Transverse Orientation, chorégraphie de Dimitris Papaioannou

Transverse Orientation, chorégraphie de Dimitris Papaioannou

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©Julian Mommert_

Nous avions découvert ce chorégraphe grec avec The Great Tamer,une des révélations du festival d’Avignon 2017 (voir Le Théâtre du blog). Cette nouvelle pièce tout aussi remarquable s’inscrit dans la même veine et comme une suite… Formé dans une école de Beaux-Arts, Dimitris Papaioannou appréhende la création par l’image et le dessin. Il a d’abord été peintre, sculpteur, réalisateur de bandes dessinées, avant de se tourner vers le spectacle. Et son travail de recherche entre danse expérimentale, théâtre physique, art du mouvement, garde la trace de cette formation en arts plastiques.

Célèbre pour avoir orchestré la cérémonie  d’ouverture des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, il n’est pas inconnu en France où il a été chaleureusement accueilli par la critique, avec Still Life (2014) au Théâtre de la Ville à Paris. Il y traitait du mythe de Sisyphe, héros de l’absurde, un mythe et bien d’autres que nous retrouvons dans Transverse Orientation avec des corps d’hommes et femmes entremêlés, au fil d’actions toujours recommencées… Des corps bouleversés, désorientés, comme le titre de la pièce le suggère.

Commence un rêve en noir et blanc, peuplé de longues silhouettes microcéphales, attirées comme des papillons par la lumière d’un tube fluo tremblotant. «Au départ, dit le chorégraphe, il y a la notion de succession. L’idée que le meurtre du Minotaure par Thésée est une métaphore du meurtre du vieux par le jeune. (…) Ceci m’a conduit ailleurs, vers le rapport à la lumière: comme les insectes qui s’orientent par rapport à la lune, je sens que les garçons sur scène naviguent sous l’influence de l’apparition de la femme… »

 Bientôt de multiples actions vont s’articuler autour d’un taureau noir grandeur nature animé par les danseurs et qui déverse, tel un cheval de Troie, son lot de corps… A califourchon sur le monstre, dans une sublime nudité, Breanna O’Mara que Dimitris Papaioannou a rencontrée au Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch. On entre de plain pied dans la légende du Minotaure, avec cette longiligne Pasiphaé au corps laiteux, la mère de Phèdre et d’Ariane, Reine de Crète qui engendra un être mi-taureau, mi-homme, à la suite de ses noces avec un taureau blanc. Bientôt une multitude d’êtres hybrides vont envahir le plateau, avec des danseurs accolés : têtes cornues, corps et têtes humains, arrière-trains velus
Des m
étamorphoses issues de la mythologie ou inspirées de Hans Bellmer ou de Chirico. Bêtes à deux dos. Cadavres exquis…. Jan Mölner sera le Thésée vainqueur du Minotaure, terrassé. Et là encore, Dimitris Papaioannou convoque l’iconographie des vases grecs, projetée en ombres chinoises sur le mur blanc mais aussi  Olympia de Manet étendue nue sur le dos du taureau ou une Vénus, façon Botticelli, qui perd lentement son placenta pour devenir une Vierge à l’enfant de la Renaissance … Et aussi la statuaire grecque quand la danseuse se fige en déesse de plâtre d’où jaillissent les flots d’une fontaine lumineuse…

Dans une logique de rêve, des images bibliques comme l’échelle de Jacob, des gags du cinéma muet ou un numéro de claquettes entrent en collision avec le panthéon hellénique, sans ambages. Il faut saluer la virtuosité des six danseurs et de la première danseuse, rejoints pour une unique apparition par une femme au corps lourd, sur lequel le temps a passé, et qui traverse lentement le plateau… Des tableaux mouvants et foisonnants, hiératiques ou comiques, où les danseurs se dévêtent partiellement ou jusqu’à la nudité, avant de remettre d’austères costumes de ville. «J’utilise abondamment la nudité comme moyen d’expression, dit le chorégraphe. Une partie de mon héritage est la statuaire grecque et je considère que la sensualité et la spiritualité passent par le corps absolument nu.» Une nudité ici sans provocation, belle et naturelle…

 Cette création est aussi une véritable prouesse technique. Tina Tzoka et Louka Bakas ont conçu une scénographie avec un plateau nu barré d’un mur blanc, mais qui, démonté à la fin, fera place à la mer et à ses îles que contemple, nu, un Ulysse pensif… Les lumières de Stephanos Droussiotis rythment l’espace et permettent de rapides escamotages des interprètes et de subreptices recompositions d’images, en aveuglant le public d’un puissant projecteur. La précision gestuelle des huit danseurs force l’admiration : engagés dans des actions multiples et simultanées : apparitions, transformations, disparitions, ils passent de tempos effrénés, à des mouvements répétitifs, de poses lyriques, à des numéros gagesques. Une heure quarante cinq pour le plaisir des yeux et l’exploration de nos mythologies. Certains reprocheront quelques lenteurs ou trop de sophistication mais ce spectacle est exceptionnel, drôle, émouvant et virtuose. Voire hypnotique.

 Mireille Davidovici

 Le spectacle a été présenté du 7 au 11 septembre, au Théâtre du Châtelet, Paris (I er). Dans le cadre des saisons du Théâtre du Châtelet et du Théâtre de la ville hors-les-murs.

 Les 13 et 14 novembre, Théâtre des Salins Martigues (Bouches-du-Rhône)

 Les 16 et 17 septembre Campania Teatro Festival, Teatro Politeama, Naples (Italie) ; 23, 24, 25, 26 septembre , Torinodanza Festival, Fonderie Limone Moncalieri, Turin (Italie) ;
Du 1  au 3 octobre, Festival Aperto, Teatro Municipale Valli ( Italie) ; du 9 au 12 octobre / ONE DANCE WEEK / House of Culture Boris Hristov, Plovdiv (Bulgarie).
Du ; 26 au 28 novembre, 39º Festival de Otoñ/Teatros del Canal, Sala Roja  Madrid (Espagne)…

 

 

 

 

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Archives pour la catégorie critique

Les Merveilles, mise en scène d’Yvan Clédat et Coco Petitpierre

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Les Merveilles, mise en scène d’Yvan Clédat et Coco Petitpierre, d’après Empédocle, Ovide, Pline l’Ancien, Jean de Mandeville…

 Que se passe-t-il quand un Blemmie, rencontre un Sciapode et un Panotii ? Ce week end, où la compagnie Clédat et Petitpierre investissait l’Atelier de Paris, avec six spectacles, notamment avec Les Baigneurs (voir le Théâtre du blog), ces sculpteurs, performeurs et chorégraphes ont ouvert pour nous le Livre de Merveilles de Marco Polo. Parmi les enluminures de l’ouvrage, figurent des créatures imaginaires du bestiaire antique et médiéval, qui font partie de ces monstres aux corps composites, décrits par Pline l’Ancien et dans maints récits de voyages d’autrefois.

Après les yétis hirsutes, les santons suisses, les bonhommes de neige, une sculpture d’Alberto Giacometti, une Vénus stéatopyge, Yvan Clédat et Coco Petitpierre donnent vie à trois personnages surprenants, dans un paysage luxuriant de leur fabrication : « Nous voulons, disent-ils, nous intéresser à cette petite tribu aux corporalités perturbées. Et créer sur scène un espace qui, biotope plastique, sculptural et sonore, sera le cadre rêvé et poétique dans lequel se construira notre imaginaire. »

 Ainsi le Panotii a d’immenses oreilles dans lesquelles il s’enveloppe comme une huître, le Sciapode, lui, a un pied unique qui l’encombre mais lui fait de l’ombre et le Blemmie, acéphale, porte son visage sur son torse. Ces presque humains, évoluent parmi les feuilles et les tiges géantes : une nature bienveillante et protectrice. Nulle animosité entre ces monstres gentils dans ce petit paradis terrestre. Sylvain Prunenec, Erwan Ha Kyoon Larcher et Sylvain Riéjou se déplacent comme ils peuvent, dans leur corps de latex, portant leurs « déformations » avec grâce, et se livrent à des activités ludiques.  Le sol par un dispositif sophistiqué de capteurs, résonne et vibre au moindre de leurs mouvements.

 En artisans de la scène, ces chorégraphes et leurs danseurs nous plongent dans une fantasmagorie charmante de générosité et douce folie, avec un humour sous-jacent que nous avons aussi trouvé dans la performance suivante : Panique! .

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© y.clédat

 Panique!, mise en scène d’Yvan Clédat et Coco Petitpierre

 Dans le manège du centre équestre de la Cartoucherie, trône un être pansu et velu, affublé de cornes et de sabots dorés. Tronc d’homme, arrière-train de bouc, il est juché sur un rocher vêtu de feuilles d’or, une nature artificielle et sophistiquée qui contraste avec la rusticité du personnage. Dans la pénombre enfumée et l’odeur des chevaux, Olivier Martin Salvan incarne le dieu Pan. Mais pas de panique! Il déploie son impressionnante corpulence avec une bonhommie fantasque, entre siestes, colères et pulsions lubriques. Ce demi-dieu, protecteur des bergers et troupeaux, indifférent à la présence du public, manie sans délicatesse son attribut favori, la flûte, indissociable de son iconographie et dont l’origine nous est contée par Ovide dans Les Métamorphoses… Après des bêlements caprins, un ultime clin d’œil musical dans ce solo de trente minutes : quelques notes du Prélude à l’après midi d’un faune de Claude Debussy, qui renvoie au ballet de Vaslav Nijinski.

Autant d’évocations portées avec talent par la présence hors-normes de l’interprète qui instaure avec distance une complicité immédiate avec les spectateurs. Les metteurs en scène opposent savamment nature et culture, en développant l’animalité de la danse et les dorures du décor et du costume, sa trivialité burlesque et une sorte de mélancolie qui renvoie aux vers sophistiqués de Stéphane Mallarmé : « Bien seul je m’offre pour triomphe la faute idéale des roses »… Avec ou sans références, chacun y trouvera son compte.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 5 septembre, Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes. 

 Les Merveilles : du 30 novembre au 2 décembre, La Villette,  Paris (XlX ème ); du 21 au 23 janvier, La Halle aux Grains,  Blois (Loir-et-Cher) ; le 24 mars L’Echangeur CDCN + La Faïencerie,  Creil (Oise) ; du 7 au 9 avril, Les Subsistances, Lyon (Rhône) ; du 12 au 14 mai , Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis).

 Panique! Le 22 janvier Le CentQuatre , Paris (XlX ème).

 

 

Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

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Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

Nous avions apprécié ce spectacle original et percutant, interrompu en plein vol par le deuxième confinement. Judith Bernard se penche sur les luttes alternatives, et leur historique résonne encore dans notre actualité. La Manufacture des Abbesses lui accorde une nouvelle chance…

Quel point commun entre la faculté de Vincennes des années soixante-dix, la Z.A.D. (Zone A Défendre) de Notre-Dame-des-Landes, le lointain Rojava au Kurdistan syrien ou les «cabanes du peuple» des Gilets Jaunes? Au moins un : ces enclaves de résistance et d’invention de nouvelles formes de démocratie, ont résisté face au Pouvoir.

Judith Bernard, universitaire et directrice de la compagnie ADA, poursuit son exploration des problématiques liées à la philosophie politique. Bienvenue dans l’angle Alpha interrogeait notre aliénation au salariat. Avec Saccage, elle parle des expérimentations alternatives, tôt ou tard confrontées à l’État de droit. Faut-il s’opposer, se soumettre ou composer avec un Pouvoir qui n’a de cesse de saboter ces initiatives? Les débats qui agitent de toute communauté rebelle, quand elle doit faire face à une politique de saccage, se prête bien à un traitement théâtral.

Sous la plume de la metteuse en scène, les personnages apparaissent face à leurs contradictions, aux moments-clefs où leur enclave est menacée par l’arsenal juridique et répressif des Politiques. Judith Bernard montre la fragilité de «cette brèche infime dans les ténèbres de la propagande », selon l’expression de Virginie Despentes à propos de  Notre-Dame-des Landes. Ici, quatre comédiens pour  de nombreux personnages : professeurs et étudiants de Vincennes mettant en place une Université populaire ouverte à tous ;  Zadistes de Loire-Atlantique défendant une zone naturelle et une agriculture biologique contre le béton d’un futur aéroport ; Kurdes du Rojava luttant contre Daesh et organisés en confédération démocratique selon les thèses d’Abdullah Öcalan. Le fondateur du P.K.K. (Parti de Travailleurs Kurdes) apparaît brièvement pour expliquer son Manifeste, peu connu, pour un Kurdistan unifié et une démocratie directe, écologique et féministe. «Cela passe par la création d’un « homme nouveau », purgé des vices capitalistes et de la mentalité du colonisateur turc. Le vrai Kurde doit s’inspirer de la pureté d’une paysannerie réinventée… »

D’une séquence à l’autre, les acteurs représentent des figures plus que des individus :  Le Cadet, le plus radical du collectif, s’oppose souvent à L’Aîné ayant tendance à composer avec le Pouvoir. La Brune oscille entre deux positions et la Rousse (Judith Bernard ou Pauline Christophe en alternance ) se détache parfois du groupe pour situer ou commenter l’action.  Quelques  accessoires suffisent à figurer les lieux et les époques :  kalachnikov et photos de martyrs nous transportent dans un Kurdistan en guerre ; une paire de lunettes rondes évoque un Jacques Lacan mis en boîte par les gauchistes ; un  tipi en filet de camouflage et une banderole :«Nous ne défendons pas la Nature, nous sommes la Nature qui se défend !» et nous voilà dans le bocage. D’une scène à l’autre, on débat, on argumente, on se dispute…

Mais le joyeux désordre à Vincennes ou à Notre-Dame-des-Landes prendra bientôt fin et, dans l’obscurité des intermèdes, on entend les bulldozers à l’œuvre… Judith Bernard analyse les trois phases du saccage: intimidation, destruction puis normalisation : «Le pouvoir a aussitôt regretté la liberté accordée aux Vincennois. Il n’a pas cessé de tenter d’en restreindre la portée. C’était un bras de fer permanent. Et dès l’été  69, le gouvernement a essayé de rétro-pédaler en faisant adopter des décrets scélérats: entre autres celui par lequel le Ministère de l’Education Nationale voulait en empêcher l’accès aux non-bacheliers. »

Ce théâtre politique n’a rien de didactique et, pendant une heure vingt, on a le plaisir de partager les recherches et les propositions de Judith Bernard. Soigneusement écrit et mis et scène, Saccage, malgré un titre un rien défaitiste, est un hommage à celles et à ceux qui, encore et toujours, s’écartent de la norme pour inventer des voies nouvelles. Il faut les suivre…

 Mireille Davidovici

 jusqu’au 3O novembre, tous les  dimanches à  20 h 30 

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris  (XVIII ème) T. : 01 42 33 42 03.

La pièce est publiée aux éditions Libertalia

Festival d’Avignon (suite et fin) : Royan, la professeure de français, de Marie NDiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Festival d’Avignon (suite et fin)

Royan, la professeure de français, de Marie NDiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Cette création était programmée pour l’édition 2020 qui avait été annulée !  En novembre dernier, une seconde chance lui fut donnée par le Théâtre de la Ville, mais bien vite mise aux oubliettes avec l’arrivée du nouveau confinement. Il aura fallu attendre le soixante -quinzième festival d’Avignon! À la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, est enfin présenté ce monologue écrit pour Nicole Garcia. Pour la quatrième fois, Frédéric Bélier-Garcia met en scène un texte de Marie Ndiaye. Trois mots: solitude, trahison, souvenir, suggérés par l’actrice et son fils à l’auteure, vont l’inspirer. L’histoire est fondée sur un événement tragique qui va faire basculer le quotidien monotone de Gabrielle, professeur de français dans un lycée de Royan  : « Daniella était subtile elle était tendre- mon élève préférée- » s’est défenestrée du troisième étage de son établissement scolaire. Depuis le drame, ses parents attendent chaque soir le retour de l’enseignante à son domicile, pour la confronter à ce qui s’est passé : «Cela fait des semaines que vous essayez de me forcer à une rencontre que je repousse de toute mon âme. »  

Au fil d’un monologue passionné, Gabrielle s’adresse avec virulence à ces parents mais aussi à nous : « Oh! Je veux pas vous voir je ne veux pas vous parler je ne veux pas vous connaître. Je voudrais que vous soyez morts emportés par votre douleur bien proprement sans souffrir. Mourez ! Disparaissez ! » La mort de Daniella, son double, laisse place à l’évocation de sa jeunesse, puis au départ d’«Oran la radieuse », sa ville natale puis à son arrivée à Marseille, ensuite à Royan : « Je marche dans les rues de Royan comme je marchais dans les rues d’Oran forcenée inquiète et séductrice ». Des souvenirs qui éclipsent la culpabilité. 

L’autrice évoque le contexte géographique : « A la fin d’une journée de printemps sous une douce lumière. Gabrielle quitte le lycée et rentre chez elle ». C’est un peu le calme avant la tempête, l’entrée en scène d’une actrice et le début d’une fiction théâtrale. Au moment où Gabrielle arrive dans son immeuble, comme elle, nous changeons et entrons dans un autre univers: «J’ai laissé dans l’avenue le grand soleil blond foncé. » De son espace public et socio-professionnel, nous passons au sien: clos et confidentiel : «Mais voilà quittant l’univers radieux la sphère bleu et or de l’avenue de la Falaise pour entrer dans l’immeuble obscur je n’y vois rien mes paupières battent pour tenter de chasser les cercles miroitants qui m’égarent ». Extérieur/intérieur, lumière/obscurité, mouvement/immobilité, bruit/silence, réalité/fiction : ces vocables antinomiques reflètent le rythme de l’écriture, la succession des diverses situations dramatiques, et le paysage mental agité de Gabrielle :  »Je ne porte le deuil de personne jamais jamais je n’ai fait de mal à qui que ce soit. »

Royan, la professeure de français a lieu dans un espace fermé et fait ainsi écho à la solitude et à l’état psychique de Gabrielle: la cage d’escalier et l’entrée de son immeuble avec ses boîtes à lettres en bois vernis et une moquette orange, typique des années soixante-dix. Une scénographie réaliste -bien pensée par Jacques Gabel- entre en résonance avec ce fait divers et  un personnage en apparence banal. Un décor subtilement conçu pour évoquer les changements de contexte. Les lumières offrent un passage du clair, au sombre très graphique et réussi. La mise en scène renforce l’ambiance douloureuse et énigmatique qui parcourt le récit. Entre les différentes séquences, apparaissent furtivement, de temps à autre et en clair-obscur, des silhouettes: les parents de Daniella ?  

La langue poétique de Marie NDiaye laisse exploser avec puissance et brutalité, sans aucun pathos, les blessures existentielles, le rapport mimétique, comme les ruptures sociales vécues par Gabrielle. L’humour, l’ironie, la mauvaise foi ne sont pas absents de ce déferlement de paroles. Femme fière : « Je ne donne aucune prise à la curiosité vicieuse à l’apitoiement au désir commun de s’introduire dans l’esprit des autres »,  elle est parfois cynique et révoltée et elle nous touche, nous révulse mais nous fascine. Ce texte polyphonique laisse entendre des voix, entre autres celle de Daniella et évoque avec une poésie picturale, sonore et sensorielle, d’autres mondes inconnus ou oubliés, cruels, mythiques… Nicole Garcia -voix grave, gestes et regards précis- tour à tour dure, blessée, ironique et même parfois drôle, s’empare avec une maîtrise et une vérité saisissantes, de ce texte complexe et bigarré. Elle donne corps et évoque avec une rare sensibilité, la conscience tumultueuse de Gabrielle dont le tempérament tranchant nous surprend : «Mais je ne suis pas une femme aimante et mon cœur n’est pas formé pour adorer. » Marie NDiaye nous interroge entre autres sur le rapport entre vérité et  bien. Entre dire et silence, cette parole dramatique sans aucune ponctuation ou presque, chemine, toute en nuances et sans rien étouffer. Fiction et réalité semblent alors se fondre en un seul geste. Du grand art ! Sur ce vers de Marceline Desbordes-Valmore : « Ah! Je crois que sans le vouloir, j’ai fait un malheur sur la terre », le public quitte, bouleversé, la belle salle de la Chartreuse.    

 Elisabeth Naud   

 Spectacle vu le 24 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

Tournée en France, du 10 octobre au 17 janvier. 

 

Société en chantier, mise en scène de Stefan Kaegi, Rimini Protokoll

Paris l’été 2021

Société en chantier, mise en scène de Stefan Kaegi,  Rimini Protokoll 

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© Jean-Louis Fernandez

Le collectif suisse Rimini Protokoll, fondé par Helgard Haug, Daniel Wetzel et Stefan Kaegi, nous a habitué à sortir des murs du théâtre pour assister à des spectacles documentaires étonnants comme Nachlass, une déambulation dans les appartements de morts ou Les Tambours de la Havane, mémoire de la révolution cubaine réalisée par ceux qui l’ont vécue et par leurs héritiers (voir Le Théâtre du Blog).

Ici, des experts du bâtiment, consultés par l’équipe de création, démontent, chacun selon sa spécialité : ingénieur, urbaniste, ouvrier, avocat… les rouages socio-politiques, financiers et techniques de grands chantiers qui fleurissent dans le monde, comme l’aéroport de Berlin, la centrale nucléaire de Flamanville, le musée Confluence à Lyon, les travaux du métro parisien. Des constructions qui traînent, avec des surcoûts gigantesques...

 Réparti en sept groupes, le public entre dans le Grand Palais éphémère, immense bâtiment installé au Champ de Mars et transformé, pour l’occasion, en un vaste chantier, par le scénographe Dominique Huber..  Un guide spécialisé nous révèle, exemples à l’appui, les faces cachées de son art. Chaque groupe passe d’un poste à l’autre, en coiffant un casque de couleur différente. Tour à tour, nous sommes pris en main par un ingénieur, une financière, un travailleur au noir, une mingong (migrante chinoise de l’intérieur)… Un avocat du droit de la construction expose les arcanes des procès opposant pouvoirs publics et entreprises privées …

Des professionnels se mêlent aux acteurs, comme Laurent Keller, entomologiste à l’Université de Lausanne et spécialiste des insectes constructeurs. Il démontre in situ que les humains opérant sur le chantier en bas des gradins où il donne sa conférence, sont beaucoup moins bien organisés que les fourmis…  L’urbaniste Matias Echanove, du collectif genevois Urbz, spécialisé dans la programmation des villes et la gouvernance participative, nous fait entrevoir les bienfaits d’une consultation citoyenne en amont des grands projets... Les groupes se croisent et nous pouvons observer les allées et venues des uns et des autres, commentées par chacun de nos guides… Une logistique infernale est à l’œuvre, les déplacements sont réglés comme une horloge (Suisse oblige) dans ce théâtre immersif où le spectateur devient un ouvrier transportant des moellons pour construire une mini-tour, un migrant chinois sans logis errant sur le chantier, un investisseur misant sur des projets immobiliers… En amont, une énorme documentation et des recherches très affinées sur le financement de ces travaux herculéens et sur le fonctionnement interne des entreprises. Et sont bien mis en lumière les enjeux politico-économiques de ces grands chantiers avec leurs cortèges de dysfonctionnements et de corruptions.

Aux quatre coins de l’espace, sur des écrans des images : les bâtiments de la Philarmonie de Hambourg et celle de Paris, le West Kowloon Cultural District de Hong-Kong, le stade olympique de Doha ou le Crossrail, la future ligne RER de Londres… Ces vidéos montrent, chiffres à l’appui, les milliards et les vies humaines engloutis dans ces projets où les rêves des architectes cohabitent avec un système vicié où s’opposent décisions publiques et intérêts privés, mondialisation et développement territorial… Au public d’en tirer les conclusions, après avoir participé avec bonheur à cette visite de chantier ludique. A ne pas manquer …

 Mireille Davidovici

 Du 23 au 26 juillet, Grand Palais Ephémère, avenue Pierre Loti, Paris (VII ème).

Le Festival Paris l’Été se poursuit jusqu’au 1er août, T. : 01 44 94 98 00. Billetterie: 106 rue Brancion, Paris (XV ème).

 

 

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Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

Le Cycle de l’absurde, mise en scène de Raphaëlle Boitel

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© Christophe Raynaud de Lage

Spectacle de sortie de la trente-deuxième promotion du Centre National des Arts du Cirque à Chalons-en-Champagne…. Faire travailler un collectif déjà constitué en respectant les individualités, telle est l’exigence du genre. « Je ne peux prendre leurs quatorze univers et en faire un patchwork, dit la metteuse en scène. »

Raphaëlle Boitel qui, à treize ans, travaillait déjà avec James Thierrée est rodée aux grands formats et a construit un lien entre les jeunes circassiens et un fil conducteur: «Parler des travers des hommes et des hommes de travers. » Elle nous fait ainsi découvrir les aptitudes des artistes et leur fragilité, leur force quand ils poussent leur talent aux limites, et leur humour juvénile. On les découvre au rythme de leurs exploits physiques, ponctués de dérapages contrôlés, conciliabules et échanges musclés, amoureux ou amicaux…

Quatorze étudiants de sept nationalités et douze disciplines se croisent dans un grand corps collectif dont l’appartenance s’affiche par des mouvements d’ensemble chorégraphiés. Il y a des dialogues entre spécialités comme ce beau moment où Guiseppe Germini, évolue sur un fil, accompagné par Alberto Diaz Gutierrez au trapèze fixe, Andres Mateo Castelblanco Suarez ,au trapèze washington, Pablo Fraile Ruiz, à la corde lisse et Erwan Tarlet, au bout de sa sangle. Tandis que Fleuriane Cornet, tourne autour de la piste, en équilibre sur son vélo….

Un autre moment éloquent autour d’une étrange machinerie, le spider, marque l’apogée du spectacle. Cet agrès en fils convergents actionne une sangle accrochée à leur croisement. La structure en toile d’araignée met en lumière l’interdépendance de ceux qui tirent les ficelles et du sangliste Mohamed Rarhib voltigeant en solo et oscillant comme le battant d’une cloche…

 Nous avons aussi eu le plaisir de retrouver les interprètes rencontrés au festival d’Alba, dans le Cabarêve des établissements Félix Tampon (voir le Théâtre du blog) : l’élégante Cannelle Maire, à la roue allemande, Tia Balacey qui ponctue le spectacle de ses danses acrobatiques sinueuses, le poétique Ricardo Serrao Mendes et ses balles jaunes et l’impressionnante Vassiliki Rossilion défiant les lois de la gravité à la corde volante.  Il y a aussi des acrobates qui interviennent souvent comme Aris Colangelo avec ses clowneries enfarinées, Marin Garnier, porteur et Maria Jesus Penjean Puig, voltigeuse…  Raphaëlle Boitel réussit à mettre chacun en valeur dans ce groupe en mouvement. Eclairages et musique conçus au début des répétitions, y sont pour beaucoup. Rythmant les parcours, les lumières de Tristan Baudouin accrochent dans leurs rais un fragment de figure, un bras, une tête, une attitude, en les faisant émerger du clair-obscur qui règne sur la piste, comme autant de membres de ce grand corps solidaire. Et les compositions d’Arthur Bison offrent une ambiance sonore feutrée aux mouvements d’ensemble et soulignent au plus près la tension de chaque numéro… Dans ce Cycle de l’absurde, Raphaële Boitel a un regard amusé et tendre sur un travail artistique rigoureux et privilégie l’aspect ludique propre aux jeux de cirque. Une belle réussite …

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 31 juillet, Grande Halle de la Villette Paris (XIX ème). Métro : Porte de Pantin. T. :01 40 03 75 75.

Centre National des Arts du Cirque, 1 rue du Cirque, Châlons-en- Champagne (Marne).

 

Festival d’Avignon La Dernière Nuit du monde de Laurent Gaudé, mise en scène de Fabrice Murgia

Festival d’Avignon

 La Dernière Nuit du monde de Laurent Gaudé, mise en scène de Fabrice Murgia

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© Christophe Raynaud de Lage

 Le metteur en scène et l’écrivain avaient déjà collaboré et depuis, gardé l’envie de construire un projet ensemble. Et ils sont tombés sur un essai de Jonathan Gary 24/7: Le Capitalisme à l’assaut du sommeil où le philosophe montre comment la pression sociale pousse l’homme à raccourcir ses nuits en grignotant sur son sommeil. A partir de là, Laurent Gaudé a écrit un conte moral en forme de dystopie.

Bientôt une pilule sera mise sur le marché et permettra de dormir quarante-cinq minutes par vingt-quatre heures, sans être fatigué. Gabor, enthousiaste, trouve les bons arguments publicitaires pour promouvoir cette révolution planétaire. «Tout cela, c’est le monde de demain. Car l’enjeu est là, étaler l’activité du jour pour créer du travail… Peupler la nuit pour désengorger le jour .» On va fêter l’abolition de la nuit quand il apprend que Lou, la femme qu’il aime, a été blessée dans une manifestation du mouvement Nuit Noire et  « ne passera pas la nuit ». Tout bascule alors et ce qui devait pour lui, ouvrir une ère nouvelle, devient une catastrophe intime, sociale, sanitaire et écologique.. Les humains seront débordés par cette « nuit qui déborde ».

 La Dernière nuit du monde, avec pour sous-titre : Monologue peuplé, donne voix à de multiples personnages. personnages mais ici la pièce est incarnée par deux interprètes: le metteur en scène qui reprend du service sur scène pour jouer Gabor, et sa fiancée lointaine, qui dialogue avec lui derrière la vitre de ce qui paraît être un studio d’enregistrement. Nancy Nkusi (en alternance avec Nadine Baboy) se meut dans une espace incertain derrière son micro. Tandis que Gabor, fébrile, attend la dernière nuit,  elle lui apparaît en gros plan sur un immense écran où d’autres personnages se manifestent virtuellement : la directrice de Gabor, la cheffe rebelle des Samis de Laponie, des journalistes de la télévision… La vidéo, omniprésente, peuple la nuit avignonnaise d’images mouvantes aux couleurs artificielles, traitées avec des filtres rouge ou bleu, à en faire oublier les arbres et les voûtes du cloître…

 Dans ce dispositif scénique, la fable, bien que d’actualité, se perd sans nous capter. Le jeu survolté de Fabrice Murgia peine à convaincre et on regrette que Nancy Nkusi, à la belle prestance et à la voix envoûtante, reste dans la pénombre. Malgré l’élégance sophistiquée du décor géométrique de Vincent Lemaire et d’images vidéo léchées, cette histoire nous a paru assez invraisemblable. Peut-être parce que, resserrée sur le couple Gabor/Lou, elle passe à côté des enjeux philosophiques et sociétaux portés par les autres personnages réduits ici à des images filmées. Nous avons connu Laurent Gaudé mieux inspiré : la science-fiction ne semble pas être son rayon, à moins que son texte ne se trouve noyé dans trop d’artifices visuels et sonores. Dommage….

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 13 juillet au Cloître des Célestins, Avignon.

 Les 31 août et le 1er septembre, Théâtre de Liège, les 3 et 4 septembre, L’Ancre, Charleroi (Belgique) et du 14 au 18 septembre, Théâtre Wallonie-Bruxelles, Bruxelles ( Belgique) . Les 12 et 13 octobre Tonelhuis, Anvers (Belgique) ; du  21  au 24 octobre, Centro Dramatico Nacional, Madrid (Espagne).

Le 1er mars, Théâtres en Dracénie, Draguignan (Var) ; le 8 mars, Cultuurcentrum Brugge, Bruges et les 11 et 12 mars, La Louvière-Central, La Louvière (Belgique).  Les 16 et 17 mars, Scène nationale d’Albi (Tarn)  et le 24 mars, Théâtre de Namur, Namur (Belgique) ;

Du 10 au 14 avril, Théâtre national de Wallonie-Bruxelles, Bruxelles (Belgique) ;

Le texte est publié chez Actes-Sud.

 

 

Festival d’Avignon Làoùtesyeuxseposent de Johanny Bert

Festival d’Avignon 2021

 Làoùtesyeuxseposent de Johanny Bert

 

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© Christophe Raynaud de Lage

Après Hen que nous avions tant apprécié (voir Le Théâtre du blog), le marionnettiste ne déçoit pas. En résonance avec ce jardin intime aux murs tapissés de lierre, un plateau à mi-hauteur est flanqué d’un arbre et d’une statue vierge de la Vierge. Un lieu qui va se transformer grâce à des manipulateurs cachés: Faustine Lancel et le metteur en scène lui-même.

Dans ce paysage mouvant, le compositeur Thomas Quinart, seul humain visible, accompagne de son saxophone et de bruitages les images que ce lieu romantique et plein de mélancolie a inspirées à Johanny Bert. Une faune artificielle et disparate apparaît puis disparaît: oiseaux empaillés, rats mécaniques… et la végétation prolifère en tous sens.

Dans ce chaos végétal, des crânes, un miroir et un sablier évoquent les Vanités des XVI ème et XVll ème siècles, ironiquement juxtaposées à l’érotisme bon marché de poupées gonflables à têtes de mort ricaneuses … Vanitas Vanitatis, et comme nos vies, la nature  est fragile et éphémère…

De sinistres bonshommes gris semeurs de mort surgissent et de gros tuyaux se tordent en tous sens et, voraces, sucent l’air. Petit moment de paix dans de cet environnement dévasté : un vieux tourne-disque nous joue un air d’antan… Mais l’action souterraine des acteurs-manipulateurs n’a de cesse  et nos regards ne savent plus où donner de la tête tant ce poème visuel regorge d’imagination et de clins d’œil amusés. Un vrai coup de cœur. Ce spectacle – commande du festival et de la S.A.C.D.- conçu pour ce jardin, pourra être adapté à d’autres lieux. A suivre

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 juillet , dans le cadre de Vive le sujet,  au jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, Avignon.

Les 30 et 31 octobre, au FRAC Hauts-de-France, avec le Bateau de feu, scène nationale de Dunkerque

 

Poèmes confinés d’Outre-Mer de Lolita Monga,mise en scène d’Olivier Corista

Festival d’Avignon 2021

Poème confiné d’Outre-Mer de Lolita Monga, mise en scène d’Olivier Corista

POEME CONFINE D OUTRE-MER

© Pascal Gély

«Moi partout où je regarde je vois ma terre, je dors je la vois, je rêve je la vois, je plisse les yeux je la vois. Mon Karo la tèr mi aspèr, lapilli léspwar si la tèr  » Cette phrase revient comme un leitmotiv dans le poème. L’autrice-metteuse en scène réunionnaise explore les recoins de son île, pénètre les racines de ses langues mêlées en croisant les mots : « Margoté la tête margoté la tête margoté la tête Branchage de mots à entremêler… » Elle y retrouve son corps de femme épanoui dans une nature débordante d’odeurs, saveurs et sensations.

 Drapée dans un manteau multicolore qu’elle déploie en majesté, Lolita Monga fait sonner sa langue à la lisière d’un lyrisme terrien et d’un humour rappeur. Une tonalité soutenue par les compositions de Rémi Cazal, jouées ici par Loya à la guitare et aux claviers électroniques. Une musique mêlant harmonies australes et percussions occidentales où de fines sonorités marines se noient dans de vaste lame de fond.

 Incarnant son texte avec sensualité, en écrivaine aguerrie elle nous conduit à travers son île, traçant une cartographie poétique et mythique au gré de sa boussole : «J’ai la tête au Nord J’ai perdu mon sud / Alors dépitée je chante »  Et par ce chant de la terre, de la forêt, du vent et de la mer, nous invite à un voyage en poésie… `

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 26 juillet, Chapelle du Verbe incarné, 21 rue des Lices, Avignon à 15 h 15.

 

 

Festival d’Avignon Opa de et par Mélina Martin

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© Agnes Mellon

Opa, de et par Mélina Martin

Elle se déplace comme une danseuse classique, à petits pas et sur pointes, ce qui contraste avec son physique baraqué. Mais ne vous y trompez pas, elle n’est pas une ballerine ordinaire et elle va vite se métamorphoser et nous surprendre d’un bout à l’autre, en incarnant Hélène de Troie. Un contre-emploi, pensons-nous, quand elle dit:  «Je suis la plus belle femme du monde !» Mais elle s’engouffre dans ce personnage et cette histoire antique dont elle nous offrira plusieurs versions. De l’enlèvement et du viol par Pâris, ou du coup de foudre et de l’idylle amoureuse, entre ces deux maux, il faut choisir le moindre. Et le public approuve.

 La voilà donc voguant vers Troie, toute enamourée… Puis valsant sur une musique grecque dans une robe de mariée contemporaine. Belle et imposante. Mais combien de temps supportera-t-elle d’être une épouse béate enfermée dans cette image mythique ?  Mélina Martin endosse ce rôle avec une puissance physique bouleversante. Mêlant mythe et réalité, en grec et en français, elle interroge le statut de la femme d’aujourd’hui à travers l’Hélène d’Homère : « A travers elle, j’ai envie de questionner sur scène le pouvoir de l’apparence physique. Je m’identifie à elle, non pas physiquement, mais parce que j’ai peur  d’être moi aussi enfermée dans une image belle, lisse, douce et passive.» 

 Et c’est le cri déchirant d’Hélène en même temps que le sien, qu’elle pousse comme pour se délivrer de ce personnage mais aussi de sa propre enveloppe charnelle… Cri de colère ou de déploration ? Les deux, pour redonner à ses sœurs leur dignité. Pourtant, il n’y a rien ici d’un manifeste féministe. Avec fantaisie, humour, extravagance et une poésie déglinguée, l’actrice instaure une complicité chaleureuse avec les spectateurs, franchissant allègrement le quatrième mur. 

 Née à Lausanne et d’origine gréco-suisse, Mélina Martin a joué avec des metteurs en scène confirmés comme Christiane Jatahy, Anna Lemonaki et Romeo Castellucci (Democracy in America)… Avec ce solo impertinent et puissant, créé à l’Arsenic de Lausanne en 2018, elle remporte les suffrages du public. Opa fait partie de la Sélection suisse en Avignon qui présente aussi La Collection (voir Le Théâtre du blog).

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 26 juillet  à 18 h 30, ( jours pairs),  Le Train bleu, 40 rue Paul Sain, Avignon

 

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