Paris l’été en toute liberté

Paris l’été en toute liberté : Instable et Renverse

 Deux cents  artistes français et étrangers devaient se produire au festival Paris l’été. Mais, après avoir dédommagé les compagnies, les organisateurs ont imaginé une manifestation restreinte de cinq jours qui s’est déroulé principalement au lycée Jacques-Decour, en extérieur. Tous les spectacles (une dizaine), gratuits, ont affiché complet et le public, heureux, s’est déployé dans les larges coursives à colonnades et les cours ombragées de ce bau lycée construit au XlX ème siècle sur l‘emplacement de l’ancien abattoir de Montmartre. Avec un bar ouvert pour l’occasion, le lieu avait des airs festifs. La soirée d’ouverture fut consacrée à la danse (voir Le Théâtre du Blog). Pour cette journée de clôture, nous avons pu voir (entre autres) deux spectacles de cirque. 

Instable-Lyon-23-03-19-HD-006 © Jean-Paul Bajard-min(1)

Nicolas Fraiseau © Jean-Paul Bajard

Instable de et avec Nicolas Fraiseau, mise en scène de Christophe Huysman

Des planches disjointes, sommairement clouées, constituent le plateau de fortune où se produit l’acrobate qui tente de stabiliser cette assise avec des pneus, avant d’entreprendre l’installation d’un grand mât. Constitué de plusieurs tronçons emboîtés les uns dans les autres, cet agrès aura du mal à être dressé pour accueillir in fine les circonvolutions de l’artiste. Installés dans nos transats, nous assistons à ce montage périlleux.

Rien n’est gagné pour Nicolas Fraiseau et, pour lui, mieux vaut savoir tomber, souvent de haut, car son entreprise a tout pour échouer. De l’emboîtage des tronçons du mât, à la fixation de l’agrès au sol, tout part à vau-l’eau : câbles pas assez longs, colonne qui  se démantibule. Lui garde le sourire et recommence. Heureusement, le bonhomme est obstiné, souple, et finalement habile.

« Échoue encore. Échoue mieux », écrivait Samuel Beckett. Nicolas Fraiseau s’y emploie, avec un fatalisme amusé. Instable est une fable sur l’endurance dans un milieu hostile d’un homme qui lutte contre les éléments…  Combat dérisoire : les objets résistent, voire s’animent d’une vie propre, comme ces planches qui se disloquent en émettant des sons inquiétants, téléguidées par une force obscure…  La narration flirte avec l’absurde et Christophe Huysman ménage des rebondissements dans ce spectacle d‘une heure, poétique et plein d’humour. L’auteur-metteur en scène a rencontré Nicolas Fraiseau à sa  sortie du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne et l’a aidé à développer son projet au mât chinois, un essai de travail sur l’échec et l’accident, d’où est né Instable en 2017.

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Johanne Humblet @ La Strada Graz/ Nikola Milatovic

 Renverse par Les Filles du renard pâle

Féline, dans un collant imitation panthère, Johanne Humblet grimpe le long d’une perche et s’immobilise à mi-chemin. On entend la voix d’Emmanuel Macron s’en prendre aux féministes qui demandent le renvoi de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, accusé de viol. Il ne cèdera pas à la pression de la rue, dit-il. En contrepoint,  celle de l’actrice Delphine Seyrig )…  lui donne la réplique : le calme des hommes, selon elle,  n’est pas plus sympathique. Puis la funambule vient, à son corps défendant, démentir cette accusation d’agressivité attribuée aux mouvements de femmes. Avec grâce et souplesse, elle attaque son numéro sur le fil. Sa longue perche, de balancier d’horloge, rythmant une danse sinueuse, devient facteur d’équilibre… Attirée par la grande hauteur, l’artiste teste toutes les possibilités qu’offre son partenaire métallique. Elle s’y tient sur la tête, s’y love, y défie les lois de la gravité … 4,5 mètres de vide sous ses pieds. Accompagnée de deux musiciens qui ont accordé leurs compositions à ses mouvements. Enfin elle se retrouve à la renverse….

Cette forme est créée in situ et adaptée à chaque espace. Imaginée par cette compagnie fondée par Virginie Frémaux et Johanne Humblet à leur sortie de l’Académie Fratellini. Nous avions eu le plaisir d’applaudir la funambule lors de la Grande Balade d’Annecy (voir Le Théâtre du blog) et espérons la retrouver bientôt.

 Mireille Davidovici

 Instable vu le 2 août au Lycée Jacques Decour, Paris (XIX ème) ; Le 9 août, Domaine départemental de Chamarande et  du 21 au 23 avril, Théâtre du Briançonnais, Briançon

Renverse le 19 août, Quelque P’Arts, Annonay (Ardèche) ; le 20 août, Epinouze (Drôme).
Le 3 septembre,  Festival Onze Bouge, Paris (XIème) ; le 18 septembre,  en ouverture de saison du Théâtre Au Fil de l’Eau, Pantin (Seine-Saint-Denis) ; les 25 et 26 septembre, CIAM, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Le  3 octobre,  C’est presque encore l’été, Théâtre de l’ECAM, Kremlin-Bicêtre (Hauts-de-Seine)…

 Paris l’été a eu lieu du 29 juillet au 2 août au lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (XIX ème). T. : 01 44 94 98  00.

 


Archives pour la catégorie critique

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON -

© Christophe Reynaud-de-Lage

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 Le théâtre prend l’air cet été avec de nombreux événements dont, à Paris, ce Mois d’août de la Culture lancé par la Ville de Paris, dans ses parcs, places et jardins. Quinze millions d’euros ont été mis sur la table par Christophe Girard, alors encore directeur des Affaires culturelles et l’entrée est gratuite. Plusieurs théâtres municipaux ont répondu à un appel à projets dont le Théâtre de la Ville, le Cent-Quatre et le Théâtre 14…

 Laurent Auzet a eu la bonne idée de reprendre son spectacle, joué au Théâtre des Célestins à Lyon en 2015 puis aux Bouffes du Nord à Paris l’année suivante pour l’adapter à des espaces urbains (voir Le Théâtre du blog). Le casque y était déjà de rigueur, pour distiller aux oreilles du public les nuances d’un texte à la rhétorique implacable, porté par deux voix féminines. Une bande-son discrète les accompagne parfois, pour marquer des variations dans la progression dramatique.

 La rue est le décor du marchandage entre Le Dealer et son Client et Dans la solitude des champs de coton trouve naturellement sa place au pied des immeubles du XlV ème arrondissement qui bordent le stade Didot. Quand la nuit s’installe, on devine la silhouette noire d’Anne Alvaro. Elle arpente l’espace, mince dans son blouson Perfecto, dealer obstiné et prédateur qui n’existe que dans le désir de l’autre. Audrey Bonnet, en tenue de jogging, hésitante et fragile, joue l’évitement. Comme un animal flairant le piège, elle court aux quatre coins du stade, pour éviter un projecteur qui l’épingle parfois dans sa fuite : un client bien méfiant, au désir incertain face à une offre tout aussi trouble.

 Dans cette vaste étendue en fausse pelouse, éclairée par la lune, la solitude des personnages parait d’autant plus grande… Et l’entente entre le client et le dealer restera en suspens après un marchandage sans fin auquel seule la violence mettra un coup d’arrêt.  Ici, chacun est prisonnier de la rhétorique de l’autre et se met à nu, pour mieux le posséder. S’imposent, à l’évidence dans ces deux monologues croisés, leur  isolement existentiel et leur souffrance.

 Le texte ne se perd pas dans les quelque six mille m2 de la pelouse et les coursives du stade que les comédiennes investissent grâce à leur capacité vocale, finement relayée par les casques et qui l’emporte sur une présence corporelle évanescente. Le dispositif leur permet de parler de façon naturelle, mais leur face-à-face est dilué et la tension dramatique distendue… Le poids des désirs cumulés du Dealer et du Client nous échappe….

Reste la beauté poétique du texte.  Anne Alvaro a des inflexions agressives, avant de se trouver désarçonnée par le refus de sa partenaire qui répond toujours à côté de son offre et l’attaque à son tour. La métaphore du commerce pour parler du désir trouve ici un écho particulier, d’autant qu’elle est filée par des femmes. Cette transposition nous fait entendre autrement la violence de la sexualité masculine si bien décrite par Bernard-Marie Koltès lui-même : «L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange de coups, parce que personne n’aime recevoir des coups, et que tout le monde veut gagner du temps.»

 Émane de cette mise à distance, un certain humour, surtout dans la partition d’Anne Alvaro. Patrice Chéreau qui connaissait si bien l’homme et son œuvre pour l’avoir montée in extenso, écrivait dans Le  Monde du 19 avril 1989, trois jours après la mort de son ami : «Il ne supportait pas que l’on qualifie ses pièces de sombres ou désespérées, ou sordides. » (…) « Elles ne sont ni sombres ni sordides, elles ne connaissent pas le désespoir ordinaire, mais autre chose de plus dur, de plus calmement cruel. »  Et, dans le même article,  à propos de Dans la Solitude dans les champs de coton qu’il avait créé en 1987 (initialement avec Laurent Malet et Isaac de Bankolé, puis repris fin 1987- début 1988 avec Laurent Malet et lui-même dans le rôle du Dealer) :  » “Il n’y a pas d’amour il n’y a pas d’amour ”,  Bernard demandait qu’on ne coupe surtout pas cette phrase qui le faisait sourire de sa façon si incroyablement lumineuse. » (…) « Il voulait qu’on la regarde, cette phrase, bien en face sans faire trop de sentiments. »

Et quelques soient les réserves de certains, ce spectacle rend un fidèle hommage à un grand poète dramatique.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 1er août au Stade Didot, Paris (XV ème)
Le 2 septembre, Parvis de la B.N.F. Paris ( XIII ème)
Les 3 et 4 septembre : lieu surprise !

https://www.billetweb.fr/dans-la-solitude-des-champs-de-coton-roland-auzet&src=agenda

 Le mois d’août de la Culture à Paris se poursuit jusqu’au 15 septembre

 

 

Festival Paris l’été en toute liberté

(C) Gestuelle

(C) Gestuelle

Festival Paris l’été en toute liberté

François Alu a reçu carte blanche pour la soirée d’ouverture  de  ce festival réduit à une semaine. Nous le suivons depuis qu’il a intégré le ballet de l’Opéra de Paris jusqu’à ses propres créations dont Hors-Cadre en 2017, (voir Le Théâtre du blog). Il sera rejoint par Sébastien Barrier, associé à cette soirée d’ouverture et par Luna Peigné, Nicolas Sannier et Elena Ramos.

La salle ressemblait à une bruyante colonie de vacances avec ensemble des responsables culturels et le « grand public ». Dans la première partie, Sébastien Barrier, artiste atypique souvent programmé au Montfort, a essayé de capter l’attention sans y réussir vraiment : « Je ne vais pas mendier le silence mais j’en ai besoin. » ( … ) « Je ne suis pas venu vous évangéliser en terme de politesse mais respecter au moins les spectateurs qui essayent d’écouter.» Les gens de danse ne sont pas les plus drôles et ils peuvent partir. »  Certains l’ont aussitôt pris au mot et ont quitté la salle… Après une heure trente, le public a été invité à suivre le spectacle dans une autre cour, debout autour d’une scène surélevée, ont pu enfin voir de près ces artistes souvent inaccessibles. Luna Peigné, du ballet de l’Opéra, a révélé sa beauté dans un extrait de La Mort du cygne. François Alu l’a rejoint pour interpréter Sylphide à sa manière.

Après une pause, nous avons découvert Cher Parents, une pièce humoristique écrite par  François Alu en l’honneur de ses parents confinés avec lui. Nicolas Sannier jouait François Alu et Elena Ramos, sa mère. Enfin, moment très attendu et réussi, Les Bourgeois de Ben Van Cauwenbergh, musique de Jacques Brel, qui a permis au danseur de montrer sa agilité habituelle. Mais Sauf peut-être dans la dernière partie, ces trois longues heures n’ont pas réussi à captiver les professionnels et le public affidé, venus applaudir le premier danseur de l’Opéra de Paris. Ils semblaient encore confinés dans leur tête. Les uns heureux de se retrouver autour d’un verre et les autres ne comprenant pas qu’il ait fallu attendre si longtemps pour découvrir ces quelques pas de danse. Seul le lycée Jacques Decour, lieu toujours aussi magique, offrait à la soirée des airs de festival.
Mais pas facile de retrouver l’esprit d’une grande fête, évanoui depuis  l’apparition du coronavirus!  Le masque était obligatoire dans l’enceinte du lycée mais beaucoup n’ont pas respecté cette mesure. Faut-il rappeler que la Culture n’est pas immunisante ?

Jean Couturier

Festival Paris l’été en toute liberté, du 29 juillet au 2 août, lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (IX ème). T. : 01 48 06 52 27.

 

Au Théâtre des Ilets à Montluçon, Carole Thibaut rebat les cartes

Au Théâtre des Ilets à Montluçon, Carole Thibaut rebat les cartes

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Copyright Florian Salesse

 La directrice de ce Centre Dramatique National annonce la couleur : la saison 2020-2021 ne sera pas comme les autres, comme dans beaucoup de théâtres. La  brochure de saison Rebattre les cartes est présentée sous forme d’un jeu de cartes où on peut lire l’avenir : quatorze créations et une quinzaine d’artistes associés, dont une bonne part féminine. Le jeu se décline en : automne, hiver, printemps mais sans préciser les dates exactes. En effet, dans l’incertitude actuelle des jauges autorisées, certains spectacles devront en effet être prolongés…

Le «plus petit Centre Dramatique National, en terme de budget» a, depuis trois ans, fait le plein de public avec un répertoire surtout contemporain et vingt-cinq créations coproduites. Fidèle aux Fédérés : Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin), fondateurs du lieu en 1985, Carole Thibaut veut continuer à irriguer un territoire essentiellement rural, avec aussi, une programmation hors-les-murs: «Les gens n’entrent plus dans les théâtres, alors on sort et il y a eu plus de cent représentations en itinérance“.  Mohamed Rouabhi a écrit En voiture Simone!, une série de saynètes destinéee à être représentée par la jeune troupe des Îlets qui va  jouer sur les places de village dans une camionnette rouge et jaune. Ses trois mais bientôt cinq apprentis-comédiens ont le statut de compagnon, garanti par le G.E.I.Q. Théâtre de Lyon (Groupement d’Employeurs pour l’Insertion et la Qualification) et se frottent à la réalité de la Décentralisation mise en place après la seconde guerre. Ils participent à des lectures, ateliers, créations pendant deux ans… et la troisième année, acquièrent le statut de professionnel.

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Nadège Prugnard
Crédit photo Florian Salesse

 Rémi De Vos livre une petite comédie post-coronavirus hilarante avec une conversation par skype  entre un ami incarcéré et un bobo confiné. Les jérémiades du second semblent bien dérisoires comparées à la condition du premier. On pourra aussi voir aussi à Montluçon, de cet auteur, Sosies, mise en scène d’Alain Timar et Occident, mise en scène et jeu de Carole Thibaut et Jacques Descorde. Plus loin, Olivier Perrier et Monique Brun, sereins, nous font partager Le Vieil Homme de Louis Aragon et La Maison des morts de Guillaume Apollinaire. On  retrouvera ces comédiens qui appartiennent à l’histoire du lieu dans Les Hortensias de Mohamed Rouabhi, mise en scène de Patrick Pineau. On entend aussi un extrait du Journal de grosse Patate, un gamin savoureusement boulimique de Dominique Richard. Cette lecture annonce des spectacles Jeune Public à venir. Et il y a trente autres performances théâtrales, chorégraphiques ou circassiennes au détour des sentiers…

Les artistes se mobilisent : un réseau de réflexion

A l’issue de la crise sanitaire, les artistes et directeurs de lieux se posent de nombreuses questions comme Carole Thibaut (voir Le Théâtre du Blog)*. Ils verraient bien s’organiser des États Généraux de la Culture, comme en avait conçus le regretté Jacques Ralite, alors député et rapporteur du budget du Cinéma à l’Assemblée Nationale.  « La Culture se porte bien, pourvu qu’on la sauve»: titre de l’assemblée générale du 9 février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien. Mais depuis, rien n’a changé sinon en pire. La directrice du C.D.N. de Montluçon souhaite « réfléchir à ce qui fait notre aventure théâtrale, ici, aux Îlets. Comment inventer d’autres façons de travailler, comment en faire une Maison du peuple et des artistes, dans la ligne toujours de la Décentralisation. Les théâtres publics de plus en plus soumis à des logiques de l’offre et de la demande, à des normes de plus en plus restrictives, sont parfois victimes d’une assimilation (souvent inconsciente) des limitations de nos libertés artistiques. »

Réunis en ateliers, l’équipe du théâtre, des artistes, des partenaires associatifs et des spectateurs ont analysé la situation et avancé des propositions, parfois radicales ! L’atelier éthique propose des actions éco-responsables comme le stockage et le recyclage des décors et costumes ; de mutualiser le matériel et les coûts administratifs, d’éviter des tournées aux dates isolées en inventant avec les partenaires régionaux des itinéraires géographiques cohérents, et de produire et diffuser en « circuit court ».

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Photo Cécile Dureux

L’atelier liberté artistique évoque la “ folie administrative“ des demandes de subvention, les cahiers de charges aberrants et déplore le désengagement des politiques vis à vis de la culture. Un peu de « désobéissance civile » serait salutaire en forçant le dialogue avec les politiques. « On est dans le temps du calcul , dénonce un participant. Les artistes sont dominés par la libéralisme et devraient agir en tant qu’alliés des publics qui n’ont accès à la liberté. » Pour cela, il faut transgresser les esthétiques dominantes pour toucher les territoires. Sans tomber dans le piège de l’animation ou du divertissement que demandent les élus…. On évoque aussi le consentement tacite au tout sécuritaire… Renforcé ces derniers temps. 

 Moins utopique,  l’atelier Economie du théâtre étudie les différents statuts des artistes, techniciens, et des équipes permanentes. Comme le précédent atelier, il envisage la mutualisation du matériel ou un groupement d’employeurs d’un territoire pour assurer du travail aux artistes qui sont rémunérés en cachets et aux techniciens,  eux, rémunérés en heures… Alors que nombre d’entre eux font partie intégrante d’une création théâtrale. Le statut de l’intermittence est largement discuté : pour certains le C.D.I. rassure et ne peut nuire à la créativité mais pour d’autres,  c’est le contraire. Dans un théâtre comme celui des Îlets, l’emploi de quatre techniciens permanents équivaut à l’engagement de douze intermittents à long terme et huit ponctuels… Le problème de l’emploi vient aussi de la «festivalisation» généralisée du spectacle et des calendriers saisonniers. On observe des pics de production entre octobre et février car les subventions demandées en fin d’année sont notifiées de mars à juillet l’année suivante. Un élu dit, lui, que le vote des budgets obéit à cette temporalité…

Bien d’autres questions seront traitées pendant ces deux jours et une synthèse sera ensuite publiée. Rebattre les cartes semble difficile mais s’avère pourtant indispensable…

 Mireille Davidovici

Les 5 et 6 juillet, Théâtre de Îlets, Espace Boris Vian, 27 rue des Faucheroux, Montluçon (Allier).  T. : 04 70 03 86 18.

 * http://theatredublog.unblog.fr/2020/06/02/les-artistes-se-mobilisent-un-reseau-de-reflexion/

 

Ersatz de et par Julien Mellano

 

Ersatz de et par Julien Mellano

Dans le cadre de Retrouvailles au Nouveau théâtre de Montreuil

Ersatz de Julien Mellano création 2018

©Julien Guizard

Le spectacle proposé pour cette réouverture de quelques jours, malgré son titre, n’a rien d’un ersatz (en allemand : objet de remplacement). On redécouvre ici un talentueux manipulateur d’objets et membre du collectif d’artistes rennois AÏE AÏE AÏE. Nous avions déjà apprécié son Nosferatu au théâtre Mouffetard, il y a deux ans (voir Le Théâtre du blog)

 Seul devant une table lumineuse, avec, pour tout compagnon, un fémur humain, Julien Mellano a l’air d’un conférencier guindé mais ne prononcera pas une parole. A peine bouge-t-il que le moindre de ses gestes résonne étrangement, à la manière d’un robot mal lubrifié. Amplifiés par un dispositif sonore, sa mâchoire grince, ses vertèbres et poignets craquent, ses déglutitions deviennent des cataractes stomacales…

 De son pupitre, il extirpe des objets qu’il assemble méticuleusement: une boîte de carton devient un ordinateur ;  un cerveau en ficelle, une souris. A partir de découpes en carton, d’autres savants dispositifs prennent forme sous ses doigts habiles, clignotent et mêmes fument… Dérisoires copies d’objets virtuels de notre quotidien… ou de notre futur.

 Metteur en scène et scénographe, cet astucieux bricoleur, dont les créations s’inscrivent au croisement du théâtre et des arts plastiques, dit s’inspirer « des questions que soulèvent l’idéologie transhumaniste, la cybernétique, l’intelligence artificielle ». Quel avenir nous réservent les techno-sciences,  aventure à la fois fascinante et angoissante ? Face à ces inquiétudes, il se penche sur les racines de notre humanité. Le masque qui le téléporte sur une autre planète aura tôt fait,  grâce à quelques manipulations, de se transformer en tête de singe. Qu’il coiffera… Ainsi revenu à nos premiers ancêtres, il allume un petit feu et brandit son fémur. Image finale émouvante qui rejoint l’épilogue de 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Ersatz met gentiment en boîte nos angoisses devant une déshumanisation programmée. Ce solo à la fois rigoureux et réjouissant, après son succès dans le Off d’Avignon l’an dernier poursuivra une tournée au long cours. Les retrouvailles avec le Nouveau Théâtre de Montreuil, histoire de se dé-confiner, se poursuivront du 3 au 11 juillet avec quelques concerts sur le parvis du théâtre.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le  27 juin  au Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 48 70 48 90.

Les 8 et 19 septembre, La Halle aux Grains-Scène Nationale de Blois  et du  22 au 24 septembre,  Festival Titirimundi de Ségovie (Espagne).

Du 14 au 18 octobre, Théâtre de la Marionnette à Genève (Suisse).

Le 8 décembre, Le Lux-Scène Nationale de Valence (Drôme) et du 10 au12 décembre, Théâtre Nouvelle génération, Lyon  (VIII ème).

 

 

Les 3000, textes de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defalt et Hakim Djaziri

 Les 3000, textes de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defalt et Hakim Djaziri

Photo Benoît Pouvreau © Département de la Seine-Saint-Denis

Photo Benoît Pouvreau © Département de la Seine-Saint-Denis

Une lecture d’une série théâtrale en dix épisodes d’un homme qui a grandi dans un quartier difficile: la Rose des Vents à Aulnay-sous-Bois, dit  aussi Les 3000. 
Adolescent, il  éprouvera, et plus que de raison, la violence, le reniement, le communautarisme et l’embrigadement religieux. Puis il aura des problèmes avec la Justice et finalement, se dégoûtera de de la France.  Un malaise social dû à l’isolement, à la frustration, mais aussi à la peur, à l’impuissance : cause de ruptures identitaires observables et observées…

Désaxé au Théâtre du Train bleu  Photo F. Vila

Désaxé au Théâtre du Train bleu
Photo F. Vila

Hakim Djaziri est depuis dix-sept ans, comédien, auteur et metteur en scène. Il a fondé la compagnie Teknaï, un collectif d’artistes à Aulnay-sous- Bois. En pratiquant le théâtre celui qui ne « se trouvait » pas, a  découvert le trésor des différences culturelles  et celui de l’expression des sentiments. Il a créé Désaxés, un spectacle mis  en scène par Quentin Defalt qui a  marqué les esprits.  Créé en février l’an passé au Festival Oui ! de Barcelone, il a été repris au festival d’Avignon  au Théâtre du Train Bleu. L’auteur y fait le récit de sa jeunesse : rupture identitaire, quête de sens et attrait pour le djihadisme,  avec des parcours hasardeux qui auraient pu être évités. Au-delà d’un bel éloge rendu à la famille, ce témoignage sur une communauté pose la question de l’identité des jeunes qui s’engagent.

Comme l’a écrit Kamal Daoud, dans Le Peintre dévorant la femme : « L’Occident est donc un nu, il est nu. Abdellah voudra le convertir à la voie juste et à la volonté de son dieu, le rendre décent, lui faire avouer le crime d’avoir voulu convertir ceux qu’il a dominés par ses modes sanguinaires durant les colonisations. C’est le mouvement inverse des trois derniers siècles : le missionnaire n’est plus l’Occidental qui veut convertir les barbares, les « autres » ; mais l’Autre qui débarque chez l’Occidental et veut le convertir au nouveau Dieu colérique. L’Occident n’est plus une expansion mais une rétraction. Il n’est plus ordonnateur mais sommé. »

Cette série théâtrale  approfondit le travail sur cette jeunesse, « dévoilant » franco de port : le racisme, la place des femmes dans les quartiers populaires, l’homophobie, les dérives islamistes… Une expérience amère… quand on a la sensation de ne plus appartenir à la société…  et advient une cristallisation maudite des tensions et blessures ! Auteur et metteur en scène se sont immergés dans le quartier des 3000  en janvier dernier pour  se confronter à sa réalité socio-économique et culturelle. Cela donnera naissance à une série théâtrale en dix épisodes de vrais destins, dix portraits, dix histoires vraies : une occasion de cerner les mécanismes qui subvertissent et dénaturent les liens.

Ainsi est mise en lumière la parole de ces «oubliés de la France » dont le parcours est peint sans manichéisme, sans moralisation, ni partialité, après un travail de cinq ans.  Ces « oubliés » ont tous un point commun : ils se rencontrés au moins une fois. Deux épisodes seront créés par an et en même temps. Mis en scène par Quentin Defalt et l’autre par Hakim Djaziri:  chacun pour cinq épisodes. La cité des 3000 est le territoire commun où chacun des protagonistes passera un jour ou l’autre. Les acteurs joueront au moins deux épisodes et ceux qui seront créés chaque année seront présentés au public en exclusivité au Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay-Sous-Bois  (Seine-Saint-Denis). 

Les 3.000 – épisode 1 : Ammar, la transmission sacrifiée, texte et mise en scène d’Hakim Djaziri

FF77FC99-FC93-4CCA-AF40-ED590A7DF78CAmmar a grandi en Algérie dans une famille traditionaliste comme toutes les communautés qui y vivent. Adulte, il s’émancipera en devenant haut fonctionnaire. Il rencontre sa femme Zohra avec laquelle il a une relation heureuse. Ils auront deux enfants mais la guerre civile algérienne des années 90, les forcera à s’exiler en France : « On ne peut plus vivre ici. On observe le monde tel qu’il est, dur, âpre ». Fini l’insouciance, le bien-être et les paysages oranais ! La famille emménage en plein cœur de la cité des 3.000 à Aulnay-sous-Bois. Une bascule sociale difficile : Ammar sera obligé d’aller vendre des vêtements sur les marchés… Il a subi la guerre civile et a fui la violence mais il la  retrouvera dans les banlieues-ghettos : un « territoire oublié de la République où s’entasse la misère du monde ». Et Malik « a la haine » quand il voit son père écouler ses stocks sur un marché du Blanc-Mesnil : il estime qu’il se dégrade et se mésestime…

Alors commence pour la famille, un long et difficile chemin vers l’intégration. Les sacrifices consentis par Ammar pour offrir un avenir heureux aux siens, ne seront pas récompensés : son aîné sombrera dans l’extrémisme religieux que lui et sa femme ont tant rejeté… La vie d’Ammar va basculer et il se lance alors à corps perdu dans la bataille la plus difficile de sa vie : sauver son fils du radicalisme…

Hakim, le fils, pourrait être l’un de ces jeunes gens qui, rejetés, préfèrent s’opposer : « Vaniteux et se cherchant de nouvelles parentés. Tout le problème de son genre est qu’il n’a pas une histoire. Une histoire à laquelle s’adosser, dans laquelle il pourrait puiser des variantes, un mythe pour sa vie, une croyance. Il n’a aucun récit valable pour sa vie et sa mort et son corps. Il ne peut pas s’insérer dans un conte ou une narration, un roman, un feuilleton. Il ira donc se proposer à la théo-fiction de son époque. Se prétendre porteur d’u ordre ou d’une mission pour corriger le monde autour de lui, s’offrir un suicide collectif qui atténuera le sien propre. » (Kamel Daoud, Le peintre dévorant la femme.)

Donner un sens à sa mort,  à défaut de pouvoir  donner un sens à sa vie. Hassam Ghancy et Leïla Guérémy forment un couple parental apaisé, des référents à la dignité émouvante, qui se soucient des leurs et des autres. Eliott Lerner joue les compagnons de jeu et les conseillers pédagogiques. Joël Ravon incarne plutôt les figures tutélaires d’autorité. Hakim Djaziri lui entre à plaisir dans un rôle de jeune subversif, et Vanessa Callhol apparaît à la fin, ponctuant l’épisode avant d’initier le second. Un récit mis en lumière par une lecture incisive et une parole engagée, avec une volonté d’en découdre  pour convaincre le public.

Les 3000 – épisode 2 Audrey, le carnet d’abîmes d’une convertie, d’Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defait.

©REUTERS/Benoit Tessier

©REUTERS/Benoit Tessier


A la maison d’arrêt de Versailles, Audrey est assaillie par ses pensées. Elle revoit son enfance à Ambeyrac, un petit village aveyronnais de 180 habitants, dans une  grande maison familiale où elle a grandi entourée de ses parents et ses dix «frères et sœurs » de la D.A.S.S. Elle revoit leur divorce, son déménagement à Lyon, son incapacité à s’accoutumer à une nouvelle vie, son mal-être et sa rencontre avec l’islam qui lui offre, un temps, la paix qu’elle cherchait.

Le château d'Ambyerac Photo X

Le château d’Ambyerac
Photo X

Audrey va finalement basculer dans la radicalisation après avoir rencontré Maeva, une « marieuse » pour la cause de Daesh. Ce qui la fera embrasser l’idéologie mortifère portée par l’extrémisme islamiste. A la croisée des chemins, Audrey va céder à la haine et devient djihadiste mais ne peut se résoudre à être une de ces « houris », ces très belles femmes destinées par le Coran aux musulmans fidèles qui accéderont aux Paradis.

Citons encore Kamal Daoud, (Le Peintre dévorant la femme). « La maladie, la pathologie, c’est quand on inverse l’ordre de la quête dans les récits. C’est alors que l’amant, pour pouvoir jouir, tue la femme, détruit le château, se transforme en monstre, casse la couronne de l’homme et défenestre ses enfants, juste pour accélérer le temps, encourager le néant à faire table rase et à précipiter le Jugement dernier. Ainsi, assouvi, il ira jouir non de l’amour, mais de son émiettement en butins et esclaves dans le Paradis. Ce n’est plus une quête, c’est un mercenariat ! L’érotisme retombe dans l’ordre de l’obéissance à un Dieu et perd son panache… »

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Le public voudrait en savoir plus mais devra attendre la suite de cette série…Vanessa Cailhol est une Audrey lumineuse, jeune fille de son temps, paradoxalement décidée et insatisfaite, énergique, habitée par sa foi authentique, pour la vie d’abord, malgré son incapacité à en cerner les contours. Vanessa Bettanne joue la mère et les amies- musulmanes modérées ou extrémistes – de sa fille, avec justesse. Florian Chauvet incarne tous les jeunes gens :  ami, époux, ennemi…  avec élan, et assurance. Ces deux premiers épisodes des 3000 ont un rythme tendu, et dialogues et commentaires acérés font mouche.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au Théâtre 13/ Seine, rue du Chevaleret, Paris (XIII ème)  le 2 juillet.

Création des autres épisodes :

Le n°3 : Souleymane – 2005, au cœur des émeutes,  texte et mise en scène d’Hakim Djaziri  et le n° 4 : Safiah – l’émancipation d’Hakim Djaziri, mise en scène de  Quentin Defalt : juin 2022.

Le n°5 : Nassim – l’engendrant égaré d’Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defalt et le n°6 : Karina-première imam de France , texte et mise en scène d’Hakim Djaziri : juin 2023.

Le n°7 : Honoré – De la rue au soufisme, texte et mise en scène d’Hakim Djaziri et le n° 8 : Sarah – le dernier combat d’une boxeuse d’Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defalt : juin 2024.

Le n°9 : Yahia – l’héritage d’une éducation genrée d’Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defalt  et le n°10 : Zohra -l’histoire de mère courage, texte et mise en scène d’Hakim Djaziri : juin 2025.

 

 

 

Race et Théâtre/Un Impensé politique de Sylvie Chalaye


Livres et revues:

Race et Théâtre/Un impensé politique de Sylvie Chalaye

shapeimage_1Pourquoi les scènes en France ne sont-elles pas le reflet chromatique de la société ? Pourquoi les comédien.ne.s noir.e.s sont-ils si peu distribué.e.s ? Les rôles se définissent-ils par la couleur de la peau ou par le talent de l’acteur ? Les artistes non blancs se sont engagés, depuis une vingtaine d’années, dans plusieurs actions pour faire entendre les préjugés et le racisme dont ils sont victimes. L’an passé, des manifestants ont empêché la compagnie Démodocos dirigée par l’helléniste Philippe Brunet, de jouer Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, en raison d’une mise en scène qu’ils trouvaient « racialiste»: les Danaïdes y étaient représentées par des comédiennes blanches  qui portaient des masques noirs…

Sylvie Chalaye, anthropologue et historienne des représentations de l’Afrique et du monde noir dans le spectacle, aborde ces épineuses questions en les situant dans un contexte  sociétal, historique et politique : « Être racisé ou ethnicisé, c’est être réduit à sa couleur de peau et assigné au rôle du Noir, de l’Africain. C’est aussi être exclu du récit national.» (…) «Comme si les indépendances avaient suscité l’amnésie d’une histoire commune. » Il faut d’abord revenir un peu en arrière et on a oublié, entre autres exemples, qu’en 1952, Jean Vilar engageait pour jouer Sganarelle Daniel Sorano, métis franco-sénégalais (photo ci-contre) et que Jean-Marie Serreau, adepte d’un théâtre babélien,  intégra des acteurs de toute origine et monta Homme pour Homme de Bertolt Brecht avec Bachir Touré. Roger Blin confia le rôle de Dom Juan au Guadeloupéen Robert Liensol. Mais, note Sylvie Chalaye, dès les années soixante-dix, avec la montée du nationalisme, l’acteur noir se met à incarner l’immigré, l’étranger et commence à “faire signe“ dans les distributions.

On laisse aussi entendre comme Jean-Pierre Miquel, alors directeur du Conservatoire National d’Art Dramatique! Que les acteurs non-blancs n’ont pas d’avenir dans le paysage français. Seuls, Peter Brook, un Anglais, et Bernard-Marie Koltès font exception. Face à cette fermeture, Pierre Debauche créera en 1984, le festival des Francophonies de Limoges, ouvert aux théâtres d’Afrique et d’Outre-Mer. Avec le danger que les espaces francophones comme la Chapelle du Verbe incarné, au festival d’Avignon off, deviennent des “enclos“, des « entre-soi d’à-côté “…

Autre aspect : l’acteur noir doit assumer la figure de l’étranger, de l’Autre (souvent maléfique), mais il aussi une aura héritée, malgré lui, de l’Histoire coloniale et cela peut aveugler les spectateurs qui ne voient plus que le Noir, et non l’acteur. « Quand serons- nous banales? » demande la comédienne Aïssa Maïga qui joue dans Noire n’est pas mon métier* : «Je suis née en France, je suis Française. Mais j’ai conscience, quand j’interprète un personnage de Racine, Corneille ou Molière, que cela brouille les spectateurs qui se demandent pourquoi je suis là. » Pourtant, les héroïnes noires ne manquent pas : Phèdre, Andromaque ou Cléopâtre… Seulement, il n’était pas envisageable alors de les porter à la scène dans leur altérité. Pour  Sylvie Chalaye: «Quand on ne voit que le Noir, c’est l’acteur qu’on assassine ». La carnation n’est pas l’incarnation et il faudrait faire abstraction de la couleur.  Mais cela est-il possible ?

 Le chapitre Le Blackface ou l’invention du nègre-spectacle aborde la pratique, issue d’une tradition clownesque raciste aux Etats-Unis qui consiste à  grimer de noir des acteurs blancs pour caricaturer les esclaves qui se divertissaient dans les plantations en imitant les Blancs : «Non contents de s’approprier une forme artistique, les Blancs la détournaient et n’en ont retenu, ni la portée satirique, ni le caractère subversif. » Aujourd’hui, cette mascarade, condamnée aux Etats-Unis et en France, est très mal perçue par les acteurs et le public afro-descendants. Pour eux surtout, travestir un acteur blanc en Noir est une aberration et mène à une désappropriation de leur propre histoire.

Dans le chapitre Sortir de l’enclos, l’auteure souligne qu’au XXI ème siècle, le public a changé. Il serait temps en effet que le théâtre reflète mieux la société, dans et pour laquelle il exerce. Il doit  s’ouvrir à la diversité sur les plateaux mais aussi en dehors, en employant des auteurs,  artistes et salariés «issus de la diversité». Et, bien entendu, il faut qu’il aille vers de nouveaux publics. Il y a du pain sur la planche! Mais ce livre se veut optimiste: «Penser la race au théâtre, ce n’est pas chercher à ne pas la voir, c’est désapprendre à l’identifier pour mieux apprendre à jouer ensemble autrement et à déjouer les imaginaires coloniaux qui se sont construits sur son invention. » Il y a visiblement encore du chemin à faire: le monde du théâtre a une responsabilité dans la fabrication des stéréotypes et cet ouvrage peut aider à les éliminer. Sylvie Chalaye fait le tour d’une question complexe et, le théâtre étant «un miroir tendu au monde », cet essai alimentera sans doute une réflexion plus globale…

 Mireille Davidovici

Le livre est publié par Actes Sud-Papiers (2020). 16 €. (disponible en livre numérique).

*Noire n’est pas mon métier d’Aissa Maïga est édité aux éditions du Seuil (2018).

Les déconfinés parlent aux déconfinés (suite)

 

Les déconfinés parlent aux déconfinés

 

Catherine Guizard, attachée de presse: 

 -Comment avez-vous vécu ce « problème douloureux », comme disait autrefois Monseigneur Marty, archevèque de Paris?

 -Difficilement! Je pense à toutes les équipes de théâtre avec lesquelles je travaille et à aux perspectives  que nous avions pour mars, avril et mai.  Avec, entre autres exemples, ce Tramway nommé désir  que vous aviez aimé ( voir Le Théâtre du Blog). Le spectacle a connu un beau succès et les représentations devaient se poursuivre jusqu’au 12 avril. Et on a vu une baisse régulière de la fréquentation puis l’arrêt obligatoire des spectacles  comme Un Espion au Théâtre de l’Athénée qui avait commencé le 4 mars.

-Les conséquences pour les petites salles parisiennes doivent être redoutables?

-Oui, c’est gravissime. Trouver des créneaux pour reporter des spectacles continue à friser l’impossible puisque cela implique la disponibilité des acteurs et les répétitions qui  ont été plus que difficiles en ces temps de confinement. Comme le Théâtre Essaïon ou  la Manufacture des Abbesses, se pose la question du loyer! Un impératif catégorique pour les directeurs de tous les petits lieux…

 -Et votre travail?

-Sans perspectives, du moins à l’heure actuelle…Je suis salariée comme Nadège,  l’administratrice de notre association et nous bénéficions du chômage partiel à hauteur de 35%.

- Et le festival off d’Avignon comme les autres manifestations d’été?

-La situation n’est pas plus brillante. Un exemple entre autres:  la création d’Alain Timar au Théâtre des Halles  sera remise à plus tard, puisque le in est annulé, le off ne peut être programmé. Dans une petite entreprise comme la nôtre, le chiffre d’affaires est fondé sur les festivals d’été comme par exemple: Grignan, le off d’Avignon, Parades à Nanterre et la trente cinq cinquième édition d’Humour & Eau salée à Saint-Georges de Didonne près de Royan safe_imagequi lui est bien maintenu début août, avec quarante représentation et quelque 8.000 spectateurs attendus.

-Une petite parole d’espoir?

-Essayer d’être au maximum bienveillants les un envers les autres. Mais une chose est sûre: il y aura un avant et un après et les cartes dans tout le milieu du spectacle seront rebattues…

 

Notes de lecture de Georges Perros

En  cette période exceptionnelle où le Ministère de la Culture invite à participer à l’initiative: Culture chez nous, l’Association Jean Vilar a souhaité continuer à mettre en valeur et à partager les trésors que conservent les archives de la Maison. Et elle a proposé de découvrir ou de relire les notes de lecture que Georges Perros écrivait pour Jean Vilar. De 1951 à 1963, l’écrivain Georges Poulot, devenu ensuite Georges Perros était lecteur au Théâtre National Populaire installé à l’époque à Chaillot.

Georges Perros auto-portrait

Georges Perros : auto-portrait

Ami inséparable de Gérard Philipe, il fut d’abord comédien et pensionnaire à la Comédie-Française, avant d’abandonner le plateau pour l’écriture. Il lira ainsi  pendant douze ans les nombreux manuscrits adressés à Jean Vilar et lui transmettait des notes de lecture… Un aspect moins connu de ce poète dont Isabelle Chevallier avait monté récemment à Bordeaux une adaptation de Gardavu (voir Le Théâtre du Blog).

On peut  lire Lectures pour Jean Vilar de Georges Perros,  préface de Jean-Pierre Nedelec, éditions Le temps qu’il fait (1999) et la totalité de ses Oeuvres (hors sa correspondance)  dans la collection Quarto Gallimard  (2017).

 

Philippe du Vignal
 

Maison Jean Vilar, 8 rue de Mons, Avignon (Vaucluse). accueil@maisonjeanvilar.org

 

 
 

Quelques petits cadeaux à saisir (suite)

 

Quelques petits cadeaux à saisir (suite)

 La Révolte de Villiers de l’Isle-Adam, mise en scène de Salomé Broussky

Dans cette une pièce (1870)  une pièce cruelle un couple au dialogue des plus incisifs sur l’émancipation féminine. Créée en  1870), elle avait fait scandale à l’époque et retirée de l’affiche  cinq jours après la première…  La Révolte a été souvent mise en scène, notamment par Marc Paquien puis par Charles Tordjman ( voir Le Théâtre du Blog).

Enfin par Salomé Broussky au Théâtre des Déchargeurs il y a trois ans  avec Timothée Lepeltier et Sarah-Jane Sauvegrain, puis dans le off à Avignon. La pièce n’a rien perdu de sa modernité, malgré quelques longueurs. Elisabeth à son mari :  « Remettez-vous. À cause de cette nature malheureusement exceptionnelle peut-être, mais qui était en moi et dont personne ne daignait tenir aucun compte, voyez-vous, monsieur, si les autres ne sont pas dupes des mots, moi je ne suis pas dupe des faits ! »47e6329cbfe7fa1f42d67515e2ea6972a28316592c18076618896e263b6f542a

Cela se passe dans un milieu de la haute bourgeoisie:  Élisabeth,  l’épouse de Félix,  un  banquier cynique, tient ses comptes depuis plus de quatre ans. Très forte en affaires, elle a réussi à tripler sa fortune Mais un soir, elle se révolte et quitte son mari. Anéanti par cet abandon auquel il ne s’attendait pas du tout….   Elisabeth a décidé d’aller vivre part enfin selon ses principes. Mais quelques heures après, elle reviendra elle aussi anéantie! Lucide, elle a vite compris qu’elle ne pourrait jamais suivre l’idéal auquel elle croyait….« Tant qu’il y aura de la poésie sur la Terre, proclame Félix, les honnêtes gens n’auront pas la vie sauve ». Accablée et méprisante, elle répond juste: « Pauvre homme”.

Captation intégrale du spectacle sur vimeo .

Quelques petits cadeaux à saisir (suite et non fin…)

 

Quelques petits cadeaux à saisir (suite et non fin…)

Le Musée du louvre

« En cette période très particulière où plus que jamais nos esprits sont à l’affût d’évasion, dit Jean-Luc Martinez, le Président-directeur du Musée du Louvre, vous pourrez retrouvez des contenus en ligne pour petits et grands, renouvelés chaque mercredi pour continuer à découvrir la richesse de notre musée et de ses œuvres . »
Nous n’avons pu tout voir mais il y a quelques minutes succulentes comme ce Cours d’histoire de l’art avec un déchiffrage de combats de héros homériques peints sur des vases grecs. Le conservateur  malgré une gestuelle un peu appuyée et une mise en scène pompeuse, en donne une lecture tout à fait passionnante.220px-Detail_Niobid_Painter_Louvre_G343
Vous pouvez aussi vous initier aux couleurs du Moyen-Age avec le grand spécialiste Michel Pastoureau, voir les œuvres incontournables des collections, et les chefs-d’œuvre méconnus de ce grand musée,  faire une visite virtuelle de l’exposition Figure d’artiste…

Mais aussi une réalité virtuelle en tête à tête avec la Joconde. Et pour les enfants, Les Contes animés du Petit Louvre et le magazine Le petit Ami du Louvre.

Bref, de quoi occuper vos soirées, au lieu de regarder une mauvaise captation d’un pas très bon spectacle ou des pseudo-créations que les théâtres essayent à tout prix, en ces temps de disette, de nous refourguer pour manifester leur présence…

Philippe du Vignal

#LouvreChezVous

 

 

 

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