NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

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© Alexandre Castaing

En japonais, le mot nakama désigne le fait d’être compagnon, d’appartenir à un groupe d’individus mus par une quête commune et qui s’entraident.  «Le collectif, dit le chorégraphe, est important mais il ne s’agissait pas d’exclure les individus du groupe». Saief Remmide, issu du hip hop, a tissé des liens depuis plusieurs années avec le collectif japonais Kinetic Art lors de nombreux voyages dans ce  pays et il  explore ici  les notions d’altérité au sein d’un groupe.

Émerge de l’ensemble, la personnalité des danseurs avec de longs solos, et avant avec une série de duos dont  celui des danseuses : Anne-Charlotte Couillaud déploie une gestuelle fluide acquise au Ballet de Moscou auprès d’Alexander Pepelyaev, puis avec Rachid Ouramdane;  Naoko Tozawa, lui, joue plutôt sur son extraordinaire souplesse. Le duo Saief Remmide/Bruce Chiefare est lui, plus convenu.

On retrouve la Japonaise dans un solo acrobatique où sa technique de breakdance se mue en arabesques gracieuses; elle parvient à gommer le côté athlétique de ses performances dans la troupe Kinetic Art, présente dans  de nombreux festivals en Europe.  Tout en retenue aussi, l’impeccable solo de Bruce Chiefare, issu également de la breakdance. Couronné aux championnats du monde à Londres en 2004, aujourd’hui membre de la compagnie Accrorap de Kader Attou, il joue de son corps en virtuose.


Saief Remmide et Amaury Réot avec qui il a débuté en dansant sur les parvis d’Annecy, se sont entourés d’excellents artistes venus d’univers différents. La composition musicale d’Alexandre Castaing vient compléter le travail vocal de Miléna Ubéba, et rythme les tableaux successifs de la pièce.

Avec NaKaMa, produit par la Scène nationale d’Annecy, le chorégraphe sort de son style performatif habituel, développé lors de « battles », pour aborder la danse hip-hop autrement. Il parvient à estomper, sans le supprimer, son aspect individualiste et compétitif pour aller vers un travail collectif où les corps s’harmonisent. Un début prometteur pour cette première pièce ambitieuse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy, le 13 janvier.  T. 04 50 33 44 11.

Les 8 et 9 février, Théâtre Jean Vilar, Bourgoin Jallieu (01) ; le 22 mars, Quai des Arts, Rumilly (74); le 6 avril L’Esplanade du lac, Divonne-les-bains (74) ; du 22 au 26 octobre Théâtre 2 Cusset (Allier) et le 6 novembre, Maison des arts, Thonon-les-Bains. Espace Malraux, Scène Nationale Chambé́ry (73)


Archives pour la catégorie critique

Un jour en octobre, de Georg Kaiser, mise en scène d’Agathe Alexis

 

8634b978b13fee0387cd8a868ac058e7Un Jour en octobre de Georg Kaiser, traduction de René Radrizzani, mise en scène d’Agathe Alexis

Étrange: la douce Catherine, jeune fille de bonne famille innocente et rêveuse, est tombée enceinte, comme on dit, d’un homme qui ne l’a jamais vue. Du moins, le croit-il, sous-estimant la puissance de la “première vue“. En réalité, elle est tout simplement tombée amoureuse au premier regard, et l’enfant, bien vivant, est le fruit de ce “haut mal“ qui s’est emparée d’elle. On n’en dira pas plus ; l’interrogatoire, à la fois juste et rigoureux, de l’oncle et tuteur de Catherine est captivant, et la logique impeccable des faits croise celle tout aussi implacable du rêve, alternant suspenses et surprises,  pour le plus grand plaisir du spectateur.

Avec Un jour en octobre, Georg Kaiser rend hommage à Kleist et au “ravissement“ que subit sa Marquise d’O (au double sens du terme) et, bien sûr,  à l’entêtement amoureux de La Petite Catherine de Heilbronn, frappant le lieutenant d’un étourdissement comparable à celui qui saisit le Prince de Homburg. Que s’est-il passé ? Une seule chose : chacun à son moment décisif, Catherine et le lieutenant Jean-Marc Marrien (le nom est important) savent qu’ils ont trouvé leur vraie voie, leur vérité immédiate.

Ici, l’auteur ne se prive pas pour autant, de donner aux faits des causes concrètes, parfois triviales. L’enfant, né de l’amour mystique, a bien un père biologique, comme celui de dona Prouhèze, né de Don Camille dans Le Soulier de Satin, est bien le fils de Rodrigue, l’homme aimé et jamais touché.

Invraisemblances échevelées, coups de théâtre et retournements : avec ces hommages et ces défis, Georg Kaiser fait exploser le drame bourgeois et sa priorité donnée à “l’honneur de la famille“. Et cela avec un humour particulier, né du choc, parfois à l’intérieur d’une même réplique, entre la connaissance mystique de l’Autre et la trivialité des nécessités sociales, la mesquinerie des détails quotidiens. Ce double excès donne sa couleur expressionniste à la pièce.

Agathe Alexis y excelle et sait emmener ses comédiens vers un jeu rapide et précis, accentué juste un peu trop, forçant le trait pour faire une place aux indispensables ruptures de ton. Bruno Boulzaguet (le lieutenant), passe remarquablement d’une bonne foi opaque, aux aperçus célestes ; Benoît Dallongueville (le garçon boucher) passe lui, de l’honnêteté du prolétaire, à la dureté du négociateur, pour s’envoler à son tour, saisi par les vertiges de l’amour… Quant au prêtre-gardien (Jaime Azulay) et à Catherine (Ariane Heuzé), ils restent dans leur angélisme et la force de leur innocence, ce qui ne manque pas de faire sourire. À saluer entre tous: Hervé Van der Meulen, magistral dans le rôle de l’homme juste, inaccessible au mysticisme mais non à la colère de ne rien comprendre.

Un Jour en octobre n’a rien d’un spectacle sur les questions actuelles de bioéthique (procréation assistée, paternité…) : il y est question du destin, constitué d’accidents et de rencontres, de l’amour comme voie de connaissance qui s’ouvre et ne se referme pas, et de l’irruption du transcendant en notre bas monde… Un drame bourgeois métaphysique et du beau travail qui nous sort vigoureusement des sentiers battus.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris XVIIIème. T. 01 46 06 11 90, jusqu’au 13 février

 

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, mise en scène de Claudia Stavisky

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, texte français de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Claudia Stavisky

 Le dramaturge britannique signe ici un texte dense, polysémique, où l’aventure esthétique et amoureuse d’une femme, dans le monde brutal des hommes, se double d’une interrogation sur  la liberté de l’artiste face au pouvoir dans la Venise de la Renaissance. Claudia Stavisky s’est emparé avec bonheur de cette fiction.  1571: La Sérénissime a écrasé l’Empire ottoman à la sanglante bataille de Lépante (celle où Michel de Cervantès perdit un bras)  :  les Turcs déplorent 30. 000 morts et la destruction de leur flotte, alors la plus puissante de Méditerranée.

Pour célébrer cette victoire chrétienne sur l’Islam, la République de Venise commande un tableau monumental à Galactia qui va choisir de représenter un carnage, plutôt qu’une geste héroïque. Non pas la gloire des vainqueurs mais la vérité des corps massacrés, « une grande cascade de chair », la cruauté des vainqueurs, la souffrance des victimes. Jusqu’à inventer un nouveau rouge, « un rouge qui pue  » pour faire résonner « le cri du sang ».  «Il faut que quelqu’un parle pour les morts », affirme-t-elle, refusant ainsi de  « donner naissance à l’exaltation guerrière de l’héroïsme vénitien ». Ce qui  ne plait guère à son commanditaire, le Doge Urgentino. Mécène avisé, grand admirateur de la peintre mais aussi fin politique dénué de scrupules! Elle échappera de peu à la torture et la prison, et son tableau devra au machiavélisme du pouvoir de ne pas être livré aux flammes de l’Inquisition.

Tableau d’une exécution, créée pour la première fois en 1986,  participe du théâtre classique mais avec une construction et une  poétique contemporaines. La pièce, d’abord politique, brosse aussi le portrait poignant d’une femme inspirée à Howard Barker par Artemisia Gentileschi (1593)-vers 1652), une peintre audacieuse et affranchie des tabous sociaux et esthétiques. Même si  elle n’a jamais représenté de bataille navale… Le dramaturge qui est aussi peintre, compose son texte comme un tableau, en montrant les étapes de  sa réalisation : scène après scène, Galactia élabore sa fresque, face à ses différents modèles: l’amiral ou un simple soldat transpercé par une flèche et les entrailles à vif.

Christiane Cohendy habite magistralement cette femme libre et radicale. Sensuelle, et d’une dureté implacable, la comédienne explore avec nuance et énergie, les versants contradictoires de son personnage, sur les plans artistique et sentimental. La metteuse en scène, directrice du Théâtre des Célestins de Lyon, saisit, avec Tableau d’une exécution, les combats d’une femme humaniste, contre un monde d’hommes. Nous pénétrons dans son atelier. Parmi les pinceaux, les pots de peintures, les estrades et les croquis, un homme gît, nu sur une carcasse de bateau. Son modèle et son amant, méprisé autant qu’aimé, mais aussi son rival, le peintre allégorique Carpeta, puissant et veule (David Ayala). Nous entendons aussi ses échanges aigres-doux avec sa  fille, elle-même peintre mineure, ou avec le Doge, qui supervise régulièrement le travail (Philippe Magnan, implacable).

Une critique vient aussi observer le chantier et donner ses conseils, une intellectuelle pète-sec (Julie Recoing). La scénographie de Graciela Galan évoque  le désordre d’un atelier d’artiste, par des éléments de décor. Sans jamais voir le tableau, nous suivons sa conception et nous voyons le travail en cours puis achevé grâce à une mise en scène quasi picturale aux fortes images qui désamorcent aussi les effets d’une prose parfois verbeuse ; voire un peu démonstrative, s’il n’y avait l’engagement total des comédiens.
 
Celui qu’on a parfois surnommé « le Bertolt Brecht anglais » prône un «théâtre de la catastrophe », moins didactique mais qui « n’est manifestement pas une expérience associée au divertissement ». Derrière l’intrigue, il questionne la place de l’artiste. Quel est son rôle dans le monde ? Doit-il céder au politiquement correct pour réaliser son art ? Le titre de la pièce laisse planer une ambigüité. En anglais comme en français, il signifie à la fois, la réalisation d’une œuvre et la représentation d’une mise à mort. Réhabilités in extremis, l’héroïne et son tableau échappent à la destruction mais la tragédie se déporte sur le destin de la toile qui sera récupérée par le pouvoir. Sa virulence n’est-elle pas alors sacrifiée ?

 «Un tableau est récupérable, même si le peintre est perdu», souffle la critique au Doge, lui suggérant ainsi de sauver le chef-d’œuvre de Galactia. Il s’agirait donc aussi de l’exécution de l’artiste, sa force contestataire étant neutralisée par le pouvoir ? La tolérance s’avère plus efficace que la censure, pour désamorcer la violence. « Être comprise, c’est la mort. Une mort atroce », ironise Galactia. Selon le principe du «théâtre de la catastrophe», l’art authentique doit provoquer, diviser, et ne pas se laisser apprivoiser.  Cela garde aujourd’hui son actualité, comme celle de la place de la femme dans la société.

Une pièce dense avec une langue charnue, une mise en scène intelligente, d’excellents interprètes, un décor et des costumes soignés. Quelques petites longueurs, mais deux heures et quart de pur théâtre. Merci au théâtre du Rond-Point d’avoir programmé cette création lyonnaise remarquable par la qualité de la pièce et par sa réalisation.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 janvier, Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin-D. Roosevelt Paris VIII ème.T. 01 44 95 98 00
Du 6 au 8 février TNBA Bordeaux ; le 13 février, Comédie de Caen
 La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

Ctrl-X1-c-Scan-ArtUltra-moderne solitude : de la baie vitrée de sa chambre, Ida voit clignoter les lumières de la ville. Un quadrillage beau comme un tableau panoramique de Vieira da Silva. Le voilage prend les courants d’air, rien ne se passe et tout s’agite : écrans, téléphones, projections, messages. Pas un instant d’immobilité, l’insatisfaction détraque le temps, étiré ou ramassé, ou carrément bloqué par la répétition de micro-élans et désirs mort-nés : «Viens, ne viens pas, si, viens, j’ai besoin de toi, non… » Seule l’image rend réels l’amoureux lointain, ou le  «coup d’un soir» tout proche.

La sœur d’Ida-ou n’importe quelle jeune femme de la classe moyenne urbaine- vient lui apporter ses médicaments : non, elle n’en veut pas ; elle ne veut pas qu’on vienne la voir, et en même temps, supplie qu’on l’aime, qu’on s’occupe d’elle, et aussi qu’on la laisse seule avec ses images, ses messages, ses écrans, ses photos, et le réel dissous en pixels.

Une guitare triste (composition de Nihil Bordures, beau pseudonyme…) accompagne cette nuit perdue, cette nuit pour rien. Les images vidéo de Patrick Laffont et Nicolas Doremus tissent dans la chambre une “réalité augmentée » qui, à la fois, y fait entrer le monde- les guerres que couvre l’amoureux photographe- et le détruit, livré à l’image. Scénographie de MxM, lumières de Mehdi Toutain-Lopez, mise en scène, jeu : tout le travail du collectif MxM est constamment remarquable, cohérent, avec une adéquation parfaite entre les moyens employés et le propos. Pas une maille du filet perdue, les éléments scéniques s’organisent en un ensemble mouvant et tout est d’une grande beauté.

On dira que le spectacle ne nous apprend rien sur l’émiettement de la vie, sur l’incapacité à endurer la frustration, sur l’impatience qui tue chaque minute au profit de la suivante, sur le mal-être des biens lotis et l’inconfort d’une vie, somme toute, facile. Mais sur le plateau, Adrien Guiraud, Agathe Hazard-Raboud et Laureline Le Bris-Cep imposent en douceur, sans sourire mais avec une juste pincée d’humour, une telle mélancolie moderne, qu’on a envie de les suivre, avec une sympathie navrée et agacée. Il y a du vivant là-dedans, et sous l’infantilisme, peut-être de l’enfance non résolue.

CTRL-X n’est pas une symphonie pour grand orchestre mais plutôt une étude pour musique de chambre. Écoutons la résonner, rigoureuse et sensible.

 Christine Friedel

Montfort Théâtre, 106 rue Brancion, Paris XVème. T.  : 01 56 08 33 88, jusqu’au 20 janvier.
Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.

 

 

 

Et Dieu ne pesait pas lourd de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

 

Et Dieu ne pesait pas lourd… de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

«Je ramasse ma vie comme un verre d’eau renversé sur le tapis»: Anton est né en banlieue à la fin des années soixante, à l’époque où « Dieu ne pesait pas lourd». Dieu n’était pas un problème alors. Anton se dit acteur et déroule les épisodes d’une existence déchirée et rocambolesque, s’adressant tour à tour,  à des juges, à des jihadistes,  et surtout  au public. Dans les geôles des barbus, comme dans celle des services secrets américains, il baratine et enjolive pour sauver sa peau, déroulant vingt-trois ans de «l’histoire d’un échoué».

Il est rare de voir des textes de Dieudonné Niangouna interprétés par d’autres que lui-même. Frédéric Fisbach lui a commandé une pièce il y a quelques années pour servir d’exutoire à la colère qu’il ressentait à l’époque. «Dido rentrait juste de Brazzaville, effondré par la situation politique de son pays.(…) Nous nous sommes retrouvés dans le sentiment de la colère.» Des quelque trois heures de spectacle livrées par l’écrivain congolais, le metteur en scène a tiré, avec l’aide de Charlotte Farcet, un monologue d’une heure vingt, qu’il interprète lui-même. Il ne s’agit pas d’une réécriture, mais du remodelage de ce long pamphlet pour trouver son chemin personnel dans une œuvre touffue et dense: «comme procéderaient des archéologues pour mettre à jour une histoire ».

Frédéric Fisbach campe un personnage à la fois radical, et plein d’humour et de fantaisie, en quête aussi de sa propre vérité à travers ses affabulations et ses dérapages contrôlés. Un solitaire, presque un sage, qui, depuis son observatoire, pourfend les injustices.  La parole est sa seule arme et la garantie de sa survie. Elle révèle aussi, chez  l’auteur, une urgence à dire le monde. Sa prose sonne ici plus âpre, plus mate, avec un lyrisme contenu, et laisse parfois le spectateur à distance, puis le rattrape au détour de morceaux de bravoure, quand  elle vire au pamphlet.

Sur le large plateau vide de la « nouvelle salle » modulable de la MC93, l’acteur paraît esseulé et manipule des éléments mobiles pour délimiter des espaces variés : un mur devient un écran de contrôle, épiant ses mouvements, et des rampes d’ampoules éclairent le fond et des recoins de scène, ou le public. On se transporte ainsi, sans véritable chronologie, d’une salle d’interrogatoire du FBI, à une boîte de nuit  à Seattle,  puis dans une prison du désert libyen, ou encore dans  les no man’s land de périphéries urbaines ou les paysages enneigés en Suisse.

Mêlant une colère rentrée au verbe flamboyant de Dieudonné Niangouna, ami de longue date avec qui a joué dans Shéda, l’année où le dramaturge fut artiste associé du festival d’Avignon, Frédéric Fisbach nous entraîne dans une traversée en solitaire d’une grande rigueur.

Mireille Davidovici  

MC 93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny. T. 01 41 60 72 72, jusqu’au 28 janvier
4-6 avril, Comédie de Saint-Etienne du 4 au 6 avril.
Et Dieu ne pesait pas lourd est publié aux Solitaires Intempestifs

Géographie de l’enfer d’Alex Lorette, mise en scène d’Adrien Popineau

 

Géographie de l’enfer d’Alex Lorette, mise en scène d’Adrien Popineau

 geographie de l'enferUn jeune cadre en voiture puissante se perd dans la campagne. Une déviation lui fait quitter la route nationale et son véhicule glisse dans un fossé… Il est alors recueilli par une drôle de fratrie: un garçon taciturne qui voit cette intrusion d’un très mauvais œil, alors que son frère est enthousiaste mais un peu benêt. Arrive une jeune fille qui ne quitte jamais son logis rudimentaire  tenant plus d’une cabane forestière qu’elle s’occupe à tenir propre. Tout de suite, elle voit dans cet étranger, l’incarnation d’un désir qui ne pouvait s’exprimer dans le huis-clos familial habituel. Quand arrive ce jeune cadre, élément perturbateur, l’équilibre va se détruire et ce curieux personnage s’imposera peu à peu.

Le metteur en scène propose ici un théâtre du visuel: « Avec Géographie de l’enfer, je souhaite, dit-il, m’éloigner d’un discours concret, au profit d’une écriture du ressenti. Je commence un travail sur l’obscur, l’imperceptible où le sacré prédomine (…) Comment retranscrire, mettre en mouvement un ressenti et accepter que les réponses soient évanescentes ? A travers cette forme, je souhaite que le spectateur participe à un événement personnel, atypique. Qu’il puisse avoir une interprétation liée à ses sens plus qu’à sa pensée. (…) C’est un parcours initiatique pour qui saura lâcher prise et faire une place au sacré. »

Sur le  petit plateau du Théâtre de Belleville, une scène carrée délimitée par des bancs, avec de la terre au sol et des châssis en tulle symbolisant la cabane. Les spectateurs se serrent sur les trois côtés et sur le gradin. Dans ce beau travail,  Adrien Popineau a tout fait, dès le début, pour  créer une ambiance sombre et inquiétante : musique adaptée, lumière très faible. Mais le texte fait un peu moins dans la finesse: très écrit mais… pas très bien dialogué. Le personnage de la jeune fille (Jade Fortineau) semble en effet dépositaire de la «poésie» de cet univers masculin et âcre, mais sa partition sonne parfois faux ! La pièce n’échappe pas non plus à certains stéréotypes et les personnages manquent de profondeur : jeune fille succombant au désir dès les premiers instants,  paysans soit méchants et obtus, soit arriérés (Florent Hu et Maxime Le Gac Olanié).
Mais, comme le dit le metteur en scène, il faut ici faire un peu son chemin et accepter la part de sacré incarnée par le jeune cadre (Frédéric Baron). Comme dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, il  va bouleverser une famille et révéler chez lui une mystique très forte. Jusque dans son corps,  l’acteur fait bien passer un changement d’attitude et son charisme.

Si on accepte de se laisser porter, on passe une bonne soirée avec cette Géographie de l’enfer qui devrait encore s’affiner au fil des représentations.

Julien Barsan

Théâtre de Belleville, rue du Faubourg du Temple, Paris XIème, jusqu’au 21 janvier. T. 01 48 06 72 34

Théâtre de l’Étincelle à Rouen en octobre.

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Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Paul Denizon

 Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Paul Denizon, traduction d’Hélène Papachristopoulou

ΚΑΡΕΚΛΕΣ 2 Dans cette farce tragique (1952), règne un langage indomptable et une prolifération de la matière : ici, des chaises. Un Vieux et sa femme, Sémiramis, vivent seuls dans une maison, avec pour tout viatique, un amour usé.  Lui, un penseur et écrivain, a un message à livrer à l’humanité dont il a convoqué les meilleurs représentants pour une soirée mémorable.

Un à un, les invités arrivent, invisibles, matérialisés par les seules chaises. Est attendu aussi l’Orateur, dont la science de la parole doit permettre au message du Vieux d’être communiqué au monde entier. Dans ce néant encombré de fantômes, l’Empereur lui-même viendra mais les vieux, empêchés par les chaises qui finiront par les  engloutir ne le verront que de loin… Mais ils réussiront, sans pouvoir se rejoindre, à sauter chacun par une fenêtre alors que l’Orateur, sourd et muet, débite des mots incompréhensibles.

 Jean-Paul Denizon  a surtout  travaillé sur l’axe syntagmatique de la narration pure, et a  illustré sa mise en scène avec de petits éléments insolites dans ce théâtre, dit de l’absurde. Par exemple, les chaises assurent un certain confort au corps humain mais l’espace autour d’elles diminue sans cesse… et en même temps, font augmenter le sentiment de l’attente chez le spectateur.

L’espace devient alors très spectaculaire et naît une dialectique entre ceux qui regardent, et ceux qui sont regardés. La conférence, qui aura lieu dans la salle indiquée, est préparée de façon minutieuse par les responsables de cet événement culturel: Le Vieux et  son épouse ont depuis longtemps, acquis des habitudes devenues un  modus vivendi entre eux.

Et quand Yannis Stamatiou et Hélène Papachristopoulou  reçoivent le public, on a l’impression furtive d’un « théâtre dans le théâtre ». Et  ils arrivent à construire le microcosme d’Eugène Ionesco avec exactitude…Une tension intérieure se reflète sur leur visage, mais aussi sur leur comportement qui change, puisque le Vieux  comme la Vieille sont censés interpréter de nombreux personnages, à mesure que  le public-fictif-entre en scène. Mais l’’Orateur est muet et se place du côté des présences/absences; il apparaît comme une marionnette-fantôme, symbole peut-être d’un ange de la mort semant la panique.

 Jean-Paul Denizon a bien traduit ici le sentiment d’absurde qui règne dans le théâtre d’Eugène Ionesco teinté d’une ironie exaspérante et d’un humour «métaphysique», à la limite du tragique, cher à cet écrivain français d’origine roumaine.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Ekstan, 5 rue Kaftantzoglou, Athènes.T :  0030 213 0210339.

 

Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire

Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

« C’est pas moi qui ai commencé, le type, il en avait après moi et je ne saurai jamais pourquoi », profère une voix d’outre-tombe, tandis qu’un corps gît à terre, immobile devant un écran blanc. Pour tout décor, une chaise renversée. Bientôt, le personnage se meut lentement et déroule le récit d’une rixe dans un bar dont on devine, par la silhouette dessinée à la craie blanche au sol, qu’elle a mal tourné.

Juliette Plumecocq-Mech va nous dire comment : « Je ne l’avais jamais vu de ma vie (…) Il s’est planté là entre moi et la porte, et il a commencé à me dire que, des mecs dans mon genre, il n’avait jamais pu les blairer…» De toute sa puissance retenue,  l’actrice incarne cet homme tombé, victime d’une violence aveugle. «Comme actrice, dit-elle, je me considère comme véhicule poétique et  le genre a peu à voir là-dedans. »

Ambiguïté de l’interprète, ambiguïté du personnage et renversement de la situation;  la violence va, à la fin, se retourner contre l’agresseur. Le narrateur raconte comment il a massacré le type : “La partie du verre avait disparu dans sa gorge et le reste qui se trouvait dans la partie du verre encore visible et le verre, est devenu rouge ». Traqué par les copains de la victime, il plaide sa cause auprès d’eux et s’adresse en même temps au public, avant d’être, lui aussi, mis à mort. Au- delà du fait divers, la pièce aborde des questions comme : Que se joue-t-il dans une agression ? Que faire, face à la violence ? Qu’est-ce qui nous fait basculer de la peur vers la terreur ?

Christophe Rauck, a commandé ce monologue à Rémi De Vos. L’auteur, complice de longue date du metteur en scène, l’accompagne à la tête d’un collectif d’auteurs, depuis qu’il a pris la direction du Théâtre du Nord, à Lille. Il réussit là un monologue où la parole se délivre en vagues successives, ressassante, passant au crible les mécanismes de la violence et de la peur, exacerbées. La mise en scène combine une chorégraphie de la parole, avec de brefs extraits des Sonates de Beethoven (un clin d’œil à Orange mécanique ?).

La gestuelle de Juliette Plumecocq-Mech, d’une très grande précision, couplée à sa voix rauque sonorisée avec justesse, créent une tension dramatique jamais relâchée. On se trouve comme happé par cette histoire, suspendu aux moindres mouvements de la comédienne, la plupart au ras du sol. 
 Si, par bonheur, vous avez l’occasion d’assister à ce spectacle, un conseil : placez-vous dans les premiers rangs pour voir ce solo exceptionnel qui, par la qualité de l’écriture et la virtuosité de l’interprétation, restera dans nos mémoires.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris VIIIème. T. : 01 44 95 98 21. www.theatredurondpoint.fr
Les 8 et 9 février,  Scènes du Jura/Dole ; le 13 février,  Espace Jean Vilar, Arcueil (Val de Marne); le 15 février,  Théâtre de Lisieux (Calvados). Et du 20 au 23 février, Théâtre 140, à Bruxelles.

From the Ground to the cloud, écrit par Eve Gollac, mis en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

 

From the Ground to the cloud,  écriture d’Eve Gollac, mise en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

Inutile de traduire, tout le monde comprend cette langue-là, c’est celle de la langue des dominants : « ground » : le sol, le socle, l’origine, et « cloud »: le nuage où flottent nos photos de famille et toutes les données personnelles qui font de nous, des consommateurs convoités. Le spectacle est né d’une enquête passionnante: remonter aux sources du « big data »: non pas un délicieux nuage: la chose a la forme d’une énorme usine, bourrée d’ordinateurs qui  dévore autant d’énergie qu’une ville de 50.000 habitants, comme celle qui a été construite à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Sans consultation des habitants : tant pis pour les électro-sensibles, s’il y en a parmi eux, et pour les voisins dont les petites maisons ont été ébranlées par le chantier.

Et tout ça, pour quoi ? Pour que tout un chacun puisse se régaler de «lol cats», et de «candy crush» (un jeu), pour toutes les Petites Poucettes (titre d’un livre récent de Michel Serre sur les addictions aux écrans et au «digital» et sur leurs conséquences anthropologiques) avec leur smartphone greffé au bout des doigts, pour choisir entre deux hôtels de rêve où nous n’irons pas, externaliser notre mémoire et, quand même, garder « toute la mémoire du monde » (voir le film d’Alain Resnais (1956), avec le site Gallica de la Bibliothèque Nationale.

Et tout ça vient d’où? De la technologie des communications, celle des militaires et des industriels, cela va de soi (et aussi des universités). Et leur usage privé, libre, gratuit: du «flower power» des hippies libertaires des années 70. Eh oui! en Californie, il y a les fleurs, le soleil et la Silicon Valley. Où l’on verra que la désobéissance civile et la gratuité initiale ont conduit, au nom de l’individu et de sa liberté, à la plus vaste aliénation marchande qu’on ait jamais connue, et encore moins imaginée.

Il est intéressant d’observer comment cette perversion de la communication préoccupe une nouvelle génération de metteurs en scène, entre autres, Julien Gosselin qui, avec 1993 d’Aurélien Bellanger, montre l’image de ce tunnel de la Manche qui a contribué à la construction puis à la destruction de l’esprit européen (voir Le Théâtre du Blog).

La mise en théâtre de cette question?  Une autre affaire… à laquelle Eve Gollac et Olivier Coulon-Jablonka n’ont pas trouvé la réponse. Malgré des éléments assez beaux en eux-mêmes comme la construction à vue, avec les planches de l’estrade, de «cadres de référence», des masques d’animaux très réussis, des chansons d’époque, et une allusion à la San Francisco Mime Troup qui fit la joie du lointain festival de Nancy- mais qui ne trouvent pas vraiment ici leur fonction.

Et Olivier Coulon-Jablonka n’affirme pas assez les différents types d’adresse au public: pourquoi faire passer avec un faux dialogue, ce qui relève du vrai discours ? La fiction d’un groupe d’amis évoluant du :«Faites l’amour, pas la guerre» à la puissance du fameux « big data », n’est pas non plus assumée et les comédiens -inexpérimentés?- les incarnent à moitié et ne portent que des figures allégoriques. Bref, on est déçu, on s’ennuie et on en veut aux créateurs du spectacle d’avoir loupé un sujet aussi important. Faute de théâtre, faute d’une écriture qui oserait être poétique- ce qui ne signifie pas : « jolie » mais forte et révélatrice.

 Christine Friedel

Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 33 16 16 jusqu’au 21 janvier.

Désobéir d’après Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet, conception et mise en scène d’Anne Monfort

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Désobéir, d’après Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet, conception et mise en scène d’Anne Monfort

Anne Monfort a créé une dizaine de spectacles de théâtre documentaire. On se souvient  entre autres de Morgane Poulette et Nothing Hurts présentés déjà au Colombier. Avec Désobéir,  la metteuse en scène traite un problème qui nous concerne tous. Mathieu Riboulet après des études de cinéma et lettres modernes, a réalisé une dizaine de films de fiction et documentaires auto-produits en vidéo, et depuis 1996, il a publié des romans  comme entre autres Le Corps des anges, Avec Bastien, Entre les deux il n’y a rien.  

Le  spectacle interprété par Katell Daunis, Pearl Manifold et Jean-Baptiste Verquin est fondé sur des improvisations et tout un travail documentaire sur des cas de désobéissance civile dans l’Europe d’aujourd’hui. Comme celui de cet Anglais, Rob Lawrie, qui avait tenté de faire passer la Manche à une fillette de la jungle de Calais qui voulait rejoinder sa famille, et  qui a été condamné parce qu’elle ne portait pas de ceinture de sécurité, alors que l’enfant était dissimulée dans le faux plafond de sa camionnette!
“Comme beaucoup de mes concitoyens, dit Anne Monfort, je m’interroge, intimement, sur notre vivre-ensemble, sur les lois mal faites, qu’on n’a pas envie de respecter. Que s’est-il passé, à quel moment n’a-t-on pas bien regardé, quand l’Europe a-t-elle échoué à se construire, s’est-elle avérée incapable de respecter les droits humains qu’elle avait formulés ?

Le spectacle pose clairement la question des raisons qui nous poussent à désobéir? Que faire, quand on nous contraint d’appliquer une loi injuste? De quoi les colères se nourrissent-elles ?  En fait la désobéissance est un acte fondamentalement subjectif, personnel,  mais qui nous concerne tous. Plusieurs autres dilemmes sont évoqués ici. A partir d’improvisations autour des notions de désobéissance et de communauté puisées dans les films de Jacques Rivette et des situations de jeu où l’on fait ou pas, confiance à l’autre….

Les trois acteurs prennent en charge tour à tour la reconstitution documentaire du procès, mais aussi ont une parole intime, personnelle et sont tentés comme Henry David Thoreau, de se retirer d’un monde qui ne leur convient plus. Anne Monfort a fait se croiser ces improvisations et le récit auto-fictionnel de Mathieu Riboulet. Et pour parler du monde d’aujourd’hui, elle a su trouver une forme poétique et picturale en « confrontant la violence du réel à un essai physique et charnel pour organiser un peu de pensée».

 Edith Rappoport

Le Colombier 20 rue Marie-Anne Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 21 janvier. T : 01 43 60 72 81.
 Du 20 au 22 mars, Centre Dramatique National de Besançon-Franche-Conté

 

 

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