Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

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© Christophe Raynaud De Lage

Ici, musique, théâtre et cirque se rencontrent sous la houlette de la Muse en circuit. Au milieu de l’espace scénique, un dispositif circulaire en rideaux de fils. Comme une sorte de cage aux parois mouvantes, fortement éclairée… Sur de grands écrans aux murs, défilent images de guerre, paysages urbains ou ruraux. Alentour, quelques niches et miroirs, une fontaine… autant de petits autels qui s’animeront ensuite…

Le public pénètre dans cet environnement, libre de s’installer sur des tabourets en carton distribués à l’entrée, ou de circuler mais toujours enveloppé par un décor sonore vrombissant. Des mots surgissent de l’obscurité. Grimpé dans les filins, un acrobate (remplaçant au pied levé Cécile Mont-Reynaud) décrit des arabesques, comme s’il tissait de son corps, ce matériau malléable. Le récitant (Denis Lavant) sculpte les phrases d’Heiner Müller et Wilfried Wendling pilote à la console, debout parmi les spectateurs, musiques électroniques, images vidéo et lumières. Denis Lavant, surgit et disparaît aux quatre coins du plateau, funambule du verbe, en complicité avec le circassien sur sa « fileuse », un agrès inventé par Cécile Mont-Reynaud et Gilles Fer, combinant techniques de la corde et du tissu aérien.

Le compositeur féru des nouvelles technologies a été formé par Georges Aperghis, et a fait de l’ordinateur, dans la lignée d’un Pierre Henry,  son instrument de musique et création visuelle. En interaction avec les déplacements aléatoires du danseur sur fil et du comédien et, à partir de séquences sonores multi-sensorielles pré-enregistrées qu’il a choisies, il improvise.En phase avec les musiciens Grégory Joubert et Thomas Mirgaine, il pilote aussi les lumières, éléments de décor et images vidéo, en fonction des textes livrés par bribes et variant à chaque séance : Héraklès II ou l’Hydre (1972), Paysage avec Argonautes (1982), Textes de rêve, Avis de décès (1975-76) et le mythique Paysage sous surveillance (1984). Wilfried Wendling y a puisé des poèmes, manifestes sur le théâtre, rêves d’enfant, réminiscences, révoltes … Denis Lavant les profère sauvagement ou laisse planer en boucle cette matière langagière véhiculant les éclats de mémoire et obsessions de l’auteur.

Erreurs salvatrices est joué  en trois séries de cinquante minutes, dans le même dispositif mais aux couleurs différentes. Un voyage qui part de considérations philosophiques pour aboutir au plus intime de l’inconscient : le récit de rêve. Le premier module ( A) s’attache à des thèmes existentiels, avec des questions par salves : «  Pourquoi les arbres ont-ils l’air innocent, lorsqu’il n’y a pas de vent ? Pourquoi vivez-vous ? Pourquoi je pose des questions, Pourquoi je ne veux pas connaître la réponse ? Voulez-vous que je parle de moi ? Moi qui… De qui est-il question ? Quand il est question de moi. Qui est-ce moi ? Sous l’averse de fiente… » . Des aphorismes : « Lorsque le fumier croît, le coq est plus proche du ciel ». Des paysages : « Le nouveau clapier de fornication à chauffage urbain .» Des images récurrentes : « L’herbe, encore nous devrons l’arracher pour qu’elle reste verte à Auschwitz » … Des acteurs passent en cortège, peuplade dangereuse… Cette profération rageuse domine cette partition, pour finir en borborygmes. Dans le deuxième programme (B), nous plongeons dans un univers plus enfantin et onirique mais toujours cruel : un jeu de cache-cache qui va mal tourner…. Un «père requin» ou «un père mort-né» semblent souhaitables, comme «une mère baleine bleue». Des personnages mythiques apparaissent comme Hamlet, le mal-compris «trébuchant de trou en trou», «Lautréamont mort à Paris en 1871, inconnu. » La mort rôde : «Je fume trop, je bois trop, je meurs trop lentement. »

Miroirs et vidéos démultiplient la présence scénique de l’acteur et du circassien, reflets fugaces saisis dans un univers vibratoire de sons et lumières. Denis Lavant est au sommet de son art, avec ces textes à l’écriture divagante, porteuse d’images ou pensées macabres où l’auteur se dédouble en pages rageuses et il guide la création d’une équipe artistique aguerrie. Nous sommes immergés ici dans la pensée créatrice, heurtée et heurtante, d’un écrivain travaillé par son temps mais aussi par les fantômes de l’Histoire, et de son histoire. Il faut aller voir et écouter ce poème dramatique théâtral mais aussi sonore et visuel. Impressionnant….

Mireille Davidovici

Du 7 au 18 décembre, Théâtre de la Cité internationale, 21 boulevard Jourdan Paris (XIV ème). T. : 01 85 53 53 85.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

Erreurs salvatrices, textes d’Heiner Müller, conception et musique de Wilfried Wendling, chorégraphie aérienne de Cécile Mont-Reynaud

erreurs

Christophe Raynaud de Lage

Ici, musique, théâtre et cirque se rencontrent sous la houlette de la Muse en circuit. Au centre du plateau, un dispositif circulaire en rideaux de fils concentriques. Sorte de cage aux parois mouvantes, fortement éclairée… Sur de grands écrans, défilent images de guerre, paysages urbains ou ruraux. Alentour, quelques niches et miroirs, une fontaine… autant de petits autels qui s’animeront sporadiquement… Nous  pénétrons dans cet environnement, libres de nous asseoir où bon nous semble, sur des tabourets en carton distribués à l’entrée, ou de circuler mais toujours enveloppés par un décor sonore vrombissant. Des mots surgissent de l’obscurité et, grimpé dans les filins, un acrobate (remplaçant au pied levé Cécile Mont-Reynaud) décrit des arabesques, comme s’il tissait de son corps ce matériau malléable. En écho, le récitant (Denis Lavant) sculpte les phrases d’Heiner Müller et Wilfried Wendling pilote à la console, debout parmi les spectateurs, musiques électroniques, images vidéo et lumières. Denis Lavant, surgit et disparaît aux quatre coins du plateau, funambule du verbe, en complicité avec le circassien sur sa « fileuse », un agrès inventé par Cécile Mont-Reynaud et Gilles Fer, combinant techniques de la corde et du tissu aérien.

Le compositeur, formé par Georges Aperghis, féru des nouvelles technologies et dans la lignée d’un Pierre Henry,  a fait de l’ordinateur, son instrument de musique et de création visuelle. Il improvise à partir de séquences sonores multi-sensorielles pré-enregistrées choisies, en interaction avec les déplacements aléatoires du danseur sur fil et du comédien. En phase avec ses partenaires musiciens, Denis Joubert et Thomas Mirgaine, il pilote aussi  lumières, éléments de décor et images vidéo, en fonction des textes livrés par bribes et variant à chaque séance : Héraklès II ou l’Hydre (1972), Paysage avec Argonautes (1982), Textes de rêve, Avis de décès (1975-76) et le mythique Paysage sous surveillance (1984). Wilfried Wendling y a puisé des poèmes, manifestes sur le théâtre, rêves d’enfant, réminiscences, révoltes … Denis Lavant les profère sauvagement ou laisse planer en boucle cette matière langagière véhiculant les éclats de mémoire et obsessions de l’auteur.

Erreurs salvatrices nous est livré en trois séries de cinquante minutes, dans le même dispositif mais aux couleurs différentes. Un voyage qui part de considérations philosophiques pour aboutir au plus intime de l’inconscient : le récit de rêve. Le premier module ( A) s’attache à des thèmes existentiels, avec des questions par salves : «  Pourquoi les arbres ont-ils l’air innocent, lorsqu’il n’y a pas de vent ? Pourquoi vivez-vous ? Pourquoi je pose des questions, Pourquoi je ne veux pas connaître la réponse ? Voulez-vous que je parle de moi ? Moi qui… De qui est-il question ? Quand il est question de moi. Qui est-ce moi ? Sous l’averse de fiente… » . Des aphorismes : « Lorsque le fumier croît, le coq est plus proche du ciel ». Des paysages : « Le nouveau clapier de fornication à chauffage urbain .» Des images récurrentes : « L’herbe, encore nous devrons l’arracher pour qu’elle reste verte à Auschwitz » … Des acteurs passent en cortège, peuplade dangereuse… Cette profération rageuse domine cette partition, pour finir en borborygmes.

Dans le deuxième programme (B), nous plongeons dans un univers plus enfantin et onirique mais toujours cruel : un jeu de cache-cache qui tourne mal…. Un « père requin » ou « un père mort-né » semblent souhaitables, comme «une mère baleine bleue». Des personnages mythiques apparaissent : Hamlet, le mal-compris «trébuchant de trou en trou», «Lautréamont mort à Paris en 1871, inconnu. » La mort rôde : «Je fume trop, je bois trop, je meurs trop lentement »…

Miroirs et vidéos démultiplient la présence scénique de l’acteur et du circassien, reflets fugaces saisis dans un univers vibratoire de sons et lumières. Magnifiquement servie par Denis Lavant au sommet de son art, cette écriture divagante, porteuse d’images ou de pensées macabres où l’auteur se dédouble en pages rageuses, guide la création d’une équipe artistique aguerrie. Nous sommes immergés dans la pensée créatrice, heurtée et heurtante d’un Heiner Müller travaillé par son temps mais aussi par les fantômes de l’Histoire et de son histoire personnelle. Il faut aller voir et écouter ce poème dramatique à la fois théâtral, sonore et visuel. Impressionnant….

Mireille Davidovici

Du 7 au 18 décembre, Théâtre de la Cité internationale, 21 boulevard Jourdan, Paris( XIV ème). T. : 01 85 53 53 85.

 

Le Refuge de Catherine Boskowitz, conception et réalisation d’Estelle Lesage et Catherine Boskowitz

Le Refuge de Catherine Boskowitz, conception et réalisation d’Estelle Lesage et Catherine Boskowitz

Le Refuge de Catherine Boskowitz, conception et réalisation d'Estelle Lesage et Catherine Boskowitz dans actualites fred-chapotat-300x200

© Fred Chapotat

Dans la continuité de son engagement sur la question migratoire, le thème de son précédent spectacle Le Pire n’est pas toujours certain, créé en 2019 au festival des Francophonies de Limoges (voir Le Théâtre du blog), la metteuse en scène a conçu une pièce pour appartement, à la demande de la Poudrerie de Sevran en Seine-Saint-Denis. Cette « Scène conventionnée  d’intérêt national Art en Territoire » a, pour priorité, selon ce label attribué par le ministère de la Culture, de créer des rencontres avec le public pour des créations participatives. A Sevran, on parle plus d’une centaine de langues et les profils sociologiques sont très variés...
La Poudrerie propose, entre autres, dans les quartiers et chez les habitants, des formes théâtrales gratuites. Des spectacles de plus grande envergure, aussi gratuits, sont joués notamment à la salle des fêtes municipale.

 Dans cet esprit, Catherine Boskowitz et Estelle Lesage, les interprètes, ont rencontré les résidents d’un foyer, de tout âge et de toute origine. Elles ont discuté avec eux, tout en sculptant des statuettes en terre… Et, pendant le confinement, la metteuse en scène a écrit un texte où elle mêle cette expérience à d’autres, vécues lors de ses nombreux séjours en Afrique, Moyen-Orient, Amérique du Sud…  Pour nous la conter, elle nous accueille dans l’appartement où les hôtes et leurs invités ont pris place dans les fauteuils et canapés du salon. Avec quelques accessoires, elle va nous jouer sa pièce sur les migrants. Dans une langue précise et concrète, elle évoque Beyrouth qu’elle a vue en guerre, sa peur aux check-points, la lassitude d’un ami libanais… Mais aussi l’explosion du port, les appartements dévastés… Et Moussa, plus loin, voit passer le nuage orange qui s’est formé au-dessus de Beyrouth. Chassé par le vent, il a atteint Vintimille en Italie à la frontière avec la France, où le jeune Africain se trouve en rade depuis des mois…

 Puis il est question d’un autre Moussa, qui, avec Nana, Béatrice et les autres, sont hébergés au foyer de Sevran… La metteuse en scène installe un décor de fortune : des figurines s’alignent, d’autres s’animent par écran interposé et représentent les personnages de ces sagas migratoires… Mais une spectatrice arrivée en retard, après l’avoir écoutée avec patience, la prend rudement à partie : de quel droit parle-t-elle de la vie de ces gens ? En quoi son théâtre leur est-il utile ? Ont-ils été payés, comme elle, pour qu’elle en fasse les personnages d’une fiction théâtrale ? Et sinon, que fait-elle pour eux ?

Cette personne mal élevée  s’avère être une migrante qui s’est trompée d’adresse… Mais bien vite, on décèle en cette provocatrice, une comédienne complice (Estelle Lesage). Ce quiproquo pose très clairement la question : sommes-nous capables, individuellement ou collectivement, d’accueillir dans nos vies, un « autre » qui ne nous ressemble pas et venant d’ailleurs? Et s’insinue alors l’embarras où nous nous trouvons, artistes ou spectateurs, face à cette actualité déchirante…

Ce coup de théâtre interrompt un récit bien huilé et partant de bons sentiments: Catherine Boskowitz témoigne ici de son propre trouble et nous le transmet, en posant la question de l’engagement à l’époque actuelle : le sien, celui des artistes et le nôtre. Cette pièce  de trois quart d’heure incite au débat et se prolonge souvent par des discussions animées. Elle interroge aussi le rôle du théâtre  et son efficacité face aux problèmes politiques et sociaux

«Au départ, dit la metteuse en scène, j’ai écrit un spectacle pour appartement, mais covid oblige! nous l’avons joué en mars et avril 2021 dans une salle  transformée en salon : gros canapés, fauteuils, lampes, chaises, etc… pour que le public s’y sente comme dans un appartement. Et cela a marché. » Après une vingtaine de représentations, Le Refuge cherche de nouveaux hébergeurs.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 10 décembre, à La Poudrerie, 6 avenue Robert Ballanger, Sevran (Seine-Saint-Denis). RER B : Sevran-Livry. 

 

 

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Abysse de Jón Atli Jónasson, traduction de Raka Asgeirsdottir et Claire Béchet, mise en scène de Raka Asgeirsdottir

Abysse de Jón Atli Jónasson, traduction de Raka Asgeirsdottir et Claire Béchet, mise en scène de Raka Asgeirsdottir

ABYSSE PHOTOSHOOT - IMG_5543 - 27 septembre 2021

© cie Asgeir

   Qui dit Islande, dit mers boréales, récits de marins et naufrages… Ici, l’aventure d’un pêcheur est transfigurée par  une écriture simple et poétique. Le 11 mars 1984, le chalutier MS Hellisey coule corps et biens en pleine tempête au large des côtes islandaises. Un seul rescapé : Guðlaugur Friðþjófsson qui réussit à nager pendant des heures dans l’eau glaciale pour regagner la terre ferme. Son témoignage défraya la chronique et inspira à Jón Atli Jónasson un monologue où le quotidien d’un être frustre prend des allures d’épopée… Abysse a connu une belle carrière depuis sa création au Théâtre de Reykjavik en 2009. Couronné par le prix Gríman (le Molière islandais), ce texte a été mis en scène un peu partout en Europe. Le cinéaste Baltasar Kormákur s’en est inspiré ainsi que du fait divers pour réaliser Survivre (2012)

     Sur l’écran en fond de scène, vogue un chalutier contre vents et marées. Charles Van de Vyver, aussitôt entré en   scène, impose une présence charnelle à son personnage. Il nous transmet la saveur des mots simples où il évoque     son quotidien. Nous le suivons au petit matin dans les ruelles venteuses du port et nous nous embarquons avec lui sur le chalutierL’auteur fait revivre autour de lui l’équipage: café, cigarettes, bavardages et silences, mais aussi la fatigue… Puis le récit bascule dans le cauchemar,  un combat s’engage entre l’homme et les éléments mais un oiseau le guidera vers des horizons apaisés.

La réalisation dépouillée et la sobre direction d’acteurs de Raka Asgeirsdottir donnent toute sa place à un texte dense dont l’auteur, à la fois dramaturge, scénariste et romancier, est l’un des fondateurs du Mind Group, une association européenne de théâtre expérimental. La metteuse en scène, qui est traductrice, a contribué à la découverte de nombreuses pièces islandaises en France, en organisant des festivals de lecture comme L’Islande côté théâtre à l’ancien T.E.P.en 2004 et Islande, terre de théâtre au Théâtre 13/Seine il y a deux ans.

Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 4 décembre à Anis Gras-Le Lieu de l’Autre, 55 avenue Laplace, Arcueil (Val-de-Marne).

Du 5 janvier au 16 mars (les mercredis) à La Flèche-Théâtre, Paris (XI ème.)

 Les Enfants de Dimmuvík, le premier roman de Jón Atli Jonassón est paru aux éditions Noir sur blanc.

 

 

Kamuyot d’Ohad Naharin par le Ballet de l’Opéra national du Rhin

Kamuyot / Ohad Naharin /  Ballet de l’opéra national du Rhin  / Batsheva

© Agathe Poupeney

Kamuyot, d’Ohad Naharin par le Ballet de l’Opéra national du Rhin

Cette pièce, créée pour le Batsheva-Young Ensemble en 2003, entre au répertoire du Ballet de cet Opéra. Un spectacle festif pour tout public, en particulier scolaire. Assis sur les gradins disposés des quatre côtés d’un immense tapis de danse blanc, les enfants voient surgir avec surprise des jeunes gens qui étaient disséminés parmi eux. On les prendrait pour des écoliers avec, pour les garçons, des pantalons en tissu écossais, et jupettes de même matière pour les filles. Quatorze interprètes vont envahir l’espace pour danser sur des musiques allant du rock des années soixante, aux rythmes des années quatre-vingt, avec un détour par Ludwig van Beethoven.

Chacun a créé son solo, en fonction de sa personnalité, en improvisant sa gestuelle propre. Souvent drôle. Et les enfants ne se privent pas de rire. Le soliste va être rejoint par ses camarades, appliqués à reprendre ses mouvements, aussi insolites soient-ils, dans un ensemble à géométrie variable. Puis chacun retourne sagement s’asseoir, avant qu’un ou une autre propose sa propre grammaire corporelle. Et le public sera invité à entrer dans la danse. Mais sans aucune débandade. Les enfants, même très jeunes, osent imiter les artistes et libérer leurs mouvements, tout en restant dans le cadre imposé et en respectant la règle du jeu. Aucun débordement dans cette construction débridée.  Chaque spectateur se sent autorisé à venir sur scène et la pièce se termine, après trois quarts d’heures, par un grand bal populaire où s’égayent enfants, parents et enseignants.

Ohad Naharin veut mettre la danse à portée de tous et nous retrouvons dans cette œuvre, inspirée de ses pièces Mamootot et de Moshe, la fluidité du style gaga. Développé par ce chorégraphe israélien, c’est un peu la marque de fabrique de la Batsheva depuis qu’il la dirige (1990). Avec une grammaire fondée sur la liberté des mouvements guidés par la musique. « J’enseigne, dit-il, le plaisir de l’asymétrie». Le film de Tomer Heyman Mr Gaga sur les pas d’Ohad Naharin (2015) retrace son parcours. Gaga est un langage à part entière, une danse jouissive aux postures inhabituelles, où il faut surtout prendre conscience de la place de son corps dans l’espace et le mettre au service du mouvement.

« Les enfants comprennent très vite le cadre mais se sentent libres à l’intérieur », dit Bruno Bouché, directeur artistique du Ballet de l’Opéra national du Rhin, qui a programmé cette pièce conjointement avec Benoît André, directeur de la Filature de Mulhouse et aussi de sa Scène nationale. Kamuyot a été conçu pour être joué hors les murs, dans les gymnases et salles des fêtes de quartier, pour rencontrer le public israëlien qui ne pouvait se déplacer en raison des attentats. Cette reprise de Kamuyot est la première collaboration entre le Ballet et la Scène nationale de Mulhouse, pourtant hébergés sous le même toit. L’édifice, inauguré en 1993, abrite sous sa coque d’acier et de verre une médiathèque, l’Orchestre national du Rhin, le Ballet de l’Opéra du Rhin et la Scène nationale. Pas toujours facile de partager le même équipement! Benoit André chapeaute l’ensemble et, loin de se limiter à être une «syndic de copropriété », il entend mettre à profit les synergies possibles entre ces partenaires pour mêler les équipes, diversifier les publics et diffuser les arts vivants là où ils ne sont jamais représentés.  

Dans la foulée, les directeurs du Ballet de l’Opéra et de la Scène Nationale ont mis en place un ambitieux programme réunissant de grands Ballets européens. Mulhouse, proche de la Suisse et de l’Allemagne, est en effet la ville rêvée pour des projets transfrontaliers. Ont répondu présents: les Ballets de Lorraine à Nancy, du Capitole à Toulouse, les Ballets des Opéras nationaux du Rhin, de Bordeaux, Paris, Lyon, Marseille (La Horde), le Malandain Ballet à Biarritz, le Ballet Preljocaj, le Hessisches Staatballett et le Ballett Theater de Bâle.

Trois soirées pour découvrir les esthétiques de ces troupes: du néoclassique, au plus contemporain… Une façon aussi pour elles, de confronter et renouveler leurs répertoires. « En France, nous sommes les parents pauvres en cette matière, dit Bruno Bouché. Nous avons peu de livrets et il faudrait que la danse s’ouvre sur un répertoire plus vaste. Dans les Opéras, la musique domine et peu de chorégraphes en sont nommés directeurs. » Une table ronde, le 22 janvier, permettra d’en débattre… À suivre.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 30 novembre à la Filature, 20 allée Nathan Katz, Mulhouse (Haut-Rhin).
Les 9 et 10 décembre, Gymnase du Collège Molière, Colmar.

Les 11 et 12 janvier  Gymnase Maurice Schoenacker, Mulhouse : le 14 janvier,  Gymnase de la Caserne Drouot; le 18 janvier, Complexe sportif de la Doller, Strasbourg ( Bas-Rhin).

Du 16 au 23 juin, Centre socio-culturel de la Meinau ; Ballets européens du XXIe siècle les 23,26 et 29 janvier à La Filature.

 

Chère Chambre, texte et mise en scène Pauline Haudepin

Chère Chambre, texte et mise en scène Pauline Haudepin

 

Entrer dans l’âge adulte? Abandonner sa chambre, quitter subitement sa famille aimante et aimée, rien de plus normal à vingt ans !Au commencement, le public observe cette « chère chambre » où il n’y a personne… Un papier peint romantique, avec grosses fleurs bleues et roses pastel sur les murs. Suspendu au mur un chemisier en liberty, des photos, une chevreuil naturalisé, tout droit sorti de contes pour enfants, ou du Moyen-Age une radio-cassettes…

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Soudain, en bas de la porte, une petite masse noire, indescriptible et bizarroïde,  comme un amas de longs cheveux, ou  une araignée qui se redresse légèrement en reculant, pousse la porte et disparaît ! Pour un temps seulement ! Bruits de circulation et voix lointaines… Chimène, jeune fille de dix-huit/vingt ans entre en scène et va tout droit dans sa chambre. Il lui faut passer dans ce lieu une dernière fois pour saluer à jamais sa «chère chambre » ! Elle s’installe à sa table encombrée, saisit son dictaphone : « Chère chambre! (…) C’est la dernière fois que j’écris entre tes quatre murs et pour la première fois depuis dix-huit ans, ils n’auront personne sur qui veiller.» Paroles qu’elle inscrira dans son Journal intime

Au début du spectacle, la chambre, placée en bord scène, crée un lien de proximité  avec nous. Comme pour mieux incarner son caractère intime, son souffle et placer le public dans le secret et le désir de Chimène avant son départ, fatal.  Une scénographie d’une belle poésie et en complicité étonnante avec l’âme du texte, sa respiration et sa profondeur, renforce la qualité de la mise en scène. Pauline Haudepin a eu la finesse d’utiliser cette scénographie pour rendre visible les espaces inarticulés enfouis dans le texte. « La chambre », un confident muet, à mesure que progresse l’intrigue, va s’élargir, se déconstruire et s’éloigner, comme pour signifier un changement d’espace existentiel. Le monde de Chimène et de son entourage -exceptée Theraphosa Blondi (formidable Jean-Gabriel Manolis), magique et troublante, tout à la fois araignée et créature fascinante, androgyne- son amoureuse Domino (Dea Liane, d’une forte présence et d’une émouvante sincérité) vont se métamorphoser mentalement. À partir d’une situation sensible mais banale : le départ d’un enfant à l’âge adulte, de la maison familiale, Pauline Haudepin crée un univers surprenant. Le nom de l’héroïne : Chimène Chimère, à la beauté diaphane et au tempérament entier, ouvre notre imaginaire avec théâtralité: « Cette nuit, je sors je sors du roman familial, je sors tout court. Exit ». En quittant le cocon de la maison parentale, elle nous invite à la suivre sur le chemin qu’elle a dessiné, peu à peu au cours de son enfance, son adolescence.

 Idéal et douceur montrent bien comment souvent les situations évoluent l’air de rien, au sein des différents contextes dramatiques. Le départ et la rupture sans conflit de Chimène avec son milieu, trouve son sens et son combat avec ces mots. Défendre un idéal, objectif utopique peut-être… mais qui se révèle être source de force et capable d’actes les plus fous ! : Chimène s’adresse ainsi à Domino, son amoureuse : « J’ai couché avec un homme. » Domino : « Non »  (…) Chimène : » Un homme malade ».(…)  Domino : « Non » (…) Domino : «Et tu savais ? » Chimène : « Oui ». 

Ce voyage onirique, fantastique par certains côtés a des touches de comédie. Le jeu de Sabine Haudepin est une merveille d’intelligence dans son rôle de mère et d’épouse ! Et nous avons un vrai plaisir à sentir l’aisance et la subtilité de cette belle comédienne.    Autre force du spectacle, et non des moindres, la découverte d’un texte  théâtral atypique. Pauline Haudepin a tissé sa pièce à l’aide d’une diversité de registres d’écritures théâtrales, la personnalité et la vie de Chimène Chimère ne sont pas loin de celles d’une héroïne tragique actuelle. La pièce ouvre un espace kaléidoscopique, à la fois sombre et féérique, sur le monde et ses bouleversantes rencontres! Le public découvre, dans une atmosphère tout à la fois grave et comique, insolite, , avec enthousiasme, une vision de notre contemporanéité. Les thèmes : l’amour, le désir, la mort et l’injustice sont traités sans détour, loin des sentiers battus et vibrants d’une poésie aux accents parfois mystiques ou d’ une drôlerie inhabituelle.

Le public, toutes générations confondues, est touché par le monde de Chimène Chimère. Ce spectacle porté par un texte singulier et d’un romantisme moderne, sensuel, à la fois lumineux et obscur, pourrait être reçu comme la mise en scène d’un geste et de sa décomposition à l’identique de celle de la lumière. Un geste complice et signifiant, à l’image de la jeunesse de 2021 et de toujours. Et un geste de la liberté, coûte que coûte !  À la fin de la pièce, Chimène a disparu -subrepticement-, Domino est seule : « Je ne sais plus marcher Tout ce qui me tenait debout tout a  disparu. Peut-être qu’il vaut mieux se taire.  Y a-t-il ici quelqu’un pour me prendre dans ses bras ? Je cherche ici quelqu’un qui me prenne dans ses bras ». Un spectacle d’une profonde force théâtrale et un bel hommage à l’imaginaire et à l’amour ! 

 Elisabeth Naud 

 Jusqu’au 5 décembre au Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, Strasbourg ( Bas-Rhin). Tl : 03 88 24 88 00.

Théâtre de la Cité Internationale, Paris (XIV) du 17 au 29 janvier.

Ce Silence entre nous de Mihaela Michailov, traduction d’Alexandra Lazarescou, mise en scène de Mathieu Roy

Ce Silence entre nous de Mihaela Michailov, traduction d’Alexandra Lazarescou, mise en scène de Mathieu Roy

ce silence

© Christophe Raynaud de Lage

« Ta mère a dit un jour : Sois une bonne fille Sois une bonne épouse Sois une bonne mère/ Pieuse/Patiente/Dévouée/Et tu as été Une bonne fille Une bonne épouse Une bonne mère/ Pieuse/ Patiente/ Dévouée … » De mères en filles, dans ou hors la sphère familiale, quels sont les rôles assignés aux femmes ? Comment se transmettent amour, violence, résignation ou révolte enfouis derrière les murs des maisons … A celles qu’on entend peu, jusqu’à la Vierge Marie, l’autrice roumaine donne la parole : en sept monologues, elle brise la chaîne des silences, dévoile des intimités. Paroles âcres ou tendres, que se partagent trois comédiennes, en français et en roumain, avec traduction simultanée vivement menée. Ysanis Padonou, Iris Parizot et Katia Pascariu arrivent sur le plateau avec, dans leurs valises, un décor. Elles vont en emboîter les montants pour construire des châssis et y tendre les toiles peintes colorées de Bruce Clarke. Avec des gros plans de visages et corps expressifs sur fonds brouillés où l’on peut lire quelques graffitis. Une scénographie nomade et évolutive :les actrices déploient une cabane, un cachot ou un retable, en fonction des situations.

Les récits de vie, comme autant de facettes de la condition maternelle, s’entrechoquent et se répondent, épanouissement mais aussi douleur de l’accouchement, avortement clandestin, échec de l’amour filial, viol, violence… Des histoires de femmes qui résonnent entre elles, pour réaliser un destin collectif marqué par le poids des traditions, du patriarcat, de la religion. Et qui laissent entrevoir une possible émancipation… entre autres avec le «non» de celle qui refuse d’être réduite à une matrice. Ces questions de transmission, aliénation et émancipation, Mihaela Michailov les décline en portraits d’un  féminisme un peu volontariste, avec des mots simples mais qui cognent. En version originale et en traduction, les comédiennes s’emparent de ce texte et jouent constamment sur l’alternance des deux langues, sans que la traduction ne pèse. Les sonorités latines et slaves du roumain s’entrelacent avec le phrasé plus calme de la langue française et dans une belle harmonie.

 Mathieu Roy a passé commande de ce texte à l’autrice roumaine et a réparti les monologues de Tăcera dintre noi, devenu Ce Silence entre nous, en un crescendo solidement architecturé. La scénographie, à géométrie variable, joue sur les opacités de toiles tendues. Manuel Desfeux a confié aux actrices le soin de manipuler des éclairages de fortune, qu’il a conçus indépendants d’une régie, pour délimiter des zones d’ombre et lumière. Un dispositif scénique qui peut s’adapter à tout lieu… En vue d’une belle tournée, que nous souhaitons à la compagnie du Veilleur.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 12 décembre, Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris ( XX ème). T. : 01 42 55 55 50.

Le 22 janvier, Centre Culturel Franco-Nigérien, Niamey (Niger).

 

My Dead Bird de Victoire Bélézy et Marion Guerrero, mise en scène de Marion Guerrero

My dead Bird de Victoire Bélézy et Marion Guerrero, mise en scène de Marion Guerrero

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© Jean-Jacques Brumachon

Little Frida, la petite fille à l’oiseau mort, est née d’un atelier d’improvisations sur le clown donné par Marion Guerrero à l’E.N.S.A.D de Montpellier.  En anglais, avec un fort accent français, le personnage d’alors a fait son chemin. Devenu une gamine sans âge qui déplore « la mort de son oiseau mort » mais continue à le faire voler et à promener sa carcasse, sous forme d’une caille achetée chez le boucher. D’autres animaux morts, des oiseaux, un poisson pané, seront convoqués pour une vie posthume, leurs restes manipulés, dorlotés, nourris par cette charmante femme-enfant.

 En tenue de Petit Chaperon rouge, elle se fait ogresse et ingère les dépouilles de ses amis morts… sur un plateau couvert de déchets organiques, avec bruit de froissements d’ailes et cris de mouettes. Une tempête se lève et le chaos s’installe. Petite apocalypse sur la romance Cucurrucucu Paloma du compositeur mexicain Tomas Mendes. Entre une petite fille-modèle mais cruelle façon Comtesse de Ségur ou figure décalée de bande dessinée, Victoire Bélézy crée un personnage à la fois sympathique et inquiétant, un rien «trash ». Au passage, elle parodie la scène de crime d’un film policier américain ou des Oiseaux d’Alfred Hitchcock …

 Ce solo original et bien construit nous entraîne progressivement dans un univers absurde et poétique, où la comédienne soigne détails et accessoires, pour composer un personnage insolite et naïvement cruel. Victoire Bélézy manie habilement un anglais élémentaire et maladroit de collégienne, pour accentuer son caractère à côté de la plaque. Elle est passée du théâtre, au cinéma et a fondé sa compagnie : Divine Triumph. Après ce premier spectacle, elle veut développer des projets alliant théâtre et septième art. Dans My dead Bird, elle noue avec le public une complicité bon enfant et sans démagogie ni vulgarité, fait montre d’un talent comique singulier…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 23 décembre, Les Déchargeurs, 3, rue des Déchargeurs, Paris ( Ier). T. : 01 42 36 00 50.

 

 

 

 

 

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La Maladie Blanche de Karel Čapek, traduction d’Alain van Crugten, par la compagnie Jolie Môme

La Maladie Blanche de Karel Čapek, traduction d’Alain van Crugten, par la compagnie Jolie Môme

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Photo PhilippeCaro

 La pièce, écrite en 1937 et montée avec succès au Théâtre national de Prague la même année, fut encensée par Max Brod et Thomas Mann ! L’auteur tchèque est connu pour son théâtre polémique avec entre autres,  La Guerre des Salamandres et R.U.R. (Les Robots universels de Rossum) avec pour la première fois, le mot « robot » :travailleur en tchèque. Il fait ici figure de visionnaire car sa dernière œuvre -il meurt en 1938- rejoint notre actualité: une épidémie accable le pays: des taches blanches  sur la peau chez les plus de quarante-cinq ans qui meurent dans une douleur et une puanteur atroces. Le docteur Galén -rebaptisé ici Bougalen- un médecin des pauvres, trouve un remède mais refuse de soigner les riches, à moins qu’ils n’instaurent la paix. Le Maréchal, dictateur va-t-en guerre, victime du mal à son tour, va, pour recevoir le traitement, céder aux conditions du docteur et déclare : « Non à la guerre ! Non à la guerre!  » Mais la foule se déchaîne et piétinera le médecin comme son médicament.

En trois actes et quatorze tableaux, La Maladie blanche met en lumière avec un humour grinçant les forces antagonistes d’une société où le profit est roi. Le capitalisme en crise génère nationalisme belliqueux et mesures liberticides: instruments d’un pouvoir déliquescent. De quoi alimenter l’esprit combatif de Jolie Môme… Ce collectif participe depuis longtemps à toutes les luttes populaires et a gardé sa verve militante.

Dans le style du théâtre d’intervention, il reprend les bonnes vieilles méthodes brechtiennes, avec un zeste de commedia dell’arte : visages blancs, costumes emblématiques de fonctions sociales. Les jeunes acteurs se plient à un jeu frisant la caricature et forcent le trait mais sans excès. Cette farce noire se prête à un traitement didactique et burlesque, avec des archétypes sociaux: un marchand de canons accompagné d’un chef de guerre, un conseiller d’Etat, propriétaire d’une clinique et entouré de médecins à sa botte, une presse et une petite bourgeoisie serviles, une nation au patriotisme fanatique… Quelle que soit leur classe sociale, tous veulent tirer  bénéfice de l’épidémie: les uns, en agitant la peur pour garder le pouvoir, les autres en spéculant sur les ventes d’un traitement-miracle.

En montrant la résistance du docteur Bougalen, son engagement désintéressé et sans faille pour la cause pacifiste, Karel Čapek rend évident le système mafieux des industriels et politiciens.  La compagnie Jolie Môme met son énergie au service d’un texte étonnant qui, encore aujourd’hui, résonne étrangement. Une mise en scène bien huilée, un rythme soutenu par une musique jouée sur scène et un style de jeu affirmé emportent l’adhésion du public, venu nombreux à la Belle Etoile. Cette ancienne salle des fêtes devenue gymnase, est mise à disposition de ce collectif par la ville de Saint-Denis depuis 2004. Un lieu chaleureux et à découvrir… situé dans un quartier en pleine mutation et où Jolie Môme propose des soirées cabarets, des ateliers de théâtre et reçoit des groupes militants.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 5 décembre, La Belle Étoile, 14 rue Saint-Just, La Plaine-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Métro : Front Populaire. T. : 01 49 98 39 20.

Le texte de la pièce est publié aux éditions de La Différence..

 

A Bright Room called Day, (Une Chambre claire nommée jour, de Tony Kushner, traduction de Daniel Loayza, mise en scène de Catherine Marnas

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© Pierre Planchenault

A bright Room called Day, (Une chambre claire nommée jour) de Tony Kushner, traduction de Daniel Loayza, mise en scène de Catherine Marnas

Un titre paradoxal qui dit la lumière, alors que la pièce s’enfonce dans la nuit nazie. Dans le vaste appartement d’Agnès, à Berlin, des amis, la plupart artistes et appartenant à l’intelligentsia de gauche, vont se trouver  confrontés, impuissants, à la fin de la République de Weimar et à l’élection d’un monstre, soutenu par les puissances capitalistes, grâce aux dissensions entre communistes et sociaux-démocrates. Et ce, dans un temps très court : du réveillon, où, fin saouls, ils célèbrent le nouvel an 1932,  à l’incendie du Reichstag en février 1933, l’autodafé du 10 mai devant l’Opéra et l’ouverture du camp de Dachau… La petite bande, sidérée, se dispersera et Agnès restera seule en proie à ses cauchemars, hantée par le fantôme d’une « Allemagne-Mère-Blafarde » et par un diable faustien de carnaval…

Cela se passe sous l’œil critique d’une punkette années quatre-vingt, Zillah Katz (Sophie Richelieu): un personnage de cabaret commentant cette catastrophe historique, par rapport avec la réélection de Ronald Reagan. Une activiste bombe sur les murs de New York: «Reagan = Hitler, Weimar aussi était une démocratie ! ». L’amalgame ne fonctionne pas et la pièce, non plus. Les interventions de la comédienne tombent à plat quand a lieu une action poignante dans l’appartement. Comment combler ce hiatus spatio-temporel? L’auteur lui-même, par l’intermédiaire de Xillah, son double fictionnel, (Gurshad Shaheman) explique comment il a écrit sa première pièce en 1985, en réaction à la politique délétère de Ronald Reagan avec suppression des droits sociaux et des syndicats, homophobie et xénophobie. La pièce fit scandale car «rien ne peut être comparé au nazisme » ! Xillah entre en dialogue avec la protagoniste de 1985, pour remettre la pièce au goût du jour…

 «Au moment même où je demande les droits de la pièce, écrit Catherine Marnas, je lis dans un journal américain que Tony Kushner veut réécrire cette première pièce, en y ajoutant un troisième feuilletage temporel : le présent et la présidence de Trump.». Suivent de nombreux échanges entre la metteuse en scène et l’auteur, aboutissant à une version de cette pièce en deux heures trente, parfois un peu bancale. L’action se déroule donc sur trois échelles temporelles, Xilla et Zillah Katz observant les Berlinois d’antan et prenant le public à témoin mais l’intrigue principale reste prépondérante et, de loin, la plus intéressante: qualité de la langue, densité des personnages qui permet aux comédiens de leur donner chair. La tonalité de cabaret avec Just a Gigolo, une chanson en clin d’œil à la comédie musicale américaine de la première partie, cède le pas à de plus graves débats esthétiques et politiques de ces années-là.

Les jeunes acteurs- musiciens entrent vite dans la peau de ces personnages complexes. Simon Delgrange est un cinéaste nerveux, transfuge hongrois et trotskiste révolutionnaire. Annabelle Garcia donne corps et profondeur à Paulinka Erdnuss, une starlette opiomane et fragile, seule à faire acte de résistance. Julie Papin, en Agnès, s’étiole progressivement, cédant, impuissante, à ses peurs et Agnès Pontier incarne une peintre militante, droite dans ses bottes et bravant la censure nazie. Yacine Sif El Islam habille d’humour et cynisme Baz, un homosexuel anarchiste soutenant les thèses de Wilhelm Reich, le premier à voir venir le mal.

Tout ce petit monde s’agite dans le huis-clos d’un appartement. Sophie Richelieu, coiffure afro, en tenue vinyle, montée sur talons vertigineux, raconte l’ascension d’Hitler scandée par les dates et photos d’époque sur un écran géant malheureusement caché, comme l’orchestre, par le mur de l’appartement ! Ce décor massif occupant le centre du plateau laisse peu de place au hors-champ et à la fluidité d’une mise en abyme narrative. Et la musique de Boris Kohlmayer, jouée dans un coin de la scène se trouve marginalisée.

Reste le plaisir d’un théâtre dense et charnel. Merci à Catherine Marnas de nous faire découvrir cette pièce baroque, tonique, servie par une direction d’acteurs impeccable et des interprètes d’une grande justesse. Tony Kushner, en actualisant son œuvre, met en parallèle l’Histoire et notre présent. «Avons-nous convoqué le Diable ici pour le soustraire au monde extérieur ? » dit l’un des personnages. “Nous sommes en danger”, scande la troupe dans une ultime chanson. Et nous, aujourd’hui, faisons-nous face, quand certaines démocraties filent vers un système totalitaire ?

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 5 décembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) T. : 01 44 95 98 21.

Le 8 décembre, NEST, Thionville (Moselle) ; les 14 et 15 décembre, Comédie de Caen, Caen (Calvados) .

Du 4 au 6 mai, Théâtre Olympia, Tours (Indre-et-Loire).

 

 

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