Trentièmes rencontres de Garges-lès-Gonesse

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Trentièmes rencontres de Garges-lès-Gonesse

 

Organisées par la compagnie Oposito dirigée par Jean-Raymond Jacob, d’abord à Noisy-le-Sec puis à Garges-lès-Gonesse depuis plusieurs années, ces Rencontres accueillent des compagnies de rue insolites qui sont accueillies dans les grands festivals. On y découvre avec plaisir leurs spectacles en avant-première.

Divertir ou périr par la compagnie n° 8

Cette performance interprétée par cinq comédiens, «hilarante ou pas», comme ils la définissent, est mise en scène par Alexandre Pavlata: «C’est son anniversaire, on va vous présenter le projet. Que passe-t-il, si on veut franchir les limites ? Le rire est fédérateur mais divise mais aussi. Le rire peut guérir, on va essayer de vous faire rire.» Les comédiens s’y emploient tour à tour.  Avec Jonathan allongé fesses nues, sur les genoux de Clarisse qui le tape, c’est indéniable. « La prise de parole de la femme a toujours été compliquée. » Ils pètent à qui mieux mieux, s’esclaffent sur des sujetsmuets. Jonathan, en crabe, nous traite de «public de  merde» et raconte son parcours d’enfant abandonné. Deux personnages font ou plutôt miment une relation sexuelle mais le public proteste. On peut sans doute rire de tout, mais pas avec n’importe qui… Barbouillés de mousse, les acteurs dansent en musique, s’asseyent et chantent.

La Figure de l’érosion par la compagnie Pernette de Besançon, troisième volet du triptyque Une Pierre presque immobile, pièce chorégraphique pour quatre danseurs en espace public.

Quatre danseurs figurent des statues chacune sur un socle  et esquissent des mouvements lents, prennent des pauses sur un bruitage, avec des voix mugissantes. Ils forment un bouquet qui se déploie et s’érige puis qui s’allonge. Un homme tombe lentement la tête à l’envers puis se relève. Un deuxième tombe aussi; un autre, la tête en bas, s’installe par terre, puis remonte. Il y a le rythme trépidant d’une musique conçue comme une vaste fresque en partie disparue, mais une grande une lenteur dans les gestes. « Composée d’une succession et d’une superposition de nappes sonores aux résonances physiques (sensation de vertige et de rêve) et historiques (bribes de discours voilées, mémoires sonores de diverses époques). Il s’agira aussi de rapprocher l’oreille du spectateur de l’action dansée, en lui faisant goûter aux accidents de la matière (frottements, craquements et autres éléments d’une musique bruitiste), combinant ainsi dans un parfait grand écart, l’immensité de l’histoire et la proximité de la peau…

Les trois sont à terre, puis une fille remonte sur son socle.  On entend un bruit de tonnerre… et la voix de Philippe Pétain : «J’assume le gouvernement de la France ! » Les danseurs lèvent le poing. On croit percevoir la voix de Barack Obama puis celle de Charles de Gaulle. «L’avortement, c’est  toujours un drame ! » Dans un bruit de bottes, ils s’empilent puis reprennent les pauses du début. « Avec cette création dit Nathalie Pernette, s’affiche le désir de s’emparer des figures du gisant, de l’étreinte amoureuse, de l’œuvre commémorative ou du personnage historique.Comment passer d’une statique, d’une immobilité presque parfaite au premier geste ; s’agira-t-il d’un « accident de la matière », d’une volonté ou d’une bribe, d’un « éclat » de mémoire ? Ce spectacle remarquable a été joué au Panthéon.

Paillardes conception de Marie-Do Freval, par la compagnie Bouche à Bouche

Un homme en costume, un sexe noir entre les jambes suivi d’un autre casqué silencieux sont des vigiles de sécurité, ils choisissent quatre spectateurs. « On imagine que c’est la cour de l’école, on va pisser ! ». Ce qu’ils esquissent. Ils chantent en rythme : « Faut pas confondre ouverture de sacs et ouverture de frontières!» Ils soupèsent ce que nous avons dans le pantalon. «La sécurité, c’est une belle enculade!»

Marie-Do Fréval coiffée d’une bite noire dressée, enlève son pantalon : «Je suis le boxeur qui joue tous les rôles!» En soutien-gorge et culotte, elle chante Au clair de la lune. Une grosse bite rose s’élève entre les rideaux: «C’est la bite à qui ?» Arrivés dans une cour, on nous distribue à chacun une bite qu’on porte en casque ou autour de la taille, dans un concert fleuri de suggestions sexuelles plutôt surprenant ! «J’avance si tu recules, comment veux-tu, comment veux-tu que je t’encule?» La chanson paillarde est ici éminemment politique, «Trou du cul, par devant, par derrière ! Poil, poil partout ! » Trois musiciens accompagnent ces empoignades.

Ce spectacle décapant est la dernière sortie de Marie-Do Fréval qui ne recule devant rien pour ses Tentatives de résistance.  Elle vient de publier un petit livre passionnant de soixante-quinze pages aux Editions Deuxième époque

Edith Rappoport

Spectacles vus le 18 mai à Garges-lès-Gonesse (Seine-Saint-Denis).


Archives pour la catégorie critique

Biennale internationale des arts de la marionnette

Biennale internationale des arts de la marionnette

Incertain M. Tokbar,  par le Turak Théâtre, écriture et mise en scène de Michel Laubu et Emili Hufnagel

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© Romain Etienne

Il y a bien au début des allusions à la mémoire qui flanche. “ La dernière fois que j’ai vu ma mère, elle l’a dit: « Ah! C’est rigolo, vous avez le même nom que mon fils”.  “La mémoire est quand même un drôle de bazar.” (…) “Faut-il conserver mes souvenirs bien au frais ou au ( comme le fromage) à température ambiante pour qu’ils témoignent de leur saveurs, de leurs bruissements, de leur couleurs, de leurs parfums et de leurs goûts..?”  Mais très vite, le langage fera place à un théâtre d’objets d’une grande qualité avec entre autres une sorte de side-car /moto  dont les éléments se détachent, une tondeuse à gazon qui anime trois hippocampes, la même tondeuse à la fin broiera en milliers de petits morceaux des journaux, (belle métaphore de la mémoire qui disparaît), un frigo allongé  avec ajoutées deux oreilles et une trompe d’éléphant que chevauche un Hannibal coiffé d’un casque de fortune… Et surtout un mur de  quelque vint-cinq réfrigérateurs de tout modèle savamment empilés sur un grand praticable à roulettes où par derrière officient  des comédiens.  Cela fait penser un peu à la célèbre boutique que Ben possédait rue Le Tondu de l’Escarène à Nice. En tout cas, cette accumulation que n’aurait pas non plus désavoué un artiste comme Arman, est d’une grande beauté plastique et donne un contenu poétique à tout le spectacle.

© Romain Etienne

© Romain Etienne

Il y a aussi à un moment, quelques décervelages comme ceux que pratiquait le jeune et fabuleux artiste américain Robert Anton (1949-1984) dont les  marionnettes avaient une tête grosse comme le pouce. Manipulées par lui-même seulement sur un tout petit castelet. Reconnu en Europe mais presque ignoré dans son pays, il créa plusieurs spectacles- dont un tout à fait remarquable que nous avions vu en 75 au festival de Nancy. Atteint du sida, il préféra se suicider. Ici, une parenté certaine même si l’échelle n’est pas identique… Mais il y a ici la même force poétique, la même intelligence scénographique. la même absence de texte. Avec un ballet d’engins à moteurs à explosion et d’instruments hétéroclites à base de pièces détachées récupérés dont certains  ont pour écrin un petit frigo. Et qui prennent vie ou se détruisent devant nous. M. Tokbar a, comme ses complices, une drôle de grosse tête- admirable sculpture- au cerveau en quête de sens. Heureusement, s’il est est question de mémoire qui flanche, c’est juste par allusion au début. Ici compte surtout l’apparition d’images absolument surprenantes. Avec, pour finir, mais on ne vous la dévoilera pas, une étonnante multiplication (on dira pour faire court, platonicienne, avec la forme ou l’essence commune d’êtres de même espèce). Tout à fait étonnant! Là, on atteint  l’image grandiose, comme on en voit rarement et qui fait penser à la fameuse affiche des Frères Ripolin imaginée par Eugène Vavasseur. Cela ne dure quelques minutes mais a la puissance d’une installation qui pourrait figurer dans un musée d’art contemporain. Avis à leurs directeurs.

Côté mise en scène, rien d’inquiétant mais il faudrait resserrer un peu les boulons : il y a des baisses de rythme et quelques passages à vide mais qui peuvent facilement être corrigés comme la fausse fin… En tout cas, le public de Noisy-le-Sec où le spectacle s’est joué deux jours, a bien de la chance et l’a applaudi chaleureusement. Si le spectacle passe près de chez vous, surtout ne le ratez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 18 mai au Théâtre des Bergeries, 5 rue Jean Jaurès, Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis).

Du 21 au 23 mai, Comédie de Saint-Etienne.

Pièces de guerre en Suisse d’Antoinette Rychner, mise en espace de Maya Bösch

Pièces de guerre en Suisse,  lecture d’extraits de la pièce, d’Antoinette Rychner,  mise en espace de Maya Bösch.

 

© Laura Spozio

© Laura Spozio

Cette œuvre est librement inspirée de la trilogie d’Edward Bond, War Plays (1985) et sera créée au Théâtre Vidy Lausanne à la rentrée.  Née en Suisse en 1979,  d’abord technicienne de spectacle et scénographe, l’auteure a fait des études à l’Institut Littéraire Suisse (Haute École des Arts de Berne) puis s’est consacrée à l’écriture dramatique  et romanesque. Elle a écrit cinq pièces dont : L’Enfant, mode d’emploiDe Mémoire d’estomac, Intimité Data Storage pour laquelle elle a obtenu le prix S.A.C.D. de la dramaturgie de langue française.  Elle est aussi l’auteure d’un recueil de nouvelles : Petite collection d’instants-fossiles et d’un roman épistolaire Lettres au chat.
Le spectacle est en cours d’élaboration. Barbara Baker, Guillaume Druez, Lola Giouse, Fred Jacot-Guillarmod et Laurent Sauvage, assis autour d’une table et silencieux essayent de contrer les fausses idées qu’on se fait sur la Suisse à partir de textes comme Rétablissement de la peine de mort, Les Ennemis  et Grande paix, des textes inspirés de Pièces de guerre d’Edward Bond. « C’est un djihadiste qui me tient en joue, il est jeune, qu’est-ce ce que je peux faire avec cet Irakien qui me demande sur Facebook, il est jeune ? « (…) « Ne fais pas ce que je ne voudrais pas que je te fasse ! (…) « Ma tête sous le bras, je reprends le dialogue, on te demande de croire à la croissance infinie, pour cela, ils veulent me tuer en Suisse. »  (…) « J’ai vu la menace de l’obscurantisme, c’était mon effroi. A la différence des autres Etats européens, la Suisse n’a pas de colonies, la Suisse n’a pas de président, pas de ministres, la démocratie directe, c’est la parole à tous ! »

On voit des images d’un train arrivant d’Italie. «Eux aussi étaient des démocraties, soit on fonctionne à l’échelle mondialisée, soit avec la fin du pétrole! » Les acteurs rangent la table et évoquent des Juifs refoulés à la frontière.  «C’est les méchants, Papa, je tire sur les méchants? » «Est-ce que quelqu’un voudrait nous dire qui on est ? » En Suisse, le vent a tourné avec les référendums d’initiative populaire: «J’en ai marre qu’on dise tout le temps de nous qu’on est riches. J’ai l’air riche? »

Maya Bösch veut explorer la complexité du langage et des rapports sociaux dans un pays prospère où on jouit d’une relative paix sociale, ce dont Antoinette Rychner  parle avec une grande acuité, comme de l’Europe et du monde en guerre. Et on a hâte de voir ce spectacle écrit avec une belle lucidité,  enfin terminé….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 15 mai à Théâtre Ouvert, Cité Véron, Paris (XVIII ème).
La première aura lieu au le 15 novembre au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse).

Pièces de guerre en Suisse et Intimité Data Storage sont publiées aux Solitaires Intempestifs.

La Place royale de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Staviski

La Place Royale ou l’Amoureux extravagant de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Staviski

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photo Simon Gosselin

 La directrice du théâtre des Célestins se tourne rarement vers les classiques français, leur préférant le répertoire contemporain. Nous avions apprécié son Tableau d’une exécution de Howard Barker (voir Le Théâtre du Blog). Avec La Place Royale elle s’y aventure, voyant l’occasion de parler de la jeunesse d’aujourd’hui:  « Dans La Place Royale, écrit-elle, Corneille se concentre sur le moment exact du tout premier émoi sexuel. (…) C’est une thématique qui m’apparaît tellement importante, presque anthropologique et totalement universelle. »

Dans l’une des ses premières œuvres, Pierre Corneille (1606-1684) s’affranchit des comédies conventionnelles et des pièces dites pastorales, en orchestrant un chassé-croisé amoureux hardi pour l’époque, entre cinq jeunes libertins de la bonne société, qui préfigure les intrigues de Marivaux. La pièce rend compte d’une révolution sociétale : les jeunes  filles ont, pour la première fois, le droit de sortir seules de chez elles, sans adulte pour les accompagner. Bonjour les dégâts! Dans la scène d’ouverture, on s’étonne du ton mutin d’Angélique et Phylis, à propos de leurs flirts. Hormis les alexandrins, on croirait entendre des collégiennes actuelles parler des garçons. Malgré d’incessants renversements et la complexité de l’action, cela avance vite (pour alléger le rythme, la metteuse en scène a supprimé les rôles des serviteurs).  Alidor aime Angélique et réciproquement mais, liberté chérie! répugne au mariage et rompt avec elle pour la « donner » à son ami Cléandre. Entre temps, la jeune fille, de dépit, s’est promise à Doraste, le frère de son amie Phylis. Alidor parvient à séduire de nouveau Angélique et imagine un stratagème pour la faire enlever par Cléandre à la faveur de la nuit. Mais il enlève par erreur Phylis. Quand Angélique découvre la trahison d’Alidor, elle décide d’entrer au couvent. Phylis, elle, qui se disait volage, à l’instar d’Alidor, épousera Cléandre à la suite de ce rapt.

 la scénographie de Lili Kendaka situe l’action dans un dedans-dehors, un rien romantique, dans une sorte de no man’s land en lisière de forêt. Comme si la nature avait eu raison des somptueuses bâtisses, des toiles d’araignée pendent dans les coins sombres de ces ruines. Des meubles hétéroclites gisent, épars, au sol et serviront d’éléments de jeu pour localiser les scènes (certaines chez Phylis ou sa voisine Angélique, d’autres sur la Place royale, aujourd’hui Place des Vosges). Subsiste de la splendeur passée, un escalier monumental qui s’élance vers nulle part. Dans cet entre-deux s’ébattent et s’affrontent nos jeunes gens aux amours versatiles. Alidor, le bien nommé «Amoureux extravagant » mène la danse, et les destinées de chacun sont suspendues à ses tergiversations incessantes. Atermoiements qui annoncent le fameux «choix cornélien », ici entre amour ou liberté. Sujet futile, peut-être, mais très sérieux quand on a seize ou dix-huit ans.  Fin tragique pour Angélique qui se retire du monde. Les deux jeunes filles ne sont plus les gamines insouciantes du premier acte. La violence des garçons qui disposent d’elles comme d’objets, de tromperies en rapt (et viol? l’auteur laisse planer le doute), a eu raison de leurs rêveries amoureuses.

Claudia Stavisky a misé sur une distribution très jeune et la capacité des comédiens à bouger, sauter, danser. La direction d’acteurs basée sur cette légèreté, s’appuie sur une chorégraphie de  Joëlle Bouvier, pour exprimer corporellement les émotions à fleur de peau des personnages, leur impulsivité comme leur fragilité. Cette mise en mouvement s’accompagne d’un traitement énergique de l’alexandrin, dont s’approprient, avec plus ou moins de bonheur, les interprètes.  Pour leur donner un accent contemporain, ils surlignent certains mots, bousculant la métrique. Parfois  les vers sonnent juste et donnent du muscle à des tirades un peu longuettes. Parfois l’emphase et la distorsion ne sont pas loin. L’anachronisme des costumes d’époque et contemporains corrobore la volonté de la metteuse en scène d’actualiser la pièce, dans le respect de ce classique aux rôles difficiles à incarner et, de ce fait, rarement monté. Roxane Roux joue Angélique avec la  sincérité qui sied à son rôle, et Camille Bernon campe une Phylis un peu évanescente. Alidor (Loïc Mobihan) est plus pusillanime que cruel.

Mais le traitement des personnages manque de profondeur et dans ce survol hâtif, on reste sur sa faim. Pour autant le jeu nerveux de la troupe, homogène et impliquée, donne une lisibilité et une vigueur à la pièce et devrait la rendre accessible à de jeunes spectateurs.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mai, Théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin Lyon (II ème). T. : 04 72 77 40 00.

 Les 8 et 9 octobre, Grand Théâtre de Calais (Pas-de-Calais). Théâtre du peuple, Bussang (Vosges),  les 11 et 12 octobre.

Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

©Christian Berthelot

©Christian Berthelot

A travers l’acte d’écrire, la romancière transforme l’angoisse existentielle en interrogations et mises en question, « tout penser, essayer ». Mais les êtres restent insaisissables, des figures d’apparence visuelle et auditive, comparables à des fresques derrière lesquelles  on ne pourrait passer…L’écriture revient à éluder le piège d’un seul point de vue, en privilégiant la figure du kaléidoscope – instrument d’optique réfléchissant à l’infini et en couleurs la lumière extérieure, de tout côté et en même temps.

 Cette adaptation et cette mise en scène répondent à l’art polyphonique de la conversation. Avec l’histoire de deux filles qui traversent la ville en courant dans un dialogue qui n’en est pas un, avec leurs monologues qui se font écho. Tendues et sur le qui-vive dans la ville indifférente, elles se rapprochent et s’éloignent dans un mouvement de pendule. Ces solitaires maugréent, l’une accusant l’autre de lui voler ses mots, laquelle lui rétorque qu’ « ils » sont bien à tout le monde. Jeux sur le langage, facétie des arguties, malice des expressions, l’échange de paroles entre ces protagonistes relève de la geste beckettienne, en plus enjouée, avec un regard philosophique sur le tragique de l’existence et bercé d’humour. Cette parole loufoque, désordonnée, querelleuse, se fraye un chemin dans le fouillis de considérations aléatoires. Avec un ressassement  sans fin, elles se fixent obsessionnellement sur des assertions  du genre : « Louise, elle est folle …».

 Le décor d’Yves Bernard, la lumière de Maryse Gautier et la vidéo de Romain Tanguy dessinent de manière panoramique l’existence dans la ville : une façade d’habitations, des portes coulissantes qui s’ouvrent et se ferment. Sur l’écran de cette immense paroi passent des photos d’immeubles de grande hauteur aux mille fenêtres éclairées Jeux d’ombres et démultiplication des silhouettes, rappel de la foule urbaine. Les « parlantes » marchent dans la précipitation, ou font une pause dans la clôture de leur appartement, les mots bondissant avec un écho sonore. Les « causeuses » s’emploient à éprouver et à vivre le monde autrement, selon une pensée qui procède par associations, glissements et déplacements verbaux.

Venant des coursives à cour et à jardin, les comédiennes montent sur la structure d’un immeuble, leur ombre apparaissant dans une ouverture, puis disparaissant, avant qu’elles ne surgissent en personnages incarnés. L’une va se réfugier sous un lavabo, puis les deux se lavent réciproquement les cheveux, en s’invectivant. Frédérique Loliée et Elise Vigier forment un duo féminin pétillant, se bousculant, s’interpellant, attendant une réponse toujours éludée mais proche. Une pensée politique en alerte et une volonté farouche de comprendre. Le public réjoui est interpellé avec plaisir par cette parlerie amusée, vivante et qui cogne, au besoin.

 Véronique Hotte

 Spectacle joué à la Maison des Arts de Créteil, place Salvador Allende Créteil, ( Val-de-Marne) du 16 au 18 mai.
Suivi de Kafka dans les villes , composition musicale de Philippe Hersant, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier, mise en cirque de Gaëtan Levêque, avec l’Ensemble Sequenza 9.3.

Les textes sont publiés chez P.O.L.

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot

 

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot.

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©Rahi Rezvani

La célèbre troupe de danse contemporaine revient à Paris avec le travail de chorégraphes à la mode. D’Alexander Ekman, dont nous avions apprécié le Play  ludique à l’Opéra de Paris, (voir théâtre du Blog) il présente Fit, une pièce de trente minutes avec dix-huit danseurs du NDT dont il a réalisé la scénographie, les lumières, les costumes et écrit le texte : « Est-ce que vous tenez ? Dans quel espace tenez-vous ? Où est votre place ? Où n’est pas votre place ? et Pourquoi ?», demande le chorégraphe. Après un court monologue burlesque à l’avant-scène, le rideau se lève sur deux gros projecteurs à cour et jardin, une perche lumineuse et une malle volante qui produit de la fumée. Sur le Take Five de Dave Brubeck Quartet, les danseurs en long ou courts tutus sont traversés d’impulsions animales. Ils se regroupent parfois dans une belle harmonie sans que l’on trouve véritablement de sens à cette danse. Il semble qu’Alexandre Ekman ait construit sa pièce à partir d’improvisations.  L’ensemble a un coté esthétique chic très applaudi par le public de cette première

Marco Goecke, programmé cette saison à l’Opéra de Paris et au théâtre des Champs-Elysées, est, avec Crystal Pite, artiste associé au N.D.T. Les onze danseurs de Wir Sagen uns dunkles surprennent par leur agitation, leurs  mouvements de buste  vifs et asynchrones. On dirait des gallinacés perdus sur le plateau! Mais malgré les musiques bien choisies de Frantz Schubert, du groupe de rock alternatif Placebo ou d’Alfred Schnittke, il y a en,  ces trente minutes, bien des longueurs…

Enfin Signing Off, chorégraphié par Sol León et Paul Lightfoot  permet, en dix huit minutes, à ces excellents danseurs de donner toute leur mesure. Ils apparaissent et disparaissent dans un ballet de pendrillons et de rideaux. Avec des mouvements fluides  et de beaux duos parfaitement réalisés, sur la musique du Concerto pour violon et orchestre de Philip Glass. Le Nederlands Dans Theater confirme ici sa réputation, même avec des  pièces assez décevantes…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris,  (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00  jusqu’au 19 mai.

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

 

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Cet artiste (peinture, photo, installations sonores…) explore patiemment sa mémoire personnelle et la mémoire collective. Né  vers 1950 à Tachkent (Ouzbékistan)  ce citoyen grec et vit entre Athènes et Paris. Ilios Poulos est, en effet, l’un des descendants de ces milliers de civils grecs soumis à l’exode, suite à la lutte antifasciste qui s’est muée en guerre civile de 44 à 49, entre la résistance de gauche et l’armée du gouvernement royaliste en place, victorieuse grâce au soutien des milices d’extrême-droite et des forces anglo-américaines.

Avec ce spectacle, Irène Bonnaud, helléniste et bonne connaisseuse de la Grèce antique et contemporaine, éclaircit notre présent. En République soviétique d’Ouzbékistan, trouvent refuge, dès 1949, des résistants communistes et des  jeunes enrôlés dans l’Armée démocratique de Grèce, Ils ont quitté la Grèce par peur des représailles et Ilios Poulos a recueilli et restitué des voix et des témoignages dans un recueil, Mémoire en exil. Il a photographié et filmé des  visages humains évocateurs et des paysages sublimes. Une «psycho-géographie»,  à la frontière gréco-albanaise,  de la Macédoine que se disputent alors par la Grèce, la Yougoslavie et la Bulgarie, dans les  massifs du Pinde, de Grammos ou du Vitsi, des terrains de combats majestueusement filmés.

Diverses populations  se mêlent ici depuis l’Antiquité jusqu’à maintenant. Irène Bonnaud évoque «tout un pays d’Albanais hellénophones, une minorité musulmane de Grèce, des slavo-macédoniens, des bergers bulgares ».  Frontières arbitraires et conflits permanents  ont fait naître cette« poudrière des Balkans ». Le Nord montagneux de la Grèce est un chemin obligé d’exode rural et d’émigration: d’abord une terre d’accueil pour les réfugiés grecs d’Asie Mineure après 1920 et plus récemment, pour les Syriens et Afghans qui veulent rejoindre le Nord de l’Europe.

Une fois posé le contexte, exploré avec rigueur par la metteuse en scène, se dégage du texte d’Ilias Poulos et du concert-performance qui en découle, un pays entier entre lacs, pâturages et montagnes,   avec  une impression de paix et de silence. Sa prose poétique est rythmée de couleurs et saveurs rustiques mais il n’élude pas pour autant la dureté de ces endroits quand on doit marcher la nuit dans la neige pour fuir l’ennemi, se cacher ou l’affronter. Faim, froid et dénuement sont au rendez-vous dans ces montagnes isolées…

Ainsi, le sentiment d’abandon d’un enfant de douze ans qui va chercher de l’eau pour sa mère dans le sous-bois  et qui revient, saisi d’effroi,  en voyant leur maison incendiée  et dont sa mère, son  père et ses sœurs ont  tous disparu. Résonnent les souvenirs de partisans convaincus ou enrôlés de force :« Nous avons avancé, vers le col de Niala. Le vent était très puissant. Nous nous tenions par la main, comme des écoliers sur le chemin de l’école,  tellement le col était étroit. Un peu plus tard, on voit une femme avec deux enfants, un garçonnet et une fillette. Elle était assise sur un rocher, les enfants dans les bras. Les petits étaient tout blancs, comme du marbre. Ils étaient gelés, elle et ses enfants. »  La parole ne fait pas l’impasse sur les trahisons et délations ni sur les gestes salvateurs de ceux qu’on croyait être des ennemis maudits. «Chaque jour des vivants remplacent des morts, des morts remplacent des vivants, métayers, éleveurs, soldats, c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont changé… »

Pour ce concert-performance, les témoignages sont interprétés par la comédienne et chanteuse Fotini Banou sur la musique de Michalis Katachanas, au violon et à l’alto,  et de Vassilis Tzavaras, aux guitares et aux loops. Fotini Banou alterne jeu et chant et convoque ici toutes les vies révolues aux peurs et désirs universels. Un voyage dans les comptines et chants traditionnels grecs, avec les chants des partisans qui passent un baume sur les cœurs meurtris, comme ces rebetika rapportés d’Asie mineure  et des musiques tziganes… Dans un engouement populaire, entre joie de vivre, mélancolie et regrets.

 Une femme se souvient : petite fille, sur le chemin montagneux, elle chantait des comptines et sa sœur tirait sur sa robe  pour la faire taire, mais partisan lui dit de ne pas l’empêcher  de chanter  car elle leur faisait du bien, à tous. Aujourd’hui, nous sommes comme ces partisans, heureux d’entendre, en leur temps, ces rebetika à l’harmonica ou au bouzouki, au violon, à l’alto et à la guitare. Et remontent alors le souvenir de l’existence des anciens, «Le passé, dit Ilias Poulos est toujours magnifique – surtout quand il n’y a pas de présent. » Un spectacle à la fois poétique, politique et musical à la belle résonance…

 Véronique Hotte

La Commune d’Aubervilliers-Centre Dramatique National, salle des Quatre-Chemins, 41 rue Lécuyer, Aubervilliers ( Seine-Saint-Denis), jusqu’au 19 mai. T. : 01 48 33 16 16.

 

 

 

True copy par le groupe BERLIN

True copy par le groupe BERLIN

 

 ©Koen Broos

©Koen Broos

Le collectif anversois, se forme en 2003, sous l’impulsion de Yves Degryse (comédien), Bart Baele (designer lumières et vidéo) et Caroline Rochlitz (comédienne) avec  la volonté de décloisonner documentaire et fiction,  vidéo et spectacle. Pour eux, la forme dépend des points de vue à mettre en scène et le politique n’est saisissable que par les histoires singulières. Maintenant composé  de Bart Baele et Yves Degryse, il  s’engage dans des cycles de création sur plusieurs années. Après Holocène, ils ont initié en 2009 Horror vacui. Partant d’un événement particulier ou un fait divers, ils élargissent la focale jusqu’à une mise en déséquilibre de la perception du spectateur.

La scénographie ici prédéterminée,  contrairement à celle de leur précédent cycle, tient à l’histoire racontée. Ici nous sommes invités à rencontrer en personne le célèbre faussaire flamand Geert Jan Jansen dont l’histoire est apparue au grand jour le 6 mai 1994,  quand des gendarmes français ont fait irruption dans sa gentilhommière : ils y ont découvert, stupéfaits, plus de 1.600 œuvres des grands maîtres les plus cotés sur le marché de l’art international.  Des faux, pour la plupart, imités  par lui de façon magistrale. Comment a-t-il pu ainsi, durant plus de trente ans, écouler autant de tableaux réalisés de sa propre main sans que personne n’ait eu de soupçon ?

L’artiste car c’en est un, assurément, raconte que, parmi les peintres encore vivants quand il a commencé son activité dans les années 60, Pablo Picasso et Karel Appel ont eux-mêmes certifié qu’ils étaient bien les auteurs des œuvres qu’on leur présentait pour authentification. Puisque les maîtres eux-mêmes s’y perdaient, pourquoi ne pas se lancer à plus grande échelle ? Il s’enhardit. Sa stratégie : faire apparaître sur le marché une œuvre nouvelle, non encore identifiée mais correspondant en tout point à la manière de tel ou tel peintre. Preuve à l’appui sur scène : la dizaine de toiles répertoriées de Monet représentant des meules de foin au coucher du soleil… Pourquoi ne pas en ajouter une nouvelle ?

Le marché de l’art y trouve son compte, les acheteurs n’y regardent pas de si près et Geert Jan Jansen peut continuer tranquillement sa petite entreprise. Découvert à cause d’une faute d’orthographe sur un certificat d’authenticité (faux, bien sûr !), il devient le plus grand faussaire (connu) de tous les temps. Invité en scène par le collectif BERLIN à raconter son histoire  -ce qu’il assume avec pas mal d’ironie envers le monde de l’art: acheteurs, musées et critiques- il se présente, tel un élégant malfrat devenu châtelain, expliquant ses subterfuges et ses aventures, au nez et à la barbe des meilleurs experts…

Pour preuve de son intime connaissance des gestes artistiques de chaque peintre, il nous invite à le suivre, en plein travail de réalisation, grâce à une caméra, derrière un mur d’écrans où s’affichent ses meilleurs faux. Comme il l’affirme : «La conférence, c’est la conférence, l’atelier, c’est l’atelier! »  Nous voyons jaillir, en un seul geste et de sa main, un dessin d’Henri Matisse. Toute une vie nous est ainsi contée, en équilibre instable entre diverses identités, avec l’argent qui coule facilement, mais aussi la douleur de ne jamais être reconnu pour soi-même : les toiles qu’il signe de son nom ne se vendent pas ! Le faussaire, vrai/faux acteur de sa propre vie sur scène, renvoie le public à ce qu’il est prêt à payer pour ses illusions.

Quelle est la valeur de l’art ? Quel est le prix de la vérité? Que voyons-nous ? Qu’avons-nous envie de voir, de croire? BERLIN fait-il, avec un tel spectacle, du théâtre, du cinéma, ou du documentaire ? La question ne se pose pas vraiment en ces termes. Ces artistes construisent un scénario dont le rapport au public (ici la valeur prédictive de son regard) est conçu dès le départ comme faisant partie de « l’intrigue ». De façon paradoxale, la multitude des écrans (vrais/faux tableaux) ne distrait pas le regard : l’écran EST le regard. Jusqu’à devenir la FICTION du regard. Car nous voulons être dupés, nous voulons croire à ce que nous voyons et, comme le dit Geert Jan Jansen à la fin de la représentation, en levant le dernier subterfuge : « Finalement, ils veulent toujours un spectacle. Et derrière, il n’y a : rien. »

Il serait tentant de tirer True copy vers une critique des flux d’images montées, séquencées, détournées qui servent à nourrir au quotidien nos opinions. Nous sommes autant abreuvés d’opérations de  vérification des faits que d’infox. Mais ce n’est pas dans cette direction que BERLIN nous emmène. Il s’agit d’interroger, au sens  que lui donne Georges Didi-Huberman, ce qu’est le regard : « Regarder n’est pas une compétence, c’est une expérience. »  Telle pourrait être le sous-titre de True copy.

Marie-Agnès Sevestre

Le Cent-Quatre, 5 rue Curial Paris (XIX ème), jusqu’au 18 mai.

Vols en piqué… d’après Karl Valentin, mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau

Vols en piqué… d’après Karl Valentin, texte français de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau.

B2801CBA-D57E-406A-812B-6A585CE3100CKarl Valentin de son vrai nom: Valentin Ludwig Fey, (1882-1948)  artiste de cabaret,  acteur, musicien mais aussi réalisateur et producteur de cinéma  est surtout connu pour ses pièces et textes en dialecte bavarois. Admiré par Bertolt Brecht, qu’il considérait comme le Chaplin allemand,  il eut une grande influence dans toute l’Allemagne. A l’époque des cabarets munichois  (plus d’une centaine!), il inventa avec humour, des couplets, et monologues souvent truffés de jeux de mots: « Dans le temps, le futur c’était mieux. » Il rencontra en 1911, Liesl Karlstadt qui devint sa compagne dans la vie et sur scène jusqu’en 1940 et pour un bref retour sur  scène après la guerre.

« Il n’est pas facile, dit Jean-Louis Besson dans sa préface au Bastringue et autres sketches de Karl Valentin, de distinguer la part de Liesl Karlstadt dans ses textes ». Mais elle a fortement contribué à l’invention des situations burlesques et des jeux sur le langage. Dans les grands cabarets de Munich, ils jouent ensemble des sketches dont Vols en piqué dans la salle (1916), titre du premier de ce spectacle où on voit une machine étrange, un avion de métal à la mécanique absurde et avec des fumigènes en cadeau.

Le public vraiment pas riche des cabarets pour lequel ses sketches étaient écrits, plaît à Karl Valentin ; assis à des tables, les gens parlent, mangent, fument et boivent de la bière. On retrouve ici les mêmes tables et chaises de bistrot et les boissons. Seul, le langage compte ici : jeu avec  et sur les mots, obstination à aller au fond de l’absurdité, pour faire avancer ou stagner une situation comique. Et l’action peut être parfois inexistante. Ces sketches à tiroirs valent pour eux-mêmes et n’ont pas de dénouement…

Sylvie Orcier et Fabien Orcier sont inénarrables dans La Sortie au théâtre : entre plaisanteries grotesques, dégaine loufoque, désirs ou réticences pour aller voir un spectacle… avant de découvrir qu’ils se sont trompé de jour! Puis, on retrouve Fabien Orcier en employé d’égouts avec sa pompe et son air hagard, nous prenant silencieusement à partie avec de petits gestes qui provoquent le rire franc des spectateurs offusqués par tant de saleté: «Comment se déroule la vidange des fosses, des fosses d’aisance ? (…) Je peux pas faire grève tout seul, c’est les bobards qui sont  la cause des guerres ! To be or not to beer ? » Ils s’amusent  aussi du dialogue absurde dans Père et fils au sujet de la guerre, un sketch sans dénouement logique. Et dans Le Relieur Wanninger, Le relieur  vient de relier douze livres sur commande de l’entreprise de construction Meisel et Cie, et avant de la livraisons il s’informe par téléphone de l’endroit où il doit porter cette commande et  s’il peut encaisser la facture mais faute d’interlocuteur dans l’entreprise, il ne livre pas ses livres….

En artisans de la petite scène de ce cabaret, les interprètes déguisés outrancièrement mais avec élégance, composent une musique joyeuse avec des  accessoires truqués, des objets en métal ou en bois et des gâteaux secs à grignoter. A chacun, son instrument ou un accessoire sonore. Nicolas Bonnefoy, Nicolas Daussy, Philippe Evrard, Nicolas Gerbaud, Frank Seguy entre autres jouent en chœur, avec une verve comique et parfois un rien de mélancolie. Aline Le Berre chante merveilleusement (entre autres, en italien) et joue du piano avec talent.

Mais le rire est parfois jaune…  Avec la montée du nazisme, le public délaissa  Karl Valentin qui ne monta plus sur les planches après 1941 et vécut dans une grande pauvreté. Avec amertume, il regrettait le passé: « Jadis, l’avenir était plus rose qu’aujourd’hui. » «Si j’étais Dieu le père, j’enverrais un déluge pour qu’ils se noient tous. »  Ici les artistes ont des qualités de clown et de musicien de cabaret et  Lauren Pineau-Orcier est une jeune et jolie ballerine de boîte à musique. Eliott Orcier, acrobate, danseur et contorsionniste-expert, multiplie ses arabesques sur la scène et jusque dans la salle, et éblouit le public.

La scénographie de Sylvie Orcier ressemble à un jeu pour enfants : parois de bois avec ouverture, fermeture et  claquements secs de porte, façon chaplinesque. Un  spectacle entre prestidigitation, art du verbe et jeux de mots à l’infini, chanson, musique, cirque, comédie et cabaret… Aujourd’hui Karl Valentin et Liel Karlstdat ont leur statue sur la place du Marché aux victuailles de Munich.  Ce couple mythique, avec sa tradition facétieuse, a trouvé en Patrick Pineau et Sylvie Orcier, des successeurs de grand talent qui fabriquent, sourire éclairé aux lèvres, un vrai théâtre populaire et distrayant.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, jusqu’au 9 juin. T. : 01 43 28 36 36.

Le Bastringue et autres sketches de Karl Valentin est publié aux Editions Théâtrales.

 

Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

 

Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

C’est la sixième commande du metteur en scène à ce dramaturge maintenant bien connu en France et à l’étranger. Rémi de Vos est aussi auteur associé au Centre Dramatique National d’Auvergne à Montluçon. Il aime écrire sur la vie ordinaire (voir Le Théâtre du Blog) avec Débrayage, Trois Ruptures, Occident, Jusqu’à ce que la mort nous surprenne, Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire… et en particulier, sur le monde du travail comme dans Cassé, mise en scène par Christophe Rauck au Théâtre Gérard Philipe, avec, en toile de fond, la série de suicides qui plombèrent l’entreprise France-Télécom il y a dix ans (le procès  justement a lieu en ce moment à Paris).

 «Ici, la consigne était, précise Christophe Rauck, d’écrire une pièce sur un procès et de passer de ce procès à la fiction, avec les même acteurs. Les pièces, sur le monde du travail ne sont pas si nombreuses, et je trouve intéressant qu’on puisse en parler de cette manière. » Soit en effet une partition écrite dans une langue souvent très âpre où cinq acteurs seulement vont jouer une dizaine de personnages. L’histoire est à la fois malheureusement courante mais racontée ici de plusieurs points de vue. Xavier (Micha Lescot) est une jeune cadre, en élégant costume gris trois pièces, vient d’un milieu pauvre et travaille dans une grande banque depuis déjà sept ans. Il gère les comptes d’un certain nombre de clients, à charge pour lui de leur assurer une très bonne rentabilité. Il vit avec Marion ( Virginie Colmeyn) et a l’intention de se marier avec elle. Mais il a aussi dans sa vie Carole ( jouée par la même actrice), cadre dans cette même banque. Le père de Xavier qui était ouvrier est mort et sa mère (Annie Mercier) s’occupe de sa très vieille maman. Il a un bon copain Niels (David Houri) avec lequel il  a une relation parfois difficile.

Brutalement, la banque pour des raisons d’économie, annonce un plan social avec la mise en place de départs volontaires. Xavier qui a envie d’aller voir ailleurs et de monter sa propre boîte avec les juteuses indemnités qu’on lui verserait sans doute, est candidat. Marion est sceptique quant au projet et la mère de Xavier s’interroge sur les indemnités qui lui seraient versées. En effet, nombre de ses collègues sont aussi candidats et la banque va vite se trouver dépassée. Bien entendu, le climat est exécrable dans les bureaux où tout le monde se méfie de tout le monde. Xavier apprend alors dans un couloir que sa candidature est refusée et il intente un procès pour non-respect de ce qui avait été pourtant acté. Rendez-vous avec son avocat (joué aussi par David Houri) et avec la présidente du Tribunal (Annie Mercier). «Mon client s’est porté candidat au départ volontaire le 2 avril 2012. Il était bénéficiaire indirect du plan. Sa hiérarchie a validé son éligibilité. Malgré cela, sa candidature a été bloquée compte tenu d’un nombre trop important de candidats au départ. /L’appelant a été prévenu de ce blocage? Non. Sait-on pourquoi?/Nous pensons que la direction de la banque n’a jamais envisagé son départ. Sa candidature n’a jamais été prise en compte. Mais pour mon client, la décision était actée. Il s’est alors retrouvé en porte à faux. »

 Confrontations pénibles avec le Directeur des Relations Humaines qui lui reproche d’introduire un mauvais climat dans l’entreprise et avec le représentant syndical, assez exaspéré par ses revendications. Bref, tout baigne et le jeune cadre, mal vu de ses collègues, devra donc continuer à travailler dans les pires conditions: il a même constaté que son ordinateur a été piraté. Il a régulièrement rendez-vous avec son avocat et la Présidente du tribunal. Ses relations avec Marion sont devenues difficiles, Carole le fait chanter, il exaspère sa mère et son vieux copain ne l’aide pas vraiment. Xavier entre alors dans la spirale d’un état dépressif… Il aura gain de cause mais six ans après:  trop tard, beaucoup trop tard pour envisager une reconversion… Xavier, en se mentant à lui-même, aura été broyé comme tant d’autres par son obsession de gagner toujours plus d’argent. On le verra à la fin incapable d’échapper à sa perte et étendu sur le sol du plateau qui tourne de plus en plus vite…Clap de fin.

On pense à une bien triste affaire que relatait un bon article du Monde paru en janvier 2017 signé Syrine Attia et Lucas Wicky. En 2016, le quotidien régional La Voix du Nord avec vingt-quatre agences dans le Nord-Pas-de-Calais, était bénéficiaire, mais avait annoncé fin 2016 un Plan Social de sauvegarde  de l’Emploi avec au maximum, 178 départs volontaires sur 710 salariés. Soit 72 pour la rédaction sur un total de 343 journalistes! Le plan  visait principalement les salariés de plus de 55 ans! Cette affaire  créa une polémique entre Benoît Hamon et Myriam El Khomri alors ministre du Travail donc de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi). L’Etat peut en effet contrôler un  PSE qui doit obligatoirement être validé par cet organisme. A l’origine, les licenciements économiques découlant d’un plan social ne se justifiaient que par des difficultés économiques ou des mutations technologiques. Argument officiellement présenté par La Voix du Nord… Mais en 1995, deux arrêts de la Cour de cassation ont élargi ces conditions, en introduisant un nouveau motif, « sauvegarder la compétitivité du secteur d’activité. »

Dans ces cas-là les employés qui font acte de candidature à un départ volontaire, ont intérêt à avoir les nerfs solides, à être assisté par un excellent avocat rompu à l’exercice du droit du travail et à disposer de solides économies… En effet, comme le montre bien Rémi de Voos, nombre d’entreprises jouent la montre! Et donc, bonjour les ragots et peaux de banane… Tous les coups semblent être permis dans cette jungle et un candidat comme Xavier à un «départ volontaire»,s’il ne réussit pas son coup, sera vite mal vu de ses collègues qui ne lui feront aucun cadeau auprès de la Direction. Il lui faudra aussi rester solide face à un D.R.H. qui lui imputera une faute professionnelle pour se débarrasser de lui. Et mieux vaut dans ce cas précis avoir de sérieux appuis familiaux, de bons amis et une santé mentale à toute épreuve. Ce qui n’est pas tout à fait le cas de Xavier emporté un tourbillon où il essaye de sauver malgré tout son identité

Christophe Rauck et sa scénographe Aurélie Thomas ont eu l’idée d’une sorte de long plan-séquence pour suivre le pauvre Xavier, pratiquement présent pendant les deux heures du spectacle. Et donc d’utiliser un double plateau tournant dans le même sens, ou en sens inverse. « Pour changer le point de vue sur l’histoire selon que l’on est au tribunal  où l’on apprend une vérité , ou chez Xavier où l’on découvre une autre réalité ». Une belle métaphore aussi du Temps dans la fiction : on pense aux distinctions opérées par Paul Ricœur «sur les rapports conflictuels entre le temps intérieur et le temps chronologique, élargie aux dimensions du temps monumental».  Ce qui vaut pour le roman dont parle le philosophe, vaut, du moins en partie, aussi pour le théâtre. Et le personnage ici est piégé par les espaces qu’il arrive mal à gérer : son appartement, les bureaux de l’entreprise, le tribunal, le bar où il va s’alcooliser avec son copain, la maison de sa mère. Tout cela suggéré grâce à quelques quarts de tours de plateau…
Et cela fonctionne? Dès le départ, ce plateau tourne déjà avant le commencement… Et pendant la première heure,  il permet de passer d’un endroit à un autre et surtout d’une situation à une autre. Ce que les acteurs font avec une étonnante virtuosité et qui a nécessité de longues semaines de répétitions : entrer et sortir d’une pièce figurée par un fauteuil ou une grande table mais par où ? sur cette scène en  mouvement perpétuel.  Mais cela donne un peu… le tournis, et on aimerait que le dispositif en question se calme de temps à autre.

Par ailleurs, la pièce déjà bien bavarde et trop longue, est inégale. Il y a des scènes très fortes comme celle avec Xavier  et sa mère, ou accompagné de son avocat avec la Présidente du tribunal,  ou encore avec le représentant syndical ou le D. R. H. Et d’autres nettement plus faibles comme celle entre Xavier et son ami, ou avec Marion ou Carole, des personnages bien pâles. Côté dramaturgie, on aurait aimé que la démonstration juridique soit plus rigoureuse ; si en effet, la banque est aussi importante, on ne comprend pas bien que ses dirigeants n’aient pas été plus vigilants quant à la procédure à mettre en place. Mais bon, il se passe souvent de drôles de choses et le cynisme est une arme de guerre bien connu du grand capital sur  l’air de : oui, il y a eu une erreur de procédure mais le plan social sera appliqué et sous-entendu: nous avons les moyens d’aller en justice. Il nous souvient du cynisme de l’administrateur d’un grand théâtre national disant à un employé : «Vous avez sans doute raison mais vous devrez le prouver, et de toute façon, je ferai tout pour que vous n’ayez aucune indemnité concernant les heures supplémentaires que l’on vous doit. »

La mise en scène de Christophe Rauck est, comme toujours, d’une grande précision et il a bien choisi ses comédiens qu’il dirige très finement, en particulier Micha Lescot qui a une présence exceptionnelle tout au long du spectacle et une gestuelle tout à fait étonnante. Et il y a la formidable Annie Mercier qui joue la mère mais aussi la Présidente du tribunal. Mais, s’ils n’étaient pas là tous les deux, la pièce (qui n’est pas la meilleure de Rémi de Vos) résisterait-elle? Pas sûr du tout… Ici, on navigue parfois à vue entre un théâtre d’agit-prop dénonçant les méfaits du capitalisme et une tragi-comédie de boulevard au fameux trio : homme/femme/maîtresse cachée. Et malgré de beaux dialogues et une langue remarquable, la pièce, déjà trop longue, semble vers la fin partir un peu dans tous les sens. A voir surtout pour le jeu remarquable de ces deux grands comédiens…

Philippe du Vignal

Remerciements à Isabelle Demeyère

Théâtre du Nord, Lille (Nord) jusqu’au 26 mai.
Théâtre du Rond-Point, Paris (VIIIème) en 2.020

 

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