute une émission de France-Culture: pour qui faisons-nous du théâtre? Sommes-nous vraiment un service public? Quand nous étions, Hervée de Lafond et moi, à la direction de la Scène Nationale de Montbéliard-Centre d’art et de Plaisanterie, son président, un chirurgien assez conservateur avait craqué et s’était plaint quand il avait aperçu dans le public quelques jeunes de type méditerranéen. Et là, j’ai fait une colère comme jamais : “Dehors, vous n’avez rien à faire ici! »
Alors, il est allé voir le Maire:  » La programmation de ces trublions va me forcer à devoir aller au théâtre à Paris. Nous, bourgeoisie éclairée de Montbéliard, nous sommes les nouveaux exclus de la Culture. » Fort heureusement, Alain Chaneaux, adjoint R.P.R. à la Culture de 89 à 98, nous a soutenu et s’est même réjoui même de ce remue-ménage.

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Nous étions ravageurs. J’avais refusé que le contrôle à l’entrée de la salle commence par la déchirure d’un billet. Il y avait donc un passeport avec de jolis timbres, chacun correspondant aux spectacles choisi et il  fallait le faire tamponner, comme si on partait en voyage à l’étranger… Et nous avions une monnaie: le « sponeck »; au gré des spectacles vides ou pleins, on faisait varier le taux. C’était ludique et il y avait des spéculateurs qui en guettaient la baisse… Avec l’approbation du Maire, nous avions nommé la Scène nationale que nous avons dirigée pendant neuf ans: Centre d’art et de plaisanterie. Les services de Jack Lang, alors ministre de la Culture, avaient aussitôt dit: non. Alors, nous nous sommes adressés directement à lui et il  nous a répondu : « Pourquoi pas? »

Nous étions fous: nous avions invité Christian Zaccharias, célèbre pianiste et chef d’orchestre allemand à condition qu’il porte en scène un blouson en cuir et nous avions exigé qu’il parle des morceaux qu’il allait interpréter. Les ouvreuses et ouvreurs étaient habillés en « hells angels’ ». Cela nous  semblait important de casser le rituel moisi des concerts de musique classique.

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Après chaque spectacle, le public se retrouvait dans les salons de l’Hôtel de Sponeck- notre lieu de travail et d’accueil-  pour un « placotage »: une discussion avec l’artiste qui choisissait le menu du dîner, aussi ouvert au public… Nous tenions à « dépiédestaliser » la Culture. 
Petite anecdote: nous voulions offrir un verre de champagne mais, bien sûr, c’était trop cher! Alors, j’avais demandé à un œnologue de goûter un vin mousseux correct que j’avais préparé très glacé avec une pointe de cassis. Et il n’avait rien remarqué de suspect. Normal: si  la boisson est glacée, on ne se doute de rien. J’en étais resté assez fier!

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Et des inventions,  nous n’arrêtions jamais d’en faire; nous avions affiché un panneau : “Invente ou je te dévore”, la maxime de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) , grand architecte et urbaniste des Salines d’Arc-et-Senans (Doubs) mais aussi des barrières d’octroi à Paris qui existent encore: celle  à la Villette, celle dite  d’Enfer, place… Denfert-Rochereau, une rotonde au parc Monceau  et la barrière du Trône, près de la Nation. Le plus important pour nous: arriver à remplir le Théâtre de Montbéliard qui ne répondait pas à notre appétit d’ogre, puisque nous voulions remplir Montbéliard… de théâtre. C’était sur ce point-là que notre différence avec les établissements culturels habituels, devenait magistrale. Nous voulions agrandir notre audience et nous adresser à la ville toute entière. Nous avons donc mis sur pied Le Réveillon des boulons,  pour le 31 décembre.

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Ce n’était pas une  simple théâtre de rue: nous avions partout dans la ville des ateliers où on préparait ce moment festif et organisait des bandes. Un immense rendez-vous, toutes catégories de population confondues. Commencé avec dix mille personnes et terminé au changement de siècle, avec quarante mille! Je me revois encore au sommet d’une tour de Babel, à environ trente mètres de hauteur, déclamant des poèmes….

Louis Souvet, maire de Montbéliard et président de la Communauté d’agglomération du pays de Montbéliard de 89 à 2008 était trop fier! Il recevait des appels téléphoniques le 1 er janvier, du genre: « Mais dis-donc, à la télé, ils ont parlé du réveillon à Londres, Los Angeles, Berlin, Paris, mais aussi  à Montbéliard!  Et tous les  hôtels affichaient complet. Nous étions trois à mener à bien ce grand chantier : Hervée de Lafond, Claude Acquart et moi-même, Jacques Livchine.
Bien sûr,  en France, les établissements culturels prêtent le flanc à la critique et on les accuse même de wokisme, même s’ils ont de bonnes programmations. Mais à qui s’adressent-ils? Suis-je populiste, quand je me réjouis que le réparateur de chaudière me dit:  « J’y étais, aux Boulons.  » Et le garagiste, les mains pleines de cambouis, m’explique que, pour ce Réveillon, il recevait sa famille de partout.
Il y a eu quatre éditions…
 Puis la municipalité et l’agglomération ont changé de bord...et en 2013,   n’ont pas reconduit Le Réveillon des Boulons qui avait lieu le 31 décembre une année sur deux. Motif : l’évènement coûtait trop cher aux collectivités et avait été créé sous la Droite! Sans commentaires. Vingt-cinq ans plus tard, personne, à Montbéliard comme dans la région, n’a oublié “Les Boulons”.
Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité qu’ils ont quitté le 31 décembre dernier.
 
 
 
 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (1)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité ( 1)

Les critiques du Théâtre du Blog sont encore émus quand ils évoquent le travail du Théâtre de l’Unité, une compagnie que Jacques Livchine et Hervée de Lafond fondent en 72 avec le scénographe Claude Acquart. Ils en ont quitté la direction le 31 décembre. Nous avons rassemblé ici nos souvenirs, à la fois identiques et jamais tout à fait les mêmes, vu le nombre de leurs créations depuis cinquante ans… Ci-dessous, premier tour de piste avec le témoignage de Jean Couturier. Suivront ceux de Philippe du Vignal et de Christine Friedel.

Ph. du V. 

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©x La 2CV Théâtre

Premier contact: je lis un papier élogieux de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération en juillet 1980 sur La Femme-Chapiteau et La 2CV-Théâtre, programmés au festival in d’Avignon. Puis, à celui de 92, je découvre L’Avion devant le musée du Petit Palais avec une cinquantaine de spectateurs transformés en passagers, victimes des turbulences de l’appareil. Jacques Livchine était le commandant de bord… Les plateaux-repas valsaient. Dans le fond, un avion reconstitué avait explosé et on évacuait des passagers blessés sur des brancards; à la fin, le public était prié de se couvrir d’un immense linceul blanc… Saisissant de vérité. Un spectacle prémonitoire… conçu bien avant le crash en janvier 92 d’un Airbus A 320 d’Air-Inter en provenance de Lyon,  près du mont Sainte-Odile, en Alsace. Bilan: 87 passagers et membres d’équipage morts sur le coup ou quelques heures plus tard; neuf seulement avaient survécu. Un spectacle qui provoquait un choc visuel, comme l’avait été devant le Palais des papes à Avignon, La Véritable Histoire de France par le Royal de Luxe.
En Etudes théâtrales à Paris X Nanterre, je fais un D.E.A. dirigé par Robert Abirached, sur cet iconoclaste Théâtre de l’Unité. Hervée et Jacques viennent d’être nommés à la tête de la Scène Nationale de Montbéliard qu’ils rebaptisent Centre d’Art et de Plaisanterie. Dans l’ancien hôtel particulier de Sponeck où sont leurs bureaux, un grand salon avec des canapés, des livres et l’hiver, un feu de bois dans une belle cheminée. On pouvait y boire gratuitement un bon vin chaud… mais il il fallait payer le verre. Habile esquisse de la loi, puisque le Théâtre de l’Unité n’avait pas la licence boissons alcoolisées. Un clin d’œil bien dans  son style…

Une longue aventure théâtrale à laquelle j’ai participé comme dramaturge à la création de Térezin: une évocation de ce camp (Tchécoslovaquie) où, entre 41 et 45, plus de 140.000 juifs furent internés par les nazis. La plupart y moururent, ou furent déportés à Auschwitz et gazés. Un camp utilisé comme vitrine avec des conditions de vie « normales »: en juin 1944, une délégation de la Croix-Rouge Internationale n’avait rien remarqué de suspect !

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©x Macbeth en forêt

J’ai aussi vu, nombre de spectacles du Théâtre de l’Unité : entre autres, Les Chambres d’amour, Mozart au chocolat, Macbeth en forêt, quelques Réveillons de boulons, Histoire d’un soldat et Les petits Métiers dont Le Souffre-Douleur. Hervée de Lafond y demandait qu’un spectateur vienne la rejoindre. Elle lui disait de nommer quelqu’un qui lui était insupportable. Réponse: Jean-Marie Le Pen… Alors, Hervée lui confiait un batte de base-ball et le priait de se défouler, en tapant sur un mannequin… rempli de poches de (faux) sang. Ce qu’on ne savait pas et il devenait vite tout rouge !
Elle concluait sobrement: «Soyez rassurés, ce n’était pas un être humain mais il aurait pu l’être. » Autrement dit: attention, ne vous faites jamais justice vous-même. Silence glacé dans le public qui avait reçu le message cinq sur cinq…

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©x La Nuit unique

Et nous avons aussi vu de vingt trois à six heures du matin à Colombes (Hauts-de-Seine). l’ultime représentation du Théâtre de l’Unité avec aussi, la dernière représentation de La  Nuit unique  qui avait été créée au festival d’Aurillac (voir Le Théâtre du Blog)  A une spectatrice qui voyait cette nuit unique quelque chose d’original, Jacques Livchine répondait: «Non ce n’est pas original mais originel. Dans tout l’Extrême-Orient, comme au Moyen-Orient, on fait des spectacles de nuit qui durent souvent plus sept heures .   

Douloureuse nostalgie. Jacques Livchine avait écrit (voir Le Théâtre du Blog):  » Hervée et moi, maintenant à plus de quatre-vingt ans, métastasés, cabossés, nous sommes sur le point de transmettre notre outil à un trio chargé de poursuivre l’œuvre entreprise. » Voilà c’est fait. Restera une façon iconoclaste de créer un théâtre qui fasse sens en louvoyant sans cesse avec les institutions. Le Théâtre de l’Unité est sans aucun doute la seule compagnie française qui aura eu la plus longue vie (avec Le Théâtre du Soleil dont il était proche). Loin des institutions qui se méfiaient de lui et se refusaient en général à l’accueillir, il est un des rares à avoir  acquis un public populaire, comme en témoigne l’extraordinaire réussite sur quelque vingt ans de ses Kapouchniks, ces cabarets mensuels qui attiraient de nombreux habitants d’Audincourt, pas toujours friands de théâtre…
Longue vie à Hervée et Jacques.

Jean Couturier

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Parisiens et visiteurs du monde entier vont rêver dans ce musée. Comme chaque année, Jean-Paul Favand, maître des lieux, invite des artistes au Musée des arts forains proprement dit, le Théâtre du merveilleux mais aussi au Salon vénitien et au Magic Miror.
Il faut aussi voir les manèges et éléments forains historiques que Jean-Paul Favand a collectionné et remis en fonctionnement avec une équipe technique très spécialisée. Manèges de chevaux de bois, vélocipèdes, gondoles mais aussi billards japonais ou hollandais, tables à élastiques et les fameuses courses de chevaux, de bateaux et de garçons de café, un ensemble d’attractions exceptionnel. Ce lieu unique au monde est sans doute un des plus grands musées privés du spectacle vivant.

 

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Thème de cette année: les costumes. On découvre, entre autres, ceux, fabuleux, de clown, créés par la maison Vicaire, des coiffes de cabaret et music-hall, d’une grande richesse, une robe de Brigitte Bardot dans Boulevard du Rhum (1970) de Roberto Enrico, une création d’Yves Saint Laurent pour le ballet Turangalila (1968) et une chapeau de Joséphine Baker (1973).

Au Théâtre du Merveilleux, opéras et ballets sont à l’honneur avec cinq pièces uniques d’une grande beauté dont Les Bandar Log (chorégraphie de Georges Skibine et costumes de Jacques Dupont (1968), Obéron (1954) costumes de Jean-Denis Malclès, Le Lac des Cygnes (1960), costumes de Dimitri Bouchene, chorégraphie de Vladimir Bourmeister. Yous ces spectacles furent créés à l’Opéra de Paris.
Enfin il faut aussi découvrir la parade et les performances musicales de la compagnie Demain on change tout, avec des marionnettes géantes. Il est bon de se perdre dans cet endroit hors du temps…

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Musée des arts forains, Pavillon de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, Paris (XII ème). arts-forains.com

 

 

 

Festival d’Automne The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susa

Festival d’Automne

The Work, conception de Susanne Kennedy et Markus Selg, texte et mise en scène de Susanne Kennedy (en anglais, surtitré en français)

Cette artiste allemande de quarante-huit ans, diplômée de la Hogeschool voor Kunsten d’Amsterdam, était venue il y a deux ans au festival d’automne avec ANGELA (a strange loop) et Einstein on the Beach, d’après l’opéra de Phil Glass et Bob Wilson. Son travail est à la croisée des chemins entre théâtre, performance et installation avec grands écrans vidéo aux images hypnotiques. Souvent invitée au Berliner Theatertreffen et à la Volksbühne de Berlin, elle collabore régulièrement avec Markus Selg, artiste multidisciplinaire avec des scénographies mêlant vidéo, sculpture, architecture dans des espaces qui se veulent « immersifs ». 

Ici, à la fois dans la salle et sur le grand plateau des Ateliers Berthier, il y a un peu de fumigène dans l’air… Bon ! On ne s’habitue toujours pas  à ce cliché idiot ! Côté cour, un rideau où est projeté un mur en béton gris, à côté d’un feu jaune clignotant de chantier pour avertir d’un danger, sont assis sur des fauteuils blanc design des années soixante-dix se  deux humains en jean bleu pâle et T Shirt, crâne soigneusement rasé avec un curieux regard, (des postiches, un véritable chef-d’œuvre).
Ils vont se parler comme leurs camarades qui les rejoindront mais identiques quelque soit leur sexe. Avec de curieuses voix enregistrées par des amateurs sur lesquelles, grâce à une boucle autour du cou, les interprètes se synchroniseront quand ils remueront les lèvres. Puis, arriveront par la salle, six doublures d’eux-même, costume et visage identique. Tous debout, face public. Mais, petit ou gros ennui comme le sur-titrage est très haut, on a du mal à les lire et quand on n’est pas bon connaisseur de la langue de William Shakespeare, c’est plutôt embêtant.
Côté jardin, une grande tente ronde où on aperçoit une dame aux cheveux blancs. Elle tricote inlassablement à côté d’un lit où, à côté, sera ensuite allongé sur un lit, un être humain en train de mourir.Puis le rideau se lèvera et nous pourrons aller sur ce très grand plateau de plus de cent m2, au sol entièrement couvert d’une toile peinte de motifs non-figuratifs aux couleurs violentes. Il y a, protégée par des barrières métalliques, une chambre avec un lit noir et, à côté, une sorte de haut réfrigérateur. Dans le fond, une obélisque inversée et lumineuse et un grand écran vertical, suspendus. Juste à côté, un salon avec table basse où il y a trois petites sculptures, un écran télé, un canapé blanc où sont assis ou debout mais toujours immobiles, trois autres personnages, toujours de sexe non identifié.

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Dans une petite salle carrée avec des bancs, on peut s’asseoir pour regarder une vidéo avec un motard en combinaison noire filant à vive allure sur une autoroute, comme en voit dans les musées d’art contemporain dont Susanne Kennedy est sûrement une habituée. A l’étage, une petite plate-forme en caillebotis de fer où deux individus prendront la parole.
Comment ne pas être partagé? Le tout est remarquablement construit et bien assumé par 
Suzan Boogaerdt, Vanessa Loibl, Toni Maercklin, Montse Majench, Jasper Middendorf, Ibadet Ramadani, Damian Rebgetz, Marie Rosa Tietjen, Dominic Santia, Bianca van der Schoot, Laurie Young. Tous masqués en permanence, donc sans aucun jeu de visage possible, ce qui est loin d’être facile pour une actrice ou un acteur. Et il y a parfois, d’une rare beauté, des images sur le grand et haut écran qui finissent par virer en amas virevoltant de pixels. Et des lumières plus utilisées en vidéo que sur une scène… L’autrice et metteuse en scène sait créer des images impressionnantes mais, bon!
Ce n’est pas du théâtre au sens strict, donc on ne peut le lui  reprocher  et elle prend bien soin de le préciser: « J’aime profondément cette idée que 
le public puisse construire sa propre dramaturgie. Selon qu’il se déplace ou qu’il reste immobile, il compose une expérience différente. Le sentiment de «passer à côté» de quelque chose, fait aussi partie du dispositif. Dans ces formes immersives, une sorte de communauté se crée. On rencontre littéralement des gens sur scène. Et je souhaite que le public puisse construire sa propre dramaturgie.» Mais là, cela ne fonctionne pas et il y a une coupure inévitable (volontaire?) entre les spectateurs laissés pour compte dans la salle et qui attendent patiemment au cas où… Il y a eu peu de désertions mais une professionnelle est sortie, visiblement excédée… 

Il y a longtemps que, sur un plateau, le mot immersif ne signifie plus grand chose. Susanne Kennedy «adore regarder les gens allongés, assis, installés comme ils le souhaitent » . mais elle se fait quelques illusions en croyant que le public «finit par faire connaissance, en quelque sorte, au cours d’une seule soirée.» Et il nous a été bien difficile d’entrer dans l’univers de cette Xenia et la « reconstitution des moments-clés de sa propre vie ». Sans doute, et surtout, à cause d’un texte assez plat et banal sans aucune véritable situation et avec un ésotérisme à cinq centimes d’euros. On pense aux mots de L’Enfer dans La Divine Comédie de Dante: «Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance. » Mais Susanne Kennedy nous dira que c’est sûrement fait exprès… John Cage nous avait dit en riant, déjà en 72, que l’ennui faisait bien partie des happenings! Susanne Kennedy a dû retenir la leçon du célèbre compositeur américain…

Si on a bien pigé, il y a aussi dans ce Work une mise en abyme du travail de Susanne Kennedy et Markus Selg sur fond de rituel mortifère. L’autrice et metteuse en scène veut nous emmener dans un espace à la fois physique et virtuel, largement inspiré des jeux vidéo où nous somme priés d’aller nous balader. Elle renonce à la frontalité du théâtre après le début très statique de cette œuvre, plus plastique que théâtrale, et le public est prié de naviguer parmi les fragments disloqués de la mémoire de Xenia.
Mais nous avons eu l’impression d’assister  plus à une -trop longue- performance, Susanne Kennedy à lire attentivement sa note d’intention (assez bavarde et prétentieuse!), cherche à être à l’avant-garde de la mise en scène. Mais elle maîtrise mieux l’espace que le temps et un texte! Et c’est assez étonnant, elle ose utiliser des ronflements de basse électroniques et à la fin, un déluge de fumigène: deux stéréotypes qu’on voit partout -la troisième fois pour nous, cette semaine!- et elle aurait pu nous les épargner. Et les spectateurs? Ceux, encore sur le plateau- ont applaudi (un peu mollement) et ceux restés assis dans la salle- pas du tout!

Alors, à voir? Oui, oui, c’est toujours très intéressant surtout si vous êtes des professionnels de la scène, d’aller voir ce qui se fait côté arts visuels, chez nos amis allemands. Non, si vous vous attendez à un véritable aventure! Ici, Susanne Kennedy associe un texte assez banal, dispensé à longueur de temps par haut-parleurs à un parcours soi-disant « immersif » mais le compte n’y est pas. «J’ai toujours rêvé, dit-elle, que le théâtre puisse me transporter ailleurs. » Nous aussi… Mais, malgré une technique et une scénographie irréprochables, malgré aussi de gros moyens (un tel spectacle avec dix interprètes et nombre de techniciens compétents, est forcément très coûteux),  nous n’avons pas du tout été « transportés ailleurs » par ce Work et cette heure et demi est longuette. Voilà, nous avons essayé de vous donner honnêtement un aperçu de ce Work et si vous avez  envie de tenter une expérience, n’hésitez pas. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 décembre, Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris ( XVII ème).

Compétition internationale de patinage artistique synchronisé : trente et unième édition

Compétition internationale de patinage artistique synchronisé : trente et unième édition à Rouen

Un événement avec, chaque année, des centaines de spectateurs! Depuis 1903, l’Union des fédérations françaises des sports de glace gérait patinage artistique, patinage de vitesse, et de danse, hockey et curling. Cinq ans plus tard, la Fédération française des sports d’hiver a été créée avec Louis Magnus, son premier président. Puis la Fédération française des sports de glace, fondée pendant l’Occupation allemande en 1941 par Georges Guérard et Jacques Lacarière, regroupa ces disciplines en une seule fédération et reçut l’agrément ministériel en 42, devenant ainsi leur organisme officiel.

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©x L’équipe de France

Le patinage artistique synchronisé est un sport collectif spectaculaire où évoluent seize jeunes femmes: un ensemble majoritairement féminin avec ici, dans deux équipes, un garçon). Cette année, après la trentième édition de cette French Cup, en février dernier, la trente-et unième a eu lieu en novembre à cause des Jeux olympiques d’hiver programmés en février prochain. Cette compétition, organisée par le Rouen Olympic Club présidé par Nicolas Paysant, avec l’aide de quatre-vingt bénévoles… réunissait huit équipes nationales : Allemagne, Etats-Unis, Finlande, France, Italie, Pays-Bas, Pologne, Suisse. Principe: enchaîner ensemble à grande vitesse sur un programme imposé puis sur une musique et une chorégraphie libre de choix, des figures techniques. Objectif : avoir le maximum de points attribués par un jury à l’issue d’un programme court et long lendemain pour les catégories senior.

C’est aussi un spectacle  impressionnant qui a aussi à voir la chorégraphie, même si on aimerait qu’il y ait plus d’imagination dans les figures. Qualités requises: expérience technique élevée, excellente (et indispensable) cohésion, esprit d’équipe absolu et synchronicité. Ce qui suppose, au niveau d’un club national: sélection draconienne d’une équipe qui doit avoir une excellente santé physique et mentale, suivre un entrainement quotidien régulier toute l’année, s’imposer une discipline rigoureuse et avoir des patins de haute qualité.
Une très belle patinoire avec, au-dessus et au centre, un grand écrans quatre faces, retransmettant des images du public et, aussi bien entendu, celles des équipes en mouvement.
Avant que la compétition ne commence, diffusion d’une « musique » rock à décorner les bœufs: pas le meilleur de la soirée… En bas de la piste, une dizaine de jurés en ligne, silencieux, très attentifs, assis à une longue table nappée de noir.
Dans les gradins, survoltage garanti avec spectateurs de tout âge, supporteurs ou non, drapeaux nationaux brandis, cornes de brume en action, cris, applaudissements, lumière des téléphones allumées pour scander debout la musique… Une ferveur populaire pour soutenir chaque équipe. Loin du recueillement dans les théâtres à Paris et avec quelque chose ressemblant avec ce que devait y être le climat encore début XX ème siècle. A la fin, moquette rouge déroulée lentement et avec soin, sur la glace, installation d’un podium rond et de trois plantes vertes, arrivée millimétrée en rang par deux, des équipes soit au total quelque deux cent personnes, brève allocution des politiques de la Région, nombreux photographes, remise des prix avec hymne national, embrassades…  Un protocole bien huilé.
Les huit équipes, nationales, donc de très haut niveau, passent selon un ordre établi en fonction du nombre de points récoltés la veille, les « teams » les mieux « scorés » comme on dit ici dans la langue de Molière!, passant à la fin. Mais quand on n’est point de la paroisse, pas commode de voir les différences et quelquefois de piger  la décision du jury. s résultats finaux semblent se jouer à quelques points…

©X lLéquipe de Finlande

©X L’équipe de Finlande aux championnats du monde

L’équipe française basée à Lyon n’a pas démérité, loin de là mais les Finlandaises méritaient absolument de revenir encore en haut du podium. En effet, même quand on n’a guère d’expérience en la matière, on voit facilement qu’elles ont, un excellent rythme, une gestuelle, une fluidité exceptionnelles, un accord parfait entre une belle chorégraphie et la musique.  Question de sélection mais la Finlande, un pays très sportif, n’a que 5, 5 millions d’habitants et les Etats-Unis, plus de 340 millions! Et ici à la deuxième place. Un entraînement plus intense en Finlande? De très nombreux clubs et où commence très jeune… La Pologne était, elle, à la troisième place, avec ses trente-huit millions d’habitants et où il doit y avoir de nombreuses patinoires.
« 
Il n’y a point, écrivait Alfred de Musset, de maître d’armes mélancolique. Ici,point d’équipes nationales mélancoliques et cela fait du bien. En bonus, au réveil, la cathédrale de Rouen vue en hauteur à cinquante mètres de distance…

Philippe du Vignal

Le 29 novembre, Patinoire, Ile Lacroix, avenue Jacques Chastellain, Rouen ( Seine-Maritime). 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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©x Miles Davis

Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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©x Oedipe-Roi

La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Soixantième anniversaire du festival Sigma

Une célébration modeste mais réussie, conçue et réalisée dans l’esprit de Sigma par Guy Lenoir, metteur en scène, Benoît Lafosse, ancien professeur aux Beaux-Arts de Bordeaux et fils de Roger Lafosse,  créateur de ce festival,  Jean de Giacintho, architecte et Dominic Rousseau, historien. Avec les moyens du bord mais avec une singulière efficacité, les  6, 7 et 8 novembre, dans des lieux atypiques, comme souvent à Sigma.  »Pour préparer cet anniversaire, dit Guy Lenoir, unis par la passion de l’art sous toutes ses formes, nous nous sommes souvenus que nos convictions et parcours avaient trouvé une résonance avec l’esprit de cette bombe lancée de 65 à 96 dans notre ville… alors surnommée : la belle endormie!
Nous avons organisé une célébration sur trois soirées et dans cinq lieux emblématiques. L’année prochaine, sera aussi publié un livre de Dominic Rousseau sur l’histoire du festival. Et un colloque universitaire aura lieu avec comme thème: Une avant-garde à l’ère de l’intelligence artificielle. Est aussi envisagée la création d’un site internet sur l’histoire de  Sigma.

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©x Roger Lafosse

J’en suis vraiment un enfant et me suis fabriqué au contact des artistes invités par Roger Lafosse: entre autres, le Living  Theater, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary que rejoignit Michel Dussarat. Lequel avait fait les Beaux-Arts, puis anglais à la fac de Bordeaux Mais aussi les Hollandais d’Hauser Orcater. Sans c festival que ma vie serait-elle devenue? J’ai pu aussi y rencontrer des psychiatres et psychanalystes, découvrir les jeux de rôles, le formidable film Les Maîtres fous de Jean Rouch et dans la foulée l’art-thérapie.. Et aussi inviter Jean Vauthier pour une lecture mémorable de ses Prodiges. J’aime beaucoup cette phrase de Roger Lafosse: « Sigma, c’est la somme des différences. Et l’une de ses raisons d’être, c’est le droit à l’erreur. Nous sommes un festival de probables! »

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©x Le hall de l’hôtel de pure architecture brutalisete

A Bacalan, dans un ancien silo à grains reconverti en entrée du grand hôtel Renaissance, rue Achard, a d’abord eu lieu une rapide mais bonne évocation de l’histoire de Sigma, résumée par Anne Saffore, une actrice canadienne et Jürgen Genuit, metteur en scène allemand. Suivie d’une performance du danseur guinéen Piroger Elange. Tous les trois vivant et travaillant à Bordeaux.
Puis à Vivres de l’art, un beau jardin -patrimoine historique et pôle de création- regroupant des ateliers d’artistes, une galerie, un bar. Jean-François Buisson s’y consacre à la sculpture de pièces monumentales et à la création de décors et mobiliers en métal. Au milieu, un authentique et impressionnant bunker allemand souterrain de la seconde guerre mondiale où, descendus par un escalier et un étroit couloir, nous avons écouté un beau montage de Tom Papacotsia: Mémoire sonore musicale et visuelle, faite de brèves citations de compositeurs, invités à Sigma: John Cage, Edgar Varèse, Iannis Xénakis, Cathy Barberian, Klaus Nomi, les Pink Floyd, Miles Davis, Oscar Peterson, Stockhausen, Duke Ellington, Colette Magny, Toto Bissainthe, Catherine Ribeiro, Jacky Craissac, et de quelques phrases du dramaturge bordelais Jean Vauthier (1910-1992).

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Et, non loin, dans l’église moderne Saint-Rémi où son curé Francis Ayliès invite des spectacles, on a d’abord pu voir en boucle,  de très émouvantes images noir et blanc de Sigma 67 : des jeunes, allongés, écoutent  un concert. Et ensuite, a été diffusée la célèbre Messe pour le temps présent de Pierre Henry (composition électro-acoustique) et Michel Colombier (écriture instrumentale). Une commande de Maurice Béjart pour la création d’un spectacle au festival d’Avignon 67, repris en 68. Neuf tableaux: Le Souffle, Le Corps, Le Monde, Mein Kampf, La Nuit, Le Silence,L’Attente. Le morceau le plus attendu était devenu culte et l’est encore: Psyché Rock avec cloches, flûtes, cuivres, guitare, basse, batterie mais aussi musique électronique et a été ensuite joué ans le monde entier… Inspiré par les chansons Wild Thing des Chip Taylor et Louie Louie de Richard Berry, compositeurs américains.

Soixante ans après, Messe pour le temps présent sonne toujours aussi juste. Ici, avec des chorégraphies à la fois très précises et sensuelles. Pour l’acte I,  celle de Sophie Dalès, directrice artistique et pédagogique du cursus contemporain de l’Académie Vanessa Feuillette à Bordeaux. Avec Elie Laurent, Maé-Lou Nantur, Milo Dossavi, Romane Sellas, Luison Thomas, Nina Garnung, Lina Toubti, Mélissa Dupuc et Elsa Sanchez,. L’acte II étant chorégraphié et dansé par le collectif Luila Danza Project. Avec, pour l’une et l’autre partie, de jeunes danseuses tout à fait  remarquables. Une soirée gratuite (il y avait une corbeille à la sortie pour les frais), simple et chaleureuse, suivie par deux cent personnes dont plein de jeunes gens, ravis de découvrir cette « messe » dont leurs grands-parent avaient dû leur parler! Vin chaud offert à la sortie…

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©x  le célèbre dôme. de R. Buckminsnter Fuller

Le vendredi, mais nous ne pouvions être là, à Caudéran aux Glacières de la banlieue, vernissage de l’exposition Le Futurisme en architecture, des années 60 aux année quatre-vingt, était présentée par le Groupe des Cinq. Une invitation à plonger dans l’architecture futuriste des années soixante et-soixante-dix quand Sigma émergeait. Et dans le même .
esprit de contre-culture, en y introduisant des notions telles que la sociologie, l’art, l’improvisation, la technologie ou le paysage.. Avec entre autres Osacr Niemeyer, Kisho Kurokawa, Ricahrd Buckminster Fuller, Yona Fredeman…Ce mouvement d’avant-garde, parce-qu’il est resté très théorique (peu de projets ont été réalisés) a permis de pousser les concepts à leur maximum e ta été une grande source d’inspiration pour les générations d’architectes qui se sont succédé depuis. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, vint  voir cette exposition.
Dans le même lieu, eurent lieu aussi des performances de Marilyn Duras et un carte blanche a été offerte à Bagheera Poulin, accompagnée par Emmanuel Ventura. Un jeune poète, Pierre-Nicolas Marquès lut Howl d’Allen Ginsberg, écrivain de la « beat generation »

Enfin le samedi soir, au café Zig Zag, cours de l’Argonne, furent fêtés au cours d’un Zigmarmite, cet anniversaire de Sigma avec soixante bougies sur un gâteau au chocolat et lectures, musiques et performances d’artiste bordelais.

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

© x Un débat avec de gauche à droite: Gérard Gélas, Jean-Marie Serreau, Lucien Attoun, A.L. Perinetti et Ph. du Vignal

Sigma, du nom de la lettre grecque Σ (S) comme semaine a été créé en 65 à Bordeaux -à l’époque, très bourgeoise et fermée à l’art contemporain- par Roger Lafosse avec l’aide de Jacques Chaban-Delmas, alors maire, enthousiaste devant ce projet. Elle avait lieu tous les ans en novembre. Il pleuvait donc souvent et les hôtels avaient beaucoup vécu. Un patron nous avait dit un jour: « Les Parisiens sont toujours pressés et s’ils veulent avoir un bain, ils peuvent quand même attendre dix minutes, que l’eau coule chaude! Message reçu! Et qu’importe, il y avait du bon vin, lui servi bien chaud dans les bistrots du vieux quartier de Meriadeck -hélas aujourd’hui détruit et remplacé par de laids immeubles en béton… Ce festival avait aussi parfois lieu au cours de l’année jusqu’en 96 dans le centre-ville. But : être le reflet de la création d’avant-garde en musique, danse, théâtre, chanson, cinéma, arts plastiques, architecture, design… en France, Europe mais aussi aux Etats-Unis. A fin de la décennie qui l’avait vue naître, Sigma avait acquis une réputation absolument internationale, avec, à la clé, quelques mini-scandales…

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©x Antigone par le Living Theater

Ce fut pour nous, jeune critique, un festival sans comparaison possible, même avec celui d’Avignon… Il y avait chez Roger Lafosse, une remarquable volonté affirmée de bousculer les codes établis, en théâtre comme en musique, et dans les autres arts.  Et nous en avons gardé plus de cinquante après, de grands souvenirs… Il faisait venir des compagnies, comme entre autres, des Etats-Unis comme le Living Theater dirigé par Judith Malina et Julian Beck aux revendications politiques très claires (voir ci-dessous) Meredith Monk, à la fois chanteuse, chorégraphe… Et à Sigma 7, en 71, arrivait Cockstrong du Playhouse of the Ridiculous de John Vaccaro que Jérôme Savary avait bien connu à New York et qui l’inspira.

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Peu de texte et des chansons assez crues, en slang (k’argot new yorkais, donc incompréhensible pour le public français.  Et, avec des images sexe surprenantes: une jeune et belle actrice, juste en gaine et bas noirs,  se masturbait sur un coin de table et, à la fin, un énorme phallus éjaculant sur le public, ravi à Bordeaux et à Bruxelles…Où des ligues morales, devant le succès au Théâtre 140 dirigé par l’excellent Jo Dekmine, intentèrent à John Vaccaro un procès pour pornographie auquel nous avions assisté. Après deux jours entiers, il fut symboliquement condamné.

 

Côté français, Farid Chopel avec Ged Marlon, le cirque Alligre devenu Zingaro, etc. Et aussi des bordelais: Guy Lenoir, Jacques Albert-Canque…Nous connaissions la plupart de ces artistes mais, à chaque fois, c’était un grand plaisir théâtral et ces créations surprenaient toujours un public, en général très jeune et enthousiaste. Le théâtre était  d’avant-garde avec, entre autres, La passion selon Sade, mise en scène de Sylvano Bussotti et le Living Theatre, dirigé par Julian Beck et Judith Malina, avec Antigone, d’après Sophocle et Brecht et leur célèbre Mysteries and small pieces, puis Frankenstein. Des spectacles dérangeants sur fond de guerres, génocides, tortures, famines. Julian Beck donnait la primeur de leurs spectacles à Roger Lafosse. En 68, le maire Jacques Chaban-Delmas, vu les les événements en mai à Bordeaux: occupation du Grand Théâtre, nuit de barricades… préféra annuler ce festival. Mais les Pink Floyd joueront à l’Alhambra en février 69. Et viendra en mai, le fameux Bread and Puppet Theatre, avec ses grandes marionnettes géantes et un nouveau merveilleux spectacle The Cry of the people for meat. (photo ci-dessous.)

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L’année suivante, l’Open Theatre new yorkais de Joe Chaikin créa Terminal qui se passait dans un hôpital avec partout, la maladie, l’agonie et la mort. Oratorio concentrationnaire de Jean-Philippe Guerlais, Irène Lambelet et Numa Sadoul qui présentent un spectacle sinistre avec cris, agonies, etc. et  énonciation  des tragédies du XX ème siècle: Verdun, Hiroshima, Auschwitz, Dachau, Treblinka, Mauthausen…
Les jeunes compagnies invitées ne faisaient généralement pas dans le comique!

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Sauf le Grand Magic Circus de Jérôme Savary qui fut un des piliers de Sigma, avec Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal-aimé de Tarzan et Les derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé: humour cinglant, burlesque permanent, belle filles presque nues, décors en toile peinte, gags faciles mais efficaces, mauvais goût revendiqué… Le Magic Circus connaîtra à Bordeaux le même immense grand succès qu’à Paris. Roger Lafosse faisait entièrement confiance à Jérôme Savary qui, nous avait-il dit, avait répondu à son appel en prétendant avoir quelque chose sur le feu. Bien entendu, il n’avait rien de précis mais passa deux jours à écrire le scénario d’un spectacle. Une autre époque… A Sigma 8, en 73, son Pierre de Coubertin est joué au Palais des sports à Bordeaux, un lieu qui, lui,  existe toujours. 

Après Sigma 5 (1969), le jeune Bordelais Guy Lenoir mit en scène Les Mamelles de Tirésias, puis l’année suivante L’Empereur de Chine, puis avec Yvon Blanloeil et GilbertTiberghien, 1983. Puis il créa spectacle itinérant en bus puis sur les bords de la Garonne, avec moules cuites sur un feu de bois et coup à boire… Deux ans plus tard, le Fénoménal Bazaar Illimited (F.B.I.) présenta aux entrepôts Lainé Monopolis de Guénolé Azerthiope et Roland Topor, avec scènes de tortures dans les commissariats, casernes et prisons avec cris, giclées de sang…. On put aussi voir La Mort de Bessie Smith d’Edward Albee, mise en scène de Jean-Marie Serreau, formidable découvreur…
En 75, le Living Theater revenait avec La Tour de l’argent où était dénoncé avec une virulence exceptionnelle, le capitalisme américain dans le monde… Le public étant assis tout autour d’un haute tour où évoluaient les acteurs, il y a cinquante ans et c’est pourtant encore si présent à notre mémoire. 

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Les Mirabelles, compagnie de travestis qu’avait invitée Jean Digne-un fidèle de Sigma- à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, présenta, en 77, Les Contes de la dame blanche, décors de Tardi!  avec ogres, vampires et…. travestis.  Roger Lafosse s’intéressait aussi aux solos: Farid Chopel créa Chopélia et, en 80, cette fois avec Ged Marlon, un merveilleux spectacle, Les Aviateurs. En 79, Jean-Paul Farré interprète Dieu de Pierre Henry et Le Farré sifflera trois fois. Et nous n’oublierons jamais Zouc avec L’Alboum de Zouc. de cette exceptionnelle artiste suisse…avec des sketches qui la révéleront et où elle interprétait des personnages en partie issus de ses observations en hôpital psychiatrique. Physiquement très diminuée à la suite d’une maladie nosocomiale, elle a maintenant soixante-quinze ans.
Sigma 11 en 81, le Cirque Aligre, avec cinq garçons genre punk dont Bartabas, montreur de chevaux et Branlotin, avalant une souris devant un public horrifié.. Puis, l’un d’eux enlevait une spectatrice (une complice?) qu’il dénudait et plaçait sur un cheval au petit galop… Trois ans plus tard, Bartabas créera  Zingaro avec chevaux et musique tzigane. Il sera toujours reconnaissant à Roger Lafosse de l’avoir soutenu.

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En 90, le Royal de Luxe joue place des Quinconces, sa merveilleuse Véritable histoire de France et, cinq ans plus tard devant la base sous-marine Peplum  avec deux pyramides, un sphinx parlant et crachant de la fumée, un piano lancé par une catapulte, devant quelques milliers de spectateurs. « On fait un théâtre populaire et on y tient, disait Jean-Luc Courcoult, il faut rester dans la rue et que ce soit gratuit. »
Plus tard, en 91 arrivera Metal clown de la compagnie Archaos qui retraçait avec des images symboliques, l’histoire de l’esclavage et l’invasion de l’Amérique du Sud par les conquistadores. Odeurs d’essence et de poudre. torches, clowns avec boucliers de tôle ondulée,  tronçonneuses, lance-flammes, motos en marche avec acrobates casqués, violoniste avec scie électrique sur le rock des Thunder Dogs Puis mais moins convaincant:  sur des praticables à roulettes, les acteurs espagnols de la Fura del Baus déchirent avec leurs dents  des viscères d’animaux, s’aspergent de sang. 
Roger Lafosse avait un sûr instinct et avec beaucoup de travail en amont, il  se trompait rarement…Il invita ainsi Jan Fabre alors très peu connu… Bref,  grâce à lui, à chaque édition de Sigma, le public bordelais mais pas que, découvrait tous ces artistes devenus souvent vedettes internationales ! Il y avait bien des esprits chagrins reprochant à Roger Lafosse telle ou telle programme moins réussi. Mais aucun festival en France, même celui d’Avignon, n’offrait une telle diversité et n’accueillait de si nombreux artistes étrangers.
Une piste cyclable sur les bords de la Garonne devrait bientôt recevoir le nom de Roger Lafosse, lui qui aimait tant le vélo… C’est la moindre des choses. Merci à Guy Lenoir et à toute cette équipe d’avoir su fait évoquer Sigma, une histoire exceptionnelle dans l’histoire du spectacle en France…

(A suivre)

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

 

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