Dévaste-moi, spectacle musical chansigné, mise en scène de Johanny Bert

 

Dévaste-moi, spectacle musical chansigné, mise en scène de Johanny Bert

©JeanLouisFernandez

©JeanLouisFernandez

Au centre, la diva : Maria Callas, Nina Simone, Anne Sylvestre et Brigitte Fontaine à qui l’on doit le titre provocateur de ce spectacle. Et quelques hommes, comme Serge Gainsbourg, Alain Baschung…  et sur scène, le savoureux Delano Orchestra. Il y a surtout Emmanuelle Laborit, comédienne et co-directrice de l’IVT (International Visual Theatre), premier théâtre pour les sourds… et où les entendants sont les bienvenus. Avec ses musiciens, pour un tour de «chansigne», féminin et féministe, terriblement culotté et libre, elle «signe» (c’est à dire elle interprète en langage des signes, ces chansons parfois traduites  par une interprète ou grâce à un facétieux sur-titrage, ou pas du tout. Au spectateur entendant, de faire un effort (pas trop difficile),  la langue des signes étant très expressive et le jeu de la comédienne, plus encore. Et puis nous avons tous ces musiques  en mémoire et  Emmanuelle Laborit, elle, a littéralement le rythme dans la peau, à défaut de l’avoir dans l’oreille.

Avec des costumes de cabaret, l’actrice, en vraie Fregoli, prête son corps à ce qui pourrait être la vie de  nombreuses femmes, et peut-être même un peu la sienne,  elle qui a «vécu» comme on dit, et qui a «fait sa vie», et peut-être bien «fait la vie», autrement dit joui de beaucoup de choses, pris des coups et des bleus  mais continué avec la même vitalité. En héroïne de toutes les chansons d‘amour, même celles qui exagèrent, qui en rajoutent dans le malheur et la volupté.

Mais en fait-on jamais assez, en matière de malheur et de volupté ?  Nous aurions quand même une petite préférence pour les chansons caustiques d’Anne Sylvestre ou de Brigitte Fontaine, cocktail explosif d’émotion et d’humour. Femme et handicapée : double peine ? Certes, non. Mais pari à tenir : chiche, je vais vous faire ça, des chansons en langue des signes. Chiche, je vous donne aussi  la preuve que cette langue-là, je ne l’ai pas dans ma poche, qu’elle peut vous en dire des vertes et des pas mûres, et que «cela ne veut pas rien dire » (cf. Arthur Rimbaud).

Au service de Dévaste-moi, créé en juin dernier avant-première à l’I.V.T. (voir Le Théâtre du Blog) puis à la Comédie de Clermont-Ferrand en octobre, Johanny Bert et le chorégraphe Yan Raballand ont mis en jeu un bon répertoire d’inventions légères, et jouent des ombres et des lumières, des sur-titrages et autre «cartons», pour ce spectacle qui n’a rien de muet. Ils réquisitionnent les garçons sur le plateau, au service de la grande dame, dans un ironique retournement des pouvoirs masculins et féminins. Bref, tous nous entraînent  dans un spectacle réjouissant et parfois acide, qui ravit le public.

Christine Friedel

 I.V. T. , 7 Cité Chaptal, Paris IXème jusqu’au 26 novembre. T. : 01 53 16 18 18

Comédie de l’Est, Centre Dramatique National, 6 route d’Ingersheim, Colmar. T. : 03 89 24 31 78, du 30 novembre au 2 décembre. 


Archives pour la catégorie critique

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


 

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


©Christophe Raynaud

©Christophe Raynaud

 « Votre dossier n’est pas complet (…) votre dossier est complètement incomplet ! » articule le préposé aux cartes de séjour. Il manque toujours une pièce pour renouveler les papiers d’un demandeur qui se perd dans les méandres de l’administration. Un parcours du combattant qu’Aiat Fayez a vécu : entre la France et l’étranger, il se sent : «Partout étranger et profondément désolé de l’être». Familier de l’auteur, Matthieu Roy lui a commandé une pièce sur la question des migrants. Pour y répondre, Aiat Fayez a passé plusieurs semaines en immersion à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) à Fontenay-sous-Bois, surnommé “le bunker», où il a assisté aux démarches que doivent faire les demandeurs d’asile. Ils racontent leur histoire  à un “officier de protection“,  le plus souvent grâce à un interprète.  Cette pièce restitue une partie de ces entretiens ponctués par les remarques de l’auteur -joué par Gustave Akakpo- qui intervient en contrepoint.

Dans un dispositif bi-frontal, les acteurs évoluent au plus près du public, et nous sommes immergés dans de courtes scènes à trois personnages: demandeur d’asile, fonctionnaire et traducteur. Le vécu douloureux des étrangers contraste avec le langage administratif, et leurs destins sont à la merci du classement dans une catégorie dont leur cas relève. «Je suis fasciné par la question de la contingence », dit le personnage de l’Auteur. Trois comédiens se partagent une dizaine de rôles et jonglent avec les langues, les accents, selon les pays d’origine. Hélène Chevallier et Sophie Richelieu ont appris l’albanais pour jouer et traduire l’émouvant récit d’un musicien qui s’exile, à la recherche de son précieux violon : on le lui a volé et, sans cet instrument, irremplaçable, il ne peut exercer son métier qui est sa passion. Gustave Akakpo s’amuse à jouer, pour la première fois en éwé, sa langue natale du Togo, un homosexuel africain, tandis que la traductrice réprouve les mœurs de son client.  


Une direction d’acteur distanciée, un jeu sur les registres linguistiques et un certain humour évitent le pathos et offrent une théâtralité nuancée à ce documentaire. A partir d’histoires individuelles chaotiques et des réactions plus ou moins empathiques des fonctionnaires, Aiat Fayez, puisant dans sa propre expérience, soulève la question de l’accueil des migrants, devenue aigüe avec la crise  actuelle. «Tout ce que j’ai écrit et publié, romans et pièces, tourne autour de la question de l’étranger, explique-t-il. (Je n’utilise pas le terme immigré, qui place l’étranger sur un plan politico-sociologique.) »

 Ce spectacle, conçu pour un espace réduit, peut être joué partout, y compris en appartement : il suffit d’une table et de trois chaises.  Il repose sur une belle écriture et des acteurs, habiles à incarner ces personnages émouvants. La compagnie du Veilleur est accueillie à Paris à la Scène-Thélème, à côté du restaurant du même nom dont le directeur, passionné de théâtre, concocte, dit-il, un programme de créations « du même niveau d’exigence que sa table ».

 Mireille Davidovici

 Du 8 au 25 novembre, Scène Thélème, 8 rue Troyon, Paris XVIIème. T. : 01 77 37 60 99.

Et du 1 au 17 décembre puis du 2 au 25 février ;  et du 2 au 25 mars, Théâtre de la Poudrerie, Sevran  (Seine-Saint-Denis).  Du 26 au 29 mars, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.
Du  13 au 27 mai, Théâtre de la Poudrerie, Sevran (Seine-Saint-Denis).  

 

 

 

 

 

Optraken par le Galactik Ensemble

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Optraken par le Galactik Ensemble

 Le Monfort à Paris est devenu un lieu de  référence pour les arts du cirque, présentés dans la salle, ou sous un chapiteau. Les cinq garçons du Galactik Ensemble se sont formés à l’Ecole nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois qui dispense une excellente formation. Ils pratiquent une «acrobatie de situation », dans un rapport entre un environnement accidenté et la capacité de l’homme à s’y ajuster. Leur démarche consistant à placer l’individu comme le groupe,  face à un imprévisible réel et à une situation à risques. 

 Le plateau nu est surmonté de quatre-vingt petits sacs gentiment suspendus aux cintres, dont on se dit qu’ils finiront bien par tomber !  D’abord dans un ballet de châssis noirs, apparaît et disparaît un acrobate. On en comprend le mécanisme: deux compères, alternativement, les manipulent les châssis et les font passer d’un côté et de l’autre, mais ils réalisent ce tour de magie avec une grande fluidité, sans qu’on en voit les coutures. D’une simplicité prodigieuse, comme l’ensemble du spectacle.

 Le danger est partout ! L’un secoue la tête et il en tombe des petites billes qui explosent par terre ; un autre est visé sur les cinq garçons ! Il y a aussi quelques belles glissades avec une chorégraphie de l’absurde. Sur  ceplateau où règne le noir, des lumières à dominante blanche et des costumes clairs construisent un univers visuel élégant et recherché. 

 Malgré la virtuosité de leurs acrobaties, Mathieu Bleton, Mosi Espinoza, Jonas Julliand, Karim Messaoudi et Cyril Pernot ne visent pas à en mettre plein la vue, mais à déclencher le rire, le sourire mais aussi parfois la peur. Ce spectacle d’une heure, fluide, précis et exigeant, offre de beaux moments de grâce et nous tient en haleine. Très bien construit, avec une  vraie progression dramaturgique, il commence doucement et finit en apothéose.  Ici, tout ne passe pas par la performance, même si elle est présente d’un bout à l’autre. Une leçon pour les jeunes… et les moins jeunes.

 Julien Barsan

Théâtre Monfort, Paris XVème jusqu’au 25 novembre T. 01 56 08 33 88

Moulin du Roc, Niort,  le 30 novembre, et du 5 au 7 décembre, à la Coupe d’or à Rochefort, et du 18 au 22 décembre au Théâtre de Lorient.

 Les 16 et 17 janvier à la Passerelle à Gap ; le 20 janvier à Houdremont (La Courneuve), du 25 au 27 janvier à Châteauvallon (Var).
Le 2 février à la Mégisserie de Saint-Junien ; le 25 février à Mars-Mons, et le 28 février aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles.
 Les 23 et 24 mai aux 3T de Châtellerault.

 

Le Rêve est une terrible volonté de puissance, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

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Le Rêve est une terrible volonté de puissance, variations d’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

 Sur la scène perdue dans l’ombre, un rideau de fils en guise d’écran s’impose au lointain, avec les images de Guillaume Leguay qui  dirige sa caméra sur le visage d’un, puis de deux  acteurs assis. Avec des plans zoomés en noir et blanc, au plus près des visages. Il filme ainsi derrière l’homme, une femme  en retrait  qui  va surgir sur le plateau,  avec une perruque blonde et un pull lâche rouge,  vêtement significatif de l’héroïne que joue Nastassja Kinski dans Paris-Texas (1984) de Wim Wenders. Même situation quand le rideau de fils sépare le lieu où travaille Jane, un peep-show aux cabines équipées de vitres sans tain qui permettent aux hommes de regarder les femmes sans en être vus.

Travis est venu rencontrer Jane, la mère de son enfant, un amour passionnel ancien qui les a fait souffrir lui et elle, à cause de sa jalousie, de son alcoolisme, et de son incapacité à la laisser libre: il n’a plus travaillé,  et a eu de sérieux ennuis d’argent. Jusqu’au jour où brûle la caravane où ils vivent, avant que Jane ne s’enfuie. Sur le plateau, on voit la fin du film tourné sous les yeux du public, une exposition ciné et théâtre avant La Mouette, revisitée par Benjamin Porée.  Au dénouement, reviendront Jane/Nina, et Travis/ Boris Trigorine, à moins que ce ne soit Konstantin Treplev. Jane/Nina n’a pas reconnu la voix de l’ancien amant qui lui parle au téléphone à travers la vitre, mais elle retrouve leur histoire et elle comprend enfin.

Anton Tchekhov avait recherché des formes nouvelles pour son théâtre; Benjamin Porée, lui, associe cinéma et théâtre dans ces variations d’après La Mouette. Avec des ressemblances réelles entre Nina et la Jane de Paris-Texas, dans le reflet d’un amour impossible entre deux êtres, accompagnés de souffrances chez ces jeunes femmes paumées, alors qu’elles avaient commencé leur existence  dans un élan passionnel  et un espoir de la vie.

Le dramaturge russe ne veut pas s’expliquer, à l’inverse d’une littérature et d’un théâtre trop académiques mais sollicite plutôt ici la sensibilité et l’imagination du spectateur, en donnant à voir ici des êtres sensibles et délicats qui éprouvent «à des degrés divers toutes les sensations, toutes les émotions». Que jouent ici  Sylvain Dieuaide, Edith Proust, Anthony Boullonnois, Camille Durand Tovar, Mila Savic, Aurélien Rondeau et Nicolas Grosrichard  qui ménagent pauses et non-dits élégants : silences et absence de paroles traduisant les grands bonheurs et malheurs, comme les peines de cœur d’un amour non partagé. Ces excellents comédiens savent patienter, être simplement là, à respirer, en témoins ou personnes  engagées avec l’autre, révélant la densité des instants vécus.

Masha, amoureuse éconduite, avec une souffrance qu’elle  étouffe,  Treplev  amoureux de Nina qui aime Trigorine, et l’instituteur que son épouse Masha ignore, subit le même sort. Et il y  a aussi l’émouvante Arkadina, actrice et mère de Treplev :  le spectateur pleure et rit successivement à chaque scène, à l’écoute claire des tensions entre les êtres… Le metteur en scène a mis l’accent sur la capacité du rêve qu’explore Treplev. Quand Nina lui avoue qu’il y a peu d’action et peu de personnages vivants dans sa pièce, il lui répond qu’il faut peindre la vie, non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais  comme nous nous la représentons en rêve. André Markowicz qui a traduit La Mouette avec Françoise Morvan, précise que «…tous les débats sur le théâtre, sur l’art, se lient à la représentation initiale, sur fond de lac, comme si l’eau était un miroir-une représentation sans spectacle où les mots mettent en scène le «règne de la volonté universelle ». Et comme Arthur Schopenhauer qui traite le monde « comme volonté et comme représentation »,  il traduit « volia », non plus par « liberté », mais par « volonté », son autre sens en russe. Chaque personnage prend ainsi en charge la volonté de l’autre et la détourne, en se la représentant intimement à sa manière.

De même, tchaïka (mouette en russe) peut évoquer le verbe tchaïat: espérer un peu, entre illusion, déception, attente d’un futur irréel et regard tourné vers un passé qui pourrait laisser entrevoir une consolation à venir. Le sel de la vie qu’a su extraire le grand dramaturge dont l’œuvre ne lasse pas, participe d’une  grande composition musicale et sa pièce fait résonner les sens multiples des mots: un trésor verbal et gestuel que rattrapent Benjamin Porée et ses comédiens, remarquablement vivants.

Véronique Hotte

Les Gémeaux-Scène nationale 49, avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts de Seine) jusqu’au au 19 novembre. T: 01 46 61 36 67.
Le  Quartz-Scène nationale de Brest, en mai.  

 

 

 

Adieu Jack Ralite

 

Adieu Jack Ralite

raliteIl avait adhéré au Parti Communiste Français à dix-neuf ans en 1947, et avait élu député de la Seine-Saint-Denis en 1973 jusqu’en 1981. Puis maire d’Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, de 1984 à 2003, et sénateur de ce département de 1995 à 2011. Il avait été aussi ministre de la Santé du gouvernement Pierre Mauroy de 1981 à 1983,  et ministre Délégué à  l’emploi de 1983 à 1984.

 Grand amoureux des livres, de la musique et des spectacles, il fut animateur des Etats généraux de la Culture mais aussi président de l’association des Carnets Bagouet, et  membre de nombreux conseils d’administration comme, entre autres, celui du Théâtre du Peuple à Bussang. Il aura, dans son cher Aubervilliers, fondé le Théâtre de la Commune, mené une politique culturelle  exemplaire et développé l’esprit de décentralisation avec passion mais aussi avec un grand respect pour les  habitants de cette ville, l’une des moins riches de la région parisienne.

 Notre collaboratrice et amie Edith Rappoport qui l’admire beaucoup, l’avait bien connue : «Il laisse un grand vide. Jeune journaliste engagée pour le festival d’Avignon 1968 à France Nouvelle, alors dynamique hebdomadaire du Parti Communiste Français, pour succéder à René Gaudy, j’avais eu la chance de le rencontrer et d’avoir de longues discussions avec lui. Il m’avait commandé une série d’articles Passeport pour la culture qui m’avaient permis d’élargir mon horizon. Et, depuis 1965, nous fréquentions régulièrement le magnifique Théâtre de la Commune d’Aubervilliers où Gabriel Garran nous fit découvrir  nombre d’étonnants spectacles. Toujours aux côtés des plus démunis, toujours en lutte avec les armes de l’esprit, Jack Ralite, dont la culture était immense, adorait les citations dont il nous régalait. »

Il avait adressé une lettre formidable voici trois ans, à François Hollande, alors Président de la République que nous avions publiée et qui fit l’admiration de très nombreux lecteurs (voir Le Théâtre du Blog). Lettre qui n’a pas pris une ride et nous ne résistons pas au plaisir de vous en citer au moins le début : «Par nos engagements culturels, artistiques et citoyens, nous sommes fidèlement attachés à la politique culturelle française que nous entendons voir se développer selon le principe d’invention de la perpétuelle ouverture. Or, nous constatons que cette démarche après avoir marqué le pas connaît notamment par la politique budgétaire de notre pays une situation s’aggravant de jour en jour. Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger.

Faute de crédits suffisants, de personnels, de négociations, de considération et de reconnaissance du travail humain, du respect des métiers, se répandent des malaises, des souffrances, des colères. Le Ministère de la Culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer. Les collectivités territoriales, dont le rôle est devenu immense en culture et en art,  voient leurs finances brutalisées et réduites par Bercy. L’Europe continue d’avoir une médiocre politique culturelle alors même qu’elle négocie avec les Etats-Unis,  un traité de libre échange, gravissime pour la culture. Google, l’un des accapareurs des nouvelles technologies à civiliser, limite les citoyens à n’être que des consommateurs et s’installe en Irlande, pour ne pas avoir à payer d’impôts en France. »

 Jack Ralite, ce que je garde de lui? dit Jacques Livchine. « Dans le théâtre public, chaque animateur de compagnie qui s’implante dans un territoire ou une municipalité, devrait trouver son Ralite, un homme politique avec lequel il s’entend parfaitement. Essentiel et fondamental, le Ralite est un métal précieux. Il répétait toujours que rien ne se fera en politique sans les experts du quotidien.

Au Théâtre de l’’Unité, nous en avons fait une règle d’or et la présence de ces experts du quotidien nous est indispensable pour que nos spectacles aient un sens.  Avec Jack Ralite qui s’en va,  s’en va presque aussi la fin du théâtre de la seconde moitié du XXème siècle-reste encore Gabriel Garran-mais nous sommes définitivement entrés dans une nouvelle histoire. Quand je parle aux jeunes acteurs de Jean Vilar, Roger Planchon, Jacques Copeau, Jean Dasté, Antoine Vitez… bref, de tous ceux qui nous ont fabriqués, leurs yeux se perdent dans le vague. “Adieu la vie ancienne, bonjour la vie nouvelle », écrivait Anton Tchekhov. C’est cela qui nous préoccupe, le théâtre des temps futurs.

Adieu Jack Ralite, et un très grand merci pour tout ce que vous aurez apporté au théâtre français et à la culture.

Philippe du Vignal

Un hommage sera rendu à Jack Ralite ces prochains jours.

 

 

Pulvérisés d’Alexandra Badéa, mise en scène de Vincent Dussart

 

Pulvérisés d’Alexandra Badéa, mise en scène de Vincent Dussart

©Stéphane Szestak

©Stéphane Szestak

 Cette pièce de la jeune auteure roumaine avait reçu le grand Prix de littérature dramatique de la S.A.C.D. en 2013, et avait été ensuite mise en scène par Jacques Nichet l’an passé (voir Le Théâtre du Blog). La thématique du travail est un vieux thème du cinéma,  avec les très fameux Temps modernes de Charlie Chaplin. Mais il l’a été d’abord été au théâtre et souvent, avec déjà en 1897 Les Mauvais bergers d’Octave Mirbeau, avec Lucien Guitry et Sarah Bernhardt.

Le monde de l’entreprise aura ainsi sans doute fait l’objet d’une bonne centaine de pièces depuis quelques décennies! Avec récemment, La Compagnie des hommes d’Edward Bond qui y dénonce le monde de  l’industrie et la société actuelle… A la Renverse, Les Travaux et les jours, La Demande d’emploi de Michel Vinaver qui Hors-jeu d’Enzo Cormann, L’Amour dans une usine de poissons d’Israël Horovitz, Cambrure fragile de Dominique Paquet qui se déroule dans une entreprise de chaussures de luxe, Débrayage de Rémi de Voos, L’Usine de l’auteur suédois Magnus Dahlstöm, Sous la glace de Falk Richter qu’a aussi mis en en scène Vincent Dussart* où l’auteur montre la contradiction entre le sentiment d’exister et la nécessité absolue de performance financière dans un cabinet de consultants. Mais aussi A plates coutures de Carole Thibaut avec la révolte des ouvrières de Lejaby, Et Lettres de non-motivation de Vincent Thomasset; derniers nés de cette longue série, Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon, par le collectif L’Avantage du doute, un travail à base d’enquêtes sociologiques, et bien sûr, le très brillant  Nobody de Cyril Teste (voir Le Théâtre du Blog pour tous ces spectacles) où il épingle de façon virulente les doubles sens du langage des entreprises et surtout la peur de l’échec qui traumatise les employés… Et enfin de Blandine Métayer, Je suis top !, un monologue  écrit sur la base de témoignages d’employés.

Vie intime en contradiction avec celle de l’entreprise, violences physiques et/ou psychologiques, état d’épuisement, humiliations, chantages et menaces à peine voilées de dirigeants, violents conflits entre proches collègues, exploitation, manque de place, cadences infernales, sous-rémunération, bruit/et où froid et ou chaleur trop élevées, absence d’hygiène, travail dangereux avec non-respect total des normes de sécurité, intoxications chimiques, blessures voire accidents mortels, tricheries diverses et variées sur les contrats de travail, machisme, mépris et harcèlement sexuel, angoisse permanente de perdre son travail: les corps comme les esprits prennent souvent des coups dans un monde surpeuplé et anxiogène, propice aux révoltes et grèves intensives: bref, un cadre idéal pour des comédies,  mais plus souvent pour de vraies et très lourdes tragédies collectives ! Surtout dans le privé mais aussi dans  les entreprises publiques et les ministères loin aussi d’être  exemplaires ! Ici, l’auteure d’Europe Connexion créée la saison dernière (voir Le Théâtre du Blog) a pris pour cible la délocalisation et la mondialisation du travail avec une pièce axée autour de deux femmes à Shangai et Bucarest, et deux hommes à Dakar et Lyon Comme une sorte de concentré fictif aux allures de petit traité pour les nuls de la vie en entreprise sur la planète. Avec par exemple, ce qui reste de vie personnelle à cette ouvrière chinoise soumise aux objectifs de rentabilité de l’usine : “Alors tu restes à ta place sur une surface d’un mètre carré dans un espace illimité. Et tu regardes la caméra de surveillance le temps d’écouter les instructions de sécurité et les slogans de l’entreprise : « Si tu ne t’appliques pas au travail aujourd’hui, demain tu t’appliqueras à trouver du travail» Après les dix minutes de gymnastique obligatoire, la bande se met en route, tu mets ton masque, et tu commences à répéter le même geste, toutes les huit secondes. »

L’ingénieure roumaine d’études et développement, très expérimentée mais elle aussi sous pression permanente, témoigne pourtant de sa difficulté à s’intégrer, à réussir et donc à gravir les échelons… Et le dirigeant de plate-forme téléphonique sénégalais, exploité, dénonce la cruauté de son chef pour faire du chiffre mais rouage involontaire du système, précise : «Ici, il est interdit de parler en langue. Ici, on pense français, on mange français, on a des noms français. »

Le «responsable-qualité» français, rivé à son écran comme des millions d’autres, est lui aussi, près de l’épuisement. Tous les quatre reliés par leur travail à des milliers d’inconnus, tous aussi voués à la solitude, alors qu’ils fabriquent souvent ordinateurs, téléphones mobiles justement destinés à mettre les gens en relation… Tous les quatre,  en proie à la solitude dans une entreprise de plusieurs centaines d’employés et  avec un mal de vivre permanent : comment ne pas s’effondrer sous la contrainte physique-la pire sans doute, puisque double peine, elle s’accompagne d’un état dépressif sous-jacent…

Vincent Dussart a imaginé un dispositif scénographique qu’on a déjà vu mais qui est assez peu utilisé: quatre passerelles en croix au sol blanc immaculé, avec, au bout, une fauteuil en plastique à échancrure tout aussi blanc sous l’éclairage sinistre de quatre lampadaires à tube fluo blanc cru. Le public étant placé entre ces passerelles donc très-trop?-proches des personnages. Cela fonctionne mais pas toujours  bien car il y  a, avec ce dispositif, un inévitable côté statique.

Mais Vincent Dussart a parfaitement dirigé Patrice Gallet, Tony Harrisson, Simona Maicanescu et la jeune et formidable actrice franco-chinoise Haini Wang; ils sont impeccables et interprètent avec beaucoup d’intelligence ces travailleurs qui gagnent sans doute à peu près correctement leur vie mais qui sont enfermés dans un système inhumain-ils n’ont pas d’autre choix!-au prix de leur identité : «Pas aujourd’hui après quarante-huit heures de vol sur les 122 dernières heures de ta vie /Tu ne sais pas quoi dire à ton fils /Tu devrais peut-être lui parler de ton voyage, du monde, de l’autre mais tu n’as rien à dire /Tu ne peux pas lui mentir, tu ne peux pas lui dire vrai, car au fait tu aimes l’être humain malgré tout /et c’est de ton devoir de préserver l’innocence d’un enfant /Alors tu manges tranquillement ta glace. » Alexandra Badea analyse finement ici le système qu’a généré la mondialisation sur le monde du travail, mais Pulvérisés a parfois un côté démonstratif et un peu sec (genre brechtisme mal digéré).

Malgré tout, le message auprès des lycéens et collégiens, à entendre les questions d’une redoutable intelligence de certains d’entre eux après la représentation, semble être passé. Et pour cause : Soissons (28.000 habitants) a vu depuis le début de ce siècle, disparaître des sites industriels importants comme Wolber, BSL et AR Carton !

Philippe du Vignal

Spectacle  vu le 9 novembre au Mail, Scène culturelle de Soissons. Les 13 et 14 novembre, Théâtre Jean Vilar de Saint-Quentin; les 15 et 16 novembre, à La Maison du Théâtre d’Amiens et le 17 novembre, salle Demoustiers à Villers-Cotterêts. Le texte de la pièce est publié par  L’Arche Editeur.

*Sous la glace sera joué le 24 novembre à La Manekine, Pont-Sainte-Maxence (Oise). Et du 6 au 22 décembre, Théâtre de l’Opprimé, Paris. Et le 19 janvier, au Mail-Scène culturelle de Soissons.

Les Larmes de Barbe-Bleue, d’après Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók

Photo Jean-Louis Fernandez

Photo Jean-Louis Fernandez

Les Larmes de Barbe-Bleue d’après Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók, et divers textes de Georges Didi-Huberman, conception et mise en scène de Mathieu Bauer

 L’antre étroit et sombre de la péniche Pop offre une ambiance propice à ce Château de Barbe-Bleue, où Evelyne Didi nous entraîne sans façon, comme si elle nous conviait à partager sa cuisine. Cet unique opéra du compositeur hongrois s’inspire du conte de Charles Perrault  mais s’en éloigne par la nostalgie qui se dégage de sa musique et des paroles. L’intrigue aussi diffère :  Barbe-Bleue ouvre les sept portes de sa demeure, répondant contre son gré, et malgré ses mises en garde, à la curiosité insistante de sa nouvelle épouse Judit.

 Avant de nous faire pénétrer dans le cœur de l’oeuvre, la comédienne s’essaye aux sonorités heurtées de la langue hongroise, et traduit les mots-clefs du livret de Béla Balázs :  « mélancolie, tristesse, larmes… ». En écrivant ce poème amer et pessimiste, l’écrivain hongrois (1884-1949) a su trouver la tonalité des ballades anciennes de Transylvanie, région natale de Béla Bartók. Sans les comprendre, on entend bien sonner ses vers brefs de quatre pieds. « Je voulais dépeindre une âme moderne avec les couleurs primaires du chant populaire », dit-il. Le musicien se plait lui aussi à revisiter ce folklore, comme en témoigne une lettre de lui, à sa mère, lue par Evelyne Didi.

 Mathieu Bauer met en regard du Château de Barbe-Bleue différents écrits du compositeur, et des textes de Georges Didi-Hubermann : « Le philosophe y défend la puissance active de nos émotions, dit-il, ainsi les larmes, loin d’être le signe d’une impuissance à agir, deviennent au contraire, ce qui nourrit un désir de transformation du monde.» Tout au long du spectacle, on entendra des bribes de cet opéra condensé et atypique, sans récitatifs ni grands airs, avec deux personnages seulement: Barbe-Bleue et sa femme Judit, dans un crescendo de violence. Certaines parties ont été recomposées par Sylvain Cartigny, qui met en lumière le caractère contemporain de l’œuvre avec des instruments peu utilisés à l’époque : xylophone, célesta, orgue, clarinettes dans l’extrême aigu, trompettes en saccade… Avec un côté répétitif et lancinant : les portes successives, et partout, du sang et des larmes. Une musique contrastée qui crie et pleure…

 En parallèle, Evelyne Didi se livre à un travail d’archéologue et décrypte la partition, y débusquant les émotions, et la sombre inquiétude qui suinte des murs. Des secrets terribles se cachent derrière les portes. Et le château de Barbe-Bleue pleure littéralement… «Au fond, nous faisons notre entrée dans le monde, avec des larmes et nous en sortons avec des larmes. Elles encadrent notre existence… », dit Béla Bartók à propos de son opéra. Comme si le compositeur avait pressenti,  quand il l’écrivit en 1911, les tragédies à venir en Europe et qui frappèrent aussi directement cette œuvre : d’abord rejetée, elle ne vit le jour qu’en 1918.  Et  deux ans plus tard, le régime fasciste de l’amiral Horthy interdit  que Béla Balázs soit cité, parce que socialiste et juif. Béla Bartók en refuse alors toute représentation..

 La présence lumineuse de la comédienne et sa gouaille toute contemporaine agissent en contrepoint de la demeure sombre et sinistre de Barbe-Bleue qui personnifie les états d’âme du châtelain. Elle évolue dans une scénographie conçue par Chantal de La Coste: un capharnaüm, dont elle exhume des documents ; elle prépare une recette de cuisine, avec les sons et les instruments convoqués par Béla Bartók … Elle orchestre des fragments de textes, d’extraits musicaux, d’images…

« De quoi, cette émotion qui inonde l’opéra est-t-elle le signe ? se demande Mathieu Bauer. Les larmes de Barbe-Bleue seraient-elles donc une réponse sensible à même de transformer notre époque et les émotions qui en découlent ?» Béla Balázs a intitulé « mystère » son conte symbolique, et sa forêt de métaphores. Mystère que le spectacle nous invite à déchiffrer,  avec une nouvelle écoute de cet opéra, et avec notre sensibilité actuelle. Evelyne Didi fait de Judit un personnage combattant qui, à l’instar de l’héroïne, apporte avec malice sa lumière au château, en ouvrant les portes.

Ce spectacle intelligent et passionnant, créé à la Pop, en coproduction avec le Nouveau Théâtre de Montreuil devrait être repris la saison prochaine. A ne pas manquer.

 Mireille Davidovici

 Spectacle joué à la Pop Péniche, amarrée 34 quai de la Loire, Paris XIXème du 7 au 10 novembre.

Peuples en Larmes peuples en armes, de Georges Didi-Hubermanéditions de Minuit, 2016  
Quelle émotion ? Quelle émotion ! de Georges Didi-Huberman éditions Bayard, 2013.

 Le Château de Barbe-Bleue, livret de Béla Balázs est à paraître à l’Avant-Scène opéra en 2018

 

 

Bella Figura, texte et mise en scène de Yasmina Reza

 

Crédit photo : Pascal Victor

Crédit photo : Pascal Victor

Bella Figura, texte et mise en scène de Yasmina Reza

 «Un homme et une femme se tiennent sur un parking de restaurant de province, dit l’auteure et dramaturge;  elle, Andrea, mère célibataire, préparatrice en pharmacie, est encore dans la voiture. Son amant, Boris, patron d’une entreprise de minoterie, essaie de la convaincre d’en sortir  malgré l’erreur qu’il vient de commettre: il a mentionné que ce restaurant lui a été conseillé par sa femme! Bella Figura explore la soirée consécutive  à cette faute originelle… »
La pièce a été créée il y a deux ans par Thomas Ostermeier à la Schaubühne de Berlin, avec dans le rôle principal, une de ses égéries, Nina Hoss (voir Le Théâtre du Blog). Une histoire d’adultère qui pourrait verser dans le théâtre de boulevard, mais aux propos raffinés et moqueurs. Emmanuelle Devos dans une petite robe courte estivale d’ado, allonge ses longues jambes sur le siège avant d’une magnifique Audi jaune, objet de désir pour les avides de clinquant. On est ici dans le non-dit, l’implicite et le sous-entendu, et dans  un monde à l’humour âpre et à l’ironie acerbe, un rien angoissant.

Boris, dont l’entreprise est en grande difficulté, joue les rustres sensibles, avec pourtant des pointes judicieuses de souffrance et de mélancolie. En voulant quitter les lieux en marche arrière, il a failli renverser avec sa voiture, une dame âgée, qui, accompagnée de son fils et de sa femme, fête son anniversaire au restaurant (malicieuse Josiane Stoléru). Elle a un début d’Alzheimer et l’envie d’agacer son fils. Micha Lescot joue les clowns à merveille pour détendre l’atmosphère pesante, et sa belle-fille, incarnée avec une belle réserve par Camille Japy, est l’amie de l’épouse de Boris ! D’où… un sentiment de malaise.

Entre les scènes, résonne la musique de Nathan Zanagar et Théodore Eristoff avec une revisitation de Gimme shelthe des Rolling Stones, et des images vidéo font vivre la campagne nocturne alentour: herbes et roseaux en ombres chinoises  et croassements des crapauds. Andrea, fâchée contre Boris et qui le lui fait payer, traverse le plateau et n’en finit pas de fumer cigarette sur cigarette; en talons rouges, petit sac à la main et tirant sans cesse sur sa robe trop courte, elle avale en pagaïe calmants et autres antidépresseurs.

Souriante et avenante,  elle interpelle les convives qui s’apprêtent à fêter cet anniversaire et s’invite à la table  de fête, à la plus grande gêne de Françoise, agacée par cette intruse sans vergogne qui, peu à peu, s’enivre pour le plaisir d’Eric, charmé, et pour le bonheur de la mère qui s’entiche de cette provocatrice. Mais rien n’arrive, et il y a une atmosphère pesante que le public-patient-éprouve… trop longuement! Les acteurs, vifs, facétieux et précis, sont heureux d’en découdre, mais à quelle fin? Le téléphone blanc du  boulevard d’autrefois-symbole de luxe, car l’abonnement des P.T.T. était plus cher!-sont remplacés ici par une belle Audi jaune, et par des canapés de jardin. Frivoles et désenchantés, tous ces personnages qui se rencontrent ici, n’ont rien à se dire…

 Reste la gracieuse Emmanuelle Devos qui mime les Marylin émerveillées…

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point, 2 avenue Franklin-Roosevelt, Paris VIII ème, jusqu’au 31 décembre. T. : 01 44 95 98 21.

 

L’Hypothèse de la chute, chorégraphie de Frédéric Cellé

L’Hypothèse de la chute, chorégraphie de Frédéric Cellé

 

Crédit photo : Denis Darzacq

Crédit photo : Denis Darzacq

La chute, défi à l’attraction du sol, correspond au fait de tomber, jolie source d’inspiration pour Frédéric Cellé. Ne plus rester droit, s’écrouler, s’effondrer silencieusement dans une glissade fluide, ou décider librement l’abandon de soi, le lâcher-prise de l’existence. S’affaisser un court instant suffit à mieux se relever. Ici, on tombe pour réapprendre l’ascension, dans une posture de risque et de spectacle.

Un quintette d’interprètes, danseurs et circassiens, explorent, pour le bonheur des spectateurs, l’art de la chute et sa fatalité redoutée… Justine Berthillot, Tatanka Gombaud, Maxime Herviou, Clément Le Disquay et Aurélie Moulhade s’élancent dans le vide, comme pris d’un vertige préparatoire à la chute. Ils s’en donnent à cœur joie, se soutiennent les uns les autres et préviennent les conséquences des lois de la pesanteur. Déplacements latéraux et verticaux, sous le souffle du vent, précipitation des corps dans une neige et une pluie symboliques. Ils s’élancent, commencent à tomber puis se rattrapent adroitement  ou se lancent  dans des cascades répétées. Comme dans une chute improvisée d’anges facétieux, ils perdent leur équilibre, semblent s’affaisser au sol,  comme pour descendre plus bas encore. Culbutes et glissades, vols planés et trébuchements, jusqu’à un plongeon  dans l’eau.

 Tout commence par la confrontation avec en effet un plongeoir d’un blanc fellinien, inspiré de celui de Saint-Malo et caché d’un rideau léger de filets blancs. Le premier personnage n’ose pas monter les marches de l’escalier, pris de panique et de vertige. Mais latéralement surgit un quatuor d’artistes habités par le plaisir de chuter puis de se relever. Jubilation et excitation, ivresse et emportement, les corps ne s’appartiennent plus et jouent leur partition à la fois singulière et chorale, en électrons libres subissant l’attraction, avec des images fragmentaires recomposant un tableau d’ensemble. Les interprètes  se jettent dans une danse infernale joyeuse et tonique. Pas question ici de défaite, échec ou capitulation. Les danseurs allongés sur un tapis matelassé, tels des gisants pâles, rappent ceux de tous les Radeaux de la Méduse  et de tous les Massacre des Innocents et font écho aux migrants entassés sur des embarcations précaires.

 Dans la seconde partie du spectacle, moins grave, se développe le bonheur collectif d’être au monde,  et le sentiment joyeux d’un réconfort,  sur une musique disco. Des costumes colorés et délicats accentuent une impression de fraîcheur printanière. Une aventure esthétique, grâce aussi à la lumière et à la scénographie de Gilles Faure, à la création sonore de Camille Rocailleux, entre danse, cirque et acrobatie : bref, et une fête de tous les instants avec une gestuelle royale.

 Véronique Hotte

Spectacle vu à L’Arc-Scène nationale du Creusot, le 9 novembre. Théâtre Mansart de Dijon, le 30 novembre.

Maison de la Culture de Bourges, le 5 décembre. Scènes du Jura-Scène nationale de Lons-le-Saunier, les 7 et 8 décembre.Théâtre-Scène nationale de Mâcon, les 14 et 15 décembre.

Théâtre de Vitry-le-François, les 22 et 24 janvier. Théâtre de Charleville-Mézières, le 26 janvier. Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 30 janvier. Théâtre des Arts de Cluny le 1er février. Espace 110 d’Illzach , le 17 mars.

Théâtre Gérard Philipe de Frouard, le 6 avril. L’Embarcadère de Montceau-les-Mines (71), le 25 avril. Théâtre d’Autun (71), les 17 et 18 mai

 

 

Les Ombres errantes, musique de François Couperin, mise en ombre et en lumière de Philippe Beau, mise en espace de Chine Curchod

 

Les Ombres errantes, musique de François Couperin, mise en ombre et en lumière de Philippe Beau, mise en espace de Chine Curchod

9ff8b16c74a5c63dcba293c233d4b7ecIddo Bar-Shaï, pianiste et Philippe Beau, ombromane, magiciens l’un du clavier, et l’autre, du théâtre d’ombre vont nous faire «entendre-voir» la musique de François Couperin (1668-1733). Avec une dizaine de petites pièces baroques aux titres évocateurs. Comme d’abord, Les Ombres errantes, l’une de ses dernières œuvres pour clavecin, publiée en 1730, alors que le musicien était déjà bien malade. Grâce à une seule lampe de poche,  Philippe Beau projette l’ombre du grand piano qui prend des allures de monstre sur un écran. L’espace s’anime en noir et blanc, et dans la lumière, les notes d’Iddo Bar-Shaï prennent lentement corps; une étrange nostalgie  nous étreint.

Mais des moments plus joyeux suivront avec un allègre Sœur Monique. Dans Le Rossignol en amour suivi de Double du Rossignol, des oiseaux en ombre convolent et puis s’enfuient. L’Ame en Peine retrouve une tonalité mineure, pour un moment de recueillement intense. Suivront le drôle et fameux Tic Toc Choc en fa majeur, ou Les Tambourins, en sol majeur. Les non moins fameuses Barricades Mistérieuses, témoignent, elles, du style dit « brisé»,  propre aux clavecinistes français de l’époque et emprunté aux joueurs de luth qui  avaient brisé les accords écrits dans les partitions pour mieux moduler l’intensité et l’expression du son. Avec la superposition de lignes mélodiques, cela fait alors penser au contrepoint.

Ces petites séquences sentimentales s’égrènent avec finesse… Naissent alors sous les doigts habiles de Philippe Beau, paysages, animaux et silhouettes humaines : un oiseau s’envole vers le nid de ses cheveux ou se perche sur son bras, un cheval galope, une grenouille bat du tambourin… Tout un bestiaire éphémère, mais aussi des images plus abstraites et avec de délicates découpes, sont projetés les titres des pièces. Ombre et lumière en adéquation avec cette musique baroque.  Bien que souvent figuratives, les saynètes de Philippe Beau ne viennent pas illustrer les pièces mais surgissent littéralement de la force évocatrice du piano. Musique et images se conjuguent en douceur. «J’ayme beaucoup mieux ce qui me touche, que ce qui me surprend, disait François Couperin. »

 La metteuse en scène suisse Chine Curchod a, pour ce concert, imaginé une scénographie dépouillée,  et a trouvé un accord parfait entre des artistes qui n’avaient jamais travaillé ensemble avant cette création en 2015. «La musique crée des ombres», dit le pianiste israélien.”(…) « Dans l’ombre, précise Philippe Beau, on peut tout imaginer: l’invisible est parfois plus intéressant que le visible. Je sens ça dans la musique.” Ils sont  quelques-uns comme lui, à pratiquer l’ombromanie (ballet de mains), un art proche de la magie. Il a collaboré à de nombreux spectacles, comme ceux, entre autres, de Philippe Decouflé, Robert Lepage, ou Peter Brook…

On pourra apprécier les effets spéciaux conçus par Philippe Beau dans Faust de Johan Wolfgang von Goethe, au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris, à partir du 21 mars.  .

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 8 novembre, à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy

 Théâtre des Pénitents, Montbrison, le 14 décembre. 

 Le concert d’Iddo Bar-ShaÏ, Couperin/ Les Ombres errantes est édité en DVD ( Mirare)

Robert-Houdin, le roi des magiciens de Philippe Beau est publié aux éditions A dos d’âne.

 

 

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