Les Mystères de Paris

Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de William Mesguich.

Les Mystères de Paris les-mysteres-de-parisLes Mystères de Paris, roman-fleuve d’Eugène Sue, publié en feuilleton dans Le Journal des Débats, entre juin 1842 et octobre 43, fut un événement littéraire qui a tenu « mystérieusement »le public en haleine. l
L’œuvre correspond à l’émergence d’une conscience sociale, et s’attache non pas à décrire la bonne société mais le peuple dans tous ses états.  Succès immédiat: chacun prend plaisir à suivre Rodolphe, aristocrate déguisé en ouvrier, dans les bas-fonds de la misère et l’hypocrisie âpre de la bourgeoisie.
Charlotte Escamez et William Mesguich comparent ce Paris du XIX ème siècle aux entrailles d’une ville gargantuesque où fourmillent brigands, meurtriers et prostituées.
Les Mystères de Paris est un roman  qui  renvoie forcément à la grande ville nocturne d’aujourd’hui, troublée par ses promeneurs libres ou errants, voleurs, suiveurs, corrupteurs qui achètent les corps et les âmes, source sulfureuse de fantasmes éternels.
Le destin des laissés-pour-compte à la plus ou moins bonne âme, et que la pauvreté fait déchoir, n’a pas laissé indifférent le metteur en scène à l’écoute des protestations sociales du temps. Pour relier les épisodes majeurs entre eux, les comédiens revêtent à tour de rôle ,sous les lumières clignotantes d’une scène en fête, la panoplie d’un Monsieur ou d’une Madame Loyal, micro, cape et chapeau d’apparat, qui raconte la logique incroyable des événements.
Le metteur en scène incarne avec prestance Rodolphe, personnage qui a des rencontres insolites, représentatives de l’exclusion sociale: un Chourineur (surineur, en auvergnat) joué par Romain Francisco, svelte et malicieux, gavroche et  assassin repenti et généreux ; l’acteur  est aussi Morel, un ouvrier honnête et opprimé par la misère et bien d’autres personnages hauts en couleur.
Jacques Courtès interprète le notaire Ferrand, bourgeois véreux et dépravé, abuseur des jeunes filles à son service. Il est aussi le maître d’école qui compose avec Zazie Delem, la Chouette, un couple infernal et profondément mauvais à la façon des Thénardier, maltraitant leur Cosette, ici Fleur de Marie, jouée avec panache et élégance par Sterenn Guirriec, crédible en fille des rues comme en religieuse inspirée. Marie Frémont est tour à tour Rigolette, une joyeuse  prostituée, ou la comtesse maléfique Sarah…
Répertorier la galerie miroitante de ces personnages, anges et diables à la fois, serait vain. Mais la danse-parfois un peu trop macabre-des comédiens mène bon train sur le plateau nu, plongé alternativement dans une nuit brumeuse et incertaine, ou bien pleinement lunaire avec un  jeu subtil d’étoiles hugoliennes parsemées dans le firmament (lumières de Mathieu Courtaillier).
À l’inverse, les figures du mal, à tête animale , révèlent une bestialité humaine éloquente d’effroi. Le spectacle pèche par une  désinvolture  et un côté un peu chaotique: il n’est pas facile de restituer l’intrigue fourmillante de ce roman. Mais la mise au scène sert avec une fougue juvénile la passion pour la compréhension politique, sociale du monde et entière, à travers une  foi en l’homme et un art joyeusement coloré du théâtre.

Véronique Hotte

Théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 juin. T : 01-43-28-36-36.


Archives pour la catégorie critique

Oblomov

Oblomov  d’Ivan Alexandrovitvch  Gontcharov, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène de Volodia Serre.

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©Brigitte Enguérand

Enclin à se promener sur les terres de la littérature et du théâtre russes puisqu’il a co-traduit, monté et joué Les Trois Sœurs de Tchekhov (2011)-le comédien et metteur en scène Volodia Serre Oblomov, adapté du roman de Gontcharov paru en 1859, traduit en France en 1969 et revisité récemment, avec une  verve spirituelle par André Markowicz.
La gloire de ce mythe littéraire tient aussi à la qualité du film de Nikita Mikhalkov Quelques jours de la vie d’Oblomov (1979), dans une transcription  raffinée ,  avec,  Oleg Tabakov au sourire illuminé et mélancolique.
Guillaume Gallienne reprend  ici, avec cran et pugnacité le flambeau poétique en ne négligeant rien de l’humour et de la légère ironie de ce personnage énigmatique. Le personnage  nonchalant auquel le public s’attache passe d’un état de tristesse chagrine à des velléités  de réveil énergique, sous la férule de son ami d’enfance Stolz (Sébastien Pouderoux), antithèse efficace et virile de lui-même.
À travers ces deux figures paradoxales, se dessine le reflet d’un monde ancien qui s’achève – prééminence aristocratique et servage bientôt aboli en 1861,pour basculer vers des temps neufs et révolutionnaires – construction active d’un soi social et collectif grâce au travail et au partage…Oblomov, l’aristocrate qui vit de ses rentes tout en connaissant des revers de fortune, est le symbole même de la passivité et du parasitisme, une posture passéiste de privilégié que l’idéologie bolchevique combat.
Aujourd’hui, l’homme nouveau occidental de notre modèle de développement en cours provoque à son tour doutes et interrogations humanistes. Volodia Serre se demande si l’idée de progrès doit-être le moteur de notre civilisation. La croissance pourrait s’arrêter net pour laisser place à une  réinvention d’un monde en harmonie avec l’environnement, la nature et l’être existentiel.
À l’origine en effet, Oblomov est un homme enjoué et cultivé, porté à comprendre les hommes, prompt à voyager et passionné par la vie. Mais l’ancien étudiant en devenir se pavane en robe de chambre usagée pour s’étendre à longueur de journée sur une méridienne qui lui sert de lit, de table à manger et de bureau de travail.
Un serviteur bougon lui est attaché, Zakhar (Yves Gasc) ; Alexeïev, un ami fonctionnaire  (Nicolas Lormeau) tente de le divertir. Mais la chambre du paresseux au papier  mural qui par en lambeaux reste vide ; nulle trace de journaux ni de livres, aucun intérêt pour l’extérieur… Juste un tourne-disques.
Oblomov est attaché comme un enfant à son enfance vécue comme un paradis perdu, un temps passé où il suffisait de se sentir « être » .Seuls, le satisfont la contemplation intérieure des sentiments et le questionnement méditatif du sens de la vie. Oblomov va même jusqu’à préférer la douce volupté de sa rêverie désenchantée à la passion bouleversante d’un amour authentique. La jolie Olga (Marie-Sophie Ferdane) que lui présente son ami Stolz, cantatrice douée et sensible aux charmes de la nature, parvient à lui faire verser des larmes en chantant Casta Diva de la  Norma (1831) de Bellini.
Oblomov aime la jeune fille qui l’aime aussi mais il rompt avec elle et lui préfèrera bientôt  Agafia (Céline Samie), veuve et mère qui lui prépare de bons petits plats. L’anti-héros défend ce qu’il appelle l’oblomovisme : « Les gens ne cherchent-ils pas tous à atteindre ce à quoi je rêve ? Mais enfin, quoi, le but de toutes vos courses, de vos passions, de vos guerres, de vos commerces et de votre politique n’est-il pas de construire le repos ? »
Dans le long cours de cette partition qui aurait pu gagner… en concision, Guillaume Gallienne construit un domaine intérieur empreint d’un spleen mi-figue mi-raisin, attiré malgré lui par la mélancolie d’un crépuscule assombri ou d’un paysage floral ouvert façon Art Nouveau que dispensent, sur l’écran de ses rêves, les images du vidéaste Thomas Rathier.
Les regrets mélancoliques évoque l’exil d’une vie non vécue,  au moment où la nostalgie fraie avec la perspective de la mort. Or, la vie pour Oblomov dispense des réserves de poésie à n’en plus finir, ce que saisit avec tact la mise en scène inspirée de Volodia Serre.

Véronique Hotte

Comédie-Française/Vieux-Colombier jusqu’au 9 juin.  T : 01-44-39-87-00-01.

je n’ai plus de toit/Rilke

je n'ai plus de toit/Rilke rilke2


Je n’ai plus de toit qui m’abrite,  et il pleut dans mes yeux  de Rainer Maria Rilke, mise en scène de Florian Goetz.

C’est  un solo de poésie, accompagné d’images vidéo autour de textes et poèmes de Rilke, piochés dans  son œuvre, en particulier dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Au début du spectacle,  Jérémie Sonntag arrive par la salle et scrute longuement et en silence  le public avant de prononcer ses premières paroles … une réflexion autour du silence, ce qui paraît un peu téléphoné.
Le personnage, un jeune homme hypersensible, est très marqué par le monde trop violent qui l’entoure, et par les hommes et les femmes qu’il croise. On sent chez lui une angoisse et une agitation qui ne lui permettent pas de prendre ses distances. C’est certainement Rilke lui même...
Le comédien évolue devant un écran en fond de scène qui sert à de nombreuses projections, avec plutôt des ambiances, des formes que des images précises; à l’image d’une bande-son, plus bruitiste et enveloppante que musicale et composée. Son tee-shirt blanc  est aussi un petit  écran de projection, selon la technique du « body-mapping » ici bien maîtrisée.
C’est un spectacle total, un voyage qui nous embarque ou ne nous embarque pas, sans demi-mesure. Mais,  sans doute à cause du manque de lien entre les textes, de la voix du comédien assez monocorde, de la grande importance de la vidéo et de la technique,  le  spectacle-très bien construit- n’arrive pas à nous toucher vraiment.  On apprécie l’écriture particulière de Rilke mais moins le traitement qui en est fait ici. C’est,  en tout cas,  un spectacle qui divise le public…

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire à 18h30 du mardi au samedi jusqu’au 25 mai.

Rêveries d’une jeune fille amoureuse

Rêveries d’une jeune fille amoureuse d’Arthur Vernon.

Rêveries d’une jeune fille amoureuse photo2A la Folie-Théâtre, le rouge des fauteuils de l’accueil rappelle celui du rideau   utilisé comme élément de transition pour ce spectacle imaginé par Arthur Vernon à qui va bien le rouge du rituel et de la provocation.
Ce jeune homme, de bonne famille comme on dit  chez  Labiche, veut permettre au corps et aux fantasmes féminins de s’exprimer en toute liberté.
“Cette pièce militante, dit-il, avec son interprétation presque exclusivement féminine, veut décomplexer la société et les femmes en particulier pour qu’elles puissent se réapproprier leur corps. Elle s’inscrit dans la mouvance des féministes pro-sexe: le sexe pour le sexe”.
Ambitieux projet! Sa propre écriture côtoie en effet celle de Victor Hugo, de Saint-Augustin et  de l’ auteur inconnu  du Godemichet royal (1789). Ces textes   rappellent l’éternelle opposition entre le sexe à but de procréation et le sexe pour le plaisir.
Arthur Vernon met en scène  un seul comédien et  six jeunes actrices d’une vingtaine d’années, qui donnent toute  leur énergie à ce spectacle sans temps mort. Pour certaines, c’est leur première expérience professionnelle sur scène.
La musique, constamment présente, oscille entre des morceaux du très “mode” Sébastien Tellier à Brahms avec ses Danses hongroises. Serge Gainsbourg est aussi mis à contribution avec trois chansons, lors d’un duo réussi entre deux comédiennes,  dont l’une joue le rôle de “Serge. Des lumières tamisées  accompagnent les rêveries de cette jeune fille. La chorégraphie, sur les conseils de Nasser Martin-Gousset, est inspirée de Loï Fuller et d’Isadora Duncan, véritable défi dans cet espace limité à quelque quatre mètres de profondeur pour une ouverture de sept…
L’ensemble du spectacle est un peu disparate, on passe d’une scène romantique à une scène burlesque, ou à une autre carrément provocante. En particulier, ce rituel d’ondinisme de la jeune fille, moment qui serait sans doute applaudi dans un centre d’art contemporain mais qui peut surprendre ici… Certains regards de spectateurs n’osent s’aventurer sur le corps totalement nu de la comédienne.
Dans cette auberge espagnole, chacun peut trouver son interprétation. Une première création qui ne laisse pas indifférent et dont  les spectatrices sortent plutôt joyeuses .

Jean Couturier

La Folie-Théâtre

www.folietheatre.com

Elena’s Aria

Elena’s Aria chorégraphie d’Anne Teresa de Keersmaeker.

 

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©Herman Sorgeloos

En l’espace d’un mois le public du théâtre de la Ville  découvre deux œuvres marquantes de la danse contemporaine, Kontakthof par le Tanztheater Wuppertal de feu Pina Bausch et cette pièce de la chorégraphe flamande, vingt-sept ans après sa création.
Elena’s Aria  a marqué un tournant dans la vie de sa compagnie; c’est une œuvre de jeunesse,  audacieuse, pas simple d’accès pour le grand public  et qui n’avait jamais été reprise.
Les vingt dernières minutes sont d’une impressionnante beauté, mais voilà: la pièce en dure  110… Pour la première fois, la chorégraphe utilisait des textes , et  des projections vidéo en association avec la danse. Sur un plateau nu,  une vingtaine de chaises de couleur pastel, un lampadaire  à cour,  et un ventilateur à jardin.
La pièce débute par la lecture d’un texte peu compréhensible, ce qui est d’emblée gênant! Parmi les chaises, cinq danseuses, dont la chorégraphe, contraintes  dans  leurs robes  moulantes et courtes, tentent d’initier quelques pas de danse, et  parfois se dessine un solo, un trio, voire un quatuor.
Aidé par de belles lumières, le tableau est remarquable et la chorégraphie, toute en hésitations et changements de rythme, est d’une grande précision.
Mais il existe une vraie dissociation entre ce qui est donné à voir et  ce qui est donné à entendre. Autant les images,  quoique répétitives,  sont fortes,  autant le son,  utilisé comme  bruit parasite,  met le public à l’épreuve,   que cela soit celui  du ventilateur, des musiques,  d’un discours de Che Ghevara faiblement entendu depuis les coulisses, ou encore celui des textes lus par les danseuses ou  des talonsqui frappent le sol.
S’y ajoute le bruit de fermeture des fauteuils … même si une majorité de spectateurs est reste quand même. Les dernières minutes sont remarquables: devant le rideau de fer descendu, les longs silences et les longues périodes d’immobilité ont disparu, et les danseuses,  face  public, assises  sur leur  chaise,  nous prennent à témoin, en voulant nous transmettre gestuellement quelque chose sans jamais y réussir, sur une  musique de Mozart: bref, l’émotion est là… Mais cela valait-il une aussi longue attente ?

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 19 mai.

La Vie de Galilée

La Vie de Galilée  de Bertold Brecht, mise en scène de Christophe Luthringer.

Brecht a quarante ans en 33 et  doit quitter l’Allemagne quand les nazis brûlent son œuvre! Il  arrive au Danemark où il  écrit La Vie de Galilée. Il vit ensuite en Suède, puis en Finlande et  s’installe en Californie en 41, mais doit en repartir en six ans plus tard,  chassé par le Maccarthysme . Après avoir vécu en  Suisse, il retrouvera  l’Allemagne en 48 seulement , après  quinze années d’exil! Et  cette pièce ne fut créée à Zurich qu’en 43, puis reprise à Hollywood en 47, cette fois  dans une mise en scène de lui. Impossible de ne pas faire le lien entre un auteur dont  les autorités de la République Démocratique Allemande  trouvaient les pièces peu conformes au principes du réalisme socialiste et ce Galileo Galilei , professeur de mathématiques à Padoue qui veut démontrer la vérité  du nouveau système du monde imaginé par Copernic  que l’Inquisition mettra à l’index en 1616
La fable écrite par Brecht dans une belle langue ne manque pas de charme, même si elle traîne parfois en longueur,  et si les répliques pourraient souvent être plus courtes. Jean-Fançois Sivadier, qui en avait fait une remarquable mise en scène, fait justement remarquer qu’elle « raconte la destruction d’un certain ordre du monde et l’édification d’un autre. En Italie, au début du XVIIe siècle, Galilée braque un télescope vers les astres, déplace la terre, abolit le ciel, cherche et trouve des preuves, fait voler en éclats les sphères de cristal où Ptolémée a enfermé le monde et éteint la raison et l’imagination des hommes. Il fait vaciller le théâtre de l’Eglise et donne le vertige à ses acteurs. L’Inquisition lui fera baisser les bras, abjurer ses théories sans pouvoir l’empêcher de travailler secrètement à la « signature » de son oeuvre, ses Discorsi ».
Reste à savoir si, quand on élague ainsi un texte, il peut encore avoir un sens… La réponse est évidemment non,  ou alors il faudrait des acteurs capables d’emmener un public  comme ceux du Théâtre de l’Unité mais là on est loin du compte!  Christophe Luthringer  a pris le parti d’en faire une  sorte de pièce de tréteaux, en gardant la trame mais avec cinq acteurs seulement pour interpréter nombre de personnages, qui, dans la pièce originale,  doivent être au moins une cinquantaine… « L’oeuvre, dit-il, délivre un message simple où Galilée : « Je crois en la douce violence de la raison sur les hommes. » Mais ce message n’a rien de didactique, il procède d’une distanciation ludique, faite de clins d’oeil et de légèreté, de cette légèreté amusée qui caractérise le personnage de Galilée ».
Luthringer essaye bien de faire ressortir tout ce que la pièce peut avoir de joyeux mais ne sen sort pas très bien… A de rares  moments, la fable de Brecht arrive quand même à passer mais cette suite de petites scènes reste quand même assez peu convaincante.
Il y a quand même quelques belles idées de mise en scène comme ce coffre/malle à tout faire ou cette gondole faite d’une grande bande de tissu rouge mais l’interprétation est des plus limites, parfois même proche de l’amateurisme: les lumières sont d’une laideur absolue, la direction d’acteurs est aux abonnés absents et tout le monde  criaille presque sans arrêt, ce qui devient vite fatiguant. Et Christophe Luthringer aurait pu nous épargner cette petite scène de théâtre dans le théâtre avec cette engueulade,  cent fois vue entre un comédien et le technicien, qui sonne faux comme ce n’est pas permis. Si on veut à tout prix augmenter encore le fameuse distanciation brechtienne, autant le faire proprement!  Le spectacle ne dure qu’une heure quinze et malgré tout traîne en longueur, faute d’une véritable structure dramaturgique….
Nous n’étions que dix-sept à voir cette chose  approximative et  très franchement, on ne vous incitera pas à y aller.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au  24 août . du mardi au samedi 21h30, le dimanche à 17h  T : 01-42-22-26-50

http://www.dailymotion.com/video/xrqrlc

Et des poussières

Et des Poussières… de  Nabil Hemaïzia, Sylvain Bouillet, Mathieu Desseigne et Marie Bauer.

Venus de la danse, des arts du cirque, du hip-hop et du sport, les interprètes du collectif  2 Temps 3 Mouvements fondé en 2006 avait déjà créé des  spectacles singuliers: Reflets, La stratégie de l’échec, Sous nos yeux et Prêt à penser. Marie Bauer venue du CNAC, du Cirque Baroque et des Ballets C de la B, qui avait suivi leur parcours, les a rejoints.
Elle est debout devant un énorme tas de vêtements sur lesquels elle se penche, et les trois danseurs entrent en scène tels des automates. Ensemble, avec  une précision mécanique , ils se rapprochent du tas, en avant, en arrière, tels des culbutos, et la jeune femme se jette sur eux pour les déshabiller.
Un jeu ironique se noue entre les quatre comparses autour de leurs vêtements,  et elle devient une femme-objet vêtue de rouge…Le moment culminant est une  pluie de feuilles mortes qui tombe des cintres, formant un grand cercle foulé par les danseurs. Peu ou pas de texte, quelques phrases inaudibles au fond de la salle. Les éclairages très soignés  de Vincent Toppino donnent à ce spectacle une belle dimension.

Edith Rappoport

Le Monfort, jusqu’au 18 mai, du mardi au samedi à 20 h 30, T: 01-56-08-33-88, http://www.lemonfort.fr

http://www.dailymotion.com/video/xxsktv

Dénommé Gospodin

 Dénommé Gospodin de Philippe Löhle, mise en scène de Benoît Lambert.

Dénommé Gospodin denommeC’est toujours avec appétit qu’on s’apprête à découvrir un nouvel auteur  sur nos plateaux.
A trente-cinq ans, Philip Löhle, est déjà largement reconnu en Allemagne et ne déçoit pas notre  attente, d’autant qu’il est ici intelligemment servi par la mise en scène et les comédiens
La pièce fait partie de ce qu’il appelle La Trilogie des rêveurs et Gospodin (en russe :seigneur ) en est bien un de rêveur : il entend vivre dans la société capitaliste mais …en dehors du système capitaliste.
Quand son lama lui est enlevé « qui me  permettait de survivre de façon agréable en dehors du capitalisme, en dehors de toute exploitation par le travail, de façon relax …  » il entreprend de se défaire de toute propriété, de se passer d’argent et d’avoir recours au troc. Dans sa douce utopie, il se demande: « Ne suis je pas en train de devenir heureux ? Prendre le capitalisme par les couilles ! ».
Il va à la cave, à l’endroit où était le lama et va chercher le bidon de lait avec lequel il donnait à boire au lama. Il repose donc le bidon, l’ouvre et écrit de sa  main nue avec du lait de façon à peine lisible, son dogme. »
Christophe Brault, grand bébé hirsute, indigné et boudeur, pétillant de malice, incarne Gospodin ; Don Quichotte non violent de la décroissance, il résiste aux assauts de la société. Deux acteurs postés à l’avant-scène, se font tantôt narrateurs, car la pièce se présente comme le récit des aventures de Gospodin, illustré par une série de brefs tableaux mettant en jeu le protagoniste face à sa petite amie, la copine de celle ci, sa mère et ses potes dont un mystérieux malfrat.
Mais voilà aussi les deux acteurs entrés dans l’histoire : Chloé Réjon, endosse avec virtuosité tous les personnages féminins. Emmanuel Vérité, interprète avec fougue toutes les figures masculines. Leur vivacité, la rapidité de passage d’une saynète à l’autre tranchent avec la force tranquille de notre héros
Benoit Lambert, nommé récemment directeur du centre dramatique national de Dijon, fait évoluer les acteurs dans une boîte lumineuse qu’il fera imploser en cours de route,  dévoilant les coulisses de la fable. La scénographie rythme et soutient la narration. Construite comme une bande dessinée où l’on saute de case en case, la pièce explore en s’amusant les effets dérégulateurs du capitalisme et rejoint des questionnements proches de ceux du mouvement des Indignés ou d’
Occupy Wall Street.
Il n’y a  ici ni déploration ni  rancœur, tout au plus une rêverie ironique, une utopie désabusée.
Un spectacle dans l’air du temps pour réfléchir en riant !

Mireille Davidovici


Théâtre de la Colline jusqu’au 15 juin. T:  01- 44-62-52-52

Une faille

Une faille feuilleton théâtral-création. Saison 1 : Haut-bas fragile épisodes 7 et 8 Reconstruire. Mise en scène de Mathieu Bauer

Une faille une_faillecpierre_groboisNous en sommes au troisième spectacle du feuilleton au long cours instauré par Mathieu Bauer depuis son arrivée à la direction du Nouveau Théâtre de Montreuil.
Le projet n’a pas perdu une miette de sa pertinence ni de son ambition. Mathieu Bauer connaissait bien Montreuil avant de devenir directeur . Gilberte Tsaï avait régulièrement invité ses spectacles.
Diriger un Centre Dramatique National est une  affaire qu’il a prise à bras-le-corps. D’abord comme artiste : sa marque personnelle, c’est un théâtre musical, cinématographique, qu’il déploie ici pleinement, renvoyant  avec malice la télévision à une vieille fonction dépassée. Ensuite comme organisateur, qui a su  mettre toute la « maison » dans le bain. On entre là dans le politique, dans la politique directe, concrète, sur le terrain.
Premier signe : la troupe, pas nécessairement institutionnelle. Plus de quarante personnes sur le plateau, comédiens, musiciens, choristes, un générique long comme une superproduction : c’est l’utopie réalisée des C. D.N, du théâtre/service public. Le service public,  c’est  sous la forme du chœur, la plus antique représentation de la collectivité, et la ville est bien  chez elle sur le plateau. Ce n’est pas un simple  geste citoyen .
Mathieu Bauer a choisi de parler de son quartier. Les grues tournent un peu moins aujourd’hui autour du théâtre, mais Montreuil reste un perpétuel chantier-en étant l’emblème d’une ville en mutation, et non Montreuil elle-même, bien entendu , avec ce que cela implique de pots-de-vin, dessous-de-table, malfaçons, et autres acrobaties financières. Avec ses coscénaristes et auteurs, il a regardé ce quartier comme un microcosme du “système“, avec ses grandes et petites failles, la question insupportable du logement –le Droit Au Logement  accompagne le projet-, la fuite des « responsables » devant leurs responsabilités, avec, en bruit de fond, le grondement sourd du peuple.
Point de départ du feuilleton (terme rétro heureusement préféré à celui de série  forcément culte!): à cause de la construction trop rapide d’un immeuble, un foyer pour personnes âgées s’écroule. Il y a des morts, et sept survivants  seront bloqués sous les décombres.
Ce sera l’histoire de leur sauvetage « en haut  » et de leur vie « en bas  » On aura vu, on verra, le secrétaire général de la Mairie, jeune technocrate au cœur de plus en plus pur, se démener comme un beau diable pour colmater l’affaire, en l’absence du maire, et finir en fusible. On verra évoluer les prisonniers : un mort, deux en fuite, dont le promoteur, les deux femmes-la jeune policière et la docteur de la maison de retraite-faire vraiment connaissance. On assistera à la sortie au jour des rescapés : pour elles, pour eux, rien ne sera plus comme avant, ce que la mise en scène relaie fort bien en basculant dans l’onirisme.
Il y a, dans ce troisième spectacle, de très beaux moments, dont le chœur initial du spectacle, et une formidable générosité. Il est beau (juste) que l’épisode baptisé Reconstruire soit hésitant, entre désillusion et utopie. Mais il manque ici une chose importante à notre bonheur et à notre adhésion sans condition : la marque d’un auteur, d’un poète…
On peut féliciter le collectif, admirer l’écriture scénique, mais, même avec des comédiens formidables (Christine Gagneux, colonne vertébrale du spectacle  dit une spectatrice, Pierre Baux dans  trois rôles, Mathias Girbig en jeune loup au cœur d’agneau, et les autres), les scènes dramatiques  « plombent ».
Vrai problème, balayé par l’énergie et l’inventivité, mais à méditer pour la suite, puisqu’il y aura une suite, avec deux nouveaux metteurs en scène, Bruno Geslin et Pauline Bureau.

Christine Friedel

Nouveau Théâtre de Montreuil T:  01 48 70 48 90  jusqu’au 7 juin

La nouvelle saison de l’Odéon.

La nouvelle saison à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

C’est la deuxième saison de Luc Bondy, dont la nomination, l’an passé, par Frédéric Mitterrand, influencé , dit-on, par Carla Bruni, peu de temps avant l’échec de son cher mari, avait créé quelque émoi dans le petit monde théâtral  de l’hexagone. (voir Le Théâtre du Blog). Puisqu’était évincé  ipso facto Olivier Py, recasé vite fait  à la direction du Festival d’Avignon, grâce à un de ces tours de passe-passe- juridiquement des plus contestables-que le Ministère de la Culture-qui n’en est pas à un coup tordu près-garde toujours en stock…
On prédisait le pire à Luc Bondy devenu directeur de l’Odéon comme il voLa nouvelle saison de l'Odéon. thumb1ulait depuis longtemps et qui fut sans aucun doute un des  plus grand metteurs  en scène européens depuis la disparition de Peter Zadek et de Klaus-Michaël  Grüber. De ces nouvelles fonctions, Bondy ne s’est finalement pas si mal tiré et a rempli le contrat-à quelques erreurs près, avec une saison surtout  allemande  mais le public, du moins celui d’un certain âge-, a  quand même suivi. Même s’il  y a eu une nette tendance au vedettariat, tendance  facile et un peu trop fréquente en France et… toujours coûteuse.
Cette saison 2013-2014 verra défiler dix spectacles. Pour la plupart des reprises , et tous des valeurs sûres, de par leur auteur et/ou leur metteur en scène. Luc Bondy n’a guère pris de risques: c’est le moins que l’on puisse dire et la palette va des grands classiques comme Les Fausses confidences, avec notamment Isabelle Huppert-c’est la quatrième fois qu’il  mettra  Marivaux en scène- ou  Cyrano de Bergerac, pièce mythique, revisitée  à la lumière de la psychanalyse par Dominique Pitoiset qu’il créa  cette année à Bordeaux.
Du côté germanique, il y aura aussi  un Fassbinder  bien connu: Les Larmes amères de Petra von Kant, mis en scène de Martin Kusej et Le papier peint jaune d’après Charlotte Perkins Gilman, mise en scène de Katie Mitchell .
Comme il vous plaira sera monté par Patrice Chéreau accompagné de son scénographe d’excellence Richard Peduzzi, et salué comme une vedette par le public présent ce soir-là, ou comme Michel Piccoli venu en spectateur.

Du côté des auteurs/metteurs en scène de notre époque, là rien de très neuf mais  il y  aura la reprise de Au monde  et Les Marchands, excellents spectacles de Joël Pommerat,artiste associé de l’Odéon, qui mettra aussi en scène la belle petite pièce de Catherine Anne d’après Rilke Une année sans été qu’elle écrivit et monta avec trois bouts de ficelle quand elle n’avait que vingt-sept ans.
Luc Bondy a aussi fait appel, comme pour se dédouaner un peu,  à Angelica Liddell  qui n’est plus du tout la quasi-inconnue d’il il y a quatre ans (voir Le Théâtre du Blog) avec Tout le ciel au dessus de la terre. Le syndrome de Wendy qu’elle créera en Avignon cet été. Mais là aussi , peu de risques, même si ses spectacles n’ont pas toujours la même force dans une salle fermée qu’au cloître des Carmes quand elle avait monté son fascinant La Casa de la fuerza.
Le directeur de l’Odéon a eu raison de confier  à deux jeunes metteurs en scène déja connus de la profession mais pas du grand public,  Jean Bellorini qui créera  La Bonne âme de Se-Tchouan de Brecht et Benjamin Porrée, qui reprendra la première pièce fleuve d’un jeune Tchekov de vingt ans Platonov qu’il avait montée au Théâtre de Vanves l’an passé. Dénominateurs communs:  texte bien connu,  spectacle long, nombreuse distribution. Et une « énergie neuve » comme dit Luc Bondy. Même si cette énergie neuve e ne concerne que deux spectacles…

Bref, une saison solide sans doute mais un peu trop propre sur elle, où l’on aurait aimé  qu’il y ait plusieurs événements qui perturbent l’ordre établi et qui donne envie aux jeunes spectateurs de continuer à venir à l’Odéon autrement qu’en service scolaire commandé… Juste par envie, par désir que le grand Spinoza,  cité par Bondy, associait dans son Ethique au mot joie…Et de ce côté-là, désolé mais  le compte n’y est pas tout à fait.
Les temps certes ne sont plus les mêmes mais il est temps que les  directeurs des grandes institutions théâtrales françaises-et surtout parisiennes-prennent davantage de risques (le  recours au vedettariat, surtout quand les dites vedettes n’ont plus l’âge requis pour le rôle, est  une solution  à très court terme!) si elles veulent attirer un public aux cheveux encore foncés, et non des cohortes de jeunes retraitées de l’Education nationale.  Il y a vraiment  urgence…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe T: 01-85-44-00

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