Festival d’Avignon: Les annonces récentes de coupes budgétaires (suite )

Festival d’Avignon 

Les annonces récentes de coupes budgétaires  (suite )

Portant sur les budgets des compagnies et structures de spectacle vivant au niveau national, ces annonces font peser une forte incertitude forte sur l’ensemble du secteur. Artistes, techniciens, techniciennes, directeurs et directrices de lieux et de festivals craignent pour l’avenir de leurs métiers et  les missions du service public de la Culture. Le soir du 12 juillet à la Cour d’honneur, les artistes ont interpellé le Président de la République et le festival d’Avignon, membre du Syndeac, a envoyé la lettre  ci-dessous à Emmanuel Macron, président de la République.

©x

©x

Le festival d’Avignon, membre du Syndeac, est pleinement mobilisé pour demander un moratoire sur les baisses annoncées pour l’année 2026, et défendre la place de la Culture à hauteur de 1% du budget de l’Etat en 2027. Chaque été, depuis  quatre-vingt ans, il offre  un programme riche en créations en théâtre, danse, cirque… grâce à son association, avec de multiples partenaires de l’ensemble du pays, lieux subventionnés, labellisés, théâtres nationaux, compagnies…
Fragiliser cet écosystème national, c’est fragiliser les conditions dans lesquelles ces spectacles seront présentés au festival, et malgré la visibilité qui leur est offerte, et leur succès public, c’est aussi réduire leur capacité à être diffusés largement dans toute la France, faute de moyens suffisants des lieux pour les accueillir. L’Art et la Culture, composantes structurantes de la société, les festivals et lieux de spectacles créent de l’emploi, de l’activité économique, accroissent l’attractivité d’un territoire, ont une mission d’éducation et de cohésion sociale et leurs salles sont pleines.
Le festival d’Avignon est une agora: elle prône le dissensus et la complexité comme richesse de la pensée. Alors que de nombreux élues et élus, de futurs candidates et candidats aux élections présidentielles ,viennent prendre part aux débats et rencontres organisés, le festival réaffirme auprès d’eux sa conviction fondatrice : la Culture doit peser dans un projet de société fort, émancipateur et citoyen. « Culture partout, 1% obligatoire « du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles)

Monsieur le Président,

Nous, artistes réunis à Avignon, vous interpellons aujourd’hui: le théâtre, la danse, le cirque, la musique, la marionnette, la performance… subissent depuis plusieurs mois des attaques d’une brutalité inédite.
Monsieur le Président, à l’heure où nous sommes confrontés à une puissante offensive réactionnaire, à la fragmentation du débat public et à une défiance envers les institutions, nous affirmons qu’affaiblir le service public de l’art et de la culture serait une erreur historique. Les coupes budgétaires à répétition et celles qu’on nous annonce, nous obligent à crier, tant il y a urgence.
Monsieur le Président, une politique culturelle ne peut être réduite à des arbitrages comptables. Un budget est un moyen et ne saurait tenir lieu de projet politique. Nous croyons fermement qu’une politique publique digne de ce nom, commence par définir ce qu’elle veut rendre possible.

 

©x

©x

Monsieur le Président, aujourd’hui la Culture ne représente plus que 0,7 % du budget de l’État, soit 14 € par habitant et par an, d’art et de culture. Comment accepter que des économies aussi dérisoires puissent, en quelques mois, défaire ce que des décennies de politique culturelle ont patiemment construit. Comment accepter que soient détruits avec une telle violence, les espaces symboliques permettant à une société de se penser elle-même, à travers l’imaginaire, la poésie et la fiction.
Monsieur le Président, des spectacles déprogrammés, des saisons amputées à la dernière minute, des équipes artistiques, techniques et administratives précarisées et épuisées, des lieux contraints de renoncer à leurs missions… Est-ce ce paysage de ruine que vous voulez laisser derrière vous ?
Monsieur le Président, vous arrivez dans un an au terme de vos deux mandats à la plus haute fonction de l’Etat. Au moment de la crise sanitaire, vous avez su, avec l’année blanche, empêcher le naufrage du monde de la Culture, il vous appartient aujourd’hui d’aller au bout de ce geste.

Monsieur le Président, vous le savez, le service public de l’art et de la Culture n’est pas davantage un privilège accordé aux artistes, que l’hôpital ne l’est aux soignants, ou l’école, à celles et ceux qui y enseignent. Il est un bien commun qui protège nos vies d’une réduction à leur seule valeur économique, nourrit l’esprit critique et fait vivre le dissensus, condition même de toute démocratie.
Monsieur le Président, vous avez souvent rappelé que l’empreinte laissée par les grandes femmes et les grands hommes politiques se mesure aussi à l’héritage culturel qu’ils laissent derrière eux. L’heure est venue de choisir, de quel côté de l’histoire, vous voulez vous tenir. Ne soyez pas celui qui aura tout détruit.

Monsieur le Président, l’urgence de la situation nous conduit à vous demander de prendre au plus tôt les décisions qui s’imposent : annuler immédiatement ces nouvelles coupes budgétaires, ouvrir un véritable débat national sur l’avenir du service public de l’art et de la Culture et vous engager à porter progressivement à au moins 1 % du budget de l’État les moyens qui lui sont consacrés, afin de permettre aux équipes artistiques de retrouver les conditions de leur indépendance de création,  et de permettre aux lieux d’accompagner durablement les artistes et les œuvres, et à chacune et chacun, de bénéficier d’un égal accès à l’art et à la Culture sur l’ensemble du territoire.

Monsieur le Président, ce qui est en jeu, n’est pas seulement l’avenir d’une profession mais celui d’une certaine idée de la République. Vous en avez le pouvoir, il ne tient qu’à vous.


Archives pour la catégorie musique

Brundibár, opéra en deux actes de Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti

 

Brundibár, opéra d’Hans Krása, livret d’Adolf Hoffmeister, direction musicale de Louis Langrée, mise en scène de Muriel Mayette-Holtz et Jean-Claude Berutti

Le 28 mars 1995, première représentation de Terezín au Théâtre de l’Unité et est publié Le Cahier de Terezin, fruit de nos recherches sur cette ville tchèque devenue Théresienstadt, sous l’occupation nazie: « Ce ghetto, vu comme un camp « privilégié », élément primordial de l’entreprise de propagande nazie était en réalité, un véritable masque d’Auschwitz  et, pour la plupart des juifs déportés, un lieu de transit…
Mais la vie culturelle y tenait une place essentielle: à la fois soutien de vie et d’espoir.. Mais aussi paradoxalement, c’était un travestissement de la réalité et d’un avenir meurtri. À travers  la création, le théâtre restait par essence, l’art de la mémoire et ici, plus qu’ailleurs, l’éphémère de la vie y était inscrit. »

© Brion

© Brion

Les nazis, quand a été construit ce camp, réussirent à donner aux détenus, l’illusion qu’ils seraient protégés et ils essayèrent de lui donner  l’aspect d’un ville « normale ». Les activités culturelles étaient favorisées mais… aussi exploitées à des fins de propagande. Et cela n’empêchait pas les déportations régulières vers les camps d’extermination en Pologne. La partition de Brundibár, une œuvre pour enfants, a été retrouvée en 69 au mémorial de Terezín. Cet opéra a été créé à Prague en 42, puis l’année suivante, à Terezín.
Il sera joué le 20 août 1944 pour faire un film de propagande quand passerait la commission de contrôle de la Croix Rouge venu constater les (hypothétiques) bonnes conditions de vie au camp! Quatre mois après son passage,  Krása est déporté à Auschwitz avec une partie de l’équipe de Brundibár et sera exécuté en octobre 1944.

C’est une œuvre courte et principalement vocale. Y a été ajouté ici, en première partie, un conte de Noël de Jean-Claude Grumberg. 
Pour cette création, Louis Langrée dirige, pour la première fois et avec une belle réussite, la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique. Et les cintriers manipuleront encore  manuellement les décors: la fin d’une époque… Brundibár raconte les aventures de deux enfants quittant leur campagne et allant chercher du lait pasteurisé pour soigner leur mère malade. En ville, ils rencontrent Brundibár, un bonimenteur et musicien de rue qui les oblige à chanter pour gagner l’argent nécessaire à l’achat de ce lait. En réalité, cet argent profite au seul Brundibár. Les enfants seront sauvés par trois animaux, de l’emprise totalitaire de ce bonimenteur qui leur dit: « Disparaissez ou je vous envoie travailler dans un camp. C’est moi qui donne le ton. »

La fable est explicite! Pourtant, cet opéra a une fin heureuse et pleine d’espoir: « Si nous formons un seul chœur, Nous vaincrons le dictateur. Chantons partout à la ronde. Et donnons l’exemple au monde!” Le spectacle est joué icidans une salle de classe. Les metteurs en scène ont développé la dimension du conte, grâce, entre autres, à des masques géants pour les protagonistes, sauf les enfants: Pepiček et Aninka.
«La construction du spectacle, dit Jean-Claude Berutti, va de l’allusion, jusqu’à un moment de bascule: la chanson Ich wandre durch Theresienstadt et un film de propagande nazie. Les enfants de la Maîtrise Populaire se déshabillent alors, enlèvent leurs chaussures et leur blouse pour apparaître en vêtement de prisonnier. »
La découverte d’un extrait de ce film a lieu dans un silence pesant! C’est un des moments les plus forts de cette création et il restera définitivement inscrit dans notre mémoire.

Jean Couturier

Ce spectacle a été joué du 3 au 8 juin à l’Opéra-Comique, 1 place Boieldieu, Paris (II ème) T. : 01 70 23 01 31.

Musique en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Musiques en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Un spectacle-concert sur la mémoire individuelle et collective. Ludmilla Dabo, actrice et chanteuse bien connue de père sénégalais et mère camerounaise, a déjà une longue carrière et avait joué entre autres Portrait de Ludmilla en Nina Simone (2017), texte et mise en scène de David Lescot (voir Le Théâtre du Blog). Elle est aussi sur scène et a construit un texte d’après ses  souvenirs  et ceux d’Anthony Capelli, musicien électro-acousticien, « J’écoute Anthony, et cela me rappelle que nous portons tous en nous les stigmates d’une histoire dont nous sommes les héritiers. Ces stigmates se transforment parfois en légende qui nous habitent. Qui s’ancrent profondément et avec lesquelles nous avons du mal à prendre de la distance.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et de Lou Sakay, batteur et percussionniste, Elise Vigier, metteuse en scène qui avait dirigé Ludmilla Dabo et ici actrice et chanteuse, Gilles Normand, guitariste et bassiste, Kaloune, poète réunionnaise qui joue du mbira et chante en créole le maoya, un des genres musicaux de l’île mais aussi de danse. Avec le roulèr, un tonneau sur lequel est tendue une peau de bœuf, le percussionniste étant assis à cheval dessus.
Cette musique des esclaves jouée ici, avait été interdite par le gouvernement…dans ce département français jusqu’en 81! en raison de son association avec la culture créole et à cause de convictions autonomistes et d’association avec le Parti communiste de la Réunion! 
Et un certain Michel Debré, pas très malin député de l’île, a participé  (oui! il y a seulement quarante ans!!!) au transfert de 62 à 84, d’environ deux mille enfants, relevant de l’Aide sociale, là où sévissait l’exode rural: en Creuse, Cantal, Tarn, Lozère, Pyrénées-Orientales.  Une politique mise en place par le « Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer » (sic!).
Certains enfants ont été adoptés, d’autres ont vécus en foyer, ou ont travaillé -gratuitement- dans les fermes! Mais tous traumatisés à vie! Une affaire d’Etat pas très jolie jolie et sinon étouffée, du moins écartée par tous les gouvernements successifs… Et c’est bien que ce spectacle fasse une piqûre de rappel…

L’an dernier, les députées Karine Lebon et Perrine Goulet ont déposé une proposition de loi visant à obtenir la reconnaissance officielle de l’État français, des préjudices subis et visant aussi à mettre en place des mesures de réparation. En janvier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi de réparation pour tous ces enfants devenus adultes quand ils ne se sont pas suicidé. Le texte prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée nationale d’hommage le 18 février et surtout un droit à réparation, sous forme d’allocation forfaitaire…

Et il y a aussi Élise Vigier, metteuse en scène reconnue qui a dirigé Ludmilla Dabo mais qui est ici actrice et chanteuse. La scène est transformée en salon des années cinquante, avec tabourets, petites lampes à abat-jour à à franges, gros fauteuils, coussins  et portant pour des costumes. Mais c’est aussi un plateau de concert, avec nombreux micros, guitares, batterie… Pour que ce groupe célèbre en chantant, racontant et dansant  individuellement, ou en chœur,  sans aucune nostalgie ou folklore, une mémoire collective à partir des récits souvent émouvants d’enfance de chaque protagoniste. Avec un hommage vibrant à la mémoire de leurs ancêtres respectifs auxquels, disent-ils justement, ils doivent tant: réunionnais, sénégalais, camerounais, bretons… Ici, ces morts inconnus vivent avec leurs enfants et petits-enfants, comme  en France d’Outre-mer ou en Afrique.
C’est un sorte de mélange -au meilleur sens du terme- de récits,  musiques et tours de chant auquel on est vite  sensible. Habilement construit et dit avec une diction exemplaire, un bon rythme et une unité entre musiciens-chanteurs-conteurs, et conteuses-musiciennes-chanteuses. Trop long, ce spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: il y a des répétitions, notamment sur la transmission et il faudrait faire quelques coupes et revoir une fin dansée qui n’en finit pas de finir.
Mais Musiques en héritage apporte une bouffée d’air frais bienvenue dans un paysage théâtral en ce moment assez conventionnel et où fleurissent de nombreux seuls en scène, peu convaincants…  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36

L’Anomalie

L’Anomalie

©x

©x

Au cœur de Paris dans le VI ème arrondissement, l’ouverture d’un lieu artistique, même éphémère, est un événement… Et un pari, en ces temps économiquement fragiles et incertains pour la Culture. L’Académie de la grande Chaumière, fondée en 1904 par la Suissesse Martha Stettler et la Lettonne Alice Dannenberg, sera reprise en 57 par la famille Charpentier. Mais ce vaste  et charmant espace chargé d’histoire et devenu mythique où Amedeo Modigliani, Marc Chagall, Louise Bourgeois, Camille Claudel, Antonin Artaud… ont travaillé, a dû fermer ses portes en juillet dernier. La famille Garèse, nouvelle propriétaire, souhaite le transformer en un lieu commercial et muséal.

©x

©x

L’acteur et metteur en scène Bertrand de Roffignac (trente-et un ans) recherchait depuis quelques temps un lieu, même provisoire, pour sa compagnie le Théâtre de la Suspension (voir l’article Repentirs dans Le Théâtre du  blog). Une opération entièrement autofinancée. «C’est une prise de risque totale. Je pense que ma génération artistique a besoin que cela existe, dit Bertrand de Roffignac et prenne le contrôle des outils pour créer. Mais nous avons aussi besoin d’autonomie. Le lieu est entièrement soutenu par mes fonds propres et par ceux de ma compagnie. Mais il faut trouver un équilibre financier, grâce la billetterie et au bar. »

L’Anomalie ouvre ses portes aussi en journée pour des répétitions, ateliers ou résidences avec mise à disposition du matériel du Théâtre de la Suspension. Les moyens et espaces, souvent de plus en plus insuffisants et chers, sont mis ici à la portée des compagnies. Cet endroit singulier voué à la recherche artistique se veut aussi accessible à des expériences collectives et humaines de transmission et rencontres. Et dans ce quartier très bourgeois, l’un des plus chers de la Capitale, il porte bien ce nom d’Anomalie.  «Je l’ai appelée ainsi en hommage à un professeur qui m’obligeait à dessiner des personnages avec des mains à dix doigts.» Un clin d’œil aussi à la diversité et à l’étonnement recherchés par les initiateurs du projet. Faire exception à la règle, tout en se situant « dans la droite ligne du théâtre public et l’héritage de Jean Vilar. »

©x

©x Raquel Camarinha

La soirée d’ouverture le 23 avril a été originale et conviviale: on déambulait librement d’un spectacle, concert, ou film, à un autre…  Dans le grand atelier aux pierres apparentes, il y a eu une belle performance de Karel Prugnaud, telle une créature baroque. Puis la Portugaise Raquel Camarinha a chanté Maria d’Astor Piazzolla, accompagnée par le trio Letouvet. Dans la salle Le Cinéma des miracles, Zakary Bairi nous a fait partager un moment plein d’humour, autour d’une conversation ubuesque sur le capitalisme. Puis des danseurs ont occupé tout le lieu et nous les suivions avec enchantement et ce fut le tour de la musique classique ou rock. Faire une pause au bar ou dans la cour avec un escalier métallique en spirale, offrait aussi l’occasion de discuter ou d’être surpris par des happenings.Cette inauguration a été menée de main de maître par Bertrand de Roffignac et son équipe technique et artistique.

©x

©x Les acteurs du Shaker

Au programme, d’ici juin, il y aura les spectacles du metteur en scène bien connu Éric Lacascade, et de Bertrand de Roffignac avec son Théâtre de la Suspension…Mais aussi de plus jeunes et des créateurs de cabarets, des chorégraphes avec performances et musiques. Ainsi viendront, entre autres, Hugues Jourdain, Daniil Orlov, Shalva Nikvashvili, Zakary Bairi, Marceau Deschamps-Segura, Le Rosa Bonheur-Cabaret de Berlin, Youri Rebeko & Camélia Acef, etc.
Et aussi un marathon shakespearien, Le Shaker, mise en scène de Marceau Deschamps-Ségura, un 24 heures non stop de l’intégrale de Shakespeare qui a eu lieu du 9 mai à midi au 10 mai à midi, Hull de l’autrice franco-britannique Leah Walkmann, un concert-conférence de Jean-Jacques Lemêtre avec cent trente instruments! En encore du cinéma documentaire… Bravo à cette initiative hors normes et bienvenue à cette aventure éphémère…

Elisabeth Naud

L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème). Du mardi au dimanche de 11 h à 22 h. T. : 09 56 52 69 61.

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais surtitré en français)

Chantiers d’Europe 2026

Ks6 : Small Forward par le Belarus Free Theatre (en anglais, surtitré en français)


Ce collectif a été fondé il y a vingt ans à Minsk, capitale  de la Biélo-Russie où la démocratisation consécutive à la chute des régimes communistes a été réprimée dès 1992. Il y a six ans la réélection d’Alexandre Loukachenko  a été controversée, en raison de soupçons de fraudes électorales et il doit faire face à un mécontentement de la population avec d’importantes manifestations auxquelles Katsiaryna Snytsina a participé. Interdit par le gouvernement pour des raisons politiques et donc basé à Londres et à Varsovie, le Belarus Free Theatre mêle théâtre, activisme et défense des droits humains. Il présente cette nouvelle création à Paris. «Le théâtre, c’est ma famille maintenant. » dit cette ancienne star du basket. « Nous assistons l’histoire de sa vie et à sa révolte contre la dictature qui sévit depuis dans ce pays, vassal de la Russie elle aussi, devenue une dictature.

© Nicolaï Khalezin

© Nicolaï Khalezin

«Je vivais dans ma bulle de basket, sans me préoccuper de ce qui arrivait dans mon pays.» dit-elle. Mais elle prend conscience de la situation, quand elle découvre la répression massive et sanglante des manifestations du 20 août 2020 contre le régime d’Alexandre Loukachenko. La dictature s’est servie d’elle pendant plus de trente ans comme sportive-symbole de réussite. Maintenant, devenue une opposante militante vivant en exil, elle risque la prison, si elle retourne dans son pays. A travers des vidéos, photos et récit, elle évoque ses parents, eux-même sportifs et son amour  pour un setter irlandais décédé il y a quatre ans. Mais elle n’était pas là…
Puis, elle parle de la rencontre avec celle qui est devenue son épouse, grâce au théâtre. C’est sincère et touchant. Son jeu avec trois autres comédiens, est rythmé avec élégance par la D.J. polonaise Blanka Barbara jouant en direct une musique à la fois violente et douce. Si vous avez l’occasion d’aller voir cette performance d’une dissidente politique et homosexuelle, cela vaut le coup: la douce France n’est -heureusement et pas encore- tombée dans les idées bien pensantes et extrémistes, relayées par les médias dominants.

Jean Couturier

Spectacle joué du 11 au 13 mai, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.
Et en tournée.

 

Les Demoiselles de Rochefort adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Les Demoiselles de Rochefort, adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Pourquoi et comment une œuvre devient-elle mythique? Les Parapluies de Cherbourg (1964) est récompensé par la Palme d’or au festival de Cannes, un film chanté entre autres par Catherine Deneuve qui avait été entièrement doublée par Christiane Legrand, la sœur du compositeur.
Les Demoiselles de Rochefort (1967), une comédie musicale jouée, chantée et dansée, est le cinquième long métrage de Jacques Demy mais aussi sa cinquième collaboration avec Michel Legrand. Et, en 2016, la scène d’ouverture du film La La Land rend hommage à celle des Demoiselles de Rochefort. A sa sortie, les critiques étaient assez élogieux. « Pour parler des Demoiselles de Rochefort, il faudrait recourir au délicieux vocabulaire des confiseurs, écrivait un Jean-Louis Bory enthousiaste dans Le Nouvel Observateur. C’est un film devant lequel on se lèche les doigts. Moi qui suis gourmand comme un vieux matou, je me régale. » Mais d’autres émettaient des réserves… Ainsi, les « sœurs Dorléac» (Catherine Deneuve et Françoise Dorléac) sont juste citées par les critiques du Masque et la Plume qui  minimisent leur performance. Ils trouvent aussi que « Gene Kelly est un peu vieux», et que « Michel Piccoli ne danse pas très bien ». Certains pensent même que  le film est « trop sucré, trop bien fait »Tous les interprètes sont doublés quand ils chantent, sauf Danielle Darrieux, actrice française célèbre comme Gene Kelly et George Chakiris, grandes vedettes aux Etats-Unis. Le film qui avait été doublé en anglais, devait y faire carrière mais n’eut pas grand succès..

© Valentin Folliet

© Valentin Folli

Cette adaptation pour la scène est un véritable défi: ici les artistes doivent chanter, danser , jouer et surtout, le temps d’un soir, essayer de faire oublier les acteurs mythiques du film. Le plateau du Théâtre Lido 2 n’est pas celui du Châtelet… La chorégraphe Joanna Goodwin a du s’adapter à un plateau mobile vertical et à un autre tournant horizontal.  Sans doute, un point faible de cette création…
Dans la deuxième partie, il y a une meilleure occupation de l’espace. L’intelligente scénographie de Bruno de Lavenère est fondée sur ce dispositif scénique et des projections d’images qui aident à nous transporter dans les lieux même du film qui avait été entièrement tourné en extérieurs. Les quatorze musiques sont là, avec de belles performances vocales et un orchestre bien dirigé par Patrice Peyriéras, même si, en fonction des distributions, il y a certaines inégalités. Alexis Mabille a créé des costumes années soixante-dix aux couleurs acidulées du film.
Jean-Luc Choplin, président et directeur artistique, ne voulait pas de stars pour cette création mais les auditions ont été efficaces: on sort avec plusieurs airs mythiques dans la tête et la joie demeure devant ces multiples chassés-croisés amoureux.  » On peut, dit le metteur en scène Gilles Rico, la faire naître au théâtre sous une autre forme, en utilisant notamment la lumière et une vidéo immersive, tout en accentuant les contrastes entre les scènes. Les forains  apportent le soleil et l’insouciance de la jeunesse. Il en sera de même au Théâtre du Lido, ils entraîneront le spectateur dans le monde de la comédie musicale, transmettront à tous les personnages scène après scène, leur joie de vivre qui envahira le plateau. »
Un spectacle à découvrir en cette période morose. «Ou on est adulte, ou on est enfant, disait Michel Legrand. Tout ce qui m’a marqué, est tout ce qui est important pour un enfant et tout ce que j’ai oublié, est tout ce qui n’intéresse pas un enfant. »

Jean Couturier

Théâtre Lido 2, 116 B avenue des Champs-Élysées, Paris ( VIII ème). T. :  01 89 97 09 58.

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes,mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)
 
Le philosophe Paul B. Preciado avait organisé il y a six ans au Centre Georges Pompidou, Cluster révolutionnaire, un séminaire pour lequel Virginie Despentes avait écrit et lu ce court texte (encore inédit) où elle interroge les notions de frontière, liberté, domination… C’est aussi un appel pour que l’Histoire s’oriente autrement, qu’enfin s’opère une révolution des corps et des esprits et que s’impose à la fois une véritable écoute et une douceur dans les rapports entre les êtres humains. Mais l’écrivaine en est bien consciente et sait qu’il y a encore du pain sur la planche…
Cela commence plutôt mal: six projecteurs bien éblouissants face public  (sans doute pour l’empêcher de voir le décor?) et des rafales de fumigènes à gogo comme partout!  Sur le plateau, à jardin, les musiciens et au milieu et à cour, un muret en blocs blancs et des morceaux de placo-plâtre qu’Anne Conti assemblera avec une visseuse pour former un écran rond qu’elle hissera ensuite sous les cintres et où seront reçues quelques images de notre planète. L’actrice entassera aussi au bord du plateau quelques-uns de ces blocs sur lesquels, à la fin, elle monte sans craindre le danger bien réel. Bref, la mise en scène (avec un micro H.F.! comme partout) et la scénographie avec ces inévitables rafales de fumigènes, ne sont pas du bois dont on fait les flûtes, et c’est dommage.    
© Didier Péron

© Didier Péron

Mais bon, Anne Conti, seule en scène, accompagnée par Rémy Chatton (batterie) et Vincent Le Noan (violoncelle) réussit à imposer de sa voix grave et à un rythme impeccable, le texte de Virginie Despentes: « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et, si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est à dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire, et que seule, la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus, ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nos modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires (…)
Malgré les fumigènes qui envahissent le plateau et des lumières assez racoleuses, Anne Conti, très concentrée et grâce à une remarquable diction et aux musiciens, toujours en phase avec elle-même, réussit à faire passer le texte aux longues phrases de Virginie Despentes. On oubliera vite les images sur écran de cette planète à la fin qui le parasitent et qui n’apportent rien à cette mise en valeur de ses revendications.
Le public, très attentif, est sidéré par la parole claire et d’une rare violence de ce texte où, en une heure, l’actrice jusqu’à la fin ne lâchera rien et saura le mettre en valeur : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien, sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui, peut avoir disparu demain et il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose.
Anne Conti réussit à faire passer le s
ouffle, l’énergie et l’oralité rythmique avec des répétitions de mots, souvent proche du langage théâtral, quand Virginie Despentes envoie paître, dans ce texte, le modèle dominant… Créé au Théâtre du Nord à Lille en 2024 et depuis joué partout l’an dernier, le spectacle est bien rodé. Et le public- assez jeune pour une fois- trouve ici une autre dimension de l’autrice  qu’il connait par Vernon Subutex, la série télévisée  réalisée par Cathy Verney. Il a chaleureusement applaudi Anne Conti, avant d’aller boire un bol de bonne soupe maison, douce et chaude (en écho au texte?) offert par le Théâtre et qui ne se refuse pas. Réconfortant dans un Paris envahi par le froid et la pluie…
Une pensée pour Marc Sangnier (1873-1950), cet ingénieur issu de Centrale, militant républicain qui se revendiquait d’extrême gauche, aujourd’hui bien oublié mais dont l’avenue où est situé le Théâtre 14, porte le nom. Il aurait bien aimé ce texte…

Philippe du Vignal 
 
Jusqu’au 21 février, Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Meredith Monk

Meredith Monk

Nous avons découvert son  travail en 73, ce qui ne nous rajeunit pas… C’est une des compositrices et interprètes actuelles aux étonnantes innovations vocales. Soprano, elle  peut aller du grave à l’aigu et chanter sur trois octaves mais elle aime travailler aussi les chuchotements, syllabes répétées, cris, couinements, sanglots discrets ou chants diphoniques (sur deux notes de fréquence différente qu’on retrouve  dans nombreuses musiques traditionnelles européennes mais aussi asiatiques dont Meredith Monk a toujours été passionnée). Elle utilise aussi la répétition d’éléments musicaux, en s’accompagnant ou se faisant accompagner au synthé par ses amies  de longue date, comme Katie Geissinger que nous avions autrefois écoutée avec elle, et Allison Sniffin.

© C

© C. C.

Meredith Monk se définit avant tout comme une chanteuse mais elle a  aussi mis en scène ses pièces et aura été une des première à imaginer et réaliser des spectacles ambulants. Puis  des opéras,notamment avec Atlas (1992),  que nous avions vu à sa création à Houston. Elle  a aussi écrit et réalisé deux remarquables films poétiques:  Ellis Island (1981) et Book of days (1988).
Ici, cela passe sous la grande couple de l’ancienne Bourse du Commerce devenue  Pinault collection, où est présenté depuis  cinq ans un ensemble d’œuvres contemporaines rassemblées par cet hommes d’affaires et collectionneur. Avec environ 3 000 m2 de surface d’exposition, un restaurant confié au à Michel Bras et un studio en sous-sol de 286 places pour des performances, films ou conférences.
Sous cette vaste couple, pas de scène, ni sièges, sauf des banquettes en béton contre les murs et au sol des galettes en mousse. Bref, le confort minimum… Et un bien mauvais acoustique pour ceux qui ne sont pas près des interprètes dans. cette salle pour cent cinquante spectateurs, souvent jeunes voire très jeunes,  fascinés par le chant et la musique  de celle qui pourrait être leur grand-mère de quatre-vingt ans. Elle ,dira à la fin non  sans humour comme dans une chanson ancienne,  je suis un petite vieille De temps en temps, elle esquisse quelques pas de danse, seule ou avec des deux interprètes, tout en continuant à chanter.
Avec des éclairages pastel changeant d’un morceau à l’autre, on assiste à un festival Meredith Monk où on retrouve avec bonheur les morceaux de toute une vie. On pense parfois à des compositeurs comme Bela Bartok Steve Reich,  La Monte Young qu’elle nous avait dit beaucoup admirés. Comme Fats Waller… Le public jeune voire très jeune et sans doute issu  d’horizons musicaux différents, a chaleureusement applaudi chacun de ses morceaux. Elle  a remporté de nombreux prix. Entre autres, deux Bessie Award (1985 et 2005) et en 96, un American Dance festival award pour l’ensemble de sa carrière. Et elle a reçu  de Barak Obama en 2015, la National Medal of arts, la plus grande distinction aux Etats-Unis en la matière.
Mais elle est restée aussi simple qu’à trente ans. Même si son travail a été internationalement  reconnu et si sa musique a été, utilisée au cinéma… par Jean-Luc Godard (Nouvelle Vague (1990)  et Notre musique (2004) et par les frères Coen (The Big Lebowski (1998). Malheureusement, à Paris, ce concert a été unique. Vous pouvez écouter Meredith Monk en particulier dans le récent ( 2025) Cellular Songs avec elle-même,
 Ellen Fisher, Katie Geissinger,  Joanna Lynn-Jacobs, Allison Sniffin  et John Hollenbeck ( Deutsch Gramophone).

Philippe du Vignal

Ce concert-performance  a eu lieu  le 10 février à La Pinault collection, ancienne Bourse du Commerce, rue du Louvre, Paris (Ier).

 

 

Hamlet, d’après William Shakespeare, traduction de Frédéric Boyer, mise en scène d’Ivo Van Hove

Hamlet, d’après William Shakespeare, traduction de Frédéric Boyer, adaptation d’Ivo Van Hove et Bart Van den Eynde, mise en scène d’Ivo Van Hove

La salle Richelieu de la Comédie-Française étant en travaux jusqu’en juin, cela se passe à l’Odéon où le directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam avait mis en scène il y a cinq ans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Il avait aussi déjà mis en scène les acteurs de la Comédie-Française dans Les Damnés, Électre /Oreste, puis Tartuffe. Et cette fois-ci, il s’attaque à la célèbre tragédie en deux heures seulement, au lieu de trois! avec Christophe Montenez, brillant dans  le rôle-titre, et  des acteurs solides pour jouer de tels personnages: Guillaume Gallienne (Claudius et le spectre du Roi), Denis Podalydès (Polonius), Loïc Corbery (Horatio), Florence Viala (Gertrude), Jean Chevalier (Laërte et Fortinbras), Elissa Alloula (Ophélia). Et, en vidéo, Christian Gonon (un Ambassadeur). Il y a aussi Vincent Breton, Pierre-Victor Cabrol, Aksel Carrez, Arthur Colzy et Nicolas Verdier qui jouent les comédiens amateurs dans la pièce et servent d’hommes à tout faire, pour transporter rideaux, éléments scéniques, corps d’Ophélia et Polonius…

On connait ce remarquable scénario: le Roi du Danemark est mort et Gertrude, la reine, mère d’Hamlet, a ensuite un peu vite épousé Claudius, son beau-frère. Et le jeune homme ne s’en remet pas: le fantôme de son père lui dit qu’il a été tué par Claudius. Feignant alors d’être fou, il prépare une vengeance et demande à des acteurs de jouer une courte pièce pour surprendre Claudius et lui faire avouer ce crime. Polonius, père de Laerte et d’Ophélia à laquelle il interdit toute relation avec Hamlet, parce qu’il le croit  fou. Mais il sera tué par Hamlet qui a cru tuer Claudius à travers une tapisserie, alors qu’il l’espionnait avec sa mère. Ophélie en deviendra folle et Laërte voudra venger son père. Après l’avoir  séduite, Hamlet dira cyniquement à Ophélia : « Je vous ai aimé autrefois. (…) Vous n’auriez pas dû me croire. Je ne vous aimais pas. » Elle, désespérée, ira se noyer. Laërte blesse Hamlet avec une épée empoisonnée mais ce dernier le désarme. Hamlet lui tend son épée et prend la sienne. Il  blesse à son tout Laërte qui meurt empoisonné. Hamlet est invité à boire une coupe. Mais Gertrude la prend sous prétexte de boire à sa santé et meurt aussi empoisonnée. Laërte mourant, se réconcilie avec Hamlet et lui révèle le complot meurtrier de Claudius qu’Hamlet tuera, avant  de mourir dans les bras d’Horatio. Soit cinq morts, au compteur…

©

©Jan Versweyveld

Comment ne pas être partagé? Commençons par le bon: la précision et le savoir-faire technique irréprochables, ceux  des grands théâtres, avec nombre d’effets lumineux, sonores, vidéo… C’est toujours agréable de voir  un beau travail. Il y a parfois de belles images et  surtout l’excellent Christophe Montenez (Hamlet) sauve de nombreuses scènes, entre autres, le court dialogue entre Hamlet et Gertrud sa mère et où il y a, enfin!, une certaine émotion. (On peut aussi voir cet acteur dans Gourou, un récent film de Yann Gozlan). Le public craquera au moment où tous les personnages chantent en chœur Death is not the end de Bob Dylan à l’enterrement d’Ophélia et de son père, Polonius. Efficace, mais où est passé Shakespeare?

Quant au reste, nous avons droit à un concentré assez sec d’Hamlet (scénographie et lumières de Jan Versweyveld)  quelquefois proche d’un opéra contemporain, une forme de spectacle qu’Ivo Van Hove a souvent pratiquée avec succès, il y a une dizaine d’années… Ici, il a réalisé une suite de scènes collées vite fait, jouées, chantées/et ou bien chorégraphiées par Rachid Ouramdane, le directeur de Chaillot-Théâtre national de la danse.  Quant au texte traduit par Frédéric Boyer, il a été « adapté » par le metteur en scène…Donc à prendre avec des pincettes, par rapport à l’original! Cela commence avec l’image d’Hamlet retransmis en très gros plan sur un écran puis ‘une caméra pénétrant dans l’œil, puis, semble-t-il, dans le cerveau du pauvre Hamlet. Une  belle image mais qui reste… une image. Et qu’ Ivo Van Hove, histoire de boucler la boucle,  nous resservira à la toute fin. Cela dit,  nous avons mal compris  ses intentions. Il semble vouloir faire « moderne » mais la dramaturgie est médiocre. Et il utilise les stéréotypes actuels sans exception: plateau nu et noir, micros H.F. (on se demande pourquoi: les acteurs de la Comédie-Française sont réputés pour leur excellente diction!),  projecteurs à leds blancs montés sur roulettes, ligne lumineuse en fond de scène changeant de couleur, fond rouge avec ombres chinoises,  grand écran avec images vidéo de déflagration et de visage en gros plan, salle éclairée par moments, mots très vite projetés comme: VENGEANCE, MEURTRE.

© Jan Versweyveld

© Jan Versweyveld

Mais aussi des éclairages stroboscopiques (vieille scie depuis au moins cinquante ans!!!) et, comme partout ( au moins quinze fois pour nous depuis le début janvier) des fumigènes sortant sans cesse du sol, des costumes contemporains: complets noir ou rouge foncé, pour les hommes,  tailleur pantalon pour Gertrud, petit corset et jeans bleu pour Ophélia (Jérôme Savary disait souvent et avec juste raison:  » Si c’est pour montrer ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Il y a aussi constamment de la musique  électronique sous le texte! Un vieux truc pour aider les élèves-comédiens mais indigne de ce metteur en scène réputé! Et -histoire de faire « djeune »?- quelques scènes dansées proches du music-hall. Et ces chansons très connues et qu’on entend partout dans les spectacles, comme  L’Enfer de Stromae, chantée par Elissa Alloul (Ophélia), ou Bohemian Rhapsody, écrite par Freddy Mercury.  Bien entendu, ce texte traficoté est joué dans une mise en scène prétendument « moderne », en fait assez vieillotte et du genre: vous allez voir ce que vous allez voir, quand je m’empare d’Hamlet. Mais cela  n’arrive pas à fonctionner et on est loin du compte.  Plus grave, la scène du Spectre n’est pas très bonne et celle où Ophélia dit ces mots assez curieux à la Reine, est ratée : « Et pour vous, voici de la rue et il y en aura un peu pour moi. » Mystérieux? Pas tant que cela… Du latin: ruta, cette fleur jaune, bien écrite: « rue » dans le texte anglais, est traduite par « souci » dans l’édition de la Pléiade.(???) Et ici, le mot est évacué (???). Bien connue aussi de toutes les paysannes françaises, elle était réputée comme abortive. Cela ouvre des horizons: Ophélia, enceinte d’Hamlet, désespérée par son attitude, avait-elle l’intention d’avorter…

Il y a jusqu’au bout, la grande présence de Christophe Montenez mais les autres acteurs réputés, entre autres, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, s’ils font le boulot, ne semblent pas à l’aise.  Cela fait quand même deux spectacles de la Comédie-Française (avec Les Femmes savantes, mise en scène d’Emma Dante ( voir Le Théâtre du Blog)  qui sont bien rodés mais qui, artistiquement, n’ont rien de convaincant… Eric Ruf, l’ancien administrateur de la Comédie-Française n’a pas eu la main heureuse! On es loin de cet revisitation d’Hamlet par le grand Eugenio Barba avec une sorte de remarquable poème théâtral qu’il avait présenté  au Théâtre du Soleil il y a un an (voir Le Théâtre du Blog). Avec juste quelques accessoires mais avec une force et une précision incontestables qu’on regrette de ne pas trouver ici. Gilles Deleuze aurait sûrement aimé chez Eugenio Barba cette « image-temps puissante » (…) Elle donne à la narration une nouvelle valeur, puisqu’elle l’abstrait de toute action successive, pour autant qu’elle substitue une image-temps à l’image-mouvement. » Ici, malheureusement, rien de tout cela!
Cela dit, il n’y a aucune tromperie sur la marchandise, même si on ne voit que certaines scènes de la pièce: Ivo Van Hove a pris bien soin de mentionner: « d’après Shakespeare ». Donc, nous sommes prévenus et inutile de se lamenter. Mais tout se passe comme si le théâtre tendait actuellement à être une machine à produire des images, avec souvent un surlignage musical es plus faciles, au détriment du texte.
Et le public? Visiblement aussi partagé sans distinction d’âge et ne connaissant guère la pièce si on en croit les commentaires à la sortie.  Il y a eu pas mal de toussotements pendant le spectacle (toujours le signe d’une faible attention!). Mais, à notre gauche, une spectatrice, la soixantaine bien tassée, hurlait bravo, bravo! après avoir entendu le chœur. Et il y a eu cinq rappels. Mais, à notre droite, comme beaucoup d’autres, une jeune femme et son amoureux ont à peine applaudi! Ce spectacle, sans doute coûteux, est théâtralement très décevant et on aura connu Ivo Van Hove, mieux inspiré. Vous êtes prévenus et, comme les places ne sont pas données (44 € au parterre!), à vous de décider, si cela vaut le coup… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 14 mars, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème). 

La monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie, le « sponeck »

Petite histoire du théâtre: le « sponeck », monnaie du Centre d’Art et de plaisanterie

 J’écoute une émission de France-Culture: pour qui faisons-nous du théâtre? Sommes-nous vraiment un service public? Quand nous étions, Hervée de Lafond et moi, à la direction de la Scène Nationale de Montbéliard-Centre d’art et de Plaisanterie, son président, un chirurgien assez conservateur avait craqué et s’était plaint quand il avait aperçu dans le public quelques jeunes de type méditerranéen. Et là, j’ai fait une colère comme jamais : “Dehors, vous n’avez rien à faire ici! »
Alors, il est allé voir le Maire:  » La programmation de ces trublions va me forcer à devoir aller au théâtre à Paris. Nous, bourgeoisie éclairée de Montbéliard, nous sommes les nouveaux exclus de la Culture. » Fort heureusement, Alain Chaneaux, adjoint R.P.R. à la Culture de 89 à 98, nous a soutenu et s’est même réjoui même de ce remue-ménage.

©x

©x

Nous étions ravageurs. J’avais refusé que le contrôle à l’entrée de la salle commence par la déchirure d’un billet. Il y avait donc un passeport avec de jolis timbres, chacun correspondant aux spectacles choisi et il  fallait le faire tamponner, comme si on partait en voyage à l’étranger… Et nous avions une monnaie: le « sponeck »; au gré des spectacles vides ou pleins, on faisait varier le taux. C’était ludique et il y avait des spéculateurs qui en guettaient la baisse… Avec l’approbation du Maire, nous avions nommé la Scène nationale que nous avons dirigée pendant neuf ans: Centre d’art et de plaisanterie. Les services de Jack Lang, alors ministre de la Culture, avaient aussitôt dit: non. Alors, nous nous sommes adressés directement à lui et il  nous a répondu : « Pourquoi pas? »

Nous étions fous: nous avions invité Christian Zaccharias, célèbre pianiste et chef d’orchestre allemand à condition qu’il porte en scène un blouson en cuir et nous avions exigé qu’il parle des morceaux qu’il allait interpréter. Les ouvreuses et ouvreurs étaient habillés en « hells angels’ ». Cela nous  semblait important de casser le rituel moisi des concerts de musique classique.

©x

©x


Après chaque spectacle, le public se retrouvait dans les salons de l’Hôtel de Sponeck- notre lieu de travail et d’accueil-  pour un « placotage »: une discussion avec l’artiste qui choisissait le menu du dîner, aussi ouvert au public… Nous tenions à « dépiédestaliser » la Culture. 
Petite anecdote: nous voulions offrir un verre de champagne mais, bien sûr, c’était trop cher! Alors, j’avais demandé à un œnologue de goûter un vin mousseux correct que j’avais préparé très glacé avec une pointe de cassis. Et il n’avait rien remarqué de suspect. Normal: si  la boisson est glacée, on ne se doute de rien. J’en étais resté assez fier!

©x

©x

Et des inventions,  nous n’arrêtions jamais d’en faire; nous avions affiché un panneau : “Invente ou je te dévore”, la maxime de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) , grand architecte et urbaniste des Salines d’Arc-et-Senans (Doubs) mais aussi des barrières d’octroi à Paris qui existent encore: celle  à la Villette, celle dite  d’Enfer, place… Denfert-Rochereau, une rotonde au parc Monceau  et la barrière du Trône, près de la Nation. Le plus important pour nous: arriver à remplir le Théâtre de Montbéliard qui ne répondait pas à notre appétit d’ogre, puisque nous voulions remplir Montbéliard… de théâtre. C’était sur ce point-là que notre différence avec les établissements culturels habituels, devenait magistrale. Nous voulions agrandir notre audience et nous adresser à la ville toute entière. Nous avons donc mis sur pied Le Réveillon des boulons,  pour le 31 décembre.

©x

©x

Ce n’était pas une  simple théâtre de rue: nous avions partout dans la ville des ateliers où on préparait ce moment festif et organisait des bandes. Un immense rendez-vous, toutes catégories de population confondues. Commencé avec dix mille personnes et terminé au changement de siècle, avec quarante mille! Je me revois encore au sommet d’une tour de Babel, à environ trente mètres de hauteur, déclamant des poèmes….

Louis Souvet, maire de Montbéliard et président de la Communauté d’agglomération du pays de Montbéliard de 89 à 2008 était trop fier! Il recevait des appels téléphoniques le 1 er janvier, du genre: « Mais dis-donc, à la télé, ils ont parlé du réveillon à Londres, Los Angeles, Berlin, Paris, mais aussi  à Montbéliard!  Et tous les  hôtels affichaient complet. Nous étions trois à mener à bien ce grand chantier : Hervée de Lafond, Claude Acquart et moi-même, Jacques Livchine.
Bien sûr,  en France, les établissements culturels prêtent le flanc à la critique et on les accuse même de wokisme, même s’ils ont de bonnes programmations. Mais à qui s’adressent-ils? Suis-je populiste, quand je me réjouis que le réparateur de chaudière me dit:  « J’y étais, aux Boulons.  » Et le garagiste, les mains pleines de cambouis, m’explique que, pour ce Réveillon, il recevait sa famille de partout.
Il y a eu quatre éditions…
 Puis la municipalité et l’agglomération ont changé de bord...et en 2013,   n’ont pas reconduit Le Réveillon des Boulons qui avait lieu le 31 décembre une année sur deux. Motif : l’évènement coûtait trop cher aux collectivités et avait été créé sous la Droite! Sans commentaires. Vingt-cinq ans plus tard, personne, à Montbéliard comme dans la région, n’a oublié “Les Boulons”.
Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité qu’ils ont quitté le 31 décembre dernier.
 
 
 
 
12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...