La semaine Extra au Nest, Les Imposteurs

La semaine Extra au Nest

Initiée en 2015 par Jean Boilot, directeur du Nest, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Lorraine, et Cécile Arthus, « La Semaine Extra, festival transgénérationnel dédié à l’adolescence, rassemble des spectacles professionnels ou collaboratifs, et de nombreux ateliers de découverte. La Semaine Extra vise à donner la parole aux jeunes, tout en leur transmettant une expérience: jeu d’acteur, création sonore, découverte des techniques du spectacle, critique, communication. » En amont et pendant le festival, les jeunes participent aussi à l’organisation: buvette, accueil, etc. Il y a eu vingt-quatre représentations du 3 au 7 avril, un match d’improvisation et onze ateliers-découvertes, encadrés par des professionnels, sur les  métiers du théâtre. Nous avons pu assister à trois des spectacles : Les Imposteurs, House in Asia, et Longueur d’ondes.

 

8E7AFB93-3990-4A40-B0DD-E52F257BEEF3Les Imposteurs, dramaturgie d’Alexandre Koutchevsky, mise en scène de Jean Boilot

 «Et si les moins imposteurs d’entre nous tous, étaient les acteurs? Nous tous qui passons notre vie à jouer des rôles, mais sans rideau, sans annoncer ni début ni fin à nos représentations.Nous qui faisons semblant de croire que nous ne racontons plus d’histoires car nous avons grandi». Dans une salle qui n’a rien  d’un théâtre, sans scène où le public est assis en U, face à un grand écran où l’on peut voir une photo de classe datant d’une vingtaine d’années, les artistes associés du Nest, Isabelle Ronayette et Régis Laroche et aimeraient bien savoir ce qu’est devenue Alice Molina, la petite brune qu’on voit en haut sur cette photo de classe. Bien sûr, on pense à l’œuvre imaginée par Christian Boltanski Portrait des élèves du C.E.S. des Lentillères (Côte d’Or) en 1973, avec toute ce qu’elle peut susciter d’interrogations sur le Temps. Que sont nos copains devenus, ceux du collège ou du lycée, avec qui on a vécu une, deux voire trois années : tous disparus. Vivants ou déjà morts, on ne sait trop ?

Mais cette photo qui reste longtemps projetée avec cette figure envoûtante d’Alice Molina qu’on  discerne mal, ce qui donne encore plus de mystère à la chose, donne un sacré coup de fouet au spectacle: « Là, c’est moi, commente Isabelle Ronayette. En 1986, j’ai quinze ans. Je suis pas mal, non? Et là, c’est Bernard Touiller. À l’époque, il y avait encore des gens de quinze ans qui pouvaient s’appeler Bernard. Après, ça a disparu. Ça a bien disparu, non ? Là, c’est Alice Molina… et là, c’est Sophie Bichon. Régis Laroche : Ils avaient tous des noms comme ça dans ta classe ? » Vrai? Pas vrai? On ne saura jamais? Et les deux acteurs baladent le public avec une grande sincérité et une élégante virtuosité

Pourquoi la jeune fille qu’elle était, s’inscrit-elle à un atelier-théâtre, et pourquoi en fera-t-elle plus tard son métier? Pourquoi Régis en conflit avec son père, oublie-t-il son rôle de  Sigismond quand il doit parler à son père, le roi Basile de La Vie est un songe de Calderon? Merci, docteur Sigmund Freud… Isabelle Ronayette et Régis Laroche, se revoient adolescents. Isabelle : « Et je me suis tapé Touiller. C’était ma première fois et c’était grâce au théâtre. On est sortis ensemble parce qu’il m’avait vu joui, jouer. Régis : Bravo. Option théâtre et première fois. Et le circonflexe ? Isabelle : Envolé. Tout léger qu’il était devenu en quelques séances de théâtre. On n’était plus au théâââtre, on se sentait vivre. Joyeux, troublés, en larmes aussi, giflés par le sentiment d’exister.

On parle aussi de la mythique Classe morte du grand Polonais Tadeusz Kantor (1915-1990). Régis : « Il me faudrait un ou une volontaire, le ou la plus jeune si possible, encore mieux si c’est quelqu’un qui me ressemble, ce n’est rien, je vous assure, ça dure trente secondes. Merci, il faut que vous imaginiez que je suis vieux, et que cette jeune personne représente l’enfant que j’étais. Je vais te prendre sur mon dos, comme quand tu étais enfant, t’inquiète pas je suis costaud, dans la pièce, tu es un pantin en fait, pas un acteur vivant, donc sois mou/molle voilà, c’est ça la pièce de Tadeusz Kantor, on peut dire que tout est là, tout tient dans cette image : les vieux ont tué les enfants qu’ils étaient, ils les portent sur leur dos, ils portent leur enfance assassinée sur leur dos. Comment donner mieux la curiosité d’aller voir ce qu’il reste du spectacle mythique que nous avons vu une bonne douzaine de fois créé par cet artiste rencontré il y a déjà quarante-quatre ans et devenu lui-même un mythe. Mais il vaut mieux en voir surtout des extraits vidéo comme ceux filmés par Denis et Jackie Bablet.

Bref, on l’aura compris, une bonne occasion de faire réfléchir à ce qu’est l’identité, entre l’enfant qu’on est encore un peu, et l’adulte que l’on n’est pas encore tout à fait mais que l’on deviendra à coup sûr, tout en gardant encore un peu d’enfance. Mais aussi sur le réel et la fiction mais aussi sur ce grand mystère que sont une scène et un public. Et chose rare au théâtre, ici on parle chiffres en main: « Isabelle:  170 euros la représentation, ça dure une heure, donc la minute ça fait? 2 euros 83. Et la seconde ? À peu près 5 centimes. Là-tu-vois-je-viens-de-me-faire-cin-quante-cen-times. Et, pire que ça : je suis payée pour faire des silences aussi! »

Un jour, dit Isabelle Ronayaette, le proviseur du lycée est entré dans la salle de classe et a annoncé: « Votre camarade Alice a perdu ses parents samedi soir, ses parents sont morts dans un accident de voiture, samedi soir, ils sont morts, un accident de voiture. Et ensuite Alice fuguera… Mais on ne vous dévoilera pas la belle fin de cette courte histoire.

Joué devant en majorité de jeunes lycéens très partants quand les comédiens les sollicitent, le  texte aussi drôle qu’intelligent peut donc évoluer selon la participation du public; pourrait-il se jouer devant un autre public? Sans doute mais en le développant: malgré la chaleur de la salle, on en reprendrait bien une petite louche. La très fine dramaturgie qui va bien heureusement au-delà du théâtre dans le théâtre, et l’excellence de la mise en scène et des acteurs  autant d’atouts pour ces Imposteurs qui devraient lui permettre de tourner un peu partout en France, d’autant qu’il est visiblement joué dans des conditions légères. Avis aux amateurs.

Le compte-rendu des autres spectacles de la Semaine Extra d’ici quelques jours…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 14 avril au NEST, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Lorraine,  15 route de Manom Thionville (Moselle) . T. : 03 82 82 14 92.

Le spectacle se jouera le 2 juin à la Médiathèque de Florange, puis en tournée à la rentrée.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Les Bords du monde, mise en scène Laurent Poncelet

 

Les Bords du monde, mise en scène de Laurent Poncelet, création musicale de Zakariae Hedouchi et Clecio Santos

Après Magie Noire et Le Soleil juste après, ce nouvel opus de Laurent Poncelet fait exploser la force de vie de cette troupe internationale dont les artistes résistent, par la danse et des musiques fracassantes, aux exclusions. Cette neuvième création de la compagnie Ophélia a eu lieu l’an dernier après neuf semaines d’improvisations collectives. Six des artistes sont originaires des favelas de Recife au Brésil, les autres viennent de Haïti, de quartiers périphériques de villes du Maroc, ou des rues  au Togo.  Et il y a aussi des acteurs syriens réfugiés politiques en France. Avec un mélange des genres des plus efficaces: théâtre, cirque, percussions, danses contemporaine brésilienne, africaine, hip-hop et contemporaine. 

Au son de la batterie, les danseurs sautent en haut d’un grand caisson métallique qui se sépare en deux et que l’on déplace rapidement.Trois filles gesticulent et s’étreignent, l’une d’elles chante, un homme, debout au dessus du vide, se met à  hurler et se roule sur l’échafaudage. «Peu importe la classe, la favela fait partie du monde !» Il tombe par terre. On est emporté dans une folie de gifles et de hurlements. Les filles s’enlacent, jouent avec leurs chevelures, tourbillonnent puis deviennent des pantins désarticulés qui racontent leurs vies au quotidien..

Des acrobates dansent hystériques, montent dans une frénésie de batterie. «Vous avez visité la Syrie?» Ces deux Syriens se bagarrent, les filles dansent en haut, les hommes en bas. Les femmes apostrophent souvent les hommes. Il y a une joie, une belle sensualité dans les danses, c’est une transe collective.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, T. : 01 48 08 39 74, jusqu’au 22 avril.

Le 10 mai à Seynod, le 12 mai à Vizille, le 13 mai à Auberives, le 19 mai à La Mure (Isère).

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Tajwal (Déambulation) d’Alexandre Paulikevitch

Le Printemps de la danse arabe: Soirée inaugurale

Tajwal (Déambulation) d’Alexandre Paulikevitch

Tajwal ∏ Caroline Tabet 3Un nouveau festival de danse s’ouvre à Paris, à l’initiative de l’Institut du Monde Arabe et en partenariat avec Chaillot-Théâtre national de la Danse, l’Atelier de Paris, le festival June Events, le Centre national de la danse, et le Cent-Quatre: « L’enjeu: organiser des tables rondes sur le thème du corps comme forme d’expression artistique et citoyenne, et programmer ensemble spectacles de danse et résidences, et films avec des corps dansants.»

Pour l’inauguration de ce festival, nous sommes invités à voir d’abord un film, suivi d’un surprenant solo de baladi (danse orientale).  Une soirée toute en contraste. En noir et blanc, mis bout à bout, ces extraits de comédies musicales égyptiennes d’autrefois nous montrent des danseuses orientales, dont la célèbre Samiaa Gamal. Une jeune fille se déhanche au son de quelques tambourins, dans un souk ou sous une tente de nomades, et une femme fatale chante accompagnée d’un orchestre, dans des bars ou restaurants à l’occidentale. D’une grâce serpentine, le ventre d’une incroyable mobilité, les bras souples comme des lianes, avec des costumes aux tissus clinquants, ces danseuses symbolisent tous les charmes de l’Arabie, comme autant de Schéhérazade.

Après vingt minutes, se profile dans la pénombre, un homme au corps sculptural qui va revêtir les atours d’une danseuse de baladi et se lancer dans un étonnant solo. Torse nu, jambes enrobées de voiles rouges tourbillonnants, il imprime à tous ses muscles des mouvements sinueux. Des percussions agressives soulignent la virilité de sa danse. Des coulisses, fusent alors des insultes homophobes dont, à en croire les surtitres, les Arabes, comme nous autres, disposent d’un bel arsenal…

Icône du baladi, qu’il se refuse à nommer: danse du ventre, Alexandre Paulikevitch est le seul homme à s’y adonner dans son pays, le Liban, et au Proche-Orient. Sans aucune intention parodique, il renverse le cliché de la féminité pour revendiquer sa différence : «Tajwal, dit-il,  exprime le paradoxe permanent de ma vie beyrouthine. Je suis sans arrêt sollicité verbalement : tantôt dragué, tantôt insulté. Violences que mon corps peut générer dans la ville,  autant que les violences de la ville exercée sur moi. A partir du rapport corps/ville, je récapitule ces instants pour mettre en mouvement l’incroyable force d’adaptation et de résistance, la résilience du citoyen libanais. » Et pour aller au bout de son discours, Alexandre Paulikevitch qui a aussi créé sa chorégraphie, emprisonne progressivement ses membres dans une sorte de camisole, et continue à danser malgré ces entraves : d’abord avec un bras, puis avec ses seules épaules, avec le  torse et l’abdomen, dans une étonnant mouvement serpentin à la verticale…  

Alors qu’une puissance incontestable se dégage de la première partie, où tout est dit, la pièce devient ensuite anecdotique, et questionne l’histoire du « genre ». L’artiste joue des contrastes :  danse par excellence féminine dans un corps masculin ; jubilation et exubérance à bouger, voire à s’exhiber, puis peur et angoisse dans une société hostile à la différence. Il exprime physiquement ces différents états et sensations, sur la musique de Jawad Nawfal, où alternent percussions vives, grincements sinistres, lignes mélodiques… Replacée dans son contexte libanais, cette pièce prend cependant tout son sens : cette performance, en prise avec l’actualité, est  une sorte de manifeste pour la liberté. Avec cette soirée, les clichés sur la danse arabe volent en éclat, et on peut dire que ça commence fort.

Mireille Davidovici

Le Printemps de la danse arabe du 18 avril au 30 juin.
 
Institut du Monde Arabe, Chaillot-Théâtre National de la danse, Atelier de Paris, Festival June Events,  Centre national de la danse et Cent-Quatre-Paris.

Institut du Monde Arabe 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V, Paris Vème
T. : 01 40 51 38 38

Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

 

Là quand même de Stéphane Keruel, mise en scène de Jean-Michel Potiron

DBACB291-E38A-48CA-9D2A-4C246D96362CEn surplomb, sur une étrange grande chaise à bascule, c’est bien lui: Jacques Lacan. Usant de sa hauteur et de son flegme caractéristiques, il constate : «Puisque nous sommes là », et nous sommes ravis d’entendre «las», nous qui avions raté les fameux séminaires qu’il tenait salle Dussane à l’Ecole Normale Supérieure. Nous sommes convoqués, au sens fort du terme, dans le palais de la langue et nous y buvons du petit lait. Oui, le personnage est bien là, avec tous ses tics de langage: grattements de gorge, hésitations, interruption brusque du discours traduisant une émotion ou une hésitation, références savoureuses suspendues: « Comme disait….»

Même la perruque-casque nous fait signe. Les rires dans le public tiennent du gloussement jouissif. Réunis pour consentir à la langue et au poétique dans cette salle tout en camaïeu de gris, nous découvrons cette pièce écrite en 2012, et programmée par Hors tout Hors clou. Nous sommes dans les locaux de l’ancien arsenal de Besançon, nouveau chaudron où le collectif Hop hop hop, composé d’une quarantaine d’artistes issus des arts plastiques ou du théâtre, fait mijoter de nouvelles écritures. Choix judicieux que cette onomatopée pour une invite primesautière à la valorisation de formes audacieuses, tel ce spectacle que son metteur en scène classe dans le théâtre de poésie.

Que nous propose-t-il ? Une promenade intelligente, des plus réjouissantes, tout en langue et en désirs. Dans notre ère où prédomine la communication, la dépense illusoire de l’être dans l’avoir, ce n’est pas une mince affaire que de contrer la dissolution du sens et de parvenir à se dire. Et ce très beau texte, irrigué par les polysémies et les homophonies chères au psychanalyste français, résonne fort. Après une première partie qui joue du verbe aussi haut qu’absurde et pourtant terriblement parlant (c’est là tout le génie de cet homme qui maniait l’élucubration de génie), nous découvrons l’histoire d’un enfant que son père fait marron et moignon. Savoureuse défiguration et plaisir de la matière. L’acteur Stéphane Keruel, « Yes Man » littéralement enduit de chocolat fondu, donne de sa personne et transgresse la tradition familiale. Peau noire, peau rouge, comme une gangue primitive. Il tourne autour du pot, du trou, du désert, du désir, du mot,  pour dire l’absence d’objet satisfaisant et la vanité de sa quête dans une psalmodie-balancement.

A95FAFBB-EF63-4B49-B740-E70A6B748B49Spectacle fort sidérant dont on ne dévoilera pas tous les rituels… Il suffit de savoir que de ce gloubi-boulga régressif, naît une recette dans une nova-langue dadaïste savoureuse. Puis vient le temps du lavage, ablution dans un Gange-bassine qui aboutit à un traçage de lettres, du RIEN au CHIE-N qui n’aboie pas, comme chacun sait… Les Grecs rencontrent Ferdinand de Saussure et Michel Foucault, on baigne dans le mot et la chose. L’air de ne pas y toucher, on atteint des sommets de philosophie burlesque.

 

Lumières bleutées, jeu d’acteur entre ironie et écriture ciselée rendent la représentation aussi surréaliste qu’ancrée dans le réel. C’est sûr, il faut aimer goûter ces jeux poétiques-là ! Mais au-delà des glissements sémantiques, de la plongée dans le lexique, il y a aussi de vraies trouvailles visuelles, comme cette chair-chaise transformable qui tient le public en suspend ou ces matières qui évoquent l’enfance scatophile, l’onction religieuse aussi bien que le masque théâtral (l’invention de soi ?). Après les saluts, surgit un poème qui ressemble fort à du Ghérasim Luca.
Amis de la Parole, amis du Sens, ne ratez pas cette proposition puissante, ce seul en scène qui nous relie, dans la croyance aux pouvoirs du Verbe, en vers et contre tout. Ne tient qu’à nous de revivifier les mots salis, galvaudés, abîmés par la grande salissure médiatique et néolibérale… ou mieux, de créer un nouveau langage. Rien à consommer, tout à subsumer. A nous les mots !

Stéphanie Ruffier

Jean-Michel Potiron présentera au Théâtre de la Bouloie à Besançon, Porcherie et les Manifestes de Pier Paolo Pasolini, le vendredi 27 avril à 20h, travail mené avec les étudiants de  troisième année en Arts du spectacle.

Lady Macbeth/Scènes de mariage, texte et mise en scène de Michele de Vita Conti

Lady Macbeth/Scènes de mariage, texte et mise en scène de Michele de Vita Conti, d’après William Shakespeare

 

LADY-MACBETH2Ce personnage  que l’on peut assimiler à celui de William Shakespeare est «tellement ancré dans notre imaginaire et dans notre culture qu’il n’est pas trop hasardeux de dire qu’ils font, à tous égards, partie de notre histoire». Le mariage entre Lady Macbeth et Macbeth ?   Surtout fondé sur  l’ambition, le désir et  la complicité pour conquérir le pouvoir.   Elle veut tout et est prête à tout pour que l’ambition de son mari qu’elle admire,  soit aussi la sienne.. Mais sans doute déçue,  elle se suicidera.

Le texte fait souvent référence aux espèce vivantes autres que les humains. «Comme tous les barracudas, mon mari est insatisfait. Profondément insatisfait. Tout barracuda rêve d’être le grand requin blanc. L’énorme prédateur solitaire, la légende. Le mâle par excellence, autosuffisant, fort, cruel à juste titre, avec un appétit insatiable et violent. »(…) « N’importe quelle femme forte et dominatrice a été au fil des siècles comparée à la mante religieuse : des animaux magnifiques dans leur horreur. Elles mangent les mâles ou même leurs enfants. Une multitude infinie de métaphores et similitudes. Ou alors les femmes ont été comparées à des plantes carnivores : merveilleuses dans l’aspect mais mortelles à l’intérieur. Remplies de venins et de dents cachées. »

Lady Macbeth répétera deux fois en une sorte d’exorcisme : « À la première hésitation, je l’ai massacré. À la première hésitation, je l’ai humilié. À la première hésitation, je l’ai effacé de mon cœur. (…) « Le mariage entre Macbeth et moi a commencé d’une manière parfaite : attraction physique, respect et admiration mutuels, points de vue communs, mêmes intentions. Sa vacillante détermination nourrie et renforcée, minute après minute par mon inébranlable certitude. Prête à tout, pour ne pas le laisser changer d’intention, afin que mon ambition immense devienne la sienne. »

 

«Une femme qui est sûre d’elle, n’est pas jalouse. Ce qui détruit un mariage, lentement mais inéluctablement, c’est la déception, le mécontentement. Le héros devient lâche : chaque jour, chaque jour. Il se transforme en son père, sa mère, son frère stupide. Il n’est pas finalement si intelligent qu’on le croyait, il n’est pas si ambitieux, si intègre, si créatif au lit. »

Et il y a une très belle tirade finale: « Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle : je vous répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de sa tombe. Au lit, au lit : des coups dans la porte : venez, venez, venez, venez, donnez-moi votre main : ce qui est fait ne peut être défait : au lit, au lit, au lit, au lit. « Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle : je vous répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de sa tombe. Au lit, au lit : des coups dans la porte : venez, venez, venez, venez, donnez-moi votre main : ce qui est fait ne peut être défait : au lit, au lit, au lit, au lit.

Oui mais voilà, malgré la superbe présence de l’actrice italienne Maria Alberta Navello à la diction et à la gestuelle remarquables, le texte a bien du mal à s’imposer et fait parfois penser à une brillante parodie universitaire en une heure chrono. On ne « fait pas théâtre » comme disait Antoine Vitez de n’importe quel texte, même de qualité. Et ici on écoute mais de loin: il y a un très beau cercle de poussière blanche sur le sol noir et une comédienne. Mais pour le reste, autant en  emporte le vent d’Ecosse…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes  jusqu’au 21 avril.

Spectacle de l’Ecole de l’Opéra de Paris

Spectacle de l’École de l’Opéra de Paris

la-petite-danseuse-de-degas-dvd-livreUn rituel immuable : une fois par an au Palais Garnier,  on peut découvrir les futurs membres du corps de ballet. Louis XIV qui avait besoin de jeunes recrues pour ses ballets, va créer en 1661 l’Académie royale de danse. Deux siècles plus tard, sous les combles de l’Opéra, vingt-trois élèves apprennent les pas classiques sous les combles de l’édifice, d’où leur nom : petits rats.

En 1981, Claude Bessy, alors directrice  parlait ainsi des représentations de l’École: «Les élèves sont des privilégiés, par rapport à ceux d’autres écoles dans le monde. Le danger: qu’ils ne soient pas armés pour la lutte dans leur carrière. Alors, on les pousse à affronter des compétitions internationales. On les oblige à sortir de leur cocon, à se comparer aux autres. C’est la raison du spectacle de fin d’année avec de vrais ballets. Cela leur donne au moins une fois par an, la possibilité d’être en contact avec la scène et le public et c’est un stimulant». L’École qui a déménagé à Nanterre, il y a trente ans, est dirigée aujourd’hui par Elisabeth Platel.

En première partie, Suites de Danses sur une musique de Frédéric Chopin, chorégraphie d’Ivan Clustine réglée par Pierre Lacotte, permet aux élèves de développer arabesques, attitudes, échappés sur pointes et autres figures classiques. En tutu pour les filles et collant blanc pour les garçons. La troisième partie Spring and Fall de John Neumeier sur une musique d’Anton Dvořák jouée par l’orchestre de l’Opéra de Paris, entre au répertoire de l’école, comme la nouvelle deuxième partie, Un Ballo, interprété par Maïlène Katoch, Raphaël Duval, Lucie Devignes, Daniel Lozano Martin , Luna Peigné, Guillaume Diop, Maya Candeloro, Anicet Marandel, Inès McIntosh  et Enzo Cardix .sur une musique de Maurice Ravel,

Cette pièce de Jiří Kylián de douze minutes est d’une grande beauté plastique : sous des dizaines de bougies, cinq couples de jeunes danseurs-les plus âgés de l’Ecole-créent des figures homogènes et précises d’une grande sensualité. Ce tableau pourrait être dansé par le corps de ballet actuel, sans que l’on note de vraies différences techniques ou artistiques: un beau travail plein de promesses.

Jean Couturier

Opéra de Paris, Palais Garnier, Paris VIII ème, les 15, 17 et 18 avril.

 

 

Les Potiers et Western Dramedies par la 2b Company

Les Potiers et Western Dramedies  par la 2b Company

Nous avions rencontré l’an passé cette  compagnie helvétique aux Francophonies en Limousin venue avec La Conférence des choses, un spectacle qui ne cesse de tourner (voir Le Théâtre du Blog). Leurs nouvelles créations nous ont autant séduits. Réalisées collectivement autour d’improvisations mises en forme et en musique, elles  sont placées sous le signe de la fantaisie.

Les Potiers est un lever de rideau d’une demi-heure: deux femmes et un homme se retrouvent, à l’atelier de poterie hebdomadaire, en vue d’une prochaine exposition… Un pianiste les accompagne. «Je n’ai pas d’inspiration! », entonne la première, une phrase qu’elle répète comme un refrain, sur quelques notes de musique. «C’est pas de la gymnastique, la poterie, on l’apprend petit à petit, c’est un métier !» lui rétorque son voisin. Et la conversation se poursuit à bâtons rompus, faite  de réflexions, anecdotes,  confidences, et des tout petits riens du quotidien. Une sorte de comédie musicale minimaliste rondement menée par Tiphaine Bovay-Klameth, François Gremaud et Michèle Gurtner. Mais, derrière le burlesque de ces banalités échangées, il y a des personnages pleins d’humanité avec leurs cocasseries, fêlures et détresses. Le rire du public n’est jamais méprisant ou condescendant, et il n’y a aucune férocité ou vulgarité dans la forme comme dans le fond de ces Potiers.

Western Dramedies

 © Dorothée Thébert Filliger

© Dorothée Thébert Filliger

Pour construire ce spectacle d’une heure quinze,  les créateurs sont allés glaner du côté des grands espaces américains, le long de la route 66, entre Los Angeles et Oklahoma City. Un itinéraire mythique, naguère symbole de liberté, qui a inspiré bien des artistes, de la beat à la pop generation, de Jack Kerouac à Bob Dylan,  et nombre de road movies. «Au départ de Western dramedies, il y a eu une envie commune de nous aventurer, dans le double sens de «partir à l’inconnu» (aller librement sans savoir où) et de «nous hasarder» (nous exposer au péril). Dramedy, mot utilisé aux Etats-Unis pour désigner certaines séries télévisées, à la fois drames et comédies, nous a semblé être très exactement le genre de ce spectacle.»

Lors de ce périple, les voyageurs ont collecté quantité de matériaux (images, sons, films, textes…) et se sont imprégné de personnages rencontrés au hasard. Fidèles à leur méthode de travail, ils ont improvisé situations et dialogues, aboutissant à une série de séquences écrites dans un anglo-américain proche de la caricature. Une gestuelle éloquente accompagne les sonorités et rythmes de cet idiome, et les acteurs poussent bruyamment diphtongues et exclamations expressives.

Devant un « mobil home », à la fois décor d’ambiance et coulisses pour les changements de costume, s’élaborent des mini-drames où de vieux babas cool évoquent avec nostalgie les années soixante mythiques de leur jeunesse… On y consomme des substances illicites, et il est question de la liberté sexuelle: «A deux c’est bien, à trois c’est mieux. »  Des beautés fanées jouent les pin-up… A des dialogues minimalistes où l’accent est mis sur les sonorités, le rythme et les harmonies de l’anglo-américain, s’ajoutent des chansons, écrites par Samuel Pajand dans le style folk ou country. Les paroles, proches de l’écriture automatique, juxtaposent trivialité et poésie, cohabitation cocasse soulignée par un sur-titrage qui joue avec les mots. Chantée ce soir-là par Billie Bird à la guitare, la musique est à la fois vecteur de sensations et liant entre les scènes, pendant les changements de costume. Elle offre aussi une échappée romantique à la banalité des dialogues et à la trivialité des personnages.

Les trois compères proposent ici un western théâtral et musical d’une grande liberté de ton, mais architecturé avec une précision d’horloge selon une méthode éprouvée: «Nous nous plaçons devant un ordinateur muni d’une webcam et, sans thématique ni contrainte, nous enregistrons ce qui arrive, à savoir des improvisations parlées et/ou chantées: dialogues, chansons, contes, etc. Nous retranscrivons ensuite le fruit de ces improvisations (…). Ce procédé intuitif est à mi-chemin entre écriture automatique (puisque tout s’invente sur le moment) et «cadavre exquis» (parce que chacun poursuit et prolonge la proposition de l’autre). De ces structures bancales sur les plans sémantique et rythmique, semblent apparaître des agrégats de réalités diverses. Nous avons alors esquissé une dramaturgie».

Avec ces exercices d’idiotie d’une grande intelligence, ce trio d’acteurs réussit à créer un univers drolatique. Et ils nous emmènent toujours plus à l’Ouest !

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Centre Georges Pompidou,  Paris IVème,  le 12 avril.

Marathon Gremaud Gurtner Bovay Théâtre Vidy-Lausanne, (Suisse), le 9 juin.


Barocco de Marion Coutris, mise en scène de Serge Noyelle

© Cordula Treml

© Cordula Treml

Barocco, texte et livret de Marion Coutris, musique de Marco Quesada, mise en scène de Serge Noyelle

Un projet ambitieux dans un espace bi-frontal d’une trentaine de mètres, pour quelque quatre cent spectateurs. Rien ou presque sur la scène, sauf à une extrémité derrière un très grand cadre doré assez chargé : un batteur, un clarinettiste, et, à l’autre bout, assis sur une longue poutre en plexiglass, un homme immobile, comme une sculpture vivante, juste vêtu d’un slip noir, avant même que le spectacle ne commence. Référence christique, comme sortie tout droit de chez Jerzy Grotowski…

Cordula Treml

Cordula Treml

Le spectacle participe d’une sorte d’opéra-poème qui rappelle parfois dans la forme le célébrissime Einstein on the beach  (1976) de Phil Glass et Bob Wilson, et deux ans avant la création de La Classe morte, puis les autres très fameuses pièces de Tadeusz Kantor (1915-1990) et les spectacles baroques et délirants de l’américain John Vaccaro. Epoque bénie du théâtre
Bref, Serge Noyelle a placé la barre assez haut, avec un spectacle à la fois parlé et muet, dansé et/ou chanté en chœur en français comme en russe,  ou par seulement deux remarquables contre-ténors français et une superbe basse russe. Accompagné par un batteur, un clarinettiste et un accordéoniste en direct, et par une musique enregistrée du grand orchestre de Perm (Oural) dont était issu le fameux Serge de Diaghilev (1872-1929). L’orchestre, nous a-t-on dit, n’a pas obtenu  de visa venir en France… Avec des personnages qui se succèdent comme dans un rêve éveillé.
Barocco est donc, élémentaire mon cher Wilson, bien entendu baroque : il y a ici une imagerie simple mais très efficace pour traduire le dramatique de la condition humaine, comme l’ont fait les artistes européens de cette grande période artistique, architectes, compositeurs, peintres ou sculpteurs. Il y a ici  nombre de somptueuses références à la peinture baroque mais surtout aux clairs-obscurs du Caravage. Et la mort est omniprésente mais sublimée, et comme sous forme d’exorcisme. Avec une sorte de curieux  mouvement permanent, et un excès voulu. A charge pour le texte de dire mais aussi de renforcer quelque fois les images par hypotypose, mot savant pour signifier une description réaliste de la scène dont on veut donner une image. Si on a bien compris, le poème de Marion Coutris a aussi pour fonction scénique d’accompagner verbalement le langage gestuel, vocal et musical de l’ensemble des quelque trente participants, en accord avec sa sensibilité  de comédienne.

Il y a d’abord cette femme discrète mais très impressionnante, en grande robe noire. Très mince sur de hauts talons, bien jouée avec une grande discrétion et une belle présence par Marion Coutris, cette fois actrice, bien plus jeune mais parente si l’on peut dire du personnage de La Classe morte, une image muette mais très inquiétante de la Mort: “Les yeux du dedans Dessinent des formes Inexpliquées Qu’on poursuit Avec des tâtonnements De bienheureux. » Et elle s’adresse à l’Homme nu): “ Toi, quel maudit croisement De planètes A marqué  ton destin? La Rage et le Désir Sont nés de la même mère Avec la même nourriture Ils ont grandi Et toi Tu te souviens de la trace Brûlante De leur morsure Toi Tu traces Avec ton talon Blessé Un sillon Dans la poussière Un sillon déjà creusé Avant toi”.
DSC_0728On n’entend pas toujours bien, à cause sans doute d’une mauvaise acoustique et malgré un micro HF ce texte poétique, et c’est dommage. Mort, sexe, religion, amour  et parfum d’érotisme discret sont ici convoqués pour accompagner cette danse macabre avec, sublimes de beauté et d’efficacité scénique, de longues et lentes processions d’une quinzaine de danseuses (beaux costumes de Catherine Oliveira) habillées de  belles robes anciennes à dentelles blanches ou noires selon les moments. Elles marchent, avec quelques acteurs travestis, à pas rythmés sur la musique de Marco Quesada, aux thèmes parfois proches de celle d’Henry Purcell.On pense aux célèbres vers de L’Enfer de La Divine comédie de Dante : «Je vis alors une bannière qui claquait si vite en filant qu’elle refusait tout repos. Elle était suivie d’une file en nombre si grand que la mort ne me semblait pouvoir la prendre. Je reconnus certains d’entre eux. Surtout l’ombre de celui qui abandonna la papauté ».  Tous  les acteurs chanteurs-danseurs font entrer une longue table d’une dizaine de mètres nappée de blanc, là aussi tout à fait kantorienne,  où à un bout, la Mort foudroiera l’Homme seul du début, assis à l’autre bout. Fascinant…

Il y a ici une galerie insensée de personnages remarquablement mise en scène par Serge Noyelle : l’Ange noir, un Prophète, un Roi déchu, un Devin prophétique, une triade d’hommes vêtus de grands manteaux et par ailleurs excellents chanteurs, ou travestis en femmes avec escarpins et bas noirs, de vieux petits jumeaux, ridicules en pourpoint blanc avec fraise-comme de vieilles poupées  comme venues des Ménines de Velasquez, et aussi bien entendu comme les jumeaux, ces faux frères Dupont en costume noir de Tadeusz Kantor où ils étaient de tous ses spectacles…
Soit une sorte de Requiem baroque, aussi insolite que  carnavalesque, mais dont les images appartiennent aussi bien au monde de la peinture classique et des arts plastiques,  qu’à celui  du théâtre. Dans une mise en scène des plus rigoureuses qui soient, avec quelque trente personnes sur le plateau ! Ce qui n’a rien d’évident et exige de longues mises au point pour arriver à une telle maîtrise du temps et de l’espace. Au chapitre des bémols : un son qui demanderait à être revu, une identification de tous ces personnages parfois difficile, et une dramaturgie un peu chaotique sur la fin, avec deux inutiles rebondissements. Mais tout cela peut vite être remis d’équerre.

Que demande le peuple? Longue ovation debout, en particulier des lycéens marseillais qui, visiblement, n’ont pas boudé leur plaisir. On peut espérer qu’un théâtre de Paris ou de sa banlieue accueillera Barocco quelques jours au cours de la saison 2020-2021. Nombre de lieux comme les Ateliers Berthier-Odéon, Nanterre-Amandiers, Ivry, Créteil, ou les festivals d’Avignon ou d’Aurillac-oui, pourquoi pas?-ont des espaces suffisants pour accueillir cette création en bi-frontal qui mériterait bien une tournée.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 10 avril au Théâtre Nono, 35 Traverse de Carthage,  Marseille VIIIème. T. : 04 91 75 64 59.

 

Rodin et la danse

Rodin et la danse

s.5831_numjm001La danse, et plus largement le mouvement, ont depuis toujours fasciné les sculpteurs, rien n’est plus évident : de Myron et son Discobole (Vème siècle avant J.C.),  à Antoine Bourdelle, à Edgar Degas ou Emile Carpeaux, nombreux sont  les  artistes qui ont cherché à saisir le corps en mouvement. L’exposition qui vient de s’ouvrir au musée Rodin,  s’attache au cas particulier de ce sculpteur qui a fait des recherches sur l’équilibre dynamique entre des forces contraires Et le danseur aura été son meilleur modèle.

Mais plutôt qu’à la danse elle-même, Auguste Rodin s’intéresse surtout à ce qu’elle implique d’effort, de rythme, d’engagement et maîtrise physiques. Et les interprètes de ballet classique lui serviront rarement de modèle. Sa recherche obstinée des possibilités expressives du corps l’amène en revanche à fréquenter artistes et acrobates mais aussi les personnalités les plus extraordinaires du monde de la danse moderne ou exotique, pour qui la gravité, loin d’être camouflée comme dans le ballet, devient au contraire un partenaire.Il connaîtra et fréquentera ainsi Loïe Fuller, la danseuse japonaise Hanako qui était proche d’elle, et Isadora Duncan. Et il assistera aussi  aux représentations des Ballets Russes où il y admirera Vaslav Nijinsky dans L’Après-midi d’un faune. Selon Romola Nijinska,  son épouse, Serge Diaghilev, l’autoritaire directeur des Ballets Russes, aurait surpris Auguste Rodin auprès de Vaslav Nijinsky nu, tous deux endormis dans l’atelier du sculpteur. Anecdote qui s’est avérée  inventée…

Selon l’historien Philippe de Lustrac qui a consulté les archives de l’époque et cite le Journal du comte Kessler, grand ami d’Auguste Rodin, Vaslav Nijinsky n’aurait posé qu’une seule fois pour lui, et ce fut un fiasco. En effet, après un copieux déjeuner très arrosé en compagnie du sculpteur, la séance de pose s’interrompt rapidement : il s’était presque aussitôt endormi. C’était en 1902, et  il avait déjà soixante-deux ans.

 Il trouve une nouvelle inspiration peu de temps après, grâce au Ballet royal du Cambodge venu à Paris en 1906 avec le roi Sisowath en visite officielle, et il fait de nombreux croquis des danseuses chez qui il admire particulièrement la souplesse des bras, des poignets et la courbure des doigts. A leur départ, il dira qu’ «elles emportèrent avec elles, la beauté du monde».

 Sont exposées ici les Mouvements de danse-ce nom avait été donné par une conservatrice du Musée dans les années 1950 à treize statuettes en terre cuite de l’atelier d’Auguste Rodin-et dont le seul modèle fut l’acrobate et danseuse Alda Moreno. Elles avaient été montrées en 2016 à la Courtauld Gallery de Londres.
 Il y a aussi dans cette exposition, une centaine de dessins dont le fameux corpus des danseuses cambodgiennes, des photos appartenant à la collection privée du sculpteur et des fiches biographiques sur la plupart des danseurs avec lesquels il a travaillé, parcourant ainsi l’ensemble des recherches et expériences d’Auguste Rodin avec ces artistes du geste.

Sonia Schoonejans

Musée Rodin, 79 rue de Varenne, Paris VII ème, T. : 01.44.18.61.10, jusqu’au 22 juillet.

Voici mon Cœur, c’est un bon cœur, d’après Vent sacré, spectacle d’Anne Alvaro, Nicolas Daussy, et Thierry Thieû Niang

Voici mon Cœur, c’est un bon cœur, d’après Vent sacré, anthologie de la poésie féminine contemporaine amérindienne, spectacle d’Anne Alvaro, Nicolas Daussy, et Thierry Thieû Niang

© © Pascal Victor

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© Pascal Victor

Des lumières chaudes, tout paraît calme, en attente… Pour unique décor, un banc, quelques instruments de musique et un tissu violet jeté au sol. Côté jardin, Anne Alvaro s’avance lentement puis s’arrête face public, et de sa voix singulière, lance:«Bien sûr, vous pouvez me poser une question personnelle ! »  Question personnelle en prologue comme une adresse directe, légèrement teintée d’ironie, au public. Un texte de Diane Burns poétique ouvre le bal ! Et,  nous sommes conviés à une cérémonie avec une grâce sans pareille, une simplicité et une intensité dans les thèmes abordés, pleine de poésie, et politique, en l’honneur des femmes amérindiennes d’hier et d’aujourd’hui.

Le spectacle participe d’un bouquet de poèmes chorégraphiés et d’une parole dramatique proférés par Anne Alvaro, dansés par Thierry Thieû Niang et mis en musique par Nicolas Daussy. Ecrits pour la plupart par des autrices amérindiennes, ces poèmes nous bouleversent, et nous emmènent dans des pays lointains: «Quand nous faisons l’amour dans le monde-fleur, mon cœur est suffisamment près pour chanter au tien dans une langue qui n’a pas cours chez les mots humains maladroits ». (Joy Harjo). Et, à cette profonde émotion, s’ajoute une dimension esthétique et éthique. C’est là aussi la force et la beauté de ce spectacle : au moment où cette parole venue d’une autre culture, évoque de plein fouet et met en résonance le monde des traditions et des savoirs archaïques ou/et ancestraux,  avec notre monde, celui de la consommation, du simulacre, et du capitalisme qui a sauvagement tout uniformisé : «Helen ne peut pas croire qu’elle est belle.
 (…) Que ses cheveux épais dansent comme la rivière.
 Que son corps épais parle une langue qu’on lui a volée. (…) Elle n’embrasse pas. Parle peu. Se prend en photo pour s’assurer qu’elle existe. Se prend en photo pour se prouver qu’elle est vivante. Helen se prend en photo.» (Beth Brant).

Intelligence et délicatesse dans le choix des textes et mise en scène sobre: le public écoute avec attention cette écriture diversifiée. Sont ici évoquées des traditions poétiques féministes et de justice sociale, comme la lutte d’Annette Arkeketa pour les droits des autochtones  selon laquelle  «La poésie et la beauté de la vie sur terre tout simplement sont ce qui guide mes pas vers un monde meilleur». Ou selon Joy Harjo: «Je crois fermement que j’ai une responsabilité envers toutes les sources que je suis: à tous les ancêtres passés et futurs, à mon pays d’origine, à tous les endroits où je m’aborde et à moi-même, à toutes les voix ».

 Le spectacle de ces artistes et poètes que sont Anne Alvaro, Nicolas Daussy, et Thierry Thieû Niang, est aussi un hymne à la puissance et à la beauté du langage. Une création, riche sur les plans artistique et socio-politique, qui nous fait rêver, réfléchir et nous libère, et qui rappelle aussi notre besoin de mémoire,de transcendance et de mystère…

Elisabeth Naud

Spectacle vu le 8 avril,  au Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 13 70 00.

Festival d’Avignon du 9 au 20 juillet à La Parenthèse, dans le cadre de la Belle Scène Saint-Denis.

 

 

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