Dracula,(Lucy’s Dream), d’après Bram Stoker, mise en scène d’Yngvild Aspeli, composition musicale d’Ane Marthe Sørlien Holen

Dracula, (Lucy’s Dream), d’après Bram Stoker, mise en scène d’Yngvild Aspeli, composition musicale d’Ane Marthe Sørlien Holen (à partir de quatorze ans)


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L’Irlandais Bram Stoker (1897) a écrit son célèbre roman à base de journaux intimes, lettres, articles de presse,  documents… avec des personnages comme le comte Draculavampire professionnel,  Abraham Van Helsing, chasseur de vampires, Jonathan Harker, clerc de notaire  envoyé en Transylvanie pour conclure une affaire immobilière avec le comte Dracula. Retenu prisonnier dans son château vide et témoin de phénomènes surnaturels, Jonathan pense qu’il est une créature démoniaque.
Il veut en effet  le livrer à trois femmes-vampires mais une fois qu’il est parti pour l’Angleterre. Jonathan réussit à s’évader du château. Pendant ce temps, Dracula voyage jusqu’en Angleterre à bord du navire Demeter dont il éliminera l’équipage et attaquera alors Lucy Westenra, la  meilleure amie de Mina Murray, la fiancée somnanbule de Jonathan Harker et il l’attire dans un cimetière. Le médecin Abraham Van Helsing comprend alors qu’elle est victime d’un vampire.
Adapté de nombreuses fois en B.D. et au cinéma avec deux cent films! où Dracula tient le rôle principal mais rarement au théâtre.  Il y a eu q
uelques comédies musicales aux Etats-Unis, au Québec et en France, avec Dracula l’amour plus fort que la mort, réalisée par Kamel Ouali en  2011.

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Yngvild Aspeli reprend ce Dracula qu’elle avait créé il y a quelques années et où elle s’inspire très librement et assez loin du roman, tout en conservant le climat et privilégiant le personnage de Lucy, victime du comte Dracula. C’est une variation avec un arrière-fond érotique, sur la lutte que mène Lucy contres ses démons personnels qui vont la détruire.  Scène nue et noire, très peu éclairée où cinq acteurs-manipulateurs:Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova et Kyra Vandenenden font vivre tous ensemble et à tour de rôle ce Dracula, comte maléfique et cette jeune femme-marionnette aussi grande et aussi vraie que nature, avec des images fabuleuses de poésie. Il y a aussi en projection vidéo, des oiseaux noirs ou des chauve-souris. On a parfois du mal  à tout saisir mais c’est sans importance.

Aucun effort à faire pour se laisser embarquer dans cette aventure psychique la nuit entre Eros et Thanatos. Yngvild Aspeli maîtrise admirablement l’espace, le temps, la lumière, le jeu masqué et la manipulation des marionnettes. Il y a bien sûr, en amont, un travail magistral de fabrication  réalisé par elle-même et Manon Dublanc, Pascale Blaison, Elise Nicod, Sébastien Puech, Delphine Cerf. Et la scénographie Elisabeth Holager est exemplaire de sobriété et d’efficacité. Ce spectacle très fluide (une heure) est aussi fascinant qu’émouvant.

© Cristin Afloy-Opdan

© Cristin Afloy-Opdan

Le public surtout jeune- ce qui est rare au théâtre- a fait une longue ovation méritée à ceux qui savent donner une superbe vie à ce Dracula… Nous conseillons (mais il n’ira jamais!) ce spectacle à Laurent Vauquiez, lui qui, sans aucun scrupule, voulait en 2015 «fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes». La honte pour un agrégé d’histoire et énarque…
Rappelons-lui que cette grande artiste norvégienne avait choisi d’aller apprendre l’art de la marionnette à l’Ecole de Charleville-Mézières. Elle a ensuite fait de nombreuses et remarquables créations dans notre pays et a été récemment nommée directrice artistique du Nordland Visual Theatre aux îles Lofoten. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 mars, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XVème). T. : 01 56 08 33 88.

 

Philippe du Vignal

En 2019, le roman bénéficie d’une nouvelle traduction d’Alain Morvan dans le cadre de l’anthologie Dracula et autres écrits vampiriques parue dans  La Pléiade ( Gallimard).

 


Archives pour la catégorie marionnettes

Pro Bono Publico par le Blick Théâtre, conception plastique et marionnettique de Sarah Darnault et Fer Flores, mis en scènes, mise en scène de Dominique Habouzit mise en scène de Dominique Habouzit

Pro Bono Publico par le Blick Théâtre, conception plastique et "marionnettique" de Sarah Darnault et Fer Flores, mis en scènes, mise en scène de Dominique Habouzit
mise en scène de Dominique Habouzit

En latin, « pro bono publico »: «pour le bien public ». Dominique Habouzit est allé observer dans les services psychiatriques et y a trouvé un motif d’espérer là où s’inventent des méthodes plus humanistes de soigner.
Sur le sol, un grand rectangle couvert de plastique et en  fond de scène, un mur, les deux blancs. La comédienne et marionnettiste Sarah Darnault, raconte un pan récent de l’histoire de la psychiatrie française avec quelques-uns de ses praticiens exemplaires.
A l’origine, à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère), un bouleversement des soins psychiatriques sous l’impulsion de Paul Balvet, son directeur entre 36 et 43.
 Et Jean Oury  fonda en 53 la clinique de Cour-Cheverny (Loir-et-Cher) dite clinique de la Borde  qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 2014. Il y avait développé la psychothérapie, dite « institutionnelle ». L’expression (1952) due au psychiatre Georges Daumezon (1912-1979), désigne «une thérapeutique de la folie fondée sur l’idée de causalité psychique de la maladie mentale ». Et l’accent est mis sur la dynamique de groupe et les relations entre soignés et soignants. A Fleury-les-Aubrais (Loiret) dès 36, il avait instauré des activités artistiques ou sportives et des réunions sur la vie de l’établissement.  Et Félix Guattari, psychanalyste et philosophe français (1930-1992) avec d’autres intellectuels,  s’engagera dans cette nouvelle thérapie.

© Manu Buttner

© Manu Buttner

Pendant que Sarah Darnault fait cette sorte de conférence, Fer Flores va dessiner en silence à grands traits noirs de petites maisons, celles des centres hospitaliers de Saint-Alban, de la Borde et inscrit les dates mentionnées plus haut et peindra au rouleau de longues bandes de couleurs primaires sur le mur du fond et… sur le sol.
Et ces artistes vont fabriquer quelques remarquables têtes, avec juste du papier blanc froissé de leurs mains et un personnage, vêtu d’une longue cape, d’un masque et d’une haute coiffe ridicule prononçant un discours fabriqué sur l’institution psychiatrique: Nicolas Sarkozy, alors président de le République en 2008, avec son tic bien connu sur la joue droite que le public reconnait aussitôt: « Médecins, psychologues, infirmières, aides-soignantes, techniciens, agents de service, personnels administratifs en milieu psychiatrique, il n’y a aucune raison de cacher votre métier, vous êtes indispensables à la société, le rôle du chef de l’État, c’était d’abord de dire aux Français : regardez ces professions dont nous avons besoin. De tous les soignants, vous êtes sans doute ceux qui connaissent le plus intimement vos patients. Vous prodiguez des soins au long cours à des personnes qui, pour guérir, doivent pouvoir s’ouvrir à vous et aux autres. Établir une relation personnelle entre vos patients et vous, c’est la clé. C’est ce qui fait l’extrême exigence de votre rôle. C’est ce qui en fait également sa noblesse. »

C’est un excellent moment de ce spectacle où l’art de la marionnette en papier est porté à un niveau élevé et, à la fin, il y a comme une espèce de chaos, tout en papier froissé blanc, lui aussi, de toute beauté. Ce spectacle est comme le petit-fils du fameux happening- terme créé par Alan Kaprow, peintre américain d’œuvres d’abstraction lyrique qui, en 59, en présenta le premier aux Etats-Unis.  Précédé par le Japonais Jirō Yoshihara (1905-1972), fondateur quelques années avant, et théoricien du célèbre mouvement Gutaï qui a mis en valeur le matériau et la gestuelle de l’artiste:  » L’art gutaï ne transforme pas, ne détourne pas la matière ; il lui donne vie. Il participe à la réconciliation de l’esprit humain et de la matière. » Cet acte, revendiqué comme éphémère, lui-même héritier du dadaïsme, du surréalisme, a été influencé par Marcel Duchamp, Antonin Artaud et le compositeur Erik Satie.
Et fondée sur une interaction entre peinture non figurative, voire une élaboration de sculpture comme ici, avec texte, jeu, musique en direct, cette manifestation est réalisée avec des  matériaux de récup, sans scène ni lumière artificielle, maquillages… avec quelques peintres, artistes, acteurs, musiciens, danseurs.  non rémunérés -et sans entrée payante- dans un musée, une galerie d’art, un centre culturel ou, à l’extérieur, dans un campus universitaire. Sont privilégiés entre art et non-art: l’unicité de l’acte, la notion de hasard, la perception du temps (en général, une heure) et de l’espace, la mise en valeur du corps et le travail physique d’un ou de participants et, éventuellement, l’implication de spectateurs.
C’est un peu tout cela qu’on retrouve dans ce spectacle mais la direction d’acteurs n’est pas au rendez-vous: on entend souvent mal le texte. Et la relation entre peinture facile avec couleurs primaires, à grands coups de rouleaux et cette mini-conférence, reste assez factice. Le spectacle a de bons  moments mais est décevant!
Par ailleurs il y a chez le metteur en scène -et c’est désolant- une regrettable absence de conscience écologique: chaque soir, des dizaines de m 2, en rouleaux de beau papier blanc neuf; donc utilisé chaque fois, dix soirs de suite! Des effets scéniques réussis… mais à quel prix? Gas-oil pour la coupe du bois, carburant pour les  voitures des ouvriers, fabrication et entretien des machines, transport du bois par camions jusqu’à l’usine, fabrication et blanchiment du papier au dioxyde de chlore ou au peroxyde d’hydrogène! Puis, à nouveau, transport du produit fini jusqu’au théâtre. Et carburant pour le transport en camions-bennes au centre de traitement des déchets à Ivry-sur-Seine et ensuite transport vers une usine de recyclage et à nouveau, dépense d’énergie… Tout cela, à coup de gas-oil, essence, électricité: un cauchemar environnemental… Rappelons que le coût par kilo de papier est d’environ 1,5 kg de CO2 !  
Et que l’énergie nécessaire à la production d’une simple feuille A 4 est de cinquante watts/heure! Arts, spectacles, que d’attentats contre la planète, commet-on en leur nom! Le détroit d’Ormuz, un nom que l’on redécouvre le matin, aux infos et dont on n’a pas fini de parler… Quel rapport, du Vignal? Cherchez et vous trouverez…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 19 mars, Théâtre Mouffetard,  73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. :  01 84 79 44 44.

Papy Quichotte, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Papy Quichotte, d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Elsa Granat, metteuse en scène maintenant reconnue, avait, fait entre autres, une remarquable mise en scène de Maison de poupée d’Henrik Ibsen (voir Le Théâtre du Blog). Elle signe ici un spectacle pour jeune public, « d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès ».  Où un pappy se prend pour Don Quichotte. En voulant, dit-elle, »poursuivre l’ambition intergénérationnelle de notre compagnie Tout un Ciel. Montrer d’autres façons d’agir par le soin qu’on prodigue. Rassembler les aînés, les scolaires et les apprentis-soignants. Travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles. » On veut bien, et ce genre de déclaration ne mange pas de pain comme disaient nos grands-mères!

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Devant un rideau rouge,  un haut guéridon en bois avec des fleurs, un lampadaire avec abat-jour plissé blanc et un fauteuil  des années cinquante où Papy lit tranquillement… Don Quchotte. A jardin, Papa fait un peu de musculation  et Maman sent avec les fleurs dans leur vase centre,  et cachée sous le plateau, Sacha regarde le monde… en parlant au public. Si on a bien compris, Papy se met à perdre la boule après avoir lu le célèbre roman et parle tout d’un coup en langue étrangère, ici l’espagnol (caractéristique de certains maladie mentales) :  « Las tormentas se encadenaban en una situación de lluvias torrenciales. » Et il lit Don Quichotte à l’envers…  Puis le rideau s’ouvre et apparaissent un canapé vert, une table ronde nappée d’un plastique vert avec des tabourets ronds orange. 


« Le parfum de l’aventure me monte au visage, je m’en vais pourfendre ces infâmes et rétablir l’ordre des choses, dit la petite fille. Que les puissants s’occupent des faibles, que les parents et les présidents s’acquittent de leurs devoirs féodaux. Sans quoi le pauvre monde restera insupportable, un monde tombé bien bas. Je vais te relever, manger des bananes et tout ira mieux. »

Se suivent en soixante-dix minutes, une dizaine de scènes peu convaincantes, malgré quelques belles images: une manipulatrice en noir fait voler des oiseaux  dans l’ombre, et il y a une évocation en marionnette du cheval de Don Quichotte, la célèbre Rossinante. Soit quelques belles images… Mais côté dramaturgie, c’est du genre faible et on se demande ce que les enfants peuvent assimiler de cette histoire sans aucun intérêt, à des milliers de kms de la poésie incandescente de Miguel de Cervantès.
Dominique Parent, remarquable acteur qu’on a souvent vu notamment chez Valère Novarina est tout le temps sur le plateau et tout à fait crédible  en vieux grand-père aux cheveux blancs.  (Il sauve le spectacle!) Esther Lefranc est une mère  qui impose sa présence et qui chante bien d’une voix claire. Antoine Chicaud est un père…un peu absent. Quant à Maëlys Certenais, il faudrait que la metteuse en scène revoit d’urgence sa diction: le micro H. F. dont on l’a appareillée comme ses camarades, n’arrange rien. Bien entendu, nous aurons droit à la fin du spectacle, à un petit coup de fumigènes et à des lumières stroboscopiques. Vive les stéréotypes…
On se demande bien pourquoi, Elsa Granat, au lieu d’écrire une paraphrase approximative du célèbre roman n’en a pas repris certaines des nombreuses scènes où il y a pourtant des moments fabuleusement théâtraux comme celui où Sancho Panza réussit à tromper son maître Don Quichotte, quand il lui fait croire que Dulcinée a été ensorcelée et qu’une villageoise est en fait son amoureuse de lui..

Allez, une petite consolation, avec ces phrases magnifiques de Miguel de Cervantès, citées par Elsa Granat dans sa note d’intention: « À tous ceux qui parlent au vent, Les fous d’amour, les visionnaires, À ceux qui donneraient vie à un rêve! Les rejetés, les exclus, Au réel ou suspect fou. Aux Hommes de cœur, A ceux qui persistent à croire, au sentiment pur. A tous ceux qui s’émeuvent encore! Un hommage aux grandes impulsions, Aux idées et aux rêves. A ceux qui n’abandonnent jamais, Ceux qui sont ridiculisés et jugés. Les poètes du quotidien! Pour les héros oubliés et pour les vagabonds. Pour ceux qui n’ont pas peur De dire ce qu’ils pensent ! À tous les chevaliers errants, Qui ont parcouru le monde  Ou qui le feront un jour. »
Pour le reste? Comme dirait ce génial auteur:  » Celui qui sonne les cloches est en sûreté et tout s’en ira dans la lessive du gouvernement. « Bref, même s’il y a quelques belles images, ce spectacle est décevant pour les enfants comme pour les adultes.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 mars, Théâtre Paris-Villette,  Parc de la Villette, Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23.

Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis), du 11 au 14 mars.

Théâtre des Ilets-Centre Dramatique National de Montluçon (Allier) du 26 au 28 mars

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Festival du Merveilleux au Musée des arts forains

Parisiens et visiteurs du monde entier vont rêver dans ce musée. Comme chaque année, Jean-Paul Favand, maître des lieux, invite des artistes au Musée des arts forains proprement dit, le Théâtre du merveilleux mais aussi au Salon vénitien et au Magic Miror.
Il faut aussi voir les manèges et éléments forains historiques que Jean-Paul Favand a collectionné et remis en fonctionnement avec une équipe technique très spécialisée. Manèges de chevaux de bois, vélocipèdes, gondoles mais aussi billards japonais ou hollandais, tables à élastiques et les fameuses courses de chevaux, de bateaux et de garçons de café, un ensemble d’attractions exceptionnel. Ce lieu unique au monde est sans doute un des plus grands musées privés du spectacle vivant.

 

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Thème de cette année: les costumes. On découvre, entre autres, ceux, fabuleux, de clown, créés par la maison Vicaire, des coiffes de cabaret et music-hall, d’une grande richesse, une robe de Brigitte Bardot dans Boulevard du Rhum (1970) de Roberto Enrico, une création d’Yves Saint Laurent pour le ballet Turangalila (1968) et une chapeau de Joséphine Baker (1973).

Au Théâtre du Merveilleux, opéras et ballets sont à l’honneur avec cinq pièces uniques d’une grande beauté dont Les Bandar Log (chorégraphie de Georges Skibine et costumes de Jacques Dupont (1968), Obéron (1954) costumes de Jean-Denis Malclès, Le Lac des Cygnes (1960), costumes de Dimitri Bouchene, chorégraphie de Vladimir Bourmeister. Yous ces spectacles furent créés à l’Opéra de Paris.
Enfin il faut aussi découvrir la parade et les performances musicales de la compagnie Demain on change tout, avec des marionnettes géantes. Il est bon de se perdre dans cet endroit hors du temps…

Jean Couturier

Jusqu’au 4 janvier, Musée des arts forains, Pavillon de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, Paris (XII ème). arts-forains.com

 

 

 

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

Soixantième anniversaire du festival Sigma (suite)

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Roger Lafosse  avait fréquenté les milieux du jazz à Paris : Charlie Parker, Boris Vian… Et en 63, il créa à Bordeaux, l’A.R.C. (Arts et Recherches Contemporaines). Puis avec Robert Escarpit, écrivain et professeur de lettres, Abraham Moles, philosophe et spécialiste d’électroacoustique et Michel Philippot, chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F., il va mettre en place une Semaine de spectacles, d’arts et de recherches dans les arts et sciences. 

A cette première édition: musique, théâtre, cinéma, etc. , étaient invités dans la même semaine, Diego Masson qui dirigeait Stop de Karlheinz Stockhausen mais aussi Miles Davis, Duke Ellington, une intégrale des œuvres de Pierre Schaeffer avec sa Symphonie pour un homme seul. Et d’Edgar Varèse, Pierre Henry. Mais aussi Charles Mingus, le Nones Quartet…. Nicolas Schöffer présente un spectacle audio-visuel expérimental, retransmis en direct sur la deuxième chaîne de télévision. Et un concert Edgar Varèse, Iannis Xénakis et  aussi du free-jazz avec l’Américain Albert Ayler, et L’Apocalypse de Jean de Pierre Henry.

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Sigma 2: John Cage présenta Atlas Eclipticalis et Pierre Henry, La Messe électronique à l’Alhambra. Une grande salle , entre septembre et décembre 1914, la Chambre des députés avait été déplacée. Aujourd’hui, hélas détruit sauf la façade, l’Alhambra avait un grand parterre qui pouvait être retourné et devenir parquet de danse… Une merveille scénographique que nous avons pu voir fonctionner. Le public nombreux et en majorité très jeune, écoutait allongé sur des matelas. Aujourd’hui banal, mais avant 68 et à Bordeaux, une petite révolution.

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Roger Lafosse accueillera aussi les Pink Floyd en 69,  bien avant que le groupe ne soit célèbre! Sigma 7, en 71 il y avait, excusez du peu, Dizzy Gillepsie, Thelonious Monk, Ornette Coleman, Miles Davis, Keith Jarrett, Sun Ra… Puis Martial Solal, Charles Mingus, Stan Getz, Joe Albany, Chet Baker, Gil Evans, Barney Wilen, Bernard Lubat… et, au début des années quatre-vingt:  Dexter Gordon, Michel Petruciani, et de nouveau, Miles Davis.

A Sigma 9, des musiques expérimentales avec, en 72 François Bayle, avec  L’expérience acoustique, et Enivrez-vous de Pierre Henry, musique électroacoustique avec dix danseurs et danseuses dont… Carolyn Carlson. L’année suivante, Karlheinz Stockhausen présenta Mikrophonie I et Klavierstück X. Mais Sigma sera vite contestée,  au Conseil municipal. Mais aussi par des Bordelais, à droite comme à gauche! Roger Lafosse avait donc bien visé! Le motif: obscénités, pornographie, ésotérisme, usage de drogues, provocations, etc.

Il y eut aussi quelques happenings avec Jean-Jacques Lebel. Et dans le centre-ville, Pierre Pinoncelli marchait en momie enveloppée de bandelettes… mais dans l’indifférence générale. Ben avait aussi été invité: il était resté allongé douze heures, en feignant de dormir.
Il avait aussi organisé un concert Fluxus,  en hommage à John Cage, avec brûlage de partitions, écrasement de violon, massacre de piano à coups de hache, lance à incendie inondant le public.

©x Lucinda Childs

©x Lucinda Childs

A Sigma 8 en 72, est introduite la danse contemporaine: le Pilobolus Dance Theatre et Carolyn Carlson sur des improvisations de Pierre Henry. Et aussi, en 77, Meredith Monk avec un théâtre-danse et, deux ans plus tard, Lucinda Childs avec Dance, musique de Phil Glass. Puis, Trisha Brown avec une «post modern dance »,  Douglas Dunn en 81, Merce Cunningham  en 83,  Karole Armitage. Et le butô japonais. Et aussi Régine Chopinot, Jean-Claude Gallotta, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Angelin Preljocaj, Maurice Béjart avec ses écoles: Mudra Belgique et Mudra Afrique.

 

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La section cinéma: des longs et des courts-métrages en huit ou seize mm, eux parfois projetés sans autorisation… entre minuit et quatre heures du matin:  Ceux d’inconnus qui le sont souvent restés mais aussi L’Amour fou de Jacques Rivette, L’Inauguration du dôme du plaisir de Kenneth Anger, Le Sexe enragé de Philippe Garrel, L’homme qui lèche et L’homme qui tousse de Christian Boltanski, La Question ordinaire de Claude Miller. Et des œuvres de Werner Herzog, Franco Brocani, Alain Resnais, Marguerite Duras, Pier Paolo Pasolini avec Œdipe-roi.  Grand succès auprès de jeunes ravis de l’occasion  inespérée de voir ces films.

Sigma connait un succès grandissant malgré des critiques sur son orientation, vue comme plus conventionnelle! Sigma-Chanson, créé en mars 72 par Jean-Claude Robissout, est consacré à la nouvelle chanson francophone: Colette MagnyCatherine RibeiroJacques Higelin, puis Bernard Lavilliers. Et aussi ensuite,  Mama Béa,  Rosine de Peyre (chanson occitane),  Kristen Noguès  (harpe celtique)Henri TachanCharlélie Couture,  Élisabeth Wiener, Catherine Ribeiro…
Et des films sont toujours présentés par dizaines à chaque édition. En 85, Gérald Lafosse, fils de Roger Lafosse et Jean-Pierre Bouyxou instituent un palmarès voté par le public! Le Navet Doré récompensera le plus mauvais long-métrage du monde, Nabonga le gorille de Sam Newfield. Et l’année suivante, la Palme de Caoutchouc couronnera le film comique le plus ringard. Attribué à Franco Franchi et Ciccio Ingrassia pour l’ensemble de leur œuvre.

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 En 89, Sigma devra quitter les entrepôts Lainé où sera définitivement installé le Centre d’art contemporain,pour le Hangar 5 sur les quais de la Garonne. 1993: festival annulé, à cause d’un plan de rigueur budgétaire voté par la municipalité… Les deux années suivantes, il aura encore lieu mais,  avec Alain Juppé, nouveau maire de Bordeaux, les relations se tendent. Comme avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles. Son directeur Jean-Michel Lucas reprochera en 96 à Sigma, un manque d’avant-garde, et suivra une baisse des subventions publiques de 25 % par rapport à 94, surtout celles de la mairie…


Dernière édition: Extremus où seront invités, entre autres, Jan Fabre avec une création,  la compagnie belge de danse Le Plan K, le compositeur Jean-Claude Éloy, et des spectacles bordelais… En 97, Roger Lafosse est attaqué! Motif: mauvaise gestion financière, ce qu’il récusera avec vigueur. L’opposition reprochera à Alain Juppé d’avoir mis les élus devant le fait accompli et sans aucun débat préalable. 

La disparition de Sigma suscitera une grande émotion. Nous avons alors repensé aux célèbres vers du grand John Donne: « Aucun homme n’est une île, entier en lui-même ; chaque homme est une partie du continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l’Europe est diminuée, tout comme si un promontoire l’était. tout comme si le manoir de ton ami ou le tien l’étaient. La mort de tout homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité ; et donc n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi. » Oui, Digam était un grand festival  avec des créations européennes mais aussi des deux Amériques
En 2007, Jean-François Hautin, producteur de cinéma bordelais et Harold Cober, petit-fils de Roger Lafosse le persuadent de raconter l’aventure Sigma. Et un documentaire, auquel nous avions participé, réalisé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil, réunira François Barré, Jean-Jacques Lebel, Jérôme Savary -très brillant- mais aussi Régine Chopinot, Martial Solal, Bartabas…
En 2010, Roger Lafosse offrira ses nombreuses archives à la ville de Bordeaux mais meurt hélas, l’année suivante, à quatre-vingt quatre ans.

 

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Au C.A.P. C., aura lieu en 2013, une rétrospective de Sigma, (voir Le Théâtre du Blog) avec photos, vidéos, documents sonores, affiches (en fac-similé), conférences, rencontres avec des témoins de ce festival, concerts, films, etc.  Pas toujours vraiment réussie… Mais au vernissage, très éouvant, des centaines de jeunes  découvraient, émerveillés, une aventure de haute volée artistique et humaine. Alain Juppé était là, pas très à l’aise devant cette histoire extraordinaire qui n’avait pas été la sienne. Sauf, à la fin, pas vraiment joyeuse…
Mais elle sera aussi et à jamais celle de Bordeaux, liée à celle son prédécesseur, Jacques Chaban-Delmas, maire de  47 à 95 qui, nous l’avons dit, a toujours soutenu Sigma qui n’aurait pu exister sans lui dans cette ville, à l’époque fermée. Et il faut encore et encore le souligner grâce aux très nombreuses créations en arts de la scène, musique, arts plastiques… initiées par Sigma, Bordeaux ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui 

Philippe du Vignal

Le soixantième anniversaire du festival Sigma a eu lieu à Bordeaux les  6, 7 et 8 novembre.

Festival de Charleville-Mézières Celles qui trinquent installation immersive id’Aurélie Hubeau

Festival de Charleville-Mézière 

Celles qui trinquent installation immersive d’Aurélie Hubeau

La marionnettiste a été élève de l’Ecole nationale de Charleville-Mézières et présente ici une exposition et un spectacle. A la suite de rencontres avec des femmes qui se battent contre l’alcoolisme : patientes et soignantes du service addictologie de l’hôpital Bélair, elle a imaginé cette installation, réalisée à partir d’une série d’entretiens avec ces femmes et des sculptures en argile, visions d’elles-mêmes qu’elles ont elles-même créées.  On peut entendre ici dans le cadre d’un projet Culture et Santé avec la DRAC Grand-Est et l’Agence Régionale de Santé Grand-Est, la parole de ces patientes alcooliques et des soignantes de l’unité d’addictologie Michel Fontan, de l’hôpital de jour du Centre Hospitalier Bélair et du C.M.P. d’addictologie Marcel Méhaut à Charleville-Mézières.

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Ces alcooliques sont d’autant plus méprisées qu’elles sont des femmes. Et comment ne pas être sensible à cette lutte que mène ici Aurélie Hubeau contre les préjugés et la méconnaissance de cette addiction.
Les phrases qu’on entend- bien mis en valeur par des sonorités et de sifflements métalliques -sont de celles qu’on n’oublie pas. Toutes, dures poignantes, avec en filigrane, la solitude permanente et une extrême dépendance chez Anne-Marie, Sandra, Sophie, Sylvie…
« Je ne sors jamais de chez moi. Petite, j’ai vécu des sévices sexuels et à onze ans, j’ai commencé à déprimer. C’était tabou mais je pense que mon alcoolisme, cela vient de là./Le père de ma fille était alcoolique. Au début, cela allait mais après il me violentait:  tu es bête, tu es bête. Cela ma enlevé la confiance en moi./ Accident de voiture de mon fils qui est décédé. Après je souffrais tellement, que  j’absorbais de l’alcool de façon massive./ Vivre avec l’alcool, c’est vivre avec la mort. dans des réunions politiques, les verres de vin puis le whisky. A quarante et un ans, j’ai rencontré quelqu’un qui buvait quotidiennement mais raisonnablement. Je l’ai dépassé et puis la cirrhose est venue. (..) J’en suis au troisième arrêt.

Je bois du whisky à me rendre malade./ Mon cerveau me dit : va t’acheter de l’alcool mais l’angoisse est toujours là malgré les médicaments./ Quand on boit, on se sent mieux, on oublie ses soucis. L’alcoolisation massive, cela fait oublier./ J’avais envie de parler à ma sœur comme si je ne la reverrai plus/ J’étais anesthésiée par l’alcool je n’avais pas d’heure. Une fois réveillée, je buvais, je buvais/
Une personne alcoolique à gérer, c’est difficile mais deux en couple, c’est impossible. / Je croyais que l’alcool me ferait du bien mais non elle ne fait pas de bien./L’alcool ne console pas l’homme. Dieu est remplacé par l’alcool/ J’ai commencé à voire toute seule chez moi à partir où on commence à boire chez soi seul, c’est fini
Cinq à six verres de vin blanc en quelque heures. Après, je suis passée au whisky (…) J’en étais quand même à une ou deux bouteilles par jour. /L’alcool accompagne d’abord les relations sexuelles et remplace l’événement de la jouissance. /Il me suffit d’un verre pour retomber dedans. Rien que d’en parler, j’ai envie de boire mais je ne le ferai pas. /J’ai vraiment bu beaucoup. Je recommence à boire à partir d’un seul verre de vin.  Ces phrases de ces femmes dépendantes à l’alcool font froid dans le dos!
Oui, l’alcool fait des ravages humains dès l’adolescence et jusqu’à un âge avancé. En France43 % des collégiens -en sixième, 27%- déclaraient il y a trois ans en  avaient déjà consommé.  Comme 74 % des élèves de terminale et un quart des 65–75 ans, eux, quotidiennement! Avec, au compteur, 49.000 décès par an et un coût des séjours hospitaliers estimé à 2 ,64 milliards d’€. A votre santé…

Exposition présentée du 19 au 27 septembre à la Médiathèque Voyelles de Charleville-Mézières (Ardennnes). 

Alcool, texte de Marguerite Duras, mise en scène d’Aurélie Hubeau, marionnettes: Elise Combet, Ionah Mélin   

En lien et résonance avec cette installation, un court spectacle avec une marionnette: on entend la voix de Marguerite Duras, alcoolique notoire: «Ne jamais être saoule. Retirée du monde, inatteignable, mais pas saoule. » Elle a commencé à boire à trente-cinq ans, aux fêtes et réunions politiques. D’abord nuit et jour, puis toutes les deux heures.« Je me voyais me défaire, c’était jouissif de dégringoler. »  Jusqu’à la cirrhose.  On retrouve cette descente alcoolique dans son roman Moderato cantabile (1958) où il y a une attirance sexuelle entre Chauvin et Anne, avec verres de vin au café du coin.

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Premier tableau avec un delirium tremens avec troubles et altérations des sens. Marguerite Duras raconte ici par la voix d’Anne See, ses nombreuses cures de désintoxication en hôpital. Sur le sol noir, une plante verte, chaise, un table et une lampe de chevet en miniature- et le sinistre bruit de portes en fer (remarquable création sonore de Maxime Lance, Vivien Trelcat).
Puis  une marionnette se tient en équilibre sur un fil, symbole d’une existence passée entre la boisson et l’écriture qui était aussi la vie de l’écrivaine consciente de sa dépendance qu’elle savait toxique pour sa vie mais tout aussi indispensable pour réussir à dominer ses angoisses…Ensuite, elle danse grâce à des fils horizontaux.
Un spectacle très bien réalisé avec un texte fulgurant et on l’espère, dissuasif: il  parle à chacun prenant un apéritif de de temps à autre, seul ou pas. Il qui dit les choses et  dérange, en mettant en avant l’alcoolisme d’une écrivaine. Le théâtre ne peut tout résoudre mais au moins offrir une piqûre de rappel efficace comme ici.

Sylvia Monroe

Spectacle vu le 20 septembre au festival de Charleville-Mézières (Ardennes).

 

Festival Théâtres en mai à Dijon: Trust me for a While, conception et mise en scène d’Yngvild Aspeli

Festival Théâtres en mai à Dijon:

Trust me for a While, conception et mise en scène d’Yngvild Aspeli

Artiste récemment associée au Théâtre Dijon-Bourgogne, la metteuse en scène, actrice et marionnettiste norvégienne, directrice de la compagnie Plexus Polaire, fait depuis 2010 un remarquable travail visuel et introspectif autour de marionnettes à taille humaine. Elle crée des univers esthétiques singuliers, marqués par une imposante scénographie comme  entre autres dans Signaux (2011), Maison de Poupée (2023).

Première en salle de ce nouveau spectacle, après une tournée dans les lycées, centres sociaux et maison d’arrêt en Bourgogne-Franche-Comté depuis janvier 2025. Cette forme courte de cinquante minutes, était destinée, à l’origine, à un public d’adolescents. Le spectacle se concentre sur le cœur du métier de marionnettiste à une échelle intimiste, avec une scénographie épurée. Yngvild Aspeli a fait appel à de jeunes interprètes, récemment diplômés de l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette  à Charleville-Mézières où elle-même fut élève de 2005 à 2008..

Sur le plateau, trois structures sur roulettes avec des rideaux scintillants. Au centre, une valise à la verticale. Quand le public arrive, un chat-une marionnette très réaliste- apparait plusieurs fois et à différents endroits, nous scrutant et brandissant une pancarte où est écrit: Applaudissements. Puis entre le ventriloque Pédro Hermelin Vélez avec sa marionnette Terry. Il explique comment elle fonctionne dans une mise en abyme et « un rationalisme merdique qui tue l’illusion », comme le dit Terry qui a du répondant. Cela donne lieu à des situations cocasses où la marionnette demande à son maître de la gratter à l’intérieur de son corps, en lui retirant la tête… Crise existentielle ! La marionnette prend alors conscience de son existence et a peur ! Son maître ne croit pas en elle. Terry lui demande de conserver une ou deux illusions dans ce triste monde, de lui faire confiance et commence à chanter une  Trust me for a While.

Terry prend alors de plus en plus d’autonomie jusqu’à s’animer et à parler tout seul sans l’aide de Pédro, lequel prend peur et lui tape violemment la tête contre la valise : Terry a le crâne ouvert ! Une vision à la fois de peur et de comique). Malgré la pose d’un bandage, la marionnette meurt mais reprend vie en bousculant l’espace-temps, avec des questions sur la vraie réalité des choses : «Il n’y a pas de public, tout comme moi… Peut-être la réalité n’est-elle qu’une illusion? »

Sur une musique angoissante, la scénographie change et les trois structures bougent les unes devant les autres et suivent des  tableaux où la marionnette disparait et attaque à plusieurs reprises le ventriloque dans de remarquables auto-manipulations.Pédro, ensanglanté, tache les rideaux. Terry surgit avec un couteau mais la tête et la main dissociées dans l’espace. On s’aperçoit alors que ce n’est pas la marionnette qui tient le couteau prêt à égorger son maître mais lui-même, dans une vision d’épouvante.
La marionnette, enfermée dans la valise, en ressort mais à taille humaine (une comédienne habillée comme Terry et portant un masque). Très dérangeante, elle commence à faire d’étranges bruitages et chante à nouveau Trust me for a While. Pendant cela, Pédro se fait attaquer par le chat qui lui mord et lui griffe le visage. Il finit par l’étrangler et le met dans la valise. Terry, grandeur nature, demande alors si le chat est vivant ou mort ? Les deux, répond-t-il.

Les structures se mettent à bouger et Terry assomme Pédro et le met dans la valise,. « On va voir qui est la marionnette maintenant!» Les rôles s’inversent alors et Pédro apparait avec un corps minuscule semblable à celui d’une poupée et deux grosses mains (en fait celles de Terry) le maltraitent. Les structures bougent à nouveau et le chat qu’on voit de dos et à la taille disproportionnée, remue la queue et est caressé par les grosses mains de Terry.La scénographie change une dernière fois : les mains géantes parcourent les rideaux puis Pédro (à taille humaine) est dans la valise et Terry ( une marionnette) dessus.
Le chat (qui a repris sa taille normale) brandit un panneau avec le mot : Fin. Un retour définitif, a fin du cauchemar ? Ici, à la différence de ses grosses productions, Yngvild Aspeli se concentre sur la figure du double, entre un ventriloque et sa marionnette, un marionnettiste et sa poupée. La metteuse en scène a simplifié le dispositif technique, mais aussi les apparences avec « un magicien raté (d’où une technique volontairement approximative en ventriloquie) et un personnage possédé armé d’un couteau ».

© Vincent Arbelet)

© Vincent Arbelet

Dans ce spectacle, l’étrange et dérangeant Terry a un passé trouble et va prendre le contrôle de son maître. Yngvild Aspelichoisi de traiter le côté maléfique et horrible de la dualité intrinsèque à l’interprétation où la schizophrénie peut amener à la folie meurtrière: «Il y a quelque chose d’assez terrifiant, dit-elle, et en même temps d’irrésistible, avec une marionnette ventriloque. La représentation humaine, très reconnaissable et pourtant loin d’être réaliste et cette marionnette est l’incarnation de notre peur la plus forte et la plus fondamentale : celle de l’innocence cachant l’horreur.
Cette créatrice s’intéresse particulièrement à l’utilisation d’un mannequin ventriloque pouvant incarner la folie. « Pour être propulsé directement au centre désordonné, fou et fascinant de l’esprit humain (…), une bataille interne avec soi-même, sans être totalement soi-même. Une partie de soi que l’on peut contrôler – jusqu’à ce qu’elle nous contrôle tout à coup. »

Ce spectacle renvoie à des films comme Magic (1978) de Richard Attenborough avec un ventriloque psychotique et surtout The Ventriloquist’s Dummy, la partie réalisée par Alberto Cavalcanti, d’un film à sketchs de Dead of Night (1945). Avec Maxwell Frere, un ventriloque dont la marionnette tend à s’autonomiser un peu trop et accuse un autre ventriloque, d’encourager cette révolte. La dimension surnaturelle et psychotique du film en fait un modèle du genre.
Dans
L’Attrait des ventriloques, Erik Bullot décrypte les enjeux dramatiques du ventriloque et de sa marionnette à travers une judicieuse sélection de films qui renvoient souvent à des troubles profonds et tragiques comme la schizophrénie, la possession ou le transfert de personnalité dans des récits dramatiques, fantastiques et horrifiants.
La metteuse en scène crée des effets temporels, ellipses, apparitions et disparitions, avec une économie remarquable du décor et une utilisation judicieuse de la bande son et de la lumière. Encore une réussite pour
Yngvild Aspeli.. Avec ce format inédit où elle joue subtilement sur les archétypes avec une forme à la fois populaire et spectaculaire, elle questionne notre libre-arbitre, et nos décisions individuelles constamment manipulées.

Sébastien Bazou

Spectacle vu le 23 mai, à la Minoterie, Dijon ( Côte-d’Or)

Biennale internationale des arts de la Marionnette au Mouffetard, Paris (V ème), les 27 et 28 mai.

 

 

 

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La Mort grandiose des marionnettes, variations, création et conception par The Old Trout Puppet Workshop, mise en scène de Peter Balkwill, Pityu Kenderes et Judd Palmer

La Mort grandiose des marionnettes, variations,  création et conception par The Old Trout Puppet Workshop, mise en scène de Peter Balkwill, Pityu Kenderes et Judd Palmer


The Old Trout Puppet Workshop a été fondé en 99 par des copains dans un ranch au sud de l’Alberta,une province de l’Ouest canadien (capitale Edmonton). Six cent lacs et plus de quatre millions d’habitants…. une des compagnies de marionnettes les plus connues du pays et maintenant basée à Calgary qui a créé des spectacles pour enfants et d’autres pour adultes, écrit et illustré plusieurs livres…Et la compagnie gère aussi un festival de marionnettes, une cellule d’enseignement et créer des spectacles avec le Vancouver Opera Centre National des Arts, le Theatre Calgary. Elle a créé Ghost Opera ,un opérade marionnettes fondé sur une histoire de fantômes dans la Grèce antique avec le Calgary Opera.

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Sur le plateau, un grand castelet aux rideaux rouges et autour, de grande tentures rayées avec, de chaque côté, un rideau qui s’écarte pour laisser passer Louisa Ashton, Aya Nakamura et Teele Uustani, les remarquables manipulatrices et leurs accessoires.  Il y a d’abord un vieil homme muet aux cheveux hirsutes qui annonce un festival de non-sens, et une cruauté qui rappelle souvent avec ces mètres d’ intestins sortant du ventre d’un homme tué, les décervelages pratiqués sur ses très petites mais fabuleuses marionnettes par Robert Anton présent devant un public limité à quinze personnes. Hélas, cet artiste exceptionnel, atteint du sida, avait préféré se suicider.
La Mort grandiose des marionnettes, variations se passe en vingt très courtes scènes qui se succèdent avec le titre projeté en haut du castelet : dénominateur commun : le macabre. Il y a aussi une feuille morte emportée par le vent symbole d’une vie humaine finissante…
Il y a de très belles images comme cet homme pendu dont on ne voit que le pantalon noir et que viennent voir ses proches. Mais tous vite accablés par cette vision d’horreur et qui se tuent l’un après l’autre d’un coup de revolver, Ou ce petit bonhomme a la grosse tête que, régulièrement un très grand bras tue d’un coup de marteau. Ou ce couple au corps et au visage difformes qui s’en va courir dans la prairie. Et ces deux gnomes dont l’un a le visage qui rétrécit et l’autre qui gonfle. Ou encore cette fin tout à fait sublime où les portes en dessous le castelet s’ouvrent pour laisser apparaître un pauvre homme mourant que deux manipulatrices tiennent doucement dans leurs bras, tandis que rode la grande faucheuse au visage squelettique, en grande cape noire.

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Dans le castelet qui s’ouvre, les gnomes et leurs amis que nous avons vus. Un moment tout aussi sublime… Mais Peter Balkwill, Pityu Kenderes et Judd Palmer auraient pu nous épargner les moments avec ces arrivées sur le plateau des manipulatrices, sauf à la fin. Pas vraiment intéressants, souvent pléonastiques et surtout, ils cassent l’unité et le rythme.
Malgré ces réserves, allez voir ce spectacle qui n’a pas vieilli.
The Old Trout Puppet Workshop, avec ces marionnettes à gaine et à tringles, nous offre en une heure dix, un théâtre à la fois d’une couleur à la fois, poétique, grotesque et drôle mais très grinçant et aussi teinté de métaphysique. Vous avez dit exceptionnel? Oui, et de cette qualité théâtrale, vraiment rare….

Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 mars, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris ( VIII ème). T. : 01 44 95 98 00.

 

 

Festival Marto: Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen, adaptation et mise en scène d’Yngvild Aspeli et Paola Rizza (en anglais surtitré)

Festival Marto:

Une Maison de poupée d’Henrik Ibsen, adaptation et mise en scène d’Yngvild Aspeli et Paola Rizza  (en anglais surtitré)

Ce spectacle avait été créé au dernier festival de Charleville-Mézières ( voir Le Théâtre du Blog). Sa créatrice, interprète Nora Helmer, et Victor Lukawski: Torvald Helmer, son mari. Ils jouent les personnages de la pièce mais manipulent aussi avec Alix Veugue, dix marionnettes à taille humaine, hyper-réalistes. La scénographie de François Gauthier-Lafaye est rassurante pour  ceux qui ont besoin de repères: un salon bourgeois avec confortable canapé vert à franges, un sapin de Noël, une table et deux chaises. Cette mise en scène éclaire d’un regard neuf la pièce d’Henrik Ibsen (1879). 

© Johan Karlsson

© Johan Karlsson

Yngvild Aspeli incarne ici parfaitement Nora et il y a de grands moments de manipulation à vue: elle a, pour ses trois enfants-poupées, des gestes maternels d’un exceptionnel réalisme. Puis, quand elle est avec Torvald, le docteur Rank et Christine, une amie, elle passe d’une conversation à l’autre et donne voix à chacun avec une belle fluidité dans le jeu.  Ou quand elle est persécutée par une araignée. Enfin, il y a un moment de pure folie où la metteuse en scène/Nora, à la demande de son mari, évolue avec son double-marionnette. Cette danse de mort annonce le bouleversement final. 

On sent ici le fruit d’une longue maturation et d’un travail en profondeur sur ce drame intime: « Nora, dit Yngvild Aspeli, est connue comme une alouette chantante aux ailes légères. Elle se cogne, tête en avant, contre l’invisible surface en verre de sa propre existence. Une maison de poupée est une vieille maison remplie de fantômes, usés par le temps et qui nous hantent encore. Une histoire sur les rôles que nous jouons, les paris que nous faisons et les illusions dont nous nous entourons. »  Un spectacle qui fera date.

Jean Couturier

Spectacle vu le 23 marsaux Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux ( Hauts-de-Seine).
Les 28 et 29 mars, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord).

Farben, de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch par la compagnie Espace Blanc

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch (pour adultes)

©  Simon Gosselin-

© Simon Gosselin-

 Dès la première minute du spectacle, sous le bruit des bombes, un suicide. Il s’agit de Clara Immerwahr, première femme docteure d’une université en Allemagne en fin du XIX° siècle. Nous sommes le 1er mai 1915, à Berlin. Quinze jours auparavant, son mari, Fritz Haber, futur Prix Nobel de chimie 1918, vient de superviser la première attaque allemande au gaz moutarde, résultat de ses recherches, qui a fait 15.000 victimes à Ypres. Elle, qui avait juré que la science devait servir au progrès de l’humanité, est horrifiée par l’ambition de son mari, aiguillonné par le manque de reconnaissance manifesté par l’Empire allemand. Son statut de juif a bloqué sa carrière universitaire mais sa volonté, malgré cela, de servir son pays, l’a conduit à peaufiner une invention aussi spectaculaire, dans le cadre du déjà gigantesque Konzern de la chimie, Farben. Fritz, alors qu’il grandissait en célébrité, a toujours maintenu Clara « dans son métier de femme », cuisine et enfant, lui interdisant toute participation à ses recherches.

Telle est l’explication qu’avance Mathieu Bertholet, l’auteur suisse de Farben. La pièce a déjà été montée en 2012 sous la direction de Véronique Bellegarde, puis reprise en 2015 au Théâtre de la Tempête (voir Le Théâtre du Blog). C’est une autre adaptation, mêlant Théâtre et Marionnette, que présente aujourd’hui la Compagnie Espace blanc, dans mise en scène de Cécile  Givernet  et Vincent Munsch. Les comédiens, bien que vêtus de noir, manipulent et jouent à vue du public. Certains personnages ne sont représentés que par leur tête, animée à bout de bras et un gigantesque pantin intervient, représentation de l’autorité. Les espaces sont délimités par la lumière. évoluent les comédiens se déploient puis se resserrent sur un mini-praticable où évoluent les marionnettes. On évolue ainsi sans cesse sur plusieurs échelles de macro à micro dimensionnelles, de  réalisme à onirisme par le recours aux ombres chinoises. Les dates, comme autant de chapitres de cette histoire, s’inscrivent sur un écran, suivant les didascalies de l’auteur.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Toutes les techniques du spectacle se mêlent: lumières et ombres, chant et bande son. Changements de décor et d’accessoires se font à vue, dans une volonté de montrer, jusqu’aux coulisses. L’intelligente scénographie de Jane Joyet crée un espace pluridimensionnel éclairé par Corentin Praud et soutenu par l’univers sonore omniprésent signé Kostia Cavalié et Vicent Munsch.

Honorine Lefetz campe une Clara toute en fermeté soutenue par Brice Coupet qui joue et manipule la marionnette Fritz. Blue Montagne, mezzo soprano, illustre l’action de chants a capella (chansons à boire allemandes notamment) et manipule les têtes en compagnie de Cécile Givernet.

 Cécile Givernet et Vincent Munsch ont fondé la Compagnie Espace Blanc en 2016 pour réaliser des spectacles qui peuvent recourir à la marionnette, aux ombres ou au théâtre. L’univers sonore est traité comme un langage dramaturgique à part entière. Ils privilégient les auteurs contemporains ; ils ont ainsi monté des textes de Luc Tartar, de Stéphane Bientz et Laurent Rivelaygue.

 

Depuis 2021, Espace Blanc dirige le Théâtre Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois (Val de Marne), spécialisé dans l’art de la marionnette. Le lieu est partagé avec  Le Comptoir (scène de création musicale) et La Nef (espace d’exposition), ce qui en fait un lieu en pleine effervescence. On l’aura compris, Farben est un excellent spectacle de marionnettes pour adultes! Durée une heure trente.

Jean-Louis Verdier

Jusqu’au 27 janvier, Le Mouffetard, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème). T. : 01 84 79 44 44.

Les 1er et 2 février, dans le cadre de Fontenay en Scènes, Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Le 11 mars, Théâtre Jean Arp, Clamart (Hauts-de-Seine), dans le cadre du Festival MARTO 

La pièce est éditée chez Actes Sud Papiers.

 

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