Festival Interceltique de Lorient

Crédit photo : C. Pannetier/Le Télégramme

Crédit photo : C. Pannetier/Le Télégramme

 

Festival Interceltique de Lorient:

Celtic Electro +  Peatbog Faeries (Ecosse), Mercedes Peón (Galice), NOON (Bretagne)

 Auteure et compositrice inspirée, interprète multi-instrumentiste, et militante pour les droits des femmes, Mercedes Peón est une artiste régionaliste qui a du cran. Rayonnante, elle défend la culture traditionnelle de la Galice et l’ajuste dans sa foulée créatrice aux sonorités contemporaines. Avec ses  musiciennes tout aussi lumineuses, l’une brune,  Monica de Nut et et l’autre blonde, Ana Fernandez…  Ce trio vaut le détour : en digne icône charismatique de la musique du monde, il dégage une énergie folle aux accents tradi mais aussi rock et électro.

Tambourins et chant du Ribeirana, une danse traditionnelle galicienne  mais avec des sonorités électroacoustiques  qui sont le signe distinctif fort de cette musique. Dotée d’un «lieu de pensée politique», dit-elle, la compositrice chante, joue de la batterie et de la gaïta.  Avec aussi un dynamisme et une fraîcheur communicative, dans une quête de la transe qui a quelque chose à voir avec la dissociation de la voix et du mouvement.

 Souriante et manifestement généreuse, elle invite le public à la suivre sans détour. Son dernier album Deixaas donne la sensation d’un son mécanique et industriel, inspiré par les bruits du chantier naval d’El Ferrol à La Corogne en Galice… Soit quatorze heures d’enregistrement adaptées musicalement en volume, percussions et textures. Avec trois lignes fondamentales de recherche: le travail avec les organisations féministes engagées dans le développement, la construction et la représentation des genres dans les groupes populaires et l’histoire de l’industrie régionale. Mercedes Peón est internationalement reconnue: rock, métal et tradition, caractéristiques d’une diva de la scène ethnique contemporaine .

Auparavant, le public pu apprécier les Peatbog Faeries, originaires de l’Ile de Skye et dont le violoniste vient des Iles Shetland. Une musique  fameuse traditionnelle écossaise… Avec gigues, reel, dance music, jazz, musique africaine,  elle renouvelle le son instrumental diffusée à travers le monde entier celui de la danse celtique.

Violon et cornemuse, guitare, claviers, basse et batterie : Noon prend plaisir à casser les codes en mariant la musique électronique à la puissance sonore de quatre cornemuses traditionnelles de Bretagne. Une belle soirée tempétueuse qui renverse les tranquillités conventionnelles.

 Véronique Hotte

 Espace Marine à Lorient, le 10 août.


Archives pour la catégorie critique

Festival des arts de la rue à la Chaux-de-Fonds (suite)

Festival des arts de la rue à la Chaux-de-Fonds (Suisse)
Quizas, acte poétique radical d’Amandine Vandroth et Maeva Lamb (Belgique)

Ces créatrices  s’interrogent sur les liaisons amoureuses et la jalousie;  «Je veux absolument savoir qui est cette femme avec laquelle il a dormi ! « (…) « J’allais tellement mal, au bout de trois semaines, on jouait  Les Liaisons dangereuses ! Cette trahison, ça fait six mois, et il y a le visage de ma copine Aurélie qui s’affiche ! Et là, ça a été la fin, elle m’a écrit une lettre en me suppliant de ne plus jamais lui adresser la parole, elle est partie en Argentine, ça l’a complètement brisée, anéantie. » (…)

« Quizas disent Amandine Vandroth et Maeva Lamb, est une envie d’aller au-delà des chemins balisés du théâtre de rue de ses petites cours fermées,  L’espace du corps, du verbe érotique et de la pensée y sont intimement liés . » ( …)  « Au cœur de notre travail, l’humain dans sa complexité, ses manques, ses souffrances, ses joies, sa grâce, son éclat, ses ridicules. Questionner le couple, analyser la figure du prince, de la princesse charmant(e) et son rôle dans notre éducation, nous les hommes et nous les femmes. Venir questionner l’amour, ce mystérieux sentiment qui nous traverse tous, nous rassemble, nous émeut, nous fait peur et parfois nous déchire. Ce sentiment continuellement présent, que l’on peut apercevoir au coin d’une rue, sur une terrasse de café, au quai de la gare ou dans un parc… » Nous aimons la rue, précisent ces jeunes femmes, parce qu’elle permet la rencontre de l’autre et déclenche dans son côté brut et direct, un besoin de contact et d’échange humain; nous avons envie d’y jouer parce qu’il nous semble que c’est aujourd’hui plus que jamais des valeurs à défendre et à ne pas oublier. »

Cette danse dans la rue correspond en fait à une parole qui veut sans doute  être  une réponse au « constat d’un jugement présent souvent négatif, parfois péjoratif et stigmatisant vis-à-vis du choix ou de l’envie d’indépendance et de liberté amoureuse et sexuelle de la femme, là où l’homme lui serait considéré comme « un Dom Juan ». Cette pensée là, et ce depuis des millénaires, c’est notre société elle-même qui la véhicule et la transmet de génération en génération. »

Les paroles sont souvent cinglantes: « Notre amour est comme un chien qui a fait son temps. » (…) « Dans la réalité, John le prince charmant, n’est jamais revenu. » (…) « Aujourd’hui, c’est la surconsommation, quand je suis fatiguée, je jette. » (…) « Avant de te connaître, je n’avais jamais passé plus de dix minutes avec une femme sans m’ennuyer. Dis, est-ce que tu m’aimes ? »

Les jeunes femmes dansent entre deux rangées de spectateurs, puis l’une derrière l’autre. « C’est la plus bizarre des émotions qui existe, l’amour ! » Puis elles  se perdent dans la foule. Un spectacle aux frontières de la danse et du théâtre qui ne peut laisser indifférent…

Argile par le Lockart (Suisse)

buskers sitTrois filles et deux hommes sont assis sur des chaises, on entend des publicités audiovisuelles. Ils esquissent des mouvements de gymnastique, jusqu’à ce qu’une fille balance de l’argile sur la tête de l’un de ses compagnons. On l’en enduit sur tout le corps, puis les manipulateurs à leur tour s’enduisent aussi d’argile. « C’est la guerre, de vrais réfugiés, des criminels! » Ils esquissent des mouvements lents, voluptueux, puis se déhanchent dans un silence total.

Immobiles sur leurs chaises, ils tombent par terre, se relèvent, nous dévisagent, se titillent sur la musique, puis se regroupent en bouquet à quatre pattes. Etrange !

Edith Rappoport
Spectacles vus  le 9 août à la Chaux-de-Fonds ( Suisse).

Festival Interceltique de Lorient « Yann-Fanch Kemener : Tremen en ur ganan ( Passer en chantant)

Festival Interceltique de Lorient

Yann-Fanch Kemener : Tremen en ur ganan (Passer en chantant)

 Unknown-2 23.41.46Ce chanteur traditionnel et ethno-musicologue, l’une des voix les plus célèbres en Bretagne, s’est éteint le 16 mars  dernier  à Trémeven (Finistère), des suites d’une longue maladie. Il avait consacré sa vie au chant et à la langue bretonne. Le documentaire que Ronan Hirrien a réalisé pour France 3,  a été projeté au  Cinéfil, en breton, sous-titré en français. Un film émouvant et poétique qui retrace le chemin de ce chanteur  aux quarante-cinq ans de carrière, via un dialogue de grande sincérité entre le cinéaste et lui.

La proximité de la mort que  Yann-Fanch Kemener assume avec lucidité, donne à son propos une force tendue, métaphorique d’une existence entière vouée à l’art. Passer le temps imparti à sa vie est le lot de tous mais sa disparition est trop tôt advenue. Il n’en finissait pas de chercher, de découvrir et créer. Mais le chanteur ne manifeste ici aucune amertume ni plainte et est heureux d’avoir pu consacrer ses instants comptés à sa passion pour la langue et le chant bretons, qu’il a contribué à faire connaître… Il regrettait même de n’avoir pas œuvré davantage.

 Né en 1957 à Sainte-Tréphine (Côtes-d’Armor) en Haute-Cornouaille, au cœur du pays Fanch/Plinn, aux limites de la région de Vannes, il vit dès son plus jeune âge dans la musique traditionnelle des chants quotidiens comme la gwerz et le kan-ha-diskan.  A la chapelle Saint-Trémeur de Sainte-Tréphine, il indique la présence d’une cavité que les très jeunes enfants devaient emprunter pour s’ouvrir au monde. Un rituel qu’il a dû lui-même accomplir même s’il ne s’en souvenait pas. Et depuis, il a parcouru le monde entier, dit-il, fier de sa curiosité inlassable des autres.

De langue maternelle bretonne (son père ne parlait que breton et la mère, breton et français) il est issu d’une famille modeste de chanteurs et chanteuses traditionnels, du côté maternel et de chanteurs et danseurs du côté paternel au pays de Fisel de Glomel. Pris très jeune sous l’aile d’artistes avertis, il suit le chemin d’une transmission qui s’est faite «naturellement » mais il lui a fallu ténacité et patience dans sa collecte de chants… Une jeunesse à côtoyer les anciens pour acquérir leur savoir et leur sagesse, en saisir les moindres nuances de signification, se mettre à leur écoute… Il a su prendre la peine de retranscrire airs et paroles. L’important, dit la mère au petit garçon, c’est le mot bien frappé, la note juste, l’accent à la rime : il lui plaisait ainsi de s’exprimer par dictons.

Le parcours élémentaire de formation est ici évoqué. Et le jeune homme se rendait chez les uns et les autres pour recevoir, à la source, les chansons dont ils sont porteurs. Cahier et crayon en main pour ce collecteur de paroles et mélodies, muni aussi d’un magnétophone qu’il avait réussi à s’acheter après avoir travaillé tout un été. On voit le futur artiste, cheveux longs et pantalon pattes d’éléphant des années soixante-dix, descendre d’une voiture qui le conduit chez une interprète qui chantera pour lui. L’adresse aux plus âgés est un repère existentiel pour le chanteur. Yann-Fanch Kemener évoque ainsi Albert Bolloré, Eugène Grenel… et bien d’autres.

Influencé par les voix des plus âgés, Mme Bertrand et consorts, le chanteur alterne gwerzioù et airs à danser en fest-noz, avec Marcel Guilloux,  Erik Marchand… Sont évoqués dans ce film, La Ballade de SkolvanGousperrou ar ranned et La Grande Passion, Chants profonds de Bretagne ; le groupe Barzaz, l’album Kerzh ’Ba ’n Dañs’ avec Skolvan ; L’Héritage des Celtes de Dan ar Bras ; Didier Squiban, avec qui il enregistre trois albums de «gwerz de chambre» ; ses duos avec le violoncelliste Aldo Ripoche  et ses chants à partir de Yann Ber Kalloc’h, Xavier Grall, Emile Masson, Angela Duval…

Portrait-lateral - copie En 2016, il crée le Yann-Fanch Kemener Trio, avec Erwann Tobie et Heikki Bourgault, qui anime les fest-noz. Nous les voyons travailler chez lui à Trémeven. Reste dans les mémoires et à travers l’œuvre discographique accessible, le souvenir d’une voix absolument pure et élevée qui perce le silence. Une voix cristalline à l’écoute de la nature proche, vent, soleil et pluie. Sont ici filmés les paysages bretons poétiques de campagne et de bords de mer, roches et étendues verdoyantes, paisibles ou accidentées, avec des arbres aux lourds feuillages frémissants,  ou un oiseau se posant avec délicatesse sur les croix de pierre des tombes. Et du plus loin que le chanteur-voyageur est allé, c’est à ses racines, à son bourg de Sainte-Tréphine, berceau de sa formation quand il était encore enfant, qu’il revient en songe.

On le voit chanter, invitant son corps qu’il vouvoie, à le quitter bientôt. Au-delà des cendres qui s’envoleront, perdure sa présence spirituelle. Fulgurance d’une vie trop vite suspendue dont le rayonnement brillera longtemps.;. Une figure que le documentaire de Ronan Hirrien restitue au mieux, saisissant le petit garçon, qui, comme sur un dessin d’album, chante debout sur son lit, en chemise de nuit… Sa mère est venue le réveiller pour que son oncle en visite entende le talent sûr de Yann-Fanch. Un héritage familial capté de main de maître.

 Véronique Hotte

Documentaire vu le 7 août au  Cinéfil,  Auditorium du Cercle Saint-Louis, 11, place Anatole Le Braz, Lorient

 

Plage des six Pompes Festival international des arts de la rue à La Chaud-de-Fonds (Suisse)

Plage des six Pompes

Festival international des arts de la rue à Chaud-de-Fonds(Suisse)
Zataiev par Carnage Productions (France)
ZATAIEVE-VIGNETTE-2-18-06-19Nous sommes assis devant deux armoires noires  élégantes. Stéphane Filioque présente Elodie Parmentier et Nicolas Prieur qui  vont interpréter une pièce publicitaire russe qui a remporté le prix Parmentier, «  une association dont le papa d’Elodie est président ! » Ils se mettent alors  à parler avec un fort accent russe. Il fait des essais de micro infructueux, précisant que leur régisseuse accouche ! Il s’emmêle dans les fils, les tire et on assiste à un écroulement. «L’entreprise Zataev a su rebondir pour vendre ses armoires. Nous allons tenter de reconstituer cette époque. Entrons de plain pied dans la grande histoire d’armoire de Ludmilla Zataev !  On la croit perdue, mais ils reprennent !» Il s’essaye sans succès à lancer de couteaux et à attraper un ballon qu’il finit par  percer d’un couteau. 

« Pour quitter son pays, il faut beaucoup de désespoir, Tarek détestait les papiers ! » Il distribue du papier toilette au public et à sa partenaire  qui le déploie entre se mains, réussit à le couper en petits morceaux avec son fouet : «Tarek complètement taré ! » Puis il se déguise en Lucifer et se soumet au fouet de sa partenaire qui coupe la glace qu’il déguste. Même scénario avec une scie sauteuse qui coupe une planche percée d’un trou où sa partenaire a enfilé sa tête.  D’autres numéros, aussi dangereux que comiques, achèvent ce duo créé par un grand routier des arts de la rue.

Et les Pigeons n’auront que des restes par Pindozor Prod ( Suisse)

C’est une création de de la metteuse en scène Maxine Reys, formée à la Manufacture de Lausanne.Un guide ou plutôt un charlatan nous emmène visiter les bas-fonds de la ville, un  collège avec des fossés où poussent des arbres, et des souterrains inquiétants. On a du mal à percevoir le sens de cette course, malgré les efforts de la compagnie qui crée son premier spectacle avec un texte inexistant On est seulement surpris par la structure de cet immense collège que l’on arpente avec surprise. Mais il y a encore du travail pour donner à ce spectacle une vraie dimension.

Les Madeleines de poulpes par Kadavresky

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Un, deux, trois quatre danseurs ridicules. Un cinquième apporte des skis que ses compagnons chaussent. Ils se penchent en avant, en arrière, périlleusement, se dandinent  aux rythme de la guitare et de claquements de doigts. Toujours sur  leurs skis,  ils dansent accompagnés à l’harmonium. Un garçon chevelu tourne avec des sangles autour d’un mât, un autre se suspend au sommet de la structure. Après un duo de guitares enlacées, on assiste au strip-tease d’un gros homme à lunettes qui s’exhibe torse nu à la tribune. Quatre guitaristes s’empilent en pyramide.

Sauts périlleux arrière, valse et claquettes avec des skis, remontée époustouflante avec des sangles… Périlleux, inénarrable et plein d’humour, ce spectacle de Kadavresky remporte,  haut la main, la palme de la Plage des Six Pompes. Après L’Effet Escargot créé en 2012 joué  quelques 250 fois en France et à l’étranger,  Les Madeleines de Poulpe  un spectacle entièrement muet, en dit long sur Marcel Proust ! 

Les Drapeaux humains par la Compagnie du Cirque ( Canada)

Dominique Lacasse et Karen Gaudreau  se font face. Elle, en robe de mariée, jette son voile et se suspend à un cercle métallique, tourbillonne, fait le grand écart. L’homme la regarde en faisant mine de chanter. Elle s’allonge puis s’assied en équilibre sur le cercle. A son tour, lui se perche sur des bouteilles avec ses mains. Ils sont à présent en étoile autour du cercle. On retient son souffle devant ces exercices insolites et périlleux.

66722347_498786620863334_3887109663904235520_n__la_plage_showtime_1200_2Et alors par la compagnie de danse urbaine P3 Crex : Passion, Pleasure, Progress ( Suisse)

Un, deux, trois, puis un quatrième homme s’agitent sur un banc. La musique monte, ils se tiennent droit et s’agitent en rythme, Il sautent et tournent au son d’un tam-tam. Trois restent debout autour de l’un d’eux,  assis sur le banc. « Ici c’est chez moi, c’est mon banc ! » L’un porte le banc sur son dos mais on le lui arrache. Un autre arrive qui aide à porter le banc avec celui qui est assis dessus. On assiste à une belle gesticulation. Le duo du banc frappe dans ses mains, repris par le public. Ensuite un solo sur le banc fait hurler le public : « On est tous différents ! » Un travail chorégraphique ironique et subtil.

Fantôme ( Bright Side) par la compagnie des Ô Moselle (France)

Capture d'écran 2019-08-10 17.24.30 copieDevant une grande fresque peinte sur un mur de la ville, trois filles assises sur des sacs de sable attendent Raphaël. L’une d’elles prend un sac, le vide par terre, suivie par les autres. On étale des tubes installés en carré pour simuler une maison, « Le foyer idéal, à table pour manger ! »  Il est question de football. Un musicien attablé à un guéridon roulant, orchestre leurs déplacements. Elles réinstallent un nouvel espace, mettent des chapeaux et des nez de clown. Le public est au centre des farandoles, une fille se fait hisser à bout de bras au sein de la foule. Elle peint ensuite une flèche blanche sur le sol et s’éloigne en courant. La Compagnie des Ô avait monté Petit Klaus et Grand Klaus que nous avions vu il y a des années.

En attendant le début de la représentation, pendant que les spectateurs finissent de s’installer, l’un des acteurs offre au public un petit verre d’un whisky rare et présentent un maillot de football, celui de la coupe du monde en Suisse en 1954, une époque où les Français mettaient trop d’agent dans les banques suisses. « C’est long  onze mois sans la Plage des Six Pompes ! »

« Voici l’histoire de Boy, l’enfant sans nom ! ». L’acteur choisit les  personnages dans le public : « J’appelle le Prince, le Roi, la Princesse ». Il revêt des spectateurs d’accesoires, met en scène quelques séquences qui font beaucoup rire le public mais la pluie se déchaîne et la compagnie doit plier bagage.

Edith Rappoport

Spectacles vus les 6 et 7 août au festival de La Chaud-de-Fonds.

Poésie debout à Bédarieux

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trio l’Air du temps ©JL Verdier

Le festival Poésie debout à Bédarieux

 Cette commune occitane de quelque six mille habitants, lovée au bord de l’Orb, au pied du Larzac, a créé son festival de poésie. «Que peuvent les poètes quand le spectacle du monde se fait de plus en plus désolant, livré aux plus infâmes résurgences et à tous les anathèmes possibles ? », demande André Velter, (prix Mallarmé 1990 et Goncourt Poésie 1996), parrain de cette première édition.  Réponse : dans ces paroles de résistance qu’opposèrent aux régimes fascistes René Char ou Antonio Machado tous deux célébrés ici. Sur l’affiche du festival, le visage du poète espagnol, croqué par Ernest Pignon-Ernest.

Textes, musique et cinéma vont, trois jours durant, entraîner les spectateurs sur ces chemins de liberté. Des scènes ouvertes à d’autres voix et un marché des éditeurs de poésie se sont tenus sur la place Pablo Neruda. Et, dans le grand parc de la ville, on a pu entendre Thierry Riou chanter les vers de Victor Hugo, mis en musique par Georges Brassens, de Charles Baudelaire transposés par Serge Gainsbourg et de Louis Aragon, tels que Léo Ferré les a transmis. Avec Marc Roger à la guitare manouche et Jean-Philippe Cazenove à la contrebasse, le chanteur  forme le trio L’Air du temps et donne un récital aux accents originaux, teintés par son long séjour au Portugal. Et on a projeté plusieurs films en écho à ces poètes. La ville inaugurera bientôt un nouveau complexe trois salles, baptisé Jean-Claude Carrière, en hommage à cet enfant du pays ( il est né à Colombières-sur-Orb), invité d’honneur du festival.

Caminante (Cheminant) d’Antonio Machado, conception d’Anne Alvaro

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Pedro Soler, Anne Alvaro, Gaspar Claus ©Ï¬ Verdier

Qui, mieux que lui, se tint debout en poésie : « Cuando el jilguero no puede cantar. Cuando el poeta es un peregrino, Cuando de nada nos sirve rezar. Caminante no hay camino, se hace camino al andar… Golpe a golpe, verso a verso » ( Quand le chardonneret ne peut chanter. Quand le poète est un pèlerin, Quand il ne sert à rien de prier. Marchant, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant… Coup par coup, vers par vers).

Sur ce thème de la pérégrination, Anne Alvaro trace un parcours dans l’œuvre de l’écrivain espagnol : des textes inspirés par sa terre natale, ses rêveries enfantines, sa confrontation avec la mort ; chants de solitude ou vers enjoués dédiés à la nature et aux travaux des champs… Accompagnée par des musiciens hors-pair : Pedro Soler avec sa guitare nerveuse -un grand du jazz et du flamenco- et Gaspar Claus avec son violoncelle endiablé répondent à la comédienne qui scande la langue espagnole avec chaleur. Pour le plus grand plaisir du public de la région, en majorité hispanophone,  comme Antoine Martinez,  maire de Bédarieux, ancien professeur d’espagnol.

Ce cheminement d’une grande ferveur dévoile le pouvoir du poète. Sans doute son efficacité peut être contestable, face à la férocité des oligarchies, milices et clans, à l’obscurantisme partout renaissant. Pourtant, confiera plus tard un militant chilien du MIR, les chansons d’Antonio Machado lui ont permis, ainsi qu’à ses camarades, de tenir le coup quand ils étaient dans les geôles du général Pinochet, en 1971.

 Serge Pey et la boîte aux lettres du cimetière, documentaire de Francis Fourcou

 Prenant Antonio Machado au mot, Serge Pey chemine avec quelques complices du 16 au 31 mai 2014, depuis l’avenue Antonio Machado à Toulouse, au cimetière de Collioure, pour apporter des lettres adressées à son homologue d’outre-Pyrénées. « Le poète est un facteur », dit ce fils de Républicains espagnols (prix national de poésie 2017). Il écrit sa poésie sur des bâtons de pèlerin soigneusement ornés mais compte aussi nombre de livres à son actif.

Suivi par la caméra bucolique de Francis Fourcou, il nous invite en poésie, en passant par la maison où vécut et mourut Joë Bousquet (1897-1950) à Carcassonne, et en visitant les châteaux cathares, hauts lieux de résistance…  Et l‘on entend, chantés dans le vent ou dans quelques petites salles du village, les vers inspirés du poète espagnol, mêlés à ceux du marcheur occitan : « Nous écrivons nos poèmes pour ne pas trébucher ». Et pour ne pas oublier ces réfugiés morts en 1939, sur les plages ou dans les camps d’internement des Pyrénées-Orientales… Et les suivants…

 Sur les pas de Rûmi d’après Le Livre de Chams de Tabriz de Mowlânâ Djalal al-Din Rûmi, traduction et lecture de Jean-Claude Carrière et Nahal Tajadod

 

jean-claude Carrière et sa femme

Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière ©JL Verdier

Jean-Claude Carrière et son épouse nous embarquent un peu plus loin, dans la poésie persane du XIII ème siècle, sur les pas d’un des plus grands poètes du Moyen-Âge. L’écrivain et scénariste, avec une soixantaine de films à son actif, avait déjà flirté avec la littérature orientale en adaptant du sanskrit Le Mahâbhârata, en 1985, pour le spectacle éponyme de Peter Brook, avec lequel il collabora pendant trente ans.

Ce «conteur d’aujourd’hui», selon ses termes, s’attaque cette fois, avec son épouse, à un grand texte du soufisme. Nahal Tajadod, issue d’une famille d’érudits iraniens venue en France en 1977, connaît bien Mowlânâ Djalal al-Din Rûmi pour avoir écrit sa biographie romancée : Sur les pas de Rûmi. Pour Poésie debout, le duo nous présente, en français et en persan, des extraits d’un ouvrage du grand mystique soufi, le Diwân-e Shams-e Tabrîzî qu’ils ont traduit ensemble. Ce recueil de ghazal (chants d’amour mystiques à l’instar du Cantique des Cantiques de La Bible ) a été inspiré à Rûmi par son maître spirituel Shams ed Dîn Tabrîzî . Ce derviche errant, vêtu de noir, venu d’Iran, fit naître chez son élève de magnifiques vers, qui célèbrent la beauté du monde.

La langue persane, scandée par Nahal Tajadod, révèle la rythmique envoûtante de ce texte fait pour la transe d’un derviche tourneur, paume gauche au ciel et droite vers la terre, comme en union avec le divin obtenue par l’émotion ou l’ivresse de la musique et de la danse. Rûmî, inconsolable après le mort de son mentor, le retrouve en lui-même à travers cette transcendance. Il «divague» et chante sa métamorphose : «Je suis ce soudain-t’avoir-vu…».

Ce livre nous permet de suivre pas à pas le chemin du mystique: égarement du cœur, perte de l’être, délire obscur, lumière enfin, et sagesse, et silence : « Ce mo­ment où l’amant arrive, fais si­lence./ Il sait sans parole, silence…/ Tes tournoiements à toi, il les sait, celui qui/ Là-haut tourne la roue, silence./Chaque pensée il fait oi­seau. Dans l’autre monde /Il leur donne le vol, silence…/ Ne dis mot des deux uni­vers. Il te conduit/ Vers l’unique couleur, silence. »*

Loin d’être aride, la langue est imagée, évoquant les éléments, une nature fourmillante de vie sous un ciel plein d’oiseaux. Passant de l’ombre à la lumière, un voyage d’une grande intensité devant un public nombreux et recueilli…

 Energie noire récital d’André Velter et Olivier Deck

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André Velter et Olivier Deck © JL Verdier

La musique donne son plein souffle à ces textes et André Velter envisage d’éditer avec le compositeur deux albums de chansons : « Des voix comme autant de soleils de / sangs rouges ou noirs./ Musique improvisée en terrains / découverts,/ jazz en partance, jazz torero/ avec des galops d’ombre et des charges /de feu.  »

Une grande énergie émane de ces écritures vagabondes composées dans les bistrots de ports, à bord de cargos, comme autant d’appels à prendre le large :  «Par la seule magie de leurs noms/ il est des villes perdues ou non/ d’Aden à Zanzibar/ qui chantent dans nos mémoires.

 Poesia sin fin d’Alejandro Jodorowski

 Qui mieux que ce grand saltimbanque chilien, féru de grotesque, pour clore en beauté ce festival inventif.  Clown et marionnettiste avant de s’exiler en France puis transfuge du surréalisme, il fonda le mouvement Panique, avec Fernando Arrabal. L’inclassable et infatigable créateur, homme de théâtre, cinéaste et auteur de bandes dessinées, évoque dans ce film baroque, son enfance et les prémisses de sa carrière artistique au Chili. Alors que son père souhaite qu’il devienne médecin, le garçon rêve de devenir poète. Après avoir rompu avec sa famille, il fréquenta les milieux artistiques de Santiago et rencontra notamment des poètes comme Enrique Lihn, Nicanor Parra ou Stella Diaz Varin… Nous entrons avec lui dans un univers fantasque, truffé de gags naïfs et d’obsessions récurrentes.

Poesia sin fin regorge de trouvailles amusantes : atmosphères kafkaïennes, comme ce café Iris peuplé de vieux somnambules  ou ébats érotiques avec des naines et des ogresses… Au dénouement, le réalisateur apparaît en vieil homme sur l’écran, et force le jeune homme de jadis (interprété par son fils, Adan),  à se réconcilier avec son père (joué par son  aîné, Brontis) – ce qu’il n’a jamais réussi à faire dans la vie.

Alejandro Jodorowsky et ses enfants se trouvent ainsi réunis au présent, dans une étonnante mise en abyme temporelle. Sur le mode “psycho-magique”, pour citer son expression, cette autobiographie hyper-stylisée, fondée sur des moments vécus ou imaginaires, prouve que l’artiste protéiforme n’a rien perdu de son élan et de sa verdeur pour tisser un poème sans fin…

 Ce premier festival d’une grande exigence artistique a fait son plein de public, ce qui n’était pas gagné pour cette petite ville. Preuve qu’avec un programme ambitieux et de qualité, la poésie tient toujours debout.

 

Mireille Davidovici

 Le festival Poésie debout s’est tenu à Bédarieux (Hérault) du 1er au 3 août

 *Le Livre de Chams de Tabriz, traduit et annoté par Mahin Tajadod et Jean-Claude Carrière, est publié aux éditions Gallimard (1993).

 

 

Festival Interceltique de Lorient, Pleins feux sur la guitare celtique :

Festival Interceltique de Lorient, Pleins feux sur la guitare celtique :

Vair (Ecosse)

22140974_1484364484994232_1912925487350197540_n Une belle soirée, dédiée à l’art de la guitare. En première partie, quatre garçons venus des îles Shetland.  Vair a une énergie débordante  pour unir mélodies traditionnelles et contemporaines. C’est l’un des derniers groupes apparu sur la scène musicale traditionnelle. Ces instrumentistes et chanteurs font partie des talents prometteurs des îles Shetland. Ils ont débuté au Shetland Folk Festival en 2012, et longuement ovationnés, ont depuis connu un grand succès auprès du public et des critiques.

En 2016, il participe au “Celtic Connections”, puis deux ans plus tard, sort un album enregistré en public A Place In Time. Les îles Shetland  ont toujours un impact sur leur style musical mais Vair s’inspire aussi des folklores écossais et irlandais, et du bluegrass américain avec ses sonorités repérables. Avec guitare, mandoline, banjo, un  instrument de musique inventé au Pérou au XVIII ème siècle mais aussi percussions comme le cajon. A l’origine, une simple caisse en bois destinée aux  fruits ou aux poissons, un matériau rustique auquel les esclaves de tout temps avaient eu accès. L’instrumentiste est assis sur le cajon et ses mains agiles battent en rythme. Vigueur et puissance cette musique possède un souffle régénérateur qui séduit le public! Il  en redemande et exige un rappel…

Jean-Félix Lalanne et Soïg Sibéril

soig-siberil-jean-felix-lalanne-c-eric-legret-webQuand ces monuments de la guitare acoustique se retrouvent, résultat garanti. Après le succès de leur album et de la tournée Autour de la guitare celtique,  ils poursuivent leur aventure enivrante avec un goût prononcé pour la mélodie, l’harmonie et le rythme de la musique celte. Avec  un  riche répertoire de compositions de l’un et de l’autre et des arrangements acoustiques et électriques. Jean-Félix Lalanne enrichit les différents climats par l’usage fragmentaire de sa guitare blanche synthé. Une musique d’âme et de corps… Leur duo de guitares est aussi éblouissant sur le plan technique : « picking » et jeu aux doigts avec efficacité. De Back to Celtic Guitar, leur dernier CD, ils offrent quelques morceaux au public ébloui…

La musique celtique pour le Niçois Jean-Félix Lalanne qui vit près de Saint-Paul-de -Vence, dans un village médiéval, ouvre à toutes les possibilités. Berceau de la pop, c’est pour lui l’union parfaite entre lyrisme de la mélodie, harmonie et subtilité du rythme. Et quelle que soit la musique : classique,  jazz, «finger style» ou celtique, s’impose un travail expressif… Une amitié et une complicité existe manifestement entre ces interprètes. Une corde casse sur la guitare de Jean-Félix Lalanne… Et Soïg Sibéril prend le relais et joue un morceau en solo, le temps de la réparation. Une belle soirée musicale…

Véronique Hotte

Festival Interceltique, Théâtre de Lorient, le 8 août.

 

Festival Interceltique de Lorient: Martin Hayes Quartet (Irlande) et Milladoiro (Galice))

Festival Interceltique de Lorient

 Martin Hayes Quartet (Irlande)

6AE917F3-94B5-43FD-B657-12CD24F079CF Une invitation à découvrir le Nord et le Sud de l’arc celtique.Célèbre pour ses sonorités à la fois traditionnelles et contemporaines, le Martin Hayes Quartet est composé du virtuose irlandais du fiddle, accompagné de son complice à la guitare, Dennis Cahill, et de musiciens new-yorkais talentueux, Liz Knowles, au violon et Doug Wieselman, à la clarinette basse.

 Déjà venu au Festival Interceltique de Lorient il y a trente ans, Martin Hayes, figure d’une musique irlandaise éternellement vivante et reviviscente, est là en 2019 pour animer, entre autres manifestations, une master class de fiddle. Originaire de Feakle, un village entre Galway et Limerick, fils et neveu de joueurs de fiddle, il a commencé le violon à sept ans, et a intégré le groupe paternel à treize ans…

 Soit la belle leçon musicale d’une existence consentie et dévolue à l’instrument-roi.  Apprendre le violon en regardant, en écoutant et en essayant. Martin Hayes définit son art comme une musique d’oreille que tout le monde reprend. Des morceaux simples et doux à l’origine, des créations paternelles qu’il joue et que suivent des variations libres et fuyantes à l’infini, un flux mélodieux évanescent. Et le rythme s’impose, comme la joie et la mélancolie,  pour le plus grand plaisir du public. On a le sentiment d’un contact privilégié et sensible avec la musique irlandaise dont a aussi pleinement conscience cet artiste du violon. Il reconnaît avoir appris encore davantage en frayant avec les styles présents à Chicago, où il s’installe en 1985. Pour lui, cette musique est une langue à part entière, qu’a entendu à merveille un public à l’écoute et heureux d’en comprendre les subtilités.

 Milladoiro (Galice)

7393CDA2-BA8A-4CF1-B60B-41E52505F49ALes Galiciens qui ont leur propre culture. Ce  ne sont ni  des Madrilènes, ni des Catalans, ni des Andalous… Des influences européennes  ont marqué leur musique traditionnelle, à travers le passage qu’a représenté Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle se met d’emblée en relation avec d’autres communautés: authenticité de l’appartenance à une culture et capacité de recréer. Le groupe Milladoiro a cet art de revisiter des morceaux traditionnels, créant en même temps un nouveau répertoire que les Galiciens, comme les autres, ont reconnu aussitôt.

 Sans qu’il y ait de chef, raconte Xosé V. Ferreiros, membre fondateur du groupe  mais la promotion réfléchie d’un travail communautaire est sans doute la raison de l’entente qui perdure entre les six membres du groupe, entre discussion et critique. Trois des fondateurs sont à l’œuvre depuis quarante ans, et trois sont des « nouveaux» mais le dernier a été accueilli dans le groupe, voilà déjà dix ans. En guise de compositions, des mélodies typiques des chants de ce pays, avec les cornemuses galicienne et irlandaise, le bodhran, le tambourin, la vielle à roue, la flûte, la clarinette, le violon, le tin-whistle, le bouzouki et autres instruments.Une musique généreuse qui envoûte et emporte le public dans ces moments festifs. La soirée à l’Espace Marine s’est achevée dans une ambiance maîtrisée, infiniment chaleureuse et qu’a saisie d’instinct un public averti.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, Lorient, le 7 août.

Festival Interceltique de Lorient. Trois Lettres de Sarajevo par Goran Bregovic

Festival Interceltique de Lorient

Trois Lettres de Sarajevo par Goran Bregovic et l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

 84799925-5173-49F3-8C66-D2984B438304De la rock star des Balkanns invité ici en 2009, on garde le souvenir éblouissant  de son passage. Il revient à l’Espace Marine offrir aux Lorientais -des connaisseurs-, sa nouvelle création. Le compositeur et musicien serbe est accompagné de son populaire orchestre des Mariages et des Enterrements. Son entrée royale sur le plateau fait sensation, venant du plus loin de la salle, initiant un défilé de cuivres splendides et de sons caractéristiques des fanfares si attachantes des Balkans avec bonne humeur et plaisir… Comme une apparition fantastique de conte d’enfance.

Goran Bregovic et ses compagnons font une apparition tonitruante et  l’Orchestre Symphonique de Bretagne, dirigé par Aurélien Azan Zielinski, a déjà commence à jouer et  donne la tonalité à venir. Ces formations œuvrent pour une création musicale généreuse et citoyenne, tournée vers les possibilités des hommes à vivre bien ensemble. Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, emblématique des espoirs d’une humanité accomplie, est une ville où les communautés diverses vivaient plutôt en paix ,durant le période communiste du Maréchal Tito. Résonnaient alors les échos sonores de cette cité multiculturelle, venus des églises, mosquées et synagogues.

Les musiques, classique pour les Chrétiens, klezmer pour les Juifs, et orientale pour les Musulmans, s’interpénétraient alors, s’influençant les unes les autres, vivantes. Goran Bregovic, vieux complice d’Emir Kusturica, a fait de « sa » musique, le récit symbolique possible de l’histoire de Sarajevo, un carrefour des civilisations avant son explosion tragique provoquée par les oppositions, les conflits et une guerre mémorable. Ce concert est une ode à la paix et à l’entente entre les peuples, hors de toute élévation de mur tangible ou de barrières mentales. A la fin du spectacle, la chanson Kalachnikov que reprend la salle est significative. Quand le clairon de la fanfare sonne, instrument militaire par excellence, Goran Bregovic invite la salle entière à hurler un ironique : « Chargez ! ». Les trois lettres qui concilient les trois religions : chrétienne, juive et musulmane, message de paix et de réconciliation que nul dieu ne crée, mais les hommes seuls. Goran Bregovic  avec sa chaleur et sa générosité est entouré de son incroyable Orchestre des Mariages et Enterrements, composé de cuivres gitans, de cordes et chanteuses bulgares, nourri de l’esprit populaire des jours qui passent, de la vie qui suit un cours irréversible.

Sur scène, la joie est visible et perceptible par tous: les musiciens de l’Orchestre Symphonique de Bretagne sont aussi de véritables passeurs, au service de la transmission d’un patrimoine universel d’ouverture. Compositeur mais aussi musicien traditionnel, Goran Bregovic s’amuse des styles et des techniques diverses, en restant lui-même. Le violon est son instrument métaphorique, faisant coexister les styles klezmer, classique et oriental, sur trois pièces instrumentales pour des solistes originaires des Balkans, du Maghreb et d’Israël.Un voyage musical avec les envols de solistes violonistes, une leçon de musique et d’humanité, ouverte et promouvant l’accueil. Sensibilité, émotion, les caresses plaintives du violon gémissent du bonheur d’être. Un concert généreux, envoûtant d’énergie et de liberté vers lesquelles tous se laissent aller. Ambiance festive et beau désordre, une alchimie humaine irrésistible….

Véronique Hotte

Festival Interceltique de Lorient, Espace Marine, le 6 août.

Festival international des arts de la rue à La Chaux-de-fond

Festival international des arts de la rue à La Chaux-de-Fond (Suisse)

Don’t worry par la compagnie du Long Raccourci

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Un duo sur la blessure physique: les acteurs, un genou bandé pénètrent en boîtant dans l’espace de jeu et s’écroulent sur une chaise, font des gestes sur une chanson : Don’t worry, be happy !  Le garçon se dandine devant la fille assise qui se lève aussi en boîtant. Elle marche sur les mains, fait la roue et le grand écart, semble disloquée.

Son partenaire la soulève et la reconstruit. Ils font le pont, puis le poirier et s’entremêlent. «Jeux de mains, jeux de pieds, chaque jour, nous en apprenons un peu plus. » Ils font un commentaire sur le fonctionnement de leur corps : «Le genou, articulation charnière, le ménisque, un jeu de construction. Nous allons à la rencontre des ligaments croisés ! » Puis ils dansent à genoux, jonglent avec des boîtes. « Trois mois d’attente pour une I.R.M., si ça se trouve, ils se sont trompés de côté ! « (…) « Allo, bonne nouvelle, on a retrouvé votre ménisque, il va pouvoir retrouver son articulation ! » Ce joli duo acrobatique est teinté d’une agréable ironie…

Ils étaient plusieurs fois par la compagnie Bougrelas (France)

Devant une urne funéraire, une fille fait l’éloge d’une  future défunte: Catherine Gaber, sa mère. On doit répéter les obsèques et on entend un éloge ampoulé puis le cortège funéraire s’ébranle. Le maître de cérémonie, aux commandes d’une tribune à roulettes, harangue la foule en se trémoussant. Nous le suivons jusqu’à un garage où nous écoutons un discours sur les événements de 1968 : «Nous sommes dans le lieu où Helvétia a fait ses premiers pas… » On nous distribue le texte d’une chanson à la mémoire de Catherine Gaber. Une vieille femme et une jeune fille chantent en italien leur pays natal qu’ils ont dû fuir à cause des dettes du père. Cette répétition d’un enterrement à venir nous a laissé perplexe, même si une foule suit le cortège…

Amor par la compagnie Bilbobasso (France)

Un duo flamboyant sur les amours étincelantes d’un couple qui s’aime, se provoque, se dispute puis se sépare. Le feu jaillit du moindre geste de l’homme et submerge la femme qui parvient toujours à s’en échapper. On croit assister à de la magie pure et on se demande comment ces artistes réussissent à s’échapper de ce feu dévorant. Une étrange allégorie sur les crises de couple.

Le Jeu de l’Amour et du hasard  revisité par la compagnie suisse Bagatelle

Un voyage sans aucun décor ni costumes, à travers les scènes de ménage extraites de grands textes de Marivaux, Victor Hugo, Ionesco et Molière…  On prend du plaisir à repérer les auteurs, subtilement interprétés ici devant un temple, en haut de la Chaud-de-Fond.

Sitting Duck par Chiringuito Paradise (Belgique)

On dévoile un stand où Monsieur Bony et Monsieur Almondo préparent des cocktails pour une vingtaine de personnes. Ils jonglent avec des verres sur un plateau, lancent un tabouret, puis entament une course-poursuite dans la baraque. L’enseigne tombe, un garçon s’effondre sur les verres, l’autre le relève. Une chorégraphie fondée sur le ridicule, accompagnée d’extraits de musique classique qui nous a bien fait rire.

Pierre et Marie célèbrent l’amour par la compagnie Marche ou Rêve de Toulouse

Un couple d’enseignants catholiques chante pour la paix. «C’est la première fois que nous allons interpréter notre chant dans votre paroisse ! » Ils l’interprètent plutôt mal.  « Nous sommes tous les deux enseignants dans un lycée catholique? » Ils se trémoussent, entonnent quelques vieux tubes comme Non, ne rougis pas, ne pleure pas, tu as, tu as toujours de beaux yeux. La femme finit sur 25 rue de la Grange aux Loups. Un petit spectacle, amusant par son côté ridicule comme le précédent, et très efficace.

Spectralex  par la compagnie Olaf Nichte

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Un homme en chasuble noire est aux manettes de la musique, l’œil sombre. Un autre emperruqué, drapé dans un costume foutraque qu’il ne cesse de perdre, fait des gestes lents, s’agenouille, tape sur un gong avec un os. «Ce que vous voyez, ce n’est pas moi, mais une image holographique. » (…) « Je suis le comédien céleste, je n’apparais que tous les cent cinquante ans avec la planète Altaïr! En 2.752, la Terre risque d’exploser ! »

Il apostrophe les spectateurs qui sortent, perd sans cesse le renard dont il est coiffé, court de long en large. «A quoi sert d’être des dieux, si nous ne pouvons pas avoir des chips ? « (…) « La barbarie  ne doit pas pénétrer dans la ville  ! » (…) « Ma vie n’est que confusion et malheur! » Mais ce discours haletant est un peu incohérent et lassés, nous sommes partis avant la fin…

Comme un vertige par la  compagnie Avis de Tempête (France)

Un couple d’acrobates sidérants s’envolent sur une immense structure métallique, accompagné par deux musiciens qui rythment leurs prouesses à cour et à jardin. Louise Faure et son partenaire nous coupent le souffle avec leurs ascensions et écroulements vertigineux.

Edith Rappoport

Spectacles vus les 4 et 5 août, Plage des Six Pompes, à La Chaux-de-Fonds (Suisse).

 

 

Le Champ des possibles (Élise : chapitre trois) de et par Elise Noiraud

Le Champ des possibles (Élise : chapitre trois) de et par Elise Noiraud

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Le chapitre III est celui d’une trilogie haute en couleurs. Après La Banane américaine et Pour que tu m’aimes encore, chapitre deux, joué plus de deux cent cinquante fois, voici Le champ des possibles créé cette année au Théâtre de la Reine Blanche à Paris.

 

Les trois étapes successives ne sont, ni plus ni moins, celles d’une vie : enfance, adolescence et passage à l’âge adulte.

Dans cette trilogie tragi-comique, intime et universelle à la fois, à la verve originale, sorte de café-théâtre revisité, Élise Noiraud orchestre avec malice, tendresse et douleur aussi, trois phases inspirées de ses expériences… Rire et chagrin, véritable chant à la vie ! On retrouve dans ce spectacle comme dans les précédents, rythme, esprit et voix ! Et ce n’est pas étonnant si, à travers cette épopée autofictionnelle, le spectateur éprouve un sentiment de partage au sens profond du terme. Avec cette traversée existentielle, Élise Noiraud, évoque des tranches de vie où chaque génération peut entrer en complicité avec son personnage et ses proches. Et on se retrouve bon gré, mal gré, dans ces tableaux. Une tragi-comédie reflétant avec justesse l’évolution des mœurs et des rapports inter-générations…

Quatre mouvements, intitulés : L’installation, La construction, L’effondrement, La séparation, composent la structure de la pièce. Élise, jeune fille d’un village de Poitou-Charentes a 18 ans. Bac en poche, l’avenir désormais s’ouvre à elle. Quitter sa famille, monter à Paris, trouver un logement, choisir et entreprendre des études, en deux mots : devenir adulte ! Et enfin prendre la vie à bras le corps, comme bon lui semble. Elle nous raconte ainsi son entrée à l’Université, sa découverte de Paris et ses expériences de petits boulots : garde d’enfants chez des bourgeois insupportables et ridicules, etc. Au bout de ce parcours initiatique, une révélation, un presque miracle : le théâtre !

Le public, pris sous le charme d’Élise Noiraud, est ému et joyeux. Rien du   passage à l’âge adulte, n’échappe à l’œil critique, à l’humour et la sensibilité aiguisée de l’auteure, seule en scène. Un espace noir avec juste une chaise et quelques jeux de lumière lui suffisent pour passer d’un personnage à l’autre : mère possessive, aimante et névrosée, tante hystérique, grand-mère envahissante, copains et agent immobilier vulgaire et opportuniste : « Excusez-moi (l’agent immobilier décroche son téléphone) Ouais, Majid. Ouais (…) C’est pas un bidet, cinquante centimètres, c’est une baignoire. Et c’est 900, hein. Avec baignoire, on passe à 900. Ouais, ouais, ils vont essayer de te la faire à l’envers mais c’est 900. Ben, ils ont qu’à acheter une bassine. » ou bien encore, la conseillère en orientation etc. pour revenir au personnage central, celui d’Élise, jeune fille idéaliste, angoissée et enthousiaste à la fois : « Je suis une jeune femme pleine d’énergie, vive et débrouillarde. Si vous acceptez ma candidature, soyez certains que je saurai mettre mes qualités humaines au service de votre université. Je sais que ma fac de rattachement se trouve à Poitiers mais je veux aller à Paris, car c’est une ville qui m’a toujours attirée et parce que là-bas, il y a tout. », écrit-elle dans sa lettre de motivation, pour son inscription à la Fac de lettres Paris-Sorbonne,

L’auteure-interprète a su mettre les mots et trouver une veine langagière  de notre temps, et à la fois  très personnelle,  au cœur d’une traversée des âges dans une série de portraits pleins d’esprit. Humour et imagination sont au rendez-vous ! Mais aussi l’humanité, tour à tour belle et grotesque. Depuis, La Banane américaine, Élise Noiraud façonne avec dextérité l’évolution de son personnage, comme ici, dans ce troisième et dernier chapitre où elle est habitée par ce désir de liberté sans fin, si propre à la jeunesse. Aspiration à ne pas négliger, au risque de le payer cher. On ne revient jamais en arrière… C’est aussi tout cela qui est exprimé ici, dans cette relation mère/fille, à travers des situations en apparence banales et connues de tous.

Mais les non-dits, les silences, les rires et les cris en disent long et c’est une des forces et subtilité de ce spectacle. L’écriture dramatique laisse les paroles surgir de la bouche des personnages, le plus souvent d’une spontanéité ravageuse ou touchante, parfois pathétique. Et la gestuelle si expressive de l’actrice, acrobate du langage comme du corps, font de ce seul en scène et de sa thématique : enfance et jeunesse face au monde, un spectacle fin, touchant mais sans pardon. Rire, se moquer, nous, les adultes, de nos convictions, proches parfois de la bêtise et se laisser surprendre, réfléchir, grâce à Elise ! Image de toute une jeunesse encore à l’écoute de l’enfance et de sa beauté.

 

Du théâtre, un conte, du cabaret, de la poésie ? C’est tout cela à la fois, le champ des possibles, le champ de la vie !

 

 

 

Elisabeth Naud

 

 

 

Spectacle joué du 5 au 28 juillet,  Festival off Avignon 2019, au Théâtre Transversal, 10, rue Amphoux, 84000 Avignon. Tel 04 90 86 17 12

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