Vibrations

Vibrations, ( version scène), écriture et mise en scène, conception magique et numérique de Raphaël Navarro et Clément Debailleul, chorégraphie de Fatou Taoré, musique d’Antoine Berland.

  Cette version scène du spectacle réunit trois moments, trois séquences d’un spectacle formidable à la fois dansé mais qui fait aussi appelle à la magie,  concept  trop souvent galvaudé ces derniers temps et dont les metteurs en scène usent et abusent sans trop de scrupules pour gonfler un spectacle qui ne le mérite pas toujours… Ici, rien de tout cela;  aucun élément de décor, simplement une plus petite scène encastrée dans celle de la salle Gémier. Cela commence par un solo de François Chat qui joue avec une longue baguette de bois qui lui obéit en s’enroulant  autour de son corps , dans un impossible équilibre. Il y va aussi des jeux de boules qui virevoltent en laissant derrière elles une trace lumineuse.
 Magique? Oui, magique et vertigineux et c’est toute notre  perception de l’espace et du temps qui est remise en question. Par exemple, avec ce  solo dansé  d’Aude Arago qui fait de son corps ce qu’elle veut et prend des poses impossibles, comme si ce corps lui-même échappait à toute  pesanteur. On est à ce ces moments là dans une sorte de rêve d’une beauté inexplicable. Magique,  mille fois magique, mais  bien sûr,  c’est l’image rendue qui est magique et qui  nous entraine dans une sorte de délire existentiel; elle  résulte d’un immense  travail à la fois de manipulation et de technologie à base d’hologrammes comme ceux, si on a bien compris qu’ont  utilisé des chanteurs de variétés,entre autres Lara Fabian et , bien avant eux, au 19 ème, le théâtre d’opéra  quand il utilisait des miroirs dans la fosse qui réfléchissaient des ombres  ou des fantômes sur la scène.
  On peut reprendre cette phrase de Pierre Kaufmann dans L’Expérience émotionnelle de l’espace: on est ici dans ce qu’il appelle l’irréalisation de l’immanence.  » La chose ne nous est jamais livrée que dans la trace qu’elle nous abandonne, son essence dans le témoignage qu’elle nous rend de son imposture. Et sans doute ne ne sommes donc plus livrés au fantastique. Nous sommes confrontés à sa vérité ». Il y a,  en dernière partie, un ballet où cette foutue vérité du corps  nous échappe,  et où le réel et le virtuel en trois dimensions fusionnent à la fois dans le temps: la même danseuse multipliée cinq fois, présente absente ensuite et continuant à danser avec ses doubles différemment costumés, et dans l’espace.
  Ces Vibrations, impossible à vraiment décrire, qui se rapproche de la danse et du théâtre mais qui n’en est pas vraiment,doit beaucoup à la qualité des lumières signées Laurent Beucher,  nous engage dans  une  expérience émotionnelle d’une rare qualité qui touche au sacré et au métaphysique grâce à un dessaisissement procuré par une réceptivité non pas aliénée mais profondément modifiée de l’être humain en scène. Il a des choses qui ne trompe,nt pas comme ce long silence, après la fin, comme si le public était encore dans un autre état, avant que n’éclatent de longues séries d’applaudissements…
  On regrette seulement que ce court spectacle (une heure) ait été programmé si peu de jours mais,  s’il passe près de chez vous, surtout mais surtout ne le ratez pas..

Philippe du Vignal

Théâtre national de Chaillot  du 14 au 17 février.

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Archives pour la catégorie critique

Phèdre

Phèdre de Racine, mise en scène d’Ophélia Teillaud et  Marc Zammit

 Arrivé à un certain, âge, le spectateur assidu de théâtre a forcément vu un certain nombre de Phèdre (s). Il est en mesure, comme le mélomane, de goûter et de comparer la lecture, l’interprétation, les découvertes qu’il reste à faire dans la dernière pièce de Racine.
Nous avons affaire ici à une bonne Phèdre. Ophélia Teillaud et Marc Zammit travaillent depuis des années sur le vers, sur Racine. Un travail qui s’apparente à celui des musiciens : déchiffrer, écouter les nuances, pousser la phrase jusque dans ses retranchements pour y découvrir, finalement, la vérité de sa musique.
Et ils trouvent. Avec cette Phèdre, chaque moment est intéressant, même si on n’est pas toujours d’accord. Ainsi, des « vains ornements » de Phèdre, balayés d’un revers de main, inexistants comme dans la plupart des mises en scène, et si génialement trouvés par Vitez qui avait vêtu sa Phèdre d’un costume de la cour du Roi Soleil. Mais peu importe : avec tours et détours, se dessine une Phèdre (Ophélia Teillaud) qui a assurément perdu la raison, égoïste, contradictoire, « monstre » -- puisque c’est le mot clé de la pièce et de la mise en scène -- de faiblesse.
Hippolyte, lui,  commence un peu trop « à la mitraillette », mais on voit ensuite affleurer l’adolescent rebelle, reculant d’autant plus devant l’abîme de l’amour qu’il bout davantage… Marc Zammit, lui,  joue le double rôle de Théramène et de Thésée – le bon et le mauvais père, pour simplifier -, laissant affleurer, là encore, la part de comédie qu’il y a chez Racine.
La mise en scène qui fait « danser le corps du texte » n’a rien d’insistant, suggère mais n’impose pas ses trouvailles. La dernière : en jouant la pièce jusqu’au bout, c’est-à-dire en abandonnant Phèdre à sa mort désirée et en mettant le point final à la question du pouvoir, la mise en scène suggère un rapprochement inattendu avec Shakespeare. Il fallait que le fils mourût pour que fût possible la réconciliation des familles ennemies (je ne résume pas l’histoire d’Aricie : tous, à vos petits classiques).
Les comédiens ont  la qualité de ne jamais « laisser tomber ». Peu importe qu’Œnone soit plus jeune que Phèdre : elle joue avec assez d’engagement pour faire admettre la convention. Aricie est aussi belle que juste, Panope arrive à être un vrai personnage.
En un mot, une belle Phèdre, qui ouvre des voies inédites, et en laisse d’autres encore à explorer. Destin des chefs d’œuvre…

Christine Friedel

Théâtre Mouffetard -- 01 43 31 11 99 – jusqu’au 25 février

Noces

Noces, textes de Laurent Contamin, Benoît Szalow, Carlotta Clerici, Roland Fichet, Dominqiue Wittorski, Luc Tartar et Carole Thibaut, mise en scène de Gil Bourasseau et Cécile Tournesol.

 « C’est, nous dit-on, l’exploration d’une noce, de ses coulisses , ses dessous, ses dedans, ses abords, ses abords et avec elle tout un cortège de représentations. Mille facettes pour s’amuser de la représentation de l’homme, de la femme et de ce qui les relie(… ) Les courtes fables qui constituent Noces présentent autant de rires et de petites cruautés, décalages et démesures, grandes méchancetés et tendresses humaines… Un spectacle survitaminé  » (sic).
 Quand on lit dans une note d’intention que le spectacle est survitaminé, on peut tout craindre de cette vulgarité et on a raison… Le mariage  est un vieux thème théâtral: Beaumarchais, Brecht, Gogol, Labiche, et de nombreuses pièces de boulevard…
Ces  » fantaisies  nuptiales pour quatre acteurs » ne sont pas une véritable pièce  mais rassemblent huit  sketches d’auteurs contemporains: ce n’est pas d’une grande originalité, mais après tout,  pourquoi pas? Cela dit, l’exercice est périlleux et, ici, il n’y a pas de véritable unité,  pas de  qualité d »écriture, sauf le dernier-remarquable-signé Carole Thibaut, où il y a enfin une véritable intelligence  dramaturgique  et de vrais personnages.

  Pour le reste, dès les premières minutes, on sent que l’affaire est mal partie; la mise en scène, sans solide direction d’acteurs, n’évite aucune facilité, et  va cahotant , sans rythme, d’un sketche à l’autre, entrecoupée de petites chansons; quant aux  acteurs, après un démarrage assez poussif, ils font un travail honnête mais, pas vraiment dirigés, ne semblent pas  à l’aise, et Anne de Rocquigny sourit et  surjoue sans raison… On s’ennuie donc assez vite.
 Alors à voir?  Sûrement pas. Nous chercherions en vain les raisons de vous envoyer voir la chose en question,  sinon encore une fois, pour le texte de Carole Thibaut. Mais ces quelques minutes  ne peuvent constituer  une soirée. Le Théâtre de Belleville, dont le petite salle est accueillante, devrait veiller davantage à la qualité de sa programmation… si elle veut fidéliser un public.

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville jusqu’au 18 avril.

Médée

Médée, texte de Pascal Quignard, musique d’Alain Mahé et danse bûto de  Carlotta Ikeda.

  Pascal Quignard, est le récitant de son propre texte, Alain Mahé joue sa musique et Carlota Ikéda danse. Chacun a son langage, sa partition, et la mène très loin.  Le texte de Pascal Quignard appartient à sa meilleure veine, celle de l’ « essai lyrique ». Il analyse méthodiquement le nom de Médée, avec tout ce qu’il porte de médecine et de méditation, et aussi cette part terriblement obscure du masculin terrifié par le féminin, ces otages terribles que sont les enfants aux mains des femmes, ces « médeas » que sont les couilles coupées en un sacrifice ultime. Ensuite, il déroule et tisse le fil de la légende, jusqu’aux implications – les plis – présentes dans la pensée, dans la vie d’aujourd’hui. Un texte d’une rigoureuse beauté. Dialogue avec lui,  la musique d’Alain Mahé, qui accompagne la venue de la lumière. Musique à la fois raréfiée, comme l’air à huit mille mètres, on suppose, et très matérielle ; on sent, on entend les souffles et les chocs du bois. Naissent des images du Japon.
Le cercle de lueurs s’ouvre, change, et dessine sur les planches trois tombes de lumière. La danseuse est là. Elle danse ? Elle vit de tout son corps empaqueté de vêtements, puis libéré par une sorte d’exaltation, elle se plie et se déplie en un mouvement ininterrompu, jamais fixé même quand il semble s’arrêter, portant dans toute sa respiration la mémoire du texte que l’on vient d’entendre. Et aussi celle de ses années dansées avec un corps plus jeune, différent, mais qui habite encore celui que nous voyons.
Trois personnes, dans un même espace : quelque chose se construit plus en dialectique qu’en dialogue, dans le calme de l’affirmation forte de chacune. Elles sont d’autant plus ensemble qu’elles ne vont pas l’un vers l’autre, dans le temps court de la représentation. Elles vont vers nous, et l’édifice se construit. C’est très beau.

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette – 01 40 03 72 23 -- jusqu’au 19 février

 

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Apprivoiser la panthère

 Apprivoiser la panthère  texte de Jalie Barcilon, écriture collective de La Poursuite/Makizart, mise en scène de Hala Ghosn.

 Plateau nu avec rideaux et  pendrillons noirs. Les cinq comédiens alignés face public écoutent la metteuse en scène faire une annonce au public pour dire que le spectacle est librement inspiré de l’essai d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières,  dont elle lit un court extrait.  Hala Ghosn avertit aussi le public que, suite à l’abandon brutal du spectacle par une des comédiennes, sa camarade la remplacera et  jouera deux personnages que l’on pourra reconnaître grâce à un costume différent. Le gros mensonge, marche à fond,  et le public applaudit. 
  Aussitôt, des militaires en treillis kaki, tee-shirts blancs et rangers noirs portent de cercueils figurés par de longs coffres gris; il y a ensuite une scène où  Kirsten, une jeune actrice allemande arrive dans un hôtel international et raconte ses origines, notamment un grand-père national socialiste, une autre où, dans un avion ,deux jeunes gens   sont à un cheveu de se battre : question d’identité et de nationalisme exaspéré  dans un espace quelque part dans le ciel qui appartient à tous… Lucas, comédien franco-breton fait dans le théâtre et l’humanitaire et rencontre Rida, grande actrice qui a quitté son pays après la mort de son fiancé qui a été assassiné. Petites scènes précises et justes qui, mine de rien,  ne font pas dans la leçon moralisatrice mais qui offrent façon comedia del’arte de belles pistes de réflexion.
   Aucun décor:  seulement quelques  praticables multifonctions et projections destinés à situer les choses dans le temps et dans l’espace: les silhouettes blanches de deux jeunes  femmes, les vitres d’un hall d’aéroport avec un bruit diffus de moteurs d’avion:  une scénographie vidéo de Jérôme Faure  et un univers sonore de  Frédéric Picart d’une rare intelligence. Les cinq jeunes comédiens: Hélène Lina Bosch, Jérémy Colas, Céline Garnavault, Darko Japelj, Jean-François Sirerol, très à l’aise sur le plateau, ont une gestuelle et une diction impeccables: du genre aussi discret qu’efficace. Comme cette hôtesse de l’air en travesti, plus vraie que nature.. Ils ont été visiblement été bien formés, si on a compris, à l’Académie de Limoges…
  Tout va pour le mieux -- y compris une caricature réjouissante de François Mitterrand-jusqu’au moment, où  il y a des scènes de théâtre dans le théâtre, quand l’assistante souffle le texte depuis la coulisse,  ou quand la metteuse en scène  assise dans la salle s’engueule avec les comédiens… Impossible de croire une seconde à ces répliques et à cette dramaturgie d’une rare indigence, sans doute construite à partir d’impros et mille fois vues… Comme si c’était une recette imparable!
Leurs enseignants auraient quand même dû signaler à ces jeunes comédiens en formation que ce théâtre dans le théâtre ne date pas d’hier (16 ème siècle! Voir entre autres:  Rotrou, Shakespeare, Molière, Marivaux, Goldoni, Pirandello, Brecht, etc…),  et que c’est devenu un poncif exaspérant du spectacle contemporain. Cela leur aurait évité de faire basculer, leur spectacle-qui se termine mais qui ne finit pas-dans une certaine confusion et dans l’auto-satisfaction.

   Dommage! Mais, bon, pas grave si les petits cochons ne la mangent pas, cette équipe, qui possède une unité et un savoir-faire assez étonnant, devrait refaire parler d’elle… 

Philippe du Vignal

Théâtre Romain Rolland de Villejuif  jusqu’au 17 février. Puis à l’Atrium de Dax le 16 mars et à L’Espace Marcel Pagnol à Fos-sur-mer le 20 avril.

En attendant Tartuffe

En attendant Tartuffe, texte de Molière, mise en scène de Joséphine Déchenaud.

         Joséphine Déchenaud donne un coup de fouet à ce bijou de dialectique qu’est Le Tartuffe . Redonner du piquant  à ce  classique  ne va pas de soi  et  il faut savoir s’y prendre avec tact:  la pièce est astucieuse dans sa radicalité. Ne pas en rajouter, laisser les mots dire ce qu’ils signifient, c’est reconnaître la langue efficace de Molière.
La religion, ses apparences et ses hypocrisies, ses abus et ses faux éclats, rien n’est plus contemporain à notre vieille Europe. C’est un sujet de choix pour les controverses de nos temps présents, et, quand bien même il ne s’agirait plus de la stricte  croyance, ces images sur le mensonge et la vérité, les faux-semblants et l’authenticité qui déferlent en une heure et demi sur le public, mettent à mal toutes les idées reçues.
Et, dans la mise en scène de Joséphine Déchenaud, les signes élémentaires font foi : une table  comme seul accessoire, celle où Orgon découvre que Tartuffe le trompe. Le rouge  de la nappe rappelle celui de  la ceinture d’Elmire, la couleur du feu de la passion et du désir ; sinon, le noir s’impose: austérité et réserve, restriction des douceurs et des plaisirs en ce bas monde.
L’intérieur du Picolo en plein marché des Puces à Saint-Ouen, correspond exactement à la situation: un escalier de bois en spirale vers le premier étage où est censé prier Tartuffe, une porte à claire-voie non loin de l’office, un lieu où se cacher pour les enfants d’Orgon et la malicieuse Dorine. Tout est en place pour ce drame mi-figue mi-raisin.
Saluons l’intensité et la puissance intérieures de chacun des comédiens. Yvan Gauzy (Madame Pernelle) est raide et figé à souhait, tel un insecte noir. La grande et brune Hélène Bouchaud (Elmire) est un exemple d’élégance , digne et honnête épouse, comme il se doit. Quant à Orgon, Patrick Mons en fait un remarquable chef de famille, sûr de lui mais fragilisé par ses aveuglements. Le manteau bleu marine et la barbe légère font de lui un représentant de nos fonctionnaires  bien assis. Seul, le regard de ses yeux clairs révèle peut-être la confusion de sa perception de la réalité et des êtres.
Denis Mathieu (Cléante) symbolise l’honnête homme, accordant à chacun ses qualités et ses droits dans la reconnaissance du bonheur. Céline Vacher (Marianne) est sincère dans ses sentiments profonds ; Benjamin Abitan (Valère)  possède un élan juvénile. Quant à Damis, (Rémi Saintot), il est fougueux comme son père. Enfin, Joséphine Déchenaud joue une Dorine qui prend plaisir à manipuler le monde autour d’elle, au seul service de ses jeunes maîtres.  Bertrand Saint (Tartuffe), représente la mauvaise foi, véritable suppôt de Satan.
Le spectateur ne  se lasse pas de voir les fourbes punis et les outrecuidants déboulonnés. Un vrai plaisir.

Véronique Hotte

Théâtre du Picolo, 58 rue Jules Vallès à Saint-Ouen.Les jeudis et vendredis à 20h30 jusqu’au 24 février 2012. Réservations : 01 40 11 22 87

Prométhée enchaîné

Prométhée enchaîné d’Eschyle, texte français, adaptation & mise en scène d’Olivier Py.

  Ce Prométhée est  la seule pièce conservée et peut-être la première d’une trilogie dont les autres pièces-perdues- seraient un Prométhée délivré et Prométhée porte-feu du  le célèbre auteur des Perses et de l’Orestie. Prométhée  (Le Prévoyant, en grec) est un Titan qui a dérobé le feu de l’Olympe pour l’offrir aux mortels. Mais Zeus ne supporte pas  cet affront et le condamnera à finir enchaîné par Héphaïstos un artisan,  à un rocher du Caucase, avec l’aide de Pouvoir et de Force. Le chœur des Océanides condamnera  la tyrannie du roi de Dieux . Il y a aussi Io qui vient raconter à Prométhée son rêve: faire l’amour avec Zeus et Prométhée sait qu’elle donnera naissance à  Héraclès qui le libérera… Héraclès envoyé par Zeus cherche lui à obtenir de Prométhée ce secret mais celui-ci refusera, et Zeus provoquera la foudre qui fera tomber les rochers sur lui ; il enverra aussi son aigle lui manger le foie.
  L’œuvre d’Eschyle tient plus d’un long poème, aux références mythologiques pas toujours évidentes quelque vingt cinq siècles après, mais, comme le remarquait finement Pierre Vidal-Naquet  » les problèmes qui affleurent dans la pièce, ceux  des rapports entre le pouvoir et le savoir,  entre la fonction politique et la fonction technique,  ces problèmes-là n’ont peut-être pas fini de nous tourmenter ». Et on comprend que ce Prométhée  continue à fasciner nombre de metteurs en scène, comme Stéphane Braunschweig il y a une dizaine d’années et maintenant Olivier Py, grand admirateur du théâtre d’Eschyle.
Py avait déjà monté L’Orestie (voir Le Théâtre du Blog), et surtout, avec beaucoup de succès Les Sept contre Thèbes dans une version « poche » interprétée par quelques comédiens. Cette fois, il reprend cette même formule  sur le grand plateau des Ateliers Berthier. Soit  une scène à l’envers avec les traditionnels Jardin à gauche et Cour à droite puisque nous somme censés être du côté scène, avec les comédiens. Il y a même une petite rampe, une table de maquillage,  et la sacro-sainte servante (ampoule sur un axe de fer qui éclaire la scène en dehors de spectacles) qui est un peu comme la marque de fabrique /fétiche de nombre de spectacles d’Olivier Py. Et  en fond de la scène,  quelques rangées rangées de fauteuils d’une vraie salle,  une table de répétitions avec sa lampe et un tas de papiers de régie. Bref, une fois de plus, la vieille recette du théâtre dans le théâtre.

   Convaincant? Pas trop. On comprend que le metteur en scène ait voulu éloigner la pièce d’Eschyle de tout décor réaliste (type faux rocher). Mais on ne voit pas très bien ce que cette scénographie si souvent employée peut apporter… Au début, pour en rajouter une petite louche dans la distanciation, il y a un jeune homme assis qui surfe sur son Mac. Bon… Et trois acteurs seulement : Céline Chéenne qui interprète le texte du chœur des   Océanides,  Xavier Gallais (qui est successivement  Héphaïstos, Océan, Io, Hermès , Pouvoir et Force), et Olivier Py qui s’est gardé Prométhée. Pourquoi pas? Xavier Gallais est assez crédible surtout au début dans Héphaïstos, comme l’est aussi Céline Chéenne mais on comprend mal pourquoi Olivier Py tape sur les mots, crie très souvent, comme pour être plus convaincant, et là, bien entendu, cela ne fonctionne pas. Même si le texte d’Eschyle  a de fulgurantes beautés, le sens de la mise en scène nous a quelque peu échappé d’autant qu’Olivier Py a revisité  le texte en y mettant à la fin sa petite touche personnelle au parfum catho pur jus, ce qui n’était pas vraiment  indispensable à la compréhension du fameux mythe.
  Comme le spectacle est court (une heure seulement), on n’a pas le temps de décrocher mais on n’est quand même pas très séduit par la proposition …
Alors  y aller ou pas? Oui, si on aime le travail d’Olivier Py, dont le mandat s’achève à l’Odéon après décision du prince, et qui va devenir directeur du Festival d’Avignon, mais ce n’est sans doute pas le meilleur  spectacle à conseiller quand on veut rencontrer l’immense Eschyle. Et Olivier Py nous aura offert des spectacles plus intéressants. Donc,  à vous de voir…

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier 17ème,  jusqu’au 19 février.

Soirée Algérie

Soirée Algérie 1962-2012  au Théâtre de l’Odéon.

  Cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie: l’Odéon vient de consacrer une soirée émouvante à ce pays aimé par des Français qui ont dû le quitter mais qui y ont conservé des amis algériens, malgré les horreurs de la guerre et des crimes commis par l’OAS.
Salle bourrée de spectateurs enthousiastes qui applaudissent longuement…On retrouve à la fin de la soirée, des petites-filles de Mouloud Ferraoun installées en France qui n’ont connu leur grand-père qu’à travers ses écrits. Olivier Py, né en Algérie, a réalisé un film Méditerranée, à partir des images enregistrées par sa mère avec une caméra Super huit: on y voit un couple jeune et heureux, les grand-mères, les tantes et  Olivier Py  petit enfant Aucune image des violences de la décolonisation,  mais celles d’un jeune, couple  toujours souriant, dont les  enfants  se baignent au soleil, et l’amour d’une terre où se sont succédé plusieurs générations de colons.
On voit aussi son père qui va faire son service militaire  en France, dans un camp  où nombre de familles algériennes se sont réfugiées dans des conditions lamentables pendant des années . À la fin du film, la mère d’Olivier Py, va, avec  sa petite Fiat, via l’Espagne, se réfugier en France. Le couple s’éloigne, la nostalgie est irrémédiable. Mais pas, ou peu d’images d’Algériens…

  Le Contraire de l’amour, journal de Mouloud Ferraoun, mis en scène par Dominique Lurcel, apporte un autre éclairage à la soirée. Interprété par Samuel Churin accompagné par  Marc Lauras au violoncelle,  le spectacle,  simple est bouleversant, retrace  le chemin douloureux parcouru de 1955 à 1962 par cet instituteur  qui aimait la France… Un plancher disjoint, une chaise, un fauteuil rouge,c’est tout mais  Samuel Churin  fait porter loin la douleur de Mouloud Ferraoun, assassiné quinze jours avant la libération de l’Algérie. L’amitié n’était plus possible entre les colons français et les Algériens :”Ce Français chez qui ils viennent travailler, gagner leur pain, c’est lui, l’ennui, c’est lui,  la cause de leur malheur (…) Ce ne sont plus des maîtres, des modèles ou des égaux, les Français sont des ennemis (…) Ils étaient civilisés, nous étions des barbares. Ils étaient chrétiens, nous étions musulmans. Ils étaient supérieurs, nous étions inférieurs.”
Dominique Lurcel, discret et toujours pertinent, avait avait créé sa compagnie, Les Passeurs de mémoire, en 1997.  Il travailla, aux côtés d’Armand Gatti dans  un lycée autogéré où il professait. Il a créé de nombreux  spectacles dont Mange moi de Nathalie Papin, Nathan le sage de Lessing, Une Saison de machettes de Hatzfeld et Les Folies coloniales à partir du journal de son grand père, et l’Exception et la règle de Brecht (voir Le Théâtre du blog)… Le Contraire de l’amour avait été présenté à Avignon  l’an passé  et  doit poursuivre sa carrière en Algérie.

Edith Rappoport

passeursmemoire.free.fr

Mouloud Ferraoun Journal 1955-1962 éditions Points, 492 pages, 8€

La vie chronique

La vie chronique par l’Odin Teatret


L’Odin Teatret est venu pour la première fois en France en 1972 au Théâtre de la Cité Internationale avec  Min Far Hus, (La Maison du père)  à l’invitation d’André-Louis Perinetti. Eugenio Barba, italien,  avait émigré à Oslo en 1966 , où il avait créé l’Odin Teatret avec de jeunes acteurs refusés par les écoles officielles.
Puis, il avait pu s’installer avec ses compagnons au Danemark, à l’invitation de la ville d’Holstebro qui avait mis à sa disposition une ancienne ferme, devenue avec les années un magnifique havre artistique porteur des souvenirs de leurs voyages.
Barba a ainsi bâti une enclave qui résiste à l’usure du temps ! Il a relevé un défi :maintenir une troupe d’acteurs venus de plusieurs pays,  et donner plus  de 200 représentations par an de leurs vingt deux spectacles à travers le monde, tout en menant des sessions de formation. Pendant ses années d’apprentissage, c’est lui  qui avait révélé au monde occidental,  le génial metteur en scène polonais Jerzy Grotowski avec qui il avait travaillé .
Nous avions pu retrouver l’Odin Teatret en 1977, quand il était   venu jouer Come and the day will be ours  à Paris, au cours d’une soirée troc à la Crypte Sainte-Agnès dans le XXème arrondissement, organisée par le Théâtre de l’Unité. Il avait joué Le Livre des danses, et les spectateurs devaient payer leur place en nature : Monsieur Legros, gardien d’usine , avait récité ses poèmes, René Mahaut,  ouvrier à la SNECMA de Corbeil avait chanté des chansons de la Commune de Paris… Des échassiers,  beaux athlètes blonds,  avaient déambulé dans le quartier, puis étaient aussi intervenus sur les toits de la Cartoucherie de Vincennes .
Nous avions pu les inviter au Théâtre Paul Éluard de Choisy-le-Roi avec Cendres de Brecht, spectacle né d’une interdiction des héritiers  : Eugenio Barba l’avait contourné  en montant   des extraits de Mère Courage et de  ses autres pièces . L’Odin Teatret était ensuite revenu au Théâtre 71 de Malakoff avec le symposium de l’ISTA, (École Internationale d’Anthropologie Théâtrale organisé en 86 par Patrick Pezin, avec des acteurs orientaux , Sanjukhta Panigrahi et Mannojo Nomura et , puis il était revenu avec  Talabot en 1989,  du  nom du navire sur lequel Barba avait gagné la Norvège.
Mais, depuis,  hormis Kaosmos présenté en 1994 au Théâtre du Lierre, l’Odin Teatret n’avait plus été invité à Paris par des instances bien dotées. Heureusement, et  pour la troisième fois, Ariane Mnouchkine leur  a ouvert son Théâtre du Soleil et  les spectateurs ,parfois venus de très loin,  ont pu ainsi  voir, Andersen’dream, Salt et La Vie chronique. Depuis quarante ans, Eugenio Barba a réussi à bâtir une enclave qui résiste à l’usure du temps. La Vie chronique a ainsi été mûrie pendant quatre ans, avec huit mois de répétitions espacées à cause des tournées  des spectacles au répertoire.
Sur les dix  interprètes du spectacle, cinq d’entre eux: Roberta Carreri, Ian Ferslev, Tage Larsen, Iben Nagel Ramussen et Julia Varley sont des compagnons de la première heure. Mais  Torgeir Wethal, magnifique comédien venu adolescent jouer à Oslo dans le premier spectacle de l’Odin Teatret, a succombé à un cancer  au début des répétitions.

Les acteurs ont longuement mûri leurs personnages à partir de recherches solitaires que “le maître du regard” a éliminées parfois sans pitié ! Ainsi,  Julia Varley, qui avait longtemps mené des recherches sur un personnage d’homme, a-t-elle été amenée à interpréter une réfugiée tchetchène, et c’est Kaï Bredholt, un jeune musicien,  qui interprète une Vierge noire, incarnation de la mère d’Eugenio qui avait dix ans ,   à la mort de son père, militaire engagé du mauvais côté en Italie pendant la dernière guerre.
Impossible de retracer la fable: les images splendides se succèdent entre les deux rangées de gradins, mais, comme dans tous les spectacles de l’Odin. Il y a l’obsession de la recherche, de la fuite, de la déportation, la quête du père disparu recherché par son jeune fils colombien, aveugle comme Oedipe, une sémillante ménagère roumaine bardée de torchons, un vieux rocker des îles Feroès, un bel avocat danois dans un costume de cuir bleu, deux inquiétants mercenaires masqués,  et la veuve d’un combattant basque.
La mort rôde aux portes, et Lolito le pantin est enterré dans un cercueil de verre avec le jeune garçon colombien… On voit des crochets menaçants , instruments de torture auxquels les femmes viennent suspendre des costumes d’homme, et, à l’autre bout,  une porte avec  une serrure dont on n’a pas la clef.
Il y a toujours en effet cette obsession de la porte qu’on ne peut franchir, et qui est présente  dans  nombre  de spectacles de l’Odin. On jette une pluie de pièces dorées, la réfugiée tchetchène lance des cartes, les accroche au-dessus de la porte. Il y a de belles montées de chant lyrique  et des musiques lancinantes interprétées par toute la troupe.
Chercher à comprendre ? Il faut sentir dit Barba ! “Le culte de la clarté qui servit à éclairer les esprits, sert aussi aujourd’hui à les obscurcir. Pour la première fois, La Vie chronique est imaginée dans un futur proche, simulé, simultané, dit-il, et la scène est le Danemark et l’Europe : plusieurs pays en même temps ! L’histoire?  Celle des premiers mois qui suivent une guerre civile. Le cadre est peu crédible (mais pas au point d’être rassurant). L’ensemble n’est pas compréhensible.”

Edith Rappoport

Théâtre du Soleil jusqu’au 18 février, les mercredi, jeudi vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, Tél 01 43 74 24 08

Bloed et rozen

Bloed & rozen (sang & roses) de Tom Lanoye, mise en scène de Guy Cassiers, (en néerlandais surtitré).

  Le spectacle présenté la saison dernière dans la cour d’Honneur du  Palais des Papes  d’Avignon, est un bon exemple du savoir-faire  de Guy Cassiers, maître du  mariage du jeu théâtral et de la vidéo.
Cette adaptation des vies de deux mythes de l’histoire de France, Jeanne d’Arc et Gilles de Rais,  est fondée sur un travail de recherche historique qu’a effectué avec précision Tom Lanoye. Le metteur en scène et l’écrivain dénoncent tous les deux le pouvoir judiciaire destructeur de l’église catholique de l’époque. Le jeu des acteurs très juste est dominé par deux personnalités exceptionnelles, Abke Haring  (Jeanne d’Arc) et Johan Leyse (Gilles de Rais),  que nous avions vu la saison dernière dans Bulbus  au Théâtre National de la Colline.
La belle chorale du Collegium Vocale de Gand donne une dimension sacrée aux images. Mais les costumes d’allure médiévale  posent  un problème d’interprétation: ils ont tous, (sauf celui de Jeanne) un complément en marionnette dépourvue de tête, qui semble s’accrocher, à chacun des personnages et dont les mains sont placées de telle façon qu’elles semblent avoir un sens précis !
La projection  en fond de scène, donne une autre dimension au jeu théâtral. Et quand  les murs majestueux de la Cour d’honneur apparaissent sur l’écran, la dimension cinématographique du récit prend alors tout son sens: cela  donne, sans aucune connotation péjorative, un côté Rois maudits , célèbre adaptation télévisée des années 70 du roman de Maurice Druon. De très belles scènes resteront dans la mémoire du public. Comme cette projection  en  ombres chinoises des personnages au lointain qui n’est pas sans rappeler, les images du   Soulier de satin de Paul Claudel,  mis en scène par Antoine Vitez en 1987.
La scène de Jeanne au bûcher est impressionnante: Guy Cassiers a filmé l’image de la vierge qui surplombe  la cathédrale Notre-Dame des Doms d’Avignon, et l’a colorée en rouge. En faisant osciller l’image,  il la fait ainsi  incarner le feu destructeur. Jeanne d’Arc comme Gilles de Rais sont donc tous deux, chacun à leur manière, selon le metteur en scène, victimes de la religion. Gilles de Rais se souvient de Jeanne: « Sa petite tête s’est mise à bouillir  » et prévient  ses compatriotes: « Je vous surpasserai tous dans l’ignominie ».
Le metteur en scène laisse à cette incarnation du mal, les derniers mots, plein de sens, avant l’ exécution de Gilles de Rais, quand il se présente à l’avant-scène: »Moi, je vous sauverai autrement, à l’envers ! Expions ensemble,  vous et moi!  Amen ».

Jean Couturier

Théâtre de l’Odéon puis en tournée aux Pays-Bas et en Belgique