Le Iench d’Eva Doumbia

Le Iench d’Eva Doumbia

A onze ans, Drissa, Français d’origine malienne, emménage dans un pavillon de province avec ses parents, sa sœur jumelle et son petit frère. Il aimerait que sa famille soit conforme aux images des publicités. Qu’il soit un jeune «normal»  mangeant du rôti le dimanche et sachant nager, qui ait le permis à dix-huit ans, le bac, un boulot l’été et qui va en boîte et a un chien, le iench. Mais parviendra-t-il à atteindre cette banalité et à échapper au rôle que la société assigne à un enfant de couleur ? L’auteure a un regard juste sur l’existence des minorités en mal d’intégration avec, en arrière-plan, la réalité des violences policières qui allument les feux de la révolte.

 Eva-Doumbia-okAuteure franco-ivoirienne et malienne, Eva Doumbia se forme à la mise en scène à l’Unité Nomade, après des études de lettres modernes et théâtrales. Elle crée à Marseille sa compagnie La Part du Pauvre, puis le festival Afropea à Elbœuf où elle vit maintenant. Elle met en scène ses propres textes et entre autres, ceux de Maryse Condé, Léonora Miano, Edward Bond, Alfred de Musset… Dans le prologue de cette pièce, Ramata, la sœur jumelle de Drissa mort violemment à dix-huit ans et héros malgré lui, parle avec Seydouba, le petit frère. L’univers du supermarché semble un des repères de cette petite ville régionale: «Dans la lumière éclatante des néons, soudain sa silhouette est là. Ombre rouge qui illumine les allées aseptisées du magasin. Les muscles des frangins bougent comme une danse… Seydouba et moi courons derrière l’ombre rouge… La capuche rouge de Drissa étale son sang sur la surface du magasin. Caddies et clients sanguinolents dans la lumière des néons blancs. »

 La sœur se penche sur leur passé familial récent…Un père travailleur et peu loquace, une mère au service de son mari à la maison, alors qu’elle est aussi employée à l’extérieur. Drissa, le jeune protagoniste disparu tragiquement et frère jumeau de Ramata, s’intègre mal dans cette vie normande : «Les voisins qui rechignent d’être des nôtres, notre négritude effaçant leur récent embourgeoisement. Je n’arrive pas à dormir dans ma nouvelle chambre. » L’adolescent aimerait qu’un chien complète le clan familial mais refus  de son père. «Cette nuit-là, je rêve ma blondeur chienne avec la détermination de mes onze ans. Une image noire en miroir de la télévision où quatre blonds sourient au travers de l’écran… »

 Le père dit ne faire que travailler, manger et regarder la télévision : « Depuis longtemps j’ai cessé de creuser les fondations d’une maison là-bas où je ne vivrai plus. Sur le sol rouge et sec que j’ai laissé pour suivre ce quelque chose qui n’existe pas. J’ai suivi ce quelque chose qui nous exile. Ce quelque chose que nous poursuivons quand nous prenons le bateau ou l’avion. Qui n’existe pas, cette chose que nous ne nommons pas. » Tu as construit ta maison ici, lui dit Maryama, sa femme, tes enfants sont ici, ils rient ici aux blagues d’ici, ils mangent à la cantine ici, jouent au ballon d’ici, tes enfants ne sacrifient pas le sang des animaux ni le lundi ni le vendredi ni aucun autre jour. Ils ne font pas la prière, ils écoutent la musique d’ici, ils ne comprennent pas : »njarabi mife » (je t’aime mon amour) de  la chanteuse malienne Oumou Sangaré. »

 Drissa dont les parents sont maliens, a pour amis Mandela, né en Haïti, fils adoptif d’enseignants blancs  qui ont divorcé et Karim, né en France mais qui a des grands-parents marocains. Mandela habitait Marseille avant de venir vivre avec sa mère en Normandie : il regrette ses copains de collège et le soleil chaud du Sud : « Je suis arrivé ici à la fin de l’été. La pluie grise s’est installée en moi… »Karim lui aussi avoue son désenchantement: « La mer n’est pas loin, mais on ne la voit pas. On ne la sent même pas. Ce qu’on respire ici, ce sont les usines, le béton. Et les champs, J’ai lu un jour le mot «rurbain». Zone rurbaine. Ici c’est une zone rurbaine. La chimie se mêle au fumier dont on engraisse la terre… Nos corps rurbains se meuvent dans le gris d’un air mutant. » 

 Le dialogue de Karim avec son père a aussi été difficile, voire impossible : il lui conseillait de ne pas épouser une fille qui soit allée à l’école. Mais Karim suggère à ce père intrusif qu’il n’épousera pas forcément une «blédarde». De plus, les filles souffrent d’être filles de leur père, avant d’être femmes de leur mari. Pour Karim, comme pour Drissa et Mandela: « Nous sommes le cliché des garçons noirs et arabes qui se battent à la sortie d’une boîte. Et la suite, on la connaît… » Il sent en France l’humiliation, même si n’existent pas des panneaux de ségrégation : «Le panneau est en nous, dans  nos cœurs et nos cerveaux. Ces panneaux, nous les avons appris, sans savoir que nous les apprenions. »

 Le chœur de la cité énumère, en alternance, la longue liste de jeunes gens de couleur, le plus souvent décédés sous les coups de la police, des années 2005 jusqu’en 2016 : « Les flics déboulent toutes sirènes hurlantes et les enfants ne comprennent pas. Ils courent, leurs cœurs affolés devant les chiens dressés à déchiqueter les corps fuyards. Les enfants n’ont pas appris pourquoi au fond de leur mémoire siège un nègre courant. Qui sera le prochain ? » Drissa, en un long monologue final, révèle qu’il aimerait mourir au pied des arbres immémoriaux du Mali : chênes, baobabs ou fromagers millénaires avec leurs troncs comparables à des épaules paternelles qui n’auraient pas su étreindre. Le jeune homme se couche sur l’humus avec le iench : «Ce pays est un corps malade. Il me demande à moi de me fondre en lui et me refuse la fonte à la fois… J’ai vu le corps malade de ce pays qui se rêve d’égalité tout en me refusant la fusion… Il ne pourrait pas nous fondre, ceux dont il a fait des hommes d’en bas… Ce pays comme une personne qui ment au monde… Vous me donnez des noms qu’ici je ne répéterai pas. Vos hurlements déchirent le calme de la forêt où la violence animale épouse indéfiniment la tranquillité végétale. Vos insultes précéderont les coups de vos poings sur ma peau. Ce sera ici ma fin. La prescience de rejoindre tant de coups abattus dans le silence. »

 Après cette mort injuste, la colère et la rage des jeunes gens s’accroissent et Ramata, la sœur fidèle, promet qu’elle ne se taira pas, illuminée d’une violence rouge : « Ils caillassent, brûlent , réduisent en poussière les enseignes, détritus, voitures, vitres, fenêtres, les P.M.I., Pôle Emploi, Sécu, C.A.F., Centres sociaux… » Vandalisme et destruction: les jeunes s’attaquent à leurs propres habitations, renversent les voitures installent des barricades pour une guérilla urbaine. Eva Doumbia, attentive à la parole radicale des jeunes gens de tous horizons, possède un verbe poétique, inventif et puissant qui suscite grandement l’intérêt du lecteur.

 Véronique Hotte

 La création de cette pièce dans la mise en scène de l’auteure  aura lieu au Centre Dramatique Normandie-Rouen à Rouen, du 6 au 10 octobre.
Tournée en France.

Editions Actes Sud-Papiers, 12,50 €. Disponible aussi en livre numérique.

 


Archives pour la catégorie critique

Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, conception et interprétation de Simon Delétang, création musicale et interprétation de Michaëla Chariau et David Mignonneau du groupe Fergessen

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© Jean Louis Hernandez

 

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman, conception et interprétation de Simon Delétang, création musicale et interprétation de Michaëla Chariau et David Mignonneau du groupe Fergessen

Le Théâtre du Peuple de Bussang rouvre ses portes. Ce «temple rustique», comme l’appelait Maurice Pottecher qui l’a fondé en 1895, est dirigé depuis trois ans par Simon Delétang. Mais il n’a pu, vu les circonstances,  assurer les spectacles prévus pour cet été. Au grand dam de ce bourg de quelque 1.200 habitants qui voit son économie stimulée par la fréquentation estivale du public.
En effet selon une étude, un euro dépensé par le théâtre en engendre quatre en retombées économiques sur Bussang, dit Alice Trousset, la directrice-adjointe. Avec huit cent places par représentation, la billetterie de l’été finance les créations de l’année, les dépenses de fonctionnement étant assurées par ailleurs. C’est donc un perte importante pour le théâtre qui a honoré tous les contrats signés pour cent-quarante  intermittents et précaires,  grâce à une enveloppe supplémentaire accordée par la Direction Régionale du Travail et de l’Emploi. Heureusement, les fromageries, les pâtissiers et brasseurs du pays ont pu écouler un peu de leurs produits grâce à un afflux exceptionnel de vacanciers dans les Vosges.

La prochaine saison va repartir avec des activités culturelles sur le territoire : reprise du spectacle itinérant Lenz, actions en milieu scolaire, résidences d’auteurs et de création… Le projet de l’équipe étant d’assurer une permanence à l’année dans la région. Mais, comme pour tout le monde du spectacle, l’avenir reste incertain…

 Aujourd’hui face à la salle vide, le public prend place sur le plateau, après être entré par la grande porte du fond, qui s’ouvre d’habitude sur la forêt vosgienne à la fin des pièces. Pour tout décor, les hauts murs de bois brut de la cage de scène, un tapis et les micros et synthétiseurs de Michaëla Chariau et David Mignonneau qui  accompagnent le monologue de Simon Delétang. Campé devant nous, fine moustache et chevelure ondulée à la romantique, il nous fait entendre la prose directe et sans concession de Stig Dagerman (1923-1954). Son écriture abrupte, sa rhétorique implacable nous entraînent dans les méandres d’une souffrance existentielle à la recherche de consolation. Comment trouver sa liberté dans la contrainte ? Comment échapper au désespoir face à la seule certitude de l’homme qu’est la mort ?

Dépressif mais lucide,  l’écrivain suédois alterne la plus sombre des humeurs avec des moments lumineux comme cette évocation de la mer, symbole de la liberté absolue : « Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, et du vent qu’il gonfle toutes les voiles ; de même personne n’a le droit d’exiger de moi, que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. « (…)  «Pour moi, c’est la vie avant tout ! » (…) « Je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté ». Évoquée tout au long de ce court essai, la Nature (« la forêt, la cime d’un arbre ») —une Nature que le public sent littéralement frémir autour de lui— prodigue quelque fugitive consolation mais ne suffit pas  à sortir du gouffre : «Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux. » Mais, du fond de cette noirceur, surgit un répit lumineux. Libératoire. `

Les musiciens avec leur univers électro-rock aux grandes plages planantes, sombres ou plus éclatantes accompagnent ce cheminement tortueux.  De la mélancolie à l‘élation, ils ouvrent des échappées sonores, des respirations dans le texte.  «J’ai rencontré dans une émission de télé locale, les musiciens du groupe Fergessen quand je suis arrivé dans les Vosges il y a quatre ans et leur univers m’a tout de suite touché, dit le metteur en scène. »

Et, dans le contexte actuel cet oratorio avec claviers, guitare, chant et voix parlée, résonne étrangement  : « Pendant cette période angoissante et hors du temps que nous venons de traverser, j’ai repensé à la notion de consolation, confesse Simon Delétang. Comment nous consoler de tout cela ? De toute cette activité artistique empêchée ? De la perte d’êtres chers ? De l’attente interminable d’un retour à la vie ? »

Le théâtre ici aura été notre consolation en nous transmettant, pendant quarante minutes denses et prenantes,  le credo de Stig Dagerman : « Et mon pouvoir est redoutable, tant que je peux opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » Le spectacle finit sur une chanson en demi-teinte du groupe Fergessen : En attendant le bonheur…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 3 septembre au Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, rue du Théâtre, Bussang  (Vosges).  T.  03 29 61 62 49.
info@theatredupeuple.com

Les 19 et 20 septembre, musée de Remiremont (Vosges) dans le cadre des Journées du patrimoine  et les 24 et 25 septembre, Comédie de Colmar (Haut-Rhin).
Les 26 et 27 septembre, Théâtre des Célestins, Lyon (II ème).

Le texte, traduit par Philippe Bouquet, édité chez Actes-Sud (1984).

L’Homme qui dormait sous mon lit, texte et mise en scène de Pierre Notte

L’Homme qui dormait sous mon lit, texte et mise en scène de Pierre Notte

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Clyde Yeguete, Muriel Gaudin et Pierre Notte © M. Davidovici

 Initialement programmé au Théâtre des Halles à Avignon en juillet, le spectacle est joué quelques jours à Paris, en extérieur dans le cadre d’Un Eté particulier. «C’est l’une de mes premières farces politiques, dit Pierre Notte, et je suis allé dans la noirceur. » Il s’empare d’une question bien réelle : comment accueillir des réfugiés? Il imagine une société où un bon migrant serait un migrant mort et esquisse un présent (prochain ?) où une indemnité serait allouée aux personnes qui hébergeraient un demandeur d’asile avec une prime accordée au cas oùil se suiciderait…

Une jeune femme (Muriel Gaudin) héberge un homme (Clyde Yeguete) dans son minuscule appartement. Une seule chaise et un lit pour deux… Dans cette promiscuité, les relations se tendent.Elle ne supporte plus la situation, même si son hôte vit sous son lit. Une médiatrice, comédienne de son état (Silvie Laguna), intervient pour calmer le jeu, espérant partager la prime générée par la  défenestration de l’intrus. Ces femmes sans scrupules et âpres au gain ne font pas dans le sentiment puisque le dispositif d’accueil est «constitutionnel». Lui, sans parvenir à trouver sa légitimité dans cette société, ne peut se résoudre à mettre fin à ses jours et se défend comme il peut : en corrigeant les impropriétés de langage de l’hôtesse, ou… en pissant sur les pensées qu’elle cultive sur son balconnet. Son instinct de survie aura raison de l’acharnement des deux harpies.

 Côté texte et mise en scène, Pierre Notte pousse les situations jusqu’à l’absurde et, prenant le parti du burlesque, évite réalisme et posture moralisatrice. Les répliques fusent et, en plein air, avec une chaise pour tout accessoire et sans autre appui de jeu que des pauses musicales, ils maintiennent la tension du début à la fin. Et quand la pluie vient interrompre la représentation à quelques minutes du dénouement, le public court aux abris, en attendant une reprise des hostilités entre les personnages.

 Après l’averse, chacun regagne sa place. Et, surprise, la pièce finit bien avec une valse de réconciliation. «Deux individus condamnés à vivre ensemble doivent comprendre qu’il est plus simple de bâtir ensemble, dit Pierre Notte. »  L’auteur fait un pied de nez à la réalité et choisit l’optimisme : « On est aussi là pour ça, rêver un peu, après avoir ri tant bien que mal du désastre. » Sera-t-il entendu ? Cette comédie cruelle n’est légère qu’en apparence: elle  met le doigt sur un problème d’une criante actualité…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 août, dans la cour de l’Institut Suédois 11 rue Payenne, Paris (III ème)

Du 2 au 6 septembre, square Saint-Lambert Paris (XV ème)  à 16 h et 19 h. Entrée libre. Un Eté particulier continue jusqu’au 15 septembre : www.quefaire.paris.fr

 

Traverse ! / Festival itinérant des arts de la parole

Traverse !  / Festival itinérant des arts de la parole

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© Michel Hartmann

 Le Haut-Val de Sèvre, une vingtaine de communes regroupée en communauté autour de Saint-Mexent-l’École, accueille et finance un festival consacré à l’art du conteur et du récit  Il nous emmène par les villages et bocages, au gré des invitations des communes. Reporté de juin à la fin août, et autorisé in extremis par la Préfecture, à condition de respecter les règles sanitaires, Traverse ! devient cette année itinérant et à ciel ouvert, sur des sites herbeux à l’ombre d’immenses arbres.

Une soixantaine de bénévoles assurent montages et démontages des dispositifs scéniques avec les techniciens. Certains hébergent artistes et invités, d’autres organisent une cantine ambulante, où l’on peut déguster les foués, petits pains cuits au four qui, dans la tradition de la boulange poitevine, étaient des boulettes de pâte jetées au four pour vérifier la bonne température de cuisson (des cousins de la fouace et de la fougasse).

 Deuxième édition de ce festival, hérité de Contes en chemin créé il y a une vingtaine d’années. Rebaptisé et revisité par Nicolas Bonneau, déjà implanté sur le territoire avec sa compagnie La Volige, il lui ressemble. Nous avions vu l’an dernier à Paris Qui va garder les enfants, et Une vie Politique/ conversation entre Noël Mamère et Nicolas Bonneau. Mais aussi  Sorties d’usine, son premier succès, inspiré par la vie de sa famille…

Il construit ses spectacles à partir de collectes de témoignages sur un thème donné. Pour Fondu de fonderie, il a passé un an à interroger d’anciens ouvriers, et pour Village toxique il a rencontré ceux  qui luttèrent victorieusement dans les années quatre- vingt contre l’enfouissement des déchets nucléaires en Gâtine (Deux-Sèvres). Souvent seul en scène, accompagné de musiciens dont Fanny Chériaux codirectrice de la compagnie La Volige. Une remarquable chanteuse et accordéoniste qui ponctue le festival de ses rythmes et sa voix d’une tessiture étonnante.

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Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux © Michel Hartmann

 Des techniques traditionnelles du conteur, Nicolas Bonneau garde l’adresse directe au public, la prise de parole en son nom propre mais il théâtralise sa performance en peaufinant ses textes, la mise en scène et la scénographie, pour construire un théâtre-récit documentaire. « Je suis dedans, ça me permet de jouer sur le fil du réel et dire : ”je suis dedans!“ , dit-il. Et il  a une manière bien à lui de mélanger réel, fiction et poétique.

 Le jeune homme est un enfant du pays, natif de La Crèche (Haut-Val de Sèvre). Après des études à Poitiers, il découvre sa vocation au Québec où, se frottant aux Scènes ouvertes de contes dans les bars de Montréal, il fait ses premières armes. En France, nous dit-il, la tradition du conteur de veillée s’est éteinte à la guerre de 14-18, mais dans la Belle Province, elle perdure dans les camps de bûcherons, les cafés de village et jusque dans les villes : un art vivace et en évolution comme en témoigne le Festival interculturel du conte de Montréal.

Tout au long de l’année, La Volige mène des projets ”de territoire“ avec des ”conférences citoyennes“,  par exemple autour d’une laiterie menacée de fermeture. Elle trouve dans les villages, des bars fermés qu’elle ouvre pendant une semaine avec des soirées conte, philo, vinyles ou œnologie… Ces établissements reprennent parfois une activité permanente après cette expérience. Outre ses spectacles en tournée, dont bientôt Mes ancêtres les Gaulois* créé juste avant le confinement, Nicolas Bonneau prépare une adaptation du Comte de Monte-Cristo : « Parce que  j’ai besoin d’histoire, d’un récit populaire. » Il envisage aussi de se lancer dans la politique : « Toucher des gens qui n’ont pas accès à l’art et faire de la politique, c’est la même chose. »

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KF association en lecture chez Françoise © Mireille Davidovici

 En attendant, Traverse ! fixe trois rendez-vous par jour : à midi chez l’habitant, les artistes nous proposent un aperçu de leur spectacle du soir. Camille Kerdellant  et Rozenne Fournier de la compagnie bretonne KF Association nous ont donné un avant- goût de Ma famille sous un noyer géant, dans le jardin de Françoise qui vit dans un ancien moulin. Elles ont lu un pamphlet, étonnamment moderne, de Jonathan Swift (1667-1745)  : Modeste Proposition, où l’auteur irlandais explique que la vente et la consommation des nourrissons seraient un remède « pour  empêcher les enfants des pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de l’État ». Une nouvelle de Dino Buzatti, La chasse aux vieux, où les jeunes éradiquent leurs aînés, vient compléter ce tableau réjouissant d’une société qui traite les humains comme de la marchandise… Ce que décrit l’auteur uruguayen dans sa pièce (voir ci-dessous )

 Le lendemain, à la même heure, après un tour du vaste domaine de Marie-Claire et Christian, Nicolas Bonneau nous lit des textes de sa bibliothèque qui alimentent ses créations. Devant un bosquet de bambous, il nous dévoile un brûlot percutant de Fred Vargas qui sied à cet environnement préservé par ce couple, avec un potager en perma-culture. La romancière fustige bille en tête la folie destructrice des humains : « Nous y voilà, nous y sommes, dans le mur !   » « Nous y sommes, à la troisième révolution. On ne l’a pas choisie, c’est la Mère-Nature qui l’a décidée (…)  épuisée, exsangue … » Au bord d’un étang tapissés de nénuphars en fleurs, il nous conte des histoires de sorcellerie empruntées à Claude Seignolle (1917-2018) et nous explique son travail d’auteur et comédien : « Raconter l’histoire de tous ces gens ordinaires dont on ne raconte jamais l’histoire, parce qu’ils ne sont pas des héros. »

 A 19 heures, apéros-cabarets avec courtes performances. On a pu ainsi entendre la conteuse poitevine Michèle Bouhet qui a recueilli les mots des habitants au sud de la Vienne : leur quotidien, leurs souvenirs et expériences. Eux qui, soi-disant n’avaient “rien à dire”, nous ouvrent un mille-feuilles d’observations, anecdotes, paroles vivantes «  Ce rien, je sais qu’il est plein », dit la conteuse. On n’est pas sans penser aux « gens qui ne sont rien» et qu’on rencontre dans les gares, évoqués par Emmanuel Macron ! De ces rencontres, est né un livre Paroles de villages de Nouvelle-Aquitaine**, qui rassemble aussi la collecte de trois autres artistes sur ce territoire. Une mine de langues plurielles (certains textes sont en basque, d’autres en parler du Poitou) où l’on entend la vie bruisser… La lecture de quelques extraits par Michèle Bouhet et Jean-Jacques Epron, initiateur de cette publication, nous aura permis de mesurer que les gens ont toujours quelque chose à confier.

 A la nuit venue, place aux spectacles grand format. Au lavoir des Genets de Saint-Martin de Saint-Mexent, soigneusement restauré, Amélie Amao nous vient des Vosges avec des histoires… de lavoir. Dans le clapotis de l’eau, sous la lumière de faibles projecteurs, on imagine les lavandières qui, jusque dans les années cinquante, accroupies, battaient et essoraient le linge… Les grandes lessives bi-annuelles et celles de chaque semaine. La conteuse a collecté des témoignages dans les villages de sa région, qu’elle mêle à des légendes engendrées par ces lieux aquatiques et féminins  : s’y  croisent fées, sorciers, monstres  … On se met à rêver au clair de lune.

 Ma famille de Carlos Liscano, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Françoise Thanase, mise en scène de la compagnie KF, offre une autre facette. On est ici à la lisière du théâtre : la pièce alterne récit et dialogue. Camille Kerdellant et Rozenn Fournier ont fait de cette comédie grinçante, un conte cruel en poussant à bout la caricature. Dans Ma Famille, on vend les enfants et les vieux pour échapper à la misère. Un commerce de dupes où quelquefois, par amour, on rachète ses rejetons… Le récit à la première personne que se partagent les deux actrices est sorti d’un vieux grimoire dont elles tournent les pages. Comme si cette histoire venait des temps anciens. Afin de créer plus de distance, grimées en créatures asexuées, elles adoptent un jeu marionnettique pour camper père, mère, frères et sœurs, acheteurs et vendeurs d’enfants… une dizaine de personnages.  Le propos terrifiant de Carlos Liscano prend alors une teneur universelle et la farce a bientôt fait de nous glacer. Mieux vaut en rire et c’est la grande intelligence de cette proposition. KF prépare un spectacle sur les petits arrangements des femmes pour s’en sortir, tiré de documents et témoignages. On a hâte de le découvrir…

 Mireille Davidovici

 Du 24 au 29 août 2020 à Saint-Martin de Saint-Mexent, Augé, La Crèche, Exirueil…

 *Mes ancêtres les Gaulois du 8 au 10 octobre MAIF social-club Paris (IV ème).

 ** Paroles de villages de Nouvelle-Aquitaine par l’Union des Foyers Ruraux de Poitou-Charente, édition La geste

 Ma Famille éditions Théâtrales-Jeunesse.

 

 

Le festival Humour et Eau salée à Saint-Georges-de-Didonne

 Le festival Humour et Eau salée à Saint-Georges-de-Didonne

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 Maintenir un festival contre vents et marées dans les conditions sanitaires actuelles et rassembler un public hétérogène dans cette station balnéaire qui jouxte Royan, reste un pari. Ici, on trouve aussi bien des touristes que des habitants de cette petite ville et des environs, qui bénéficient par ailleurs d’une programmation de spectacles et de films sur toute l’année…

Renouveler le répertoire d’une manifestation créée en 1986, avec une forte exigence artistique et la volonté de présenter l’humour sous toutes ses facettes: grinçant, décalé, poétique, voire irrévérencieux, tient de la gageure. Denis Lecat qui a repris les rênes de ce festival il y quatre ans  (voir Le Théâtre du Blog) et son équipe de dix permanents et de cinquante bénévoles, peuvent être satisfaits:  le public de petits et grands, était au rendez-vous, tous respectueux des gestes-barrière.

Les artistes étaient heureux de pouvoir enfin se produire après des mois d’absence et pour certains, une unique fois cet été!  Comme le chanteur Frédéric Fromet, la compagnie Le Plus Petit Espace Possible ou le collectif Gonzo.

Le programme du festival, à la hauteur des ambitions du directeur, nous a fait découvrir dans la rue comme sur une scène installée dans le stade municipal, de bons spectacles, déclinant les thèmatiques croisées   »musique et bricolage ».

Sur ce thème, un atelier d’écriture, conduit par Julien Barre,  a permis à des spectateurs de présenter une joute oratoire conçue en trois jours : du bel ouvrage compte-tenu du temps imparti. Avec une initiation à la poésie slamée qui donnera à certains l’envie de continuer…

 Delinus 03 une compagnie néerlandaise, a baladé son mini-minibus tout au long de la plage et sur les places, sans vraiment d’horaire fixe. Deux grands gaillards offraient aux spectateurs gagnants à un jeu, un petit tour dans leur minuscule véhicule mais cette année, distanciation oblige, avec deux personnes au lieu des sept qui pouvaient s’y entasser!

 Skryf et Blom

Plus poétique, Gijs van Bon, lui aussi néerlandais, a tracé des phrases de grands auteurs à savourer (Skryf) ou  des fleurs (Blom) à colorier sur le bitume, avec une étrange imprimante géante… déroulant une singulière tapisserie sur le front de mer.

La Fanfare d’occasion

La compagnie le Plus Petit Espace Possible a donné, elle, une aubade jazzy sur la place de la Résistance, utilisant le mobilier urbain comme caisse de résonance : boîte à livres, poubelles et sonnettes de vélo… Tout était bon pour accompagner les accents à la Carla Bley du  saxophone, du trombone et du tuba, tandis qu’une danseuse espiègle incitait les badauds à la rejoindre pour une valse lente…

 Mobylette par la compagnie le Plus Petit Espace Possible

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Photo JL Verdier

Les trois actrices ont exploré leur coffre à jouets et leur batterie de cuisine pour ce spectacle musical avec un tuba, quatre-vingt trois objets et des instruments à vent ou à percussion de fortune.  Sur cette arche de Noé modèle réduit, les pingouins, chassés de leur banquise devenue liquide,  prennent un petit train à vapeur, des oiseaux miniatures se bagarrent à coup de sifflet, un entonnoir abouché à un tube devient la flûte d’un charmeur de serpent ; un lapin et des poissons rejoignent ce bestiaire sonore où tout accessoire se transforme en trouvaille poétique pour quarante minutes de bonheur théâtral…

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Mon Grand-Oncle de Sebastian Lazennec

 Mon Grand-Oncle de et par Sébastian Lazennec  du Groupe Déjà

 L’auteur-interprète nous invite chez son grand-oncle, récemment décédé. Il doit, selon les dernières volontés de l’aïeul, ouvrir son testament en présence de ses amis. Éclopé, le cheveux gras, la mine triste, visiblement le neveu n’en a pas : aux spectateurs d’en tenir lieu. Une odeur de renfermé nous saisit dans le repaire du défunt, amoureux de la montagne et obsédé des chaussures… Le comédien fait revivre son parent et le drame familial commun à travers les trophées qui peuplent cet antre sombre et sinistre. Une drôle et émouvante évocation d’une absence … Et la révélation d’un artiste insolite.

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Constance Photo X

Pot pourri de et par Constance

 La fantaisiste, connue pour ses saillies sur France-Inter, interprète ici une série de portraits féminins. « Quand j’enfile un costume  -j’adore ce mot enfiler- je peux devenir tous les gens. » En bourgeoise bcbg, intello snobinarde, petite fille perverse, mère homophobe et culpabilisante, bonne sœur vouant un culte  «inébranlable » au saint pénis, ou infirmière scolaire hyper-sexy elle se permet les pires blagues salaces.

Cet humour, décalé dans la bouche de cette jeune femme et dégoisé avec brio décoiffe jusqu’au public le plus coincé. Si certains sketches sont moins bien écrits que d’autres ou frisent parfois le vulgaire on ne peut denier à Constance un talent de comédienne, habile à épingler ses personnages. Mais on n’arrive pas à trouver une ligne directrice dans cette enfilade de numéros de bric et de broc.

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Paul Staïcu

 Une Vie de pianiste de Paul Staïcu, mise en scène d’Agnès Boury

 Né d’une famille de grands interprètes, le jeune virtuose quitte sa Roumanie natale pour l’Europe de la liberté. Évasion rocambolesque qui l’amène à gagner sa vie dans des pianos-bars, avant d’entrer au Conservatoire National à Paris… Dans cette autobiographie musicale, il nous raconte avec ses mots et sur son clavier, ses études à l’école de musique de Bucarest, sous la dictature de Ceausescu, où l’on bûchait d’arrache-pied les classiques. Mais on écoutait aussi en douce le jazz -bien sûr interdit-  sur la radio clandestine Free Europe. Paul Staïcu accompagne son récit d’ exercices de style au piano, à la fois époustouflants et drôles.

Il en profite pour inciter les spectateurs à jouer de la musique, surtout ceux qui avaient commencé et qui ont abandonné. Le monde est rempli, dit-il, de musiciens amateurs : d’après un sondage de l’institut B.V.A., ils seraient en France 56 % à «rêver de piano » et 37 % à être passés à l’acte. Quant à avoir persévéré… Tous instruments confondus, ils ne sont que 10 % en activité… Et bien peu sans doute à atteindre jamais le niveau de cet artiste. Avec l’humour en prime. Mélomane ou pas, on apprécie cette Vie de pianiste. Une belle découverte.

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Les Cabanes photo JL Verdier

 Les Cabanes par le collectif Gonzo

 Dans le style musique et bricolage, cette « ballade en stéréo et tôles ondulées » remplit le contrat.  Dans leur cabane en bambous et  en ferraille, un poète et ses deux acolytes nous invitent à un concert joué sur des instruments construits à partir d’objets recyclés. Eric Pelletier est le plus bricoleur du trio et invente de drôles de machines à partir d’éléments trouvés à la déchetterie de Parthenay (Deux-Sèvres) où le collectif Gonzo a élu domicile. Pour les percussions : bouteilles, bidons, casseroles et couvercles prennent des allures de batterie… Une boîte de cigares ancienne devient une guitare et, dans une valise, un petit piano d’enfant converti en boîte à musique et relayé par un mécanisme d’imprimante,  actionne des touches frappant des casseroles… Il y a aussi des gags visuels : un diable sort d’une caisse,  tandis que le poète raconte une fable rurale. Petit Eden,  cette cabane dans les bois façon Walden invôté à des sons et des textes bucoliques, mais on pense à ceux qui, « dans de drôles de cahutes, incrustés au béton des ponts, sont les urbains précaires d’une « condition humaine bafouée,  évoqués dans la dernière chanson de Laurent Baudouin. Une sorte d’art brut musical très réussi.

 D’autres spectacles ont fait le plein, comme ce Concert hydrophonique, une création de la compagnie les Cubiténistes. Avec des récipients en tout genre, manipulés pour faire circuler de l’eau dans des centaines de tubes et tuyaux. Un assemblage de quarante-cinq instruments  : clepsydres, compresseurs, machine à bulles …, deux cents mètres de tuyaux, trois cents de câbles et quarante litres d’eau. Le tout pour créer une symphonie aquatique. On se croirait dans la soute d’un sous-marin. En clôture de festival, Frédéric Fromet, connu pour sa participation à Par Jupiter sur France-Inter, fait entendre de nouvelles chansons, écrites pendant le confinement… à la fois poétiques et polémiques…

Thème de la prochaine édition de ce festival : «Danse et Sauve ta planète ». la chorégraphe Agnès Pelletier en sera l’artiste associée. En attendant, Denis Lecat ouvrira sa prochaine saison culturelle avec une quarantaine de spectacles, au Relais de la Côte de beauté à Saint-Georges-de-Didonne (276 places)  et à la salle multiculturelle de Breuillet (300 places). Il programme aussi plus d’une centaine de films au Relais, salle Jacques Villeret comme au cinéma Le Cristal à Ronce-Les-Bains. Il a aussi créé un festival de cinéma Jeune Public, « Les P’tits devant l’écran ! »

Denis Lecat développe toutes ces actions au sein de l’association Créa (nom local de l’esturgeon) et envisage, grâce notamment au soutien de la nouvelle municipalité, de mener d’autres projets culturels et pédagogiques sur ce territoire qui verrait ainsi son image renforcée par une offre culturelle de grande qualité. 

 Mireille Davidovici

Le festival Humour et Eau salée a eu lieu du 1er au 7 août.

Association Créa, 136 boulevard de la Côte de Beauté, Saint-Georges-de-Didonne (Charente-Maritime). T. : 05 46 06 87 98.

 Une Vie de pianiste, Studio Hébertot, Paris, du 3 septembre au 27 octobre. www.uneviedepianiste.com

Mobylette et la Fanfare d’occasion : lepluspetitespaceposible.com

Mon Grand-Oncle, Groupe déjà : www.groupedeja.com

Les Cabanes : collectifgonzo@collectifgonzo.fr

Constance/Pot pourri  : www.constance-officiel.fr

Fredéric Fromet chante l’amour : www.fredericfromet.fr

Concert hydrophonique : www.cubiteniste.com

Paris l’été en toute liberté : Instable de Nicolas Fraiseau et Christophe Huysman ; Renverse par Les filles du renard pâle

Paris l’été en toute liberté : Instable et Renverse

 Deux cents  artistes français et étrangers devaient se produire au festival Paris l’été. Mais, après avoir dédommagé les compagnies, les organisateurs ont imaginé une manifestation restreinte de cinq jours qui s’est déroulé principalement au lycée Jacques-Decour, en extérieur. Tous les spectacles (une dizaine), gratuits, ont affiché complet et le public, heureux, s’est déployé dans les larges coursives à colonnades et les cours ombragées de ce bau lycée construit au XlX ème siècle sur l‘emplacement de l’ancien abattoir de Montmartre. Avec un bar ouvert pour l’occasion, le lieu avait des airs festifs. La soirée d’ouverture fut consacrée à la danse (voir Le Théâtre du Blog). Pour cette journée de clôture, nous avons pu voir (entre autres) deux spectacles de cirque. 

Instable-Lyon-23-03-19-HD-006 © Jean-Paul Bajard-min(1)

Nicolas Fraiseau © Jean-Paul Bajard

Instable de et avec Nicolas Fraiseau, mise en scène de Christophe Huysman

Des planches disjointes, sommairement clouées, constituent le plateau de fortune où se produit l’acrobate qui tente de stabiliser cette assise avec des pneus, avant d’entreprendre l’installation d’un grand mât. Constitué de plusieurs tronçons emboîtés les uns dans les autres, cet agrès aura du mal à être dressé pour accueillir in fine les circonvolutions de l’artiste. Installés dans nos transats, nous assistons à ce montage périlleux.

Rien n’est gagné pour Nicolas Fraiseau et, pour lui, mieux vaut savoir tomber, souvent de haut, car son entreprise a tout pour échouer. De l’emboîtage des tronçons du mât, à la fixation de l’agrès au sol, tout part à vau-l’eau : câbles pas assez longs, colonne qui  se démantibule. Lui garde le sourire et recommence. Heureusement, le bonhomme est obstiné, souple, et finalement habile.

« Échoue encore. Échoue mieux », écrivait Samuel Beckett. Nicolas Fraiseau s’y emploie, avec un fatalisme amusé. Instable est une fable sur l’endurance dans un milieu hostile d’un homme qui lutte contre les éléments…  Combat dérisoire : les objets résistent, voire s’animent d’une vie propre, comme ces planches qui se disloquent en émettant des sons inquiétants, téléguidées par une force obscure…  La narration flirte avec l’absurde et Christophe Huysman ménage des rebondissements dans ce spectacle d‘une heure, poétique et plein d’humour. L’auteur-metteur en scène a rencontré Nicolas Fraiseau à sa  sortie du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne et l’a aidé à développer son projet au mât chinois, un essai de travail sur l’échec et l’accident, d’où est né Instable en 2017.

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Johanne Humblet @ La Strada Graz/ Nikola Milatovic

 Renverse par Les Filles du renard pâle

Féline, dans un collant imitation panthère, Johanne Humblet grimpe le long d’une perche et s’immobilise à mi-chemin. On entend la voix d’Emmanuel Macron s’en prendre aux féministes qui demandent le renvoi de Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, accusé de viol. Il ne cèdera pas à la pression de la rue, dit-il. En contrepoint,  celle de l’actrice Delphine Seyrig )…  lui donne la réplique : le calme des hommes, selon elle,  n’est pas plus sympathique. Puis la funambule vient, à son corps défendant, démentir cette accusation d’agressivité attribuée aux mouvements de femmes. Avec grâce et souplesse, elle attaque son numéro sur le fil. Sa longue perche, de balancier d’horloge, rythmant une danse sinueuse, devient facteur d’équilibre… Attirée par la grande hauteur, l’artiste teste toutes les possibilités qu’offre son partenaire métallique. Elle s’y tient sur la tête, s’y love, y défie les lois de la gravité … 4,5 mètres de vide sous ses pieds. Accompagnée de deux musiciens qui ont accordé leurs compositions à ses mouvements. Enfin elle se retrouve à la renverse….

Cette forme est créée in situ et adaptée à chaque espace. Imaginée par cette compagnie fondée par Virginie Frémaux et Johanne Humblet à leur sortie de l’Académie Fratellini. Nous avions eu le plaisir d’applaudir la funambule lors de la Grande Balade d’Annecy (voir Le Théâtre du blog) et espérons la retrouver bientôt.

 Mireille Davidovici

 Instable vu le 2 août au Lycée Jacques Decour, Paris (XIX ème) ; Le 9 août, Domaine départemental de Chamarande et  du 21 au 23 avril, Théâtre du Briançonnais, Briançon

Renverse le 19 août, Quelque P’Arts, Annonay (Ardèche) ; le 20 août, Epinouze (Drôme).
Le 3 septembre,  Festival Onze Bouge, Paris (XIème) ; le 18 septembre,  en ouverture de saison du Théâtre Au Fil de l’Eau, Pantin (Seine-Saint-Denis) ; les 25 et 26 septembre, CIAM, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Le  3 octobre,  C’est presque encore l’été, Théâtre de l’ECAM, Kremlin-Bicêtre (Hauts-de-Seine)…

 Paris l’été a eu lieu du 29 juillet au 2 août au lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (XIX ème). T. : 01 44 94 98  00.

 

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 

DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON -

© Christophe Reynaud-de-Lage

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Auzet

 Le théâtre prend l’air cet été avec de nombreux événements dont, à Paris, ce Mois d’août de la Culture lancé par la Ville de Paris, dans ses parcs, places et jardins. Quinze millions d’euros ont été mis sur la table par Christophe Girard, alors encore directeur des Affaires culturelles et l’entrée est gratuite. Plusieurs théâtres municipaux ont répondu à un appel à projets dont le Théâtre de la Ville, le Cent-Quatre et le Théâtre 14…

 Laurent Auzet a eu la bonne idée de reprendre son spectacle, joué au Théâtre des Célestins à Lyon en 2015 puis aux Bouffes du Nord à Paris l’année suivante pour l’adapter à des espaces urbains (voir Le Théâtre du blog). Le casque y était déjà de rigueur, pour distiller aux oreilles du public les nuances d’un texte à la rhétorique implacable, porté par deux voix féminines. Une bande-son discrète les accompagne parfois, pour marquer des variations dans la progression dramatique.

 La rue est le décor du marchandage entre Le Dealer et son Client et Dans la solitude des champs de coton trouve naturellement sa place au pied des immeubles du XlV ème arrondissement qui bordent le stade Didot. Quand la nuit s’installe, on devine la silhouette noire d’Anne Alvaro. Elle arpente l’espace, mince dans son blouson Perfecto, dealer obstiné et prédateur qui n’existe que dans le désir de l’autre. Audrey Bonnet, en tenue de jogging, hésitante et fragile, joue l’évitement. Comme un animal flairant le piège, elle court aux quatre coins du stade, pour éviter un projecteur qui l’épingle parfois dans sa fuite : un client bien méfiant, au désir incertain face à une offre tout aussi trouble.

 Dans cette vaste étendue en fausse pelouse, éclairée par la lune, la solitude des personnages parait d’autant plus grande… Et l’entente entre le client et le dealer restera en suspens après un marchandage sans fin auquel seule la violence mettra un coup d’arrêt.  Ici, chacun est prisonnier de la rhétorique de l’autre et se met à nu, pour mieux le posséder. S’imposent, à l’évidence dans ces deux monologues croisés, leur  isolement existentiel et leur souffrance.

 Le texte ne se perd pas dans les quelque six mille m2 de la pelouse et les coursives du stade que les comédiennes investissent grâce à leur capacité vocale, finement relayée par les casques et qui l’emporte sur une présence corporelle évanescente. Le dispositif leur permet de parler de façon naturelle, mais leur face-à-face est dilué et la tension dramatique distendue… Le poids des désirs cumulés du Dealer et du Client nous échappe….

Reste la beauté poétique du texte.  Anne Alvaro a des inflexions agressives, avant de se trouver désarçonnée par le refus de sa partenaire qui répond toujours à côté de son offre et l’attaque à son tour. La métaphore du commerce pour parler du désir trouve ici un écho particulier, d’autant qu’elle est filée par des femmes. Cette transposition nous fait entendre autrement la violence de la sexualité masculine si bien décrite par Bernard-Marie Koltès lui-même : «L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange de coups, parce que personne n’aime recevoir des coups, et que tout le monde veut gagner du temps.»

 Émane de cette mise à distance, un certain humour, surtout dans la partition d’Anne Alvaro. Patrice Chéreau qui connaissait si bien l’homme et son œuvre pour l’avoir montée in extenso, écrivait dans Le  Monde du 19 avril 1989, trois jours après la mort de son ami : «Il ne supportait pas que l’on qualifie ses pièces de sombres ou désespérées, ou sordides. » (…) « Elles ne sont ni sombres ni sordides, elles ne connaissent pas le désespoir ordinaire, mais autre chose de plus dur, de plus calmement cruel. »  Et, dans le même article,  à propos de Dans la Solitude dans les champs de coton qu’il avait créé en 1987 (initialement avec Laurent Malet et Isaac de Bankolé, puis repris fin 1987- début 1988 avec Laurent Malet et lui-même dans le rôle du Dealer) :  » “Il n’y a pas d’amour il n’y a pas d’amour ”,  Bernard demandait qu’on ne coupe surtout pas cette phrase qui le faisait sourire de sa façon si incroyablement lumineuse. » (…) « Il voulait qu’on la regarde, cette phrase, bien en face sans faire trop de sentiments. »

Et quelques soient les réserves de certains, ce spectacle rend un fidèle hommage à un grand poète dramatique.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 1er août au Stade Didot, Paris (XV ème)
Le 2 septembre, Parvis de la B.N.F. Paris ( XIII ème)
Les 3 et 4 septembre : lieu surprise !

https://www.billetweb.fr/dans-la-solitude-des-champs-de-coton-roland-auzet&src=agenda

 Le mois d’août de la Culture à Paris se poursuit jusqu’au 15 septembre

 

 

Festival Paris l’été en toute liberté

(C) Gestuelle

(C) Gestuelle

Festival Paris l’été en toute liberté

François Alu a reçu carte blanche pour la soirée d’ouverture  de  ce festival réduit à une semaine. Nous le suivons depuis qu’il a intégré le ballet de l’Opéra de Paris jusqu’à ses propres créations dont Hors-Cadre en 2017, (voir Le Théâtre du blog). Il sera rejoint par Sébastien Barrier, associé à cette soirée d’ouverture et par Luna Peigné, Nicolas Sannier et Elena Ramos.

La salle ressemblait à une bruyante colonie de vacances avec ensemble des responsables culturels et le « grand public ». Dans la première partie, Sébastien Barrier, artiste atypique souvent programmé au Montfort, a essayé de capter l’attention sans y réussir vraiment : « Je ne vais pas mendier le silence mais j’en ai besoin. » ( … ) « Je ne suis pas venu vous évangéliser en terme de politesse mais respecter au moins les spectateurs qui essayent d’écouter.» Les gens de danse ne sont pas les plus drôles et ils peuvent partir. »  Certains l’ont aussitôt pris au mot et ont quitté la salle… Après une heure trente, le public a été invité à suivre le spectacle dans une autre cour, debout autour d’une scène surélevée, ont pu enfin voir de près ces artistes souvent inaccessibles. Luna Peigné, du ballet de l’Opéra, a révélé sa beauté dans un extrait de La Mort du cygne. François Alu l’a rejoint pour interpréter Sylphide à sa manière.

Après une pause, nous avons découvert Cher Parents, une pièce humoristique écrite par  François Alu en l’honneur de ses parents confinés avec lui. Nicolas Sannier jouait François Alu et Elena Ramos, sa mère. Enfin, moment très attendu et réussi, Les Bourgeois de Ben Van Cauwenbergh, musique de Jacques Brel, qui a permis au danseur de montrer sa agilité habituelle. Mais Sauf peut-être dans la dernière partie, ces trois longues heures n’ont pas réussi à captiver les professionnels et le public affidé, venus applaudir le premier danseur de l’Opéra de Paris. Ils semblaient encore confinés dans leur tête. Les uns heureux de se retrouver autour d’un verre et les autres ne comprenant pas qu’il ait fallu attendre si longtemps pour découvrir ces quelques pas de danse. Seul le lycée Jacques Decour, lieu toujours aussi magique, offrait à la soirée des airs de festival.
Mais pas facile de retrouver l’esprit d’une grande fête, évanoui depuis  l’apparition du coronavirus!  Le masque était obligatoire dans l’enceinte du lycée mais beaucoup n’ont pas respecté cette mesure. Faut-il rappeler que la Culture n’est pas immunisante ?

Jean Couturier

Festival Paris l’été en toute liberté, du 29 juillet au 2 août, lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (IX ème). T. : 01 48 06 52 27.

 

Au Théâtre des Ilets à Montluçon, Carole Thibaut rebat les cartes

Au Théâtre des Ilets à Montluçon, Carole Thibaut rebat les cartes

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Copyright Florian Salesse

 La directrice de ce Centre Dramatique National annonce la couleur : la saison 2020-2021 ne sera pas comme les autres, comme dans beaucoup de théâtres. La  brochure de saison Rebattre les cartes est présentée sous forme d’un jeu de cartes où on peut lire l’avenir : quatorze créations et une quinzaine d’artistes associés, dont une bonne part féminine. Le jeu se décline en : automne, hiver, printemps mais sans préciser les dates exactes. En effet, dans l’incertitude actuelle des jauges autorisées, certains spectacles devront en effet être prolongés…

Le «plus petit Centre Dramatique National, en terme de budget» a, depuis trois ans, fait le plein de public avec un répertoire surtout contemporain et vingt-cinq créations coproduites. Fidèle aux Fédérés : Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin), fondateurs du lieu en 1985, Carole Thibaut veut continuer à irriguer un territoire essentiellement rural, avec aussi, une programmation hors-les-murs: «Les gens n’entrent plus dans les théâtres, alors on sort et il y a eu plus de cent représentations en itinérance“.  Mohamed Rouabhi a écrit En voiture Simone!, une série de saynètes destinéee à être représentée par la jeune troupe des Îlets qui va  jouer sur les places de village dans une camionnette rouge et jaune. Ses trois mais bientôt cinq apprentis-comédiens ont le statut de compagnon, garanti par le G.E.I.Q. Théâtre de Lyon (Groupement d’Employeurs pour l’Insertion et la Qualification) et se frottent à la réalité de la Décentralisation mise en place après la seconde guerre. Ils participent à des lectures, ateliers, créations pendant deux ans… et la troisième année, acquièrent le statut de professionnel.

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Nadège Prugnard
Crédit photo Florian Salesse

 Rémi De Vos livre une petite comédie post-coronavirus hilarante avec une conversation par skype  entre un ami incarcéré et un bobo confiné. Les jérémiades du second semblent bien dérisoires comparées à la condition du premier. On pourra aussi voir aussi à Montluçon, de cet auteur, Sosies, mise en scène d’Alain Timar et Occident, mise en scène et jeu de Carole Thibaut et Jacques Descorde. Plus loin, Olivier Perrier et Monique Brun, sereins, nous font partager Le Vieil Homme de Louis Aragon et La Maison des morts de Guillaume Apollinaire. On  retrouvera ces comédiens qui appartiennent à l’histoire du lieu dans Les Hortensias de Mohamed Rouabhi, mise en scène de Patrick Pineau. On entend aussi un extrait du Journal de grosse Patate, un gamin savoureusement boulimique de Dominique Richard. Cette lecture annonce des spectacles Jeune Public à venir. Et il y a trente autres performances théâtrales, chorégraphiques ou circassiennes au détour des sentiers…

Les artistes se mobilisent : un réseau de réflexion

A l’issue de la crise sanitaire, les artistes et directeurs de lieux se posent de nombreuses questions comme Carole Thibaut (voir Le Théâtre du Blog)*. Ils verraient bien s’organiser des États Généraux de la Culture, comme en avait conçus le regretté Jacques Ralite, alors député et rapporteur du budget du Cinéma à l’Assemblée Nationale.  « La Culture se porte bien, pourvu qu’on la sauve»: titre de l’assemblée générale du 9 février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien. Mais depuis, rien n’a changé sinon en pire. La directrice du C.D.N. de Montluçon souhaite « réfléchir à ce qui fait notre aventure théâtrale, ici, aux Îlets. Comment inventer d’autres façons de travailler, comment en faire une Maison du peuple et des artistes, dans la ligne toujours de la Décentralisation. Les théâtres publics de plus en plus soumis à des logiques de l’offre et de la demande, à des normes de plus en plus restrictives, sont parfois victimes d’une assimilation (souvent inconsciente) des limitations de nos libertés artistiques. »

Réunis en ateliers, l’équipe du théâtre, des artistes, des partenaires associatifs et des spectateurs ont analysé la situation et avancé des propositions, parfois radicales ! L’atelier éthique propose des actions éco-responsables comme le stockage et le recyclage des décors et costumes ; de mutualiser le matériel et les coûts administratifs, d’éviter des tournées aux dates isolées en inventant avec les partenaires régionaux des itinéraires géographiques cohérents, et de produire et diffuser en « circuit court ».

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Photo Cécile Dureux

L’atelier liberté artistique évoque la “ folie administrative“ des demandes de subvention, les cahiers de charges aberrants et déplore le désengagement des politiques vis à vis de la culture. Un peu de « désobéissance civile » serait salutaire en forçant le dialogue avec les politiques. « On est dans le temps du calcul , dénonce un participant. Les artistes sont dominés par la libéralisme et devraient agir en tant qu’alliés des publics qui n’ont accès à la liberté. » Pour cela, il faut transgresser les esthétiques dominantes pour toucher les territoires. Sans tomber dans le piège de l’animation ou du divertissement que demandent les élus…. On évoque aussi le consentement tacite au tout sécuritaire… Renforcé ces derniers temps. 

 Moins utopique,  l’atelier Economie du théâtre étudie les différents statuts des artistes, techniciens, et des équipes permanentes. Comme le précédent atelier, il envisage la mutualisation du matériel ou un groupement d’employeurs d’un territoire pour assurer du travail aux artistes qui sont rémunérés en cachets et aux techniciens,  eux, rémunérés en heures… Alors que nombre d’entre eux font partie intégrante d’une création théâtrale. Le statut de l’intermittence est largement discuté : pour certains le C.D.I. rassure et ne peut nuire à la créativité mais pour d’autres,  c’est le contraire. Dans un théâtre comme celui des Îlets, l’emploi de quatre techniciens permanents équivaut à l’engagement de douze intermittents à long terme et huit ponctuels… Le problème de l’emploi vient aussi de la «festivalisation» généralisée du spectacle et des calendriers saisonniers. On observe des pics de production entre octobre et février car les subventions demandées en fin d’année sont notifiées de mars à juillet l’année suivante. Un élu dit, lui, que le vote des budgets obéit à cette temporalité…

Bien d’autres questions seront traitées pendant ces deux jours et une synthèse sera ensuite publiée. Rebattre les cartes semble difficile mais s’avère pourtant indispensable…

 Mireille Davidovici

Les 5 et 6 juillet, Théâtre de Îlets, Espace Boris Vian, 27 rue des Faucheroux, Montluçon (Allier).  T. : 04 70 03 86 18.

 * http://theatredublog.unblog.fr/2020/06/02/les-artistes-se-mobilisent-un-reseau-de-reflexion/

 

Ersatz de et par Julien Mellano

 

Ersatz de et par Julien Mellano

Dans le cadre de Retrouvailles au Nouveau théâtre de Montreuil

Ersatz de Julien Mellano création 2018

©Julien Guizard

Le spectacle proposé pour cette réouverture de quelques jours, malgré son titre, n’a rien d’un ersatz (en allemand : objet de remplacement). On redécouvre ici un talentueux manipulateur d’objets et membre du collectif d’artistes rennois AÏE AÏE AÏE. Nous avions déjà apprécié son Nosferatu au théâtre Mouffetard, il y a deux ans (voir Le Théâtre du blog)

 Seul devant une table lumineuse, avec, pour tout compagnon, un fémur humain, Julien Mellano a l’air d’un conférencier guindé mais ne prononcera pas une parole. A peine bouge-t-il que le moindre de ses gestes résonne étrangement, à la manière d’un robot mal lubrifié. Amplifiés par un dispositif sonore, sa mâchoire grince, ses vertèbres et poignets craquent, ses déglutitions deviennent des cataractes stomacales…

 De son pupitre, il extirpe des objets qu’il assemble méticuleusement: une boîte de carton devient un ordinateur ;  un cerveau en ficelle, une souris. A partir de découpes en carton, d’autres savants dispositifs prennent forme sous ses doigts habiles, clignotent et mêmes fument… Dérisoires copies d’objets virtuels de notre quotidien… ou de notre futur.

 Metteur en scène et scénographe, cet astucieux bricoleur, dont les créations s’inscrivent au croisement du théâtre et des arts plastiques, dit s’inspirer « des questions que soulèvent l’idéologie transhumaniste, la cybernétique, l’intelligence artificielle ». Quel avenir nous réservent les techno-sciences,  aventure à la fois fascinante et angoissante ? Face à ces inquiétudes, il se penche sur les racines de notre humanité. Le masque qui le téléporte sur une autre planète aura tôt fait,  grâce à quelques manipulations, de se transformer en tête de singe. Qu’il coiffera… Ainsi revenu à nos premiers ancêtres, il allume un petit feu et brandit son fémur. Image finale émouvante qui rejoint l’épilogue de 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Ersatz met gentiment en boîte nos angoisses devant une déshumanisation programmée. Ce solo à la fois rigoureux et réjouissant, après son succès dans le Off d’Avignon l’an dernier poursuivra une tournée au long cours. Les retrouvailles avec le Nouveau Théâtre de Montreuil, histoire de se dé-confiner, se poursuivront du 3 au 11 juillet avec quelques concerts sur le parvis du théâtre.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le  27 juin  au Nouveau Théâtre de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 48 70 48 90.

Les 8 et 19 septembre, La Halle aux Grains-Scène Nationale de Blois  et du  22 au 24 septembre,  Festival Titirimundi de Ségovie (Espagne).

Du 14 au 18 octobre, Théâtre de la Marionnette à Genève (Suisse).

Le 8 décembre, Le Lux-Scène Nationale de Valence (Drôme) et du 10 au12 décembre, Théâtre Nouvelle génération, Lyon  (VIII ème).

 

 

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