Les Loups, texte et mise en scène de Jean Le Peltier

Festival Impatience:

Les Loups, texte et mise en scène de Jean Le Peltier
        
les-loups-jean-le-peltier-300dpi-1024x728Une immense toile plastifiée, blanc gris nacré et froissée par endroits, envahit toute la surface du plateau et le mur du fond. Au centre,  une petite porte ronde et bleu pétrole d’un abri ? d’une tente?  Où sommes-nous? En Antarctique, avec des chercheurs chargés d’une mission scientifique. Les voilà déambulant tous en slip, courant en cercle, torse nu et en chaussettes. Moment d’une drôlerie irrésistible: ils se sont perdus ou ont perdu la boussole ? Seul, autre présence en ce lieu désertique et hostile, un pingouin joue du tambour et chante avec le timbre de Tom Waits.

Mais épuisés, perdant connaissance, nos chers scientifiques décident de rompre avec ce qui les lie à la civilisation, et de se comporter comme des loups. Vont-ils trouver ainsi une issue ? Il s’agit alors de transformer l’espace de glace en territoire, et le trio Cécile, Pierrick et Jean, en société. Atmosphère poétique et loufoque, spectacle entre absurde et conte philosophique. Cette pièce pleine d’humour sur la condition humaine, ses atouts et ses faiblesses, joyeusement menée au début, va progressivement s’essouffler.

De bons comédiens, une scénographie sobre mais évocatrice, un choix musical original mais  la fable se prend les pieds dans le tapis! En effet, l’auteur n’arrive pas à affiner sa dramaturgie et assez vite les personnages livrés à eux-même, se confrontent au degré zéro de l’«Humanité», une animalité qui est la seule à avoir un  langage articulé qui, ici, peut s’avérer plus brutal que des crocs et des griffes. Mais l’attention du public s’émousse, les personnages sont à la dérive… et le spectacle aussi!

Elisabeth Naud

Spectacle vu au Cent Quatre, 5 rue Curial Paris XIX ème. T. :01 53 35 50 00.

Le Festival Impatience se poursuit jusqu’au 12 décembre.  
 
 


Archives pour la catégorie critique

F(я)iction, spectacle de fin d’études, trentième promotion, mise en scène d’Antoine Rigot et Alice Ronfard de la compagnie des Colporteurs

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F(я)ICTION, spectacle de fin d’études, trentième promotion du Centre National des Arts du cirque, mise en scène d’Antoine Rigot et Alice Ronfard

Le C.N.A.C. est un établissement supérieur et de recherche. Inauguré en 1986 dans le cirque municipal de Châlons-en-Champagne construit à la fin du XIXe siècle par l’architecte Louis Gillet, et ensuite dans les années cinquante, voué à des matchs de catch… Inscrit au titre des Monuments historique depuis 1984,  il a aussi depuis trois ans, de nouveaux espaces de travail sur le site de la Marnaise, situé à proximité.

Il dépend du ministère de la Culture et attribue depuis 2015, le Dnsp AC -Diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque, à l’issue d’un cursus de trois ans en collaboration avec l’Ecole nationale des arts du cirque (Enacr) de Rosny-sous-Bois assurant la formation en première année. Et depuis 2012, le C.N.A.C. participe au Bac L-option arts du cirque,  au lycée Pierre Bayen de  Châlons-en-Champagne, et assure aussi des formations pour les professionnels du cirque…

La compagnie des Colporteurs  fondée en 96, s’associa à celle des Nouveaux Nez pour imaginer il y a dix ans, La Cascade, Pôle national des arts du cirque à Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) et produit et diffuse ses spectacles sous chapiteau. Antoine Rigot a été formé à l’Ecole Nationale du Cirque Annie Fratellini. Et Alice Ronfard a mis en scène une trentaine de pièces  au Canada et a récemment  Candide de Voltaire au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal où elle avait aussi créé L’Imposture (voir Le Théâtre du Blog).

D’abord les fleurs: sur le plateau nu du cirque, les dix-sept jeunes circassiens français mais venus aussi d’autres pays : Maroc, Argentine, Suisse, Grande Bretagne, Suède… présentent une série de numéros  des disciplines traditionnelles, ou plus récentes : bascule coréenne, fil, banquine, voltige, acrobatie, trapèze fixe, mât chinois, équilibres, tissu aérien, trapèze ballant, roue Cyr. Disciplines difficiles où, très humbles,ils font tous preuve d’une solidarité exemplaire dans un travail souvent dangereux, mais aussi d’une grande maîtrise technique et artistique. Et cela pendant une heure trente. Tout à fait impressionnant !

Oui, mais voilà : la direction des jeunes interprètes et la mise en scène n’ont rien à voir avec celles des remarquables présentations de fin d’études précédentes. Les numéros se succèdent mais souvent sans rythme et ne font pas spectacle. Et la référence à Shakespeare est des plus floues. «Inspirés par les thèmes que propose La Tempête, s’appuyant sur un travail d’écritures et d’improvisations, les Colporteurs ont invité ces jeunes artistes circassiens à partir à la recherche d’un un univers et d’une identité qui leur est propre et où tout est possible. Un monde inversé, celui de la création et du fantastique, de l’autre côté du miroir. Le défi était de parvenir à créer une forme autant théâtrale que circassienne, un cirque qui parle à la communauté, qui donne du sens à la performativité. »

On veut bien, mais cette note d’intention assez prétentieuse n’aboutit sur rien de bien convaincant… Quelle déception! Et pour un cirque qui, soi-disant, «donne du sens à la performativité», il faudra repasser ! Nous ne vous conseillons pas du tout ce pseudo-spectacle. Et encore une fois, les jeunes circassiens, leur énergie et le haut niveau de leurs performances ne sont pas ici en cause.

Philippe du Vignal

Centre national des Arts du Cirque, Châlons-en-Champagne (Marne) jusqu’au 15 décembre.

Paris,  Parc de la Villette, du 23 janvier au 17 février. Cirque Théâtre d’Elbeuf (Seine-Maritime). Pôle national Cirque-Normandie, dans le cadre du festival Spring, du 29 au 31 mars. Théâtre municipal de Charleville-Mézières (Ardennes), du  19 au  22 mars.
Le Manège, Scène nationale de Reims (Marne), du 12 au 14 avril. Montigny-lès-Metz  (Moselle), du 20 au 22 avril.

 

 

Richard II scène III, acte III

  3DDDFEFF-6895-4650-A96C-23F616DFC052Richard II de William Shakespeare, scène III, acte III

Richard II:

« Que doit faire le roi maintenant? Se soumettre? Le Roi le fera. Se déposer? Le roi acceptera. Perdre le nom de Roi? Au nom de Dieu, je le laisse filer. J’échange mes bijoux contre un chapelet, mon somptueux palais contre un couvent. Mes habits élégants contre un habit de mendiant. Mes verres décorés contre un plat en bois. Mon sceptre contre un bâton de marche. Mes sujets contre deux saints sculptés.  Et mon très grand royaume contre une petite tombe. Une toute petite, petite, petite tombe. Très sombre. Je consens même à être enterré sur la route royale, sur la route la plus fréquentée pour que les pieds de mes sujets puissent à toute heure, fouler la tête de leur souverain. Vivant, ils marchent bien sur mon cœur; une fois enterré, pourquoi pas sur ma tête. »

 

Bérénice Paysages, d’après Racine, mise en scène de Frédéric Fisbach

Bérénice Paysages, d’après Racine, mise en scène de Frédéric Fisbach

 BereniceUn homme, peut-être un acteur sorti de scène, se démaquille, boit, grignote et marmonne un texte à peine audible. Il consulte parfois son portable, écoute de la musique. On pénètre en quelque sorte dans l’intimité d’un comédien après une représentation. A voix basse, sous une lumière tamisée, il ne cesse de dire le texte de Racine, comme s’il le « déjouait », comme pour se l’enlever de la tête. Ou comme lors d’une italienne :répétition rapide par un acteur d’un texte sans les intonations, juste pour se le mettre en bouche. Parfois, il bute, et se reprend.

On fait le parallèle entre cet homme seul dans sa loge, et la pièce de Racine qui parle de séparation et de devoir. Bérénice, reine de Palestine, espère épouser Titus qui ne peut lui rendre son amour : il est empereur de Rome et  le mariage avec une étrangère lui est interdit. Bérénice dédaigne Antiochus, amoureux silencieux. Le comédien qui consulte régulièrement son téléphone, est peut-être, lui aussi,  un amant éconduit.

 Frédéric Fisbach revient à cette pièce, après l’avoir montée en 2001 : «Par amour pour cette langue, pour ce poème de la séparation. J’avais envie de faire entendre ce poème, quitte à le malmener un peu ; d’entrer dedans, de le découper, de l’épuiser, dans le corps d’une actrice ou d’un acteur. Cela fait longtemps que je cherchais un corps qui puisse accueillir ces paroles, un corps mi-homme/mi-femme, ou angélique et dont la voix nous emporte et fasse exister tour à tour Bérénice, Titus, Antiochus… Un corps poétique qui exalte cette langue. »

 Mathieu Montanier incarne cet homme féminin, avec des mouvements amples et graciles. Une partition difficile puisqu’il lui faut jouer souvent à voix basse et bousculer la petite musique naturelle de la versification. Il y arrive très bien, peut-être trop bien. On s’attend à une évolution, on se dit que peut-être ces silences mèneront vers quelque chose et on aimerait que les personnages pénètrent l’acteur et qu’ils s’incarnent en lui. Mais Mathieu Montanier reste fidèle à une rigueur sans concession, un peu austère pour le spectateur qui entend le texte avec difficulté, s’il ne le possède pas parfaitement. Et la diction de l’acteur met à mal la musique des vers, malgré une démarche cohérente et une mise en scène rigoureuse… Bref, un objet scénique original! Fréderic Fisbach présentera Convulsions d’Hakim Bah (voir Le Théâtre du Blog) à Théâtre Ouvert, du 18 janvier au 9 février, avec un travail habité de bruit et de fureur donc aux antipodes de cette Bérénice Paysages.

Julien Barsan

Jusqu’au 30 décembre, Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, Paris XI ème. T. : 01 48 06 72 343.

Macadam Animal, d’Olivia Rosenthal et Eryck Abecassis

Macadam Animal, d’Olivia Rosenthal et Eryck Abecassis

 

261DD365-ADF2-4C46-9B40-4CD4DECBA1DDIls sont là, dans le villes, furtifs et effrayants : rats, parasites, corbeaux de mauvaise augure. On les chasse, on dératise, on éradique. Pourtant, ils sont utiles à la  communauté urbaine : les rats tolérés, car l’équilibre de l’espèce est préservé, assureraient une grande part de l’élimination des ordures organiques. Du travail silencieux, mais efficace. Et les termites ? Toujours au pluriel : c’est leur vertigineuse organisation qui fait peur, et leur silence : ils (car Termite est masculin…) sapent nos maisons, rendent fragiles nos refuges, au lieu de travailler à leur tâche naturelle, qui est d’aérer la terre. Mais quelle terre en ville ? 

Olivia Rosenthal a choisi de réhabiliter les «nuisibles», ou du moins d’inviter à jeter un autre regard sur eux, et sur ce que la mondialisation du commerce déverse sur nous d’ «invasifs». Frelon d’Asie, crabes bleus du Mexique : leur exotisme fait peur, on n’est pas loin des fantasmes du «péril jaune» ou du “grand remplacemet“. Bien sûr, le propos d’Olivia Rosenthalest politique, mettant en images cette peur de l’autre qui gangrène le monde, l’animal étant le premier «autre», le plus proche. Elle insiste, dans une très belle et trop longue séquence vidéo, sur les énormes échanges de marchandises dans un port de containers. À peine quelques fourmis humaines : on assiste à un ballet de portiques et d’énormes tracteurs déplaçant les richesses cachées de la mondialisation. Mais les larves des crabes prennent aussi les cargos… On empêche le passage des hommes, mais les espèces sauvages se glissent où elles veulent. L‘argent et le profit aussi, déduisons-nous « en creux » de ces images. 

Macadam Animal  n’est pas à proprement parler un spectacle, mais plutôt une performance à trois avec un écran, une conteuse-conférencière et un musicien. Eryck Abecassis joue -on aurait envie d’écrire: jouit- de toutes les possibilités de son instrument électronique. Il peut le faire rugir, frissonner, chanter, siffler, évoquer et feutrer le cri du corbeau. Le foisonnement même des fils électriques, projetés en ombre sur l’écran, évoque une jungle. Même si l’on regrette qu’Olivia Rosenthal n’ait pas demandé un “regard extérieur“ qui ait fait “monter“ encore la performance, on ne peut qu’y être sensible, charmé et interrogé par son caractère poétique, politique et gentiment pédagogique. On n’oubliera pas les jolies images vidéo de l’introspection du corbeau : dois-je piquer du bec cette fraise, ou en ramasser trois ? Ni les réponses des enfants de Bobigny (Olivia Rosenthal y était en résidence) aux questions sur les animaux qu’ils connaissent : « j’ai vu un écureuil en vrai ! ». Bref, on a rarement l’occasion d’évoquer la mondialisation, les questions écologiques et même les questions philosophiques avec autant de poésie et d’humour.

Christine Friedel

MC 93 à Bobigny (93) jusqu’au 8/12 18h30 – T. 01 41 60 72 72 .

A lire, entre autres : Olivia Rosenthal Que font les Rennes après Noël (folio), prix du livre Inter 2011

Aglaé, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux, d’après les mots d’Aglaé


Aglaé, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux, d’après les mots d’Aglaé  C’est la reprise d’un spectacle joué l’an dernier avec grand succès (voir Le Théâtre du Blog). Nous sommes dans la salle Topor de quatre vingt-six places, assis en carré, autour de tabourets dispersés. Au dessus de nos têtes, des tuyaux lumineux dont l’intensité varie au fur et à mesure de ce véritable témoignage d’une prostituée de soixante-quinze ans qui exerce toujours son métier avec joie. Elle avait commencé dès douze ans avec les amis de son frère… Dans un coin, de nombreux verres qu’elle absorbe gaiement au fil du spectacle. Elle entre en combinaison noire, avec des lunettes excentriques. Il y a un palmier et une cigogne à chaque coin de la salle. «Très tôt, je rendais service, mais pas gratuit, ça m’intéressait, mais ne m’excitait pas. J’ai fait des branlettes à Sarcelles à mon frère Arthur, dans la cave de l’immeuble, l’argent, je m’en foutais. Pour mes parents, j’étais secrétaire de direction chez Alstom, j’en ai raconté des bobards!  (…) Je me suis mariée et j’ai fait un gosse, ça, c’est la vraie connerie de ma vie !»

 Elle enlève ses lunettes, circule parmi les spectateurs : «J’ai trop de personnalité, et en plus, je suis emmerdante, si j’avais pas mon fils, je serais complètement heureuse. Mon fils c’est ma plaie, c’est pour ça que j’ai lu des livres, après j’en ai soupé ! (…) Une pute, c’est pas une salope, y-a pas de honte, j’aime le client. Un jour, un client sort un martinet, il me demande de le fouetter avec ! Cela m’est arrivé à moi aussi …J’aimais ça, les spécialités et la rue, j’aimais aussi. Il est gendarme mon fils ! Un prince arabe, je l’appelais Loukoum, lui, je l’ai aimé.  Tout prince qu’il était, y tremblait ! Trop de fric, c’est de la merde, ça les rend fous. Cela me plait de plaire encore à mon âge… »

La lumière baisse. « J’ai pris huit ans, la prison c’est nul !  (…) Un jour mon mari m’a dit :  ça fait quinze ans qu’on s’aime pas ! Ils ont tous les droits, les flics. (….) Mes petits-enfants : « Qu’est-ce qu’elle fait Mémé? Mémé, elle suce des bites! » (…) T’es rien qu’un bout de bidoche quand tu poses, ça devrait être remboursé par la Sécurité Sociale pour les pauvres.(…) Mon fils devenu policier, il est chauve maintenant, mon fils, mon fils, mon fils ! »

La lumière baisse puis s’éteint. Un triomphe d’applaudissements salue cette extraordinaire performance à la fois joyeuse et désespérée d’une grande actrice, complice de toujours de Jean-Michel Rabeux, qui a aussi travaillé avec Claude Régy, Bruno Bayen, Jacques Lassalle, Philippe Adrien…

Edith Rappoport

Théâtre du Rond-Point 1 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIII ème, jusqu’au 30 décembre. T. : 01 44 95 88 00 

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Lettre à Helga de Bergvseinn Birgisson, mise en scène de Claude Bonin

 

Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson, mise en scène de Claude Bonin

GAL2-1Le roman épistolaire de cet écrivain islandais La Lettre à Helga, paru dans son pays en 2010, a été traduit notamment en français et a rencontré un grand succès. On est le 29 août 1997, le vieux Bjarni Gislasson, barbu, dresseur de chevaux en Islande, tripote une pierre devant un mur de planches derrière laquelle on perçoit des éclats lumineux. Il vit dans une cabane de pêcheur et raconte une mort, celle d’un amour violent qu’il n’a su partager jusqu’au bout.

«L’agonie a duré cinq ans! ». Il se lave, se remémore la séduction d’une jeune femme qu’il n’a pu suivre à la ville. «Je me mis à avoir envie de toi, Helga! Tu m’as tout dit !». Il vide des sacs pleins de laine de brebis qu’il tripote convulsivement. « J’étais expert-palpeur (…) J’ai compris que je ne réussirai jamais à me libérer de ton histoire… ». Le mur de planches s’abat et laisse apparaître un paysage de montagnes qui vibre au son de la musique de Nicolas Perrin.

Il touche les planches, en évoquant les caresses prodiguées à son amante : «Il y a ceux qui allument la flamme et ceux qui en profitent! Croire au bonheur et se l’approprier, les rêves s’envolent comme les panneaux qui s’écroulent. » Helga habite maintenant en ville avec l’enfant conçu avec son amant, et travaille à la télévision. «L’être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller! » Incapable de quitter sa lande, Bjarni y finira ses jours.

Un solo onirique sur l’amour de la terre d’Islande, bien interprété par Roland Depauw, avec de belles résonances artistiques, et musicales…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de Bois,  Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. jusqu’au 22 décembre. T. : 01 48 08 39 74.

Lettre à Helga est publié aux éditions Zulma (2013)

Sylvia, d’après Sylvia Plath, mise en scène de Fabrice Murgia, musique d’An Pierlé

 

Sylvia, d’après l’œuvre de Sylvia Plath, mise en scène de Fabrice Murgia, musique d’An Pierlé

 

© Hubert Amiel

© Hubert Amiel

Sylvia Plath (1932-1963) et Ted Hughes (1930-1998) furent un couple mythique de 56 à 63, et leurs œuvres poétiques rayonnent encore un peu partout dans le monde. La romancière néerlandaise Connie Palmen revient  avec une fable symbolique Ton histoire mon histoire.
L’Américaine rencontre l’Anglais en 1956, à une fête sur le campus de Cambridge. «Elle, la fougueuse Américaine, aux allures de star hollywoodienne, venue terminer un master de littérature anglaise, en Europe; lui, le beau gosse rêveur, foudroyé sur le coup par son double féminin. Quatre mois plus tard, ils sont mariés, animés par une même volonté de tout sacrifier à l’écriture.» Mais la réalité et les petites amertumes : failles de Sylvia et infidélités de Ted prennent le dessus. Et elle, à trente ans, se donne la mort une nuit de l’hiver 63, seule avec ses jeunes enfants, en se mettant la tête dans un four à gaz! Une vie gâchée malgré la force d’une écriture poétique dont la reconnaissance aura été tardive… Ce beau spectacle, entre théâtre, cinéma et musique, commence, et finit par ce même suicide avec quelques citations, entre autres, de Virginia Woolf qui s’est elle aussi suicidée, …

Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, s’empare de la vie  et de l’âme de l’artiste, à partir de ses journaux, nouvelles et essais. Il invente de façon magistrale un opéra pop original pour une chanteuse et des actrices, qui a été mis en musique par la comédienne et compositrice belge An Pierlé. Accompagnée de son quartette, elle chante la voix intérieure de l’héroïne: un univers à la fois sensuel, entre énergie pop et douce mélancolie souriante. Sur scène, un plateau de tournage avec décors mobiles: des escaliers menant à deux plateaux, à jardin et à cour. Avec, d’un côté, les musiciens, et de l’autre, la chanteuse au piano. Avant la représentation, défilent à l’écran, des extraits de films hollywoodiens des années cinquante avec des jeunes filles radieuses. Mais on le devine, elles finiront malheureusement selon Sylvia Plath, comme, sculptée par Duane Hanson (1925-1996), cette vulgaire et grosse Supermarket lady-Caddie ou Supermarket shopper, qu’il réalisa en 1969. Une triste représentation des classes moyennes féminine aux Etats-Unis, victimes de la société de consommation et manipulées par la publicité! Soit l’image inversée du rêve américain: des femmes encore jeunes qui n’ont rien plus rien d’attirant! «Je suis horrifiée de rejoindre l’expression du rêve américain dans mon désir d’avoir une maison et des enfants… C’est ironique, mon rêve à moi n’est pas le rêve américain: c’est écrire des histoires de femmes drôles et tendres. Mais je dois aussi être drôle et tendre, et non pas une femme désespérée, comme ma mère.»

A jardin, un studio pour enregistrer la voix de la narratrice au micro, et, à cour, la maison familiale où Sylvia, le plus souvent seule, est confinée dans un couloir étroit, accrochée à son téléphone noir. Les comédiennes incarnent tour à tour ce personnage, en passant de la gaieté à la peine… Des femmes actives qui échangent, prêtent, empruntent, et reprennent ou redonnent leur rôle dans une jolie danse. Soit l’occasion d’allers et retours sur la jeunesse festive de Sylvia. Fabrice Murgia recrée de petits halls d’investigation personnelle comme cette salle de bal estudiantine, ou un vestiaire où des jeunes femmes, doubles de l’héroïne, figures joyeuses du cinéma hollywoodien,  se déshabillent et s’habillent de jupes romantiques en tulle pour la fête, ou plus simples et colorées pour la vie de tous les jours.

Sur le plateau de tournage, un film en train de se faire et ses coulisses, un espace entre l’être et le rôle, la réalité et la fiction, le rêve et le quotidien. Avec une équipe de tournage au travail: «Coupez!» «Action!», autour de Juliette Van Dormael, la chef-opératrice aux commandes,  superposant les images, celles du film que l’on tourne, et celles des coulisses. Ils sont une vingtaine à venir saluer: comédiennes, techniciens, chanteuse… On échappe ici à ce que la poétesse redoutait: la mort de l’imagination. Avec, ici, un spectacle, à la fois tonique et espiègle, et le regard bienveillant de Fabrice Murgia sur le monde.

 Véronique Hotte

Les Théâtrales Charles Dullin, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine, les 5 et 6 décembre.

Le Central, La Louvière (Belgique), le 14 mars; Théâtres en Dracénie, Draguignan (Var), le 19 mars. Le Carré, Sainte-Maxime (Var), le 22 mars. Mars-Mons-Arts de la Scène, Mons (Belgique), le 26 mars.
Toneelhuis & Opera 21, de Singel, Anvers (Belgique), les 25 et 26 avril.
Operadagen festival, Rotterdam (Pays-Bas), le 20 mai.

Ton histoire mon histoire, traduction d’Arlette Ounanian, est publié chez Actes Sud.

Les Bouillonnantes textes de Nadège Prugnard et Koffi Kwahulé, mise en scène de Carole Thibaut

Les Bouillonnantes, textes de Nadège Prugnard et Koffi Kwahulé, mise en scène de Carole Thibaut

 

©Heloise Faure

©Heloise Faure

Elles bouillonnent, ces paroles de femmes, recueillies par Nadège Prugnard dans les campagnes du Bourbonnais, et par Koffi Kwahulé dans un quartier populaire de Montluçon. Recomposées par ces écrivain.e.s,  elles muent en un concert poético-rock, avec trois comédiennes et deux musicien.e.s, sur la musique de Camille Rocailleux.  Depuis qu’elle a pris la direction du théâtre des Îlets à Montluçon, Carole Thibaut mène un projet d’ancrage et de rencontres dans les territoires avoisinants, baptisé TIM (Territoire, Identité, Mémoire) : « Il s’agit de comprendre en profondeur (…) l’histoire d’un territoire rural, d’une petite ville bouleversée par le développement spectaculaire de l’industrie, puis par la fermeture des usines. De ces territoires, qu’on a appelés aussi les “zones blanches“ De cette histoire, il est plus que temps aujourd’hui, de faire récit »
 
Les Bouillonnantes qu’elle met en scène, s’inscrit dans cette démarche, parmi d’autres initiatives tout au long de la saison, notamment sur la mémoire ouvrière ou les questions migratoires. Mais, au-delà du documentaire, la pièce constitue un geste artistique. De ces écritures qui se croisent, celle de Nadège Prugnard est prépondérante, le spectacle se focalisant sur la question des femmes en milieu rural. «J’ai essayé de synthétiser ces paroles dans le champ du poétique, dit-elle, avec trois personnages. J’ai besoin de traverser tout cela par le poème et la chanson. »

Les récits de ce trio de solitudes s’entrelacent et se répondent: Lili, l’amoureuse, la rêveuse, rencontre Pierrot au bal des conscrits, au son d’une fanfare tonitruante qui joue Que je t’aime, de Johnny Hallyday… Elle dit son émoi avec délicatesse, incarnée par Valérie Schwarhz. «J’ai rougi /Que je t’aime il a dit /Et nos bouches se sont collées/Et nos langues avalées /Et nos corps enfoncés nos corps bouillonnaient/ Les pieds dans la flaque du 14 juillet… » Plus rude et guerrière, Rose (Nadège Prugnard)  essaye de s’en sortir, depuis qu’elle a enterré sa grand mère, et son chien…» Je suis seule, je suis Rose /je suis rien/ Je voulais être pilote de ligne mécanicienne, créer des œuvres métalliques, des tableaux de chaudronnerie, des maisons de fer mais je suis seule je suis rien je m’appelle Rose pleine d’épines et de chagrin (…) / Je suis quelqu’un /Je m’appelle Rose Mais personne/ Personne /ne s’en souvient »  Puis le long cri de Marianne (Carole Thibaut), femme de paysan, qui découvre son mari pendu, pour cause de dettes. «Désolée si je suis en colère mais aujourd’hui c’est mon mari que j’enterre (…) Une flaque de larmes (…) Ils crucifient l’agriculture, ils ne savent pas ce qu’ils font (…) la faucheuse est dans la pré… »

Dans ce spectacle à trois voix, celles de centaines de vies croisées par Nadège Prugnard, s’intercale les bribes d’un épisode plus urbain, conté par Koffi Kwahulé : la démolition d’un quartier. « Rasé. /Quelque chose qui était là̀ / Et quelque chose qui ne sera plus jamais là. /Rasé. /Ça a été comme un saut dans le vide./ Un peu comme quand on a coupé la tête au roi./  On l’a vu ça, La France, elle n’a plus été comme avant.(…)  Son texte Rasé fera l’objet d’un prochain spectacle.
De la disparition d’un pâté d’immeubles, à la déréliction et à la solitude des campagnes, les femmes racontent ces territoires perdus de la République, cette France périphérique dont les gens occupent aujourd’hui les carrefours, en gilet jaune. Elles prennent ici la parole et disent la colère populaire. Comme  Marianne qui parle pour les 738 agriculteurs suicidés en 2.016, chiffre au-dessous de la réalité selon une spectatrice, membre d’une association d’agricultrices, Dfam03 Allier, partie prenante de ce projet.

Ici, grâce au talent d’une équipe, des histoires issues de ce coin de France profonde deviennent une œuvre littéraire et théâtrale dont d’autres metteurs en scène pourraient s’emparer. Un pari tenu par Carole Thibaut: « Il s’agit de faire  résonner ce qui, de l’histoire de Montluçon et de ses environs, dessine une histoire universelle. (…) Il s’agit d’en faire surgir la poésie, d’ inventer des formes, des langages. »  Reste à faire voyager Les Bouillonnantes au-delà de leurs frontières.

Mireille Davidovici.

Spectacle créé au Théâtre de Îlets, du 4 au 7 décembre,  Espace Boris Vian, 27 rue des Faucheroux, Montluçon (Allier). T. :04 70 0386 13.

Association Dfam03 Allier : http://fdgeda03allier.canalblog.com/

Le Prince travesti ou l’Illustre Aventurier de Marivaux, mise en scène d’Yves Beaunesne

Le Prince travesti ou l’illustre aventurier de Marivaux, mise en scène d’Yves Beaunesne

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 Les comédiens-italiens ordinaires du roi créent Le Prince travesti, le 5 février 1724, une comédie héroïque «di cappa e spada » napolitaine de princes et roturiers -, ou une tragi-comédie manquée. « Une histoire où un prince destiné à régner se déguise en aventurier, où une princesse régnante devient amoureuse de cet aventurier et veut l’épouser, où un roi régnant se déguise lui aussi et se fait passer pour son propre ambassadeur, où un nigaud de valet risque de faire tourner à la tragédie ce carnaval. »

Une intrigue romanesque comme Marivaux aimait en inventer et où le prince de Léon se dit aventurier pour mieux explorer le monde, apprendre à gouverner, s’initier à une existence digne et humaniste et enfin rencontrer l’amour. Il sauve par hasard la princesse Hortense  qui sera veuve bientôt: un coup de foudre réciproque. Mais elle doit rejoindre son époux, et quitte à regret le prince. Il s’engage dans l’armée de la princesse de Barcelone où il remporte une victoire. Et  cette jeune femme est prête à lui livrer son cœur et le gouvernement. Mais Lélio retrouve à cette Cour, Hortense, la confidente de la princesse qui ignore que les deux premiers s’aiment en secret depuis qu’il l’a secourue. La princesse, incertaine, charge Hortense de sonder Lélio sur ses intentions.

Comédie d’amour entre Lélio, la princesse et Hortense mais aussi comédie politique lors de la guerre entre l’Aragon et la Castille au XII ème siècle puisque sont évoquées les relations  entre trois royaumes espagnols: Léon, Castille et Aragon. Cela se passe en France et pendant la Régence, cet entre-deux où s’ébranlent les valeurs monarchiques. Frédéric dirige depuis trente ans la politique de Barcelone : dissimulation, mépris et servitude du peuple, avec  déguisements et ruses chez les grands; le roi de Castille apparaît ainsi comme ambassadeur, Lélio tait son titre de Prince. Et du côté du peuple, Arlequin se livre à de basses intrigues. En proie à l’angoisse de ceux qui aiment et de ceux qui calculent pour obtenir argent et pouvoir, Frédéric envie Lélio qui pourrait lui voler la direction des affaires et fait appel à Arlequin pour discréditer son rival. Thomas Condemine crie et gesticule, en fait des tonnes mais valet à la fois nigaud et narquois, il s’essaie à l’acrobatie et aux sauts aériens. Et ce bon agent double vole cuillères en argent et  soutire des pièces d’or.

 Les actrices chantent l’amour, ses joies et ses peines dans des mélodies italiennes composées par Camille Rocailleux et d’une clarté radieuse. Les  chœurs d’hommes, sont justes et beaux, avec, au piano, Valentin Lambert. Maryne Sylf  est une princesse de Barcelone au port majestueux et à la voix cristalline. Elsa Guedj en Hortense, joue de ses sonorités vocales acidulées. Et Johanna Bonnet (Lisette) vive et dansante ne se laisse pas impressionner par son fieffé d’Arlequin.Jean-Claude Drouot (Frédéric) a une belle prestance en administrateur corrompu. Et qu’ils soient ici valets ou princes, les autres acteurs ont une indéniable présence physique. Nicolas Avinée en Lélio d’abord, puis Pierre-Ostoya Magnin  en ambassadeur, se contorsionnent sur un canapé, avec la gestuelle efficace de saltimbanques avisés. Mais toujours en correspondance antithétique avec la langue réglée de Marivaux.

 Damien Caille-Perret, a imaginé une  la scénographie somptueuse avec un mur au lointain,  fait d’un immense rideau rouge sombre et un grand escalier en fer qui descend en spirale des cintres jusqu’au plateau. Belle métaphore des rapports de classe entre le monde d’en haut et celui d’en bas. Il y a aussi un lustre magnifique dans le salon où trônent deux canapés de cuir. Les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz évoquent les années cinquante : pantalons larges pour les homme et robes seyantes pour les  femmes.

 Vertiges exquis de la langue: Marivaux n’en finit pas de ciseler ses armes, avant de lancer des pointes sémantiques. Bref, un texte fort  au rythme et à la musique exceptionnels : « Madame, il vous faut un prince ou un homme qui mérite de l’être, c’est la même chose (…) Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage, c’est la même chose (…) Donnez à vos sujets un souverain vertueux, ils se consoleront avec sa vertu du défaut de sa naissance. » Le bonheur de ce voyage théâtral : plaisir visuel de la scène et de ses acteurs, et plaisir d’entendre les voix et les musiques, tient aussi à la grande maîtrise d’Yves Beaunesne.

Véronique Hotte

Spectacle vu le  5 décembre à La Piscine-Théâtre Firmin Gémier, à Châtenay-Malabry.

Centre des Bords de Marne, Le-Perreux-sur-Marne le 10 janvier.Scènes du Golfe à Vannes, le 15 janvier.
Scène Nationale 71 à Malakoff, du 23 janvier au 1er février 2019. 
Théâtre Montansier à Versailles, du 6 au 10 février. Scène Nationale d’Alençon, le 26 février. Théâtre Jacques Cœur, Lattes, le 21 mars. Grand Théâtre de Calais, les 28 et 29 mars.

Maison de la Culture de Nevers, le 4 avril.

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