Les Mystiques, texte et mise en scène d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

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Les Mystiques, ou comment j’ai perdu mon ordinateur entre Niort et Poitiers, texte et mise en scène  d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

 

Qui se lance dans l’écriture d’un essai, d’un roman, d’une pièce  ou d’un scénario,  sait qu’il met les pieds dans une sorte d’enfer.  Celui des bonnes intentions. “Lui“ entreprend d’écrire sur Les Mystiques. Aussitôt, amis, rencontres, demi-sœur découverte à cette occasion, et même le fantôme de leur père, le noient sous les conseils et les livres du genre : «Juste pour toi, mais je ne l’ai pas lu». Vertige : d’un côté, la cohue des documents accumulés, et de l’autre,  une suite de collaborateurs artistiques, conseillers, attachés de presse, éditeurs, bureaux de production qui vibrionnent autour de “Lui“. Et l’on dit que l’écriture est un travail solitaire… Une seule solution, la fuite.

Pas étonnant : cela commence par le cauchemar de tout travailleur intellectuel : perdre son ordinateur dans un train, voir anéanti tout ce qui était capitalisé en vue du «projet». Peut-être est-ce du vécu, ou non. Avec beaucoup d’humour Hédi Tillette de Clermont- Tonnerre met en scène son expérience des «projets», un terme qui désigne toute œuvre d’art naissante  et  les bonnes fées qui se penchent sur son berceau, pour le meilleur dans le cas présent : résidences d’écriture et de création (au Moulin du Roc à Niort), coproductions, soutiens institutionnels divers. Et pour le pire, parfois. En tout cas pour l’artiste, tiraillé par les doute, ballotté, dépossédé de lui-même. Il ne lui restera qu’à entreprendre sa propre expérience mystique pour être délivré et entrer enfin dans la joie de la vie, on ose le dire.

AD37397B-68C4-4FD3-806D-2E0F3F9F07E0On l’aura compris : il s’agit d’une comédie, pointue et juste mais aussi d’une vraie pensée de ce que sont le théâtre et la création artistique, carte (maîtresse) du territoire qu’est la vie. Il faut bien trouver son chemin… Comédie donc, jouée par six virtuoses venus de tous les coins du théâtre et aussitôt constitué en troupe : Mathieu Genet, Bruno Gouery, Mireille Herbstmeyer, Flore Lefèbvre des Noëttes (en Frégoli), Lisa Pajon, Makita Samba. Dans des rôles à transformation ou non, ils partagent exactement le même rythme changeant, le même humour qui tend à ramener au sol quelques envolées aventurées…

Dans sa boîte blanche, et mobile mais en douceur et capable de s’approfondir, la pièce tient du film avec ses intermèdes musicaux, chargés sans complexe de souligner les émotions, de la bande dessinée avec son trait légèrement appuyé et sa fantaisie. Mais on est quand même au théâtre et le spectacle ne se prive pas de moments de respiration, de suspenses. Et l’humour devient sérieux : où vais-je, où cours-je, surtout avec un clavier auquel manque la lettre ù (cas angoissant du héros). Ce sont des jeux de mots, mais aussi de vraies questions, l’objet d’une quête que le metteur en scène nous fait gentiment partager. La leçon : il faut savoir perdre, vous verrez quelle liberté vous y gagnez, et comme l’horizon s’élargit… On veut bien !  Voilà mieux qu’un bon moment à partager avec rires garantis et philosophie pudique.

Christine Friedel

Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris  XX ème, jusqu’au 23 novembre, puis du 26 au 30 novembre. T. :01 40 31 26 35

Le 6 décembre ACB Scène Nationale de Bar-Le-Duc (Meuse); les 11 et 12 décembre, Théâtre Montansier à Versailles (Yvelines), le 20 décembre,Scènes de Territoire, Bressuire (Deux-Sèvres).
Le 29 janvier, Le Gallia, Théâtre-Cinéma de Saintes (Charente Maritime) et  le 31 janvier,  3T Scène conventionnée de Châtellerault (Vienne).

Et du même auteur-metteur en scène : Les Deux frères et les lions, ou ailleurs c’est bien aussi, du 8 janvier au 17 mars,  au Théâtre de Poche-Montparnasse, boulevard du Montparnasse Paris  (VI ème)

 


Archives pour la catégorie critique

La Petite Sirène, d’après Hans-Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau

La petite Sirène, d’après Hans-Christian Andersen, adaptation et mise en scène de Géraldine Martineau

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Surmonter la réalité et s’exposer à avoir les jambes coupées: dure nécessité, même si on est une jolie petite sirène que le confort familial de la vie ne satisfait pas. Confrontée à la peur des adultes, à l’éveil du sentiment amoureux et à la violence du monde, la petite Sirène s’émancipe dans une danse instinctive qui subjugue les humains, éblouis par cette ode à la différence.

Capable d’abandonner sa queue de sirène mais encore sa sœur, sa grand-mère et la mer : une part de soi inaccomplie, la jeune fille prouve aussi qu’elle peut se transformer pour rencontrer autrui. Risquant sa vie si elle n’épouse pas le Prince charmant qu’elle a sauvé et dont elle est tombée amoureuse. Elle aimerait découvrir le monde avec lui et a donc joué son va-tout, perdant à la fois sa queue et sa voix qui enchante les hommes. Mais on lui volera son le bonheur à cause de quiproquos et d’une mauvaise lecture de la réalité par des menteurs. La Petite Sirène renoncera à tuer l’aimé, un crime qui l’aurait maintenue en vie, témoignant ainsi d’une bonté et d’une humanité qui lui accordent le statut de Fille de l’air, belle étoile reconnue et autorisée à découvrir la poésie du monde, de cœur à cœur: «Nous soufflons un vent frais sur les enfants fiévreux. Nous réchauffons les cœurs gelés par les grands froids et enveloppons les corps en manque de douceur. »

Géraldine Martineau analyse le conte d’Andersen comme un chemin initiatique à dimension universelle et intergénérationnelle : l’affirmation de soi passant par un changement pour plaire et être accepté par l’autre. «La petite sirène, dit la metteuse en scène, vit ses désirs sans céder aux peurs dans le respect bienveillant de soi et des autres et j’ai adapté fidèlement le conte, avec la poésie et la douce musique d’alexandrins libres et non rimés.» Mais la metteuse en scène ne pouvait faire l’impasse sur les problèmes écologiques actuels et sur la survie des migrants qui fuient l’horreur. Quand on évoque les fonds marins, résonnent les urgences de notre temps, comme la pollution des océans, et avec les bateaux errant sur les mers, la difficulté à accueillir l’étranger émigré, l’Autre. Ici, les jeunes gens incitent leurs parents à ne pas se résigner : le père du Prince  (remarquable Jérôme Pouly), un pêcheur enjoué, bon enfant mais mélancolique, est poussé par son fils à regarder plus loin et à s’ouvrir aux autres. Humour et beauté mais aussi désenchantement : ce conte cruel diffuse sa magie.

Salma Bordes a suggéré les fonds marins avec des couleurs bleues et froides que des cordes dorées éclairent, à la manière de Gustav Klimt. La Petite Sirène et sa sœur sont suspendues sur des balançoires, comme si elles baignaient dans l’eau. Et le monde des  humains est, lui, représenté par le jardin du palais du Prince: une terrasse en bois de maison contemporaine avec des arbres en pot aux feuilles vertes rassurantes. Et  le père du Prince parle de recettes de poisson qui donnent l’eau à la bouche!

La Petite Sirène vit sa métamorphose à vue dans une belle chorégraphie de Sonia Duchêne, mêlant danse classique et hip-hop, sur la musique au piano et au synthé de Simon Dalmais. La voix chantée de Judith Chemla sert de fil d’or, écho d’une voix intérieure. La merveilleuse Petite Sirène  est  interprétée par Adeline d’Hermy, vivante et désirante, à la voix sucrée,  qui s’abandonne à la féérie de son rôle. Sa jolie sœur (Claire de la Rüe du Can) est tout aussi facétieuse. Danièle Lebrun, grand-mère généreuse, coupe sa chevelure pour sauver son petit «plancton». Et Julien Frison est un beau Prince charmant. Un voyage bienfaisant dans l’imaginaire doré d’un conte qui nous fascine encore tous…

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, 99 rue de Rivoli, Paris Ier, jusqu’au 6 janvier. T. : 01 44 58 15 15.

 

 

J’ai bien fait ? texte et mise en scène de Pauline Sales

 

J’ai bien fait ? texte et mise en scène de Pauline Sales

Tristan Jeanne-Vallès

Tristan Jeanne-Vallès

Oui, Pauline Sales a bien fait d’interroger notre société à travers Valentine, une enseignante modèle aux prises avec son métier, son couple et ses enfants, un frère artiste, et des parents vieillissants. Et bien d’autres questions traitées ici avec humour et profondeur. Son écriture, aux aguets du monde tente « d’attraper quelque chose de notre temps.» «J’ai essayé, dit-elle, de partir d’un sentiment diffus que je pouvais ressentir aussi bien dans des rencontres de tous les jours, dans les lieux publics  où on laisse l’oreille ouverte, dans les journaux, à la radio … »

Valentine, venue de Normandie, fait donc irruption chez son frère, dans un appartement envahi par une installation artistique en cours. Désemparée, submergée par la complexité du monde, elle a abandonné ses élèves lors d’une sortie scolaire à Paris. On apprendra pourquoi à la fin du spectacle. Elle s’interroge : comment agir aujourd’hui face la crise économique et morale de notre société? En écho à ses doutes, on entend son frère, devenu à quarante ans, un artiste qui prend de l’âge, et donc  bouté hors du système mercantile de l’art contemporain. Puis Manhattan, une ancienne élève surdouée mais en rupture de ban cherchant sa voix dans une attitude zen et son mari généticien un peu allumé qui nous délivre une conférence sur l’ADN*. Selon lui, l’homme moderne ( venu d’Afrique) a rencontré l’homme de Néanderthal, il y a deux mille ans et que nous sommes issus de ce mélange, portant à peu près 2,5 % des gènes de cette lignée disparue : « A mesure que nous voyageons dans l’espace et le temps, nous découvrons que les rameaux qui nous ont donné naissance se sont séparés, éloignés les uns  des autres(…) , se bouturant, fusionnant avant de se séparer à nouveau, et peut-être de se rejoindre encore, plus tard, ailleurs »…. Arguments imparables contre le racisme…

J’ai bien fait ?, outre la voix  des quatre protagonistes, interprétés avec justesse et distance par les  comédiens, fait aussi entendre celle des jeunes générations. Valentine nous rapporte le désarroi de ses élèves, et  la colère à fleur de peau de sa propre fille au soir des attentats du 13 novembre 2015 :  « «Elle m’a hurlé dessus : Moi, je risque de me faire tirer dessus à ma première bière ? Alors que je n’ai rien vécu de ce qui vaut la peine ? (…) Ils n’auraient pas pu choisir des vieux? Ils n’auraient pas pu vous choisir ? Vous avez eu de la chance. Vous avez eu beaucoup trop de chance, ta génération(… ). Vous n’avez connu aucune guerre. Vous avez vécu tranquilles …» J’ai bien fait ?  C’est le doute de Pauline Sales : «Et moi je ferais quoi, ça me ramène à quoi ?… un théâtre comme un outil immédiat de confrontation à soi-même» . Mais elle sait aussi nous faire rire de ça.

On ne peut rester insensible à ces préoccupations qui constituent l’ADN du XXI ème  siècle et que l’autrice partage avec un quatuor d’acteurs hors pair. Sa seconde mise en scène, après En Travaux est une réussite. Une heure quarante de plaisir théâtral. Ne perdons pas de vue Pauline Sales: en janvier prochain, elle  commence une résidence de six mois au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, pour écrire Quand tu es là, rien d’autre ne compte, un spectacle qui verra le jour en mai. Interprété  par la troupe éphémère dans une mise en scène de Jean Bellorini. Elle mettra en scène sa pièce jeune public Normalito, à l’invitation d’AM STRAM GRAM, théâtre pour l’enfance et la jeunesse, à Genève début 2020.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 16 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route de Champ de manœuvre.  T. : 01 43 28 36 36.

Le 8 janvier, Scènes du Jura, Dôle (Jura); le 11 janvier, Le Granit  à Belfort (Territoire de Belfort); le 15 janvier Théâtre Edwige Feuillère,Vesoul (Haute-Saône); le 18 janvier Quai des rêves, Lamballe (Côtes d’Armor);  22 janvier, Le Grand Logis, Bruz (Ile-et-Vilaine) ; le 24 janvier, Le Canal,  Redon  (Ile-et-Vilaine) ; le 29 janvier, Espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre (Loire Atlantique). Le 5 février, Le Carré magique, Lanion (Côtes d’Armor) ; le 7 février, Centre culturel de Vitré (Ile-et-Vilaine) ; le 14 février, Scène nationale de l’Essone, Evry ; le 16 février, Maison du Théâtre et de la Danse, Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis); le 22 février ,Espace culturel Boris Vian, Les Ulis (Seine-Saint-Denis) . Le 7 mars, Théâtre du Cloître, Bellac (Haute-Vienne) ; du 12 au 14 mars, T.A.P.S., Strasbourg (Bas-Rhin); du 19 au 21 mars, le NEST-Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Grand-Est (Moselle) ;le  22 mars, ACB-Scène nationale de Bar-le-Duc (Meuse); le 26 mars, Maison de la Culture de Nevers (Nièvre); les 28 et 29 mars, Théâtre  de Cesson-Sévigné (Ile-et-Vilaine) ; le 30 avril, Théâtre de l’Hôtel de Ville, Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire). Les 23 et 24 mai, Comédie de l’Est-Centre Dramatique National de Colmar (Haut-Rhin).

 

*Le texte de la conférence est tiré d’une intervention de Svante Pääbo, spécialiste de génétique évolutionniste , Les traces du Néanderthal qui est en nous,  à la conférence TED 2011. La pièce est publiée aux éditions des Solitaires Intempestifs

Giselle, chorégraphie de Dada Masilo, musique de Philip Miller

 

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photo © Stella Olivier

Giselle, chorégraphie de Dada Masilo, musique de Philip Miller

 Après Swan Lake et Carmen, des spectacles salués partout, Dada Masilo adapte à nouveau un classique, Giselle, où elle danse le rôle-titre. Giselle et les Wilis avait été créée en 1841 à Paris sur un livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier. Avec une chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot modernisée par Marius Petipa en 1887; depuis, ce ballet a inspiré nombre d’artistes dont Mats Ek pour le Ballet Cullberg en 1982, qui l’avait dépouillé de son romantisme et a créé une version d’un réalisme noir.  

 La chorégraphe sud-africaine avoue aimer les belles histoires. Elle a conservé le poétique magique de l’argument originel mais l’a transformé à l’aune du féminisme. Giselle, une jeune paysanne séduite par un duc, Albrecht, dédaigne un garde-chasse, malgré les récriminations de sa mère, Hilarion. Quand son amoureux de duc la trahit pour épouser la princesse Bathilde, elle perd la raison et meurt. Elle rejoint alors les Wilis, ces fantômes de jeunes filles mortes de chagrin d’amour. Mais ici loin d’être des âmes en peine, elles réclament vengeance et ne pardonnent pas, comme dans le livret initial. Giselle se joint au cortège et, armée d’un fouet, tue l’infidèle. Juste revanche, au nom toutes les femmes bafouées !

 Dada Masilo nous transporte dans la campagne en Afrique du Sud, avec ses travaux des champs et ses cérémonies rituelles. En fond de scène, d’élégants dessins en noir et blanc de William Kentridge  évoquent un paysage de marais et de landes. Sur le plateau nu, douze danseurs aux costumes stylisés de David Hutt et Donker Nag Helder. Dans ce chœur de paysans, les  protagonistes changent d’habit à l’occasion. En Giselle, Dada Masilo, d’abord parmi les siens, comme eux ployant l’échine sous les travaux agrestes, s’élance avec grâce pour un duo amoureux avec Albrecht (Xola Willie). A l’acte II, la cohorte des Wilis, vêtues de rouge par Songezo Mcilizeli et Nonofo Olekeng, se déploie, tribu redoutable d’hommes et de femmes, sous les ordres de Myrtha, leur reine, devenue ici un féroce sorcier africain, brillamment incarné par Llewellyn Mnguni. La puissance des mouvements traduit une colère profonde.

 Soutenue depuis ses débuts par la Dance Factory de Johannesburg dirigée par Suzette Le Sueur, cette chorégraphe et interprète exceptionnelle invente, à partir de sa formation classique, une  grammaire gestuelle qui emprunte à la fois à la danse contemporaine et à celle de son ethnie, les Tswana. La musique de son compatriote Philip Miller s’inspire librement de la partition d’Adolphe Adam mais il a ajouté harpe classique, violoncelle, violon, voix et des percussions africaines qui rythment les déplacements du chœur et dopent ce ballet effervescent.

Les interprètes, de haut niveau, conjuguent habilement tous les styles de danse, avec des mouvements d’ensemble rigoureux et fluides. La liberté des corps sculptée dans des postures stylisées et leur gestuelle altière soulignée par la mobilité des bustes et des dos, font de cette pièce un spectacle éblouissant… Créé en 2017 à Oslo, Giselle a été programmé à la Maison de la Danse de Lyon. Une artiste à découvrir et un événement à ne pas manquer.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy, le 13 novembre.
Les 21 et 22 novembre, la Rampe à Échirolles (Isère).
Du 13 au15 décembre, Pavillon Noir, à Aix-en-Provence; du 18 au 21 décembre, Grande Halle de la Villette, Paris XIX ème.
Du 27 au 29 mars, Comédie de Valence (Drôme).

L’Échange de Paul Claudel, mise en scène de Christian Schiaretti

 

L’Échange de Paul Claudel, mise en scène de Christian Schiaretti

 l'échangeLe directeur du Théâtre National Populaire, en amoureux des grands textes, s’attaque pour la deuxième fois, après L’Annonce faite à Marie, au verbe claudélien. «Avec L’Échange, ce graveur de mots vigoureux et de scènes hors normes, dit-il, propose un cadre classique à sa narration. Unité de lieu: bord de plage, d’action: marchandage des corps, de temps: de l’aube au crépuscule. » Christian Schiaretti nous offre une mise en scène sobre de cette pièce écrite en 1894 par Paul Claudel, alors premier vice-consul à New York puis à Boston. Elle sera créée vingt ans plus tard au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris par Jacques Copeau qui jouait Thomas Pollock avec Charles Dullin (Louis Laine). En 1951, l’auteur écrira une seconde version de L’Echange pour Jean-Louis Barrault. Antoine Vitez fera une inoubliable mise en scène de la première, au Théâtre National de Chaillot en 1986, avec Claude Degliame (Lechy Elbernon) Jean-Yves Dubois (Louis Laine), Dominique Reymond (Marthe) et Andrzej Seweryn (Thomas Pollock Nageoire).

 Ici, un plateau nu, marbré de traînées rouges. Fanny Gamet a imaginé une plage et, au loin, les grands espaces du continent américain. En ouverture, un déluge de sable tombe des cintres, provoquant une brume de poussière derrière laquelle apparaît Marthe. Les lumières de Julia Grand s’infléchiront de l’aube à la nuit où d’étranges lumignons trouent une obscurité peuplée de forces occultes. Marthe, une jeune Française a suivi Louis Laine, un Indien métisse mais leur couple bat de l’aile : Louis, tel un oiseau ou un animal sauvage, aspire à la liberté : «C’est assez que d’aujourd’hui pour moi. (…) Je vole dans l’air comme un busard, comme Jean-le-blanc qui plane ! » Son épouse, simple et soumise, veut juste le servir et l’entourer de son amour : « Je ne te vois pas, mais je te tiens tant que je peux; ah ! je l’ai bien compris tout de suite qu’il le fallait que je te tienne tant que je peux, mon petit gars, tant pis pour toi, si tu me lâches! » Louis et Marthe  gardent un domaine dont les propriétaires: un riche homme d’affaires, Thomas Pollock Nageoire et Lechy Elbernon, une actrice délurée qui confond la vie et le théâtre, vont détruire ce couple précaire: Louis cèdera aux avances de Lechy Elbernon et Thomas Pollock, pour qui tout se négocie, achètera Marthe à son mari pour une poignée de dollars. Cet échange tourne à la tragédie:  Louis s’enfuit mais sans Marthe et Lechy Elbernon le fait assassiner par vengeance, et incendie la maison de Thomas Pollock. En bonne chrétienne, Marthe, la magnanime, pardonnera à l’homme ainsi ruiné, tout en s’installant dans un statut de veuve pieuse. Le dramaturge qui situe son action dans une propriété sur la côte Est des Etats-Unis en 1890, évoque les réalités concrètes d’un pays qu’il découvre: son histoire, son folklore indien et sa situation socio-économique… Mais au-delà, gronde l’Océan et chuchote la Nature.

On pense à un drame bourgeois mais au fond, cet échange se situe sur un tout autre plan que le pur commerce des corps, même s’il est question d’argent et de désir. «La foi et la poésie peuvent-elles s’acheter, devenir propriété, ou plus pervers, peuvent-elles se vendre ?» dit le metteur en scène: «Le couple américain avance vers son miroir inversé: un couple en fuite, les âmes inspirées, la foi chrétienne et la force libertaire d’un sang mêlé. Mais la dépense de l’interprétation doit être, impérativement, l’objet même de la représentation. » Et l’intérêt de la pièce réside moins  pour lui dans cet affrontement entre matérialisme et spiritualisme, que dans ce défi écrit dans une langue inouïe et fascinante. Il faut bien ça pour apprécier cet Échange, malgré une idéologie de cul-béni, un antisémitisme larvé (Thomas Pollok est juif) et une représentation très réactionnaire de la femme à l’instar de ses contemporains. On ne peut s’empêcher, en voyant Marthe, de penser à Camille Claudel, la sœur sacrifiée du poète et diplomate…

 Cette prose musicale et imagée, fort bien orchestrée par Christian Schiaretti, se décline sans temps morts, en une suite de duos, trios et quatuors avec, en point d’orgue, le superbe monologue de Marthe qui ouvre l’acte III. Francine Bergé  n’a plus l’âge du rôle mais, magnifique en diva vieillissante, incarne l’Actrice-même. Sorcière, figure du destin, elle revêtira, à l’issue de ses crimes, l’aspect de la Mort, avant de s’écrouler, ivre… Mais elle est moins crédible en séductrice et amante. Face à elle, Louise Chevillotte campe une Marthe, solide et terrienne mais un peu terne et mal à l’aise avec le texte, surtout au début. Robin Renucci tient sobrement le rôle de Thomas Pollock Nageoire et donne un fond d’humanité à ce chantre de la puissance marchande dérégulée, apôtre militant du dieu Dollar. Marc Zinga, au mieux de son talent en Lumumba dans Une Saison au Congo, et dans le personnage principal de La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, qu’avait montés Christian Schiaretti, est moins en phase avec Louis Laine, un personnage difficile à cerner, mu par des forces contradictoires : manipulable et manipulé, mais fondamentalement libre, comme les animaux qui hantent le folklore de ses ancêtres et les légendes qui fondent sa poésie.

Malgré un travail précis sur la métrique et une direction au cordeau d’acteurs qui jouent sans micro, malgré une réelle maîtrise du rythme et de l’espace, et une analyse intelligente de la symbolique claudélienne, il y a un certain déséquilibre, en partie à cause d’une distribution inégale. Il y a des moments où on est transporté par le texte mais d’autres où il tombe à plat, même si le talent des comédiens n’est pas en cause. Mais une réelle tension dramatique s’installe dans le jeu pervers du chat et de la souris entre ces Américains matérialistes et cyniques et ces jeunes gens exaltés: l’une portée par sa foi chrétienne et l’autre par les forces sauvages de sa terre natale. De ce marché de dupes, les personnages sortent vaincus, sauf Marthe : pour elle, «il n’y a que la foi qui sauve»… Les amoureux de Paul Claudel trouveront leur compte dans cette mise en scène.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 1er décembre, Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine) T. : 01 46 61 35 67.
Du 6 au 23 décembre, Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône).
Du 15 au 18 janvier, La Coursive à La Rochelle (Charente-Maritime); du 23 au 25 janvier, Comédie de Picardie,  Amiens (Somme).
Du 12 au 23 mars, Comédie de Valence (Drôme).
Du 2 au 4 avril, Comédie de Saint-Etienne (Loire).

 

 

La Fuite, conception et mise en scène d’Olivier Meyrou

La Fuite, conception et mise en scène d’Olivier Meyrou

© Luis Conde

© Luis Conde

Le public est à peine assis que surgit Hektor. Il court, il court, il court, sur place ! Une musique burlesque au piano l’ accompagne vers FREEDOM, écrit sur un écriteau qu’il tient… Il continue sa traversée: La fuite! Hektor déjà rencontré en mars sous le chapiteau du Théâtre Monfort revient pour notre plus grand bonheur. Quelques jours seulement mais cette fois dans la petite salle dite la Cabane.

Le duo nous avait déjà étonné avec TU en 2017, au Cent-Quatre où comme ici avec une scénographie minimale, et une énergie sans pareil. Seul en scène à nouveau, Matias Pilet, merveilleux Hektor, une fois  de plus nous enchante. Acrobate hors-pair mais aussi, et sans avoir à prononcer un seul mot, formidable comédien!  Gestes, regards, charisme, présence émouvante: il nous emmène avec lui.

Nous spectateurs, simple témoins ou compagnons invisibles et complices de son chemin parsemé d’angoisses  mais aussi de rêves d’horizons plus humains, et loin de la société de consommation et de surveillance. Un petit bijou mêlant cirque, théâtre  et cinéma, avec une bande-son et Your’re all the world to me chanté par Fred Astaire, ou l’agietto de la Symphonie n°5 de Gustave Mahler, comme un rappel de la fin bouleversante de Mort à Venise de Luchino Visconti. Un bouquet d’une grande intelligence artistique. Olivier Meyrou, sorti de la prestigieuse Femis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) a très vite su mettre ses connaissances en cinéma et sa recherche esthétique au service du cirque et du théâtre. Peut-être un jour, de la danse …

A travers une pratique documentaire et avec une belle exigence, et en sachant prendre le temps nécessaire, il continue de cheminer et d’interroger notre univers socio-politique. Aujourd’hui au théâtre, avec La Fuite, et hier au cinéma avec Célébration, un documentaire censuré en 1998 par Pierre Bergé et qui sort dans les salles ce mois-ci… soit  vingt ans après. La fiction et le théâtre, comme dans ce huis-clos avec Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, participent ici à la création de l’image.
Emotion, humour et mélancolie sont rarement absentes des créations d’Olivier Meyrou. Son parcours poétique à l’écoute des bruissements du monde, des plus légers aux plus graves, ouvre toujours une fenêtre sur une lumière, quelle que soit l’époque! Au théâtre comme au cinéma,  une fois encore, il nous surprend et nous réjouit.

Elisabeth Naud

Spectacle vu le 14 novembre  au Monfort Théâtre, 106 rue Brancion, Paris XV ème. T. : 01 56 08 33 88.

Rebibbia d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, mise en scène de Louise Vignaud

 

rebibbia

© Rémi Blasquez

 

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, adaptation d’Alison Cosson et Louise Vignaud, mise en scène de Louise Vignaud

Après une création remarquée du Misanthrope de Molière, au Théâtre national populaire de Lyon et, en mars dernier, Phèdre de Sénèque, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, que nous avions salué (voir Théâtre du blog), la jeune metteuse en scène se lance dans l’adaptation d’un récit de Goliarda Sapienza (1924-1996).

© Rémi Blasquez

© Rémi Blasqez

 L’écrivaine et comédienne italienne passe quelques jours à Rebibbia, à la suite d’un vol de bijou, en 1980. Moralement épuisée, elle va, dans cette vieille prison romaine, renaître à elle-même en découvrant, au contact de ses codétenues, un nouvel appétit pour la vie. Paradoxalement cette expérience hors du monde parmi des exclues, la réconcilie avec la société humaine : elle découvre la solidarité des femmes les plus modestes, les plus abîmées, et la clairvoyance radicale parfois cyniques des ”politiques”.

 Sous des lumières crues, la scénographie, fonctionnelle, ménage des circulations d’un espace à l’autre, de la salle d’eau aux couloirs communs, jusqu’aux cellules où plusieurs prisonnières partagent leur intimité. Ces camerotti, étagées en fond de scène, où elles s’entassent à plusieurs, sont leurs territoires privés, masqués par des rideaux blancs qui serviront à l’occasion d’écran de projection. Des tubulures et les escaliers métalliques constituent un environnement sonore qui nous parvient amplifié.

La pièce conserve la langue sensuelle et imagée de l’écrivaine. Organisée en dix-sept tableaux, elle dévoile un univers de moins en moins hostile au gré des rencontres de Goliarda . D’abord prostrée et isolée, très vite, elle n’aura de cesse d’écrire pour restituer son vécu. Autour de Prune Beuchat, qui joue Goliarda, quatre comédiennes endossent plusieurs rôles de détenues : de la jeune droguée en manque à la rebelle ou la rêveuse. Femmes du peuple et intellectuelles gauchistes se côtoient et, malgré leur solidarité, les hiérarchies sociales perdurent dans la prison. Les gardiennes se fondent dans l’obscurité, discrètes et bienveillantes. Seule l’une d’elles sera représentée.

 La mise en scène parvient à recréer l’expérience sensible de l’autrice par les sons, lumières, ambiances, parlers régionaux et accents des personnages. Ni galerie de portraits, ni étude sociologique de l’univers carcéral, le récit nous entraîne dans un microcosme où Goliarda opère un passage de l’ombre à la lumière dans « ces lieux que dehors on croit conçus seulement pour quelques repris de justice et quand on est dedans, on découvre de vraies grandes villes. » Elle n’est restée que huit jours en prison, mais on a l’impression qu’elle y a passé beaucoup de temps, car son récit constitue un précipité d’expériences fortes : « Je voulais seulement prendre le pouls de notre société, savoir à quel point en sont les choses, écrit-elle. La prison a toujours été et sera toujours la fièvre qui révèle la maladie du corps social. »

 Pour incarner d’autres femmes évoquées dans L’Université de Rebibbia, quelques portraits vidéo sont projetés, accompagnés de voix off. Mais faute d’interaction scénique entre les films et les actrices, on perd cette ambiance intime et le fil de ce récit poignant et tendu. Dommage. Mais après cette première représentation, le spectacle devrait trouver son rythme.

 Il faudra suivre le travail de Louise Vignaud. Intégrée – avec trois autres jeunes artistes — pendant trois ans au Cercle de Formation et de Transmission du Théâtre National Populaire (TNP), elle a pu faire ses preuves dès sa sortie du Département mise en scène de l’ENSAAT. Elle dirige aujourd’hui le Théâtre des Clochards Célestes à Lyon où elle va mettre en scène Agatha de Marguerite Duras en mars prochain.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 30 novembre TNP- Villeurbanne 8 place Lazare Goujon Villeurbanne T. 04 78 03 30 00 L’intégrale de l’œuvre de Goliarda Sapienza (éditée en Italie à titre posthume) est publiée aux éditions Le Tripode

 

Désobéir, texte, conception et mise en scène de Julie Bérès

Désobéir, collecte de témoignages et texte de Julie Bérès et Kevin Keiss, avec la participation d’Alice Zeniter, conception et mise en scène de Julie Bérès

Crédit photo : Willy Vainqueur

Crédit photo : Willy Vainqueur

Rencontrer de jeunes femmes d’Aubervilliers dans la banlieue parisienne et issues des première, deuxième et troisième générations d‘émigrés: une mission que s’est donnée la metteuse en scène  qui se pose la question de la reconnaissance, mais aussi de la naissance de soi. Pour ce spectacle créé en 2017 au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, Julie Bérès s’est mise à l’écoute des souvenirs de ces jeunes filles trop souvent absentes des scènes. Car vues à l’extérieur selon les normes occidentales mais aussi  dans leur famille comme porteuses d’un héritage socio-culturel et religieux.

Ces jeunes femmes souffrent d’abord  d’un cadre familial traditionnel. Bâillonnées symboliquement, et interdites d’être à soi, elles subissent une double peine : racisme et machisme, avec assignation à résidence. Désobéir revient donc à ne se se laisser happer dans des engrenages décisifs. Un plateau de théâtre devient alors pour chacune d’elles un espace de parole libérée et d’expression de soi authentique, une possibilité de parler vrai avec le public et avec soi, une manière de danse et de course ludiques. Avec interpellations, adresses aux spectateurs et à la vie en général…

 La scène entre Arnolphe (elles demandent à un spectateur  de lire un extrait de L’Ecole des femmes) et Agnès représentée par les quatre jeunes femmes jouant le personnage seules ou en chœur, est tout à fait savoureuse. Elles se moquent et tournent en ridicule le discoureur, puis, suivies par toutes les femmes du monde, agressent verbalement les hommes abuseurs, forts de leur puissance ancestrale illégitime. Et elles en arrivent même à faire des trous dans le mur  au lointain. Une jeune fille s’avance voilée sur le plateau ; sourire aux lèvres et peine au cœur, elle évoque la découverte de l’Islam, la trahison amoureuse et le poids des héritages. Le cours d’histoire-géographie lasse la collégienne car les cartes étudiées, dit-elle, sont celles de Blancs, avec mer en bleu et continents où les bébés ont le ventre ballonné. La révolte couve et elle se réfugie sur son mur Facebook où elle fait la connaissance de son premier amour, un homme de foi qui la convertit puis qui la trompe. Retour à soi et à la maison, la jeune femme éprouvée garde l’Islam mais transcende le mensonge subi.

Une autre raconte sa passion pour la danse, hors des attentes familiales, en se battant contre les préjugés quand les parents n’accordent pas si aisément l’émancipation aux jeunes filles! Grâce à cette sorte d’école de formation bien menée et finalement gagnée, elle aura trouvé sa raison de vivre. Une troisième raconte les souffrances qu’elle a subies dans une famille où le père et les frères menaient la danse, avec à la clé, des séries d’interdits imposés à la mère et à la fille. Quant à la quatrième jeune femme, de famille évangéliste, il lui a fallu supporter les lubies d’un père qui, incroyant, est subitement passé à une religion qu’il veut imposer à tous. Mère en pleurs entre la fille et son père qui assiste au désenvoûtement de la fille que le diable est certainement venu visiter, comme le pensent les parents. Gouaille, joutes verbales, spontanéité de la gestuelle, danses et courses effrénées (chorégraphie de Jessica Nolta): les interprètes s’amusent, ivres de s’être trouvées et d’avoir miraculeusement réalisé ce mystère existentiel Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer, et  Séphora Pondilles se sont en effet battues pour exister… Elles  enchantent le public par leur tonicité.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIV ème,  jusqu’au 8 décembre. T. : 01 43 13 50 50

 

Perdu connaissance, conception du Théâtre Déplié, mise en scène Adrien Béal

Perdu connaissance, conception du Théâtre Déplié, mise en scène Adrien Béal

©Vincent Arbelet, Perdu connaissance.

©Vincent Arbelet,

«Pendant le temps de la représentation, chaque minute à venir s’offre à l’imagination, et chaque pas devient un possible acte fondateur.» Cela peut arriver à tout le monde : une chute, on perd connaissance et on tombe dans le coma, d’où l’on revient, ou non. Comme à cette gardienne d’une école. Sa sœur, venue de loin pour la voir à l’hôpital, demande à être hébergée dans sa loge, puis à y recevoir leur autre sœur, qui, elle, sort de prison… Par deux fois, la directrice de l’école lui fera comprendre que «ça ne se fait pas», que «ce n’est pas possible», et puis ça se fera. Histoire banale, bien qu’un accident ne le soit jamais, mais c’est le terrain d’expérimentation du Théâtre Déplié. Pourquoi ces six êtres se rencontrent, se carambolent, se modifient et se précisent, au contact les uns des autres? L’ancienne détenue se retrouve gardienne et rend à un père soucieux, un couteau confisqué à son fils: glissement de l’institution. La légitimité fait un pas de côté, le verdict: «contestation de l’autorité des adultes » est cassé par un autre: « retour de confiance du fils en son père».  Le mari de la directrice, tout aussi déplacé que les autres dans cette loge, ne se gêne pas pour emprunter la cafetière. Où est le privé, où est le public dans ce lieu de passage qui reste, quand même, un domicile ?

« Tout est fondé sur cette ignorance-là, dit Adrien Béal. » En fait, l’expérience porte justement sur le fait qu’une situation fausse comporte des moments de vérité: le point de départ  pour une écriture collective. Les personnages disent ce qu’ils ont à dire, et non ce que l’on attend d’eux. Comme représentante de l’Administration et même de la République, la chef de l’établissement parle comme une chef, puis comme ce que lui dictent la rencontre, les circonstances, sa sensibilité de femme, et surtout l’espace qui s’ouvre entre ses contradictions. De même pour les autres, amenés à énoncer non pas: la vérité mais: de la vérité, dans ce forum décalé,  aux frontières de l’intime et de la vie sociale :autrement dit, le théâtre même.

Kim La Nguyen Thi, a conçu une scénographie en même temps que l’écriture du spectacle, qui permet un jeu par la bande avec des espaces nécessaires à aux contradictions qui fondent ce jeu et la “pulsion scopique“ partagée entre personnages et spectateurs. Coin chambre, guichet d’échange, hall à claire-voie formant un sas entre extérieur et intérieur de l’école, avec, au centre, l’indispensable espace vide, juste modifié par les intrusions successives des six acteurs, puisque personne ici n’est chez soi. Un décor stable pour une dramaturgie de l’instabilité, et du contrepied. Lumière et changements de costumes marquent le passage du temps, et un rappel au réel, à la fragilité de la vie.

Cela semble aller de soi: installer sur un plateau, pour un public, une fiction crédible: aboutissement et point de départ d’une pensée sur le monde. Le Théâtre Déplié le fait avec une exigence absolue de simplicité: ici, rien d’ornemental mais chaque geste s’impose avec évidence. L’émotion arrive finalement là où le spectateur a cessé de l’attendre, à l’instant où tout se concentre, avant que tout ne se remette à vaciller.

Ce bon spectacle développe aussi une méthode d’écriture commune, inaugurée avec Le Pas de Bême et Récits des événements futurs. À partir d’une réflexion partagée, se construit la représentation. Un indice, un pas de côté encore une fois : à côté d’Adrien Béal, Fanny Descazeaux, l’autre pilier de la troupe, est créditée au générique- c’est presque un manifeste- au titre de “collaboration-production“ qui n’en est pas la face cachée mais les fondations, y compris politiques de la pièce.  Et qui détermine l’acte artistique. Le Théâtre Déplié travaille tranquillement, aidé par le Théâtre de Vanves, l’Atelier du Plateau, l’Echangeur de Bagnolet et le Studio de Vitry, des petites structures qui fournissent aux compagnies, outils de travail et lieux de répétition. Réactives chambres d’écho, elles font connaître ceux qu’elle soutiennent et accrochent pour eux, le fil d’une production professionnelle.

 Des formes légères comme Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives et Le Pas de Bême, puis Les Batteurs et Récits des événements futurs ont ouvert au Théâtre Déplié une belle reconnaissance professionnelle et des moyens de travail moins précaires. Associé au T2G de Gennevilliers et au Théâtre de Dijon-Bourgogne, il a pu ainsi créer ce Perdu Connaissance dans des conditions de travail qui ont permis sa réussite artistique. À suivre… Pierre Desvérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages,  Etienne Parc, Cyril Texier, Adrien Béal et Fanny Descaseaux se donnent le temps de mûrir leur prochain projet. On l’attend, aussi juste et intense que Perdu Connaissance.

Christine Friedel

T2G avenue des Grésillons, Gennevilliers (Hauts-de-Seine) jusqu’au 19 novembre. T.01 41 32 26 26.
Du 18 au 20 mars, aux Subsistances, à Lyon ; les 26 et 27 mars, à L’Hexagone de Meylan (38).
Les 3 et 4 avril au Tandem, Scène nationale Arras-Douai (Nord). Les 9 et 10 avril à l’Espace des Arts-Scène nationale de Chalon-sur-Saône.

La Parole errante à la Maison de l’Arbre à Montreuil

La Parole errante à la Maison de l’Arbre à Montreuil
 Gatti sur l'un des bancs de la maison de l'arbre © Stéphane Gatti

Gatti sur l’un des bancs de la maison de l’arbre © Stéphane Gatti

Trois soirées sont consacrées à La Parole errante, créée par Armand Gatti disparu l’an dernier, après une vie de combattant. Jean-Jacques Hocquard, son compagnon de toujours, accueille Gabriel Garran qu’il a connu il y a bien longtemps  quand il était directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Hocquard avait fondé une revue avec Lucien Attoun, l’ancien directeur de Théâtre Ouvert, qui fait partie de la vingtaine de personnes présentes dans cette grande salle un peu froide.

Stéphane Gatti raconte «Mon père avait été arrêté. Notre rapport était resté familier, il y avait des femmes, des enfants et des chats, il n’était jamais seul avec son verbe et son corps On se retrouvait très vite. avec lui, en état d’exception.» «Il voulait écrire, dit Gabriel Garran, pour transformer le passé; écrivain internationaliste, il a joué un rôle conséquent dans l’ouverture du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Gabriel Garran dit un extrait de Chant public devant deux chaises électriques. « J’ai beaucoup aimé ce texte, dit-il,  Gatti était un auteur dissident engagé ! Un 25 juin, il a eu trois parrains: Jean Dasté, Antoine Vitez et moi; son théâtre est celui d’affrontements et de débats. Quand j’ai fondé le Théâtre International de Langue Française, c’était avec La Passion du général Franco qu’il avait créé à Toulouse. »

« Un peu plus tard au T.I.L.F., nous avons accueilli Kateb Yacine. Pendant trois ou quatre ans, je présentais un texte tous les mois, et j’ai produit avec Monique Blin L’Enfant-rat de Gatti. C’était comme le studio de Méliès à la fin du XIX ème siècle, Armand était un personnage fantastique. Sa société de diffusion s’appelle La parole errante. (….) Il faut la considérer comme un flambeau erratique. Je l’ai connu dans un bistrot rue de Charonne, nous avions rendez vous avec Pierre Meyrand qui n’est pas venu et nous avons passé la soirée ensemble. Il était à un moment important de sa vie : il avait reçu le prix Albert Londres et avait interviewé Marlon Brando pour Jours de France en 1959; on le rapprochait de Jean Vilar qui avait créé une autre pièce de lui Le Crapaud-buffle. Gatti m’a présenté des textes, l’actualité l’intéressait, il voulait écrire le théâtre de son temps, et a ainsi écrit L’Enfant-rat.

Pour Stéphane Gatti, « Les trajets de mon père sont de grands trajets d’écriture. Quand en 1966, dit-il, Gabriel Garran monte L’Instruction de Peter Weiss, j’ai seize ans et je vois le spectacle. Je suis surpris par cette écriture théâtrale, et je dis à Gabriel : « Vous avez copié Gatti! » Mais Erwin Piscator avait déjà monté ce texte, en posant les principes d’écriture. Tout le travail de  mon père, c’était de chercher des outils pour reconstruire le monde. Sa théorie du théâtre documentaire lui permettait de construire l’imaginaire de l’après. Les principes d’Erwin Piscator sont restés des invariants de l’écriture d’Armand Gatti, on a l’impression de lire un scénario. »
Lucien Attoun a fondé Théâtre Ouvert sur les principes de l’écriture, et a fait un grand travail de  recherche iconographique.  Il a documenté la parole poétique performative (…). Peter Weiss avait publié L’Esthétique de la résistance, Marat Sade et L‘Instruction. Mais il n’y a ni biographies, ni bibliographie à la Parole Errante, il faut rassembler des moments d’histoire. Gatti était anarchiste dans une banlieue communiste: Montreuil. Pendant un an, il y a eu des ateliers de lecture en Seine-Saint-Denis, et « une fois le livre fermé, tout est donné à faire ».

Gabriel Garran dit qu’il a passé des vacances avec Peter Weiss en Allemagne où quatorze  théâtres en même temps jouaient ses pièces ! Ensuite Valérie Bousquet lit un poème d’Armand Gatti « Nous vivons des centaines de vies à la fois et nous ne nous souvenons que d’une seule ! » et une belle phrase de lui: «Si nous écrivons, c’est toujours dans l’espoir de renaître dans un autre monde. » Suivra une projection de son film, ironiquement intitulé I N R I  (Intellectuel Nocif Révolutionnaire Immigré). Je morigène, je m’horripile.  Puis un autre documentaire sur Jack Ralite, décédé l’an passé (voir Le Théâtre du Blog), maire d’Aubervilliers à l’époque, puis ministre; il  parle de Jean Vilar et d’Armand Gatti : « Il n’y a pas d’ordre du théâtre, il y a d’abord un désordre, je pense la même chose en politique». Skier au fond d’un plat, disait-il,  comme Henri Michaux, Margarethe von Trotta, Camille Claudel. »

Edith Rappoport

Une belle soirée suivie d’une autre, le 15. Dernière de cette série: ce soir, 16 novembre.
La Parole errante, rue François Debergue, à Montreuil (Seine-Saint-Denis) à 20h. (métro Croix-de-Chavaux)

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