L’œil et l’Oreille, d’après Federico Fellini et Nino Rota, mise en scène de Mathieu Bauer direction musicale de Sylvain Cartigny

 

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L’Oeil et l’Oreille d’après les œuvres de Federico Fellini et Nino Rota, mise en scène de Mathieu Bauer, direction musicale de Sylvain Cartigny


Pour Mathieu Bauer, théâtre, musique et cinéma ont toujours eu partie liée et guident ses mises en scène et sa programmation à la direction du Nouveau Théâtre de Montreuil. Il est l’homme de la situation, selon Bruno Boutleux, directeur général de l’ADAMI , pour orchestrer cette soirée unique qui, depuis quelques années, ouvre la saison théâtrale du Rond-Point.  Cette Société pour l’Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes créée en 1955, perçoit et répartit les droits de propriété intellectuelle des comédiens, danseurs, chanteurs, musiciens et chefs d’orchestre (environ 73. 000 artistes). Elle aide aussi des projets soit plus de 1.300 chaque année pour un montant de plus de dix-huit millions d’euros. Par des opérations ponctuelles, elle entend mettre en valeur les artistes émergeants, en organisant notamment Talents Adami Paroles d’acteurs (Voir Le Théâtre du blog). *  Ces manifestations publiques visent à  favoriser l’emploi des interprètes en musique, danse, théâtre et cinéma.  D’où cette carte blanche, donnée à un metteur en scène confirmé, pour réaliser un spectacle grand format mettant en valeur de jeunes professionnels.

Nino Rota (1911-1979) et Federico Fellini (1920-1993) étaient depuis longtemps dans le viseur de Mathieu Bauer qui avait déjà réuni des documents sur ce couple fétiche du cinéma qui travailla vingt-six ans ensemble, dans une admiration mutuelle. « La musique me rend mélancolique. « (…) « La musique me rend triste», disait le réalisateur avec sa rencontre- «coup de foudre » avec le compositeur.  Il le tient pour le plus grand de son temps, et l’apprécie pour sa légèreté, sa «miraculeuse présence-absence ».  Ce protégé d’Arturo Toscanini a signé et dirigé des opéras,  ballets et œuvres instrumentales mais aussi cent soixante-dix musiques de film! Avec lui, la bande-son est devenue un élément essentiel de l’univers fellinien, au même titre que l’image, jusqu’à la porter, comme dans Huit et demi.

Avec son vieux complice, Sylvain Cartigny, auteur des arrangements musicaux, Mathieu Bauer s’est attaché à retracer le parcours commun de ces artistes, en abordant par l’univers sonore, l’œuvre du grand cinéaste. Un narrateur (Stéphane Chivot) raconte les grandes étapes de cette filmographie impressionnante, depuis Le Cheik blanc (1952), début de leur collaboration jusqu’à Prova d’orchestra (1978), un an avant la mort de Nino Rota : « Disparu comme une fabuleuse onde sonore », regretta le réalisateur.

 Le visuel du spectacle nait des partitions, jouées à jardin par l’orchestre du Nouveau Théâtre de Montreuil avec dix-neuf interprètes et, à cour, par Mathieu Bauer à la batterie et Sylvain Cartigny, au piano. Au rythme de la musique, sur un écran en fond de scène, le graphiste Brecht Evens**, tapi dans l’ombre, lance à grands traits et petits pointillés, des dessins évocateurs, mi-naïfs, mi-abstraits. Une touche onirique, dans de légères volutes de vapeur qui flottent au-dessus du plateau…

L’orchestre, installé à une longue table garnie de victuailles, n’a rien à envier aux comédiens, tous excellents. Gianfranco Poddighe se grime en sosie de Marcello Mastroianni, l’acteur fétiche depuis la Dolce Vita ; puis devient un rocker convaincant, dans Svalutation (Dévaluation), tube d’Adriano Celentano illustrant la fièvre contestataire des années soixante-dix en Italie. Traduction : « De jour en jour l’essence coûte plus cher/ alors que la lire s’effondre /dévaluation, dévaluation ! »  A cette époque, Federico Fellini se disait contre la violence : « J’ai besoin d’ordre car je suis moi-même une transgression.»

A l’occasion, la table devient podium pour la mezzo-soprano Pauline Sikirdji, charismatique, dans La Dolce Vita (chantée à l’époque par Katyna Ranieri). La blonde Éléonore Auzou-Connes, elle aussi de la bande du Nouveau Théâtre de Montreuil, a la stature majestueuse d’une Anita Ekberg. Elle se déguise en exigeant et impitoyable maestro de Prova d’orchestra, dans un numéro bien réglé comme la plupart.

Réussies, les irruptions de Bonaventure Gacon clamant ad libitum : « Volio una dona ! » du haut d’un mât, à l’instar du vieux d’Amarcord perché sur un arbre. Ce clown imposant interrompt le spectacle au bout d’une heure et demi, en charriant une brouette brinquebalante, alors que le chaos a envahi la scène comme le terrorisme, en Italie, à la fin des années de plomb…

 Montée en cinq jours, cette soirée unique nous plonge avec justesse et émotion dans l’univers fellinien. Nostalgique, on se remémore la grande époque de Cinecitta et du septième art italien… On regrettera seulement que ce travail exceptionnel n’ait pas de suite. 

 Mireille Davidovici

 Le 3 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris 8ème) T. 01 44 95 98 21.

 *Talents Adami Paroles d’acteurs : Uneo uplusi eurstrage dies d’après Eschyle et Sophocle, mise en scène de Gwenaël Morin du 7 au 12 octobre, Atelier de Paris, 2 route du Champ de Manœuvre,  Cartoucherie de Vincennes. T. 01 41 74 17 07.

 ** Les livres de Brecht Evens, prix spécial du jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême 2019, sont édités par Actes Sud.

 


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IRIS/A Space Opera, réalisation d’André Chemetoff et Armand Béraud, musique de Justice.

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IRIS /A Space Opera, réalisation d’André Chemetoff et Armand Béraud, musique de Justice.

 «Bienvenue au ciné-concert», des mots qui nous ramènent à la naissance du cinéma et à l’âge d’or des films muets, quand les salles étaient équipées d’un proscenium ou d’une fosse d’orchestre et où se croisaient musique, film et parfois théâtre et magie. Mais cette séance est d’un genre spécial et inédit. Ici, pas de système 3D ou 4D avec images en relief et autres attractions sensitives et olfactives, comme dans les parcs d’attractions. Ici, minimaliste total. Iris, une performance créée spécialement pour les salles de cinéma, est une adaptation du monumental Woman Worldwide, inspiré de la tournée 2017/2018 du groupe électro français Justice, sous les lumières de Vincent Lérisson.

Et cette séance unique, à part deux avant-premières en mars et juin, aux Etats-Unis et en France, a été diffusée le même jour et à la même heure dans une centaine de salles, comme une invitation à une messe électro célébrée par les gourous de la french touche… Gaspard Augé et Xavier de Rosnay, accompagnés de leur croix symbolique ont été révélés en 2003 avec D.A.N.C.E. et We are your friends. Le duo Justice fait maintenant partie des grandes figures de la musique électro dans le monde, comme les Daft Punk. Moins médiatisée mais tout aussi talentueuse avec des compositions aux sources du rock, la musique de Justice  mêle disco, électro, heavy metal et house…

L’album Woman Worldwide sorti l’an passé , est issu de la tournée du même nom, est un chef-d’œuvre maniériste où Justice se réinvente constamment dans un remixe hybride et hallucinatoire de leur répertoire. Un monument de maestria musicale utilisant les thèmes connus des tubes du groupe pour mettre en avant des bizarreries et pépites méconnues, comme Pleasure, Newjack, Civilization ou Heavy Metal, DVNO, avant le climax en apothéose d’Audio Video Disco.

Cela commence par un interminable documentaire de trente minutes sur les coulisses du projet Iris avec tous les réalisateurs, techniciens du film qui donnent leur point de vue souvent  plombé d’autosatisfaction. Comme si on vous expliquait le film que vous allez voir de peur que vous ne compreniez pas très bien de quoi il s’agit… Malgré la lourdeur d’interviews consensuelles, il y a quand même quelques informations intéressantes.

Comment se démarquer de l’éternelle captation des concerts avec plans de la scène et du public et arriver à un résultat esthétique satisfaisant ? Justice s’est ici inspiré des Pink Floyd et de leur mythique concert à Pompéi (1972) filmé sans public. Occulter cet élément indispensable à la réussite d’un concert où l’énergie dégagée et le partage sont au cœur de l’expérience, était un pari ambitieux….

L’équipe de Justice a essayé d’atteindre « la précision des documentaires de la NASA, avec de très longs et lents plans ». Présenté comme un « vortex musical et visuel » par les deux musiciens, le film se veut « une immersion, une nouvelle manière d’explorer l’univers musical ». Arrive enfin le concert tant attendu ! Soit une heure d’un voyage spatial-musical fascinant : cet objet sonore et visuel non identifié se réfère aux films de science-fiction comme entre autres Star Wars, Alien, Blade Runner et 2001, l’Odyssée de l’espace.

Sur le plateau, un énorme vaisseau spatial à propulsion analogique dont le tableau de bord a été remplacé par des synthétiseurs et tables de mixage…. Une machine hybride pour découvrir d’autres constellations et conquérir la galaxie. Autour de la cabine de pilotage, une structure flottante composée de treize cadres mobiles indépendants avec chacun, quatre panneaux rotatifs à LED, miroirs et lumières chaudes aux combinaisons infinies.

Une vraie prouesse : Justice propose avec chaque morceau, des univers différents grâce à une structure en constante évolution, avec de nouveaux paysages visuels et… sans aucun recours à la technologie. Le film est ponctué de quelques séquences en images numériques qui se fondent parfaitement dans l’esthétique de cette installation. Des envolées lyriques et cosmiques très bien conçues.

Dans une séquence saisissante, la croix de Justice se détache d’une planète pour flotter dans l’espace, tel un symbole christique universel et mystique rappelant le monolithe kubrickien dans 2001. A un autre moment magnifique, on voit la Terre éclipser le soleil et former un iris ; cosmique et organique sont ici réunis et la rétine fusionne avec l’image, dans une sorte de boucle vertigineuse.  Fascinant : nous sommes emportés dans un tourbillon spatio-temporel….

Dans une très belle transition, un rayon de lumière se transforme en une étoile filante et va dessiner dans l’espace des constellations représentant les différents signes du Zodiaque, jusqu’à se focaliser sur celui de la balance, symbole de la Justice ! Le plus fascinant dans le film : une porosité constante entre Terre et espace, univers macro et micro, et infini. Ici, la musique va plus vite que l’image contemplative filmée au ralenti. Et de longs travellings ou plans-séquences laissent place à l’intensité musicale et à la pulsation lumineuse.

Une caméra en apesanteur et toujours en mouvement nous fait voyager dans l’espace de Justice avec des lumières imposantes réfléchies par un sol satiné. Et l’image ici se transforme en un kaléidoscope géant aux compositions à la symétrie parfaite. Mais pourquoi ne pas avoir filmé cette expérience sans les musiciens, alors que l’installation se suffit à elle-même ? C’est la grande intelligence du groupe Justice qui a imaginé ce théâtre d’ombres aux silhouettes presque inanimées, bougeant au ralenti…

Véritable expérience immersive et sensorielle, Iris est un ovni à la croisée de la musique, du cinéma, de la scénographie et de l’installation plastique. Avec ce coup de maître, Justice réalise un superbe écrin visuel pour accueillir une sélection de morceaux de son formidable dernier album. Fonctionnant comme un voyage hypnotique et contemplatif, les sons et images se fondent dans un maelstrom expérimental où l’émotion des spectateurs est au cœur du processus. Filmée sans public dans un entrepôt suréquipé d’une machinerie infernale pour nous mettre au centre d’un dispositif hallucinatoire, Iris est une étape importante dans la manière de concevoir la musique et la captation des concerts…

 

Sébastien Bazou

Cinéma Olympia, Dijon (Côte-d’Or), le 29 août.

 

 

Un festival à Villerville ( suite)

Un festival à Villerville ( suite)

Prologue. Le Gang (une histoire de considération), conception et mise en scène de Marie Clavaguera-Pratx.

 

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Le chalet à Villerville  accueillait l’an passé Les Miraux qui avait reçu un notable succès. Une écriture collective qui retraçait avec suspense et poésie, l’histoire d’une famille d’agriculteurs et qui portait en elle, une dimension politique et sociale éloquente. (voir Le Théâtre du Blog). On y découvrait un jeune acteur hors-pair Renaud Triffault dans le personnage du frère. On le retrouve  cette fois dans un travail en vue de la future mise en scène en septembre 2020. Mais pour cette forme courte d’autres dates sont prévues cette annéé ( voir ci-dessous).

La pièce s’inspire en  du gang, dit des Postiches . Des braqueurs qui ont fait la une des médias dans les années 80 : leur but n’était pas, d’après Marie Clavaguera-Pratx, d’amasser plus d’argent qu’il n’en faut… Et pas ici, de bande de gangsters ou de bandit solitaire, aguerris. Mais plutôt un duo de bras cassés, aux noms hauts en couleur : Bichon et Sœur Sourire.

A peine installé, le public pendant quarante cinq minutes ne va pas les quitter des yeux… Dans la pénombre, on aperçoit une silhouette. Puis dit une voix off comme pour nous rassurer et nous mettre à l’aise : «Dans tout départ dans la vie, il y a quelqu’un pour vous aider ! (silence) Une banque! »Suit le jingle d’une pub pour la B.N.P. Humour et ironie ! A l’écoute de l’annonce, un homme s’avance à pas feutrés et tente avec peine, d’allumer la mèche d’un explosif pour faire sauter un coffre mais en vain ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé à plusieurs reprises:  il n’est pas très adroit…

Dans le genre comique de répétition et de situation, cela fonctionne et le public rit beaucoup. «La boîte à sardines» : un coffre de banque dans le jargon des braqueurs, est ici le nœud de l’action mais elle reste close. Et quand le coffre est forcé, Bichon se retrouve soudain dans le noir et tente alors de réparer un faux contact d’un plafonnier. Mais une fois de plus, peine perdue ! Bichon de plus en plus désemparé réussit à enfin rétablir la lumière, puis se fait tant bien que mal un café, mange à la va-vite une boîte de sardines comme un pied nez à l’autre qui s’est refusée à lui.

Tout cela à une vitesse éclair… Il marmonne des paroles inaudibles et ne sait plus où donner de la tête ! Personnage clownesque, inefficace et stressé à la fois.  Avec une gestuelle  du cinéma muet, pour notre plus grand bonheur. Puis coup de théâtre, arrive par la fenêtre, un deuxième larron : sœur Sourire, interprété avec subtilité par Matthieu Beaufort.

 Une rencontre inattendue et embarrassante pour Bichon et une deuxième séquence de plus en plus intense et d’une grande qualité dramatique. Avec un jeu d’une extrême finesse, une écriture expressive et concise des diverses situations qui mettent en scène des êtres fragiles et en marge de la société, un face-à-face involontaire, une approche de l’autre si différent et de l’inconnu, dans un contexte particulier, violent parfois et risqué.

Tout cela orchestré avec comique, originalité et poésie, et une grande pertinence dans les choix musicaux comme entre autres, une chanson de Claude Nougaro. Renaud Triffault et Matthieu Beaufort illuminent cette mise en chantier qui s’avère prometteuse. Il y a là, sans aucun doute, un beau moment de théâtre au sens le plus noble du terme où un paysage dramatique hétéroclite s’ordonne petit à petit autour de la parole.

Les langues des personnages se délient en effet lentement au rythme des regards qui se croisent et Bichon trouve en Soeur Sourire, un allié à la vie à la mort : « Je vais te protéger et je vais mourir», lui déclare solennellement ce dernier, pourtant pratiquement muet depuis un bout de temps.  Désormais Bichon n’est plus seul pour venir à bout de cette  » boîte à sardines »,  coffre ou boîte noire de tous les mystères et de tous les rêves.

Il a d’ailleurs fait un rêve extraordinaire qu’il nous raconte si bien ! Pour l’anecdote, il a réellement eu lieu dans la vie du gang. Un moment de toute importance dans cette histoire revisitée! En effet, c’est aussi comme l’indique dans le titre Une histoire de considération à laquelle nous invite ce Prologue.  Le spectacle évoque la solitude, le collectif et le pouvoir de la langue, la création quand il se confrontent entre eux et la société. Comment parler une même langue tout en préservant la singularité de chacune ? Comment réaliser ensemble un projet aussi utopique, en réunissant des tempéraments si opposés ?  Et en se confrontant à la peur de l’autre et à ce qui est hors norme, différent ? Quel qu’en soit le domaine…  

Pour Marie Clavaguera-Pratx, la rencontre entre ces complices va permettre que  le rêve devienne réalité. La clé ? La parole, l’écoute, l’échange. Avec au début, l’élocution difficile, tâtonnante des  personnages, Ce  Prologue s’empare ici d’une parole dramatique d’avant le langage, d’avant le verbe : « pro logos ». Mais au fur et à mesure, les masques tombent. Apparaît alors l’envers du décor: les mots viennent plus spontanément, sont plus clairs et Sœur sourire ouvre enfin avec succès le coffre sur une musique digne du plus extraordinaire film de science-fiction. Une joie immense éclaire leurs visages émerveillés ! Le public est lui aussi aux anges ! Mais ce que découvrent éblouis Sœur Sourire et Bichon est loin de ce qu’il a pu imaginer !

Pour ce projet, la metteuse en scène est allée rencontrer en prison, un ancien braqueur.  Elle a pu ainsi expérimenter, en toute sensibilité et intelligence, comment entre elle et le prisonnier, sa solitude et la sienne en tant qu’artiste, une force mentale, une inspiration, pouvaient éventuellement naître. Pour trouver les moyens de ne plus être seul et de construire un projet, un chemin de vie, pour ne plus subir…

Le fruit de cette rencontre du braqueur?  Celui de deux solitudes qui se sont trouvées ! Et chacune avec son projet de réalisation. Pour le braqueur, celle d’un futur gang et pour Marie Clavaguera-Pratx,  un  travail de mise en scène et la constitution d’une équipe artistique. Une des plus belles découvertes de ce festival et on attend la suite de ce travail d’une grande qualité théâtrale. À la fois comique, émouvant et plein d’invention !

 Elisabeth Naud

 
Spectacle joué du  29 au 1er septembre à Villerville  (Calvados).

Les 10 et 11 octobre, Festival Fragment(s), Théâtre Mains d’Oeuvre, Saint-Ouen. Le 19 octobre, Festival des Vendanges d’octobre, Alyena.

Les 6 et 8 novembre, Festival Supernova, Théâtre Daniel Sorano,  au Théâtre du Pont Neuf, Toulouse.

Les 22 et 23 janvier. Espace TU-Nantes.

Un Festival à Villerville (sixième édition)

Un Festival à Villerville (sixième édition)

 

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Ce petit village de la côte Fleurie, à quelques kilomètres de Deauville et Honfleur, offre la jolie vitrine sans apparat ni mondanités d’un théâtre exigeant. Le festival qu’a fondé Alain Desnot avec une grande intelligence, a encore ainsi rayonné cette année avec un florilège des éditions précédentes et la venue de nouveaux comédiens issus du Jeune Théâtre National.

Les lieux scéniques donnent la mesure humaniste de ce théâtre d’art, exigeant des techniciens, comédiens, musiciens, décorateurs, metteurs en scène… un travail, un engagement et une rigueur de tous les instants. En guise de scènes, une salle de classe de l’école élémentaire Patrick Grainville, écrivain et académicien originaire de Villerville, le Garage situé en face du cimetière où gisent, paisiblement réunis, de grands comédiens : Philippe Clévenot dont la tombe est recouverte d’un monceau de terre et d’une petite pierre, Bertrand Bonvoisin, Jean-Yves Dubois et le plus ancien, Fernand Ledoux.

 Il y a aussi le Châlet, une petite maison sur les hauteurs verdoyantes au-dessus d’une mer somptueuse,  le Château, au bout d’un chemin et au milieu des prés ensoleillés et la Salle des mariages de  la mairie où se joue Je suis le vent de Jon Fosse,une histoire à deux, de bateau au bord de la mer,  avec le vent et un sentiment de grande solitude. Jouée par Alexandre Patlajean et Matéo Cichacki qui en est aussi le metteur en scène avec Aurore Galati. Il sera l’an prochain, le nouveau directeur du festival.

 Dépôt de bilan de Geoffrey-Carrassat

 Comédien et metteur en scène reconnu depuis l’édition 2.018 de ce festival avec Conseil de classe et Le Roi du silence qui se redonne cette année au Garage, il crée ici Dépôt de bilan qui parle du stress d’un cadre, mari et père qui se pense autonome dans la réalisation de ses projets et énonce ses souhaits et désirs, selon un seul point de vue égoïste… Un personnage autoritaire, déterminé et aspirant forcené au contrôle de soi et du monde. Les autres, d’ailleurs, n’ont d’existence ici que sous forme de mannequins féminins ou masculins. Rigides, nus, démembrés, le buste séparé des jambes mais la tête sur les épaules. Soit une accumulation de de corps gâchés qui n’accèdent pas à l’existence. Une foule cassée, sans vie…. Des êtres accessoires, à côté de l’égoïste.

 Anouk d’Asja Nadjar, mise en scène de Claire-Marie Daveau

 Dans une salle de classe, Anouk (Asja Nadjar) ne semble pas être une femme âgée et repliée sur elle-même; elle se bat avec courage depuis longtemps avec un corps et un cher disparu. Le grand âge n’est pas souvent à l’honneur et la comédienne relève la fierté d’une vie vécue. Se battre avec la poussière accumulée partout, même si on l’aime bien, puisqu’elle est la marque du temps; épousseter les meubles, voilà un risque de chaque jour.

Elle fait l’expérience renouvelée de chutes fréquentes et de pertes d’équilibre. En entrant, nous la découvrons assise au sol, les  jambes dépliées, le buste penché et et tête enfouie sur le pantalon. Une chaise renversée à ses côtés présume de ce qui vient tout juste de se passer. Cette dame âgée vit dans la sensation souvent douloureuse d’un corps qui la lâche, patiente forcément, attentive aux moindres bruits…

Le  buste de son  défunt mari Frantz, sur un piédestal, surveille la scène. Il est la raison de vivre de l’épousée de jadis qui reste fidèle à son souvenir. Des trésors gisent sur le sol comme des repères de vie : un sac à main et un coquillage pour téléphone. Une jolie performance, sensible aux failles du corps et de l’âme, d’un être fragile et vivace.

Théâtre de l’Opprimé à Paris, Carte blanche en septembre à Jean Joudé/Le Pari des bestioles.

 

 Les Analphabètes, librement inspiré des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, de Gina Calinoiu et Lionel Gonzalez

©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Elle est une actrice du Théâtre national Marin Sorescu de Craiova en Roumanie et membre du Théâtre national de Dresde et lui, acteur reconnu et metteur en scène, se sont rencontrés à un laboratoire dirigé par Anatoli Vassiliev et ont fondé Le Balagan’ Retrouvé à Paris. Ils s’inspirent ici du scénario de la série télévisée puis d’un film (1973) du génial suédois Ingmar Bergman. A leurs côtés, un invité de qualité,Thibault Pierrard, batteur, familier des plateaux de théâtre et compagnon de route de Samuel Achache et Jeanne Candel. Trois acteurs pour un spectacle qui s’écrit oralement et corporellement au soir le soir, selon l’inspiration, le moment, la qualité de la représentation… et le public.

Au départ, une interview des époux qui laisse apparaître contentement, satisfaction et autosuffisance de sa part à lui qui parle volontiers à la place de sa femme muette, lui volant ses mots et ses réactions. Déchirements et crises conjugales, vies où la haine et l’amour s’imbriquent étroitement, douleur des séparations nécessaires avec une exploration éloquente des visages et de la parole, rythme, souffle et énergie des mots et des phrases qui fusent, ou encore écoute de silences lourds ou des corps fébriles et vivants…Le public ne boude pas son plaisir quand il décrypte les aléas des conversations.

 Johan, (Lionel Gonzalez à l’obstination fougueuse) est  satisfait de lui ;  professeur invité aux Etats-Unis, séducteur et amoureux d’une jeune interprète, il a la force arrogante et rompt illico avec Marianne, la mère de ses filles. Loquace, il raconte et explique, étonné et heureux de sa réussite sociale, ouvrant et levant haut les bras comme pour embrasser le monde qui le chérit. Marianne elle, est peu à peu déséquilibrée. Il ne reste à l’avocate, que le silence, le regard et les petits gestes empêchés pour l’expression. Johan n’écoute que lui, admire sans fin sa prose orale. Les êtres ne savent ni aimer ni s’aimer, ce sont des analphabètes de l’âme, pense-t-il face à Marianne. Après avoir vécu une longue séparation initiée par lui, John élude la volonté de divorce de Marianne jusqu’au jour où cela bascule : elle s’arroge alors la parole et le pouvoir

On perçoit la santé et la gaieté dans la tristesse, la mélancolie et la nostalgie d’un monde bergmanien qui donne l’avantage à la femme, sommée d’attendre à vie l’amour absolu dans la confiance et le bonheur …qui surviennent rarement. Marianne réussira pourtant à se dégager de l’emprise maritale et à s’épanouir enfin. Sens de la vie, valeur de l’amour : ce couple qui s’interroge retient l’attention d’un public aux aguets et qui devient partie prenante dans cette histoire de couple en crise.

Quelques trois heures passent sans qu’on s’en aperçoive… Thibault Pierrard juché sur une chaise, s’amuse d’un long fil qui se tend jusqu’à percuter les notes d’un piano loufoque et étrange, installé de biais et son interprète chante des chansons douces a capella… Nous sommes invités à pénétrer l’intimité de ces êtres attachants, qui, au-delà des défauts de l’une et surtout de l’autre, partagent leurs points de vue et se reconnaissent largement dans ces atermoiements du cœur.

 L’édition 2.019 de ce festival est tout à fait remarquable et on regrettera le départ d’Alain Desnot qui aura donné beaucoup de son temps et de  son talent, même  quand il n’avait pas toujours suffisamment l’écoute des collectivités territoriales qui soutiennent cette aventure théâtrale…

 Véronique Hotte

 Un Festival à Villerville a eu lieu du 29 août au 1  er septembre à Villerville (Calvados).

 

Macbeth The Notes d’après William Shakespeare, écriture et mise en scène de Dan Jemmett et David Ayala

Macbeth The Notes, d’après William Shakespeare, écriture et mise en scène de Dan Jemmett et David Ayala

704DAEB2-D7DC-4AE1-B006-8FE5A354C5C6Créée 2014, cet étrange solo est magistralement interprété par le massif David Ayala qui se promène étrangement dans les reliefs de Shakespeare avec une certaine volupté et beaucoup de sueur. C’est une sorte de performance où son auteur veut retracer la fabrication d’une mise en scène. Après l’avant-première, il comprend que sa création n’est pas aboutie. Mais il y a urgence et il reprend ses notes. Doutes et craintes, tensions entre ses acteurs et lui…

« Au commencement, dit-il, il n’y avait pas de texte, seulement des improvisations sur le thème de la création d’un spectacle. Nous souhaitions montrer à tous ce qui n’est pas visible, l’envers du décor et laisser ainsi le public pénétrer les secrets de la création artistique. Cela a donné naissance à un véritable objet théâtral qui ne cesse de nous étonner, de nous dépasser malgré ses cinq années de tournée. Comment peut-on mettre en scène et rendre toute la démesure de ce «récit plein de bruit et de fureur, raconté par un idiot, et puis qu’à un moment, on n’entend plus et qui ne signifie rien. »

Dan Jemmett, coadaptateur et metteur en scène, a une belle complicité avec son comédien: « Dans ce spectacle, l’espace vide de la scène est idéal pour susciter un échange entre acteurs, techniciens, équipe artistique et metteur en scène. Ce dernier est à la fois exaspéré, inspiré, perdu et vulnérable quand  il commente ses propres notes. Habité par les principes avant-gardistes d’un théâtre de la « distorsion », il cite le génie de son créateur vidéo, l’allemand Rainer, tout comme il fustige et encense Jean-Marc, l’acteur principal, issu de téléfilms et autres talk-shows célèbres. »

Ce solo nous plonge dans les souvenirs de nombreuses mises en scène de cette pièce réputée maudite (voir Le Théâtre du Blog) et on ne décroche pas un instant pendant cette curieuse représentation où passent tant de personnages…

Edith Rappoport

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème) jusqu’au 13 octobre. T. : 01 45 44 57 34.

Huckleberry Finn, d’après le roman de Mark Twain, mise en scène d’Hélène Cohen

Huckleberry Finn, d’après le roman de Mark Twain, adaptation de Didier Bailly et Hélène Cohen, musiques de Didier Bailly, paroles des chansons d’Eric Chantelauze, mise en scène d’Hélène Cohen

 

© Philippe Escalier

© Philippe Escalier

L’un, enfant battu fuyant les coups d’un père ivrogne et le puritanisme de Miss Watson: «Chez Miss Watson, j’étais comme un poisson au bout d’un hameçon » , l’autre, esclave en cavale.  Huck, « enfant sauvage qui n’a jamais connu sa mère, élevé dans le ruisseau par un père débauché » et Jim, en passe d’être revendu par sa maîtresse donc séparé de sa famille. Embarqués sur un même radeau, ils descendent le Mississipi. Au bout du voyage, la liberté… mais ce ne sera pas de tout repos.

Faire entrer le vaste fleuve, ses tempêtes et brouillards, ses maisons flottantes et les multiples personnages de Mark Twain sur une petite scène et transformer ce roman politiquement incorrect surtout pour l’époque (1884) et souvent  édulcoré dans ses adaptations, en une comédie musicale impertinente, cela tenait du défi. Défi relevé avec panache par Hélène Cohen et ses trois comédiens-chanteurs…

 Mark Twain (1835-1910) ancre son œuvre dans le Sud des États-Unis où il a grandi. Il dit avoir emprunté son nom de plume à un vieux terme de navigation fluviale : « marque deux !» (brasses)  quand il était apprenti-pilote sur le Mississipi et  qu’il recueille les éléments de ses fameux récits. Œuvres marquées aussi par la Guerre de Sécession (1861-1865) où il choisit le camp nordiste et devient journaliste. Tom Sawyer (1876) le révèlera au grand public. Moins autobiographique, Les Aventures d’Huckleberry Finn tient du roman d’aventure et du voyage initiatique: en route, Huckleberry va remettre en cause l’esclavage et Jim s’affranchira moralement de sa condition…

Aspect que privilégie cette adaptation simple et dense qui respecte la teneur littéraire de l’original et ses effets de langue, notamment les parlers savoureux des personnages. Les clins d’œil au public, dans le droit fil de l’humour bonimenteur de l’écrivain, n’ont rien de gênant. La scénographie de Sandrine Lamblin fait dans la simplicité: quelques planches assemblées et une perche, de discrètes projections vidéo sur le cadre de scène les lumières élaborés de Laurent Béal et des déplacements des comédiens pour figurer l’espace de cette odyssée fluviale vers les « territoires libres ». «On se cache le jour, on navigue la nuit» : une épopée semée d’embûches que fait surgir un troisième larron, un maître de cérémonie qui endosse tous les rôles et anime de petites figurines subsidiaires joliment façonnées.

La scénographe a aussi utilisé la profondeur du plateau pour figurer un hors-champ dangereux quand les aventuriers quittent leur embarcation. Un voile de tulle devient brouillard dans la fumée d’une cigarette et une grosse araignée, une petite cabane ou encore un serpent maléfique surgissent pour alimenter le récit. Sur la petite scène, Morgane L’Hostis incarne Huckleberry avec grâce et une souplesse acrobatique: impertinente à souhait, elle chante avec conviction et fait la paire avec Jim (Joël O’Cangha). Chanteur lyrique, il a débuté à l’Opéra de la Havane, avant de rejoindre celui de Graz en Autriche, puis de nombreuses productions en France. Il se plie sans afféterie aux différents styles du compositeur Didier Bailly dont les musiques empruntent à différents registres et osent quelques citations : de la soul music à la comédie musicale de Broadway. Excellent comédien, il a une jeu toujours sur la réserve qui contraste avec la présence imposante d’Alain Payen,  maître de cérémonie parfait en bateleur un rien cabotin.

 Cette comédie musicale, modeste mais bien agencée et montée avec intelligence, séduit un nombreux public depuis juin. Elle doit céder la place à une nouvelle production maison: traditionnellement en fin de soirée et après les indéboulonnables La Cantatrice Chauve et La Leçon, (soixante-deuxième année!), ce théâtre présente un spectacle musical. A suivre donc…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 7 septembre, Théâtre de la Huchette,  23 rue de la Huchette, Paris (Vème). T. : 01 43 26 38 99.

 

Prométhée enchaîné d’Eschyle, mise en scène de Stavros Tsakiris

Prométhée enchaîné d’Eschyle, traduction en grec moderne de Dimitris Dimitriadis, mise en scène de Stavros Tsakiris

4F08FDCB-CD45-40D8-A114-335372F1DC91Dans le monde d’Eschyle, les Dieux commandent et sont arbitres souverains; leur toute-puissance n’a pas de limites et peut intervenir en bien ou en mal, et à chaque instant. Et, indéfiniment, Eschyle s’efforce de comprendre et d’interpréter cette toute-puissance en termes de faute et de châtiment.
Mais dans cette tragédie, la puissance de Zeus n’a rien à voir avec la justice et semble tyrannique  et on dirait même à certains égards que c’est un réquisitoire d’Eschyle contre la divinité. Il fait du Titan un héros: selon la tradition, il avait dupé Zeus et lui avait dérobé le feu, tous les arts et toutes les sciences, pour les donner généreusement aux hommes.

En châtiment, le jeune maître de l’Olympe, Zeus le fait clouer sur un rocher, loin de tous. Ce Prométhée est une victime dont ont pitié  le chœur des Océanides  et Eschyle n’a pas hésité à introduire une autre victime, Io, une jeune fille changée en génisse et poursuivie de continent en continent, par une colère qu’elle n’a rien fait pour mériter. Entre ces deux victimes, il n’y a aucune place pour la justice divine…

Cette célèbre pièce a servi de source aux poètes qui ont voulu chanter la révolte de l’homme maltraité par les dieux. Stavros Tsakiris crée ici un spectacle imposant et, tout en renforçant le rituel et le sacré, il favorise la métonymie et le symbole. L’installation scénique de Kostas Varotsos,  une sorte de «théâtre dans le théâtre» fait écho au caractère grandiose et au mysticisme  des costumes et masques de Yannis Metzikof. Chaque élément, chaque objet ou chaque geste -enseigné par Marcello Magni- contribue à la clarification d’un signe ou d’une idée du texte d’Eschyle.

Comme, par exemple,  les livres que le Chœur secoue renvoyant à la valeur de la Connaissance, à l’ouverture des horizons d’un esprit critique et aux combats pour la liberté de l’Homme dans une société pleine d’interdits. Enchaînée à de longues cordes, Kathryn Hunter incarne Prométhée. Elle donne l’impression de compléter, de prolonger l’espace dont elle dispose. Le corps souffrant et mutilé de Prométhée représente aussi le corps politique régénéré… Tous les comédiens et en particulier, le Narrateur (Nikitas Tsakiroglou) et le Chœur, ont  une présence remarquable. Entre socio-sémiotique et anthropologie culturelle, la version de Tsakiris doit sa force à ce mélange intime de fictionnel et d’authentique, d’historique et d’individuel, de représentation et de performance…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Spectacle vu au Théâtre Hérode Atticus le 30 août, festival d’Athènes et Epidaure.
Tournée en Grèce jusqu’ à 7 septembre .

Livres et revues: La Récolte N° I /Revue des comités de lecture de théâtre

 

Livres et revues:

La Récolte N° I / Revue des comités de lecture de théâtre

« Nos comités lisent du théâtre toute l’année. Plusieurs centaines de textes par an. Des bouillonnements. Des langues. Des poétiques nouvelles. » (…) « Nous voulons partager avec vous aujourd’hui nos appétits de lectures. » Ainsi les collectifs  A mots découverts,  Jeunes Textes en liberté, le Tarmac, Le Panta Théâtre, Le Théâtre de la Tête Noire, Le Théâtre de l’Ephémère et Troisième Bureau se sont réunis pour mettre en lumière un travail resté dans l’ombre mais pourtant essentiel à la circulation des écritures nouvelles.

 Découvreurs de pépites qui feront la scène de demain, ces collectifs fondent une revue annuelle pour présenter leurs choix communs : huit pièces inédites sous forme de larges extraits, assorties d’articles critiques et d’entretiens avec les auteurs. Ils ont invité cette année le Bureau de lecture de France-Culture à les rejoindre. Le premier numéro, illustré à bon escient par des artistes, fait la part belle aux autrices, la plupart issues de la diversité ou de la francophonie. Un pur hasard, selon Simon Grangeat, le rédacteur en chef. On n’y trouve qu’une signature masculine: François Hien  qui a écrit La Crèche, une pièce inspirée par l’affaire de la crèche Babilou.

La Québécoise Suzie Bastien aime l’idée d’une guérilla poétique de filles sur scène », dit-elle. Sucré Seize( huit filles) comporte ainsi huit monologues de dix minutes, chacun dans une langue particulière, alternant paroles crues et confidences plus réflexives, traçant un portrait composite de l’adolescente nord-américaine d’aujourd’hui. «J’ai maintenant envie de refaire le même chemin mais cette fois avec huit vieilles femmes » dit Suzie Bastien, dans un entretien où elle brosse au passage un panorama de la dramaturgie de son pays.

On retrouve avec plaisir l’écriture de Marie Dilasser dont nous avons aimé Blanche Neige, l’histoire d’un prince, mis en scène par Michel Raskine, au dernier festival d’Avignon … Dans cet inédit prometteur Montag(n)es, il y a des personnages insolites, coincés dans un pays « farci de collines », une Bretagne d’ardoises et de pierres. Un café-épicerie, des massifs  d’hortensias et, au-delà, des bois : « Je localise chaque figure dans un endroit précis de ce paysage. Je les isole pour faire émerger leur parole (…) Et puis je les accompagne dans leurs rencontre avec les autres ». Un texte étrange, des êtres âpres, à l’identité trouble, une poésie bousculée du quotidien, des images fortes composées dans une succession de tableaux … `

Venue du Havre, Eva Doumbia à Marseille où elle vit, côtoie un monde métissé, qu’elle fait vivre dans Le Jench : une plongée au cœur d’une famille africaine. Un texte politique où la jeune Ramata refuse que le silence couvre l’assassinat de son frère, tué par la police. Déconstruite en flash-back, la pièce saisit les ramifications profondes du drame et les échecs de l’intégration. « Je voulais que les jeunes gens qui me ressemblent ,puissent aller au théâtre et s’identifier à mes personnages. Témoigner peut-être. » De par ses racines paternelles africaines, Eva Doumbia réussit à trouver les mots justes et contourne habilement le naturalisme. 

Sortant de le section :écriture à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre à Lyon, Marilyn Mattei a appris la rigueur d’une dramaturgie correspondant à son propre style : « Mon écriture des dialogues s’est modifiée et j’essaye maintenant une partition très précise… » C’est le cas  avec  Et après ? deuxième volet d’un triptyque sur la radicalisation des jeunes (après L’Ennemi intérieur sur le terrorisme religieux). C’est l’histoire d’un “revenant“ (ceux qui reviennent de l’État islamique) confronté à sa famille à sa  sortie de prison.  Un attentat vient d’avoir lieu. Les parents veulent savoir, le doute et la peur planent. Style abrupt, propos laconiques : difficile de communiquer quand les mots manquent…  La mère : « Je comprends pas ce que tu dis.  Le père : « Dans quelle putain de langue, tu parles.» Un texte radical et économe pour traiter de la radicalisation…

71* ans de fragments d’Hannah Khalil fait exception dans cette moisson car l’autrice irlando- palestinienne écrit en anglais. Ronan Mancec a traduit cette œuvre éclatée qui retrace des destins croisés d’hommes, femmes et enfants palestiniens sous l’occupation israélienne entre 1948, (l’année de la création de l’État d’Israël en Palestine alors sous mandat britannique) jusqu’à aujourd’hui. Un kaléidoscope construit autour de quelques personnages récurrents et une multiplicité de situations cocasses sur fond de pays déchiré, de familles séparées… L’autrice, née au Royaume-Uni de mère irlandaise et de père cisjordanien, s’est inspirée des récits familiaux, de documents filmés et témoignages israéliens et palestiniens. La scène d’ouverture trouve sa source dans une vidéo insoutenable où des soldats de Tsahal pénètrent dans une maison en pleine nuit… Ces fragments présentent des figures palestiniennes et israéliennes et, par jeu de miroir, montrent une réalité composite, loin des images médiatiques habituelles.

Accompagnant extraits et entretiens, des articles généraux et analyses ouvrent sur les problématiques et le paysage théâtraux d’aujourd’hui… L’anthropologue Michel Agier, dans Méditerranée ce qui arrive, souligne l’urgence de dire «cette autre part de l’humanité qui prend le risque de mourir en entrant dans les flux de la migration internationale». Il s’interroge sur comment on peut rendre compte de ce «dérèglement anthropologique global». Question posée par les nombreux spectacles tire-larmes que nous voyons, dictés par une bien-pensance peu efficace en termes dramaturgiques : « Il existe de la fascination donc, et d’autres sentiments, de la peur et de la compassion (…) qui empêchent de comprendre au-delà de la représentation, le spectacle de cet autre laissé sur les bords de route. »

La Mer est ma nation d’Hala Moughanie répond parfaitement à la question posée par Michel Agier, en montrant comment des frontières visibles ou invisibles se dressent entre les individus . Un homme et une femme vivent dans une ville que les déchets ont envahie. Deux fugitives sur la route de l’exil ne seront pas les bienvenues: elles menacent en effet leur espace vital… Les personnages portent en eux une humanité complexe qui nous font vivre de l’intérieur leurs contradictions, leur peur et leur déshérence…

 « La guerre et l’exil font partie de mon bagage génétique », dit l’autrice libanaise. Maintenant, elle souhaite, dit-elle, «se coltiner avec d’autres vécus ». Sa dernière pièce, Memento Mori , lue cet été à Avignon dans le cadre de Ça va ça va le monde !, un cycle de lecture de Radio France internationale, répond formellement à une commande : travailler sur pourquoi l’Occident s’est donné la légitimité d’exploiter toutes les ressources naturelles et humaines. »  Quelque part en Afrique, un étranger vient acheter un terrain pour une firme internationale qui entend faire fortune en implantant une rizière. Une femme l’accueille et l’entraîne dans un monde qu’il ignore et dont il ressortira transformé, après un douloureux parcours initiatique. Cette fable tellurique a été créée en partie sous le titre Fissures, en 2018 au festival de Limoges (voir le Théâtre du Blog ).

Hala Moughanie a obtenu le prix R.F.I. 2015   pour Tais-toi et creuse  (voir Le Théâtre du blog) et a reçu l’aide à la création d’Artcena pour La Mer est ma nation. Cette lecture de Memento Mori a reçu un accueil chaleureux de l’auditoire. Mais ses pièces ne sont toujours pas publiées ! Comme la plupart des textes présentés dans cette revue, elles le mériteraient. Espérons que cette première Récolte porte ses fruits et permette à tous ces textes de trouver leurs lecteurs et leur public. Et qu’on les voit bientôt édités et montés.

Mireille Davidovici

Lancement de la revue le 17 juillet, à la Maison Jean Vilar en Avignon.

Rencontre le 25 novembre  à Artcena, 68 rue de la Folie Méricourt, Paris (XI ème) T. 01 55 28 10 10

 La Récolte, Editions Passage(s) 14 allée du Père Jamet, Caen (Calvados) editionspassages@gmail.com T. 06 58 29 36 80 

Anouk d’Asja Nadjar, mise en scène de Claire-Marie Daveau

©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

 

Festival de Villerville

Anouk d’Asja Nadjar, mise en scène de Claire-Marie Daveau

 

« J’ai vingt-huit ans, et j’ai envie d’incarner cette versatilité que je vois chez des personnes qui en ont au moins cinquante de plus. » Déjà enfant, l’auteure-comédienne, était fascinée par les personnes âgées. Pour Asja Nadjar, elles ont en elles une théâtralité hors pair : « Petite, j’avais l’impression, que les vieux jouaient à être vieux, qu’ils portaient des masques. » 

Ce désir artistique, prend forme cette année au festival de Villerville. Sur la scène, telle une grande boite noire, une chaise renversée au pied d’une bibliothèque toute en hauteur identique à une colonne ou un piedestale. À son sommet est posé le buste de Frantz,un personnage testamentaire, défunt mari de Anouk âgée de cent douze ans et bien vivante. Autre élément, un sac de femme, blanc, posé par terre. Dans le silence le plus total, une atmosphère sombre règne dans le salon, tout semble s’être immobilisé d’un coup. On aperçoit un corps courbé à même le sol. Il s’est passé quelque chose…. Mais c’est mal connaître Anouk ! Et ce n’est pas cette stupide chute, en époussetant, comme chaque jour, le buste en pierre de son mari qui pourrait mettre fin à sa rage de vivre, malgré son âge canonique ! Doucement en prenant la parole, elle se redresse. Et la traversée au pays du grand âge commence ! C’est fou tout ce qui s’y passe ! La solitude, les fantômes… La vie derrière soi est loin de vous laisser tranquille et pour Anouk c’est une aubaine à surtout à saisir à bras ouverts et à mettre en scène ! Asja Nadjar réussit cela admirablement, tant son corps, et les variations de sa voix nous fascinent et nous laisse petit à petit entrer dans cet univers extravagant et si mal perçu, pour ne pas dire méprisé en notre quotidien.

Pendant cinquante minutes, elle va nous emmener en voyage. Un périple existentiel, plein de surprises et de plus en plus étrange, proche du fantastique. La poussière, le magasin d’alimentation « Vival », un gros coquillage, un poisson,  la mer, le sac contenant des bijoux… tous ces éléments vont progressivement quitter leur fonction  quotidienne pour se transfigurer en images dramatiques. Ainsi, le coquillage devient un téléphone et au bout du fil, le poisson donne rendez-vous à Anouk !  Le passage de la fin, la rencontre d’Anouk avec ce poisson insolite, et l’instant où Anouk range tous les objets du décor, et les regroupe en fond de scène,  sont de toute beauté. Progressivement, avant le bout du voyage, le lieu clos et noir laisse place à atmosphère aquatique. Et emporte notre esprit et   imaginaire ailleurs, hors temps… Est-ce l’approche de la mort ou  un retour aux origines ? Au fil des paroles, habitées par le dionysiaque, tout se mélange. Et la dimension poétique prend alors le pas sur la vie ordinaire. Soudain, on entend comme venue des lointains une chanson en allemand de Kurt Weill. Un des seuls moments musicaux mais l’émotion est là. Le public reste fasciné par Anouk et en oublie la vieillesse, subjugué par ses cent-douze ans ! Ce personnage déstabilisant, lui communique pourtant folie joyeuse, bonheur, mais aussi malaise. Des propos parfois cruels, parfois plus doux, étonnants de malice et de lucidité, se succèdent et surgissent comme à la volée !

Et si l’écriture et les situations de temps à autre peuvent paraître décousues, et entraînent des ruptures brusques, dans la structure du texte, Il y a une prouesse de perception poétique face à ce monde des « Vieux », si singulier et proche de celui de l’enfance.

Il y a dans ce spectacle une intelligence du regard sur la personne âgée, saisissante de sensibilité et de justesse. Le ridicule et le dégoût n’ont ici aucune place et on entre dans un univers où le sentiment de liberté prend place, coûte que coûte, avec insolence.

Il est curieux et merveilleux parfois, hélas pas toujours, de voir comment certaines personnes âgées, n’ont plus le souci du regard des autres, mais gardent le désir de vivre les sensations qui les traversent, et qui leur semblent vitales.  Ce qui est si justement mis en évidence dans cette création. Cette liberté d’être, de jouer la vie, plus exactement de la rejouer. Un peu à l’image des peintures de la dernière période de l’artiste Cy Twombly avant sa mort en 2011 et exposées, à la Fondation Lambert à Avignon en 2007 avec  Blooming, A Scattering of Blossoms and other Things… Véritable parade de fleurs multicolores éblouissantes. Mais exceptionnel surtout, chez ce peintre âgé, c’est précisément ce rapport existentiel et poétique à la liberté. En regardant ses toiles, le visiteur-spectateur semble voir la main du peintre et son pinceau en mouvement, entrain de faire danser les fleurs sur la toile, reflétant la joie de vivre sans plus aucune retenue et règles esthétiques, mais en toute grâce et liberté. C’est peut-être une manifestation de la sagesse ! Et c’est aussi ce que nous raconte Anouk, avec cette singularité :  la fabula, est ici écrite, jouée et mise en scène par deux jeunes artistes. On dit souvent que le monde de l’enfance et celui de la vieillesse partagent certains comportements et sentiments profonds face à la réalité.  

Pièce subtile sur le grand âge où ici le temps ne passe plus mais se mélange, se rattrape grâce au geste brillant et dramatique d’ Asja Nadjar, et de Claire-Marie Daveau. 

Pari théâtral gagné et une belle audace ! Surtout lorsqu’il s’agit d’écrire,  de mettre en scène et de jouer un personnage qui a plus du  double d’ années que soi-même.

 Elisabeth Naud

Festival de Villerville, du 29 au 1er septembre. T. : 02 31 87 77 76.  

Tournée 2019 / 2020

À Paris, unique représentation en septembre dans le cadre d’une carte blanche à Jean Joudé / compagnie Le Pari des Bestioles au Théâtre de l’Opprimé

Un festival à Villerville Théâtre, Performances, sixième édition

Un festival à Villerville théâtre, performances, sixième édition

 

©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Le théâtre est de retour à Villerville, charmant petit village normand en bord de mer. Avec  quatre jours de pièces et de performances contemporaines. Alain Desnot, son fondateur, veut « offrir aux compagnies un espace de création et de recherche. Dans ce lieu calme et ouvert sur la mer, on donne l’occasion au public de découvrir in situ, des propositions théâtrales, en collaboration avec les habitants. »  Crées in situ, encore en chantier mais suffisamment maîtrisées, dans un lieu a-théâtral: garage, école, château, plage, ancien casino… Avec une contrainte de temps stricte: c’est toute l’’originalité et l’exigence de ce festival.

Pendant quinze jours ou trois semaines avant, les metteurs en scène s’installent en effet pour monter un spectacle : « Nous travaillons en partenariat avec le Jeune Théâtre National. Donc avec de jeunes artistes  dont c’est parfois la première expérience et avec d’autres déjà confirmés, précise Alain Desnot, passionné de théâtre et soucieux de la transmission. C’est dans cet esprit qu’il passera l’an prochain le flambeau à Matéo Cichacki, un metteur en scène de vingt-deux ans dont on avait pu apprécier ici l’an passé Langue-Fourche de Mario Batista ( voir Le Théâtre du Blog) Il revient cette année avec Je suis le vent de Jon Fosse.

Grâce à ces six années fructueuses d’échanges et découvertes, cette manifestation poétique et artistique de haute qualité, est devenu un rendez-vous de plus en plus attendu par les habitants et les amoureux du théâtre, professionnels ou non. Et avec humilité, Alain Desnot, évoque la création de ce festival en 2013: « C’est un outil. Tout simplement. » Sans doute ! Mais qui a demandé beaucoup d’efforts et de ténacité pour voir le jour. Son attachement au théâtre d’art et ses rencontres capitales avec Michel Guy, ministre de la Culture sous  Valéry Giscard d’Estaing et créateur du Festival d’automne et Alain Crombecque, directeur du festival d’Avignon, tous les deux décédés, en sont à l’origine : « Avec Un Festival à Villerville, je rends ce que j’ai appris auprès de ces grands hommes de théâtre et de culture. »

Pour sa dernière édition, il a tenu en toute élégance à rendre hommage sous  forme de florilège, à ceux qui se sont risqués à partager cette nouvelle aventure, généreuse et osée, construite avec finesse.  Et  toujours avec ce souhait, essentiel à ses yeux: « Servir et faire émerger les jeunes compagnies, les comédiennes et comédiens connus et moins connus et autres artistes de la scène. » Encore une autre et jolie manière de transmettre ! Bravo et merci Alain Desnot et bon vent à Matéo Cichacki…

Elisabeth Naud

Un Festival à Villerville Théâtre, Performances, du 29 août au 1er septembre. T. : 02 31 87 77 76

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