L’Homme à tête de chou , paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

L’Homme à tête de chou, paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 En 2009, Alain Bashung devait être sur scène avec ses musiciens pour une création chorégraphique, à partir de l’album de Serge Gainsbourg. Il avait enregistré une maquette pour « se tester » disait-il. Quand la mort le rattrape, l’aventure artistique se poursuit sans lui et la pièce est créée à la Maison de la Culture de Grenoble.  Dix ans plus tard, la chaise est toujours là, vide, sur le plateau mais la musique de Serge Gainsbourg, arrangée pour la danse par Denis Clavaizolle, la poésie érotique des paroles et la voix cassée d’Alain Bashung comblent l’absence de ces grands artistes et donnent à la chorégraphie un supplément d’âme. Aujourd’hui, seuls quatre des douze interprètes actuels étaient présents à la création et la pièce a été augmentée de quelques aménagements.

 Le titre de l’album-concept (1976) vient du nom d’une sculpture de Claude Lalanne acquise par Serge Gainsbourg : « J’ai croisé L’Homme à tête de chou dans la vitrine d’une galerie d’art contemporain. Sous hypnose, j’ai poussé la porte, et j’ai payé cash.» L’œuvre qui figure sur la pochette du disque, lui a  raconté son histoire :  « Journaliste à scandale, tombé amoureux d’une petite shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers, il la tue à coup d’extincteur, sombre peu à peu dans la folie et perd la tête qui devient chou. » « Moitié légume, moitié mec », le gratte-papier chante sa tragédie en un long retour en arrière.  Marilou, volage et sensuelle, sublimée par la danse, apparaît au centre de la chorégraphie, se démultipliant en six femmes et affolant six hommes… « Les femmes, c’est du chinois », disait Serge Gainsbourg…

 Du disque de trente-et-une minutes, Jean-Claude Gallotta tire un spectacle d’une heure et quart  dont le scénario suit scrupuleusement les douze morceaux. Pour chacun, les costumes diffèrent : tenue de jeune cadre pour les hommes et talons- aiguille pour les femmes, quand ils ne sont pas à moitié dénudés. Le noir et blanc domine, à l’exception de quelques robes colorées pour les danseuses. Des scènes de groupe, aux gestes synchronisés, font place à des solos et duos, à un trio parfois. De ce chœur mixte, ou distinguant hommes et femmes, de ces combinatoires variées, nait une dynamique inépuisable. Séquence après séquence, affleurent les fantasmes érotiques de l’homme jaloux : le chorégraphe ne recule pas devant les postures évocatrices mais sans jamais tomber dans la vulgarité. 

 Dans le trio sado-maso Flash forward, Marilou en petite culotte s’ébat et s’abandonne en sandwich entre deux amants encagoulés : « Elle semblait une guitare rock à deux jacks » ! Variations sur Marilou (sept minutes trente) la présente en six exemplaires puis en solo, jeans ouverts, « baby doll » se masturbant : «Tout en jouant avec le zip/De ses Levi’s/Je lis le vice/Et je pense à Caroll Lewis« …. Dans Aéroplanes, le narrateur a une tête de singe : il est Cheeta le singe de Tarzan. Marilou («Jane») saute de Tarzan en Tarzan («de lianes en lianes ») et le singe la suit « à travers la savane ». Elle le traite de  vieux con et de pédale. Plus romantique, Ma Lou Marilou est une séquence tendre et lascive.

 Meurtre à l’extincteur sera pour certaines, assez mal vécu dans le climat actuel de mobilisation contre les féminicides. La victime, culotte baissée, passe violemment d’homme en homme, avant d’être ensevelie sous la neige carbonique, figurée par la chemise blanche d’homme qu’elle portait. Serge Gainsbourg apparaît ici sous le jour cru du dandy macho qu’il était. Le chorégraphe et les danseurs s’engagent à fond dans son univers mais sans jamais verser dans le salace. L’ensemble reste d’un esthétisme froid mais on est séduit par ces textes subversifs flirtant élégamment avec l’argot et la poésie savante, provocateurs. La puissance des mots et de la musique, l’humour et la folie abrupte du personnage, son ambigüité même,  l’emportent sur l’indignation.

 Jean-Claude Gallotta rend une fois de plus un hommage vibrant à la musique rock, qui nous avait déjà valu My Rock et My Ladies Rock ( voir Le Théâtre du Blog). Pour la danse, la poésie et la musique, il faut voir ce spectacle.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) . T. : 01 44 95 98 21.

 Le 15 octobre, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (Haute-Saône); le 19 octobre, Le Channel, Calais (Pas-de-Calais).
Le 7 novembre, Les Salins, Martigues (Bouches-du-Rhône) .
Du  17 au 19 décembre, MC2 Grenoble (Isère).
Le 14 janvier, Théâtre Liberté, Toulon (Var) ; le 30 janvier, Le Reflet, Vevey (Suisse).
Du 11 au 14 février, Maison de la Danse, Lyon (Rhône).
Le 6 mars, La Coopérative de mai, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme); le 31 mars, l’Odyssée, Périgueux (Dordogne).
Le 23 avril, Théâtre d’Ajaccio (Corse) , le 28 avril Le Carré magique, Lannion (Côtes-d’Armor).
Le 26 mai, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord).

L’album de Serge Gainsbourg est sorti sous le label Philips. La version d’Alain Bashung est sortie en 2011 chez Barclay.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Livres et revues

Livres et revues

 Les Théâtres documentaires, ouvrage dirigé par Erica Magris et Béatrice Picon-Vallin

 theatre-doc-webThéâtre documentaire, ce terme souvent galvaudé recouvre bien souvent des modes d’action théâtrale très différents; c’est dire combien ce gros volume est plus que le bienvenu pour essayer d’y voir un peu plus clair.

Cette fiction théâtrale  fondée avec précision sur des événements  politiques ou sociaux, le plus souvent contemporains ou du moins récents, est contsruite  à base de documents très divers: analyses et compte-rendus d’audience, mais aussi reportages, extraits de discours, interviews  audio et vidéo. Avec en arrière-plan, une volonté affichée de provoquer une réaction et une prise de conscience politique chez les spectateurs. Pas d’ultra-réalisme mais comme chez Erwin Piscator son créateur dans l’Allemagne des années vingt (il y a donc déjà un siècle!), l’intention marxiste clairement affichée chez lui, de faire que le théâtre soit autre chose qu’un simple divertissement mais, en montrant d’autres aspects historiques que ceux habituellement enseignés, d’être   »un moyen parmi tant d’autres dans la lutte des classes ».

Dans le tout premier article de cette somme importante accompagnée d’un bon livret-photo (plus de quatre cent cinquante pages), Béatrice Picon-Vallin montre de façon remarquable l’intérêt évident que les jeunes metteurs en scène montrent actuellement pour ce genre théâtral  dont on parlait peu il y une vingtaine d’années. “N’est-ce pas parce que le théâtre sait prendre tout son temps, un temps qui introduit la rupture, pour désaliéner les urbains pris dans la cadence haletante du changement où une nouvelle chasse l’autre, rendant la précédente obsolète. “ Ce qui implique de fait une création qui emprunte très souvent à d’autres formes artistiques et où nombre de metteurs en scène de théâtre sont issus des écoles d’art.

Béatrice Picon-Vallin fait justement remarquer qu’une écrivaine comme Svetlana Alexievitch  a une nouvelle approche  d’envisager la création d’un texte documentaire lié – “ à l’information sur des situations politiques et sociales objectives qui doivent être dans la transparence , soumises au peuple de la Cité.” « A partir d’histoires vraies, comme l’indique souvent les génériques de cinéma. C’est le principe même du théâtre documentaire mais il s’en vante moins: reste à savoir comment  maîtriser les multiples sources d’information dont les citoyens de n’importe quel pays disposent au quotidien et très souvent dans la minute même où tel ou tel événement se produit quelque part dans le monde.

Comment le théâtre actuel documentaire  peut-il s’emparer de l’Histoire en cours et Béatrice Picon-Vallin revient sur  la difficulté d’avoir le courage “ d’affronter une très récente affaire de justice et de morale impliquant des des politiques, hommes et femmes en activité.”  Et elle rappelle que le théâtre à base de documents ne date pas d’hier mais  existait déjà au début du XVIII ème siècle… Et Erwin Piscator avec son fameux Théâtre politique, puis à sa suite Peter Weiss avec sa pièce L’Instruction ont ouvert la voie à une fiction fondée sur des moyens techniques nouveaux où l’image et le son enregistrés ont révolutionné la mise en scène de théâtre depuis maintenant  plus d’une cinquantaine d’années…

 La question du théâtre documentaire, comme le rappelle Béatrice Picon-Vallin, est liée dans l’histoire du spectacle, à celle du développement des médias. Comment s’y retrouver pour faire parler sur une scène la réalité quand elle a été couverte par autant d’images parfois d’origine douteuse et issues de la planète entière.  Comment parler avec justesse des migrants et des réfugiés, comme l’avait déjà fait en 2003 le Théâtre du Soleil avec Le dernier Caravansérail. Où situer le curseur de la vérité historique?

 Béatrice Picon-Vallin revient sur les scènes indépendantes en Europe de l’Est, notamment en Russie, Roumanie, Bulgarie où de petits théâtres pratiquent le théâtre documentaire depuis plus de vingt ans, fondé sur des archives avec une part de fiction. A Vilnius (Lituanie), Oskaras Korsunovas a créé en 2011 Expulsion de Marius Ivakevcius sur la vie réelle d’émigrés lituaniens dans la jungle londonienne…  à partir d’interviews réalisés sur place.

Quelles sont les qualités d’un bon spectacle de théâtre documentaire? Très proches parfois d’une presse efficace… D’abord un bon ancrage dans la vie socio-politique, une vérification scrupuleuse  des  témoignages, enquêtes, etc., une volonté de montrer la vérité sans tomber dans le pathos pour montrer une autre lecture et une mise en scène où les images filmées ne font pas concurrence aux dialogues et correspondent à la vérité historique, quelle que soit la part de fiction développée… Autant dire une redéfinition des canons de la représentation théâtrale.

 Reste à savoir si la jeune génération de spectateurs souvent privée de repères mais abreuvée d’Internet y trouvera son compte… C’est souvent la limite du théâtre documentaire devenue parfois la tarte à la crème : il y faut des moyens conséquents-images et sons indispensables coûtent cher et donc seuls des lieux officiels ou du moins reconnus peuvent en accueillir les spectacles.

 Ce long mais formidable article ouvre bien des pistes théoriques de réflexion  dont le théâtre documentaire a diablement besoin. Il fascine nombre de jeunes metteurs en scène qui ont souvent bien du mal, faute d’une véritable pensée socio-politique à construire un spectacle…

Il y a un autre article de l’auteure sur le travail de théâtre documentaire, considéré comme acte artistique d’Ariane Mnouchkine avec ses comédiens du Théâtre du Soleil et les nombreux collaborateurs étrangers dont elle a su s’entourer.

On ne peut citer toutes les participations à l’histoire et au présent du théâtre documentaire qui suit. Mais il y a une très bonne analyse de la première mise en scène de L’Instruction de Peter Weiss au Piccolo teattro de Milan en 66 par Virginio Puecher, un article de Marie Pecorari consacré à l’évolution du théâtre documentaire américain  avec une chose étonnante que l’on oublie souvent: le gouvernement américian mit en place et subventionna de 1935 à 1939 un programme théâtral…

Citons aussi de Bruno Tackels Un Théâtre documentaire en Colombie où l’auteur  retrace la naissance de spectacles  pour sauver  par exemple la mémoire d’un quartier voué à la destruction. L’action du collectif anversois Berlin qui a eu l’idée de faire un cycle de portraits sur des villes du monde… est bien analysée par Aude Clément qui interviewe Bart Baele. Il souligne la difficulté de concilier une présentation sur un plateau  avec les impératifs techniques d’un spectacle multi-médias. Signalons aussi un bon article d’Erica Magris sur le théâtre du metteur en scène Suisse Milau Rau (bientôt au Téâtre de Nanterre-Amandiers, bien connu chez nous et qui veut se démarquer de l’étiquette “théâtre documentaire », trop limitée à ses yeux. Comme certaine contributions, cet article parait sur papier gris, donc est très pénible à lire. On se demande qui a pu avoir cette curieuse idée… Ce bémol mis à part, ce livre bien écrit et bien illustré est indispensable à ceux qui veulent connaître ou approfondir le théâtre documentaire.

 Philippe du Vignal

Editions Deuxième Epoque. 29 €

L’Imparfait du temps passé de  Grisha Bruskin, 324 épisodes de la vie d’un artiste russe, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs

 9782376280255-475x500-1On peut voir dans  ce volume une sorte d’archétype de l’art du livre, un acte de résistance de l’art contre la technique. A l’heure du triomphe du numérique, quand le livre électronique est en voie de détrôner le livre sur papier, il est réconfortant de tenir dans les mains un livre qui pèse son poids. Mais ce n’est pas seulement une suite de mots sur une tablette mais un véritable objet d’art.  Et c’est à Jean-Michel Place ce cadeau qui semble venir d’un autre temps.

  
L’Imparfait du temps passé n’est pas un livre d’écrivain, d’écrivant, encore moins de littérateur,  mais d’un artiste, sans être pour autant un livre d’artiste et peintre. Bruskin, spontanément, intuitivement, a trouvé la clé pour échapper au syndrome autobiographique. Le recueil bien agencé des épisodes de sa vie est un anti-roman mais ce sont aussi des anti-mémoires, pas  au sens d’André Malraux, mais dans celui d’Henri Bergson, de Gilles  Deleuze et bien entendu, de Marcel Proust, que Samuel Brussell cite fort justement dans sa belle préface.  Et, dans le sillage de Joseph Czapski,  il faut ajouter que, comme « la recherche du temps perdu », « l’imparfait du temps passé » est un formidable remède contre la déchéance.

Chaque lecteur y trouvera la foi dans la résurrection d’une vie dont chaque pas nous rapproche un peu plus de la déchéance finale. En forant le puits de sa mémoire affective, Bruskin en tire des pépites qui, en affleurant à la surface, sont autant d’épiphanies d’un monde parallèle, un monde spirituel qui sans doute est la source de son œuvre artistique.  Mais on ne saurait oublier que  ces extractions poétiques se rapportent  à son enfance soviétique.

Contrairement aux esprits chagrins qui ne tirent de leur expérience que des malédictions contre les hommes ou contre Dieu, Grisha Bruskin porte sur le monde une vision sereine, pacifiée,  qui reste celle de l’enfant qu’il a été dans «  l’empire du mal ».  Et au-delà ou en-deçà des stéréotypes et des batailles idéologiques, il nous rappelle qu’en Union soviétique il n’y a pas eu seulement le goulag, les répressions, la censure, mais un mode de vie empreint d’une poésie dont il a su garder l’arôme et nous le rendre avec humour et nostalgie.

Ses vignettes verbales sont illustrées par des photographies ou des reproductions de ses sculptures et de ses tableaux qui montrent que pour Bruskin les mots appartiennent au même univers que ses œuvres d’art. Sous l’apparence trompeusement rétrograde de son retour au passé, il ouvre des voies en échappant aussi bien au piège de la fiction et de la narration linéaire, qu’à l’art conceptuel qui dématérialise le vivant et nous donne en pâture des squelettes desséchés mais sacralisées par la mode.

Avec ces instantanés qui tressent un éternel retour, il sort de la littérature, de l’histoire, du temps passé, pour nous restituer la littérature, l’histoire et le temps passé qui  s’expurge de « l’imparfait » pour entrer dans «  le futur antérieur ».

Gérard Conio

Nouvelles Editions Place

Contre le théâtre politique d’Olivier Neveux

 

téléchargé Voilà un livre qui ne vous lâchera pas. Touffu, polémique, acharné, passionné, richement documenté, scrupuleux, insatisfait… Ici, les adjectifs glissent de la détermination de l’ouvrage à ce qu’on peut imaginer de l’auteur ; ce qui en fait un livre très personnel, tout en étant riche de centaines de références, et d’autant de rencontres et de controverses. Universitaire, directeur de la revue Théâtre Public, Olivier Neveux n’écrit pas en solitaire. Contre le théâtre politique est sorti avant le dernier festival d‘Avignon, anticipant sa thématique sur « les Odyssées contemporaines », l’exil  et l’accueil de l’autre. Bonne volonté –et bonne conscience-  politique : le livre au titre provocateur arrivait à point pour interroger les contradictions du théâtre politique et animer débats et polémiques. L’essentiel cependant: il creuse avec passion la question du théâtre même.

Après une introduction rappelant que Tout est politique, trois chapitres, La dépolitisation culturelle, Du trop de réalisme et L’art du théâtre débordent largement leur intitulé, sans jamais s’y dérober non plus. Sur le premier point, chacun, pour peu qu’il travaille dans les milieux ou institutions culturels depuis quelques années, s’y reconnaîtra, entre déceptions, frustrations et obstination à continuer coûte que coûte. Abandons conceptuels, défaitisme et mauvaise conscience des « privilégiés»  et «nantis» subventionnés, silence des encore plus nantis, invasion douce du macronisme culturel, fondé sur un “humanisme entrepreneurial“. A savoir la conviction que le théâtre doit prouver son efficacité à « créer du lien», du «vivre ensemble», en abdiquant toute fonction critique et en se débarrassant de la contradiction comme d’un dangereux virus…

Le ton est celui du pamphlet bien senti, raisonné et sérieux. On appréciera la défense et illustration des Centres Dramatiques Nationaux et autres scènes subventionnées contre leur auto-dénigrement même, et une référence bienvenue à Bernard Sobel, sur le point sensible de l’absence des classes populaires des salles de théâtre : « Je pense que le travail que nous avons accompli au théâtre de Gennevilliers était de faire en sorte que, si un habitant de Gennevilliers entrait dans cette maison – ce qui est de l’ordre du miracle (…) il aurait pu trouver une nourriture qui lui aurait servi à quelque chose ». La galère des compagnies dites indépendantes est décrite avec une vraie admiration: « Is s’acharnent, recommencent, doutent »  et l’auteur n’omet pas de mentionner l’absurdité des demandes de la puissance publique : présenter un “projet“ rassurant le subventionneur parce que clos d’avance, donc sans projet…

Evidemment, ce livre n’est pas écrit «contre le théâtre politique », mais contre un théâtre qui mime la politique, la comble comme on bouche un trou ou crée une connivence ironique qui conforte en fait préjugés et puissances en place. Il montre toute sa passion pour un théâtre réellement politique, pour l’art du théâtre, pour cette pensée en actes qui ouvre les portes et les fenêtres d’une vérité auquel il est seul, par ses moyens propres, à donner accès. Analysant La Reprise, de Milo Rau, l’auteur en arrive à la formule : « La politique, ici, se découvre à partir de la représentation ».

 

Le tout analysé avec autant de vivacité que d’érudition : les notes en fin de volume constituent une bibliographie exemplaire et l’auteur dit ce qu’il doit en particulier à Daniel Bensaïd, à Annie Le Brun, à Jacques Rancière…, aux grands ancêtres Brecht et Walter Benjamin, sans parler de ses confrères à qui il laisse une juste place et dont il expose l’argumentation avec une parfaite rigueur.

On n’en dira pas autant de la construction de l’ouvrage… La pensée rigoureuse de l’auteur l’amène précisément à creuser les failles qu’il rencontre dans sa propre réflexion, à partir dans des digressions et impasses critiques. Cela rend la lecture plus difficile mais beaucoup plus intéressante : impossible de survoler ce livre, il vous met de force au travail, vous entraine à des retour en arrière, à plier les pages, à crayonner les marges… Bref, à faire. Il n’est pas homogène: il a ses nœuds et ses noyaux, ses coups de cœur, ses coups de gueule et ses prudences. Ne comptez pas sur ces lignes pour vous dispenser de sa lecture : la quête d’un théâtre politique ou de ce qui se joue de fondamental au théâtre, rend ce livre presque impossible à résumer.

Christine Friedel

Editions la Fabrique, 2019

 

 JEU N° 172 : Rire

logoUne fois de plus, un numéro très riche de cette revue qui ouvre nombre de perspectives sur les activités théâtrales de ce pays souvent mal connues… Dans Un théâtre grec postmoderne, Raymond Bertin,  rédacteur en chef de JEU rend ici compte d’une conférence du professeur et critique grec Savas Patsalidis sur l’incroyable explosion de la création théâtrale dans son pays. (voir aussi sur le sujet un article de la revue UBU dirigée par Chantal Boiron). Un phénomène issu de la très grave crise économique et politique que connaît le pays. Une nouvelle façon de pratiquer le théâtre dans des conditions évidemment difficiles (petites salles mal équipées, peu ou pas de décors, acteurs mal ou non payés…)

Dans le moment ne serait-il pas venu ? Marie-Louise Bibish Mumbu, écrivaine d’origine congolaise qui vit à Montréal depuis 2010, réaffirme, à la suite d’un chantier féministe tenu à l’Espace GO en avril dernier, les fascinants pouvoirs de transformation des femmes, notamment des afro-descendantes, quand elles agissent au lieu d’attendre.

Un dossier assez complet sur le rire Comment le provoque-t-on et quels en sont ses mécanismes ? avec, notamment Rire ou ne pas rire ? une question que pose Christian Vanasse, membre-fondateur des Zapartistes, improvisateur et enseignant à l’École nationale de l’humour. Pour lui, l’angle d’approche et le timing sont à la base de tout bon gag. Mais, dit-il, l’intention derrière la blague prime davantage quand il s’agit de savoir si on peut rire de tout au théâtre.

 Un attentat contre l’ennui : dans cet article, Raphaël Alawani s’interroge lui aussi sur le rire et sa fonction ? Rire instinctif, absurde, noir, humour inclusif ou offensant, de quoi et de qui rit-on ? Petit tour de la question avec  théoriciens et praticiens. Suit un dossier sur La noble tâche de la vulgarité par Catherine Léger. L’auteure de Baby-Sitter et Filles en liberté prend fait et cause pour une forme d’humour que les enfants adorent… Outil de subversion, il peut, dit-elle,, être gage de succès au théâtre quand il emploie des mots grossiers et s’appuie sur une forme de vulgarité. Yves Dagenais étudie lui ce qu’il nomme l’art complexe de la pitrerie. Fondateur du Centre de recherche en art clownesque et créateur de l’ineffable personnage d’Omer Veilleux, il raconte l’histoire d’un art qui, depuis les plus anciennes civilisations jusqu’à aujourd’hui, et sur tous les continents, poursuit son évolution. Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques veut apprendre à aimer l’humour…L’auteur qui voulait prendre la parole sur scène, se souvient de l’accueil incroyable qu’il a reçu dans le milieu  des humoristes  et dément quelques préjugés tenaces sur ceux et celles qui le composent.

Il y a aussi un dossier sur le Théâtre dit citoyen, par Charlotte Mercille. Un phénomène qui n’est pas nouveau mais qui a pris une importance particulière  ces dernières années au Québec et ailleurs. Ici, quelques artistes racontent comment ils s’investissent dans ces actions théâtrales. De Patricia Belzil, on lira un article sur un documentaire Lepage au Soleil. À l’origine de Kanata d’Hélène Choquette. Soit retracée pendant un mois et demi, l’élaboration du spectacle avec Ariane Mnouchkine et  le Théâtre du Soleil qui a fait beaucoup ( trop ?) parler de lui en France comme au Canada.

Avec Espace vide pour créer sa propre histoire de Marie Ouellet qui fait la lumière sur un réseau de créatrices depuis trois décennies: le Magdalena Project qui a généré une centaine d’événements dont de nombreux festivals,et cela dans quelque soixante pays. Dans Nová dráma : vitrine du nouveau théâtre slovaque, Raymond Bertin, rédacteur en chef de JEU qui  a assisté à la quinzième édition du festival Nová dráma de Bratislava (Slovaquie), rend compte de la vitalité théâtrale de ce petit pays qui doit défendre sa culture dans une Europe en proie aux extrémismes.

Dans  La Danse contemporaine: un art du langage? par Laurane Van Branteghem  s’intéresse à la collaboration entre anglophones et francophones dans la danse contemporaine au Québec. Enfin Sophie Pouliot rend compte d’un ouvrage publié pour les vingt ans de la compagnie Sibyllines. Ce qui se trame, douze entretiens autour du théâtre de Brigitte Haentjens  ou ses  collaborateurs/trices témoignent de leurs rapports de création  avec la metteure en scène.

Ph. du V.

 

The Way She Dies, texte de Tiago Rodrigues, librement inspiré d’Anna Karénine de Léon Tolstoï

The Way She Dies, texte et mise en scène de Tiago Rodrigues, librement inspiré d’Anna Karénine de Léon Tolstoï (en français, et en portugais et néerlandais surtitrés en français)

 

Crédit photo : Filipe Ferreira.

Crédit photo : Filipe Ferreira.

Compagnons de route depuis une vingtaine d’années, le collectif tg STAN et l’auteur et metteur en scène directeur du Teatro Nacional D. Maria II de Lisbonne, apprécient les mêmes textes et la même liberté scénique. Ils revisitent ici l’histoire mythique d’Anna Karénine, héroïne passionnée et se demandent si un livre peut transformer une vie.Un beau questionnement sur les pouvoirs quotidiens de la littérature, comme sur la passion amoureuse, à travers non plus un roman qui représenterait la vie mais qui est bien la vie intérieure de l’âme et du cœur… Ne serait-ce qu’à travers les sensations répertoriées par Jolente de Keersmaeker qui déroule par la négative les états de celle dont l’amour s’est érodé au fil des ans, auprès de celui qu’elle a certes aimé mais qu’elle n’aime plus.

 Disparition des battements de cœur, des sensations de peur et plaisir, d’attente lancinante, de crainte d’être oubliée et abandonnée. Palpitations et frémissements, le sang circule dans un corps à vif. L’homme autrefois aimé (Frank Vercruyssen) paisible,  ne dit mot et répète n’avoir rien à dire. En échange, il lit patiemment Anna Karénine, le livre de sa défunte mère : « Le seul héritage que tu m’as laissé a été ce livre. La seule chose qui m’appartient véritablement, pèse 490 grammes. Le reste ne m’appartient pas… Les autres livres sont sur l’étagère comme des briques dans un mur. Ce sont des choses. Ce livre n’est pas une chose. C’est quelqu’un. »

 Paru en 1877 en feuilleton dans Le Messager russe, le roman pénètre les mystères féminins de l’amour et Léon Tostoi sonde les profondeurs du cœur, analysant le mécanisme  et le jeu des passions qui provoquent l’égarement de l’amoureuse  qui pourtant, ne cesse, à sa façon, de réfléchir dans la souffrance à un avenir, à une survie avec changement de cap et risques encourus. «Toutes les familles heureuses se ressemblent mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon», répète l’élégante Isabel Abreu, l’héroïne, non plus russe ni anversoise, mais lisboète. Elle apprend le français avec ce roman russe, comme le remarque ironiquement l’époux jadis aimé (Pedro Gil à la fougue juvénile).

 L’invention dramaturgique de The Way She Dies tient à ce que les couples anversois et lisboètes se désarticulent pour se croiser et se rencontrer. Et les Anna anversoise et lisboète choisissent pour amant… l’époux de l’autre. Frank Vercruyssen se retrouve-t-il ainsi l’amoureux empressé de la Karénine de Lisbonne  et Pedro Gil devient l’amant décidé de Jolente de Keersmaeker, joliment ardente, questionnant toujours les possibilités d’ouverture et d’avenir.

 Un joli chassé-croisé astucieux et séducteur entre rôles, langues d’origine et langues acquises: portugais, flamand, français, alors que des couples se désunissent puis que d’autres se composent à la scène suivante… Les acteurs s’habillent à vue sur une musique de jazz qui entretient au loin la chaleur implicite des sentiments. Sincères, libres, ils ont confiance dans les mots et dans l’être-là  et à la fois à l’art et au monde.

Une machine en bois à souffler vent et flocons de neige restitue la belle Russie, qu’on soit dans le froid de l’hiver de la gare à Moscou ou dans les grands espaces. Passion coupable: Anna fait l’expérience des humiliations et des déboires mais l’éveil à sa conscience existentielle n’en est que plus vif. Après s’être jetée sous la roue du deuxième wagon, elle est tombée sur les  genoux… Elle veut se relever et un éclair la submerge, au-delà des misères, tromperies, souffrances et douleurs : «Et la lumière qui éclairait Anna … brilla d’un éclat plus vif que jamais, illumina tout ce qui auparavant, n’était que ténèbres, puis commença à faiblir et s’éteignit pour toujours. » Un moment de théâtre aux beaux éclairs éloquents.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème), jusqu’au 6 octobre. T. : 01 43 57 42 14.

 

Les Émigrés de Slawomir Mrozek, mise en scène d’Imer Kutllovci

© Pascal Gély

© Pascal Gély

 

Les Émigrés de Slawomir Mrozek, traduction de Gabriel Meretik, mise en scène d’Imer Kutllovci

Indémodable, la pièce de l’écrivain et caricaturiste polonais, lui-même exilé en Europe de l’Ouest dans les années soixante puis au Mexique, a été rendue célèbre par Roger Blin qui la monta en 1975 avec Laurent Terzieff et Gérard Darrieu. Elle met en présence deux émigrés réduits à vivre confinés dans une cave : l’un a fui le totalitarisme, l’autre la misère.

Rien de commun entre X. X. et A. A., sinon leur origine et leur condition précaire. Ils parlent de tout et de rien et, au fil du dialogue, leurs différences se révèlent dans un rapport de classe qui saute aux yeux: le prolétaire (X.X.) et l’intellectuel (A.A.) ne partagent pas la même vision du monde. L’un aspire à s’enrichir pour offrir le bien-être à sa famille, l’autre, épris de liberté, veut écrire un traité sur l’esclavage moderne et voit en son colocataire, un exemple idéal de l’asservissement volontaire par le travail et l’argent.

Imer Kutllovci, un Kosovar et les interprètes, l’un Bosniaque et l’autre Russe, en connaissent un rayon en matière d’exil… Mais la mise en scène ne s’appesantit pas sur la condition d’émigré : «Le titre est un titre-piège. Nous ne voulons pas résoudre le problème des émigrés, dit le metteur en scène. Ma mission est de faire disparaître le mot et les clichés qui l’accompagnent. » N’empêche… par leur accent de l’Est et leur vécu, les interprètes donnent du poids et de la crédibilité aux personnages.

Mirza Halilovic en prolétaire gouailleur et affabulateur, touchant de naïveté est d’un conformisme navrant. Grigori Manoukov lui oppose le cynisme désabusé d’un intellectuel de gauche. Au-delà, se fait jour un débat d’idées opposant le sens commun de l’un, à l’idéalisme de l’autre… Et cette pièce  dépasse les circonstances de son écriture et les idéologies de son époque. Slawomir Mrozek (1930-2013) écrit ce texte quand la Pologne vient de participer à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et connaît dès lors un raidissement de la dictature. X.X. lui, idéalise son pays et regrette les mouches qui se collaient au papier tue-mouches sous les lampes, alors qu’ A.A. le voit comme un régime militarisé, une prison entourée de murs, comme leur sous-sol.

Le spectacle fait la part belle au jeu des acteurs dans un décor sommaire fait de matériaux de récupération : deux grabats, quelques ustensiles, une ampoule nue au plafond et une table à repasser qui accueillera un festin (une orange et une bouteille de vodka ! ) en cette nuit de la Saint-Sylvestre où se déroule l’action. L’alcool aidant, la tension monte entre X. X. et A.A. Le premier  ne pense qu’au retour au pays, à la maison qu’il va construire mais  le second lui détruit son rêve jusqu’à le pousser au suicide. Finalement A.A., dans un élan amical, le rassure : « Tout n’est pas perdu, tu peux encore rentrer, tu habiteras une maison. »  (…) et il évoque une terre où « La liberté sera la loi, et la loi la liberté». Sur cette note d’optimisme forcé, les deux hommes réconcilient leurs solitudes.

L’auteur a lui aussi retrouvé une Pologne libérée de la dictature en 1997 mais cette pièce n’a rien perdu de son actualité ni de sa teneur, grâce à l’humour féroce distillé par Slawomir Mrozek dont l’écriture précise et sensible est ici bien rendue par une mise en scène simple et directe.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 28 septembre, Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (Ier) T.  01 42 36 00 50.

 La pièce est publiée par l’Arche éditeur.

Dans le frigo d’après Copi, mise en scène de Clément Poirée

Dans le Frigo d’après Copi, mise en scène de Clément Poirée

641EE6AF-5B35-4192-A221-6879BC1B3070Alléchés, nous l’étions à l’idée de retrouver le sémillant et grinçant Copi… Mais nous sommes interloqués par l’annonce de la durée du spectacle : quatre heure quinze  (entracte compris) ! Aurait-on engraissé Le Frigo avec son contenu ? La soirée commence avec l’excellent Eddie Chignara, colosse poilu, barbu et folle dévêtue, au milieu de son boudoir/garde-robe.  C’est l’anniversaire  de ses cinquante ans et sa mère lui a fait livrer un énorme et immense frigo. Courant sur ses mules à talon, il joue tous les rôles : sa mère, son éditeur, sa femme de chambre, et jusqu’au rat qui habite son placard… Clément Poirée commence bien et même très bien : rien de plus jouissif que ce théâtre qui joue à fond les artifices du théâtre. Et pour nous avoir rendu Copi qui avait déserté nos scènes, on lui rend grâce.

Mais tout se gâte : invité à traverser le fond du plateau c’est à dire le double-fond du grand placard, le public passe de la lumière à l’ombre. Apparaît alors Macbeth sur sa lande, tout tremblant de sa rencontre avec les trois sorcières… Pris au piège, le spectateur doit endurer une traversée à la hache du texte, raccourci pour l’occasion (mais une heure et demi quand même), dans une mise en scène qui se résume en allers et venues des personnages…

Nous cherchons en vain ce qui nous vaut un pareil détour (Copi, Shakespeare ? On n’y aurait pas pensé !)  A l’entracte, on s’ interroge nos sur le sens de tout ceci… Puis nous sommes priés de retrouver notre place d’origine et Les Bonnes de Genet reprennent alors le flambeau ! Mais comment un projet aussi complexe a-t-il pu naître ?  Clément Poirée précise dans un petit document remis à la sortie, avoir voulu lier ces trois pièces en raison des «correspondances profondes» qu’il y décèle. Chacun des textes dévoilerait, «nos monstres intimes, nos désirs les plus noirs, nos ressources les plus puissantes» et il a voulu créer «un cheminement dans les recoins inavouables de nos âmes, à la recherche de ce qui est dissimulé, enseveli dans nos cœurs, scellés dans nos frigos intérieurs» .
Sans doute… Et une fois remis de cet indigeste repas, on repense aux détails qu’il a semés avec finesse entre les trois textes : les gants de la femme de chambre d’abord, les mains ensanglantées de lady Macbeth ensuite, et enfin les gants de ménage des Bonnes qui sont comme un fil d’Ariane entre les trois parties. Mains sales, mains du péché, mains du crime. Pourtant ces signes ne suffisent pas à nous faire descendre en nous-mêmes, comme le souhaite Clément Poirée qui n’a pas fait assez confiance au théâtre ni au public.

En liant plus simplement Le Frigo avec Les Bonnes*, toute la question du dédoublement, de la représentation et de la folie aurait éclaté.  Et le gouffre habité par nos démons n’en aurait été que plus profond…

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 20 octobre, Le Frigo de Copi, Macbeth de Shakespeare, Les Bonnes de Jean Genet:
mardi et jeudi à 20 h :
Le Frigo/Macbeth  (2 h 25).

mercredi et vendredi à 20 h :
Le Frigo /Les Bonnes  (2 h 20).

samedi à 19 h 30 et dimanche à 15 h 30 :
l’intégrale (4h).

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne).
Métro: Château de Vincennes et navette gratuite.

La Souricière d’Agatha Christie, mise en scène de Ladislas Cholat

La Souricière d’Agatha Christie, adaptation de Pierre-Alain Leleu, mise en scène de Ladislas Cholat

La-souriciere-aff_1La Pépinière-Opéra rénovée, accueille un public venu nombreux voir une des pièces les plus connues de l’écrivaine britannique. Un jeune couple vient de transformer le manoir de Monkswell en hôtel. Il neige et il y a beaucoup de clients dont une grosse femme désagréable qui se plaint de l’accueil, alors que ce couple fait le maximum…

Mme Boyle, une des clientes, est retrouvée assassinée! Les soupçons se portent d’abord sur Christopher Wren, un jeune excentrique. Mais il s’avère assez vite que le tueur peut être un des clients, voire l’un des propriétaires. Mais l’inspecteur Trotter va tout faire pour trouver le coupable.

Pour Ladislas Cholat, il est intéressant « de donner à cette pièce un nouveau souffle, une certaine modernité. L’adaptation de Pierre-Alain Leleu réveille l’histoire, en faisant ressortir l’humour, tout en respectant les ressorts de l’intrigue. Enfin, dit-il, pour cette création inédite, j’aime l’idée de constituer une vraie troupe de possibles criminels  avec des acteurs avec qui j’avais déjà travaillé, d’autres avec qui j’avais depuis longtemps envie de travailler et d’autres encore découverts en audition. Ils ont en commun le sens de l’humour et sont humainement compatibles, tout en étant très différents les uns des autres. »

Il y a en effet une belle distribution: Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hilaret, Pierre Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Redoul et Pierre Samuel pour The Mousetrap qui se joue à Londres depuis 1952 ! La pièce bat tous les records au monde de représentations consécutives (25.000!) et n’a depuis jamais quitté l’affiche. Agatha Christie a aussi écrit une nouvelle qui, selon sa volonté ne devait être publiée qu’après la dernière représentation théâtrale. Elle reste donc inédite à ce jour, du moins en Grande-Bretagne… Cette adaptation d’un texte radiophonique (1947) est restée célèbre pour son dénouement que les spectateurs sont priés de ne pas révéler, comme le demande à la fin, l’Inspecteur Trotter: «Chers spectateurs, complices du crime, merci d’être venus. Et de ne pas révéler l’identité du meurtrier ».

Edith Rappoport

 Pépinière Opéra,  7 rue Louis Le Grand  Paris (II ème) . T. : 01 42 61 44 16.

Les Naufragés, d’après Les Naufragés, Avec les clochards de Paris de Patrick Declerck, mise en scène d’Emmanuel Meirieu

Les Naufragés, d’après Les Naufragés, avec les clochards de Paris de Patrick Declerck, adaptation de François Cottrelle et Emmanuel Meirieu, mise en scène d’Emmanuel Meirieu

Les Naufragés, avec les clochards de Paris - Mise en scène d'Emmanuel Meirieu, d'après le roman de Patrick Declerck, adaptation de François Cotrelle et Emmanuel Meirieu, avec François Cottrelle  - Chanteur : Stéphane Balmino - Costumes Moira Douguet Une scénographie somptueuse : lumière, décor et vidéo de Seymour Laval, Emmanuel Meirieu et Jean-Michel Adam, pour ce spectacle à la grande beauté formelle rappelant le célèbre Radeau de la Méduse (1818) de Théodore Géricault. Mais ici, les survivants sont enfouis dans un abîme et ces naufragés invisibles ont tous basculé au séjour des morts. Sur un plateau couvert de sable fin, avec en vrac, un fouillis de tiges, planches fines et croix de bois…

 Au lointain, la proue d’un bateau et  es reflets de la mer… Sur des piliers sont projetées des scènes de vie et des figures d’exclus. Des images fantomatiques et muettes d’un film en noir et blanc. La destruction des vies par l’existence est la métaphore filée, égrainée sur scène, selon l’imaginaire collectif, de la catastrophe avec son lot de survivants. Catastrophe est en effet la vie vécue par ceux qui n’y ont pas eu accès.Le romancier Patrick Declerck a suivi pendant plus de quinze ans les clochards de Paris. Psychanalyste, il ouvrit au C.A.S.H. (Centre d’Accueil et de Soins hospitaliers) de Nanterre, la première consultation d’écoute destinée aux S.D.F.

Attaché à ces morts-vivants installés entre  vie et mort, l’auteur, comme le comédien François Cottrelle, dit avoir haï ceux qui ne sont rien, leur odeur de saleté et leur regard alcoolisé… Un rappel de présences infimes sans vitalité, de ces presque cadavres que la société ignore, misérables rejetés de toute vie sociale et refusant des soins. Le protagoniste fait le récit douloureux et sincère de son engagement auprès des sans-abri et des laissés pour compte. Sont ainsi répertoriés quelques cas significatifs de leur misère extrême : une femme ne pense qu’à être enceinte pour bénéficier des allocations familiales et devenir riche! Un jeune homme, en grande souffrance physique, refuse toute aide et veut être seul maître de sa mort, un misérable recueilli dans le métro, entre la vie et la mort, s’éteint, en tenant la main d’un thérapeute impuissant : « C’est difficile… »

 Raymond, presque un ami pour le narrateur (Stéphane Balmino, chanteur et diseur de poésie), est mort de froid devant le centre d’accueil de Nanterre, sous un abribus… Il avait longtemps été serveur à la cantine de ce centre. Après avis d’une assistante sociale, il l’avait quitté depuis deux mois pour aller dans un foyer de réinsertion sociale. Mais en vain. Trop seul, trop démuni, préférant un abandon radical à l’alcool et à l’errance, il avait essayé de se fuir un désastre personnel mais ce naufragé était un noyé en sursis…

 Le naufrage existentiel et physique ne se révèle pas un passage initiatique quand on ne peut prendre son destin en main. Mais quand la réinsertion citoyenne est tragiquement impossible, doit-on en imputer la responsabilité à une société coercitive et oppressive, tendue par le mythe mensonger de la construction de soi égoïste et de la réussite ? Ne faut-il pas plutôt malgré tout, œuvrer à intégrer une personne différente  et à la libérer enfin d’elle-même? Faire du beau sur la misère du monde nous place en situation de voyeur et ce spectacle dont la forme artistique élaborée peut déranger… Un peu léger et démago sur le traitement de pathologies difficiles, il désigne un peu facilement les responsables…

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle,  Paris (X ème), jusqu’au 2 octobre. T. : 01 46 07 34 50.

 

 

Festival le temps d’aimer la danse. Fossile, chorégraphie de Martin Harriague

Festival le temps d’aimer la danse

Fossiles, chorégraphie de Martin Harriague

 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Cet artiste engagé dans la défense de la Nature, dont nous avions apprécié l’an dernier  Sirènes, (voir Le Théâtre du Blog), présente ici un duo avec Frida Dam Seidel où il se questionne sur l’épuisement des ressources de la planète et imagine un nouvel Eden issu du chaos écologique actuel. Dès la première image, nous retrouvons le danseur englué dans du plastique noir, un des polluants majeur d’aujourd’hui qui couvre le sol et dont il  va se libérer peu à peu.
Ensuite, dans un beau solo, la danseuse qui manipule un crâne humain, a une maîtrise impressionnante de l’espace et de la gestuelle. Une partenaire idéale dans une belle complicité pour ces duos  avec Martin Harriague…

Elle fait naître le premier homme et le fait sortir de son état sauvage. Une sorte de résurrection par l’amour  sur une musique de Franz Schubert. Le danseur-chorégraphe aime faire alterner  mouvements rapides et gestes plus lents dans cette pièce remarquable  Martin Harriague, né à Bayonne a trente trois ans et est artiste associé au Malandain Ballet de Biarritz. L’engagement esthétique et politique de l’enfant du pays a été immédiatement reconnu ici par les spectateurs qui le suivent à chacune de ses pièces. Au printemps prochain, il créera une chorégraphie inspirée par la jeune militante écologiste Greta  Thunberg…

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre du Casino 1, avenue  Edouard VII, Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) le 9 septembre.

Festival EXTRA ! Au Centre Georges Pompidou

 Festival EXTRA ! Au Centre Georges Pompidou

affiche_festival_extra2019-1 Descendre au Forum-1, alors que tout s’agite dans les étages pour le vernissage de l’exposition Francis Bacon, est-ce faire un pas de côté  et tourner le dos à l’un des événements artistiques majeurs de la rentrée ? Bien au contraire : pour Jean-Max Colard, créateur de ce festival, il s’agit d’inscrire la manifestation littéraire qu’il a créée en 2017, dans une forme d’échanges avec l’ensemble des départements du Centre Georges Pompidou et en particulier avec la BPI. Il rappelle au passage le dialogue constant entre  peintres, plasticiens, performeurs, et la littérature sous toutes ses formes.
 
Quand on l’interroge sur la nécessité de présenter un programme sur quatre jours, consacré aux formes littéraires éclatées qui vont du jeu interactif à l’émission de radio, en passant par des propositions purement visuelles ou sonores, Jean-Max Colard s’appuie sur la présence croissante des écrivains et poètes dans la sphère de la performance. Ce qui l’incite à offrir la plus large visibilité à l’ensemble des formes  prises aujourd’hui par cette littérature, qu’il appelle « debout », à rebours de la littérature dite couchée qu’on trouve dans les librairies.

Le discours semble bien rôdé et il s’appuie sur l’apparition de nouveaux « espaces littéraires » tel que Youtube rassemblant dans un même espace auteur/lecteur/critique. Pour autant le suivi de la première journée invite à réfléchir à ces concepts. Elle débute par une mystérieuse et assez magique pièce sonore des Hyper Poems de Stefan Brüggemann, scandée par Iggy Pop mais l’après-midi s’enlise avec Agence de notation… Invités à commenter l’espace du bureau du président du Centre Georges Pompidou, quatre personnes y vont de leurs analyses architecturales, psychologiques, etc. Sans intérêt littéraire, sans créativité langagière ni même conceptuelle, l’exercice fatigue les spectateurs qui partent tranquillement visiter les propositions in situ des alentours.

La belle surprise vient de la Boîte noire de Tanguy Viel. Son diaporama, repris d’une conférence qu’il avait créée pour l’I.M.E.C., emporte le spectateur dans les différents états préalables à l’écriture. En douze minutes et autant d’images, la plupart des vidéogrammes tirés de films très reconnaissables, il tente de situer l’état de l’écrivain dans « la pensée d’avant les livres : une plaine à peine bordée, à peine clôturée, flottant parmi les terres vierges ». Ecrire, ou « s’arracher à la vapeur impalpable de l’imagination »… Comme métaphore de l’écriture qui « vient clore mille possibles », il propose le geste du golfeur, précis et ajusté, car issu d’une myriade de possibilités éliminées.

La proposition de jeu interactif, intitulée Mmmh (pour Musée Maison Michel Houellebecq), invite le visiteur à se munir d’un casque et à choisir entre toutes sortes de propositions alternatives. Un peu étourdi par les décisions à prendre, le marcheur se demande pourquoi avoir évacué la littérature de ce jeu ? L’affaire est ludique certes mais, sans faire offense à ses créateurs, pas tout à fait à la hauteur de cet écrivain. Toutes ces   »pratiques littéraires hétérogènes », revendiquées par Jean-Max Colard, n’excluent apparemment pas le traditionnel plateau d’écrivains de la sacro-sainte rentrée littéraire (en l’occurrence Jean-Philippe Toussaint et Theo Casciani). La direction de la rencontre, exercée par la revue Transfuge, laisse heureusement une large place au dialogue entre les deux hommes qui se connaissent parfaitement. Réunis, entre autres, par la Belgique et leur travail avec des plasticiens, leurs univers respectifs s’élargissent à la vidéo, au théâtre, à l’internet. Toutes façons de « sortir du livre ». Pour autant, on a envie de se jeter sur la table de vente où se trouvent La Clé USB et Rétine)…

La première journée s’écoule ainsi de 16 h à 21h, en autant de moments précieux que de déceptions. Il faut donc avoir eu la patience d’attendre Florence Dupont, invitée de Radio Brouhaha, exercer sa libre parole sur les classiques grecs et latins. Et d’écouter en fin de journée le poète Patrick Bouvet lire/dire des extraits de Direct, qu’il écrivit en hommage aux évènements du 11 septembre. D’autres rendez-vous se déroulent en parallèle dans la Petite salle, que l’on n’a pas pu voir. Avec Textodrome, l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster y fait l’événement avec un programme, en continu, de films-textes, rencontres… En invitant les étudiants des Masters de création littéraire du Havre et de Paris-8, ainsi que des collectifs militants (par exemple RER Q), EXTRA ! ouvre ses micros à de jeunes perforateurs sans crainte de se laisser déborder par les prises de position parfois très provocatrices de ces jeunes gens. Jean-Max Colard laisse ainsi circuler et jouer entre eux (ou pas) toutes ces formes d’écritures contemporaines. 

 

©Hervé Veronese Centre Pompidou-

©Hervé Veronese Centre Pompidou

La journée s’est clôturée par l’annonce des prix littéraires Bernard Heidsieck/Centre Georges Pompidou 2019. Créateur de la poésie-action, l’écrivain, mort il y a quatre ans, a donné son nom à ce prix qui récompense les auteurs de formes multiples de création littéraire (poésie sonore, performance, film-poème, création radiophonique, etc). Cette année, le prix a été attribué à Cia Rinne, poète et documentariste qui vit et travaille à Berlin. Le Prix d’honneur, attribué à un artiste pour l’ensemble de son œuvre, l’a été à Clemente Padin, poète expérimental urugayen. Une mention spéciale de la Fondazione Bonotto, mécène du prix, est allée à Franz Mon, pionnier de la poésie concrète et sonore en Allemagne.

Cette édition 2019 sort des murs du Centre Georges Pompidou pour quelques rendez-vous plus qu’intéressants, organisés avec la Maison de la Poésie, le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, le Centre Wallonie-Bruxelles… La programmation se poursuit donc jusqu’à dimanche 15 septembre. A chacun de faire son parcours, d’éviter s’il le peut les propositions-gadgets et de rester à l’écoute de cette littérature orale, sonore (et parfois très peu littéraire, il faut bien le dire)… Mais la poésie d’une découverte imprévue mérite de flâner dans EXTRA !

 Marie-Agnès Sevestre

Du 11 au 15 septembre, Centre Georges Pompidou, Paris

A ne pas manquer, jusqu’au dimanche 15 septembre :

Text Pieces read by Iggy Pop (tous les jours à 16h) au Forum-1

Boîte noire de Tanguy Viel (en continu tous les jours) au Forum-1

Cristal automatique, concert littéraire de Babx, samedi 14 septembre à 20h, à la Maison de la Poésie, 157 rue Saint-Martin 75003 Paris

Une histoire d’amour et de ténèbres, lecture musicale en hommage à Amos Oz, , dimanche 15 septembre à 17h, à l’auditorium du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple 75003 Paris

A lire :

Direct de Patrick Bouvet, éditions de L’Olivier.

Rétine de Theo Casciani chez P.O.L.

La clé USB de Jean-Philippe Toussaint (éditions de Minuit)

 

Festival le Temps d’aimer la danse Offprojects chorégraphie d’Amos Ben-Tal

Festival le Temps d’aimer la danse

 
Offprojects chorégraphie d’Amos Ben-Tal
 

©Stéphane Bellocq

©Stéphane Bellocq

Ce festival, que nous suivons depuis plusieurs années,  donne une visibilité à de jeunes chorégraphes et en a ainsi découvert plus d’un désormais célèbre, comme Martin Harriague, programmé cette année, ( voir Le Théâtre du Blog)
 
Né à Haïfa, Amos Ben-Tal,  quarante ans, de nationalité israélo-néerlandaise, est passé par le National Ballet School de Toronto puis a rejoint le Nederlansd Dans Theater jusqu’en 2006. Depuis cette date, il a créé plusieurs pièces pour Korzo Productions, une maison de production à La Haye accueillant des résidences et proposant de nombreux spectacles de danse.
 
A sa chorégraphie, il ajoute ici son propre texte et sa création musicale. Offprojects peut se résumer à un éloge de la lenteur dans les solos ; par contraste, les mouvements de groupe sont d’une remarquable vivacité, avec des interactions entre les cinq danseurs d’une grande beauté. La pièce s’appuie sur d’excellents  interprètes provenant de grandes troupes de danse contemporaine comme le Nederlands Dans Theater et La Batsheva.
 
Malgré quelques longueurs, ce spectacle d’une heure parfaitement réalisé, nous a séduits. «Qu’est-ce que la danse ? dit Thierry Malandain. Du mouvement. Qu’est-ce que le mouvement ? L’expression d’une sensation. Qu’est-ce qu’une sensation ? Le résultat que produit sur le corps humain une impression ou une idée que perçoit l’esprit. » Le large spectre des réalisations programmées par le directeur artistique de ce festival permet donc au grand  public de découvrir toutes les formes de danse.

Jean Couturier
 
Spectacle vu au Théâtre du Casino; 1 avenue Edouard VII, Biarritz ( Pyrénées Atlantiques), le 8 septembre.

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