Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet


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©Anne-Laure Lechat

 

Seven Winters, chorégraphie de Yasmine Hugonnet

 D’une rare intensité, la nouvelle création de la chorégraphe suisse basée à Lausanne s’inscrit dans une recherche sur «la dissection physique de l’émotion et un travail anatomique précis sur la dimension sculpturale du mouvement ». Son Récital des postures avait reçu le Prix suisse de la danse 2017 .

 Le titre traduit l’hiver où se meuvent les danseurs (six femmes, et un homme). Les châssis grisés et le sol blanc imaginés par Nadia Lauro mettent bien en valeur leurs  gestes lents dans un silence épais traversé d’infimes vibrations orchestrées par  Michael Nick. Premier tableau : deux femmes, nues, l’une de dos, l’autre de face, dansent en miroir, comme si l’on voyait les deux versants d’un même corps. Cette gestuelle s’ancre dans le déploiement quasi-anatomique de leurs membres. On observe, fasciné, le travail subtil des muscles dans des postures longtemps suspendues qui, peu à peu, se déforment. Ce duo donne le tempo de Seven Winters : « L’apparence statique est illusoire, dit Yasmine Hugonnet. Le danseur émet sans cesse des ondes qui ont une influence sur l’espace. » Le reste de la troupe viendra peu à peu grossir les rangs, avec les mêmes mouvements hiératiques, calqués les uns sur les autres. Comme si les corps se reflétaient en d’infinis miroirs. Ce dédoublement symétrique distingue les anatomies individuelles au sein d’une réciprocité collective.  D’abord nus et espacés, les danseurs reviendront vêtus de gris,  former des structures complexes, s’appuyant les uns sur les autres, comme les éléments d’un jeu d’équilibre… Ils s’assemblent avec douceur, attentifs les uns aux autres.

 De nombreuses combinaisons se font et se défont, au rythme lent d’entrées et sorties furtives. Si un danseur quitte ses partenaires, son absence reste inscrite en creux dans les corps des autres et, quand, dans ce grand puzzle, les interprètes se réunissent par paires, il reste toujours une pièce isolée : la septième, qui tente alors de s’intégrer au groupe. Cette configuration répond à la question de Yasmine Hugonnet : «Comment être un collectif, tout en préservant l’espace individuel de chacun ?  » 

 A mesure que le temps s’écoule, la froideur va se réchauffer avec trois costumes de couleur, et quelques mesures de L’Hiver d’Antonio Vivaldi réveillera un moment les corps. Alternativement nus ou habillés, les interprètes poursuivent leur parcours dans une concentration intense qui atteint son apogée quand une danseuse s’immobilise à l’avant-scène et, en s’étirant à l’extrême, entonne d’une voix de ventriloque quelques extraits de Der Leiermann du Voyage d’hiver de Frantz Schubert Les neiges et la glace ne sont pas loin mais une belle chaîne humaine vient conclure cette chorégraphie exceptionnelle.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 14 octobre à l’Atelier de Paris, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e   T. 01 41 74 17 07


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Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert

Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert dans Danse alain-julien-2nd-nature

© Alain Julien

 

Seconde Nature chorégraphie de Fabrice Lambert

On l’a vu danser dans des pièces de Carolyn Carlson et, plus récemment de François Verret ou Rachid Ouramdane… À la tête de sa propre compagnie, L’expérience Harmaat, il mène aujourd’hui un travail de recherche chorégraphique autour de la nature et des paysages, en rassemblant autour de lui des créateurs de différentes disciplines.

Ici, la danse s’articule intimement avec les images et la musique de l’artiste Jacques Perconte. Les quatre interprètes dont Fabrice Lambert, se déploient dans un paysage pictural et sonore, accompagnés par la partition lumineuse de  Philippe Gladieux. Dans une pénombre vaporeuse, repliés les uns sur les autres, les corps, pris dans des rais lumineux, vont se disperser en projetant de grandes ombres sur l’écran blanc en fond de scène. Ils s’agitent sur une vibration atonale qui va crescendo, dans une clarté de plus en plus aveuglante. Un prodigieux orage se déchaîne sur l’écran semant la sidération. Tel le big-bang, il libère des énergies vitales et dans le  deuxième tableau, il crée un paysage animé de feuillages et d’eau, apaisé et bruissant, où les danseurs semblent plonger…

Jacques Perconte travaille ses images fluctuantes, captées dans la nature en mouvement,  à la manière des peintres  impressionnistes. «La diversité des paysages, dit-il, sera à l’échelle des explorations que j’ai faites ces vingt dernières années dans mes Alpes natales en passant par l’océan. »  Dans des nuées bleues et violettes psychédéliques, les danseurs vont ensuite se fondre, ensemble ou isolés : les mouvements et sauts atteignent un paroxysme, révélant l’excellence de chacun : puissance de Vincent Delétang, fluidité de Lauren Bolze, amplitude et légèreté des gestes d’Hanna Hedman, et sa  légèreté.  Le vidéaste projette sur les corps des ondes colorées irisant leurs peaux et leurs costumes aux teintes de caméléon qui irriguent leur gestuelle.

 Plus tard, le rouge domine puis se dérobe, les images s’impriment sur les danseurs tout en s’imprégnant de leur rythme. Une alchimie étonnante du son, de la lumière et du mouvement va se créer. «  En dansant avec la caméra vers les danseurs comme je danse avec les oiseaux en les filmant, dit Jacques Perconte, je la lance dans une course qui charge les images d’une force invisible » et « Il met en mouvement des compression d’images, je mets en extension des corps », dit Fabrice Lambert. Les lumières réalisées en direct, viennent exalter ce vocabulaire ciné-chorégraphique hypnotique, servi par des  danseurs affûtés et véloces. On n’est pas loin de « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière, les impressions visuelles se succédant avec assez de rapidité pour qu’on n’en retienne que la résultante », celle qu’éprouvait Alfred Jarry sur sa bicyclette. Pour clore cette pièce fascinante, les interprètes disparaissent dans un brouillard qui se lève. Comme happés par la nature avec laquelle ils ont composé pendant une heure. 

 Mireille  Davidovici

Le spectacle s’est joué du 15 au 18 octobre au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. 01 42 74 22 77

Le 20 novembre, Maison de la Musique de Nanterre (Hauts-de-Seine).
Le 3 décembre, le Lux, Valence (Drôme).

Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

Ecole du Nord - Départ voyage - 28-08-20 - © Simon Gosselin-11

© Simon Gosselin

Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

Les voyages, dit-on, forment la jeunesse. Maxime confirmée par les premiers Croquis de voyage vus à l’automne 2017 (voir Le Théâtre du Blog). On se souvient encore, parmi d’autres, de la prose de Mathias Zachar descendu en train, en bateau, en stop, de la source à l’embouchure du Danube… Des expériences inoubliables aux dires des anciens élèves venus voir les travaux de la sixième promotion.

« C’est peut-être cela, le pari du voyage? disait François Maspero. Au-delà des émerveillements ou des angoisses de l’inconnu, retrouver le sentiment d’être de la même famille. Parfois ça rate. Parfois même, ça tourne mal. Mais le pari vaut d’être fait, non ?» Marquée par les récits de l’écrivain-voyageur, Balkan-Transit ou Les passagers du Roissy-Express, Cécile Garcia Fogel actrice et enseignante à l’Ecole du Nord avait proposé aux élèves de la promotion 5 ( 2015-2018) de partir seuls sur les chemins de l’Europe.

 Pour cette deuxième édition, les règles étaient les mêmes : départ fin août de la gare de Lille, téléphone mobile et ordinateur débranchés pour une immersion totale dans l’inconnu. En poche, un petit pécule : de quoi manger, se loger et voyager pendant un mois. Chacun(e) a dû faire, en fonction de sa destination, un budget prévisionnel et s’y tenir. Cette fois, la plupart des jeunes est restée à l’intérieur de l’Hexagone. Moins exotique peut-être mais fructueux en rencontres, comme en témoignent les petites formes présentées à la maison Folie Moulins.

 En amont, Jean-Pierre Thibaudat, homme de théâtre et grand voyageur, parrain de l’expédition, les a aidés à affiner leurs objectifs, puis, au retour, à peaufiner leurs pièces. Il dit être très peu intervenu, si ce n’est : « raccourcir un texte, supprimer des passages superflus, resserrer les boulons, c’est tout. Et pour certains c’était déjà bouclé.»  Pour la mise en scène, Cécile Garcia-Fogel, qui connaît bien ses élèves et leurs projets, a été un précieux œil extérieur : «Je les ai aidés à préciser leurs intentions de départ. A circonscrire leur sujet, en évitant les généralités. A rechercher des choses moins sexy mais plus vraies. Au retour, je leur ai donné quelques conseils pour leurs textes et leurs réalisations, sans jamais rien leur imposer. » Reste qu’après un mois de solitude absolue, écrire, répéter et présenter son Croquis de voyage, en dix jours a été, pour ces dix-huit jeunes, un pari  difficile mais largement gagné.

L’ancienne brasserie en briques rouges est en effervescence. De la cour aux Petits et Grands Germoirs et à la Petite Cuve, par des escaliers métalliques, le public est invité au voyage…D’une salle à l’autre, il faut garder ses distances et s’asseoir loin les uns des autres. Jauge réduite oblige, chaque pièce a dû être jouée de quatre à six fois…  Soit un marathon de trois jours.

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Pierre-Thomas Jourdan © Simon Gosselin-

« En route, le mieux c’est de se perdre, lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises, et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence », écrivait Nicolas Bouvier. C’est vrai pour Et tu ne diras rien de Pierre-Thomas Jourdan. Parti à la rencontre de marins au long cours, le comédien s’arrête dans la maison d’un vieil homme en fin de vie. Impressionné par le personnage et la situation, il écrit une partition remarquable. En scène, il incarne sobrement un vieillard attablé qui ressasse ses souvenirs, devant un frère de dix ans son ainé qui lui sert la soupe « avec lenteur », en silence. Le cadet commente méticuleusement, avec force précision, la photo des noces d’or d’une tante, le 16 mai 1994, sur laquelle figure ses parents, son frère, et lui enfant : « Josiane notre tante au centre de la photo et moi toujours habillé de cette veste verte et de ce sourire déjà malade… » Le frère encaisse, muet les rabâchages et les sarcasmes du moribond… La vie de ce des deux êtres, en attente de la mort, semble s’être figée dans ce monologue glaçant.

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Suzanne de Baecque © Simon Gosselin

 Suzanne de Baecque, avec Cluster, opère une plongée dans les coulisses du concours Miss Poitou-Charentes. Elle s’y est elle-même présentée, et a vécu la violence de cette course à l’écharpe. Elle est ainsi entrée en contact avec plusieurs aspirantes : des filles très seules mais qui se sont confiées à elle. Devant nous, Suzanne devient Laureline, au mot près : une langue d’aujourd’hui, de là-bas, vitaminée au globish : «Je suis pas une fille de groupe, tu vois. Mais, meuf, la vie elle est courte, alors, profite ! …Go, go, go !… » La comédienne a su trouver la bonne distance pour faire exister, sans la caricaturer, cette jeune femme très « girly », fan des séries Gossip Girl et Pretty Little Liars… Une prestation émouvante qui donne voix à l’une de ces personnes qu’on n’entend jamais, confinées dans ces « territoires perdus de la République » pour citer le titre du livre d’Emmanuel Brenner.

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Oscar Lesage © Simon Gosselin

Oscar Lesage, avec Dear Nanni, raconte l’histoire d’une obsession : rencontrer le cinéaste Nanni Moretti pour lui dédier une chanson de sa composition. Il est à Rome, à Venise… Il bombarde le réalisateur de mails, rencontre des personnes influentes qui peuvent le mettre en relation avec lui, soudoie Pietro Moretti, le fils de son idole… Micro en main, il nous donne un aperçu de son talent de parolier et chanteur ; il a aussi un don pour passer du français à l’anglais et à l’italien… L’acharnement finit par payer : il rencontrera Nanni Moretti et nous aurons bien ri de son voyage…

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Antoine Heuillet © Simon Gosselin

Tout aussi rocambolesque : L’Exil d’Hortensius d’Antoine Heuillet. Le pédant Hortensius quitte les pages de La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux et débarque dans la Creuse en août 2020. « J’ai  cent-quatre-vingt seize ans et je suis perdu dans ce monde qui n’est pas le mien. » dit-il;  en habit d’époque, il cite Sénèque en toute occasion. Il aura tôt fait d’entrer en contact avec une famille de chasseurs qui l’entraînent à tuer un sanglier « Mon index avait décidé de faire de moi un meurtrier ». Repéré par des journalistes, il alimente la chronique de La Montagne et le voici promu citoyen d’honneur de la ville de Guéret… L’acteur a en quelque sorte trouvé la vérité de son personnage dans l’imprévu.

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Louis Albertisi © Simon Gosselin

Louis Albertosi avec Veiller sur le sommeil des villes, marche sur les traces de l’ange Daniel dans Les Ailes du désir de Wim Wenders. Il parcourt des cités « à demi-mortes, dépeuplées »  de Calais à Dunkerque en passant par Saint-Omer, fait une brillante chronique de « ces cités palimpsestes grands territoires qu’on déconstruit et sur les ruines desquels on reconstruit.  » Entre polémique et mélancolie, il s’en prend aux jeux de mots foireux en « hair » aux enseignes d’improbables salons de coiffures. Pour connaître sa ville, dit-il, il faudrait « inventer la vie des détritus que l’on croise »… Il fustige aussi les mesures sanitaires, comme les gestes barrière :  «  Sauver l’humanité c’est s’en tenir à l’écart ! » Annuler la fête de l’andouillette d’Arras, est pour lui le symbole de ces liens qu’on coupe entre nous… Il y a du mensonge :  cette apparence de reprise n’est qu’une  parodie et il conclut: « J’espère que cette parodie n’était qu’une hibernation et j’attends notre printemps sauveur. » Un périple en forme de prophétie où Daniel, l’ange de la communication, devient une sorte de lanceur d’alerte…

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Adele Choubard © Simon Gosselin

Sept jours d’Adèle Choubard résume, en sept temps, son ascension quotidienne d’un terril à Loos-en-Gohelle le plus haut d’Europe. Vingt-six fois, Adèle a gravi les cent-quatre-vingt six mètres de ce monticule qui marque le paysage de son enfance. Et de jour en jour, lui revient l’image de son père, récemment disparu  et les glaces qu’elle partageait avec lui au bord de la mer du Nord. Avec humour et tendresse, elle dédie son exploit sportif aux hommes du plat pays chanté par Jacques Brel, qui, grâce à leur dur labeur, ont édifié de leurs mains cette colline de terre noire. Un émouvant hommage…

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Rebecca Tetens © Simon Gosselin

 Avec Confessions au silence, Rebecca Tetens raconte sa quête du silence sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Mais le bruit est partout, à commencer par ses pas qui martèlent lourdement la scène. «Quand je suis avec ta cousine, la solitude, j’ai l’impression de te trouver un peu, silence », dit-elle. Pourtant, elle prend plaisir à écouter d’autres marcheurs et à faire un bout de route avec eux. Et quand ils se quittent et que son équipée prend fin, elle éprouve peut-être ce silence inaccessible et qu’elle ne cherchait plus…

Mathilde Auneveux a installé sa voiture dans la cour de la Folie-Moulins. Entre deux croquis, elle propose aux spectateurs des intermèdes musicaux. Perchée sur le capot, elle chante des titres de sa composition. Des romances piquantes ou un slam aux paroles douces-amères : « And if you want my soul/Ask for it, I’ll send it by mail ». Un style affirmé et une voix prometteuse. Si l’on entre dans la voiture qui l’a amenée d’un point à un autre du territoire, on trouve pêle-mêle les traces de son  voyage : interviews, lettres, musiques… 

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Paola Valentin © Simon Gosselin

 Dans le même esprit, le croquis de voyage de Paola Valentin se décline en une installation : bric-à-brac de photos, enregistrements audio, dessins et messages gribouillés, qu’elle a amassés en traversant les villages dans un camion aménagé pour le camping. Elle expose ainsi les portraits de Georges, Marie, Damien et les autres : rencontres éphémères mais qui  lui ont confié leurs histoires et leurs souvenirs…

Devant quitter la maison Folie-Moulins à mi-parcours, nous n’aurons pas vu les travaux de Maxime Crescini, Orlène Dabadie, Simon Decobert Joachim Fossi, Nicolas Girard Micheletti, Solène Petit, Constance de Saint-Rémy, Noham Selcer, Nine d’Urse… Mais la plupart des croquis que nous avons découverts, ont un point commun : la rencontre souvent intime avec d’autres mondes, aux périphéries de l’Hexagone, aux confins de « l’Archipel français » selon les mots de Jérôme Fourquet. Les habitants de ces territoires ruraux ou périurbains constituent 60 % de la population mais restent sous-représentés dans la sphère publique… Laureline dit dans Cluster : « Quand t’es Miss, t’as beaucoup de voix ». C’est pour sortir de l’anonymat et mettre sa voix au service d’une cause, qu’elle espère remporter le concours…

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Mathilde Auneveux © Simon Gosselin

Avec l’aide du scénographe Christos Konstantellos, les jeunes artistes ont donné corps et vie à ces voix. Chacun(e) à sa manière et selon sa personnalité a su traduire en théâtre son expérience personnelle. Et certaines de ces formes brèves pourraient aboutir à un spectacle…

Pour Christophe Rauck, directeur de l’École et du Théâtre du Nord qu’il va bientôt quitter pour le Centre Dramatique National de Nanterre-Amandiers, cette démarche fait partie de l’apprentissage du théâtre : «Imposer dans ce cursus un voyage en troisième année, ce n’est pas de l’exotisme. Le voyage, c’est difficile. Ça demande du courage, une certaine connaissance de soi, de l’inventivité, une curiosité. Ce n’est pas fuir, c’est tirer une ligne de fuite pour regarder autrement »

 

En attendant, le nouveau directeur ou la nouvelle directrice recrutera en mars prochain la septième promotion, soit douze élèves-comédiens et quatre élèves-auteurs. Inscriptions au concours: du 2 novembre au 14 février.

Mireille Davidovici

Présentation publique des travaux d’élèves du 9 au 11 octobre, à la maison Folie Moulins, Lille (Nord).
Prochaines présentations: les 20 et 21 novembre avec Toujours la Tempête de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon.

 En janvier : tournée régionale de Marivaux en balade

 Ecole du Nord, adresse provisoire : 7  rue du Sec Arembault, Lille (Nord).  T. 03 20 00 72 64

 

Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

Rojava

©Odile Huleux

Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

Quel point commun entre la faculté de Vincennes des années soixante-dix, la Z.A.D. (Zone A Défendre) de Notre-Dame-des-Landes, le lointain Rojava au Kurdistan syrien ou les «cabanes du peuple» des Gilets Jaunes? Au moins un : ces enclaves de résistance et d’invention de nouvelles formes de démocratie, ont résisté face au Pouvoir.

Judith Bernard, universitaire et directrice de la compagnie ADA, poursuit son exploration des problématiques liées à la philosophie politique. Bienvenue dans l’angle Alpha interrogeait notre aliénation au salariat. Avec Saccage, elle parle des expérimentations alternatives, tôt ou tard confrontées à l’État de droit. Faut-il s’opposer, se soumettre ou composer avec un Pouvoir qui n’a de cesse de saboter ces initiatives? Les débats qui agitent de toute communauté rebelle, quand elle doit faire face à une politique de saccage, se prête bien à un traitement théâtral.

Sous la plume de la metteuse en scène, les personnages apparaissent face à leurs contradictions, aux moments-clefs où leur enclave est menacée par l’arsenal juridique et répressif des Politiques. Judith Bernard montre la fragilité de «cette brèche infime dans les ténèbres de la propagande », selon l’expression de Virginie Despentes à propos de  Notre-Dame-des Landes. Ici, quatre comédiens pour  de nombreux personnages : professeurs et étudiants de Vincennes mettant en place une Université populaire ouverte à tous ;  Zadistes de Loire-Atlantique défendant une zone naturelle et une agriculture biologique contre le béton d’un futur aéroport ; Kurdes du Rojava luttant contre Daesh et organisés en confédération démocratique selon les thèses d’Abdullah Öcalan. Le fondateur du P.K.K. (Parti de Travailleurs Kurdes) apparaît brièvement pour expliquer son Manifeste, peu connu, pour un Kurdistan unifié et une démocratie directe, écologique et féministe. «Cela passe par la création d’un « homme nouveau », purgé des vices capitalistes et de la mentalité du colonisateur turc. Le vrai Kurde doit s’inspirer de la pureté d’une paysannerie réinventée… »

D’une séquence à l’autre, les acteurs représentent des figures plus que des individus :  Le Cadet, le plus radical du collectif, s’oppose souvent à L’Aîné ayant tendance à composer avec le Pouvoir. La Brune oscille entre deux positions et la Rousse (Judith Bernard ou Pauline Christophe en alternance ) se détache parfois du groupe pour situer ou commenter l’action.  Quelques  accessoires suffisent à figurer les lieux et les époques :  kalachnikov et photos de martyrs nous transportent dans un Kurdistan en guerre ; une paire de lunettes rondes évoque un Jacques Lacan mis en boîte par les gauchistes ; un  tipi en filet de camouflage et une banderole :«Nous ne défendons pas la Nature, nous sommes la Nature qui se défend !» et nous voilà dans le bocage. D’une scène à l’autre, on débat, on argumente, on se dispute…

Mais le joyeux désordre à Vincennes ou à Notre-Dame-des-Landes prendra bientôt fin et, dans l’obscurité des intermèdes, on entend les bulldozers à l’œuvre… Judith Bernard analyse les trois phases du saccage: intimidation, destruction puis normalisation : «Le pouvoir a aussitôt regretté la liberté accordée aux Vincennois. Il n’a pas cessé de tenter d’en restreindre la portée. C’était un bras de fer permanent. Et dès l’été  69, le gouvernement a essayé de rétro-pédaler en faisant adopter des décrets scélérats: entre autres celui par lequel le Ministère de l’Education Nationale voulait en empêcher l’accès aux non-bacheliers. »

Ce théâtre politique n’a rien de didactique et, pendant une heure vingt, on a le plaisir de partager les recherches et les propositions de Judith Bernard. Soigneusement écrit et mis et scène, Saccage, malgré un titre un rien défaitiste, est un hommage à celles et à ceux qui, encore et toujours, s’écartent de la norme pour inventer des voies nouvelles. Il faut les suivre…

 Mireille Davidovici

Du 11 octobre au 29 novembre, seulement le dimanche à 12 h 15 en raison du couvre-feu !

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris  (XVIII ème) T. : 01 42 33 42 03.

La pièce est publiée aux éditions Libertalia

 

Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Les Serpents de Marie NDiaye, mise en scène de Jacques Vincey

Corine Miret de La Revue Eclair avait lu de cette autrice Trois Femmes puissantes, un roman qui avait reçu le prix Goncourt en 2009 (voir Le Théâtre du Blog). Il y était déjà question de maternité, d’humiliation mais aussi d’argent que la mère veut absolument soutirer à son fils. Cette mère est aussi une belle-mère qui entretient des rapports compliqués d’amour-haine avec ses deux belles-filles qu’elle humilie. On avait pu voir Honneur à notre élue de Marie NDiaye mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia mais ce conte un peu fadasse et bavard sur la vie d’une démocratie, avec une élection locale avec des dessous pas toujours glorieux, ne nous avait pas vraiment convaincu (voir Le Théâtre du Blog).

Cela se passe près d’un champ de maïs dans le Sud-Ouest de la France où l’autrice a un temps vécu… Trois femmes: dehors sous un soleil accablant, la mère, l’épouse et l’ex-épouse d’un homme à l’intérieur d’une maison mais qu’on ne verra jamais.  Silencieux, il garde ses enfants auprès de lui et ne veut laisser entrer personne. La mère, madame Diss, est donc venue essayer de lui prendre de l’argent. France, l’épouse voudrait protéger ses enfants. Et comme elles, Nancy, l’ex-épouse dont Jacky le fils aurait été autrefois enfermé dans une cage avec des serpents, est à la fois dépendante sur le plan affectif de cet homme que l’on ne verra jamais. Toutes trois ont aussi un immense envie de liberté.

Marie NDiaye sait habilement nouer les fils de ce fait divers aussi mystérieux que glauque, aux multiples entrées.  A la fin, France prendra l’identité de Nancy, et Nancy celle de France. Et seule la mère, Madame Diss restera sur le seuil de la maison. Cette  histoire tient à la fois du conte philosophique et du fait divers…  On a très vite l’impression que ces  femmes si différentes, de la plus jeune à la plus âgée, ont comme cet  homme invisible (leur dénominateur commun !) un lourd passé. Mais il restera presque secret et dont on ne réussira qu’à en saisir des bribes.  «Dans cette pièce, dit Jacques Vincey, l’autrice crée un champ magnétique où les vibrations de l’espace, de la lumière et du son provoquent des variations sensorielles ne pouvant s’épanouir pleinement que dans la promiscuité physique d’acteurs et de spectateurs. »

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Soit et sa mise en scène tient d’une remarquable épure loin de tout réalisme. Absolument rien sur le plateau qu’un mur d’enceintes acoustiques noires. Très impressionnant: d’abord en fond de scène, ce mur s’avancera ensuite dans une belle lumière bleuâtre signée Marie-Christine Soma, sur le son et la musique d’Alexandre Meyer et Frédéric Minière. Glaçant comme l’univers créé par Marie NDiaye.  Une  remarquable scénographie signée Mathieu Lorry-Dupuy.

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Et ces sublimes actrices de génération différente:  Hélène Alexandridis (Madame DISS), Bénédicte Cerutti (Nancy) et Tiphaine Raffier (France) portent ce texte difficile avec une rare maîtrise de la parole comme de l’espace et sont très bien dirigées par Jacques Vincey. Et c’est sur le plan visuel, une belle réussite… Oui, il y a  un mais: cette suite de quasi-monologues tient plutôt d’un long poème dramatique et ne « fait pas souvent théâtre » pour reprendre les mots d’Antoine Vitez.   Une fois de plus la dramaturgie est aux abonnés absents et au bout d’une heure, le public a tendance à décrocher. Bref, c’est plus un texte à lire qu’à jouer, même si, à la fin, petit miracle, les choses se mettent enfin à bouger. Malgré tout le talent de Jacques Vincey et de ces interprètes exceptionnelles, il y a quand même de sacrés tunnels ! Alors, à voir? Sans doute plutôt par les fans de Marie NDiaye, les autres sont prévenus. Et conseil de vieux con, mieux vaut ne pas y emmener les ados d’un collège ou alors testez le spectacle avant…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 5 octobre au Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire). T. : 02 47 64 50 50.

Théâtre de la Cité-Centre Dramatique National Toulouse Occitanie, 1 rue Pierre Baudis, Toulouse (Haute-Garonne). Du 13 au 16 octobre. T. :  05 34 45 05 05.
Du 17 au 19 novembre, Centre Dramatique National de Besançon, du 25 novembre au 4 décembre, Théâtre National de Strasbourg (Bas-Rhin).
Du 11 au 13 décembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne.
Du 2 au 26 février, Théâtre du Rond-Point, Paris (VIII ème).
Et du 16 au 19 mars, TnBA, Bordeaux (Gironde).

Les Serpents est publié aux Éditions de Minuit.

 
 

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Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

Combat de nègre et de chiens - Christophe Urbain

© Christophe Urbain

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Thibaut Wenger

 L’argument tient en peu de lignes : dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier de travaux publics est sur le point de fermer. Alboury, un «Noir mystérieusement introduit», vient réclamer le corps de son « frère », mort dans un accident du travail. En réalité, Cal un ingénieur, l’a tué puis jeté dans un égout. Malgré les tentatives de Horn, le chef de chantier, pour éloigner et dédommager l’intrus, il s’obstine. En même temps, Léone débarque de Paris pour épouser Horn. Cal la drague en vain et c’est Alboury qui séduira la jeune femme… Le cadavre restant introuvable, les deux Blancs décident de supprimer Alboury…

 Mais l’affaire n’est pas si simple. Bernard-Marie Koltès, sur le modèle de la fugue contrapunctique de Bach, creuse chaque situation et chaque obsession des personnages et porte leurs ressassements jusqu’au bout du souffle des acteurs. François Ebouele (Alboury), Thierry Hellin (Horn), Fabien Magry (Cal) et Berdine Nusselder (Léone) s’engagent physiquement dans un pugilat verbal. Une longue scène d’introduction entre Horn et Alboury pose les enjeux de ce « combat » et le Blanc tente la diplomatie devant un homme qui ne veut qu’une chose et une seule : récupérer le corps de son frère. Puis Cal doit s’expliquer avec Horn : par trois fois, il a  essayé de se débarrasser du cadavre et dit sa haine des « Boubous »,  à la mesure de son amour pour son chien…

 « Cette pièce, disait Bernard-Marie Koltès, ne parle pas de l’Afrique, car je ne suis pas un auteur africain. » Thibaut Wenger le prend au pied de la lettre et pour lui, l’Afrique est la métaphore d’un territoire inconnu de nos peurs et ce chantier en déshérence devient le monde clos et délétère de la culpabilité occidentale, avec ces deux Français imbibés de whisky et au bout du rouleau : « Nous savons, dit le metteur en scène, ce que la richesse de notre continent doit au pillage des ressources de ceux qui se noient aujourd’hui dans le tombeau.»

 L’irruption de corps étrangers, ceux de la femme et du Noir, va semer la zizanie dans cet univers brinquebalant et en faire éclater la violence latente. Les personnages sont étrangers jusqu’à la langue avec laquelle ils communiquent. Berdine Nusselder s’adresse à Alboury en allemand, en lui récitant Le Roi de Aulnes de Johann Wolfgang von Goethe et  quand elle parle en français, elle adopte un accent vaguement alsacien et un jeu décalé. La grande sobriété de François Ebouele contraste avec l’interprétation tendue de Fabien Magry qui joue Cal et le caractère dépressif de Horn (Thierry Hellin).

 Pour tout décor, quelques poutres d’un pont inachevé, comme une crypte obscure flanquée d’un bougainvillier qui pend des cintres. À cour, un pilier marque la frontière qu’Alboury osera finalement franchir. Le metteur en scène a imaginé une dramaturgie de la lumière et du son : on entend grésiller les talkie-walkie des gardiens du chantier et, au loin, les aboiements du chien de Cal, dressé à «bouffer du Nègre ». Un ventilateur vrombit en continu et la pluie éclate bruyamment. Dans l’obscurité quasi permanente, Léone  brille, tache claire dans un accoutrement pailleté aussi exotique que les vêtements ethniques d‘Alboury … Lui apparaît plus noir que la nuit même. Une nuit épaisse trouée par des coups de projecteur qui font surgir les corps : Cal, sorti bredouille des égouts qu’il a fouillés apparaît, enduit d’excréments, dans la lumière des phares d’une voiture. Une flaque lumineuse se dessine au sol, où Léone se traîne vers Alboury , fascinée par sa peau sombre …

 Happés pendant deux heure-vingt par ce clair-obscur cauchemardesque, nous pénétrons au cœur des ténèbres intérieures de personnages déstabilisés par l’étrange obstination d’un homme qui, droit dans ses bottes, a été envoyé par sa communauté pour réclamer son dû. Le metteur en scène belge qui a  monté La Cerisaie et Platonov d’Anton Tchekhov, Lenz et Woyzeck de Georg Büchner et plusieurs pièces contemporaines, impose ici une lecture pertinente de l’œuvre avec des images fortes et une bonne direction d’acteur. Il réussit à bien mettre en valeur l’œuvre majeure d’un auteur devenu un classique du théâtre contemporain. Combat de nègre et de chiens n’a rien perdu de son actualité, à l’heure où le passé colonial de l’Europe se révèle au grand jour. La pièce, jouée au festival d’Avignon 2019, ne l’a été  que deux soirs à Paris mais elle mériterait une plus longue exploitation et on aimerait découvrir d’autres réalisations de Thibaut Wenger. `

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 6 octobre dans le cadre du Festival Francophonie métissée (du 24 septembre au 9 octobre) au Centre Wallonie-Bruxelles 125-129 rue Saint-Martin, Paris (IV ème).  T. :01 53 01 96 96

 

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

Gold Shower, conception et performance de François Chaignaud et Akaji Maro

L’artiste japonais (soixante-dix sept ans) a un parcours riche en rencontres artistiques: l’écrivain Yuko Mishima, le danseur qui fut à l’origine du butô, Ushio Amagatsu, les cinéastes Takeshi Kitano ou Quentin Tarantino. Ce maître d’un butô décalé, et directeur de la compagnie Daïrakudan, fait partie  du milieu culturel alternatif de Tokyo, en marge d’une société strictement réglée.  

GOLD SHOWER©adelap-0743_BASSE DEF

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Sa « folie » devait logiquement croiser celle du danseur et chorégraphe François Chaigneau qui excelle dans le travestissement en tout genre. Et la qualité des costumes de Romain Brau, Cédric Debeuf, Kyoto Domoto Omote et Seitaro Ozu est exceptionnelle. Il nous surprend une fois de plus par ses tenues entrant en résonance avec celles d’Akaji Maro pour la création cet objet artistique non identifié… François Chaigneau, coiffé d’une perruque dorée, naît d’un plan d’eau central et, tel le faune des Ballets russes, amorce une danse élégante qui attire le regard d’Akaji Maro. Ils s’engagent alors dans une farandole surréaliste et très esthétique où chacun cherche à surprendre l’autre. et ils étonnent un public déjà conquis…

Nous suivons depuis longtemps ces artistes (voir Le Théâtre du Blog). Leur complicité est belle à voir sur  la trop grande scène de la Maison de la musique, et on aurait apprécié plus de proximité. «Le corps lui-même est déjà une œuvre, dit Akaji Maro et riche de strates mémorielles; chaque danseur, même déjà à vingt ans, porte sur son dos la beauté et la laideur de sa vie. Cela ne m’intéresse pas de voir une maîtrise époustouflante. Je veux voir des choses qui dépassent du cadre. » Ce dépassement, associé à une rencontre entre générations, s’inscrit dans les programmation du Festival d’automne et du Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers. Une  belle réussite voir en avril au Théâtre National de la danse de Chaillot.
 
Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 30 septembre au 2 octobre, Maison de la Musique de Nanterre, 8 rue des anciennes mairies, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. : 01 41 37 94 21.

 

Les Zébrures d’automne 2020, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

 


Les Zébrures d’automne 2020
, trente-septième édition des Francophonies du Limousin, des écritures à la scène

4-Vernissage©Christophe_Pean

exposition « 37 Rayures zèbre » © Christophe Péan

 Malgré les restrictions sanitaires, le festival bat son plein. En marge des salles de spectacle, ont eu lieu plusieurs projections de film, des remises de prix, des concerts… Et une grande exposition qui nous fait revivre les riches heures de ce festival à la belle Bibliothèque francophone du centre-ville. Inaugurée en 1998, elle est labellisée Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale  et  Pôle Associé à la Bibliothèque Nationale de France dans le domaine du théâtre et de la poésie francophone. Avec un fonds de 40.000 volumes, une  discothèque, une vidéothèque, une artothèque et un espace multimédias. Et avec aussi un équipement à la hauteur de cette architecture aérée. Toute en granit et en verre avec un atrium construit autour d’une grande mosaïque gallo-romaine.

Le conservateur de la bibliothèque et le directeur des Francophonies ont imaginé un parcours à partir de  différentes thématiques. On se promène d’un espace à l’autre et dans de petites cabanes, des vitrines, ou le long des murs, on retrouve des auteurs et metteurs en scène familiers, des photos de spectacles qui ont fait date, des livres, affiches et articles de presse montrant le festival dans tous ses états. Et il en a vu passer des artistes, depuis sa création par Pierre Debauche en 1984!  Il a accompagné les premiers pas en Europe du travail d’un bon nombre d’entre eux,  évoqué dans l’espace Premiers cris comme  Robert Lepage en 1986, Werewere Liking en 1988, Wajdi Mouawad deux ans plus tard ou Salia Sanou en 2002…

 En regard du module Conscience du réel, des documents attestent combien le théâtre, ici, est ancré dans l’actualité avec des pièces comme Rwanda 94 de Jacques Decuvellerie, créée il y a vingt ans ; les conflits syriens sont vus par Catherine Boskowitz et Fadwa Suleiman (2012) ;  la violence faite au femmes racontée aux enfants par  Michel-Marc Bouchard dans L’Histoire de l’oie. Mais comme le rappelle la rubrique État de fête,  le spectacle est aussi dans les rues, avec des propositions participatives comme In C de Terry Riley en 2000 ou Rituels vagabonds de la chorégraphe Josiane Antourel, l’an passé. Sans oublier les nombreux concerts, rencontres, célébrations dans le quartier général où public et artistes se rassemblent après les représentations: autrefois le Grand Chapiteau et le Zèbre, aujourd’hui la Caserne Marceau.

 Silences et Bruits réalisation de Clément Delpérié et Véronique Framery

Ces courts-métrages sont l’aboutissement d’une aventure au long cours avec quatre-vingt élèves de deux collèges des quartiers populaires de Limoges. Ils ont, de la sixième à la quatrième, suivi un atelier d’écriture avec l’auteur Jean-Luc Raharimanana sur le thème : Se voir grandir, se voir changer. Sous l’égide du festival, cet atelier a été conçu après les attentats de Charlie-Hebdo en 2015, à des fins d’action culturelle dans les écoles.  Et de ces textes, est sorti un spectacle collectif… Puis une exposition de photos. Ce film entend garder la trace de ces moments privilégiés qui ont marqué les adolescents. Les images, accompagnées d’extraits de leurs textes, ont été captées dans leur environnement : couloirs, classes et cour du collège ou dans les champs et la forêt…

Rien d’anecdotique dans ces plans-séquences souvent muets évoquant la solitude des adolescents qui s’interrogent sur le sens de l’existence. En opposition à des moments où ils s’ébattent en liberté… L’esthétique singulière de cette réalisation, l’étrangeté des mots souvent en voix off, sont en décalage avec le vérisme de l’objectif. « J’en ai fait un objet artistique qui m’appartient » dit le réalisateur :  en effet, il ne s’agit pas d’un reportage mais d’un portrait collectif et subjectif de cette jeunesse qui cherche sa place dans le monde.  «Nous serons des guerriers et quand la tristesse nous prendra, nous serons à nouveau des enfants »: cette phrase empruntée à Jean-Luc Lagarce, revient comme un leitmotiv. « Dans le monde, il y a la guerre, dans la guerre, il y a du monde», disent-ils encore… Sorti de son contexte, Silences et Bruits rend compte de la mélancolie qui étreint la génération Je suis Charlie.

Les prix 

9-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Andrise Pierre © Christophe Péan

Le Prix S.A.C.D. à été remis à Andrise Pierre pour Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus. L’auteure vient de Port-au-Prince et enseigne aujourd’hui la littérature haïtienne à l’Université Paris XVlll. Yol, à la veille de son mariage avec un Blanc, rend visite à sa tante pour lui emprunter sa robe de mariée. Mais elle découvre que ce dont elle rêvait, est «un assemblage de lambeaux rapiécés», à l’image d’une vie désastreuse. Si « les tantes sont nos pères absents », elles témoignent ici de la condition des femmes dans son pays natal… 

44-Prix_RFI_SACD©Christophe_Pean

Souleymane Bah © Christophe Péan

Quant au Prix R.F.I., il revient à La Cargaison de Souleymane Bah. Cette cargaison de morts que personne ne veut accueillir, prend la parole : fes femmes, jeunes, vieux, enfants, jusqu’à  la balle qui a frappé ces victimes, le corbillard, cimetière vont parler, croisant leurs mots en un chœur polyphonique. L’auteur guinéen a écrit cette pièce en hommage aux manifestants de son pays, victimes de la répression. « Je veux dédier ce prix aux jeunes guerriers qui, chez moi, se battent pour la liberté et la démocratie. Et à travers eux, à tous ceux qui luttent et disent : NON. »

Soleymane Bah a quitté Conakry en 2016 et vit maintenant en France. Il nous faut entendre cette rumeur grondante, véhiculée par ses mots: « Nous sommes les destins fractionnés, les immolés de la République, écrasés sous les bottes des appétits antagoniques. » « Nous dansons la danse des corbillards crépusculaires, jusqu’à ce que la mort soit morte. »

Mireille Davidovici

37 Rayures Zèbre, jusqu’au 9 janvier, Bibliothèque francophone multimédias de Limoges, 2 place Aimé Césaire, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 45 96 00.

Les Zébrures d’automne/ Les Francophonies, des écritures à la scène, ont eu lieu du 23 septembre au 3 octobre. 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges. T. 05 55 33 33 67

 

 

Congo Jazz Band de Mohamed Kacimi, mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté

  Limoges Les Zébrures d’automne / Les Francophonies, des écritures à la scène

 

© D.R.

© Christophe Péan

Congo Jazz Band de Mohamed Kacimi, mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté

 «L’histoire de ce pays est le terrible condensé de toutes les horreurs subies par l’Afrique, dit l’auteur. L’exploitation coloniale du Congo belge a fait cinq à huit millions de morts ! Un holocauste oublié, œuvre du roi des Belges, Léopold II. » Mohamed Kacimi, par le biais du Congo, a en mémoire le passé de son Algérie natale, jusqu’aux affres que traverse aujourd’hui son pays: «Je voulais faire ni dans le réquisitoire, ni dans la lamentation, ni dans la culpabilisation et rire de cette tragédie qui fait pleurer. »En situant sa pièce au présent et en confiant la narration aux interprètes, il établit une distance critique.

Trois comédiens et trois musiciennes se chargent de mettre en scène l’action. Ponctuées de musiques et de commentaires, des saynètes édifiantes reconstituent les principaux épisodes de la colonisation du Congo, depuis l’achat de cet immense territoire : un quart de l’Afrique centrale! par le roi des Belges, jusqu’à l’indépendance et à ses suites tragiques. Ces vignettes, images d’Épinal décalées, caricaturent les colonisateurs. Marcel Mankita joue avec finesse un Monsieur Loyal qui énonce dates et lieux des faits et  met ses partenaires en situation: une veste d’uniforme suffit à Criss Niangouna pour devenir un Léopold ll rêvant «d’être le Pharaon du Nil». En short kaki et chaussettes longues, Abdon Fortuné Koumbah campe un Henry Morton Stanley corrompu, chargé de l’acquisition du Congo.  On assiste à une scène de ménage entre le roi des Belges et son épouse, la reine Marie-Henriette (Alvie Bitemo) qu’il abhorre. Puis on évoque l’exploitation éhontée des Congolais soumis aux travaux forcés dans les forêts d’hévéa par des mercenaires. Les mains coupées des «nègres» qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : une peccadille pour Léopold ll qui estime poursuivre une œuvre civilisatrice avec les missionnaires chrétiens… Sur les lieux, la télévision filme les événements commentés par une journaliste «objective » (Dominique Larose). Une parodie un peu appuyée de nos médias: «J’ai senti, dit l’auteur, la nécessité d’introduire B.F.M. pour arracher l’histoire au passé. » 

Hassane Kassi Kouyaté dirige ses interprètes congolais dans le style du kotéva, un théâtre traditionnel de son pays où tous les registres sont sollicités. Très à l’aise, les acteurs chantent et dansent, les musiciennes jouent aussi la comédie. Entre deux chansons, ils se partagent les rôles et présentent une farce de tréteaux. Mais, dans la deuxième partie, après les réjouissances de l’Indépendance, changement de ton : le destin tragique de Patrice Lumumba (1925-1961), Premier ministre de la République démocratique du Congo, devient le symbole de la révolution avortée.  Et son assassinat dont le récit est glaçant, symbolise la violence postcoloniale. Incarné par Marcel Mankita, le personnage apparaît ici beaucoup plus complexe que ne le voudrait le mythe. Et sa lettre à sa femme Pauline clôt la représentation avec une note d’optimisme un peu amère.

 Fruit d’une commande passée l’an dernier par Hassane Kassi Kouyaté, le nouveau directeur des Francophonies, la pièce a quelque chose d’un divertissement populaire. Après avoir adapté Congo, une histoire, un roman-fleuve de David Van Reybrouk, Mohamed Kacimi, faute d’avoir obtenu les droits de représentation, est reparti de zéro et, s’inspirant d’une vaste documentation, a écrit cette pièce en fonction de la distribution, « au plus du corps et de la voix des comédiens ». Un texte sur mesure, mais jamais construit à partir d’improvisations au plateau :  «tout est fixé, jusqu’aux silences».

De son côté, le metteur en scène s’appuye sur la mémoire musicale du Congo. «Nous connaissions toutes les chansons, dit Marcel Mankita.» De Mario (1985), célèbre rumba de Franco Luambo Ndzembella, au fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé  sont chantées dans les trois langues principales du Congo : lingala, tshiluba et kikongo, en passant par L’Esclave de Papa Wamba et Plus rien ne m’étonne, un reggae cette fois en français de Tiken Jah Fakoly. Ces airs jazzy apportent la légèreté du cabaret sans confisquer le sérieux d’une démarche historique.

«En France, on est dans la cécité, persuadé que la colonisation a été positive et civilisatrice, dit Mohamed Kacimi. On n’en était pas encore au débat sur déboulonnage des statues quand j’ai commencé à écrire. Tous les violeurs du monde pensent avoir fait plaisir à leur victime. Vous fait-on fait jouir avec cent trente ans de colonisation ? » Ce spectacle d’un humour décapant, d’une grande précision et beaucoup de finesse aborde des questions toujours actuelles. La comédie est une arme redoutable que d’aucuns jugent dangereuse,  jusqu’à assassiner les fauteurs de rire. Congo Jazz Band contribue, dans la bonne humeur, à un travail de mémoire devenu urgent.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à l’Opéra de Limoges, le 26 septembre. Les Zébrures d’automne/ Les Francophonies, des écritures à la scène, jusqu’au 3 octobre, 11 avenue du Général de Gaulle, Limoges (Haute-Vienne) T. : 05 55 33 33 67.

Du 5 au 20 octobre, Tropiques Atrium, Fort-de-France (Martinique) et L’Artchipel Basse-Terre (Guadeloupe).
Du 20 octobre au 3 novembre, Les Récréâtrales, Ouagadougou (Burkina Faso).
Le  1er décembre, Scènes de territoire-Agglomération du Bocage Bressuirais, Bressuire (Deux-Sèvres) ; 4 décembre, Scène Nationale du Sud-Aquitain, Bayonne (Pyrénées-Atlantiques)  ; 12 décembre, Passage(s), Metz (Moselle); 7 janvier ; Le Manège, Maubeuge (Nord)

 Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

Philippe K. ou la Fille aux cheveux noirs, texte et mise en scène de Julien Villa

Philip K ou la fille aux cheveux noirs © Ph. Lebruman 2020_DSC2121

© Ph. Lebruman


Philippe K. ou La Fille aux cheveux noirs,
texte et mise en scène de Julien Villa 

«Il ne s’agit pas d’adapter une œuvre de Philippe K. Dick, dit l’auteur-metteur en scène. J’ai inventé Philipe K. en me nourrissant pendant un an et demi de cette œuvre gigantesque. » Il s’est plongé dans Loterie solaire, son premier roman, dans Le Maître du haut château et Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? devenu Blade Runner de Ridley Scott. Soit quelque quarante-quatre romans et une centaine de nouvelles.  Julien Villa a aussi passé deux mois aux États-Unis à peaufiner son scénario avec Vincent Arot  qui joue l’animateur radio dans ce spectacle. Puis le texte a été écrit au plateau à partir des extraits retenus.

 A Berkeley en 1972, à la veille des élections présidentielles, c’est la guerre au Viet nam et le mouvement hippie, Philippe K. apparaît en pleine dépression, obsédé par Richard Nixon. Il est persuadé que le président lui a volé son dernier manuscrit et qu’il hante sa machine à écrire pour lui dicter ses romans. Cloîtré dans sa chambre, bourré de médicaments, il est livré aux psychiatres par Dorothy K. sa «mère carnivore» qui fait des irruptions dans sa tanière. D’autres personnages, fictifs ou réels, vont apparaître comme un ami anglais, des voisins drogués, aussi paranoïaques que lui. Une émission de radio californienne diffuse sa nouvelle L’Imposteur. Une hippie brune s’offre à lui, une “fille aux cheveux noirs“, récurrente dans son œuvre et fantôme de sa sœur jumelle, Jane, qu’il croit avoir tuée à sa naissance… Un figure de la mort qui le hante et qui le fauchera en 1982; il avait cinquante-quatre ans et écrira son dernier livre,  Substance mort, en 1975.

 Qui connaît ce maître de la science-fiction, retrouvera ici un univers où humains et androïdes, imaginaire et réalité se confondent. Philippe K. en avatar de l’écrivain tel qu’il se fantasme dans ses écrits, est ici rêvé par les comédiens. «Il ne s’agit pas seulement d’écrire pour jouer, dit Julien Villa, mais aussi de jouer pour écrire. » Remarquable acteur lui-même, il a dû remplacer au pied levé celui qui était prévu pour le rôle-titre… Autour de lui, les interprètes se fondent dans cette fantasmagorie et s’aventurent de l’autre côté du miroir dans un processus de déréalisation.

La pièce trouve sa cohérence dans un travail collectif et une trame narrative que le metteur en scène a longuement mûrie, en s’inspirant des mises en abyme de livres comme Ubik ou de la nouvelle Souvenirs à vendre, adaptée au cinéma par Paul Verhoeven sous le titre: Total Recall. Les personnages, surgis dans l’appartement et comme venus de mondes parallèles, constituent l’étrange microcosme mental d’un homme engendré par sa propre légende et l’engendrant. Jouant sur l’ambiguïté, avec cette mise en scène très maîtrisée, Julien Villa nous prend par la main, en traçant non un portrait psychologique mais une rêverie théâtrale et poétique. Malgré quelques baisses de rythme, nous sommes constamment surpris et découvrons Noémie Zurletti, en matrone acariâtre et castratrice, Lou Wenzel, excellente en hippie nymphomane, Nicolas Giret-Famin, aux étrangetés d’androïde ou de pin-up bisexuelle. Ils apportent une distance comique salutaire.

Les non-initiés à cette littérature auront envie d’aller plus loin dans cet univers où l’auteur peint, comme celui de Franz Kafka et comme souvent la science-fiction, un capitalisme totalitaire et absurde.  » La réalité n’est qu’une illusion, un simulacre ourdi soit par une minorité pour abuser la majorité, soit par une puissance extérieure pour abuser tout le monde.» écrit Emmanuel Carrère dans Je suis vivant et vous êtes morts, une méditation sur Philippe Kindred Dick. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 1 er octobre, programmation, au Théâtre de l’Aquarium, du Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes (et ensuite navette gratuite). T.: 01 43 28 36 36.

 

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