La Fiesta, conception, direction artistique et chorégraphie d’Israel Galvan.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

La Fiesta, conception, direction artistique et chorégraphie d’Israel Galvan

Israel Galvan a conçu une fête atypique et débridée pour cette Cour d’Honneur mythique où il essaye d’apprivoiser le public et de le faire entrer dans sa folie, en déconstruisant un spectacle, attendu comme une performance et qui devient un joyeux bazar sans codes. Une folie dont nous avions assisté aux prémices à l’Espace Cardin, avec Fla.co.men, spectacle qu’il avait créé il y plus d’un an au Théâtre de la Ville mais qu’il avait dû interrompre à cause d’une blessure au genou qui l’a tenu éloigné des plateaux plusieurs mois.

Son flamenco, si on peut l’appeler ainsi  (il dit l’avoir appris dans les fiestas et tablao), se nourrit ici de l’invention de ses musiciens, chanteurs et danseurs.  On avait vu à la carrière Boulbon en 2009  El Final de este estado de cosas, d’après l’Apocalypse de Jean. L’énergie intense enfermée dans le corps de ce danseur se libère en gestes précis, cassants et brutaux. Il se cambre, donne à ses mouvements des angles impossibles, répond constamment à ses musiciens, qu’il défie à sa manière.

 De ce corps, chaque membre jouant une partition spécifique: ses dents, ses doigts, son torse, son ventre et… ses  pieds bien sûr. Il peut évoluer sur n’importe quel support, comme il le prouve ce soir-là, en faisant résonner les murs de la  Cour que ses partenaires ont investi. il descend depuis les gradins et fait irruption sur la scène, puis danse une dizaine de minutes au sol, tandis que les musiciens, chanteurs et danseurs donnent libre cours à toutes les excentricités.

Chacun semble vouloir changer de rôle. «Je ne suis ni un esprit rebelle, ni un génie, dit-il, et je ne suis pas encore désabusé. Je suis seulement un danseur de flamenco libre».  Une soirée de liberté parfois hystérique et trop longue pour certains qui, agacés, ont manifesté avec bruit leur mécontentement..

Un chœur d’hommes, installé au milieu du  public, entonne des chants byzantins, en contrepoint des lieders d’une soliste et d’autres chanteurs, tandis qu’Israel Galvan les accompagne, en perpétuel décalage. Des chaises délimitent l’espace de jeu et plusieurs estrades, montées sur ressorts,  servent à déstabiliser la danse. Pendant près d’une heure dix, cette association de «pirates» de la Cour d’honneur crée une atmosphère de fin de banquet. Et les vingt dernières minutes où Israel Galvan retrouve son rôle de performeur et de  destructeur de flamenco, font fuir certains spectateurs, dégoûtés de cette épreuve.

 Ceux qui restent semblent heureux , tout comme le chorégraphe et ses partenaires. Au moment des saluts, ils sourient aux spectateurs en ayant la sensation d’ avoir réussi à nous faire entrer dans ce  délire jubilatoire d’enfant qui tente tout.

Jean Couturier

Le spectacle s’est joué à la Cour d’Honneur du Palais des Papes jusqu’au 23 juillet.
Tournée en Espagne et en France
Théâtre de la Ville à Paris, du 6 au 12 juin 2018.

Festival-avignon.com

     


Archives pour la catégorie critique

Les Pâtissières de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Nabil El Azan

 

Festival d’Avignon

photoaffichesanscopyright-300x205Les Pâtissières  de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Nabil El Azan 

 Les trois sœurs de la pâtisserie Charlemagne, Mina, Flo et Lili ont dû vendre la boutique ancestrale à un promoteur et mettre un terme à leur activité. Entre la maison de retraite et leurs  souvenirs, elles répondent à l’interrogatoire-réel ou imaginaire-d’un policier qui enquête sur la disparition du marchand de biens…

Nous avions vu le spectacle à sa création, au Théâtre des Déchargeurs, mais, entre temps, il a été rodé et débarrassé d’une scénographie encombrante. Dans le sobre décor qu’offre cette chapelle du 13e siècle, aménagée en confortable salle de spectacle, la pièce de Jean-Marie Piemme trouve toute sa force et son humour caustique, portée par une distribution taillée sur mesure.

Comme chez Anton Tchekhov, trois caractères s’opposent : l’aînée  (Christine Murillo) se sent responsable du naufrage de la maison Charlemagne, et tente de ramener à la raison sa cadette (Chantal Deruaz), râleuse patentée, prompte à vilipender l’époque et  «le goût merdeux» du «client standard»,  et la benjamine (Christine Guerdon), restée fleur bleue, malgré son âge.   Mais grand chose  de tchékovien dans l’écriture tonique de l’auteur belge, même si un brin de nostalgie se glisse entre les lignes. « Mais ne nous y trompons pas, dit-il, ces pâtissières en bout de course n’ont rien perdu de leur éclat. Elles savent rebondir. Au pied du mur inéluctable que dressent devant elles, le devenir d’une société grise et les spectres de la vieillesse, ce sont trois femmes combatives qui se dressent. Trois femmes[…] que le sens de l’humour n’a pas déserté, trois femmes tour à tour agressives, tendres, violentes, défaites, enragées, (dangereuses ?). »

 Nabil el-Azan a su manier avec tact cette comédie «pâtissière», sous-tendue par une intrigue policière qui tient en haleine. Derrière le goût sucré  de cette pièce saupoudrée d’une pincée de burlesque, grâce à la  plume subtile de Jean-Marie Piemme,  subsiste une pointe d’amertume. À savourer …

Mireille Davidovici

 Petit-Louvre, 3, rue Félix-Gras, Avignon. T. 04 32 76 02 79,jusqu’au 30 juillet.

 La pièce est publiée aux éditions Lansman

Festival Chalon dans la rue

la nuit unique

la nuit unique


Festival Chalon dans la rue
La Méchanceté de et par Catherine Fornal

Catherine Fornal incarne Hilda Berg, une artiste-thérapeute au fort accent germanique qui se guérit elle-même,  en donnant des conseils aux autres. «Je voudrais nous guérir de la méchanceté. La kinesthésie est une maladie neurologique rare». Elle interprète une danse ridicule, s’enroule dans le tissu plastique blanc du décor. «Toutes ces maladies prouvent que je suis méchante ! ». Elle se déchaîne, parle trop fort, et on a parfois du mal à la comprendre. Le spectacle est encore en devenir, mais Catherine Fornal a tout d’une véritable actrice qui n’a peur de rien.

La Nuit Unique

Réalisé par le Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog), ce spectacle  que nous voyons cette fois sur des gradins de 11 h du soir  à 7 h du matin, moment où l’on peut  savourer un somptueux petit déjeuner servi par les acteurs.
Parmi les visions étranges qui subsistent en mémoire : «La nuit, dit Laurie,  c’est bien parce qu’elle dort ! (…) Pour Alexandre, « la nuit c’est le moment où il est le plus vivant… ». Fantasio met tout en rythme : «Veuillez vous mettre en mode suspension, toutes les histoires que nous allons vous raconter sont des histoires vraies ». On distribue des doudous aux deux cent personnes allongées sur leurs coques rouges  dans un gymnase.

Mot d’ordre: « La nuit unique, l’hôtel le moins cher ». Beaucoup moins de sommeil, que pendant une première nuit plus confortable… lors d’une première vision de ce spectacle mais un épuisement salutaire et une belle surprise. Il faut aller voir cette Nuit Unique, si vous la croisez sur votre chemin.

Perhaps all the dragons par le groupe Berlin (Belgique) direction artistique de Bart Baele et Yves Degryse

Nous arrivons aux Abattoirs. Dans une salle, on a disposé une dizaine d’écrans en cercle que nous sommes invités à aller regarder, en suivant les indications mentionnées sur une carte postale qu’on nous a distribuée. D’abord à la place 27, on peut écouter Roman Abramov parler du Bolchoï, de se 1.768 sièges, de la claque qu’il faut savoir diriger pour récolter de gros billets, de 300 à 500 roubles. «  Les danseurs craignent que leurs exploits ne finissent sur le silence (…) Les « claqueurs » à Moscou ont survécu. Ici, on peut tout acheter !». Changement d’écran : «Je m’appelle Philippe Capel. Le monde a rétréci grâce à la com, toujours plus rapide ? »
D’écran en écran, on traverse les continents. Sans présence humaine concrète, on se prend à détester ce meilleur des mondes qui n’en finit pas de communiquer en pure perte.

La Figure du baiser par la compagnie Pernette

Six danseurs au corps grimé s’élancent dans la cour du vieil hôpital de Chalon. Nous sommes guidés par une voix qui nous intime l’ordre de nous déplacer dans la cour. Trois filles et trois garçons font preuve d’une étonnante élasticité et d’une grande complicité entre eux, partagée par le public. Le maître de ballets nous intime parfois l’ordre de nous mêler aux évolutions des danseurs qui peuvent nous prendre par la main. Joyeux, insolite, parfois drôle. On aperçoit Nathalie Pernette embusquée derrière un arbre.

Lady Libertad, de et par Armel B.

Dans la cour de l’ancienne prison de Chalon, les gens s’entassent sous le soleil, Armel place les gens longuement, avec un fort accent sud-américain, et plante le décor de Roméo et Juliette : « Imagine une fille du Sud, des maisons en pierre, la glycine qui s’enroule sur le rosier. Imagine les familles, la guerre et la bêtise humaine ».
Elle profère des injures en espagnol, joue la demande en mariage de Juliette : « Je m’appelle Juliette, j’ai 14 ans. Voici le vaillant Paris »… Cassius voit Juliette dans les bras d’un très jeune homme, Armel B danse avec un spectateur, monte sur la chaise, joue plusieurs personnages avec dextérité. Juliette a choisi la fuite avec des médicaments : «Réfugiés, on y est arrivés, merci d’avoir ouvert la porte». Puis, elle enlève sa perruque, perd son accent: « Je me suis mariée, j’ai un enfant ».

Antipodes, direction artistique de Lisie Philip, univers musical de Laurent Tamagno

Trois acrobates-danseurs s’affrontent avec un Fenwick qui roule dans tous les sens. Il s’y suspendent, montent dessus, le chevauchent dangereusement, sous les ordres impérieux d’un conducteur voilé. Il faut tenir la cadence, obtenir de bons rendements. Mais on peut aussi se révolter et dominer la bête: ce qui finit par arriver…

Edith Rappoport

Le Festival Chalon dans la rue a eu lieu du du 19 au 23 juillet.

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène Marie-Claude Pietragalla, Daniel Mesguich et Julien Derouault

 

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène de Marie-Claude Pietragalla, Daniel Mesguich et Julien Derouault

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CMATRAS/SDP

Dans   Florence à la Renaissance…  un mauvais lieu, le jeune Lorenzo, poète, curieux des sciences, rêvant de République, se fait bouffon tapageur auprès de son cousin le Duc.

Faux pleutre, amuseur public, méprisé sous le surnom de Lorenzaccio, il donne à chacun ce qu’il attend. Il s’encanaille, faisant éclater le vide des valeurs d’ “honneur“, de vengeance, flacon ignoble, dit-il, renfermant une liqueur précieuse…

Autour de lui, il n’y a guère que les femmes pour accorder une importance à l’amour, au sentiment vrai et sincère. Mais la corruption est trop efficace… Alfred de Musset l’a bien compris: on ne peut pas jouer au méchant sans se salir les mains, ni se salir les mains, sans toucher au fond de son âme.

Lorenzo osera ce à quoi prétendaient les Républicains, avec, à leur tête, les Strozzi : tuer le tyran. En l’attirant dans un piège, il prend le risque de mettre en jeu la vie de sa propre sœur, pure jeune fille, et de désespérer leur mère. Et tout cela pour rien : dans une vision romantique, aristocratique, Alfred de Musset n’attend rien d’un peuple réclamant aussitôt un nouveau tyran, qu’inertie et lâcheté.

On suit l’affaire de bout en bout : cette mise en scène nous livre la fable du drame avec une parfaite clarté. Les danseurs-acteurs et les acteurs-danseurs tiennent le pari d’une gestuelle forte, et d’une bonne diction. Virtuoses, ils servent le texte sur tous les tons : le grotesque, le tragique, le sentimental aussi, et avec une véritable générosité. Mention spéciale à  Julien Derouault dans le rôle-titre, danseur parfait, comédien sans peur et sans reproche, avec ce qu’il faut de malice, de sincérité, et d’énergie sans faille. Chapeau!

Mais le texte ne sert pas aussi bien Marie-Claude Pietragalla, dans le rôle de la marquise Cibo, tiraillée entre l’orgueil, la crainte et la tentation décevante de l’adultère. Splendide danseuse-inutile de le redire-malgré un costume peu convaincant, jupon de tulle blanc et frac noir.

L’emballage de ce Lorenzaccio? Plus discutable : l’orgie initiale, sur fond de lumières rouges avec accessoires empruntés aux cabarets sado-maso de Pigalle, masques et lanières, même bien dansée, reste conventionnelle.  Le travail de vidéo et de lumières de Gaël Perrin fait souvent pléonasme avec les scènes jouées et dansées, sans éclairer la situation ni le lieu : nuit , jour, palais, rue ?

Quelques belles trouvailles: silhouettes aux fenêtres, candélabres dans les niches de la façade, ne compensent pas lourdeurs et répétition des effets. D’autant que la vidéo “bave“ parfois ! Même critique pour la musique trop présente, piège facile à émotions.

Ce Lorenzaccio a pour ambition d’être un grand spectacle. Il aurait pu l’être avec, au départ, une vraie réflexion dramaturgique sur la lumière et la musique. Mais la chorégraphie des intermèdes purement dansés reste assez pauvre, et on pouvait espérer mieux. Et ce mieux, on l’a quand même sur un point : cette ébauche d’un «théâtre du corps » fonctionne. Les corps reçoivent les mots et les transforment, sans artifice et avec de vraies trouvailles poétiques (le fantôme de Louise Strozzi sur le dos de son père…). C’est en effet une bonne piste, beaucoup plus intéressante, avec la présence à part égale, d’un texte fort et d’un ballet narratif :  le pari de Marie-Claude Pietragalla et de Julien Derouault, avec Daniel Mesguich est réussi. Mais dommage, on en reste à une esthétique de mauvaise comédie musicale…

Christine Friedel

Fêtes nocturnes du Château de Grignan, Drôme jusqu’à 19 août. T. 04 75 91 83 50 chateaux-ladrome.fr

Plus léger que l’air de Frederico Jeanmaire, mise en scène de Jean Lacornerie

Festival d’Avignon

Plus léger que l’air de Frederico Jeanmaire, traduction d’Isabelle Gugnon, adaptation de Martine Silber et Jean Lacornerie, mise en scène de Jean Lacornerie

 _DSC0471«Je vais vous raconter quelque chose. On apprend toujours quelque chose des personnes âgées de quatre-vingt quinze ans. [… ] L’histoire de ma mère […] Merci d’avoir envie de m’écouter. » Elizabeth Macocco campe une solide nonagénaire, chic et coquette. Elle s’adresse au public, quand des cris étouffés retentissent derrière une porte de son petit appartement…

Elle y a enfermé un jeune garçon qui avait essayé de lui voler ses économies, et c’est à lui que s’adresse l’histoire extravagante de sa mère : «Vous vouliez me voler mon argent, je vous vole votre temps. Tant que je n’aurai pas terminé l’histoire de ma mère, je n’ai pas l’intention de vous laisser sortir», dit-elle à Santi, sa victime, qu’elle rudoie, insulte et chapitre, en maîtresse d’école qu’elle prétend avoir été.

 Dans ce jeu du chat et de la souris, la vieille dame indigne va abuser de son pouvoir, et imposer au prisonnier ses quatre volontés, à travers une porte qui restera close jusqu’au bout. Ses cris, sifflements et coups insistants n’y feront rien, pendant qu’elle lui relate la fin tragique à vingt-trois ans, de cette mère qui rêvait de piloter un avion: «Le désir de n’importe quelle femme est plus léger que l’air. » Ainsi conclut la narratrice,  avant d’ouvrir le gaz de la cuisinière…

 La comédienne, avec  le talent qu’on lui connaît, s’empare de cette nouvelle, entre thriller et conte extravagant, signé Frederico Jeanmaire, auteur argentin. Elle porte avec élégance  l’humour teinté de cruauté, propre à la plupart des écrivains sud-américains, sous la méticuleuse direction de Jean Lacornerie, actuel directeur du Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, où ce spectacle a été créé en février dernier.

 Légère comme l’air,  Elisabeth Macocco instaure un rapport ludique avec le public qui devient son partenaire, comme pris en otage et sommé de l’écouter,  au même titre que Santi, tempêtant derrière le mur. C’est la belle trouvaille de cette mise en scène mais Jean Lacornerie a un peu négligé le traitement du jeune homme, (Quentin Gibelin) dont la présence bruyante manque de cohérence. Le personnage a pourtant une histoire, lui aussi, telle qu’elle nous parvient par bribes, de la bouche de la vieille dame.

Cependant, Elizabeth Macocco, que l’on a vu dernièrement dans Bettencourt Boulevard de Michel Vinaver, mise en scène de Christian Schiaretti, nous offre ici, encore une fois,  un grand plaisir de théâtre.

Mireille Davidovici

Le Petit Louvre, 23 rue Saint-Agricol, Avignon, jusqu’au 30 juillet. T. : 04 32 76 82 79 théâtre-petit-louvre.fr

 Le texte est publié aux éditions Joëlle Losfeld.

 

Face à la mer, dramaturgie et chorégraphie de Radhouane El Meddeb

 © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

Face à la mer, dramaturgie et chorégraphie de Radhouane El Meddeb

 

Radhouane El Meddeb avant de fonder sa compagnie de danse en 2006,  avait commencé par être comédien, d’où l’importance qu’il accorde au texte, et ce beau titre vient d’un monologue en arabe non surtitré, qui accompagne ce spectacle qui établit le lien avec son histoire personnelle, entre la France, son pays d’adoption (il a obtenu sa naturalisation en 2008) et sa Tunisie d’origine, incarnée ici par les chanteurs, musiciens  et danseurs  qui l’accompagnent.

 «Je viens de ma Tunisie, dit-il, pour y entamer une nouvelle histoire faite de ce que j’y découvrirai et que je ne sais pas encore. » Il veut raconter son pays d’hier, d’aujourd’hui et de demain, et en pleine  mutation : «Peut-on éclairer, dit-il, nous les artistes, de notre lucidité, de notre art, les chemins sombres du futur?».

 Pour le chorégraphe, cette pièce répond à une nécessité, suite aux événements de 2011 et au décès de son père, car aujourd’hui, dans ce pays, la parole se libère mais la peur subsiste. Dans la beau cloître des Carmes, la musique d’un piano à queue et les chants inspirés d’œuvres traditionnelles résonnent dans la  nuit;  la chaleur d’Avignon fait le reste pour nous transporter de l’autre coté de la Méditerranée, pendant que les artistes  cherchent un peu trop longuement notre regard. Deux danseurs traversent la pièce, et les acteurs se déplacent avec lenteur et se rejoignent parfois, comme le ressac de la mer.

Oui, mais voilà… tout ceci ne suffit pas à faire une chorégraphie signifiante qui laisse un peu sans réaction un public surpris aussi par la brièveté du spectacle : cinquante-cinq minutes !  Le chorégraphe joue de sa fragilité : «Je suis à la quête de quelque chose de l’ordre de la sensation, qui se ressent et qui n’a pas de langue, qu’est- ce que l’on est bien quand on est dans le sourire, le regard, la voix, le chant, sans le langage».

Si l’on accepte ce postulat de départ,  ce qui nous demande un certain abandon, on peut apprécier ce moment. Mais nous sommes restés sur notre faim, en manque de jeux et de mouvements et sommes  repartis de cette courte nuit…un peu frustré.

Jean Couturier

Cloître des Carmes, Avignon, jusqu’au 25 juillet, relâche le 23 juillet.

festival-avignon.com  

Grensgeval (Borderline) d’après Les Suppliants d’Elfriede Jelinek

 

(C)Christophe Raynaud de Lage

(C)Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

 Grensgeval (Borderline)  d’après Les Suppliants d’Elfriede Jelinek, mise en scène de Guy Cassiers, chorégraphie de Maud Le Pladec

 Des réfugiés franchissent la Méditerranée, au péril de leur vie, dans des bateaux de fortune. Mais arrivés sur la terre ferme,  ils rencontrent l’incompréhension d’un monde, en proie à ses propres peurs et à ses questionnements, à la fois concerné et impuissant. Le metteur en scène belge a choisi, pour traiter ce thème brûlant, Les Suppliants où l’auteure autrichienne interroge sans concession notre rapport à l’étranger. Il s’est associé à Maud Le Pladec pour explorer ces relations croisées entre nous et les autres.

Quatre acteurs se partagent ce texte radical et provocateur, en forme d’oratorio, donnant alternativement la parole aux migrants et aux habitants de ces terres d”accueil. Un chœur de quinze hommes et  femmes qui dansent,  et l’onirisme des images vidéo de Frederik Jassogne sont censés contrebalancer la violence des mots. Mais… difficile de lire l’abondante littérature qui s’affiche sur les écrans de surtitrage et de suivre en même temps les évolutions des danseurs, surtout dans la première partie, le voyage en bateau, où les corps, dans le clair-obscur du plateau, se glissent sous des planches instables.

 «Le bateau est comme une pelote d’épingles, l’eau est plus épaisse que le verre » dit un récitant, dont le visage s’affiche en gros plan en fond de scène, en même temps que celui des autres acteurs. L’arrivée en  « terre promise ”, deuxième partie de ce chemin de croix, se manifeste par l’irruption d’une dizaines d’écrans, sur une musique électro-pop, dans une  climat de boîte de nuit violemment éclairée. Ces montages de photos et d’extraits de films d’actualité projetés se superposent  , tandis que le texte d’Elfriede Jelinek évoque la «conquête du monde par l’image » qui tirent des larmes de compassion, comme « La photo de l’enfant sur la plage qui a fait le tour du monde entier ». Mais, bientôt, vient l’intolérance : « l’odeur est insupportable (…) C’est inconcevable (…) Ces gens ont dépassé les bornes …» tandis que le chœur chante : «Laissez-venir à moi les petits enfants. »

 Troisième temps du spectacle, les acteurs mêlés aux danseurs, sont confinés dans un lieu d’attente, derrière de hauts murs. Une église ?  «Nous sommes en vie, l’essentiel, c’est ça, disent-ils. » Mais où iront-ils? Leur patience est à bout : «Nous supplions dans une langue que nous ne parlons pas » et, de son côté, la population du cru fait entendre son mécontentement : « Fuyard étranger, quelqu’un comme ça ne peut être ici ! » « Nous sommes venus mais nous ne sommes pas du tout accueillis, constatent les migrants »…

 Illustrer par la danse, ce beau texte nécessaire, touffu et puissant, relevait de la gageure… et Guy Cassiers et la chorégraphe  ne parviennent pas à nous convaincre. Une surabondance de signes et  surtitres perturbe la réception, et les danseurs restent souvent au second plan. Ici, les médias sonores et visuels redondants ont du mal à cohabiter sur le plateau. Malgré de belles images et un texte important, l’ensemble a du mal à passer la rampe. Dommage car ce projet généreux révèle avec pertinence notre incapacité à envisager une question qui nous concerne pourtant violemment. 

 Mireille Davidovici

 

Parc des expositions, Avignon sud, jusqu’au 24 juillet. (Navette payante gare routière d’Avignon centre).

Les 20 et 21 septembre, Stadsschouwburg Amsterdam

Et du 5 au 7 octobre, Centre dramatique national d’Orléans Centre-Val de Loire.

Les 12 et 13 octobre, Le Phénix Scène nationale de Valenciennes ; les 18 et 19 octobre, La Filature, Scène nationale de Mulhouse et le 26 octobre, Toneelhuis, à Anvers.

 

Les Suppliants d’Elfriede Jelinek, traduit par Magali Jourdan et Mathilde Subottke, est publié aux éditions de l’Arche.


La même chose, une commande à Nikolaus et Joachim Latarjet

 

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Photo Christophe Raynaud de Lage

 Festival d’Avignon :

 Sujets à vif B : La même chose, une commande à Nikolaus et Joachim Latarjet

 Les Sujets à vif , initiés par le chorégraphe François Raffinot en 1997, présentent diverses formes courtes inspirées du cirque, du théâtre, et de la musique.  Sur la petite scène du petit jardin de la Vierge, romantique et paisible, un chariot rempli à ras bord de boules rouges de jonglage, une lampe, etc. Le calme règne et le public est perplexe.

En effet, Georges Carl (célèbre clown américain (1906-2000) a toujours fait le même numéro toute sa vie. (…) Trois fois par jour et pendant plus de quarante ans, nous annoncent Nikolaus et Joachim Latarjet,  créateurs et interprètes de cette petite forme, surprenante à souhait.

Dans le plus grand silence, deux personnages, chaudement vêtus- une prouesse en cette chaleur d’été-entrent par le fond. L’un porte une chapka et un gros nez rouge ! Ce clown singulier s’empare du chariot, ôte la bâche bleue qui le recouvre, le vide, et dispose sur le plateau, une table, une lampe, et autres ustensiles… l’attention s’intensifie, il va sûrement se passer quelque chose… Suspense et situation des plus burlesques ! L’autre s’avance en bord de scène et lance à haute voix : « Avignon es-tu là ? », le public répond avec ardeur : « Oui ! »

Nikolaus et Joachim, à la fois clowns et musiciens mais aussi chanteurs et acrobates, nous émerveillent. On admire la prouesse de  leurs numéros chorégraphique et acrobatique. Comme celui où le clown au nez rouge et son compagnon, tentent et réussissent à l’aide de deux personnes du public, à élever et à fixer un très long tube d’échafaudage.

Le clown (Nikolaus)  mime ses démêlés irrésistibles avec des cordes ou autres objets. Ce spectacle, entre performance et arts du cirque, nous fait partager les ennuis du quotidien mais aussi les pensées mélancoliques et les malheurs,  ceux des autres ! Avec une finesse et un don indéniables du comique.

Elisabeth Naud

 Le spectacle s’est joué au lycée Saint-Joseph, à Avignon, jusqu’au 14 juillet.   

 

 

Elika de Suzanne Lebeau, mise en scène de Marie Levavasseur

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(C) Benoît Poix

 

Festival d’Avignon

Elika de Suzanne Lebeau, mise en scène de Marie Levavasseur

IMG_809 Angelina, ex-infirmière sans frontières, raconte l’histoire d’une jeune fille, recueillie en pleine guerre civile dans son hôpital. A cette enfant-soldat, ravagée par trois ans de captivité, de mauvais traitements et d’esclavage sexuel, il ne reste qu’un cahier dont elle nous lit des bribes, pour témoigner, comme le lui a demandé Elika. Une gamine de treize ans à l’enfance confisquée qui a eu le courage de fuir l’enfer, pour sauver un petit garçon, Joseph, des griffes de ses tortionnaires et qui retrouve petit à petit, et à travers l’écriture, une humanité qu’elle n’avait jamais perdue.

 Fanny Chevallier, face public, nous livre le double témoignage d’Angelina et d’Elika avec simplicité, sans pathos, accompagnée sur scène par l’artiste Stéphane Delaunay.  Sur un écran en fond de scène, ses  tâches d’encre improvisées au fil du texte, se diluent dans la lumière du rétro-projecteur, dessinant d’inquiétants trous noirs et d’étranges traînées et découpant un espace onirique qui rompt avec le côté didactique où le spectacle risquerait de verser.

En effet, au départ, Suzanne Lebeau avait conçu  Elika, à partir de témoignages d’enfants-soldats, pour apporter un éclairage plus pédagogique à sa pièce  Le bruit des os qui craquent ( voir Le Théâtre du blog) : « J’ai écrit ce texte, dit l’auteure québécoise,  pour essayer de comprendre la souffrance des corps d’enfants qui grandissent dans la violence quotidienne et des âmes qui cherchent un tuteur dans cet incroyable gâchis. Elikia a surgi avec sa souffrance en bandoulière. Avec elle, j’ai retrouvé un reste d’humanité que les cris et les coups n’avaient pas réussi à faire taire », dans les quelques lignes qui s’affichent dans l’obscurité, à la fin du spectacle.

 Moins théâtral que Le bruit des os qui craquent, monté en 2014 déjà par Marie Levavasseur et son équipe,  ce monologue, rondement mené, nous accroche et, même si l’actrice ne prétend pas nous tirer de larmes, nous en sortons ébranlés. Le festival d’Avignon, dans sa grande diversité,  permet de rencontrer de jeunes équipes   talentueuses  qui s’emparent  d’œuvres  contemporaines. Telle la compagnie Tourneboulé. Basée dans le Nord, et associée depuis deux ans au Théâtre du Grand Bleu à Lille pour des actions artistiques ou de projets participatifs. Si cela coûte aux compagnies de jouer en Avignon pendant trois semaines (environ quarante-cinq mille euros pour Elika), elles en sont parfois récompensées : ce spectacle va entamer une belle tournée.

 Mireille Davidovici

 Arthéphile 7 rue Bourg-Neuf Avignon, jusqu’au 28 juillet, T. 04 90 03 01 90.

 

 

 

Les Grands de Pierre Alferi, mise en scène de Fanny de Chaillé

Photo Marc Dommage

Photo Marc Dommage

Les Grands de Pierre Alferi, mise en scène de  Fanny de Chaillé

 Il y a d’abord un plateau imposant aux niveaux différents, comme des marches d’escaliers toutes en rondeurs, de couleur beige. Une très jeune fille descend par la salle, et pénètre sur la scène, en nous toisant du regard. Avec sa voix enregistrée, elle nous raconte son CE1… On découvre alors une diablesse dans la petite fille mignonne et elle va nous expliquer comment elle met tout en œuvre, pour rester la première dans toutes les matières, allant jusqu’à pousser ses petites camarades !

Fanny de Chaillé et Pierre Alferi sont «partis du postulat selon lequel les enfants sont très peu représentés dans la société actuelle, ou que cette représentation de l’enfance est souvent stigmatisée (…) il s’agissait d’interroger la langue même de l’enfance. Voir des gens grandir sur un plateau, cela signifie convoquer des enfants et des adolescents à jouer le même rôle que les trois acteurs en présence. Trois âges sont représentés par trois personnes, comme trois histoires qui se répondent. Chacun des trois acteurs adultes a son enfant et son adolescent, et leurs chemins se croisent sur le plateau, au sens figuré comme au sens propre ».

 En effet, les acteurs ne cessent d’arpenter ce parcours, les petits suivant les grands, parfois en se couchant et en se relevant, et cela devient vite un peu agaçant! Les costumes bien conçus permettent ce rappel à l’avancée en âge : plus un personnage est petit, plus il a de carreaux sur sa chemise, pour une autre, la tunique se fait de plus colorée avec l’âge.

Pierre Alferi, fils ainé de Jacques Derrida, navigue entre philosophie et poésie, et plus le spectacle avance, et plus son texte se fait interrogatif, philosophique et devient intéressant. Mais dommage, cela prend du temps pour  y entrer et le rythme reste un peu lent. On assiste quand même à un retournement vivifiant, quand les ados se plaignent de la façon dont les adultes les racontent. C’est frais, juste et ouvre sur une fin gentille qui permet à la chanson spécialement écrite par Dominique A,  de retentir.

 Fanny de Chaillé signe ici un spectacle fondé sur des bases solides mais dont le passage au plateau ne tient pas toutes les promesses, malgré une belle équipe de comédiens, petits et grands.

 Julien Barsan

 Théâtre benoit XII, rue des teinturiers  jusqu’au 26 juillet.
Du 20 au 23 septembre au Festival d’Automne à Paris
 Du 14 au 18 novembre à la Comédie de Reims.
Les 18 et 19 janvier au Centre Chorégraphique National de Caen, les 23 et 24 janvier au Centre Dramatique national de Montpellier, les 26 et 27 janvier au Centre de développement chorégraphique national de Toulouse, le 30 janvier au Parvis, Scène nationale de Tarbes
 Et les 20 et 21 avril au Théâtre de Lorient, Centre Dramatique national.

 

 

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