Nouvelle saison au T2G

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La nouvelle saison au T2G

Le Théâtre de Gennevilliers était devenu Centre Dramatique National en 1983, soit dix-neuf ans après que Bernard Sobel en ait pris la direction. En 2007, Pascal Rambert lui succéda et Daniel Jeanneteau qui a été le directeur du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine pendant neuf ans, inaugure cet automne sa première saison à la tête du T2G.

Scénographe de formation, il a, dit-il, «commencé sa vie dans le théâtre en accompagnant le travail des autres, puis a dirigé le Studio-Théâtre de Vitry-sur Seine,  et cette année a été candidat à la direction de ce grand centre dramatique, « modèle dangereusement fragilisé, parce que c’est en banlieue, à Saint-Denis, que je vis et que c’est aussi là que la place et la fonction de la création contemporaine sont les plus violemment interrogées. »

Daniel Jeanneteau, quand il a présenté sa saison, est revenu à plusieurs reprises sur la nécessité de la création: «Une nouvelle génération d’artistes s’engage aujourd’hui en prenant la direction des Centres Dramatiques Nationaux, réinventant les modalités de la rencontre et du partage, tout en affirmant la création comme fonction vitale de la communauté. C’est dans cet esprit que je veux mener mon aventure dans cette belle et grande maison, par un travail de renouvellement incessant, a fait l’une des scènes où la modernité s’invente. » (…) Tout a changé autour de nous et le théâtre français est bien en retard. Il y a une révolution à faire dans nos imaginaires et dans nos catégories. L’esprit est en retard sur les corps, et le monde va plus vite dans la rue. »

Daniel Jeanneteau a ainsi décidé de mettre en place des ateliers gratuits, libres, un jeudi sur deux, de 19h 30 à 23h, qu’il proposera aux habitants, surtout amateurs. Mais aussi un comité des lecteurs non professionnels, «dédié à la mise en commun de textes déjà portés à la scène ou non, édités ou pas encore, français ou traduits, collectés par Stéphanie Béghain. Lors de rencontres régulières, les discussions permettent de croiser, au fil des écrits, des préoccupations critiques, et pour quoi pas, de composer des dramaturgies communes. »
Et la Revue Incise, dirigée par Diane Scott et créée en 2014 au Studio-Théâtre de Vitry, sera désormais portée par le T2G. Daniel Jeanneteau a aussi privilégié les partenariats avec entre autres, l’IRCAM, le centre Georges Pompidou, et les théâtre voisins de Gennevilliers…

Et DUUU webradio dédiée à la création contemporaine fondée en 2012 et basée à Genevilliers, est dirigée par des artistes  (arts visuels, poésie, danse musique…). Elle émet en direct depuis des lieux de la ville, explore le territoire à la rencontre d’habitants et de collectifs, et a installé sa base au T2G.

Autre initiative : un projet avec Hideto Iwai, auteur et metteur en scène japonais, ancien «hikimori» : adolescent qui a vécu pendant quatre ans reclus dans sa chambre, coupé du monde. Il fait un théâtre très hybride entre amateur et professionnel, dit Daniel Jeanneteau qui l’a invité à Gennevilliers «pour tenter l’aventure d’une création en immersion dans la ville, avec pour objectif des représentations à l’automne 2018. »

Et le T2G rejoindra le projet de création d’un spectacle initié par l’Odéon-Théâtre de l’Europe, avec une vingtaine de jeunes participants de quinze à vingt ans habitant Paris, Clichy, Gennevilliers et Saint-Ouen, sous la direction de Clémentine Baert.

Le Café du Théâtre (avec wi-fi) ouvrira tous les après-midi dès 15h, et les soirs de représentation; par ailleurs, les terrasses végétalisées de quelque 2.000 m2 sur le toit du proche marché couvert seulement accessibles par le théâtre seront rénovées et utilisées comme espaces de rencontres et de potager pour le restaurant.

Du côté théâtre, plusieurs reprises de spectacles créés par Daniel Jeanneteau comme Les Aveugles de Maurice Maeterlink, La Ménagerie de verre de Tennesse Williams et du formidable Pauvreté, Richesse, homme et bête*, d’un auteur allemand trop peu connu en France, Hans-Henny Jahn (1894-1959) romancier, dramaturge, facteur d’orgue et éditeur de musique, antimilitariste et adversaire du nazisme, remarquablement mis en scène par Pascal Kirsch (voir Le Théâtre du Blog.

Reprise aussi-malheureusement-de Nous ne sommes pas repus d’après Le Déjeuner chez Wittgenstein, conception de Séverine Chavrier. Un spectacle assez prétentieux, bien peu apprécié par la critique dont nous-même ( voir Le Théâtre du Blog) et le public de l’Odéon. Mais Daniel Jeanneteau le considère, lui, comme un travail exemplaire de théâtre d’avant-garde ! Il y aura aussi plusieurs spectacles de danse dont celui de Christian Rizzo.

Du côté de la création, entre autres : un concert Music-hall d’Algérie des année cinquante avec le conservatoire Edgar Varèse de Gennevilliers, une adaptation de L’Iliade par Daniel Jeanneteau et Le Chat n’a que faire des souris mortes de Philippe Dorin, très bon écrivain de théâtre jeune public (voir Le Théâtre du Blog. Il y aura aussi  Blablabla, une création tout public, conception de L’Encyclopédie de la parole, mise en scène de , Price de Steve Tesch, mise en scène de Rodolphe Dana… Un spectacle de Lazare, un autre du Théâtre Déplié, co-animé par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, et associé au Théâtre de Dijon-Bourgogne. Et le festival Impatience, consacrée aux très jeunes compagnies ou collectifs qui aura lieu à la fois à la Gaieté lyrique à Paris et au T2G.

Soit une programmation bien conçue mais sans grande surprise et orienté en grande partie vers la création, ce qui semble obséder un peu Daniel Jeanneteau. Mais on aurait bien aimé qu’il y ait au moins un classique, et/ou un spectacle de théâtre vraiment grand public, et drôle si possible. Par les temps qui courent, ce ne serait pas un luxe mais le comique a  souvent été le maillon faible du théâtre subventionné !

Désolé mais telle qu’elle apparaît, la programmation de Daniel Jeanneteau, pour intéressante qu’elle soit, tient davantage de celle du Studio-Théâtre-donc tirant plutôt vers la recherche et la création, mais sous un format plus grand et avec les moyens d’un Centre Dramatique National. Mais cela correspond-t-il aux besoins de la population de cette ville-où fut autrefois créée Le Mariage de Figaro,  est devenue à la fin du XIXème siècle, une ville industrielle avec usines diverses : voitures Ford, chimie, produits alimentaires, alcools, chaudronnerie, laboratoires pharmaceutiques, etc. Gennevilliers compte maintenant quelque 45.000 habitants, et plus de la moitié des jeunes de moins de dix-huit ans ont au moins un parent immigré ( Maghreb, Afrique…). Ce qui si on veut bien regarder les choses en face, change fondamentalement la donne.

Reste donc une véritable question : un Centre Dramatique, national comme celui-ci ou pas, peut-il encore contribuer à créer une cohésion sociale, ciment indispensable à la démocratie, et si oui, avec quel programme ?  En fait, nombre de Centres Dramatiques semblent à la recherche d’un nouveau paysage théâtral, en privilégiant souvent les nouvelles technologies et la création à tout prix, comme pour se rassurer sur leur avenir. Quant à la Ministre de la Culture, Françoise Nyssen, obligée en juillet dernier de venir au secours de Régine Hatchondo, directrice des spectacles qui avait commis quelques déclarations injurieuses sur les Centres Dramatiques, elle n’a pas, semble-t-il, pas encore fixé de nouveau cap.

Daniel Jeanneteau a bien créé un système pass très libre et peu cher mais un programme comme celui qu’il propose, attirera-t-il les jeunes et la population locale au T2G plutôt que les enseignants et les cadres? On peut en douter et on aurait aimé un peu plus d’audace! Il y a bien une navette après les spectacles pour les Parisiens mais pas, semble-t-il, pour les habitants de Gennevilliers! L’horizon théâtral ne paraît pas, ici comme ailleurs, très dégagé et rien ne semble vraiment bouger… à l’image de la société actuelle. C’est pourtant une priorité pour le théâtre et le spectacle français en général.

Philippe du Vignal

Le T2G-Théâtre de Gennevilliers 41 avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers. T: 01 41 32 2610. Accès ligne 13 arrêt Gabriel Péri.

*Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, paru en 1948, a été traduit en 2008 par Huguette et René Radrizzani,  éditions José Corti.


Archives pour la catégorie critique

Le Camion de Marguerite Duras, mise en scène de Marine de Missolz

Photo : Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

 

Le Camion de Marguerite Duras, mise en scène de Marine de Missolz

 Monter dans un camion, est-ce la même chose que monter dans un train et éprouver une euphorie, une résignation à ne pas être dérangé pendant plusieurs heures, soit une transition heureuse entre deux situations, comme l’écrit Virginie Despentes dans Vernon Subutex 3 ?

La situation ferroviaire décrite ici, en 2017 n’a rien à voir avec la situation routière du film de Marguerite Duras, Le Camion, (1977) donc quarante ans plus tôt,  où  deux personnages, Gérard Depardieu et Marguerite Duras ,elle-même imaginaient à voix haute le film qu’ils pourraient concevoir d’après un scénario dû à l’auteure surtout. On voit rouler un grand camion bleu traversant des paysages moroses , la Beauce autour de Chartres peut-être, et des zones industrielles et d’habitation en banlieue, des «cités d’immigration des Yvelines ».

 La femme est ici désignée comme « déclassée » et sans âge, et l’homme comme chauffeur et transporteur, militant du Parti communiste. Il écoute cette intruse, ou plutôt écouterait car le conditionnel privilégié revêt ici une belle valeur hypothétique de possible et d’espoir. Il évoque la géographie des lieux traversés, mer, vallées, plateaux mais aussi la fin du monde, la mort, la solitude de la terre dans le système planétaire, les nouvelles découvertes sur l’origine de l’homme, le prolétariat enfin, « dernier avatar du Sauveur suprême » et l’échec de son avènement.

 Nous avons l’impression d’une humanité humiliée et égarée, politiquement immature et désengagée, mais où reste la présence de l’amour, la seule chose qui compte encore. Dans le film, les deux personnages sont assis, et lisent leurs répliques dans un appartement. Son objectif à elle, est-il atteint, demande G.D., quand elle monte dans le camion ?

« M.D. : Oui, ils se trouvent enfermés dans un même lieu, pendant un certain temps, incarcérés, voyez, verrouillés, dans un même lieu, un certain temps, le principal est atteint. Ils voient le même paysage. En même temps. A partir du même espace. (Temps) Leur disparité aurait été l’objet même du film. Et leur enfermement dans la cabine du camion, l’espace premier. » Un deuxième homme, conducteur en alternance, dort dans la cabine à l’arrière,…

 La parole durassienne avec ses silences, pauses, attentes et réponses différées entre non-dits et poids implicite des mots, libère ses interrogations concernant la capacité existentielle de l’homme à vivre selon ses propres vœux et sa propre liberté.Marine de Missolz a joué avec les propos et la situation du Camion de Duras, donnant verbe et corps, à trois comédiens au regard habité, entre ombre et lumière. Laurent Sauvage prend en charge la partition de M. D. dans la grâce, assumant sa posture à la fois méditative et légèrement provocatrice, Hervé Guilloteau, à l’allure de cow-boy déjanté au comique facétieux, interprète G.D. qui écoute. Et Olivier Dupuy assiste aux échanges, spectateur ahuri et acteur à la fois.Sur le plateau sombre, brille une servante au-dessus d’une table de travail éloignée; les comédiens debout, arpentent le plateau, affrontent le public. En fond de scène, défilent à l’écran les images vidéo de Tesslye Lopez : archives, bribes de film, images psychédéliques des années 70/80 : vagues marines en fureur, champignon nucléaire d’Hiroshima.

Comme si tout désir de révolution ou de changement politique radical s’annonçait désuet ou révolu, nos trois amis revêtent la cotte de maille de chevaliers moyenâgeux égarés dans un temps qui n’est plus le leur, incompris et dévastés. L’humour et le sourire donne au propos poétique de Marguerite Duras, une note de gaieté,  et la musique de Matt Eliott, compositeur-interprète de dark folk anglais, berce le spectateur des boucles plaintives d’une guitare bienfaisante.

Un spectacle sincère qui s’amuse du temps qui passe et des valeurs à sauver, en dépit de tout.

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg,. T : 03 88 24 88 24, du 12 septembre au 23 septembre.

MC 93-Maison de la Culture de Seine Saint-Denis à Bobigny, du 14 au 22 octobre.

TU  de Nantes, du 15 au 19 avril 2018.

 

La Kibbutz Contemporary Dance Company

 

Festival Le temps d’aimer à Biarritz : vingt-septième édition

 La Kibbutz Contemporary Dance Company

© Eyal Hirsch

© Eyal Hirsch

 Comme pour prolonger l’été, cette belle ville de la Côte basque propose chaque année en septembre, ce festival de danse au joli nom! Sa direction artistique en est assurée depuis longtemps par le chorégraphe Thierry Malandain qui est aussi l’actuel directeur du Centre chorégraphique national de Biarritz. Trois salles,  la Gare du Midi, le Casino et le Colisée, sans compter les manifestations de rue, les ateliers et la désormais célèbre giga-barre ouverte à tous face à la mer, font de ce Temps d’aimer, un rendez-vous important pour les Biarrots, comme pour les estivants.

Christophe Malandain, en directeur avisé, a toujours privilégié une programmation éclectique, alternant points forts et émergence, danse classique et  contemporaine, et invite de grandes compagnies internationales comme de jeunes artistes à découvrir. Et sur ces deux semaines de festival, il y a toujours des moments de forte émotion. Parmi les raretés de cette vingt-septième édition: la Kibbutz Contemporary Dance Company qui n’était pas venue en France depuis…  trente ans !! Et pourtant, elle est, avec la Batsheva, la troupe la plus importante d’Israël.

On connaît la vitalité de la danse dans ce petit pays et on la comprend mieux, si on se souvient de son double héritage : celui de l’expressionnisme allemand apporté par des danseurs juifs fuyant le nazisme, et plus tard, celui de la « modern dance » américaine, avec la création d’une école Martha Graham à Tel-Aviv. Et aussi auparavant, celui du ballet classique apporté principalement par des danseurs russes ou polonais fuyant les pogroms. Comme dans tout pays d’émigration, l’art s’est enrichi de différents apports culturels, et la Kibbutz Contemporary Dance Company en est la parfaite illustration. Une grande compagnie mais aussi un style de vie. Installée au Kibbutz Ga’aton, dans le nord de la Galilée, elle a été fondée en 1973 par une femme rescapée d’Auschwitz, Yehudit Arnon et tous ses membres y vivent et travaillent telle une grande famille.

A son arrivée, Yehudit Arnon menait de front l’enseignement de la danse et les travaux collectifs de la ferme. Peu à peu, la danse s’est imposée, et aujourd’hui le Kibbutz est devenu un village international, avec deux compagnies, un théâtre, de nombreux studios, des élèves et danseurs du monde entier venus suivre une formation ou des cours. Riche d’un répertoire constitué pendant ses trente-quatre années d’existence, la compagnie est aujourd’hui dirigée par un ancien élève d’Arnon, le chorégraphe Rami Be’er, venu à Birritz avec sa dernière création Horses In The Sky, une pièce puissante qui exige de ses dix-huit interprètes une grande virtuosité. Avec une alternance de scènes dynamiques et de duos lyriques, les corps sont parfois disloqués, parfois harmonieux mais toujours habités par une intensité sans cesse renouvelée. La gestualité, très près du sol, utilise le poids du corps de façon singulière, avec de nombreux grands pliés en quatrième, une souplesse du buste, et une vélocité dans les changements.

Rami Be’er possède une inventivité qui semble ne jamais devoir s’arrêter, et il trouve le geste qui parle, le mouvement qui émeut, en évitant toute mièvrerie. Sans imposer une quelconque idéologie ou une signification précise à son ballet, il obtient de ses danseurs, une gestuelle et un engagement, et livre un message, celui d’un chorégraphe qui croit en son art  et à sa capacité à rendre les rapports moins violents entre êtres humains.

 Sonia Schoonejans

 

Les Noces de Betia de Ruzante

 

Les Noces de Betia de Ruzante, traduction de Claude Perrus, mise en scène de René Loyon

 

©Hervieux

©Hervieux

La pièce, dont c’est la création en France, est la deuxième d’Angelo Beolco dit Ruzante (1494/1542). «Natif de Padoue, il l’écrit à vingt-deux ans. Joyeuse et désordonnée, Les Noces de Betia mêle farce et thèmes médiévaux, à un ironique questionnement philosophique, dit René Loyon ( …) Il semble que la période que nous traversons, avec ses chamboulements spectaculaires et ses questionnements angoissés face à un futur indéchiffrable, mais aussi sa prodigieuse créativité, n’est pas sans rapport avec ce grand moment de bascule qu’a été, dans toute l’Europe, cette Renaissance née en Italie ».

Sur le plateau nu de la grande salle aux murs de pierre, Zilio et Nale se disputent les faveurs de Betia. Le valet insulte son maître : «Nous devisons d’amour, fous-toi le manche dans le cul !». On tente de les séparer. «Ah ! Pauvres crétins que vous êtes, je vous disais donc jeunes gens qu’Amour est un dieu et seigneur ! ».
Mais tous les trois sortent d’un repas bien arrosé : «Je dois aller fienter. Qu’est-ce donc que l’amour, c’est un tourment et une brûlure. (…) Avec l’argent, on peut faire ce qu’on veut, car il gouverne le monde. Mon cœur, je ne l’ai plus, il est avec ma Betia ! « Mais si vous voulez mon avis, dit le prétendant évincé, les femmes sont la peste de notre monde».

Betia épouserait bien ses deux amoureux: elle fait ses bagages et tente de s’enfuir. Mais sa mère la rattrape, l’insulte et la bat, puis se ravise et bénit le couple. C’est le plus pauvre qu’elle aura pour mari. Cette pièce à la langue savoureuse est interprétée avec brio par sept comédiens pleins d’humour. Ne ratez pas ce spectacle. 

Edith Rappoport

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 15 octobre.

La Gentillesse par la compagnie Demesten Titip, mise en scène de Christelle Harbonn

 

La Gentillesse par la compagnie Demesten Titip, mise en scène de Christelle Harbonn

© Charlotte Michel

© Charlotte Michel

Chaque saison, le festival SPOT, concocté par le Théâtre Paris-Villette accueille des spectacles aux formes innovantes. Huit équipes d’artistes, venues de diverses régions, présentent des travaux hors-normes au Paris-Villette et au Grand Parquet, comme ce spectacle qui inaugure la manifestation …


 Qu’y a-t-il de commun entre l’Ignatius J. Reilly de La Conjuration de imbéciles et le Prince Mychkine de L’Idiot ? « En dépit de tout ce qui les sépare, les héros de ces romans ont pour point commun, d’agir dans la nudité de leurs émotions. (…) Tragiques, lunaires, grotesques, désaxés (…) » dit Christelle Harbonn qui les a fréquentés pendant un an, et a adapté des extraits de ces romans, avant de se lancer dans cette création et de construire avec les comédiens, une fable philosophique loufoque et poétique, qui explore le thème de la gentillesse et de son envers.

 D’un côté, une mère rêveuse et impulsive (Marianne Houspie) et ses deux filles, tout aussi imprévisibles. Sur cet embryon familial, vont se greffer Gilbert (Gilbert Traïna), un écrivain velléitaire, marginal, asocial, et paranoïaque. Sans emploi, il deviendra le toutou de ces dames. Arrive un intrus, au comportement singulier mais doux et humble. Trop sincère, il saute au cou de tout le monde et suscite ainsi des rivalités au sein du groupe. Face à cet “innocent“, la bonté affichée de chacun se fissure en jalousies mesquines ou en colères sourdes révélées par leurs rêves… La violence affleure.

 La pièce s’organise en une suite de tableaux titrés : Hors venue , Dérive ou Rupture… dans un décor de meubles défoncés, sous la menace de gravats tombant sporadiquement d’un immense plafonnier en forme de nuages. Le ciel se délite, quand il est question de la foi.  Thème cher à Fiodor Dostoïevski marqué pendant la rédaction de L’Idiot, par la découverte d’un tableau de Hans Holbein, Le jeune Christ mort, au musée de Bâle…Que l’on retrouve dans cette pièce, quand Adrien Guirand, dénudé, expose, sur un vieux canapé, tel un gisant, son corps d’éphèbe. On pense aussi à Théorème de Pier Paolo Pasolini. Belle image, à l’instar d’autres fantasmagories qui prennent forme sous nos yeux, au fil du spectacle.

Les voix off, un peu trop laborieuses et explicites, égrainent lors de cette séquence, les doutes existentiels des personnages. Pourtant, c’est bien là que, maladroitement, s’affrontent les univers du prince Mychkine et du héros de John Kennedy Toole.  Mais dans l’ensemble, le travail de mise en images comme les dialogues incongrus et percutants, contrebalancent les disputes idéologiques parfois trop présentes. Nous pénétrons avec plaisir au sein de cette tribu un peu bizarre et sympathique… mais pas si gentille que ça.

 Mireille Davidovici

Festival SPOT, au Théâtre Paris-Villette 211 avenue Jean-Jaurès Paris XIXème, et au Grand Parquet,  35 rue d’Aubervilliers Paris XVIIIème, du 15 au 30 septembre.

www.theatre-paris-villette.fr 

 

Les Beignes, texte et mise en scène de Matthieu Girard

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Le festival Zones théâtrales à Ottawa

Les Beignes, texte et mise en scène de  Matthieu Girard

 Zones théâtrales, un évènement biennal, met en vedette sept spectacles issus des communautés francophones des régions. Désormais sous la direction artistique de Gilles Poulin-Denis, le festival comporte sept spectacles, six lectures publiques et des « chantiers », laboratoires de recherche où le public est invité à assister aux répétitions et à découvrir les technologies les plus récentes utilisées pour la création scénique.

 On y  retrouve aussi La Pépinière d’artistes internationale, un atelier de travail avec dix-huit participants de huit pays francophones et seize jeunes créateurs du Canada encadrés par le metteur en scène congolais Abdon Fortuné Koumbha. C’était un  grand plaisir de le revoir après l’avoir rencontré au Tarmac à Paris où  il jouait  dans une mise en scène d’Hassane Kouyaté, directeur artistique de l’Atrium à Fort-de-France en Martinique. (voir Le Théâtre du blog). Gilles Poulin-Denis a eu aussi en effet l’excellente idée d’inviter des artistes  étrangers.

Les Beignes, une création du Théâtre populaire d’Acadie, participe d’une incursion fantaisiste dans le monde de la culture populaire, représentée par l’incontournable Tim Hortons, a ouvert le festival. Avec un regard caricatural de bande dessinée, ce spectacle grotesque et fascinant, possède une présence corporelle vibrante. Matthieu Girard prouve ici ses dons de chorégraphe, avec une maîtrise du rythme et un imaginaire qui puise  à toutes les sources possibles.

 Parti d’un argument tout à fait  banal: la vie de ceux qui passent leur temps dans les espaces  de  restauration rapide, pour s’évader d’une réalité désagréable,  la pièce évolue vers un cauchemar effrayant, indiqué, entre autres, par des transformations scénographiques  souvent faites au ralenti, et marquées par des  couleurs choquantes et de nombreux effets scéniques qui nous renvoient au plus profond de l’inconscient trouble de ces personnages.

 Le monde de Tim Hortons est, en fait, un piège séduisant, avec des gâteaux trop sucrés et multicolores qui font rêver et saliver, et qui répondent surtout aux besoins les plus pervers de cette petite communauté de frustrés. Pour Rosa,  obsédée par le souvenir d’un mari défunt, les paninis au chili con carne, remplacent les plaisirs d’une vie amoureuse qui lui est désormais interdite.

 Dans cette ambiance merveilleusement chaotique, David Losier incarne un Johnny féroce, au corps bourré d’énergie qui rappelle Meatloaf, la grande vedette enragée de la chanson populaire.  Participant avide aux concours du plus gros mangeur de beignes, Johnny, les cheveux au vent, le ventre en plein tremblement digestif, jouit de ces concours qui lui permettent  de manger d’énormes quantités de beignes jusqu’à en mourir. Il faut le voir s’empiffrer  pendant le concours Tim Hortons, sous les hurlements  de ses  camarades sadiques qui l’encouragent à continuer jusqu’à l’étouffement.

 Nous glissons peu à peu dans une vision freudienne d’un monde où Éros et Thanatos se disputent  la vie de ce pauvre Johnny qui est à la merci de ses pulsions les plus destructrices. Marco Ferreri avait bien capté cette ambiance  quasi suicidaire dans son film La Grande Bouffe  mais  Matthieu Girard y a inséré une prédatrice : Madame  Rosa en chaise roulante drague les jeunes, pour calmer ses souvenirs érotiques avec son défunt mari. Chaque panini au chili, préparé sur le plateau, devient ainsi un repas cannibalesque où, avec une force de jouissance quasi-mythique, le héros finit par mener tous ces pauvres vers leur destin.

La pièce avec une tendance morbide mais  insoupçonnée au départ,  finit par nous emporter, malgré certaines longueurs. Cette mise en scène pétillante d’un scénario cauchemardesque transforme Tim Hortons en une bande dessinée vivante pleine d’horreur comique  que Matthieu Girard et son équipe ont parfaitement réussie.

Alvina Ruprecht

Zones Théâtrales continue à Ottawa, jusqu’au 19 septembre.

 

Agatha de Marguerite Duras, mise en scène d’Hans-Peter Cloos

 

Agatha de Marguerite Duras, mise en scène d’Hans-Peter Cloos

©laurencine lot

©laurencine lot

Un appartement désaffecté aux murs défraîchis, avec des meubles épars à l’abandon. Trois grande portes ouvertes sur un couloir. Sur le mur de fond, les images défilent : un jardin en friche envahi par la végétation, des paysages de campagne. Un homme et une femme se retrouvent dans cet espace déserté. De retour sur les lieux de leur enfance…

 Agatha a convoqué son frère pour lui dire adieu et aussi combien elle l’aime. Mais elle va partir très loin avec un amant. Son frère la supplie de ne pas aimer cet homme, car lui, il l’a aimée comme personne. «Je vous aime comme il n’est pas possible d’aimer», lui dit-il. Elle a pris sa décision mais, le temps de la pièce, chacun va évoquer, inlassablement, cet amour impossible, interdit, et pourtant inégalable.

 Revenant sans cesse sur les petits riens du passé, sur les heures chaudes de leur désir, pendant les vacances au bord d’un fleuve… Passant du “tu“ au “vous“, ils se rapprochent et se tiennent à distance, face à face, et se remémorent leur complicité, leurs corps adolescents. La perfection de sa peau à elle, les valses de Johannes Brahms que lui, jouait au piano… Leurs mains fines, les yeux bleus de ces frère et sœur presque jumeaux… Sensuels en paroles.

« Il s’agit d’un amour qui ne se terminera jamais, qui ne connaîtra aucune résolution, qui n’est pas vécu, qui est invivable, qui est maudit, et qui se tient dans la sécurisation de la malédiction», écrit Marguerite Duras à propos d’Agatha qu’elle publie en 1981 et qu’elle porte à l’écran la même année, sous le titre Agatha et les lectures illimitées. Bulle Ogier sera Agatha à l’image dans un hall d’hôtel vide, au bord de la mer, tandis que l’auteure dialogue avec Yann Andréa en voix off.

Dans ce film de longs plans-séquences s’étirent au-delà du dialogue; de même, Hans-Peter Cloos a choisi de trouer cette conversation montée en boucle, avec des séquences filmées accompagnées d’une musique douce. Les images projetées sur la mur de pierre du Café de la danse, répondent à la mélancolie délétère du texte, tout comme le décor défraîchi de Mario Thelma. Dans cet espace en résonance avec la dévastation de l’inceste, les comédiens se livrent à un jeu de cache-cache, à la fois enfantin et désespéré.

Alexandra Larangot, tout juste sortie du cours Florent, maîtrise le verbe durassien dans toute sa subtilité, se meut avec aisance, et tient la dragée haute à un frère inconsistant. Florian Carove, qui a derrière lui une solide carrière franco-allemande, lui oppose un personnage contradictoire, nerveux, parfois hystérique. La lourdeur de sa composition se double de changements  fréquents de costume : il finit travesti en princesse Barbie rose. Clown ridicule, un couteau de cuisine à la main, il poignarde une poupée. Pourquoi cette multiplication de signes qui embrouillent, plus qu’ils n’éclairent, la prose introspective lancinante d’Agatha et ses propos complexes ?

Une mini-caméra numérique, que les comédiens tiennent tour à tour maladroitement, relaye l’action avec de gros plans. Tantôt sur eux, tantôt sur des vêtements épars, et longuement, sur la poupée sanglante. On arrive à saturation, d’autant que, sur le plateau, les images purement théâtrales ne manquent pas, et que la vidéo, projetée sur le mur du fond crée un riche arrière-plan.  

Ces divers artifices pour donner un coup de jeune et “réveiller“ une pièce qu’on jugerait par trop étale, ne nous ont pas convaincus et le rythme même du spectacle en souffre, même si Hans-Peter Cloos gère avec justesse la part du silence entre les mots. Ce silence qui justement appartient à l’inceste. Le secret de ce désir.

Mireille Davidovici

Café de la Danse, 5 passage Louis-Philippe Paris XIème. T. : 01 47 00 57 59 jusqu’au 7 octobre.
Le texte de la pièce est publié aux Éditions de Minuit.

Hamlet de William Shakespeare, mise en scène de Thierry Debroux

 

Hamlet  de William Shakespeare, mise en scène de Thierry Debroux

 

8472470158ee221246080Nous connaissons tous la pièce et le personnage d’Hamlet; cette mise en scène, beau résultat d’un travail de plus de six semaines nous plonge dans la constellation des personnages, avec une intelligente découpe du texte et surtout un brillant travail de groupe. Thierry Debroux a bien dirigé Itsik Elbaz qui crée un Hamlet attachant, aimable, drôle, torturé mais  qu ne se noie pas dans la tristesse. Il joue avec jubilation toutes les subtilités du texte et habite chacune de ses répliques.

 « Il y a, dit le metteur en scène,  quelque chose d’infiniment mystérieux chez lui et outre son talent immense et la fragilité qu’il dégage sur le plateau, il y a aussi cette inquiétude et ce tourment qui semblent l’habiter, et qu’il n’est donc plus nécessaire de « jouer. La dimension intuitive est essentielle dans notre métier, plus que la dramaturgie. A chaque fois que j’ai songé à Hamlet, je l’ai imaginé au cœur de la Russie du XIXème siècle, au cœur de cet empire où la question de «l’homme fort» capable d’administrer d’une main ferme un immense territoire, semble essentielle, encore aujourd’hui. »

Les autres personnages sont tout aussi bien interprétés:  le frère régicide, a quelque chose de séduisant avec parfois des accents d’Henri II, et nous devient aimable, la reine veuve puis remariée, est digne et complexe, Ophélie tombe par accident dans la folie, et il y a surtout un merveilleux Polonius. Le metteur en scène reconnait, avoir pour faire plus court, «tué quelques personnages et quelques répliques»  mais toute son équipe est  fortement impliquée, et joue avec cœur.
La scène finale des combats, orchestrée par Jacques Cappelle est à l’image de ce spectacle : dynamique et rythmée. Malgré quelques placements de mains ou de pieds un peu flous… mais bon, on ne chipotera pas. Et la scénographie de Vincent Bresmal est au service du texte : efficace et limpide. Le plateau est coupé en son milieu par quelques marches menant jusqu’au fond de scène. De grands châssis verticaux, parallèles au public, coulissent en fonction des scènes et délimitent les niveaux intérieurs ou extérieurs du palais. En fond de scène, apparait en vidéo le spectre du Roi. Comme les costumes d’Anne Guilleray très réussis, il y a ici tous les atouts réunis pour une belle réussite, surtout avec un texte aussi difficile qu’Hamlet…

Sylvie Suzor

Théâtre Royal du Parc, Bruxelles, jusqu’au 21 octobre.

 

 

Catania, Catania d’Emilio Calcagno

Festival Le Temps d’aimer à Biarritz:

Catania, Catania d’Emilio Calcagno

IMG_878Le titre du dernier spectacle du chorégraphe sicilien invité à ce festival rappelle celui du superbe Palermo Palermo, créée par Pina Bausch en 1989 après une longue résidence dans cette ville et qui marquait le début d’une série de collaborations qu’elle et sa compagnie allaient entamer avec différentes villes ou pays: Hong-Kong, Lisbonne, Istanbul, Rome, Budapest, l’Inde…). 1989, c’est aussi l’année où le jeune Calcagno quittait la Sicile pour étudier la danse et faire carrière en France.

Il sera en effet danseur auprès d’Angelin Preljocaj pendant une quinzaine d’années avant de se lancer dans la chorégraphie. Quelques pièces importantes jalonnent déjà son parcours mais cette dernière création comporte toute l’émotion d’un retour aux sources. Catania, Catania est comme un cri lancé par Emilio Calcagno à sa ville natale, après vingt-sept ans d’absence. Un cri de rage, un cri d’amour. Mais bien sûr, si l’on s’attend à une analyse de la singularité sicilienne, une signification tant soit peu rationnelle ou poétique des rapports entre pouvoir et mafia, c’est raté.

Il s’agit ici d’une subjectivité brute, d’un afflux de souvenirs, réels ou imaginaires, transposés dans un climat baroque et halluciné, où il est question de mère toute puissante, de frustration sexuelle, de jalousies féminines et de jeux légèrement pervers. Emilio Calcagno déverse, dans le désordre le plus absolu-à l’image de sa ville-bouts d’enfance, bribes de catholicisme, bruits de marché et de processions, auxquels s’ajouteront au fur et à mesure, éparpillées sur le plateau, des tonnes d’oranges et de citrons, fruits à la sicilianité prononcée, et nombre de poubelles…

Le spectacle commence par une longue interview télévisée-qui avait fait scandale en Italie- par le journaliste Bruno Vespa, de Salvo Riina, fils du chef suprême de la mafia, Totò Riina, lors de la sortie de son livre-et peu après sa sortie de prison-Riina, Family Life. Ce préambule rappelle la réalité mafieuse où s’est embourbée la Sicile; le chorégraphe Calcagno nous le fait écouter, alors que les lumières du théâtre ne sont pas encore éteintes, comme pour l’éloigner de la fiction théâtrale et en souligner la réalité.

 Puis la question de la mafia est définitivement évacuée, et il n’y a plus qu’un vaste chaos orchestré par une violente musique électronique. Dix performeurs, à la gestuelle compulsive, se déchaînent avec passion pendant les cent minutes du spectacle. Performeurs et non danseurs ; il s’agit ici plutôt d’une sorte de happening. A part un moment de danse en groupe, assez convaincant, le reste n’est qu’une suite d’apartés en solos, duos ou trios, chacun avec sa propre partition, mais le tout semble très aléatoire, fragile et désordonné: peut-être la réalité de Catane?

Parmi les dix interprètes, tous très motivés, six Siciliens qui, bien sûr, ont une intensité particulière quand il s’agit d’évoquer la folie d’une île aussi belle, excessive, violente et insoumise qui a connu les Phéniciens, les Grecs, les Arabes, les Normands, les Espagnols… Et qui a donné des écrivains comme  Giuseppe Tommasi di Lampedusa, Luigi Pirandello, Leonardo Sciascia, une île toujours sous la menace d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique.

Les répétitions ont eu lieu dans des studios près de Catane, au pied de l’Etna. La sensation d’urgence et la volonté de vivre à tout prix qui se dégagent de Catania, Catania doivent certainement aussi beaucoup à la présence si proche du volcan. A la fin, aux rythmes déchaînés du compositeur Pierre Le Bourgeois, succède la voix de Patty Pravo dans un tube des années 80, Un Pensiero stupendo, qu’Emilio Calcagno écoutait lors de son adolescence tourmentée, marquée par un désir irrépressible de danser, en opposition à un milieu où cela restait difficilement envisageable pour un garçon.

 Ce spectacle, cathartique s’il en est, lui donne l’occasion de régler ses comptes avec une ville pleine de vie, de bruit et de fureur, qu’il aime sans doute mais qui l’irrite tout autant. La sincérité de son propos, si elle rend sa pièce émouvante, comporte aussi un défaut inhérent à une passion mal maîtrisée.

Emilio Calcagno a le nez dans le guidon et nous sert tout en vrac! Et sa pièce ressemble un peu au foutoir d’un brocanteur où le client (en l’occurrence le spectateur) peut trouver  parmi un tas de vieilleries (en l’occurrence des lieux communs) quelques pépites. Mais il faut les chercher !

 Sonia Schoonejans

 

 

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, mise en scène de Julien Gosselin

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

 

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Le Théâtre de l’Odéon reprend ce spectacle tiré  du roman (1998), devenu en quelques années, un livre-culte, réédité en collection de poche, dont les gens de vingt ans à l’époque, ont fait leur petite madeleine. Nous vous en avions dit tout le bien et un peu de mal, il y a deux ans, quand il avait été présenté aux Ateliers Berthier-Odéon, après avoir été créé au festival d’Avignon (voir aussi l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog).

Pas de grands bouleversements par rapport à la première version. On distribue toujours des bouchons pour les oreilles trop sensibles aux basses, et il y avait de quoi surtout dans le seconde partie, tant cela frisait l’insupportable ; de ce côté-là, Julien Gosselin a mis la pédale douce; le public très attentif mais toujours pas de la première jeunesse, même si on y croise quelques étudiants, est ravi de découvrir un nouveau type de théâtre, celui d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes dans des « collectifs » de théâtre, tels qu’on les a vus émerger en quelques années, et en rupture (apparente!) avec l’institution.

Ce phénomène théâtral du début du XXIème siècle fera d’ici peu, à n’en pas douter, l’objet de thèses universitaires… Avec, comme dénominateurs communs chez ces collectifs, un texte souvent très présent-de théâtre mais aussi de romans classiques ou contemporains-adapté, si besoin est, voire réécrit sans état d’âme, et à l’opposé de toute dramaturgie classique. Avec aussi, une prédominance fréquente de l’image filmée, et une longueur de quelques heures voire plus, et une prédilection pour le théâtre-récit et des lumières blanches froides et un son-enregistré ou non-parfois très violent, avec prédominance de basses.

Ces collectifs composé d’une dizaine voire plus de jeunes acteurs, musiciens, vidéastes, etc… pour la plupart récemment sortis d’une bonne école de théâtre et soudés par une expérience de travail effectué dans la plus grande précarité sont dirigés par l’un des leurs metteur en scène ambitieux et aussi chef de troupe, et souvent auteur d’une scénographie minimale, sur un plateau presque nu qui emprunte souvent aux codes de l’art contemporain, et en particulier à ceux de la performance (Gina Pane, Orlan, etc. ). Avec une  idée graphique impressionnante: des titres projetés en gros caractères.

Costumes a-historiques, souvent venus de friperies, peu d’accessoires, quelques instrumentistes qui sont aussi acteurs, pour ces spectacles que les institutions ont vite accueilli pour y trouver un peu de sang neuf! (Chaillot, Théâtre de la Ville, Odéon…). Le spectacle, que nous avions trouvé encore brut de décoffrage, a pris comme on dit, de la bouteille, après quelques dizaines de représentations un peu partout et il est maintenant très au point. Et on voit mieux les étonnantes  fulgurances scéniques, malgré quelques réserves : la diction reste faiblarde quand il n’y a plus de micros. Le spectacle semble un peu coincé et sans doute moins à l’aise qu’aux Ateliers Berthier; sa scénographie minimale, signée et donc revendiquée par Julien Gosselin est moins impressionnante sur cette scène à l’italienne sans pendrillons, (les décors traditionnels en contre-plaqué, trop chers en ces temps de crise, ont été mis aux oubliettes)…  Il y a juste un praticable en fond de scène avec des tables à tréteaux, des micros sur pied et des caméras, et des chaises et les acteurs qui ne jouent pas sont assis et dont on voit parfois le visage grossi à l’écran. Le régisseur-son, est cette fois, en fond de salle.

Guillaume Bachelé, qui est aussi le créateur de la musique, et les acteurs dont  Alexandre Lecroc, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier comme Julien Gosselin, n’ont pas la trentaine mais sont tous dotés d’un solide métier: diction, gestuelle, impeccable présence (dénuée de tout cabotinage, ce qui n’est pas si fréquent) et unité de jeu exceptionnelles, comme on en rêve quand on va souvent au théâtre….

Au milieu, un rectangle de pelouse auquel succèdera, dans la seconde partie, un sol nu. Et, en fond de scène, un grand écran où se succèdent la retransmission de scènes tournées en direct, les titres des épisodes, des petits arbres généalogiques pour expliquer qui est qui, dans cette histoire familiale. Pour dire, (de façon un peu schématique mais comment faire autrement?) l’histoire de deux demi-frères, Bruno, en proie à une boulimie sexuelle, et Michel, un chercheur scientifique très en pointe qui travaille sur la reproduction des humains, sans passer par la case accouplement…

Bref, on s’en doute: ici, le sexe n’est guère joyeux et on en parle en termes crus: bite, vulve… et les personnages  sont obsédés par la mort et le suicide, comme celles des femmes qui aiment les deux frères. Mais aussi par le vieillissement irréversible qui les attend.
C’est aussi un prétexte chez l’auteur pour régler ses comptes avec une société issue de 68, celle des ses parents, et  obsédée par la quête de l’amour, et pour décrire celle qui attend nos successeurs dans un siècle… Une voix off féminine dit d’abord, et dans le noir complet, le prologue du roman, aussi prophétique que pessimiste: « Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme,  qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes ». Il vécut dans des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement dans la zone des pays moyens-pauvres … »

Julien Gosselin a choisi la voie du théâtre-récit, avec des interprètes auxquels, il fait entièrement confiance. Placés face public, ils disent le texte plus souvent qu’ils ne le jouent vraiment, mais avec, à la fois distance et conviction. Julien Gosselin possède une intelligence du spectacle dans son ensemble et une maîtrise du plateau, assez exceptionnelles,  qui rappelle celle qu’avait Bob Wilson à son âge. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène, claire, lisible, bien rythmée et dotée d’un étonnant sens de l’image qui doit beaucoup aux vidéos de Pierre Martin, et à l’impeccable lumière de Nicolas Joubert.

Et cela, malgré la difficulté du vocabulaire et de la syntaxe de Michel Houellebecq multipliant analyses scientifiques, dialogues et récits, avec une méticulosité et une ironie implacables. Il caricature avec férocité, une leçon de yoga dispensée dans un club de vacances. C’est un peu facile mais efficace, et fait rire le public mais moins qu’avant.

Julien Gosselin a bien lu, relu et assimilé son Houellebecq, et arrive à rendre tout à fait crédibles ses personnages, soumis à une compétition sexuelle permanente et en proie à une tristesse métaphysique, qui essayent de bricoler leur petite vie, mais dont l’échec est programmé. Rien à faire, hommes et femmes appartiennent à des planètes différentes… Constat amer, désabusé et, en même temps, plein de compassion de Michel Houellebecq.
Julien Gosselin a raison de dire que l’écriture de ces Particules élémentaires n’est pas cynique, mais plutôt désespérée, ce dont rend très bien compte sa mise en scène. Le spectacle possède une grande rigueur mais le metteur en scène  a eu du mal (mission impossible !) à construire une dramaturgie qui prenne en compte les multiples facettes et intrigues du roman.

La première partie  a toujours quelque chose d’un peu académique malgré les apparences (nous n’avons pu revoir la seconde partie faute de temps) et Julien Gosselin se contente le plus souvent de faire débiter le texte face public: une manie chère à Stanislas Nordey et qui devient contagieuse parmi les jeunes metteurs en scène.  Cela passe, parce que fait avec exigence ,mais il n’arrive quand même pas à nous épargner de sacrés tunnels, et cela sommeille sec dans la salle. Sauf quand une bourrasque de fumigènes généreusement dispensée réveille et fait tousser  le public…Cela dit, Julien Gosselin possède un sacré talent!

Il avait mieux réussi la seconde partie, beaucoup plus vivante, et qui fait davantage théâtre, comme dirait Antoine Vitez… Mais ce n’est pas ici, comme annoncé sur le programme, Les Particules élémentaires, seulement des extraits choisis,  et deux heures suffiraient sans doute largement à la démonstration… au lieu des  trois heures cinquante avec entracte. A vous de choisir !

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris VIème, jusqu’au 1er octobre.

 

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