Lili, d’après Le désespoir tout blanc

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Lili, d’après Le désespoir tout blanc, de Clarisse Nicoïdski, mise en scène de Daniel Mesguich

 

Qui est Lili ? Une « simple d’esprit », une attardée qui cependant ne perd pas son temps. Mise à l’écart, silencieusement rabrouée, elle voit, elle entend les autres. L’idiot comme le délirant, dit la vérité, simplement mais sans les grilles de lecture, sociales, morales  des gens “normaux “ ou plutôt normés. Dans son silence, non qu’elle se taise mais du fait qu’elle n’est pas écoutée, Lili sait tout de la mort du père, de l’inceste, du suicide dans sa famille. Tout, c’est à dire l’essentiel : ce que ces instants ont de foudroyant. Et de drôle, aussi. Lili, un personnage tragique qui sait rire…

On n’en dira pas plus : il faut écouter Catherine Berriane porter ce texte, le planter fermement devant nous, se laisser traverser par lui sans flancher, le mâcher, le produire de tout son corps. Elle fait preuve d’une maturité, d’une force peu commune. Les comédiennes n’aiment pas qu’on les compare les unes aux autres, mais on dira quand même qu’elle est à la hauteur d’une Yolande Moreau dans Séraphine, le film  de Martin Provost, d’une Michèle Gleizer dans Les Trompettes de la mort de Tilly -pour ceux qui s’en souviennent (c’était au Théâtre de la Colline il y a vingt ans. Mais, comme le disait Antoine Vitez, l’histoire du théâtre est dans la mémoire des spectateurs…).

Quant aux intentions sociales du metteur en scène, redonner une place, une visibilité aux handicapés mentaux, elles sont dépassées, pulvérisées par la présence évidente de Catherine Berriane accompagnée d’un double (Flore Zanni), ou plutôt dédoublée par une sorte d’elfe qui pourrait être une autre Lili, un papillon égaré né de cette tête opaque, du poids de ce corps.

Sarah Gabriel les a entourées d’un décor pas trop envahissant (tant mieux !) très “mesguichien“ : un miroir au fond, bien sûr, une baignoire qui évoque la noyade et les traitements de la folie, le cercueil verni du père, et quelques toiles d’araignée pour évoquer sans doute celle que Lili a au plafond… À vrai dire, , concentré sur la parole et la présence de Catherine Berriane,  on en oublie un peu le décor. It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing. (une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. Shakespeare Macbeth, V 5)

 Ce soir là, le spectacle (une heure quinze) était suivi d’un débat, ou plutôt d’une conversation savante sur Psychanalyse et théâtre, que l’on sait proches parents (complexe d’Œdipe…) entre Daniel Mesguich et Hervé Castanet. Paroles brillantes, pleines d’humour et de savoir, affirmant  qu’il ne faut pas « faire l’intelligent » ni oublier l’idiot qui est en nous… tout en faisant l’intelligent. Comme un second spectacle superposé au premier, et c’est presque dommage.
Donc un  spectacle à voir, pour une rencontre exceptionnelle entre une comédienne et un texte.

Christine Friedel

Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 9 avril. T : 01 48 08 39 74.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Tesseract, conception et interprétation de Nacho Flores

 

Tesseract, conception et interprétation de Nacho Flores (tout public à partir de six ans)

(C)Erik Damiano

(C)Erik Damiano

 Matériau noble et résistant, le bois conserve symboliquement les caractères de la vie végétale et d’intenses qualités poétiques. De plus, frayer avec le bois, en caresser la matière, être sensible à son dessin, à la géométrie et à la solidité des volumes, c’est aussi se laisser aller, pour l’équilibriste Nacho Flores, madrilène d’origine, à jouer avec des cubes en bois, avec une discipline constructive, et une volonté d’ordre et de mesure.

L’interprète un peu fou qui s’embarrasse à plaisir de morceaux et fragments de bois, billots, rondins, dont Nacho Flores fait ainsi tout son miel, tel un ours de conte enfantin qui se serait égaré dans une forêt et aurait choisi par la force des choses de faire l’équilibriste en herbe sur des cubes de bois.

Tesseract  titre éponyme du spectacle, en mathématiques, désigne un hyper-cube, un cube à quatre dimensions. Avec des techniques diverses qui vont de la vieille magie à la 4D ou au placage d’une image sur un objet 3D, l’artiste mathématicien utilise un certain nombre de figures géométriques primaires qu’il s’emploie à déconstruire avec méthode : les cubes appréhendés comme des pixels traduisent alors notre monde numérique.

 Barbe et cheveux lâchés ou bien retenus, au plus proche de la nature, Nacho Flores  doit se tenir, en exacte mesure physique  et harmonie corporelle sur quelques  minces piles  de cubes; il en enlève dangereusement tel ou tel autre, histoire de goûter au risque et de voir ses constructions, pourtant ordonnées avec soin, dévier tout à coup et s’effondrer sec.

 Déviation, décalage: les figures se fragilisent dans des équilibres précaires, selon la poursuite imaginaire et bientôt concrète du point de rupture. L’artiste, comme le public, respire d’un même souffle, dans l’attente haletante de la catastrophe à venir qui vient ou pas, s’accomplit brutalement ou pas. Mystère…

 En dépit des chutes à venir, l’équilibriste reconnaît aimer le bois, sa texture, sa lumière, sa flexibilité qu’il fait vivre au son des notes de guitare d’Alessandro Angius, entre ombres et luminosité, apparitions et disparitions. L’artiste de cirque est un enfant ou bien un génie des bois, se plaisant à assembler, à combiner entre eux des cubes, à les modifier, les transformer pour créer de nouvelles formes. Jeux d’illusion grâce au manipulateur d’objets placé dans l’ombre non loin de lui, et grâce aux images projetées sur les tours de cubes, qui les font apparaître comme disparaître par magie.

 Divertissement et récréation ludiques, Nacho Flores se montre ravi quand il présente ce spectacle où il se confronte avec les lois de la gravité, quand il construit des architectures de l’instant, des paysages éphémères et des monuments à forme humaine. Un spectacle-performance vivifiant, frais et entêtant, à la poésie boisée.

Véronique Hotte

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan, Paris XIVème jusqu’au 31 mars. Tél : 01 43 13 50 50

 

Sylvia Plath et Ted Hughes

 

Sylvia Plath et Ted Hughes

738_12592779424_1bfa889e8f_o La Maison de la poésie rassemblait, ce soir-là, les traducteurs Sylvie Doizelet et Jacques Darras, mais aussi Dorothée Zumstein, auteure d’une pièce consacrée au célèbre couple Sylvia Plath et Ted Hughes, accompagnée de son équipe de création, la metteuse en scène Marie-Christine Mazzola et les comédiens Thibault de Montalembert et Sarah-Jane Sauvegrain qui nous firent, alternativement, entendre quelques merveilleux textes dont Le Brochet de Ted Hughes et La Lune et le Cyprès, paru dans Ariel, dernier recueil de la poétesse à être publié de son vivant, La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne/ D’une blancheur d’os effroyable. (…)/ Trou béant de désespoir total. J’habite ici (…) /  Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent/ Mystiques et bleus, à la face des étoiles. »

Sylvie Doizelet citant Sylvia Plath :  » Dying is an art I do it exceptionally well »  (Mourir est un art  j’y excelle), nous a rappelé l’itinéraire de la jeune Américaine de Boston, abreuvée, par ses parents allemands, au romantisme germanique. Elle nous raconte le coup de foudre de Sylvia, en 1956, à Cambridge, pour l’auteur de The Hawk in the rain, poèmes à elle dédiés, qui lui valurent une immédiate célébrité.

Son épouse et admiratrice restait modestement dans son ombre tutélaire. Jusqu’au jour où il trahit sa confiance, avec Assia Wevill, une amie de leur couple, elle aussi écrivaine. Jamais poètes n’avaient atteint, au cours du XXe siècle pareille notoriété. Par leur talents croisés mais aussi par leur destin tragique qui défraya la chronique : son suicide à elle dans l’hiver 1963, puis celui d’Assilia six ans après, la nouvelle compagne de Ted qui entraîna leur fille dans la mort.  Point de départ de Never never never de Dorothée Zumstein qui sera prochainement mise en scène par Marie-Christine Mazzola*.

 Nous sommes en 1984. Ted Hughes va être nommé « Poète Lauréat », titre prestigieux au Royaume-Uni. Il reçoit ce soir-là, tour à tour, la visite de son épouse et celle de sa maîtresse. Le vivant (Ted) est balloté, en une série de  retours en arrière, par l’irruption alternative des défuntes, d’un lieu et d’une époque à l’autre… L’auteure s’inspire des vies de Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill, mais sans emprunter de citations de leurs œuvres respectives. Ces deux femmes hantent cet homme rongé par la culpabilité qui ne cessera, sa longue vie durant, d’adresser à Sylvia des Lettres d’anniversaire. Pour conclure la soirée, les comédiens nous donnèrent une aperçu de cette pièce labyrinthique.

 Comme souvent, la Maison de la poésie conjugue littérature et théâtre pour faire vivre les textes et nous inciter à aller plus loin.

 Mireille Davidovici

 Rencontre à la Maison de la poésie, passage Molière Paris 75003, le 27 février.

 *Never never never à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine du 11 au 15 avril. 

 Poèmes de Ted Hughes , 1957-1994, traduits par Jacques Darras et Valérie Rouzeau, et l’œuvre de Sylvia Plath sont édités chez Gallimard.

Never never never, est publié aux éditions Quartett.

 

 

L’Etat de siège d’Albert Camus

 © Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

L’Etat de siège d’Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota 

La pièce dont une première version fut écrite dès 1938, fut créée en 1948 au Théâtre Marigny donc curieusement à une centaine de mètres de l’Espace  Cardin dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault avec, excusez du peu, une musique d’Arthur Honneger, un décor de Balthus et une distribution prestigieuse : Pierre Bertin, Madeleine Renaud, Pierre Brasseur, Maria Casarès, Marie-Hélène Dasté, Eléonore Hirt, etc. et même Marcel Marceau dans un petit rôle, celui d’un convoyeur des morts.
Le thème : la peste  en la personne d’un jeune homme ambitieux qui arrive à prendre le pouvoir dans son pays. Albert Camus dénonce ici le mécanismes des régimes fascistes dont le XX ème siècle s’est montré généreux : avec entre autres, Hitler bien sûr mais aussi et surtout  Franco, puisque l’action a lieu à Cadix.

Comment résiste-t-on, comme s‘organise-t-on pour ne pas céder à la résignation et à la lâcheté ? Comment peut-on concilier sa vie privée avec un pouvoir dictatorial qui se mêle de tout. «La Peste, disait Albert Camus, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de résistance européenne conte le nazisme ». On peut encore lire d’Albert Camus Le Malentendu, Les Justes et à la rigueur Caligula que joua autre fois Jack Lang au festival de Nancy mais cette pièce écrite par un témoin de son temps ne tient guère ses promesses :  Etat de Siège avec de nombreux personnages qui n’en sont pas vraiment, tient davantage de l’allégorie politique prêchi-prêcha, bavarde, truffée de bons sentiments et sans grand intérêt, avec pour fil conducteur, l’aventure de deux jeunes amoureux Diego et Victoria.

Mal accueillie par les critiques de l’époque il y a quelque soixante dix ans, elle ne n’est pas bonifiée avec le temps et on se demande bien pourquoi Emmanuel Demarcy-Mota s’y est intéressé… Il y a sans doute voulu y voir une vision prémonitoire de la montée des extrémismes actuels, et la lutte sans concession pour sauver les valeurs auxquelles on croit quand la terreur armée s’abat sur un pays? Comment, dit-il, ne pas voir dans cette pièce un monde qui semble attentistes, passéistes sans rêves ni idéaux dans lequel le gouverneur se déclare lui-même « roi de l’immobilité », se voit renverser brutalement par « La Peste » et sa secrétaire.

 Emmanuel Demarcy-Mota nous a dit avoir lui aussi le droit à l’expérimentation mais comment n’a-t-il pas avoir vu dès la lecture, que ce texte ne pouvait pas tenir la route ! Cette première erreur a été suivie d’un redoutable choix de scénographie dans un théâtre qui ne devrait même pas en porter le nom. Emmanuel Demarcy-Mota a pensé très original-alors que personne n’ose plus faire cela !- de mettre le public sur cette petite scène et de faire jouer ses acteurs sur le parterre couvert d’abord d’une bâche plastique noire très laide, surélevé avec des trappes mais aussi au premier et second balcon !

Bien entendu, cela ne fonctionne pas du tout d’autant qu’il n’a, pour des raisons personnelles, guère eu le temps de gérer une mise en scène, fondée sur un catalogue de clichés  du théâtre contemporain : courses dans la salle, caméra vidéo retransmettant sur trois écrans situés sous le plafond du théâtre les  comédiens (qui sont aussi filmés dans les couloirs du théâtre !), les fumigènes, les micros HF, les éclairages rasants, etc… Bref tous les stéréotypes que l’on voit partout depuis une dizaine d’années ! Et cela pendant presque deux heures. Tous aux abris !

A la fin cependant au premier balcon, il y a une scène qui, sur le plan plastique est intéressante avec des mannequins, très imprégnée de Tadeusz Kantor mais ces quelques minutes sont bien tout ce que l’on peut sauver de ce naufrage. Malgré la présence de ses complices habituels Serge Maggiani, Hugues Quester, Alain Libolt, Valérie Dashwood, Mathieu Dessertine qui font  l’impossible pour sauver cette mise en scène…

Mais difficile de s’intéresser vraiment à ce qui se passe dans ce théâtre revendiqué comme total : on est bien loin du compte ! Et certains acteurs n’ont pas beaucoup de texte… ce qui donne au spectacle un manque de rythme et ce qui crée vite un ennui de premier ordre.
En fait tout se passe comme si Emmanuel Demarcy-Motta avait du mal à trouver une destination positive à cette salle provisoire, le temps que les longs travaux de rénovation au Théâtre de la Ville soient finis et à choisir des œuvres qui lui conviennent aussi à lui metteur en scène… Il est indispensable qu’il redresse vite la barre : 
On l’a connu mieux inspiré avec Rhinocéros, Le Faiseur ou encore avec ce petit bijou qu’était Ionesco suite aux Théâtre des Abbesses (voir Le Théâtre du blog). Bref,  on oubliera vite ce fastidieux Etat de siège

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris 8ème, T : 01 42 74 22 77 jusqu’au 1er avril.

 

 

Black clouds, texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Black clouds,  texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Andrea Dainef

Andrea Dainef

Depuis le magnifique Chagrin des ogres (2009), Fabrice Murgia ne cesse de filer sa laine chimérique, bizarre tissage de théâtre et d’arts numériques. Certes, il n’est pas seul et c’est presque devenu un tic sur les scènes contemporaines, mais il a su créer un style avec des mises en scène, où l’usage de la vidéo, loin d’être un gadget, montre les solitudes à l’heure du 2.0.

 La vidéo s’y exhibe en effet comme artifice, presque toujours enregistrée et diffusée à vue, et illustre, en direct, sous des formes et échelles variées, l’enfermement des personnages dans leurs rêves éveillés, leurs névroses et leurs monologues fantasmagoriques. Projection sur gaze à l’avant-scène, grand écran de type 16/9 suspendu aux cintres, zooms et autres mises en abyme apparaissent comme des avatars du monologue intérieur romanesque. Ils plongent dans les intimités. L’espace est ainsi toujours fragmenté, et les vies juxtaposées. Communiquent-elles entre elles ? Avec difficulté…
 
Sur le plateau, chacun semble isolé mentalement et physiquement par sa grille de lecture du monde, son paradigme intérieur,  dit Pierre Bayard dans Enquête sur Hamlet, le dialogue de sourds. Cette solitude est ici  souvent redoublée par une prothèse technique : dictaphone, téléphone, ordinateur ou caméra permettent à chaque personnage de sur-cadrer, filtrer ou déformer le réel, comme si la technologie faisait écran, de façon matérielle et métaphorique. Cette prison symbolique peut être intériorisation d’interdits religieux ( Les Enfants de Jéhovah), mais aussi fulgurante prise de conscience de sa singularité, de sa mortalité ou de sa peur d’affronter le monde extérieur.

Ce langage scénique très personnel a valu au jeune Belge une ascension fulgurante : après un Ours d’argent à la Biennale de Venise et un spectacle  au Festival In d’Avignon (Notre peur de n’être) en 2014, il assure la direction du Théâtre National de Bruxelles depuis l’an dernier.

Avec sa dernière création, Black clouds, il a les mêmes  obsessions : pièce chorale, esthétique de type boîte noire, usage  fréquent de la caméra. Ici se croisent quatre destins : celui d’une pythie africaine, une divinité vengeresse juchée au sommet d’une décharge de matériel informatique que l’on fait brûler-en  émanent d’épaisses fumées noires-pour en récupérer le cuivre. D’où le titre menaçant  du texte.  Celui aussi d’un jeune homme qui  rêve de vie éternelle, via le transfert de ses données dans une machine, et enfin un couple mal assorti : une femme occidentale mûre, amoureuse d’un « brouteur », un de ces arnaqueurs basés en Afrique qui hameçonnent leurs proies sur le web.

 L’intérêt de ces histoires entremêlées est inégal et parfois ténu. La pièce commence par un morceau de bravoure, une sorte de fausse conférence mais un véritable hommage au célèbre génie informatique Aaron Swartz. Puissante, Valérie Bauchau prend la parole  dans la salle, debout devant le premier rang des spectateurs : «Je suis sa mère ». Interpellation directe et dérangeante.

Ce récit biographique retrace la lutte de cybermilitant, pionnier de l’ « open-source » et du partage des savoirs, son opposition au SOPA (Stop Online Piracy Act), loi américaine contre le piratage ; il défend la nécessité d’apprendre aux enfants le code informatique. En fonde de scène, un écran martèle à intervalles réguliers les dates : 1986-2013, bornes terrifiantes d’une vie.

Quand Aaron découvre à l’Université qu’une partie du savoir scientifique mondial est accessible  aux seuls détenteurs d’une carte American Express, il aspire, puis diffuse illégalement une base contenant des milliers de thèses. Poursuivi par le FBI, il finit par se suicider sous la pression. Les questions qu’il se posait, restent actuelles. Pourquoi apprendre ? Qui apprend ? Comment apprendre ? On a furieusement envie d’aller voir de plus près le parcours de ce jeune militant. Cette ouverture documentaire est si puissante qu’elle va rendre la fiction qui suit un peu falote.

 La pièce  se déroule ensuite selon l‘éthique des « hackers ». Cela débute par l’article 1 : « Toute information doit être libre. Se méfier des autorités. » On assiste à une mise en parallèle de deux moments forts: en 1984, année emblématique pour tous les lecteurs de George Orwell. A cour, Steve Jobs présente à cour sa «keynote », le premier Macintosh (avec des images prophétiques de Big Brother). Et à jardin, Thomas Sankara prononce à l’ONU en 1987 son fameux plaidoyer contre le remboursement de la dette…

Un rapprochement aussi hardi qu’Artara le nom hybride de la compagnie de Fabrice Murgia, fusionnant les noms d’Artaud, le brillant poète halluciné, et de Sankara, le charismatique panafricaniste. Il est bien question de chaque côté d’espoir et d’un appel à la libération de l’être humain, mais  ce rapprochement estempreint de cynisme. Se libérer, c’est consommer : la société Apple, cotée en bourse, deviendra davantage un instrument  d’aliénation, de surveillance et de pollution que d’émancipation, et l’Afrique en subira les conséquences : elle devient l’une des poubelles de la technologie mondiale, alors qu’elle souffre de la fracture numérique.

 La suite de la fable entrelace donc quatre histoires où il est toujours question d’informatique, de luttes Nord-Sud, de rêve d’immortalité et de toute puissance. A moins que ça ne soit de manque d’amour… Sur le plateau, deux Belges et deux Africains. Le personnage partisan de la robotisation de l’humain qui transfert ses battements cardiaques, sa mémoire visuelle et sonore dans une copie grandeur nature de l’E.T. de Spielberg est le plus faible, trop présent, mais surtout grotesque. Il apparaît comme un geek illuminé, une caricature, et ne permet pas de prendre au sérieux un sujet pourtant crucial  comme le transhumanisme.

Et son œil vidéo rappelle la série Black Mirror consacrée aux répercussions de l’usage du numérique dans nos sociétés, mais aussi les Google glasses qui, heureusement, n’ont pas, (pour l’instant) pas le succès escompté. Cette prolepse visionnaire assez pessimiste pourrait être effrayante, mais tout cela tire trop du côté de la farce. On n’y croit pas.

 On soupire de soulagement en constatant que les zinzins mégalomanes finissent eux aussi à la décharge. Mais la prophétesse ghanéenne aux yeux de glace (bouleversante Fatou Hane) nous harangue et nous maudit pour notre irresponsable exploitation de l’Afrique. En regard, le couple brouteur/Occidentale paumée est aussi convaincant et rappelle le très dérangeant film d’Ulrich Seidl Paradis : Amour. De là ,à faire des pirates africains des Robins des bois modernes… on ne sait, car le propos politique n’est pas très clair. David Murgia, son frère, lui aussi comédien et metteur en scène, maîtrise un discours politique plus incisif dans Discours à la nation d’Ascanio Celestino, (Voir Le Théâtre du Blog)  ou dans Liebman Renégat  de Riton Liebman.

 La dramaturgie, parfois confuse, percute et superpose, à l’image de l’Internet, toutes les histoires, sans hiérarchie ni jugement. Fabrice Murgia, comme il le dit lui-même, » expose des points de vue » et laisse le spectateur trancher. Mais cela laisse parfois la sensation d’un survol des sujets. On aurait notamment aimé mieux comprendre les motivations de cet Africain qui semble vivre ses arnaques comme de l’activisme révolutionnaire, et un retour de bâton de l’exploitation de son continent. Et cette femme qui paie pour avoir  une relation sexuelle ? Que ressent-elle ?

Il y a sans doute trop de personnages pour permettre un approfondissement des psychologies… Il en est de ces destins comme de l’habile usage de la vidéo et des lumières : des fenêtres surgissantes, des «pop-up ». Un monde discontinu où chacun vit dans sa boîte, avec peu de liens. A peine comprend-on que le destin du trans-humain se lit dans les nuages noirs d’Afrique où s’échinent des enfants intoxiqués. Qui sont les responsables ? Comment lutter ? On n’en saura pas plus.

 De ce spectacle, on retient une très belle maîtrise de la projection vidéo avec une technique époustouflante. Plastiquement, Black Clouds est un intelligent agglomérat de boîtes mentales, un magnifique miroir qui convoque les pouvoirs de la parole et entérine notre fascination pour l’image : on est hypnotisé par les projections de visages en gros plan, au détriment de l’acteur présent sur scène.

Les sujets politiques liés au numérique pourront toucher un public adolescent. La construction dramaturgique réactive avec habileté l’aspect militant du «hacking» Là où le terme piratage fait entendre : illégalité, violation, abordage sanglant, Fabrice Murgia réhabilite les connotations positives (en anglais, to hack : bricoler, modifier, bidouiller).  L’auteur et metteur en scène a cette capacité à hybrider les thèmes, les combats, les vies…

 Stéphanie Ruffier

 A Anvers, les 29 et 30 mars, ; à Dakar, les 12 et 13mars.


 

Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 

©eanLouis Fernandez

©JeanLouis Fernandez

Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

 Sombre Rivière, la création de cet artiste associé au Théâtre National de Strasbourg, s’annonce comme la clôture des spectacles précédents et une ouverture vers un nouveau cycle.  Avec une cohérence : les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie, inspirent ces récits de Passé – je ne sais où, qui revient; la crise des banlieues françaises se glisse dans Au Pied du mur sans porte et la guerre d’Algérie dans Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né.

Le matériau de Sombre Rivière évoque les blessures de la séparation entre Français dits de souche, une expression honteuse qui rappelle la séparation grotesque du noble et du bourgeois dans Georges Dandin, qui se pensent habilités à dominer les Français issus de l’immigration. Le fourmillement du monde donne rendez-vous à Lazare sur la scène. Foin des amertumes et chagrins, place au refus joyeux des ségrégations, à travers la mise en lumière privilégiée de l’imaginaire et ses pouvoirs : «Je veux qu’elle soit réelle, ma vie », dit Lazare. Les comédiens passent de la déclamation à la danse, du chant aux acrobaties, des revendications intimes au plaisir convivial de partager et d’échanger.

Olivier Leite, Mourad Musset et Julien Villa, casquette vissé  sur la tête et chemise imprimée, disent le peps du narrateur confident. Trois joyeux drilles qui se démènent et sautent tous les obstacles sans jamais se lasser, prêts à exister dans le seul plaisir d’être au-delà des ressassements plaintifs.Anne Baudoux, la collaboratrice, l’âme-sœur, s’amuse d’une présence qui illumine le plateau, et danse  avec une belle énergie. La musicienne et gracieuse Laurie Bellanca, la contrebassiste Veronika Soboljevski, l’actrice et chanteuse Ludmila Dabo, la musicienne et actrice inventive Julie Héga, le compositeur-interprète et batteur Louis Jeffroy: tous édifient un chœur enchanteur et festif qui ravit le spectateur bousculé.

 Sur le plateau, règne la bonne humeur, selon la scénographie déstructurée d’Olivier Brichet, avec mur-panneau de bois et portes qui claquent, symbolisant des temps récents et récurrents où l’on ferme encore la porte à l’intrus… à l’étranger.
 A l’arrière de la scène, surélevé, l’intérieur d’un modeste appartement, avant que les lumières de Christian Dubet n’exercent leur magie et ne fassent éclater les scintillements de l’univers fantastique des songes et des chorégraphies ludiques.

 Pour  Lazare, le théâtre peuple les solitudes de mondes autres, mêlant passé, présent et avenir, quand les disparus ont droit de cité dans la présence des vivants. Qu’elle soit langage quotidien ou écriture poétique, une parole rythmée s’initie et s’accomplit à travers les silences et les percussions vive des mots, le souffle de la marche et ce sentiment intime et précis d’exister, à l’écoute des battements du cœur.

 Une vitalité joyeuse et libératrice avec une volonté d’en découdre, dépasse les stigmates inscrits dans l’histoire de jeunes gens d’origine algérienne ou autre, qui ont fait l’expérience de la différence, sans reconnaissance ni espoir de trouver place : «Cela va être encore plus dur, après les attentats, pour ceux que certains en France appellent les Arabes … », s’inquiète et scande Lazare.

 Heureusement, en échange, la musique et les chansons raflent la mise scénique : des chants surmontent les blessures passées pour laisser advenir la force de vie. Musiques, voix et corps en mouvement racontent l’état d’une société et sa transcendance, après le chaos provoqué par les attentats meurtriers de 2015. Répondant à une veine autobiographique, Lazare raconte cette épreuve collective, ce besoin de comprendre en livrant ses sentiments à deux interlocuteurs privilégiés, sa mère, et son ami Claude Régy.

Les réponses de l’une et de l’autre ne sont pas formulées ici, seul le questionnement de celui qui refuse l’incompréhension, compose une argumentation poétique entêtante : « Ils s’explosent sous la pression/Ils viennent s’exploser les uns contre les autres/amis amis amis amis/ Ils ne sont pas contents d’être au monde/Ils ne sont pas contents de la discipline du monde/L’histoire de France gronde/Ils veulent absolument notre sang/Ils frappent et frappent encore/Veulent s’unir dans la mort. »

 En ce sens, Sombre Rivière de Lazare, métaphore au propre et au figuré des passages escarpés, physiques et moraux, à dépasser sur le chemin de toute existence, se rapproche, dans l’esprit, du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, Une Chambre en Inde, où elle cherche aussi à percer l’obscurité de nos temps présents, en analysant les pouvoirs du théâtre, entre réflexion et comédie. Avec l’humilité de reconnaître l’incapacité de la scène  à faire cesser la violence du monde, avec aussi la conscience d’une foi dans le théâtre, dans son élan et souffle de vie :« Les gens deviennent fous ? Mais  comment c’est arrivé ? Comment on en arrive là ? Ils disent qu’ils viennent de Dieu ils disent qu’ils sont les enfants de Dieu. Si ! Ils disent on est les enfants de Dieu ! Dieu ne tue pas les gens ?! »

 Entre révolte déclamée, libre envol de joutes verbales, chansons et musiques, Sombre Rivière entraîne à sa juste mesure, ce beau plaisir de débattre et de batailler.

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 25 mars,

Nouveau Théâtre de Montreuil, du 29 mars au 6 avril. Liberté /Scène nationale de Toulon, le 28 avril.

 

Le Horla,d’après Guy de Maupassant, mise en scène de Slimane Kacioui

Le Horla,d’après Guy de Maupassant, mise en scène de Slimane Kacioui

 

le horla Horla, un  néologisme créé par Guy de Maupassant. Peut-être composé de : hors la loi et de horsain en patois normand : étranger, avec la juxtaposition des mots «hors» et «là» où apparaît à la fois l’anormalité de cette créature, et sa présence. Démence du narrateur ou réalité des faits qu’il rapporte, comme dans Soudain l’été dernier chez Tennessee Williams? Guy de Maupassant avait l’impression de se voir à l’extérieur de lui, ou d’être  étranger à la personne qu’il voyait dans le miroir. Avec le suicide- auquel il avait pensé dans cette situation sans issue. Avec Le Horla, on retrouve cette fascination du double dans la littérature fantastique depuis Hoffmann (1776-1822) mais aussi l’intérêt de Guy de Maupassant pour l’hypnose et les travaux sur l’hystérie vers 1865 du grand neurologue Charcot à la Salpêtrière…

Un homme normal  sombre dans une grave  délire et voit vraiment un être invisible près de lui, qui se nourrit de sa vie pendant son sommeil. Est-il victime d’hallucinations ou bien d’un être surnaturel  qui fait de lui son esclave ? Il écrit son journal où il consigne  chaque jour les phénomènes auxquels  le soumet cet Horla, un être invisible donc potentiellement dangereux. Le narrateur croit qu’il a déplacé une page de livre, ou qu’il a bu de l’eau et du lait alors que les bouteilles sont rigoureusement fermées, ou  qu’il se glisse  entre  lui et son reflet de dans un miroir…

 Sur le petit plateau, juste des pendrillons noirs, une chaise en bois paillée et un tréteau. Florent Aumaitre, un jeune comédien sympathique aux yeux bleus, grand et mince, les cheveux blonds, a quelque chose de Pierre Richard, et il s’empare de ce conte, avec parfois un certain bonheur. Ce solo qui a déjà été beaucoup joué, est parfaitement rodé, mais la direction d’acteurs reste approximative. Et Florent Aumaitre va sans cesse du simple récit-ce qui aurait sans doute donné une autre dimension au spectacle-et l’interprétation d’un personnage schizophrène : gestuelle mal maîtrisée comme diction ne sont pas toujours au rendez-vous, et on reste sur sa faim, passé les dernières minutes. Adapter un conte, surtout fantastique, au théâtre: un exercice de haute voltige, surtout quand il est pratiqué en solo…

Il s’agit bien ici d’une fiction avec ce que cela représente d’illusion,  et cela donc met donc en jeu une relation entre un conteur et son public qui doit le trouver crédible… Une opération pas facile pour un metteur en scène obligé de naviguer à vue entre narration et confession en direct, d’un personnage unique  sur  un  plateau nu et dans un temps assez  court. Avec ici une sorte de mise en abyme, puisqu’il s’agit d’une auto-représentation, le conteur étant aussi le personnage central qui joue ses hallucinations devant nous. Avec une nette tendance au sur-jeu.

Et c’est là que cela ne va plus très bien. Malgré la bonne volonté de Florent Aumaitre, on s’ennuie un peu… Une fois de plus, le théâtre actuel fait flèche de tout bois et les metteurs en scène semblent préférer adapter de longs romans ou des contes pour un seul comédien-on le voit tous les ans dans le off à Avignon-plutôt que de s’attaquer à de vrais textes de théâtre, classiques ou contemporains. Avec tous les risques que cela comporte…

Philippe du Vignal

Théâtre Michel 8 Rue des Mathurins, Paris VIIIème. T: 01 42 65 35 02, à 19h.
jusqu’au 6 mai
les mardis et mercredis à 19h
dates supplémentaires : samedi 25 mars à 16h30, dimanche 26 mars 17h00, jeudi 4, vendredi 5 et samedi 6 mai à 19h00

Pièces, chorégraphie d’Ambra Senatore

 

Pièces, chorégraphie d’Ambra Senatore

 

IMG_0584Ambra Senatore, nouvelle directrice du Centre chorégraphique national de Nantes, mêle, comme à son habitude, danse et théâtre, dans un univers quotidien. Ici, un appartement : coin cuisine, à cour, coin salon, à jardin et une table basse, au centre, avec autour, des poufs rouges.

Dans ce décor familier, les personnages dialoguent autour d’un thé, à propos de situations banales, ou de petits faits-divers : la mort d’un chat, un récit de voyage au Japon… Ces phrases, répétées régulièrement, subissent des distorsions surréalistes, à la manière d’Eugène Ionesco ou de Nathalie Sarraute. La gestuelle, elle aussi répétitive, prend des tonalités burlesques à la Jacques Tati.

La belle bande-son de Jonathan Seilman et Ambra Senatore  rythme cette pièce d’une heure, conçue avec une précision d’horlogerie, avec des mouvements justes et bien contrôlés. La pièce tend progressivement vers l’absurde et ses différents tableaux s’enchaînent  en continu, même si les trois danseuses, dont Ambra Senatore et les deux danseurs évoluent rarement ensemble. La chorégraphe joue avec un humour distancié sur des situations étranges : «Je suis heureux que tu sois imparfaite», dit l’un d’eux au personnage interprété par la chorégraphe.

Une « imperfection » qui demande beaucoup de travail pour produire un divertissement théâtral légèrement dansé et décalé.

Jean Couturier

Théâtre des Abbesses 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris jusqu’au 19 mars.

theatredelaville-paris.com       

Je crois en un seul dieu de Stefano Massini

 

(C)Sonia Barcet

(C)Sonia Barcet

Je crois en un seul dieu de Stefano Massini, traduction d’Olivier Favier et Federica Martucci, mise en scène d’Arnaud Meunier

Le mot terrorisme renvoie à un affect destructeur, et à des passions déchaînées qui bousculent les relations internationales; la notion de guerre, représente alors dans des situations inégalitaires, l’arme suprême du faible ou du pauvre, comme les Palestiniens face à Israël. Dérive religieuse et extrémisme de certains intégristes musulmans ont obscurci la pratique de la violence, exercée par des mercenaires, endoctrinés ou non, ou par des fanatiques incontrôlables..

Arnaud Meunier qui  a déjà créé Chapitres de la chute, saga des Lehmann Brothers et Femme non-rééducable de Stefano Massini, met en scène ce texte où  trois femmes, dignes et respectables sont jouées par une seule comédienne de belle allure, Rachida Brakni. Avec un discours argumenté, elles éclairent, autour des années 2010, le conflit israélo-palestinien, à travers éclats de conscience étrangement similaires, avec des états d’angoisse et la sensation récurrentes d’un malaise bien ancré. Ennemies mais aussi complices qui s’ignorent, elles incarnent le conflit qui oppose Palestiniens et Israéliens sur fond de nationalismes juif et arabo-palestinien à dimension religieuse… Israël étant un Etat à majorité juive, et la Palestine majoritairement musulmane. Juive, chrétienne ou musulmane, la religion qui aurait dû relier les êtres, les sépare. S’imposent à l’esprit, à travers le terrorisme aux Etats-Unis et en Europe, les violentes tensions actuelles entre islamisme et christianisme, ou entre islamisme et judaïsme.

L’une de ces femmes, fille d’un garagiste, étudiante à l’université de Gaza, voit son avenir, un an avant sa mort dans l’attentat de Rishon Lezion au sud de Tel Aviv,  comme un don de soi, en martyre de la cause palestinienne. Bourreau mais aussi première victime de son attentat-suicide, elle perdra la vie  avec, entre autres, les deux autres narratrices, qui disparaissent et ressurgissent ici en alternance, étrangères les unes aux autres. La Palestinienne se livre délibérément à ce martyre, une notion transmise par l’islam chiite, puis instrumentalisée par une pédagogie terroriste. Plus âgée, la professeur d’histoire juive, proche de la gauche israélienne, évoque avec lucidité sa posture éthique, politique et sociale, un an avant l’attentat. Et elle découvre en elle, une part insoupçonnée, quand elle survit à un carnage :« Moi, je veux leur mort ? C’est ça que je veux ? Me venger ? Moi ? Moi qui fais partie des comités pour le dialogue ? Moi qui ai toujours pensé : nous devons trouver une issue ? Moi ? »

Ici,  dans cette parole féminine entrelacée, s’insère le monologue d’une soldate américaine qui arrive en renfort de la police locale israélienne, pour lutter contre le terrorisme actif. Un même destin fatal clôt le parcours raisonné et mis à distance de chacune : une expérience vécue, une aventure existentielle, un fragment lucide d’autobiographie. Pour ce texte, Nicolas Marie a imaginé un sol de moquette blanche duveteuse et des murs d’un beau gris perle, foncé en bas et pâle en haut, comme une brume cotonneuse qui envahirait l’espace, telle les fumées de la ville et des esprits…

Les bruits apparaissent ici feutrés comme pour que l’on entende mieux la douce voix claire de Rachida Brakni qui fait sourdre l’éclat symbolique d’une machine infernale, bombe artisanale ou humaine, ardemment intériorisée. Le public appréhende le récit sincère de celle qui se livre, et attend la déflagration. Rachida Brakni a toute l’élégance et la pudeur exigées dans la parole et la gestuelle, et sait chorégraphier avec grâce les volumes, avec mouvements de bras et petits pas de danse silencieux.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin Roosevelt Paris 8ème, jusqu’au 9 avril. T : 01 44 95 98 21.

Les Scènes du Jura-Scène nationale/Lons-le-Saunier (39), les 13 et 14 avril.

Théâtre des 3 Ponts à Castelnaudary (11), le 20 avril. Théâtre National de Nice, du 26 au 29 avril. Centre culturel de la Ricamarie (42), du 3 au 5 mai. Centre culturel Le Safran à Amiens (80), les 10 et 11 mai. Centre culturel Aragon d’Oyonnax (01), les 18 et 19 mai.

Le texte est publié chez l’Arche éditeur.

 

Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 Providence d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 © Pascal Gely

© Pascal Gely

Créé en novembre dernier à la Comédie de Reims, ce spectacle réunit à nouveau de fidèles comparses, Olivier Cadiot, Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux.

Depuis le début de leur compagnonnage en 1997 avec Le Colonel des Zouaves au Centre National Dramatique de Lorient, chacune de leurs créations est un événement. Et ici, le public découvre une fois de plus, un théâtre unique en son genre dans la création théâtrale contemporaine.

Le titre Providence, reprend celui de l’avant-dernier roman d’Olivier Cadiot dont est issue cette adaptation, à lui seul déjà riche de références diverses. Comment ne pas penser, en autres, au film d’Alain Resnais…  Elle réunit, sur un même plan dramaturgique, le son, la lumière, la musique mais aussi les arts plastiques, l’écriture et le langage. (Même si Olivier Cadiot dit qu’il n’a pas participé à la mise en scène). Et ces éléments-chacun dans son domaine-appuient un objet théâtral, poétique et sonore, plutôt qu’une pièce, au sens classique du terme. On se sent ici parfois un peu désorienté mais jamais perdu, surpris, oui comme emporté dans un ailleurs étrange qui ne manque point de sensualité: le personnage entre en conversation avec des magnétophones performants… Comme le dit Ludovic Lagarde, «L’action se situe au bord d’un lac dans une maison banale, mais pratique. (…) Le narrateur va y recevoir le public et réaliser une série de performances qui retracent les moments culminants de son existence.» Existence aux multiples visages : « Une créature se retourne contre son auteur; un jeune homme devient brusquement une vieille dame ; une jeune fille monte à la Capitale, et un homme âgé ne comprend plus rien. » En effet, nous assistons parfois un peu déroutés à toute une série d’histoires burlesques, mélancoliques, instructives, et on apprend, entre autres, que le mot « lac » signifie en sanscrit dépression. Ce long monologue commence  quand un homme aux pieds nus, en pantalon gris et chemise blanche, entre dans son salon et s’assoit sur un canapé design. Il se met alors à lire à haute voix ces lignes de Darwin qui, malade, raconte qu’il s’est fait installer une plante fleurie grimpante dont il observe, depuis son lit, l’évolution.

Dans Providence, ce troisième volet du triptyque, en regard des deux autres adaptations (Le Colonel des Zouaves, Un Mage en été), le rythme est plus lent et l’espace de jeu plus vaste. On ne retrouve pas ici autant le même humour qui se manifeste ici de façon plus souterraine. Plus sophistiquée aussi,  l’utilisation toute en finesse  du  son et de l’image. Comme, par exemple, le frottement de l’éponge sur le cuir du canapé, ou bien encore le jeu prodigieux de la voix de Laurent Poitrenaux qui passe par tous les timbres possibles, du chuchotement à l’aigu, ou au grave, etc.  Et certains extraits musicaux diffusés au même moment, laissent entendre une mélodie et non un bruit infernal, même quand ils sont de style opposé, comme celles de Franz Schubert et de Robert Ashley ! Le jeu des lumières est lui aussi parfait.

Chaque champ artistique entre avec les autres en correspondance harmonieuse ou dissonante, suivant le contexte. Ces diverses disciplines, loin d’illustrer le texte ou de le faire juste résonner, font partie intégrante du sens profond du texte et de l’esthétique du poète Olivier Cadiot. Dans une mise en scène de Ludovic Lagarde, réalisée avec intelligence et sensibilité.

Laurent Poitrenaux, quand il s’empare de ce monologue, met en voix plusieurs personnages ordinaires ou hauts en couleurs, avec l’agilité d’un acrobate et une riche palette vocale. Avec lui, la résonance dramatique de la langue envahit comme rarement l’espace. Seul en scène, comme dans Le Colonel des Zouaves et Un Mage en été, il hypnotise le public. Un seul interprète, un seul texte, un seul décor mais on sort saisi, au bout d’une heure trente, par autant de subtilité. Ce spectacle nous parle de notre monde, de l’écoulement du temps, de l’art, de la modernité et de la poésie ! Avec malice, précision mais aussi mélancolie. Belle et étrange création…

Elisabeth Naud

Spectacle vu au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris Xème, le 7 mars. T: 01 45 44 50 21.

Théâtre National de Strasbourg du 15 au 25 mars. Maison de la Culture d’Amiens du 29 au 31 mars.  

Comédie de Clermont-Ferrand, du 4 au 7 avril.   Le roman est édité chez P.O.L.

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