L’Art de la joie, d’après le roman de Goliarda Sapienza, adaptation et mise en scène d’Ambre Kahan

L’Art de la joie, d’après le  roman de Goliarda Sapienza, traduction de Nathalie Castagné. adaptation et mise en scène d’Ambre Kahan

Il fallait une certaine flamme pour réaliser à partir d’une œuvre aussi touffue, que passionnante, ce spectacle au long cours. Ambre Kahane nous fait  partager son enthousiasme pour ce roman-culte dont elle met en scène les deux premières parties. Une solide équipe d’acteurs nous embarque pour la Sicile. Nous suivons avec délices les aventures de Modesta (Noémie Gantier). Cinq heures en scène, l’actrice est cette héroïne, de l’enfance, à l’âge mûr. Une fresque avec douze comédiens et deux musiciens qui embrasse le début du XXème siècle où le sort des personnages croise l’histoire mouvementée de l’Italie.

 Farouche et insoumise, l’héroïne de L’Art de la joie, née le 1er janvier 1900 dans une famille miséreuse s’affranchit au fil du temps des préjugés sociaux et religieux dans une Sicile encore féodale. Ce texte de six cents pages ne fut édité qu’après la disparition de Goliarda Sapienza (1924-1996), grâce à l’acharnement  d’Angelo Maria Pellegrino, son dernier compagnon.

Ambre Kahan, est comédienne, notamment d’Anatoli Vassiliev, Thomas Jolly, Éric Lacascade ou encore Simon Delétang  mais n’a  réalisé à ce jour qu’une création, Ivres d’Ivan Viripaev, spectacle mort-né à cause du covid, s’attaque à ce chef-d’œuvre avec appétit,  sans jamais nous rassasier. « Modesta effectue des allers-retours entre ce qu’elle vit et ce qu’elle nomme. Il s’agit d’un livre de souvenirs et non d’un journal, dit la metteuse en scène. Pour rester dans l’excès si caractéristique de l’écriture, pour garder le tumulte, le désordre et le débordement je n’ai dans cette adaptation, opéré aucun resserrement, aucune simplification et elle se situera comme  le roman, du côté du bruit et de la fureur.»

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©Matthieu Sandjivy.

 Noémie Gantier entre en scène et entame modestement la lecture du roman, livre en main, nous présentant son personnage, avant de nous entrainer dans son enfance sulfureuse : « Me voici à quatre, cinq ans traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux… ». Et l’actrice-narratrice  devient cette fillette par le miracle du théâtre. Elle sera Modesta, à tous les âges de sa vie. Animée par l’appétit de liberté, dans la première partie elle est cette gamine sauvage et curieuse du sexe, entre une mère miséreuse, une sœur handicapée. Malgré un viol, des années au couvent, guidée par son instinct de survie, elle apprend vite tandis que ses sens s’éveillent. Le hasard la propulse dans les hautes sphères de la noblesse sicilienne décadente. Une ascension sociale inattendue qu’elle saisit au bond. A la fin de cette première partie haletante et très rythmée la petite plébéienne aura découvert vécu une grossesse et les affres de l’accouchement, les plaisirs du sexe, tendres avec les femmes, rudes avec les hommes et acquis sa place au soleil…Le spectacle comprend deux actes, séparés par l’entracte et les différents épisodes, enchevêtrent habilement récit et scènes dialoguées. Des intermèdes facétieux adressés au public allègent l’écriture dense et prolixe, portée par la comédienne

Le temps passant, dans le deuxième acte, Modesta, devenue une maîtresse-femme, rencontre la politique, le communisme et sera confrontée à la montée inéluctable du fascisme. Dans un monde dominé par les hommes, cette jeune sauvageonne raffinée, trouve une voie de liberté, sans jamais renoncer à ses désirs.  Noémie Gantier qu’on a vue chez Julien Gosselin, Tiphaine Raffier, et récemment dansTogether de Dennis Kelly, évolue avec une gracile aisance bien en habit, que nue. Mais elle n’est jamais vulgaire, même dans les scènes érotiques les plus torrides.

Dates et lieux s’inscrivent sur des arcades que les interprètes déplacent facilement. Accessoires et lumières animent cette scénographie mouvante, signée Anne-Sophie Grac, où des escaliers en fond de scène mènent à des espaces intimes. Une troupe bigarrée gravite autour de Noémie Gantier et se partage une vingtaine de rôles : un vieil amant viril qui initie Modesta à l’amour charnel (Serge Nicolaï), un jeune médecin idéaliste (émouvant Laurent Favier), une nonne aux appétits coupables et une princesse sicilienne tyrannique (Aymeline Alix), des servantes, et Béatrice, une jeune châtelaine (pulpeuse Élise Martin)…
Complètent la distribution Aloïs Belbachir (Tuzzu, Mattia, José, Günter), Vanessa Koutseff (Mademoiselle Inès, Carmela), Léonard Prego (Tina, Ippolito), Louise Rieger (Vif Argent, l’historienne Maria G.) , Richard Sammut (Le père de Modesta, Sœur Constanza, Pasquale, un prêtre, Soeur Clara, professeur Bernardo, Rosario), Romain Tamisier (Le Capitaine, une soeur, Licata, Vicenzo) et Sélim Zahrani (La mère de Modesta, Pietro).

Leur jeu, souvent décalé, apporte un contrepoint à l’histoire de Modesta et désamorce ce qu’il pourrait y avoir de pathos dans L’Art de la joie. Les musiciens Amandine Robillard et Romain Thorel, infusent, discrètement présents, un climat particulier à chaque scène… Ambre Kahane dirige avec bonheur cette équipe qui s’en donne à cœur-joie et qui nous offre quelques attractions pendant l’entracte… Ce spectacle créé à la Comédie de Valence, est une réussite. Nous attendons avec impatience la suite des aventures de la belle et rebelle Modesta : « La joie, écrit Gilles Deleuze, ça n’est pas être content de soi, la joie, c’est la conquête, la conquête de soi-même ou, pour un peintre, la conquête de la couleur (…) La joie est puissance de vie.»

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 10 mars à la MC93 (en partenariat avec le Théâtre de Nanterre-Amandiers), 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 42 60 72 72.

 Les 16 et 17 mars, L’Azimut Antony-Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) ; les 29 et 30 mars, Théâtre André Malraux, Chambéry (Savoie).

Les 11 et 12 octobre, Châteauvallon-Théâtre Liberté, Ollioules (Var).

 L’Art de la joie est publié aux éditions Le Tripode

 


Archives pour la catégorie critique

Painkiller, texte et mise en scène de Pauline Haudepin

Painkiller, texte et mise en scène de Pauline Haudepin

Une voix de robot accueille les spectateurs placés dans le noir et selon un dispositif bi-frontal. Comme générée par une intelligence artificielle, elle dérape quelquefois et nous précipite dans un univers insolite…
Que fait ce jeune homme dans la baignoire vide d’un businessman sur le retour ? Painkiller, un humoriste talentueux qui porte le nom de son dernier spectacle, a été, sans savoir comment, kindappé par Sadking, un magnat de l’industrie pharmaceutique et président d’un gros club de foot. Le vieil homme veut en faire son bouffon et se cache, assiégé par la presse en raison de ses magouilles. Quel salut attend-il de son otage qui a renoncé à être acteur.  Celui-ci le guérira-t-il, de la mélancolie ?

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

Pauline Haudepin revendique ce huis-clos comme un«drame de salle de bains»: « Il n’est pas anodin de placer la crise d’identité de mes personnages dans ce lieu d’hygiène ritualisé où on est réduit à être un corps vulnérable.» En voix off, ils prennent alternativement la parole. «  Sadking: -C’est l’histoire d’une transaction./ Painkiller : -C’est l’histoire d’un homme qui achète un jeune homme pour le divertir et qui se rend compte que la marchandise est pourrie, que la marchandise est aussi dépressive que lui, mais c’est trop tard. »

 C’est l’histoire d’une rencontre entre deux solitudes… Painkiller et Sadking,littéralement « tue-douleur » et «roi triste» rejouent, à l’aune des angoisses contemporaines, le duo mythique du roi et de son fou, que sous-tend ici un conflit générationnel.  Pauline Haudepin tisse une fable où l’absurde côtoie l’onirisme. Son écriture acérée s’égare parfois dans un humour potache, désamorçant la tension entre cet homme mûr, à la fois répugnant et touchant (John Arnold avec le métier qu’on lui sait) et un amuseur public, désinvolte mais fragile (campé avec grâce par Mathias Bentahar).

Entre baignoire et cuvette des wc, ils se livrent à de petits numéros comiques, inversant les rôles et scellant ainsi leur connivence. Les deux compères, partis ensemble à la pêche trouveront au bout de leur ligne, une sirène rageuse et sexy (Pauline Haudepin) venue des égouts par les tuyaux de la salle de bains. Elle couvre d’invectives ce Sadking représentant la génération qui empoisonne la planète: selon elle, le monde de l’industriel pue davantage, que les bas-fonds où elle habite.

La mise en scène de Sabine Haudepin est très maîtrisée et le texte flirte avec l’absurde et le surréalisme, tout en étant ancré dans la post-modernité. Et truffé de références contemporaines:  le mot: painkiller désigne aussi les antalgiques et renvoie à une série de Netflix sur le scandale de l’usage non médical des opioïdes aux Etats-Unis. Puis, dans une chansonnette en forme de comptine, un chat pète: «Chatgpt » pour les initiés… Un jeu de rôles, bien servi par les acteurs mais l’autrice n’évite pas les facilités d’écriture ni les clichés qui collent aux personnages, opposant riche et saltimbanque, pourri et pur,  roi et bouffon, père et fille….

Pauline Haudepin nous entraîne dans un univers théâtral singulier, entre comique et mélancolie. Dans la scénographie de Constant Chiassai-Polin les lumières froides de Laurence Magnée sont de plus bel effet sur les faïences de la salle de bain et la bande son aux voix artificielles de Sarah Munro diffuse une ambiance futuriste.  Un exercice réussi mais ce Painkiller puise à trop de sources, au risque de s’égarer…
Cette jeune créatrice a du talent. Repérée dès son premier spectacle: Les Terrains Vagues (2017), un conte noir d’après Raiponce des frères Grimm, elle a été saluée par la critique pour Chère chambre en 2021 au Théâtre National de Strasbourg où elle était autrice associée. Depuis l’an dernier, elle est en résidence au Théâtre de la Cité Internationale à Paris. Une artiste à suivre.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 mars, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

 

Festival Odyssées en Yvelines (suite) Cette note qui commence au fond de ma gorge, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

Festival Odyssées en Yvelines (suite)

Cette note qui commence au fond de ma gorge, texte et mise en scène de Fabrice Melquiot

Un couple s’affronte: en jeu, leur histoire d’amour. Sur ce ring, avec autour le public, qui l’emportera, Bahia ou Aref? La jeune femme lutte comme une diablesse pour retenir le musicien afghan qu’elle aime. Mais Aref ne l’aime plus et lui dit avec le peu de mots qu’il maîtrise en français. Il veut partir rejoindre ses compatriotes musiciens exilés aux quatre coins de l’Europe mais Bahia lui dit : non, nous n’avons pas fini de nous aimer…

 

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Fabrice Melquiot a écrit une joute verbale et musicale dans une langue drue, en alexandrins et décasyllabes: «Je ne voulais pas que les personnages s’expriment comme on parle,, dit-il, je cherchais une langue avec son lexique, comme la boxe a le sien, une langue technique, comme la boxe peut l’être, une langue métrée et qui sonne, comme l’éventail des coups et esquives: uppercut, crochet, side step, clinch, balayage, direct, jab, cross, hook, etc. »

Les mots sonnent fort et juste dans cette pièce écrite sur mesure pour le musicien hazara, originaire d’Afghanistan, Esmatullah Ali Zada, et la jeune actrice Angèle Garnier, tout juste sortie du Conservatoire national de P.aris. Elle attaque, le verbe haut et lui esquive, en lui opposant ses regards, son chant calme en parsi et les notes vibrantes du dambura (luth traditionnel), de l’harmonium et des tablas. La parole et la force de conviction n’ont pas prise sur le silence obstiné d’Aref. Bahia lui donne son amour mais il n’est pas prêt à le vivre, il a trop perdu et doit se retrouver. Elle enrage, attaque, supplie, et de guerre lasse, lui laisse le choix: partir, rester, ou toute autre alternative.

Le niveau de langue offre une dignité aux personnages, l’inventivité lexicale et la métrique implacable apportent un coup de jeune à la langue française. Chez la jeune actrice, rien d’empesé dans sa diction musclée, la métrique des vers lui semble naturelle. La tension du texte et la vibration de la musique embrasent cette tragédie intime. Le politique, l’inégalité sociale se glisse insidieusement entre les mots: il y a ici un fossé culturel entre les amants.

Personne ne sortira vainqueur de cette lutte à coups de vers et chants: l’exil et la perte de l’amour sont sans remède.

Écrivain et metteur en scène, Fabrice Melquiot a publié soixante pièces, des romans graphiques et recueils de poésie. Une fois encore, il place haut la barre et nous offre ici un spectacle en forme de consolation : «J’ai écrit l’histoire de ces cœurs déchiquetés, que seules des mains enfantines peuvent rafistoler.»

Jeunes et adultes ont été saisis par ce corps-à-corps verbal.

Mireille Davidovici

Odyssées en Yvelines, du 23 janvier au 23 mars, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, place Jacques Brel, Sartrouville. T. : 01 30 86 77 79

 

 

 

 

Je suis Juliette Gréco de Mazarine Pingeot et Léonie Pingeot, mise en scène de Léonie Pingeot

Je suis Juliette Gréco de Mazarine et Léonie Pingeot, mise en scène de Léonie Pingeot

L’icône de la chanson française des années cinquante à Saint-Germain des Prés, la muse de l’existentialisme qui chanta Jacques Prévert, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Raymond Queneau, Jean-Paul Sartre, Jacques Brel… est ici incarnée par deux actrices, interrogées par un présentateur style paillettes des show télévisés. « Je me suis demandé comment, avec une enfance aussi difficile, dans un contexte aussi violent que la seconde guerre mondiale, dit Léonie Pingeot, on devient Juliette Gréco?»  Pour y répondre, elle a fait appel à sa cousine Mazarine.

© Rodolphe Auestreate

© Rodolphe Auestreate


Elles ont imaginé un spectacle façon cabaret décalé, en partant de l’interview par Jacques Chancel de Juliette Gréco dans l’émission Radioscopie en 1973 et la pièce se présente comme un interrogatoire.

«Qui êtes-vous Juliette Gréco?»: cette question insistante de l’animateur ponctue le spectacle. Avec un jeu de cache-cache entre lui, et les deux Gréco: Elsa Canovas, frêle et aux grands yeux éberlués, est le vilain petit canard que sa mère dédaigna et que son père faillit noyer.

Geoffroy Rondeau, lui, s’affirme en diva sensuelle gainée de noir, à talons hauts.  Raphaël Bancou, omniprésent au piano, guitare électrique, basse et trompette, intervient en complicité.

Une petite scène centrale accueille quelques chansons émaillant le spectacle mais il ne faut pas s’attendre à un tour de chant car : l’essentiel se passe autour. Un jeu de tissu tendu avec portes, est propice aux dérobades de la star. Rien non plus d’un biopic dans cette pièce en forme de puzzle qui  révèle une femme multi-facettes, à la fois secrète et impertinente, voire impudique. On y rencontre sans ordre chronologique, l’enfant blessée, la militante, l’amie, l’amoureuse, l’artiste… Une femme en somme.
Gaël Stall est un maître de cérémonie tape-à-l’œil, agaçant de suffisance, parodie d’un Jacques Martin ou Nagui . Elsa Canovas ressemble à un petit chat écorché et Geoffroy Rondeau, très convaincant dans un mélange ambigu de féminité et virilité, incarne parfaitement cette femme aussi ténébreuse que fragile sous ses vêtements noirs et vamp à ses heures.

«Pourquoi évoquer aujourd’hui Juliette Gréco ? se demandent les autrices. (…) Elle nous parle d’elle et s’adresse à ce qui, en chacun de nous, est blessé. (…) Et c’est le courage qui l’emporte, parce qu’elle fait le choix d’une vie contre les préjugés; en guerrière discrète et amusée, elle ne lâche rien.  Elle devient une véritable profession de foi, un projet humaniste, notre guide, à la fois discrète et populaire.»

La mise en scène, un peu brouillonne, hésite entre cabaret et rêverie poétique avec masques et bulles de savon mais les spectateurs qui ne connaissent pas ou mal, Juliette Gréco, comme ses fans reconnaîtront dans ce portrait chinois, une grande dame qui a traversé le siècle et repartiront avec, en tête, les chansons qu’elle a popularisées.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 10 février Théâtre du rond point 2bis avenue Fraklin D Roosevelt Paris 8e T. 01 44 95 98 00

15 et 16 février Espace Bernard-Marie Koltès Metz

 

Sauve qui peut (la révolution)d’après le roman de Thierry Froger,adaptation et mise en scène de Laëtitia Pitz

Sauve qui peut (la révolution) d’après le roman de Thierry Froger, adaptation et mise en scène de Laëtitia Pitz

Difficile à attraper une révolution? Faut-il la sauver, ou s’en sauver ? Point de départ de ce roman: un film sur la Révolution française dont la commande aurait été passée à Jean-Luc Godard (ici J.L.G.) par la Mission du bicentenaire de la Révolution de 1789, par Jacques Lang, à l’époque, ministre de la Culture. L’auteur de cette œuvre curieuse mêle par un effet de montage à la Godard, les recherches formelles et saillies du cinéaste, sa rencontre avec les personnages révolutionnaires et ses amours avec la jeune Rose, fille de Jacques Pierre, un  soi disant ex-camarade maoïste.

Recycler, couper, coller: un credo que Thierry Froger prête à son J.L.G. Comme dans ce roman imprimé en plusieurs typographies et où il procède par courtes séquences juxtaposées, Laëtitia Pitz a mis en scène une adaptation en quatre épisodes d’une heure chacun, en entrecroisant les thématiques, à la manière d’une série: «La mise en lien de Jean-Luc Godard-le cinéaste d’une vie-et Georges Danton, mais aussi les XX ème et XVIII ème siècles et un thème brûlant: la Révolution… Tout cela m’a immédiatement séduite chez Thierry Froger.»
Un même lieu rassemble les personnages: une île sur la Loire où Robespierre a exilé le tribun et où Jean-Luc Godard retrouvera son ami historien, par ailleurs biographe de Danton. On regarde la fin des années 1790, depuis le début des années 1990, elles-mêmes dans le rétroviseur de mai 1968! Mais l’utopie ne saurait survivre, comme toute révolution.

© Jean Valès

© Jean Valès

Sur le plateau, quelques tables et chaises d’école, un fauteuil, des écrans de toute taille et, au lointain, une forêt de micros : un décor simple conçu par Anaïs Pélaquier qu’elle manipule au gré des épisodes… Une présence quasi silencieuse aux côtés des acteurs Didier Menin et Camille Perrin qui est aussi, lui, à la console musique. Chacun se présente et annonce la couleur : «Les acteurs doivent citer, disait le père Brecht. » Lesquels joueront avec une juste distance les nombreux personnages. Et défilent en contrepoint sur les écrans, des extraits de films de J.L.G, interviews, photos, images d’actualité, archives… Le roman convoque aussi Jules Michelet avec, d’abord, le massacre de la princesse de Lamballe.

Nous allons suivre en parallèle la Révolution française et le parcours du film Projet 1789 de J. L. G. qui deviendra au fil du temps : Projet Quatre vingt treize et demi (un clin d’œil au roman de Victor Hugo et au film Huit et demi de Federico Fellini..) Et comme la guillotine de la Terreur coupe la tête des révolutionnaires, ce projet tournera court…
Mais nous serons passés par bien des anecdotes, comme ces échanges épistolaires -fictifs- entre Isabelle Huppert et J.L.G. qui lui propose de jouer Sarah Bernhardt bégayant dans le rôle de Théroigne de Méricourt, une héroïne de la Révolution devenue folle. Refus de la star et bouderie du réalisateur.

Thierry Froger s’amuse aussi à pasticher des citations du cinéaste mais en rapporte aussi de vraies: les limites se brouillent entre fiction et réalité. Il convoque aussi dans son livre  Antoine de Baecque, historien du cinéma et spécialiste de Godard, soi-disant chargé par la Mission du Bicentenaire, de rendre compte de l’avancée de ce Quatre-vingt-treize et demi … Il y a aussi un vrai/faux de avec Jean-Luc Godard avec la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, biographe de Théroigne de Méricourt…

© Morgane Ahrach

© Morgane Ahrach

Au millefeuille de Sauve qui peut (la révolution), Laëtitia Pitz ajoute un dialogue cocasse entre le cinéaste et Marguerite Duras (ne figurant pas dans le roman), avec un échange ping-pong entrecoupé de remarques sèchement ironiques sur les relations entre l’écrit et l’image, la représentation de l’irreprésentable comme les camps de concentration, et des réflexions sur la télévision, Moïse, Rousseau ou Sartre… Un feuilleton littéraire en trois épisodes…pas vraiment indispensable. L’idylle entre Rose et J. L. G. s’affirme puis se délite au troisième: cela va interrompre les fils narratifs tendus pour s’attarder sur la vie intime du cinéaste.

Mais la série se conclut brillamment par le procès de Danton, avec un extrait de La Mort de Danton de Georg Büchner où le tribun, dans un discours flamboyant, prédit à son ami le même sort que le sien… Enfin, après ces tours et détours et jeux de miroir entre réalité et fiction, le roman nous offre la définition du mot: révolution du Larousse: «Nom féminin, mouvement circulaire d’un objet autour d’un point central par lequel il revient à son point de départ.»

Faut-il revenir à la Révolution, comme le propose joyeusement ce spectacle et l’historienne de la Révolution, Sophie Wahnich ?  « Appeler à la Révolution est une manière de proposer, dans une conjoncture mortifère et délétère, marquée par l’abandon des lois protectrices du bien-être et la valorisation des seules lois du libéralisme, un avertisseur d’incendie. Essayer de fabriquer des passages pour transmettre une expérience inouïe qui permette d’entendre à nouveau que la politique n’est pas seulement une activité, une profession, mais, pour les êtres humains, une condition. »
Laëtitia Pitz qui dirige la compagnie Roland Furieux (tout un programme !) et dont nous avions apprécié Perfidia et Les Furtifs (voir Le Théâtre du Blog), nous entraîne ici dans une belle traversée politique, littéraire et théâtrale. Il faudra suivre cette équipe lorraine. Et lire le roman fleuve de Thierry Froger.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 10 février, Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 62 71 20  

Le roman est publié chez Actes Sud (2016).

 

Par les villages de Peter Handke, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt, mise en scène de Sébastien Kheroufi

Par les villages de Peter Handke, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt, mise en scène de Sébastien Kheroufi

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© Christophe Raynaud de Lage

Pour sa seconde réalisation, le metteur en scène au lieu du cadre rural imaginé par l’auteur, a situé l’action dans une cité de banlieue en déshérence. Ce choix fait en accord avec l’écrivain autrichien, offre un intéressant focus à cette pièce créée en 1982 par Wim Wenders au festival de Salzbourg et par Claude Régy, l’année suivante au Théâtre National de Chaillot.

Il y a ceux qui quittent leur village et ceux qui y restent. Gregor, le frère aîné, parti à la ville, est devenu écrivain. Tout le sépare socialement, culturellement de son frère Hans, ouvrier, et de sa sœur Sophie, vendeuse demeurés sur place.  Le conflit autour de la maison des parents décédés, que Hans demande à Gregor de céder à leur sœur pour y ouvrir un commerce, révèle l’abîme de défiance ouvert entre eux comme une plaie à vif.

Gregor revient sur les lieux de son enfance, accompagné de Nova, une étrange guide (ou muse?). Au prologue, elle l’incite au voyage et elle aura aussi la mot de la fin dans l’épilogue lyrique qui clôt Par les villages.

Le spectacle démarre dans le hall du théâtre, avec un long exposé de l’ainé sur son village natal: il a sentiment de trahison de l’avoir quitté et de culpabilité d’avoir abandonné Hans et Sophie à leur triste sort de prolétaires. Peter Handke décortique son vécu, donnant sa tonalité et son rythme à la pièce, faite de dialogues qui prennent le temps d’approfondir les points de vue de chaque personnage.   »Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, dit Nova, et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages, je te suis. »

Et nous suivons Gregor jusque dans la petite salle du théâtre. Y est installée la baraque du chantier où travaille Hans. Mais les retrouvailles sont amères. «Figé, raidi de dignité et de culpabilité» selon Hans, l’aîné (impeccable Lyes Salem) affronte les reproches du cadet (Amine Adjina, tout en rage). Les mots qu’il lui lance, en arabe ou en français, par longues salves bien senties, blessent comme des flèches.
Le silence gêné de l’écrivain provoque la colère de l’ouvrier humilié qui clame sa différence de classe et lui présente ses camarades: Ignaz, l’ivrogne coriace (Ulysse Dutilloy-Liégeois) et Albin, l’imbécile heureux (Benjamin Grangier). «Nous les exploités, les offensés, les humiliés, peut-être sommes-nous le sel de la terre. » (…) « Nous sommes mutuellement parrains de nos enfants et porteurs de nos cercueils mais nous ne sommes pas amis.», crie Hans. Mais il lui fait remarquer que, malgré leur condition d’esclaves, ils appartiennent au «peuple des charpentiers », fiers de leur travail et attentifs à la beauté.

L’intendante du chantier (Gwenaëlle Martin), elle, ressent la poésie de cette vallée où «les cloches n’appellent plus personne, et où rien n’est plus transmis». Et dont seul, un artiste peut traduire les vibrations. Elle demande à Gregor de le faire : «Nous voulons qu’on fasse notre éloge. Mieux encore : notre endroit doit être magnifié, avec ses couleurs et ses formes. (…) Qu’il s’appelle lieu sauvage, ou pays sans nom, maintenant, vous pouvez de nouveau nommer ce lieu: terre.»

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Le conflit familial s’aggrave quand Sophie (Hayet Darwich) fait part à Gregor de son rêve : ouvrir, avec l’argent de l’héritage, un commerce bien à elle. Son frère est hostile à ce projet continue de la considérer comme une employée subalterne et l’accable de son mépris. Mais elle l’enverra au diable!

En prenant longuement la parole, chacun des dix personnages raconte son histoire dans ce territoire oublié. Tous, jusqu’à la vieille femme du cimetière et dernière rencontre de Gregor (Anne Alvaro à l’ironie tragique), disent leur sentiment d’abandon. Elle regrette beaucoup la perte du monde d’avant et de tous ses repères. «Comme tout est devenu étranger ici. Comme cette cité est sans valeur. »

 Trois heures et demi ne sont pas de trop ici, pour entendre les mots simples mais amples de ce poème épique. Peter Handke qui a trempé sa plume dans la tragédie grecque, se défend d’écrire par monologues : «Cette pièce est faite de longs dialogues où l’un des partenaires répond profondément à l’autre. » Il cite Friedrich Nietzsche dès la première page : “Une tendre lenteur est le tempo de ce discours autre, de là d’où je viens .»

Artiste associé du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Sébastien Kheroubi a voulu ancrer ce poème dramatique dans le contexte de cette ville et il a inclut dans le spectacle un chœur d’habitants: «Je veux explorer les différentes zones de la société. »
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eter Handke donne ici la parole à celles et ceux qui ne parlent jamais et le metteur en scène talentueux prend le relais avec d’excellents  artistes issus de la diversité. Ils incarnent des hommes et des femmes, porteurs de mondes inépuisables et toujours inattendus. Des mots en arabe ou en d’autres langues, émaillent le spectacle… « Il y est parlé de ce qu’on néglige, de cet essentiel que l’on élude et qui fonde tout ce qui a lieu, écrivait le (remarquable) traducteur Georges-Arthur Goldschmidt. (…) Une épopée du quotidien où chacun des personnages parle, par, et pour les autres. »

La mise en scène vigoureuse, sans aucun temps mort et loin de toute sophistication, nous transporte dans ces territoires perdus de la République que sont aujourd’hui certaines banlieues. Le décor simple, fait de matériaux de récupération et conçu pour tenir dans un camion, se transforme à vue. Une paroi vient masquer la baraque de chantier style dortoir Algéco et la sœur y peint à grands traits son futur magasin. Quelques mottes de terre répandues et nous voici au cimetière, avec la vieille dame et une petite fille.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Loin de tout naturalisme, les mots transcendent les personnages. Et, aux cinglantes prophéties de malheur dont Grego (Lyes Salem) accable les habitants de la cité. rassemblés autour de lui comme un noir tribunal, Nova  répond : magistrale, la rappeuse antillaise Casey fait un éloge lumineux de la vie réelle, peut-être insignifiante   mais qui se révèle dans toute sa puissance.
Ses incantations chamaniques débouchent sur un vaste chant poétique : «On ne peut pas renoncer ; ne jouez donc pas les solitaires intempestifs (…) Bougez un peu, pour savoir être lents : la lenteur est le secret et la terre est parfois très légère : une image sans pesanteur, accueillez en vous cette image pour continuer votre chemin: elle montre le chemin, et sans l’image d’un chemin, on ne peut pas continuer à penser (…) Laissez s’épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages.»
Un magnifique message de foi. Ne manquez pas de passer par ces villages, ici présentés sous un jour nouveau.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 11 février, Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre dramatique national du Val-de-Marne, Manufacture des Oeillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine. T. : 01 43 90 11 11.

Les 16 et 18 février, Centre Georges Pompidou, Paris (III ème). Le 27 février, L’Azimut-Antony, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

La pièce est publiée aux éditions Gallimard.

 

Musique de tables, d’après la partition de Thierry De Mey, conception et interprétation d’Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard

Musique de tables, d’après la partition de Thierry de Mey, conception et interprétation d’Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard

Développé à partir de la pièce éponyme en sept minutes pour trois percussionnistes sur table, créée en 1987, ce spectacle tient autant de la performance musicale que théâtrale. Les acteurs l’ont découverte quand ils étaient encore élèves à l’école du Théâtre National de Strasbourg. Séduits par son potentiel scénique, alors qu’ils n’étaient pas musiciens, ils l’ont traduite en gestuelles, rythmiques et images. Résultat : un fascinant trio à six mains.

© Raoul Gilbert

© Raoul Gilbert

Thierry de Mey, compositeur, entre autres, pour les chorégraphes Anne Teresa de Keersmaeker et Michèle Anne de Mey, a inventé une notation spécifique avec dix-neuf façons de taper sur la table pour créer différents sons, donc autant de positions de mains codifiées dans un répertoire de symboles. «Au point de rencontre entre musique et danse, dit-il, le geste importe autant que le son produit.»

Ici, blanches, noires, croches, triolets et autres rythmes alternent avec des résonances mates ou aigües, selon que l’on frappe le bois, de la paume, du bout des doigts, que l’on claque des mains, ou que l’on passe le tranchant d’une main sur la surface lisse…Les artistes ont imaginé une série de jeux de scène, sur les planches et dans l’espace, sous des éclairages rasants qui font surgir de l’ombre leurs bras ou leur tête

Dans la première partie, chacun cherche son style, le confronte à celui des autres, défie leur regard dans une rivalité ludique. Puis ils se mettent à l’unisson: les bras se croisent et les mains se baladent, comme de petits monstres à cinq pattes sans qu’on sache laquelle appartient à qui. Un étrange ballet sonore et visuel semblant émaner d’un corps à trois têtes et six bras et trente doigts.. Comme les danseurs, leurs doigts sont habillés des sparadraps blancs protecteurs: le bois est dur et les articulations, fragiles… Musique sur tables, un petit bijou de cinquante minutes de virtuosité et d’humour,  créé au Théâtre National de Strasbourg, est promis à une belle carrière.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 12 février, 2-4 Square de Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19.

 

Farben, de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch par la compagnie Espace Blanc

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Cécile Givernet et Vincent Munsch (pour adultes)

©  Simon Gosselin-

© Simon Gosselin-

 Dès la première minute du spectacle, sous le bruit des bombes, un suicide. Il s’agit de Clara Immerwahr, première femme docteure d’une université en Allemagne en fin du XIX° siècle. Nous sommes le 1er mai 1915, à Berlin. Quinze jours auparavant, son mari, Fritz Haber, futur Prix Nobel de chimie 1918, vient de superviser la première attaque allemande au gaz moutarde, résultat de ses recherches, qui a fait 15.000 victimes à Ypres. Elle, qui avait juré que la science devait servir au progrès de l’humanité, est horrifiée par l’ambition de son mari, aiguillonné par le manque de reconnaissance manifesté par l’Empire allemand. Son statut de juif a bloqué sa carrière universitaire mais sa volonté, malgré cela, de servir son pays, l’a conduit à peaufiner une invention aussi spectaculaire, dans le cadre du déjà gigantesque Konzern de la chimie, Farben. Fritz, alors qu’il grandissait en célébrité, a toujours maintenu Clara « dans son métier de femme », cuisine et enfant, lui interdisant toute participation à ses recherches.

Telle est l’explication qu’avance Mathieu Bertholet, l’auteur suisse de Farben. La pièce a déjà été montée en 2012 sous la direction de Véronique Bellegarde, puis reprise en 2015 au Théâtre de la Tempête (voir Le Théâtre du Blog). C’est une autre adaptation, mêlant Théâtre et Marionnette, que présente aujourd’hui la Compagnie Espace blanc, dans mise en scène de Cécile  Givernet  et Vincent Munsch. Les comédiens, bien que vêtus de noir, manipulent et jouent à vue du public. Certains personnages ne sont représentés que par leur tête, animée à bout de bras et un gigantesque pantin intervient, représentation de l’autorité. Les espaces sont délimités par la lumière. évoluent les comédiens se déploient puis se resserrent sur un mini-praticable où évoluent les marionnettes. On évolue ainsi sans cesse sur plusieurs échelles de macro à micro dimensionnelles, de  réalisme à onirisme par le recours aux ombres chinoises. Les dates, comme autant de chapitres de cette histoire, s’inscrivent sur un écran, suivant les didascalies de l’auteur.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Toutes les techniques du spectacle se mêlent: lumières et ombres, chant et bande son. Changements de décor et d’accessoires se font à vue, dans une volonté de montrer, jusqu’aux coulisses. L’intelligente scénographie de Jane Joyet crée un espace pluridimensionnel éclairé par Corentin Praud et soutenu par l’univers sonore omniprésent signé Kostia Cavalié et Vicent Munsch.

Honorine Lefetz campe une Clara toute en fermeté soutenue par Brice Coupet qui joue et manipule la marionnette Fritz. Blue Montagne, mezzo soprano, illustre l’action de chants a capella (chansons à boire allemandes notamment) et manipule les têtes en compagnie de Cécile Givernet.

 Cécile Givernet et Vincent Munsch ont fondé la Compagnie Espace Blanc en 2016 pour réaliser des spectacles qui peuvent recourir à la marionnette, aux ombres ou au théâtre. L’univers sonore est traité comme un langage dramaturgique à part entière. Ils privilégient les auteurs contemporains ; ils ont ainsi monté des textes de Luc Tartar, de Stéphane Bientz et Laurent Rivelaygue.

 

Depuis 2021, Espace Blanc dirige le Théâtre Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois (Val de Marne), spécialisé dans l’art de la marionnette. Le lieu est partagé avec  Le Comptoir (scène de création musicale) et La Nef (espace d’exposition), ce qui en fait un lieu en pleine effervescence. On l’aura compris, Farben est un excellent spectacle de marionnettes pour adultes! Durée une heure trente.

Jean-Louis Verdier

Jusqu’au 27 janvier, Le Mouffetard, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème). T. : 01 84 79 44 44.

Les 1er et 2 février, dans le cadre de Fontenay en Scènes, Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).

Le 11 mars, Théâtre Jean Arp, Clamart (Hauts-de-Seine), dans le cadre du Festival MARTO 

La pièce est éditée chez Actes Sud Papiers.

 

Que sur toi se lamente le Tigre, d’après le roman d’Émilienne Malfatto, adaptation et mise en scène d’Alexandre Zeff

Que sur toi se lamente le Tigre, d’après le roman d’Émilienne Malfatto, adaptation et mise en scène d’Alexandre Zeff

Que sur toi se lamente le tigre

© Victor Tonelli

Il en a vu des guerres et des massacres, le fleuve Tigre. Mais voilà une mort de trop: une jeune femme va payer de sa vie le fait d’avoir cédé à son fiancé ensuite parti au front. Son frère la tuera, parce qu’elle porte en elle le fruit de l’amour. Et ce grand fleuve qui traverse l’Irak du Nord au Sud, sorti de son lit, gronde et sa voix terrible se mêle à celles de la victime, de sa mère, sa sœur, ses frères….

Lina El Arabi incarne avec grâce cette jeune Irakienne insouciante qui, du jour où le sang a coulé entre ses cuisses, s’enveloppe de noir, selon la coutume perpétuée de mère en fille… Dans cette prison de tissu, se glisse son amoureux pour une étreinte érotique volée. Puis le destin s’acharne contre elle ! En une succession de monologues, les personnages de cette tragédie familiale contemporaine déploreront ce crime d’honneur, tout en acceptant un verdict inique.
«Notre corps ne nous appartient pas, il est la propriété familiale », se lamente la jeune fille. Et «Je suis celui par qui la mort arrive, dit Amir, son frère (Nadhir El Arabi). » (…) « Je vais tuer tout à l’heure et je penserai que je n’ai pas le choix. Sa vie ou notre honneur à tous. Ce n’est pas moi qui tuerai, mais la rue, la ville. le quartier, le pays. »

 Alexandre Zeff a adopté la construction kaléidoscopique du roman, et a mis en scène ce texte avec de nombreux décors sur toute la profondeur du plateau, derrière les eaux du fleuve qui clapotent à l’avant-scène. Au fond, un grand tissu ivoire qui enfle: le Tigre rugit. Et le sol tremble. Un dessin animé sur un tulle, évoque les bombardements, accompagnés du vrombissement d’un hélicoptère. Derrière des voilages translucides, la sœur ainée se félicite de sa grossesse, malgré la brutalité du mari qu’on lui a imposé. Une nappe de brouillard enveloppe le fantôme du fiancé (Mahmoud Vito) criant sa rage d’être mort…

Chaque séquence est pensée comme une sorte de performance dans les lumières et la scénographie inventives de Benjamin Gabrié  avec de nombreux effets spéciaux visuels lumineux et sonores, réussis pour la plupart. Pour Alexandre Zeff, il «s’agit de décupler le choc émotionnel et la sensation de vertige où la lecture du texte nous plonge». Mais ici, l’émotion que procure ce texte poignant, incisif et nécessaire, nous parvient difficilement…
Les voix amplifiées des acteurs manquent de nuances et nous aurions aimé plus de simplicité pour entendre cet oratorio polyphonique. Le chant des femmes, en particulier la mère (Afida Tahri ), nous touche et le spectacle gagne en profondeur quand Wassim Halal aux percussions, et Grégory Dargent au oud, apparaissent au lointain.
Nous ne pouvons rester indifférents au cri de révolte porté par ces ces interprètes engagés que sont Hillel Belabaci, Amine Boudelaa, Lina El Arabi, Nadhir El Arabi, Afida Tahri, Mahmoud Vito, Myra Zbib et les musiciens Grégory Dargent, Wassim Halal et à l’écran Liya Chtaiti. Ils veulent dénoncer l’oppression des femmes de par le monde.
Puissent ces paroles êtres entendues…
Comme celles de Gisèle Halimi dans sa plaidoirie pour une jeune fille qui s’était faite avorté à Bobigny (Seine-Saint-Denis) en 70 : « Ce que je voudrais que le Tribunal comprenne et, après lui, les hommes qui nous gouvernent, c’est que nous sommes des êtres libres et responsables, tout comme les hommes. Et puisque nous devons donner physiologiquement la vie, il faut que nous le décidions en êtres libres et responsables, et sans le contrôle de personne. »

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 11 février, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+navette gratuite. T. 01 43 28 36 36. 

 Le 8 mars, Scène Watteau, Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) ; le 14 mars, La Faïencerie, Creil (Oise)  et le 22 mars, Théâtre Romain Rolland, Villejuif (Val-de-Marne).

 Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto, prix Goncourt du premier roman, est publié aux éditions Elyzad.

 

 

 

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Éducation Nationale de François Hien et l’Harmonie Communale, mise en scène de François Hien et Sigolène Pétey

Éducation Nationale de François Hien et l’Harmonie Communale, mise en scène de François Hien et Sigolène Pétey

© François Cavalca

© François Cavalca

 

A l’école, faut-il privilégier la transmission des savoirs ou le développement des personnalités? Instruire ou éduquer ? Comment accueille-t-on des enfants tout neufs dans une société déjà vieille ? Des questions et bien d’autres posées par les artistes de l’Harmonie Communale et qu’ils nous livrent, après deux ans d’enquête. Une ambitieuse proposition brillamment menée.

Nous vivons pendant trois heures trente (entracte compris) au rythme du lycée Jean Zay, dans la ville imaginaire de Virieux-en-Vezon, avec les professeurs, le proviseur et l’intendante, le CPE ( conseiller principal d’éducation), l’ AESD (assistant d’éducation à domicile), lAESH (accompagnant d’élèves en situation de handicap), et d’autres agents de l’Éducation nationale.
Sur scène, chaque soir, une classe de terminale participe au spectacle et ce pour deux représentations. Aujourd’hui, les élèves en Langues, littératures et cultures étrangères au lycée Pierre Brossolette à Villeurbanne. Ils ont été entraînés dans les ateliers de pratique théâtrale, comme ceux qui leur succéderont, .

Au lycée Jean Zay, à la rentrée des classes, les enjeux sont posés: manque de moyens et d’effectifs, réformes maladroites de l’enseignement, ordres contradictoires des rectorats, incidents répétés avec élèves à problème. Sur une année scolaire, nous naviguons entre plusieurs classes, la salle des profs, le bureau du proviseur, l’infirmerie… Nous assistons aux cours de maths, anglais, français… selon différentes pédagogies. Il y a des conflits entre enseignants et avec l’administration, des heurts ou certains élèves… Bref, la vie d’un bahut de mille trois cents élèves en perte d’effectifs et où chaque prof ou administratif,  essaye de gérer les choses tant bien que mal.

 En trois actes composs de courtes séquences, nous assistons à un conseil de classe et d’orientation, un conseil de discipline, à la visite d’une inspectrice, aux réunions syndicales, etc. Cela témoigne des tensions qui montent et pour finir, il y aura une grève et une occupation des locaux, et  une assemblée générale avec doléances et propositions.

L’écriture, simple et efficace, permet de glisser d’une scène et d’un espace de jeu, à l’autre. Il suffit aux comédiens de pousser rapidement tables, chaises et murs. Entre les lignes, Education Nationale suggère des solutions collectives portées par des enseignants solidaires… Une traversée passionnante…
Et nous rions souvent, en accord avec les acteurs, chacun excellant dans plusieurs rôles de composition. Chaque spectateur se sent concerné dans son rapport à l’école et y reconnaît l’élève qu’il est ou a été, les professeurs qui l’ont marqué…  Une connivence s’installe entre les interprètes, les enseignants, les parents d’élèves et le public .

« Nous adoptons résolument la perspective des adultes ou plutôt nous nous interrogeons sur la pratique et les métiers des acteurs de l’éducation», dit Sabine Collardey, professeur de philo, dramaturge et interprète d’Éducation nationale:  » François Hien a eu la responsabilité du texte et je livre beaucoup de mon expérience d’enseignement et de la réflexion qu’elle suscite depuis des années.»

Ce spectacle très animé a demandé un gros travail en amont auprès de dix établissements de la métropole lyonnaise, soixante professeurs et deux cent-cinquante neuf élèves. Un texte a été publié avec le scénario du spectacle, témoignages et problématiques de personnes rencontrées. Une matière à réflexion…

Ici, on montre du doigt un système en crise à travers des personnages bien campés par des acteurs qui passent habilement d’un rôle à l’autre. Devant un public séduit, Éducation nationale clôt en beauté la résidence de François Hien et de sa compagnie L’Harmonie communale, au T.N.P. où ils ont créé La Crèche mécanique d’un conflit et joué d’autres pièces de leur répertoire. 

Il faut  voir ce spectacle qui sera en tournée dans la région Rhône-Alpes puis au-delà: il aborde avec sérieux et humour l’éducation des futurs citoyens, quand une nouvelle réforme des lycées prône la loi du chacun pour soi, avec parcours individualisés clivants.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 19 janvier, Théâtre National Populaire, place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. 04 78 03 30 00.

 Les 1er et 2 février, Le Vellein-Scènes de la CAPI, Villefontaine (Isère) ; le 9 février, Théâtre du Parc, Andrézieux-Bouthéon (Loire) ; le 15 février, 5C, Vaulx-en-Velin (Rhône).

Les 6 et 7 mars, Théâtre de Villefranche-sur-Saône (Rhône); les 14 et 15 mars Théâtre Théo Argence, Saint-Priest (Rhône).

 Éducation nationale de François Hien et Sabine Collardey est publié aux éditions Libel.

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