La Devise de François Bégaudeau mise en scène de Benoît Lambert

 

La Devise de François Bégaudeau mise en scène de Benoit Lambert

Image M-A Gagnaux et Y. Gasiorowski

Image M-A Gagnaux et Y. Gasiorowski

 Imaginez une classe de lycéens. Devant eux, un homme en costume-cravate, qui va faire une conférence sur notre devise nationale : Liberté, égalité, fraternité. «Chers jeunes», lance-t-il, raide comme la République derrière son pupitre, avant de s’aventurer dans une explication de texte …

« Chers jeunes, c’est écrit ? l’interrompt une jeune femme (…) j’ai cru que c’était une blague. Une sorte de parodie, quoi ? ». Elle est là pour le faire répéter et corriger ses postures, améliorer sa tenue et réfuter ses propos. Un duo entre les acteurs s’instaure, mi-sérieux mi-comique, pour décortiquer devant les élèves ces trois notions. Le conférencier les fait aussi participer en les interpellant : d’où viennent ces trois mots ? Ces principes sont-il vraiment respectés  dans notre société ?

 S’instaure alors un rapport triangulaire entre les deux personnages et leur public et, pour conclure, loisir est laissé à chacun de donner son avis sur cette devise mise à toutes les sauces et qui souvent sonne creux…

François Bégaudeau manie habilement la dialectique, mais son texte reste très ludique tout en donnant à réfléchir. Il en profite même pour soulever en passant des  thèmes épineux comme : laïcité, port du voile à l’école, exclusion, égalité des chances pour les enfants de la République, démocratie… Pédagogique, mais pas trop, cette performance de cinquante minutes garde toute sa légèreté avec Camille Roy et Paul Schirck, à peine plus âgés que leur auditoire. 

 Le spectacle, créé au Lycée Hippolyte-Fontaine de Dijon en 2015, a déjà été joué deux cent quarante-sept fois entre la Bourgogne-Franche-Comté et la Bretagne. Selon les acteurs,  les lycéens, d’abord sur la réserve, deviennent vite des spectateurs très réactifs qui rient mais qui se lancent aussi volontiers dans des débats pendant l’heure de discussion prévue après la représentation. Certains, surtout dans les établissements professionnels, découvrent, pour la première fois, le théâtre, et avec bonheur.

 La Devise fait partie d’un répertoire «à jouer partout» que le Théâtre Dijon/Bourgogne destine aux écoles. Après Bienvenue dans l’espèce humaine de Benoît Lambert, Qu’est-ce que le Théâtre ? d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert,  Fausse Suivante 1.5 (une variation sur une scène de cette œuvre de Marivaux) et Tartuffe 2.4 (une variation sur une scène de celle de Molière). A suivre donc.

 Mireille Davidovici

 Théâtre Paris-Villette 211 Avenue Jean Jaurès, Paris XIXème. T. 01 40 03 72 23  jusqu’au 24 juin.
www.theatre-paris-villette.fr

 En tournée dans les lycées :

Théâtre de Quinconces-L’Espal Le Mans, T. 02 43 50 21 50 du 20 novembre jusqu’au 1er décembre.

Lycée Charles De Gaulle Dijon   du 4 au 8 décembre,dans le cadre d’un temps fort dédié à la jeunesse, programmé au Théâtre Dijon-Bourgogne autour du Théâtre à jouer partout  avec six spectacles et des rencontres .
Théâtre Dijon-Bourgogne rue Danton, Dijon:  T.03 80 30 12 12

 La Devise est édité aux Solitaires Intempestifs, collection jeunesse

 


Archives pour la catégorie critique

El Baile, de Mathilde Monnier et Alan Pauls

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El Baile, de Mathilde Monnier  et Alan Pauls

 Où en est la danse populaire? La trouve-t-on encore chez nous, aux bals du 14 juillet, où les musiciens s’essoufflent pour la joie des enfants et de quelques couples plus très jeunes: fougue furieuse des uns, délicate chorégraphie des autres ? Déjà en 1981, Le Bal une création du Théâtre du Campagnol, racontait, en déroulant l’histoire de France (de la Libération, aux années cinquante), la fin des bals et d’une certaine idée du peuple. Et pourtant Mathilde Monnier, avec le souvenir transformé, fantasmé de ce spectacle,  sentait qu’il y avait quelque chose à chercher de ce côté-là. L’Argentine lui a donné, avec l’écrivain Alan Pauls comme «truchement», le terrain et le sens de sa recherche.

Le bal populaire: une salle, un parquet et une boule à facettes qui tourne au plafond: les hommes et femmes se rencontrent, s’exhibent, se cachent et se révèlent. On espère y oublier son quotidien,  auquel on n’échappe pas. À la solitude non plus. Mathilde Monnier a trouvé son « intérieur » dans un social club à Buenos-Aires.

 Ici, sur le plateau, douze danseurs, douze chaises, et un petit podium  soit un décor minimal, qui évoluera discrètement au fil des scènes, l’essentiel étant là, dans cet enclos de la danse. Dans la salle encore éclairée, les danseurs font leur entrée, comme dans Le Bal. Ce regard, est-il destiné au public ou au miroir ? Est-on à son avantage ? Les jeunes danseuses chaussent des escarpins avec des vêtements de sport, et la tenue des corps change alors, sans illusions.

Avec la musique, commencent les approches de séduction. Roulements de pelvis d’un garçon, réponse à contre-temps d’une fille, la danse est traversée de pulsions, échanges d’énergie et pannes. Elle trouve soudain son terrain commun, son rythme, puis le perd. Parfois la musique enregistrée est poussée de côté par la voix des interprètes: chant, cris, musique de bouche, elle produit comme une danse intérieure, sonore, née avec le mouvement même.

El Baile développe en une seule scène, quarante ans d’histoire de l’Argentine. Quarante ans d’amnésie, dirait Alan Pauls, et sans chronologie ni fil narratif. Inutile : la mémoire de la dictature, de la répression et des disparus habite malgré eux les corps des jeunes interprètes, qui ont été choisis avant tout pour leur personnalité. Ils évoquent-malgré eux-une jeunesse empêchée, explosée, ramenée à un ordre militaire, mais étourdie de musique et de foot.

 Ils ne savent rien et savent tout, et rejettent la mémoire dont on les charge, en gestes arrêtés soudain lâchés, en agressions et mouvements d’une tendre animalité. Guerre  entre hommes et femmes, amour, évocations «bling bling » et exhibitionnistes des années Mennen, avec l’argent et le sexe comme dernière raison de vivreEt enfin le tango, venu de très loin, de tous ces « transportés », esclaves et migrants qui peuplent l’Argentine, ouvre la pièce sur un moment d’émotion intense (on vous le laisse découvrir) et recrée un partage qui a permis à Mathilde Monnier de trouver une fin ouverte.

Chercher la danse là où elle est. Qu’est-ce qui avait fasciné la chorégraphe dans Le Bal, au point de  vouloir recréer ce spectacle unique en son genre, historique à plusieurs titres, qui a connu un succès étourdissant ? Sans doute, le fait qu’un metteur en scène de théâtre ait choisi des comédiens pour danser, les mettant dans un inconfort riche de possibilités. Au-delà de l’illustration de telle ou telle époque, de l’expression par les danses de l’évolution des comportements et des relations entre hommes et femmes, Le Bal les a mis en situation de créer bien autre chose, qui leur échappait.

À l’abri des personnages qu’ils sont allés chercher au fond d’eux mêmes, y compris comme êtres sociaux ; en cela ils deviennent véritablement auteurs du spectacle. À voir El Baile, on a le sentiment que Mathilde Monnier a rencontré l’inconscient du Bal. « Plus nous progressions, avec Alan Pauls et la dramaturge Véronique Timsit, et plus je me rapprochais du Bal», dit-elle. Une génération plus tard, sa pièce ranime un réseau de sens et d’émotions, nées pour Jean-Claude Penchenat  après avoir vu Kontakthof de Pina Bausch. On a presque envie de parler de «circulation des sèves inouïes» d’une œuvre à l’autre, à travers le temps.

El Baile, une pièce au présent, et assez forte pour porter-sans paroles-l’histoire d’un pays et un peu de celle du théâtre. Et plus que cela: elle a l’audace de plonger in vivo dans les vagues de la mémoire et de l’oubli, avec toute la vitalité de ses jeunes interprètes. Ce spectacle comptera, et les responsables des théâtres ne s’y sont pas trompés: à sa création, on comptait déjà plus d’une soixantaine de dates de tournée en France et en Belgique, à Berlin, Genève, et, bien sûr, en Argentine…

 Christine Friedel

Spectacle créé au Quai-Centre Dramatique National Angers/Pays-de-la-Loire. Festival Montpellier-Danse, les 25 et 26 juin.
Le Cuvier C.D.C. de Bordeaux les 29 et 30 juin.
Festival Tanz im August de Berlin, les 29 et 30 août. Et tournée à suivre jusqu’en avril 2018.

 Le Bal, film d’Ettore Scola est édité en DVD.

M. de Pourceaugnac de Molière

 

Monsieur de Pourceaugnac  de Molière, musique de Jean-Baptiste Lully, mise en scène de  Raphaël de Angelis

©Julien de Rosa

©Julien de Rosa

Cette comédie-ballet, la huitième de Molière, fut créée avec succès au château de Chambord en octobre 1669 puis un mois après à Paris, et fut ensuite jouée plus de quarante fois … Les Parisiens Éraste et Julie se rencontrent en secret pour qu’Oronte, le père de Julie, ne le sache pas! Il a en effet promise sa fille à Léonard de Pourceaugnac, un jeune bourgeois de Limoges. Les amoureux demandent à Nérine, une entremetteuse, et à Sbrigani, un Napolitain, de les aider. Bref, l’impitoyable machine à ridiculiser Pourceaugnac va se mettre en marche de façon à lui faire regagner au plus vite son cher Limoges…

Éraste dit ainsi reconnaître en lui un ancien ami, et Pourceaugnac acceptera son hospitalité. Sbrigani et Éraste,  pour soi-disant le protéger, persuadent alors deux médecins qu’il est fou,  et ils voudront lui faire saignées et lavements, comme dans Le Malade imaginaire.
 Sbrigani le persuadera de ne pas épouser Julie, une fille douteuse selon lui, mais elle dit aimer  Pourceaugnac. Lui, devenu méfiant quant à sa moralité, refuse de l’épouser. Puis deux femmes prétendent qu’il est leur mari et père de leurs enfants! Pourceaugnac, alors accusé de polygamie, doit vite fuir habillé en femme pour échapper à la justice. Sbrigani persuade alors Oronte que Pourceaugnac a enlevé Julie; Eraste va donc courir la «sauver», et Oronte acceptera enfin leur mariage.

Ici, cruauté,coups tordus et drôlerie font bon ménage avec le délire du principal intéressé, ce jeune ambitieux provincial n’a qu’un seul tort: vouloir se marier à une belle plante parisienne Donc sur un territoire qui ne lui appartient pas, il va devoir lutter férocement (petite revanche, dit-on, de Molière qui n’aurait pas été bien reçu à Limoges…) contre ses proches et des médecins incompétents. Notre amie Elisabeth Naud (voir Le Théâtre du Blog) avait beaucoup apprécié l’an passé la mise en scène par Clément Hervieu-Léger de cette pièce qui  continue à séduire les jeunes metteurs en scène.

Raphaël de Angelis s’est emparé à son tour de cette farce où ce pauvre Limougeaud qui a soif d’ascension sociale est tourné en ridicule, mais il n’a pas cherché à l’actualiser. Avec le formidable orchestre de La Rêveuse qui joue les intermède musicaux signés Jean-Baptiste Lully (viole de gambe, violon, théorbe, clavecin), trois chanteurs tout aussi formidables et six comédiens masqués de remarquable façon par Alaric Chagnard, Den et Candice Cousin. Ah! Les masques des médecins, quelle beauté, quelle vérité dans la noirceur ! 

 Jouer ainsi la convention trois siècles après n’a rien d’évident et il y faut un solide engagement.  Et il y a ici du meilleur, malgré quelques erreurs. Le meilleur d’abord, une direction très précise d’acteurs qui savent jouer masqués, redoutablement efficaces mais qui dansent bien aussi  (chorégraphie de Namkyung Kim). Comme entre autres, cette sorte de  ballet de mort des médecins au grand nez blanc autour de leur patient, qui rappelle la mise en scène légendaire du Médecin malgré lui (1952) de Gaston Baty.

Chez Molière comme chez Eugène Labiche, le provincial qui a soif d’ascension sociale, n’a pas intérêt à empiéter sur le territoire parisien, surtout quand il s’agit de mariage, sinon on lui fait vite comprendre qu’il a intérêt à regagner vite fait son pays d’origine…La morale vaut encore aussi maintenant d’une province à l’autre de notre cher hexagone! Ainsi un professeur d’origine provençale, enseignait depuis quarante ans dans une Ecole d’art de l’Est de la France  et s’est vu dire par à une collègue quand elle pensait repartir « chez elle »…

Rafaël de Angelis a eu l’intelligence de se soumettre aux contraintes d’une certaine convention: cela sert au mieux sa vision de la pièce. Et il y a ici, aux meilleurs moments, une véritable démesure, palpable, où le réalisme n’a rien à faire sinon dans les situations, par exemple  quand le metteur en scène multiplie les médecins traduisant ainsi l’obsession de Pourceaugnac qui les voit partout.

Et c’est cette conjugaison entre un texte ancré sur le réel et parfois parlé en pseudo-dialecte napolitain, picard, ou encore occitan du Limousin, et cette folie qui fait tout le sel de cette histoire burlesque où les médecins en prennent pour leur grade. Les Français au XVIIème siècle, on l’oublie trop souvent, ne parlaient pas tous français et dans les années 1960, on rencontrait encore au Pays basque, dans le Cantal ou l’Aveyron des gens âgés qui parlaient seulement en langue d’oc!

©Julien de Rosa

©Julien de Rosa

Soulignons la parfaite unité entre le jeu des comédiens, l’intervention des chanteurs, et celle de l’orchestre : tout cela participe d’une belle compréhension scénique. Rafaël de Angelis a eu aussi la bonne idée de faire intervenir quatre petites marionnettes à l’effigie de M. de Pourceaugnac qui vont rejoindre les acteurs et, à la fin, aussi stupide que sublime et grandiose, arrive une grande poupée, dans la grande tradition du Bread and Puppet, manipulée par une seule comédienne représentant un Léonard de Pourceaugnac, pathétique comme revenu des ses illusions.

Du côté des erreurs,  une importante  et qui, malheureusement nuit à cette belle réalisation : un stupide plateau pentu ne facilitant en rien les déplacements des comédiens, ce qui devrait pourtant être la raison d’être de toute scénographie. On ne voit pas non plus la nécessité d’un entracte qui casse le rythme et allonge cette farce qui dure un peu trop longtemps; il y a des longueurs dans cette seconde partie qui tient aussi à un texte moins sans doute moins solide,  et dont le rythme s’essouffle un peu. De ce côté-là, Rafaël de Angelis aurait intérêt à resserrer les boulons.

Mais sinon, malgré la chaleur étouffante dans la salle, vous ne serez pas déçu par cette édition 2017 de M. de Pourceaugnac. Et deux jeunes lycéennes près de nous ne cessaient de rire ; comme dit notre amie Christine Friedel, c’est toujours bon signe…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes,  Route du Champ de manœuvre, jusqu’au 2 juillet.

 

Journées de juin du Cons

 

Journées de juin des élèves de deuxième année du Conservatoire national supérieur d’art dramatique:

Characters d’après Tennessee Williams, Eugene O’Neill, Arthur Miller, atelier de Sandy Ouvrier

 

¢Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans le beau théâtre du Cons, a lieu une revisitation de scènes-culte des pièces des plus célèbres dramaturges américains (sous un titre anglais selon la manie actuelle mais bon !) qui sont entrées chez nous dans la légende, le plus souvent par le bais d’adaptations au cinéma. Il y a ici dans cette première partie d’une heure quarante avec des scènes de Paradis sur terre, Un tramway nommé désir, La Rose tatouée, La Chatte sur un toit brûlant, La Ménagerie de verre de Tennessee Williams mais aussi une scène de Désir sous les ormes et une autre d’Anne Cristie d’Eugène O’Neill et enfin une de Vue du Pont d’Arthur Miller. Mais faute de temps, nous n’avons pu voir la seconde partie consacrée surtout au Tramway nommé désir.

Sur le plateau nu, quelques praticables de hauteur différente, une baignoire et des meubles années cinquante comme un gros (et moche à souhait) canapé en skaï noir, des chaises de cuisine en stratifié jaune et bleu et à pieds en inox, comme les aiment Macha Makeieff et Jérôme Deschamps. Et cela donne quoi ? Plutôt de bonnes choses malgré une tendance à patiner un peu  vers la fin, ce qui est inévitable après plus d’une heure et demi. La seconde partie après entracte durait encore une heure vingt, ce qui est trop long. Mieux vaut juger ces scènes comme un travail d’atelier et non comme un spectacle, d’autant que Sandy Ouvrier a été obligée de sacrifier au sacro-saint passage de relais entre les élèves sur un même personnage pour leur donner à tous du grain à moudre ! Mais on les voit mieux que leurs copains dans Phèdres. Grâce sans doute à une plus grande proximité avec les personnages conçus par Tennessee Williams, il y a quand même déjà plus de soixante-dix ans, c’est à dire du temps de leurs arrières-grands-parents. Grâce aussi à une direction d’acteurs très précise (mais la diction n’était pas toujours au top, ce qui relève quand même du minimum syndical) et à une mise en place où il y a comme toujours chez Sandy Ouvrier de fabuleuses images scéniques avec de belles lumières…

Ici, pas de pronostics non plus sur ces futurs comédiens mais nous avons trouvé particulièrement justes et émouvantes les scènes de La Chatte sur un toit brûlant avec Palma Jurado Mc Alester et Louis Nelson, comme celle de La Ménagerie de verre avec Louis Orry Diqueiro et José Ndofusu Mbemba. Et, cerise sur le gâteau, il y avait une réelle unité de jeu, malgré le côté artificiel de ces présentations (il faudrait que Claire Lasne, la directrice s’attaque à ce problème) et on entend bien ces jeunes gens. Ce qui n’est pas si fréquent sur les scènes actuelles, même truffées de micros. Les élèves du Cons ont bien de la chance d’avoir une telle qualité d’enseignement qui, c’est un fait, a beaucoup progressé ces dernières années.

Nos Phèdres, Phèdre de Sénèque et Hippolyte de Robert Garnier, travail dirigé par Nada Strancar, collaboration artistique d’Anne Sée

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

On fait d’abord les présentations : Sénèque, ( Ier siècle avant  J.C.) conseiller  de Caligula puis de Néron avant d’être écarté de ses fonctions et obligé de se suicider a été aussi philosophe stoïcien.  Auteur de De la colère, De la vie heureuse ou De la brièveté de la vie, Lettres à Lucilius,  il a aussi écrit neuf  tragédies  dont les Troyennes, Médée, Œdipe et Phèdre qui seront à la base de nombreuses pièces  de notre  XVIIème siècle. Racine lui, cite juste le nom de Sénèque et reconnait surtout comme inspiration de sa Phèdre, celle d’Euripide (428 avant J.C.) dont l’Iphigénie à Aulis lui procura aussi la trame de son Iphigénie. Quant à Robert Garnier (1545-1590), il fit revivre la tragédie antique en France avec cet Hippolyte mais aussi avec une Antigone, inspirée de la tragédie de Sophocle. Sandy Ouvrier avait déjà il y a huit ans  fait travailler ses élèves (voir Le Théâtre du Blog) plusieurs scènes d’Hercule, Phèdre et Médée de Sénèque. Sénèque reste vingt siècles plus tard, un excellent dialoguiste avec des répliques étonnantes: «Il y a des criminels impunis, il n’y a pas de criminels paisibles.» Je suis une main qui rame sur une barque trop lourde.» Je suis trop vieille pour me faire complice d’un suicide» ou  « Le pouvoir fait rêver l’impossible ». Cela dit que fait-on de ce texte sur un plateau avec dix-sept apprentis-comédiens. Nada Stancar a essayé dans ces scènes de donner du gain à moudre à tout le monde. Ce qui, dans ce cas, est presque toujours  mission impossible, à moins d’y passer la nuit. Mais pourquoi voit-on aussi peu certains  qui semblent presque oubliés dans la distribution?

On oubliera la mise en scène (non  revendiquée et cela vaut mieux!)  qui fait la part belle aux stéréotypes du genre :portants en fond de scène, inversion des sexes des personnages, jeu face public en groupe statique, lumières rasantes, etc.  Pourtant l’entrée par les deux lourdes portes en chêne de cette bande de jeunes gens, tous en  robes et pantalons noirs (beaux costumes de Marie-Pierre Monnier, impressionnante de beauté laissait augurer le meilleur. Les élèves font tous leur travail-bonne diction et gestuelle impeccable (chose relativement récente dans cette vieille maison!) soigneusement encadrés par Nada Strancar. Et sans les béquilles de service du genre retransmission en gros plans vidéo, et micros HF (ils auraient même tendance à criailler sans raison). Nous nous refuserons au petit jeu illusoire des pronostics, mais deux jeunes acteurs ont ici une belle présence: Camille Constantin en Nourrice qui signe aussi une composition musicale qu’elle joue au violon, et Douglas Grauwels qui campe un Thésée d’une incontestable vérité. Comme le montre cet atelier, ces jeunes gens sont déjà des professionnels aguerris qui savent prendre possession d’un plateau que ce soit un monologue, une scène à plusieurs ou un chœur. Mais pourrait-on demander à Nada Strancar de leur interdire de faire cette espèce de salut grotesque, du genre fasciste, très à la mode depuis quelques années, pour remercier leur professeur et les régisseurs!

Philippe du Vignal 

Travaux présentés salle Louis Jouvet et au Théâtre du C.N.S.A.D. , 2 rue du Conservatoire Paris IXème, les 15, 16 et 17 juin. 

Night in White Satie-L’Adami fête Satie

 

¢Giovanni Cittadini Cesi

¢Giovanni Cittadini Cesi

Night in White Satie-L’Adami fête Satie, textes et musiques d’Erik Satie, conception, textes additionnels et mise en scène de Pierre Notte

 Après une tournée en Angleterre, Maurice Ravel donne, le 16 janvier 1911, un récital à la Société musicale indépendante, en compagnie de son ami Vines. Erik Satie est à l’honneur  de cette soirée  consacrée à ses œuvres comme Les Gymnopédies, Les Gnossiennes. Mais on va y découvrir aussi ses mystérieux Morceaux en forme de poire, dont le titre fantasque ouvre sur un univers étrange et envoûtant.

 Maurice Ravel et Vines interprètent ce morceau à quatre mains, sans même savoir si le principal intéressé, Erik Satie, se trouve dans la salle. Les relations entre les deux avaient été en effet, disons plutôt fluctuantes, mais Maurice Ravel a favorisé la diffusion de la musique du second qui a, via l’invention subversive de ses Gymnopédies, inspiré son célèbre Boléro…

Le marginal d’Arcueil dans sa solitude, avec ses collections de parapluies et de pipes, est un compositeur atypique dont la personnalité intrigue. Les Gymnopédies, pièces éthérées, que l’on associe parfois à l’Ambient Music for Airports (1978) de Brian Eno, qui s’est inspiré des compositeurs minimalistes américains  pour écrire une musique fondée sur un concept de nappes mélodieuses, ou de voix sur un fond sonore calme. Les Gymnopédies ne relèvent pas de la musique dite d’ameublement, a dit Erik Satie, mais seront, du moins, repérées comme telles, quand les interprètera John Cage, à la fin du XXème siècle,.

Petites histoires de la musique, avec rivalités, ralliements ou rejets: Erik Satie se montrera perfide quand Maurice Ravel ne voudra pas recevoir la Légion d’honneur: «Il la refuse mais toute sa musique l’accepte. « Vladimir Jankélévitch dit de cette froideur qu’elle ne refuse qu’un romantisme latent.

On connaît par ailleurs les affinités naturelles d’Erik Satie avec Dada et Francis Picabia;  son sens du gag s’associe à l’art du collage des surréalistes : superposition de matériaux, formes, couleurs, et sujets incompatibles, jusqu’à suggérer une quotidienneté absurde mais au moins aussi juste que celle à laquelle nous sommes habitués… Comme dans un rêve, écrivait Hélène Politis  en 1978 dans Ecrit pour Vladimir Jankélévitch.

 Précédant le mouvement Dada de plusieurs années, le compositeur illustre la mise en cause du langage, dans un désir vain de communication, avec une langue cocasse faite de ruptures de ton, coq-à-l’âne et confusions. Le compositeur et philosophe d’Arcueil considère les échanges verbaux sur un mode comique, nous incite à ne pas nous prendre trop au sérieux, et surtout à «ne pas prendre un air désagréable.»

 Pierre Notte a réalisé un spectacle malicieux et très  frais, avec des musiques d’Erik Satie, des paroles et chansons de Jean Cocteau, Francis Picabia, Claude Debussy, Igor Stravinsky, Vladimir Jankélévitch et Léon-Paul Fargue… Le metteur en scène s’est inspiré de la biographie d’Erik Satie de Romaric Gergorin   pour évoquer  les cabarets et le Tout-Paris des années 1920, le dadaïsme et  les personnages en vogue de son avant-garde artistique.

 L’humour grinçant et la mélancolie vacharde  du compositeur respirent ici naturellement, dans une boîte noire avec juste un piano à jardin dont  la souriante Donia Berriri joue à merveille, un paravent sombre au fond, un coin cuisine où l’on mange des mets, plats, viandes, fruits et légumes uniquement blancs… Mais cette boîte scénique obscure fait briller les couleurs illuminées du cabaret, des amusements nocturnes et des facéties de la vie qui tourbillonne.

Anita Robillard et Nelson-Rafael Madell échangent un verbe cocasse avec humour et interprètent des chansons drôles, avec parfois des sautillements chorégraphiés. La belle artiste qu’est la chanteuse Nicole Croisllle accompagne avec joie les acteurs. Kevin Mischel, lui, danse la mesure existentielle d’Erik Satie, avec un corps vu de dos d’abord, se pliant et se contorsionnant, jouant les moments douloureux et les questionnements intimes, se repliant et s’éloignant, gisant  immobile, avant de se relever et de se mouvoir avec grâce.

Pour les cent-cinquante ans de la naissance d’Erik Satie mort en 1925, l’Adami-Société des artistes interprètes, a eu l’heureuse idée de demander à Pierre Notte et au Théâtre du Rond-Point, un spectacle qui révèlerait les multiples facettes de l’interprète et compositeur. Mission accomplie, dans un superbe esprit festif…

 Véronique Hotte

Spectacle vu en avant première au Théâtre du Rond-Point, avenue Franklin Roosevelt Paris VIIIème en avant-première, le 12 juin.

Théâtre du Balcon, rue Guillaume Puy, 38 Rue Guillaume Puy, 84000 Avignon. T : 04 90 85 00 80, du 7 au 30 juillet à 22h15, relâche les 11, 18 et 25 juillet.

 

 

 

 

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

 

¢Marc Domage

¢Marc Domage

Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis

 Héritières du concours de danse de Bagnolet, ces Rencontres, dirigées depuis 2002 par Anita Mathieu, sont nomades et se déroulent en 2017 dans douze théâtres partenaires, couvrant ainsi un vaste territoire et un large public. Les Rencontres poursuivent leur croissance cette année avec vingt-neuf chorégraphes, dont des artistes confirmés, et d’autres peu connus du public. La soirée de clôture, au Nouveau Théâtre de Montreuil, nous a donné un aperçu de la diversité des invités.

Combat de carnaval et Carême, d’après Peter Brueghel l’Ancien, chorégraphie d’Olivia Grandville

Après avoir dansé pour Maguy Marin, Bob Wilson et rejoint la compagnie Dominique Bagouet, Olivia Granville crée maintenant ses spectacles dont Le Cabaret discrépant il y a quelques années, que nous avions beaucoup apprécié et qui continue sa tournée (voir Le Théâtre du blog).

Dans Combat de Carnaval et Carême* de Pieter Brueghel l’Ancien, peint en 1559, se font face les cortèges de Carnaval avec ses excès, et celui de Carême, avec son abstinence. Ces rivaux s’affrontent sur une place de marché très animée. Une voix off décrit le tableau, et les danseurs adoptent les postures et mimiques des personnages annoncés dans le beau texte de la chorégraphe, d’après celui de Claude Gaignebet *:  Carnaval et Carême sont, pour le premier sur un gros tonneau et pour le second, sur une chaise étroite montée sur un plateau en bois à quatre roues.

Ces cortèges respectifs, avec des personnages aux masques inquiétants, gueules enfarinées, colliers d’œufs ou avec un chapeau pointu pour Carnaval. Dispersés tout autour,  aveugles et estropiés, mendiants, danseurs, musiciens, joueurs de cartes ou aux dés… Olivia Granville sait traduire ce foisonnement de corps et de visages, avec dix danseurs, tous formidables, qui  vont, une heure durant, figurer tour à tour les quelque cent soixante personnages du tableau. Les interprètes réagissent aux consignes qu’on leur donne à voix haute, puis grâce à un casque audio, vont obéir aux ordres murmurés à l’oreille.

Olivia Grandville, après avoir dansé pour Maguy Marin, Bob Wilson et rejoint la compagnie Dominique Bagouet de 1989 à 1992, crée maintenant ses propres spectacles dont Le Cabaret discrépant en 2011 que nous avions beaucoup apprécié et qui continue sa tournée ( Voir Le Théâtre du blog). Elle poursuit ici une démarche déjà éprouvée dans Foules, son précédent spectacle, réalisé avec cent amateurs… «Il s’agit, dit-elle, de l’exploration d’une écriture, qui offre à voir une partition créée à l’oreille. Une pièce portée par la question du rythme, et un dispositif scénique pensé comme une installation. Faire avec ce qui advient, c’est à dire, au fond, tout ce qui est la réalité d’un spectacle définitivement vivant, irréductible à quelques pré-texte, ou sous texte que ce soit. Et au bout de la chaîne, un spectacle plus vivant que vivant (…).  Encore une fois, tenter la danse : «le perpétuel engendrement de la forme par les mouvements des corps », et, foisonnante ou minimale, la laisser parler. »

Une formidable énergie anime le plateau, dans un désordre organisé qui jamais ne tourne à vide. Les danseurs, aux physiques contrastés, incarnent à merveille les personnages populaires de cette fête villageoise. Avec des mimiques et une gestuelle toujours renouvelées, avec leur corpulence ou leur maigreur, ils dessinent un tableau sans cesse recomposé, au rythme soutenu de la danse. Narratif, expressionniste réaliste ou abstrait… Olivia Grandville a offert à ces Rencontres chorégraphiques un magnifique bouquet final !

It’s Time chorégraphie d’Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya, composition musicale d’Octavi Rumbau

It’s time est né, selon la note d’intention, « d’un intérêt partagé par le danseur et chorégraphe Albert Quesada et la compositrice Octavi Rumbau pour la manière dont les spectateurs perçoivent le temps, quand ils regardent une pièce ».

Trois danseurs vont, une heure durant, se confronter aux musiciens regroupés au centre du plateau sous un dais de tulle noir. Un violon, un violoncelle, un alto et un vibraphone emplissent l’espace de sonorités étouffées et.. pas toujours harmonieuses. Octavi Rumbau contracte puis étire le temps de manière cyclique, et Albert Quesada, Federica Porello, Zoltán Vakulya s’amusent à traduire cette musique, en décomposant les mouvements à l’extrême et en alternant rythmes lents et rapides.

Cette création, soporifique voudrait jouer sur la perception du temps mais distille un remarquable ennui et prive de danse ses interprètes… comme le public.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 16 juin au Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil. T. : 01 48 70 48 90.

* Le Combat de Carnaval et de Carême de Claude Gaignebet, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972,  vol. 27, no 2,‎ 1972, p. 313-345 (lire en ligne)

* Le tableau se trouve au Kunsthistorisches Museum de Vienne (Autriche).

 

Les oiseaux meurent facilement dans cette chambre

 

Les oiseaux meurent facilement dans cette chambre, d’après L’Arbre des Tropiques de Yukio Mishima par le collectif Le Grand Cerf bleu

image-362 Une jeune fille confinée dans sa chambre, et très malade, a conscience comme son frère, avec lequel elle vit une relation  incestueuse, que sa mort est imminente. Erotisme et mort, jeunesse et beauté, la tragédie de forces archaïques insondables va commencer. Lui, reste sous l’influence d’une mère désinvolte et égoïste qui semble vouloir se débarrasser du père autoritaire. Du coup, cette jeune fille va pousser son frère à en finir avec cette mère possiblement meurtrière.

 Milieu étroit, étouffant, la famille est ici vécue comme sensible et perverse; objet à la fois de culte et de haine, elle provoque des passions dévastatrices : « Famille, tu es le foyer de tous les vices de la société ; tu es la maison de retraite des femmes qui aiment leurs aises, le bagne du père de famille et l’enfer des enfants. »  écrivait déjà August Strindberg dans Le Fils de la servante… 

 La société des hommes a instauré un ordre où les relations sexuelles ne sont pas les mêmes que chez les dieux. Dans Œdipe, l’inceste est une faute très grave, puisqu’il nie l’existence même des générations, casse l’ordre de la Cité et provoque donc le chaos : les Grecs, comme Euripide, dans Andromaque, y voyaient la marque du désordre dans les civilisations non-grecques : «Toute la race des Barbares est ainsi faite/ Le père y couche avec la fille, le fils avec la mère / la sœur avec le frère. Les plus proches aussi s’entretuent / sans que nulle loi l’interdise.

L’inceste comme le désir incestueux caché, contraint ou consenti, sont représentés dans la littérature antique, classique et moderne, comme une passion consumant ses victimes et les conduisant au retrait, couvent ou exil, voire à la mort.

 Jean-Baptiste Tur se saisit de l’œuvre singulière de Yukio Mishima, pour en déplier les pans archaïques et tragiques. C’est une étape de travail: ses comédiens obéissent à l’exigence  gestuelle de l’esthétique du butô, cette danse, née au Japon dans les années 1960, qui exprime les souffrances de la société, entre bouddhisme et croyances shintôistes.

Un jeu qui tient d’une performance fascinante, entre paroles, silence et obscurité, avec une expression lente et aérienne de la détresse recelée physiquement et moralement chez ces victimes d’une passion interdite par la société…

Heidi-Eva Clavier (la jeune fille malade) joue aussi la mère, entourée de Guillaume Laloux, Gabriel Tur, Thomas Delperié qui ont une belle présence. Ils incarnent avec tact leur personnage, mais dansent et jouent aussi de la musique. L’art tragique d’aimer, en outrepassant les interdits, trouve ici une  indéniable vérité.

 Véronique Hotte

 Le spectacle a été joué à La Loge, 74 rue de Charonne Paris XI ème,  du 13 au 16 juin.

 

 

Je m’appelle, d’après un texte d’Enzo Cormann, de Garniouze

photo François Serveau

photo François Serveau

 

Je m’appelle, d’après un texte d’Enzo Cormann, de Garniouze  

On avait vu il y a deux ans, Garniouze, alias Christophe Lafargue de son vrai nom, dire de façon remarquable à Montpellier, dans la vieille ville, et à Capdenac (Aveyron) Les Soliloques du pauvre de Jehan Rictus, attelé à un lourd chariot. une création musicale de François Boutibou l’accompagnait tout au long du spectacle. Après avoir fait ses premières armes au cirque Archaos, à Okupa Mobil, il a travaillé avec le Phun, une compagnie de Haute-Garonne de théâtre de rue, bien connue pour la mise en place de potagers urbains. Garniouze promène ainsi une série de personnages pathétiques depuis une vingtaine d’années…

Sur une grande « sucette » de publicité sont projetés des images, et il décline devant les identités d’ouvriers morts très jeunes, au terme d’un vie de luttes douloureuses:  une lancinante cohorte de victimes d’un siècle de guerre économique mondiale. «Quels abîmes de silence, les tonitruantes parades de cette fin de XXème siècle, travestissement kitch de l’Histoire, s’acharnent-elles à emmurer ? »

Garniouze est ainsi successivement: Émilien Casselage, Ramon Rodriguez, Lucien Bonnefard, Karim Belkacem, Franck Lynch, tous nés au XXe siècle à Rodez, Tolède, Béziers, Fos-sur-Mer, Belfast…  Des typographes, mineurs, caristes, saisonniers agricoles, ouvriers dans l’industrie.  Un autre dépressif depuis la mort de sa femme, avec des tentatives de suicide en 1970. Un troisième agite un trousseau de clefs avec ses 3.000 francs de retraite mensuelle. Jean Munoz  lui est né à Valencia en 1952 :« Suis passé devant le juge avec mon bras cassé en bandoulière.! Ça fait trente ans que je galope en rue, mais me voici damné ! »

L’acteur pose un chien en plastique qui se trémousse, et soulève une petite tour Eiffel. «Cinquante-six ans, je suis en vie, c’est tout ce que je peux dire». Il soulève le chien, agite un trousseau de clefs : «Chaque jour, je pense à ces containers dans les cargos. Ils m’ont piqué des milliers d’heures, et les ont balancées dans le ciel et la mer (…) Ils m’ont interrogé trois jours et trois nuits en se relayant toutes les deux heures (…) Les Irlandais, ils ont ouvert les portes de l’hélicoptère et m’ont assis au bord du vide. J’ai passé ma main sur ma tête et tous mes cheveux sont tombés devant moi ! La liberté est un rêve. »

Sur une place ensoleillée parisienne, ce solo pathétique et douloureux  écrit par Enzo Cormann il a plus de vingt ans, reste malheureusement bien actuel!

Edith Rappoport  

Spectacle vu place Edmond Michelet à Paris, IV ème, juste  à côté du centre Georges Pompidou.

Livres et revues

 

Livres et revues

Laurence Louppe, une pensée vivante, cours au Cefedem Sud, en deux volumes, d’Anne-Tina Izquierdo

 Danseuse et professeur de danse, Anne-Tina Izquierdo a suivi la formation en culture chorégraphique de Laurence Louppe au Cefedem Sud d’Aubagne. Soit huit cours qu’elle a enregistrés  entre 2000 et 2003…
Les chorégraphes, enseignants et critiques connaissent bien ces deux livres fondamentaux que sont Poétique de la danse (1997) et Poétique de la danse suite (2007) qui ont été traduits en anglais et en allemand. Ces cours/ateliers de réflexion  donnés par Laurence Louppe en sont un peu comme le complément, et ont été transcrits ici mot à mot par Anne-Tiza Izquierdo. “La parole, dit-elle, est telle qu’entendue, c’est donc une écriture du parlé, une transcription littérale. Les seules modifications apportées sont celles nécessaires à la compréhension du sens. Il s’agit pour moi de transmettre littéralement la pensée de Laurence.”
 On comprend qu’elle ait pu être d’abord séduite par cette voix inimitable à la fois enfantine (il nous souvient que des gens nous disaient avoir eu ma petite fille au téléphone!) et bien sûr, par une pensée des plus brillantes mais pas toujours facile à cerner, même pour ses proches.

Laurence décédée il y a cinq ans d’une grave déficience neuronale, avait une vaste culture, à la fois, archéologique, littéraire-après avoir obtenu une agrégation de lettres modernes, elle avait commencé une thèse sur Colette-théâtrale, artistique, musicale, et elle enseigna aussi quelques mois dans une école d’art. Mais très déçue par le faible niveau de l’enseignement, et par les déplorables conditions financières, elle en démissionna très vite… et devint critique de danse, notamment à Libération et en même temps conférencière.

Elle n’était pas venue tout de suite à la danse contemporaine. Autrefois, dans les années 68, je l’avais emmenée voir  Messe pour le temps présent de Maurice Béjart (la révolution à l’époque par rapport au ballet classique!) puis les spectacles de Merce Cunningham qui n’était pas encore et de loin, l’icône qu’il est ensuite devenu. Mais elle n’avait pas encore envie d’écrire sur la danse et avait d’abord été chargée de la rubrique littéraire aux Chroniques de l’art vivant, dirigées par François Chevallier puis par Jean Clair.
Puis elle s’était dirigée (dans Art press notamment) vers la théorie, l’histoire et la critique de la danse en particulier, moderne, contemporaine, et baroque, et l’histoire du féminisme, sur laquelle elle avait déjà travaillé,  notamment quand elle avait enseigné à l’université de Lille.  

Passionnée par la danse indienne traditionnelle, elle suivit longtemps des cours de bharata natyam… Mais elle aimait aussi danser la bourrée dans un hameau du Cantal, tout proche de sa dernière demeure, la bourrée qui, rappelait-elle souvent, était à l’origine de la danse classique.
C’est toute cette cette culture étendue et cette pensée sur la pratique et la théorie artistiques que l’on retrouve dans les cours dispensés à Aubagne.

Dans le premier tome,  il y a, entre autres un bon chapitre sur l’esthétique de la réception et sur l’image et l’idée de cadrage, un compte-rendu d’un livre de Walter Benjamin qu’elle admirait beaucoup.
Il y a aussi une réflexion sur les photo des spectacles de danse et des  performances-qu’elle avait pratiquée une fois-qui donne, disait-elle, une visibilité à un évènement restant de l’ordre du confidentiel, voire de l’intime. Enfin Laurence essaye de préciser les choses quant aux traces indispensables de la chorégraphie  par l’écrit , la notation et l’iconographie. Un pont entre passé parfois ancien et présent, ce qui la passionnait… Mais elle met ainsi en garde ses élèves sur le danger d’une utilisation excessive de l’image dans la société contemporaine, rappelant l’avertissement de Merce Cunningham: “l’image qui va se séparer de votre corps”.

 Avec, tout au long de ce cours, un tricotage permanent entre l’expression du corps et les arts visuels dont elle a toujours été proche depuis son enfance :elle  connut de près, des peintres très proches de sa famille comme Pierre Tal Coat, Marguerite Louppe et son mari Maurice Brianchon, etc. (entre huit et treize ans, elle  réalisa beaucoup de petites  gouaches et aquarelles) et pratiqua, très jeune, la danse classique).

Dans ce livre, un des aspects les plus émouvants, pour ceux qui l’on connue, est la relation que l’on sent très bien ici, avec son auditoire, quand elle répond aux questions précises, notamment d’Anne-Tina Izquierdo, Marc Lawton, Elisabeth Schwartz…
Le second tome  est dans le même ligne, avec un cours sur l’émergence du concept de baroque et la fameuse sculpture du Bernin, L’Extase de Sainte Thérèse. Mais avec aussi une réflexion sur des tableaux où le thème central est le corps, comme La Mort de Bara de David ou Endymion de Girodet. Suivie bien entendu, de nombreuses connexions avec le travail de chorégraphes contemporains.
  Il y a aussi dans ce même tome, un autre cours assez pointu sur l’influence de la fameuse Judson Church à New York avec de nombreuses analyses, et des références à Yvonne Rainer, Marcel Duchamp, Allan  Kaprow, Alwin Nikolaïs, Merce Cunningham. Et il y a un bon historique du happening et une analyse quant à son influence sur les chorégraphies de Trisha Brown, décédée l’an dernier, qui était son amie.

 Il y a enfin en conclusion un témoignage de chacun des stagiaires sur la pratique de l’improvisation. Et une très intéressante bibliographie un apport capital pour ses stagiaires .
 C’est un livre pédagogique au meilleurs sens du terme, très vivant, et qu’Anne-Tina Izquierdo a eu raison d’écrire, et on doit l’en remercier. Parfois brut de décoffrage (il y a des fautes d’orthographe et des coquilles en rafales!), il aurait mérité une relecture. Mais on peut le recommander à tous ceux que concerne la danse contemporaine car il prolonge une pensée et  une expérience  artistique et théorique de premier ordre sur plus de vingt ans…

Philippe du Vignal

Editions L’Harmattan, volume I: 16, 50 € et volume 2: 15,50 €.

 

Béni soit l’exil, Propos d’un éditeur engagé, de Vladimir Dimitrijević, entretiens avec Gérard Conio

Qui était ce grand éditeur que l’on connait mal? Né en Serbie d’un père, prisonnier politique sous le régime communiste, qui lui avait conseillé de s’exiler il arriva en Suisse en 1954, devint ouvrier dans une usine horlogère puis employé  chez un libraire de Neufchâtel puis à Lausanne, où il fonda en 66, sa maison d’édition L’Age d’homme. Il réédita Le Journal intime d’Amie puis, à partir de 1973 dirigea une collection, Slavica reprints où il publia de nombreux écrivains slaves, comme Vassili Grossman, Alexandre Zinoviev, etc. Mais aussi des auteurs encore peu connus à l’époque comme le français Pierre Gripari  ou l’italien Eugenio Corti.
Il ouvrit ensuite une librairie L’Âge d’Homme à Lausanne et une autre à Paris, à l’angle de la Place Saint-Sulpice. Ecrivain il est l’auteur de La Stratégie de l’aveuglement, (1992), La Vie est un ballon rond (La Table ronde, 1998), un hymne au football, et en 1986, un livre d’entretiens, Personne déplacée.

Il condamna les raids de l’OTAN sur la Serbie et on lui reprocha une attitude ambiguë face au nationalisme de son pays d’origine. Ce qu’il supporta mal. Vladimir Dimitrijević, il y a juste six ans, le 27 juin, mourut dans un accident de la route près de Clamecy  (Yonne) : il conduisait de Lausanne à Paris, sa camionnette chargée de livres… Quel fin symbolique pour un éditeur !

Ce livre très riche résulte d’enregistrements d’entretiens qu’il eut avec notre collaborateur et ami Gérard Conio qui le connut la première fois, quand il lui demanda de traduire le dramaturge et auteur polonais Witkiewicz. Vladimir Dimitrijević devint son ami et fit ensuite paraître de nombreux textes de Gérard Conio sur Maïkowski, et sur le constructivisme russe, etc.. «  Nous partagions, dit Gérard Conio, les mêmes indignations, le même refus des étiquettes et des stigmatisations qui, aujourd’hui, ont remplacé l’usage normal de la pensée. »

C’était un homme d’une foi inébranlable dans la littérature et l’édition, jusqu’à mener une vie d’ascèse pour économiser et donc publier davantage. «Il avait mis en pratique, dit Gérard Conio, la parole de son père qui lui avait commandé de ne pas se rouiller. »
De ces formidables entretiens, on aurait envie de tout citer. Vladimir Dimitrijević avait une imposante culture, que ce soit en littérature comme en théâtre, et en même temps une pensée des plus aiguisée sur les systèmes politiques. Il pense entre autres que l’erreur des communistes est d’avoir abandonné l’idée des avant-gardes qu’ils avaient si bien portée au début de la révolution d’Octobre ». Mais il a aussi une étonnante clairvoyance sur l’art et les politiciens qui, dit-il, ont remplacé les prêtres, ou sur la littérature avec une idée qui l’a guidé tout au long de sa vie d’éditeur: celle de la grande valeur d’une littérature parallèle à l’officielle. Mais il refusait lucidement qu’on l’appelle un marginal.
Il a aussi des paroles incisives sur l’Eglise catholique, obsédée, dit-il, par le principe de faire du chiffre quant au nombre de pratiquants, ce que ne feraient pas les prêtres orthodoxes… Mais ce dont il parle sans doute le mieux : la seul littérature qu’il aime, celle ouverte au monde. Et les textes  sont surtout intéressants, dit-il, quand ils offrent une sorte de résistance, et qu’il faut faire un effort pour y entrer. « C’est une force qui entre en moi et me dilate. »

 Vladimir Dimitrijević et Gérard Conio sont passionnants quand ils parlent de la civilisation américaine et de la société occidentale. Le premier considère les Etats-Unis comme la nation la plus religieuse du monde où l’influence de l’Ancien testament est évidente, avec, entre autres, la formation de castes mais aussi la première civilisation de personnes déplacées… Et le second, un peu plus loin, lui fait remarquer avec lucidité que son catalogue d’éditeur comporte un grand nombre d’écrivains en rupture de ban avec leur société…

Allez, une dernière pour la route, quand Vladimir Dimitrijević parle du reportage avec un humour cinglant. Pour lui, les écrivains qui en ont fait (comme Egon Erwin Kisch ou Albert Londres, Georges Simenon  ou tant d’autres) sont ceux qui allaient voir les gens: « C’était des visions du monde par lesquelles on sortait de soi, mais quand on regarde aujourd’hui les reportages, on a l’impression que c’est de la publicité pour les grands hôtels. »

 N’hésitez pas à lire, puis à quitter et à reprendre ce gros livre (377 pages). Il se savoure; parfois dense et  mais impressionnant de lucidité, il est bourré d’intelligence, et d’un besoin essentiel chez son auteur:  exprimer lucidement les choses, parfois les petites et les plus banales mais aussi les plus proches de la vie. Au travers des mots, on trouve chez Vladimir Dimitrijević, une véritable vision du monde, celle d’une sorte de moine orthodoxe qui aura toujours vécu dans une grande richesse intérieure, véritable amoureux de l’expression littéraire qui aura été toute sa vie et toute sa passion : faire découvrir à ses lecteurs, le combat pour la liberté de ses écrivains.

Philippe du Vignal

Edition des Syrtes/L’Age d’homme. 18€

 

Grand Finale chorégraphie d’Hofesh Shechter

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Grand Finale, chorégraphie d’Hofesh Shechter

Une création mondiale! Cette danse pleine de furie et de nostalgie a ébranlé nos sens. «Quelque chose d’énorme, de violent, dit le chorégraphe,  est en train de se passer à l’échelle de la planète qui culbute dans une situation incontrôlée. Il ne s’agit pas de proposer une analyse mais de travailler sur les émotions autour de la vie et de la mort».

Le public est accueilli dans la grande Halle de la Villette dans les fumées et la chaleur. Après une première partie de cinquante-cinq minutes au début trop long, Grand Finale soudain s‘éveille et transforme la scène en zone de combats.  Avec une véritable danse de mort!
 Hofesh Shechter décline, comme à son habitude, une écriture chorégraphique avec une mobilité presque sauvage de ses danseurs, qu’ils dansent en groupe ou seuls. Leurs corps entrent dans une transe contrôlée, se courbent et se crispent, totalement pénétrés par une musique très présente et entêtante que le chorégraphe a créée lui-même. Dans leurs gestes, nous devinons parfois des lancés de grenades, coups de couteau…  Les corps se disloquent ou s’effondrent, et on évacue des hommes blessés ou morts…

Parfois les artistes se figent, et un danseur pousse un cri  inaudible et on pense au fameux Cri d’Edward Munch. De hauts murs mobiles viennent aussi obscurcir un plateau déjà souvent dans la pénombre. Au milieu de ces tableaux violents, six musiciens jouent des fragments de musique plus légers de Franz Lehar, et Piotr Tchaïkovski, transformant parfois la scène,  ou la salle pendant l’entracte, en une sorte de cabaret d’Europe centrale. Un entracte allonge inutilement la soirée, même si dans la deuxième partie de trente minutes, on retrouve la cadence fulgurante, les codes et le sens de cette danse qui crée l’émotion et qui dérange…

Jean Couturier

Parc de la Villette, Paris, XVIIIème du 14 au 24 juin, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville.
theatredelaville-paris.com       

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