A Bright Room called Day, (Une Chambre claire nommée jour, de Tony Kushner, traduction de Daniel Loayza, mise en scène de Catherine Marnas

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© Pierre Planchenault

A bright Room called Day, (Une chambre claire nommée jour) de Tony Kushner, traduction de Daniel Loayza, mise en scène de Catherine Marnas

Un titre paradoxal qui dit la lumière, alors que la pièce s’enfonce dans la nuit nazie. Dans le vaste appartement d’Agnès, à Berlin, des amis, la plupart artistes et appartenant à l’intelligentsia de gauche, vont se trouver  confrontés, impuissants, à la fin de la République de Weimar et à l’élection d’un monstre, soutenu par les puissances capitalistes, grâce aux dissensions entre communistes et sociaux-démocrates. Et ce, dans un temps très court : du réveillon, où, fin saouls, ils célèbrent le nouvel an 1932,  à l’incendie du Reichstag en février 1933, l’autodafé du 10 mai devant l’Opéra et l’ouverture du camp de Dachau… La petite bande, sidérée, se dispersera et Agnès restera seule en proie à ses cauchemars, hantée par le fantôme d’une « Allemagne-Mère-Blafarde » et par un diable faustien de carnaval…

Cela se passe sous l’œil critique d’une punkette années quatre-vingt, Zillah Katz (Sophie Richelieu), personnage de cabaret commentant cette catastrophe historique, en regard de la réélection de Ronald Reagan. Une activiste qui bombe sur les murs de New York: «Reagan = Hitler, Weimar aussi était une démocratie ! ». L’amalgame ne fonctionne pas, et la pièce, non plus. Les interventions de la comédienne tombent à plat quand a lieu une action poignante dans l’appartement. Comment combler ce hiatus spatio-temporel? L’auteur lui-même, par l’intermédiaire de Xillah, son double fictionnel, (Gurshad Shaheman) explique comment il a écrit sa première pièce en 1985, en réaction à la politique délétère de Ronald Reagan: suppression des droits sociaux et des syndicats, homophobie, xénophobie. La pièce fit scandale car «rien ne peut être comparé au nazisme » ! Xillah entre en dialogue avec la protagoniste de 1985 pour remettre la pièce au goût du jour…

 «Au moment même où je demande les droits de la pièce, écrit Catherine Marnas, je lis dans un journal américain que Tony Kushner veut réécrire cette première pièce, en y ajoutant un troisième feuilletage temporel : le présent et la présidence de Trump ». Suivent de nombreux échanges entre la metteuse en scène et l’auteur, aboutissant à cette version finale de cette pièce en deux heures trente, parfois un peu bancale. L’action se déroule donc sur trois échelles temporelles, Xilla et Zillah Katz observant les Berlinois d’antan et prenant le public à témoin mais l’intrigue principale, à Berlin, reste prépondérante et, de loin, la plus intéressante: qualité de la langue, densité des personnages qui permet aux comédiens de leur donner chair. La tonalité de cabaret avec la chanson Just a Gigolo, clin d’œil à la comédie musicale américaine de la première partie, cède le pas à des échanges plus graves avec débats esthétiques et politiques de ces années-là.

Les jeunes acteurs, également musiciens, entrent vite dans la peau de ces personnages complexes. Simon Delgrange est un cinéaste nerveux, transfuge hongrois et trotskiste radicalement révolutionnaire. Annabelle Garcia donne corps et profondeur à la starlette opiomane et fragile Paulinka Erdnuss, seule à faire acte de résistance. Julie Papin, en Agnès, s’étiole progressivement, cédant impuissante à ses peurs et Agnès Pontier incarne une peintre militante, droite dans ses bottes et bravant la censure nazie. Yacine Sif El Islam habille d’humour et cynisme Baz, un homosexuel anarchiste, soutenant les thèses de Wilhelm Reich, le premier à voir venir le mal.

Tout ce petit monde s’agite dans le huis-clos de cet appartement. Sophie Richelieu, coiffure afro, en tenue vinyle, montée sur talons vertigineux, raconte l’ascension d’Hitler, scandée par dates et photos d’époque sur un écran géant côté jardin malheureusement caché, comme l’orchestre, par le mur de l’appartement ! Ce décor massif occupant le centre du plateau  laisse peu de place au hors-champ et à la fluidité de cette mise en abyme narrative. Et  la musique de Boris Kohlmayer, jouée sur dans un coin du plateau se trouve  marginalisée.

Reste le plaisir d’un théâtre dense et charnel. Merci à Catherine Marnas de nous faire découvrir cette pièce baroque, tonique, servie par une direction d’acteurs impeccable et des interprètes d’une grande justesse. Tony Kushner, en actualisant son œuvre, met en parallèle l’Histoire et notre présent. «Avons-nous convoqué le Diable ici pour le soustraire au monde extérieur ? » dit l’un des personnages. “Nous sommes en danger”, scande la troupe dans une dernière chanson. Et nous, aujourd’hui, que faisons-nous, face quand certaines démocraties filent vers des systèmes totalitaires ?

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 5 décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris (VIII ème) T. : 01 44 95 98 21.

Le 8 décembre, NEST, Thionville (Moselle) ; les 14 et 15 décembre, Comédie de Caen, Caen (Calvados) .

Du 4 au 6 mai, Théâtre Olympia, Tours (Indre-et-Loire).

 

 


Archives pour la catégorie critique

Le Champ des possibles de et par Elise Noiraud

Le Champ des possibles de et par Elise Noiraud

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© Baptiste Ribrault

 Elise a grandi depuis Pour que tu m’aimes encore, deuxième volet de sa trilogie titrée Élise, où, seule en scène, elle livre ses émois amoureux d’adolescente (voir Le Théâtre du blog). Aujourd’hui, troisième chapitre: la jeune fille a dix-huit ans, le moment de quitter sa famille et d’entrer dans le monde adulte. Mais pas facile de lâcher son Poitou natal pour monter à Paris et faire des études de lettres, trouver de petits boulots, survivre à la solitude et résister au chantage d’une mère, femme au foyer déprimée qui tire sur le cordon ombilical…

 Selon le principe d’«un théâtre de rien», un subtil jeu de lumières suffit à créer les diverses ambiances. La comédienne passe d’un personnage à l’autre, sans décor ou presque : une chaise et, en fond de scène, côté jardin, un coffre d’accessoires.  Elle réussit à nous entraîner dans une comédie auto-fictionnelle bien écrite et a su trouver la bonne distance entre son histoire personnelle et la fiction théâtrale : «Tout est vrai et tout est faux, dit-elle. Pour moi, l’autofiction, c’est le travail de création à partir d’une histoire vraie, mais sans s’astreindre à un «pacte de vérité». Quand on travaille à partir de son histoire, il faut rapidement s’en libérer.»

Et c’est en toute liberté qu’ autour de son héroïne, elle trace une galerie de portraits où nous reconnaissons  les archétypes du prof, de l’animatrice de club sportif, de la bourgeoise branchée mais un brin réac, de la catho de province, etc. Et, omniprésente, un personnage de mère où chacun pourra reconnaître certains traits de la sienne. Sans caricaturer son entourage, elle a le don d’épingler tics de langage, attitudes, postures et de rendre ces figures sociales drôles et vivantes, sans se priver d’émotion.  Certains moments sont de vrais morceaux de bravoure  comme celui où cette conseillère d’orientation qui, au début de la pièce, résume la situation:  «Donc nous, Élise, on se voit aujourd’hui pour réfléchir ensemble à ton projet professionnel. Tu es familière un peu de cette notion ? Eh ! Puis, voilà, voilà, tout à fait. Dix-huit ans, c’est la majorité, hein, c’est l’âge adulte, donc on sort de l’enfance, hein, on sort du confort de l’école et tu vas te demander, on va se demander ensemble: que faire maintenant? »

Dans la peau de l’héroïne de cette histoire, elle adopte un jeu plus en retrait et n’entre jamais en dialogue direct avec ses interlocuteurs  lui confiant en quelque sorte un rôle de témoin, en connivence avec le public. Elle sort un moment de sa réserve, quand Elise s’enthousiasme pour la cause féministe, au risque de détonner mais retrouve vite la bonne distance quand, à l’exemple de Simone de Beauvoir, citée en exergue, la jeune fille , après un moment de déprime, réussit à s’affranchir des pressions familiales et à dire enfin non au chantage maternel larmoyant. Avec une mise en scène, sobre, fine et d’une forte intensité dramatique, entre comédie et performance, Elise Noiraud réussit à emporter le public bien au-delà d’une saga personnelle, le rire en prime. Souhaitons à ce dernier chapitre d’Élise autant de succès que les deux précédents, joués plus de trois cent fois.

 

Mireille Davidovici

Jusqu’au 19 décembre et intégrales : 12 et 19 décembre de la trilogie:  La Banane américaine (l’enfance) ; chapitre 2 15h 50 : Pour que tu m’aimes encore (l’adolescence) ; chapitre 3 17h 35 : Le Champ des possibles (l’entrée dans l’âge adulte).

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

Le 8 janvier, Le Carré, Château-Gontier-sur-Mayenne (Mayenne) ; 14 janvier ; La Queue-lez-Yvelines (Yvelines); 15 janvier, La Norville (Essonne); 20 janvier, L’Ilyade, Seyssinet-Pariset (Isère) ; 21 janvier, Centre culturel Charlie Chaplin, Vaulx-en-Velin (Rhône); 27 janvier, Espace culturel Sainte-Anne, Saint-Lyphard (Loire-Atlantique) ; 28 janvier, Le Son du Fresnel, Beaucouzé (Maine-et-Loire); 29 janvier, L’Escale Culture, Sucé-sur-Erdre (Loire-Atlantique) ; 8 février, Le Prisme, É́lancourt (Yvelines).

Le 11 février, Théâtre de Marcoussis (Essonne) ; 12 et 13 février, Espace Daniel Sorano, Vincennes (Val-de-Marne) Eve Scène universitaire, Le Mans (Sarthe) ; 24 février, Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine) Le 8 mars, Théâtre de l’Espace de Retz, Machecoul (Loire-Atlantique); 10 mars, Village-en-Scène, Bellevigne-en-Layon (Maine-et-Loire), Théâtre de Fresnes (Val-de-Marne), Vaour (Tarn)

Les trois pièces sont publiées chez Actes Sud sous le titre Élise.

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Battre encore, mise en scène de Delphine Bardot et Pierre Tual

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© Virginie-Meigné

Battre encore, mise en scène de Delphine Bardot et Pierre Tual

 La compagnie La Muette, créée par la marionnettiste nancéenne Delphine Bardot et le musicien argentin Santiago Moreno, développe un théâtre visuel et musical fondé sur le rapport «entre corps réels et corps fantoches, manipulateurs et manipulés, résistants et consentants ». Battre encore met en présence trois femmes en chair et en os avec des pantins masculins en plusieurs états et dimensions. Une recherche qui s’appuie sur une fable en forme de conte cruel.

Trois petites fleurs s’épanouissent, cultivées par un gentil jardinier, sur un carré d’herbe peuplé de papillons. Brusque changement d’échelle : le trio se transforme en jeunes filles en fleurs rêvant du Prince charmant, figuré par des marionnettes étranges qu’elles tentent de manipuler, sous l’œil affectueux de leur père. Mais bientôt cette histoire mièvre qui se moque des demoiselles bien élevées, va tourner au cauchemar quand elles sont invitées au bal de l’Ogre. Il apparaît, gigantesque, entouré de ses généraux, sur une musique populaire d’Amérique latine, entrecoupée de violents discours. Et les trois sœurs  sont obligées de danser avec le tyran et ses sbires aux mines patibulaires. Nous nous trouvons soudain transportés aux heures sombres des dictatures sud-américaines…

 Ces comédiennes, danseuses et manipulatrices entrent dans l‘univers onirique fluctuant des scénographes Delphine Bardot et Daniel Trento, sous les éclairages de Joël Fabing. Les pantins, ombres et objets animés créés par Delphine Bardot, Lucie Cunningham et Santiago Moreno qui signe également la musique, sont expressifs, qu’ils soient de taille humaine ou miniatures.  Les metteurs en scène conjuguent avec habileté plusieurs techniques: marionnettes portées par les «corps-castelets» des interprètes, ombres chinoises, projections, mannequins, fragments de corps, masques…Les fondus-enchainés témoignent de la virtuosité de ces artistes et il y a des moments forts comme le bal, un tournant de la pièce, quand les trois femmes, aux prises avec les hommes du tyran, luttent contre la force virile de ces pantins qu’elles manipulent mais qui finissent par les terrasser. Viols et féminicides s’accomplissent en coulisse…Une voix off confirme le crime et se lèvent les poings d’une foule en révolte…

Battre encore veut « redonner corps et mouvements aux écrasées, aux meurtries aux étouffées, (…) en écrivant un anti-conte de fées très librement inspiré du destin des sœurs Mirabal ». Ceci explique pourquoi certaines incohérences et scènes anecdotiques brouillent le récit, sans qu’on en comprenne la nécessité dramaturgique. Le texte de Pauline Thimonnier, allusif, ne nous éclaire pas sur la tragédie vécue par Patria, Minerva et Maria-Theresa, dites «les Sœurs Mariposas » (Papillons). Résistantes à la dictature de Rafael Trujillo, qui dirigea la République Dominicaine de 1930 à 1961, elles furent, en 1960, arrêtées sur la route par la milice, découpées à la machette et jetées dans un fossé avec leur jeep. En 1999, l’O.N.U. fit du 25 novembre, date anniversaire de ce crime, une Journée internationale pour l’élimination de la violence envers les femmes.

 Malgré l’impression de décousu que laisse parfois une narration collant trop à l’Histoire, cette réalisation poétique questionne le politique. La marionnette entre ici en jeu dans un rapport de force féminin/masculin. Sans discours, et par le seul langage des corps et des images, Battre encore rend justice aux luttes des femmes et à leur convergence avec les mouvements pour l’égalité des droits humains.

 Mireille Davidovici

Du 12 au 25 novembre, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème) T. : 01 84 79 44 44.

Le 14 décembre, Transversales, Verdun (Meuse).
Le 25 janvier, Compli’Cité, Le Triangle, Huningue (Haut-Rhin).
Le 10 février, La Machinerie, Homécourt (Meurthe-et-Moselle).
Et le 26 mars, Théâtre Victor Hugo, Bagneux (Hauts-de-Seine).

 

 

 

Les Filles du Saint-Laurent, texte de Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, mise en scène d’Alexia Bürger

Les Filles du Saint-Laurent, texte de Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, mise en scène d’Alexia Bürger

 Impérial, fougueux, vaste comme une mer, route de la conquête du Québec dont il dessine la géographie, le Saint-Laurent se prête aux mythes et à l’épopée d’une nation. L’autrice a pourtant choisi de le faire parler en confidence, dans une sorte de cruauté indifférente. Sur ses rives, il a rejeté sept corps de femmes. Que mènent  ces femmes à mourir dans un fleuve ? Pas toujours le fleuve lui-même, bouillonnant et glacial, parfois noyé de brumes mais plus souvent la vie familiale ou sociale qui tourne mal et lui, il les déposera pour qu’on les trouve, les raconte et leur donne un nom. La pièce sera autant celle des « trouveuses» que celle des noyées…

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Neuf femmes dont Louise Laprade, pionnière du renouveau théâtral au Québec dans les années soixante-dix, et un seul homme portent ces très beaux récits, ces dialogues forts et brefs, ces moments de vie. Amour, séparations, baisers,  adultères, misère, accidents bêtes : ces destinées ordinaires, brisées par la mort qui n’est jamais ordinaire, résonnent avec le chant du fleuve… Sur scène ou juste à sa périphérie, chacune et chacun va s’adresser à nous, soutenue par le groupe qui l’accompagne de petits bruitages, de sa présence et de son écoute. En retrait ou en avant, avec un jeu précis, intense et nous croyons à ces vies fantômes.

Nous sommes plus sceptiques sur la présence du Saint-Laurent. L’autrice (en fait, les trois autrices, tant la metteuse en scène et ses associées se tiennent par la main) n’a pas voulu lui donner une dimension épique mais en souligner plutôt la fluidité, le caprice. Mais l’allégorie, trop discrète, ne trouve pas sa juste place auprès des personnages. La tunique du fleuve  dans la même gamme écru des costumes très dessinés des autres personnages est un peu pauvre, comme sa place sur la scène et ce poème a du mal à avoir une consistance, à côté de récits et de dialogues si vivants dans leur adresse forte au public.

Un autre obstacle : à chaque croisement des récits et scènes, la metteuse en scène a choisi d’arrêter l’image, dans une sorte de statuaire non sans beauté. Mais cela crée un système répétitif pesant et qui ne donne pas vraiment de sens au spectacle. Paradoxalement, cette expression corporelle le pousse vers une abstraction peu compatible avec le drame  qui signifie action… Dommage de clore ainsi chaque séquence.

Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre National de la Colline, exprime avec le choix d’une équipe qu’il avait déjà invitée, sa fidélité au pays de sa jeunesse. Les Filles du Saint-Laurent nous offre une écriture à la fois contemporaine par ses thèmes, mais ancrée dans une tradition, celle du fleuve fondateur du Québec, qui nous fait voir du pays.  En même temps, cette pièce nous replace dans un espace francophone où les «maudits Français» ne sont pas forcément au centre. Spectacle féminin ou féministe ? La pièce dépasse Metoo pour un vivre ensemble compliqué mais apaisé entre femmes et hommes. Un très beau texte, un acteur et des actrices fortes d’un bel engagement, des personnages auxquels on est sensible. De belles images et une mise en scène qui a sa radicalité et ses exigences, mais avec des bémols.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 21 novembre, 5 rue Malte-Brun Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52

 

 

Pacific Palisades, de Guillaume Corbeil, mise en scène de Florent Siaud

Pacific Palisades de Guillaume Corbeil, mise en scène de Florent Siaud

  »Je m’appelle Guillaume Corbeil », dit le narrateur, alors que s’affichent des photos de son appartement à Montréal, inaugurant la série d’images qui illustreront la suite du récit. L’écrivain, interprété par la Québecoise Evelyne de la Chenelière, nous raconte comment il est parti pour Los Angeles sur les traces d’un étrange fait divers, à l’été 2015. A Pacific Palisades, quartier résidentiel de Santa Monica en Californie au bord de l’océan Pacifique. 

Ici vivait Jeffrey Alan Lash, retrouvé mort dans le coffre de sa voiture. La police appelée sur les lieux par Harland Braun, l’avocat de Catherine Nebron, petite amie du défunt, a découvert chez le sexagénaire 1.200 armes à feu (valeur: trois millions de dollars!), six tonnes de munitions, quatorze voitures et 230.000 dollars en petites coupures. Jeffrey Alan Lash n’avait ni emploi ni revenu officiels…

La pièce est construite en chapitres titrés, comme autant de stations au fil des rencontres de l’auteur avec les témoins de l’affaire : l’avocat, la mère de Dawn VadBunker, l’assistante de Catherine Nebron, une policière et plusieurs femmes blondes  «à la bouche en forme de cœur». Quelle est ici la part du vrai et du faux?

L’auteur prend plaisir à brouiller les pistes pour donner à ce fait-divers un tour romanesque et le metteur en scène cultive aussi l’équivoque. Les images projetées, comme autant de jalons, ancrent la pièce dans un réalisme documentaire. Puis la comédienne nous entraîne progressivement dans un monde imaginaire, portée par des voix off fantomatiques, des vidéos brouillées et un décor qui se creuse vers les profondeurs du plateau, sous des lumières saturées et changeantes. Evelyne de la Chenelière, tantôt androgyne, tantôt vamp, se métamorphose à vue d’œil pour interpréter avec vigueur, une vingtaine de personnages sans qu’on discerne la part de fiction et de réalité dans ses rencontres.

Florent Siaud et son équipe de création nous font découvrir ici le cinquième texte de cet auteur québécois, sorti il y a peu de l’École nationale de théâtre du Canada. Entre roman policier à l’américaine et reportage scrupuleux, le metteur en scène a su monter un habile tissage pour semer le doute, à l’image de l’ambigu Jeffrey Alan Lash…

Mireille Davidovici

Du 12 novembre au 4 décembre, Théâtre Paris-Villette, 11 avenue Jean Jaurès, Paris (XIX ème) T. : 01 40 03 72 23.

Le 7 décembre, Espace Jean Legendre, Compiègne (Oise).

 

 

 

Enfin le Cinéma ! Arts, images et spectacles en France (1833-1907)

Enfin le Cinéma ! Arts, images et spectacles en France (1833-1907) 

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 Jean-Luc Godard nous rappelle que le cinéma fut inventé par le XIXème siècle et cette exposition met en regard ses premiers balbutiements et des œuvres picturales du Musée d’Orsay ou d’autres collections. Il s’agit moins, pour Dominique Païni, commissaire, de traiter l’invention du cinéma, que d’en faire voir les prémices dans les peintures, sculptures, photos…

La période qui va de 1833 à 1907 connut une prodigieuse accélération du temps et de l’espace et l’on voit ici combien l’œil des contemporains était déjà exercé à recevoir le septième art. Les premières projections de «photographies animées» par les frères Lumière, à Paris, en 1895, sont les dernières-nées d’une longue succession de dispositifs visuels, attractions, panoramas, musées de cire, illusionnistes de foire… qui trouvera son apogée à l’Exposition universelle de 1900 à Paris.

Les images animées accompagnent des pratiques urbaines qui ont été révolutionnées par le progrès technique et la modernité des arts plastiques, ici bien mis en exergue.  Les peintres, en travaillant sur la lumière, saisissent le mouvement sur le vif : comme les passants du Boulevard Montmartre de Camille Pissarro, ou du temps changeant dans les toiles de Claude Monet  peignant La Cathédrale de Rouen.

Félix Vallotton, lui, avec La Valse, fait danser ses personnages ou représente des scènes de rue dans Les Passants, deux merveilleuses petites huiles sur carton aux traits épurés et perspectives aplaties. Mais il reproduit aussi les couleurs d’un grand magasin avec un saisissant triptyque du Bon Marché. Auguste Rodin impulse à ses sculptures en pierre un formidable élan, tout comme les frères Lumière font jaillir sur écran La Danse au sept voiles de Loïe Fuller, ou filment l’agitation de la ville et celle des cellules du sang. Alice Guy fait ruisseler l’eau d’un torrent sur le corps des baigneurs… Enfin le Cinéma ! rend justice à cette artiste contemporaine des frères Lumière et de Léon Gaumont, injustement oubliée de l’histoire du cinéma.

 Théâtre et cinéma font ici bon ménage, avec des captations de pièces sur scène ou in situ.Comme le fameux duel du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, filmé et accompagné par une bande sonore gravée sur cylindre de cire. Presque synchrone ! Des lieux de spectacle deviennent aussi ceux de l’image qui tend bientôt à prendre son autonomie et qui trouve sa propre forme narrative, moins grandiloquente. La peinture commence à s’éloigner du spectaculaire comme celui des scènes historiques du peintre Jean-Léon Gérôme qui sont de véritables mises en scène, ancêtres des péplums. Et le cinéma va aussi se libérer de l’académisme pesant de certaines fictions théâtrales.

Deux tendances dans ces images mouvantes: recherche d’un nouveau réalisme avec l’apparition de véritables documentaires, notamment les scènes de la vie urbaine à Paris ou à Lyon et les reportages pittoresques des frères Lumière…. Mais aussi recherche du spectaculaire et de l’illusion chez Georges Méliès. Nous découvrons ici un film peu connu de l’auteur du Voyage dans la lune où une statue prend vie sous l’œil médusé du sculpteur.

L’exposition, non chronologique d’œuvres souvent méconnues, est organisée de manière synchronique autour de thèmes comme : spectacle de la ville, volonté d’enregistrer la Nature, représentation du corps masculin : sportif fringant ou travailleur fatigué, voyeurisme du corps féminin, narration historique… Elle se conclut vers 1906: la durée des films s’allonge, les projections se sédentarisent dans les salles et le cinéma accède au rang de septième art sur lequel cette exposition nous invite à porter un regard neuf et pertinent, en le replaçant au sein des mouvements esthétiques du XIX ème siècle. A voir absolument…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 16 janvier, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, Paris (VII ème). 

 

 

 

 

Pédagogies de l’échec, texte et mise en scène de Pierre Notte

Pédagogies de l’échec, texte et mise en scène de Pierre Notte

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© Antoine-Baptiste Waverunner

 Au septième étage, le bureau de l’assistant de direction est le seul à tenir encore debout au-dessus du vide, entouré de décombres. Un tremblement de terre, un virus, une guerre a frappé la ville ? Peu importe… Deux survivants de l’entreprise, la directrice, forcément autoritaire et l’employé modèle, forcément obséquieux, vont continuer à travailler, sans papier ni crayon, sans dossiers ni téléphone… Une activité dérisoire et sans raison, avec pour seul objectif: continuer à fonctionner. Les rapports hiérarchiques jouent encore jusqu’au moment où ils vont s’ébranler…

 Pierre Notte épingle avec un humour pince sans rire la hiérarchie sociale qui s’exprime dans le monde du travail. Pas de psychologie : les rapports de force deviennent absurdes dans cette situation. La machine tourne à vide mais les protagonistes continuent à l’alimenter. Dehors, on construit des échafaudages qui ne servent à rien : il faut bien que les affaires prospèrent…

Dans une scénographie minimaliste délimitant zones de confort et béances dangereuses, Caroline Marchetti imprime à son rôle une fermeté sans faille et Frank Duarte lui oppose une résistance polie, au prix d’un orgueil et d’une colère ravalée. Sur ce petit plateau, la dame de fer et l’homme à l’échine souple partagent une proximité, voire une intimité en respectant la hiérarchie, jusqu’à n’en plus pouvoir. Les rapports de force tanguent à mesure que la situation s’enlise, mais sans jamais vraiment s’inverser. Les dialogues sont minimalistes, ce qui permet aux comédiens d’adopter un jeu où s’affirme le langage corporel.

Cette pièce drôle et cruelle, écrite il y a six ans, résonne d’autant plus que nous avons vécu un bouleversement qui a remis en cause le monde du travail et les priorités de notre vie quotidienne. Pourtant, le monde d’après semble n’avoir pas encore tiré les leçons de cette crise. « Pédagogies de l’échec répond à une interrogation quant à l’inscription parfois jusqu’à l’extrême du travail dans nos emplois du temps. Tous les systèmes ont quelques chose de dingue, non ?  » dit  Pierre Notte qui signe aussi une mise en scène impeccable. On pourra voir ce spectacle d’une heure quinze pendant la tournée qui se prépare.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 27 novembre, du mercredi au samedi, Les Déchargeurs, nouvelle scène théâtrale et musicale, 3 rue des Déchargeurs, Paris 2e . T. : 01 42 36 00 50.

Eté 2022 Festival d’ Avignon ; 7 octobre Espace Bernard-Marie Koltès Metz (Moselle) ; octobre : Sapziu Culturale Natale Rochiccioli, Cargèse (Corse)

La pièce est publiée à l’Avant-scène Théâtre

 

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck

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© Simon Gosselin

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck 

 Nous avions vu ce spectacle en mars dernier, au Théâtre du Nord, alors occupé par les intermittents et les élèves de l’Ecole. Une prise de fonction donc mouvementée pour David Bobée, nouveau directeur des lieux, Christophe Rauck, lui, en quittait la direction pour celle de Nanterre-Amandiers, sur un beau geste artistique: une mise en scène en forme de conte cruel. 

 La Fille-Roi, reine des neiges, encagée dans une vitrine où s’amoncellent des flocons, se vit comme une «anomalie ».  Comment être libre et régner ? Comment refuser le mariage quand le pays réclame une descendance et assumer sa passion pour une dame de compagnie? Comment s’émanciper des cauchemars de l’enfance : un père aimé mort à la guerre et une mère en exil ?  

La pièce s’inspire de la vie de la légendaire reine Christine (1626-1689) avec une vision contemporaine des problèmes liés au «genre» et au Pouvoir. Sara Stridsberg se nourrit de l’Histoire, pour créer un personnage aussi complexe que la structure de la neige…  Enfant unique du roi Gustave-Adolphe de Suède, elle a six ans quand elle accède au trône. Elevée comme un garçon, habile cavalière et chasseuse mais aussi fine diplomate et femme de lettres, elle s’entoure de penseurs, dont René Descartes. Mais elle abdiquera en 1654, après dix ans de règne, au profit de son cousin qu’elle refuse d’épouser. Elle quittera la Suède pour de longues pérégrinations à travers l’Europe, avant de s’établir à Rome.

Image finale de la pièce, ce départ : la liberté! Après d’âpres débats avec le Régent : le Pouvoir, et son fiancé: Love, sa dame de compagnie, Belle et le Philosophe, ou encore avec le fantôme sanguinolent de son père… Aux prises à des pulsions contradictoires, l’autrice ne trahit pas sa source historique mais situe cette pièce à une époque indéterminée et brouille les temporalités de la fable.

Christophe Rauck donne vie à ces personnages grâce à une direction d’acteurs minutieuse et une mise en scène au rythme sans faille, malgré quelques longueurs et scènes répétitives. Sarah Strisberg sacrifie parfois au dogmatisme féministe -et c’est dommage- pour rendre justice à ce personnage emblématique du matrimoine et questionner ainsi les rouages du pouvoir masculin.

Marie-Sophie Ferdane, en scène tout au long du spectacle, incarne la Fille-Roi avec énergie et nuances: froide devant ses pairs ou brûlant de passion pour la tyrannique Belle (Carine Goron), fondant d’amour pour sa mère, mutine, jouant aux jeux de la guerre avec le Roi Mort (Thierry Bosc avec une perruque et très en forme)… A la fois enfantine et dame de fer, avec une androgynie féminine, elle évolue très à l’aise d’une humeur à l’autre, dans ou hors le cercueil de verre sur lequel la neige tourbillonne ou s’amoncelle en manteau protecteur. Scénographie d’Alain Lagarde avec des images où la lumière froide du Grand Nord contraste avec des zones plus sombres et plus chaudes. 

Dans ce paysage de contes d’Andersen, le Philosophe, sous les traits d’un Africain frigorifié (Habib Dembélé), inculque à la femme-Roi capricieuse la notion de libre-arbitre et la pousse à le suivre vers les pays chauds. Mais il mourra d’un refroidissement, comme Descartes à Stockholm en 1650. L’exercice du libre-arbitre, quand soufflent des vents contraires, à l’intérieur comme à l’extérieur des personnages, pourrait être le cœur de la pièce. «Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe», dit l’écrivaine suédoise que Christophe Rauck met ici en scène avec bonheur et pour la seconde fois après La Faculté des rêves en 2019. 

 Mireille Davidovici

 Du 25 novembre au 18 décembre au Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. 01 46 14 70 00.

 

 

 

 

 

 

Giordano Bruno, le Souper des Cendres, adaptation de textes de Giordano Bruno et mise en scène de Laurent Vacher

Giordano Bruno, Le Souper des Cendres, adaptation de textes de Giordano Bruno et mise en scène de Laurent Vacher

Ce spectacle, d’une grande sensibilité et très bien écrit, a été vu en décembre 2020 par une dizaine de professionnels, admis à une première et unique représentation. Nous avions apprécié toutes les subtilités de la mise en scène, la finesse de jeu de l’acteur et du musicien, comme leur connivence. Manquait alors un public pour que le courant passe vraiment…

giordano

© Christoph Reynaud Delage

 Plateau nu, murs sombres. Le philosophe (Benoît Di Marco) croupissant dans une geôle est mélancolique:  il se revoit enfant studieux, rêvant d’espaces infinis, sous les cieux étoilés. Et vindicatif, il se rebelle contre l’ignardise de ses juges qu’il traite, non sans humour, de tous les noms… En dialogue constant avec la contrebasse de Philippe Thibault (en alternance avec Clément Landais), il fait revivre les amitiés masculines de Giordano Bruno et sa colère contre les tenants du système de Ptolémée et des principes d’Aristote, contraires à la vérité scientifique qu’il pressent. Nous le suivons sur les chemins ardus de l’astrophysique, sur les pas de Copernic, de l’astronome danois Tycho Brahe  et d’autres savants avant eux…

 Dans la pénombre et le dénuement, sa pensée, mise à jour par Laurent Vacher, nous paraît d’autant plus claire. Le metteur en scène s’est limité à construire une dramaturgie et à écrire quelques transitions.  Il a puisé en grande majorité dans les superbes écrits de Giordano Bruno, notamment son prémonitoire Souper des Cendres (1584). Le mercredi des Cendres marquant chez les chrétiens, le premier jour du carême  soit quarante jours de pénitence avant Pâques.

L’ouvrage est le premier des six dialogues philosophiques où son auteur révise la théorie hélio-centriste de Copernic qui prétendait encore que l’univers était fini et composé d’une sphère d’étoiles fixes. Giordano Bruno envisage, lui,  un univers infini et homogène qui n’a pas de centre, avec un nombre illimité de mondes et de  systèmes solaires… Il ne renie pas Dieu mais le place partout et nulle part, à l’image de l’Univers : «Nous le savons : il n’y a qu’un ciel, une immense région éthérée où les magnifiques foyers lumineux conservent les distances qui séparent au profit de la vie perpétuelle et de sa répartition. Ces corps en enflammés sont les ambassadeurs de l’excellence de Dieu, les hérauts de sa gloire et de sa majesté.»

 Du 20 novembre au 15 janvier, Théâtre de la Reine Blanche, 2 passage Ruelle, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 05 47 31.

 Le Banquet des Cendres, Montpellier, 1988 Et La Cabale du cheval Pégase, Paris, M. de Maule, 1992.
Œuvres complètes. Les Belles Lettres, Paris 1993–2000 ; De la Magie, Allia, 2000.

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Condor de Frédéric Vossier, mise en scène d’Anne Théron

Condor de Frédéric Vossier, mise en scène d’Anne Théron

© J.L. Fernandez

© J.L. Fernandez

Difficile de se retrouver pour un frère et une sœur, après plusieurs décennies sans s’être vus. Pourquoi vient-elle le rencontrer ? Pourquoi entrer dans son bunker vide et nu ? Lui, l’homme au fusil, qui tue les oiseaux -à l’exception des condors à tête rouge de sang-, bourreau, homme de main des bourreaux, fier de son corps sportif, à soixante-douze ans, de soldat du néant. Elle, elle veut entendre à nouveau les oiseaux, le matin. Ne rien oublier, ne rien laisser passer. Pour cette liberté, elle a été du côté des insurgés, des « subversifs » d’autrefois. Paul (nom propre et impropre de n’importe qui, Pierre, Paul, Jacques) n’a, lui, rien allégé et est toujours prêt à en découdre. Anna, elle, a tout gardé : mémoire, cauchemars et terreurs, hélicoptères de la mort lâchant dans l’océan de jeunes corps torturés… En état de veille, elle tient ferme, lucide et directe dans ses questions et réponses. Mais les ombres reviennent, avec un frisson d’inceste et son dégoût des ricanements de son frère. Quand elle croit le rouer de coups, elle ne se bat, de tout son corps, que contre un fantôme. …

Le titre Condor renvoie à l’Operación Cóndor, au milieu des années 1970 : une alliance secrète entre six dictateurs  d’Amérique Latine:  Chili, Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay et Uruguay, avec le soutien tacite des États-Unis. Chacun s’engageant à éliminer les  subversifs des cinq autres, en échange des siens ! Combien ont disparu ? Plusieurs centaines de milliers de femmes et d’hommes ? Sans compter les enfants volés, donnés aux tortionnaires et que réclament toujours leurs mères sur la Place de mai à Buenos-Aires. C’est cette mémoire-là, cette conflagration : se jeter à l’eau dans la joie de la plage, être jeté à l’eau pour y mourir qui donne à Anna sa densité : le poids du manque. Que vient-elle chercher auprès de celui qui dit :« on » ou « nous », en parlant des bourreaux ? Lui, esquive, danse autour de son vide, provoque, joue à être inquiétant et essaye d’être dangereux… Finalement, ce ne sera pas une danse de mort mais un affrontement pour le pire entre frère et sœur. Entre un faible qui croit à la force mais ne sait que se dérober, et une résistante, terrifiée et lucide. À la fin, elle, au moins, s’en sortira…

Condor a presque la forme d’une tragédie classique jouée dans un seul décor : un bunker souterrain et une dune de sable, le jardin public qui le recouvre, imaginé par Barbara Kraft. Cette nuit pourrait durer vingt-quatre heures, entre deux « extérieurs jour ». Plus que jamais, ce théâtre se situe à la rencontre entre l’intime et le politique. Avec comme enjeu, le traumatisme de toute une génération… Ce duo frère/sœur concentre des milliers d’autres histoires tragiques de survivants des deux côtés, sans réconciliation possible mais avec quand même, une ultime respiration.

La mise en scène d’Anne Théron, metteuse en scène associée au Théâtre National de Strasbourg, est d’une grande perfection. «J’ai voulu, dit-elle montrer ce que je ressens profondément de cette pièce.» Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens jouent tout ce qu’ils ont à jouer, avec une précision absolue. Cela ne vient pas d’un désir formel mais de l’aboutissement de leur travail. Ils donnent corps à leurs personnages avec chacun, sa singularité. Elle, plus retenue, plus tenace, quoique tremblante, secouée soudain d’un spasme-chorégraphie de Thierry Thieû-Niang. Lui, avec une légèreté de danseur, ses pas de biais, apparitions et disparitions subites et le visage de folie qu’il se donne parfois. Nous ne dirons pas «monstre sacrés» : leur humanité sans complaisance et sans ornement nous touche, et rares sont les spectacles où chaque moment de jeu parvient à une telle plénitude.
Ce frère et cette sœur nous emmènent exactement là où il faut dans leurs peurs et leurs troubles, soutenus par de brèves vidéos de terreur signés Mickaël Varaniac-Quard et le travail sur le son de Sophie Berger, d’une parfaite précision de matière et de rythme, et d’une violence sans concessions ni excès gratuits.  Anne Théron, avec cette mise en scène où tout est très coordonné et qu’on dira classique -ce n’est pas un un reproche- nous emmène vers l’effroi et la catharsis. On l’aura compris : Condor va loin au large, sans craindre de nous renvoyer à une histoire et à une géographie hantées par le spectre des dictatures. Nous en sommes sortis impressionnés et avec un sentiment rare de gratitude. A ne pas manquer, cela va de soi…

Christine Friedel

Spectacle créé le 26 septembre à la Scène Nationale du Sud-Aquitaine à Bayonne et joué au Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 23 octobre. T. : 03 88 24 88 00.

MC 93 de Bobigny (Seine-Saint-Denis) du 18 au 28 novembre. T. : 01 41 60 72 72.

La pièce est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, Besançon.

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