Pollock

 

 

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Pollock, de Fabrice Melquiot

Jackson Pollock, figure emblémathique de l’expressionisme abstrait américain, en révolte, personnelle et politique, et Lee Krasner, sa femme, artiste peintre célébrée par Mondrian, qui l’accompagne dans sa descente en enfer, s’affrontent. La vie, chez Jackson Pollock, son œuvre, suivent la courbe de son alcoolisation, de son autodestruction, de son cynisme. Nous sommes dans l’Amérique du début du XXème, à cru, mondes décalés entre commentaires sur la création, les artistes, le métier de vivre, le couple, la dérive.

Fabrice Melquiot signe la pièce, torrent de paroles sans ponctuation ni respiration, hors d’haleine. La biographie de Pollock, âpre, excessive, est sa matière vive : « Peindre et me tuer je ne fais rien d’autre ». L’écriture, comme la vie de l’artiste peintre, est de l’art brut, de l’état d’urgence, une danse de mort : moments de dialogues rythmés comme blues et longs monologues où chacun devient narrateur et commentateur, où les rôles s’interchangent et s’inventent. Ainsi l’interview où Pollock, dans le rôle du journaliste, questionne Lee, sa femme, dans le rôle de Pollock.

L’action se passe dans l’atelier de l’artiste, très ordinaire, pour une peinture sortant résolument du cadre, pour un huis-clos de tragédie, celle de sa vie. La scénographie (signée Paul Desveaux, également metteur en scène) est conforme à la biographie. Lee Krasner (Claude Perron) avait entraîné Jackson Pollock (Serge Blavan) à Long Island pour le protéger de son alcoolisme. Ils y vivaient dans une ancienne ferme, sans eau chaude ni chauffage et avec très peu d’argent, une petite grange, servait d’atelier.

Pots de peinture et bouteilles de bière, une gazinière pour « les œufs au plat avec de fines tranches de lard », un escabeau, deux supports toiles qui serviront aussi pour quelques images filmées de Roosevelt, tel est le lieu de travail représenté, on pourrait dire lieu d’enfermement.

On entre, avec Pollock, dans la folie du processus de création : « J’accroche la toile sans châssis sur un mur ou je l’étends sur le sol… Je n’aime pas les outils du peintre Je ne veux pas de chevalet pas de palette pas de pinceaux. Je préfère travailler avec des bâtons des spatules des galets parfois mes ongles et des couteaux faire couler la peinture ou la charger avec du sable du verre pilé autre chose des corps étrangers » Pour lui, la création est animale dans le geste, la perte du contrôle de soi, la rage, la violence. Il est dans un engagement physique total avec sa toile, utilise le dripping (projection de HYPERLINK « http://www.evene.fr/arts/actualite/red-scare-guerre-froide-art-americain-peinture-1803.php »peinture sur la toile) et le pouring, (coulage du matériau à partir du pot de peinture ou d’un bâton). On assiste en direct à sa mise en tableaux et Lee, l’épouse, lui sert d’exutoire : « Il n’y a ni commencement ni fin il n’y a pas de sujet je parle de l’intérieur » hurle-t-il, comme un bateau ivre.

Il admire passionnément Picasso, la Jeune fille devant un miroir le trouble, Miro l’inspire, il rencontre Calder et se laisse envahir par Tenessee Williams, dans les affres de l’écriture avec sa Ménagerie de verre et que Lee n’apprécie pas, pensant qu’il a sur Pollock une mauvaise influence. Il rencontre José Clemente Orozco, l’un des trois grands de la peinture murale mexicaine, est inspiré par les motifs abstraits de l’art primitif et la peinture de sable des Navajos. Cette émulation est pour lui très féconde.

Sur les critiques, il s’abat comme un aigle, de violentes controverses en effet les ont divisés à son sujet : « Les critiques me jugent et je ne sais pas pourquoi ils me jugent, qui les paie pour me juger, comment font-ils pour me juger, quelle valeur vont-ils donner à mon monde intérieur ? Quelle note accorderont-ils à mon inconscient ? » et pourtant, malgré son crépuscule des dieux, il est au zénith et divise : « et puis je suis devenu une star… je suis devenu une créature poétique», ironise-t-il, même si « Tout succès est définitivement un malentendu ».

Dans ses délires éthyliques, Pollock visionne sa mort, au volant d’une grosse cylindrée, et son enterrement. Présage… Il se tuera en voiture, en 1956, un art de vivre du moment, aux Etats-Unis, vitesse grand V.

On est saisi par la brutalité de sa rencontre avec l’art, ses violences dans le couple oùle rapport de force est permanent, miné par la boisson, tous deux se mettent en scène et théâtralisent la relation, ils construisent leur quatrième mur. Les déclarations d’amour ainsi s’écrasent au sol : « Tu me trouves belle ? » demande Lee. Et Pollock de répondre : « J’ai vu pire », puis : « Ta gueule, je peins… » Il lui reproche : « Tu ne veux pas que je guérisse tu veux pouvoir me dominer encore ! »

Il n’y a pas d’espace pour elle. Insultes, injures, infidéllités, sont son quotidien. Ele essaie de poursuivre, elle aussi, avec son art, sans se désespérer. « Il faut que tu exposes… » lui dit-il un jour. Le Corbusier « a apprécié mes grandes toiles verticales » rayonne-t-elle.

Autour d’eux, le vide se creuse, le délire est permanent, ils sont déconnectés du réel : « Pourquoi est-ce qu’on ne voit plus personne ? » demande Pollock « Parce que plus personne ne veut nous voir » répond Lee et le doute est présent : « mon échec, l’aveu brutal de mon échec »…

Les quelques respirations offertes dans la pièce le sont sur fond de danse, moments de grâce entre blues et comédie musicale version début du XXème. L’un des derniers tableaux est le récit fait par Pollock, qui tient tous les rôles, du tournage du film de Hans Namuth : « Filmez-moi qu’on n’ait plus aucun doute sur mon génie ». Le réalisateur a en effet, dans la vie, photographié puis filmé Pollock qui a vu son impact augmenter dans les années 50, en particulier dans les écoles d’arts des États-Unis. La pièce colle à la biographie.

On pourrait poursuivre, avec les phrases jetées à la figure, par Lee : « Le génie est une maladie infantile très difficile à soigner », par Pollock : « Les images me viennent, ça prend le temps que ça prend.. » « Le peintre moderne commence par le néant c’est la seule chose qu’il copie ».On pense à Scott et Zelda Fitzgerald, à Diego Rivera et Frida Kahlo, à d’autres, quand l’homme et la femme, artistes tous deux, se perdent dans leur rêve et se noient dans l’alcool et la désespérance de vie.

 Le texte a une telle force, cette histoire de vie nous pénètre. Les acteurs portent le meilleur et le pire de leurs personnages avec conviction et passion. Pourtant on ne retrouve pas tout-à-fait, dans le travail, la singularité de l’écriture. Et le plateau reste plus linéaire que le texte, dans ce rituel de destruction.

Brigitte Rémer

Théâtre 71, Scène Nationale de Malakoff, du 9 au 13 mai 2012, puis en tournée.


Archives pour la catégorie critique

Amédée

Amédée, texte et mise en scène de Côme de Bellescize.

Amédée Am%C3%A9d%C3%A9eCôme de Bellescize met en scène le délicat problème du droit de mourir. Il accomplit ce défi un peu fou dans la grâce naturelle et la somptuosité de la tendresse existentielle. Tout part très vite, comme dans la vie ,quand on n’y fait pas attention.
Une mère seule, rivée à son petit écran et figée dans ses récriminations contre des jours difficiles. Elle partage un quotidien amer avec Amédée, son fils de vingt ans,  sans travail et sans formation, qui rêve de devenir pilote de formule 1 ; son  copain est pompier et sa copine capricieuse.

  En attendant de piloter un bolide   Amédée, scotché à sa console de jeux, pour des  courses virtuelles, se livre aussi à des virées  en voiture à tombeau ouvert… Arrive  alors brutalement l’accident , pas tout à fait fatal,  qui le laisse entre la vie et la mort, plus près de la mort que de la vie. Médecins, pompiers, petite amie, et mère surtout y mettent de leur énergie,  et de leur âme pour qu’existe  enfin chez lui un petit soupçon de vie.
  Les efforts d’Amédée ont été largement consentis mais la montagne à grimper est bien trop haute et s’éloigne toujours un peu plus. Que faire ? Continuer à se battre ou bien rendre les armes dans la dignité ? L’auteur et metteur en scène délivre sa propre réponse : mourir est un droit. D’accord ou pas d’accord, là n’est pas la question car il s’agit de théâtre avant tout avec ce bel Amédée.
  La direction d’acteurs est vive et pétillante, les tableaux se succèdent, les rythmes et les situations varient  mais sans complaisance vers  une émotion facile. Les face-à-face d’Amédée avec ses partenaires  sont piquants et enlevés, ne serait-ce que le duo beckettien où le double d’Amédée lui-même exprime ses désirs, ses rêves, ses espoirs et ses déceptions.
 Teddy Melis en diablotin luciférien est excellent. Amédée que joue Benjamin Wangermée diffuse malgré lui une aspiration à vivre et un contentement d’être qui ne trompe pas. Éric Challier en capitaine des pompiers est une figure désespéré et le fait  qu’il soit là, sur terre, à exister simplement, n’en finit pas d’émouvoir. Vincent Joncquez ,en  copain et médecin, est juste, attentif et sensible. La petite amie (Eléonore Joncquez) est déjantée, vive dans ses interventions sonores, et la mère (Maury Deschamps), enfermée dans la folie de garder son fils pour elle seule, est tout à fait convaincante. Il fallait du culot pour oser une chose pareille sur scène.
Côme de Bellescize sait s’entourer de comédiens généreux. Qu’il continue.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête jusqu’ au 2 juin. T : 01 43 28 36 36

Dans la jungle des villes

Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Roger Vontobel

 

Tout s’achète : même une opinion ? Étrange marché : une opinion, ça se donne à qui veut, alors la vendre ? Pour le Brecht des années vingt, si Shlink veut acheter l’opinion de George Garga, c’est pour la pure joie du combat, pour le faire « vaciller sur son socle ». Bon. Garga refuse, puis accepte : toute l’argent de Shlink, entrepreneur qui a fait fortune à la force du poignet dans le commerce du bois, pour l’affronter dans ce jeu à qui perd gagne. Le combat sera violent, long, déconcertant, pour finir sans vainqueur ni vaincu. Retour à la case départ, rien de changé sinon pour les victimes des dégâts collatéraux. Dans la jungle des villes, l’argent règne : il faut donc tout miser. Pour retrouver au bout du compte ce que Rousseau appellerait un « second état de nature » plus violent encore que l’état primitif, une ville un peu plus délabrée et une famille dégradée.

Le défi de Shlink, le fait que Garga accepte la provocation et y répond,  restent mystérieux quelle que soit la mise en scène : quand on a obtenu, comme Shlink, tout ce qu’on a voulu, a-t-on besoin à ce point-là de divertissement ? La position de Garga n’est pas moins mystérieuse, sauf peut-être du côté de la fascination pour l’argent jeté, bu, tout puissant et sans valeur, sinon peut-être, encore une fois, comme seule mesure de la liberté.
Roger Vontobel doit son succès en Allemagne à sa façon radicale de bousculer les classiques pour les projeter dans le contemporain.
Ça fonctionne, ou ça ne fonctionne pas. On peut se demander si c’était nécessaire ici. Ainsi, le rock en direct est censé  être efficace mais  il vient plutôt casser le rythme et l’énergie impulsés par les comédiens, en particulier Clément Bresson ( Garga). La ligne choisie pour le personnage de Shlink (Arthur Igual) déconcerte : en bourgeois revenu de tout, il semble ne s’intéresser au duel qu’il a proposé que dans la dérobade, non sans élégance, y compris quand, au sein de la famille Garga, il tente (un peu) d’entrer dans la peau et dans les pantoufles de son adversaire. En fait, le “couple“ n’existe pas,et la question de l’identité n’arrive pas à nous passionner. Plus tard, en tant que « jaune », Shlink de Yokohama est livré aux insultes d’un sous-prolétariat revanchard : rien ne se passe. Est-ce à dire que le bourgeois, même défroqué, serait la seule tête de Turc aujourd’hui ?
Tout aussi étrange est la vision des parents Garga : à les voir sortir de leur trou, grosses poupées bourrées de chiffon, on croit qu’une parenthèse esthétique va s’ouvrir du côté de la farce, du grotesque. Mais non, on a simplement sous les yeux l’image gênante d’un quart-monde livré à l’alcool et à la télé-commande. Ajoutons que le film tenant lieu de prologue est long, assez laid, mal joué – ni théâtre ni cinéma – par ces bons comédiens. Car ils le sont, même si on peut douter des directions qui leur sont données. Ajoutons encore que les coupes sévères faites à la pièce ne contribuent pas à l’éclairer et la font paraître longue, parfois.
Reste que cette Jungle des villes, la nuit, dans son beau décor lumineux donne à penser, et aussi à redire. Mais enfin, au théâtre, on aimerait être convaincu et emporté tout de suite, dans le moment de la rencontre vivante, plutôt que d’être relégué aux plaisirs quelque peu amers de la critique.

Christine Friedel

Théâtre de la Colline jusqu’au 7 juin
. T: 01 44 62 52 52

 

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Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht. Mise en scène : Roger Vontobel

« Vous vous trouvez à Chicago en l’année 1912. Vous observez deux êtres humains se livrer comme sur un ring un inexplicable combat, et assistez au déclin d’une famille, venue de la savane jusque dans la jungle de la grande ville. Ne vous cassez pas la tête sur les motifs de ce combat, mais prenez part aux enjeux humains, jugez sans parti pris la manière de combattre de chaque adversaire, et portez toute votre attention sur le dernier round ».

Cet avertissement, que l’on trouve dans la publication du texte français de Stéphane Braunschweig (1997, sous-titre : « Le combat de deux hommes dans la ville géante de Chicago ») aiderait celui qui découvre le texte de Brecht (pièce de jeunesse, écrite en 1922). Car tout au long du spectacle, la question taraude : quel sens a cet affrontement, cette mise à mort, entre deux hommes, Garga et Shlink, quelles en sont les raisons ?

Des images sur grand écran nous introduisent au cœur d’une vidéothèque, (dans le texte original, il s’agit d’une bibliothèque de prêt), un client vient emprunter un film. L’homme n’est pas seul, Shlink l’accompagne et provoque le vendeur, Garga, à coups de dollars. « Cette opinion est à vous ? Je voudrais vous acheter cette opinion… dix dollars, c’est trop peu ? » Plus loin « Je pense qu’avec cinquante dollars, je ne touche pas encore à votre âme »… . La tension est forte d’emblée et la violence va crescendo.

Ironie, violence, provocation, insultes et menaces s’inscrivent sur cet écran et seront notre alphabet tout au long de la pièce, le commerce du sexe en plus. « Votre opinion aussi est sans importance, si ce n’est que je veux l’acheter ». Très vite l’échange s’inscrit dans un rapport de force agressé agresseur, dominant dominé. George Garga (Clément Bresson), le vendeur au « linge poisseux » dont la famille « se nourrit de poisson pourri », fait face à Shlink (Arthur Igual), négociant en bois, grand escroc que nous retrouverons plus tard, entouré de sa bande d’incorruptibles : C. Maynes, Skinny et J. Finnay dit le Lombric, (John Arnold, Rodolphe Congé, Sébastien Poudéroux) hommes orchestres, jouant batterie, guitare, voix et synthé sous la baguette rock de Daniel Murena, compositeur.

Après ce préambule hypnotique, l’image descend sur scène en fondu-enchainé et cède la place aux acteurs. Shlink, appelé le jaune, impose à Garga d’échanger les rôles. Ce dernier, intronisé chef d’entreprise à la tête du négoce de bois, se voit remettre le grand livre des comptes, sur lequel Shlink et ses sbires renversent un encrier. Tous sont congédiés, les dollars voltigent : « Ma maison est à vous, ce commerce de bois vous appartient. De ce jour Mister Garga, je remets mon destin entre vos mains, vous m’êtes inconnu. De ce jour, je deviens votre créature ».

En geste miroir, Shlink s’introduit dans la famille de Garga : On demande le père, John Garga (Philippe Smith), qui tient aussi le rôle de Colie Couch, dit le Babouin. On demande la mère, Maë (Cécile Coustillac), deux personnages tracés à gros traits, de façon résolument caricaturale, curieuse imagerie des bas-fonds, ridicule et laide. On demande la sœur, Marie (même comédienne que la mère), amoureuse et servante chez Shlink, qui tente d’aider son frère, puis lâche et se laisse dériver : « Tu ne te ressembles plus tellement » lui dit-elle.

Chantage, corruption, intrusion, humiliations, simulacre, sexe et marchandage, des mondes se détraquent. Nous suivons, d’hôtels en bars, ces moments de suspension où Jane Larry (Annelise Heimburger), ex-fiancée de Garga, attend le client en compagnie de Marie, la sœur bien aimée. La scénographie (Claudia Rohner)se construit et s’adapte, au fil des séquences ; de petits points lumineux dans la ville nous accompagnent comme voies lactées, mais la ville reste sombre.

Quand Garga revient dans sa famille avec Jane, en robe de mariée, les parents rutilent dans de nouveaux vêtements, une nouvelle maison. Tout se délite quand il annonce qu’il doit payer sa dette : trois ans de prison. « C’est une affaire de bois vendu deux fois », dit-t-il. La maison, finement dessinée par des fils de métal suspendus et de petites lumières, se balance et chavire, perdant une à une ses étoiles. Le piège se referme, comme à chaque fois Shlink rattrape Garga, plus tard, c’est une lettre de créance qui inversera les rôles, zéro partout. La mère s’enfuit, un monde s’écroule. « Les déserteurs, on les colle aux murs » hurle John, le père.

Dans l’un des derniers tableaux, la salle est prise à parti, apostrophée,la lumière s’allume à demi : « De qui dépend que l’injustice soit brisée ? De nous…. De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous… ». Morale brechtienne, illustration, jour d’élection cela résonne : trois jeunes d’aujourd’hui au profil d’ados encapuchonnés, frappent le rideau de fer comme mur de prison. « Est-ce que nous, nous pouvons tuer ? » poursuit l’acteur intervenant, « Celui qui vit ne doit pas dire : jamais …. »

La dernière séquence nous plonge dans l’arène, Garga et Shlink se livrent un combat acharné, le plateau, mobile, tourne sur lui-même, augmentant la vitesse d’exécution, comme une accélération, au cinéma. Au fond, face aux spectateurs, assis sur des chaises, immobiles, les acteurs regardent en silence, avant de quitter un à un le plateau.

« Dans la jungle des villes » fait penser à la pièce de Koltès : « Dans la solitude des champs de coton ». On y trouve ce même deal entre les protagonistes, sorte de pacte à la Méphistophélès scellant une interdépendance ravageuse entre deux personnages. La lecture de Brecht proposée par Roger Vontobel, nous laisse cependant dans l’incertitude et la pièce reste une énigme. Disons qu’elle y est plutôt en toile de fond, comme un prétexte pour une page d’écriture scénique personnelle et audacieuse, loin de l’orthodoxie brechtienne. Cette distance entre la pensée originelle et la proposition explique peut-être l’accueil réservé du public, en tous cas, ce jour-là, malgré la belle énergie des acteurs. Le jeune metteur en scène suisse allemand, s’est fait connaître, dit le programme, « par ses relectures audacieuses des œuvres du répertoire (Kleist, Goethe, Grabbe, Schiller, Ibsen…) qu’il inscrit scéniquement dans notre monde contemporain et ré-interprète à la lumière des questions posées par notre société ». Ici, l’image, de bruit et de fureur, s’intercale au plateau et nous fait osciller du virtuel au réel. Mais elle perd souvent le texte et parle à sa place. Se pose alors la question du sens. « Il n’y a plus d’espoir pour le sens. Et sans doute est-ce bien ainsi : le sens est mortel » dit Jean Baudrillard dans sa méditation à haute voix.

Brigitte Rémer

 

Une piètre imitation de la vie

 Une piètre imitation de la vie, de et par le théâtre de la Démesure, mise en scène de  Benjamin Abitan.

Imaginez une station de recherche internationale installée sous les glaces de l’Antarctique, Concordia (!). Mission : étudier le lac subglaciaire de Vostok, dernier endroit inexploré sur terre. Sur quoi  va se greffer ,l’opération « langue des dieux ». Nous allons donc voir ce groupe de jeunes gens, le temps d’une nuit polaire – rien que six mois -, travailler, manger, tuer le temps avec des jeux de société – il n’est pas indifférent que leur jeu préféré soit le déguisement -, sans crises, sans conflits. Ce ne serait pas le sujet, on n’est pas dans un théâtre bourgeois délocalisé, le huis-clos n’a pas pour fonction de dramatiser une quelconque crise. Non, notre objet d’étude, à nous, spectateurs, c’est cette fameuse « langue des dieux » que parlent entre eux ces jeunes chercheurs.
Nous n’en entendrons que la version française, en voix-off enregistrée, et  sur le plateau les comédiens se livreront au minimum de gestes nécessaires pour que l’on comprenne qui parle, qui répond, dans la situation où ils se trouvent. Aucun besoin de mimer quoi que ce soit du contenu du message, emprunté presque uniquement aux phrases de la méthode Assimil.
C’est dire la qualité d’humour à froid de l’affaire! La moindre des choses dans ce cadre polaire. Dans un décor minimaliste, fonctionnel, soigné, blanc, est représentée une vie banale et sérieuse jusque dans ses  jeux , rigoureusement organisés. En prologue, nous avions eu droit à un savoureux atelier-théâtre, une metteuse en scène invisible guidant les improvisations d’un homme et d’une femme « des cavernes », signalés comme tels par leur tunique en peluche. Ensuite, sur écran blanc et ciel bleu, nous avions vu la ballade poétique d’un ours blanc, lui aussi en peluche, avant d’entrer dans la station de recherche.
Avec cette Piètre Imitation de la vie, le Théâtre de la Démesure travaille sur  les couches de langage artificiel qui nous séparent de notre réalité.
La « langue des dieux » existe bel et bien, et pas seulement dans la réclame ou dans les médias, barrant le passage à la pensée, formidable travail d’idéologie au service des « dieux ». Lesquels ? Pas trop difficile à deviner, en ces temps où l’on nous matraque avec la crise. Laquelle a bon dos….

Bon vent aux “scientifiques“ du Théâtre de la Démesure : ils font là un théâtre intelligent, drôle – même si la répétition de la voix off finit par  lasser -, et très politique, dans la mesure où ils interrogent très profondément, par leur jeu et par les jeux de leurs personnages (voyez l’abîme…), ce qu’est la représentation.
On a pu voir ce conte théâtral à plusieurs étages début mai à Montreuil. Si vous voyez annoncée quelque part, cette Piètre Imitation de la vie , allez-y.

Christine Friedel

Les descendants

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Les descendants, d’après Sedef Ecer, mise en scène de Bruno Freyssinet

   Trois générations : la première vit la dictature et le génocide, la seconde le tabou et le secret sur cette période noire, et la troisième cherche à soulever le couvercle. Les “inférieurs“ – ni l’auteur turque, ni le metteur en scène français, ni les acteurs, allemands, arméniens, français, turcs, n’ont voulu désigner l’histoire d’un pays plutôt que d’un autre – sont exilés et conduits à la mort par une dictatrice (bonne idée, dérangeante et efficace) particulièrement redoutable, “éradicatrice“, “purificatrice“, conquérante (n’ayons pas peur des “guillemets d’horreur“ qui soulignent l’idéologie abominable que porte ce vocabulaire, la conquête ne valant du reste pas mieux pas mieux ). À sa mort même, comme cela s’est produit avec Franco en Espagne, on continue à la faire parler, le temps de donner autorité à ses successeurs.
Les survivants, ceux qui ont été préservés par et pour la science, gardent un vieil observatoire, la tête dans les étoiles, et la descendante exerce sous la terre une autre activité tout aussi symbolique : elle est archéologue, et travaille d’urgence, avant la mise en eau d’un barrage, à sauver le Sarcophage des pleureuses. Elle-même ne pouvant pleurer sur le passé terrible qu’on lui a caché…
La pièce est compliquée : elle nous emmène, en scènes très courtes (trop courtes ? ), droit au cœur de la tragédie (la fille de la révoltée qui a assassiné la dictatrice aime le fils, caché, de celle-ci…), dans la comédie politique, dans le récit au travers des trois générations, dans l’image, la musique… La comédienne qui joue la dictatrice est d’une force exceptionnelle : un bloc de pouvoir, effrayant, grotesque. Les autres interprètes n’arrivent pas à cette ampleur, ce qui gomme quelque peu le propos.
Les langues se mêlent en de longs récits : on a envie de les entendre, de se laisser aller à l’effet “tour de Babel“, au point de regretter que trop de sous-titrage parasite tout cela.
C’est le défaut de ce projet réellement collectif, et réellement européen : vouloir, ou plutôt se sentir être obligé de trop dire, de trop expliquer, de poser de façon trop abstraite les questions morales liées aux questions politiques.
Est-il possible  de réaliser  un tel projet ? Tel qu’il est, on sent bien ce qu’il a d’exaltant, d’enthousiasmant pour ceux qui y participent depuis de longs mois, avec tout le travail de recherche passionnant que cela implique. Il fonctionne aussi pour un public très jeune qui apprend ici, sous une forme spectaculaire simple et souvent efficace, ce qu’il ne savait pas de l’Europe compliquée  où il vit. Pour un public plus habitué, on a envie de dire : « moins de mots, plus de jeu, de situations, du théâtre ! ».

Christine Friedel

Théâtre de l’Aquarium – 01 43 74 99 61 – jusqu’au 27 mai

 

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LES FRÈRES MERCODIER Les Urbaindigènes

Les Frère Mercodier par Les Urbaindigènes


Modestie Franc-comtoise oblige, aucun nom n’est stipulé sur le site des Urbaindigènes, compagnie d’acrobates pleine d’humour invitée par la Salamandre dans le cadre leur 22 ème  anniversaire. Une vieille voiture traînant une énorme remorque chargée d’une armoire, d’une pendule ancienne et  d’un lit,  pénètre en vrombissant…
Less frères Mercodier viennent d’être expulsés de la maison familiale qui a été détruite. Ils tentent tant bien que mal d’aménager un espace habitable en déchargeant à coup de sauts périlleux vertigineux. Kiki, Julot, Goudron , Bouli et Nono coupent du bois, prennent un repas, font la vaisselle en cassant les assiettes : “Quand tu as de la boue jusqu’aux genoux, souviens-toi que tu l’as dans les mains ! (…) Y nous foutent la paperasse pour nous foutre dehors “.
Ils sautent sur le lit où toute la famille a été conçue, font des vols planés avec une étonnante virtuosité. Mais, au bout du compte, ils finiront par réintégrer la maison dont ils ont été expulsés, et  regagneront joyeusement Monmarlon, où leur ancêtre a tout reconstruit.

Edith Rappoport

 

Parking de la Rhodia, Besançon.

 

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PASSAGE – ESSAT. la Salamandre

PASSAGE  la Salamandre, Place Granvelle, Besançon


Fondée en 1990 par un collectif, cette compagnie de flammes et de voix fête son 22e anniversaire dans les rue de Besançon avec un somptueux spectacle déambulatoire. Ils sont une vingtaine sur la place Granvelle,nous sommes perchés sur l’Orphéon, un étrange chariot musical pénètre suivi de porteurs de flammes, un air d’opéra retentit et nous sommes invités à les suivre dans les belles rues de la ville, avec des stations au pied des maisons et des jeux acrobatiques inouïs avec les feux. Les hommes torse nus sont vêtus de longues robes comme les femmes, on frémit devant les risques pris dans ce spectacle sans paroles, accompagnés de musiques contemporaines. On se masse au pied d’une église à la haute flèche pour voir une belle acrobate blanche de Motus Module, hissée puis redescendue, danser une chorégraphie verticale à couper le souffle.

Aucun nom n’est mis en avant, dans la troupe, on peut seulement recueillir quelques informations auprès de Jean-Michel Riant dont la longue chevelure blanche est léchée par les flammes.

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ESSAT  La Salamandre, Parking de la Rhodia, Besançon


Toujours pour leur 22e anniversaire, la Salamandre présente l’ébauche d’un nouveau spectacle de flammes et de voix en frontal cette fois. Nous sommes assis sur des gradins en contrebas de l’immense citadelle illuminée qui surplombe le site. Malgré leur virtuosité et les jeux vertigineux avec les feux qui viennent lécher les comédiens, les musiques et les poèmes ne sont pas encore bien trouvés, ils doivent encore consacrer du temps à l’élaboration du spectacle. La Salamandre tourne dans le monde entier, voir la liste impressionnante de leurs tournées dans le monde sur leur site. Ils sont soutenus par la Région et le Conseil Général, mais la ville de Besançon les ignore superbement en dehors des autorisations accordées du bout des lèvres.

Edith Rappoport


http://www.la-salamandre.com

 

 

Une puce, épargnez-la

Une puce, épargnez-la, mise en scène d’ Anne-Laure Liégeois

Une puce, épargnez-la puce_siteNaomi Wallace dramaturge, scénariste et poétesse américaine, écrit un théâtre engagé. Avec une dizaine de pièces à son actif. C’est Au pont de Popelick qui l’a fait connaître en France (pièce qu’on pourra bientôt écouter en lecture au Conservatoire d’Avignon pendant le Festival. Elle est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine.

« Que fais-tu hors de ta tombe ? » : cette première phrase affolée du prologue donne le ton. Londres, 1655. la peste ravage la ville. La maison des riches marchands,les Snelgrave, est mise en quarantaine. S’y sont introduits deux intrus. Une fillette de 12 ans, Morse, qui a pris l’identité et les vêtements de sa jeune maîtresse morte de la peste et Bunce, déserteur de la marine de sa Majesté, fuyant la guerre contre les Hollandais.

Les quatre reclus de ce presque tombeau ont pour seul lien avec l’extérieur les irruptions épisodiques de Kabe (Christian Gonon) qui surveille la maison et égrène les chroniques de la peste avec une gouaille toute populaire.

Le chaos du dehors bouleverse l’ordre social du dedans, les clivages entre riches et pauvres font place à des face à face cruels ou tendres. La mort qui rode exacerbe les désirs. Les blessures intimes de chacun se dévoilent, au propre comme au figuré.

A mesure que se nouent les relations entre les protagonistes ( à l’image des nœuds auxquels excelle le marin), l’espace scénique s’ouvre, tel un tableau, sur les zones obscures des êtres, insidieusement envahi par de funestes corbeaux. Anne – Laure Liégeois réalise une mise en scène sobre, toute en nuances, dans un décor gris et blanc d’où se détachent quelques taches de couleur. La robe safran de Morse, délurée et grave, mi-ange mi-démon ( interprétée avec une subtile vigueur par Julie Sicard). Les mains rouges de Mme Snelgrave ( Catherine Sauval) ont des brûlures anciennes qu’elle expose quand, au contact des plaies de Bunce (Félicien Juttner), s’éveille sa sexualité, refoulée depuis qu’un incendie a ravagé son corps. Tandis que Monsieur Snelgrave (Guillaume Gallienne) agonise.
L’ élégance et la retenue de la mise en scène et de la direction d’acteurs tranchent avec la crudité de la situation, la férocité et la violence des affrontements entre les personnages, la puanteur et la corruption des chairs, la décomposition du corps social. Un contrepoint à la dialectique un peu trop manichéenne de Naomi Wallace dont la pièce, s’ancre dans un contexte historique, que souligne le hiératique pictural de la gestuelle et des images inspirées des tableaux de l’d’époque.
Elle parle cependant de la société de classe d’aujourd’hui, hantée par la peur des épidémies et en proie aux troubles sociaux. La langue, dense, nerveuse, pleine d’aspérités, est d’une grande fluidité ( rendue par la traduction efficace de Dominique Hollier) malgré quelques débordements verbeux.

Mireille Davidovici

Comédie Française, théâtre éphémère jusqu’au 12 juin.

Une Puce, épargnez-là et Au Cœur de l’Amérique sont parues aux éditions Théâtrales.

Nathan

Nathan, texte, mise en scène et scénographie d’Emmanuel Schwartz.

Auteur des Chroniques, une trilogie présentée en 2009,  Emmanuel Schwartz affirme que Nathan est le « prolongement épique » de ces premières œuvres qui ont attiré l’attention  du public montréalais à l’époque. Il faut avouer que l’écriture de ce « petit frère d’armes et d’âme »  de Wajdi Mouawad, est  étonnante! Elle coule, elle est souple, elle accumule des métaphores, des références aux œuvres anciennes et modernes. Elle révèle un imaginaire débridé, tumultueux, cosmique et étourdissant. Toutefois, le texte dramaturgique que Schwartz nous propose donne souvent l’impression d’une logorrhée insupportable, un flux de mots incontrôlables qui inondent l’espace scénique et nous empêchent de cerner l’essentiel de cette œuvre mise en scène par l’auteur lui-même.

Tout commence assez bien. Une vision « schwartzienne » de la création du monde, une cosmogonie poétique d’une beauté réelle, une histoire de la terre qui semble emprunter aux mythes autochtones, qui aboutit dans une salle d’hôpital où la voix limpide de « Janvier », le narrateur et l’ami de la famille, nous oriente déjà dans la trajectoire apocalyptique que prendra la pièce. Nathan Bénédict, enveloppé de bandelettes, est un être exceptionnel, génial, victime d’une combustion spontanée. Il se retrouve sur le bloc opératoire où les médecins sont en train de réparer les restes calcinés de ce jeune homme, dont on n’a retrouvé que le cœur, le cerveau et deux poumons après ce drôle d’incendie. La survie des organes assure la survie de Nathan car les parties détruites seront reconstituées à partir d’autres corps « étrangers » pour que ce jeune homme devienne l’Incarnation d’un véritable être hybride. L’œuvre se déroule pendant l’intervention chirurgicale de Nathan alors que ce jeune homme « spécial », connecté aux systèmes de communications cybernétiques et autres, raconte la généalogie spectaculaire de sa propre famille, les Benedict, de ses origines jusqu’au moment où Nathan se retrouve à l’hôpital.

Le récit vivant de l’Histoire familiale qui est censé répondre au mystère de la combustion spontanée, est concrétisé par la présence des membres de sa famille qui attendent les résultats de l’intervention chirurgicale, tout en jouant des rôles dans cette mise en abyme familiale. Ce sont donc des retours en arrière, des sauts inattendus entre les différentes temporalités où une multitude de personnages se présentent, s’expliquent, et nous montrent les rôles qu’ils ont joués dans l’évolution de cette famille. Les passages entre la famille du père et la famille de la mère confèrent au récit une ambiance mythique, rendue évidente par la mise en scène et la scénographie de l’auteur qui place l’ensemble de la pièce dans un espace qui ressemble à un écran d’ordinateur. Les personnages apparaissent et s’effacent, les sources de lumière éclairent différentes portions de « l’écran » au fur et à mesure que les acteurs se présentent. Il faut dire que j’ai beaucoup apprécié la vision scénique de Schwartz qui s’adaptait extrêmement bien aux moments de farce, de drame, voire de mélodrame – alors que le personnage de Nathan se tord sur le bloc opératoire, prend la parole et nous transporte dans l’espace de son imaginaire débordant pour devenir la présence charismatique d’une figure christique dont la mort pourrait engendrer un nouvel ordre du monde américain.

Certains moments ont retenu l’attention : la création du monde était hallucinante! Le récit des origines autochtones de la famille et le récit problématique de l’oncle intellectuel est très bien menés. Les commentaires qui intègrent la remise en question des conventions du théâtre ainsi que les querelles de famille, hurlements, insultes, réseaux de relations rhizomatiques réalisées par des rencontres dans le monde, montrent que Nathan est autant une pièce sur le théâtre que sur la généalogie de la nouvelle famille québécoise en pleine transformation.

Malheureusement, la pièce nous propose une telle accumulation d’idées, de situations, d’impressions, d’images, de déviations, de répétitions, qu’elle finit par nous étouffer. Il faut absolument épurer cette écriture qui cache un langage théâtral quelque part. Par moments les personnages parlent trop et on se demande pourquoi ils répètent les mêmes images, les mêmes idées tant de fois. Pourquoi faut-il tout expliquer? Le théâtre permet aussi aux artistes de montrer, d’évoquer ou de garder le silence.

Cette urgence de tout dire dans le moindre détail est parfois gênante. Par ailleurs, l’auteur aurait pu mettre davantage en évidence les éléments importants mais puisqu’il accordait la même importance à tous les énoncés, les déclarations les plus significatives se sont noyées dans le flot général des mots et le mouvement de la pièce s’embourbe dans cette inondation de paroles d’où nous ne pouvons pas toujours retirer l’essentiel. Le résultat est parfois la confusion et souvent la fatigue voire la frustration. Ce problème est surtout évident pendant la deuxième partie du spectacle où l’auteur aurait pu éliminer une bonne partie du texte.

Nathan sera présenté au Festival TransAmérique le mois prochain. Il est évident que cette création mondiale à Ottawa était aussi une manière de tester la réaction des spectateurs avant l’événement montréalais. Cette spectatrice était à la fois fascinée et agacée. Il convient de mentionner qu’un tiers du public est parti pendant l’entracte. Il n’y a pas de doute qu’il reste encore du travail à faire avant le Festival.

Nathan. Une coproduction du Festival TransAmérique et du Théâtre français du Centre national des Arts, Ottawa, est programmé au Festival TransAmérique à Montréal au mois de mai.

Alvina Ruprecht

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Robert Plankett

 Robert Plankett, écriture du collectif La vie brève, mise en scène de Jeanne Candel

Peu  de choses à dire de plus  depuis les représentations au Théâtre de la Cité Universitaire en janvier 2011 ( Voir ci-dessous l’article du  Théâtre du blog janvier 2011). Toujours la même intelligence du plateau, grâce à la formidable  scénographie de Lisa Navarro. Mais… le spectacle semble, un an plus tard, semble parfois un peu usé et ses défauts( dramaturgie en roue libre, interprétation inégale) semblent s’être accentués. Comme disait -méchamment- notre prof génial et virulent,  Bernard Dort à propos du travail de  Jean-Marie Serreau:  » Les cinq premières tout va bien mais très vite ses mises en scène perdent leurs boulons en route ».
Pour Robert Plankett, c’est surtout une question de rythme pas très bien géré et cela pèse sur tout le spectacle. On a l’impression que Jeanne Candel a du mal à  choisir entre l’installation plastique de musée d’art contemporain qui aurait une parenté avec  le happening américain, l’actionnisme viennois et la performance de Michel Journiac ( la mythique messe -avec la communion  sous forme de rondelle de boudin de sang humain- dans une galerie de Saint-Germain-des-Prés avec Catherine Millet  en enfant de choeur) et un théâtre à base d’impros qui flirte parfois avec le théâtre dans le théâtre, comme ce début un peu pénible auquel on ne peut croire une seconde.
Bref, même si cette équipe  soudée sait faire les choses, on reste un peu sur sa faim, et le spectacle traîne en longueur. Il faudrait que Jeanne Candel resserre vite les choses et revoit ce travail issu d’une écriture collective qui ne constitue pas quoi qu’en dise le programme « une  approche originale qui implique les comédiens dans le travail d’écriture ». N’exagérons rien!  En tout cas,  l’énergie de départ semble s’être un peu envolée. Le Théâtre du Blog va sans doute recevoir des messages indignés des copains des acteurs qui vont crier au génie incompris mais nous persistons et signons.
Alors à voir? Oui si vous voulez découvrir de jeunes comédiens dont certains formidables,  comme celui qui joue le jeune homme silencieux très wilsonien,  mais avec les réserves indiquées plus haut…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 11 mai.

Article du 8 janvier 2011:

Robert Plankett , écriture par le Collectif La Vie Brève, mise en scène de Jeanne Candel.

robertplanketttheatrefichespectacleune.jpgRobert Planquette , c’est peut-être un nom qui vous dit quelque chose:  celui d’un compositeur d’opérettes de la fin du 19ème siècle ( Les Cloches de Corneville) auquel on a donné celui d’une rue  du 18ème arrondissement , proche de l’appartement de Jeanne Candel; le nom lui a plu, elle l’a anglicisé et  en a fait le titre de ce spectacle.
Donc ce Robert Plankett,  metteur en scène contemporain, vient de mourir brutalement d’un  AVC, comme on dit maintenant de façon pudique.  Et ses amis, sa compagne et une cousine germaine se retrouvent dans sa maison qu’il faut vider. Ils sont tous là, un peu désemparés, avec une tonne de livres et de revues à trier, un poulet congelé que certains devaient manger avec lui, et que sa compagne ne se résout ni à cuire ni à jeter et  dont l’évocation revient en boucle, comme une métaphore de Robert Plankett, lui aussi mort mais trop présent comme ce poulet dont ils ne savent que faire et qu’ ils décideront finalement de jeter.
Le début est assez étonnant: devant un rideau tendu de papier kraft, une jeune femme demande comme d’habitude de penser à éteindre les portables; en fait, ce n’est pas une ouvreuse mais un des personnages qui se lance, en guise de préambule, dans une série d’interrogations sur le fait théâtral: « Qu’est- ce qui fait qu’un spectacle commence? Est-ce que cela commence pour tout le monde en même temps? Si je vous dis que je suis née d’un père ambassadeur et d’une mère gymnaste, vous me croyez? Est-ce qu’il y a ici des gens qui n’ont jamais été au théâtre? Puis un homme découpe au cutter des fenêtres dans le papier kraft qui laisse apercevoir la tête d’une jeune femme lisant un livre d’art sur Le Titien, ou deux jeunes femmes triant des livres et les mettant en caisse. Elle est ans cette fenêtre ( voir photo)  comme encadrée; elle raconte l’histoire d’amour qu’elle a eu autrefois avec Robert en montrant-pudiquement- quelques endroit de son corps: une épaule, un cheville… Les gestes sont lents et précis, la plupart du temps en décalage avec la réalité environnante.Puis le grand rideau de papier kraft tombe d’un seul coup, pour laisser apparaître une scène vide avec quelques objets  bien réels qui ont appartenu à Robert: un vieux fauteuil en cuir, des cartons de livres , des livres alignés des rayonnages en bois, quelques chaises tubulaires, un grand tapis, bref, la vie qui continue un peu après la vie de Robert qui a cessé d’un seul coup.  Mais,  en même temps,  l’on sent une sorte de délire  s’emparer  des personnages, même quand elles boivent du thé toutes ensemble devant un garçon aux lunettes noires qui penser à Jean-Luc Godard et qui ne dira pas un mot, s’exprimant juste par quelques gestes ennuyés… . « C’ est, dit justement Jeanne Candel,  un théâtre qui circule entre concept et métaphore ». Pas mal vu comme classement,  à mi-chemin entre ce que l’on a coutume d’appeler « performance » en arts plastiques et théâtre.
Collage sans doute, d’abord d’images , de musiques,  collage de bribes de dialogues vrais  ou inventés,  de conversations décousues agrémentées  quelques disputes comme toujours au moment de l’inventaire après décès où chacun , subitement , et par pur motif sentimental ou revanchard,  revendique parfois ce dont l’autre a envie. Et cela a rarement à voir avec la valeur réelle de l’objet.
Le spectacle est bourré d’idées visuelles comme  la présence tout à fait dérangeante de cette cervelle de veau ( au fait, pourquoi dit-on : cervelle pour les animaux et cerveau pour les êtres humains. curieuse pudeur! ). Une des filles commence à décrire le fonctionnement du cerveau et à expliquer comment et pourquoi s’est produit l’AVC de Robert Plankektt convoqué justement pour montrer in vivo sa chute en ramassant des pommes , et il refait les gestes avec de vraies pommes. C’est aussi juste que poignant. Il y a aussi un formidable moment dont il faut parler: un des trois garçons emporte la masse de papier kraft  qu’il essaye de faire passer par une porte: cela fait un énorme bruit qui recouvre petit à petit la parole d’une des filles. Et puis tourne un  petit jouet/ vélo lumineux qui tourne autour des pieds des acteurs, comme le fameux petit grain imaginé par Strehler pour sa fabuleuse Cerisaie, pendant qu’ils mangent tous leur pomme en silence au moment du salut final.
On l’aura compris: le spectacle doit beaucoup à la très intelligente  scénographie de Lisa Navarro; cela ne parait rien mais  il y a des idées aussi intelligentes que  soigneusement réalisées , comme cette idée géniale de  faire découper au centimètre près ces petites fenêtres pour faire apparaître des visages et des petites scènes, ou cette dispersion des cendres de Robert sur le corps d’une des filles : quand elle se relève , on voit par terre l’empreinte en négatif d’un  corps qui pourrait être aussi celui de Robert.
Cette scénographie exemplaire- ce qui est loin d’être le cas dans le théâtre contemporain! -est en parfaite adéquation avec la mise en scène de Jeanne Candel qui est, par ailleurs, une bonne directrice d’acteurs.  Pas de cris, pas d’effets gratuits ou de minauderies, mais une gestuelle  précise et une très bonne utilisation du plateau par les comédiens ou plutôt les six comédiennes, puisque les garçons ne sont que trois!
C’est aussi une idée formidable dans un monde théâtral où les acteurs comme les directeurs ,sont toujours beaucoup plus nombreux.( Saluons au passage l’arrivée de Macha Makeieff au Théâtre de la Criée à Marseille mais cela ne fait toujours que trois directrices ….  Les comédiens se déplacent tous un peu comme dans une chorégraphie sur des musiques  de Rossini,  Bach , Schubert mais aussi de The Coasters, le fameux groupe de Los Angeles fondé en 57 … Pina Bausch  mais aussi Antoine Vitez avec son idée de pouvoir faire de faire du théâtre de tout, et Tadeusz Kantor ne sont jamais très loin: ces trois phares du théâtre contemporain  auraient sûrement aimé ce spectacle qui met en abyme la notion de spectacle, sans refaire du théâtre dans le théâtre, thème usé jusqu’à la corde et que Jeanne Candel a évité de justesse. Et c’est un spectacle qui peut parler à tous.
Mais il faudrait  que cette écriture collective ( cela revient à la mode et nous rajeunit! ), fasse l’objet d’une véritable dramaturgie: il y a beaucoup trop de longueurs,de temps morts mal gérés, trop de clichés habituels aux groupes d’anciens élèves d’école  comme ces morceaux de tirades classiques, et il faudrait que ce travail en cours fasse l’objet d’une révision par endroits drastique. Ce que ,visiblement, on ne leur a pas appris au Conservatoire national! En tout cas,  Jeanne Candel prouve qu’elle a su réunir autour d’un projet  de jeunes acteurs au métier solide, une créatrice lumière comme Sylvie Mélis et une directrice de la musique comme Jeanne Sicre: quand on sait quelles difficultés il y a à construire une véritable équipe de travail, c’est assez remarquable et  Jeanne Candel doit aller  plus loin, avec plus d’audace, si elle est   financièrement aidée. Alors à voir ? Oui, malgré les défaut signalés plus haut, ce n’est pas tous les jours que l’on assiste à la naissance d’une compagnie aussi inventive et capable d’un véritable travail scénique, à mi-chemin on l’a dit, entre la performance et le théâtre-théâtre.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 29 janvier.