Leurs cœurs se balancer de Claudine Galea, mise en scène de Christophe Laluque

Leurs cœurs se balancer de Claudine Galea,  mise en scène de Christophe Laluque

 

Un texte commandé pour un spectacle à Claudine Galea, une écrivaine reconnue de romans, pièces et livres pour enfants, textes radiophoniques… Elle a été artiste associée au Théâtre national de Strasbourg de 2015 à 2022, et l’est au Théâtre Nanterre-Amandiers depuis 2021. Ses œuvres ont été mises en scène par, entre autres Stanislas Nordey et  Jean-Michel Rabeux… En 2021, sa pièce Je reviens de loin a été adaptée au cinéma par Mathieu Amalric sous le titre Serre-moi fort.
Cela commence au crépuscule dans une forêt avec  une grande dame (Chantal Lavallée) en grand manteau léger parsemé de fleurs (Chantal Lavallée). Une petite fille  sans nom (Rosa Pradinas) part à la recherche de son identité. Elle rencontre Court-très-vite, un personnage courant après le temps et un Lapin sans visage (Clémentine Lebocey). En leur compagnie, elle découvre l’amitié et la beauté des choses simples. Dans cette
courte saga poétique (trente-cinq minutes),  l’autrice célèbre la douceur de vivre, l’écoute aux autres. 

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Une scénographie quadri-frontale pas toujours facile à gérer et plutôt rare dans le théâtre pour enfants. Sur une moquette blanc-gris, des poteaux avec des fils lumineux conçus par Franz Laimé, figurent des arbres qui ressemblent à des sculptures contemporaines… pas très réussies. Il y a aussi, d’une rare beauté mais peu mis en valeur, deux morceaux de troncs d’arbre creux et éclairés à l’intérieur, visiblement inspirés de Giuseppe Penone, le grand sculpteur du mouvement arte povera  qui a si bien raconté le végétal et le temps dépassant celui des êtres humains qui a lentement façonné ce bois.
Cela nous rappelle une racine trouvée par un ami dans un ruisseau en Corse et que l’eau, au fil des années avait lissé et créé une tête de de Gaulle. Immédiatement reconnu par ceux qui la voyaient, admiratifs devant ce qu’ils croyaient être l’œuvre d’un sculpteur. Mais restant sceptiques quant à sa création par la seule Nature…

Le texte de Claudine Galea ne manque pas de charme mais n’est guère mis en valeur, à cause d’une mise en scène et d’une direction des actrices approximatives…  Et deux costumes sur les trois, sont ceux de la vie courante: donc banaux, et sans poésie aucune. Christophe Laluque a sans doute voulu ouvrir une porte vers l’imaginaire et permettre aux enfants de trois à six ans d’intervenir mais ce qui est montré ici, ne fonctionne pas  et nous ne sommes pas arrivés à entrer dans un univers qui se voudrait ludique… Dommage.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 mai, Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris (XIII ème). T. : 01 45 84 72 00. 

 

 

 

 


Archives pour la catégorie jeune public

(poièsis) Texte poètes-ses du XVI ème au XXI ème siècles, mise en scène de Jérémie Sontag et Florian Goetz

(poièsis) Texte poètes-ses du XVI ème au XXI ème siècles, mise en scène de Jérémie Sontag et Florian Goetz

« Comment appréhender notre monde sans donner prise au désespoir ou à la résignation ? dit Jérémie Sontag. Au cœur même du public, à travers une immersion poétique éruptive, deux acteurs nous reconnectent à nous-mêmes, à l’autre et au vivant. Munis de papier, de post-it et d’une enceinte portable, ils nous entraînent dans un voyage à travers la poésie (…) En nous la rendant organique, ils nous font ressentir sa sensibilité, sa pulsation et sa musicalité… (poíèsis) décale nos regards et nous aide à mieux percevoir la richesse de nos identités multiples pour envisager un monde commun. »

Ce spectacle de quarante minutes + dix minutes d’entretiens a déjà été joué dans de nombreux lycées et collèges. Et cela se passe dans une salle de cours au lycée Victor Duruy, Paris ( VIIème) Plus de mille élèves avec 99% de réussites au bac donc 83% de mentions, un panel de langues: Allemand, Anglais, Chinois, Espagnol, Grec ancien, Italien, Latin.. Avec deux hypokhâgnes et une khâgne, et  Et doté des enseignements artistiques : histoire des Arts, options danse ou arts plastiques, atelier théâtre. Tiens ce fut aussi le lycée des actrices: Silvia Monfort, Maria Casarès, Anémone, Isabelle Carré, Lou Doillon, Laure Duthilleul…

 

© Gilles Rammant

© Gilles Rammant

Dans cette salle de cours, ni scène ni estrade ni costumes et pour seules lumières, celles des plafonniers. Et des chaises pour une quarantaine d’élèves de quatrième et troisième. Bref, le strict minimum pour se laisser embarquer dans un voyage poétique dont les auteurs et autrices et auteurs sont français mais pas que… Et issus de nombreux pays. Célèbres, connus ou moins…

Ainsi Kae Tempest, un poète, rappeur, et dramaturge anglais de quarante ans, ouvre le bal: « Les gens se rencontrent par hasard, tombent amoureux, s’éloignent Des ados alcoolisés traînent dans le parc et regardent la nuit tomber. Les travailleurs fixent l’horloge, tripotent leurs stylos Parker/pendant que les grand-mères négocient avec les vendeurs au marché. (…)  »Ici où les enfants jouent et rient jusqu’à s’effondrer c’est chat-bisous et danse/ Puis des chambres mal éclairées et leur lots de regrets/ Trop vite trop tôt trop lent trop long On bouge toute la journée sans pouvoir avancer. » (…) 

Suivra Valère Novarina, notre grand poète et dramaturge disparu en janvier dernier: « Je suis fatigué, éreinté, kaputt, dans les choux, ras dans les choses, lessivé, plus bas que terre, dans les cordes, sur les rotules, à la ramasse, maffi, dans le potage, sur cent dix volts, vivement ce soir qu’on s’couche, schlasss, naze, vanné, nazebrock, k.-o., rétamé, claqué, rincé, h.s.,

Puis, Louise Labé (1524-1566) redécouverte seulement  au XIX ème siècle  et son célèbre et si étonnamment moderne:  » Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,/J’ai chaud extrême en endurant froidure,/La vie m’est trop molle et trop dure./J’ai grands ennuis entremêlés de joie. »
Et sa presque contemporaine Marguerite de Valois (1492-1549), sœur de François Ier, autrice de brillantes 
Stances amoureuses : « Nous n’aurons qu’une vie et n’aurons qu’un trépas. Je ne veux pas ta mort, je désire la mienne.Mais ma mort est ta mort et ma vie est la tienne. Ainsi, je veux mourir et je ne le veux pas. »

© Gilles Rammant

© Gilles Rammant

Il y a aussi ce Défi à la force de David Diop (1927-1960),  poète sénégalais mort jeune dans un accident d’avion: « Toi qui plies, toi qui pleures/ Toi qui meurs un jour sans savoir pourquoi/Toi qui ne regardes plus avec le rire dans les yeux Toi au visage de peur et d’angoisse/ Relève-toi et crie : NON

Et Arthur Rimbaud écrit son célébrissime Bateau ivre à seize ans, l’âge des élèves ici  réunis: « Je sais le soir, l’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes.. Et j’ai vu quelque fois ce que l’homme a cru voir. » Et on connait bien de son ami Paul Verlaine: « Il pleure dans mon cœur/Comme il pleut sur la ville ;Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?/ Ô bruit doux de la pluie/ Par terre et sur les toits ! Pour un cœur qui s’ennuie, Ô le chant de la pluie !Il pleure sans raison/Dans ce cœur qui s’écœure. /Quoi ! nulle trahison ?…/ Ce deuil est sans raison. /C’est bien la pire peine/De ne savoir pourquoi/ Sans amour et sans haine / Mon cœur a tant de peine ! »
On ne peut citer tous les poèmes mais quand même Désirs
 d’Abdourahman Waberi, écrivain djiboutien:  Je suis le bruissement du monde/le balancement inapaisé entre ici et ailleurs/la frondaison muette du cactus/le bois rugueux qui recouvre le gecko/les rais du caméléon jaune soleil/le lit du livre-monde où les pages sont autant des vagues de la quête toujours recommencée »

Les poèmes sont impeccablement dits par Florian Goetz et  et Jordan Sajous à un endroit ou à un autre de la salle mais toujours au plus près des spectateurs. Les acteurs collent aussi aux murs des feuilles de couleur avec un mot par feuille: moins convaincant mais pas un mot, ps un chuchotement, pas un téléphone allumé et l’attention de ces jeunes élèves ne se relâche jamais devant ce spectacle, simple, généreux et efficace… et sans micro H.F. ni fumigènes.  Qui a dit que personne ne n’intéressait à la poésie? Si vous êtes en Avignon, loin des machins très longs, nocturnes et pas toujours passionnants, uns louchette  de poésie, cela ne se refuse pas et ce (poièsis) vaut le détour.
Avignon, cela peut être aussi l’occasion de se faire plaisir… 

Philippe du Vignal

Ce spectacle sera joué du 6 au 23 juillet au Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon.

Festival de magie au Théâtre National de Nice

Festival de magie au Théâtre National de Nice ( à suivre)

Heka (Tout n’est que faux semblant)  par  le Gandini Juggling, mise en scène de Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala, consultants magie: Yann Frisch et Kalle Nio

 Quatrième édition de ce festival de magie. « Il s’impose désormais comme un rendez-vous majeur de notre théâtre, dit Muriel Mayette, la directrice du Théâtre National de Nice. En l’accueillant, nous affirmons notre volonté d’explorer les formes qui inventent le théâtre de demain. Car la magie d’aujourd’hui n’est plus seulement l’art de tromper l’œil : elle est devenue un terrain de recherche, un espace de création où se mêlent récit, mouvement, technologies, illusions et dramaturgie… Elle propose une autre manière de raconter et faire surgir les émotions et l’imaginaire. Ces créateurs interrogent le regard, déplacent les évidences, et nous entraînent vers une perception élargie du théâtre.
Nous n’avions pu voir ce spectacle en décembre à Paris au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville.  A Nice, cela se passe à  la Cuisine, une  belle salle, ancien théâtre provisoire de Carouges (Suisse) à l’écart du centre-ville mais très accessible par le tramway. Un remarquable spectacle fondé à la fois sur le jonglage et la magie.  « Quand j’étais enfant je voulais être magicien. Ce qui me plaisait c’était l’entraînement., dit Sean Gandini, le directeur. La première partie du spectacle est inspirée de l’univers de Yann Frisch * (voir Le Théâtre du Blog). Ce qui est drôle avec Yann, c’est qu’il a le parcours inverse du mien, il est passé du jonglage et du clown, à la magie. Nous nous sommes inspirés d’un de ses premiers numéros sur table, Baltass, avec lequel il a tourné dans le monde entier et gagné des prix. Les autres parties proviennent d’idées expérimentales du Finlandais Kalle Nio. »

Imaginez un grand plateau aux rideaux noirs à jardin et à cour, avec au fond, un autres à lamelles bleu brillant. Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männistö, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala sont d’abord assis à une longue table nappée de blanc. Ils jonglent -toujours assis- avec des balles rouges qu’il se refilent avec une grande virtuosité. Et un ensemble de mains  en bord de table surgit comme par enchantement. Ce qui suppose une redoutable maîtrise gestuelle et une excellente coordination.
Tous habillés de noir, avec chaussettes aussi noires tenues, comme dans les années trente-cinquante par des fixe-chaussettes quand elles n’étaient pas encore pourvues d’élastique. Ces trois femmes et ces trois hommes seront ensuite rejoints par Sean Gandini, lui, en superbe costume rouge, puis blanc. Il y a ici comme une conjugaison parfaitement maîtrisée d’un univers pictural, de magie, de théâtre et danse. Dans une performance collective, avec une  attention constante portée à la  beauté du geste.

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Les numéros se succèdent à la fois individuels mais le plus souvent à deux, ou à six, voire à sept. Avec des boules rouges ou blanches, puis avec trois cercles de dimension différente: et là on atteint la folie pure: un jongleur en lance trois  puis les rattrape un par un puis les relance et ils s’envolent, avant qu’il ne les fasse revenir.  Absolument « magique » mais grande simplicité: ce qui, en fait, suppose un très long travail: à la fois d’invention, mise au point et  répétition, avant d’arriver à offrir ce moment d’une exceptionnel richesse poétique au public qui, sans doute aime, se sentir floué par  cette virtuosité où l’objet est  à la fois roi, et sujet obéissant. Et Sean Gandini, qui joue aussi les maîtres de cérémonie  parle peu mais bien. il cite le grand Robert Houdin, maître de la magie moderne: « Le magicien est un acteur qui joue le rôle d’un magicien.  Ce n’est pas un jongleur. « Mais ici, la jonglerie est à la base même du spectacle.
Et ici, comme le dit Aimé Césaire, « la connaissance poétique est celle où l’homme éclabousse l’objet de toutes ses richesses mobilisées. C’est bien ici de poésie, qu’il s’agit. Et le public ressent profondément cette lutte permanente entre ces jongleurs/magiciens et leurs accessoires (un mauvais mot, puisqu’il s’agit de leurs partenaires: aussi muets qu’efficaces). Et sur cette scène, il  y a de la métaphysique dans l’air, et à la différence de ce que dit William Shakespeare, dans Jules César ( « Ils apprécient l’objet qu’ils ne possèdent pas bien, au-dessus de sa valeur. » ) Autrement  dit, à part quelques sages les humains cherchent toujours en quête de ce qu’il n’ont pas.
Ici l’objet fascinant – puisqu’il peut nous survivre- devient égal à l’être humain, fait comme tous les vivants, de peu de chose, arrive à avoir une vie propre. Comme ces boules uniques qui, en une seconde à peine, changent de couleur ou en accouchent de deux ou trois…  Ou qui apparaissent en une série de six d’une manche, sans doute -mais c’est tellement bien fait que l’on ne soupçonne rien-  ou ces cercles  qui  s’envolent.  Et ce que proposent  Sean Gandini et ses camarades est d’une rare théâtralité, si on veut bien s’en remettre à l’étymologie. Teatron,  en grec ancien, thea: « regarder et tron : lieu… Muriel Mayette-Holtz aura réussi son pari. 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué les 21 et 22 avril  et le festival se poursuit Jusqu’au 25 avril, 10 € pour les spectacles, et 15 € pour le Grand Gala de magie. 5 € : Solidaires (UniCA, minima sociaux, associations Politique de la Ville.
Réservations sur tnn.fr ou entre 14 h et 18 h du lundi au vendredi, à la billetterie : 4-6, place Saint-François et à : 04 93 13 19 00. Et au guichet,  1h avant le début des représentations, à l’entrée des salles.

L’Ecole des femmes, de Molière, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini

L’Ecole des femmes, de Molière, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini


Il était une fois un  barbon (la quarantaine, ce qui reste :vieux de nos jours, pour une adolescente) qui veut l’enfermer dans une tour, en attendant (quand même !) qu’elle grandisse et puisse devenir SA femme, sa possession, son bien. Il l’aura rendue « idiote autant qu’il se pourrait » pour être sûr qu’elle ne pense à rien et surtout pas à l’amour, surtout pas à un autre homme que LUI. Le jour venu, il lui annonce son projet mais elle lui dit ce qu’elle a vécu, elle, en son absence,; et alors tout s’écroule. Pour lui, la possession exclusive de ce petit être… et pour elle, l’espoir d’épouser Horace, l’amour, la liberté. Mais dans les bons contes, la princesse est délivrée à la fin.
La pièce a fait scandale à sa création devant une cour hypocrite qui se régalait d’abord des aventures personnelles de Molière. Le scandale étant un ingrédient du succès, l’auteur et chef de troupe sut en tirer parti : suivront La Critique de l’Ecole des femmes où Molière égratigne ses détracteurs avec talent et finesse. Et L’Impromptu de Versailles où il montre sa troupe au travail, à la recherche d’une pièce qui la fasse vivre.Mais foin (comme diraient le chevaux du Roi) de ce passé lointain, la pièce « marche toujours et c’est un grand classique fondateur : liberté, égalité, droit des filles à l’éducation et au plaisir.
Frédérique Lazarini et le décorateur François Cabanat enferment la jeune fille dans une cage de verre, sous la surveillance renforcée de caméras: « Souriez, vous êtes filmés. » L’espace restreint du plateau délimite le champ d’action d’Agnès : sa chambre donc, et une allée de promenade qu’elle partage avec son seigneur et maître, qui, lui,   habite son  appartement avec porte blindée et écrans de contrôle.  La vidéo n’est pas utilisée ici à titre décoratif, mais bien au cœur du sujet.

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Avec la même acuité, Cédric Colas donne  une nuance inédite à  Arnolphe, ou Monsieur de la Souche – ce qui permet au personnage de jouer, et de perdre sur deux tableaux… Et si, comme beaucoup d’hommes, Arnolphe cherchait à prolonger sa jeunesse en vampirisant celle d’Agnès, et même celle de l’amoureux gaffeur Horace (Hugo Givort) ? Ce fils d’un ami proche, il le reçoit avec des effusions qui effacent la barrière des générations. On peut regretter qu’il reste plus désarçonné, que malheureux  devant l’échec final.  Dans ce cas, le spectateur serait encore plus cruel qu’Agnès envers lui…
Quant à Agnès, Sara Montpetit est parfaite dans le rôle : nature, « bête » selon son maître et selon son propre jugement, mais affectueuse, vraie, réfléchie, malgré les limites qui lui sont imposées, et très douée pour apprendre : « …L’amour est un grand maître /Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être ». Sa tenue banale d’adolescente, jeans-pull-baskets, fait d’autant mieux ressortir l’actualité, la pertinence du personnage et le chemin parcouru le temps de cette journée « particulière », vers une émancipation pas si évidente.
On a vu souvent Molière joué en costumes contemporains – par nécessité économique d’abord : cela ne choque pas et fonctionne très bien. Mais ici les costumes (Dominique Bourde et Isabelle Pasquier) sont réellement « dramaturgiques», ils jouent, et jouent bien. Comment verrions cette petite société aujourd’hui ? Pour Alain et Georgette, les gardiens, on vous laisse la surprise, comme pour l’apothéose finale (abrégée) qui arrange tout pour chacun, à l’exception du pauvre Arnolphe. Cette Ecole des femmes fait le plein depuis février et on comprend pourquoi : rien que la pièce, toute la pièce, poussée dans des retranchements parfois inexplorés. C’est beau, profond et drôle, comme l’espèce humaine en général.

Christine Friedel

 

Artitic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, Paris (XI ème). T. : 01 43 56 38 32.

 

 

Santa Park, conception, texte et mis en scène d’Ambre Kahan (à partir de huit ans)

Santa Park , conception, texte et mis en scène d’Ambre Kahan (à partir de huit ans)

Cela se passe dans une forêt brumeuse avec côté jardin, l’enseigne lumineuse d’un « Santa Park » et, côté cour, une petite et merveilleuse  maison ronde avec une fenêtre toute de guingois,  qu’on voit d’abord depuis l’extérieur. Puis le toit et les murs s’ouvriront pour laisser apparaître une habitation avec lit pliant aux pieds zigzag en bois et remplie d’objets précieux comme on en voit chez les brocanteurs- ne valant rien en valeur d’usage mais vendus très chers (le prix de l’étrangeté poétique..)  et dans le fond, un grand réfrigérateur blanc et pansu des années cinquante. Vous savez, ceux devenus culte -parois épaisses et consommant peu d’électricité-  de la marque Frigidaire.  Ici, vers la fin, en sortira un vampire. Une scénographie réussie de Jean-Luc Malavasi à laquelle Santa Park doit beaucoup…

 

© Christophe Raynau de Lage

© Christophe Raynau de Lage

Ambre Kahan a créé à Lyon son premier spectacle pour  enfants; après une quarantaine de représentations, il arrive à Paris très bien rodé. Les acteurs -masqués- font ici un travail solide et d’une grande précision. Il y a ici, en slip blanc et chapeau rouge cylindrique un certain  Gardien. Dans le coma après un accident, il erre, inquiet pour les enfants qu’il a laissés dans sa maison.
Il y a aussi le jeune
Arthur, son cousin pas très courageux et sa cousine capricieuse, Hécate, qui a le nom de la déesse grecque, celle de la nouvelle lune (ou lune noire), symbolisant la mort.  Cette jeune fille capricieuse (Elise Martin) ira jouer au ballon avec la tête de son frère. Il y aussi Arthur et un gros fantôme tout blanc impressionnant avec de gros yeux d’un rouge lumineux. Et Pépé, une sorte de chauve-souris aux ailes très noires, montée sur deux pattes.
Vers la fin, ils jouent à un jeu curieux : se couper la tête et il y a du sang sur une toile blanche et ils parlent – beaucoup trop- sur fond d’angoisse et absurdité : maladie, hôpital, coma… et le public attrape des mots comme: 
Playmobil, Margaret Thatcher, intermittent du spectacle... sans trop comprendre le sens du texte. Si on a bien compris, il y a ici comme un passage de relais: les enfants ne pourront le rester longtemps et devront accepter d’être adultes. Avec un nouveau corps, un nouveau langage et de nouvelles relations entre eux. Il leur faudra accepter qu’« apprendre est tout ce dont vous avez besoin. » Ainsi, va la vie et malheureusement, aucun moyen de faire autrement. Tout cela assez angoissant (enfin juste la doe qu’il faut pour des enfants…)

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

En fait, le spectacle -trop long: une heure trente- tient beaucoup à la très grande qualité d’un univers sonore impressionnant: grondement d’un orage avec éclairs, bruit de la pluie, et celui fabuleux d’un train qui passe deux fois dans la nuit. Et à toute une série d’images proches de l’univers visuel de B.D. Comme, entre autres, la lumière des fenêtres des wagons qui défilent, ou, en fond de scène, la forêt de hauts sapins, les objets mystérieux de la petite maison, le gros fantôme blanc… Mais on ne voit pas bien la relation qui existe avec ce Santa Park qui semble abandonné et dont l’enseigne lumineuse changera plusieurs fois de couleur. Dans le coma après un accident, l’âme de Gardien erre, inquiète pour les enfants qu’il a laissés seuls dans sa maison.

Mais Ambre Kahan aurait pu nous épargner la série de poncifs actuels: les très faciles fumigènes à gogo (dont les enfants comme les adultes n’ont guère besoin de respirer le glycol), lumières stroboscopiques, et rouges quand cela va mal, tubes fluo clignotants, voix par moments amplifiées… Et elle maîtrise mal son projet: concilier un tissu narratif inspiré de films d’horreur, celui justement qui fait la matière d’un conte pour enfants où on joue à se faire peur- et un dialogue véritablement théâtral. Même si, encore une fois, Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin et Tristan Rothhutf font un travail remarquable de précision, et que nombre d’images sont d’une grande beauté, ce Santa Park, réflexion sur la mort destinée aux enfants  mais dont la fable reste assez confuse, ne nous a pas vraiment séduit…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 mars, Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses,  31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

Papy Quichotte, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Papy Quichotte, d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Elsa Granat, metteuse en scène maintenant reconnue, avait, fait entre autres, une remarquable mise en scène de Maison de poupée d’Henrik Ibsen (voir Le Théâtre du Blog). Elle signe ici un spectacle pour jeune public, « d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès ».  Où un pappy se prend pour Don Quichotte. En voulant, dit-elle, »poursuivre l’ambition intergénérationnelle de notre compagnie Tout un Ciel. Montrer d’autres façons d’agir par le soin qu’on prodigue. Rassembler les aînés, les scolaires et les apprentis-soignants. Travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles. » On veut bien, et ce genre de déclaration ne mange pas de pain comme disaient nos grands-mères!

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Devant un rideau rouge,  un haut guéridon en bois avec des fleurs, un lampadaire avec abat-jour plissé blanc et un fauteuil  des années cinquante où Papy lit tranquillement… Don Quchotte. A jardin, Papa fait un peu de musculation  et Maman sent avec les fleurs dans leur vase centre,  et cachée sous le plateau, Sacha regarde le monde… en parlant au public. Si on a bien compris, Papy se met à perdre la boule après avoir lu le célèbre roman et parle tout d’un coup en langue étrangère, ici l’espagnol (caractéristique de certains maladie mentales) :  « Las tormentas se encadenaban en una situación de lluvias torrenciales. » Et il lit Don Quichotte à l’envers…  Puis le rideau s’ouvre et apparaissent un canapé vert, une table ronde nappée d’un plastique vert avec des tabourets ronds orange. 


« Le parfum de l’aventure me monte au visage, je m’en vais pourfendre ces infâmes et rétablir l’ordre des choses, dit la petite fille. Que les puissants s’occupent des faibles, que les parents et les présidents s’acquittent de leurs devoirs féodaux. Sans quoi le pauvre monde restera insupportable, un monde tombé bien bas. Je vais te relever, manger des bananes et tout ira mieux. »

Se suivent en soixante-dix minutes, une dizaine de scènes peu convaincantes, malgré quelques belles images: une manipulatrice en noir fait voler des oiseaux  dans l’ombre, et il y a une évocation en marionnette du cheval de Don Quichotte, la célèbre Rossinante. Soit quelques belles images… Mais côté dramaturgie, c’est du genre faible et on se demande ce que les enfants peuvent assimiler de cette histoire sans aucun intérêt, à des milliers de kms de la poésie incandescente de Miguel de Cervantès.
Dominique Parent, remarquable acteur qu’on a souvent vu notamment chez Valère Novarina est tout le temps sur le plateau et tout à fait crédible  en vieux grand-père aux cheveux blancs.  (Il sauve le spectacle!) Esther Lefranc est une mère  qui impose sa présence et qui chante bien d’une voix claire. Antoine Chicaud est un père…un peu absent. Quant à Maëlys Certenais, il faudrait que la metteuse en scène revoit d’urgence sa diction: le micro H. F. dont on l’a appareillée comme ses camarades, n’arrange rien. Bien entendu, nous aurons droit à la fin du spectacle, à un petit coup de fumigènes et à des lumières stroboscopiques. Vive les stéréotypes…
On se demande bien pourquoi, Elsa Granat, au lieu d’écrire une paraphrase approximative du célèbre roman n’en a pas repris certaines des nombreuses scènes où il y a pourtant des moments fabuleusement théâtraux comme celui où Sancho Panza réussit à tromper son maître Don Quichotte, quand il lui fait croire que Dulcinée a été ensorcelée et qu’une villageoise est en fait son amoureuse de lui..

Allez, une petite consolation, avec ces phrases magnifiques de Miguel de Cervantès, citées par Elsa Granat dans sa note d’intention: « À tous ceux qui parlent au vent, Les fous d’amour, les visionnaires, À ceux qui donneraient vie à un rêve! Les rejetés, les exclus, Au réel ou suspect fou. Aux Hommes de cœur, A ceux qui persistent à croire, au sentiment pur. A tous ceux qui s’émeuvent encore! Un hommage aux grandes impulsions, Aux idées et aux rêves. A ceux qui n’abandonnent jamais, Ceux qui sont ridiculisés et jugés. Les poètes du quotidien! Pour les héros oubliés et pour les vagabonds. Pour ceux qui n’ont pas peur De dire ce qu’ils pensent ! À tous les chevaliers errants, Qui ont parcouru le monde  Ou qui le feront un jour. »
Pour le reste? Comme dirait ce génial auteur:  » Celui qui sonne les cloches est en sûreté et tout s’en ira dans la lessive du gouvernement. « Bref, même s’il y a quelques belles images, ce spectacle est décevant pour les enfants comme pour les adultes.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 mars, Théâtre Paris-Villette,  Parc de la Villette, Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23.

Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis), du 11 au 14 mars.

Théâtre des Ilets-Centre Dramatique National de Montluçon (Allier) du 26 au 28 mars

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall  (tout public)

Cette romancière et scénariste suédoise (1907-2002), auteure de livres pour enfants, est mondialement connue  pour avoir créé les célèbres personnages de Fifi Brindacier et de Zozo la tornade. Astrid Lindgren avait pris l’habitude de raconter des histoires à ses enfants et quand  sa fille fut atteinte d’une pneumonie, elle crée en 45 le personnage de Pippi Långstrump (Pippi longues-chaussettes:Fifi Brindacier en français, avec des illustrations d’Ingrid Vang Nyman. Mais elle avait déjà publié un livre pour petites filles ,Britt-Mari lättar sitt hjärta (Britt-Mari soulage son cœur). Succès et bonnes critiques font  qu’elle gagnera vite plusieurs prix littéraires.

Dans Barnen i Bullerbyn (Nous, les enfants du village Boucan) et Vi på Saltkråkan (Nous, à Saltkråkan), elle raconte la vie d’enfants et adultes dans la campagne. Saltkråkan symbolisant le rêve suédois d’une communauté écologique habitant un archipel. Et elle en a tiré le scénario d’une série en treize  épisodes: Les Enfants de l’archipel. Elle a aussi écrit des romans comme Karlsson på taket (Karlsson sur le toit) qui se passe à Stockholm vers 1950. Et elle conte aussi dans Ronya fille de brigand, l’aventure de Ronya et Rik, des amis qui ne devraient pas l’être et dont est issu un film réalisé en 84 par Tage Danielsson  et qui eut un grand succès… Mais il y eut  aussi des adaptations théâtrales en Suède ou en Norvège comme celle-ci. .Mais pas à notre connaissance en France.

Dans Mio, min Mio (Mio, mon Mio) et Bröderna Lejonhjärta (Les Frères Cœur de Lion),  parle de pays imaginaires et du bien et du mal, maisd aussi de l’amitié. En 1923, elle parle de Zozo la grosse tête (Emil i Lönneberga). Ce petit garçon turbulent et farceur mais au bon cœur , grandit dans une ferme à la fin du XIX ème siècle. L’écrivaine reçut le Prix en Or en 1950 et le Right Livelihood Award (pour les droits des enfants) en 94 et depuis 67, le prix Astrid Lindgren d’environ… 550.000 €! récompense chaque année un auteur suédois de littérature jeunesse.

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Ici, Ronya est la fille du chef de parents brigands qui font des ravages dans la forêt de Mattis, près  d’un vieux château moyenâgeux qui a été coupé en deux par la foudre et où vit aussi une autre bande ennemie. Née par une terrible nuit d’orage -c’est un avertissement qui ne trompe pas- Ronya veut  être absolument indépendante et donc vaincre la peur qui la menace constamment. Dans la forêt dangereuse, elle rencontre Rik au bord d’un gouffre Rik.
C’est le fils unique de l’autre bande ennemie de brigands.. D’abord amis, puis bien entendu, vite très amoureux  Ronya et Rik,  après s’être sauvés la vie l’un l’autre, vont vivre ensemble dans cette forêt, loin de leurs parents respectifs dont ils ne supportent plus la guerre permanente entre eux. On vous la fait brève car nos connaissance en norvégien sont   assez faibles…

 

Il y a ici à la fois les éléments d’un conte populaire qui se passe au Moyen-Age dans un  grand château mythique en ruines où a lieu une histoire de brigands- cela marche à tous les coups et l’autrice est très rusée et visiblement pleine d’humour.Mais c’est aussi un roman d’initiation où les héros vivent une histoire d’amour genre Roméo et Juliette suédois aux multiples aventures.Astrid Lindgren traite aussi en filigrane de thèmes comme la lutte entre le bien et le mal, la vie et la mort, la guerre et la paix…

Cette adaptation se joue au Fyllingsdalen Teater dans un quartier périphérique de Bergen (Norvège). Une curieuse salle pas vraiment rectangulaire d’environ cent cinquante places avec une belle scène dotée d’une tournette… bien utile: l’action se situe à la fois dans un vieux château à moitié en ruines ,et dans les prés verdoyants, près d’immenses forêts.  Le scénographe en a  habilement traduit le climat grâce à des vidéos en fond de plateau et le metteur en scène maîtrise bien le jeu de son équipe de douze interprètes et de dix jeunes figurants. Tous circulent avec efficacité sur ce plateau tournant et il réussit la plupart du temps  à garder la poésie de cette saga romanesque avec une réalisation au cordeau avec des éclairages efficaces. Ici, Il y a aussi quelques remarquables chants choraux. Le tout rodé depuis longtemps, bien réalisé. même si les acteurs manquent expérience et ne semblent pas tous vraiment professionnels.
Au chapitre des bémols: on ne comprend pas bien (sinon pour permettre aux enfants d’aller aux toilettes) la nécessité d’un entracte, ce qui casse l’action qui ne fait pas toujours dans la nuance -et pas toujours très claire- et rend le spectacle un peu long (quatre-vingt dix minutes). Et le metteur en scène aurait pu nous épargner ces fréquents jets de fumigènes: ce procédé bien parisien et archi-usé est aussi arrivé jusque en  Norvège! On aurait aussi aimé que le recours à la tournette et aux micros H.F. soit plus discret. Et qu’il y ait moins de criailleries

A ces réserves près, cette adaptation d’un roman en théâtre populaire fonctionne bien mais exige des moyens avec, au moins une dizaine d’interprètes… Vu les restrictions actuelles, on voit mal comment  un metteur en scène arriverait à disposer des moyens suffisants, sauf à la Comédie-Française.  Donc, nous sommes condamnés à rêver sur une possible adaptation de ce roman dans l’Hexagone. Tiens, une idée, pourquoi ne pas faire venir ce Ronya, fille de brigand dans un festival français. Il mériterait bien d’être invité et y aurait toute sa place: nos amis norvégiens investissent avec succès dans ce type de spectacle tout public, avec différents niveaux d’interprétation,  notamment pour les enfants… 

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 14 février au Stiftelsen Nye Fyllingsdalen Teater, Folke Bernadottes vei 2 . Bergen (Norvège). Jusqu’au 29 mars

Le livre est édité en français chez  Biblio Monde, Le Livre de poche, collection Jeunesse, traduit du suédois par Agneta Ségol, Brigitte Duval et Jeanne Bouniort, (2002). Première édition: 1996.

La monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie, le « sponeck »

Petite histoire du théâtre: le « sponeck », monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie

 J’écoute une émission de France-Culture: pour qui faisons-nous du théâtre? Sommes-nous vraiment un service public? Quand nous étions, Hervée de Lafond et moi, à la direction de la Scène Nationale de Montbéliard-Centre d’art et de Plaisanterie, son président, un chirurgien assez conservateur avait craqué et s’était plaint quand il avait aperçu dans le public quelques jeunes de type méditerranéen. Et là, j’ai fait une colère comme jamais : “Dehors, vous n’avez rien à faire ici! »
Alors, il est allé voir le Maire:  » La programmation de ces trublions va me forcer à devoir aller au théâtre à Paris. Nous, bourgeoisie éclairée de Montbéliard, nous sommes les nouveaux exclus de la Culture. » Fort heureusement, Alain Chaneaux, adjoint R.P.R. à la Culture de 89 à 98, nous a soutenu et s’est même réjoui même de ce remue-ménage.

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Nous étions ravageurs. J’avais refusé que le contrôle à l’entrée de la salle commence par la déchirure d’un billet. Il y avait donc un passeport avec de jolis timbres, chacun correspondant aux spectacles choisi et il  fallait le faire tamponner, comme si on partait en voyage à l’étranger… Et nous avions une monnaie: le « sponeck »; au gré des spectacles vides ou pleins, on faisait varier le taux. C’était ludique et il y avait des spéculateurs qui en guettaient la baisse… Avec l’approbation du Maire, nous avions nommé la Scène nationale que nous avons dirigée pendant neuf ans: Centre d’art et de plaisanterie. Les services de Jack Lang, alors ministre de la Culture, avaient aussitôt dit: non. Alors, nous nous sommes adressés directement à lui et il  nous a répondu : « Pourquoi pas? »

Nous étions fous: nous avions invité Christian Zaccharias, célèbre pianiste et chef d’orchestre allemand à condition qu’il porte en scène un blouson en cuir et nous avions exigé qu’il parle des morceaux qu’il allait interpréter. Les ouvreuses et ouvreurs étaient habillés en « hells angels’ ». Cela nous  semblait important de casser le rituel moisi des concerts de musique classique.

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Après chaque spectacle, le public se retrouvait dans les salons de l’Hôtel de Sponeck- notre lieu de travail et d’accueil-  pour un « placotage »: une discussion avec l’artiste qui choisissait le menu du dîner, aussi ouvert au public… Nous tenions à « dépiédestaliser » la Culture. 
Petite anecdote: nous voulions offrir un verre de champagne mais, bien sûr, c’était trop cher! Alors, j’avais demandé à un œnologue de goûter un vin mousseux correct que j’avais préparé très glacé avec une pointe de cassis. Et il n’avait rien remarqué de suspect. Normal: si  la boisson est glacée, on ne se doute de rien. J’en étais resté assez fier!

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Et des inventions,  nous n’arrêtions jamais d’en faire; nous avions affiché un panneau : “Invente ou je te dévore”, la maxime de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) , grand architecte et urbaniste des Salines d’Arc-et-Senans (Doubs) mais aussi des barrières d’octroi à Paris qui existent encore: celle  à la Villette, celle dite  d’Enfer, place… Denfert-Rochereau, une rotonde au parc Monceau  et la barrière du Trône, près de la Nation. Le plus important pour nous: arriver à remplir le Théâtre de Montbéliard qui ne répondait pas à notre appétit d’ogre, puisque nous voulions remplir Montbéliard… de théâtre. C’était sur ce point-là que notre différence avec les établissements culturels habituels, devenait magistrale. Nous voulions agrandir notre audience et nous adresser à la ville toute entière. Nous avons donc mis sur pied Le Réveillon des boulons,  pour le 31 décembre.

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Ce n’était pas une  simple théâtre de rue: nous avions partout dans la ville des ateliers où on préparait ce moment festif et organisait des bandes. Un immense rendez-vous, toutes catégories de population confondues. Commencé avec dix mille personnes et terminé au changement de siècle, avec quarante mille! Je me revois encore au sommet d’une tour de Babel, à environ trente mètres de hauteur, déclamant des poèmes….

Louis Souvet, maire de Montbéliard et président de la Communauté d’agglomération du pays de Montbéliard de 89 à 2008 était trop fier! Il recevait des appels téléphoniques le 1 er janvier, du genre: « Mais dis-donc, à la télé, ils ont parlé du réveillon à Londres, Los Angeles, Berlin, Paris, mais aussi  à Montbéliard!  Et tous les  hôtels affichaient complet. Nous étions trois à mener à bien ce grand chantier : Hervée de Lafond, Claude Acquart et moi-même, Jacques Livchine.
Bien sûr,  en France, les établissements culturels prêtent le flanc à la critique et on les accuse même de wokisme, même s’ils ont de bonnes programmations. Mais à qui s’adressent-ils? Suis-je populiste, quand je me réjouis que le réparateur de chaudière me dit:  « J’y étais, aux Boulons.  » Et le garagiste, les mains pleines de cambouis, m’explique que, pour ce Réveillon, il recevait sa famille de partout.
Il y a eu quatre éditions…
 Puis la municipalité et l’agglomération ont changé de bord...et en 2013,   n’ont pas reconduit Le Réveillon des Boulons qui avait lieu le 31 décembre une année sur deux. Motif : l’évènement coûtait trop cher aux collectivités et avait été créé sous la Droite! Sans commentaires. Vingt-cinq ans plus tard, personne, à Montbéliard comme dans la région, n’a oublié “Les Boulons”.
Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité qu’ils ont quitté le 31 décembre dernier.
 
 
 
 

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe

©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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©x Jean Digne en 72

Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

© Giancarlo Gorassini/Bestimage

© Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

 

 

© Jean Couturier

© Jean Couturier La Nuit unique

La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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©x Macbeth

Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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©x Une Saison en enfer

Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

©J.P. Estournet

©J.P. Estournet

Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
 Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
Allez, une dernière pour la route:
« Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

Philippe du Vignal

Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Parisiens et visiteurs du monde entier vont rêver dans ce musée. Comme chaque année, Jean-Paul Favand, maître des lieux, invite des artistes au Musée des arts forains proprement dit, le Théâtre du merveilleux mais aussi au Salon vénitien et au Magic Miror.
Il faut aussi voir les manèges et éléments forains historiques que Jean-Paul Favand a collectionné et remis en fonctionnement avec une équipe technique très spécialisée. Manèges de chevaux de bois, vélocipèdes, gondoles mais aussi billards japonais ou hollandais, tables à élastiques et les fameuses courses de chevaux, de bateaux et de garçons de café, un ensemble d’attractions exceptionnel. Ce lieu unique au monde est sans doute un des plus grands musées privés du spectacle vivant.

 

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Thème de cette année: les costumes. On découvre, entre autres, ceux, fabuleux, de clown, créés par la maison Vicaire, des coiffes de cabaret et music-hall, d’une grande richesse, une robe de Brigitte Bardot dans Boulevard du Rhum (1970) de Roberto Enrico, une création d’Yves Saint Laurent pour le ballet Turangalila (1968) et une chapeau de Joséphine Baker (1973).

Au Théâtre du Merveilleux, opéras et ballets sont à l’honneur avec cinq pièces uniques d’une grande beauté dont Les Bandar Log (chorégraphie de Georges Skibine et costumes de Jacques Dupont (1968), Obéron (1954) costumes de Jean-Denis Malclès, Le Lac des Cygnes (1960), costumes de Dimitri Bouchene, chorégraphie de Vladimir Bourmeister. Yous ces spectacles furent créés à l’Opéra de Paris.
Enfin il faut aussi découvrir la parade et les performances musicales de la compagnie Demain on change tout, avec des marionnettes géantes. Il est bon de se perdre dans cet endroit hors du temps…

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Musée des arts forains, Pavillon de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, Paris (XII ème). arts-forains.com

 

 

 

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