Price de Steve Tesich,mise en scène de Rodolphe Dana

 

Price de Steve Tesich, traduction de Jeanine Hérisson, adaptation et dramaturgie de Rodolphe Dana et Nadir Legrand, mise en scène de Rodolphe Dana

©jean-louis Fernandez

©jean-louis Fernandez

Cet auteur américain est mal connu en Europe, est né en 1942  dans l’actuelle Serbie et mort en 1996 au Canada. Scénariste, dramaturge et romancier, il avait eu l’Award du Meilleur scénario original en 1979, pour le film La Bande des Quatre. Price, roman-culte aux Etats-Unis et dans une large mesure, autobiographique, se passe à East Chicago, une banlieue industrielle  pauvre, vers 1960. Dans un gymnase, un tout jeune homme, Daniel Price fait le point sur son échec à une compétition avec son entraîneur. Seul, assez désemparé, il a deux bons copains  qui, comme lui,  ne veulent absolument pas de la vie terne de leurs parents, comme assignés à résidence dans cette  banlieue où les jeunes sont condamnés au chômage.

Daniel a une drôle de famille : un père violent avec lui, qui avoue à son fils avoir été trahi par la mère : un soir d’été, elle a souri à un autre homme. Sans doute une brève histoire d’amour… Et Price a aussi une mère qui le fascine. Mais le père, un ouvrier usé par un travail à l’usine, très malade, finira par mourir. Daniel, lui, tombe amoureux d’une belle jeune fille, Rachel. Miracle qui lui permet d’échapper un peu à la lente agonie de son père et à la grisaille quotidienne. Conscient de la fin de son adolescence, il n’est plus aussi seul, mais Rachel lui a menti et le quittera. Encore une désillusion pour Daniel qui devra construire sa vie, en quittant sa mère devenue veuve, ce qu’il réussira à faire par le biais de l’écriture.

« Steve Tesich dépeint, de manière si singulière et si mature, dit  Rodolphe Dana, les tourments traversés par ce jeune homme, qu’immédiatement, l’identification a lieu. Nous devenons Daniel Price, nous nous reconnaissons en lui. Nous percevons le monde à travers ses sensations. Nous vivons avec lui chaque événement et chaque événement le modifie. » Oui, sans doute dans le roman, mais cela donne quoi sur le plateau ? Rien de bien passionnant ni convaincant. «Et ne nos inducas in tentationem», aurait de se rappeler Rodolphe Dana, séduit par ce roman d’initiation mais qui n’aurait jamais dû le porter sur un plateau… A partir d’un matériau romanesque-on sait les grandes difficultés qu’il y a à réussir ce type d’opération-il a le plus grand mal à construire une dramaturgie et à réaliser une mise en scène qui tiennent la route.
Rien ici n’est vraiment dans l’axe: une scénographie minimaliste mal conçue avec quelques lignes au sol d’un gymnase, et des cadres métalliques pour signifier les différents lieux de l’action, des bancs de vestiaire en lattes de bois; quant aux petites séquences se succèdent à un rythme cahotant, peu convaincantes et sans autre véritable fil rouge que le personnage de Daniel. Et cela rame pendant deux heures: tout ici, reste sec dans un grand espace tristounet.

Et Rodolphe Dana aurait pu nous épargner ces vieilles ficelles du théâtre contemporain comme encore les micros HF, le jeu dans la salle, ou ces comédiens qui restent assis en scène quand ils ne jouent pas ! Et il n’y a pas un gramme d’émotion dans cette mise en scène assez conventionnelle, sauf à de bien rares moments quand, par exemple, Daniel et Rachel font l‘amour. Les comédiens font ce qu’ils peuvent pour incarner ces silhouettes et sauver les meubles, en particulier Inès Cassigneul (Rachel), remarquable comme Françoise Gazio (la mère)  et Antoine Kahan (Daniel), presque tout le temps sur le plateau. Mais bon, rien à faire, le compte n’y est pas! Conseil d’ami: mieux vaut lire ou relire le roman.

 Philippe du Vignal

 T2G rue des  Grésillons Gennevilliers jusqu’au 2 décembre. 
Théâtre du Nord, Lille, du  5  au 9 décembre.

Du 10 au janvier, Théâtre Garonne, Toulouse. Les 2 et 3  février, 
TNBA, Bordeaux. Le  7 avril 
 La Scène Watteau, Nogent-sur-Marne.

Le texte est publié aux Editions Monsieur Toussaint Louverture.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Les Enfants Tanner, adaptation du roman de Robert Walser et mise en scène d’Hugues de la Salle

Les Enfants Tanner, traduction de Jean Launay, adaptation du roman de Robert Walser et mise en scène d’Hugues de la Salle

© Lisa Lesourd

© Lisa Lesourd

 Simon se distingue par sa proximité avec la nature qu’il sait lire, observer et de qui il apprend. D’une humeur aventureuse et poétique, il croque dans la vie, à sa façon : très personnelle, comme un artiste préromantique pour qui la Nature « crée éternellement des formes nouvelles, écrivait Goethe, tout est nouveau et c’est pourtant toujours la chose ancienne. Nous vivons en plein milieu d’elle, et lui sommes étrangers.»

 Au lointain, un écran vidéo comme recouvert d’un voile, support d’images en noir et blanc d’une forêt dont les cimes des arbres dont les branches mobiles s’élèvent au ciel. Leurs feuillages tremblants varient selon les vents et les saisons qui passent. Prétexte à la rêverie, l’arbre est une figure du vivant sur lequel le temps n’a pas de prise.
Et Simon s’engage d’instinct dans une contemplation presque inconsciente, et l’arbre lui fait voir le mouvement de la vie avec son cycle annuel, image de l’éternel recommencement.A ce paysage boisé, le jeune homme s’associe en secret. Le spectacle de la nature élève l’âme, et comme dans les voyages d’hiver des romantiques allemands; entre sensations émotives et intuitions, s’imposent la mélancolie et l’errance, le froid et la blancheur du ciel mais aussi le mal-être.  Mais Simon lui, ne souffre d’aucun malaise et affronte l’extérieur et les règles sociales.

La nature généreuse est une métaphore de son dynamisme, quand il surgit devant un rideau d’arbres : «Je m’appelle Tanner, Simon Tanner, et j’ai quatre frères et sœurs ; je suis le plus jeune de la famille et celui qui porte le moins d’espérances… » Enclin à lire et à écrire, Simon recherche un emploi chez un libraire, et se vante de posséder, malgré sa grande jeunesse, une certaine connaissance des hommes. « En un mot : sur ma balance de vendeur, l’amour des hommes sera en parfait équilibre avec la raison commerciale, laquelle me paraît tout aussi importante et nécessaire à la vie, qu’une âme aimante et généreuse. Je saurai trouver le juste milieu, soyez-en dès maintenant, convaincu. »

Un discours argumenté et convaincant avec des propos forts. Pourtant, le scénario se répètera, et Simon (Jonas Marmy) quittera volontairement  cet emploi, comme les suivants. Le docteur Klaus, son frère, lui inculque mais en vain le principe de réalité. S’enfermer dans l’ennui d’une fonction ou le vide d’un emploi, ne convient pas à Simon qui va aller libre, sans la moindre garantie financière, loger chez la rêveuse Klara, la fée et l’amante, avec un frère plus proche, Kaspar, artiste peintre. Sur scène, une lumière tamisée de suspensions, et sur les murs latéraux, d’anciennes petites lampes derrière un rideau de tulle tremblant ; des canapés, quelques chaises, une petite table et une lampe de chevet.

 Hedwig, leur sœur, institutrice, accueille  aussi Simon  mais lui dit de ne pas lui écrire quand il va partir: «Il ne faut pas que tu te croies obligé de me tenir au courant de tes futurs exploits. Néglige-moi comme tu l’as fait avant. A quoi bon nous écrire tous les deux ? » Un désenchantement qui prouve l’attachement réciproque de ces frères et sœurs depuis l’enfance. Simon revendique une vulnérabilité de perdant, l’ humilité d’un anonyme dans une âpre réalité, tout près du non-engagement voire de échec, et milite d’instinct contre ces temps brutaux où  les gens croient au pouvoir de l’argent. Plutôt que la réussite, le rêveur, lui, choisit la grâce poétique.

 Dans ce roman à la résonance orale comme le dit  le metteur en scène, s’entrecroisent des monologues sensibles, presque musicaux avec toute la fraîcheur et la spontanéité de la langue, introspective et poétique ; ou bien virulente et contestataire dans les dialogues. Le récit est transcrit sur l’écran vidéo, quand on passe d’un tableau à l’autre. Simon, ce jeune homme qui pourrait être le Robert Walser de son autobiographie est très attiré par les pouvoirs de la vie –hors de tout cabinet de travail- c’est à dire la promenade, l’errance,  et une curiosité profonde pour le monde et les hommes.

 Malicieux et enjoué, Simon sait écouter ceux qui l’aiment, et se tait. Le  roman est celui de la réalité sociale des emplois subalternes,  mais aussi un conte initiatique avec ses étapes d’apprentissage ; à travers les dialogues de théâtre, résonne ici une parole, et un jeu distancié, plein d’humour et d’ironie. Simon  a le mystère d’un jeune être qui veut en découdre, énergique, discoureur mais attentif, ou encore amoureux. Klaus et Kaspar (Alain Carbonnel et Romaric Séguin) sont deux frères, l’un réfléchi, et l’autre libre et passionné par l’art.

Klara (Laurène Brun) toute de bonté et  douceur, est la fée et la princesse de ce conte , un personnage presque irréel qui éprouve un amour intense pour Simon.Quant Hedwig, (Jeanne Vimal à la voix acidulée), elle manifeste un bonheur jubilatoire et un vrai sentiment pour ce frère subtil. Cette adaptation des Enfants Tanner mise en scène Hugues de La Salle, est une invitation littéraire à un voyage existentiel, où il dessine avec délicatesse et pertinence les personnages de Robert Walser.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre, 18 avenue de l’Insurrection Vitry-sur-Seine (Essonne) jusqu’au 21 novembre. T. : 01 46 81 75 50.
Le texte est publié aux éditions Gallimard.

Mon Amour fou d’Elsa Granat et Roxane Kaperski, mise en scène d’Elsa Granat

 

 

Mon Amour fou d’Elsa Granat et Roxane Kaperski, mise en scène d’Elsa Granat

 L’amour peut-il rendre fou ? Personne ne viendra contredire cette affirmation. Il suscite en chacun de nous, des sentiments contraires : heureux ou malheureux. Constructif ou destructif. Mon amour fou, ces mots sonnent comme la conclusion d’une histoire, son épilogue. Suite à un « chagrin » d’amour, (« traumatisme» serait plus juste),  Roxane Kasperski,  avec ce soliloque, nous invite à partager sa crise psychique et sa reconstruction personnelle.

Pourtant, la rencontre avec un homme s’annonçait comme venue du ciel : «Je dis à une amie, cet homme, c’est l’homme de ma vie, ce sera mon mari, et on va vivre une histoire extraordinaire.»… Mais la «maladie d’amour» va vite se muer en maladie mentale: folie et obsession. Devant l’incompréhensible, Roxane Kasperski, elle-même, soignera l’homme aimé : «Maternage qui, dans mon cas, a été doublé d’une irrésistible envie de me changer en héroïne de roman.
 Madame Bovary, Marguerite Gautier, Anna Karénine, Adèle Blanc-Sec.
 J’arrive.» Quelle en sera l’issue ? Monologue autobiographique, l’actrice «cicatrise en direct », et à travers ses mots, nous fait partager charnellement, ces thèmes complexes et universels que sont l’amour et la folie. Riche matière dramatique mais délicate. Ici, nous sommes en présence d’une folie profondément tragique.

Des sacs-poubelle blancs en rang sur tout l’espace, une table, une chaise… et la façon dont Roxane Kasperski joue avec son vêtement, tout cela entre en parfaite résonance avec ses paroles agitées, et nous conduit à l’intérieur de son cerveau ; elle ressasse, médite, appelle… Les vidéos, comme celle projetée sur le ventre de l’actrice, la rencontre sur la plage dans Un Homme et une femme de Claude Lelouch, ou bien des moments de silence, évoquent avec intensité la solitude de cette femme en détresse, blessée et isolée. Il y a ici une réelle maîtrise du rythme, entre texte fragmenté, lumière, son et corporalité : la tension et l’émotion ne cessent de grandir au fil du récit. Malgré une diction parfois un peu exagérée, la pièce se construit au fur et à mesure comme un puzzle, et le public se sent vite touché et concerné par cette histoire.

Le texte, écrit dans un premier temps puis joué par Roxane Kasperski, a été pour Elsa Granat une source dramatique hors du commun… En effet, dans le passage à la scène, elle a vécu avec  la metteuse en scène comme une seconde rencontre avec cette pièce. Et elles sont intervenues ensemble sur cette écriture autobiographique : «Je n’avais encore jamais monté de monologue, mais ce qu’elle me proposait, était tellement bouleversant (…) On a donc travaillé ensemble à réécrire son texte. (…) Mais, pour en faire du théâtre, il fallait trouver le bon endroit. ».

Pour Elsa Granat, la catharsis  qui semble opérer ici avec efficacité sur le public, est toujours possible  dans l’écriture contemporaine : «Comment, dit-elle, en partant d’une histoire personnelle, on pouvait faire un théâtre qui ait une puissance cathartique renouvelée. ». L’apparition de la crise psychique et l’évolution qui s’empare de l’actrice-témoin-il s’agit de sa propre déchirure et de celle de l’être aimé, un mari atteint de bipolarité-sont ici transposés théâtralement, avec une sensibilité et une justesse qui évitent pathos, clichés ou commentaires pesants : « Ça ? C’est une alliance. Oui, je suis mariée. C’est un peu compliqué, en fait. Oui. Comme tout le monde. Mon mari est bipolaire. Comme ta cousine ? C’est formidable. »  Et de façon progressive, comme dans le tracé d’une spirale, la conscience de cette jeune femme va se réveiller. «Tu vas me sauver, je suis tiré d’affaire. » Voilà. C’est cette phrase qui aurait dû faire remonter en moi, un vomi compulsif. Oui.» Mais cette lucidité, rendue aveugle par le sentiment amoureux, ne va pas revenir à nouveau, sans chaos, comme entre autres, un voyage de noces à Goa, en Inde, où lors d’une crise violente de son mari, elle se retrouve, loin de tout,  dans une situation tragique qu’elle doit seule maîtriser, coûte que coûte ! 

Face à l’incompréhensible, plusieurs questions sont évoquées, toutes en nuances au sein d’une parole fragmentée : comment  ai-je pu en arriver là ? Qui et quoi détruisent qui? Comment lutter contre ce manteau noir qui me poursuit, et «qui symbolise la résignation, selon Elsa Granat, en référence au «manteau noir de la mélancolie » dans Hamlet. » Et comment renaître ? Ce spectacle participe aussi d’un regard critique sur la façon dont on peut traiter, nommer, utiliser dans le langage quotidien et en société, les troubles mentaux et la souffrance endurée par cette maladie.

Pour ces artistes, il y a là une nécessité politique et éthique de rendre aux malades leur dignité, en respectant leur souffrance, et en sachant la nommer avec les justes mots : « C’est quoi être bipolaire? (…) L’ancien terme maniaco-dépressif, c’était bien plus clair, ça faisait peur, c’était pour eux, pour les vrais. Personne ne disait qu’il était maniaco-dépressif juste comme ça. C’est maintenant, c’est avec bipolaire qu’on ne sent plus la maladie. C’est devenu ordinaire. »

La pièce parle d’amour et de folie avec clairvoyance et humanité mais montre aussi à quel point la souffrance empêche cruellement le rapport à l’autre, aussi désiré soit-il. Un spectacle d’une belle et profonde interrogation existentielle. A voir !

Elisabeth Naud

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan Paris XIV ème. T. :  01 43 13 50 50, jusqu’au 21 novembre.

 

Notre Carmen d’après Georges Bizet, mise en scène de Franziska Kronfoth

 

Notre Carmen d’après Georges Bizet, par le collectif Hauen und stechen, mise en scène de Franziska Kronfoth

« Notre objectif, dit ce collectif berlinois, est de rajeunir le public de l’opéra et de demeurer un laboratoire performatif dans ce genre musical ! » Depuis 2012, il développe donc un théâtre musical qui entend dépasser les limites traditionnelles du genre. « Notre Carmen est un affront, elle devient monstrueuse, et ne croit plus à une liberté promise quelle qu’elle soit, mais exige une libération de cette implacable idéologie, qui sait même pervertir tout refus. Experte en travestissement, géante ébouriffée, ou vieille malodorante, notre Carmen développe des stratégies inédites et paie pour son audace effrontée, le prix de l’exclusion sociale. Elle n’est d’aucune fête, et n’est pas invitée. »

Les acteurs entrent derrière un porteur de lanterne qui présente les musiciens au fond du plateau, le chef d’orchestre a des oreilles de lapin, on voit une marche de personnages en noir et blanc vers la fabrique de tabac, des projections vidéo inondées de fumée, et une course en sac… «L’argent comme le tabac détruit le monde!» C’est, si on a bien compris  une sorte de déconstruction programmée de l’opéra de Georges Bizet et en plus des extraits directement diffusés sur scène, le collectif s’est aussi inspiré  de  Prénom Carmen de Jean-Luc Godard.

Le  rôle principal est interprété par différents acteurs et actrices : «Il s’agit d’exploser et d’exagérer à la fois cette image paradigmatique de la femme dans l’opéra » On veut bien mais on erre à la recherche de Carmen dont on parvient à retrouver des bribes dans la deuxième partie ! Mais entre temps la salle de l’Athénée s’est vidée de plus de la moitié du public après un entracte bienvenu.

Étrange spectacle ! Franziska Kronfoth la metteuse en scène et Julia Lwowski chorégraphe ont étudié la mise en scène d’opéra à l’école Hanns Eisler de Berlin, mais on a bien du mal à saisir le fil de ce spectacle déroutant …

 Edith Rappoport

Le spectacle s’est joué au Théâtre de l’Athénée, du 13  au 19 novembre. T : 01 53 05 19 19.

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Ateliers d’élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique

 

250px-Theatre_du_Conservatoire_Paris_CNSADAteliers d’élèves  du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique

 On a pu voir cette semaine les élèves de troisième année dans un texte  de Laurent Gaudé, écrit  spécialement pour eux et dans Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov. Une manière d’explorer plusieurs facettes de leur travail.

b076341f-d760-4268-b881-67a0ed50d08e Et les Colosses tomberont de Laurent Gaudé, mise en scène de Jean-Louis Martinelli

 Colosses aux pieds d’argile, les dictatures arabes ont été balayées par la vindicte populaire. « Qu’est-ce qui transforme une foule, en peuple ? », s’interroge l’auteur. Misant sur l’énergie des quinze jeunes acteurs, il leur a proposé un travail sur le thème de la Révolution : « Pour parler de cet élan, de cet appétit, de cette irrévérence tantôt joueuse, tantôt enragée de la jeunesse ». Le propos s’est vite resserré sur les printemps arabes, partis de la révolte tunisienne, et a pris la forme d’un récit collectif à voix multiples.

Jean-Louis Martinelli a construit un spectacle choral, où chacun prend la parole et existe aussi sur scène parmi une foule de personnages. Avec des costumes homogènes, mais légèrement différents les uns des autres qui vont aussi dans le sens d’une recherche sur la notion de collectivité. L’intérêt de solliciter des auteurs vivants est d’obtenir des textes sur mesure qui traitent de  thèmes en prise avec la réalité contemporaine et de réfléchir sur notre aujourd’hui. Les comédiens, très impliqués, se sont lancés dans cette aventure avec une grande maîtrise vocale et corporelle. L’auteur définit l’enjeu premier de ce travail : «Comment exister pleinement sur scène, comment inventer sa présence individuelle,  tout en étant une foule ? »

En évitant de développer des egos surdimensionnés, Jean-Louis Martinelli fait exister chaque personnalité avec une juste distance au public mais aussi entre chacun des interprètes. Quelques discours importés dans la pièce, comme celui de Louise Michel Aux citoyens de Paris, ou celui de La Boétie, Sur la Servitude volontaire, élargissent le propos et donnent l’occasion aux comédiens d’étoffer leur rôle. Mais, malgré une interprétation intelligente et habile, cela allonge inutilement le spectacle qui s’éternise. En intermède, The Times they’re a changing, une chanson de Bob Dylan offre, elle, une respiration et l’occasion de montrer les talents musicaux des jeunes acteurs.

63990993-91a4-48e9-9d9a-d35f86c3586a Les Trois Sœurs (Presque tout) d’Anton Tchekhov, mise en scène de Claire Lasne-Darcueil, accompagnée d’Anne Sée et d’Emmanuelle Wion

 Encore Les Trois Sœurs, dira-t-on! (voir Le Théâtre du Blog)  Mais ici, la pièce trouve une belle énergie, dans une version allégée  et avec une scénographie minimale:  sur un plateau nu, à jardin, un grand piano aux musiques porteuses d’ambiances. Quelques personnages comme Protopopov, Saliony, des serviteurs, ont été supprimés pour des questions de distribution. Pour les mêmes raisons, les trois sœurs sont dédoublées, avec une habile passage de relais après l’incendie. «À l’acte III, ce qui couvait, se met à brûler, ils sont tous en situation de crise, et ensuite, restent des ruines. », écrivait Alain Françon, quand il a monté la pièce.  Alors que tout bascule, le temps qui a passé sur les demoiselles, se concrétise ici par un changement de comédiennes : «Cette nuit, j’ai vieilli de dix ans », dit Olga.

  La pièce dans cette adaptation en deux petites heures, effectuée sous la supervision d’André Markowicz, auteur, avec Françoise Morvan de la traduction française, se resserre sur l’entourage immédiat des protagonistes, et gagne en énergie et en clarté. L’intrigue se développe sur quatre ans, et, pour symboliser le passage des saisons , des pétales de fleurs, la neige, des feuilles mortes tombent des cintres, offrant de belles atmosphères soulignées par Thomas Lavoine, au piano. D’un acte à l’autre, l’ensemble de la troupe se lance dans de gracieux intermèdes dansés.

 Dans cet espace épuré, les comédiens  jouent avec une grande justesse. Claire Lasne-Darcueil a privilégié les contacts physiques entre les personnages. Au début de l’acte l, Olga, Irina et Macha entrent en scène dans une étroite accolade et resteront longtemps groupées. Elles ne font qu’un,  avant d’exprimer leur individualité. Les , embrassades sont fréquentes, et ce travail corporel permet aux élèves d’exprimer d’abord la légèreté des premières séquences, puis, au fur et à mesure, les désillusions des trois sœurs  qui attendant l’amour, et le mal-être de leurs proches qui végètent dans ce trou de province,. Espoirs déçus, jeunesse envolée, mariages ratés ! Reste le travail…  Anton Tchekhov (1864-1904) évoque la détresse de la bourgeoisie russe de la fin du XIX ème siècle, et la clairvoyance de ses héroïnes, que nous transmettent les six comédiennes, semble annonciatrice des révolutions à venir : « Une tempête se prépare, elle balayera la paresse, dans trente ans tout au plus, chaque homme travaillera », dit l’un des personnages. « Il faut travailler, travailler », répète Irina, quand s’éteignent ses rêves de jeune fille…

 Rien de pesant ici, malgré une certaine amertume : « Je suis resté en arrière comme un vieil oiseau migrateur qui ne peut plus voler », philosophe le vieux docteur.  « Une vie manquée », dit Macha, quand son amant Verchinine s’en va. La direction d’acteurs et la dramaturgie mettent en valeur les principaux enjeux de la pièce et permettent d’apprécier le beau potentiel de ces apprentis-comédiens. Mais dommage ! Il y a eu seulement quatre représentations…

 Mireille Davidovici

Ateliers d’élèves du 15 au 18 novembre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, 2 bis rue du Conservatoire, Paris IXème T. : 01 42 46 12 91.

 

Dom Juan de Molière, mise en scène de Marie-José Malis

Dom Juan de Molière, mise en scène  de Marie-José Malis

 

 

photo : Willy Vainqueur

photo : Willy Vainqueur

La Commune-Centre dramatique National d’Aubervilliers- que beaucoup de ses fidèles aimeraient  voir porter le nom de Jack Ralite, depuis la disparition la semaine dernière de l’homme de culture et ancien maire ( voir Le Théâtre du Blog) est dirigé par Marie-José Malis. Elle nous offre une vision pertinente de la rencontre amoureuse dans Dom Juan : « Il se tient, au seul instant de la rencontre. Il est l’homme qui est entièrement disponible à la puissance de capture, de captation par l’autre, du désir de la femme qui est autre. Il s’en tient là… »

 Molière  fait ici l’éloge du moment d’une rencontre entre deux êtres, avec la puissance d’altération de l’un par l’autre que cela suppose. L’amour se place d’emblée  à une hauteur sublime, composant ainsi une puissance existentielle majeure : il constitue l’être et lui fait mal à la fois. La passion ? Des parcelles dont on n’atteint jamais la dimension d’ensemble…

 Ce Dom Juan n’est pas celui de Tirso de Molina, un  Burlador sévillan, un abuseur qui ment, trompe et séduit. Car, ici,  à chaque fois qu’il parle, « l’épouseur du genre humain »selon Sganarelle, dit la vérité.  C’est «un homme qui est là pour dire qu’on peut aimer plusieurs femmes à la fois et qu’on peut fonder là-dessus une nouvelle éthique », hors de toute fidélité. Un pas en avant par rapport à l’époque de Molière, une tension vers le temps futur selon la metteuse en scène..

Le mythe de ce personnages subversif est moderne et les artistes le convoquent régulièrement dans leur œuvre, tel Rainer Werner Fassbinder à la fin du XX ème siècle,  Chez ce personnages la vie dépend de son seul désir,  et il n’a de comptes à rendre à personne, partenaire ou proche. Et honorer la nature en soi, la jouissance, selon un matérialisme philosophique pré-XVIII ème siècle, c’est se choisir une vie impossible de paria, quand bien même le séducteur se prévaut de rendre hommage à la dignité singulière de l’autre. Ainsi, il se dédouane librement de tout méfait imposé au partenaire/adversaire, en déclarant qu’il initie l’autre à la découverte de son propre désir…

Elvire et les paysannes Charlotte et Mathurine pourraient remercier le séducteur de les avoir révélées à elles-mêmes,  d’être enfin des  consciences désirantes -,  et de ne pas lui en vouloir. Le Pauvre (Amidou Berte) ne renie pas sa foi,  et recèle une humanité que Dom Juan admire. Et quand Dom Louis, son  père, répète à  son fils indigne que « La naissance n’est rien où la vertu n’est pas », ce libertin  de Dom Juan se défend de toute culpabilité, et se lance dans une déclamation sur l’hypocrisie des dévots, extraite du Tartuffe.

Le spectacle-près de cinq heures ! -est monté avec une précision d’horlogerie, mais bien entendu le rythme,vers la fin, s‘épuise. Malgré le  jeu des comédiens fidèles à Marie-José Malis, comme Olivier Horeau, en Sganarelle représentant d’une condition sociale qu’il analyse intelligemment, et qui le joue avec humour. En costume d’époque à l’espagnole, il retire puis remet sa perruque,  presque lucide quand aux  jeux qui se passent autour de lui, même quand Dom Juan le siffle comme un chien. Juan Antonio Crespillo, l’interprète en bellâtre désenchanté à la mise soignée. Il esquisse quelques pas de flamenco, rappelant à ses proches comme  au public quel seigneur il est,  pour faire preuve de courage, quand les frères d’Elvire viennent la venger.

Sylvia Etcheto  joue une Elvire, épouse outragée, en costume simple et majestueux, qui reste naturellement digne et œuvre au salut de son époux qu’elle n’abandonne jamais à l‘enfer. Discourant et argumentant, elle ne se décourage guère, à la mesure de l’adversaire.Sandrine Rommel et Lou Chrétien- Février, les paysannes,  et Victor Ponomarev  en Pierrot , donnent au drame une fraîcheur et un humour bienvenus.

Des rideaux et plafonds s’ouvrent ou se ferment dans le bruit, et des toiles peintes se déroulent Les perches dans les hauteurs s’abaissent, se haussent ou se mettent en oblique, et menacent le libertin  comme les milles lances dans La Bataille de San Romano de Paolo Uccello.  Et le tombeau blanc-aussi loufoque-du Commandeur, avec  son portrait, atténue la dimension tragique de la pièce.

Rythme lent, parler méthodique qui fait sonner le verbe, pauses longues et silences qui tardent, musiques lointaines comme des vagues sonores enivrantes, personnages statufiés, qui se déplacent  du lointain au proscenium, et montent les quelques marches qui séparent la salle de la scène… Marie-José Malis invite le public à suivre son projet. Mais la dernière partie, après une dégustation de gâteaux offerts aux spectateurs, ni tenue ni tendue,  se délite! Sganarelle, prisonnier d’un rouleau de papier-toilette ne sait pas s’en défaire ( farce oblige) et Dom Juan fait le beau sans arriver à s’imposer.

Le public, lui, se lasse, et attend, un peu épuisé, une fin qui ne vient pas…

Véronique Hotte

La Commune-Centre Dramatique national d’Aubervilliers, 2 rue Edouard Poisson Aubervilliers (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 29 novembre. T. : 01 48 33 16 16

 

 

 

Je veux seulement que vous m’aimiez, spectacle de Jacques Allaire

 

Je veux seulement que vous m’aimiez, spectacle de Jacques Allaire, à partir des interviews des acteurs de la  la Bulle bleue, et inspirés d’interviews de Rainer Werner Fassbinder.

(C)Marjory Corbinaud La Bulle Bleue

(C)Marjory Corbinaud La Bulle Bleue

 La Bulle Bleue, ESAT (Etablissement d’aide et service par le travail) est une compagnie de théâtre professionnelle et permanente avec une douzaine de comédiens en situation de handicap, qui compte aussi des techniciens de plateau. A sa création en 2012, la direction en  a été confiée à Delphine Maurel et cette Bulle Bleue a rejoint la dizaine d’établissements similaires à vocation artistique, sur les 1.400 recensés en France. Lieu de fabrique artistique culturelle, de 2016 à 2018 la compagnie La Grande Mêlée de Bruno Geslin est associée à l’Esat pour porter un projet artistique Prenez garde à Fassbinder! Pour pénétrer dans l’univers foisonnant du théâtre et cinéma du metteur en scène allemand et inventer une équation ouverte pour le collectif, Bruno Geslin invité les comédiens et metteurs en scène Jacques Allaire et Evelyne Didi à  venir y travailler.

 « Je veux seulement que vous m’aimiez-un titre emprunté à un film de Fassbinder- est le premier volet  du triptyque Prenez garde à Fassbinder ! qui a été confié à Jacques Allaire. A partir d’interviews consacrés au cinéma, le metteur en scène a conçu un spectacle en s’inspirant des questions des journalistes posées au dramaturge et cinéaste provocateur. Il a reformulé ces  questions formulées pour les comédiens qui ont vu au préalable une bonne partie du cinéma de Rainer Werner Fassbinder et auront lu ou entendu ses réponses sur les films mythiques qu’il apprécie, qu’il commente l’œuvre de Douglas Sirk ou celle de Jean-Luc Godard… A partir de leurs réponses personnelles ou des choix précis du cinéaste,  la pièce de Jacques Allaire s’est écrite « au plateau» avec les comédiens.

 Considérations existentielles du précurseur et inspirateur post-moderne de visions créatives propres aux générations suivantes. Sans complaisance avec des points de vue âpres et amers, et des regards provocateurs sur la société de consommation sur la bisexualité, sur les facettes tranchantes des années 70 et  80, prophétiques de nos temps bousculés. Entrée irréversible et progressive dans un libéralisme économique mondial, première Guerre du Golfe (1990-1991), terrorisme de la bande à Baader (1968-1998), prémonitoires d’un avenir sombre… : notre présent. Et ces interrogations n’en finissent pas de résonner dans un vide sans écho.

Lancinants, récurrents sont les thèmes essentiels de cette représentation: société, amour, couple (confort et enfermement), solitude subie, engagement dans les causes collectives de gauche ou anarchie choisie. Jacques Allaire nousinvite à pénétrer dans des lieux fassbindériens par excellence, comme l’intérieur d’un café comme ceux de: Tous les autres s’appellent Ali, de L’Année des treize lunes ou de Querelle de Brest, etc. La vie dans ce lieu quotidien, est aussi un repère individuel et espace collectif de compagnonnage-où est perceptible un certain bien-être, hors de l’univers parental et social, pour des jeunes, étudiants, travailleurs ou chômeurs à l’orée de leur vie.

Un comptoir kitch avec barman stylé, un juke-box pour écouter ensemble une musique à soi et à tous, et un espace aux éclairages fluo pour danser. Avec bières, vins et alcools pour adoucir la  vie. Une table en U,  nappée de blanc accueille les clients qui vont aussi s’isoler sur des canapés en skaï de couleur, de chaque côté du plateau. Et un vestiaire pour pendre sa veste, quand on vient du froid extérieur. Les comédiens jouent une partition d’une rare  densité, au plus près de leurs personnages dans le présent exigeant de la représentation…Ils s’interpellent, entament un dialogue-en continu ou presque-avec l’un puis avec un autre. Ils esquissent des couples qui se défont pour en inventer d’autres, choisissant plus tard de s’extraire du duo ou du groupe, et protégeant leur solitude.

Pourquoi vivre, si l’on n’est pas aimé ?  Un questionnement existentiel. Certains semblent capituler en arguant de l’impossibilité de vivre à deux durablement, quand il faut rendre des comptes et alors renoncer à vivre en liberté et selon ses désirs. Cris, vociférations, hurlements, injures libératoires, les répliques sonnent  avec des solos, un discours sur soi, puis  dans des moments festifs de danse chorale.

L’idée de normalité ne trouve guère de résonance dans ce spectacle élaboré, donnant plutôt à voir la fragilité de l’être dont nous sommes tous les représentants, dits «différents» ou non ; tous se reconnaissent dans la justesse affective éprouvée. Inclinations amoureuses reconnues et vécues avec la maturité nécessaire, sentiments éprouvés : les jeunes et les moins jeunes posent leur regard sur les mêmes enjeux existentiels : réussir une vie en aimant et en étant aimé, avant la mort proche.

 Un spectacle  à la fois émouvant et captivant, qu’on soit en situation de handicap ou non, grâce à sa rigueur  qui libère le bonheur d’être, en dépit de tout. Dans la teneur sensuelle et palpable des corps rapprochés et des voix.

 Véronique Hotte

Le Chai de la Bulle Bleue 285 rue du Mas de Prunet 34070 Montpellier Village Les Bouisses, jusqu’au 1er décembre. T. : 04 67 42 18 61 

Cyrano, mise en scène de Lazare Herson-Macarel

 

Cyrano, mise en scène de Lazare Herson-Macarel 

 

©Baptiste Lobjoy

©Baptiste Lobjoy

Cyrano n’a jamais été aussi joué que depuis quelques années. Et le plus souvent « de poche », c’est à dire sans le grand nombre d’acteurs et les nombreux décors qui vont avec: ici la scénographie toute simple a été conçue avec intelligence par Ingrid Pettigrew:  soit quelque feuilles de contre-plaqué pour figurer un décor vu de la scène, quelques praticables montés sur roulettes et c’est tout. Jérôme Savary adorait cette pièce et ses deux mises en scène à Mogador avec Jacques Weber puis à Chaillot avec Francis Huster resteront sans doute comme de grands moments de théâtre populaire, au meilleur sens du terme. La lecture que nous en offre aujourd’hui Lazare Herson-Macarel dans un style très différent, en est finalement assez proche. C’est l’occasion pour lui de montrer,  comme Jérôme Savary que  cette pièce est  » une fête qui rassemble les gens les plus différents pour un festin de mots, d’intelligence, d’énergie vitale, de dépense improductive. Parce que ce texte est une expérience de jubilation pure, tant pour l’acteur que pour le spectateur. (…) Parce que la figure même de Cyrano nous inspire la liberté, l’insolence, l’insoumission, le désir d’insurrection pour un monde meilleur, le refus des compromissions, des paresses intellectuelles et des résignations-toutes choses dont notre société oublie petit à petit qu’elles sont possibles. »

Vaguement inspirée de la vie et de l’œuvre de l’écrivain  du XVII ème siècle, Savinien de Cyrano de Bergerac  et créé en 1897 au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris, la première eut un succès inimaginable, surtout pour un jeune auteur-Edmond Rostand n’avait que vingt neuf ans !-et il y eut vingt minutes d’applaudissements. Aujourd’hui, souvent méprisée par des hommes de théâtre reconnus, la pièce continue à attire nombre de jeunes metteurs en scène. Mais très longue-quelque quatre heures-et donc jamais jouée dans son intégralité, elle n’est pas des plus faciles à monter! D’abord pour des raisons évidentes de gros sous auxquelles avait dû aussi faire face Jérôme Savary, même à Chaillot: il y a normalement de nombreux décors, quarante-cinq personnages dont les fameux cadets de Gascogne et une importante figuration : bourgeois, marquis, laquais, mousquetaires, etc. Et   il faut confier le rôle de Cyrano-quelque 1.600 vers-à un acteur chevronné.

Mais Lazare Herson-Macarel qui a eu très envie de la monter, préfère voir d’abord les grandes qualités de cette pièce « qui dit quelque chose du théâtre que nous voulons faire. Je rêve la mise en scène de Cyrano comme l’occasion de rendre Edmond Rostand à cet idéalisme essentiel qui dépasse de très loin, les satisfactions poétiques, rhétoriques et militaires. Grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire et détruire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice -c’est le dernier refuge de la réalité.(…) Parce que je crois qu’il est possible de donner de la pièce une lecture politique radicale, profonde, sans concession. Si Cyrano n’est qu’un conte pittoresque, folklorique, brillant et national, oublions-le. En revanche, nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand-l’héroïsme de Rostand et la mélancolie de Cyrano. » Voilà, tout est dit ou presque, de cette lecture intelligente de la pièce-ici pas jouée  intégralement mais jamais réductrice.

Pas de décor au sens strict du terme mais quelques châssis en contre plaqué, et des praticables sur roulettes, Lazare Herson-Macarel  propose comme une répétition de la célèbre pièce avec ses jeunes complices qui jouent les rôles principaux et les autres. Il y a bien l’énergie de la jeunesse mais la distribution très inégale manque d’unité, cela criaille trop souvent et la diction est aux abonnés absents. Et il faut se pincer pour croire une seconde à cette Roxane. Là, on ne peut pas être d’accord et il faut que le metteur en scène resserre d’urgence les boulons et exiger un minimum syndical:  tous dire vraiment les alexandrins écrits par Edmond Rostand. Pour le moment, on entend le plus souvent quatre pieds  sur les six. Cela s’arrangera peut-être mais il y encore un sacré boulot en perspective ! Et c’est d’autant plus inadmissible dans le cas d’une pièce fondée en partie sur le plaisir du langage ! Et dire que la plupart de ces jeunes comédiens ont été élèves du Conservatoire National! On rêve…  Bon, cela dit, il y a Eddy Chignara dans le rôle-titre, «doué de cette générosité essentielle qui le fait toujours dépasser l’horizon d’attente des spectateurs,  comme le dit avec juste raison le metteur en scène.  Quel rôle sublime pour un acteur ! Encore faut-il l’assumer-Cyrano est tout le temps en scène ou presque-mais Eddy Chignara a, à la fois, la technique, la présence et la générosité indispensables. Du côté de Gérard Depardieu dans le film de Jean-Paul Rappeneau (1990) ou de Michel Vuillermoz dans la mise en scène de Denis Podalydès (2012)…Même intelligence du rôle, même empathie avec le public… Chapeau!

Lazare Herson-Macarel a, et cela se voit, une véritable passion pour la pièce et n’a pas triché. Particulièrement bien réussies: la fameuse scène du balcon, celle du siège d’Arras avec des  coups de canon figurés par un batteur sur une caisse et la fumée de la poudre traduite par des fumigènes. La mort de Cyrano (mais comment la rater!) est aussi un grand moment. Tout cela avec seulement quelques accessoires non réalistes et de belles lumières dues à Jérémie Papin. Il y a aussi une belle idée: faire jouer sur scène des airs à la viole de gambe à Salomé Gasselin, remarquable interprète: de quoi faire venir les larmes à plus d’un spectateur…

En tout cas, malgré certains manques évidents dans l’interprétation, et n’en déplaise aux détracteurs de cette pièce sans doute la plus populaire du théâtre français, les nombreux collégiens et lycéens de Suresnes et des environs l‘ont écouté avec une grande attention pendant quelque deux heures trente! Et, croyez-nous, dans le théâtre contemporain, cela ne se voit pas tous les jours… Olivier Meyer, le directeur du théâtre  de Suresnes aura réussi un bon coup.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé du 10 au 12 novembre au Théâtre de Suresnes-Jean Vilar. Et le 17 novembre, Théâtre André Malraux, Chevilly-Larue (94). Du 21 au 24 novembre, Théâtre de la Coupe d’or, Rochefort (17). Le 28 novembre, Théâtre de Cachan (94).

Les 5, 6 et 7 décembre, Théâtre d’Angoulême/Scène nationale (16). Le 21 décembre, Les Passerelles, Pontault-Combault (77).

 Du 17 au 21 janvier, Théâtre Montansier, Versailles (78). Le 23 janvier, Carré Sévigné, Cesson-Sévigné (35). Le 26 janvier, Théâtre Roger Barat, Herblay (95). Le 28 janvier, Le Figuier Blanc, Argenteuil (95). Le 30 janvier, Le Forum/scène nationale 61, Flers (61).

Les 1er et 2 février, Le Tangram/scène nationale, Evreux (27). Du 8 au 11 février,Théâtre Jean Arp, Clamart (92). Les 13 et 14 février, Scènes du Golfe, Vannes (56). Du 19 au 22 février,Le Quai, CDN d’Angers. Le  Théâtre du Blanc-Mesnil (93).

Les 13 et 14 mars, Carré Magique, Lannion (22). Le 17 mars, Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec (93). Le 20 mars, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (70)  et le 23 mars, L’Orange Bleue, Aubonne (95)

 

 

Rivages, texte et mise en scène de Rachid Akbal,

 

Rivages, texte et mise en scène de Rachid Akbal, création musicale de Clément Roussillat

 Rivages@Jobard-web600Rachid Akbal installé à Colombes (Hauts-de-Seine) depuis des années, a partagé les aventures des compagnies Oposito  et Annibal et ses éléphants.  Il écrit des histoires vécues pendant la guerre d’Algérie (Baba la France en 2004, Alger Terminal 2 en 2009) et sur les récentes révolutions arabes avec Samedi la révolution en 2012.

Sept magnifiques comédiens nous font vivre ici cette tragédie occultée par l’égoïsme de notre Occident pillard… et repu: «Tu peux toujours construire un mur plus haut. Nous sommes du nord de l’ouest, de l’est, du sud, j’arrive. Il faut plusieurs chemins pour aller quelque part (…) Tu peux toujours construire un mur plus haut, j’trouverai la fissure, rien n’arrête l’eau ! ».

Sur le plateau, une mer de vêtements abandonnés sur le rivage par le reflux de la mer qu’a imaginée la scénographe Blandine Vieillot « Nous sommes la part invisible de votre existence ! dit Hatem, et  à quarante ans,  j’ai fusionné avec la mer, avec la plage, avec l’air, avec tout ce qui existe, c’est à dire que je ramassais tout ce qui venait de la mer, les objets rejetés par la mer, amenés par la providence, offerts par l’autre, offerts aussi par le rayon de soleil, tous les objets insignifiants étaient importants pour moi. Il y en avait des milliers, des milliers de bouteilles, des cordes, des planches, tout ce que tu peux imaginer venait de la mer.(…) Les disparus, je les appelle tous Memdu ».

« Du Nord,  de l’Ouest, de l’Est, du Sud, j’arrive. Il faut plusieurs chemins pour aller quelque part (…) Tu peux toujours construire un mur plus haut, j’trouverai la fissure, rien n’arrête l’eau ! »: nous sommes saisis par cette épopée musicale brossée par ceux qui ont partagé cette réflexion depuis 2014 avec une réécriture de l’Odyssée.

Edith Rappoport

Le 14 février, L’Avant Seine/Théâtre de Colombes  (Hauts-de-Seine).
Le 16 février à l’Espace 1789 à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine).
Le 22 mars à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne)
Le 18 avril à Tropiques Atrium-Scène Nationale de la Martinique.

Les Bijoux de pacotille, de Céline Millat-Baumgartner, mise en scène de Pauline Bureau

 

Les Bijoux de pacotille  de Céline Millat-Baumgartner, mise en scène de Pauline Bureau

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin précisément, une voiture fait une sortie de route à l’entrée d’un tunnel à Saint-Germain-en-Laye et prend feu. Les pompiers trouveront les corps carbonisés d’un homme et d’une femme… Et juste une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu, des bijoux de pacotille qui seront restitués à la famille. Les enfants n’assisteront pas à l’enterrement de leurs parents, et  seront ensuite élevés par une de leurs tantes.

Céline Milliat-Baumgartner entreprend avec ce texte un travail de mémoire  avec les objets et photos qu’elle possède, pour dresser le portrait de ses père et mère disparus quand elle avait neuf ans.  Lui, souvent absent pour son travail  et elle, une actrice que l’on voit embrasser Gérard Depardieu dans un film de François Truffaut. L’auteure fait le récit  d’une enfance presque normale mais… sans parents. Ce roman autobiographique, interprété ici par  son auteure, est, sous des apparences ludiques, profondément émouvant. Sur un plateau nu, surmonté d’un grand miroir, une petite fille se promène, d’abord silencieuse, et plonge dans ses souvenirs : « J’ai une multitude de photos de ma mère (..) , je tourne en rond dans mon lit (…), je réveille mon frère ».

L’actrice nous fait entendre le récit de son grand-père qui apprend à Colmar,  la mort brutale de sa fille et de son gendre, et qui a dû  aller à Paris pour reconnaître leurs corps. Mais il n’en dira rien à ses petits-enfants. Céline Milliat-Baumgartner enlève ses chaussures, se promène pieds nus, ouvre le grand carton et  y prend des chaussons de danse; elle les enfile et esquisse quelques pas… « Les bijoux, c’est tout ce qui reste de cette nuit là ! ». Le grand-père n’a pu identifier le corps de sa fille atrocement brûlée, que grâce à ses bijoux… » Cette histoire vraie, racontée ici de façon très pudique sous les belles lumières de Bruno Brinas, nous a bouleversé.

Edith Rappoport

Théâtre Romain Rolland, 18 Rue Eugène Varlin, 94800 Villejuif. T. : 01 49 58 17 00, jusqu’au 18 novembre.

Scène nationale du Pays de Montbéliard, le 21 nov ; Théâtre du Merlan à Marseille, les 30 novembre et 1er décembre.
Théâtre Paris-Villette, Paris, du 16 au 20 janvier. Le Bateau-feu à Dunkerque, les 22 et 23 février  et Théâtre du Rond-Point, Paris du 6 au 31 mars.

Le texte de la pièce est publié aux éditions Arléa.

 

 

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