Paroles Citoyennes 2020 : Je ne serais pas arrivée là, si …

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Paroles Citoyennes 2020 :

Je ne serais pas arrivée là, si …

En lançant ce festival en 2018, Jean-Marc Dumontet entendait «faire écho aux grandes questions sociétales de notre temps.» Producteur et propriétaire de plusieurs théâtres (Théâtre Antoine, Théâtre Libre, Le Point-Virgule, Le Grand Point-Virgule, Bobino, Le Sentier des Halles), il met des salles à disposition de Paroles citoyennes, un festival conçu «pour faire résonner  sur les plateaux  des voix différentes, qui interpellent la conscience politique de chacun».  En cette soirée inaugurale, parole aux femmes : Judith Henry et Julie Gayet lisent des extraits de Je ne serais pas arrivée là si d’Annick Cojean Avec ces quelques mots anodins dits à l’avance à ses interlocuteurs, la journaliste amorçait une série d’entretiens avec des célébrités -hommes et femmes- pour le journal Le Monde. Ceux réalisés avec des femmes ont ensuite été publiés*.  «Elles se racontent avec une sincérité bouleversante, écrit Annick Cojean dans sa préface. Elles cherchent dans leur histoire quels ont pu être leurs principaux ressorts et ce que la vie leur a appris. Toutes ont imposé leur voix dans un monde dont les règles sont forgées par les hommes et toutes ont eu à cœur de partager cette expérience. »

Les comédiennes, tour à tour intervieweuses et interviewées, donnent leur voix à six femmes. D’abord Gisèle Halimi, qui revient sur soixante-dix ans de combats. La célèbre avocate française se souvient avoir découvert précocement la malédiction d’être née fille mais elle refusera alors un destin assigné par son genre… Elle porte en elle : « une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »: une énergie que Judith Henry nous fait entendre sans artifice. Amélie Nothomb répond à la question de la journaliste par : «Si je n’avais été insomniaque de naissance. » (…) « Je me racontais des histoires, j’étais le locuteur et le public», avant de lui confier les grands traumatismes de son enfance : agression sexuelle, arrachement au Japon et à sa nourrice. Son ambition de jeune fille, une fois arrivée en Belgique, était : «Tout simplement d’être japonaise». On reconnaît ici, porté par Julie Gayet, l’humour froid de la romancière.  

 Pour l’autrice Virginie Despentes, jouée avec piquant par Judith Henry, c’est : « Si je n’avais pas  arrêté de boire à trente ans», qui a induit son destin; et pour Christiane Taubira: « S’il n’y avait pas eu ce rire tonitruant de ma maman. Ce rire qui revenait comme une joie invincible. Oui, invincible. » Sa mère fut un exemple de courage pour cette future ministre qui, dès l’âge de six ans, voulait «sauver le monde ».  La romancière Nina Bouraoui, pour sa part, a été marquée d’abord par le fait d’être née en Algérie, puis par une différence : son homosexualité, qui l’a guidée.  Et l’ethnologue Françoise Héritier doit son itinéraire à sa curiosité, quand elle a entendu parler par des camarades, du séminaire de Claude Lévi-Strauss: «J’avais vingt ans, j’étudiais l’histoire-géographie et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours à l’Ecole Pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation. »

Ces propos, largement réécrits par Annick Cojean, retrouvent ici leur oralité originelle. Et à un débat organisé à l’issue de cette lecture scénique, la journaliste dit  avoir reconnu le rythme des phrases et le grain de voix de ces femmes. Judith Henry qui a fait l’adaptation précise : «On a essayé de rendre leurs paroles et leur présence même si on a beaucoup coupé.» Ces personnalités, aux parcours divers mais souvent cabossés, semblent se répondre. Une étrange sororité les relie : pour la plupart, elles sont arrivées là en surmontant des traumas, en transgressant des interdits. «Elles se sont toutes battues dans un monde d’hommes, dit Annick Cojean, elles ont montré plus de courage, travaillé davantage, subi des insultes, des violences, et même des viols. »

Par la magie de cette simple lecture, les comédiennes ont partagé avec nous des moments intenses, sans pour autant s’identifier à leurs personnages. Une distance qui permet aux spectatrices de reconnaître un peu de leur histoire, dans celle de ces célébrités. Au-delà d’un certain effet “people“, leur courage et leur étonnante sincérité forcent l’admiration et nous incitent à reprendre le flambeau. Françoise Héritier (1933-2017) dans un interview réalisé peu de temps avant sa disparition, se réjouissait du mouvement Metoo: « Je trouve ça formidable ! »

 Mireille Davidovici

Lecture donnée le 20 février au Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 42 38 97 14.  Cette lecture sera redonnée le 22 février et le 8 mars.

Paroles citoyennes du 20 février au 9 mars. T. : 01 80 40 07. www.parolescitoyennes.com

Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg. Bobino, 14-20 rue de la Gaité, Paris (XIV ème).

Je ne serais pas arrivée là si… est publié aux éditions Grasset et Fasquelle, en partenariat avec Le Monde (2018).

 


Archives pour la catégorie critique

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Frissons, conception de Magali Mougel et Johanny Bert (théâtre et danse, dès six ans)

frissons-25c2a9j-m.lobbc3a9 - copieL’autrice et le créateur se retrouvent ici pour créer un spectacle immersif conçu pour bibliothèques et lieux non équipés, et avec un dispositif sonore délivrant les voix intérieures des personnages. Frissons s’adresse surtout aux  élèves des maternelles et les plonge dans un monde où un adulte joue un enfant, Anis;  il vit heureux avec ses parents, dans leur maison. Sa chambre est un cocon protégé et douillet où il ne peut supporter l’intrusion d’un autre.

Sur le plateau, une accumulation d’ours en peluche rouge de toute taille, forme un petite paroi avec coulisses par derrière, que les personnages traversent parfois en jouant à cache-cache. Douceur apparente  mais enfermement de peluches à la fois sympathiques  et réductrices. Les parents d’Anis prévoient l’arrivée prochaine d’un enfant qu’ils adopteraient, ce dont il ne veut même pas entendre parler. Un plus petit que soi dans les bras maternels, et auquel on ne peut s’adresser? Mais Elias a le même âge qu’Anis et les interrogations vont bon train. Que faudra-t-il partager ? Les amis, les jouets, la chambre et l’amour des parents, oui.

A la peur de l’autre, succède alors peu à peu, l’étonnement, puis la première approche de l’inconnu,  l’échange et le partage jusqu’à l’amitié. Adrien Spone, magnifique interprète, danse en embrassant l’espace et en s’étirant: il écoute sa voix intérieure. Et nous sommes grisés par sa chorégraphie audacieuse: l’expression d’un bonheur d’être au monde et qu’on ne veut pas voir abîmé, spolié, voire détruit. Yann Raballand danse à ses côtés, calme et sûr, avec sérénité dans une ouverture à l’autre. Peurs et craintes sont éradiquées au rythme des jours qui passent, jusqu’à l’enchantement d’une vie autre… La découverte des surprises heureuses, comme la vie n’en finit pas de nous réserver.

Le Joueur de flûte, texte, musique et mise en scène de Joachim Latarjet, d’après Le Joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm (dès huit ans)

A l’origine, le célèbre conte des Frères Grimm, transcrit pour la scène, et d’une grande efficacité grâce au jeu d’Alexandra Fleischer et à la musique du trombone et de la flûte de Joachim Latarjet. Le spectacle a été conçu pour bibliothèques et lieux non équipés. Dans une ville peuplée d’habitants égoïstes et administrée par une mairesse malhonnête, les rats prolifèrent dangereusement. Seul un musicien réussit à attirer les animaux dans la montagne, grâce aux fabuleuses sonorités de son instrument. Mais il n’obtient pas la rémunération promise et il se vengera. Joachim Latarjet a adapté ce conte en le transposant dans notre monde contemporain. Avec humour, gravité et poésie, il révèle les dégâts causés par la bêtise et l’ignorance, en leur opposant le pouvoir prodigieux de la musique. Un spectacle en clair-obscur, où le comique des personnages et des situations côtoie le mystère et l’inquiétant, entre rire et effroi, sourire et inconfort. Alexandra Fleischer prend en charge le récit de ce conte revisité et se métamorphose en bon nombre de personnages dont la désobligeante mairesse. Et elle devient même un rat qui court parmi les détritus de poubelles. Fantaisie des dialogues et des chansons ludiques qu’elle interprète: elle passe et repasse sur la scène de son pas tranquille, contournant un écran-vidéo avec des images de Julien Téphany et Alexandre Gavras et reparaît de l’autre côté, menant la danse et instillant la dimension  nécessaire à ce spectacle. Joachim Latarjet  lui réplique via les sonorités rares des mélodies de sa guitare et de son trombone.

Ce joueur de flûte aux profondes certitudes et cette mairesse arrogante sont des personnages qui interpellent grandement, contrarient souvent, effraient parfois mais amusent aussi le jeune public. Un beau spectacle onirique à partir d’un conte cruel sur la surdité des êtres qui ne veulent jamais entendre une vérité souvent dite,  avant que ne survienne la catastrophe.

Véronique Hotte

 L’Encyclopédie des super-héros, texte et mise en scène de Thomas Quillardet (dès sept ans)

lencyclopediedesuperheros-19c2a9j-m.lobbc3a9L’auteur et metteur en scène inscrit l’esthétique de la bande dessinée sur un plateau -plus conventionnel ?- de théâtre. Comment  recréer l’univers fantastique des super-héros et héroïnes et en même temps, retranscrire l’univers des « comics»  dans un spectacle pour bibliothèques, écoles, collèges et lieux non équipés. Notre fascination pour ces personnages  représente sans doute un besoin de protection et correspond à un fantasme, celui de posséder des super-pouvoirs. Grâce auxquels on pourrait régler providentiellement tous les problèmes imaginables… Ce qui intéresse beaucoup les plus jeunes d’entre nous qui se rêvent grands, exemplaires et sauveurs de la veuve et de l’orphelin. Un idéal de soi grandiose, un surmoi dont on a une vive conscience à l’aube de sa vie.

Nous avons le regard accroché par une photo gigantesque de New-York avec ses tours comme tenues en suspension (scénographie de Floriane Jan). Avec une référence évidente au mystère de la ville tel que le montrent les B.D.. Jouant aussi les scénaristes et les bruiteurs, Benoît Carré et la facétieuse Bénédicte Mbemba incarnent les poètes-inventeurs d’un objet artistique à concevoir, de manière artisanale. Une aventure inénarrable: fabriquer un objet de théâtre BD avec deux acteurs qui en racontent le processus, s’invectivant l’un l’autre en même temps, puis dévoilant au public le secret de sa fabrication. Ils réalisent ainsi une sorte de fresque où le héros adopte toutes les stratégies pour arriver à ses fins: voler dans les airs, sauver les innocents et conquérir sa belle…

 Il font aussi appel à l’accessoiriste qui n’en finit pas d’aider les comédiens pour construire son théâtre BD. Il essaye d’apprivoiser un objet, de se vêtir de sa cape symbolique mais le héros ne peut rien faire contre sa pesanteur… Alors que juché un simple skate-board, il donne alors en roulant l’impression d’une envolée aérienne. Saluons Benoit Carré dont le personnage n’est jamais lassé de cette recherche malgré les échecs. Un spectacle fait de bric et de broc, mais foncièrement sympathique.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National (Yvelines), du 13 janvier au 14 mars. T. : 01 30 86 77 79.

 

 

La Dame blanche, livret d’Eugène Scribe, musique de François-Adrien Boieldieu, mise en scène de Pauline Bureau

Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

 

La Dame blanche, livret d’Eugène Scribe, musique de François-Adrien Boieldieu, mise en scène de Pauline Bureau

Jolie surprise que cet opéra comique en trois actes créé en 1825 au Théâtre Feydeau qui menaçait de s’écrouler et qui sera détruit en 1830. L’actuelle salle Favart qui avait subi un incendie en 1887 est reconstruite par  l’architecte Louis Bernier sur cette place actuelle Boieldieu et inaugurée en 1898. Eugène Scribe s’était inspiré des romans de Walter Scott, Le Monastère et Guy Mannering et sa pièce -elle a été jouée plus de mille fois !- nous transporte en 1759, dans un village montagneux d’Ecosse où on raconte que le château d’Avenel dominant la vallée, est hanté par le fantôme de la Dame blanche, protectrice des lieux. A la  mort de Julien, dernier représentant de la famille Avenel, le château est mis en vente et Gaveston, son ancien intendant, se porte acquéreur.

Au premier acte, un jeune officier, Georges Brown, est amoureux d’Anna, une inconnue qui l’a soigné dans le passé et qui avait été recueillie par la dernière comtesse d’Avenel. Au deuxième acte, cette Anna, déguisée en Dame blanche, pousse le jeune homme à se porter acquéreur du château, lors de la vente aux enchères. Aidée par Marguerite, ancienne domestique de la famille, elle retrouve le trésor de la famille Avenel, ce qui permettra à Georges d’acheter le château. Mais au troisième acte, on découvre que Georges n’est autre que Julien Avenel… Gaveston ne pourra pas acheter le château, Anna épousera Julien et  la noble lignée des Avenel  se perpétuera selon l’ordre naturel d’avant 1789.

Pauline Bureau après Bohème, notre jeunesse il y a deux ans, réalise ici une belle mise en scène classique. Les costumes d’Alice Touvet et la scénographie d’Emmanuelle Roy évoquent des tableaux romantiques. Les projections vidéo de Nathalie Cabrol remplacent les toiles peintes et les effets de magie, signés Benoît Dattez, renforcent l’esthétique de la pièce. La metteuse en scène a une vision très actuelle du personnage d’Anna : «L’œuvre raconte le parcours d’une femme qui se dégage de la place qu’on lui a assignée. Le fait que La Dame blanche soit une comédie romantique ne m’embarrasse pas le moins du monde. J’aime qu’on sache, dès le début, que tout va se terminer par l’union des amoureux : c’est si reposant !»

La soprano Elsa Benoit incarne Anna avec fougue et son timbre clair rayonne jusqu’au paradis de la salle. Philippe Talbot (ténor) joue avec une réelle naïveté et chante avec douceur le rôle de George Brown. La mezzo-soprano Aude Extremo (Marguerite) a une voix puissante et un jeu très théâtral. Et le baryton Jérôme Boutillier est un convaincant Gaveston. Le chœur des Éléments, accompagne parfaitement l’habile musique de Boieldieu, proche de celle de Rossini, que dirige avec conviction Julien Leroy, à la tête de l’orchestre national d’Île-de-France. 

« La Dame blanche est capable de transporter une assemblée et de faire évanouir un rossiniste», lisait-on dans Le Journal du Commerce du 12 décembre 1825.  On admire en effet les faux canons virtuoses qui reviennent dans le livret : plusieurs personnages chantent ensemble des phrases différentes comme  Je n’y puis rien comprendre  ou:  A la douce espérance mais dans la même tonalité… Cette œuvre aujourd’hui un peu oubliée (pourtant dans Le Crabe aux pinces d’or, Tintin, un peu enivré, en chante un extrait! ) mérite amplement d’être redécouverte.

Jean Couturier

Les 20, 22, 24, 26, 28 février et le 1er mars, Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31.

 

 

Odyssées-Festival en Yvelines

 

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville

Une vision du monde offerte au public, avec cette biennale de théâtre constituée de créations pour la jeunesse, et cela depuis 1997. Cette douzième édition jette des passerelles entre culture populaire et culture savante, entre culture classique et culture numérique. Avec sept artistes invités pour six créations de théâtre, danse, musique(s), cirque, vidéo, bande dessinée… A l’honneur, de « petites formes » accueillies dans des lieux non équipés : bibliothèques, salles de classe… Les résidences de création hors-les-murs se développent ainsi depuis deux ans, quand Sylvain Maurice a été nommé directeur. Avec une décentralisation géographique, un plus large accès à la culture  et un décloisonnement des publics et des âges. On peut regretter qu’ici les créateurs  ne s’attachent pas plus à un texte qui fasse sens. Mais on est sensible à la conjugaison des différents arts, comme au jeu convaincant des acteurs.

Une tendance : la mise en valeur d’un être seul face au monde. L’un à l’écoute de sa petite voix intérieure, comme dans Frissons ; l’autre qui ressent la présence d’une identité ethnique, manifeste à travers des jeux vocaux dans Un Flocon dans ma gorge. Et un troisième trouve sa liberté avec une expression artistique qu’il élève à une dimension universelle dans Le Procès de Goku. Et le joueur de flûte dans une pièce éponyme veut voir honoré son contrat passé en bonne et due forme ce qu’une femme escroc refuse… Il se vengera. Un autre rêve, dans L’Encyclopédie des super-héros, d’en être un qui sauvera enfin le monde.

 Un Flocon dans ma gorge, texte et mise en scène de Constance Larrieu (théâtre et musique, dès six ans)

unflocondansmagorge-46c2a9j-m.lobbc3a9 - copieUne autobiographie romancée, en étroite collaboration avec Marie-Pascale Dubé, narratrice et interprète de ce solo singulier, accompagnée par David Bichindaritz, musicien multi-instrumentiste composant une bande-son en direct.Une occasion aussi d’entendre la voix de  cette chanteuse comédienne franco-québécoise qui pose la  question des identités historiques méconnues. Depuis sa très jeune enfance, elle s’amuse à créer des sons gutturaux, qu’elle n’avait jamais entendus ni appris. Un jour, en écoutant un disque de chant Inuit, elle s’exclama : «C’est ma voix ! » Mais comment l’art du «katajjaq», ce jeu vocal traditionnel pratiqué depuis des siècles par des femmes de l’Arctique, s’est-il inscrit spontanément dans la gorge de cette petite fille de Montréal, à des milliers de kilomètres? Constance Larrieu invente, à partir de cette autobiographie, un voyage vocal joyeux et onirique, magnifique moyen d’expression des sentiments, de compréhension de soi, d’ouverture à l’autre. Sur un énorme coussin blanc et soyeux, Marie-Pascale Dubé joue la fillette qu’elle a été, la sœur d’un frère accro au violoncelle, la petite-fille d’une grand-mère attentive et sensible, accompagnée elle-même d’une amie bienveillante Inuit.

Son personnage et le sien ont maintes identités nuancées…Les paysages du Grand Nord comme le Wild de Jack London s’imposent au public qui assiste à des aurores boréales, à une marche dans une neige épaisse et à la rencontre de renards et d’ours polaires… La fillette découvre un monde bien plus étendu qu’elle ne le pensait, habité de cultures traditionnelles qui viennent enrichir son premier regard, trop conventionnel. Un spectacle revigorant du désir de vivre, de se comprendre et de comprendre l’autre.

 Le Procès de Goku, texte, chorégraphie et mise en scène d’Anne Nguyen (danse, théâtre, dès treize ans)

leprocesdegoku-20c2a9j-m.lobbc3a9 - copieUn spectacle pour salle de classe, de la chorégraphe de hip-hop qui  fraie pour la première fois avec une parole théâtrale argumentée plutôt savante. Sur la question délicate des droits artistiques, avec un artiste et d’un juge. A qui les pas de danse appartiennent-ils ? Rendez-vous ici avec un public d’adolescents concernés et interpelés par des formes de chorégraphique urbaine largement répandues : flow, free style, street art et battle, avec une belle énergie et une volonté d’en découdre. Goku est un passionné de king loop step. Amusé, il apprend au juge qu’il est né en 1998… donc pas si vieux que ça. Mais aussi étonné d’apprendre que les pas de cette danse sont protégés par le code de la propriété intellectuelle. Goku, vingt-deux ans, indépendant et versé dans son art, ne comprend absolument pas cette assignation en justice et choisit de plaider son innocence, avec à l’appui, démonstrations de cette forme de hip-hop…

Le jour du procès, la joute verbale entre le juge et Goku, appuyée par la danse, devient éloquente et tonique : un dialogue virtuose de gestuelle brute avec une chorégraphie enlevée, à la fois pure et chaotique. François Lamargot, sûr de son geste poétique et Jean-Baptiste Saunier, beau parleur et officiant connaisseur de battle, admirables comédiens-danseurs ont un verbe maîtrisé et persuasif pour l’un et une remarquable expression du corps pour l’autre, économe de parole. Ce Procès de Goku a été imaginé pour des salles de classe et les élèves, à la fois spectateurs et jurés, jouent le jeu avec plaisir. Tout acquis à ce procès : de par la loi, est reconnue une création personnelle mais avec un enjeu important, la confrontation entre deux figures sociales : le juge et l’artiste, via de belles démonstrations dansées. Un bonheur scénique avec un argumentaire civique sérieux où sont convoquées les idées d’héritage, de responsabilité mais aussi de liberté…

(A suivre)

Véronique Hotte

Odyssées-Festival en Yvelines, Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National (Yvelines) du 13 janvier au 14 mars.

 

Espaces publics /Espaces de luttes, dixième Université buissonnières des Arts de la rue à Maxéville

Espaces publics/Espaces de luttes: dixième Université buissonnière des Arts de la rue à Maxéville

034202002110830-copieUn rapide compte-rendu d’un foisonnement de témoignages et il y avait beaucoup de générosité dans ces rencontres. La Fédération des Arts de la Rue a réuni ses adhérents pour deux jours présidés par Luc Carton, autour de différents ateliers.  Il est l’un des acteurs de la réforme du décret sur les Centres Culturels de Bruxelles et de Wallonie adopté en novembre 2013 par le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous sommes, dit-il, dans une société de la connaissance. L’individu contemporain possède, jusqu’à l’excès, les outils de la connaissance qui constituent la culture. Cet excès souffre d’un déficit de capacité de mobilisation socio-économique et socio-politique à partir de ces savoirs : «Nous en savons beaucoup plus que ce qu’on nous autorise à faire !La reconnaissance des droits culturels est une condition essentielle qui permettrait aux individus de structurer les débats et d’exprimer une pensée sur la vie en société qui soit réellement agissante, œuvrant ainsi à une nécessaire transition démocratique. Dans cette société de la connaissance, il s’agit de mobiliser l’expérience, l’expertise de chacun, et ce à partir de l’exercice rigoureux du travail des mots. « Seule l’expérience individuelle et collective de la contradiction, du conflit et de la conduite, nous apprend réellement ce qu’est la démocratie.  C’est à partir de la connaissance,  de la conscience et  de la critique, que pourront se construire une action sur le monde. Luc Carton a souligné l’épuisement des forces et des formes politiques, mais aussi la nécessité de déconcentration, transition et refondation. Et comment il faut comprendre aujourd’hui les enjeux culturels, le droit au travail, à l’alimentation et au logement.

067202002110985-copieJean-Louis Laville, économiste et sociologue,  évoque le dilemme entre Etat et marché. Au XIX ème siècle, ont été créées des associations qui s’imposent dans l’espace public, avec les printemps des peuples en 1830 et 1848… Il montre comment l’essor économique est privilégié pour aller plus loin dans la démocratie: l’invention sociale est l’affaire de tous. Dans les années 1960-70, naît le néo-libéralisme avec un projet de restructuration de la société et une vision répressive des associations,  d’où l’importance d’initiatives citoyennes. Les scénarios qu’il imagine pour demain : 1) Le monde de la société civile se réduit avec des contrôles rapprochés. 2) Un néo- libéralisme à composante sociale avec le retour de la philanthropie. 3) On donne place à la diversité, les associations ont le droit d’être dans l’espace public donc  dans une économie solidaire. Il faut déconstruire le discours dominant sur les associations. Le nombre de gens qui y militent ne se maintient que si leurs membres peuvent en vivre. Il faut montrer la diversité des formes économiques. La technocratie est autiste au niveau national.

Luc Jambois, diplômé en économie, a dirigé durant  vingt-cinq ans un centre de gestion spécialisé du secteur culturel. Cofondateur, en Alsace, du Réseau d’appui aux associations, il est aujourd’hui consultant indépendant et assure de nombreuses missions dans le cadre des dispositifs locaux d’accompagnement. Il évoque ici la pratique coopérative, seule forme juridique démocratique. La professionnalisation sera impérative, avec une progression de partenariats encouragés par les pouvoirs publics, avec aussi des solidarités à promouvoir dans le secteur économique, pour accueillir  des lieux d’accueil et de production.

Atelier n° 1: Les différentes pratiques coopératives :

8404414329102428590410594956403052836814848nOn peut se passer d’un président pour mettre en œuvre un modèle collégial et il y a un guide de l’emploi intermittent pour les compagnies. Atelier n°2 : Restriction des libertés collectives et individuelles. Depuis 2001, il y a la loi anti-casseurs. Les gilets jaunes se sont déployés contre la retraite des policiers qui sont en dehors de la citoyenneté. Faut-il continuer à parler avec les autorités ?
Atelier n° 3 : l’Art en campagne. A qui s’adresser, aux élus de la ville ou de l’opposition ? Les enjeux de l’évaluation ont toujours existé avec le désir permanent de réduire les dépenses publiques. Un Etat, pour être moderne, doit accepter d’être évalué et de laisser émettre  des jugements. On est fortement contaminé par la démesure de la mesure, fasciné par la gloire et l’argent. «Vous les artistes, vous n’êtes pas rentables ! ».

L’atelier Economie solidaire à but non lucratif a réuni vingt-cinq participants. Ce sera la quinzième année du Festival au château de Maxéville, contre-exemple de l’Institution. Dans une communauté où l’on apprend les uns des autres. Le Collectif Michto de Nancy a géré dans l’urgence et avec des moyens limités, cette édition 2020 en mars, avec une aide de 6.000 euros de la Région, une autre de la municipalité de Maxéville, et une subvention de 5.000 euros du Conseil départemental. Thèmes abordés: Comment parler d’un projet et à partir de quelles valeurs, des manifestations culturelles ont-elles un impact économique? Qu’aurais-je fait, si je n’étais pas allé dans ce festival, avec la somme dépensée ? Les gens peuvent voir sans payer, c’est un bien collectif comme la Défense Nationale.

160202002111902-copieL’évaluation a toujours existé, dit Luc Jambois. Il y a toujours eu un désir de réduire les dépenses publiques. Un Etat pour être moderne, doit se laisser évaluer. Nous sommes fortement contaminés par la démesure de la mesure avec la fascination de le gloire et de l’argent : « Vous les artistes, vous n’êtes pas rentables ! ». Comment parler d’un projet et à partir de quelles valeurs ? Comment évaluer l’impact économique de manifestations culturelles ? L’intérêt commun, l’égalité, la confiance…Avec peu de moyens financiers et humains. Y’en a marre d’être la dernière roue du carrosse ! Il y a une remise en cause des liberté publiques et de la démocratie comme en Chine ou au Brésil. Le crime démocratique : 1) Evolution législative en 2015,  avec la loi sur le renseignement. 2) Loi sur la sécurité intérieure, loi anti-casseurs, la militarisation pour réprimer les manifestations. 3) Manifestations de gilets jaunes: 1.000 personnes condamnées à de la prison. Prise de conscience des violences subies, mise à mal des contre-pouvoirs. 4) Restriction des libertés des associations et les coupes de subventions, comme à Roubaix, pour le projet de rénovation d’un quartier de chômeurs: 55 % de la population. Dans cette ville de 55.000 habitants, le maire a été élu avec 5.000 voix! Il faut réfléchir au financement de la vie associative.

Pour Luc Carton, la démarche artistique dans l’espace public n’est plus une évidence. Celui de type impérial est aboli, comme l’est le marché sur la grand place de Bruxelles. On ne va pas s’en prendre au corps des citoyens. L’espace public est de plus en plus immatériel avec la privatisation. Il faut chercher la rue là où elle se niche dans l’enchevêtrement des territoires. Notre pluralité est intérieure. Comment faire société ? Par un travail de langage sans violence. La démocratie est précieuse. De 1789 à 1848, nous avons eu un Etat de droit. En 1945 est née la Sécurité Sociale. A la fin des années soixante, on s’est dit qu’il ne fallait pas perdre sa vie à la gagner. Il y a un conflit dans la domaine de la Culture et la question du pouvoir sur le travail est nulle. « Pour moi l’espace public est un espace de rencontres inattendues, un espace d’égales libertés, un espace de commune humanité. L’espace public est en grève. Il faut se préoccuper du sens du travail. En Belgique il y a un ersatz d’Etat. Comment faire place à la prise en compte du vivant sur le système espace/temps ? Le théâtre est un outil formidable.

Atelier 4 Judith Pavard : Enfants des cités, enfants de bidonvilles : l’art pour aller vers l’autre, avec la compagnie Koshka Luna

Elle évoque 400 familles dans les bidonvilles de Montreuil (Seine-Saint-Denis) où vivent soixante-seize ethnies, il y a des difficultés avec les non-francophones… Il y a 20.000 Roms en France. Judith Pavard travaille avec les associations de quartier et a suivi une centaine d’enfants pendant cinq ans, grâce à des micro- subventions.  Il y a des métiers interdits aux Roms dont les noms de familles sont souvent liés à une activité de dresseurs d’animaux, musiciens… Judith Pavard travaille sur la magie et a monté Carmen avec dix-sept enfants l’an dernier.

Atelier 1 : Prendre place : L’occupation des ronds points par les Gilets jaunes

Un bon endroit pour que les gens se parlent entre eux. L’assemblée des assemblées prépare les élections municipales. Plus besoin de hiérarchie, un intellectuel ne peut jamais savoir ce qui va arriver. Autrefois, on pensait séparément le social et le culturel. Mais maintenant, les populations en savent beaucoup plus. Le nouveau mode de développement a intégré le social, l’économique et le culturel dans un compromis démocratique libéral. Et il y a  tout un marché qui s’investit de responsabilités sociales et de plus en plus la représentation politique est considérée comme devant être culturelle.

Edith Rappoport
La dixième édition de l’Université buissonnière des Arts de la rue a eu lieu les 11 et 12 février à Maxéville (Meurthe-et-Moselle).

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

PASCAL GELY

Photo Pascal Gely

Un seul acte, cinq scènes. On est en Enfer. Garcin, un journaliste (Maxime d’Aboville) est introduit par un garçon d’étage (Antony Cochin).  Il trouve bizarre que dans cette triste pièce sans miroir ni fenêtre il y ait juste trois grands canapés, et pas comme il l’imaginait en Enfer, de bourreau ni d’instruments de torture. Et détail important pour lui, il n’a pas sa brosse à dent… Il a beau rappeler le garçon d’étage: il n’obtient  pas de réponse. De toute façon,  la porte est fermée. Mais le garçon d’étage va faire entrer Inès, une jeune femme qui réclame une certaine Florence… Et elle essaye de parler avec Garcin qui n’en a pas envie et reste silencieux. Entre alors Estelle, une autre jeune femme élégante, assez mondaine…

Le domestique  prévient : personne ne viendra plus et ils resteront ici tous les trois pour l’éternité. Et alors va commencer pour chacun de ces morts, une sorte de confession où ils essayent d’expliquer ce que fut leur vie et de la justifier. La tension monte entre les protagonistes. Garcin, journaliste pacifiste à Rio, a refusé, dit-il, d’aller se battre et a été fusillé pour cela. Mais en réalité, il s’est enfui par lâcheté et a été exécuté par les combattants. Il répète sans persuader les autres, Inès surtout, qu’il n’est pas un lâche. Il avoue avoir forcé sa femme à le servir, lui et sa maîtresse… Inès, une ex-employée des postes, ne cesse de l’exciter mais elle fait tout pour séduire Estelle… Loin d’être  droite, elle avait couché avec Florence, la femme de son cousin qui, désespéré, s’est jeté sous un tramway. Mais Inès est morte,  asphyxiée par le gaz qu’avait ouvert Florence quand elles dormaient dans leur chambre. Estelle, emportée par une pneumonie, cherche le soutien de Garcin, qui cherche à se rapprocher d’Inès. Et Estelle qui cherche à savoir ce qu’ils vont ensemble devenir… dans ce lieu clos et pour l’éternité, raconte comment, pauvre et orpheline, elle avait dû épouser un vieil homme. Comment Roger son amant dont, pour lui faire plaisir, elle a eu un enfant qu’elle a noyé. Du coup, il s’était suicidé.

Bref, personne ici ne sort indemne de ce déballage intime. Le dialogue est brutal : chacun doit avouer qui il est vraiment et reconnaître ses méfaits… et supporter les autres.  Pas de déterminisme, semble dire Jean-Paul Sartre. pour lequel il n’ y a aucune illusion à se faire : on peut juste rester un homme un tout petit peu libre dans une situation donnée. «J’ai voulu dire: l’enfer, c’est les autres. Mais « l’enfer, c’est les autres » a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là, que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. » (…) « Je veux dire que, si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes. » 

La pièce directe et simple, connut, à sa création, un parfum de scandale. Sartre l’avait confiée en automne 1943 à Albert Camus qui devait la mettre en scène et jouer Garcin. Mais la Gestapo arrêta l’une des actrices. Puis elle fut mise en scène par Raymond Rouleau. Depuis Huis-Clos a souvent été jouée à l’étranger comme en France, notamment par Judith Magre dans la mise en scène de Michel Vitold au Théâtre en Rond en 1956 où nous avions découverte cette pièce. Donc dans une scénographie en rond, ce qui, à l’époque, était tout à fait inédit… L’écrivain, dit Jean-Louis Benoit, s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard. Il regrettait, semble-t-il, que sa pièce fût interprétée trop souvent de manière sérieuse, trop respectueuse… « Si les archétypes de la virilité chez Garcin, de la mondanité chez Estelle, de l’homosexualité chez Inès, sont mis en place dès le début, ils ne tardent pas à se briser lorsque tombent les masques de chacun d’eux. Alors, ils se battent vraiment, corps à corps, et nous bouleversent. Lorsque Garcin veut fuir cet Enfer, qu’il parvient à ouvrir la seule porte du lieu et, qu’au moment de la franchir, il ne fait plus un seul pas et reste là, avec les autres, c’est qu’il a compris que se détourner, c’est s’avouer vaincu. »

Le parfum de scandale s’est sans doute envolé; reste une pièce où Jean-Paul Sartre voulait au départ –joli pari théâtral- mettre ensemble trois personnages sans jamais en faire sortir un et les garder sur la scène comme pour l’éternité. « C’est là, dit-il, que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »

La mise en scène de Jean-Louis Benoit est très précise avec un décor simple: trois gros canapés, un guéridon avec un bronze dessus et une porte surdimensionnée qui ne se rouvrira pas. Et il réussit à bien maîtriser cette longue, peut-être parfois un peu longue, conversation qui ne peut avoir aucun dénouement possible. Avec juste à la fin, un seul mot à l’impératif : «Continuons ». Mais l’espace de l’Epée de Bois est sans aucun doute trop vaste et le texte de ce huis-clos devrait être mieux mis en valeur sur le plateau du Théâtre Déjazet*. Le parallèle tel que le voit Jean-Louis Benoit entre l’Enfer conçu par Sartre et une vision pirandellienne de la pièce n’a rien d’évident mais qu’importe… Mention spéciale à Marianne Basler qui interprète Inès avec virtuosité en parfait accord avec Maxime d’Aboville, très crédible en Garcin. Mathilde Charbonneaux est, elle, moins convaincante mais le trio fonctionne.
La pièce semble un peu datée: les personnages comme le supplice qu’ils subissent ont perdu leur côté sulfureux. Et l’Eglise catholique qui déconseillait formellement d’aller chaque création d’une pièce de Sartre, a bien perdu son influence! Reste un dialogue remarquablement écrit et cette confrontation entre Inès, Garcin et Estelle n’a rien perdu de son mordant…

 Philippe du Vignal

*La pièce a été créée en février au Théâtre de l’Epée de Bois; elle sera reprise du 25 août au 27 septembre, au Théâtre Déjazet, 41 Boulevard du Temple, Paris (III ème).

 

La sextape de Darwin, ce que Noé ne savait pas! Texte et mise en scène de Brigitte Mounier

La Sextape de Darwin, ce que Noé ne savait pas ! Petit manuel de biodiversité, à l’usage de tous, texte et mise en scène de Brigitte Mounier

©Bekir Aysan

©Bekir Aysan

Un fond de scène turquoise,  le chant des oiseaux: on se croirait au cœur des premiers matins du monde ! Le plateau s’éclaire et une jeune personne, légèrement androgyne, joue de la flûte traversière avec délicatesse…  Une voix off féminine se fait entendre : « Dans le lagon, durant la pleine lune. » (…)  « Les poissons chauves-souris, les poissons-papillons, et les poissons-lanternes se regroupent, leur nage s’accélère, leurs couleurs changent. C’est le signal de la fête. »

Douce et merveilleuse atmosphère… Soudain, arrive une belle femme en tailleur blanc, qui pourrait être une mariée. Mais non, elle saisit le micro et prend la parole avec aplomb. Brigitte Mounier, comédienne-trapéziste, auteure du texte et ici conférencière, pour notre plus grand bonheur,  mène en souplesse le spectacle tambour battant et avec malice ! Le public d’abord perplexe puis très vite sous le charme, est captivé : discours riche et tout en couleurs, jeu, danse,  musique, chant se sont donnés rendez-vous pour raconter l’infinie fantaisie de la reproduction du vivant. Tendresse, comique et ruse se sont joints à ce   joyeux et poétique carnaval donné en l’honneur de Dame Nature.

Idée géniale de la compagnie des Mers du Nord: celle de nous faire découvrir, ou mieux connaître l’histoire véritable et en détails étonnants, drôles, de la perpétuation des différentes espèces. Toutes, sauf celle de l’homme, ou si peu : «Si notre culture nous enseigne que le sexe est une activité qui a pour fonction, la perpétuation de l’espèce et que le mâle et la femelle coopèrent gentiment, la nature, elle, nous montre l’étroitesse de notre imaginaire, nous rappelle la conférencière. »

Les danseurs Sarah Nouveau et Antonin Chediny sous la direction du chorégraphe Philippe Lafeuille, une chanteuse-actrice Marie-Paule Bonnemason, vont brillamment tour à tour se transformer en insecte coloré, limace, grenouille, vers de terre, bonobo et encore toute une multitude d’animaux. Tous étonnants dans leurs pratiques sexuelles et leur cérémonial amoureux, sans parler de leurs costumes !  On se pose la question : qui des deux, de l’homme ou de la limace par exemple, a le plus de talent et de grâce dans le jeu de la séduction ? Un vrai petit bijoux théâtral, lyrique et de danse mais aussi scientifique ! On sort de là,  le cœur gai comme un pinson, léger comme une libellule et l’esprit savant comme un singe !

Elisabeth Naud

Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris ( IX ème). T. : 01 48 74 76 99.

Maison de la Poésie : Pierre Pachet, Un écrivain aux aguets

Maison de la Poésie : 

 Pierre Pachet, Un écrivain aux aguets


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Olivier Chaudenson le directeur de cette Maison, a souhaité mettre les auteurs eux-mêmes sur le devant de la scène. « Depuis une quinzaine d’années, dit-il, la littérature est marquée par l’essor de nouvelles formes d’expressions (lectures d’auteurs et de comédiens, croisements. Ce goût pour la performance, autrefois apanage de la poésie sonore, concerne désormais toutes les catégories d’auteurs et tous les genres. »

Poètes, romanciers et dramaturges sont donc conviés lors de soirées, souvent uniques, à faire entendre leurs textes, la plupart du temps avec comédiens, musiciens, vidéastes ou danseurs (voir Festival Contredanse Le Théâtre du Blog). Cet accès direct aux textes et aux écrivains permet une proximité avec les œuvres et désacralise la littérature… Une preuve qu’elle n’est pas réservée aux seuls initiés. D’une façon ou d’une autre, le spectacle aura toujours partie liée avec la littérature.

 Lors de cette rencontre à la mémoire de Pierre Pachet (1937-2016),  Anouk Grinberg a ressuscité devant nous, avec le talent qu’on lui sait, un écrivain peu connu du grand public mais très apprécié du monde littéraire. Elle nous a fait partager la délicatesse d’une écriture tournée vers l’intime en lisant des extraits des livres réunis par Yaël, la fille de l’auteur, dans un recueil volumineux préfacé par Emmanuel Carrère: «Depuis Autobiographie de mon père, écrit-il, j’étais fasciné par ses livres, par cette voix sourde et obstinée, par cette façon de regarder sans ciller tout ce qui compose une expérience humaine. Toute son œuvre est un exercice d’intranquillité et de vigilance. » 

 

© Hannah Assouline

Pierre Pachet © Hannah Assouline

Sous la houlette de Christine Lecerf, des proches de l’écrivain vont nous donner les clefs d’une œuvre singulière imprégnée du «devoir que l’on a d’être celui que l’on est ». Essayiste, traducteur, enseignant et critique littéraire, Pierre Pachet s’est intéressé aussi bien au sommeil, à la littérature de l’Est de Franz Kafka à Alexandre Soljenitsyne, qu’à l’Histoire et à la politique. Il laisse derrière lui une œuvre rare et subtile qui a fait son chemin auprès d’un petit cercle de lecteurs mais qui reste à découvrir. Ce recueil devrait y contribuer et sa fille, elle-même romancière, a consacré un livre, Le Peuple de mon père, à celui qui s’était risqué à une “auto-hétéro-biographie“ de son père: parfaite filiation !

 Alain Finkielkraut témoigne son admiration pour la capacité de cet écrivain à se mettre face à la singularité des gens. Il l’invita à plusieurs reprises à son émission sur France-Culture et le considère comme le plus grand lecteur en France : « Il va chercher chez les écrivains, la manière d’être soi ». Il souligne, dans ses livres personnels, « sa capacité d’attention à ce qui fait la force de vie des individus dans l’Histoire. » Il a été frappé par Conversation à Jassy : en 1996, Pierre Pachet se rend dans le nord de la Roumanie, région d’où son père est originaire. Sous la ville contemporaine de Iasi, il veut revoir la ville de Jassy, jadis riche d’une forte population juive, victime d’un pogrom en juin 1941. De ces lieux marqués par des frontières, annexions et expulsions, il se fait expliquer ce qu’est la Moldavie indépendante, ce que furent la Bucovine, la Bessarabie où vivait son grand-père, la Transnistrie d’où tant de Juifs furent déportés.

«J’y retrouve la complexité de ces sociétés qui sortent du communisme et tombent dans un capitalisme sauvage, dit Alain Finkielkraut. Pachet est habité par les deux douleurs de l’Europe : le communisme et le nazisme.  A travers l’histoire de son père,  il trace l’Histoire cabossée du XX ème siècle. Son œuvre, au plus près de l’intime, est  l’anthropologie de l’individu démocratique. »

 A son tour, Martin Rueff évoque Pierre Pachet critique littéraire et sa capacité d’attention aux détails de la vie des autres, et souligne l’intensité de sa vie intérieure, fondement de son écriture personnelle. « Dans L’Oeuvre des jours, il explore ce qu’il fait et comment il fait. Ce que font les jours et ce qu’il fait tous les jours. Ce livre montre une œuvre en travail, pour faire œuvre, comme on fait un chemin. « Il refuse la posture d’écrivain, signe des grands écrivains, conclut-il. »

Au terme de cette rencontre émouvante qui nous incite à poursuivre la lecture de Pierre Pachet, force est de constater qu’il se passe toujours quelque chose à la Maison de la poésie, à raison de deux événements par soirée…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu, le 10 février, à la Maison de la poésie, 157 rue Saint-Martin, Paris (III ème) T. 01 44 54 53.

Pierre Pachet, Un Ecrivain aux aguets, éditions Pauvert, 2020.

 

 

 

 

Ni Couronne ni plaque , conception et mise en scène de Janice Szczypawka

Ni Couronne ni plaque , conception et mise en scène de Janice Szczypawka

Jules Audry

Jules Audry

La mort, vaste question et éternel mystère…En réponse à l’ouvrage de Sophie Calle :   »Que faites vous de vos morts ? » Janice Szczypawka en a fait un spectacle. La disparition, plus précisément tout ce qui matériellement, accompagne le décès d’un défunt et son cérémonial sont au cœur de la pièce. Donner vie et représenter l’envers des funérailles ne manquent pas d’humour et ce n’est pas si courant dans le paysage théâtral.

En 2012, bouleversée et à la fois intriguée par le décès de sa grand-mère, elle observe l’ensemble des démarches pour ses obsèques. Quelques années plus tard, en 2017, la jeune artiste regarde un documentaire sur les croquemorts et « Ni couronne ni plaque dit-elle, naît alors de mon envie de traiter un fait universel et sociologique, à travers un rapport intime à la mort et une enquête de terrain au sein d’une entreprise de pompes funèbres lorraine.»

De nos jours, au XXI ème siècle, le décès d’un être et le rituel en hommage au mort sont traités de plus en plus comme un produit commercial. Ou au mieux, comme un moment de rassemblement où le sacré n’est pas mis à l’écart, mais où consciemment ou inconsciemment, il se manifeste avec le maximum de discrétion possible. Or le texte, et son manque volontaire de profondeur et de poésie, laisse sous-entendre cette réalité marchande et désacralisée, grandissante face au rituel de la mort. Et comme le dit Janice Szczypawka : «Ce spectacle a été conçu avec une démarche documentaire. Il est question d’individus qui existent réellement ou qui ont existé (…) et de la retranscription de leurs paroles. Je n’ai pas écrit une fable. » La transfiguration poétique malgré tout prend corps, portée par une belle mise en scène et une scénographie-installation réussie, ambiance cabaret. Si le spectacle révèle au public des pratiques souvent ignorées par le commun des mortels,  cette création  n’a rien de didactique ou moralisateur. Elle nous laisse découvrir  avec humour et une sensibilité crue, la boutique des pompes funèbres dans tous ses recoins. Style et couleurs bigarrées des costumes participent de cette esthétique festive, peu banale du repos éternel. La force du spectacle tient aussi pour beaucoup et trouve un rythme jubilatoire grâce aux comédiens. les trois actrices particulièrement sont formidables,  pour ne citer qu’elle, Juliette Blanchard, à travers ses regards et son mutisme… est un vrai bonheur.

Les « Cathy » créent au sein de cet univers singulier, un décalage inattendu, comique et absurde. Un point d’honneur au musicien, Tristan Boyer, à la stature de dandy. La bande-son, impeccable, intervient comme des interludes entre les scènes et diffuse une onde poétique, une tension… Un joli moment, où la préparation du défunt nous surprend  et nous instruit  mais nous laisse aussi de temps à autre perplexe. Choisir comme thème, la mort, pour une première création, ne manque pas d’audace ! Chapeau bas à Janice Szczypawka qui, avec ce spectacle, a remporté cette année la mention spéciale du prix Théâtre 13 /Jeunes metteurs en scène.

 Elisabeth Naud

Théâtre de Belleville 16, passage Piver, Paris  (XI ème). T. : 01 48 06 72 34, jusqu’au 25 février.

 

Black Mountain de Brad Birch, mise en scène d’Alice Vannier, Bérangère Notta et David Maisse

Black Mountain de Brad Birch, traduction de Guillaume Doucet, mise en scène d’Alice Vannier

BLACK MOUNTAIN / GROUPE VERTIGO Après Nature morte dans un fossé et Pronom, le Groupe Vertigo a choisi de monter  cette pièce, un thriller psychologique du jeune auteur britannique Brad Birch, écrivain en résidence au Théâtre Undeb, détaché à la Royal Shakespeare Company et auteur associé au Théâtre national de Londres.  Black Mountain est un petit bijou théâtral en équilibre instable sur un fil tendu à l’extrême, tout près de basculer vers l’horreur. A partir d’une situation initiale fort claire puis d’un trouble indéfinissable dont le public est complice, surgit alors  l’humour…

 Un homme a trahi sa femme et le couple s’isole dans une chalet rudimentaire, un peu isolé d’un village de montagne, histoire de se parler enfin, de faire le point pour se quitter définitivement ou bien renouer ensemble. Lui paraît souhaiter la seconde solution mais elle, reste muette. Et peu à peu, la tension monte : on ne sait qui manipule l’autre… Et la maîtresse s’invite, en se cachant de la femme, dans une remise. En cinq journées dont, sur un petit écran, sont indiqués le temps et l’espace : matin, soir, nuit, chambre, cuisine, devant la remise …On est donc à l’intérieur ou à l’extérieur de ce chalet aux murs lambrissés. Loin des des bruits de la ville mais dans la forêt et le vacarme effrayant des tronçonneuses…

Des scènes brèves, alternant lieux et moments. Avec des noirs pour ces changements qui font monter le mystère. Le suspense en est décuplé grâce à une dramaturgique rigoureuse… Lui n’apprécie guère le froid et les balades dans la montagne enneigée mais elle, y prend plaisir… Grâce à de petits signes infimes, on voit le doute, la suspicion ou un éclair fugitif de compréhension et de lucidité quant leurs intentions. La femme, remarquablement interprétée par Bérengère Notta, fait preuve de patience et de sourires pour aller vers une réconciliation.  Mais ne propose-t-elle pas sciemment une promenade en montagne pour faire souffrir l’homme? Il n’a pas les chaussures adéquates et cela va être pour lui une torture… Y a-t-il chez elle un désir latent de se venger, en faisant ainsi payer celui qui l’a trahie. Et lui est-il vraiment prêt à «réparer »  cette sortie de route et à recommencer leur vie commune en mieux ?

 Pourquoi sa maîtresse surgit-elle à l’improviste, en lui demandant des comptes et en espérant le faire revenir avec elle en ville,  s’il réussit à lâcher son épouse ? Cet homme (David Maisse) est incertain au possible, toujours d’accord avec les propositions de sa femme mais se retrouve perdu quand survient l’amante à l’improviste… Un jouet entre les mains de ses compagnes ! Et il ne sait vers laquelle se tourner…

 Alice Vannier, qui avait si bien mis en scène En réalités, d’après La Misère du monde de Bourdieu  (voir Le Théâtre du Blog) est ici la nouvelle élue, facétieuse, un rien étrange et inattendue. A-t-elle pris la hache rangée soigneusement dans la remise, et à quelles fins ? Lui en constate la disparition soudaine.  Les dialogues sont amorcés, pas vraiment aboutis, désarticulés. Dans une suite de répliques où rien ne se dit manifestement mais où tout se manifeste de façon implicite : impossibilité de rendre compte des dégâts sentimentaux essuyés, blessure subie et difficulté à s’en remettre, les phrases ne se terminent pas. Et les propos se croisent, souvent détournés, coupés, comme si l’essentiel: s’aimer ou ne pas s’aimer ne pouvait être jamais formulé. Et s’enclenche alors, irréversible, le jeu, vide énigmatique et insatisfaisant, des redites. Une façon banale et quotidienne de se parler dans une impasse consentie et les comédiens jouent à plein la folie d’êtres qui veulent se trouver.

 Véronique Hotte

 Centre culturel Athéna, Auray (Morbihan), du 11 au 14 février.

D.S.N. Dieppe (Seine-Maritime), du 19 au 23 mai.

 

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