Que faut-il dire aux Hommes ? mise en scène de Didier Ruiz

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© Emilia Stefani-Law

Que faut-il dire aux Hommes ? mise en scène de Didier Ruiz

Après les ex-prisonniers d’Une longue peine, après les personnes transgenres de TRANS (me’s enlla »), (voir Le Théâtre du blog), le metteur en scène donne ici la parole à sept hommes et femmes engagés dans leur foi. Ils viennent dire leur parcours spirituel,  leurs doutes et questionnements, et partager leurs réponses. «Dans une société en manque de spiritualité et où les religions sont synonymes de déchirements et de haine, remarque Didier Ruiz, il me semble que nous avons besoin de nous reconnaitre, de nous retrouver. Nous avons besoin de soleil. Oui, de soleil. »

Parler de spiritualité au théâtre est chose délicate et il a fallu faire confiance à ceux qui se sont prêtés à ce jeu pour trouver la juste distance. Pari réussi : il n’y a chez ces protagonistes aucune ombre de prosélytisme. Ils ne sont pas enfermés dans les dogmes et nous montrent seulement la voie vers la lumière que leur apporte leur engagement religieux.

 Chemin parfois rocailleux et exigeant que nous suivons pas à pas. Brice, un frère dominicain, vit dans un couvent parisien et s’interroge sur le sens du péché. Marie-Christine, catholique, a quitté sa congrégation et devenue théologienne, fait des conférences et du «coaching» d’entreprise. Grace, originaire du Kenya, après avoir fui une famille ultra-religieuse, a gagné la France, chef de file de la laïcité et elle est maintenant pasteure à Paris. Jean-Pierre, juif d’Algérie, avocat à la retraite, est resté pratiquant, même après s’être rebellé contre l’autorité d’un rabbin. Éric, bouddhiste, travaille auprès d’ O.N.G. à l’étranger et Olivier, chamane, exerce le métier de clown… Enfin, Adel, un artiste, nous donne une vision très personnelle de l’Islam.

 Dans une scénographie sobre : un plateau en bois nu suspendu par des filins d’acier, leurs paroles d’abord à tour de rôle, viennent bientôt s’orchestrer en un chœur pour résonner ensemble, révélant des convergences inattendues. «Comme pour les précédentes créations,  précise le metteur en scène,  je travaille selon le procédé de la parole accompagnée qui m’est cher, et j’ai fait le choix d’une partition orale et non d’un texte. »

Depuis plus de quinze ans, avec sa Compagnie des Hommes, Didier Ruiz rassemble des personnes qui ne sont pas du métier et qu’il appelle «innocents» ou «intervenants». Son travail va au-delà du théâtre documentaire et tend à traquer «ces invisibles, engagés pour atteindre la liberté». Les questions et thèmes abordés dans ses créations, comme le parcours effectué, se révèlent sensibles, brûlants, parfois risqués. Actuellement, la religion n’a pas bonne presse  mais il est plutôt question ici du supplément d’âme qui fait notre humanité…

Mireille Davidovici

Présentation professionnelle vue à la MC 93 de Bobigny  (Seine-Saint-Denis) le 9 janvier.

Prochaines dates sous réserve: 9 février, Théâtre de Chevilly-Larue (Val-de-Marne); 18 février, Châteauvallon-Scène Nationale, Ollioules (Var).
17 mars,Théâtre de La Coupole, Saint-Louis (Haut-Rhin).
Et du  4 au 20 mai, Théâtre de la Bastille, Paris (XIème).

 


Archives pour la catégorie critique

Grand ReporTERRES #2 par le collectif Marthe, avec la concours de Claire Richard

THEATRE DU POINT DU JOUR

© Bertrand Gaudillère

Grand ReporTERRES #2 par le collectif Marthe, avec la concours de Claire Richard

 

Angélique Clairand et Eric Massé, à la tête du Théâtre du Point du Jour à Lyon depuis un an, veulent en faire une « maison de création » en prise sur le monde et se mobilisent pour offrir une programmation nomade décentralisée dans le V ème, un vaste arrondissement…

Ces metteurs en scène tissent aussi des liens avec des compagnies allemandes, espagnoles, italiennes, coréennes… pour des projets socialement engagés. Et ils accueillent pendant trois ans en résidence, deux équipes de la région Rhône-Alpes : la compagnie Y d´Etienne Gaudillère et le collectif Marthe. Chacune a été   invitée à participer au cycle les Grands ReporTERRES, où journalistes et artistes croisent leurs regards sur des questions d’actualité.

Cette saison, sur le thème : “zone à défendre“, le collectif Marthe aborde les luttes des cyber-féministes contre l’hégémonie du capitalisme patriarcal dans le numérique. Les actrices-metteuses en scène, issues de l’école de la Comédie de Saint-Etienne, ont été interpellés par Pas d’internet féministe sans serveurs féministes, un article de Claire Richard dans le magazine Panther Première. Et elles ont demandé à la journaliste de les rejoindre pour écrire en deux semaines, une pièce d’une heure sous forme de théâtre d’intervention.

« L’internet féministe, dit Claire Richard, est une histoire fantôme. » Avec Clara Bonnet, Marie-Ange Gagnaux, et Maybie Vareilles, elle a entrepris une plongée dans les archives et écrit le texte de la voix off qui déroule cette histoire tout au long du spectacle. Des tubes fluo baladeurs éclairent des châssis  mobiles où seront affichés les documents collectés. Dans ce décor sommaire, les actrices remontent aux sources de la division du travail, qui, progressivement, a tenu les femmes à l’écart des progrès techniques.

Nous revenons à l’aube de l’humanité : « Parce que nous saignons tous les mois, nous ne devons pas faire couler le sang. On nous a retiré les armes. » Ce sont pourtant les femmes qui ont fabriqué les paniers et les poteries essentiels pour transporter les viandes de la chasse. Elles encore, qui ont manœuvré les cartes perforées des métiers à tisser automatiques puis celles des premiers ordinateurs… Qui connaît l’Anglaise Ada Lovelace (1815-1852)? Elle réalisa pourtant le premier programme informatique en travaillant sur un ancêtre de l’ordinateur…  Ou Grace Hopper (1906-1992), une amirale de la Marine américaine qui, pour I.B.M., conçut les premiers langages évolués de programmation Fortran et Cobol. Leurs noms, comme ceux de nombreuses créatrices, ont été effacés de l’Histoire…

Parallèlement à cette recherche archéologique, les actrices se livrent à un joyeux bidouillage pour construire leur propre serveur internet, à l’instar de nombreux réseaux  autonomes gérés par et pour les femmes. On écoute en voix off et sous-titrée, la militante catalane Margarita Padilla. Cette ingénieure analyse l’emprise du capitalisme numérique sur nos vies et pointe la nécessité de construire des réseaux indépendants… Dans un intermède ludique, sont  exposées les thèses de la philosophe cyber-féministe Sadie Plant qui, dans Zeros and Ones (Les Zéros et les uns), déconstruit le mythe selon lequel la pratique d’Internet est naturellement réservée au genre masculin…  

 Le collectif Marthe nous offre ici un tract théâtral qui allie fantaisie et réflexion. Salutaire en ces temps où les G.A.F.A.M.  (Google Apple Facebook Amazone Microsoft ) étendent leur empire, au point de mettre en danger notre liberté et nos vies privées. Comme le théâtre est fermé jusqu’à nouvel ordre, le collectif Marthe et l’équipe du Point du jour, en ont imaginé une version « podcast » accessible au plus grand nombre : https://soundcloud.com/user-861304615/grand-reporterre-2/s-6cQHutLqGf7

 Mireille Davidovici

Présentation professionnelle vue le 8 janvier, Théâtre du Point du jour, 7 rue des Aqueducs, Lyon (Vème). T. :  04 78 25 27 59.
 www.pointdujourtheatre.fr  

Giordano Bruno, le Souper des Cendres à partir des, adaptation de textes de Giordano et mise en scène de Laurent Vacher,

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© Reynaud Delage

Giordano Bruno, le Souper des Cendres adaptation de textes de Giordano Bruno et mise en scène de Laurent Vacher,

 Visionnaire, cet astronome et philosophe italien affirmait, dès le XVl ème siècle : «Un nombre infini de soleils existent ; un nombre infini de terres tournent autour de ces soleils comme les sept planètes tournent autour de notre soleil. Des êtres vivants habitent ces mondes.» De quoi être brûlé vif, sur la place publique, à Rome !

 « La vie et la philosophie de Giordano Bruno sont en mouvement perpétuel, dit Laurent Vacher, et je veux que le spectateur puisse entrer dans sa tête, qu’il ressente la force de son cheminement de pensée », Depuis plusieurs années, le metteur en scène fréquente cet éminent personnage : un premier spectacle déambulatoire proposait au public d’accompagner l’errance, à travers l’Europe, du philosophe exilé.

Cette nouvelle création nous fait pénétrer dans la cellule de Giordano Bruno, arrêté par l’Inquisition et dont nous suivons les méandres de sa pensée  quand il prend la décision de ne rien abjurer de ses théories scientifiques, contraires aux dogmes des l’Église. : « Devant le trépas, écrit-il, mon cœur ne se soumettra à nul mortel. »

Plateau nu, murs sombres. Le philosophe (Benoît Di Marco) croupissant dans une geôle. Tantôt mélancolique il se revoit enfant studieux, rêvant d’espaces infinis, sous les cieux étoilés. Tantôt indicatif, il se rebelle contre l’ignardise de ses juges qu’il traite, non sans humour, de tous les noms… En dialogue constant avec la contrebasse de Philippe Thibault (en alternance avec Clément Landais), le comédien fait revivre les amitiés masculines de Giordano Bruno et sa colère contre les tenants du système de Ptolémée et des principes d’Aristote, contraires à la vérité scientifique qu’il pressent. Nous le suivons sur les chemins ardus de l’astrophysique, sur les pas de Copernic, de l’astronome danois Tycho Brahe,  et d’autres savants avant eux…

 Dans la pénombre et le dénuement, sa pensée, mise à jour par Laurent Vacher, nous paraît d’autant plus claire. Le metteur en scène s’est limité à construire une dramaturgie et à écrire quelques transitions.  Il a puisé en grande majorité dans les superbes écrits de Giordano Bruno, notamment son prémonitoire Souper des Cendres (1584). Le mercredi des Cendres marquant chez les chrétiens, le premier jour du carême  soit quarante jours de pénitence avant Pâques.

L’ouvrage est le premier des six dialogues philosophiques où son auteur révise la théorie hélio-centriste de Copernic qui prétendait encore que l’univers était fini et composé d’une sphère d’étoiles fixes. Giordano Bruno envisage, lui,  un univers infini et homogène qui n’a pas de centre, avec un nombre illimité de mondes et de  systèmes solaires… Il ne renie pas Dieu mais le place partout et nulle part, à l’image de l’Univers : «Nous le savons : il n’y a qu’un ciel, une immense région éthérée où les magnifiques foyers lumineux conservent les distances qui séparent au profit de la vie perpétuelle et de sa répartition. Ces corps en enflammés sont les ambassadeurs de l’excellence de Dieu, les hérauts de sa gloire et de sa majesté.»

 Ce spectacle d’une grande sensibilité, retient l’attention du public mais nous n’étions qu’une dizaine de professionnels admis à cette première et unique représentation. Nous avons suivi toutes les subtilités de la mise en scène, apprécié la finesse de jeu de l’acteur et du musicien, comme leur connivence. Manquait la chaleur du public pour que le courant passe vraiment. Combien de temps durera encore ce carême ? Le Souper des Cendres était programmé en décembre mais il faudra attendre l’automne prochain pour le revoir sur cette scène parisienne…

Représentation professionnelle vue le 14 décembre au Théâtre de la Reine Blanche, 2 passage Ruelle, Paris (XVIII ème) T. : 01 42 05 47 31.

www.compagniedubredin.com

Le Banquet des Cendres, Montpellier, 1988.  ; La Cabale du cheval Peégase, Paris, M. de Maule, 1992.
Œuvres complètes. Les Belles Lettres, Paris 1993–2000 ; De la Magie, Allia 2000.

 

 

Une vie après la scène…

Une vie après  la scène…

 Faute de les présenter en tournée, certains spectacles, que nous avons vus et appréciés, ont trouvé d’autres moyens de diffusion comme, entre autres Je ne serais pas arrivée là, si …qu’on peut écouter en  « podcast » sur France-Culture et d’Une femme se déplace  qui a pris la forme d’un disque sur deezer, itunes et autres supports. Petit rappel de ces jours heureux où les spectacles se jouaient devant un vrai public !

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Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

 Je ne serais pas arrivée là, si d’après les interviews d’Anick Cojean, mise en scène de Judith Henry

Un spectacle plusieurs fois repris depuis que nous l’avons vu au Theâtre Antoine, à Paris, dans le cadre des Paroles Citoyennes,  un festival lancé en 2018 par Jean-Marc Dumontet pour «faire écho aux grandes questions sociétales de notre temps.» En cette soirée inaugurale en 2020, parole est donnée aux femmes : Judith Henry et Julie Gayet lisent des extraits de Je ne serais pas arrivée là si … d’Annick Cojean.  A partir de ces quelques mots anodins, la journaliste amorçait pour Le Monde une série d’entretiens avec des femmes et hommes célèbres .

Ceux réalisés avec des femmes ont ensuite été publiés.  «Elles se racontent avec une sincérité bouleversante, écrit Annick Cojean dans la préface. Elles cherchent dans leur histoire quels ont pu être leurs principaux ressorts et ce que la vie leur a appris. Toutes ont imposé leur voix dans un monde dont les règles sont forgées par les hommes et toutes ont eu à cœur de partager cette expérience. »

Les comédiennes, tour à tour intervieweuses et interviewées, donnent leur voix à six femmes. D’abord Gisèle Halimi, qui revient sur soixante-dix ans de combats. La célèbre avocate française disparue cette année, se souvient avoir découvert précocement la malédiction d’être née fille mais refusera alors un destin assigné par son genre… Elle porte en elle : « une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »: une énergie que Judith Henry nous fait entendre sans artifice.

Amélie Nothomb répond à la question de la journaliste par : «Si je n’avais été insomniaque de naissance. » (…) « Je me racontais des histoires, j’étais le locuteur et le public», avant de lui confier les grands traumatismes de son enfance : agression sexuelle, arrachement au Japon et à sa nourrice. Son ambition de jeune fille, une fois arrivée en Belgique, était : «Tout simplement d’être japonaise». On reconnaît ici, porté par Julie Gayet, l’humour froid de la romancière.
  

 Pour l’autrice Virginie Despentes, jouée avec piquant par Judith Henry, c’est : « Si je n’avais pas  arrêté de boire à trente ans», qui a induit son destin et dit Christiane Taubira: « S’il n’y avait pas eu ce rire tonitruant de ma maman. Ce rire qui revenait comme une joie invincible. Oui, invincible. » Sa mère fut un exemple de courage pour cette future ministre qui, dès l’âge de six ans, voulait «sauver le monde ». 

 La romancière Nina Bouraoui, pour sa part, a été marquée d’abord par le fait d’être née en Algérie, puis par une différence: son homosexualité qui l’a guidée.  Et l’ethnologue Françoise Héritier (1933-2017) dans doit son itinéraire à sa curiosité, quand elle a entendu parler par des camarades, du séminaire de Claude Lévi-Strauss: «J’avais vingt ans, j’étudiais l’histoire-géographie et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours à l’Ecole Pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation. »

Ces propos largement réécrits par Annick Cojean retrouvent ici leur oralité originelle. Et à un débat organisé à l’issue de cette lecture scénique, la journaliste dit  avoir reconnu le rythme des phrases et le grain de voix de ces femmes. Et «On a essayé, dit Judith Henry qui en a fait l’adaptation, de rendre leurs paroles et leur présence même si on a beaucoup coupé.»

Ces personnalités, aux parcours divers mais souvent cabossés, semblent se répondre. Une étrange sororité les relie : pour la plupart, elles sont arrivées là en surmontant des traumas et en transgressant des interdits. «Elles se sont toutes battues dans un monde d’hommes, dit Annick Cojean, elles ont montré plus de courage, travaillé davantage, subi des insultes, des violences et même des viols. »

 Grâce à la magie de cette simple lecture, les actrices ont partagé avec nous des moments intenses, sans pour autant s’identifier à leurs personnages. Une distance qui permet aux spectatrices de reconnaître un peu de leur histoire, dans celle de ces célébrités. Au-delà d’un certain effet “people“, leur courage et leur étonnante sincérité forcent l’admiration et nous incitent à reprendre le flambeau. Françoise Héritier dans une interview réalisée peu de temps avant sa disparition, se réjouissait du mouvement Metoo: A retrouver en Podcast sur France-Culture

UNE FEMME SE DEPLACE

© Christophe Reynaud de Lage

 Une Femme se déplace, texte, mise en scène et musique de David Lescot

 Vu au Théâtre des Abbesses à Paris la saison dernière, cette comédie musicale devait être reprise cet automne au Montfort Théâtre, à Paris et a été juste présentée à quelques professionnels (voir plus bas). L’auteur conte ici, en paroles, chansons et musique, le voyage d’une jeune femme, Georgia, dans plusieurs époques de son existence. Avec «l’idée d’écrire pour la scène, un portrait de femme, à l’échelle d’une vie». Il a confié ce rôle à Ludmilla Dabo : autour d’elle, des comédiens-chanteurs talentueux accompagnés par quatre musiciens.

Tout commence lors d’un banal déjeuner dans un restaurant à concept : on n’y sert que du fade… pour «discerner quelque chose derrière le rien». Ballet insidieux des serveurs, menu aux noms ronflants…La jeune femme parle avec une amie de sa vie de bobo parisienne, plate et sans histoires : elle aime son travail, son mari et ses enfants… 

Survient alors des mini-catastrophes qui la déroutent. Paniquée, elle confond le brumisateur de table avec un chargeur de téléphone, et tout disjoncte. Elle se retrouve dans un autre temps de sa vie. Grâce à cet artifice et guidée par une voisine de table au fait du processus, elle va effectuer des allers et retours  “intra-biographiques“  dans le passé et le futur. Et vers des moments et des personnages-clés de sa vie : un mari timide qui ne finit jamais ses phrases et qui dit oui à tout, un père coureur de jupons mais témoin de Jéhovah, une mère exubérante et criblée de dettes, une amie d’enfance dépressive et son amour d’adolescence, rebelle et inconséquent…

Le metteur en scène utilise les artifices artisanaux du théâtre : scénographie, son, lumières, chorégraphie et jeu d’acteurs mais sans jamais recourir à la vidéo.

 Pour marquer les alternances temporelles, le décor épuré du restaurant Platitude repère pour le présent, change d’un épisode à l’autre pour accueillir des éléments du passé ou de l’avenir : lit, chaises, table basse… Il avance et recule, comme le temps, au vu et au su de l’héroïne. Les déplacements dans le futur embrouillent, plus qu’ils n’éclairent Georgia. Et ses incursions dans le passé déterrent fantômes et événements dramatiques effacés de sa mémoire : avortement, mariage de raison, suicide d’une amie, disparition d’un fiancé…

Avec cette fable symbolique, David Lescot questionne les choix sur lesquels on bâtit une vie rangée. Il s’agit, comme le proposait le restaurant, de «discerner quelque chose derrière le rien». A mesure que Georgia voyage dans sa propre histoire, doutes et regrets bousculent ses certitudes. Mais peut-on modifier le passé et réparer ses erreurs ? Pour David Lescot : «Le thème de la dette qui structure les relations familiales et amoureuses, irrigue la pièce toute entière.» Une chanson met en scène toute la famille qui enjoint l’héroïne à payer ses dettes ! «Il s’agit bien, dit l’auteur, de représenter le monde contemporain et ses diktats, les choix pour orienter sa propre existence, ou encore le dur de métier de vivre ensemble. »

 Mais foin de la mélancolie… Cette comédie aux interrogations existentielles mêle le burlesque aux émotions intimes. Et les situations et personnages, comiques et attachants, renvoient au monde de la petite bourgeoisie urbaine  actuelle. On pense à l’univers ironique d’une Claire Brétécher… Une Femme se déplace échappe au réalisme social grâce à la musique, au chant et à la danse. Où il y a un décalage des thèmes et une tension désamorcée. Dans le restaurant, sont diffusés « des silences enregistrés en plusieurs points de la Planète »,  sinon l’orchestre mêle sons acoustiques et effets électroniques et glisse d’un genre musical à l’autre. Anthony Capelli signe les arrangements des vingt morceaux écrits pour piano électrique (Fabien Moryoussef),  basse (Philippe Thibault), guitare (Ronan Yvon) et batterie (Anthony Capelli).

Les chansons expriment des sentiments dans la pure tradition lyrique; elles sous-tendent aussi des échanges dialogués ou bien s’articulent avec la musique, sur le mode du parlé/chanté. Avec des arias tristes, comme celle que chante l’amie dépressive. D’autres enjouées comme celle où le le mari déclare :  «Oui. Je dis oui à tout » qui sonne comme un tube. Et il y a plusieurs morceaux de bravoure comme le solo du fils, un futur “geek“, s’excitant sur le fonctionnement du GPS. Ou un inventaire de biens lors d’une saisie : récriminations de la mère, ballet et chœur des huissiers brandissant les meubles. Grâce à un détour par la science-fiction, se dessine la vie d’une femme de trente-cinq ans. Une comédie musicale en deux heures quinze qui vaut le déplacement

A écouter sur Deezer, Itunes etc …

Mireille Davidovici

Pour des raisons indépendantes de notre volonté, nous n’avons pu assister à cette présentation professionnelle mais seulement à sa plus grande partie. Nous avons admiré la grande rigueur de la mise en scène malgré une certaine tendance à la répétition sans doute inspirée, comme la scénographie, d’anciens spectacles de Bob Wilson avec chaises et tables de restaurant au style minimaliste.

 L’acoustique du Monfort est loin d’être bonne et c’est un euphémisme. Ainsi, la balance entre l’orchestre et les acteurs-chanteurs aurait méritée d’être plus étudiée. Et malgré  des micros HF, on comprenait mal le texte de Ludmilla  Dabo. Le fait que cela se passe dans cette grande salle où il y avait une quarantaine de spectateurs, n’arrangeait sans doute pas les choses. Et ce parlé-chanté base de cette parabole teintée de science-fonction où cette jeune femme navigue dans le temps, nous a paru assez sec et ne nous pas vraiment convaincu.
 
Mais bon, les transplantations d’un lieu à un autre ne sont jamais favorables à un spectacle et on a eu la preuve une fois de plus combien l’absence d’un vrai public peut être un facteur négatif… Dommage et il faudrait revoir cette comédie musicale dans des conditions normales. Mais cela risque de n’être pas pour tout de suite… après l’annonce ce soir de la décision du Conseil d’Etat! Et on reste sceptique quant à la réouverture des salles de spectacle et lieux culturels le 7 janvier…

 Philippe du Vignal

 

Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

 

Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron

Le projet ne manque pas d’ambition et le résultat s’avère à la hauteur. Librement inspiré de la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), cette pièce puise à plusieurs sources: «Je me suis permis de me perdre dans des recherches et aussi de me plonger dans la vie intime de Lawrence, dit Eric Bouvron. J’ai essayé d’imaginer la vie intérieure d’un jeune de vingt-quatre ans. » Il lui aura fallu quatre ans avec un séjour parmi les Bédouins de Jordanie, pour trouver le juste point de vue sur cette épopée qui forgea la légende de Lawrence d’Arabie. Anglophone, né en Égypte d’un père français et d’une mère grecque, le metteur en scène a grandi en Afrique du Sud. Il a demandé à Benjamin Penamaria, acteur et compositeur franco-espagnol, d’être le coauteur  de cette pièce.

Nous plongeons dans les remous de l’Histoire. 1916 : le désert d’Arabie est sous le joug de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne. Les Anglais, au Caire, enrôlent le jeune homme, passionné par la culture arabe dont il maîtrise la langue et les dialectes locaux. Lawrence gagne la confiance des chefs tribaux qu’il aide à se fédérer sous la bannière de Fayçal, le fils du roi Hussein, chérif de la Mecque, pour bouter les Turcs et leurs alliés allemands hors de leurs territoires.

Le succès du sabotage du chemin de fer du Hejaz, mené par les Arabes sous son commandement, leur laisse espérer la création d’une nation arabe unie et indépendante. Mais Lawrence, tout à fait loyal à l’égard de ses frères d’armes, sera trahi par les accords Sykes-Picot que les gouvernements français et anglais ont établi en secret pour organiser leur mainmise sur la région… La paix signée et l’empire ottoman démantelé, Fayçal ne se retrouvera pas à Damas à la tête d’un État indépendant réunissant Syrie, Jordanie et Irak, contrairement aux promesses des Anglais mais dans une Syrie placée sous protectorat français: «Si nos gagnons la guerre, dit Lawrence, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier. »

Ce récit biographique tranche avec le film épique de David Lean ou même avec Les Sept Piliers de la sagesse, le volumineux récit de T.E. Lawrence. Très cinématographique, le spectacle procède par courts tableaux, interprétés par un chœur de huit acteurs qui tiennent une soixantaine de rôles. Deux musiciens et une chanteuse, assurent le lien entre les séquences qui s’enchaînent dans une temporalité bousculée, depuis l’enfance du héros dans l’Angleterre victorienne, jusqu’à la Grande Guerre.

On le suit de Londres au Caire, d’Aqaba, à Damas, puis du Pays de Galles, à Paris…  Et jusqu’au petit cottage du Devon où, blessé, il ressasse ses déconvenues après la trahison des Anglais, entouré des fantômes de la guerre. Parmi eux, son fidèle serviteur Dahoom qui l’a accompagné dans toutes ses aventures mais que le typhus emporta. Ce personnage  apparenté à un valet de comédie, version orientale, et interprété par Slimane Kacioui,  donne une tonalité «couleur locale» et apporte émotion et jovialité face au style plus retenu de Kevin Garnichat, dans le rôle-titre. Il joue aussi bien l’adolescent, enfant illégitime d’un lord anglais, que le jeune savant frais émoulu d’Oxford, embarqué dans une expédition archéologique anglaise en Turquie, ou l’officier et fin stratège recruté par les services du renseignement de l’armée britannique, au Caire.

 Grâce à une scénographie minimaliste avec juste quelques éléments de décor et de costumes, on passe en un clin d’œil d’un univers et d’une période à l’autre. La musique, militaire, pour situer l’état-major anglais, se fait orientale quand on pénètre chez le roi Hussein interprété par Stefan Godin qui joue aussi le général anglais Allenby, ou dans le camp  de son fils Fayçal (Julien Saada  qui incarne aussi la mère de Thomas Edward). La pièce nous emmène jusqu’à l’après-guerre, avec une brève incursion dans le moment où est conclu le traité de Versailles où l’on voit les Alliés déshabiller littéralement l’Allemagne en la personne de son Kaiser. Autre image saisissante: de grands parapluies noirs déployés figurent Londres en 1924,  quand Lawrence est embauché par Winston Churchill…  

Emportés dans les tourbillons de l’histoire, sur les traces d’un homme hors du commun, nous avons été tenus en haleine pendant une heure cinquante. Grâce à  une mise en scène fluide et à des artistes habiles à faire vivre une multitude de personnages. Le violon de Raphaël Maillet fait naître des ambiances variées, Julien Gonzales, à l’accordéon et à la batterie, assure les rythmes et ruptures de ton  et, avec sa voix chaude de contralto, Cecilia Meltzer distille une certaine nostalgie.

Eric Bouvron, qui avait reçu le Molière du Meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, livre un récit efficace qui nous éclaire sur le présent tourmenté du Moyen-Orient. Nous remontons avec lui aux racines du mal, comme l’annonce la dernière scène, muette, où un prince arabe, face public, apparaît miné par la rancœur… Il faudra suivre les prochaines créations d’Eric Bouvron : Corne brûlée sur le braconnage en Afrique et un spectacle sur Roland-Garros.

 Mireille Davidovici

Du 7 janvier au 14 février, Théâtre 13/Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris (XIII ème)

Qu’ils crèvent les artistes (suite et non pas fin…)

Qu’ils crèvent les artistes (suite, et non pas fin…)

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Tiens, une idée, les évêques de France, puisqu’ils ont obtenu que les églises soient à nouveau complètement ouvertes pourraient inviter des compagnies à jouer dans les églises: c’est Noël et ce serait un beau retour aux sources même du théâtre… Charles Berling, directeur du Théâtre Liberté-Scène Nationale de Toulon, a de nouveau sur France-Inter, exprimé sa colère mais cela semble laisser  de marbre Roselyne Bachelot qui se réfugie dans un prudent silence.

Adrien de Van, le directeur du Théâtre Paris-Villette, avec l’aide d’un cabinet d’avocats, va saisir le  Conseil d’Etat: « Chacun est en droit d’exiger des mesures justes. Et celles-ci ne le sont pas. Chacun est en droit d’exiger que les efforts et les renoncements qui lui sont demandés se basent sur des considérations sanitaires et soient équitables. Et ceux-ci ne le sont pas, puisque le Ministère de la Culture a rappelé lui-même que les lieux de culture étaient parmi les plus sûrs. »

Comme Christian Benedetti, directeur du Studio-Théâtre à Alfortville et à Paris, le Monfort, Edouard Chapot et Mathieu Touzé, directeurs du Théâtre 14 à Paris. Et on peut parier sans grands risques que le mouvement va faire tache d’huile. Macron l’aura bien mérité: tout le monde ira sans doute voter pour lui… A moins que n’ait lieu -le décret n’est pas encore paru un rétropédalage en règle avec explications confuses: une habitude de ce gouvernement qui n’en est plus à une contradiction près… Bien entendu, nous vous tiendrons au courant du prochain épisode de ce triste feuilleton que Jean Castex et Emmanuel Macron auraient pu nous épargner…

Philippe du Vignal

Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020 /2 : trente-troisième édition

 

Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020 /2 : trente-troisième édition

Festival du Cirque Actuel d’Auch 2020 /2 : trente-troisième édition

Ghost Light 2©Loup-William Théberge

 Avec quelque soixante-dix représentations de vingt-sept spectacles, malgré un contexte particulier et l’absence de nombreuses écoles et d’animations qui attirent les familles, le public est au rendez-vous et toutes les séances affichent complet. Il fait toujours bon retrouver l’ambiance du cirque:  « C’est plus ouvert que le théâtre, dit l’une des jeunes bénévoles. On est plus dans le partage. »
 Mais on sent les artistes nerveux dans les disciplines de haute précision. Le confinement ne leur a pas permis de s’entraîner pendant plusieurs mois et avec l’annulation des événements de d’été, ils n’ont pas joué depuis longtemps. Auch est donc  le premier grand festival de cirque de la saison et les spectacles que nous avons pu voir, expriment en filigrane une certaine inquiétude chez eux.

 Ghost Light / Entre la chute et l’envol de Nico Lagarde et Ugo Dario

 “Lampe-fantôme“, nom anglais de la « servante » :  une ampoule électrique  qui, sur un haut pied, semble veiller sur le plateau, la nuit. Dans cette maigre clarté, au centre de la scène circulaire, une longue bascule comme animée d’une vie propre, oscille avec lenteur dans un léger gémissement. Les duettistes québécois, élégants, vont se glisser dans la pénombre et évoluer sur cet agrès pendant une heure, accompagnés par la musique crépusculaire du compositeur Félix Boisvert. Deux porte-manteaux sur roulettes, dits « valets de chambre» vont et viennent sur le plateau, pour livrer leurs costumes.

 La bascule devient un terrain de jeu pour des sauts aussi périlleux que prodigieux. Dans un ballet d’ombre et de lumière, les artistes s’envoient alternativement à plus de sept mètres de haut, rebondissent et atterrissent souvent dangereusement. Ils maîtrisent l’art de la chute feinte et les roulés-boulés au sol. La lumière monte, la tension aussi, sur une musique métronomique implacable. Ils s’amusent à nous (se) faire peur ou s’adonnent à des exercices plus ludiques, en traitant leur bascule comme un tourniquet  d’enfant…

La chorégraphie des corps dans le clair-obscur s’organise dans un espace circulaire entre verticalité et horizontalité. Une belle géométrie variable pour un scénario intense où, dans de poétiques contrejours, se tisse une relation intime entre ces artistes. Quand Ugo quitte le plateau, en proie à une certaine lassitude, Nico reste là, désemparé, seul avec le fantôme lumineux ou la veste vide de son partenaire. Seul, sur cette bascule, il ne peut plus jouer. Pour Nico Lagarde et Ugo Dario, artistes virtuoses et inventifs, le cirque n’est pas une aventure solitaire et même les accessoires sont de la partie.

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Low Cost Paradise – Cirque Pardi! ©Philippe Boutelier

Low Cost Paradise création collective du Cirque Pardi!,  mise en scène de Garniouze

 Un brin nostalgique, ce paradis de pacotille dans une atmosphère de cabaret déjanté. “Paradise lost“, annoncent des lettres en tubes fluo… Il faut se faire une raison et, entraîné par la musique d’Antoine Bocquet, danser sur les décombres de notre vieille société.

Cette compagnie basée à Toulouse, a vu le jour en 2011 sous l’impulsion de l’équilibriste Maël Tortel qui est aussi constructeur et machiniste. Depuis, elle balade un peu partout son chapiteau et ses artistes qui maîtrisent tous plusieurs instruments, chantent et jouent la comédie mais peuvent aussi faire des numéros de haute qualité, comme en témoigne ce dernier spectacle, créé l’an passé.

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vivre Circa Tsuica © DR

(V)ivre création collective de Circa Tsuïca, mise en scène de Christian Lucas,  création musicale de Guillaume Dutrieux et Rémi Sciuto

Cette fanfare-cirque du Cheptel Aleïkoum  est un collectif né en 2004 de la quinzième promotion du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne et basé à Saint-Agil (Lot-et-Cher). D’autres artistes, musiciens, compositeurs, scénographes et graphistes l’ont rejoint mais chacun fait ses propres créations, tout en restant lié à la compagnie.

 Thème central de cette dernière pièce: comment vivre ensemble ? Le public devait être convié à partager ce questionnement mais les circonstances en ont décidé autrement… Pour chauffer la salle, les spectateurs, depuis les gradins,  sont invités à reprendre, en chœur, quelques gestes et notes de musique… « Le public est une partie constituante de notre écriture, car le partage avec l’autre est un désir qui nous réunit », disent les artistes et le chapiteau reste le moyen d’être dans la rue, tout en créant un espace chaleureux unique. »

 Douze circassiens/musiciens évoluent sur des vélos d’acrobatie, tout en jouant de leur instrument. Ils tournent en rond ou traversent la piste qui devient alors une rue où se croisent des personnages. Un SDF, un dragueur, quelques coquettes… passent à pied ou virevoltent à bicyclette. Des amoureux s’embrassent, des hommes se bagarrent tout en faisant nombre d’acrobaties. Un meneur de jeu fait claquer son fouet pour remettre la troupe au pas. Mais les artistes ont tôt fait de reprendre leur liberté, à l’instar de l’oiseau-chanteur qui les accompagne et se perche sur les têtes,  en sifflotant …

 Si le vélo reste l’agrès principal de (V)ivre, il y a aussi quelques jolis numéros de corde et trapèzes volants.  Franck Bodin, Guillaume Dutrieux, Olivier Pasquet, Lola Renard, Thomas Reudet, Charlotte Rigaut, Rémi Sciuto, Matthias Penaud, Maxime Mestre, Cécile Berthomier et Anja Eberhart nous communiquent leur joie de vivre dans une ivresse musicale bon enfant. 

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circo aereo chimaera © Philippe Laurent

 Chimaera, conception et mise en scène de Julia Christ et Jani Nuutinen

Dans un coin perdu de campagne, une cabane en bois. Un homme aux allures de bûcheron est aux prises avec une créature qui vit sous les lattes du plancher et apparaît sous divers aspects. Feu follet, sorcière et autre goule, ces fantasmagories se déploient dans la chaumière… Peu à peu, une figure féminine se dessine et vient folâtrer avec l’homme des bois qui, après avoir tenté de l’éliminer par la magie, l’alchimie ou à coups de hache, se laisse séduire par ces chimères…

 Jani Nuutinen, l’un des fondateurs du Circo Aereo, première compagnie de cirque contemporain en Finlande.  Avec, depuis 2001, plus près de trente créations dans son pays et en France. Svelte et rompue à la danse et à l’acrobatie, Julia Christ qui cosigne la pièce, développe un langage corporel fluide, en contraste avec le physique patibulaire de son partenaire. L’artiste berlinoise est depuis deux ans associée au Sirque-Pôle National Cirque de Nexon (Haute-Vienne). Cet étrange duo mêle acrobatie, manipulation d’objets, théâtre d’ombres et tisse une fable fantastique, proche de l’univers des contes nordiques.

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Perceptions © Eric et Christelle Simon

 Perceptions de Maureen Brown, Benjamin Lissardy et Maryka Hassi, par la compagnie Bivouac

 Le trio artistique de cette compagnie fondée il y a deux ans, a conçu, pour ce nouveau spectacle, un agrès gigantesque, inspiré de la recherche spatiale et des vols paraboliques. L’Oculaire,  dessiné par la scénographe Maureen Brown, est un cadre carré où est incrustée une roue qui tourne sur elle-même ou pivote sur un axe perpendiculaire aux montants. Chaque partie de cette architecture complexe est mise en mouvement par un moteur qui peut aussi se désactiver. Les formules mathématiques inscrites à la craie blanche sur le cadre de L’Oculaire évoquent une savante géométrie de l’espace, domptée par ces acrobates-danseurs.

 Dans les contre-jours qui s’allument à la nuit tombante et sur la musique de Yanier Hechavarria, perché à jardin, évoluent Silvana Sanchirico Barros, Vanessa Petit, Grégoire Fourestier, Antoine Linsale et, parmi eux, Benjamin Lissardy qui a participé à la conception en testant toutes les possibilités du prototype de cet agrès. La mise en scène très chorégraphiée de Maryka Hassi, auteure du scénario avec la scénographe, privilégie le mouvement perpétuel, le passage entre le stable et l’instable.

Les interprètes sont à la fois jouets de l’espace et pilotes de l’impressionnant dispositif. La machine bouscule leurs repères et les force à chercher des appuis. Quand les moteur se désamorce, les corps guident alors les métamorphoses de l’espace. Harnachés, ils volent dans les airs puis se posent…  Ils se laissent glisser dans la roue ou encore utilisent sa barre médiane comme un mât chinois ou un fil de funambule, verticalement ou en diagonale. L’esthétique géométrique, affirmée de Perceptions où la courbe s’inscrit dans l’horizontalité et la verticalité, met en valeur ces acrobaties. Beau et impressionnant. 

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Três © Tomás Amorim

Três , conception et interprétation d’Antonin Bailles, Leonardo Ferreira, Joana Nicioli

 Le groupe Zède, issu de la vingt-neuvième promotion du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne, propose une variation sur le nombre trois, comme le titre l’annonce.  Ce trio disparate tente de se rassembler autour d’un mât central… D’abord seul, chacun occupe l’espace et développe ses propres figures le long du poteau, prenant de la hauteur et glissant vers le sol. Mais bientôt les mouvements de l’un vont déborder sur l’autre, avant de perturber les acrobaties du troisième…

 Pourquoi ne pas s’y mettre à deux ? Mais alors, que devient le troisième ? Solos, duos, trios se succèdent dans un scénario complexe et la bande-son de Robert Benz rythme une alternance de gestes lents et rapides, une succession de jeux d’équilibre, d’acrobaties au mât mais aussi à terre. Dans le titre:Très, on entend aussi tresse:  un entrelacement serré que les artistes vont faire et défaire, autour de leur agrès, outil d’appui et d’expression, point de convergences et divergences dans leurs cheminements individuels. Au croisement de la danse et de l’acrobatie, inspiré par le jeu des relations humaines, entre accords et désaccords, le groupe Zède nous propose ici un subtil  pas-de-trois.

Mireille Davidovici

CIRCa a eu lieu du 16 au 25 octobre, allée de Arts, Auch (Gers) T. :  05 62 81 65 00.  www.circa.auch.fr

 Chimarea du13 au 15 janvier, Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy (Haute-Savoie).

Les 11 et 12 mai, Théâtre de l’Union, Limoges (Haute-Vienne).

Du 16 au 18 juillet Le Sirque, Nexon (Haute-Vienne).

 (V)ivre du 27 novembre au 2 décembre, Espace-Cirque, Antony (Hauts-de-Seine).

Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet


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©Anne-Laure Lechat

 

Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet

 D’une rare intensité, la nouvelle création de la chorégraphe suisse basée à Lausanne s’inscrit dans une recherche sur «la dissection physique de l’émotion et un travail anatomique précis sur la dimension sculpturale du mouvement ». Son Récital des postures avait reçu le Prix suisse de la danse 2017 .

 Le titre traduit l’hiver où se meuvent les danseurs (six femmes, et un homme). Les châssis grisés et le sol blanc imaginés par Nadia Lauro mettent bien en valeur leurs  gestes lents dans un silence épais traversé d’infimes vibrations orchestrées par  Michael Nick. Premier tableau : deux femmes, nues, l’une de dos, l’autre de face, dansent en miroir, comme si l’on voyait les deux versants d’un même corps. Cette gestuelle s’ancre dans le déploiement quasi-anatomique de leurs membres. On observe, fasciné, le travail subtil des muscles dans des postures longtemps suspendues qui, peu à peu, se déforment. Ce duo donne le tempo de Seven Winters : « L’apparence statique est illusoire, dit Yasmine Hugonnet. Le danseur émet sans cesse des ondes qui ont une influence sur l’espace. » Le reste de la troupe viendra peu à peu grossir les rangs, avec les mêmes mouvements hiératiques, calqués les uns sur les autres. Comme si les corps se reflétaient en d’infinis miroirs. Ce dédoublement symétrique distingue les anatomies individuelles au sein d’une réciprocité collective.  D’abord nus et espacés, les danseurs reviendront vêtus de gris,  former des structures complexes, s’appuyant les uns sur les autres, comme les éléments d’un jeu d’équilibre… Ils s’assemblent avec douceur, attentifs les uns aux autres.

 De nombreuses combinaisons se font et se défont, au rythme lent d’entrées et sorties furtives. Si un danseur quitte ses partenaires, son absence reste inscrite en creux dans les corps des autres et, quand, dans ce grand puzzle, les interprètes se réunissent par paires, il reste toujours une pièce isolée : la septième, qui tente alors de s’intégrer au groupe. Cette configuration répond à la question de Yasmine Hugonnet : «Comment être un collectif, tout en préservant l’espace individuel de chacun ?  » 

 A mesure que le temps s’écoule, la froideur va se réchauffer avec trois costumes de couleur, et quelques mesures de L’Hiver d’Antonio Vivaldi réveillera un moment les corps. Alternativement nus ou habillés, les interprètes poursuivent leur parcours dans une concentration intense qui atteint son apogée quand une danseuse s’immobilise à l’avant-scène et, en s’étirant à l’extrême, entonne d’une voix de ventriloque quelques extraits de Der Leiermann du Voyage d’hiver de Frantz Schubert Les neiges et la glace ne sont pas loin mais une belle chaîne humaine vient conclure cette chorégraphie exceptionnelle.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 14 octobre à l’Atelier de Paris, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e   T. 01 41 74 17 07

Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert

Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert dans Danse alain-julien-2nd-nature

© Alain Julien

 

Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert

On l’a vu danser dans des pièces de Carolyn Carlson et, plus récemment de François Verret ou Rachid Ouramdane… À la tête de sa propre compagnie, L’expérience Harmaat, il mène aujourd’hui un travail de recherche chorégraphique autour de la nature et des paysages, en rassemblant autour de lui des créateurs de différentes disciplines.

Ici, la danse s’articule intimement avec les images et la musique de l’artiste Jacques Perconte. Les quatre interprètes dont Fabrice Lambert, se déploient dans un paysage pictural et sonore, accompagnés par la partition lumineuse de  Philippe Gladieux. Dans une pénombre vaporeuse, repliés les uns sur les autres, les corps, pris dans des rais lumineux, vont se disperser en projetant de grandes ombres sur l’écran blanc en fond de scène. Ils s’agitent sur une vibration atonale qui va crescendo, dans une clarté de plus en plus aveuglante. Un prodigieux orage se déchaîne sur l’écran semant la sidération. Tel le big-bang, il libère des énergies vitales et dans le  deuxième tableau, il crée un paysage animé de feuillages et d’eau, apaisé et bruissant, où les danseurs semblent plonger…

Jacques Perconte travaille ses images fluctuantes, captées dans la nature en mouvement,  à la manière des peintres  impressionnistes. «La diversité des paysages, dit-il, sera à l’échelle des explorations que j’ai faites ces vingt dernières années dans mes Alpes natales en passant par l’océan. »  Dans des nuées bleues et violettes psychédéliques, les danseurs vont ensuite se fondre, ensemble ou isolés : les mouvements et sauts atteignent un paroxysme, révélant l’excellence de chacun : puissance de Vincent Delétang, fluidité de Lauren Bolze, amplitude et légèreté des gestes d’Hanna Hedman, et sa  légèreté.  Le vidéaste projette sur les corps des ondes colorées irisant leurs peaux et leurs costumes aux teintes de caméléon qui irriguent leur gestuelle.

 Plus tard, le rouge domine puis se dérobe, les images s’impriment sur les danseurs tout en s’imprégnant de leur rythme. Une alchimie étonnante du son, de la lumière et du mouvement va se créer. «  En dansant avec la caméra vers les danseurs comme je danse avec les oiseaux en les filmant, dit Jacques Perconte, je la lance dans une course qui charge les images d’une force invisible » et « Il met en mouvement des compression d’images, je mets en extension des corps », dit Fabrice Lambert. Les lumières réalisées en direct, viennent exalter ce vocabulaire ciné-chorégraphique hypnotique, servi par des  danseurs affûtés et véloces. On n’est pas loin de « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière, les impressions visuelles se succédant avec assez de rapidité pour qu’on n’en retienne que la résultante », celle qu’éprouvait Alfred Jarry sur sa bicyclette. Pour clore cette pièce fascinante, les interprètes disparaissent dans un brouillard qui se lève. Comme happés par la nature avec laquelle ils ont composé pendant une heure. 

 Mireille  Davidovici

Le spectacle s’est joué du 15 au 18 octobre au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. 01 42 74 22 77

Le 20 novembre, Maison de la Musique de Nanterre (Hauts-de-Seine).
Le 3 décembre, le Lux, Valence (Drôme).

Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

Ecole du Nord - Départ voyage - 28-08-20 - © Simon Gosselin-11

© Simon Gosselin

Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

Les voyages, dit-on, forment la jeunesse. Maxime confirmée par les premiers Croquis de voyage vus à l’automne 2017 (voir Le Théâtre du Blog). On se souvient encore, parmi d’autres, de la prose de Mathias Zachar descendu en train, en bateau, en stop, de la source à l’embouchure du Danube… Des expériences inoubliables aux dires des anciens élèves venus voir les travaux de la sixième promotion.

« C’est peut-être cela, le pari du voyage? disait François Maspero. Au-delà des émerveillements ou des angoisses de l’inconnu, retrouver le sentiment d’être de la même famille. Parfois ça rate. Parfois même, ça tourne mal. Mais le pari vaut d’être fait, non ?» Marquée par les récits de l’écrivain-voyageur, Balkan-Transit ou Les passagers du Roissy-Express, Cécile Garcia Fogel actrice et enseignante à l’Ecole du Nord avait proposé aux élèves de la promotion 5 ( 2015-2018) de partir seuls sur les chemins de l’Europe.

 Pour cette deuxième édition, les règles étaient les mêmes : départ fin août de la gare de Lille, téléphone mobile et ordinateur débranchés pour une immersion totale dans l’inconnu. En poche, un petit pécule : de quoi manger, se loger et voyager pendant un mois. Chacun(e) a dû faire, en fonction de sa destination, un budget prévisionnel et s’y tenir. Cette fois, la plupart des jeunes est restée à l’intérieur de l’Hexagone. Moins exotique peut-être mais fructueux en rencontres, comme en témoignent les petites formes présentées à la maison Folie Moulins.

 En amont, Jean-Pierre Thibaudat, homme de théâtre et grand voyageur, parrain de l’expédition, les a aidés à affiner leurs objectifs, puis, au retour, à peaufiner leurs pièces. Il dit être très peu intervenu, si ce n’est : « raccourcir un texte, supprimer des passages superflus, resserrer les boulons, c’est tout. Et pour certains c’était déjà bouclé.»  Pour la mise en scène, Cécile Garcia-Fogel, qui connaît bien ses élèves et leurs projets, a été un précieux œil extérieur : «Je les ai aidés à préciser leurs intentions de départ. A circonscrire leur sujet, en évitant les généralités. A rechercher des choses moins sexy mais plus vraies. Au retour, je leur ai donné quelques conseils pour leurs textes et leurs réalisations, sans jamais rien leur imposer. » Reste qu’après un mois de solitude absolue, écrire, répéter et présenter son Croquis de voyage, en dix jours a été, pour ces dix-huit jeunes, un pari  difficile mais largement gagné.

L’ancienne brasserie en briques rouges est en effervescence. De la cour aux Petits et Grands Germoirs et à la Petite Cuve, par des escaliers métalliques, le public est invité au voyage…D’une salle à l’autre, il faut garder ses distances et s’asseoir loin les uns des autres. Jauge réduite oblige, chaque pièce a dû être jouée de quatre à six fois…  Soit un marathon de trois jours.

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Pierre-Thomas Jourdan © Simon Gosselin-

« En route, le mieux c’est de se perdre, lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises, et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence », écrivait Nicolas Bouvier. C’est vrai pour Et tu ne diras rien de Pierre-Thomas Jourdan. Parti à la rencontre de marins au long cours, le comédien s’arrête dans la maison d’un vieil homme en fin de vie. Impressionné par le personnage et la situation, il écrit une partition remarquable. En scène, il incarne sobrement un vieillard attablé qui ressasse ses souvenirs, devant un frère de dix ans son ainé qui lui sert la soupe « avec lenteur », en silence. Le cadet commente méticuleusement, avec force précision, la photo des noces d’or d’une tante, le 16 mai 1994, sur laquelle figure ses parents, son frère, et lui enfant : « Josiane notre tante au centre de la photo et moi toujours habillé de cette veste verte et de ce sourire déjà malade… » Le frère encaisse, muet les rabâchages et les sarcasmes du moribond… La vie de ce des deux êtres, en attente de la mort, semble s’être figée dans ce monologue glaçant.

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Suzanne de Baecque © Simon Gosselin

 Suzanne de Baecque, avec Cluster, opère une plongée dans les coulisses du concours Miss Poitou-Charentes. Elle s’y est elle-même présentée, et a vécu la violence de cette course à l’écharpe. Elle est ainsi entrée en contact avec plusieurs aspirantes : des filles très seules mais qui se sont confiées à elle. Devant nous, Suzanne devient Laureline, au mot près : une langue d’aujourd’hui, de là-bas, vitaminée au globish : «Je suis pas une fille de groupe, tu vois. Mais, meuf, la vie elle est courte, alors, profite ! …Go, go, go !… » La comédienne a su trouver la bonne distance pour faire exister, sans la caricaturer, cette jeune femme très « girly », fan des séries Gossip Girl et Pretty Little Liars… Une prestation émouvante qui donne voix à l’une de ces personnes qu’on n’entend jamais, confinées dans ces « territoires perdus de la République » pour citer le titre du livre d’Emmanuel Brenner.

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Oscar Lesage © Simon Gosselin

Oscar Lesage, avec Dear Nanni, raconte l’histoire d’une obsession : rencontrer le cinéaste Nanni Moretti pour lui dédier une chanson de sa composition. Il est à Rome, à Venise… Il bombarde le réalisateur de mails, rencontre des personnes influentes qui peuvent le mettre en relation avec lui, soudoie Pietro Moretti, le fils de son idole… Micro en main, il nous donne un aperçu de son talent de parolier et chanteur ; il a aussi un don pour passer du français à l’anglais et à l’italien… L’acharnement finit par payer : il rencontrera Nanni Moretti et nous aurons bien ri de son voyage…

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Antoine Heuillet © Simon Gosselin

Tout aussi rocambolesque : L’Exil d’Hortensius d’Antoine Heuillet. Le pédant Hortensius quitte les pages de La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux et débarque dans la Creuse en août 2020. « J’ai  cent-quatre-vingt seize ans et je suis perdu dans ce monde qui n’est pas le mien. » dit-il;  en habit d’époque, il cite Sénèque en toute occasion. Il aura tôt fait d’entrer en contact avec une famille de chasseurs qui l’entraînent à tuer un sanglier « Mon index avait décidé de faire de moi un meurtrier ». Repéré par des journalistes, il alimente la chronique de La Montagne et le voici promu citoyen d’honneur de la ville de Guéret… L’acteur a en quelque sorte trouvé la vérité de son personnage dans l’imprévu.

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Louis Albertisi © Simon Gosselin

Louis Albertosi avec Veiller sur le sommeil des villes, marche sur les traces de l’ange Daniel dans Les Ailes du désir de Wim Wenders. Il parcourt des cités « à demi-mortes, dépeuplées »  de Calais à Dunkerque en passant par Saint-Omer, fait une brillante chronique de « ces cités palimpsestes grands territoires qu’on déconstruit et sur les ruines desquels on reconstruit.  » Entre polémique et mélancolie, il s’en prend aux jeux de mots foireux en « hair » aux enseignes d’improbables salons de coiffures. Pour connaître sa ville, dit-il, il faudrait « inventer la vie des détritus que l’on croise »… Il fustige aussi les mesures sanitaires, comme les gestes barrière :  «  Sauver l’humanité c’est s’en tenir à l’écart ! » Annuler la fête de l’andouillette d’Arras, est pour lui le symbole de ces liens qu’on coupe entre nous… Il y a du mensonge :  cette apparence de reprise n’est qu’une  parodie et il conclut: « J’espère que cette parodie n’était qu’une hibernation et j’attends notre printemps sauveur. » Un périple en forme de prophétie où Daniel, l’ange de la communication, devient une sorte de lanceur d’alerte…

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Adele Choubard © Simon Gosselin

Sept jours d’Adèle Choubard résume, en sept temps, son ascension quotidienne d’un terril à Loos-en-Gohelle le plus haut d’Europe. Vingt-six fois, Adèle a gravi les cent-quatre-vingt six mètres de ce monticule qui marque le paysage de son enfance. Et de jour en jour, lui revient l’image de son père, récemment disparu  et les glaces qu’elle partageait avec lui au bord de la mer du Nord. Avec humour et tendresse, elle dédie son exploit sportif aux hommes du plat pays chanté par Jacques Brel, qui, grâce à leur dur labeur, ont édifié de leurs mains cette colline de terre noire. Un émouvant hommage…

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Rebecca Tetens © Simon Gosselin

 Avec Confessions au silence, Rebecca Tetens raconte sa quête du silence sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Mais le bruit est partout, à commencer par ses pas qui martèlent lourdement la scène. «Quand je suis avec ta cousine, la solitude, j’ai l’impression de te trouver un peu, silence », dit-elle. Pourtant, elle prend plaisir à écouter d’autres marcheurs et à faire un bout de route avec eux. Et quand ils se quittent et que son équipée prend fin, elle éprouve peut-être ce silence inaccessible et qu’elle ne cherchait plus…

Mathilde Auneveux a installé sa voiture dans la cour de la Folie-Moulins. Entre deux croquis, elle propose aux spectateurs des intermèdes musicaux. Perchée sur le capot, elle chante des titres de sa composition. Des romances piquantes ou un slam aux paroles douces-amères : « And if you want my soul/Ask for it, I’ll send it by mail ». Un style affirmé et une voix prometteuse. Si l’on entre dans la voiture qui l’a amenée d’un point à un autre du territoire, on trouve pêle-mêle les traces de son  voyage : interviews, lettres, musiques… 

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Paola Valentin © Simon Gosselin

 Dans le même esprit, le croquis de voyage de Paola Valentin se décline en une installation : bric-à-brac de photos, enregistrements audio, dessins et messages gribouillés, qu’elle a amassés en traversant les villages dans un camion aménagé pour le camping. Elle expose ainsi les portraits de Georges, Marie, Damien et les autres : rencontres éphémères mais qui  lui ont confié leurs histoires et leurs souvenirs…

Devant quitter la maison Folie-Moulins à mi-parcours, nous n’aurons pas vu les travaux de Maxime Crescini, Orlène Dabadie, Simon Decobert Joachim Fossi, Nicolas Girard Micheletti, Solène Petit, Constance de Saint-Rémy, Noham Selcer, Nine d’Urse… Mais la plupart des croquis que nous avons découverts, ont un point commun : la rencontre souvent intime avec d’autres mondes, aux périphéries de l’Hexagone, aux confins de « l’Archipel français » selon les mots de Jérôme Fourquet. Les habitants de ces territoires ruraux ou périurbains constituent 60 % de la population mais restent sous-représentés dans la sphère publique… Laureline dit dans Cluster : « Quand t’es Miss, t’as beaucoup de voix ». C’est pour sortir de l’anonymat et mettre sa voix au service d’une cause, qu’elle espère remporter le concours…

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Mathilde Auneveux © Simon Gosselin

Avec l’aide du scénographe Christos Konstantellos, les jeunes artistes ont donné corps et vie à ces voix. Chacun(e) à sa manière et selon sa personnalité a su traduire en théâtre son expérience personnelle. Et certaines de ces formes brèves pourraient aboutir à un spectacle…

Pour Christophe Rauck, directeur de l’École et du Théâtre du Nord qu’il va bientôt quitter pour le Centre Dramatique National de Nanterre-Amandiers, cette démarche fait partie de l’apprentissage du théâtre : «Imposer dans ce cursus un voyage en troisième année, ce n’est pas de l’exotisme. Le voyage, c’est difficile. Ça demande du courage, une certaine connaissance de soi, de l’inventivité, une curiosité. Ce n’est pas fuir, c’est tirer une ligne de fuite pour regarder autrement »

 

En attendant, le nouveau directeur ou la nouvelle directrice recrutera en mars prochain la septième promotion, soit douze élèves-comédiens et quatre élèves-auteurs. Inscriptions au concours: du 2 novembre au 14 février.

Mireille Davidovici

Présentation publique des travaux d’élèves du 9 au 11 octobre, à la maison Folie Moulins, Lille (Nord).
Prochaines présentations: les 20 et 21 novembre avec Toujours la Tempête de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon.

 En janvier : tournée régionale de Marivaux en balade

 Ecole du Nord, adresse provisoire : 7  rue du Sec Arembault, Lille (Nord).  T. 03 20 00 72 64

 

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