Ballroom, chorégraphie d’Arthur Perole

Ballroom, chorégraphie d’Arthur Perole

©nina-flore_hernandez

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«Aux rythmes dionysiaques unissant la Parole d’Orphée, Apollon ordonne les jeux des grâces et des muses», lit-on au-dessus de la scène du Théâtre des Champs-Elysées. Salle Gémier à Chaillot, nous allons assister à une forme plus contemporaine de jeux dionysiaques. Et au bout d’une heure, pris par le rythme des six danseurs, le public entraîné par I feel Love  de Donna Summer (1977), les rejoindra sur le plateau. Cette performance nous ramène aux années quatre-vingt, pleines d’insouciance et de liberté. Arthur Perole qui a intégré en 2007 le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, ne les a donc pas connues mais réinvente à sa manière cette grande fête perdue. «J’ai essayé, dit-il, d’associer des danses de boîte qui traitent de pulse comme le disco, la techno, le voguing, à des danses anciennes comme la tarentelle de l’Italie du Sud, un rituel porté par la musique de pizzica accélérant le rythme du cœur, ce qui permettait aux femmes d’expulser leur détresse.» 

A l’entrée, on invite les spectateurs à aider les artistes à se costumer. Une fois assis, ils assistent à une fête rythmée par la musique techno de Giani Carsetto et les lumières changeantes d’Anthony Merlaud. «La seule contrainte que j’ai donnée, était d’immerger le public dans la lumière», dit le chorégraphe. Chaque danseur crée son  parcours chorégraphique et entre pleinement dans cette farandole déjantée.  La Fête, cette hantise, un numéro de la revue Autrement écrit par un collectif d’auteurs paraissait en 1976. Donc rien de bien nouveau! Arthur Perole dit avoir pensé à cette fête exutoire, symbole de liberté, après les attentats de 2015, pour essayer de traduire le besoin des gens de se retrouver ensemble, hors des codes sociaux. Ballroom a atteint son objectif : la plupart des spectateurs ont adhéré à l’esprit de la soirée.

 Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 26 au 29 février à Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVIème). T. : 01 53 65 30 00.

 

 


Archives pour la catégorie critique

L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adaptation et mise en scène d’Armel Roussel

FRA - THEATRE - L EVEIL DU PRINTEMPS

©Pascal Gély

L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adaptation et mise en scène d’Armel Roussel

Ironiquement sous-titrée Une tragédie enfantine, la pièce met en scène des adolescents confrontés à l’éveil de désirs inconnus et sans nom. Face à une avalanche de questions et angoisses existentielles, ils se heurtent aux adultes incapables de leur apporter des réponses. Entre famille et école, le vert paradis de la jeunesse tourne au cauchemar et l’enfer est pavé des bonnes intentions des éducateurs et des parents. Ce spectacle, a été bien accueilli par le public belge et Armel Roussel a su donner un coup de jeune à une œuvre, qui, écrite en 1891, est encore aujourd’hui, d’une véritable modernité.

 La pièce jugée pornographique, ne sera jouée qu’en 1906, à Berlin, dans une mise en scène de Max Reinhardt et l’auteur allemand interprétait le mystérieux Homme masqué de la fin. Dans une version édulcorée pour déjouer la censure… L’Eveil du Printemps impressionna Sigmund Freud et Bertolt Brecht voyait en Frank Wedekind (1864-1918) «l’un des plus grands éducateurs de l’Allemagne moderne ». A juste titre : le poète et dramaturge frappait là où ça fait mal, dans ce XIX ème  siècle puritain, où les lycéens apprenaient le latin et le grec mais rien des choses du sexe…

FRA - THEATRE - L EVEIL DU PRINTEMPS

On y voit Madame Bergmann raconter à  Wendla, quatorze ans, la fable de la cigogne qui apporte aux femmes les bébés, le tout est de savoir si elle entre par la fenêtre ou la cheminée, et il ne faut surtout pas demander au ramoneur ! Ainsi instruite, l’impétueuse adolescente couchera avec le beau Melchior (plus dégourdi que ses camarades) qui la pénètre par inadvertance. Enceinte, elle meurt « d’anémie », victime d’une faiseuse d’anges louée par sa mère…. Melchior, lui, après avoir renseigné son copain Moritz par un traité sur le coït, est envoyé en maison de correction, tenu responsable du suicide de son ami, profondément perturbé par ses échecs scolaires et ses poussées de désir …

 

Frank Wedekind dénonçait l’hypocrisie de la société bourgeoise de son époque mais, à l’heure où les mœurs ont largement évolué, pourquoi attire-t-elle encore de nombreux  metteurs en scène ? Chacun tente une lecture personnelle de ce chef-d’œuvre qui mêle satire sociale et poésie. Pour Armel Roussel : «Wedekind est un immense poète. Il dote ses personnages d’une langue qui oscille entre prosaïque et lyrisme, composant une pièce qui demeure d’une grande jeunesse et qui  s’affranchit ainsi de toute question de modernité.» Il n’a pas trop actualisé le texte originel, mais lui a rendu sa verdeur, en convoquant la puissance organique des pulsions de la jeunesse.

 Comme les personnages, la terre fauve recouvrant le plateau subira les aléas du climat de la pièce, de plus en plus sombre, jusqu’à devenir la boue d’un cimetière. Dans ce no man’s land campagnard, quelques bottes de foin évoquent une grange, lieu des amours furtives et un canapé, échoué au milieu, figure l’intérieur bourgeois pour jouer les scènes familiales. Les beaux éclairages d’Amélie Géhin accompagnent les mutations de cet espace unique : couleur miel au printemps, le sol virera au brun sous les pluies et le brouillard d’automne. Le groupe bruxellois Juicy : Julie Rens et Sasha Vovk, joue des reprises pop et rythm and blues. Les musiciennes accueillent  les spectateurs à l’entrée et ambianceront toute la représentation. Dans cet environnement rural et vitaminé, la fiction avance par tableaux, scandés par le calendrier scolaire : Avant les vacances de printemps ; Deux mois plus tard ; À la fin du trimestre ; Après les résultats des examens… pour finir en octobre. Les adolescents, nus ou habillés, s’ébattent dans un élan viscéral, sur ce terrain accidenté que les adultes foulent maladroitement engoncés dans leurs principes et impuissants face au printemps bourgeonnant de la jeunesse.

Quatorze comédiens se partagent les quarante rôles de la pièce, jouée in extenso avec quelques scènes additionnelles. Sous les yeux d’un chœur omniprésent, chaque épisode se dessine avec soin et les acteurs habitent leurs personnages sans retenue. Avec un jeu proche du grotesque pour les adultes et débridé jusqu’à l’excès pour les adolescents. Wendla (Judith Williquet), encombrée d’un corps trop vite grandi, Melchior  (Julien Frégé) :  du vif argent, Moritz (Nicolas Luçon) en proie à la mélancolie et obsédé par ses résultats scolaires : « Je suis incurable, je croyais souffrir d’une maladie étrange » (…)  « Aucun mortel n’a jamais marché sur des tombes avec plus d’envie que moi, d’être dedans », dit-il, quand, sous forme de fantôme, il retrouve Melchior près de la tombe de Wendla. Il y a des scènes provocantes de masturbation collective à la maison de correction mais aussi des moments de grande pudeur comme ces baisers échangés par Ernst (Lode Thiery) et Hans (Romain Cinter), ou la belle rencontre entre Moritz et Ilse (Nadège Cathelineau), celle qui a franchi le pas et mène une vie délurée dans la bohème de l’époque. L’humour n’est jamais très loin: sexe nu contre terre, Wendla supplie convulsivement sa mère (Berdine Nusselder) de lui expliquer comment on fait les enfants. Les contorsions de l’adulte en disent long sur son malaise et son impossibilité à dire la vérité…

 Ces partis pris de jeu, très assumés, renvoient, avec les signifiants d’aujourd’hui, forcément plus outrés, au caractère sulfureux de la pièce à sa création. Comme si pour revenir aux sources, il avait fallu forcer le trait. Il y a quelques lourdeurs, bien pardonnables, comme ce conseil de classe entre plateau et salle, ou des répliques issues de film portés par de jeunes machos citant Le Bon, la brute et le truand : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses.» Ou A bout de souffle de Jean-Luc Godard : « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre !»

 Le jeu démonstratif et la nudité délibérée ne tombent jamais dans la vulgarité et font ressentir physiquement la turgescence mentale et érotique des adolescents et la gêne qui entrave les parents et les éducateurs. Liberté de ton, fluidité narrative, musique vivante, scénographie inventive, beauté des corps et des images contribuent à la réussite de spectacle en deux heures trente qui ne plaira pas sans doute à tout le monde. Mais, comme l’écrivait Antonin Artaud: «Le vrai théâtre, parce qu’il bouge et parce qu’il se sert d’instruments vivants, continue à agiter des ombres où n’a cessé de trébucher la vie. » 

Armel Roussel se dit habité depuis vingt-cinq ans par l’Éveil du printemps et à partir de cette création de 2018, construit une tétralogie avec un deuxième volet : Long live the life, that burns the chest (en Estonie en 2019), puis  Ether After (en Inde en 2020)  et enfin Printemps /Congo (au Congo en 2020) .

 

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Paris (XII ème). Métro : Château de Vincennes + navette gratuite.  T. : 01 43 28 36 36.

 

 

 

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Simon Gosselin

Simon Gosselin

On sait que l’ami va mourir. Le long processus a déjà commencé ; la mort  a sa durée et n’est pas qu’un instant. Et elle a aussi sa dureté, si douce qu’on veuille la faire à ceux qu’on aime. Ils ne nous laissent pas le choix : ils ne nous ont pas oubliés mais ne nous reconnaissent plus, ou pas toujours. Et ils sont parfois méchants, eux qui ont été si tendres. Et cette longue mort qu’ils nous infligent ? On les tuerait pour cela. Ce que dit l’épouse aimante (Claude Degliame) du mourant et elle ne se défera pas de son amour, ni de sa colère et de son humour.

Jean-Michel Rabeux a accompagné jusqu’à la mort un ami très proche et en a écrit Les derniers jours.  Le personnage de l’Auteur, le fidèle Pylade (Yann Métivier) l’annonce : tout est vrai, chaque instant est vrai, mais vous ne saurez rien de plus de l’ami “disparu“. Et il n’aura pas disparu, puisqu’on parle de lui, réinventé sur scène, réinvesti sous le nom mythique de Lear et dans le corps d’un acteur qui lui donne une grâce sans âge (Olav Benesvedt). Autorisé, sans rien cacher de sa mort, à ressusciter.

L’auteur-metteur en scène s’est toujours intéressé à la vérité des corps divers et variés comme aux désirs. Et il aborde ici l’érotisme particulier de la mort qui commence par le fait de retomber en enfance. L’agonisant est un bébé dont on entend les cris qu’on ne comprend pas toujours. Ses intestins le lâchent : lui et son entourage, ses soignants sont réellement « dans la merde ». On le lave, il pue quand même. Son corps s’en va, peau collée sur les os. Le texte de la pièce n’économise rien, ne cache rien des lenteurs et laideurs de la mort mais reste d’une pudeur parfaite.

Scénographie légère, avec les meubles les plus ordinaires de la vie : six chaises et une table, celle des banquets mais aussi celle de l’exposition du mort. Une cascade de fleurs de papier découpé (d’Isa Barbier), aussi légères qu’est lourd le départ d’une âme. Un maître de cérémonie chenu (Georges Edmont) agite avec douceur un honnête plumeau. La mise en scène est aussi toute en délicatesse.  Accompagnée par le chant et la harpe de Juliette Flipo, esquissant quelques pas d’une comédie musicale lointaine Cheek to cheek  : « Je suis au ciel et mon cœur bat si fort que je ne peux plus parler/ Et on dirait que j’ai trouvé le bonheur que je cherchais/ Quand je suis avec vous, dansant joue contre joue », chantée dans un anglais nostalgique…

Cette délicatesse et cette élégance mettent peut-être à distance tout ce qui est dit de la mort sale et de l’agonie. Jean-Michel Rabeux laisse heureusement à Angelica Liddell ou à Romeo Castellucci les images esthétisantes et provocatrices de la déchéance mais on regrette que les grands masques donnés aux personnages et à leur fonction : Pénélope l’épouse, Pylade l’ami, Lear le fou, ne jouent pas plus que cela. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une Mort abstraite, d’une question philosophique mais de bien la mort vécue, jusqu’au bout, par celui qui s’en va, et bien au-delà pour ceux qui l’auront accompagné.

Mais ce récit, dont nous saisissons à chaque instant la vérité, et qui vise en chacun de nous une expérience –chacun a ses morts-, nous reste extérieur. Ce qui nous parvient, finalement ? L’amour du couple dont la femme survit, l’amour de l’ami pour le mourant, le souvenir de son amour à lui pour l’un et l’autre. L’amour plus fort que la mort ? L’amour n’est pas une abstraction, non plus. Mais une relation intime, qui demande le respect et c’est la source chaude de ce spectacle. Il ne nous appartient pas, il nous retient sur le pas de la porte.

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 22 mars. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

 

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén, mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Maxime Lethelier

Maxime Lethelier

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén,  mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Apparemment, la jeune Troisième République a généré tout de suite des comportements aussi désolants que durables, en même temps que leur satire. L’exposition du couple comme outil de pouvoir, par exemple : on n’a pas encore fait mieux. Voyez la saga de nos trois derniers présidents, voyez l’actualité : inutile d’insister. Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole,  et plus dure sera la chute…

Ventroux, le mari dans Ne te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau, à peine élu député et déjà ministrable, baigne dans la joie et l’espoir d’un bel avenir politique, soutenu par un « plan médias »  où on met en avant le couple parfait qu’il forme avec son épouse. Mais il fait très chaud : « trente-six degrés de latitude », dit Clarisse, forcément idiote aux yeux de Ventroux, lui-même peu gâté par la nature et affublé d’un nom qui l’enferme dans ses appétits.

Madame est allée à un mariage pour représenter Monsieur, ce député qui n’a pas le temps et elle revient chez elle en sueur. Comme on est chez Feydeau, mâtiné de fines tranches de Lars Norén (particulièrement aigu sur les haines conjugales), rien ne se passe comme prévu…  L’équipe de la presse people est remplacée par un journaliste du Figaro (donc, sérieux !), qui obtient pour toute réponse : « plus tard » ou des éléments de langage habituels des politiques : un vide absolu…  Donc ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures fatidiques de la tragédie, un élément pouvait sembler anodin : ce «  trente-six degrés de latitude » va renverser les destinées et remettre les choses à leur place, c’est à dire cul par-dessus tête…

Clarisse se promène toute nue, ce qui signifie chez Feydeau, comme dans On purge Bébé en tenue intime, dont la vue est interdite à tout homme autre que le mari ou le domestique (aveugle et muet par fonction), sans aller jusqu’au « plus que nu-u-e » de Mistingett. Toute nue, sous le regard du Maire venu en solliciteur, du journaliste et même sous le regard du Tigre, Georges Clémenceau qui habite juste en face et qui se rince l’œil ! Quelle image, quelle représentation pour la carrière de son mari !

Feydeau aimait les femmes, au point de ne plus supporter la sienne et de finir par vivre à l’hôtel, où il écrit sa série : « du mariage au divorce ». La seule fois où il fut attiré par un boy  de cabaret  déguisé en fille… qui lui transmettra la syphilis qui lui sera fatale. Les femmes l’intéressent et il désigne comme leur bêtise,  leur mystère, l’ « obscur objet du désir ». C’est peut-être cela qui le fascine : le potentiel de liberté dont sont chargées ces créatures soumises. Clarisse, à sa façon, dit : «Mon corps est à moi ». La metteuse en scène, logiquement, la montre un moment, en « femen », torse nu comme un drapeau, encore et toujours transgressif.

La mise en scène, rythmée par la batterie de François Merville, avec ses pulsations, fonctionne sur plusieurs registres : celui d’une comédie burlesque la plus débridée, un langage vide et répétitif avec des objets en folie et  celui de la cruauté qui irait jusqu’au « combat des cerveaux » si Georges Feydeau et Lars Norén supposaient que leurs protagonistes en aient un. Émilie-Anna Maillet  joue à bon escient de la vidéo et de l’éclatement dans l’espace. On ne sait jamais d’où va surgir Clarisse toute nue ; n’étant plus « chez elle », elle est partout chez elle. Y compris, surdimensionnée, sur les murs, derrière les murs, à l’envers du décor où s’expose ce qu’on ne devrait pas voir, l’abîme du couple, la destruction réciproque, la haine qui a poussé comme une moisissure au fil des années sur le tissu conjugal. Et l’image officielle de ce couple que l’on devrait voir, n’existe plus !

Ce spectacle possède un comique ravageur mais aussi une amertume profonde. La lumière vient des acteurs et en particulier de Marion Suzanne, qui joue une belle femme normale, ce qui la sauve une fois pour toutes d’être un objet, une pin up  avec une liberté d’avance. Voilà une belle soirée de théâtre-catastrophe qui secoue et qui ne donne certainement pas de réponse. Politiquement incorrect : la faute à la politique qui elle-même ne sait plus (pas ?) être correcte…

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23

Dimanche 1er mars : à l’issue de la représentation, Derrière le rideau :une rencontre philosophique  avec Anne-Laure Benharrosh. Et mercredi 4 mars,  après le spectacle, rencontre avec Emilie-Anna Maillet et Camille Froidevaux-Mettrie, philosophe féministe.

 

 

 

Le Pays lointain (Un arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

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© Simon Gosselin

 Le Pays lointain (Un  arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

 En 1995, juste près avoir mis un point final au Pays lointain, l’écrivain mourait du sida à trente-huit ans. Il laisse derrière lui une œuvre aujourd’hui très jouée, entrée au répertoire de la Comédie-Française et devenue un classique du théâtre contemporain. Et en quelque sorte testamentaire, très proche de Juste la Fin du monde ( adapté au cinéma par  Xavier Dolan).

La cinquième promotion de l’École du Théâtre du Nord s’en était emparé pour son spectacle de sortie, en 2018 (voir Le Théâtre du Blog). Le travail a payé: depuis, les quatorze comédiens ont fait leur chemin et tous été embauchés dans d’importantes créations. Et les voici de nouveau réunis autour d’un spectacle qui a mûri avec eux.

 Pour donner des rôles à tous les acteurs, les deux élèves-auteurs de la promotion,  Haïla Hessou et Lucas Samain, se sont livrés à un «arrangement » avec  un habile montage de textes de Jean-Luc Lagarce. « Son écriture a un style homogène, dit Christophe Pellet qui a supervisé cette adaptation.  « Elle est si cohérente et reconnaissable qu’on peut la manipuler sans la briser ni la fractionner. Nos ajouts ne perturberont pas la linéarité ni les thématiques. » Ce récit ou ces récits, subtilement tissés, convoquent la galaxie lagarcienne autour de la trame centrale du Pays lointain. A la famille et aux fantômes de cette dernière œuvre, se mêlent: La Sœur de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Madame Tschissik, la diva de Nous les Héros (Margot  Madec), et Jean-Luc Lagarce lui-même, disant des extraits de son Journal

 Louis (Etienne Toqué), un homme encore jeune mais qui se sait condamné à brève échéance, retourne, avec son ami Longue Date (Cyril Metzger), dans sa famille, pour lui annoncer sa disparition prochaine… Cette visite réveille de vieux conflits dans la fratrie. Elle libère aussi les mots, des flots de paroles déversés sur Louis par sa mère (Victoire Goupil) , sa sœur Suzanne (Mathilde Mery), son frère Antoine (Adrien Rouyard) et sa belle-sœur Catherine (Claire Catherine) ;  les fantômes du Père (Peio Berterretche) et de l’Amant, mort déjà (Mathias Zakhar) rôdent… Muet ou presque, il dissimule sa douleur derrière un sourire : « La douleur, mais encore, peut-être la sérénité de l’apaisement, le regard porté sur soi-même au bout du compte ». Il repartira sans avoir rien réglé, ni parlé de sa mort. Bref, un désastre pour Louis qui en est au bilan de sa vie. Et pour l’auteur, ressuscité en la personne d’Alexandra Gentil, qui donne des extraits de son Journal, notamment ses réflexions pendant les répétitions, à l’orée de sa disparition…

 Sur le plateau nu, flanqué d’une rangée de vieux sièges de théâtre où les comédiens se tiennent hors jeu, le groupe semble en répétitions.  On convoque, autour de la famille biologique de Louis, celle qu’il s’est choisie : Longue Date et sa maîtresse Hélène (Morgane El Ayoubi), et des rencontres éphémères, représentées par deux personnages secondaires: Le Garçon, tous les garçons (Corentin Hot) et Le Guerrier, tous les guerriers (Alexandre Goldinchtein). Tout ce monde se côtoie, circule avec une fluidité naturelle. «Il y a différentes temporalités à appréhender chez Lagarce, dit Christophe Rauck,  le temps rêvé, le temps inexistant ou qui a disparu, le présent pur. Il faut alors jouer avec ces disparités : avec les fantômes et les survivants, entre disparition et apparition. L’écriture est très musicale, ce qui permet d’envisager l’ensemble comme une partition, voire une symphonie, dont chaque instrument fait partie d’un tout, le principe de l’orchestre étant de constituer un groupe pour une voix unique. »

 La mise en scène fait la part belle à la riche matière textuelle,  ressassante, cherchant constamment la précision. Les comédiens s’emparent de cette langue avec aisance et donnent chair à ces mots, avec des appuis de jeu concrets : le mobilier de la salle à  manger, le dossier d’une chaise, une petite table où écrit l’avatar de Jean-Luc Lagarce, la corbeille à linge de la mère, le fauteuil où s’affale Louis… Un travail fin et une direction d’acteurs impeccable qui donnent à chaque interprète libre champ à sa personnalité. Leur présence physique joue à plein : la longue silhouette de Louis, la rageuse logorrhée de Suzanne, les joutes corporelles du Garçon tous les garçons et du Guerrier tous les guerriers, le numéro de séduction de Béatrice (Caroline Fouilhoux) dans sa baignoire, le détachement amusé de l’Amant, mort déjà… Madame Tschissik qui erre sur le plateau en robe de gala, comme échappée d’une mise en scène désuète, égarée parmi les autres….

 Sept châssis blancs dans le fond délimitent l’aire de jeu et permettent au vidéaste Carlos Franklin de projeter des paysages et des dessins en noir et blanc suggérant les différents lieux de la maison familiale. Ces images, sans saturer la représentation, ouvrent l’espace. Tout aussi discrète, la  bande-son diffuse des thèmes d’œuvres classiques et des chansons d’Alain Bashung.

 Jean-Luc Lagarce est servi par une  esthétique baroque d’une grande théâtralité poétique et cette troupe d’acteurs lui rend sa jeunesse. On l’entend écrire, penser, lentement agoniser, et enfin faire résonner ce chant du cygne qui conclut la pièce : « Ce que je pense, et c’est cela que je voulais dire, c’est que je devrais pousser un grand et beau cri, un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée, que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir, hurler une bonne fois, mais je ne le fais pas, je ne l’ai pas fait. »

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 1er mars, Théâtre 71 Malakoff,  place du 11 Novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine) T. : 01 55 48 91 00

Les 5 et 6 mars : Le Bateau Feu, Dunkerque (Nord);  du 18 au 22 mars, Théâtre du Nord-Centre Dramatique National, Lille ( Nord)

Les textes de Jean-Luc Lagarce sont publiés aux Solitaires intempestifs

Un Enterrement de vie de jeune fille, texte du collectif Femme Totem, mise en scène d’Esther Van den Driessche et Arthur Guillot

Xavier Cantat

Xavier Cantat

 

Un Enterrement de vie de jeune fille, texte du collectif Femme Totem, mise en scène d’Esther Van den Driessche et Arthur Guillot

« Votre amie se marie ? Offrez-lui un moment dont elle se rappellera toute sa vie ! Optez pour la réalité virtuelle ! Une aventure inoubliable, originale et atypique. » Pour plus de détails, continuez sur Internet. Avec le marché du mariage, se développe celui de ses à-côtés, dont les « enterrements de vie de jeune fille ». Égalité oblige : les femmes prennent le relais, avec une cérémonie tout aussi transgressive mais conventionnelle et arrosée, que le bon vieil  enterrement de vie de garçon.
 
Ce spectacle ne va pas chercher de ce côté là mais d’un aspect hérité du triomphe à la romaine : on raille (gentiment) l’héroïne du jour pour que les Dieux du bonheur ne soient pas jaloux, et surtout les amis font défiler devant elle les étapes de sa jeune existence. Qui est Alice ? Son frère Augustin va tirer le fil de sa vie, en toute complicité avec ses sœurs et amies. Alice est elle-même chercheuse ; pour son mémoire en sociologie, elle interroge tout un chacun (ou plutôt toute une chacune) sur le “nomadisme“ de ses désirs. Et elle tombe très vite amoureuse avec l’un de ses objets d’étude, la danseuse de cabaret Stella Arc-en-ciel. Où l’on voit qu’une enquête peut faire une entrée fracassante dans la vraie vie. Alice, saisie par l’amour, Alice, paralysée le jour de son audition de piano, oubliant sa thèse devant le jury pour respirer un grand coup.  Un enterrement de vie de jeune fille pas piqué des hannetons et une tentative de mariage en rafting dans l’écume d’un torrent : la destinée n’est jamais là, où elle-même l’attend…

Bon, le scénario cahote un peu, les ellipses sont plutôt raides et on aimerait en savoir davantage et être emporté par un rythme plus dynamique. Comme si le spectacle était encore un travail en cours mais qu’ importe : il y a des moments de théâtre intenses, drôles, surprenants et cette bande de jeunes artistes déjà riche de belles expériences professionnelles laisse leur temps réel aux émotions. Inès de Broissia, Arthur Guillot, Mathilde Levesque, Alexandrine Serre et Esther Van den Driessche ont le culot de remettre les compteurs à zéro et de revenir aux sources de leur création collective. Avec ce travail sur le désir, autrement dit sur la vie -et son corollaire, la mort-  il se passe quelque chose. Ce spectacle généreux avec une lucidité très contemporaine, nous laisse quelquefois en plan et ne répond pas à tout. Il a des manques mais est fort, a une vraie vitalité, pose de vraies questions et mérite donc le détour…

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème),  jusqu’au 9 mars. T. : 01 46 06 11 90.

 

Concordan(s)e 2020: No More Spleen de Franck Micheletti, chorégraphe et Charles Robinson, écrivain

 

Concordan(s)e 2020

 

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© Delphine Micheli

No More Spleen de Franck Micheletti, chorégraphe et Charles Robinson, écrivain

 Quand un chorégraphe rencontre un écrivain, que se racontent-ils ? Et que font-ils ensemble? Depuis sa première édition, en 2007, ce festival a  fait le pari d’engendrer des œuvres hybrides, issues d’un mariage entre un chorégraphe et un écrivain. Les formes qui en naissent, après cinq semaines de plongée dans leurs univers créatifs croisés, sont présentées dans des théâtres, centres d’art, bibliothèques, librairies, universités d’Ile-de-France.
En amont du festival, des rendez-vous sont donnés au public:
ateliers d’écriture en danse et littérature, répétitions publiques, lectures croisées danse/écriture. L’enjeu : montrer la danse là où l’on ne la trouve pas habituellement. (voir, pour les précédentes éditions, Le Théâtre du Blog)
Jean-François Munnier, l’initiateur de cette formule, vient de la danse et, pour lui, la littérature permet de laisser une trace de cet art éphémère. Pour garder la mémoire des performances, des textes écrits à cette occasion sont publiés dans un recueil. 

 

No More Spleen de Franck Micheletti et Charles Robinson

 D’habitude, les créations de Concordan(s)e étaient le fruit de la rencontre entre deux artistes qui ne se connaissent pas. Cette année, par souci de continuité, trois binômes vont récidiver dont celui de Frank Micheletti et Charles Robinson: en 2017, le chorégraphe et l’écrivain imaginaient The Spleen, une enquête pop à travers nos intoxications : technologiques, politiques, organiques. A eux deux, ils ont inventé une science :  » la spleenologie*, qui serait à la fois une méthode archéologique, un art martial, une hypothèse thérapeutique: « En usant des arts spleenétiques, nous ploierons et déplierons des voix, des corps, des aventures proches ou lointaines, des récits parallèles et méconnus, pour exsuder le spleen qui empoisonne nos existences.»

Les complices proposent la danse comme une « pratique joyeuse» :  »No More Spleen veut en finir avec nos intoxications », dit Frank Micheletti. Nous ne sommes pas tranquilles avec les malheurs du monde. Nos corps incorporent des toxiques. Ils grouillent, râlent, protestent et craquent. Nos symptômes chantent avec les humiliés.  »Sur le plateau nu, quelques accessoires : pour l’écrivain, un micro et un synthétiseur; pour le chorégraphe, un tourne-disques, un bâton, un tabouret pliant… Le texte littéraire la matière première de Charles Robinson mais il oriente son travail vers le son, le « live » et le numérique avec des lectures-performances. Il a adapté pour France-Culture, son deuxième roman, Dans les Cités (Seuil-Fiction & Cie), sous la forme d’une pièce radiophonique, en mêlant texte et création sonore : «La danse apporte une troisième dimension, par rapport à une lecture performée.» Son sens de l’espace et du rythme rencontre la danse de Frank Micheletti, une conjugaison de hip-hop et gestuelles tribales. «Le texte est né de cette relation au plateau, avec les outils du plateau et les pratiques de chacun, précise le chorégraphe et sur un paysage commun, sont arrivées nos fantaisies ».

Les performeurs, guidés par l’exploration textuelle du vertige rotatoire proposée par Charles Robinson, s’aventurent dans le labyrinthe de l’oreille interne, où flottent, erratiques,  des otolithes, concrétions calcaires qui régulent notre équilibre. L’auteur déroule un texte hypnotique sur lequel le danseur brode, défiant les lois de la gravité… Ils construisent une sorte d’épopée spatiale faite de texte, voix, corps en mouvements et musique. Une expérience plaisante appelée, après Concordan(s)e, à voyager avec Spleen sous la forme d’un diptyque d’une heure, au sein de la compagnie de Frank Micheletti: Kubilai Khan investigations.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 24 février à la Bibliothèque Publique d’Information, Centre Georges Pompidou, Paris (III ème).

Le 29 février, Médiathèque Louis Aragon, Fontenay-sous-Bois, (Val-de-Marne); le 12 mars, Médiathèque Rolland Plaisance, Evreux (Eure) ; le 13 mars, Maison d’arrêt, Evreux (Eure) ; le 14 mars, Médiathèque Marguerite Duras, Brétigny-sur-Orge (Essonne); le 21 mars, Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris (III ème); le 30 mars, Maison de la Poésie, Paris (III ème) ; le 31 mars, Université Paris III, Bobigny (Seine-Saint-Denis) ; le 4 avril, Parc culturel de Rentilly-Michel Chartier, Bussy-Saint-Martin (Seine-et-Marne)

 Concordan(s)e : du 24 février au 9 avril, 47 avenue Pasteur, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 06 07 64 17 40

*http://spleenologie.blogspot.fr

**http://www.kubilai-khan-investigations.com/

 

 

 

 

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, adaptation, mise en scène de Sara Moisan et Christian Ouillet

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© Patrick Simard

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, traduit par Georges Proser, adaptation, mise en scène et jeu de Sara Moisan et Christian Ouillet

 Le théâtre d’objets québécois prend ses quartiers parisiens au Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette avec trois spectacles de la Tortue noire, une compagnie, créée en 2005 et installée à Chicoutimi. Avec  une version condensée de la pièce de Bertolt Brecht, elle-même inspirée du Cercle de craie de Li Qianfu, un dramaturge chinois du XIV ème siècle. Sara Moisan et Christian Ouillet, en supprimant le prologue et l’épilogue dans le kolkhoze, ne traitent pas, comme dans son modèle, de l’édification du socialisme mais s’appuient sur la seule trame épique de l’auteur allemand.

Le gouverneur Georgi Abachvilli est assassiné par des révolutionnaires et son épouse s’enfuit en abandonnant leur fils, Michel. Une servante du palais, Groucha Vachnadzé recueille le bébé. Poursuivie par les soldats, elle s’enfuit à travers les montagnes du Caucase où elle affronte tous les dangers et vit de nombreuses aventures… Après la révolution avortée, les soldats lui arrachent l’enfant pour le rendre à sa mère naturelle. Mais Groucha a élevé Michel et le considère comme son propre fils. À qui l’enfant doit-il revenir ? Un tribunal soumet les deux femmes à l’épreuve du cercle de craie : celle qui tirera vers elle Michel, placé au centre, gagnera. Mais il jugera  que la véritable mère est celle qui refuse de tirer l’enfant et donc de le blesser: tout est bien qui finit bien pour les justes :  Groucha gardera son fils et retrouvera son fiancé, Simon, revenu de la guerre.

Les comédiens à la fois narrateurs et marionnettistes, nous racontent cette histoire en manipulant de nombreux objets parmi des caisses en bois et de vieilles malles, qu’ils déplacent selon les besoins du récit. Ils font appel à de nombreux objets:  jouets, figurines, accessoires du quotidien, gravures anciennes, chromos… Autant de supports pour raconter cette épopée. Leur inventivité est sans bornes: des jumelles de théâtre figurent la femme du gouverneur ; des chiffons et une tête de poupée deviennent un nourrisson;  des bottes de caoutchouc ou des brodequins personnifient la virilité menaçante; une maisonnette éclairée d’une bougie domine une riante vallée, évoquée par la photo d’un guide touristique. L’imagerie pieuse est détournée : une vignette d’une Vierge à l’enfant franchit les glaciers, défie les précipices : c’est Groucha avec des soldats de plomb à ses trousses. Masques, jeu de tissus, théâtre d’ombres… tout ici est bon pour camper les personnages et créer des paysages. On passe d’une dimension à l’autre, sans transition…

Coté ambiance, quelques grains de poussière simulent les tumultes de la révolution ; des flocons de papiers et tombe  la neige tandis que  le vent souffle par la bouche de l’acteur… Le bruitage accompagne les aventures de Groucha: du simple martèlement de doigts à des musiques jouées en direct sur des instruments-jouets. Sans compter les “songs“ empruntés à Bertolt Brecht ou au folklore. L’heure passe vite : nous sommes suspendus à cet ingénieux bricolage des artistes mais on aurait aimé qu’ils laissent davantage parler les objets car le récit prend  parfois le pas sur la belle imagerie qu’ils ont su créer…

 Mireille Davidovici

Le Petit Cercle de craie jusqu’au 1 er mars

Kiwi de Daniel Danis, du 3 au 8 mars et Ogre de Larry Tremblay, du 10 au 15 mars.

Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris  (V ème) T. : 01 84 79 44 44.

Paroles Citoyennes 2020 : Je ne serais pas arrivée là, si …

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Paroles Citoyennes 2020 :

Je ne serais pas arrivée là, si …

En lançant ce festival en 2018, Jean-Marc Dumontet entendait «faire écho aux grandes questions sociétales de notre temps.» Producteur et propriétaire de plusieurs théâtres (Théâtre Antoine, Théâtre Libre, Le Point-Virgule, Le Grand Point-Virgule, Bobino, Le Sentier des Halles), il met des salles à disposition de Paroles citoyennes, un festival conçu «pour faire résonner  sur les plateaux  des voix différentes, qui interpellent la conscience politique de chacun».  En cette soirée inaugurale, parole aux femmes : Judith Henry et Julie Gayet lisent des extraits de Je ne serais pas arrivée là si d’Annick Cojean Avec ces quelques mots anodins dits à l’avance à ses interlocuteurs, la journaliste amorçait une série d’entretiens avec des célébrités -hommes et femmes- pour le journal Le Monde. Ceux réalisés avec des femmes ont ensuite été publiés*.  «Elles se racontent avec une sincérité bouleversante, écrit Annick Cojean dans sa préface. Elles cherchent dans leur histoire quels ont pu être leurs principaux ressorts et ce que la vie leur a appris. Toutes ont imposé leur voix dans un monde dont les règles sont forgées par les hommes et toutes ont eu à cœur de partager cette expérience. »

Les comédiennes, tour à tour intervieweuses et interviewées, donnent leur voix à six femmes. D’abord Gisèle Halimi, qui revient sur soixante-dix ans de combats. La célèbre avocate française se souvient avoir découvert précocement la malédiction d’être née fille mais elle refusera alors un destin assigné par son genre… Elle porte en elle : « une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »: une énergie que Judith Henry nous fait entendre sans artifice. Amélie Nothomb répond à la question de la journaliste par : «Si je n’avais été insomniaque de naissance. » (…) « Je me racontais des histoires, j’étais le locuteur et le public», avant de lui confier les grands traumatismes de son enfance : agression sexuelle, arrachement au Japon et à sa nourrice. Son ambition de jeune fille, une fois arrivée en Belgique, était : «Tout simplement d’être japonaise». On reconnaît ici, porté par Julie Gayet, l’humour froid de la romancière.  

 Pour l’autrice Virginie Despentes, jouée avec piquant par Judith Henry, c’est : « Si je n’avais pas  arrêté de boire à trente ans», qui a induit son destin; et pour Christiane Taubira: « S’il n’y avait pas eu ce rire tonitruant de ma maman. Ce rire qui revenait comme une joie invincible. Oui, invincible. » Sa mère fut un exemple de courage pour cette future ministre qui, dès l’âge de six ans, voulait «sauver le monde ».  La romancière Nina Bouraoui, pour sa part, a été marquée d’abord par le fait d’être née en Algérie, puis par une différence : son homosexualité, qui l’a guidée.  Et l’ethnologue Françoise Héritier doit son itinéraire à sa curiosité, quand elle a entendu parler par des camarades, du séminaire de Claude Lévi-Strauss: «J’avais vingt ans, j’étudiais l’histoire-géographie et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours à l’Ecole Pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation. »

Ces propos, largement réécrits par Annick Cojean, retrouvent ici leur oralité originelle. Et à un débat organisé à l’issue de cette lecture scénique, la journaliste dit  avoir reconnu le rythme des phrases et le grain de voix de ces femmes. Judith Henry qui a fait l’adaptation précise : «On a essayé de rendre leurs paroles et leur présence même si on a beaucoup coupé.» Ces personnalités, aux parcours divers mais souvent cabossés, semblent se répondre. Une étrange sororité les relie : pour la plupart, elles sont arrivées là en surmontant des traumas, en transgressant des interdits. «Elles se sont toutes battues dans un monde d’hommes, dit Annick Cojean, elles ont montré plus de courage, travaillé davantage, subi des insultes, des violences, et même des viols. »

Par la magie de cette simple lecture, les comédiennes ont partagé avec nous des moments intenses, sans pour autant s’identifier à leurs personnages. Une distance qui permet aux spectatrices de reconnaître un peu de leur histoire, dans celle de ces célébrités. Au-delà d’un certain effet “people“, leur courage et leur étonnante sincérité forcent l’admiration et nous incitent à reprendre le flambeau. Françoise Héritier (1933-2017) dans un interview réalisé peu de temps avant sa disparition, se réjouissait du mouvement Metoo: « Je trouve ça formidable ! »

 Mireille Davidovici

Lecture donnée le 20 février au Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 42 38 97 14.  Cette lecture sera redonnée le 22 février et le 8 mars.

Paroles citoyennes du 20 février au 9 mars. T. : 01 80 40 07. www.parolescitoyennes.com

Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg. Bobino, 14-20 rue de la Gaité, Paris (XIV ème).

Je ne serais pas arrivée là si… est publié aux éditions Grasset et Fasquelle, en partenariat avec Le Monde (2018).

 

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Frissons, conception de Magali Mougel et Johanny Bert (théâtre et danse, dès six ans)

frissons-25c2a9j-m.lobbc3a9 - copieL’autrice et le créateur se retrouvent ici pour créer un spectacle immersif conçu pour bibliothèques et lieux non équipés, et avec un dispositif sonore délivrant les voix intérieures des personnages. Frissons s’adresse surtout aux  élèves des maternelles et les plonge dans un monde où un adulte joue un enfant, Anis;  il vit heureux avec ses parents, dans leur maison. Sa chambre est un cocon protégé et douillet où il ne peut supporter l’intrusion d’un autre.

Sur le plateau, une accumulation d’ours en peluche rouge de toute taille, forme un petite paroi avec coulisses par derrière, que les personnages traversent parfois en jouant à cache-cache. Douceur apparente  mais enfermement de peluches à la fois sympathiques  et réductrices. Les parents d’Anis prévoient l’arrivée prochaine d’un enfant qu’ils adopteraient, ce dont il ne veut même pas entendre parler. Un plus petit que soi dans les bras maternels, et auquel on ne peut s’adresser? Mais Elias a le même âge qu’Anis et les interrogations vont bon train. Que faudra-t-il partager ? Les amis, les jouets, la chambre et l’amour des parents, oui.

A la peur de l’autre, succède alors peu à peu, l’étonnement, puis la première approche de l’inconnu,  l’échange et le partage jusqu’à l’amitié. Adrien Spone, magnifique interprète, danse en embrassant l’espace et en s’étirant: il écoute sa voix intérieure. Et nous sommes grisés par sa chorégraphie audacieuse: l’expression d’un bonheur d’être au monde et qu’on ne veut pas voir abîmé, spolié, voire détruit. Yann Raballand danse à ses côtés, calme et sûr, avec sérénité dans une ouverture à l’autre. Peurs et craintes sont éradiquées au rythme des jours qui passent, jusqu’à l’enchantement d’une vie autre… La découverte des surprises heureuses, comme la vie n’en finit pas de nous réserver.

Le Joueur de flûte, texte, musique et mise en scène de Joachim Latarjet, d’après Le Joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm (dès huit ans)

A l’origine, le célèbre conte des Frères Grimm, transcrit pour la scène, et d’une grande efficacité grâce au jeu d’Alexandra Fleischer et à la musique du trombone et de la flûte de Joachim Latarjet. Le spectacle a été conçu pour bibliothèques et lieux non équipés. Dans une ville peuplée d’habitants égoïstes et administrée par une mairesse malhonnête, les rats prolifèrent dangereusement. Seul un musicien réussit à attirer les animaux dans la montagne, grâce aux fabuleuses sonorités de son instrument. Mais il n’obtient pas la rémunération promise et il se vengera. Joachim Latarjet a adapté ce conte en le transposant dans notre monde contemporain. Avec humour, gravité et poésie, il révèle les dégâts causés par la bêtise et l’ignorance, en leur opposant le pouvoir prodigieux de la musique. Un spectacle en clair-obscur, où le comique des personnages et des situations côtoie le mystère et l’inquiétant, entre rire et effroi, sourire et inconfort. Alexandra Fleischer prend en charge le récit de ce conte revisité et se métamorphose en bon nombre de personnages dont la désobligeante mairesse. Et elle devient même un rat qui court parmi les détritus de poubelles. Fantaisie des dialogues et des chansons ludiques qu’elle interprète: elle passe et repasse sur la scène de son pas tranquille, contournant un écran-vidéo avec des images de Julien Téphany et Alexandre Gavras et reparaît de l’autre côté, menant la danse et instillant la dimension  nécessaire à ce spectacle. Joachim Latarjet  lui réplique via les sonorités rares des mélodies de sa guitare et de son trombone.

Ce joueur de flûte aux profondes certitudes et cette mairesse arrogante sont des personnages qui interpellent grandement, contrarient souvent, effraient parfois mais amusent aussi le jeune public. Un beau spectacle onirique à partir d’un conte cruel sur la surdité des êtres qui ne veulent jamais entendre une vérité souvent dite,  avant que ne survienne la catastrophe.

Véronique Hotte

 L’Encyclopédie des super-héros, texte et mise en scène de Thomas Quillardet (dès sept ans)

lencyclopediedesuperheros-19c2a9j-m.lobbc3a9L’auteur et metteur en scène inscrit l’esthétique de la bande dessinée sur un plateau -plus conventionnel ?- de théâtre. Comment  recréer l’univers fantastique des super-héros et héroïnes et en même temps, retranscrire l’univers des « comics»  dans un spectacle pour bibliothèques, écoles, collèges et lieux non équipés. Notre fascination pour ces personnages  représente sans doute un besoin de protection et correspond à un fantasme, celui de posséder des super-pouvoirs. Grâce auxquels on pourrait régler providentiellement tous les problèmes imaginables… Ce qui intéresse beaucoup les plus jeunes d’entre nous qui se rêvent grands, exemplaires et sauveurs de la veuve et de l’orphelin. Un idéal de soi grandiose, un surmoi dont on a une vive conscience à l’aube de sa vie.

Nous avons le regard accroché par une photo gigantesque de New-York avec ses tours comme tenues en suspension (scénographie de Floriane Jan). Avec une référence évidente au mystère de la ville tel que le montrent les B.D.. Jouant aussi les scénaristes et les bruiteurs, Benoît Carré et la facétieuse Bénédicte Mbemba incarnent les poètes-inventeurs d’un objet artistique à concevoir, de manière artisanale. Une aventure inénarrable: fabriquer un objet de théâtre BD avec deux acteurs qui en racontent le processus, s’invectivant l’un l’autre en même temps, puis dévoilant au public le secret de sa fabrication. Ils réalisent ainsi une sorte de fresque où le héros adopte toutes les stratégies pour arriver à ses fins: voler dans les airs, sauver les innocents et conquérir sa belle…

 Il font aussi appel à l’accessoiriste qui n’en finit pas d’aider les comédiens pour construire son théâtre BD. Il essaye d’apprivoiser un objet, de se vêtir de sa cape symbolique mais le héros ne peut rien faire contre sa pesanteur… Alors que juché un simple skate-board, il donne alors en roulant l’impression d’une envolée aérienne. Saluons Benoit Carré dont le personnage n’est jamais lassé de cette recherche malgré les échecs. Un spectacle fait de bric et de broc, mais foncièrement sympathique.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National (Yvelines), du 13 janvier au 14 mars. T. : 01 30 86 77 79.

 

 

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