Festival d’Avignon Au bout du pays d’Alfred Alexandre, mise en scène d’Ewelyne Guillaume

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Au bout du pays d’Alfred Alexandre, mise en scène  d’Ewlyn Guillaume

C’est le troisième volet de la trilogie Les Noctambules présentée par  le Centre dramatique Kokolampoe (Guyane, Martinique): Le PatronUn Anniversaire qui sont aussi joués dans ce Off 2026. Dans Au bout du pays, un mécanicien naval, seul et cannibale, rivalise en amour avec les deux jeunes cousins de son patron. Ils en pincent pour Lily, une Lily absente et qu’on ne verra jamais… mais très fortement présente « On ne soupçonne pas combien un homme peut-être seul, sans une femme comme Lily dans ses bras. Le soir après la pluie. Pour la chauffer du mauvais temps et se chauffer dans l’existence qu’on tire de sa présence. »

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Sur le plateau de la Chapelle du Verbe Incarné, quelques éléments faits de cordages évoquznt  un univers de port et de bateaux. Serge Abatucci avec une voix puissante, s’impose dans ce monologue. » Le choix cette fois, dit l’auteur martiniquais, étant de partir d’une des figures du monstre que propose le répertoire caribéen de schèmes narratifs: la figure du Ti-mons. Ce que veut Réginal,  le protagoniste, ce n’est pas d’abolir toute forme de relation maître et valet mais prendre la place de du maître, et à son tour exercer une emprise sur les corps asservis. Dans la pièce, ce thème du pouvoir prédateur s’incarne dans le motif monstrueux de la pulsion cannibale. « 
Le Monstre, si nous avons bien compris, est  une créature qui dévore son maître, après l’avoir nourri. Ici, est aussi traité en filigrane, un thème politique: un ordre social et un pouvoir prédateur imposés, seront finalement, et quoi qu’il arrive, renversés par ceux qui en subissent l’oppression.
Cela vaut le coup même si la mise en scène est un peu statique, d’aller entendre ce beau récit en langue française venu d’aussi loin, parfaitement maîtrisée par Serge Abatucci.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23 juillet à 14h20 (jours pairs), Chapelle du Verbe incarné, Avignon ( Vaucluse).

 


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Festival d’Avignon Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

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Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

Dans une France à + 5° C, un riche industriel, Paul, P.D.G. d’un groupe pétrochimique, s’est fait construire un bunker et s’est réfugié à l’intérieur avec sa fille Ami et Thomas, son neurochirurgien, un homme glaçant qui manipule cyniquement Paul, son patient. Il y a aussi un coach sportif, psycho-émotionnellement voué corps et âme à ce « puissant » personnage… A l’abri de tout dans ce lieu ultra-sécurisé mais coupés du monde. La mère d’Ami, Zita, et le fils de Paul, avec qui il est fâché, n’ont pas souhaité les rejoindre.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans un  immense espace blanc, nu et froid, encadré de lourdes portes métalliques avec barre anti-panique, extincteurs, bornes, rouleaux de tuyau incendie rouge vif, a lieu un huis-clos d’anticipation. Paul a  une obsession existentielle: la vente de ses barils de pétrole, quitte à anéantir la planète, pour faire fructifier ses milliards à l’image d’Elon Musk ou Jeff Bezos (même coupe de cheveux) et s’est fait implanter une puce avec l’espoir d’augmenter ses capacités cérébrales. Il devient ce qu’on appelle « un homme augmenté », ces implants neuronaux lui permettant de se passer de l’interface de l’ordinateur ou du téléphone, et de se connecter directement au système digital, gagnant ainsi en performance.
En voix off- le personnage n’apparaît jamais sur scène-Zita mère et épouse castratrice et épouse, ne cesse de le conseiller. Elle prend la parole parfois avec ironie et comme bon lui semble. Paul, totalement sous emprise, lui voue une affection et confiance sans limite. Casque sur les oreilles ou s’exerçant au tir à l’arc et aux arts martiaux, Ami ne parle pas. Mutique pendant toute la pièce, elle refuse de s’exprimer, face à un père qui incarne tout ce qu’elle rejette et haït : «Avant, je trouvais extraordinaire de pouvoir m’exprimer n’importe quand. Aujourd’hui, je trouve extraordinaire de n’avoir rien à dire. (…) Secrètement, je porte déjà le deuil du monde que je m’apprête à trahir.». Avec  ces quelques mots en voix off, s’ouvre le spectacle.

Parole et/ou silence : deux conceptions du monde s’opposent. L’une où « Paul est sans doute ce que le monde capitaliste voit aujourd’hui comme sa plus belle réussite» et l’autre où poésie, musique, danse, arts et les choses de l’esprit perdurent et résistent en silence!
Bunker, c’est aussi l’espace de l’abandon au langage : ce super P.D.G., absolument névrosé, finit par ne plus maîtriser ses discours vides de sens et manipulateurs, et il va perdre son statut de surhomme. En fin de spectacle, arrive dans ce lieu impénétrable, on ne sait par quel moyen, un pauvre type, une loque humaine, blessé et nous allons assister à la déchéance de Paul…  Cette apparition, tel un coup de théâtre, est un moment poétique et fort du spectacle ( il y en a peu!) qui nous remet face à une réalité concrète du monde, celle extérieure exposée à tous les dangers.

 Charles-Henri Wolff insupportable à souhait (  Paul), enfermé dans son délire de domination, perd toute maîtrise de lui-même:  sa puce se’est déréglée  et à la fin de la pièce, il n’est pas loin de nous faire pitié…
Thomas, le neurochirurgien et curé, tout simplement machiavélique dans sa position scientiste est remarquablement interprété par Lorenzo Lefebvre. Ami, magnifique Janice Bieleu, a la gestuelle et la grâce d’une princesse venue d’ailleurs…Une performance dans cet espace clos, militaire et sans aucune humanité 

Les interprètes sont remarquables mais ce texte -faible- manque de profondeur  et leurs auteurs ont du mal à dire face notre époque dominée par les nouvelles technologies, les GAFA et le transhumanisme.  Marion Siéfert s’est immergée dans un service de neurochirurgie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, pour mieux saisir ce qui se joue cérébralement chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Mais sa volonté socio-politique de dénoncer : « une idéologie, celle de la surveillance de masse, avec une visée totalitaire et militaire », est insuffisante et le texte manque d’une solide réflexion philosophique. La tension  du spectacle s’épuise et nous laisse sur notre faim, quant à cette impossibilité de communiquer et d’être au monde.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu à La FabricA, Avignon ( Vaucluse)

Du 17 au 28 septembre, T2G de Gennevilliers-Centre Dramatique National dans le cadre du festival d’automne.

Les 3 et 4 octobre, festival Actoral, Marseille ( Bouches-du-Rhône). Du 8 au 10 octobre au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du festival d’automne et du festival Transforme. Les 14 et 15 octobre au Théâtre 71 de Malakoff-Scène nationale ( Hauts-de-Seine) dans le cadre du Festival d’Automne.

Du 3 au 13 novembre, Théâtre National de Strasbourg ( Bas-Rhin).

Les 4 et 5 décembre,  Singel, International Arts Center, Anvers ( Belgique). Les 16 et 17 décembre, Points Communs-Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise dans le cadre du festival d’automne.

 

Festival d’Avignon Le Grand Meaulnes, d’après Alain-Fournier, mise en scène d’Emmanuel Besnault

Festival d’Avignon  Le Grand Meaulnes, d’après Alain-Fournier, mise en scène d’Emmanuel Besnault

Un des romans mythiques du XX ème siècle avec Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry… Ecrit à vingt-six ans par son auteur, il parut en feuilleton en 1913. Mais Alain-Fournier mourra l’année suivante à la Grande Guerre et ne connaîtra jamais son immense succès… 
Nous avons tous lu avec délices les aventures d’Augustin Meaulnes (dix-sept ans) arrivé  en pension dans une école de campagne  à Sainte-Agathe, un petit village du Berry, ensuite à  Paris.

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François Seurel (quinze ans), fils de l’instituteur qui enseigne au cours supérieur et prépare les enfants au certificat d’études, et de l’institutrice qui s’occupe des petits enfants de cette école, deviendra vite le meilleur ami d’Augustin Meaulnes qui fascine ses camarades.
Il  racontera à François  être allé à une grande fête de mariage dans un domaine mystérieux et qu’il est tombé amoureux d’une belle jeune fille, Yvonne de Gallais…
Frantz, son frère va épouser Valentine Blondeau mais elle le quittera le jour même de ce mariage après la fête.

Augustin Meaulnes, plus tard, cherchera et retrouvera Yvonne. Ils se marieront mais, avec son accord, il s’en ira.  Elle aura une petite fille de lui et mourra d’une embolie.  Le  vieux père d’Yvonne et Frantz, meurt lui aussi, et il fait de François Seurel, le légataire universel des biens de la famille et le tuteur de la petite fille.François s’en occupe du mieux possible.Augustin Meaulnes était tombé amoureux de Valentine et aura une liaison avec elle…
Poésie d’une école rurale avec classe unique, onirisme d’un monde inaccessible, passage de l’enfance  à l’âge adulte,  vertige d’une quête amoureuse romantique, nostalgie d’un amour à jamais perdu, Alain-Fournier, avec ce roman d’apprentissage, coche habilement toutes les cases, même si la deuxième partie s’essouffle un peu. Le Grand Meaulnes, édité en de nombreuses langues, a été au programme de l’agrégation et souvent adapté: en 67,  au cinéma  par Jean-Gabriel Albicocco, et au théâtre, en 92, par Wladyslaw Znorko,  et plus récemment par Nicolas Laurent (voir Le Théâtre du Blog).
Ce roman qui a bercé, comme beaucoup d’entre nous, toute notre adolescence, est ici adapté et joué par Emmanuel Besnault qui joue seul plusieurs des personnages. Aux meilleurs moments, il sait nous emmener avec simplicité et avec une grande  sensibilité dans les aventures d’Augustin Meaulnes…Il incarne à merveille ces personnages et nous transporte dans leur époque mais aussi en leur âme et conscience… 

Sylvie Jouffroy
Spectacle vu à l’Ancien Carmel d’Avignon, 5 rue de l’Observatoire, Avignon ( Vaucluse). 

Festival d’Avignon Croire aux fauves, d’après le roman de Nastassia Martin, sur une idée de Constance Dollé, mise en scène de Sandrine Raynal

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Croire aux fauves, d’après le roman de Nastassia Martin, sur une idée de Constance Dollé, mise en scène de Sandrine Raynal

En août 2015, l’anthropologue Nastassia Martin se retrouve face à un ours dans les montagnes de Sibérie. De ce combat vécu comme une implosion, elle a tiré cette histoire. Interprétée ici par Constance Dollé, Camille Grandville et Miglen Mirtchev, des comédiens exceptionnels et mise en scène avec une simplicité de moyens que beaucoup de créateurs devraient prendre en exemple…

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Avant de nous raconter cette histoire, Constance Dollé nous invite à couper nos portables, à couper toute interférence et à nous rendre disponibles à l’écoute: « Le silence est en voie d’extinction”. (Ce festival nous l’a prouvé mainte fois!) « Je veux, dit-elle, croire aux fauves, à leur silence et leur retenue. »
L’anthropologue  qu’elle interprète avec vérité est transformée, après avoir attaquée par un ours. Comme une actrice, elle ressent « la possibilité de voir surgir en moi, un autre. » (…) « On peut devenir un ours comme on devient Médée ou Hedda Gabler. »

Elle convoque en voix off,  Simone Signoret évoquant dans un entretien ce que peut être le sentiment de dédoublement pour une actrice. De cette expérience traumatisante, l’agression d’un ours -qui l’a laissé malgré tout vivante- elle tire un changement profond de son être.Pourtant, la société policée avec ses codes sociaux veut la remettre dans le droit chemin. En vaine : elle a maintenant en elle de l’ADN animal et veut retourner la-bas, au contact de cette vie sauvage et violente. Ce qu’elle fera…. »Il y a métamorphose, il y a quelque chose en moi de différent, je veux être au contact de ce qui me dépasse. … Une bête, voilà ce que je suis devenue. » Tout est dit, et bien dit.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué jusqu’au 25 juillet à la Scala-Provence, Avignon ( Vaucluse).

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Festival d’Avignon 1,2,3 Poquelin d’après Molière, adaptation et mise en scène du collectif tg STAN

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1,2,3 Poquelin d’après Molière, adaptation et mise en scène du collectif tg STAN

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Ce collectif belge a posé ses tréteaux à la Carrière de Boulbon, lieu exceptionnel de beauté minérale…  Il nous invite ici à un parcours jouissif et décalé de l’œuvre de Molière. La trilogie, commencée en 2003 avec Poquelin I et continuée avec Poquelin II en 2017, s’est clôturée avec Poquelin 1,2,3,  aux Nuits de Fourvières à Lyon, puis à l’Odéon et ici…
Cocktail pimenté, augmenté de quelques trésors peu connus, le troisième volet de cette adaptation comprend à nouveau plusieurs textes ou extraits: du
 Mariage forcé, de L’Avare, du Médecin malgré lui et du Malade imaginaire. Et il y a, juste avant l’entracte, une pièce écrite à partir de fragments de comédies et autres pièces de l’auteur. C’est une sorte de patchwork moliéresque hilarant et d’une théâtralité novatrice. La troupe semble nous inviter au ballet donné en l’honneur et en présence de Jean-Baptiste Poquelin !

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Même en plein air, le rideau rouge est bien là, en fond de scène, avec deux grands lustres en métal doré, style vaguement Louis XIV. Il y a aussi un canapé affaissé, les fauteuils rafistolés et des ustensiles en tout genre.
Et les coups de bâton sont donnés avec des frites de piscine! Tout cela laisse présager une rencontre peu traditionnelle avec le monstre du théâtre du XVII ème siècle.
Quant à l
espace de jeu, il fait aussi penser à un ring  et nous avons assisté à un véritable marathon de quatre heure trente, dune force dramatique et à la fois, sensuelle, comique et féroce. Le tg Stan avec cette mise en scène excentrique, intensifie et actualise le théâtre classique aux trois unités: temps, lieu et action .
Les costumes composites d’
Inge Büscher et An d’Huys, sont en tissu usé aux couleurs bigarrées.  Les chaussures argent, tenues de sport, T-shirts, robes sexy ou féériques… renforcent avec une complicité esthétique, le jeu à la fois précis, inventif et déjanté de Robbie Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas et Stijn Van Opstal. Tous s’emparent avec un plaisir évident de Molière.
Leur accent flamand est un atout de drôlerie supplémentaire, même si ce n’est pas évident pour eux, de saisir cette langue théâtrale en prose ou en vers. «On dit des choses et on ne comprend pas ce qu
on dit! »: trouvaille formidable, cette intervention inattendue et cocasse du souffleur (Damiaan De Schrijver) sur la scène, est un moment merveilleux !
Il y a, ici, une grande liberté dans l’interprétation et un échange très communicatif avec le public, en regard de cette désopilante galerie de portraits. Et l
esprit, l’œil et la parole dramatique aiguisés de Molière sur les travers de la condition humaine,  ses lâchetés, l’hypocrisie des règles et convenances sociales, sont à la fête ! Devant cette originalité pertinente et cette folie joyeuse, les spectateurs, surpris, émus, rient comme s’ils découvraient pour la première fois, le théâtre de Molière.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 juillet à la Carrière de Boulbon (Bouches-du-Rhône).

Théâtres en Dracénie, Draguignan, le 4 octobre. Comédie de Caen-Centre Dramatique National (Calvados), du 8 au 10 octobre. Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National de Toulouse Occitanie, avec le Théâtre Garonne (Haute-Garonne) du 14 au 17 octobre.

Le Quartz-Scène nationale de Brest (Finistère), du 4 au 6 novembre. Le Manège-Scène nationale transfrontalière, Maubeuge ( Nord) le 13 novembre

Théâtre du Rond-Point, Paris ( VIII ème), du 3 au 6 décembre.

 

Le Silence de Claire Lagrange, texte et mise en scène de de Céline Delbecq

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Le  Silence de Claire Lagrange, texte et mise en scène de Céline Delbecq (à partir de quinze ans)

Cela se passe dans une clinique psychiatrique près d’une grande forêt… Depuis une crise de démence au tribunal où elle plaidait, l’avocate Claire Lagrange y a été internés et a sombré dans  un profond mutisme. Mais elle peint des gouaches.  Il y a là,  aussi hospitalisés,  Jean un homme qui écrit à un pupitre et Sylvia, sa femme, assise sur un canapé.
La directrice de cette clinique, suroccupée qui essaye de jongler avec les chiffres et les plans de travail et la mère de Claire parlent d’elle et de sa maladie. Cette mère désemparée ne comprend pas ce qui a pu arriver à sa fille: guérira-t-elle et  retrouvera-t-elle la parole ? 

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Céline Delbecq, artiste belge, presque tout le temps assise au dos public, devant une photo de Claire Lagrange. Elle joue la  narratrice,  les nombreux autres personnages et dit aussi les didascalies.
Isabelle Darras (en alternance avec Louison De Leu), elle, manipule  des Playmobils dans un petit décor qu’une caméra filme et  les images sont simultanément transmises sur grand écran en fond de scène.  Un procédé usé mais bon… 
Thème intéressant, réalisation honnête mais le scénario, comme les dialogues assez incompréhensibles, nous ont laissé sur notre faim et nous n’avons pas compris pourquoi Céline Delbecq avait mis en scène ces Playmobil.
On connait, créées  en 74 par les fabricants allemands de jouets Hans Beck et Horst Brandstätter en 74, ces figurines en plastique à la tête deux fois plus grosse que nature et aux membres articulés de 7,5 cm de hauteur. ( Plus de 2,3 milliards de figurines ont été fabriquées et environ 3.000 personnages créés!) Mais déjà laids, ils le sont encore plus quand on les voit ici à l’écran.
Résultat garanti: ils cassent la vie même des personnages que Céline Delbecq veut représenter et très vite, nous avons décroché. Une mienne amie s’est une peu endormie devant ce spectacle où l’animation de ces fausses marionnettes ne peut fonctionner. Et l’ensemble reste sec, sans poésie, sans  humour. A la sortie,
 public, lui, semblait très partagé, entre admiration pour certains, et ennui pour les autres…

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 4 au 25 juillet, au Théâtre des Doms, 1 bis rue des escaliers Sainte-Anne, Avignon (Vaucluse).

 

 

Festival d’Avignon L’Evangile de la nature, d’après le De Natura rerum de Lucrèce, traduction de Marie Ndiaye et Christophe Perton

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L’Evangile de la nature, d’après le De Natura rerum de Lucrèce, traduction de Marie NDiaye et Christophe Perton

Seul sur un plateau tournant, un homme environné d’un panorama changeant de ciel, nuages, eau, particules volantes, et quelquefois de montagnes blanches. Seul, vraiment ? Il est là au centre de son être et de la nature qui ne font qu’un. Simple et radical : quel qu’il soit,  ici, Stanislas Nordey dans sa peau de comédien.

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Il nous transmet quelque chose d’énorme : oui, on peut vivre sans peur des Dieux et de la mort. Les Dieux ? Laissons-les tranquilles dans leurs maisons de sérénité, oublions ces épouvantails inconsistants. Mais célébrons celle qui n’est pas une idole mais une force vive : Vénus, la déesse du Désir universel, génitrice de tous les êtres vivants.

Aux autres Dieux, on ne demandera aucune réponse : les hommes ont mieux, avec la Science, révélée par Epicure. Un homme « un Grec », précise le poème -le poète latin dit ainsi sa gratitude envers la Grèce, source de la philosophie- vient remettre l’être humain sur ses pieds. On ne vous racontera pas toute cette adaptation fidèle, juste un peu resserrée mais on entend sa parfaite actualité. Non que les auteurs, au sens latin de responsables, aient « tiré» le texte pour le coller à aujourd’hui, mais par la force de Lucrèce lui-même, qui s’attache uniquement à l’essentiel : l’être, la vie, à travers une observation aigüe de l’Homme.

Nous savons ce qu’est une pandémie et la reconnaissons ici dans la description de la peste d’Athènes ; nous savons ce qu’est une guerre. Nous savons l’héroïsme et le génie des premiers hommes qui ont inventé ce qui est devenu notre monde. Et aussi, et surtout que nous sommes faits pour les joies simples d’un pique-nique au bord d’un ruisseau. Calmons-nous sur les vanités du luxe ; laissons les dieux où ils sont, sans se servir de leur nom pour aiguiser les haines, respirons au sein de la nature.

 Et le scandale de la mort, comment y répondre ? Nous sommes faits, dit le poète, d’atomes assemblés au fil du hasard qui construit et sélectionne les espèces. Les particules de notre âme, plus légères, s’envolent les premières. Ensuite, le corps se défait : pas de châtiments infernaux, mais la dispersion, la juste répartition des atomes,  là où la terre et la vie en ont besoin: au hasard. N’oublions pas: tant que nous sommes vivants, nous ne savons rien de notre mort et une fois morts, cela va de soi, nous ne sommes plus là pour ressentir quoi que ce soit. Logique imparable, non dénuée d’humour.

 On peut revenir à l’infini sur ce poème fondateur d’un matérialisme aussi serein que ses adversaires ne le sont pas : voir le sort de Giordano Bruno en son temps. De Natura rerum, après quelques siècles de persécutions et censureaura nourri Montaigne, Pascal, Molière sans doute, et nous arrive dans toute sa force.
Stanislas Nordey nous le donne avec un élan constant, engagé et calme, campé en équilibre parfois fragile et toujours repris sur ce qui suggère le cercle de la terre, entouré d’images de l’infini -mises en scène et scénographiées par Christophe Perton, avec les vidéos de Baptiste Klein. L’Evangile de la nature : ce que nous annonce Lucrèce, c’est vrai et c’est une bonne nouvelle, pour toujours.

Christine Friedel

Théâtre des Halles, rue du Roi René ,Avignon:T.: 04 32 76 24 51.

Festival d’Avignon Che dolore terribile è l’amore d’après Impossibles adieux de Han Kang, spectacle de Daria Deflorian

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Che dolore terribile è l’amore d’après Impossibles adieux de Han Kang, spectacle de Daria Deflorian

On pourrait paraphraser Svetlana Alexievitch et dire que «la guerre n’a pas un visage de femme ». Mais la guerre a un visage de femme, celui d’Antigone qui professe « l’amour et non la haine » et qui enterre son frère « traître à la patrie ».

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans le pur espace du cloître des Carmes, trois femmes  fouillent dans les ruines –un jeu de mikado géant fait de poutres noircies par le feu (dont on se demande de quel bois, elles sont faites, pour être maniées si facilement! Mais c’est une autre histoire…). Les ruines : là où les hommes détruisent, les femmes ont vocation à chercher la vie, obstinément.
Gyeongha reçoit un appel de son amie Inseon qui s’est blessée en travaillant le bois. Transférée à l’hôpital sur le continent, elle a dû laisser son oiseau en cage sur l’île de Jeju ; il ne doit pas mourir et il faut le sauver… Un messager secret qui tire le fil de l’histoire tragique de la Corée. On n’en parlait pas et il a même été interdit d’en parler : il fallait effacer de la mémoire, les dizaines de révoltés massacrés à Jeju, au moment de la séparation dans l’horreur, des deux
Corées.

La guerre froide entre la zone d’influence soviétique  et celle, sous influence de l’O.N.U. (dominée par les Etats-Unis) s’est mise à brûler ici sur l’île de Jeju, en Corée du sud. Toute personne soupçonnée de porter le « gène du communisme » était fusillée. Il a fallu deux générations, celle de la survivante, et celle des filles (Anna Coppola, Daria Deflorian et Monica Piseddu), pour avoir le droit, le pouvoir de parler des morts, dire à haute voix ses souvenirs, rappeler un visage, une silhouette, chercher à qui appartiennent ces os et qui furent ces vivants : des gestes d’amour et de douleur.

 On peut trouver étrange d’entendre en italien, la langue de l’écrivaine coréenne Han Kang, prix Nobel de littérature 2024, confiée à l’artiste Daria Deflorian, associée au Piccolo Teatro de Milan. Ce détour préserve pour le spectateur une étrangeté, que l’adaptation en français pouvait faire oublier. Ceux qui ont assisté dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, à la lecture dOiseau (premier chapitre du même roman Impossibles adieux) par Isabelle Huppert et Hyeyeong Leen auront entendu à la fois ce texte dans sa langue d’origine et dans sa traduction en français, se seront approchés de ce pays lointain.
Au fait, si l’on consulte les voyagistes aujourd’hui, l’île de Jeju est considérée comme un site paradisiaque…

Christine Friedel

Spectacle vu au Cloître des Carmes, place des Carmes, Avignon ( Vaucluse).

 

 

 

 

 

 

Quelques réflexions sur le psychodrame de cette année universitaire…

Quelques réflexions sur le psychodrame de cette année universitaire…

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©x La Salpétrière

 «Tout le groupe d’étudiants psychologues était présent à cette dernière séance, sauf une co-thérapeute, excusée. Je connais le prénom de chacun de ces jeunes gens, ce qui me renvoie à une certaine proximité,  comme à une certaine complicité. J’éprouve un peu de nostalgie : avec le temps, j’ai appris à mieux connaître chacune et chacun dans sa personnalité et son individualité 

Un groupe très soudé, au contraire de certaines années et cette cohésion a été certainement utile à nos patients: X. , un adolescent, est venu nous dire au revoir et remercier tous les participants. Il attendait avec anxiété les résultats du bac et apprendra dans l’après-midi qu’il avait, à son grand soulagement, été reçu. Les liens qu’il a noué avec le groupe des co-thérapeutes, l’ont beaucoup aidé à se construire cette année. Nous avons présenté au Service, le travail qu’il a réalisé avec nous et l’élaboration des traumatismes qu’il a vécus.

Il y a eu avec ce repas improvisé, de nombreux échanges. Je croyais que l’on parlerait plus des patients, de leur progrès, de leur avenir, voire de leur pathologie. Mais le groupe était plus centré sur ses études, futurs  stages et sur les relations avec leurs enseignants. Je me demande toujours comme eux tous, comment transmettre, « transférer » le savoir et donner à entendre ce que l’expérience a pu nous apprendre au cours de nos années de travail. Le mot «transfert» qui vient sous ma plume, est le puissant moteur du lien qui permet la communication et l’échange. Comment établir ce lien qui facilite la transmission, celle dispensée par l’Université, ou celle qui circule entre générations, alors que, parfois, une certaine distance nous sépare? 

Le psychodrame que je conduis à  l’hôpital de la Salpétrière, a quelque chose de spécifique,  voire même d’exceptionnel et d’original: l’écart d’âge séparant le meneur de jeu, de ces étudiants, apporte une identité toute particulière à ce groupe. Je ressens beaucoup d’indulgence pour ces jeunes qui ont l’âge de mes petits-enfants. Il doit exister de leur côté, une position inverse qui colore leurs réactions, comme leur attitude à mon égard. Et nos conceptions peuvent être souvent différentes. Le groupe de cette année était brillant, je n’hésite pas à l’écrire, et chacun dans son originalité propre a apporté sa part d’inventivité dans l’élaboration collective. Il a su offrir l’intelligence de ses réflexions, comme les nouveautés propres à l’expérience de cette nouvelle génération. Un symptôme, un « indice » comme dirait Charles Pierce, vient éclairer ce sujet : le groupe a choisi cette année de me tutoyer. Ce n’était pas le cas des précédentes. Effet de l’âge qui commence à se faire sentir et/ou effet d’une volonté de ces étudiants devenus acteurs, souhaitant m’intégrer davantage au sein de leur groupe ?

Le «tu» possède sa violence et introduit une complicité entre les êtres qui est loin d’être évidente. « Parce qu’à prononcer, le « tu» est difficile, pour parodier Louis Aragon et  LAffiche Rouge, tirée de Strophes pour se souvenir (1955)  chantée par Léo Ferré. Soudain, me voici promu à partager avec une fratrie dont tout devrait m’éloigner. Rôle professoral, différence d’âge ou de statut, réserve naturelle: tout s’y opposerait. On est loin aujourd’hui des tutoiements paternalistes autrefois,  ou de ceux des groupes californiens des années soixante-dix, d’Esalen à Big Sur, qui envahissaient l’Europe. «Un professeur, ça se retient. », devrait-on dire en parodiant la formule célèbre d’Albert Camus. Pourrais-je faire remarquer qu’au théâtre, on se tutoie et que l’on s’embrasse sur scène avec des baisers factices. Mais le psychodrame est loin d’utiliser toutes ces ressources et je ne suis pas à la place de Peter Brook, Patrice Chéreau ou Lev Dodine. Ah! Quelle direction d’acteurs chez Lev Dodine pour Anton Tchekhov, quelles mises en scène pour William Shakespeare chez Patrice Chéreau, quels souvenirs du Mahabharata, mise en scène de Peter Brook aux Bouffes du Nord.

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©x Le Soulier de satin, mise en scène d’Antoine Vitez

Le théâtre offre peut-être les émotions les plus subtiles, les plus surprenantes. Force du texte, chair des acteurs, puissance de l’émotion, chair des mots. Entendre toute une nuit jusqu’au lever du jour, le verbe claudélien du Soulier de satin avec Marina Hands, la fille de Ludmilla Mikaël, qui joue comme elle, le rôle de Prouhèze, trente-neuf ans après la mise en scène d’Antoine Vitez à la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon. Ce fut l’an dernier sans nul doute, un moment d’exaltation absolu…Je m’emporte, mais le théâtre comme le psychodrame offre la possibilité de conjuguer sur scène, à la fois la force des émotions et la puissance des mots.

Le «tu» employé cette année offrait une proximité inédite mais n’empêchait pas les différences ou oppositions. Celles-ci ont clairement ressurgi  au cours de cette dernière séance d’échanges informels, alors que chacun se sentait libre d’exprimer ses idées,  et au déjeuner impromptu qui clôturait l’année. Ces échanges portaient surtout sur les études, les examens ou stages qui allaient suivre et sur les relations que les étudiants avaient avec leurs professeurs. Vint alors l’incontournable question des abus qu’ils pouvaient subir. Abus de pouvoir et de confiance, abus sexuels, harcèlements, sollicitations diverses, etc.
Des noms fusaient… dont certains me sont familiers.
Les plaisanteries vinrent également comme pour exorciser ou mettre à distance, les drames vécus. La question de l’importance de la sanction pour toutes ces exactions fut abordée: peut-on laisser Bertrand Cantat se produire sur une scène et chanter, après un féminicide: le meurtre de Marie Trintignant en  2003? Et que dire, de Patrick Bruel? On cita aussi Roman Polanski, Gérard Miller…On attendait Woody Allen… Je suis alors intervenu, tout d’abord pour m’étonner qu’encore aujourd’hui, des étudiants fassent l’objet des sollicitations -équivoques ou explicites- de leurs professeurs. Après tous ces scandales, après Me Too, est-il possible que cela continue ? Ma candeur, non feinte, eut très vite sa réponse. On m’affirma que, oui, certains enseignants poursuivaient encore leurs étudiantes ou leurs étudiants, de sollicitations inacceptables… Les méthodes étaient les mêmes, certains ne se gênaient pas, etc. On apprend sur le terrain et tous ces témoignages interrogent… Ce qui se passe à l’Université, n’est pas toujours connu ou reconnu.
Je remercie mes étudiants, co-thérapeutes pour ce psychodrame, d’avoir parlé de leur vécu et de me confier leurs soucis. Voilà, sans doute, un des avantages de ce « tu », si difficile à manier,  et d’une certaine proximité partagée. Il n’empêche… Je suis sensible au fossé qui nous sépare et à la différence entre générations. Comme on peut l’attendre, nos points de divergence réels, ne peuvent être méconnus. Je n’aimerais pas qu’ils soient irréductibles…

Je me suis surpris à évoquer les mères et grands-mères de nos étudiants pour leur faire part d’un point de vue partagé par tous ceux, femmes et hommes, qui refusent les outrances du wokisme. Celles de ma génération, leur faisais-je remarquer, pensent généralement comme ceux qui les accompagnent dans la vie. Elles ne les ont pas abandonné, même si elles sont fières du travail accompli, par et pour les femmes, depuis cinquante ans. 

Je dois aussi rappeler que dans notre Service, il y a quelques mois, de jeunes internes, des femmes, avaient voulu interdire la venue de Pascal Bruckner qui venait présenter son live Je souffre donc je suis au staff du mardi matin. Les positions avancées et non p.c. de l’auteur n’étaient pas acceptées. Il a fallu toute l’autorité du chef de Service, David Cohen, pour que Pascal Bruckner puisse venir et se faire entendre. «

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« Il est interdit d’interdire », un slogan de mai 68. Qu’on me pardonne, mais je déteste la censure et les ukases des partis ! La psychanalyse est une éthique de liberté. Et le célèbre poème de Paul Éluard, Liberté (1942) anime toujours nos cœurs, comme ceux de la génération qui m’a précédé et qui a tant lutté contre le totalitarisme. La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry sur le général de Gaulle, un chef-d’œuvre, se termine avec l’énoncé de ce poème : Sur mes cahiers d’écolier, j’écris ton nom… Connaîtra-t-on jamais le prix de la liberté ?

Nos étudiants psychologues ne veulent ni être des moutons de Panurge, ni hurler avec les loups. Le phénomène Me Too est considéré comme essentiel aujourd’hui, et la notion de consentement est désormais inscrite dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles en France depuis 2025, grâce en partie, au Consentement, un récit autobiographique de Vanessa Springora paru cinq ans plus tô.t La notion de «devoir conjugal» a fait la risée d’un patient qui utilise ce terme en s’en moquant pendant le psychodrame: l’homme, le masculin, est considéré comme un prédateur et tout mouvement de sympathie pour la gent féminine, semble au départ, suspect. L’homme blanc de plus de cinquante ans rase les murs, disent des patients traumatisés par l’âge et la télévision. J’aime citer Sigmund Freud et son Abrégé de psychanalyse et quand une femme me dit que 60% des hommes sont des agresseurs potentiels. «100% », je lui répond en citant L’Abrégé. Le père de la psychanalyse fait ce commentaire au chapitre II de cet ouvrage consacré aux pulsions : «Trop d’agressivité sexuelle fait d’un amoureux, un meurtrier sadique, une absence d’agressivité le rend timide et impuissant. » Et «Un homme, ça s’empêche. » écrit Albert Camus. Sigmund Freud, lui, parle de Surmoi.

De fait, ma génération est traumatisée, faisais-je remarquer à mes jeunes futurs collègues. D’autres personnes, bien connues de la presse et de la télévision, ne nous pardonnent pas de leur avoir laissé une planète invivable. La suspicion généralisée tourne parfois en ce moment  au règlement de compte et à une guerre entre générations. Cela me semble parfois « incomblable » , et me voici face à ces étudiants, tel Socrate face à Calliclès ou Thrasymaque. Comment tenir le fil de ma philosophie? Socrate, accoucheur d’idées et pratiquant le dialogue, l’échange, n’est-il pas l’ancêtre du travail analytique, du psychodrame  Nous avons cette année relu avec un patient  ce dialogue de Platon où Calliclès exalte les pouvoirs de la jouissance sans entrave…
Repasser le bac avec lui, fait partie des joies du psychodrame et se confronter aux plus jeunes,  des joies de notre métier. Merci donc à toutes et à tous, à notre belle équipe de cette année, si ardente et si talentueuse. Oui, il faut se révolter, inventer le monde nouveau. «Ce n’est qu’un début, continuons le combat.» répétait ma génération… Il faut aussi ne pas oublier l’Arche, celle qui réunit les âmes et les corps, et aussi les générations.  Elle s’étend au-dessus de l’océan, réunissant deux mondes, comme Dona Prouhèze et Rodrigue, au milieu des étoiles, sur la scène de leur amour absolu… en Avignon.

Jean-François Rabain, pédopsychiatre et psychanalyste

 

 

Festival d’Avignon Doléances-la fable de l’écoute, adaptation et mise en scène de Stanislas Roquette

Festival d’Avignon

Doléances « la fable de l’écoute », adaptation et mise en scène de Stanislas Roquette

On avait presque oublié… La France de l’indispensable bagnole -chère et chérie- s’était soulevée contre l’augmentation de la taxe sur les carburants. Occupation des ronds-points, blocage des péages d’autoroutes : les révoltés avaient choisi comme signe de ralliement, un objet obligatoire, symbole de l’oppression réglementaire : le gilet jaune.
Placez-le sous votre pare-brise et vous êtes des nôtres. Bruit et retentissement : en janvier 2019, le jeune président de la République va « au contact », lance un « grand débat national ». Les Cahiers de doléances (la référence à 1789 vaut bien une majuscule) s’empilent et on compte près de deux millions de contributions! Des vertes et des pas mûres, mais au moment du bilan promis par le sommet de l’Etat, rien., absolument rien… Notre-Dame de Paris brûle mais le débat s’éteint: il ne s’est rien passé aux carrefours, les cahiers s’empilent aux Archives régionales et Nationales.

Arrivent Stanislas Roquette et sa compagnie Artepo. Eux aussi ont entendu ce rien. Ce qui les a motivés, pour commencer, à aller voir aux archives de la Somme, là où ils vivent et travaillent. Ils y trouvent une drôle de France, mécontente, collectivement individualiste, râleuse, fâchée des « questions fermées » du débat officiel, mais pleine d’idées et lançant son «vrai débat», ouvert.
Et de toutes ces doléances et propositions, qu’ont fait les gouvernements ? Rien, ou peu, ou seulement pour la façade-! Silence ou presque. Le théâtre va, et modestement, là où les femmes et hommes politiques sont passés à autre chose et où ils « communiquent » à grands frais.

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Sur ce petit plateau, juste un trio: Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon et Emmanuelle Ramu avec un écran, une étagère à accessoires. Les prises de parole du Président, très content de «son» débat, alternent avec celles de Gilets jaunes et de contributeurs… Et ce grand moment raté de démocratie en direct sort enfin de l’oubli. C’est beaucoup. La juxtaposition des points de vue: le «vertical » et le second, celui  de « ceux qui ne sont rien », est en elle-même critique, au-delà de la satire. On ne va pas se priver de rire du Président mais il y a une joie plus grande et une inquiètude à se dire : c’est là que ça blesse, que ça manque, que ça ne va pas…


La compagnie Artepo fait son travail  avec des moyens artisanaux : et si on parlait, sur scène, de ce qui ne va pas ? Si on était la mémoire dont la « communication » nous prive sans cesse ? Et si on jouait les différents rôles politiques pour mieux comprendre le jeu de rôles des Politiques ? Et si le public donnait à ceux qui sont censés les représenter une leçon d’écoute? Ne rêvons pas. Doléances vient piquer là où il le faut. Et rendre sans lourdeur, avec fraternité (osons ce principe proclamé et oublié de la République), la parole à ceux qui l’ont tant donnée, avec tant de générosité et d’espoir,  même s’ils étaient très pessimistes sur le retour…

Christine Friedel

 Jusqu’au  23 juillet, à 14 h 30, Le Train bleu, 40 rue Paul Saïn, Avignon ( Vaucluse).

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