Hugo l’interview, animée par Yves-Pol Deniélou, mise en scène de Charlotte Herbeau

Hugo l’interview, animée par Yves-Pol Deniélou, mise en scène de Charlotte Herbeau

_MG_0117Cela se passe dans une belle petite salle voûtée en pierre claires mais très peu adaptée au théâtre.  Victor Hugo (Yves-Pol Deniélou) répond avec délicatesse et humour, lors d’une interview, aux questions en voix off de la journaliste d’une émission radio, Un jour, une légende. On pense parfois à L’Heure bleue de Laure Adler sur France-Inter…

Victor Hugo (1802-1885) est là, à quelques mètres de nous, le plus souvent debout, bien droit avec une belle barbe rousse, en costume et gilet noir  qui laisse paraître la chaîne en or d’une montre à gousset.  Il répond, en grand pro de la parole, avec une grande précision et une excellente diction, aux questions posées.  La quarantaine, calme et très à l’aise, et jamais hautain; plutôt bienveillant, même quand les questions sont un peu franches

C’est, vous l’aurez compris, un intelligent montage, bien réalisé par le comédien lui-même, à partir d’extraits de textes en prose, de poèmes, entre autres: La Légende des siècles, Les Misérables, Dernier jour d’un condamné, Choses Vues, Actes et Paroles, etc. qu’il avait déjà joué au festival d’Avignon 2016. On trouve ici le Hugo passionné de langue française, d’abord l’enfant de la maison des Feuillantines qu’il évoque avec nostalgie, le romancier, le poète, l’essayiste épris de liberté,  l’auteur de théâtre,  admirateur de William Shakespeare plus finalement que de Molière: avec  son souhait qu’il y ait dans ses drames, un «mélange sur la scène de tout ce qui se mêle dans la vie». Mais aussi le mari, le père, et l’émigré à Guernesey, l’amoureux de Juliette Drouet et de bien d’autres femmes, comme en témoignent ici des extraits de sa correspondance avec Louise Colet (1856),  George Sand, (1864). Tous ces textes, écrits dans une très belle langue et bien portés en solo par Yves-Pol Deniélou, nous renvoient parfois, plus d’un siècle et demi après leur écriture, à l’actualité française la plus récente! Impressionnant.

Côté mise en scène, ce montage méritait mieux que ce travail honnête mais un peu rudimentaire. Quitte à faire dans le réalisme d’une émission de radio, pourquoi ne pas avoir convoqué la journaliste sur le plateau. Question de budget, ne faites pas le naïf, du Vignal ! Sans doute, mais cela aurait donné plus de vérité à ces questions, souvent mal formulées et trop écrites, et à ces réponses trop longues de cet interview qui gagnerait encore en puissance avec quelques aérations musicales.

Mieux vaut oublier ces lumières rouges pléonastiques et ces bruitages intempestifs qui évoquent une fiction et qui n’ont donc pas leur place ici, comme ce grincement de roues de charrette pour Le Crapaud, ce fameux poème de La Légende des siècles.  Par ailleurs, on ne comprend pas trop ce que vient faire à la fin cet extrait trop long de Chantecler (créé en 1910 et d’une inspiration déjà surréaliste avant la lettre) d’Edmond Rostand, choisi pour clore cette émission par Victor Hugo qui n’a pu, bien entendu, le connaître… 

Cela dit, grâce à l’excellence du jeu d’Yves-Pol Deniélou, ce petit mais grand spectacle mérite le détour. Et il donne envie de relire cet écrivain exemplaire à plus d’un titre. Une pensée pour ce grand spécialiste de Victor Hugo que fut Jacques Seebacher, mort il y a dix ans, et qui l’aurait sans doute bien aimé. Reste à souhaiter à Yves-Pol Deniélou d’être invité par un théâtre, national ou pas, pour jouer sur un vrai plateau cet Hugo, l’interview. Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard)  Paris IVème, les lundi et mardi à 19h 30, jusqu’au 1er mai.


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L’Inversion de la courbe, écriture et mise en scène de Samuel Valensi

 

L’Inversion de la courbe, écriture et mise en scène  de Samuel Valensi

 L'inversion de la courbeVanité des vanités, vanité de la fuite en avant de celui qui veut échapper à lui-même, en améliorant toujours son rendement professionnel. La métaphore pourrait en être l’entraînement sportif ritualisé pour obtenir une forme physique rêvée.Le protagoniste, victime et bourreau à la fois consentants à l’intérieur d’un système ultra-libéral, où chacun « se fait mais est usé avant de commencer». On dépense l’énergie quotidienne restante ou plutôt non encore entamée ni gaspillée si on est en début de journée,  dans un club  de gym… ou en s’acharnant sur un vélo d’appartement.

 Comme Paul-Eloi Forget, dans cette comédie satirique dont les personnages portent le nom des comédiens : des héros contemporains aux  journées toujours plus remplies, et d’autres qui subissent le vertige du manque d’argent et le déclassement social. L’auteur-metteur en scène rend compte ici de l’omniprésence de la productivité dans notre quotidien, avec des effets inattendus mais presque obligés de décrochage, vérifiés  auprès de l’association des Petits Frères des Pauvres. « Nombreux, dit Samuel Valensi,  sont ceux qui, dans notre équipe, ont réalisé des études économiques ou commerciales et connaissent la vie en entreprise. Et il nous a paru évident que, pour comprendre la logique du déclassement, il fallait commencer par le lieu-même où elle débute et par observer à quel point l’exigence de productivité est devenue incontournable dans notre quotidien. »

On parle en effet de réussite et de succès personnels, rarement d’échec : un sujet tabou et les meilleurs amis de toute personne concernée peuvent alors s’en éloigner ! «Alors, fixez-vous un objectif, atteignez-le et dépassez-le. Ici, vous devenez plus que vous-même». Patron, collègue et banquière, les discoureurs sont tous là pour prêcher la bonne parole, à part le père âgé et provocateur du héros, et qui lui a toujours offert des romans à lire, et la bénévole qui aide les plus démunis.

 Ne jamais oublier qui on est, ce que l’on fait, et ce que l’on veut atteindre. Si l’on dévie de cette route, et qu’on oublie tous ses objectifs pour précisément ne plus avoir peur sans tension ni stress, alors la fin de soi se dessine… Mais Paul-Eloi  s’est autorisé une absence : fatale en plein entraînement : «Je me sentais léger et heureux, j’avais oublié ma musique, la ville, j’avais oublié qui j’étais, j’avais oublié ce que je faisais, j’avais oublié le boulot, j’avais oublié mon père j’avais même oublié que j’étais en train de courir… »  Paul-Eloi a vu un coureur le dépasser, un collègue nommé pour l’accompagner et… qui prendra son poste.

 Un frisson, lors du spring final, a glissé le long de sa colonne vertébrale : une sensation de peur, peur de ne plus être compétitif mais improductif, peur de l’inversion de la courbe et du salaire négatif… Juste une impression de désastre personnel, quand on perd son crédit d’appartement. Grandeur et décadence d’une identité professionnelle payante…  mais qui ,aujourd’hui, ne paie plus. Michel Derville, Alexandre Molitor et Maxime Vervonck font bien le boulot mais Paul-Eloi Forget rafle la mise.

Véronique Hotte

Théâtre de Belleville, 94, rue du Faubourg du Temple, Paris XIème. T: 01 48 06 72 34 jusqu’au 26 février.

Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne, mise en scène d’Anna Chatzisofia

 

Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne, traduction de Dimitra Kondylaki, mise en scène d’Anna Chatzisofia

26828917_10159801863265034_1233770705_oLa pièce (2007) fondée sur des éléments autobiographiques  est un long  monologue, avec parfois des voix intervenant depuis les tréfonds de la substance émotionnelle du protagoniste et qui forment une mosaïque d’informations, d’ordre cognitif, esthétique et sentimental… Dans un délire linguistique finalement contrôlé par Guillaume Gallienne qui narre devant le lecteur et/ou  spectateur, des menus détails de sa vie et la relation du jeune  homme qu’il était, avec ses proches, et notamment avec sa mère qui s’adresse toujours à lui comme s’il était une fille ! Et son entourage lui a insufflé l’idée qu’il n’est pas un être masculin mais qu’il possède une présence féminine. Il cherche donc à imiter la voix et le comportement des femmes pour satisfaire sa mère qui le traite comme un homosexuel. Ce monologue décrit la trajectoire d’une conscience masculine vers sa maturité et,  chemin faisant, il découvre son identité sexuelle, alors que son expression raffinée l’avait fait ranger du côté des « différents ».

Il confesse ses moments de doute mais aussi parfois de certitude. Guillaume souffre car sa vie entière est fondée sur une espèce de malentendu. Déchiré, il ne sait quelle orientation sexuelle choisir  et il se sent garçon alors que les autres le considèrent comme une fille. Et la vie le conduit vers les femmes. Même s’il est depuis toujours un enfant ordinaire. Avec un sens  de la masculinité  malgré sa finesse, ses peurs et son comportement élégant.
Plus tard, il rencontrera la femme de sa vie, se mariera avec elle mais sans jamais convaincre sa mère de son choix. Comme si elle voulait toujours le posséder, elle considère les autres femmes comme des adversaires !

Anna Chatzisofia réussit à établir une communication directe entre le comédien et le public, tout en soulignant le comique de ce monologue. Seul décor-imaginé par Evelyne Sioupi-la loge du comédien où chaque objet a des connotations qui complètent sa parole. Comme cet éventail, objet extatique, symbole de la  vie de Guillaume jeune où, dans ses souvenirs, le garçon et la fille se juxtaposent. Périclès Lianos incarne Guillaume Gallienne avec beaucoup de bonne humeur et sans  scepticisme; il change de voix pour animer la parole des autres personnages et réussit à contrôler ses gestes pour éviter toute parodie.
Un remarquable monologue très maîtrisé par Périclès Lianos…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Alkmini, 8-12 rue Alkmini, Athènes. T.: 0030 210 3428650

 

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Catherine Hiégel

Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Catherine Hiégel

 LEJEU hauteur008La pièce (1730) est emblématique de la dramaturgie de l’auteur, avec une intrigue amoureuse simple: le mariage arrangé de deux jeunes gens de bonne famille par leurs pères. Déguisés, les maîtres  vont prendre l’apparence de leurs domestiques afin de mieux connaître celui ou celle qui leur est destiné. Et leurs serviteurs-à qui ils ne demandent pas leur avis-devront eux prendre leur costume. Mais les manipulés se révéleront aussi être de très bons manipulateurs

Les jeux de l’amour ainsi distribués font que Silvia, la maîtresse de Lisette, craint d’aimer un valet, alors que femme de chambre et vrai valet se réjouissent. Arlequin, changé en Dorante, son maître, s’empresse auprès de la fausse maîtresse qui brûle de consentir à la passion qu’il semble lui porter… La raison l’emportera sur ces jeux de miroir mais cet échange de vêtements et de rôles provoquera le rire chez les valets et un trouble étrange chez leurs maîtres…

Volte-face et travestissements, les quatre personnages adoptent une identité qui n’est pas la leur, au risque bien entendu, de s’y perdre eux-mêmes. Les dialogues imaginés par Marivaux sont malicieux et spirituels, et les apartés expriment bien les émotions des «moi» amoureux de ces valets et maîtres. La mise en scène de Catherine Hiégel a un bon souffle et une belle cadence. Cela se passe dans le jardin d’un hôtel particulier, sous des arbres verts, dans la bonne humeur et la joie, même quand soubrette et maîtresse parlent entre elles du mariage, et plus particulièrement des mariages arrangés.

Alain Pralon interprète avec bonne humeur et facétie, Orgon, père de Silvia. Laure Calamy est une Lisette à la fois facétieuse et sensible qui minaude devant son amoureux, et qui, avec des petits gestes et marques d’attention risibles, se moque des différences sociales. La comédienne sait jouer de sa fibre comique avec un grand naturel, quand Lisette contrefait sa maîtresse. On la sent prête à se hisser dans un monde qui n’est pas le sien et à des hauteurs qu’elle n’aurait jamais osé entrevoir. Vincent Dedienne est un Arlequin puissant qui saute d’un bonheur indicible, après avoir essuyé l’humiliation, quand il a dû révéler son identité réelle de valet. Clotilde Hesme exprime bien la douceur et l’esprit subtil de la belle et digne Silvia, quand elle joue sa suivante, sans souci de vérité: séduite malgré elle, par le valet du prétendant… qui n’est autre que le prétendant. Nicolas Maury est un Dorante qui ménage passion et raison, pudeur et folie amoureuse. Et Cyrille Thouvenin joue Mario, le frère de Silvia qui, utilisé pour rendre jaloux Dorante, s’amuse tout autant qu’Orgon, le père de ce dernier…

Un spectacle frais et ludique qui distille un vrai plaisir de théâtre populaire et où les spectateurs ne se privent pas de rire aux dialogues écrits dans une langue admirable, il y a déjà presque trois siècles par cet auteur, l’un des classiques les plus joués en France, notamment à la Comédie-Française…

Véronique Hotte

Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin, Paris Xème. T. : 01 42 08 00 32, jusqu’au 29 avril. 

 

La Migration des canards d’Élisabeth Gonçalves, mise en scène d’Émilie Le Roux

 

La Migration des canards d’Élisabeth Gonçalves, mise en scène d’Émilie Le Roux

 

© Jessica Calvo

© Jessica Calvo

Une petite fille de dix ans évoque son quotidien, ses parents, l’école, et parle de «la loge» : sa mère est gardienne d’immeuble… Quand ses camarade de classe l’invitent à leur anniversaire, sa mère trouve systématiquement une excuse pour ne pas l’y envoyer : rendez-vous chez le médecin, départ en week-end… Car elle a honte de son petit logement et ne peut inviter à son tour, les amis de sa fille. Le père n’hésite pas à battre l’enfant quand elle ne répond pas à ses exigences : il veut qu’elle excelle en tout et qu’elle ne fasse pas de vagues.

C’est l’histoire de toutes ces familles issues de l’immigration qui ne se sentent légitimes que si elles se fondent dans le paysage, que si elles renoncent à leur culture et à leur identité d’origine. La petite fille vit difficilement les coups, mais plus encore cette injonction d’exemplarité,  si pesante. Comment, dans ces conditions, grandir, s’épanouir et exprimer sa personnalité ? Pour Émilie Le Roux, «Le défi de cette création était de faire entendre ce récit fort et sensible en l’ancrant dans une aspiration à la vie et à la liberté. Sous l’emprise d’une éducation stricte, violente, l’enfant voudrait s’en extraire et elle en prend conscience sur les bancs de l’école qui vient mettre en tension son éducation et ses aspirations »

 Elisabeth Gonçalves signe un texte fort et âpre mais qui prend un certain temps à s’incarner au plateau. Élisa Violette Bernard parvient petit à petit à nous embarquer, insidieusement au début. Puis son débit devient plus rapide, ses gestes sont plus marqués et elle s’essouffle comme si une spirale se refermait sur elle.

Au-dessus de l’espace de jeu, des chaises de classe, immobiles et retenues par de minces filins, finiront par descendre, danser et encercler la comédienne. L’école, seul lieu extra-familial du personnage, se révèle ici un endroit à la fois d’enfermement et d’épanouissement. La vidéo, bien « dosée » de Pierre Reynard complète la scénographie de Tristan Dubois éclairée de façon magnifique par Éric Marynower. Et par ailleurs, la musique enregistrée par Roberto Negro et les frères Ceccaldi accompagne ce travail d’équipe d’une grande cohérence. Émilie Le Roux et la compagnie Les Veilleurs s’imposent spectacle après spectacle, comme des acteurs incontournables du théâtre jeune public (voir Le Théâtre du Blog). Mais au-delà de cette étiquette, la pièce reste intéressante à tout âge, et cette Migration des Canards prend son envol, une fois que l’on est entré dans cette écriture un peu particulière.

Julien Barsan

Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne).

Le 16 mars au Parvis, Scène nationale de Tarbes-Pyrénées. T. : 05 62 90 08 55

 

Les Séparables de Fabrice Melquiot, création collective sous le regard de Christophe Lemaire et Emmanuel Demarcy-Mota

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Les Séparables de Fabrice Melquiot, création collective sous le regard de Christophe Lemaire et Emmanuel Demarcy-Mota

L’auteur est un vieux complice d’Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville. Acteur dans sa compagnie, il a ensuite été auteur en résidence à la Comédie de Reims, quand il  la dirigeait. Il a notamment écrit plusieurs pièces de théâtre pour enfants, dont Alice et autres merveilles, rejoué l’an passé à l’Espace Cardin. Et Fabrice Melquiot dirige depuis cinq ans le théâtre pour la jeunesse, Am Stram Gram à Genève.

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Les Séparables, un beau titre pour une histoire d’amour à la fois simple et des plus subtiles, dans un quartier ou une cité actuels, où le « vivre ensemble » n’est pas toujours facile, à cause de la diversité des populations. Et où fleurissent des tensions sur fond de préjugés et non-dits mais aussi de clichés et injures racistes. Romain, un français et Sabah, d’origine algérienne, n’ont même pas dix ans et vont connaître des amours enfantines à la fois imprégnées de tendresse mais aussi du sentiment de précarité.

Leur amour mais aussi la haine des adultes entre eux vont être leur ordinaire. Sabah se prend pour une Sioux de la tribu des Dakota qui chasse le bison blanc et sa vie va tourner autour de cette légende qu’elle s’est inventée pour se protéger d’un monde hostile. Romain, lui, est un petit garçon dont les parents s’aiment tellement… qu’ils le laissent le plus souvent seul. Il les dit capables de «l’oublier dans un coin et d’aller manger des huîtres au restaurant». Plus tard, il apprendra, catastrophé, qu’ils divorcent! Comme Sabah, il se réfugie donc dans un imaginaire bien à lui et s’imagine en cow-boy à cheval, loin des horreurs du quotidien.

D’abord très amis, ils découvrent l’amour mais aussi la haine des adultes entre eux, ce qui finira par les séparer. Sabah a apporté à Romain des makrouts-une pâtisserie maghrébine à base de semoule et pâte de dattes-que sa mère a  confectionnés. Mais ce petit cadeau va tout bouleverser! Romain estropie le mot makrout qu’il trouve plutôt bizarre. Sabah, elle, lui dit qu’il a des parents racistes. La famille de Sabah, effectivement écœurée par le racisme ambiant, quittera la cité et les  amoureux seront donc séparés. Pour se retrouver plus tard… mais quelque chose aura évolué dans leur relation. Ainsi la vie n’est pas le long fleuve tranquille décrit par la Bible, semble nous dire Fabrice Melquiot. Avec beaucoup d’humour, de sensibilité et de raffinement dans une écriture virtuose, quand il peint ces enfants en quête d’un idéal et qu’il dénonce le comportement de certains adultes…

 © Jean-Louis Fernandez.

© Jean-Louis Fernandez.

Sur le plateau, Yves Collet a imaginé une scénographie très simple avec surtout, en fond de scène, des  images vidéo réussies et efficaces de Mike Guermyet qui situent bien les choses: de hautes barres d’immeubles grises et tristes comme on en voit un peu partout dans les banlieues des grandes villes, une belle forêt avec un cerf, et la silhouette d’un cheval que Romain va enfourcher… Céline Carrère et Stéphane Krähenbühl imposent vite les personnages de ces enfants qui «croyaient en des mystères plus grands qu’eux», et «enrageaient de ne pas être ceux qu’ils voulaient être». Mais la jeune comédienne aurait quand même intérêt à faire simple et à ne pas jouer parfois en force cette petite fille qu’elle n’est plus.

Un spectacle pour enfants, plus que pour adolescents, en cinquante minutes et d’une grande exigence artistique dans la mise en scène, le jeu et la scénographie. Qui sonne comme une invitation au respect et à la tolérance envers l’autre… Et où les parents peuvent aussi trouver matière à réflexion, quand il s’agit pour eux de vivre la différence, avec des parents d’enfants amis des leurs,  mais d’une autre couleur de peau et/ou issus d’autres civilisations… Il faut signaler que le Théâtre de la Ville a, chaque saison, une bonne programmation de théâtre, pour enfants et pour adolescents. Ce qui n’était pas le cas sous le règne des précédents directeurs de ce théâtre, ni dans les autres salles parisiennes qui ne font jamais de création de textes contemporains, et qui, le plus souvent, présentent des pièces classiques en format poche, mal mises en scène et mal jouées…Et la petite salle de l’Espace Cardin qui héberge le Théâtre de la Ville-fermé pour cause de travaux depuis 2016-convient bien à ce type de spectacle.

Mais au fait, madame Hidalgo, pourquoi ces dits travaux, longs et coûteux, n’ont-ils visiblement pas commencé? Pourtant planifiés de plus longue date pour remettre aux normes les outils techniques, la sécurité et l’accessibilité de la salle. Cela veut sans doute dire que le Théâtre de la Ville va devoir loger dans la médiocre salle de Cardin et, au coup par coup, dans d’autres salles parisiennes pendant encore plus de deux ans! Alors que le Théâtre du Châtelet, lui aussi sous tutelle de la Mairie de Paris, est actuellement aussi en rénovation…L’inauguration des deux bâtiments étant prévue avant les prochaines élections municipales  en mars 2020! Mais on voit mal comment les délais pourront être tenus…

Cela n’est pas digne d’une ville comme Paris! Vous avez dit désordre?

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, avenue Gabriel, Paris VIIIème, jusqu’au 23 février.  

Le texte est publié aux éditions de l’Arche.

 

 

Ubu roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Manos Vavadakis

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Ubu roi d’Alfred Jarry, traduction d’Achilleas Kyriakidis, mise en scène de Manos Vavadakis

 Une intrigue simple: Ancien roi d’Aragon, Ubu renverse le roi de Pologne, son bienfaiteur et fait lâchement massacrer tous ceux qui lui font obstacle quand il veut régner. Cette réécriture parodique du Macbeth de Shakespeare, fait penser au Caligula d’Albert Camus, mais aussi à Œdipe-roi de Sophocle… Alfred Jarry fait de l’absurde, un instrument d’introspection  mais aussi de contestation sociale.

Symbole de la cruauté, Ubu, despote haï aux instincts les plus bas, incarne l’arbitraire du pouvoir et tue aveuglément ses adversaires. Un personnage de farce aux gestes démesurés qui nous  fait goûter à la puissance de subversion et à l’insolence des jeunes potaches du lycée de Rennes où l’auteur était élève. Alfred Jarry s’amusait avec ses camarades à railler M. Hébert, leur professeur de physique.  Ainsi naîtra le personnage d’Ubu, déclenchant un beau scandale à la première en 1896, au Théâtre de l’Œuvre. Aucun doute: l’auteur est bien le précurseur du théâtre de l’absurde mais aussi et surtout du dadaïsme et du surréalisme dont les écrivains et artistes ont vu dans la pièce l’expression de l’inconscient. Le jeune écrivain aura ouvert la voie à de nombreux dramaturges et en son honneur, Antonin Artaud et Roger Vitrac créeront vingt ans plus tard le Théâtre Alfred Jarry.

La traduction d’Achilleas Kyriakidis garde intact son esprit railleur, tout en soulignant le caractère grossier d’une expression comique, disons aristophanienne, comme le baroque de l’écriture avec toute la vulgarité des paroles et le paradoxe des situations. Manos Vavadakis  a imaginé une mise en scène qui nous plonge dans le scepticisme et la mélancolie jusqu’à la fin du spectacle. Rappelant qu’aucun changement politique n’apporte en effet quelque chose vraiment de nouveau et que la crise économique ne prend jamais fin. Rappelant aussi  que ceux  exerçant le pouvoir sont toujours d’une grande avidité, et donc nuisibles au peuple, las des promesses mais toujours piégé par un bon orateur qui rêve de satisfaire ses ambitions personnelles.

Et la mise en scène fait de jolis clins d’œil à l’actualité grecque. Manos Vavadakis, Stella Voyiatzaki, Chara-Mata Giannatou, Panaghiotis Exaerheas, Katerina Zissoudi, Aris Laskos, Maria Moschouri, Giannis Niarros jouent sur un mode expressionniste, avec toute la vivacité indispensable ici.
Côté scénographie, Manos Vavadakis a imaginé avec deux mondes: un écran vidéo et une sorte de boîte de nuit. Avec des costumes de Giorgina Germanou assez kitch. Cette esthétique burlesque est renforcée par les lumières rouges de Stella Kaltsou et par la musique de Giannis Niarros et Christos Mastroyiannidis qui donne un caractère encore plus comique à la pièce. Tandis que la vidéo de Giorgos Tsirogianni, le décor et les costumes renvoient à la fameuse série Stars wars

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre National de Grèce, 48 rue Panepistimiou, T. : 0030 210 33 01 881

1 heure 23’ 14’’ et 7 centièmes de Jacques Gamblin et Bastien Lefèvre


1 heure 23’ 14’’ et 7 centièmes de Jacques Gamblin et Bastien Lefèvre

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©Giovanni Cittadini Cesi

 Habitué à écrire ses monologues et à les interpréter, souvent accompagné de musiciens, ici le comédien écrit, joue et met en scène le spectacle, en dialogue avec Bastien Lefèvre, un jeune danseur, de la compagnie Fattoumi-Lamoureux, depuis 2013. «C’est lui qui m’a proposé ce thème de la transmission, dit-il. Et nous avons construit ensemble 1 heure 23’ 14’’ et 7 centièmes, à partir de nos expériences dans le milieu sportif mais aussi dans nos propres milieux professionnels de la danse et du théâtre, où la transmission est présente en permanence.»

 Jacques Gamblin, très rodé au jeu physique dans ses précédents spectacles, bouge avec aisance  et son partenaire compose, lui, un personnage, maladroit à cause de son impatience. Le professeur intervient pour corriger l’apprenti-sportif et lui enseigner à mettre un pied devant l’autre, à rechercher patiemment un équilibre parfait: «A chaque pas que tu fais, tu veux gagner. Mais gagner quoi là, maintenant? Attention, grand, tu peux tout perdre du trop de désir de tout gagner. Tu peux tout perdre de la peur de tout perdre.» On retrouve la plume précise de l’auteur. Pas un mot de trop.

Et le rapport maître/élève s’instaure peu à peu : autorité de l’un, confiance de l’autre. Cela passe aussi par un rapport entre leurs corps, dans l’espace. «Il faut que l’homme au poids léger que tu deviens, soit beau à voir. » Le jeune homme acquiert alors peu à peu ses points d’ancrage, et ses gestes deviennent harmonieux. Mûr à prendre son envol. Le professeur peut se reposer.«Quand on veut transmettre quelque chose d’important.(…) On veut être compris, dit Jacques Gamblin. Et on sait qu’on l’est, quand ça passe dans le corps. Parce que c’est le corps qui agit au final.(…) Le mouvement, c’est le silence des mots. Tout est bon pour essayer inlassablement de faire ressentir. « 

En une heure vingt, cette élégante démonstration des ressorts de l’apprentissage qui peut s’appliquer à tous les domaines, trouve ici son expression grâce au théâtre, en convoquant à la fois les arts de la comédie et de la danse. Il s’en dégage une philosophie apaisée…

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIIIème. T. 01 44 95 98 00, jusqu’au 18 mars.

 

 

Poussière, de et mise en scène de Lars Norén

 

Poussière, traduction d’Aino Höglund et Amélie Wendling,  texte et mise en scène de Lars Norén

©Brigitte Enguerand

©Brigitte Enguerand

 L’œuvre du dramaturge suédois de soixante-treize ans se situe dans une ligne proche  de celle d’August Strindberg, Anton Tchekhov ou Henrik  Ibsen…  Adolescent,  il écrit un premier recueil de poèmes… Mais plus tard, il est interné en hôpital psychiatrique pour schizophrénie.
Cet auteur de plus de soixante pièces, imprégnées de relations conflictuelles, surtout entre enfants et parents, sur fond de perversions sexuelles, maladies psychiques et mensonges, haines, trahisons, violences au sein du couple et de la famille. Avec des textes comme Démons, (voir Le Théâtre du Blog), La Veillée ou Automne et hiver. Mais il traite aussi de la marginalité dans Catégorie 3.1, Froid ! Et A la mémoire d’Anna Politkovskaïa.
Lars Norén a succédé à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre National de Suède Il fut directeur artistique du Riks Drama, la troupe permanente du Riksteatern, le théâtre national itinérant de Suède. Il est maintenant devenu un auteur contemporain joué partout dans le monde, et bien connu depuis longtemps en France…  Il avait déjà mis en scène Pur au Vieux-Colombier en 2008 et entre cette fois, au répertoire de la Comédie-Française avec Poussière, un texte qui tient plutôt d’un long poème-monologue qu’il a conçu pour et avec les comédiens.

 Six hommes, quatre femmes et la fille de l’une d’entre elles qui a un retard mental et ne parle pas. Maintenant âgés, ils vont en vacances depuis plus de trente ans, dans le même hôtel, pendant une semaine, sans doute dans un pays ensoleillé de la Méditerranée. Pas très riches, ils n’ont pas vraiment choisi ; « Un putain d’endroit » mais bon à leur âge, ils sont résignés et cela leur va à peu près quand même: « Mourir d’une belle mort, ce n’est pas comme si on avait le choix, bordel! » ! (…) « Cela prend plus de temps de mourir ici que dans un opéra ». Dans le texte, ils n’ont pas d’autre identité qu’une lettre: A, B, C, D, E, F, G, H, I, J!  Bref, ils existent mais plus vraiment tout à fait…

Il y a ainsi un ouvrier du bâtiment dans un état physique et psychique lamentable (Hervé Pierre). Son père adoptif vient de mourir à 94 ans. Sa femme (Dominique Blanc) a été coiffeuse ; ils ont eu trois enfants. Une autre femme à la retraite, anorexique, très seule (Anne Kessler) était médecin : elle parle beaucoup de sa fille morte d’une sclérose en plaques à trente et un ans. Comme indifférente au monde, elle lit tout le temps le même quotidien, celui du 18 octobre 1961 : «Je ne supporte pas, dit-elle, les gens qui ont des problèmes qui peuvent être résolus.» Assis près d’elle, un pasteur de soixante-trois ans (Alain Lenglet) cumule psoriasis, arthrose et Parkinson. Il a été violé, quand il était enfant.

Une femme (Danièle Lebrun) a eu un AVC ; veuve après trente ans de mariage, elle se retrouve aussi seule que l’ancien médecin. Un ancien travailleur de nuit, (Christian Gonon), atteint de troubles du langage, vit seul lui aussi; il dit qu’il a eu des enfants et que son père s’est suicidé quand il était petit. Il raconte qu’il a dû vider la maison d’un frère récemment décédé qu’il n’a jamais connu, parce que ses parents lui avaient caché son existence… Une femme de soixante-six ans (Martine Chevallier) doit s’occuper de sa fille, Marylin, une handicapée mentale de trente-sept ans (Françoise Gillard). Elle a vécu, seule et très pauvre depuis longtemps, après que son mari qui la battait, soit parti. Son travail: s’occuper de personnes âgées ou mourantes.

Il y a encore un homme cardiaque, atteint d’un cancer du foie (Gilles David). D’abord coursier  il est arrivé à être chef-comptable dans une moyenne entreprise. Sa femme le quitte après vingt-sept ans de mariage.  Cet autre homme (Didier Sandre) vit seul, sans famille ; il n’a pas eu d’enfant et s’occupait lui aussi de personnes âgées. Il dit qu’il est constipé, et qu’il a un cancer des amygdales. Grand et  trapu (Bruno Raffaeli),  un curieux bonhomme ex-chauffeur routier,  au chapeau melon blanc, a toujours avec lui  les cendres de son chien dans un petit sac; à la fin, il les dispersera sur la plage. Il a eu un AVC et des problèmes d’équilibre, ce qui ne l’empêche pas d’être parfois violent et bagarreur. Il se laisse caresser sans scrupules par Marylin qui se frotte contre lui. Il y a aussi deux autres personnages muets-sans doute des migrants-qui passent sur la plage : une jeune femme qui fait la manche avec son bébé dans les bras et un gamin dont, à la fin, on comprend qu’il s’est noyé. Un rappel sans doute de la photo de ce pauvre petit garçon kurde noyé en 2015  et dont la mort avait ému toute l’Europe.

Dénominateurs communs à cette galerie de personnages : pas bien riches, ils ont souvent eu de graves ennuis familiaux, et n’avaient pas de travail très valorisant, sauf le médecin. En proie à une grande solitude, ils n’ont plus de famille proche et atteints, pour la plupart, de pathologies sévères, ils en parlent tout le temps. Ils se connaissent plus ou moins, et savent bien que, de toute façon, vu leur âge, ils seront de moins nombreux à venir ici… Certains résignés comme celui qui déclare: « Quelle chance de ne pas se souvenir comment c’était avant ».  D’autres angoissés à l’idée que leur corps reste sans sépulture: « Je me demande qui viendra nous enterrer! »

«Je n’aurais pas pu écrire ce texte, dit Lars Norén, avant d’avoir l’âge que j’ai aujourd’hui. C’est une pièce sur les « au revoir » et les souvenirs, sur les dernières vagues à traverser avant la fin. Une pièce belle et mélancolique qui ne parle que de la vie. » Lars Norén s’envoie des fleurs mais sur le plateau, que se passe-t-il? Il y a une belle scénographie de Gilles Taschet avec une plage de sable gris, avec côté cour et jardin, de hauts murs gris. Et des chaises de jardin pliantes dont ils changent, de temps à autre, la disposition: en V, en rectangle, ou face public, alignés près du bord de scène, etc.. Pratiquement toujours sur le plateau, sauf à la fin, ces dix personnages vont rester le plus souvent assis. Au début très impressionnants,  par leur stature et leur nombre, en costume gris ou noir, la peau grise, les cheveux gris… Très las mais n’imaginant pas de partir pour un autre monde, ils racontent leur vie passée et présente qu’encombrent maladies et malheurs de toute sorte, comme dans une sorte d’exorcisme de la mort qu’ils sentent venir. Cela rappelle, mais dans un autre genre, la formidable Classe morte (1975) de Tadeusz Kantor.

Lars Norén a écrit ce texte qui s’apparente à un long poème à base de monologues,  sur le plateau avec les comédiens. Il y a des phrases étonnantes d’une réelle beauté mais bon, on lâche assez vite prise. La faute à quoi? D’abord à une direction d’acteurs mal maîtrisée : on entend très bien Bruno Raffaelli, Martine Chevallier, Hervé Pierre et Anne Kessler,  mais… souvent moins les autres comédiens. Une mienne consœur m’a dit qu’au premier rang, on entendait correctement mais désolé, on ne fait pas une mise en scène pour le seul parterre.

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(C)Brigitte Enguerand

Le grand dramaturge suédois aborde avec une belle ironie, presque avec tendresse, et en tout cas avec un certain humour, des thèmes aussi difficiles que la hantise de la mort, la souffrance au quotidien, la vieillesse inexorable, thèmes souvent traités dans le théâtre contemporain mais jamais encore sous la forme d’un choral. Une belle idée mais  Lars Norén semble avoir eu plus de mal à mettre en scène son popre texte et à diriger les comédiens. Même s’il crée, surtout à la fin, de belles images grâce aux lumières de  Bertrand Couderc. Et ce choral de deux heures où il y a très peu de dialogues semble n’en plus finir…

Pourtant cette méditation nous concerne tous: il suffit d’aller voir un proche dans un EPHAD! Obsession du passé, souvenirs des copains, époux, épouses, amants, amantes qui meurent les uns après les autres, cancers foudroyants, maladies physiques et/ou psychiques-ce n’est pas incompatible!-qui ne préviennent pas, fin de vie qui s’annonce sur fond de dépression permanente, et corps qui ne suit plus… On a ici comme une sorte de concentré de ce qu’on entend tous les jours… Mais ce memento mori aurait sans doute aussi été plus fort, s’il avait été mieux dirigé, sur une durée plus courte et avec un texte plus resserré. On sort de là déçu-et c’est vraiment dommage-surtout quand on connaît et apprécie le théâtre de Lars Norén. Le spectacle, encore très fragile, peut se bonifier mais il faudrait que Lars Norén, s’il est encore en France, ou quelqu’un d’autre, remette d’équerre cette Poussière … A vous de voir si cela vaut le coup d’y aller voir: nous n’avons pas tous la même sensibilité…

Philippe du Vignal

Comédie Française, salle Richelieu, Place Colette, Paris 1er, (en alternance), jusqu’au 16 juin.

Les textes de Lars Norén sont publiés chez l’Arche éditeur.

 

 

Le grand sommeil, conception, texte, chorégraphie et mise en scène de Marion Siéfert

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Le grand sommeil, conception, texte, chorégraphie et mise en scène de Marion Siéfert, collaboration artistique d’Helena de Laurens

Non, ce serait plutôt Le grand réveil. Mais admettons et à nous de chercher de quelles profondeurs, dont seuls le sommeil et les rêves sont capables, d’où vient cet objet singulier. Voyons : une Zazie longiligne, en collant rouge et jupette plissée, se glisse sur scène comme dans une cour de récré. Tourbillons lestés par le sac de sport, grimaces, contorsions, acrobaties lentes et grimaces… Elle est en caoutchouc, en acier et, en plus, cette danseuse-clown parle ! Et comme elle a pris les gestes de l’enfance, elle en a pris aussi la langue. Oui, celle d’une Zazie 2.0, libre, accidentée, éclatante, énigmatique, avec sa poésie scato.

Cela donne déjà un spectacle d’une incontestable et jouissive originalité. Mais il est tout aussi intéressant de savoir d’où il vient. Marion Siéfert a entrepris à l’automne 2016, un long travail de recherche avec Helena de Laurens et Jeanne, une petite fille de onze ans. Ensemble, elles jouaient à être «deux vampires de rêves qui dérobaient les rêves des spectateurs». À elles deux, elles commencent à construire un “monstre“, un être unique à deux têtes et quatre jambes. Quelques présentations de moments du spectacle ont été présentés au public, puis vint le temps du spectacle.Heureusement le travail des enfants est très contrôlé dans notre pays. Malheureusement, ce contrôle et cette protection ont eu raison du projet! Quelque chose là-dedans paraissait contenir un germe de danger pour l’enfant. C’était oui, mais c’est devenu non !

D’un travail effacé d’un trait de plume, d’une signature, naît alors un autre travail. Durant ces mois de recherche ensemble, Helena s’est imprégnée de Jeanne. Qui a vampirisé l’autre? La fiction qu’est devenue Jeanne, a envahi la danseuse, elle-même nourrie du travail de la danseuse allemande Valeska Gert, et de ce qu‘elle a pris à l’enfant. Cette dévoration réciproque pouvait-elle devenir un danger psychique pour l’enfant?  Ou plutôt le «hors-cadre» qu’une telle expérience représente ? Danger de la liberté, de la création, il y là quelque chose de grave, et pas seulement pour les enfants. Peut-être pas un danger, mais à coup sûr, un risque. Une véritable aventure, à côté de laquelle les cadres scolaires et autres peuvent paraître bien ternes.

De cet empêchement, donc, Marion Siéfert et Helena de Laurens-que l’on voit en fausses jumelles aux saluts-ont tiré un autre monstre, un autre hybride, “l’enfant grande“. Elles ont intégré à la pièce même, les obstacles et amputations qu’elle a subies, sans trop de rancune, avec humour et énergie. Reste quand nous creusons le pur plaisir du spectacle, cette faille : la liberté de la création est-elle un risque ou un danger ? Ce Grand sommeil va bien plus loin qu’un théâtre-laboratoire : du côté d’une trouvaille qui interroge sans fin. On lui espère une plus longue vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 17 février. T. : 01 48 33 16 16.

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