Festival d’Avignon Everithing must go, mise en scène, texte, composition musicale et création sonore de Tim Etchells

Festival d’Avignon Everithing must go, mise en scène, texte, composition musicale et création sonore de Tim Etchells

 « We can make it. Don’t lose heart. » (Nous pouvons le faire. Ne perdez pas espoir. ).  Fin de soirée dans un bistrot sinistre aux tables  et chaises sommaires.Dominés par le clignotement de téléviseurs diffusant catastrophes naturelles et dessins animés kawaï, six hommes et femmes aux tenues un peu clownesques, pauvrettes et pailletées, jouent les derniers jours de l’humanité. Ils remplissent des caisses, de bouteilles vides, ils vident ces caisses, les déplacent, les remplissent  et els vident à nouveau. Empiler des centaines de gobelets en plastique sur un plateau, faire tomber le plateau au sol, d’un coup de coude ou d’un coup de pied. Encore. Encore. Musique. Echanger les rôles, les perruques, de façon aléatoire : quelque chose va se jouer ? Une pièce ? Mais elle se joue déjà, avec une énergie impitoyable.

 Les mots sont-ils des paroles ? Le sort des voix a été confié à une I.A. et les comédiens ont improvisé sur ces voix. On veut bien mais le léger décalage créé entre corps et voix ne produit pas grand-chose… Mais faisons confiance au travail de plateau : avec ces données, les acteurs -tous épatants- ont improvisé. Le résultat? Une puissante et constante énergie à ce terminus du monde qui n’en est peut-être même pas la fin : « Fini, c’est fini, ça va peut-être finir », dirait Samuel Beckett, s’il venait faire un tour de ce côté.

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Sans aucun doute, le catastrophisme du spectacle fonctionne bien. Le dialogue avec le public, moins. Nous avons du mal avec l’art répétitif (à l’exception autrefois des œuvres du compositeur Phil Glass) et nous attendons la fin pour applaudir. La machine du cabaret  -échange direct et spontané- ici, ne fonctionne pas, même sollicitée. Quelques rangs se sont vidés ce soir-là à la cour du lycée Saint-Joseph mais des spectateurs ont applaudi fortement. Nous avons regretté d’avoir manqué, au festival d’Avignon en 2012, The coming Storm et Tomorrow’s Parties du même Tim Etchells, avec le collectif Forced Entertainment et  L’Addition (2023). Cela nous aurait donné, sans qu’on ait réellement besoin d’un mode d’emploi, le titre de la pièce est assez clair- une piste à suivre pour mieux apprécier l’objet. Arts plastiques, art en plastique, on a bien le droit de jouer avec les mots, en voyant les centaines de gobelets qu’un léger vent (bienvenu !) fait rouler sur le plateau. Art léger, à ne pas prendre trop au sérieux, même si le thème n’est pas à prendre à la légère. Temps du plastique, déjà honni par Léo Ferré à la fin de années cinquante, et peut-être, sur sa fin…

Parmi les formules répétées et martelées par les interprètes: « We can make it. Don’t lose heart. » (« Nous pouvons le faire. Ne perdez pas espoir. »). Si on répète les dernières syllabes prononcées, cela donne : Lose heart. Vous voilà prévenus. Ce spectacle, répétitif, foisonnant, drôle, trop long parfois, mais symptomatique des désastres rampants de l’époque, à la mode (théâtre-performance-arts visuels),  ne vous donnera pas une réponse sur l’état du monde. Ni sur la force, la place, les bienfaits et méfaits de l’hyper-technologie. Il ne peut donner que ce qu’il a: un outil pour le regard…

 Christine Friedel

Les 20, 21 et 22 juillet à 22 h, cour du lycée Saint-Joseph, rue des Lices, Avignon ( Vaucluse).

 


Archives pour la catégorie critique

Juste la nuit d’après La Nuit juste avant les forêts, mise en scène de Sébastien Truchet

Festival d’Avignon

Juste la nuit de Bernard-Marie Koltès, d’après La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Sébastien Truchet ( tout public à partir de douze ans)

Ecrite pour l’acteur Yves Ferry en 77, donc il y a déjà quarante ans, c’est la première pièce reconnue par cet auteur, hélas mort si jeune du sida et qui aurait aujourd’hui soixante-dix huit ans.  Elle a été créée la même année sous sa direction au Théâtre de l’Oulle. C’était encore dans les premiers temps du off…  Souvent mise en scène d’abord par Moni Grégo, puis entre autres  en 2011 par Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, ensuite par Catherine Marnas, il y a sept ans, et en 2021 par Mathieu Cruciani…

 ©  Valérie Labadie

© Valérie Labadie

En une seule et longue phrase, ce monologue dont le premier mot -révélateur- est : « Tu » ‘est une sorte d’appel en urgence à un  inconnu, sans aucun doute étranger et anonyme, tard dans une grande ville. Pas de véritable intrigue. Sous la pluie, il demande une chambre pour la nuit. Mais sans succès et, à la fin l’homme se trouvera toujours sous la pluie.
Entre temps, il aura beaucoup parlé d’une rencontre avec des racistes, d’une nuit d’amour avec la  » mama », d’une prostituée suicidée, d’une agression dans le métro…

Bref, le quotidien nocturne d’une société où sont racontés en filigrane ce qu’ont pu être des moments de la vie de Bernard-Marie Koltès. Avec cette obsession qui fut la sienne: la rencontre avec l’autre et l’amour vécu pour le meilleur, ou pour le pire…
Un texte devenu un classique du théâtre contemporain et d’une écriture exceptionnelle…  « Je ne sais pas son vrai nom, celui qu’elle m’a dit n’était pas le sien, alors je ne dirai pas non plus comment elle était faite, personne ne saura jamais qui a couché avec qui, toute une nuit, sur un pont, en plein milieu d’une ville, des traces y sont encore, là-bas, dans la pierre : tu te promènes n’importe où, un soir par hasard, tu vois une fille penchée juste au-dessus de l’eau, tu t’approches par hasard, elle se retourne, te dit : moi mon nom c’est mama, ne me dis pas le tien, ne me dis pas le tien, tu ne lui dis pas ton nom, tu lui dis : où on va ? elle te dit : où tu voudrais aller ? on reste ici, non ?, alors tu restes ici, jusqu’au petit matin qu’elle s’en aille, toute la nuit je demande : qui tu es ? où tu habites ? qu’est-ce que tu fais ? où tu travailles ? quand est-ce qu’on se revoit? « 

Ici et maintenant, cela donne quoi?  D’abord, une retrouvaille avec un texte imposant. Même s’il a subi des modifications… On aimerait tout de même bien savoir ce qui signifie ce curieux intitulé: Juste la nuit de Bernard-Marie Koltès, d’après La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès. A la fois pour dire qu’il est bien de lui, malgré tout? En tout cas, les ayant-droits de l’auteur ne sont vraiment pas très regardants…
Dans ce petit lieu vraiment pas fabuleux où, au quatrième rang de dures banquettes, on ne voit pas le bord de scène, Léa Dumont, une jeune comédienne au visage rayonnant et très expressif, arrive à s’emparer de ce monologue difficile pendant une heure. Chapeau. Sur le plateau nu, juste un gros sac à dos contenant quelques accessoires..Nous ne sommes peut-être pas tombés sur le bon soir mais la direction de Sébastien Truchet n’était pas au rendez-vous et il y avait des moments bien dits, et d’autres, avec un manque regrettable de diction.
Plutôt embêtant et à revoir de toute urgence! La langue de cette longue phrase au rythme étincelant exige justement une précision d’orfèvre!  Et que dire de cette  idée de mise en scène « participative » où, au feu vert piétons qui s’allume, les projecteurs s’éteignent et six spectateurs à qui on a remis une lampe-torche, sont priés d’éclairer l’actrice. Tous aux abris !

Le spectacle qui avait été joué au Studio Hébertot à Paris, doit poursuivre sa route au Théâtre du Chariot à l’automne prochain. D’ici là,  il faudrait que Sébastien Truchet revoit sa mise en scène… Léa Dumont mérite vraiment beaucoup mieux.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 25 juillet ( relâche le 22 ) à  20 h 05, salle Bayaf, 10 rue de la Carreterie, Avignon ( Vaucluse).

How Romantic, conception et chorégraphie de Katerina Andreou & Carte Blanche

Festival d’Avignon 

How Romantic, conception et chorégraphie de Katerina Andreou et Carte Blanche

Invitée par la compagnie nationale norvégienne Carte Blanche, l’artiste grecque Katerina Andreou demande à quatorze interprètes quel est comportements de couples dans un marathon de danse. Cette pièce s’inspire de ceux qui existaient aux États-Unis dans les années trente.
On achève bien les chevaux, ce film américain réalisé par Sydney Pollack (1969) et adapté du roman éponyme d’ Horace McCoy (1935),  a été porté à la scène l ‘an passé, avec une certaine réussite par Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro l (voir Le Théâtre du blog).

©Carte Blanche - The Norwegian National Company of Contemporary Dance/ Øystein Haara

©Carte Blanche – The
Norwegian National Company of Contemporary Dance/
Øystein Haara

Ici, les danseurs forment un groupe mais il n’y aura pas d’élus: ils commencent et finissent à quatorze.  «Tout au long de la représentation, dit la chorégraphe, nous jouons avec la question du regard et du témoignage. Il s’agit d’un spectacle, assumé comme tel jusqu’à la fin  mais en même temps, les performeurs deviennent, par moment, un public sur scène. C’est alors un spectacle dans le spectacle et nous en sommes les témoins : une manière de créer une complicité  avec la salle. Cette mise en abyme permet aussi de faire apparaître le côté reality-show des marathons de danse. »

Belles intentions… mais How Romantic déçoit. L’énergie et l’engagement des interprètes sont évidents mais au service de quoi? Trois tableaux: au premier, les danseurs, tous sur une estrade centrale, se regardent, s’évaluent et quelques petits mouvements naissent… Au deuxième, des couples se forment et s’enlacent au ralenti.
Le troisième, enfin, est plus dynamique: ils courent autour du plateau pour enjamber cette estrade comme des chevaux sautent un obstacle. Le tout sur des extraits du Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, mêlés à une musique électronique. Une fois de plus, beaucoup trop forte, même sur une heure! Les créateurs actuels sont-ils sourds, ou veulent-ils, à tout prix, générer des générations de sourds et/ou d’acouphéniques?

Jean Couturier

 Le spectacle a été joué du 13 au 16 juillet à  la FabricA, Avignon ( Vaucluse). 

Festival d’Avignon Le Deuil sied à Electre, d’après Eugene O’Neill, adaptation, mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin

Festival d’Avignon

Le Deuil sied à Electre, d’après Eugene O’Neill, adaptation, mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Demandez-le aux Atrides…La famille et le lieu le plus dangereux et meurtrier qui soit. Chez les Mannon, à la fin de la Guerre de Sécession (moment fondateur des Etats-Unis d’Amérique), les liens se nouent et se jouent par couples, en une ronde fatale. Fils et père, père et fille, fille et mère, mère et fils, voilà tissé un filet de passions et de haines. Sans oublier le catalyseur du drame: l’amant, convoité à la fois par la mère et la fille, au paroxysme de la rivalité féminine. Scandale fascinant que cette figure d’Electre, image d’une vengeance sacrilège qui se veut juste, paradoxe (pas tant que cela), d’une fille choisissant le parti du père dominateur assassiné.

Gwenaël Morin ne s’est guère soucié de psychologie… Eugene O’Neill (1888-1953) s’en est chargé, échantillonnant les pistes incestueuses révélées par la psychanalyse, travaillant sur la culpabilité à partir de Crime et Châtiment.  Le metteur  en scène donne en spectacle (cela ne fait pas pour autant de nous, des voyeurs, quoique…)  les pulsions d’attraction et de haine, les énergies qui dynamisent et foudroient les personnages. Auxquels les six comédiens ne s’identifient pas. Ils « portent » les figures de cette famille, leur nom et  extraient à vif, devant nous, la quintessence de leurs passions.

© Christophe Raynau de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le jardin de l’Hôtel de Mons offre plus qu’une scénographie: un cadre idéal à la représentation de cette pièce. Au fond, la belle façade évoque une demeure de grande famille, les arbres ombragent l’aire de jeu et l’éloignent, la protègent de la ville toute proche…
Tout est prêt pour l’harmonie mais une harmonie menteuse. Y compris  dans la dernière partie du spectacle, quand nous sommes invités à partager l’espace avec les comédiens. Mensonge : le meilleur point de vue reste celui qu’on a, des gradins (terriblement inconfortables), le regard orienté vers la mise en scène.

Mais vrai et malin! L’inconfort visuel où sont plongés ceux qui ont osé occuper l’espace de jeu, lumière d’un projecteur dans l’œil, arbre cachant la forêt – leur fait vivre quelque chose de cette impossible réconciliation. Même le théâtre ne peut rétablir l’harmonie. Pourtant, on sort regonflé du spectacle. Gwenaël Morin clôt avec Le Deuil sied à Electre son cycle avignonnais: « Démonter les remparts pour finir le pont» et opère un grand nettoyage dans la façon de jouer et de lancer les comédiens dans le texte. Des brèches partout ! Une belle catharsis! Le pont ne sera jamais achevé -et c’est tant mieux- et il y a encore de l’espoir pour le théâtre.

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Jean Giraudoux avait bien éclairé la fin de son ElectreLa femme Narsès : «Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève? Electre : «Demande au mendiant. Il le sait.» Le Mendiant: «Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Christine Friedel

Jusqu’au 23 juillet (relâche le 19) à 22 h,  Jardin de la rue de Mons, Maison Jean Vilar, Avignon (Vaucluse).

Du 13 au 15 octobre, Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours ( Indre-et-Loire).

Du 4 au 10 décembre, Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers. ( Seine-Saint-Denis).

Du 19 au 22, puis du 26 au 29 janvier, Théâtre-Centre Dramatique National de Bordeaux-Nouvelle Aquitaine (Gironde).

 

 

 

 

 

 

The History of Korean Western Theatre concept, texte, mise en scène, musique et vidéo de Jaha Koo

Festival d’Avignon

The History of Korean Western Theatre, concept, texte, mise en scène, musique et vidéo de Jaha Koo

 

 Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

Cet artiste coréen présente ce volet d’une trilogie où il nous parle de l’histoire socio-politique et culturelle de son pays et de sa vie à lui.  Et il joue aussi Haribo Kimchi ( voir (Le Théâtre du Blog) . Ici, rien sur la scène qu’un cuiseur à riz, un grand écran, un enregistreur à cassettes- en passe de devenir un objet-culte et grâce auquel ont été enregistrés et aujourd’hui conservés nombre d’interviews de tous ceux qui ont fait le théâtre contemporain entre autres : Peter Schumann, Ariane Mnouchkine, Luca Ronconi, Peter Brook, Judith Malina et Julian Beck du Living Theatre, Tadeuz Kantor, Jérôme Savary…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cet artiste coréen, qui vit en Europe, monte  en silence un origami, ou plus exactement une sorte d’origami, dont les formes rappellent celle d’un très gros crapaud, lequel ensuite fera quelques pas sur la scène. Puis il  va nous raconter avec nombre d’images sur écran ce qu’a été l’histoire du théâtre dans son pays depuis un siècle environ et qu’on connait très mal, voire pas du tout en France… Mais il annonce tout de suite la couleur: « « En Occident, vous avez une conception très étroite de ce que peut être un acteur. »
Aux  images en noir et blanc déjà anciennes, se succèdent d’autres en couleur. Jaha Koo va essayer de nous montrer comment l’Etat coréen a en quelques décennies imposé une japonisation  et une occidentalisation, colonisant ainsi  la culture de son pays. En particulier du théâtre avec, entre autres, un auteur comme William Shakespeare. Cela ressemble à une conférence mais n’en est pas une et pas vraiment non plus du théâtre « documentaire ».
En fait, ce spectacle a à voir avec la mémoire collective d’un pays comme le sien mais Jaha Koo nous raconte qu »il a appris le théâtre avec nos grand auteurs : Shakespeare, Molière, Sophocle et… Arthur Miller.  Et il nous entrer dans son intimité avec la vie de  sa chère grand-mère, nous parle des relations sociales en Corée du Sud, des failles du confucianisme, tout cela en dialoguant avec son auto-cuiseur… qui lui parle. Avec, en filigrane, une remontée dans le temps, comme pour arriver à mieux maîtriser celui qui est le sien mais aussi celui des générations qui lui succéderont.  Il se demande aussi quel artiste il aurait pu être, sans  cette colonisation culturelle. A la fin,  Bibisae, apparait un démon, à la fois oiseau et dragon, mangeur de mauvais souvenirs, un personnage du théâtre traditionnel coréen …
Ce court spectacle  (soixante minutes) créé en 2020 a souvent été joué et est d’une rare perfection artistique. Jaha Koo réussit à  rendre universel ce parcours et c’est un des grands mérites de son  The History of Korean Western  Theatre.  Mais il y a eu juste quatre représentations en Avignon. Dommage…

Philippe du Vignal

Spectacle joué  les 6,7, 8 et 9 juillet au gymnase du lycée Mistral, Avignon ( Vaucluse). 

La prochaine fois que tu mordras la poussière, adaptation du roman éponyme de Panayotis Pascot et mise en scène de Paul Pascot

Festival d’Avignon

La prochaine fois que tu mordras la poussière, adaptation du roman éponyme de Panayotis Pascot et mise en scène de Paul Pascot

 Le fils dans une salle d’attente d’hôpital, à se ronger les pouces, à vider des canettes et le père aux urgences, on ne sait pas trop -ou on ne sait que trop- comment ça va finir… L’un est sur scène, l’autre lui répond des gradins, parfois  coup pour coup, et parfois, ils s’expliquent, ils savent ce qui les relie et leur permettra peut-être de se rejoindre. Pas facile. Le père ne cherche plus rien, sinon quelques souvenirs,  la force et l’écho de son autorité perdue. Le fils, lui, recherche tout ce qui a fait de lui le presque adulte que nous voyons ici. Il fouille dans les souvenirs vrais et faux,  et il essaie d’y voir plus clair.

 

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Ce qui fait plaisir: dans cette pièce, le banal est traité comme tel mais sérieusement, dans la chair à vif des sentiments. Il s’agit de la vie de tout un chacun, mais dramatisée -le théâtre est là pour ça, pour cette concentration «en vrai» du réel. Grandir devient l’objet du récit : le garçon découvre en se racontant ce qui l’a formé, ce qui a fait de lui ce qu’il est. Dire, c’est devenir. La prochaine fois que tu mordras la poussière pourrait n’être que le théâtre «mignon » de la difficile rencontre d’homme à homme, entre père et fils. Mais le jeu, les gestes et le rythme du jeu nous attachent, nous ficèlent : eux, c’est nous. Le jeune Romeo Mariani, déjà expérimenté mais encore capable d’aller chercher en lui-même l’enfance, vulnérable, intraitable, tout entière à la détresse ou aux joies du corps, fait le hold-up. On ne vous dira pas comment la pièce se termine, et si, ou comment, le père (Yann Pradal) reprend sa place.

 Christine Friedel
 
Théâtre des Halles, rue du Roi René, Avignon. T. : 04 32 76 24 51

 

Raúl, clown brésilien

Festival d’Avignon

Raúl, clown brésilien

© Jean Couturier

© Jean Couturier

Le 6 juillet dernier, Raúl, clown de rue brésilien implanté en France depuis plusieurs années, a écrit cette lettre à Monsieur le Maire d’Avignon. « Je m’adresse à vous aujourd’hui, non seulement comme artiste mais comme citoyen et artisan d’une tradition qui fait l’âme de notre pays et de votre ville : l’art de la rue. Cela fait très longtemps que je viens en Avignon pour le partager.  Et il y a plus de vingt-huit ans que je parcours le monde, pour apporter rire, poésie et spectacle, là où les théâtres fermés ne vont pas toujours… « Mon engagement a toujours été le même: offrir un moment d’inclusion, gratuit et une cohésion sociale à tous sans distinction de moyens. Ces derniers jours, la pression des contrôles policiers à répétition, place du Palais des Papes, est devenue étouffante: menaces de verbalisation, menaces de saisie de matériel… On traite les artistes de rue comme des fauteurs de troubles. »

Le passé éclaire souvent le présent:  c’était il y a cinquante ans! Et Jules Cordières, ancien élève de Normale Sup et remarquable funambule de corde molle, mort cette année (voir Le Théâtre du Blog) se faisait déjà verbaliser boulevard Saint-Germain à Paris! Mais il régnait avec sa petite troupe à Aix, ville ouverte aux saltimbanques,une remarquable opération  imaginée par Jean Digne*. La mairie d’Aix-en-Provence était plus intelligente et généreuse que celle de la Capitale.
Devant les pressions quotidiennes qu’il subissait, Raúl est entré en résistance; aidé par les réseaux sociaux et par un avocat, il a fini par avoir gain de cause et a enfin reçu une autorisation de la préfecture du Vaucluse. Dans mes souvenirs- bientôt quarante ans de festival- les représentations de petites troupes devant le Palais des Papes ont toujours fait, et font encore partie de mon quotidien.  Il est important que cela puisse continuer, surtout quand certains artistes du In témoignent d’une hypertrophie du moi…
Quels que soient les numéros de Raúl, (il ne cherche pas à rivaliser avec le Cirque du Soleil!), son engagement auprès d’un public non captif et authentiquement populaire, est tout à fait remarquable. Il défend ainsi un art de la rue non institutionnel qui existe depuis des siècles.  Raúl termine ses jongleries loufoques en crachant le feu, par deux fois, ce qui illumine les hauts murs du Palais des Papes… Ce n’est rien et c’est pourtant d’une rare beauté…

Jean Couturier

Raúl le clown brésilien sur Facebook et Instagram, et le clown brésilien.com.
* Vous pouvez demander une photo gratuite de Jules Cordières à Philippe du Vignal, via les commentaires du Théâtre du Blog.

Haribo Kimchi, conception, texte, mise en scène, musique, son et vidéo de Jaha Koo

Festival d’Avignon 

Haribo Kimchi, conception, texte, mise en scène, musique, son et vidéo de Jaha Koo

Ce spectacle qui avait été joué il y a quatre ans au Théâtre de la Bastille à Paris (voir Le Théâtre du Blog)  n’a rien perdu de sa fraîcheur. « Je crée, dit cet artiste, des performances qui intègrent la vidéo, le son mais aussi le goût, l’odorat et le toucher, notamment dans Haribo Kimchi. Le titre de cette pièce?  Le nom  de la célèbre marque de bonbons allemands et celui d’un plat traditionnel coréen. »
Jaha Koo vit depuis quinze ans à Gand (Belgique) et parle ici avec délicatesse et poésie, du déracinement. Sans aucun doute, une des plus belles découvertes de ce festival. Une petite échoppe au toit rouge, au milieu du plateau couvert de voiles, avec un écran pour une vidéo: nous sommes plongés dans la mégapole qu’est Séoul: appartements de luxe, bureaux, petites ruelles commerçantes… pour arriver à cette échoppe où  comme au Japon, les employés de grandes entreprises vont se détendre.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le créateur d’Haribo Kimchi invite deux spectateurs à déguster une soupe froide aux algues et des galettes de kimchi qu’ il a préparées devant nous et qu’il offrira aussi à tous à la fin du spectacle. Une voix off va raconter le passé de Jaha Koo, soutenue par des vidéos qui nous font vivre son parcours d’exilé.
Il nous parle avec tendresse de sa grand-mère qui lui avait préparé dix kgs de kimchi! avant qu’il s’installe d’abord à Berlin. Cette même voix nous conte le racisme ordinaire auquel il a été confronté à la gare de Bruxelles: le guichetier lui avait dit qu’il sent l’ail!
Jaha Koo évoque ici le déracinement et la solitude dans un texte dit en voix off et des chansons. Il donne ainsi la parole à ses amis de son quotidien: un escargot, un petit ours gélifié Haribo, une anguille télécommandée qui se promène sur le plateau (un animal symbolique en Corée ). Une manière de se sentir moins seul…
Et la chanson finale est pleine d’espoir, « Je suis en transit, je migre… Les routes sont plus importantes que les racines.On peut avoir plusieurs chez soi.» A la sortie de cette pièce d’une heure dix, un spectateur heureux d’avoir vécu un moment hors-cadre et poétique, a eu cette phrase magnifique: « Ce spectacle est un véritable contre-poison aux méga-créations que nous avons subies dans ce festival! »

Jean Couturier

Jusqu’au 15 juillet à 18 h,  Gymnase du lycée Mistral, Avignon (Vaucluse). 

Uma Luz Cordial (troisième chapitre de la Trilogie Cadela Força) de Carolina Bianchi et du collectif Cara de Cavalo

Uma Luz Cordial (troisième chapitre de La Trilogie Cadela Força) de Carolina Bianchi et du collectif Cara de Cavalo

Un spectacle, vu deux jours après Maldoror de Julien Gosselin ( voir Le Théâtre du Blog).  Aux thèmes proches, surtout  ceux  qui unissent la littérature et le mal, via entre autres, Antonin Artaud, avec aussi une référence commune à l’écrivain brésilien Roberto Bolaño.  Le premier opus de la Trilogie de la Cadela Força avait été joué au festival d’Avignon,  il y a trois ans ( voir Le Théâtre du Blog).
Autant Maldoror, assez décevant et un poil racoleur, ne méritait pas la Cour d’Honneur… Autant Carolina Bianchi arrive à imposer des images fortes sur cette  scène à l’italienne à partir surtout du Carnet rose de Lori Lamby, un texte volontairement provocateur et pornographique de l’écrivaine brésilienne Hilda Hilst (1930-2004) où une petite fille de huit ans parle avec précision de ses relations  prostitutionnelles avec des hommes et du plaisir indéniable qu’elle y trouve.  Carolina Bianci traduit ce récit par une très forte scène où une grande marionnette en bois, assise à une table et manipulée par une actrice et un acteur, écrit un récit n, dit par une autre actrice en voix off avec une voix modifiée très métallique et d’une froideur absolue. Une scène formidable.
L’écrivaine brésilienne parle aussi sans détour, comme dans Contes sarcastiques(Fragments érotiques) publiés en français en 94 seulement, des marginalités sexuelles, de l’inceste et de l’érotisme hétéro, comme homo avec, en filigrane, la recherche d’un certain sacré lié au corps humain et une fascination pour la mort.
Carolina Bianci  cite aussi des poèmes de la célèbre autrice américaine Emily Dickinson née en 1830, donc juste un siècle avant Hilda Hist. Fascinée par les nombreux morts qui ponctuèrent son existence et restée ensuite volontairement recluse dans sa maison où l’essentiel de son œuvre ne fut découvert par sa sœur qu’après sa mort.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Il y a, au commencement, des projecteurs qui se balancent et un étrange et magnifique ballet de femmes et d’hommes nus (dans la pénombre)  qui font l’amour, ou qui, du moins, font semblant. Une  image très proche de celles d’Angélica Liddell. Les choses sont tout de suite claires: Carolina Bianchi, elle aussi en scène, associe  l’écriture et l’acte sexuel. Et dans une même violence, voire une même obscénité, ici,  au sens premier : ob-scène: ce qui déborde de la scène. 
Elle admire et cite aussi Roberto Bolaño mais écrit véritablement un spectacle, avec une remarquable maîtrise du plateau et une solide picturalité: elle sait créer de fortes images conçues par la chorégraphe qu’elle n’oublie jamais d’être. Et il y a ici une fluidité incomparable, celle qu’on aurait bien aimé trouver chez Julien Gosselin.
Sans doute y-a-t-il des erreurs de mise en scène, comme une fois de plus des jets de fumigène qui n’ont rien à faire là et une musique de basses électronique peu convaincante. Et les indispensables surtitrages  sont à la longue assez lassants. L’autrice et metteuse en scène semble aussi avoir eu du mal à boucler ce dernier opus (il y a plusieurs fausses fins). Il est sans doute trop long (deux heures trente), à la fois pour les artistes et le public soumis à la même canicule et donc fatigué, même si le théâtre est climatisé. Mais ce spectacle est d’une esthétique nettement supérieure à celle des autres spectacles  programmés que nous avons pu voir jusque là, et cela fait du bien…
A la fin, encore une belle image les acteurs, debout dans la loge du deuxième balcon proche de la scène y jettent des petites plumes rouges, en chantant Because the Night de Patti Smith et on entend Leonard Cohen interpréter Happens to the heart… 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué à l’Opéra du Grand Avignon du 4 au 7 juillet. Et repris avec La Trilogie Cadela Força, les 12 et 13 juillet.

Photo : © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

 

Je reviens doucement, tout doucement…

Sans arrêt, des prises de sang. Un mois de silence! Les amis, je vous prie de m’excuser mais je n’avais guère la force de parler. Je reviens doucement, tout doucement…

Calais-Freytin  en 94, l’année de l’inauguration du tunnel sous la Manche… La plus sinistre des gares TGV. ! Je m‘engouffre dans un taxi. « Centre-ville, s’il vous plaît. » Le chauffeur me dit: « Il est réveillé, des milliers de personnes ont assisté à son réveil.  » Tout Calais respire à travers le  Géant du Royal de Luxe!
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Ambiance incroyable, des familles entières viennent ici. Et je me dis  voilà le vrai boulot d’une Scène Nationale, toucher une ville entière et faire en sorte que le subventions ne profitent pas, qu’à un cercle d’abonnés privilégiés.
Cela a été une obsession pendant les neuf années où nous avons dirigé notre  Centre d’Art et de Plaisanterie à Montbéliard (Doubs). Pas un habitant ne devait être laissé à l’écart: nous recevions de l’argent public et tout le monde devait en bénéficier.
Nous avons été, bien sûr, honnis par les soixante directeurs des Scènes nationales qui méprisent fortement, ce qu’ils appellent, l’événementiel.


Notre mot d’ordre était : ne pas de remplir le théâtre de Montbéliard mais remplir Montbéliard, de théâtre. Ainsi, nous avions créé le Réveillon des boulons le 31 décembre. Ce n’était pas un simple théâtre de rue, mais une mobilisation générale de créativité de toute la ville.
Les gens inventaient des machines, se regroupaient en bande…  Tout Montbéliard descendait dans la rue et au passage de l’an 2.000, nous avions imaginé une tour de Babel avec sonorisation pour 10.000 personnes.

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Mais elle n’a pas été suffisante. J’étais au sommet de la tour et vu qu’il y en avait au moins 40.000… Le sommet d’émotion absolue que j’aurai connue. Faire vibrer toute une ville, c’était notre cahier des charges.

Cela ne nous empêchait pas de programmer du théâtre mais nous refusions la traditionnelle plaquette  de saison et les abonnements. A l’heure du bilan, nous annoncions une fréquentation annuelle de 30.000  spectateurs, même plus mais la D.R.A.C. refusait  de prendre en compte le public sans billetterie.
Le Channel à Calais était, pour nous, le vrai modèle d’une Scène Nationale, avec sa librairie Actes Sud, ses grandes tables, sa brasserie, ses espaces de travail pour le cirque  et toutes sortes de créations, une unité-logement  pour les artistes. Eh! Bien le seul souhait de la Mairie était d’éliminer son directeur et de s’accaparer pour elle seule, François Delarozière, créateur de toutes les machines hors normes.Un scandale passé inaperçu: ce n’était pas la philosophie du Syndéac.

En 2026,  les budgets rétrécissent et les Scènes Nationales hurlent à la mort. On entend aussi Jean Bellorini, directeur du T.N.P. à Villeurbanne (Rhône) dire clairement que quatre-vingt administratifs, c’est trop et qu’il s’en va au Théâtre de  Carouge à Genève. Thomas Jolly et Laëtitia Guédon lui succéderont le 1er janvier prochain. »Leur projet Monde Ouvert (…)  s’articule autour de quatre créations-phares présentées chaque saison et déclinées en écosystèmes artistiques associant médiation, rencontres, formes satellites et partenariats. (…) Ils proposent également une vision ambitieuse des ateliers comme outils de production, de formation et insertion professionnelle (…) et veulent élargir les publics grâce à une multiplicité de formats. Monde Ouvert a été conçu pour répondre aux enjeux d’un théâtre populaire contemporain. »

Mais en ce moment, nous avons une sensation de ronron: programmations sans aucune surprise et surtout public « Toujours Les Mêmes », de plus en plus âgé, au nombre statistiquement compensé par celui des scolaires, aux séances… scolaires. Enfin, hourra! La Scène Nationale de Malakoff-Théâtre 71 programme Opéra Pagaïe ( voir Le Théâtre du Blog) un safari intime, une énorme opération de quartier…Cela  fait du bien de voir enfin une Scène nationale faire du hors piste.
Malheureusement, la canicule va gagner la bataille. Pourtant des centaines de compagnies ruent dans les brancards et veulent en découdre.  Comme le Pudding Théâtre en Franche-Comté, inventeur du Cabaret des locales,  un spectacle conçu, réalisé en une semaine, et en prise sur la population ( voir Le Théâtre du Blog).

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Le Tiers-Théâtre, c’est la précarité extrême…  Les Scènes nationales ont pourtant dans leurs prérogatives l’obligation d’intégrer les compagnies de leur région. Cela partagerait un peu les richesses et permettrait  aussi de mordre sur des franges de non-public. Mais les plaquettes de saison se suivent mais se ressemblent. J’ai coutume de dire : les salles sont pleines certes mais vides d’âme. Maintenant que j’ai pris l’option: vacances éternelles, je prends du recul…  Mais cela ne peut plus continuer comme cela… Merci à Renaud Cojo pour son cri de vérité quand il parle sur Facebook dans un beau texte, de la vie des compagnies. 

Jacques Livchine, ancien directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, à Audincourt ( Doubs).

 
 
 
 
 
 
 
 
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