Festival d’Avignon Ça va ça va le monde ! R.F.I.

Festival d’Avignon 2022

Ça va ça va le monde ! R.F.I.

 

(C)Pascal Gely

(C)Pascal Gely

 Opéra poussière de Jean D’Amérique (Haïti) mise en lecture d’Armel Roussel

 Une voix d’outre-tombe se souvient du monde sensible des vivants : Sanite Bélair résistante anti-colonialiste, née en 1781 a été assassinée en en 1802 par les Français pour avoir constitué et mené un groupe de rebelles. Elle reste absente des livres d’histoire et des espaces dits de mémoire. Cette pièce est « une tentative de réveiller cette héroïne de la poussière. » Grande Brigitte et Baron Samedi qui veillent sur le Peuple des ossements, l’autorisent à revenir d’entre les morts : « Une urgence d’Histoire ».
Les quatre héros de l’Indépendance s’ennuient en statues sur le Champ de Mars quand Sanite Bélair fait irruption, alors que la télévision annonce une singulière agitation sur les réseaux sociaux : elle a lancé le mouvement #HéroïneEnColère pour réclamer sa place dans la parmi les «pères» de la patrie. Car les femmes sont systématiquement oubliées des luttes. « Je suis la dernière génération/ des cadavres en vacances/ j’ai fini mon temps de silence/ je révoque mon destin de poussière /la rue m’appelle à travailler la vie/ à bout de sueurs et de feu/ la vie m’appelle à me réveiller du tombeau de l’oubli  »

Le lauréat du Prix R.FI Théâtre 2021 signe ici un poème dramatique dialogué, rythmé par le chœur des morts. Mêlant mythologie vaudou et univers numérique, la pièce emplie d’énergie et d’humour est publiée aux Editions Théâtrales, à la suite de Cathédrale des cochons, chez le même éditeur. Son premier roman, Soleil à coudre a reçu le Prix Montluc Résistance et Liberté 2022.

 Fantôme de Dieudonné Niangouna (République du Congo) mise en lecture et version radiophonique de Catherine Boskowitz

FANTOME CA VA CA VA LE MONDE

© Pascal Gely

Trois frères et sœurs, accompagnés de leur neveu, s’apprêtent à vendre la maison d’un père, et grand-père, qu’ils n’ont pas connu. Mais un vieillard énigmatique, venu s’abriter de la pluie, sème la zizanie. Sorte de sorcier blanc, il ravive une vieille histoire de famille, celle du père, mort à en Afrique en chassant le rhinocéros blanc. Au fil de discussions tapageuses, les personnages essayent de démêler les secrets de famille liés à la colonisation. Fantôme revêt une forme surprenante pour les habitués de l’écriture explosive deDieudonné Niangouna.

Le dramaturge, metteur en scène et comédien répondait ici à une commande du Berliner Ensemble pour des comédiens allemands: «Je leur raconte leur colonisation du Cameroun, dit-il. Une histoire racontée par les enfants des colonisateurs avec des scènes à l’européenne. Avec la psychologie et la langue du Colon. Je suis loin de mon écriture en spirale.»

Malgré cette rigueur dramaturgique, on retrouve son attitude subversive, nourrie par la langue poétique de Sony Labou Tansi. Dieudonné Niangouna vient d’obtenir pour l’ensemble de son œuvre le prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin décerné par l’Académie française et il prépare une création pour la MC93, Portrait Désir.

 Mireille Davidovici

 * Diffusion des lectures par R.F.I.A l’antenne et en podcast :

Opéra Poussière de Jean D’Amérique (Haïti)  le 30 juillet à 17 h 10.

Course aux noces de Nathalie Hounvo Yekpe (Bénin) 6 août à 17 h 10.

Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr (Sénégal), le 13 août à 17 h10.

Celle des îles de Koulsy Lamko (Tchad) le 20 août à 17 h10.

Procès aux mémoires de Laura Sheïlla Inangoma (Burundi) le 27 août à 17 h10.

Fantôme de Dieudonné Niangouna (République du Congo) le 3 septembre 17 h 30.

 A retrouver sur Facebook.

Toutes les lectures des années précédentes sont également à (ré)écouter sur rfi.fr.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Le Cas Lucia J. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade


Le Cas Lucia J
. ( Un Feu dans sa tête) d’Eugène Durif, mise en scène d’Eric Lacascade  (suite)

Rappelons les faits : la pièce qui avait déjà été jouée, a été présentée depuis le 7 juillet à l’ Artéphile, un des lieux les plus connus du off (autrefois Théâtre du Bourg) entièrement rénové et maintenant dirigé par Anne Cabarbaye et Alexandre Mange. Le Théâtre du Blog a très souvent rendu compte les années passées des spectacles qui y étaient joués.

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Selon eux, Le Cas Lucia J. se jouait depuis le 7 juillet, quand la situation étant devenue ingérable avec la compagnie L’Envers du décor ces directeurs ont préféré arrêter les représentations… Et après quelques discussions orageuses, ils l’ont expulsée avec toutes les conséquences financières que représente une telle rupture de contrat. Nous n’avons pu réussir pour le moment à joindre Eugène Durif, Karelle Prugnaud et Eric Lacascade qui n’étaient plus en Avignon.
Mais le metteur en scène s’était déjà exprimé dans une lettre et ne mâchait pas ses mots : « La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites! Le propriétaire de ce théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace, au prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà pris contact avec son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu qu’il considère comme son «appartement» nous a expulsé. Sa violence est sans limites. Exemple: le directeur est entré après une représentation dans la loge de Karelle Prugnaud sans frapper ni prévenir, alors qu’elle était nue. En expulsant la compagnie, alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival : logements, attachée de presse, attachée de production, etc., cela nous place dans une situation financière dramatique. Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle, puisqu’il l’avait vu en tournée, et savait donc à quoi il s’engageait. Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Elle reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui , bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique. »

L’affaire semble s’être envenimée quand les compagnies aussi programmées à Artéphile ont publié un communiqué : «Avignon, le 20 juillet 2022,  Nous, sommes choquées d’apprendre que ce lieu sert de bouc émissaire pour dénoncer les dérives du festival Off d’Avignon. Nous déplorons qu’aucun compromis permettant la tenue des prochaines représentations n’ait pu être trouvé dans le conflit opposant la compagnie l’Envers du décor, au théâtre Artéphile.
Mais nous souhaitons aussi réaffirmer notre choix d’être là et témoigner des conditions privilégiées qui sont les nôtres tous les jours, et depuis plusieurs mois. Nous trouvons ici l’accompagnement et le professionnalisme nécessaires pour présenter dignement nos propositions artistiques et pour que nos équipes, artistes, techniciens, chargés d’administration et de diffusion, travaillent dans les meilleures conditions.  Nous renouvelons la confiance que nous portons à toute l’équipe d’Artéphile : sa direction comme son personnel. »

L’affaire n’est pas simple et Olivier Py, le directeur du festival In, dont c’était le dernier mandat a, chose inédite, généreusement invité L’Envers du décor à présenter Le Cas Lucia J. à l’Eglise des Carmes (entrée gratuite mais sur réservation) le lundi 25 juillet à 15 h. «Expulsée d’Artephile le 16 juillet et sans lieu pour continuer à jouer, dit la compagnie. Mais comme Lucia, nous voulons parler et nous taire quand nous le décidons. Parce qu’il n’y a pas de fatalité à exercer son art. Il n’y a que des obstacles qui nous construisent. Pour ceux qui nous soutiennent. Pour ceux qui n’ont pas vu le spectacle. Pour ceux qui, comme nous, ont quelque chose à défendre.» Bref, complet désaccord esthétique et moral avec  la direction d’Artéphile… Depuis, Karelle Prugnaud, l’actrice du spectacle, a remercié le public «d’être venu nombreux en réaction et en soutien. Et le photographe Christophe Raynaud de Lage dont nous avions rendu compte de la grande et belle exposition à la maison Jean Vilar (voir Le Théâtre du Blog) a dit: «Je défends le droit d’auteur mais aussi la liberté des artistes et donc en raison des circonstances, par solidarité, j’offre mon reportage à la compagnie.» 

Nous avons aussi voulu aussi avoir le point de vue des directeurs d’Artéphile Depuis 2015, ils accueillent sept spectacles par jour dans une salle de soixante-deux places et une autre de quatre-vingt quatorze. Avec quarante minutes pour le montage entre chaque représentation: pas fantastique mais correct. Et rare dans le off où souvent et depuis longtemps,c’est la course pour faire la mise entre deux spectacles et où l’accueil est souvent limite! Une de nos collaboratrices a pu avoir un entretien avec Anne Cabarbaye et Alexandre Mange: «Les communiqués, partagés sur les supports, médias, réseaux… sont très violents et pétris de mensonges. Donner un aspect générique aux compagnies et aux lieux qui accueillent leur spectacle, sont d’un esprit non objectif sur l’événement qui a lieu et plus de l’ordre de la nature humaine et ses dérives. Il y a là un esprit de déconstruction et un manque de professionnalisme pour une compagnie subventionnée et conventionnée.

Pour résumer: les choses ont commencé ainsi: les compagnies que nous accueillons, viennent installer sur deux jours et devaient cette année, envoyer un plan de feux pour le 31 mai comme prévu au contrat. Mais nous n’avons jamais rien reçu de l’Envers du décor qui est arrivée sans avoir consulté le plan de la salle. Son régisseur remettait cela toujours à la semaine prochaine, donc la collaboration professionnelle a été inexistante. Selon L’Envers du décor, il n’était pas nécessaire de prendre en considération, l’espace et le plan de scène. Ce qui était pourtant facile à communiquer, puisque le metteur en scène Éric Lacascade était  au Printemps des comédiens de Montpellier donc près d’ici, avec son spectacle Oedipe Roi. 

Les compagnies comme Les 1.057 roses, L’Astrolabe et la La Volada qui ont fait des créations sur de grands plateaux, ont pris le temps nécessaire pendant l’année pour adapter leur spectacle à la salle d’Artéphile. Comme le travail en amont n’avait pas été fait, l’avant-première du Cas Lucia J. du être annulée, au prétexte que le comédienne s’était foulée un doigt. La compagnie n’ayant pas eu assez de temps de travail, la direction d’Artéphile lui a donné le plateau toute la soirée du 4 juillet. Mais le régisseur qui pensait avoir enregistré sa conduite, s’est aperçu qu’elle ne l’était pas. Donc, nous avons accordé aussi le plateau le 6 juillet sans limite d’horaire.
Le spectacle fut enfin prêt et la répétition générale a pu avoir lieu, grâce à la mobilisation du théâtre et de son équipe technique. Peu de lieux du Off voire même aucun, n’aurait sans doute accordé cela… Les directeurs que nous sommes, avaient bien auparavant vu et pris connaissance du spectacle et tenions à l’accueillir.
Nous étions en confiance avec les artistes et avions déjà reçu des performances comme celle de Melchior Salgado qui, lui, n’avait jamais mis des coups sur le mur du plateau. Ces détériorations ont causé le renvoi des artistes et donc l’interruption du spectacle. Mais les compagnies d’assurances de chacune des parties ne sont pas d’accord sur le fait de pouvoir endommager un décor et des matériaux. Prendre comme moyen d’attaquer Artéphile en disant que le Off est pourri, est très commode et facile. Et il faut rappeler que L’Envers du décor nous a demandé de jouer au Théâtre Artéphile. L’an passé, la compagnie Diptyque Théâtre, associée à Eugène Durif, avait ici présenté Poétique ensemble, des poèmes de cet auteur, mis en musique, et cela s’était très bien passé.
Eugène Durif, calme et à l’écoute, passait régulièrement au théâtre… Mais cette année, tout le contraire et nous avons été agressés moralement. Diffamations, calomnies, etc. Le soir de la dernière représentation le 16 juillet (le spectacle devait finir le 26) Eugène Durif s’est enflammé et nous a accusé de n’avoir aucun respect du geste artistique et nous a dit que nous étions des Thénardier et que l’on protégeait nos produits ! Comme, entre autres, le mur qui a été plusieurs fois abimé.
Le premier trou a été fait le 10 juillet et nous avons aussitôt prié Karelle Prugnaud de faire attention et de modifier son jeu.  Ou de prendre des mesures conservatrices comme faire mettre des planches en bois pour que sa gestuelle ne fasse aucun dégât. C’était à voir avec les techniciens pour trouver des solutions et il y en avait  : ce n’était pas en soi un problème.. Or la compagnie est arrivée sur le lieu en consommatrice : « Nous payons et nous avons tous les droits. »
Second trou plus important fait le 12 juillet. L’exaspération commençait à monter. Nous avons encore prévenu : «Prenez rapidement des mesures, sinon cela ne pourra pas continuer dans ces conditions.» Et le 16 juillet, troisième trou dans le mur. Dans l’article de  L’Humanité, il s’agit de «fêlures ». Non, un mur transpercé, c’est un énorme dégât. Eugène Durif parle de « mur en carton pâte » ! Mais nous avons toutes les conditions et un E.R.P. pour recevoir le public sans danger.

Nous n’avons jamais vécu ce genre de situation inacceptable. Des accidents, cela arrive et c’est normal dans ce métier. Mais plus cela allait, plus ils détruisaient. Et Karelle Prugnaud nous avait pourtant dit qu’elle allait faire attention. Selon Eric Lacascade, le metteur en scène, les techniciens et l’administrateur  de la compagnie: «Nous, on y est pour rien, c’est Karelle. »
Toute cette histoire est terrible: il va y avoir des travaux à faire sur les deux murs de la cage de scène et cela exigera de mettre le théâtre à l’arrêt. Rupture de contrat, cas de force majeure : nous ne comptons plus les clauses non respectées et assumées. Par ailleurs, nous sommes surpris et aurions apprécié qu’Olivier Py nous téléphone quand il a décidé de programmer ce spectacle. L’administrateur de L’Envers du décor ne nous répond pas au téléphone. Silence radio. Plus aucun contact, pas de nouvelles non plus de la compagnie d’assurances. À la base, nous nous étions tous mis d’accord pour nous retrouver tous le 17 juillet et faire un communiqué commun.
Mais seuls sont venus l’administrateur et le technicien mais ni Eugène Durif ni Karelle Prugnaud. Ainsi, ils avaient le champ libre. Notre équipe de techniciens n’avait jamais vu cela. Nous, directeurs de ce lieu, sommes bénévoles ! Nous avons reçu dans un élan collectif, un véritable soutien de toutes les compagnies qui ont travaillé dans notre lieu et qui le connaissaient.
D’autre part, L’Envers du décor a affirmé que le spectacle était complet le 16 juillet mais il y avait cinquante-trois spectateurs pour quatre-vint-quatorze places dans la salle. Et pour le 17, le lendemain du jour où nous avons arrêté le spectacle, il y avait trois réservations, dont une professionnelle. J’ajouterai les insultes. Un programmateur présent au bar, a demandé un peu sèchement à Eugène Durif, très énervé, de sortir du lieu. Le ton est vite monté et il a dit à Eugène Durif : «Dégage! » et autres mots dégradants.
50 % a été non facturé du prix de la location en fin de festival et nous verserons les derniers 50 % et l’argent de la billetterie quand les murs auront été réparés. Cette affaire renforce notre désir de collaborer avec le In et de créer ainsi un véritable lien professionnel et artistique. Et ne pas en rester à de la sémantique. Il faut arrêter de stigmatiser le Off.
Eric Lacascade, lui, jouait comme chez des prolos et était vexé. Il a eu une attitude méprisante et dédaigneuse dès la première rencontre. En 2020, le Théâtre 14 à Paris, avait pris contact avec nous pour programmer dans Paris juillet festival Off certains de nos spectacles. Nous leur en avons proposé trois qu’ils ont pris, dont Le Cas Lucia J. »

A l’évidence, cette triste affaire relève du fonctionnement du off avec quelque cent quarante lieux et 1.500 spectacles (mais pas tous sur la durée entière du festival et avec de très nombreux solos) serait à réinventer. Pas si facile, puisqu’il s’agit de locations, voire de co-réalisations et que ces salles appartiennent à des propriétaires privés… Les choses se compliquent puisque- et on l’oublie trop souvent- les compagnies de toute la métropole mais aussi de l’archipel qui choisissent le off d’Avignon comme vitrine pour vendre leur spectacle, bénéficient de subventions (villes, Régions, D.R.A.C, etc. ). Mais des entreprises de statut privé grignotent de plus en plus le gâteau du off… Et ce qu’on appelle la défiscalisation n’y est sans doute pas pour rien.

Reste un problème majeur. Tiago Rodrigues, le nouveau directeur du festival In, devra tenir compte du fait que les Français fréquentent moins les cinémas et les théâtres quel que soit le genre de spectacle. Cela s’est vu dans certaines créations du in et dans le off en général, et quoi qu’en disent les directeurs qui cherchent à se rassurer, le théâtre en général reste majoritairement un loisir de classes dites supérieures ou du moins aisées.
Un séjour en Avignon de quelques jours revient vite à cinq cent euros et il y a peu de jeunes. Raison invoquée: le prix des places dans le in et manque d’intérêt pour le théâtre actuel… Le Ministère de la Culture est quand même concerné, puisque, répétons-le il s’agit aussi de subventions, donc d’argent public. Mais il a toujours regardé le Off avec une certaine condescendance, même si, d’année en année, il a conquis des parts de marché et est maintenant très bien implanté. Et certains de ses spectacles auraient toute leur place dans le in. Oui, mais voilà le Off dépend étroitement et son public, quand le In prend fin, diminue sérieusement. «La vie est vraiment simple, disait déjà Confucius, mais nous insistons à la rendre compliquée. »

Philippe du Vignal

Solitaire de Lars Norén, mise en scène de Sofia Adrian Jupither

Solitaire de Lars Norén, mise en scène de Sofia Adrian Jupither

solitaire

© Inga Restriktioner

Un amas de personnes, indistinctes, debout sur le plateau, dans un espace rectangulaire tellement réduit qu’elles ne peuvent bouger ni se voir dans la pénombre. Pourquoi sont-elles là ? Quelle sera l’issue de cette situation insupportable ?
Selon les didascalies : « Ils ne sont pas enfermés entre des murs, et pourtant ils ne peuvent pas s’en aller et ne savent pas pourquoi ils sont là ». Hommes et femmes, certaines avec des enfants, pressés comme dans un métro aux heures de pointe, voient leur vie courante brutalement suspendue: «J’étais en route pour faire des courses», dit l’un. «J’allais simplement chercher ma valise , explique une autre, « J’allais déposer ma fille au club de danse », raconte un père… D’interrogatifs, leurs échanges deviennent angoissés puis agressifs verbalement, voire physiquement.

 Pour cette pièce de l’auteur suédois (1944-2021), l’une de ses dernières, Sofia Adrian Jupither a conçu une mise en scène minimaliste, sans autre décor qu’une orchestration des voix et bruits environnants : pluie, rats, vent… dans un espace exigu, sorte d’isolat sur le grand plateau et plongé, comme la salle de spectacle, dans l’obscurité. Nous ne les distinguons pas plus, qu’ils ne se distinguent entre eux… La metteuse en scène suédoise, familière de l’œuvre de Lars Norén, a créé sept de ses pièces dont six ont été présentées pour la première fois en public.. « Comme la réalisation repose sur une scénographie du rien, dit-elle, l’espace se construit principalement à partir du son, du travail de clair-obscur et du texte. » 

 « L’enfer c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans Huis-Clos (1944) où les trois personnages auraient quelque chose à expier. Mais, ici personne n’a rien à se reprocher, ni à reprocher aux autres, si ce n’est leur présence gênante. Nous sommes loin aussi de la cruauté du Radeau de la Méduse, même si le dramaturge dépeint une humanité à la dérive, qui ne va nulle part. sinon à sa perte... Et nous ne saurons que très peu de ces gens, mais leur être essentiel se révèle dans cette situation de survie où chacun joue sa peau. Aucune psychologie mais un climat brut, étouffant et anxiogène.

 Dans le noir, le rythme, les silences, pauses et reprises de paroles prennent une grande intensité. Et même si la mise en scène a ménagé de l’air entre les mots, il y a peu d’humour. Les interprètes de trois nationalités -la pièce est coproduite par six théâtres, en Suède, Finlande et Norvège- vont nous tenir en haleine une heure trente, dessinant leur personnage anonyme au fil de répliques banales. Dans l’écriture même, ils sont désignés par des numéros et nous saurons peu de choses de ces gens qui, dans la promiscuité, sont capable d’entraide comme de détestation.« Ce qui est génial dans cette pièce, dit Sofia Adrian Jupither, c’est le retournement de situation. »

Bravo à ces artistes endurants. Lars Norén, considéré comme le successeur d’August Strindberg, Ingmar Bergman, Henrik Ibsen, a connu l’enfermement en hôpital psychiatrique, à l’âge de vingt ans. Sans doute s’en est-il souvenu dans cette oeuvre tardive…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 23 juillet à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, (Gard)

Bus n°5 , toutes les demi-heures.

27 août-1à septembre, Folkteatern, Gothenberg (Suède); 14-24 septembre, Svnska Teaterne, Helsinki (Finlande); 3-31 octobre, Riksteaterne, the national touring theatre of Sweden (Suède) .

La pièce, traduction d’Amélie Wendling, est publiée chez L’Arche-Éditeur.

 

 

Festival d’Avignon: Mnémonique, installation vidéo participative


Festival d’Avignon

Mnémonique, installation vidéo participative

©Ali Zare Ghanatnowi.

©Ali Zare Ghanatnowi

Une opération imaginée par Morgan Lebar, le jeune et nouveau directeur de l’Ecole Supérieure d’Art d’Avignon et la metteuse en scène Judith Depaule/Mabel Octobre, avec l’Atelier des artistes en exil qui a pour mission d’identifier ces artistes de toute origine et toutes disciplines. Puis de les accompagner en fonction de leurs besoins, en leur offrant des espaces de travail et en les mettant en relation avec les réseaux professionnels en France et en Europe.

Mnémonique, cela se passe d’abord sur le deuxième site de l’Ecole à Champfleury où plusieurs cellules ont été aménagées pour enregistrer ces vidéos Le public est accueilli par des artistes en exil qui habitent Paris ou Marseille mais ont pour cette installation vidéo participative. Ils sont peintres, sculpteurs, musiciens, metteurs en scène, acteurs danseurs, réalisateurs de films comme Zina Al Halak (Syrie), Atifa Hesari (Afghanistan), Alexander Katchkaev (Russie), Ko Latt (Birmanie), Evora Lira (Brésil), Ana Maria Forero Cruz (Colombie), Cleve Nitumbi (Ukraine), Samer Salameh (Palestine), Şener Yılmaz Aslan (Turquie),et Ali Zare Ghanatnowi, romancier et cinéaste iranien reconnu, qui a éré chargé du montage et des sur-titrages de ces vidéos. Des élèves et ex-élèves diplômés de l’Ecole accompagnent aussi cette opération.

Le public, de tout âge et de tout pays, est invité pendant le temps qu’il souhaite (en général neuf minutes ou moins) à témoigner devant une caméra d’événements politiques qui l’ont fortement marqué. Et chaque génération en a une malle pleine, que cela se soit produit dans son pays ou à l’étranger: seconde guerre mondiale et occupation allemande, guerre d’indépendance en Algérie, chute du mur de Berlin, explosion des tours jumelles à New York, attentats, entre autres en Norvège et contre une école juive à Toulouse, guerre en Irak, multiples coups d’État… en Asie, en Afrique, attentat du Bataclan à Paris, retour des talibans en Afghanistan et bien entendu, récente invasion de l’Ukraine par l’armée russe commandée par Poutine… Le malheur a partout frappé et et ces événements, même s’ils ne sont pas les mêmes pour tous ont marqué et modelé nos vies. Mais ils ont, aussi et souvent contraint des populations entières à l’exil.

Second épisode. Dans la chapelle des Cordeliers s située tout près du ruisseau qui longe la rue des Teinturiers, règne un beau silence. Et on peut voir sur grand écran le visage de femmes et d’hommes de nationalité différente dont les témoignages forcément inégaux, parfois courts mais précis sur la guerre, et les violences de toute sorte qu’ils ont subis ou connues sont bien montés et, au besoin sous-titrés,par Ali Zare Ghanatnowi. Cet écrivain, cinéaste et réalisateur iranien de quarante-et-un ans a participé à plus de vingt films d’animation, fiction, courts métrages, documentaire.i

Ces vidéos ont une remarquable force d’évocation surtout dans l’espace aux murs nus de cette chapelle désaffectée, appartenant à la ville d’Avignon. Les témoignages de vingt personnes filmées de nationalité différente que nous avons pu voir, sont inégaux. Mais elles ont joué le jeu, n’ont pas  cherché à se mettre en valeur et semblent heureuses d’avoir été les acteurs d’un projet simple mais rigoureux: cadre identique, aucune transition ni musique ni voix-off, ou texte autre que parfois un surtitrage, quand la personne interviewée n’est pas vraiment francophone.

La vidéo participative suppose aussi un décloisonnement des groupes ici impliqués dans cette opération: d’abord les artistes en exil généreusement accueillis à l’Ecole Supérieure d’Art d’Avignon, la direction, les enseignants, les élèves, une stagiaire à l’accueil de l’expo, étudiante à Sciences Po-Paris. Tous à un titre ou un autre ont travaillé dans la production, la conception, la réalisation et la diffusion de cette série de vidéos.
Le «qui élabore et réalise quoi» semble ici avoir bien fonctionné. Il y a eu quelque 1.350 visiteurs au total, soit en moyenne 150 par jour. Comparaison n’est pas raison, disaient nos grands-mères mais bien des spectacles du off n’atteignent pas ce chiffre… Une expérience à la fois pédagogique et artistique réussie dans le cadre du festival In et on peut souhaiter qu’une œuvre réunisse les plus remarquables de ces témoignages… 

Philippe du Vignal

L’exposition a eu du 7 au 15 juillet (entrée libre), Chapelle des Cordeliers, 3 rue des Teinturiers, Avignon.  
Ecole Supérieure d’Art d’Avignon 500 chemin de Baigne-Pieds,  B.P. 20917 84090 Avignon. T.: 04 90 27 04 23.

Le 22 juillet: 

A Paris de 20h à minuit

L’Atelier des artistes en exil fait sa première Partie en simultané dans la cour de ses locaux à Paris et au MUCEM, à Marseille où, après la capitale, il s’est aussi implanté.
Atelier des artistes en exil, 6 rue d’Aboukir, Paris (II ème). Entrée sur donation libre, sans réservation. Bar et restauration avec des concerts d’Aïka (Iran) : chants du Sistan ; Dighya Moh Salem band (Sahara occidental) : blues du désert musique sahraouie et DJ Aban (Syrie)  :musique électro-orientale.
contact@aa-e.org T. : +33 1 53 41 65 96.

A Marseille, de 20 h 30 à minuit trente

Entrée gratuite dès 20 h 15 sans réservation, bar et restauration, MUCEM, Fort Saint Jean, place d’Armes (accès par la passerelle Saint- Laurent), Marseille. Avec Rooney Noor (Syrie) : solo oud musique orientale,Mpévé Band (les deux Congos) : rumba & ndombolo ; dj set d’Ann Mysochka (Ukraine ) tribal housedj set de Mystique (France) dacehall  DJ set d’Aïda Salander (Tunisie) : eclectic, techno, rap, rave. 
contact.marseille@aa-e.org 202 rue villas Paradis, 13006 Marseille.

Festival d’Avignon: Soudain, Chutes et envols, de Marie Dilasser, mise en scène de Laurent Vacher

Festival d’Avignon

Soudain, Chutes et envols de Marie Dilasser, mise en scène de Laurent Vacher

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 Arrivés au théâtre : La Manufacture, les spectateurs sont appelés pour prendre le car, destination le parc du Château de Saint Chamand, proche d’Avignon. Une brise légère, un ciel bleu d’azur, à l’ombre des grands arbres le public s’installe sur des banc face à un espace scénique bi-frontale. Un havre de paix ! Soudain, des voix et des cris joyeux.. Un jeu de cache cache? Trois adolescentes se poursuivent et rejoignent le public. L’une d’elles se met à siffloter. Comme pour répondre discrètement au chant des oiseaux ou lancer un appel complice à ses camarades de jeu. Signe sonore qui nous invite à la représentation d’un récit peu commun, théâtral et poétique : l’état amoureux.

Sur un rythme vif ou délicat, trois jeunes filles : Cookie, Guido, Joey, magnifiquement interprétées  par Inès Don Nascimento, Ambre Dubrulle et Constance Guiouillier, formées à l’Ecole Supérieure de Comédiens par l’Alternance au Studio-Théâtre d’Asnières se lancent corps et âme à la découverte de l’univers capricieux, violent ou merveilleux de l’amour. Plus exactement, elles vont nous faire partager cet état agité :
«L’amoureux, écrivait Roland Barthes, s’arrache à son propre point de vue pour porter sur lui-même et le monde le regard d’autrui, subit l’épreuve du doute après l’enthousiasme et nourrit sa réflexion d’incertitudes. Il ne sait plus ce qu’il sait, cherche ses mots, ne sait comment définir l’être aimé et craint d’être sot. Cette hésitation essentielle l’affranchit de la présomption et de l’idiotie. L’idiot, en effet, ne connaît pas l’amour et ses dérèglements : il est partout chez lui, jamais troublé ni dérangé par personne. »

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Le sexe, la recherche d’identité, la présence du corps au monde, la solitude, l’attente idéalisé de l’autre, les carcans moraux de la société, les parents et l’éducation : la Mère de Guido : « Trixie (qui n’est autre que Guido) s’est échappée par la fenêtre pour exister. ». Le Père de Guido : «Trixie s’est enfuie par la fenêtre pour devenir… » Guido: « Un étranger. Un vagabond. Un animal sauvage. Un transfuge. » La Mère de Guido: « Guido, personne ne nous avait préparé à ça, nous ne savons plus comment t’aimer, aide-nous, apprend-nous. » Guido : « Un étranger. Un vagabond. Un animal sauvage. Un transfuge. »

Tous ces thèmes traversent avec grâce cette pièce pleine d’esprit. L’autrice dresse un tableau pérenne du sentiment amoureux et de l’état physique et psychologique qu’il provoque à l’âge tendre.  Cookie :« Tu veux être encore avec moi ? Joey : « Nous avons lié nos corps, nous sommes sur la même fréquence. Mais elle peut se couper à tout moment. » Cookie : «Sans prévenir?» Joey: «Nous ne pourrons pas toujours être sur la même fréquence. Ça peut couper par moment et ça n’empêche pas qu’on puisse se retrouver. » Cookie : «Tu crois qu’on peut naviguer en dehors de ce parc ? Joey : «C’est le même principe, sauf qu’on a les pieds au sol. »

Les dialogues écrits dans une langue poétique subtile, métaphorique ou directe, avec les mots et les attitudes de la jeunesse actuelle, s’ajustent et s’entrelacent aux mouvements corporels très expressifs. La force du langage par le corps ! Le vocabulaire semble parfois insuffisant pour exprimer l’indicible, le doute, la joie et le trouble. Le public suit avec bonheur et émotion ces situations successives à la fois cocasses, tendres et tragiques. Et exprimées avec originalité, trouvailles jubilatoires et effets magiques. Sur des musiques justes et séduisantes, en parfait accord avec l’état amoureux : humour, sensualité et tristesse sont au Rendez-vous ! …    

le lieu, l’espace du parc, renforce la légèreté profonde des liens entre les personnages, leur traversée au pays de l’amour, et rend encore plus dense, cet univers habité de fantasmes, d’idéal, de beauté et de liberté recherchée. Pour ces trois jeunes filles, le parc, à la différence de la ville, est l’espace de tous les possibles et de leur imaginaire. Marie Dilasser n’a pas écrit seule, et en amont du spectacle, le texte. La pièce pour trois actrices,  lui a été commandée par Laurent Vacher. En début de création, le metteur en scène a fait appel auprès des comédiens et en complicité avec l’autrice, à un travail de  plateau à partir du célèbre Kontakthof de Pina Bausch : «Il nous a semblé que pour aborder un tel sujet : l’état amoureux, il fallait passer par le corps. »
Marie Dilasser et Laurent Vacher se sont surtout inspirés de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, mais aussi du  Banquet  de Platon, de La Logique de la sensation  de Gilles Deleuze à propos de Francis Bacon, de ses peintures, et de photos de Nan Goldin. Sans oublier un travail conséquent de terrain: interviews, errances, observation de couples surtout dans l’espace public, les parcs. Cette démarche met en lumière, la question du processus de création. Il est intéressant de noter ici au cours de l’élaboration du spectacle, l’importance pour toute l’équipe consacrée aux actions sur le vif,  aux improvisations et aux pulsions éphémères, sensations ou émotions traversant le corps et l’esprit de l’artiste, du poète et des comédiennes. Pour, ensuite passer à la mise en forme et accompagner l’écriture de Marie Dilasser.

Un spectacle en plusieurs tableaux. Tous dans le texte portent un titre, réaliste ou métaphorique : La Robe, Quoi, La Rencontre, L’Enlèvement, Les Plurivers, La Transformation, La Peau… Et le metteur en scène en  adaptant le parc comme espace à la fois naturel et scénographique, trace peu à peu un chemin entre les diverses situations théâtrales. Avec Marie Dilasser, il a réussi à constituer une unité dramaturgique, reliant ces fragments de vie. Et a su trouver une forme esthétique en résonance avec l’énigmatique -et pourtant universel- «état amoureux».
La pièce évoque les premiers  émois sentimentaux à l’adolescence, mais s’adresse aussi aux adultes de toute classe sociale, à tous ceux qui ont su garder leur âme d’enfant. Angoisses, désir d’absolu, jalousie, idéalisation de l’être aimé… tout cela persiste, quelque soit l’âge. Le public ne cesse d’être à la fois surpris et charmé. Un réel moment de plaisir et de réflexion sur ce qui éblouit ou assombrit la chose la plus précieuse dans la vie : l’amour ! A ne pas manquer…

Elisabeth Naud 

 Jusqu’au 26 juillet, La Manufacture, 2 bis rue des Ecoles, Avignon. T.: 04 90 85 12 71. Navette à 10 h 40. Relâche le 20 juillet.

Festival d’Avignon : Ma Jeunesse exaltée texte et mise en scène d’Olivier Py

 

Festival d’Avignon 2022

 Ma Jeunesse exaltée, texte et mise en scène d’Olivier Py

 L’épopée d’Arlequin, un ambitieux feuilleton de dix heures et quatre parties, consacre les adieux de l’artiste à la direction du festival et sonne comme un bilan de sa carrière. Ce gymnase, il y a vingt-sept ans, accueillait La Servante, pièce fleuve en vingt-quatre heures. Le titre renvoie à cette jeunesse, figurée par le personnage d’Arlequin, symbole du théâtre populaire, convoqué par Alcandre, un poète vieillissant. Avide de transmettre sa flamme d’antan au jeune homme dont il fait son porte-flambeau; comme Pygmalion, il en tombe amoureux. C’est celui qu’il attendait, comme l’annonce la phrase messianique écrite en lettres de lumière fluo sur le fronton de la scène (le manteau d’Arlequin): «Quelque chose vient. »

Les deux compères vont, d’un épisode à l’autre, imaginer des canulars pour piéger des Pantalons, ces vieillards grincheux et libidineux de la commedia dell’arte… Ici le président d’une multinationale (ou de la République), un ministre de la Culture, un prélat (bientôt cardinal). Ces suppôts du capitalisme se liguent contre Arlequin et son maître pour déjouer leurs ruses et avoir leur peau mais, de farce en farce, le héros de cette tétralogie épique retombera sur ses pieds.

 Dans la première partie, un jeune livreur de pizza se métamorphose en héros de théâtre. Il va, avec une troupe de jeunes comédiens, et grâce à la ruse d’Alcandre (le Magicien dans L’Illusion comique de Pierre Corneille), inventer un inédit d’Arthur Rimbaud que les requins de la Finance, de l’Eglise et de la Culture se disputeront aux enchères. «Ils veulent tous le poème mais pas pour le poème.  » Ils en désirent la valeur marchande, à l’instar des collectionneurs d’art qui construisent des musées pour défiscaliser leurs profits. Cela donne lieu à des scènes comiques savoureuses où ces rapaces sont prêt à s’humilier pour arriver à leurs fins : le P.D.G., (Damien Bigourdan) défèque en public, Olivier Balazuc, en évêque libidineux, se livre à un numéro de cabaret trans en bas résille et string rouges. Plus digne, le Ministre de la culture (Flannan Obe) accepte d’être fessé. Emilien Diard-Detoeuf, (un conseiller ministériel ahuri) n’est pas de reste parmi ces comédiens de la vieille garde. Et Céline Chéenne, transfuge de La Servante,  incarne une tragédienne ringarde et une bonne sœur féministe mais revêche. Au piano, Antoni Sykopoulos, qui joue aussi un pharmacien cynique, accompagne le spectacle avec Julien Jolly aux percussions.

Dans cette longue traversée, on retrouve la scénographie mobile de La Servante, signée Pierre-Andre Weitz avec des praticables sur roulettes et déplacés à vue, formant de petites alcôves à jouer. Echelles et escaliers permettent de se déployer en hauteur et se prêtent à des changements de cadrage rapide. Sous les lumières de  Bertrand Killy, ce dispositif rythme l’espace et permet aux interprètes de dépenser toute leur énergie.

D’arlequinade en pantalonnade, cela commence fort et le texte est bien enlevé, quoiqu’un peu ampoulé mais l’auteur le revendique sans complexe et cible allègrement les grands de ce monde, face à un Bertrand de Roffignac survitaminé, à qui le costume à losanges multicolores d’Arlequin va comme un gant. Il caracole en tête de théâtreux allumés (Geert Van Herwijnen, Pauline Dessous, Eva Rami).

 La deuxième pièce où Alcandre et Arlequin  invente,t le canular d’une fausse sainte, s’enlise dans un débat théologique compliqué. Et l’on perd la fraîcheur du début, malgré les cavalcades, cabrioles verbales et physiques du remarquable Bertrand de Roffignac qui tiendra le rythme pendant dix heures… La troisième pièce, un repas cannibale, métaphore de la société marchande toujours plus avide à dévorer l’humain, ne nous a pas davantage convaincus, avec ses gags graveleux..

 Il nous faudra attendre le dernier épisode pour retrouver un état de grâce, notamment avec le magnifique monologue d’Alcandre, où Xavier Gallais, déplorant la mort de son Arlequin, met tout son talent à servir le lyrisme inspiré d’Olivier Py. Mais bien sûr, son jeune alter ego va renaître, car pour l’auteur, il est porteur de l’espérance, «une libération mystique» qui nous manque aujourd’hui. «Vous êtes manipulés par le deuil, laissez-vous manipuler par l’espérance»,  dit Alcandre qui, à travers la jeunesse exaltée de sa créature, veut rendre « Rimbaud à Rimbaud, Dieu à Dieu » et… le théâtre au théâtre: «Quelque chose viendra toujours, tant qu’il y aura du théâtre. »

 Malgré de nombreuses longueurs et excès verbaux, mais pour les fréquents morceaux de bravoure et la beauté de la langue, nous n’avons pas regretté d’être resté jusqu’au bout de cette ode baroque au Théâtre. Elle a été suivie avec passion par les spectateurs qui, malgré l’heure tardive et la fatigue, ont applaudi à n’en plus finir.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 juillet au Gymnase du lycée Aubanel, 14, rue Palapharnerie, Avignon (Vaucluse).

Du 11 au 19 novembre,  Théâtre Nanterre-Amandiers (Hauts-de-Seine) et les 25 et 26 novembre, T.N.P. de Villeurbanne (Rhône).

Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.

 

Anais Nin au miroir texte d’Agnès Desarthe, librement inspiré des Nouvelles fantastiques et des Journaux d’Anaïs Nin, mise en scène d’Élise Vigier

Anais Nin au miroir, texte d’Agnès Desarthe, librement inspiré des Nouvelles fantastiques et des Journaux d’Anaïs Nin, mise en scène d’Élise Vigier

Anais Nin au miroir texte d’Agnès Desarthe, librement inspiré des Nouvelles fantastiques et des Journaux d’Anaïs Nin, mise en scène d’Élise Vigier dans actualites

© Christophe Raynaud De Lage

 L’autrice et la metteuse en scène convoquent Anaïs Nin et, bousculant les chronologies, la mettent en dialogue avec les acteurs qui vont interpréter son œuvre et son personnage. Nous naviguons avec fluidité par effet de diffraction dans de multiples points de vue. Une plongée de deux heures dans un labyrinthe spatio-temporel, à condition de s’y laisser glisser.

Sur le plateau encombré d’anciens éléments de décors, des châssis mobiles de différente taille jouent sur la profondeur de la scène. Une jeune femme en blanc, venue d’un autre temps, apparaît et disparaît entre ces châssis lumineux; une femme de ménage balaye. Une rencontre incongrue a lieu entre cette présence fantomatique aux propos énigmatiques et ce personnage d’aujourd’hui plein de bon sens populaire. Un film en noir et blanc de Nicolas Mesdom, projeté au lointain, prolonge leur échange et elles voguent toutes deux sur les eaux paisibles d’un large fleuve… Les images du cinéaste ponctueront la pièce, nous emportant vers l’enfance de l’écrivaine.

Bientôt des comédiens investissent les lieux, pour préparer une pièce où Anaïs Nin est mise en scène. Entre les séquences de répétitions, s’intercalent des bribes de conversations où ils évoquent l’état du monde ou leurs préoccupations personnelles. «Nous avons cherché à tisser différents niveaux de paroles et de récits, dit Elise Vigier. » Agnès Desarthe a puisé dans les nouvelles : La Chanson dans le Jardin, Le Sentiment tzigane, Le russe qui ne croyait pas au miracle et pourquoi, Les Roses rouges, Un sol glissant … Et elle a aussi écrit les dialogues à partir d’improvisations des acteurs qui ont été libres de choisir des extraits de l’œuvre composite de l’autrice anglophone franco-cubaine.

Sur scène règne un joyeux capharnaüm : portants avec costumes, livres, accessoires de théâtre ou de magie. On  se cherche dans les coulisses, répète des morceaux de textes, en fonction de qui on a sous la main pour donner la réplique. Ici, Anaïs Nin est incarnée indifféremment par trois hommes et trois femmes d’âge- et d’origine divers. « L’ important pour moi, est de valoriser la diversité des corps sur le plateau, dit Elise Vigier. Ainsi les écrits de l’autrice se partagent entre Dea Liane, en fantôme élégant et des avatars plus charnels. Parmi eux, on reconnaît Ludmilla Dabo, qu’on entendra au final dans un blues tiré de Venus erotica un livre né de sa rencontre avec Henri Miller. Une beau moment mis en musique par Manusound et le guitariste Marc Sens qui accompagne la troupe tout au long de la pièce. Mais Elise Vigier ne s’attarde pas sur la dimension sulfureuse d’Anaïs, même si la sensualité à fleur de peau infuse son écriture. Il est surtout question de faire résonner le regard qu’elle portait sur le monde, à travers la sensibilité de ses multiples interprèteś.

Ceux qui cherchent ici une biographie d’Anaïs Nin seront déçus. Agnès Desarthe et Elise Vigier en proposent un portrait éclaté aux multiples facettes. Le spectacle est construit sur des séquences et la metteuse en scène ne boude pas les effets spéciaux, comme ces tours de magie de Philippe Beau (Anaïs Nin, enfant, fut coupée en deux sur scène par un illusionniste). Ou un numéro de danse du ventre par Louise Hakim, la danseuse du groupe qui nous donne aussi une démonstration de flamenco,  si prisé par Anaïs Nin. Le charme de cette élégante mise en scène opère, même si on se perd quelquefois dans une recherche formelle un peu brouillonne.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 16 juillet, salle Benoit XII, rue des Teinturiers, Avignon.

Du 11 au 14 octobre, Comédie de Caen-Hérouville-Saint-Clair (Calvados) ; du 19 au 22 octobre,Théâtre Dijon-Bourgogne-Centre Dramatique National (Côte-d’0r) ; du 10 novembre au 11 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Paris. Et les 7 et 8 mars, La Passerelle, Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor).

 

TOD Théâtre décomposé ou L’Homme Poubelle de Matei Visniec mise en scène de Max Legoubé

Avignon 2022

TOD Théâtre décomposé ou L’Homme Poubelle de Matei Visniec mise en scène de Max Legoubé

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©Max Legoubé

 

Avec La Fabrique, théâtre d’objets sensoriel et suggestif, nous avions découvert la compagnie Sans Soucis, implantée à Caen. Un coup de cœur. Max Legoubé brode, cette fois-ci, à partir d’historiettes, un univers poussiéreux où trône un personnage sans âge, à l’image des textes de Matei Visniec.

CeThéâtre Décomposé -un solo, interprété par Stéphane Fauvel- met en scène un «homme poubelle» qui, tel un juke-box, nous offre à entendre des contes de notre choix : « J’ai des musiques à faire sonner et des histoires à raconter», dit le comédien, emmitouflé dans une manteau gris informe et qui sortant d’une apathie boudeuse. Mais pas plus de soixante minutes, dit-il. Le sort seul décidera des textes que nous entendrons aujourd’hui, puisés au fur et à mesure par les spectateurs, parmi une collection de vieux trente-trois tours.TOD est une pièce à géométrie variable: des treize histoires qui constituent le corpus du spectacle, nous en entendrons cinq ou six.

Le Cercle évoque un enfermement métaphorique, illustré par un long fil déroulé dans l’espace qui transforme le refuge espéré en isolement carcéral. Le Cafard, raconte comment ce petit insecte familier plutôt repoussant devient un compagnon de choix pour un pauvre bougre solitaire… Le narrateur s’empare de tous ces contes en manipulant un bric-à-brac de fortune : une valise en carton, un tourne-disque vétuste et autres objets de récupération. Un moment de grâce quand sa main se transforme en une petite marionnette, emportée dans une course sans fin : « Je suis une douleur qui court ».

L’univers absurde, métaphorique et décalé de l’auteur roumain fournit au metteur en scène matière à développer un théâtre d’acteur et d’objets. Mais, malgré la belle connivence qu’établit le comédien avec le public, il ne réussit pas vraiment à y puiser un souffle littéraire et onirique suffisant. Nous sommes restés sur notre fin faim.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 26 juillet à 17 h, Présence Pasteur 13, rue du Pont-Trouca, Avignon. T. : 04 32 74 18 54.

 

Festival de Marseille 2022 (suite)

 

Festival de Marseille 2022  (suite)

 Le programme comporte un certain nombre d’événements en plein air. A noter : billets à dix euros pour tous les spectacles et une billetterie solidaire* cède des places à un euro, grâce une «Charte culture », mise en place via une centaine d’associations sociales, éducatives ou médicales. (Soit environ 30% des places vendues).  Il y a aussi des propositions gratuites comme un karaoké géant au MUCEM ou cette visite guidée ludique dans un Centre commercial…

 L’Age d’or, conception d’Igor Cardellini et Tomas Gonzalez

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© mireille Davidovici

Ces artistes suisses ont imaginé une déambulation théâtrale dans le Centre Bourse, situé au cœur de la ville. Une guide plus vraie que nature. Dominique Gilliot prend en charge les visiteurs, coiffés de casquettes rouges siglées Galeries Lafayette et munis d’écouteurs. En introduction, un bref historique des lieux construits dans les années soixante, à l’image du premier de ce type, le Southdale Center conçu par Victor Gruen sur le modèle d’une piazza viennoise et inauguré en 1956, à Edina ( Minnesota) Un «dôme de plaisir avec parking ». A Marseille, Jacques Henri-Labourdette, appartenant au mouvement dé-structuraliste, a imaginé un bâtiment en béton «d’expression brutaliste, viril et héroïque». Avec diagonales à quarante-cinq degrés, adoucies récemment par une nouvelle aile en arrondi.

La comédienne nous invite à décrypter l’architecture de ce supermarché, à la fois lieu de consommation et de loisirs. Puis elle nous explique les stratégies et circulations pour amener le client à entrer dans les espaces de vente, sans avoir la « phobie du seuil». Elle nous invite à une glissade sur le sol lisse, étudié pour faciliter la marche et pointe, au passage, la façon dont sont exposés les produits dans leurs vitrines. Selon une scénographie muséale  et sous des projecteurs.

 L’Âge d’or exhibe ce simulacre de la ville qu’est le « mall » américain, corne d’abondance où tout semble à portée de main, comme une promesse d’accession au bonheur. Avec humour et fantaisie, cette visite décalée nous offre les clefs de ces espaces ultra-codés, chefs-d’œuvre du marketing triomphant, construits à l’époque des Trente Glorieuses pour aiguiser nos appétits de consommateurs. Des espaces fonctionnels quasi invisibles dans les villes, qui échappent souvent à notre attention mais qui font pourtant partie des idéaux dominants actuels. Mais n’ont-ils pas fait long feu avec la vente en ligne?

 K7 Productions conçoit des formes performatives adaptées à différents lieux : banque, bureaux, etc. : « Dans chaque endroit, nous partons de l’architecture et de l’aménagement pour recomposer, puis déconstruire les univers sociaux que ces lieux accueillent, activent ou régulent. » Et la visite, en plus de tisser une narration critique, entraine le public à décoder ces espaces, tout en s’amusant…

 Sabena d’Ahamada Smis

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© Pierre-Gondard_

«Marseille, nous dit-on, est la cinquième ville de l’Archipel», remarque le chanteur d’origine comorienne. Il a réuni autour de lui quatre danseurs et un petit orchestre, pour raconter, en images, mouvements et musique, un massacre, encore inscrit dans la mémoire des Comoriens. Il eut lieu en 1976, à Majunga, à Madagascar et on a appelé les rescapés «Sabena » du nom de la compagnie aérienne qui les avait rapatriés dans leur île.
Ahamada Smis, auteur, compositeur et multi-instrumentiste, mêle le hip hop de sa ville d’adoption aux modulations lyriques et rythmiques de l’océan indien, dans un style « afro-ngoma» (l’afro-beat comorien). Jeff Kellner (guitare), Robin Vassy (percussions), Uli Wolters (saxophone, clarinette, flûte) donnent aux arrangements musicaux de riches couleurs sonores accompagnant avec sensibilité la voix chaude d’Ahamada Smis.

Sous la houlette du chorégraphe, Djo Djo Kazadi, Fakri Fahardine, Inssa Hassna, Mickael Jaume et Sinath Ouk s’insinuent dans la musique et essayent d’illustrer ce drame historique. Mais nous nous serions contentés d’une narration, sans que les danseurs miment la situation… Malgré la qualité des interprètes et la voix envoûtante d’Ahamada Smis, cette réalisation se perd dans un trop plein de signes et la création graphique pourtant cohérentede Mothi Limbu . Nous avons eu du mal à saisir le sens de ce généreux Sabena que le public marseillais venu nombreux sur la place d’Armes du fort Saint-Jean, a pourtant apprécié…

 100% Afro, chorégraphie de Qudus Onikeku

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© Mireille Davidovici

Ce chorégraphe et performeur nigérian a dirigé une cinquantaine de danseurs, repérés à Marseille et aux quatre coins du monde (en particulier sur Internet), pour créer un spectacle géant d’afro-danse. Sur la grande esplanade, à l’entrée de La Friche de la Belle de Mai, le public nombreux circule pour voir des propositions rythmées par un ensemble de musiciens (guitares, bâtons ou autres percussions). Les danseurs, professionnels et amateurs mêlés, nous livrent en une heure trente une suite de pièces, à différents endroits du site.
Qudus Onikeku a travaillé avec eux en ligne, avant qu’ils arrivent à Marseille. Une fois sur place, ces artistes ont eu un temps minimum pour mettre leurs propositions en cohérence.  Nous retiendrons pourtant quelques séquences comme le dernier tableau où, enduits de charbon puis de farine, ils se figent en une sculpture collective. Répétitions et spectacle qui ont été filmés, sont diffusés en ligne sur : afropolis.org. , un site créé pour l’occasion.

 

Mireille Davidovici

Festival de Marseille du 16 juin au 9 juillet 7 rue de la République, Marseille ( II ème) T. 04 91 99 00 20.

* Contact billetterie solidaire : rp4@festivaldemarseille.com T. : 04 91 99 02 53.

Prochaines performances de K7 Productions : Du 6 du 10 septembre,La Bâtie-Festival de Genève (Suisse) : du 6 au 8 octobre, Biennale Internationale des Arts Vivants, Toulouse (Haute-Garonne) ; du 17 au 19 novembre, NEXT Arts Festival, La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq (Nord) ; du 24 au 26 novembre, NEXT Arts Festival, Kunstencentrum BUDA, Courtrai (Belgique).

En janvier, Les Subs, Lyon (Rhône). Les 18 et 19 mars, Le Maillon, et les 1 et 2 avril, Scène européenne, à Strasbourg (Bas-Rhin).

 

 

Festival de Marseille 2022 Depois do Silêncio ( Après le silence) mise en scène de Christine Jatahy , images de Pedro Faersteinen (en portugais (Brésil) surtitré)

Festival de Marseille 2022

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© Christophe Raynaud De Lage

Depois do Silêncio ( Après le silence) mise en scène de Christine Jatahy, images de Pedro Faersteinen (en portugais (Brésil) surtitré)

«Danse et corps en mouvement sont l’A.D.N. de ce festival créé en 1996 qui a déjà une longue histoire »,dit Marie Didier, sa nouvelle directrice.  Elle a conçu la programmation dans la foulée de son prédécesseur Jan Goossens (voir le Théâtre du blog), mêlant artistes locaux et internationaux, spectacles hors normes ou plus traditionnels, et présentés dans quatorze lieux partenaires. En avant-première d’une longue tournée, Dopois do Silêncio trouve naturellement sa place dans ce programme ouvert sur la diversité et les mouvements citoyens.

Sur scène, trois actrices et un musicien vont rompre le silence qui s’est abattu sur les assassinats des militants des luttes paysannes et nous replonger dans la vie à des agriculteurs brésiliens d’hier et d’aujourd’hui, autochtones ou anciens  esclaves: « Beaucoup de gens sont assassinés car ils défendent la terre. Des indigènes d’Amazonie d’aujourd’hui, aux activistes qui défendent les petits agriculteurs sur l’ensemble du territoire brésilien. Beaucoup de gens ont déjà sacrifié leur vie pour cette cause. »

Comme à son habitude, Christiane Jahaty mêle théâtre et cinéma, une forme adéquate pour ce documentaire-fiction, à partir d’un roman : Torto Arado (Sillon tordu) du géographe bahianais Itamar Vieira Junior qui raconte l’histoire des sœurs Bibiana et Belonísia dans une fazenda de l’arrière-pays de Bahia. Elles appartiennent à une communauté des Quilombolas, ces anciens esclaves devenus travailleurs ruraux sans terre et sans droits qui se battent pour leur survie. L’intrigue se passe à Água Negra, dans la Chapada Diamantina dans le nord-est du Brésil, où le romancier a longtemps travaillé et séjourné.

Cette fiction romanesque se conjugue avec l’action du film Cabra Marcado para Morrer (Un type désigné pour mourir), du célèbre documentariste brésilien Eduardo Coutinho. Il y est question de João Pedro Teixeira, leader paysan de la même région, assassiné en 1962. Le tournage, commencé en 1964, fut interrompu à cause du coup d’Etat militaire, et ne reprit que dix sept ans après, avec les témoignages des paysans qui avaient travaillé sur le premier film. Les images du documentaire sont projetées sur un triple écran en fond de scène, mêlées à celles tournées par l’équipe de Depois do Silênciotémoignent des habitants de l’arrière pays de Bahia et apparaissent les artistes qui sont en même temps présents sur scène, donnant à la fiction théâtrale un double effet de réel. En superposant des vies, des époques, des lieux et des histoires, la pièce met en tension toutes ces strates, et ramène des questions locales à des problématiques universelles. La lutte d’une communauté d’agriculteurs descendants d’esclaves pour sa terre, sa liberté et son identité n’est-elle pas notre cause commune ?

Dans cette mise en abyme vertigineuse, les actrices ont des rôles multiples : l’une incarne l’arrière-petite fille de João Pedro Teixeira. « Assassiné par des policiers. Assassiné par des exploitants agricoles. Des politiciens. Par l’État, par les propriétaires terriens. Et ces personnes demeurent impunies. » Et dans le film d’Eduardo Coutinho, apparaît Elisabeth, la veuve de João Pedro Teixeira. En parallèle, sur scène, une autre veuve prend la parole, celle de Severo dos Santos, lui aussi assassiné pour avoir défendu son peuple… Ces destins de femmes se croisent avec ceux des sœurs Bibiana et Belonisa du roman d’Itamar Vieira Junior où les humains coexistent avec les esprits : les Enchantés ( du brésilien encantados). Invisibles, ils s’emparent de certaines personnes et par un enchantement leur donnent des pouvoirs magiques. Ils sont invités chez les Quilombolas d’Água Negra lors de cérémonies, le jarê. Christiane Jahaty met en scène une transe qui, jouée en direct, sera aussi filmée…

Née à Rio de Janeiro, l’artiste connaît bien le Brésil profond et, à travers les luttes des plus démunis, nous fait pénétrer dans leurs croyances ancestrales importées d’Afrique, que la colonisation et la christianisation n’ont pas déracinés. Les actrices Gal Pereira, Juliana França et Lian Gaia s’approprient leurs rôles avec conviction, ajoutant à l’effet de réel. Mais elles savent aussi rester à distance par des adresses au public. Sur scène avec elles, Aduni Guedes, qui cosigne la musique avec Vitor Araujo, joue une partition riche en bruitages. Nous sommes happés par un tissage complexe d’éléments scéniques et textuels mais jamais perdus dans ce labyrinthe et parfaitement maîtrisé.Ce spectacle très abouti constitue le troisième volet de la Trilogie des Horreurs entamé en 2021 par Christiane Jatahy, avec Entre Chien et Loup, sur les mécanismes du fascisme à partir du film Dogville de Lars Von Trier et Before the Sky falls (Avant que le ciel tombe), d’après Macbeth , sur le machisme toxique. Cette fois-ci, elle nous livre une œuvre sensible qui touche au plus près à ses origines.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 1er juillet, au ZEF, Scène Nationale de Marseille, avenue Raimu, Marseille (XIV ème). Le Festival de Marseille se poursuit jusqu’au 9 juillet. T. : 04 91 99 00 20

Les 20 et 21 octobre De Singel, Anvers (Belgique) ; du 16 au 18 novembre, Théâtre National Wallonie, Bruxelles (Belgique) ; du 23 novembre au 14 décembre, Cent Quatre, Paris.

En 2023÷
Schauspielhaus, Zurich (Suisse), Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris;, Maison de la Culture, Grenoble (Isère) ; Madrid (Espagne); Piccolo Teatro,Milan (Italie),  Théâtre populaire roman de La Chaux-de-Fonds (Suisse), Besançon, Villeurbanne, C.D.N. Dijon Bourgogne Dijon (Côte d’Or) .

 

* Torto Arado est édité au Brésil chez Todavia

 

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