RésoNance à l’abbaye de Noirlac

RésoNance à l’abbaye de Noirlac

Abbaye de Noirlac

© Yannick Pirot

 Du cloître, aux dortoirs, du chauffoir, au réfectoire, la vieille abbaye bruit de toute part et ses pierres re- sonnent avec les musiques et paroles d’aujourd’hui, fruits de rencontres d’artistes avec ces lieux millénaires. Le Lac noir, qui donne son nom à cet ancien couvent cistercien, n’est plus qu’une légende. Reste l’édifice du XII ème siècle, l’un des ensembles monastiques les mieux conservés, au bord du Cher, dans le bocage berrichon vallonné, cher à George Sand, une voisine. Devenu Centre Culturel de Rencontre neuf siècle après sa fondation, au terme d’une histoire riche et souvent tourmentée.

Noirlac a choisi de se développer autour du : « fait sonore ». Pour Elisabeth Sanson qui a pris la direction de l’établissement en 2022, ce lieu dépouillé sans être austère est propice à l’écoute : « Bernard de Clairvaux, fondateur de l’ordre cistercien prônait un rigoureux ascétisme et aucune représentation visuelle. Pour lui, l‘ouïe est supérieure à la vue pour l’écoute de la parole sacrée. » Les moines étaient voués au silence : seuls leurs chants et leurs prières faisaient vibrer les murs de la clôture. Un parcours sonore, orchestré par Luc Martinez, nous invite à les écouter, chargés du passé et pleins d’une énergie artistique contemporaine.

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Miroir du ciel le jardin du cloitre © Abbayedenoirlac

 La visite nous ouvre les oreilles aux bruissements feutrés des frocs et du chuchotis des prières, dans le jardin du cloître, planté de buissons et de fleurs bleus en forme de nuages, œuvre du paysagiste Gilles Clément : Miroir du ciel. C’est la seul vue que les moines avaient de l’extérieur. Au seuil du réfectoire un glouglou rappelle la présence d’une fontaine disparue : le lavabo, dédié aux ablutions.

Recto tono, composé par Bernard Fort et Pierre-Marie Chemla (chant et basson) emplit la vaste salle à manger d’un chant monocorde auquel se mêlent les stridulations de la locustelle, des sermons en latin, Le Cantique des Cantiques en hébreux… Les parois réverbèrent ces lectures psalmodiées qui accompagnaient les repas des moines. On s’y croirait.

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l’abbatiale © Abbaye de Noirlac

Sous les hautes arcades de l’abbatiale, à la lumière filtrée par les vitraux opalescents cernés de noir de Jean-Pierre Raynaud (1975), s’insinuent de brefs solos de chanteurs et instrumentistes de haute volée, invités à jouer avec l’acoustique conçue pour la prière et les chants grégoriens. On entend ainsi diffusées les voix ou musiques d’artistes familier de ces lieux: Samuel Cattiau (haute-contre), Isabelle Courroy ( flûte Kaval), Anna-Maria Hefele (chant diphonique) Michel Godard (serpent), Akihito Obama (shakuhachi), Thomas Savy (clarinette basse ) Sonia Wieder-Atherton (violoncelle) et Luc Martinez (chœur virtuel).

La Nature s’invite au fil des saisons au dortoir des frères convers, sous l’impressionnante charpente en berceau plein cintre, seul endroit où le son reste «droit». La sonothèque réalisée par l’audio-naturaliste Fernand Deroussen, grand arpenteur du bocage de Noirlac en toutes saisons, est recomposée avec un certain humour par Thierry Besche: coucous, pics, merles, corbeaux, grenouilles, vaches, insectes, bruissement de feuilles dans le vent… Les frères convers connaissaient bien ces sons de la nature: ils faisaient tous les travaux des champs, au bénéfice des moines qui, eux, restaient cloîtrés dans la prière et les écritures.

On en apprendra plus sur la vie de ces reclus en s’arrêtant, dans le chauffoir et scriptorum, sur les bancs qui diffusent en quadriphonie leurs paroles intérieures. Dans cette pièce, la seule avec cheminée, on pouvait se réchauffer et s’adonner à des travaux d’écriture. Quelquefois se parler mais la réverbération est telle sous ces basses voûtes qu’on ne peut le faire, qu’en chuchotant. L’autrice Lola Molina a composé Poème dramatique pour quatre voix masculines après une longue immersion à Noirlac. Elle a appris, du jardinier, les noms des arbres, des fleurs et des oiseaux, a compulsé les règlements du couvent et les préceptes de Bernard Clairvaux pour l’édification de l’abbaye… Puis elle a confié la mise en espace sonore de son texte à Lélio Plotton, appartenant comme elle à  la compagnie Lela 

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dortoir des convers ©Abbaye de Noirlac

Les voix contrastées d’Adama Diop, Jean-Quentin Chatelain, Philippe Girard et Laurent Sauvage nous font revivre les impressions de ces hommes de prière, leur goût pour les encres colorées, les règles strictes régissant leur existence et leurs échappées belles en contemplant les oiseaux…. « Il convient que tu chantes d’une voix virile. N’imite pas les chants lascifs des histrions par des sons aigus à la façon des femmes. (…) / Psalmodie, chante. Garde un ton modéré/ Chante avec gravité, crainte et tremblement. / Considère que tu es sous les regards. (…)/ Laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres, complies. Sept fois le jour, adresser une prière.»

Ils guettent aussi l’arrivée du printemps dans leur vie monotone: « Oui. Un nid est là, proche du tronc et je ne l’avais pas vu jusqu’à maintenant. /Je ne pouvais pas le voir avec toutes ces fleurs et ces feuilles qui le cachaient et l’abritaient. Et maintenant, c’est ce nid qui semble tenir chaud à l’arbre. Et je peux le regarder chaque jour de l’hiver. Le printemps va venir. Bientôt. Bientôt. »

D’autres surprises nous attendent, à condition de rester tout ouïe. RésoNance ouvre une parenthèse dans notre vie quotidienne bruyante : les sons font naître images mentales et sensations. On en sort l’oreille aiguisée à écouter le silence, à lire les messages les plus infimes portés par les ondes… Cette installation sonore, appelée à rester quelque temps, donne un avant-goût des projets à venir.

À Noirlac, dans cette acoustique si particulière, de nombreuses résidences d’artistes, donnent naissance à des créations musicales in situ et des éditions sonores, grâce à de remarquables studios d’enregistrement. Mais Elisabeth Sanson qui a dirigé à Bordeaux, Chahut, un festival des arts de la parole, veut aussi faire entendre l’histoire de ces lieux voués à l’écoute, à travers des contes, poésies, récits… 

L’abbaye a accueilli des réfugiés pendant la guerre civile en Espagne et a aussi été témoin des terribles affrontements entre les Résistants et la Milice à l’été 1944, à Saint-Amand-Montrond, un paisible bourg, au centre géographique de la France… Un épisode peu connu, relaté par Tzvetan Todorov dans Une Tragédie française (Le Seuil). Le collecteur et «raconteur d’histoires» Fred Billy nous rafraîchira la mémoire sur ces événements: après une enquête auprès des habitants du bocage, il restituera leurs paroles avec Seconde Guerre mondiale en plein cœur de France, présenté au festival Les Nouvelles Traversées*.

À suivre.

 Mireille Davidovici

 Noirlac, Centre culturel de rencontre, Bruère-Allichamps (Cher). T. : 02 48 62 01 01.

 *Les Nouvelles Traversées, à Noirlac, du 20 juin au 7 juillet.

 Pour aller à Noirlac: en train, gare de Saint-Amand-Montrond, puis à pied ou à vélo par une voie nouvellement ouverte de cinq kilomètres. En voiture : D 2144, à quarante minutes au sud de Bourges et cinquante minutes au nord de Montluçon. Autoroute A71, sortie n° 8 : Saint-Amand-Montrond-Orval, à dix minutes. de l’abbaye, direction : Bourges.


Archives pour la catégorie musique

Come Bach d’Anne Baquet, Claude Collet, Amandine Dehant, Anne Regnier et Ariane Bacquet, mise en scène de Gérard Robert

Come Bach d’Anne Baquet, Claude Collet, Amandine Dehant, Anne Regnier (en alternance ave Ariane Bacquet), mise en scène de Gérard Robert

 Les voici de retour après le succès d’ABCD’airs, avec Jean-Sébastien Bach dans leurs bagages. Piano, contrebasse, cor anglais, hautbois et voix pour toccatas, fugues et contrepoints qui n’ont pas de secret pour ces virtuoses, ni les nombreuses variations qu’a inspirées l’œuvre du compositeur. En jazz ( Contre, tout contre, Bach, de Jean-Philippe Viret), en classique ( La Bacchanale  extraite de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns) mais aussi dans les variétés et au cinéma. Le quatuor revisite un vaste répertoire et nous découvrons ce que de nombreux airs d’hier et d’aujourd’hui doivent à cette musique intemporelle.

© Alexis Rauber

© Alexis Rauber

Anne Baquet, formée au conservatoire de Saint-Petersbourg ( Russie), à l’aise en chant baroque et contemporain, nous donne une version émouvante de La Petite Fugue, un tube (1969) de Maxime et Catherine Le Forestier. Puis, son interprétation parodique à la Johnny Hallyday de Si javais un marteau de Hays Lee et Peter Seeger) ravit le public. Elle entraîne, de sa voix chaude et flexible, ses coéquipières et toutes les quatre entonnent a capella l’irrésistible D’abord ton Bach de Bernard Joyet qui, sur une musique du maître, joue sur les mots : « Passe ton Bach d’abord/ Fais un effort/ Tu veux faire table rase/ Avec le jazz / T’as pas les bases… » Rires garantis.

 La pianiste Claude Collet soliste, chambriste ou musicienne dans les orchestres de Radio-France, Suisse romande…  donne sa touche avec brio, à B-A-C-H (1964) d’Arvo Pärt, dont chaque lettre correspond à une note selon la gamme anglo-saxonne ( La Si Do Ré ), à Circus Waltz que Nino Rota a écrit pour Huit et demi de Federico Fellini ) et à la Toccatina op. 40/3 de Nikolaï Kapoustine.

Amandine Dehant à la contrebasse, se lance en solo dans le Menuet 2 de la troisième Suite pour violoncelle. Membre de l’orchestre de l’Opéra de Paris depuis 2005, elle n’hésite pas à monter sur le piano avec son instrument pour accompagner ses amies, toutes aussi mutines, gambadant, se contorsionnant… Ariane Bacquet et Anne Regnier (en alternance), se donnent à fond au hautbois et au cor anglais dont elles tirent des notes à souffle continu. La première joue régulièrement dans de grandes formations (orchestre de Bretagne, Opéra de Paris…) et avec les ensembles Liken et Art Sonic, les répertoires improvisés, amplifiés et contemporains. L’autre, soliste à l’Opéra de Paris depuis 1996, interprète le répertoire de musique de chambre avec l’ensemble Sur Mesure, et les œuvres actuelles avec Ars Nova.

 Ces grandes interprètes souvent primées, ne se prennent pas sérieux et, sous la houlette de Gérard Robert, investissent joyeusement la scène, avec le plaisir évident de faire la fête. Elles écornent Jean-Sébastien Bach patriarche, en s’amusant à compter les nombreux enfants qu’il fit à Anna-Magdalena, une grande musicienne qu’il mit en sourdine, et dont on entend Musette. Elles osent la fantaisie quand, à la manière de charmeuses de serpent, elles soufflent en chœur dans des mélodicas, ces claviers portatifs à anches libres et tuyau latéral. À huit mains, elles font sonner l’air le plus connu du compositeur allemand comme sur un orgue.
Un spectacle musical, à la fois savant et populaire, comme on en voudrait beaucoup et qui séduit petits et grands.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 26 mai , Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris, (VI ème) T. : 01 45 44 57 34.

TRASH ! conception de Gorka Gonzalez et Jony Elias


TRASH ! conception de Gorka Gonzalez et Jony Elias

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© Jean-Louis Verdier

En scène, quatre percussionnistes en vêtements de travail et casques de chantier dans un décor évoquant une décharge publique. Chargés du tri des ordures, ils récupèrent et détournent de  leur usage  tout ce qui peut produire du son. C’est musical, drôle et entraînant.

On réalise vite qu’il s’agit de musiciens au solide métier. Doués d’une étonnante inventivité, Gorka Gonzalez, Miguel Angel (Micky) Pareja Bruno Alvez et Frank Mark utilisent bidons, sacs plastiques, ustensiles, caisses à outils, pneus…  Des bouteilles de gaz vides deviennent, sous leurs baguettes, des steel-drum et, avec un ballon de basket, Gorka Gonzalez – fondateur de Trash-  improvise un solo à couper le souffle. Avec des bouteilles plastiques accordées selon la gamme, ils interprètent un extrait de la Lettre à Elise de Beethoven et du Cancan d’ Offenbach. Une série de numéros ludiques et bien orchestrés, exécutés à un rythme d’enfer.


Les bouteilles de gaz vides deviennent sous leurs baguettes des still drums. et sur un ballon de basket, Gorka Gonzalez improvise un remarquable solo. Sur des bouteilles en plastique accordées selon la gamme, les musiciens  interprètent un extrait de La Lettre à Elise de Ludwig van Beethoven et du Cancan de Jacques Offenbach. Des numéros ludiques et bien orchestrés, jexécutés à un rythme d’enfer.

C’est drôle et ces artistes espagnols franchissent allègrement l’obstacle de la langue par des  borborygmes, onomatopées, gromelots, conférant ainsi au spectacle une visée internationale.

Le public est largement invité à participer. Pour le plus grand plaisir des jeunes et des plus petits qui chantent, répondent et trépignent. Même si les plus âgés n’adhèrent pas à tout, voire trouvent certains moments un peu racoleurs, il s’agit là d’un excellent spectacle à voir en famille à l’occasion des fêtes de fin d’année.

La  compagnie et son spectacle éponyme ont été créés en 2021  en coproduction et au sein de la compagnie Yllana installée à Madrid. Cette dernière, fondée en 1991, s’est spécialisée dans le spectacle sans parole  musique, pantomime, acrobatie. Elle a réalisé ou produit trente-sept spectacles, diffusés dans quarante-huit  pays, en majorité hispanophones. Elle  conçoit des événements et des animations (Carnaval de Madrid, camps d’été culturels).Elle revendique ainsi 16. 000 représentations et dispose de quatre écoles de théâtre.

Jean-Louis Verdier

Jusqu’au 28 janvier, 13 ème Art, place d’Italie, Paris (XIII ème)

Le 2 février, Franconville (Val-d’Oise) ; le 3 février, Soissons (Aisne) ; le 9 février, Vizille (Isère) ; le 10 février, Brignais (Rhône).

Le 14 mars, Mérignac (Gironde) ; le 16 mars, Plaisir (Yvelines).

Le 19 avril, Queven (Morbihan) ; le 27 avril, Plaisir-du-Touch (Haute-Garonne).

Le 3 mai, Sélestat (Bas-Rhin).

https://www.google.com/search?client=safari&rls=en&q=Trash+theatre+you+tube&ie=UTF-8&oe=UTF-8#fpstate=ive&ip=1&vld=cid:6307cc4e,vid:VcjesPT476E,st:0

 

Woman of the year livret de Peter Stone, chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale et arrangements de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

Woman of the year,  livret de Peter Stone et chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

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© Blandine Soulage

Ce chef d’orchestre et ce metteur en scène bien connus à Lyon font revivre cette comédie musicale new-yorkaise qui obtint en 1981 quatre Tony Awards: une adaptation du film éponyme par John Kander et Fred Ebb, auteurs à succès de Broadway à qui on doit entre autres, la musique et les paroles de Cabaret, la célèbre comédie musicale dont  Joe Masteroff a écrit le livret qu’il a adapté d’I Am a Camera, une pièce de John Van Druten, elle-même inspirée par Berlin Stories de Christopher Isherwood.

Dans le long métrage réalisé par George Stevens en 1942, Katharine Hepburn incarnait Tess Harding, une journaliste vedette du petit écran séduisant un simple chroniqueur sportif (Spencer Tracy)… A Broadway, Lauren Bacall tenait le rôle-titre dans une version remise par leurs auteurs dans le contexte des années 80. Tess Harding déterminée, riche et célèbre, va recevoir le prix de La Femme de l’année décerné par une ligue féministe. Mais, à son grand désespoir, Sam, son mari, un dessinateur de presse talentueux mais qui vivote, l’a quittée. Bref, un couple d’amoureux  mal assorti dont cette comédie retrace le coup de foudre, le mariage, puis les désaccords…

Bruno de Lavenère a conçu une petite scène de cabaret qui devient, pour les différents tableaux, un écran où se déroule la matinale de Tess Harding, Early Birds,  un bar, The Inkpot Saloon où se réunissent Sam et ses collègues dessinateurs, l’appartement de Tess… Et en parallèle des aventures du couple, sont aussi projetées des planches de B.D. de l’époque… Et les péripéties de Kat‘z et Tessie Cat dans une publication satirique de Sam. Ici, les images animées réalisées par Etienne Guiol deviennent les doubles des acteurs.

 Ludmilla Dabo que l’on avait vu remarquable dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone et Une femme se déplace de David Lescot fait ici une entrée éblouissante. Elle s’empare du personnage de Tess avec grâce et vigueur et tient la scène pendant deux heures, face à Jacques Verzier jouant un Sam fragile mais pince-sans-rire, comme le chat de son cartoon.
Leur premier duo amoureux I love you montre déjà que l’entente entre eux sera difficile. Quentin Gibelin incarne et chante plusieurs personnages masculins avec une drôlerie irrésistible. Dalia Constantin adapte son jeu et sa voix aux autres rôles de femme, avec une remarquable performance vocale en épouse au foyer, opposée à Tess dans That’s Wonderfull. Une merveilleuse chanson comme la plupart des quatorze airs de cette comédie musicale.

WomanOfTheYear_JeanLacornerie

© Blandine soulage

Et dans It Isn’t Working, un numéro virtuose chanté en chœur ou I’m Right/She’s wrong interprété par Ludmilla Dabo et Quentin Gibelin, on apprécie la diversité des lignes instrumentales. 

Gérard Lecointe a réduit la partition de John Kander pour un quatuor, en partant de l’orchestration initiale conçue pour un ensemble symphonique. Sébastien Jaudon ( piano) Arthur Verdet ( piano et glockenspiel) Jérémy Daillet (percussions) Luce Perret (trompette-bugle) font sonner cette musique colorée et virevoltante. Les musiciens, également acteurs, quittent leurs instruments pour jouer la confrérie des dessinateurs au Inkpot Saloon. Ils commentent parfois l’action par de petites notes affutée.

Jean Lacornerie dit avoir été séduit par cette pièce, jamais montée depuis sa création, sans doute à cause de l’image imprimée par Lauren Bacall. Sa mise en scène, stylée et dynamique, appuyée par la chorégraphie millimétrée de Raphaël Cottin pose un regard un peu ironique sur cette histoire d’amour grâce à l’intervention de la BD. Woman of the year remet gentiment en cause les rapport homme/femme en inversant habilement les rôles. Mais il ne faut pas attendre des auteurs américains des années quatre-vingt à un féminisme radical. Le livret pose la question des rapports de pouvoir dans le couple mais apporte une réponse ambigüe en montrant que c’est à la femme de faire des concessions… Et pou Tess Harding, cela ne sera pas facile.

Ce spectacle déjà bien huilé en ce soir de première devrait séduire les amateurs de comédie musicale et de théâtre de divertissement. Gérard Lecointe, directeur du théâtre de la Renaissance laissera sa place en janvier à Hugo Frison. Après West Side Story (2011), Bells are ringing (2013), The Pajama Game (2019), cette nouvelle collaboration avec Jean Lacornerie, ancien patron du théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, a été longuement applaudie par le public.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 2 décembre au Théâtre de la Renaissance, 7 rue Orsel, Oullins, Lyon-Métropole. T. : 04 72 39 74 91.
Les 13 et 14 décembre, Château Rouge, Annemasse (Haute-Savoie); les 20 et 21 décembre, Le Grand R-Scène Nationale de La Roche-sur-Yon (Vendée)

Les 10 et 11 janvier, Maison de la Culture de Bourges (Cher) ; le 30 janvier. Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine Maritime) .

Le 3 février ACB-Scène Nationale de Bar-le-Duc (Meuse) ; les 7 et 8 février L’Azimut Antony Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Les 19 et 20 mars, Théâtre de Saint Nazaire-Scène Nationale (Loire-Atlantique).

Escapade, soirée théâtrale hors-les-murs par Bonlieu -Scène nationale d’Annecy

Escapade, soirée théâtrale hors-les-murs par Bonlieu-Scène nationale d’Annecy

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Manolo Théâtre du Centaure © M. D.

Une échappée belle au bord du lac, imaginée par l’équipe de Bonlieu et Les Jardins EnChantés dirigés par Blaise Merlin.  Avec une trentaine d’artistes, musiciens, circassiens, chanteurs… dans les vastes jardins de l’Europe, face au lac. Sur les pelouses et sous les lampions suspendus aux arbres centenaires, des tables accueillent les familles en pique-nique.
Plus de six mille personnes ont assisté à cette soirée gratuite qui clôt la saison théâtrale et ouvre l’exposition d’œuvres contemporaines en plein air Annecy Paysage, tout l’été dans les parcs.

Cette version plus modeste de La Grande Balade du Semnoz en 2020 (voir Le Théâtre du blog), se déroule en partie dans les frondaisons où des musiciens perchés sur des nacelles, donnent un concert. Hissés dans les branches avec cordes et poulies, ils jouent à tour de rôle pour éviter la cacophonie et nous emmènent dans des univers sonores contrastés :les étonnantes polyphonies, chants, et percussions des Pygmées Aka  du Congo alternent avec les solos lancinants de kora du Sénégalais Abdou Kouyaté, et les airs soufis du Palestinien Abo Gabi.

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Chant pygmées Aka © Yannick Perrin

Mais aussi le Trio Unio de Grenoble avec Armande Ferry-Wilczek (chant), Juliette Rillard (chant) et violon), Elise Kusmeruck (chant et violon).
Les mélodies grecques et orientales de Dafné Kritharas et Paul Barreyre, les chants flamenco de Paloma Pradal (Espagne), le duo occitan Duò Lavoà Lapò  de Manu Théron et Damien Toumi, les chants d’Italie du Sud par Eléonora Petrulli, et le chanteur basque Julen Achiary..

Nous avons aussi vu Manolo, l’acteur-centaure sur son cheval noir au bord du lac, suivi par le public surpris et par Anwar Khan, le percussionniste du Rajahstan qui l’accompagnait dans son récent spectacle Animal.

 

Nous avons aussi retrouvé aussi Les Filles du Renard Pâle, cette fois pas sur un fil mais dans une roue giratoire où Noa Aubry tourne élégamment, accompagnée par Johann Guillon à la guitare.

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Les filles du renard pâle© Yannick Perrin

Cet agrès fait partie du prochain spectacle de la compagnie en résidence de création à Annecy, troisième volet de la trilogie de la funambule Johanne Humblet, artiste associée à Bonlieu depuis 2021. Après Résiste et RespireRévolte ou Tentatives de l’échec, mettra en scène cinq artistes, circassiennes, danseuses et musiciennes : elles iront jusqu’au bout quitte à échouer, et à recommencer inlassablement pour suivre le fil de la liberté « face à la déraison, gangrène sociale, y a-t-il d’autres possibilités ? Et si elles vont jusqu’à l’effondrement, ce sera le poing levé ! »

 

Nous assistons aussi à Desorden, une performance de dix-huit minutes duo pour patins à roulettes batterie. Justine Berthillot, juchée sur des rollers luminsecents élégante sous des éclairages violets, se lance, après quelques tours de pistes apaisants, dans des figures acrobatiques et équilibres précaires. Elle glisse, chute après de grands écarts périlleux, mais se relève avec grâce, sous l’impérieux diktat du batteur Xavier Roumagnac. Révolte et soumission se succèdent chez Justine Berthillot sous l’emprise de la musique, mais elle aura le dernier mot, quand les sons et mouvements se fondent en une commune énergie. Une artiste à suivre.

 Ce menu de qualité invitera-t-il les gens à entrer dans la Scène Nationale ? La prochaine saison a été programmée par Salvador Garcia, avant de quitter Bonlieu après vingt-six ans à sa tête, et par Géraldine Garin qui en assure la direction par intérim. En attendant une nouvelle nomination l’année prochaine….

 Mireille Davidovici

 Le 8 juillet, dans le cadre d’Annecy-Paysage.

Bonlieu-Scène nationale, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie) T. : 04 50 33 44 11.

Festival de Marseille 2023

 «Danse et corps en mouvement sont l’ADN de ce festival créé en 1996 », disait Marie Didier, qui en a pris les rênes l’an dernier à la suite de Jan Goossens (voir Le Théâtre du Blog). Elle y voyait «l’opportunité de mettre en place des projets plus ouverts sur la Méditerranée et des aventures liées à ce territoire phocéen pluriculturel, terre d’exil et d’asile ».

Le festival tient cette ligne cosmopolite, en proposant trente-deux événements d’artistes venus de vingt-et-un pays (Allemagne, Angleterre, Belgique, Brésil, Canada, Chili, Congo, Écosse, Égypte, France, Grèce, Iran, Kazakhstan, Liban, Maroc, Nouvelle-Zélande, Ouganda, Pologne, Pays-Bas, Sahara occidental, Venezuela). En trois semaines et quatre week-ends, et dans vingt lieux partenaires, on y voit : spectacles de danse, théâtre, concerts, films, expositions, ateliers… Dont Bless the Sound That Saved a Witch Like Me, le beau solo de Sati Veyrunes, chorégraphié par Benjamin Kahn vu récemment au festival d’Uzès danse (voir Le Théâtre du Blog). Et des propositions hors-norme et inattendues, comme ce soir-là.

Waka-Criée, conception et mise en scène d’Éric Minh Cuong Castaing

@Pierre Gondard

@Pierre Gondard

Nous avions été très émus par Phoenix, vu en 2018 à ce même festival : des drones filmaient simultanément trois danseurs sur scène et des artistes à Gaza. (voir le Le Théâtre du blog). Ici, même principe, mais avec un propos plus léger. La scène du théâtre de la Criée est reliée, via des caméras avec le studio d’enregistrement du groupe d’ados Waka Starz, en Ouganda, visible sur un grand écran. En temps réel, nous assistons à un double spectacle.
Devant nous, la chanteuse des Waka Starz, Racheal M. chante et danse avec une folle énergie, avec ses frères et soeurs, eux restés à Wakaliga, quartier défavorisé de Kampala. Ces artistes en herbe nous font visiter le studio familial de Wakaliwood où ils montent et diffusent leurs clips vidéo qu’on peut voir en surimpression, grâce à un savant mixage réalisé par Isaak Ramon. Entre comédie musicale, afro-futurisme, chorégraphie kung-fu et satire politique, ces clips atteignent des millions de vues sur YouTube et Tik Tok.

Les Waka Starz ont un répertoire engagé et leurs musiques croisent les influences reggaeton, afro-beat et pop anglo-saxonne, et des textes en anglais ou en lunganda, langue parlée en Ouganda, s’insurgent contre les violences faites aux enfants et prônent la liberté des femmes. Ils nous font partager le « wag » ( rythme) de leur pays. Abonnés au système D. , ils nous racontent la réalité de leur quartier, leur soif de réussite et nous font entendre avec talent et invention, leur foi en l’avenir. Lève toi et danse, le dernier titre appelle les spectateurs à se lever pour partager leur fougue.

Éric Minh Cuong Castaing, issu des arts visuels, s’est très tôt intéressé aux écritures chorégraphiques en temps réel. Avec sa compagnie Shonen, basée à Marseille, il explore les relations entre danse et nouvelles technologies. Il échange avec les Waka Starz depuis 2019 et nous donne ici une belle leçon d’optimisme !

 Love You, Drink Waterconcert d’Awir Leon, chorégraphie dAmala Dianor, création vidéo de Grégoire Korganow

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© Pierre Gondard

Ce trio est réuni autour du nouvel album d’Awir Leon Love You, Drink Water, prétexte à un show dansé avec projections d’images mêlant captation en direct et film d’art. Le musicien accompagne depuis longtemps les spectacles d’Amala Dianor avec des compositions originales.
Ici, les rôles s’inversent et le danseur chorégraphie son concert. Homme-orchestre, il déplace les instruments de musique, montre des mouvements au chanteur, guide le cadreur autour de lui pour ses prises de vue. Mais il virevolte parfois librement sur la scène dans son style particulier, glissant avec virtuositédu hip-hop aux danses européenne et africaine contemporaines, comme on l’a vu dans son solo Wo-Man (voir Le Théâtre du Blog).

Ce concert dansé trouve son point d’orgue dans une séquence qui rassemble les trois artistes : la caméra bouge et filme, partenaire du chanteur et du danseur. Ceux qui attendent plus de danse seront peut-être déçus : l’essentiel du spectacle met en scène l’opus de François Przybylski, alias Awir Leon. Auteur, chanteur, compositeur, il s’inscrit dans la mouvance indietronic. Un style électro-pop-rock, adouci par une ambiance paisible, avec des fréquences sonores beaucoup moins élevées. La rythmique soutenue apportée par les samples percussifs et mélodiques ne vient pas heurter l’oreille et permet des développements plus poétiques.
« Awir » : ciel, en gallois : la voix rocailleuse de l’interprète évoque des univers rugueux, mais amène aussi des envolées lyriques, avec des paroles dont le sens échappera à ceux qui ne maîtrisent pas bien l’anglais.
Le photographe et réalisateur Grégoire Korganow nous montre des images de forêts brumeuses et d’étendues aquatiques où des corps se noient mais que la danse sublime. Pour cet habitué des plateaux de danse, ces corps
représentent une sorte de paysage intérieur qu’il transcrit, comme ici.
Ses ondins et ondines romantiques, au milieu de zombies sinistres, rappellent-ils que la Méditerranée qui borde Marseille, est un tombeau pour des hommes, femmes et enfants…

Haircuts by children, conception de Darren O’Donnell

Chez Kenze Coiffure, des élèves de CM1 formés en une semaine par des professionnels, tiennent pendant un week-end, un salon de coiffure au centre ville et offrent coupe et coloration gratuites. Ils ont appris, pendant leurs heures de classe, à gérer les rendez-vous, accueillir les clients volontaires avec une citronnade, balayer les cheveux épars.
A l’aise, bienveillants et sérieux : «C’est comme à l’école mais en plus amusant », dit une petite fille qui s’applique à manier peigne et ciseaux, bombes colorantes, avec l’accord des grandes personnes, une fois n’est pas coutume.

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© Estelle Laurentin

Cette action saugrenue est proposée par un collectif canadien avec la perspective de responsabiliser les enfants et d’amener les adultes à leur faire confiance. C’est charmant et, sans doute une expérience enrichissante pour les petits et les grands. Quant au résultat esthétique, ce n’est pas ce qui compte. La coiffure est un métier qui s’apprend et requiert un talent de visagiste.
La démarche vise à ce que « les jeunes changent de statut et deviennent des acteur·rice·s à part entière de la société, les adultes renoncent au contrôle et se fient à leur créativité, leur dextérité et leur sens des responsabilités. » Darren O’Donnell se fait fort de « créer des situations sociales inédites et d’en faire jaillir du sens ». Chacun en tirera les conclusions. Pour autant, ce projet, plus pédagogique qu’artistique, est un exemple des actions culturelles et de sensibilisation des publics menées en marge des œuvres programmées au festival.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 23 juin, au Théâtre de la Criée, 30 Quai de rive neuve, Marseille. T. : 04 91 54 70 54.

Le 24 juin, Chez Kenze Coiffure, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T. : 04 91 91 39 79.

Festival de Marseille jusqu’au 9 juillet, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T.:  04 91 99 00 20. Entrée parfois gratuite ou à 10 €; billetterie solidaire de 2.000 places à 1 €. Contact : rp4@festivaldemarseille.com T. : 04 91 99 02 53.

Breaking the Waves, d’après le film de Lars von Trier, musique de Missy Mazzoli , livret de Royce Vavrek, direction musicale de Mathieu Romano, mise en scène de Tom Morris `

Breaking the Waves, d’après le film de Lars von Trier, musique de Missy Mazzoli , livret de Royce Vavrek, direction musicale de Mathieu Romano, mise en scène de Tom Morris

5 Breaking the waves

DR S. Brion

Bess aime Jan, un étranger, employé sur une plate-forme pétrolière, mais son comportement amoureux hors-normes ne sied pas aux austères paroissiens. Jusque là, fidèle à son Eglise, elle découvre le plaisir sexuel, anticipant la nuit de noces dans les toilettes du banquet de mariage… Un pacte charnel l’unit à Jan, comme le pacte de bonté instauré avec Dieu, avec qui elle dialogue en faisant les questions et les réponses.
Elle baigne dans la joie physique et mystique… Jusqu’au jour où un hélicoptère rapatrie son homme blessé et désormais infirme. Jan demande à Bess, qui avait ardemment prié Dieu pour son retour, de coucher avec des inconnus afin que, par procuration, lui et leur amour soient sauvés.
Bess, avec toute sa bonté d’âme, se plie à son désir et se sacrifie. En « brisant les vagues » elle agit à contre-courant. Exclue de sa communauté à cause de sa vie jugée scandaleuse, elle finira dans le ruisseau, poignardée. Mais Jan guérira et lui survivra, Lars von Trier a voulu faire de cette bonté, la « force dynamique » de son film. «On confond souvent le bien avec autre chose -quand on ne le méconnaît pas totalement- et parce que c’est une chose tellement rare, des tensions naissent, forcément .»

© S Brion

© S Brion

Royce Vavrek a écrit un livret qui est fidèle au scénario et il essaye d’’expliciter ces tensions. Les paroissiens, la mère de Bess, Dodo sa meilleure amie, le médecin, n’ont pas la même conception qu’elle, de la bonté. Ils ne peuvent la suivre sur le chemin épineux qu’elle emprunte au nom de l’amour suprême.
Ici, un chœur de paroissiens amplifie le conflit entre Bess et les villageois à la doxa puritaine, qui n’entendent rien au dévouement christique de la jeune femme. En contrepoint, un chœur fantomatique incarne le dialogue de l’héroïne avec son Seigneur.  « Cet opéra est une sorte de Passion, dit le metteur en scène, une tragédie aux enjeux opposés où l’entourage de Bess voit bien sa profonde compassion mais ne peut faire autrement que de participer à sa destruction. Au fond, c’est ce thème qui distingue l’opéra, du film. »

Le spectacle n’est pas le brûlot de Lars von Trier et ne cherche pas à imiter l’inimitable. Missy Mazzoli instille dans sa partition, une douceur à la rudesse de cette tragédie. La musique va au plus profond dans la psychologie de l’héroïne. Pour entrer dans la logique de Bess et décentrer le thème -très critiqué à l’époque où le film est sorti- de la salvation masculine à travers un sacrifice féminin, la compositrice donne voix à Bess sous forme de nombreuses arias: une version opératique des gros plans cinématographiques. Solos instrumentaux, moments chantés a cappella ou avec des motifs répétés, traduisent les moments de tendresse ou d’intimité : «J’ai essayé de donner à Bess la faculté de chanter sa propre histoire pour exister, dit Missy Mazzoli. Et, même après le dénouement tragique, la compassion de Bess reste présente dans la musique. »

Sous la baguette de Mathieu Romano, l’orchestre transmet toute la finesse d’une composition qui procède par couches et mêle différents styles, avec parfois des accents de musique populaire. Il y a ici quelque parenté avec Benjamin Britten dans l’ornementation quasi baroque et les lignes vocales et instrumentales. Mais aussi la douceur de Claude Debussy et la grammaire répétitive de John Adams. Les instruments se détachent clairement pour les solos et duos intimes : basson, batterie, guitare électrique mais les amples phrases des cordes soutiennent les scènes tragiques.

Soutra Gilmour a imaginé une scénographie sobre et intelligente avec des colonnades. Sous les lumières de Richard Howell, conjuguées avec les projections vidéo de Will Duke, ces piliers deviennent contreforts d’église, falaise,  plateforme pétrolière… Le décor tourne pour nous emmener au sein de l’église, parmi les ouvriers de la plateforme ou dans les lieux de perdition fréquentés par Bess au troisième acte. Cette mobilité permet une fluidité dans la mise en scène et une liberté de mouvement des artistes.

L’interprétation évite le pathos, mais la scène sanguinolente du meurtre sacrificiel de Bess n’est pas sans rappeler la Crucifixion. Un effet un peu facile contrebalancé par la dernière séquence où Jan fait ses adieux au corps de Bess, qu’il a volé pour le confier à l’océan. La musique reprend les vibrants motifs pour un chant d’amour final.

Sydney Mancasola incarne avec une grande sensualité Bess McNeill. La soprano américaine à la voix chaude a fait ses débuts à l’Opéra de Los Angeles, dans la reprise de Breaking the Waves et interprétera bientôt Eurydice dans Orphée aux Enfers au Komische Oper de Berlin. Ses duos, avec le baryton américain Jarrett Ott (Jan), dans les positions érotiques les plus osées sont d’un grand naturel. Une belle performance partagée avec la mezzo-soprano canadienne, Wallis Giunta, (la confidente, Dodo, qui l’accompagne de ses arias affectueux). Il faut aussi saluer la prestance vocale et physique du chœur avec l’Ensemble Aedes Orchestre de chambre de Paris et les chefs de chant: Nicolas Chesneau et Yoan Héreau. Cette intervention du chœur n’a rien d’ornemental ni d’anecdotique.

Nous sommes entrés lentement mais sûrement dans cette tragédie d’aujourd’hui. La musique coule et l’on en perçoit toutes les subtilités grâce au jeu direct et sans esbroufe des chanteurs, à un livret sobre et à une direction musicale très présente. La teneur théologique de cette œuvre parlera sans doute davantage aux spectateurs anglo-saxons ou américains, plus sensibles au puritanisme. Lars Von Trier, comme Ingmar Bergman ou Carl Theodor Dryer, est travaillé par un mysticisme douloureux, mais dans son film, il montre aussi la pression sociale exercée- encore aujourd’hui- par les ultra-religieux dans les pays protestants.

13 Breaking the waves

DR S. Brion

Il est intéressant de rencontrer une œuvre musicale actuelle qui, une fois n’est pas coutume, est signée d’une femme. A quarante-trois ans, Missy Mazzoli est un compositrice en vue aux Etats-Unis et qui se réjouit de l’essor de l’opéra dans son pays. Et les grandes maisons américaines passent beaucoup de commandes. Elle écrit actuellement pour le Metropolitan Opera de New York une adaptation du roman de George Saunders, Lincoln au bardo, où il y aura cent douze personnages. « Il y a, dit-elle, un grand appétit de musique et de récit, c’est un moment exaltant. »

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 31 mai, Théâtre national de l’Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31.

 

Le Rêveur rêvé de Marc-Antoine Mathieu, mise en scène et sons d’Hélène Berschand et Wilfried Wendling

Le Rêveur rêvé de Marc-Antoine Mathieu, mise en scène et en sons d’Hélène Berschand et Wilfried Wendling

Le Rêveur rêvé de Marc-Antoine Mathieu, mise en scène et sons d’Hélène Berschand et Wilfried Wendling dans actualites

© Lysiane Louis

Au sein de La Muse en circuit, le duo Imaginarium : Hélène Breschand, harpiste et improvisatrice, et Wilfried Wendling, compositeur de musique électronique, ont imaginé une série d’explorations oniriques sonores et visuelles. Marc-Antoine Mathieu, travaille, lui, sur la matérialité même du livre : dans son fameux Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Cet album, avec une mise en abyme des images, devient lieu et cause des aventures vécues par le héros et ses compagnons .
Le point de fuite et la perspective disparaissent et arrive une troisième dimension avec des labyrinthes à la M. C. Escher. Dans Les Sous-sols du Révolu, un registre est transmis de main en main, dans Dieu en personne, Dieu est un auteur de best-seller, L’Ascension met en scène un moine bibliothécaire et l’intrigue de Mémoire morte se situe à la  très grande bibliothèque »…

 Le Rêveur rêvé ne déroge pas à ce principe: dans un monde noir, blanc et gris, erre le personnage à chapeau, emblématique de M.A.M. Cette œuvre inédite se présente comme un jeu de quarante cartes aux sous-titres poétiques, avec lesquelles on peut composer son propre itinéraire. Une œuvre ouverte à des combinaisons à l’infini, comme les 100. 000 milliards de poèmes de Raymond Queneau.
Hélène Breschand et Wilfried Wendling, accompagnés
 d’ élèves au Conservatoire du Vle arrondissement, tracent un paysage sonore: « Le nombre de cartes, de combinaisons et leur durée : autant de questionnements essentiels et musicaux prolongeant les réflexions de Marc-Antoine Mathieu sans jamais renoncer à l’exigence poétique. » 

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© Lysiane Louis

 En fond de scène, un mur composé de multiples têtes chapeautées, étranges, ahuries. Ecoulements sonores et gargouillis créent un environnement liquide. Quand les artistes entrent en piste, les têtes s’effacent et l’écran blanc va se découper en cases où seront projetées les images du Rêveur rêvé, dans l’ordre choisi par l’Imaginarium.
Et à partir du traditionnel cyclorama, des lambeaux d’écran sur le plateau reçoivent aussi des projections déformées. Les faisceaux vidéo sortent ainsi d’une exposition frontale dans une mise en abyme chère à Marc-Antoine Mathieu. En passant d’une carte à l’autre, la musique, contrairement à l’oeil, superpose l’ambiance sonore de plusieurs dessins. A côté des images, des personnages surgissent et se démultiplient sur plusieurs mini-écrans, des voix se fondent dans les accords de harpe, soutenus par le continuum électronique de Wilfried Wendling.

En épilogue de ce jeu de cartes onirique qui n’est pas sans rappeler le monde de Little Nemo in Slumberland de Winsor McKay, la harpe devient le personnage principal. Prises dans un balayage de laser, la musicienne et son instrument tourbillonnent sur scène et se décomposent en ombres chinoises sur les écrans, parmi  d’autres ombres. Cette dernière séquence avec jeux de lumière et d’éblouissants éclairs blancs, nous a moins convaincus, que la partie ombreuse initiale. Mais l’ensemble reste d’une grande maîtrise et l’on sort comme d’un rêve éveillé de ce concert visuel et psychédélique, à la croisée des musiques hybrides, des arts numériques, du collage littéraire et de la performance filmique. Imaginarium travaille avec Marc-Antoine Mathieu à un futur spectacle autour de Franz Kafka.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 24 mai au Poc, Scène artistique d’Alfortville, 82 rue Joseph Franceschi, Alfortville (Val-de-Marne) .


Le 24 novembre, à la Muse en Circuit, Alfortville.

Pépé Chat ou comment Dieu a disparu, texte et mise en scène de Lisaboa Houbrechts, direction musicale de Pedro Berisa (en néerlandais surtitré)

Pépé Chat ou comment Dieu a disparu, texte et mise en scène de Lisaboa Houbrechts, direction musicale de Pedro Berisa (en néerlandais surtitré)

vake poes; of hoe god verdween, lisaboa houbrechts

© Kurt van der Elst

Comme l’indique ce titre à tiroir : une sombre histoire de violence familiale, sur plusieurs générations, transcendée par la pureté des chants et le regard lumineux d’une fillette sur les turpitudes du monde. Treize interprètes dont quatre solistes, et quatre enfants réunis pour cette saga entre théâtre et opéra.  Dans le clair obscur du plateau, s’avance, comme une proue de bateau,  un grand cube noir. En scène, une petite fille, de blanc vêtue, et son grand-père vont remonter le temps. Revit sous leurs yeux un petit garçon, poursuivi, avec une ribambelle de gamins, par des curés libidineux. À l’image: les soutanes noires des prêtres tourbillonnent derrière ces enfants qui s’enfuient dans une course-poursuite soutenue par des chants sacrés. Un étrange personnage, sorte de sorcier, danse à l’écart, portant une marionnette de papier, symbolisant l’enfant-martyre et le Christ crucifié…

«Je suis un garçon de dix ans, un enfant de chœur .», dit Pépé Chat enfant. Elève d’une école catholique, il vit la montée du nazisme. Pendant l’occupation allemande de la Belgique, les enseignants sont remplacés par des pro-nazis qui vont mettre un terme aux abus sexuels des curés. Il se marie et a un fils qui sera violé à son tour par un oncle revenu brisé de la guerre: une grenouille de bénitier, comme Mémé Chat, sa sœur. Le père et le fils s’arrachent au prêchi-prêcha de leur famille catholique et vont renier Dieu … Au grand dam de Mémé Chat qui les menace de l’Enfer…

 Lisaboa Houbrechts raconte ce voyage de la petite fille dans le temps, avec force images saisissantes. Filip Peeters a imaginé ce cube noir central qui s’ouvrira avec fracas sur les secrets d’un sanctuaire familial immaculé malgré les violences qu’il renferme. Ici tout est symbole: des journaux déchiquetés jonchent l’espace de jeu comme autant de déchirures intimes (ils rappellent aussi que la mère est femme de ménage dans une imprimerie.) La marionnette de papier sera aussi mise en lambeaux comme le Christ mis à mort par les victimes de la religion. La veste bleue de Papa Chat tranche avec le noir et blanc dominant des costumes d’Oumar Dicko : blanc pour la petite fille et sa grand-mère, noir ou gris pour les autres personnages.

«Nous sommes tous frappés par les traumatismes liés à cette institution qu’est l’Eglise et qui ressortent aujourd’hui», dit la metteuse en scène qui vient d’une famille catholique du Nord de la Belgique et dont les parents sont choqués par l’athéisme des nouvelles générations. Le débat religieux des personnages sur la foi, le pardon, et le sacrifice, nous dépasse un peu, surtout à cause d’un surtitrage abondant. Mais on peut toujours se laisser porter par les images et la musique.

vakepoes; of hoe god verdween, lisaboa houbrechts

© Kurt van der Elst

Dans les moments les plus violents, la musique de La Passion selon Saint-Jean de Jean-Sébastien Bach, intimement mêlée au récit, produit un effet cathartique. Les solos et les chœurs  sont interprétés par les chanteurs et les comédiens et un accordéon fait le lien entre la musique enregistrée de l’orchestre. Seul instrument sur scène, il accompagne aussi l’action d’une époque à l’autre, avec une partition en contrepoint de la musique enregistrée. Une belle performance de Philippe Thuriot, également ténor. « J’aime beaucoup cette œuvre où, dit Lisaboa Houbrechts, la passion du Christ engendre le deuil mais aussi la joie.  La beauté de cette musique infuse une spiritualité consolatrice à cette histoire sordide et permet de surmonter les traumatismes vécus par la petite fille. Un récit un peu surnaturel mais qui porte un message sur la possibilité de la beauté et de la grâce et en montre aussi l’horreur profonde. »

 Papa Chat ou comment Dieu a disparu a été créé à l’Opéra Ballet des Flandres à Gand. L’artiste belge a rejoint en 2017 La Toneelhuis à Anvers et a, depuis, réalisé des spectacles musicaux sur Brueghel et le génocide des Roms pendant la seconde guerre mondiale. Après cette belle et troublante pièce lyrique, elle mettra bientôt en scène Médée d’Euripide à la Comédie-Française.

 Mireille Davidovici

 Du 16 au 18 mars, MC 93, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis).T. : 01 41 60 72 72.

Mélisande, d’après Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck et Claude Debussy, direction musicale de Florent Hubert, mise en scène de Richard Brunel

Mélisande, d’après Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck et Claude Debussy, direction musicale de Florent Hubert, mise en scène de Richard Brunel

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© JeanLouisFernandez

Dans cette adaptation, le destin tragique de l’héroïne est scellé: elle nous apparaît mourante sur un lit d’hôpital avec, à ses côtés, un médecin qui nous la présente comme l’une des femmes de Barbe-Bleue et contrairement aux autres, elle a réussi à s’échapper… Et nous allons découvrir comment elle en est arrivée là.

Dans cette blancheur morbide, Judith Chemla (Mélisande) brille d’un éclat singulier: avant même qu’elle ne chante, elle s’impose par sa voix presqu’enfantine et sa frayeur de biche aux abois quand,  fugitive, dans un tourbillon de feuilles mortes, elle rencontre Golaud, au bord de l’eau où elle a jeté sa couronne maudite. C’est aussi dans l’eau qu’ensuite, troublée par la présence de Pelléas, elle égarera la bague de mariage offerte par Golaud qui l’avait recueillie dans son austère château et épousée.

 L’action se focalise sur le triangle Mélisande-Golaud-Pelléas mais seuls les duos entre Pelléas (Benoît Rameau) et Mélisande seront chantés, Golaud étant, lui, incarné par un acteur Jean-Yves Ruf. Antoine Besson joue le Médecin, le Serviteur et d’autres rôles secondaires, autant de témoins du drame. Face à sa stature massive de Jean-Yves Ruf – un géant, dit le livret- Judith Chemla incarne une Mélisande délicate et fragile mais résolue à affronter son destin, dans un amour libératoire et fatal. Elle nous charme par son jeu subtil et intense qui trouve son point d’orgue dans les parties chantées, particulièrement réussies: le duo du balcon d’où s’évadent les cheveux de l’héroïne et l’ultime et déchirante scène d’amour interrompue par le surgissement fantomatique d’un Golaud devenu un ogre sanguinaire et aveuglé par la jalousie. «Elle chante quand elle voit Pelléas, dit Richard Brunel. Elle chante sa peine ou sa frayeur. »

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®JeanLouisFernandez

Nous retrouvons alors la magie de ce conte cruel, grâce aussi à l’orchestration et aux arrangements à la fois fidèles et transgressifs de Florent Hubert, saxophoniste et clarinettiste de jazz. Nous l’avions apprécié Orfeo-Je suis mort en Arcadie (2017), mise en scène de Jeanne Candel et Samuel Achache (voir Le Théâtre du blog). « L’accordéon, dit le directeur musical, est, comme un petit orgue, garant du mélodique et de l’harmonique. Les percussions accentuent les rythmes et se justifient par l’intérêt qu’avait Claude Debussy pour le gamelan indonésien. La harpe, instrument qui lui était cher, souligne la féérie. Le violoncelle apporte le lyrisme qu’on pourrait perdre en ne choisissant pas de vent. »  Cette formation réduite avec Yi-Ping Yang (percussions), Marion Sicouly (harpe), Sven Riondet (accordéon), Nicolas Seigle (violoncelle) et Benoit Rameau, (saxophone) respecte la sobriété voulue par Claude Debussy, même si la musique reste parfois trop en retrait.

Le décor d’Anouk Dell’Aiera  traduit l’austérité des lieux et l’âpreté du récit : un grand lit surmonté de tubulures, un escalier métallique et une longue table banale occupent l’espace de jeu. Autant d’obstacles à franchir pour Mélisande, toujours en équilibre au bord du gouffre… Mais rien de féérique dans cette scénographie encombrante, ni dans les costumes peu stylés et les bassines en plastique blanc symbolisant l’eau, élément omniprésent chez Maeterlink: rivière, mer, fontaine…

Hybride et dépouillé, à l’inverse de son modèle romantique, le spectacle qui hésite entre théâtre et opéra, ne nous a pas entièrement convaincus. Reste le charme de Judith Chemla qui irradie la pièce de sa présence énigmatique. Musicienne, chanteuse et actrice, après un bref passage à la Comédie-Française (2007-2009) elle avait triomphé dans Célimène du Misanthrope, mis en scène par Lukas Hemleb. elle a repris sa liberté: «La sécurité me flatte mais m’engourdit, dit-elle. J’ai besoin de vide, de vertige, d’inconnu, pas de confort. Rien n’y surgit.» Comme Mélisande choisissant l’amour, plutôt que le confort conjugal, un rôle qu’elle avait déjà tenu dans Pelléas et Mélisande, réalisé par Benjamin Lazar. On la retrouvera sous sa direction pour une reprise de Traviata, vous méritez un avenir meilleur, au Théâtre des Bouffes du Nord, à l’automne prochain.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 19 mars, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème) T. : 01 46 07 34 50.

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