Tout mon amour, de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

Tout mon amour de Laurent Mauvignier, mise en scène d’Arnaud Meunier

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© Pascale Cholette

On vient d’enterrer le grand-père. Son fils et sa belle-fille de retour dans la maison familiale, vont revivre un drame qui, dix ans auparavant, a ébranlé leur vie : leur petite fille dix ans avait disparue sans laisser de traces. Mais est-elle cette jeune fille hagarde qui vient maintenant frapper à leur porte? Sa mère, dans le déni et son père, qui est prêt à y croire, s’affrontent et mêlent leur fils à leur dilemme… Un fantôme erre dans la vieille demeure aux meubles des années soixante: le grand-père, venu reprocher à son fils sa faiblesse de caractère. De son temps, dit-il, on avait plus de trempe.

 Dans ses romans, Laurent Mauvignier plonge dans le passé d’êtres traumatisés avec un grand talent. Nous avions  apprécié son art à sonder les âmes en peine dans le beau film que Lucas Delvaux a tiré de Des Hommes (2020). Ici, l’écrivain fait émerger les non-dits qui hantent la famille, du grand-père au petit-fils, avec de courtes scènes concises balisant ce drame

. Anne Brochet, en mère évanescente, retourne son chagrin et ses frustrations en agressivité contre son mari et son jeu pincé contraste avec la grande sensibilité  de Philippe Torreton. Ambre Febvre, la mystérieuse inconnue de seize ans qui prétend être leur fille, joue un personnage hébété, à l’aune des traumatismes qu’elle a subis. Un jeu très physique, à la limite de la caricature. Romain Fauroux, issu comme elle de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, est plus nuancé.

Le metteur en scène a vu dans cette pièce «un polar intimiste et métaphysique, dans la mesure où Laurent Mauvignier mêle subtilement une écriture presque naturaliste, à une atmosphère de film fantastique.» Certes, les murs se déplacent et se resserrent sur le drame pour traduire la sensation d’étouffement des personnages et une ambiance de cauchemar. Mais la direction d’acteurs «carrée » ne fait pas dans l’allusif et, malgré l’écriture ciselée de Laurent Mauvignier, alourdit le spectacle. Chapitres de la chute, ou Saga des Lehman Brothers, joués dans ce même théâtre qui l’accueille régulièrement (voir Le Théâtre du blog) conviennent mieux à la palette d’Arnaud Meunier…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 4 juin, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).  T . : 01 44 95 98 00.

La pièce est publiée aux Editions de Minuit

 

 

 

 


Archives pour la catégorie critique

Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

Pas assez suédois par le Centre Chorégraphique National-Ballet de Lorraine

 Petter Jacobsson et Thomas Caley,  directeurs du C.C.N., sont familiers des courants de la danse suédoise contemporaine: ils ont réalisé plusieurs pièces au Royal Swedish Ballet à Stockholm dont Petter Jacobsson assura la direction artistique de 1999 à 2004. Ils ont souhaité faire revivre les années folles des Ballets suédois. Fondés à Paris en 1920 par le richissime Rolf de Maré et par le danseur et chorégraphe Jean Börlin, ils défrayèrent la chronique au Théâtre des Champs Elysée, jusqu’en 1925. Après les Ballets Russes de  Serge de Diaghilev, ils attirèrent les créateur de l’avant-garde comme  Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Ricciotto Canudo, Fernand Léger,  les compositeurs du Groupe des Six :Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre et aussi Eric Satie, Cole Porter… Les interprètes des Ballets suédois venaient en majorité de l’Opéra Royal de Stockholm et cette compagnie fera des tournées dans le monde entier.

Le titre du spectacle : Pas assez suédois indique combien les programmes étaient cosmopolites : mis à part Nuit de Saint-Jean où  transpose les sarabandes du folklore populaire de son pays, Jean Börlin chorégraphia et interpréta une vingtaine de pièces aux formes nouvelles, traversées par les tendances internationales…  Dont Offerlunden (1923), son plus grand succès et Within the Quota (1923), l’un des premiers ballets jazz. Et Relâche (1924), sa dernière création,  seul ballet dadaïste de l’histoire de la danse qui a été repris en 2014 par le C.C.N. -Ballet de Lorraine, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley. Nous restent seulement de la création de ce ballet burlesque, une photographie de Man Ray avec Marcel Duchamp nu et Bronia Perlmütter en Adam et Eve (reproduits ici en version unisexe masculin). Mais aussi la musique d’Erik Satie et le manuscrit de Francis Picabia où il ébauche le scénario d’un «film qui se jouerait sur scène ».

Petter Jacobsson et Thomas Caley ont invité trois chorégraphes à interroger avec eux cet ouragan artistique et à revisiter l’esprit débridé de l’entre-deux-guerres, à l’aune de leur personnalité et des archives des Ballets suédois conservées au Dansmuseet-Rolf de Mare’s Museum of Movement à Stockholm. Une soirée de deux heures, riche de propositions contrastées avec des interprètes d’exception.

 Fugitives Archives,chorégraphie de Latifa Laâbissi

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©Laurent Philippe

Huit danseuses en costume à damiers jouent avec leurs ombres et les réminiscences du Marchand d’oiseau, chorégraphié en 1923 par Jean Börlin sur un livret d’Hélène Perdriat et une musique de Germaine Tailleferre. En plongeant dans les archives, Latifa Laâbissi et sa scénographe et costumière Nadia Lauro ont été séduites par les ombres étranges découpées sur le décor et les petits personnages à la périphérie de l’argument du ballet : des écolières turbulentes en costume à carreaux. «C’est une rencontre entre une image d’archives et mon inconscient, dit la chorégraphe, l’idée est de se plonger dans ces années vingt: leur liberté, leur impertinence nous ont autorisées cette impertinence.»

En arrière-plan, un rideau de papier blanc plissé sur lequel se découpent la silhouette noire d’une sorcière griffue et des branches dénudées. Les danseuses, masques blancs et robes à damiers déployées en larges corolles, évoluent dans des postures incongrues, courbées ou tordues. Elles s’agglutinent tel un nid d’insectes, s’éloignent en petits piétinements sonores, reviennent au pas de l’oie ou s’installent dans des positions indécentes, avec force grimaces. La construction aléatoire de Fugitives Archives où dominent le noir et blanc et quelques carrés rouges, est ponctuée par des bribes musicales élaborées par Manuel Coursin.
Une pièce-mémoire de vingt-cinq minutes d’une beauté formelle dans la lignée de Pourvu qu’on ait l’ivresse (2016) la dernière création de Latifa Laâbissi, avec des paysages imaginaires où se côtoient le beau et le grotesque. On retrouve aussi le dépouillement du butô japonais avec des mouvements de mains et bras d’une extrême précision. Une performance des interprètes…

Mesdames et Messieurs, chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Calay

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©Laurent Philippe

 En vingt minutes, treize danseurs se lancent en groupes ou en solos dans une série de numéros clownesques, inspirés de l’univers du cinéma muet. La joyeuse bande émerge d’un amas de plaques en plexiglass, rappelant les pellicules d’antan. Les chorégraphes convoquent des personnages d’époque en costumes hétéroclites, comme sortis des malles de cabarets ou cafés-concerts, pour un grand carnaval grotesque multicolore dans l’esprit du Cinésketch de Francis Picabia (1924).

Pour la nouvelle année, l’artiste avait présenté une série de sktech inspirés des films comiques de Charlie Chaplin, Buster Keaton. Il y a le comique troupier, le travelo, la danseuse à frou- frou et d’autres figures fantasques dansant sur des chansons en vogue. «  Le shimmy, je veux danser le shimmy », clame Mistinguett, au son aigrelet d’un phonographe hors-d’âge. « Nous avons travaillé sur une “ playlist “ d’airs populaires de l’époque », dit Petter Jacobsson.  Et cette revue festive se construit sur ces morceaux ressurgis du passé. Sur un rythme accéléré rappelant les vingt-quatre images par seconde des films muets, les danseurs masculins, transcendent les genres, dans les costumes extravagants de Birgit Neppl et sur un fond vert pour incrustations d’un studio de cinéma ou télévision. Un clin d’oeil à notre modernité…

Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun

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©Laurent Philippe

Historienne de la danse, la chorégraphe réinvente des pièces anciennes et se tourne ici vers La Nuit de la Saint Jean, figurant au premier programme des Ballets suédois (1920). « On peut encore voir des extraits de ces danses dans un film de Marcel L’Herbier, dit-elle : les rondes et les danses se voudraient « premières » et « crues », alors qu’en réalité, elles ont été transformées par Börlin.» Et contrairement à cet artiste dont elle trouve la chorégraphie trop caricaturale, Dominique Brun s’appuie sur des danses folkloriques encore pratiquées aujourd’hui, notamment en Macédoine.

Elle joue avec des images de ces rondes et farandoles en surimpression. Projetées sur un écran translucide en avant-scène, elles se superposent aux danseurs et danseuses qui, ombres blanches, presque immatérielles, tournent et se déploient sur la musique subtile de David Christoffel dont les nappes sonores enveloppent et rythment le mouvement des corps. En off, la voix de Marguerite Duras dit Les Mains négatives, un texte évoquant les paumes imprimées sur les parois des grottes magdaléniennes : « En souvenir de la pandémie où il était interdit de se toucher, dit Dominique Blanc, et en hommage aux corps des danseurs qui gardent la mémoire de nos gestes. » Cette pièce dépouillée et d’une grande élégance se pare d’une riche iconographie: films, peintures dont Le Saint-Jean-Baptiste du Caravage et des scènes champêtres… montrent des mains qui se prennent ou se tendent. Les interprètes, figures évanescentes derrière l’écran, semblent être les fantômes d’une danse éternelle.

Érosion, chorégraphie de Volmir Cordeiro 

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©Laurent Philippe

 L’artiste brésilien s’est attaché à détourner le rêve de forêt vierge de Paul Claudel dans le livret L’Homme et son désirécrit à Rio de Janeiro : « Claudel semble activer l’imaginaire d’une Amazonie qui va de pair aujourd’hui avec l’invisibilisation des populations autochtones mises en danger par une politique d’extrême-droite. » A l’époque, Darius Milhaud avait composé la musique de ce ballet en forme de drame plastique où la nature sauvage effraye autant qu’elle attire un homme en proie au désir d’une morte.

Rien de tel dans Érosion : une horde sauvage bottée frappant le sol bruyamment, se déchaîne et met à nu des personnages aux chevelures de liane, fragiles peuples «premiers» interprétés par des danseuses… Ces militaires, sur-mâles érotisés et narcissiques, vont détruire le cadre qui ceint la scène, déportant notre regard sur les créatures de ces bois luttant pour leur survie. Une belle énergie émane de cette pièce tonique qui se termine sur l’image de bottes alignées, désertées, symbole d’un pouvoir au pied d’argile. Eros en érosion?

 La musique originale de Darius Milhaud est jouée intégralement en dix-sept minutes mais, pour marquer la présence de ces oubliés de l’argument claudélien, fait ressortir les inserts de folk brésilien que le compositeur avait mis en arrière-plan. Et les pas martelés sur le parquet soulignent la violence de ces prédateurs brutaux. Les costumes de Volmir Cordero mettent en valeur les corps des interprètes et contribuent à créer une esthétique troublante, imaginée par le chorégraphe pour faire «débander l’éros viri », en l’opposant à la plasticité des corps féminins. L’Eros, même dérisoire, a ici la vie dure et cela ne déplait pas en clôture de cette belle soirée.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 18 mai à l’Opéra National de Lorraine, 1 rue Sainte-Catherine, Nancy. Meurthe-et-Moselle).

C.C.N.-Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy.

Reprise de Danses crues, chorégraphie de Dominique Brun le  27 juin 2022 à 19h et 20h30 · salle des Nymphéas Musée d’Orsay · Paris 

La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint, mise en scène d’Aurélien Bory

 La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint, mise en scène d’Aurélien Bory

 Un homme en fauteuil roulant devant un baie vitrée s’ouvrant sur un ciel mouvant. Il ne sait plus comment il s’est retrouvé là, paralysé, face au casino d’Ostende et à la vaste mer du Nord. « Ma conscience s’est éteinte. Cela fait des mois, peut-être des années, que je suis maintenant à Ostende. J’ai le sentiment que c’est toujours l’hiver. Je regarde devant moi par la fenêtre et je vois le brouillard qui semble ne jamais cesser, comme les mouettes immuables.» Il fouille dans sa mémoire trouée, des ouvriers fantômes érigent un haut mur de béton qui va lui boucher progressivement l’horizon… Le temps d’un violent éclair, il remonte le fil des événements. Est-il déjà au seuil de la mort, emporté par le souffle d’un attentat ?

L’écrivain belge destinait ce monologue à Denis Podalydès : «Il m’offrit ce texte, il y a un peu plus d’un an dans un café à Paris, dit-le comédien. Je le reçus comme le début d’une mission: faire passer ce texte par la chambre d’écho d’un théâtre. Comment donner à entendre (à voir ?) ce flux de pensées, sensations, réminiscences? Il fallait un espace particulier, inédit.» Il fit appel à Aurélien Bory qui lui proposa une scénographie en perpétuelle transformation: un écran de trois mètres sur cinq en fond de scène figure cette fenêtre et s’y reflètent les réminiscences brumeuses du personnage, les lieux de sa mémoire comme ce café à Bruxelles où il dit être allé. L’acteur passera aussi de l’autre côté du miroir, dans les limbes d’un au-delà incertain.

Au milieu du grand plateau, dans une obscurité où résonnent les discrets accords au violon composés par Joan Cambon, Denis Podalydès contemple le ciel d’abord monochrome qui se teinte d’imperceptibles couleurs: paysages immatériels et insaisissables, changeant au gré du texte. Figures mentales habitées d’ombres suggestives. L’acteur au corps inerte déroule, avec lenteur et d’une voix posée, des lambeaux de souvenirs avec une implacable précision. Il épouse minutieusement l’écriture de Jean-Philippe Toussaint grâce à une adresse simple à lui-même et au public. Son jeu minimal s’accorde avec les images évanescentes créées par Aurélien Bory qui démultiplie les cadrages de cette grande baie vitrée où s’abime le personnage. Sous la lumière d’Arno Vera, la fenêtre s’agrandit et rétrécit, s’ouvre puis se referme sur le monde, en renvoyant à l’acteur son inquiétante silhouette. Elle volera finalement en éclats de verre et lumières spectrales aux beaux effets de laser.

Une profonde inquiétude émane de cette réalisation virtuose. L’homme est-il déjà mort, revenant, tel un fantôme prisonnier d’un éternel présent? La fiction offre quelques clefs comme cette date du 22 mars 2016 au matin, allusion à l’attentat-suicide à la bombe dans une rame de métro, station Maelbeek à Bruxelles, dont le personnage aurait été victime ! Mais l’élégance de la mise en scène et le jeu sobre de Denis Podalydès transforment cette histoire morbide en métaphore lumineuse… Il faut que ce spectacle créé en 2021 aux Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, soit plus largement diffusé.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 15 mai à Bonlieu-Scène Nationale, 1 rue Jean-Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T.: 04 50 51 45 40.

 Le 20 mai Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). Le 22 mai : Grand Théâtre d’Angers (Maine-et-Loire). Du 25 au 26 mai, Théâtre Saint-Louis, Pau (Pyrénées-Atlantiques).

Le 1er juin, Théâtre Jean Vilar, Saint-Quentin (Aisne).

Festival Les Contemporaines à Lyon

Festival Les Contemporaines à Lyon

 Ces rencontres d’écritures contemporaines francophones réunissent, dans le sillage du festival EN ACTE(S), les Journées des Auteurs de Théâtre de Lyon (J.L.A.T.), et les Lundis en Coulisses, consacrées à la découverte des autrices et auteurs. «Une aventure collective, entre des auteurs et des artistes avec qui nous souhaitons partager un temps de travail, et d’expérimentation au plateau du temps d’échanges », dit le jeune acteur et metteur en scène Maxime Mansion qui porte en EN ACTE(S) à bout de bras depuis 2014 (voir Le Théâtre du Blog); en Actes a pour but de faire jouer (et non simplement lire) des textes contemporains et organise des rencontres entre auteurs et metteurs en scène qui ne se connaissent pas. Chaque création répond à des contraintes précises : pas plus d’une heure, cinq comédiens maximum et sujet en écho à l’actualité. Un vrai travail de plateau, sans régie son ni lumière. Les compagnies sélectionnées ont douze jours de répétitions pour deux représentations. EN ACTE(S) a aussi édité les œuvres sélectionnées mais ce travail était très chronophage. C’est là qu’intervient l’idée lumineuse du rapprochement avec les J.L.A.T.. Créé en 1989, le comité de lecture de ces Journées choisit chaque année cinq textes qui seront lus en public et édités. »

En 2018, le T.N.P. À Villeurbanne accueillait déjà EN ACTE(S) dans ses murs et ouvre cette année sa librairie aux éditeurs venus nombreux exposer leurs publications. Dans cette ambiance littéraire et théâtrale, un programme avec deux semaines de découvertes qui met notamment à l’honneur des autrices venues de loin.

 Un Ventre bleu de Haïla Hessou, mise en scène de Laurent Cogez

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© Emile Zeizig

Des tréteaux installés dans la salle Jean-Bouise font un radeau idéal pour cette histoire en forme de conte. Une narratrice nous emmène dans le ventre d’une baleine où le capitaine Achab, Pinocchio et Jonas se disputent l’attention d’une petite fille. Elle n’a que faire des mensonges du pantin, des colères du marin et des lamentations du prophète naufragé. Les injonctions contradictoires de ces personnages de légende la déboussolent. Quand ils se bagarrent sans fin, elle demande à la narratrice de la sortir de là, et, malgré les dangers du dehors, elle veut venir au monde. David Antoniotti, Xavier Besson et Victor Calcine n’auront pas le dessus : la petite (Lou Martin-Fernet) a une volonté acharnée.. Naître ou ne pas naître ? Une question en forme de métaphore de la maternité et un clin d’œil ironique à De l’inconvénient d’être né du pessimiste Emil Cioran.
Haïla Hessou, issue de la première promotion d’auteurs dramatiques de l’Ecole du Nord à Lille, a déjà à son actif deux pièces éditées chez Lansman mais c’est sa première à être mise en scène. Souhaitons lui que cette troupe éphémère poursuive son projet.

 Aimer en stéréo de Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène de Marion Levêque

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© Emile Zeizig

 A Haïti, nous dit l’autrice, les radios locales sont essentielles à la communication et dans les villages les plus reculés, parviennent des nouvelles des uns et des autres. Souvent mauvaises dans ce pays en proie à des gangs meurtriers… Clermesine a dû quitter en urgence son île pour laquelle elle s’est battue. Sa radio, constamment allumée, lui rappelle les voix des siens et fait surgir en elle les mots pour dire sa nostalgie et sa colère. Azani V. Ebengou et Florianne Vilpont se partagent ce monologue d’exil et entrent de plain-pied dans une parole poétique et abrupte, nécessaire à l’autrice pour se reconstruire ailleurs. Comédienne et performeuse, Gaëlle Bien-Aimé écrit un théâtre puissant, très oral, à proférer.

 

Maintenant ou jamais de Cédric Mabudu, mise en scène d’Eric Delphin Kwégoué

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© Emile Zeizig

 Cet auteur béninois nous entraîne dans un monde magique et mystérieux où les morts reviennent défendre les vivants. Nous sommes dans le Terme Sud, un quartier confisqué par l’Etat: la forêt va être détruite et les habitants chassés de chez eux vivent sous couvre-feu. Reste un ultime recours: appeler à la rescousse un soldat tombé à la guerre. Sa veuve, pour lui rafraîchir la mémoire, le projette dans un lointain passé. Cette fable poétique et amusante révèle un auteur qui raconte avec l’humour du désespoir un combat de dernière chance contre un pouvoir prédateur.

Dans un manifeste pour les écritures dramatiques d’aujourd’hui, professé par Les Contemporaines et le festival Regard Croisés* de Grenoble, est indiqué à l’article 6: « Nous déclarons savoir qu’il y a des langues inédites, sauvages, rétives, obscures, faussement plates et quotidiennes, trouées, baroques, imaginaires composées. » Un bon résumé de cette journée dense où le public, jeune et nombreux, a pu apprécier la diversité de ces écritures.

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 6 mai au Théâtre National Populaire, 8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône) . T. : 04 78 03 30 00.

Les Contemporaines, du 2 au 14 mai : enactes.org/lescontemporaines/auteursdetheatre.org

*Festival Regards Croisés du 18 au 23 mai www.troisiemebureau.com

De la puissance virile, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

De la puissance virile, mise en scène et chorégraphie d’Alexandre Blondel

Crédit photo 4 - Emma DERRIER

© Emma Derrier

Sur scène, trois jeunes athlètes s’échauffent avec acrobaties, sauts, figures de hip hop et prendront bientôt la parole pour s’interroger sur leur adéquation avec le monde de la danse. Quand ils se mettent en mouvement, ils s’inscrivent dans le travail très particulier du chorégraphe. Avec sa compagnie Carna, à Parthenay (Deux-Sèvres), il nourrit ses pièces de recherches sociologiques sur la domination sociale et économique. Mêlant danse et théâtre, cette pièce fait partie d’un diptyque consacré aux questions de «genre» avec un volet féminin: Des femmes respectables (voir Le Théâtre du blog).

De la puissance virile a été conçu d’après les témoignages de ses trois danseurs et leur vision de la masculinité. Alexandre Blondel a imaginé une chorégraphie élaborée, où il allie hip hop, acrobatie et danse contemporaine : «Nous avons, dit-il, choisi une équipe qui correspond aux normes dominantes de la virilité. » A la lumière de sa propre expérience (avant d’être danseur et chorégraphe, il est passé par le sport et le cirque) et de celle de son trio, il raconte en gestes et paroles comment faire face, dans la sphère artistique, surtout quand on est issu d’un milieu populaire, à tous les stéréotypes du «mec» puissant et rigide.

Maxime Hervieu, fils d’agriculteurs, se demande si, sans formation académique, il a bien une place dans cette compagnie. Le Mexicain Iesu Escalante, lui, se rappelle les injonctions machistes de son père et teinte sa danse d’arts martiaux, théâtre et cirque. Rompu à la danse contemporaine, Naïs Haïdar propose, lui, un hip hop plus aérien. Différents, ils arrivent pourtant à se rassembler pour nous offrir de belles séquences et répondre ainsi positivement à la question du chorégraphe: «Un danseur peut-il trouver des parades à la gêne, au désir d’être lui-même, face à une certaine honte sociale et n’être finalement qu’un «surhomme» capable de prouesses? » A la fin, les artistes abandonneront la dureté de leurs assauts et battles pour une gestuelle plus tendre…

 Mais l’écriture chorégraphique vive et précise, l’humour acéré, la densité des figures d’ensemble et le style particulier à chaque interprète sont quelquefois parasités par un trop plein de mots. Dommage… car le chorégraphe signe une œuvre de cinquante minutes originale et en prise directe sur notre temps. Il rejoint ici les débats qui agitent actuellement les milieux artistiques et lance au passage quelques coups de griffes à Jan Fabre. Il y a une semaine, cet artiste et chorégraphe belge, accusé d’harcèlement sexuel par douze ex-danseuses de sa compagnie Troubleyn, a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel d’Anvers… 

 Le public de Châtellerault, nombreux et plutôt jeune, a applaudi avec enthousiasme à cette mise en pièces, ironique mais bon enfant, du machisme. Il est sensibilisé aux arts du cirque, puisque la ville bénéficie depuis 1995 d’une Ecole nationale de cirque qui a mis en place la  première option lourde au baccalauréat, des formations pour tous et un accompagnement vers une professionnalisation… 

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 4 mai aux Trois T.- Scène Conventionnée de Châtellerault, 21 rue Chanoine de Villeneuve, Châtellerault (Vienne) T. 05 49 85 46 54.

4 juin, Festival Bac in Town, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) ; 17 juin, Le Reflet, Tresses (Gironde).

 

 

Au seuil de la vie, d’après le scénario d’Ulla Isaksson, adaptation et mise en scène d’Hélène Darche ,

Au seuil de la vie, d’après le scénario d’Ulla Isaksson, traduction de Marie Hägg Allwright et Alice Allwright, adaptation et mise en scène d’Hélène Darche

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© Fred Atlan

Dans la blancheur clinique d’une maternité de Stockholm, trois femmes, trois destins croisés : Cécilia a fait une fausse couche après trois mois de grossesse, Hjørdis a raté son avortement et Stina s’impatiente: son bébé tarde à venir. Pour chacune, l’heure est à la remise en question de leur vie et de celle qu’elles vont donner, ou non… Avec Nära Livet, Ulla Isaksson, pour le film éponyme d’Ingmar Bergman (1958) qu’il tourna juste après Les Fraises sauvages, brosse l’univers incandescent et tourmenté du cinéaste suédois. Ces personnages de femmes aux nerfs à fleur de peau valurent à Bibi Andersson, Ingrid Thulin et Eva Dalhbec, un prix collectif d’interprétation féminine, la même année à Un Certain regard, au festival de Cannes.

L’adaptation d‘Hélène Darche se limite à la vie des trois patientes, aux prises avec leur corps de mère, sous l’œil sévère mais compatissant de Sister Britta, l’infirmière. Dans ce gynécée, les hommes sont juste évoqués, alors que dans le film, ils étaient interprétés par Max Von Sydow et Erland Josephson. Et ce huis-clos, où en un jour et une nuit se joue la vie ou la mort d’un enfant, renforce la tension dramatique entre personnages.

Pernille Bergendorff est une Cécilia élégante, intense et névrosée ; elle comprend que sa fausse couche est le symptôme d’un mariage raté. Sofia Maria Efraimsson campe une Stina bonne vivante et boute-en-train qui remonte le moral à la jeune et fragile Hjørdis (Pénélope Driant). En rupture de banc, l’adolescente avorte pour la deuxième fois. La brune Gwladys Rabardy, en Sister Britta revêche et autoritaire mais généreuse, contraste avec la blondeur évanescente des trois autres.

Hélène Darche dirige ses actrices avec délicatesse et elles mêlent habilement quelques mots de suédois à leurs répliques, en rappel du film et de la société du pays en 1958, où les premières lois sur l’avortement datent de 1938 et où les femmes votent depuis 1921… Cette liberté à disposer de son corps, unique au monde à l’époque, s’exprime dans Au seuil de la vie, dans les propos des personnages observés au microscope, mais sans intimisme malséant.

 La scénographie -trois lits à la blancheur immaculée sous la lumière créative d’Arnaud Bouvet- traduit l’atmosphère d’un hôpital. Cette blancheur spectrale évoque l’univers laiteux des films en noir et blanc mais il y a une belle explosion de couleurs avec des fleurs venues du dehors. Mention spéciale à Jason Meyer : sa musique limpide pour violon et piano apporte des respirations entre les moments de tension, et cette fluidité poétique transcende le réalisme des situations. Un spectacle d’une heure vingt, lumineux et poignant qui traite avec nuances, acuité et pudeur des questions à la fois intimes et universelles.

 Mireille Davidovici

 Du 1er au 25 mai, Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (Ier) T. : 01 42 36 00 50.

 

Tempest project, adaptation de La Tempête de Shakespeare et mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

Tempest Project, un spectacle issu d’une recherche autour de La Tempête de William Shakespeare, adaptation et mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

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Créé l’an passé au Printemps des comédiens à Montpellier et joué déjà un peu partout, c’est une adaptation  de l’une des dernières pièces de l’immense dramaturge. En fait, cela fait quelque soixante ans que Peter Brook est obsédé par ce texte étrange, énigmatique parfois mais aussi merveilleux et fascinant. Il l’a plusieurs fois explorée et mise en scène, des années cinquante à 1991, en Grande-Bretagne mais aussi au festival d’Avignon. Prospéro, le duc de Milan, après avoir été déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie, il maîtrise les éléments naturels et les esprits notamment Ariel, un être plein de vie  et  Caliban, un esclave, pauvre créature difforme symbolisant violence et  mort.

Le naufrage, provoqué par Ariel, d’un navire avec le roi de Naples, son fils Ferdinand mais aussi Antonio, le frère de Prospero. Grand mage et illusionniste, Prospero fait subir aux personnages arrivés sur l’île des épreuves mais Prospero se réconciliera avec son frère et le roi, mariera sa fille avec Ferdinand, et libérera Ariel et Caliban… Puis il renonce à la magie pour retrouver son duché
Cette pièce aux multiples aspects a pour des thèmes on ne peut plus actuels, comme la transmission de valeurs, le surnaturel, l’illusion, la quête d’identité, l’amour entre deux jeunes gens mais aussi la soif de vengeance que possèdent les êtres humains mais aussi les singes… La vengeance et parfois son renoncement, on le sait, est aussi le thème de nombreuses tragédies comme chez Sénèque, dans Electre de Sophocle, Hamlet et Titus Andronicus de Shakespeare. Et de ses contemporains: Thomas Kyd et sa Tragédie espagnole qui a inspiré Hamlet. Mais aussi des centaines de films américains et européens comme entre autres Vengeance aux deux visages (1961) de Marlon Brando, deux films de Quentin Tarentino ou en France,  Que la bête meure de Claude Chabrol (1969) ou plus récemment, Irréversible de Gaspar Noé. Autre thème de cette immense comédie, après le désir de vengeance: le pardon mais aussi la quête de liberté un mot qui revient souvent et qui le font remarquer Peter Brook et Marie Etienne, est le dernier de la pièce… L’esclave Caliban fils difforme de la défunte Sycorax déteste Prospéro et veut sa liberté. Comme Ariel, un esprit aérien au service de Prospéro qui l’a sauvé de la sorcière Sycorax. Et Prospero exilé dans cette île, même magicien, reste empêtré dans sa soif de vengeance. Il finira par admettre que cette vengeance -très aliénante- lui interdit justement de retrouver une forme de liberté disparue. Il pardonnera quand il verra l’amour de sa fille pour le fils de son frère, devenu un ennemi. Il sait alors qu’il n’y a pas aussi d’autre issue s’il veut que l’existence continue normalement: on ne peut vivre toujours dans un esprit de vengeance… C’est aussi la grande leçon de La Tempête…

Ici, sur le fameux plateau nu des Bouffes du Nord laissé dans son jus avec fond rouge et qui a été quelque vingt ans la maison emblématique de Peter Brook, son non moins fameux espace vide ou presque: avec quelques accessoires comme des bancs noirs où sont assis les acteurs qui ne jouent pas et quelques cylindres en bois dentelés, sans doute des pièces d’anciennes machines comme rescapées d’un naufrage pour évoquer cette île fantasmatique, en tout cas une belle trouvaille… Il y a seulement six acteurs venus d’origine et de pays différents : la marque de fabrique de la compagnie de Peter Brook. Le grand et majestueux Ery Nzaramba qui a déjà souvent joué sous sa direction, est Prospero révolté par la trahison de son frère.  Il marche pieds nus, s’appuyant sur un grand bâton. Sylvain Levitte est l’esclave Caliban, enveloppé dans une couverture militaire pleine de trous, mais aussi le jeune et beau naufragé Ferdinand qui aime -et c’est réciproque- Miranda (Paula Luna) la fille de Prospéro. Et il y a une très belle scène où ils  alignet sur le sol de fine branches où ils marchent comme sur un fil pour se rejoindre… avec une simple bâton en équilibre sur la tête. (Un exercice cher à Peter Brook comme à d’autres pédagogues). Et Fabio et Luca Maniglio, des acteurs frères qui jouent Trinculo, le bouffon du roi et son ami Stephano, l’intendant qui lève souvent le coude. Ils font penser aux jumeaux de Tadeusz Kantor qui avait présenté dans ce même théâtre son magnifique Wielopole, Wielopole en 1980 déjà. Souvenirs, souvenirs… comme en ont toux ceux qui ont fréquenté le théâtre de Peter Brook. Et il y a surtout Marilú Marini, l’immense actrice argentine qui aura tout joué: des spectacles mis en scène par Alfredo Arias, notamment la chatte dans le célèbre Peines de cœur d’une chatte anglaise (1977) et un Faust Argentin. Et elle joua aussi Caliban dans La Tempête mais aussi L’Affaire Steinheil, mise en scène de Jean-Michel Ribes (2002) ou l’année suivante, Winnie dans Oh!Les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène d’Arthur Nauziciel  2003. On l’a aussi vue dans les films de Catherine Corsini, Claire Denis…

Ce projet, intitulé comme tel, est issu d’ateliers en anglais et en français dirigés par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne. Et cela sent, un peu et même beaucoup par moments… le travail d’atelier,avec une distribution inégale. Ery Nzaramba, malgré une belle présence physique, n’est pas très à l’aise, loin du merveilleux Sotigui Kouyaté nettement plus impressionnant. Et désolé, Paula Luna, un peu raide, n’a rien de cette Miranda, la belle amoureuse. Il y a heureusement le brillant Sylvain Levitte que nous avions découvert en 2008 dans Le Garçon du dernier rang de Juan Mayorga. Et surtout Marilú Marini : dès qu’elle apparait sur le plateau, elle illumine de sa présence. A soixante dix-sept ans, chapeau ! Quelle vitalité, quelle gestuelle, quelle formidable envie d’être là sur une scène et de faire rire un public…

Malheureusement, ce n’est pas, côté mise en scène, le meilleur travail de Peter Brook. Les personnages sont souvent statiques et la pièce est réduite à une sorte de squelette. Y manque le souffle vital, la grâce et l’émotion, sauf dans quelques scènes, comme celle de la fin où les amoureux s’embrassent devant le mur rouge. Et le public ? Partagé… Vu le prix des places, il y avait ce soir-là du moins beaucoup de gens d’un certain âge qui voulaient sans doute retrouver un peu de la magie de cette mis en scène à la création. Mais visiblement déçus, comme d’autres plus jeunes qui découvraient le travail de celui qui a été un très grand metteur en scène. Et de cette heure vingt, bien longuette, que nous restera-t-il… Bref, nous oublierons vite ce Tempest project.
Avertissement à nos amis professionnels qui voudraient voir un spectacle dans ce théâtre: une ancienne comédienne qui avait obtenu une détaxe, en a eu effectivement une… à 28 € ! «Vous comprenez, lui a-t-on dit au guichet, si voulez être au parterre, c’est plus cher qu’aux balcons. » Nous vivons une époque moderne, comme disait autrefois Philippe Meyer à France-Inter.

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 21 au 30 avril au Théâtre des Bouffes du Nord,  37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (Xème).

 

Le Grand Débat, conception et mise en scène d’Émilie Rousset et Louise Hémon

Le Grand Débat, conception et mise en scène d’Émilie Rousset et Louise Hémon

 Quatrième collaboration de ces metteuses en scène avec ce spectacle qui recrée un débat télévisé, juste avant le second tour aux élections présidentielles, à partir d’archives de 1974 à 2022. Cette épreuve obligée de la vie politique française prend une valeur de rite et s’inscrit dans leur série de Rituels inaugurée en 2015. «Avec ses règles très codifiées, le débat télévisé est un véritable rituel moderne, dit Emilie Rousset. Bien autre chose qu’une ultime séquence de la course à l’électeur: un évènement d’une exceptionnelle dramaturgie (…) Une pièce de théâtre. »

 En 1974, une grande table les isolait et trois mètres séparaient François Mitterrand, de Valéry Giscard d’Estaing… Dans un décor froid et solennel, deux caméra les filment  tour à tour et nous voyons projetées en gros plan et sur grand écran, leurs poses et mimiques. Une journaliste en voix off lance les questions. Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux se prêtent à ce jeu et endossent en alternance les personnages des candidats : les futurs présidents et ceux qui seront battus. Le public, friand de l’exercice, fouille dans sa mémoire ancienne ou pas, pour deviner qui a dit quoi et quand, parmi les sept débats qui ont eu lieu à ce jour. Mais souvent, nous ne savons plus à qui attribuer ces phrases qui, à la longue, produisent un certain ronron et l’étrange impression de déjà entendu.

Puisant dans ces paroles convenues, les réalisatrices se focalisent sur la notion de rassemblement: «Cet angle de « nation » s’est imposé à nous comme fil rouge. De l’idée de nationalisation dans la bouche de François Mitterrand en 197,,à celle d’identité nationale. Mais le mot n’est plus du tout porteur des mêmes valeurs.»Grâce à un effet de montage, les phrases des protagonistes apparaissent de plus en plus stéréotypées, dénuées de fondement idéologique presque équivalentes. Nous distinguons à peine, à la manière de parler plus ou moins littéraire, et aux petites phrases maintenant historiques, époques et candidats.

Les acteurs s’appliquent, non à singer leurs modèles, mais à réduire leurs phrases à des formules creuses qu’ils se lancent, parce qu’il leur faut bien participer au duel. Et ici, ils semblent se parodier eux-mêmes. Ces paroles langue de bois, prennent donc, entre les deux tours de ces présidentielles une autre résonance, qu’à la création de cette pièce au Festival d’automne 2018. Et nous reconnaissons, entre autres, les saillies, encore toutes fraîches, de Marine le Pen et d’Emmanuel Macron. Et après ce spectacle, tout en ayant bien ri, nous sortons aussi dépités qu’après un vrai débat. ..

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu au Centre Georges Pompidou , Place Georges-Pompidou, Paris (IV ème). T. : 01 44 78 12 33.

 

Les Autres de Rémi De Vos, mise en scène de Carole Thibaut et Rémi De Vos

 

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Les Autres de Rémi De Vos, mise en scène de Carole Thibaut et Rémi De Vos

Carole Thibaut, directrice du Théâtre des Îlets-Centre Dramatique National de Montluçon (Allier) et Rémi De Vos ont répondu à l’invitation du Conservatoire National. Ils ont imaginé une création sur place ce mois-ci pour les élèves de troisième année et jouée trois jours, puis reprise au Conservatoire à Paris. Cette série de courtes scènes a pour fil rouge les préoccupations de personnages qui ont moins de trente ans.

Cela commence avec un retard de treize minutes, sans que soit prononcée la moindre excuse. Inadmissible et pas très pédagogique! La ponctualité est une règle absolue et pas l’exception. Au milieu du plateau, une table ronde avec chaises en bois et et fauteuils en skaï rouge et noir années cinquante pour ceux qui jouent; les autres assis au fond, côté jardin et côté cour, attendent leur tour et apportent les accessoires. Un vieux truc brechtien passablement usé. Et pourquoi cette bagarre avec lumière blanche stroboscopique qu’on a vue partout au music-hall comme au théâtre, depuis au moins soixante ans

Ils s’appellent Julie, Thomas, Pauline, Damien… Certains en couple avec  un enfant et tous se retrouvent chez les uns ou les autres. Et ils parlent beaucoup, surtout au début, d’un émigré syrien qu’ils ont recueilli mais qui ne sort jamais de sa chambre: «Vous vouliez qu’il ait laissé ses problèmes en Syrie?» Et ils discutent, au cours d’un repas ou d’un verre, plaques tectoniques, La Bhagavad-Gita qui a une place importante dans la pensée religieuse hindouiste. Mais aussi régimes politiques, homophobie, P.M.A., philo et littérature avec l’amitié entre George Sand et Flaubert. Malgré leurs différences de pensée politique, l’une, baronne habitant un beau manoir et servie par une flopée de domestiques mais étant pour l’abolition des différends entre groupes sociaux. Et l’autre, pas très riche mais opposé aux lois sociales votées par la Commune… Rien de très passionnant et au bout d’une demi-heure, l’ennui pointe son nez. Dans la salle, les copains des jeunes acteurs rient souvent mais les autres spectateurs, beaucoup moins…

« Comme disait Thomas Bernhard, « les gens en théorie je les comprends, mais en pratique je ne peux pas les supporter.» Fort de cette maxime, Rémi De Vos a écrit une pièce qui, à la manière d’une ronde de personnages et de situations, explose le politiquement correct et les postures de tous bords, égratignant impitoyablement nos bien-pensances et éclairant avec un humour sans concession, les ambivalences de nos engagements. N’épargnant personne, l’auteur nous régale une nouvelle fois avec un sens unique du dialogue et de la comédie. À quelques semaines des élections présidentielles, voici de quoi se nettoyer les méninges! » Enfin dixit la note d’intention!

Mais sur le plateau, côté régalade, humour sans concession et nettoyage des méninges, il faudra repasser! Le texte, un poil laborieux, ne semble guère en accord avec les préoccupations des jeunes d’aujourd’hui que nous connaissons. Avec beaucoup d’énergie, les élèves de troisième année font ce qu’ils peuvent pour essayer de rendre crédibles les personnages peu convaincants d’un texte souvent caricatural et qui n’est pas du meilleur Rémi De Vos… Mais cela fait aussi partie du métier de jouer une pièce assez médiocre. Ici mission accomplie: rien à dire, même mal dirigés, ils font le boulot pendant… deux heures bien longues. Mais, à cause du retard, nous avons dû partir avant la fin et avons dû rater quelques minutes.

La mise en scène manque de rythme et quant à la direction d’acteurs, nous sommes restés sceptiques, alors que ces jeunes gens sympathiques -il faut tous les citer : Vincent Alexandre, Louis Battistelli, Théo Delezenne, Ryad Ferrad, Myriam Fichter, Yasmine Hadj Ali, Antoine Kobi, Samantha Le Bas, Agathe Mazouin, Basile Sommermeyer, Julie Tedesco, Zoé van Herck- ont de grandes qualités, notamment gestuelles. Comme cette jeune fille dans un étonnant solo dansé (au premier rang avec une canne sur la photo), ou d’interprétation, comme ce jeune homme ( juste derrière sa camarade sur cette même photo), aux airs de Philippe Noiret, son camarade au Cons… dans les années cinquante. Il dit remarquablement un long monologue face public.

Mais pourquoi diable, Remi De Vos et Carole Thibaut les font-ils tous si souvent crier et pourquoi -comme ailleurs, au Conservatoire National Supérieur (sic), la diction est parfois aux abonnées absents! La formidable acoustique de la salle n’est pas en cause mais le plateau nu, sans doute un peu. Ces élèves sont en toute fin de scolarité et nous attendons ici l’excellence dans un travail sur le texte d’un auteur contemporain ou classique, ici peu et mal dirigé. Bref, une soirée décevante…

 Philippe du Vignal

Présentation de travail vue le 21 avril, au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, 2 bis rue du Conservatoire, Paris (IX ème).

 

Trézène Mélodies, L’Histoire de Pèdre en chansons, d’après Jean Racine et Yannis Ritsos, mise en scène et musique de Cécile Garcia Fogel

Trézène Mélodies, L’Histoire de Phèdre en chansons, d’après Jean Racine et Yannis Ritsos, mise en scène et musique de Cécile Garcia Fogel

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Mélanie Menu et Cécile Garcia Fogel © Simon Gosselin

 Avec cette pièce en forme d’oratorio, la metteuse en scène tisse fragments de la célèbre tragédie classique, extraits du Mur dans le miroir et Phèdre du poète grec. L’action se passe à Trézène, dans le Péloponnèse: Phèdre se meurt d’amour pour son beau-fils Hippolyte. Quand on lui annonce la mort de son mari Thésée, parti combattre dans les Enfers, elle ose, sur les conseils de sa nourrice, la perfide Oenone, avouer sa flamme au jeune homme. Amoureux de la princesse captive Aricie, Hippolyte horrifié, la repousse. Thésée qui revient, trouvera son épouse pendue et accusant son fils de viol. Le Roi déchaîne alors le courroux des Dieux sur l’innocent garçon…

 Ce court spectacle nous fait revivre les moments-clefs de la tragédie dans l’intimité des personnages. Nous retrouvons avec plaisir la langue musicale de Racine jusqu’au magnifique récit de la mort d’Hippolyte par Théramène qui clôt la pièce: «À peine, nous sortions des portes de Trézène, /Il était sur son char; ses gardes affligés/ Imitaient son silence, autour de lui rangés / Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes… » Les textes de Yannis Ritsos font planer, entre les épisodes, un climat délétère. Avec une tonalité contemporaine il plonge dans le quotidien tourmenté de l’héroïne enfermée chez elle: «Cette maison est remplie de ton ombre. La maison est un corps – je le touche, il me touche, se colle à ̀ moi, la nuit surtout. Les flammes des lampes me lèchent les cuisses, les flancs, leur lave me brûle, me rafraîchit, me désigne. »

 La pièce est entièrement chantée. La musique, assez monocorde et répétitive, laisse entendre la fluidité des alexandrins, les lamentations et les plaintes des héros et se durcit pour faire sonner la prosodie heurtée et sensuelle de Yannis Ritsos. Elle se teinte d’accents empruntant aux âpres mélodies méditerranéennes et au rebetiko des anarchistes grecs. A la guitare sèche ou électrique, Ivan Quintero, qui signe les arrangements, impulse un rythme au chant de Cécile Garcia Fogel (Phèdre et Théramène) et Mélanie Menu (Aricie, Oenone, Aricie, Hyppolite). Elles monologuent, dialoguent ou entrelacent leurs voix avec simplicité, sans chercher la performance.

 Même simplicité dans la scénographie de Caroline Mexme : poteries, amphores, sable noir répandu pour circonscrire des aires de jeu. Un amas de chaises, sièges des personnages absents… Un dispositif léger et facile à implanter en tout lieu. Un beau concentré de Phèdre, qui, en à peine une heure, nous emporte avec émotion aux portes de Trézène…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 30 avril, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème) T. : 01 45 45 49 77

 Le Mur dans le miroir anthologie de poèmes de Yannis Ritsos, traduction de Dominique Grandmont, Gallimard, collection Poésie.

Phèdre, traduction d’Anne Personnaz, Erosonyx éditions. 

 

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