Coronis de Sebastián Durón, direction musicale de Vincent Dumestre, mise en scène d’Omar Porras

Coronis de Sebastián Durón, direction musicale de Vincent Dumestre, mise en scène d’Omar Porras

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© Stefan Brion

 La zarzuela est un genre théâtral lyrique espagnol né au XVll ème  siècle qui associe partition orchestrale, chants et dialogues parlés. Proche de l’opéra comique et du singspiel allemand. Ecrit en deux journées (ou actes), le livret ténu de Coronis est tiré des Métamorphoses d’Ovide Un argument simple mais avec retournements de situations. La nymphe Coronis, une prêtresse de Diane, chasse dans les bois, quand elle est capturée par le monstre marin Triton. Cet amoureux brutal et maladroit sera expulsé par les villageois. Mais une guerre éclate entre Apollon et Neptune pour gagner le cœur de l’héroïne, au grand dam du peuple, représenté par le mage Protée, il ne sait plus à quel dieu se vouer : « Est-ce à Neptune ou à Apollon, qu’on doit adresser nos prières?» Qui choisir comme souverain quand le dieu Soleil embrase le pays et quand celui des mers l’inonde ? Après des péripéties amoureuses et guerrières, Apollon tuera Triton et sauvera Coronis. Et Jupiter les sacrera roi et reine…

Créée à Madrid en 1705 devant le roi Philippe V, cette pastorale mythologique baroque reflète la situation politique du moment  : la flotte anglaise menaçait Barcelone, en pleine guerre de succession d’Espagne (1701-1713). Coronis ne représente-t-elle pas cette couronne espagnole âprement disputée par les puissances européennes ? Message clair : Sebastián Durón prédit la victoire des Bourbons : le soleil d’Apollon est l’emblème de Louis XIV, roi de France et grand-père de Philippe V…

 Sebastián Durón commence sa carrière à trente-cinq ans à la Cour de Madrid en 1695 et la termine en exil, en France où il meurt en 1716. Nous redécouvrons ce compositeur tombé dans l’oubli depuis trois siècles avec ce spectacle co-produit en 2019 par le théâtre de Caen et l’Opéra-Comique. Vincent Dumestre, grand défricheur du répertoire baroque à la tête de l’ensemble Le Poème Harmonique dirige Coronis une pièce dont le mélange original d’instruments paraît aujourd’hui curieux.L’orchestre est dominé par les cordes : une harpe (la basse continue dans la musique espagnole), un orgue et un clavecin. Mais les vents : flûtes, basson et hautbois, pour les passages belliqueux, sont en nombre limité. Quant aux arias,dit Vincent Dumestre, « La partition témoigne d’une variété d’influences, avec lamenti poignants à la mode italienne et tonadas, chansons populaires espagnoles. » Guitare, tambourin et castagnettes apportent à certains morceaux un peu d’exotisme et le rythme emporte le public …

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© Stefan Brion

 Etonnante aussi la distribution où les rôles principaux sont confiés à sept femmes, pour la plupart mezzo sopranos, à l’exception du rôle titre : Marie Perbost à la voix et au corps agiles (révélation des Victoires de la musique 2020)  et Iris l’envoyée de Zeus (Eugénie Lefebvre), toutes deux sopranos. Un seul ténor joue Protée (le puissant Cyril Auvity). Dans les théâtres espagnols, seules, les femmes chantaient et, à l’exception des rôles de barbons, jouaient les dieux virils ou les bergères accortes. Les hommes étaient, eux, attachés exclusivement au culte catholique. Le chœur, ici très réduit, comprend deux sopranos, une alto et un ténor. Parmi les autres personnages, se détache le couple populaire Ménandre le bègue (Anthea Pichanick, contralto) et Sirène l’acariâtre (Victoire Bunel, mezzo-soprano) dans une scène de ménage hilarante. 

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© Stefan Brion 

Le chœur des villageois intervient en ouverture pour situer l’action dans un environnement rustique de bois et prairies: «A la montagne! A la forêt! au champ! A la falaise!» Toujours présent, il participe aux aventures de la nymphe vertueuse et commente les assauts de Triton : excellente Isabelle Druet dans un beau duo où son timbre chaud de mezzo se superpose à celui, plus clair de Marie Perbost.

 Sixième mise en scène d’opéra pour Omar Porras qui renoue ici avec sa langue natale. Laissant libre cours à son goût pour le baroque, il ancre la pièce parmi des saltimbanques venus raconter une histoire : danseurs, acrobates, contorsionnistes accompagnent ainsi les comédiens-chanteurs de leurs facéties et ce traitement burlesque contamine jusqu’aux moments les plus dramatiques. Et dans des joutes carnavalesques, Marielou Jacquard et Caroline Meng donnent à Apollon et Neptune, guerriers empesés dans leur superbe, un caractère décalé. Amélie Kiritzé-Topor a imaginé une grotte romantique, antre du vieux Protée dont le chaudron s’enflamme pour appuyer ses prédictions. Pas de machinerie compliquée mais des rideaux pour faire apparaître et escamoter les personnages, ou parfois laisser deviner des scènes en ombres chinoises. Triton rampe hors de la fosse d’orchestre et, dans un feu d’artifice, Apollon surgit d’un vieux coffre d’accessoires tel un diable doré… Ou il traverse l’avant-scène en majesté, juché sur les épaules d’un porteur dissimulé sous une longue traîne. Les costumes rutilants des Dieux contrastent avec la nudité de la nymphe chasseresse, comme avec les habits en toile écrue des villageois. Cette réalisation pétillante et fluide, d’une belle qualité visuelle et musicale, donne une large place au rire. Jusqu’au titre, qui, aujourd’hui, peut paraître ironique… En effet, selon Ovide, Coronis vécut avec Apollon et enfanta Esculape, dieu de la médecine…

 Mireille Davidovici

Du 14 au 17 février, Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (IIème). T. : 01 70 23 01 31.


Archives pour la catégorie musique

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

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Christophe Raynaud de Lage

Ici, musique, théâtre et cirque se rencontrent sous la houlette de la Muse en circuit. Au centre du plateau, un dispositif circulaire en rideaux de fils concentriques. Sorte de cage aux parois mouvantes, fortement éclairée… Sur de grands écrans, défilent images de guerre, paysages urbains ou ruraux. Alentour, quelques niches et miroirs, une fontaine… autant de petits autels qui s’animeront sporadiquement… Nous  pénétrons dans cet environnement, libres de nous asseoir où bon nous semble, sur des tabourets en carton distribués à l’entrée, ou de circuler mais toujours enveloppés par un décor sonore vrombissant. Des mots surgissent de l’obscurité et, grimpé dans les filins, un acrobate (remplaçant au pied levé Cécile Mont-Reynaud) décrit des arabesques, comme s’il tissait de son corps ce matériau malléable. En écho, le récitant (Denis Lavant) sculpte les phrases d’Heiner Müller et Wilfried Wendling pilote à la console, debout parmi les spectateurs, musiques électroniques, images vidéo et lumières. Denis Lavant, surgit et disparaît aux quatre coins du plateau, funambule du verbe, en complicité avec le circassien sur sa « fileuse », un agrès inventé par Cécile Mont-Reynaud et Gilles Fer, combinant techniques de la corde et du tissu aérien.

Le compositeur, formé par Georges Aperghis, féru des nouvelles technologies et dans la lignée d’un Pierre Henry,  a fait de l’ordinateur, son instrument de musique et de création visuelle. Il improvise à partir de séquences sonores multi-sensorielles pré-enregistrées choisies, en interaction avec les déplacements aléatoires du danseur sur fil et du comédien. En phase avec ses partenaires musiciens, Denis Joubert et Thomas Mirgaine, il pilote aussi  lumières, éléments de décor et images vidéo, en fonction des textes livrés par bribes et variant à chaque séance : Héraklès II ou l’Hydre (1972), Paysage avec Argonautes (1982), Textes de rêve, Avis de décès (1975-76) et le mythique Paysage sous surveillance (1984). Wilfried Wendling y a puisé des poèmes, manifestes sur le théâtre, rêves d’enfant, réminiscences, révoltes … Denis Lavant les profère sauvagement ou laisse planer en boucle cette matière langagière véhiculant les éclats de mémoire et obsessions de l’auteur.

Erreurs salvatrices nous est livré en trois séries de cinquante minutes, dans le même dispositif mais aux couleurs différentes. Un voyage qui part de considérations philosophiques pour aboutir au plus intime de l’inconscient : le récit de rêve. Le premier module ( A) s’attache à des thèmes existentiels, avec des questions par salves : «  Pourquoi les arbres ont-ils l’air innocent, lorsqu’il n’y a pas de vent ? Pourquoi vivez-vous ? Pourquoi je pose des questions, Pourquoi je ne veux pas connaître la réponse ? Voulez-vous que je parle de moi ? Moi qui… De qui est-il question ? Quand il est question de moi. Qui est-ce moi ? Sous l’averse de fiente… » . Des aphorismes : « Lorsque le fumier croît, le coq est plus proche du ciel ». Des paysages : « Le nouveau clapier de fornication à chauffage urbain .» Des images récurrentes : « L’herbe, encore nous devrons l’arracher pour qu’elle reste verte à Auschwitz » … Des acteurs passent en cortège, peuplade dangereuse… Cette profération rageuse domine cette partition, pour finir en borborygmes.

Dans le deuxième programme (B), nous plongeons dans un univers plus enfantin et onirique mais toujours cruel : un jeu de cache-cache qui tourne mal…. Un « père requin » ou « un père mort-né » semblent souhaitables, comme «une mère baleine bleue». Des personnages mythiques apparaissent : Hamlet, le mal-compris «trébuchant de trou en trou», «Lautréamont mort à Paris en 1871, inconnu. » La mort rôde : «Je fume trop, je bois trop, je meurs trop lentement »…

Miroirs et vidéos démultiplient la présence scénique de l’acteur et du circassien, reflets fugaces saisis dans un univers vibratoire de sons et lumières. Magnifiquement servie par Denis Lavant au sommet de son art, cette écriture divagante, porteuse d’images ou de pensées macabres où l’auteur se dédouble en pages rageuses, guide la création d’une équipe artistique aguerrie. Nous sommes immergés dans la pensée créatrice, heurtée et heurtante d’un Heiner Müller travaillé par son temps mais aussi par les fantômes de l’Histoire et de son histoire personnelle. Il faut aller voir et écouter ce poème dramatique à la fois théâtral, sonore et visuel. Impressionnant….

Mireille Davidovici

Du 7 au 18 décembre, Théâtre de la Cité internationale, 21 boulevard Jourdan, Paris( XIV ème). T. : 01 85 53 53 85.

 

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