Tempest project, adaptation de La Tempête de Shakespeare et mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

Tempest Project, un spectacle issu d’une recherche autour de La Tempête de William Shakespeare, adaptation et mise en scène de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

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Créé l’an passé au Printemps des comédiens à Montpellier et joué déjà un peu partout, c’est une adaptation  de l’une des dernières pièces de l’immense dramaturge. En fait, cela fait quelque soixante ans que Peter Brook est obsédé par ce texte étrange, énigmatique parfois mais aussi merveilleux et fascinant. Il l’a plusieurs fois explorée et mise en scène, des années cinquante à 1991, en Grande-Bretagne mais aussi au festival d’Avignon. Prospéro, le duc de Milan, après avoir été déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie, il maîtrise les éléments naturels et les esprits notamment Ariel, un être plein de vie  et  Caliban, un esclave, pauvre créature difforme symbolisant violence et  mort.

Le naufrage, provoqué par Ariel, d’un navire avec le roi de Naples, son fils Ferdinand mais aussi Antonio, le frère de Prospero. Grand mage et illusionniste, Prospero fait subir aux personnages arrivés sur l’île des épreuves mais Prospero se réconciliera avec son frère et le roi, mariera sa fille avec Ferdinand, et libérera Ariel et Caliban… Puis il renonce à la magie pour retrouver son duché
Cette pièce aux multiples aspects a pour des thèmes on ne peut plus actuels, comme la transmission de valeurs, le surnaturel, l’illusion, la quête d’identité, l’amour entre deux jeunes gens mais aussi la soif de vengeance que possèdent les êtres humains mais aussi les singes… La vengeance et parfois son renoncement, on le sait, est aussi le thème de nombreuses tragédies comme chez Sénèque, dans Electre de Sophocle, Hamlet et Titus Andronicus de Shakespeare. Et de ses contemporains: Thomas Kyd et sa Tragédie espagnole qui a inspiré Hamlet. Mais aussi des centaines de films américains et européens comme entre autres Vengeance aux deux visages (1961) de Marlon Brando, deux films de Quentin Tarentino ou en France,  Que la bête meure de Claude Chabrol (1969) ou plus récemment, Irréversible de Gaspar Noé. Autre thème de cette immense comédie, après le désir de vengeance: le pardon mais aussi la quête de liberté un mot qui revient souvent et qui le font remarquer Peter Brook et Marie Etienne, est le dernier de la pièce… L’esclave Caliban fils difforme de la défunte Sycorax déteste Prospéro et veut sa liberté. Comme Ariel, un esprit aérien au service de Prospéro qui l’a sauvé de la sorcière Sycorax. Et Prospero exilé dans cette île, même magicien, reste empêtré dans sa soif de vengeance. Il finira par admettre que cette vengeance -très aliénante- lui interdit justement de retrouver une forme de liberté disparue. Il pardonnera quand il verra l’amour de sa fille pour le fils de son frère, devenu un ennemi. Il sait alors qu’il n’y a pas aussi d’autre issue s’il veut que l’existence continue normalement: on ne peut vivre toujours dans un esprit de vengeance… C’est aussi la grande leçon de La Tempête…

Ici, sur le fameux plateau nu des Bouffes du Nord laissé dans son jus avec fond rouge et qui a été quelque vingt ans la maison emblématique de Peter Brook, son non moins fameux espace vide ou presque: avec quelques accessoires comme des bancs noirs où sont assis les acteurs qui ne jouent pas et quelques cylindres en bois dentelés, sans doute des pièces d’anciennes machines comme rescapées d’un naufrage pour évoquer cette île fantasmatique, en tout cas une belle trouvaille… Il y a seulement six acteurs venus d’origine et de pays différents : la marque de fabrique de la compagnie de Peter Brook. Le grand et majestueux Ery Nzaramba qui a déjà souvent joué sous sa direction, est Prospero révolté par la trahison de son frère.  Il marche pieds nus, s’appuyant sur un grand bâton. Sylvain Levitte est l’esclave Caliban, enveloppé dans une couverture militaire pleine de trous, mais aussi le jeune et beau naufragé Ferdinand qui aime -et c’est réciproque- Miranda (Paula Luna) la fille de Prospéro. Et il y a une très belle scène où ils  alignet sur le sol de fine branches où ils marchent comme sur un fil pour se rejoindre… avec une simple bâton en équilibre sur la tête. (Un exercice cher à Peter Brook comme à d’autres pédagogues). Et Fabio et Luca Maniglio, des acteurs frères qui jouent Trinculo, le bouffon du roi et son ami Stephano, l’intendant qui lève souvent le coude. Ils font penser aux jumeaux de Tadeusz Kantor qui avait présenté dans ce même théâtre son magnifique Wielopole, Wielopole en 1980 déjà. Souvenirs, souvenirs… comme en ont toux ceux qui ont fréquenté le théâtre de Peter Brook. Et il y a surtout Marilú Marini, l’immense actrice argentine qui aura tout joué: des spectacles mis en scène par Alfredo Arias, notamment la chatte dans le célèbre Peines de cœur d’une chatte anglaise (1977) et un Faust Argentin. Et elle joua aussi Caliban dans La Tempête mais aussi L’Affaire Steinheil, mise en scène de Jean-Michel Ribes (2002) ou l’année suivante, Winnie dans Oh!Les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène d’Arthur Nauziciel  2003. On l’a aussi vue dans les films de Catherine Corsini, Claire Denis…

Ce projet, intitulé comme tel, est issu d’ateliers en anglais et en français dirigés par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne. Et cela sent, un peu et même beaucoup par moments… le travail d’atelier,avec une distribution inégale. Ery Nzaramba, malgré une belle présence physique, n’est pas très à l’aise, loin du merveilleux Sotigui Kouyaté nettement plus impressionnant. Et désolé, Paula Luna, un peu raide, n’a rien de cette Miranda, la belle amoureuse. Il y a heureusement le brillant Sylvain Levitte que nous avions découvert en 2008 dans Le Garçon du dernier rang de Juan Mayorga. Et surtout Marilú Marini : dès qu’elle apparait sur le plateau, elle illumine de sa présence. A soixante dix-sept ans, chapeau ! Quelle vitalité, quelle gestuelle, quelle formidable envie d’être là sur une scène et de faire rire un public…

Malheureusement, ce n’est pas, côté mise en scène, le meilleur travail de Peter Brook. Les personnages sont souvent statiques et la pièce est réduite à une sorte de squelette. Y manque le souffle vital, la grâce et l’émotion, sauf dans quelques scènes, comme celle de la fin où les amoureux s’embrassent devant le mur rouge. Et le public ? Partagé… Vu le prix des places, il y avait ce soir-là du moins beaucoup de gens d’un certain âge qui voulaient sans doute retrouver un peu de la magie de cette mis en scène à la création. Mais visiblement déçus, comme d’autres plus jeunes qui découvraient le travail de celui qui a été un très grand metteur en scène. Et de cette heure vingt, bien longuette, que nous restera-t-il… Bref, nous oublierons vite ce Tempest project.
Avertissement à nos amis professionnels qui voudraient voir un spectacle dans ce théâtre: une ancienne comédienne qui avait obtenu une détaxe, en a eu effectivement une… à 28 € ! «Vous comprenez, lui a-t-on dit au guichet, si voulez être au parterre, c’est plus cher qu’aux balcons. » Nous vivons une époque moderne, comme disait autrefois Philippe Meyer à France-Inter.

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 21 au 30 avril au Théâtre des Bouffes du Nord,  37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (Xème).

 


Archives pour la catégorie critique

Le Grand Débat, conception et mise en scène d’Émilie Rousset et Louise Hémon

Le Grand Débat, conception et mise en scène d’Émilie Rousset et Louise Hémon

 Quatrième collaboration de ces metteuses en scène avec ce spectacle qui recrée un débat télévisé, juste avant le second tour aux élections présidentielles, à partir d’archives de 1974 à 2022. Cette épreuve obligée de la vie politique française prend une valeur de rite et s’inscrit dans leur série de Rituels inaugurée en 2015. «Avec ses règles très codifiées, le débat télévisé est un véritable rituel moderne, dit Emilie Rousset. Bien autre chose qu’une ultime séquence de la course à l’électeur: un évènement d’une exceptionnelle dramaturgie (…) Une pièce de théâtre. »

 En 1974, une grande table les isolait et trois mètres séparaient François Mitterrand, de Valéry Giscard d’Estaing… Dans un décor froid et solennel, deux caméra les filment  tour à tour et nous voyons projetées en gros plan et sur grand écran, leurs poses et mimiques. Une journaliste en voix off lance les questions. Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux se prêtent à ce jeu et endossent en alternance les personnages des candidats : les futurs présidents et ceux qui seront battus. Le public, friand de l’exercice, fouille dans sa mémoire ancienne ou pas, pour deviner qui a dit quoi et quand, parmi les sept débats qui ont eu lieu à ce jour. Mais souvent, nous ne savons plus à qui attribuer ces phrases qui, à la longue, produisent un certain ronron et l’étrange impression de déjà entendu.

Puisant dans ces paroles convenues, les réalisatrices se focalisent sur la notion de rassemblement: «Cet angle de « nation » s’est imposé à nous comme fil rouge. De l’idée de nationalisation dans la bouche de François Mitterrand en 197,,à celle d’identité nationale. Mais le mot n’est plus du tout porteur des mêmes valeurs.»Grâce à un effet de montage, les phrases des protagonistes apparaissent de plus en plus stéréotypées, dénuées de fondement idéologique presque équivalentes. Nous distinguons à peine, à la manière de parler plus ou moins littéraire, et aux petites phrases maintenant historiques, époques et candidats.

Les acteurs s’appliquent, non à singer leurs modèles, mais à réduire leurs phrases à des formules creuses qu’ils se lancent, parce qu’il leur faut bien participer au duel. Et ici, ils semblent se parodier eux-mêmes. Ces paroles langue de bois, prennent donc, entre les deux tours de ces présidentielles une autre résonance, qu’à la création de cette pièce au Festival d’automne 2018. Et nous reconnaissons, entre autres, les saillies, encore toutes fraîches, de Marine le Pen et d’Emmanuel Macron. Et après ce spectacle, tout en ayant bien ri, nous sortons aussi dépités qu’après un vrai débat. ..

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu au Centre Georges Pompidou , Place Georges-Pompidou, Paris (IV ème). T. : 01 44 78 12 33.

 

Les Autres de Rémi De Vos, mise en scène de Carole Thibaut et Rémi De Vos

 

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Les Autres de Rémi De Vos, mise en scène de Carole Thibaut et Rémi De Vos

Carole Thibaut, directrice du Théâtre des Îlets-Centre Dramatique National de Montluçon (Allier) et Rémi De Vos ont répondu à l’invitation du Conservatoire National. Ils ont imaginé une création sur place ce mois-ci pour les élèves de troisième année et jouée trois jours, puis reprise au Conservatoire à Paris. Cette série de courtes scènes a pour fil rouge les préoccupations de personnages qui ont moins de trente ans.

Cela commence avec un retard de treize minutes, sans que soit prononcée la moindre excuse. Inadmissible et pas très pédagogique! La ponctualité est une règle absolue et pas l’exception. Au milieu du plateau, une table ronde avec chaises en bois et et fauteuils en skaï rouge et noir années cinquante pour ceux qui jouent; les autres assis au fond, côté jardin et côté cour, attendent leur tour et apportent les accessoires. Un vieux truc brechtien passablement usé. Et pourquoi cette bagarre avec lumière blanche stroboscopique qu’on a vue partout au music-hall comme au théâtre, depuis au moins soixante ans

Ils s’appellent Julie, Thomas, Pauline, Damien… Certains en couple avec  un enfant et tous se retrouvent chez les uns ou les autres. Et ils parlent beaucoup, surtout au début, d’un émigré syrien qu’ils ont recueilli mais qui ne sort jamais de sa chambre: «Vous vouliez qu’il ait laissé ses problèmes en Syrie?» Et ils discutent, au cours d’un repas ou d’un verre, plaques tectoniques, La Bhagavad-Gita qui a une place importante dans la pensée religieuse hindouiste. Mais aussi régimes politiques, homophobie, P.M.A., philo et littérature avec l’amitié entre George Sand et Flaubert. Malgré leurs différences de pensée politique, l’une, baronne habitant un beau manoir et servie par une flopée de domestiques mais étant pour l’abolition des différends entre groupes sociaux. Et l’autre, pas très riche mais opposé aux lois sociales votées par la Commune… Rien de très passionnant et au bout d’une demi-heure, l’ennui pointe son nez. Dans la salle, les copains des jeunes acteurs rient souvent mais les autres spectateurs, beaucoup moins…

« Comme disait Thomas Bernhard, « les gens en théorie je les comprends, mais en pratique je ne peux pas les supporter.» Fort de cette maxime, Rémi De Vos a écrit une pièce qui, à la manière d’une ronde de personnages et de situations, explose le politiquement correct et les postures de tous bords, égratignant impitoyablement nos bien-pensances et éclairant avec un humour sans concession, les ambivalences de nos engagements. N’épargnant personne, l’auteur nous régale une nouvelle fois avec un sens unique du dialogue et de la comédie. À quelques semaines des élections présidentielles, voici de quoi se nettoyer les méninges! » Enfin dixit la note d’intention!

Mais sur le plateau, côté régalade, humour sans concession et nettoyage des méninges, il faudra repasser! Le texte, un poil laborieux, ne semble guère en accord avec les préoccupations des jeunes d’aujourd’hui que nous connaissons. Avec beaucoup d’énergie, les élèves de troisième année font ce qu’ils peuvent pour essayer de rendre crédibles les personnages peu convaincants d’un texte souvent caricatural et qui n’est pas du meilleur Rémi De Vos… Mais cela fait aussi partie du métier de jouer une pièce assez médiocre. Ici mission accomplie: rien à dire, même mal dirigés, ils font le boulot pendant… deux heures bien longues. Mais, à cause du retard, nous avons dû partir avant la fin et avons dû rater quelques minutes.

La mise en scène manque de rythme et quant à la direction d’acteurs, nous sommes restés sceptiques, alors que ces jeunes gens sympathiques -il faut tous les citer : Vincent Alexandre, Louis Battistelli, Théo Delezenne, Ryad Ferrad, Myriam Fichter, Yasmine Hadj Ali, Antoine Kobi, Samantha Le Bas, Agathe Mazouin, Basile Sommermeyer, Julie Tedesco, Zoé van Herck- ont de grandes qualités, notamment gestuelles. Comme cette jeune fille dans un étonnant solo dansé (au premier rang avec une canne sur la photo), ou d’interprétation, comme ce jeune homme ( juste derrière sa camarade sur cette même photo), aux airs de Philippe Noiret, son camarade au Cons… dans les années cinquante. Il dit remarquablement un long monologue face public.

Mais pourquoi diable, Remi De Vos et Carole Thibaut les font-ils tous si souvent crier et pourquoi -comme ailleurs, au Conservatoire National Supérieur (sic), la diction est parfois aux abonnées absents! La formidable acoustique de la salle n’est pas en cause mais le plateau nu, sans doute un peu. Ces élèves sont en toute fin de scolarité et nous attendons ici l’excellence dans un travail sur le texte d’un auteur contemporain ou classique, ici peu et mal dirigé. Bref, une soirée décevante…

 Philippe du Vignal

Présentation de travail vue le 21 avril, au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, 2 bis rue du Conservatoire, Paris (IX ème).

 

Trézène Mélodies, L’Histoire de Pèdre en chansons, d’après Jean Racine et Yannis Ritsos, mise en scène et musique de Cécile Garcia Fogel

Trézène Mélodies, L’Histoire de Phèdre en chansons, d’après Jean Racine et Yannis Ritsos, mise en scène et musique de Cécile Garcia Fogel

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Mélanie Menu et Cécile Garcia Fogel © Simon Gosselin

 Avec cette pièce en forme d’oratorio, la metteuse en scène tisse fragments de la célèbre tragédie classique, extraits du Mur dans le miroir et Phèdre du poète grec. L’action se passe à Trézène, dans le Péloponnèse: Phèdre se meurt d’amour pour son beau-fils Hippolyte. Quand on lui annonce la mort de son mari Thésée, parti combattre dans les Enfers, elle ose, sur les conseils de sa nourrice, la perfide Oenone, avouer sa flamme au jeune homme. Amoureux de la princesse captive Aricie, Hippolyte horrifié, la repousse. Thésée qui revient, trouvera son épouse pendue et accusant son fils de viol. Le Roi déchaîne alors le courroux des Dieux sur l’innocent garçon…

 Ce court spectacle nous fait revivre les moments-clefs de la tragédie dans l’intimité des personnages. Nous retrouvons avec plaisir la langue musicale de Racine jusqu’au magnifique récit de la mort d’Hippolyte par Théramène qui clôt la pièce: «À peine, nous sortions des portes de Trézène, /Il était sur son char; ses gardes affligés/ Imitaient son silence, autour de lui rangés / Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes… » Les textes de Yannis Ritsos font planer, entre les épisodes, un climat délétère. Avec une tonalité contemporaine il plonge dans le quotidien tourmenté de l’héroïne enfermée chez elle: «Cette maison est remplie de ton ombre. La maison est un corps – je le touche, il me touche, se colle à ̀ moi, la nuit surtout. Les flammes des lampes me lèchent les cuisses, les flancs, leur lave me brûle, me rafraîchit, me désigne. »

 La pièce est entièrement chantée. La musique, assez monocorde et répétitive, laisse entendre la fluidité des alexandrins, les lamentations et les plaintes des héros et se durcit pour faire sonner la prosodie heurtée et sensuelle de Yannis Ritsos. Elle se teinte d’accents empruntant aux âpres mélodies méditerranéennes et au rebetiko des anarchistes grecs. A la guitare sèche ou électrique, Ivan Quintero, qui signe les arrangements, impulse un rythme au chant de Cécile Garcia Fogel (Phèdre et Théramène) et Mélanie Menu (Aricie, Oenone, Aricie, Hyppolite). Elles monologuent, dialoguent ou entrelacent leurs voix avec simplicité, sans chercher la performance.

 Même simplicité dans la scénographie de Caroline Mexme : poteries, amphores, sable noir répandu pour circonscrire des aires de jeu. Un amas de chaises, sièges des personnages absents… Un dispositif léger et facile à implanter en tout lieu. Un beau concentré de Phèdre, qui, en à peine une heure, nous emporte avec émotion aux portes de Trézène…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 30 avril, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème) T. : 01 45 45 49 77

 Le Mur dans le miroir anthologie de poèmes de Yannis Ritsos, traduction de Dominique Grandmont, Gallimard, collection Poésie.

Phèdre, traduction d’Anne Personnaz, Erosonyx éditions. 

 

Séquence Danse Paris: Simple, chorégraphie d’Ayelen Parolin

Séquence Danse Paris

Simplechorégraphie d’Ayelen Parolin

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©François Declercq

 La chorégraphe argentine, artiste associée au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, aime les ambiances colorées. Sur un fond de scène arc-en-ciel, le sol blanc fortement éclairé fait ressortir les juste-au-corps bariolés des trois interprètes. Sympathiques idiots, ils cherchent leurs phrases dansées, comme on cherche ses mots. Un langage bégayant d’abord où chacun propose son petit geste, isolément, puis découvre celui de l’autre et essaye de s’y associer ou de le contredire..

 La scène devient un terrain de jeu où ces trois bonshommes un peu simplets s’amusent et montrent à leurs copains de nouvelles bêtises à faire. Ils singent souvent la grammaire de la danse classique ou contemporaine mais avec une maladresse calculée. Pour le plus grand plaisir d’une assistance rieuse. «Si je désire aujourd’hui aller vers une forme de simplicité, dit Ayelin Parolin, c’est pour chercher à agir sans prétention, sans calcul et me débarrasser de la notion de sérieux, en touchant à quelque chose de l’ordre de l’enfance, une naïveté absolue… »

 Elle a confié cette recherche à Baptiste Cazaux, Piet Defrancq, Daan Jaartsveld, qui avaient déjà dansé dans WEG (2019), une pièce fondée aussi sur des jeux enfantins et récemment présentée au Théâtre National de Chaillot. Pas de pianiste ici pour les accompagner, comme dans WEG ou Autoctnos ll  créé à June Events 2018 (voir Le Théâtre du Blog). Les interprètes tirent les sons de leurs corps: martèlement de pieds dans un concours de rythmes, petits cris, chantonnements, coups de bâtons et de planches ramassés en bordure  de plateau. Après avoir expérimenté leurs ressources de bruitages, ils vont, dans la dernière partie, former un orchestre de tambours et cymbales…Trois imbéciles heureux de leurs trouvailles et semant une belle pagaille.

 Jouant avec les couleurs des costumes et le décor de Marie Szersnovicz, Laurence Halloy a créé  des balances de lumière franches : blanche, rouge, jaune, parfois jusqu’à l’ultra-violet… Cette pièce, fondée sur des ressorts comiques: répétitions, maladresses, gags faciles, reste drôle pendant cinquante minutes et déclenche même des crises de fou rire dans le public venu nombreux à ce festival. « 

 Ayelin Parolin, en travaillant à partir de la naïveté, de l’idiotie, a su créer une gestuelle libre et spontanée. «Une nouvelle approche que je voudrais ici approfondir, dit-elle, comme impulsion d’écriture d’une danse à la fois pleine de frictions, métissages inappropriés, piratages incessants et d’une légèreté inoffensive.» De quoi séduire les programmateurs…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 20 avril au CENTQUATRE, 5 rue Curial, Paris (XIX ème). T. : 01 53 35 50 00.

 

 

Ils nous ont oubliés, d’après La Plâtrière de Thomas Bernhard, mise en scène de Séverine Chavrier

Ils nous ont oubliés, d’après La Plâtrière de Thomas Bernhard, mise en scène de Séverine Chavrier

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© Christophe Raynaud de Lage

Un meurtre a eu lieu à la Plâtrière, une sinistre friche industrielle dans une carrière de gypse envahie par la nature, mais habitée par un couple soudé par la haine:«Le mot haine est peut-être trop fort, dit Séverine Chavrier, c’est plutôt un endroit enkysté par la dépendance.» avec «un fou victime d’une infirme, une infirme victime d’un fou», selon un personnage du roman.

Une scène de crime comme au cinéma avec une ronde de nuit dans le forêt où nous voyons des silhouettes munies de lampes-torches qui balaient un espace blanchâtre couvert de neige (et/ou de plâtre)… Des caméras explorent le domaine et projettent sur plusieurs plans et en différents formats, les images captées. Des personnages rustiques pénètrent dans un sordide cabanon au fond des bois où pullulent pigeons et corbeaux… Un sapin de Noël clignote encore.  Ils racontent, autour d’un schnaps, comment Konrad a tué sa femme infirme et le long cheminement du couple jusqu’au drame. Des visages apparaissent en gros plan, tavelés et déformés par des masques, Ils sont la transposition des nombreux témoins qui, dans le quatrième roman de Thomas Bernard, confient leur version des faits à un narrateur anonyme: des voisins, des ouvriers, un architecte ou une aide-soignante… qui ont reçu les confidences du couple. Leurs paroles, enchâssées dans le long récit touffu du roman, délivré d’un seul tenant, deviennent  ici les intrus anonymes de ce lieu en déshérence.

La Plâtrière a ici un rôle central. Louise Sari a imaginé de vastes extérieurs plantés de sapins, parsemés de refuges forestiers, peuplés animaux sauvages et une habitation qui tombe en ruine. Des travaux sans fin ont lieu, mais de démolition? La caméra démultiplie les espaces: couloirs, sous-sol, grenier  de ce bunker labyrinthique …. Des images dont nous nous souviendrons longtemps.

Le couple, enfermé dans cette vaste prison, après avoir «fait barricader toutes les portes, verrouiller toutes les fenêtres», cache des armes dans presque toutes les pièces car l’isolement attire les rôdeurs. Konrad (Laurent Papot) a besoin d’une paix absolue pour écrire son Essai sur l’ouïe. Depuis cinq ans qu’il s’y échine, il n’arrive à rien, dérangé par les caprices d’une épouse invalide (Marijke Pinoy) et par l’intrusion de visiteurs. A l’affût des bruits perçant le silence, il a une oreille aiguisée qui perçoit tout. Il torture sa femme avec des expériences acoustiques car ses travaux portent sur comment parler de l’audition. Parler de son écoute, mission impossible comme l’écrit Peter Szendy: «Je m’interroge, peut-on faire écouter une écoute? Puis-je transmettre mon écoute singulière? Cela me paraît tellement improbable.».

Le travail sonore rythme tout le spectacle. Essentiel pour Séverine Chavrier, pianiste de formation. Pour créer des effets d‘hyperacousie, le volume du son est amplifié à la limite de la tolérance: portes qui claquent, coups de feu, cris stridents, scies vrillant les tympans… Des bruits rendus par le percussionniste Florian Satche. De sa batterie, le compositeur tire grondements, craquements, explosions, en explorant toutes les nuances de timbres et sonorités et il devient l’un des visiteurs de la Plâtrière. Mais, au-delà de la partition, tout ici résonne: murs, pas et voix. Il y a de l’écho dans cette campagne désertée… «Au départ, dit Séverine Chavrier, je voulais appeler le spectacle On frappe, (comme Konrad passe son temps à le dire).» 

L’ impuissance de Konrad à écrire, conjuguée à la frustration de sa femme, fait de leur quotidien un enfer. Tout devient sujet de tension, jusqu’à leurs lectures. Thomas Bernhard en profite pour égratigner le romantisme idyllique d’Henri d’Ofterdingen de Novalis, représentatif de l’univers désuet de Madame Konrad. Son époux lit L’Entraide de Pierre Kropotkine, traité anti-darwinien sur l’entraide des espèces. Mais les antagonismes du couple viennent de plus loin: pendant vingt ans, ils ont voyagé pour faire plaisir à Madame… Des souvenirs qui se réduisent à quelques cartes postales. Puis ils se sont confinés à la Plâtrière, pour que Konrad puisse écrire  et cela contre le gré de sa femme. En situation de précarité, Konrad doit vendre en cachette le mobilier du ménage. On voit leur appartement se vider peu à peu et leurs meubles se délabrer. Mais il dit toujours : «Entre la société et mon traité, je choisis mon traité. » Et «Entre ma femme et mon traité, je choisis mon traité. » Sacrifice pour le moins stérile car il n’écrira pas une ligne pendant cinq ans. Une impasse avec la mort pour seule issue. Nous reconnaissons ici l’immobilisme des personnages à la Thomas Bernhard, le retour du même qui s’opère dans le ressassement et une lente dégradation.

Séverine Chavrier emploie les grands moyens pour rendre cette atmosphère délétère. La vidéo de Quentin Vigier, omniprésente, nous enveloppe, voire envahit l’espace au point de faire disparaître le jeu en direct. Nous sommes comme noyés dans les images et frustrés de véritables scènes théâtrales. Malgré une belle maîtrise de l’image et du son, il y a, dans cette plongée sensorielle et onirique à la Plâtrière, des redites et le temps parait long. Le décor exige de nombreux aménagements entre les trois parties du spectacle et donc des pauses. Et nous perdons alors l’intensité du récit, écrit en d’une seule traite par Thomas Bernard. Nous aimerions plus de concision, surtout dans la deuxième partie.

Malgré ces réserves, ce spectacle en forme de cauchemar est une réussite, grâce à la beauté du décor, l’univers sonore, l’invention des comédiens et à la présence insolite d’inquiétants personnages, répliqués en pantins grandeur nature: «Ils participent d’une atmosphère onirique, dit la metteuse en scène et convoquent les mémoires des ouvriers licenciés de La Plâtrière. On y traîne, on s’y drogue.» Les oiseaux, entraînés par Tristan Plot, contribuent à cette ambiance de terreur diffuse  à la Shining, de Stanley Kubrick. La neige, le gel, le froid,  la campagne où le chasse-neige ne passe plus et où le boulanger s’est pendu, les territoires périphériques de ces oubliés, nous parlent ici, bien au-delà du contexte autrichien du roman. 

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 27 avril, Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 Du 2 au 14 juin, Théâtre national de Strasbourg.

Les 8 et 9 juillet, Teatro Nacional São João, Porto, Portugal.

Tournée 2022-2023 : Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie. ; Théâtre de Liège – Belgique ; Théâtre Bonlieu Scène nationale – Annecy CDN. ; Théâtre Orléans/Centre – Val de Loire ; TNP Centre Dramatique National de Villeurbanne, MC2 Scène Nationale de Grenoble…

Klein, d’après la conférence d’Yves Klein à la Sorbonne, conception d’Olivia Grandville

Klein, d’après la conférence d’Yves Klein à la Sorbonne, conception d’Olivia Grandville

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© La Spirale de Caroline

 Depuis le Cabaret Discrépant (2011), inspiré de textes du poète lettriste Isidore Isou au Théâtre de la Colline et le bouillonnant Combat de carnaval et Carême, d’après le tableau de Pieter Brueghel l’Ancien en 2017 (voir Le Théâtre du Blog), la chorégraphe n’a cessé de diversifier ses créations. Elle en présente trois à la MC 93 de Bobigny, avant de regagner le Centre Chorégraphique National de la Rochelle dont elle a pris la direction. Elle veut faire de cette Maison, rebaptisée Mille Plateaux, un «Théâtre d’Opération chorégraphique transdisciplinaire et transculturel».

Klein est à l’image de ses audaces artistiques. Sur le plateau vide et sous des lumières bleues de plus en plus intenses, Iris Clert (Olivia Grandville), galériste et égérie des avant-gardes de l’époque, présente Yves Klein: «Je dois avouer quand j’ai vu pour la première fois ses tableaux, j’ai été sidérée. J’ai voulu d’abord penser à un énorme canular.» Après une brève biographie, elle laisse la parole à Manuel Vallade, un Yves Klein aérien et volubile. Guidé, comme elle, à l’oreillette, il entend en direct la voix de son modèle, enregistrée lors de sa conférence. Un troisième intervenant participait à cet événement, l’architecte allemand Werner Ruhnau (ici, le compositeur Benoît de Villeneuve). Yves Klein conçut avec lui ses Architectures de l’air, cœur de son allocution L’Evolution de l’art vers l’immatériel. Ils imaginaient de vastes constructions au toit maintenu en lévitation par de l’air pulsé: dans ce paradis, l’homme, libéré des aléas climatiques et de la pesanteur deviendrait un rêveur éveillé…

 Auparavant, le peintre revient sur son travail et ses recherches, comme dans une récente exposition à Anvers où il ne montrait rien. Cela l’amena à imaginer un Centre de la sensibilité, où Jean Tinguely serait professeur de sculpture et Pierre Henry, le compositeur-phare. Il parle aussi longuement de son choix du bleu monochrome, couleur de l’immatériel et explique que des couleurs juxtaposées se contredisent, qu’un pigment ne doit pas être terni par un liant, et que, dans la société, le liant, c’est l’argent… Ce bleu pur et solitaire, celui du ciel et de la mer, c’est l’azur qui le hante et l’aspire.

 Ponctués par des applaudissements et des rires enregistrés (ceux du public d’alors ou d’une boîte à rire ?), les mots du peintre se bousculent et il passe d’un thème à l’autre, comme si, en juin 1959, cet homme pressé de tout dire, pressentait sa disparition trois ans plus tard après une crise cardiaque/ Il avait trente-quatre ans ! Cet exposé gonflé d’un désir enfantin de toute puissance, nous amuse et parfois nous passe un peu au-dessus de la tête, comme ce fut sans doute le cas pour l’aréopage venu assister à cet événement mondain.

 Mais Olivia Grandville a invité deux judokas à rythmer de leurs passes harmonieuses le monologue de l’acteur-conférencier. Rappelons que le peintre fut, entre autres, quatrième dan de judo. L’envol des corps et leur chute sonore amplifiée donnent un certain relief à cette allocution disparate. Nous entendons aussi Symphonie monoton, une singulière composition d’Yves Klein avec un seul accord en continu : un ré majeur répété pendant vingt minutes… Transposée ici par Benoît de Villeneuve qui a conçu l’environnement sonore du spectacle, cette musique planante, conjuguée aux éclairages bleutés intenses, donne au spectacle une dimension sensorielle et nous emporte dans un rêve éveillé. Nous nous évadons dans le bleu…

 Certains resteront à la porte de cette œuvre conceptuelle à l’instar de la peinture d’Yves Klein mais Olivia Grandville apporte une réponse  théâtrale, plastique et musicale, à l’aridité et à l’abstraction des propos de cet artiste. Elle nous restitue aussi l’esprit d’utopie qui animait celui dont on ne connaît plus aujourd’hui que les empreintes de corps et d’objets trempés dans du bleu. Et Volare, une chanson de Domenico Modugno…

 Mireille Davidovici

Spectacle créé dans le cadre du programme New Settings de la fondation Hermès, vu le 13 avril, à la MC 93, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis) T. : 01 41 60 72 72.

La Guerre des pauvres, d’après Eric Vuillard, conception d’Olivia Grandville, du 15 au 17 avril.

 La conférence d’Yves Klein est publiée aux éditions Allia.

 

Nina et les Managers de Catherine Benhamou, mise en scène de Ghislaine Beaudout

Nina et les managers de Catherine Benhamou, mise en scène de Ghislaine Beaudout

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© Joseph Banderet

 Cela se passe dans un lieu parisien tenu par une coopérative d’associations. Un petit théâtre jouxte une galerie d’art et à l’étage, des ateliers et espaces de résidences pour peintres, sculpteurs, graphistes… Nina dont le prénom fait référence au personnage d’Anton Tchekhov, est une Mouette du XXI ème siècle qui, dans l’espoir d’un rôle au théâtre, va se prendre les ailes dans les rets du «management» moderne. Embauchée pour entraîner un groupe à trouver des méthodes de travail plus performantes face à la crise, elle va, d’improvisations en jeux de rôles, pousser ces salariés-modèles à des solutions extrêmes, voire absurdes. Qui manipule qui, de l’actrice, de la direction, des sous-fifres ou des actionnaires ?

La scénographie de Clara Georges Sartorio évoque le monde complexe de l’entreprise: Nina s’enfonce dans un labyrinthe de châssis coulissants délimitant un espace à géométrie variable, avec ballet de meubles de bureau à usages multiples. En arrière-plan, un écran où seront projetées les séances du programme Top manager orchestré par Grégoire, le directeur (Renaud Danner), Léa, son assistante (Violaine Fumeau) et Nina (Adèle Jayle). Xavier, un manager adjoint (Adrien Michaud) servira la soupe à l’entreprise et sera le cocu de la farce qui, de fil en aiguille, vire au cauchemar.
Au départ, la vie presque stéréotypée d’une entreprise, en forme de comédie légère avec des personnages réduits à leur fonction. Puis, au fur et à mesure, face à la crise économique, l’équipe de direction se lance dans un combat forcené : ce sera à la guerre comme à la guerre, il faudra résister à la tempête, survivre au tsunami, et tant pis, si les plus faibles restent sur le carreau… Les relations entre protagonistes font apparaître des tensions internes: le couple de directeurs Léa-Grégoire se fissure, Xavier, employé- modèle et mouton docile du troupeau qui se prend pour un loup, finira par craquer…

Catherine Benhamou n’épargne personne et ses mots cognent juste: elle parle d’un monde qu’elle connaît pour y avoir pénétré. Une expérience qu’elle a vécue : « Nous étions quatre comédiens-formateurs et nous devions faire improviser les managers de l’entreprise sur le thème: Manager dans l’incertitude ou Gouverner dans la tempête. Un programme avec vaste plan de licenciement planant sur les salariés. Dans une inquiétude palpable, même si chacun se prêtait docilement au jeu .» Et ici derrière ce programme Top manager, se cache un «plan social» massif!

 Comme l’autrice, Nina porte une regard critique sur les pratiques managériales tout en participant elle-même au piège. Mais la fiction dépasse la réalité et Catherine Benhamou nous emporte dans un univers absurde. Sa mise en scène précise s’accompagne d’une création sonore discrète et pertinente : Vincent Guiot a su créer une musique électro-acoustique grinçante qui nous entraîne dans un monde inquiétant, peuplé de victimes consentantes: «Une logique de destruction est à l’œuvre, coproduite par ceux-là même qui en seront les première victimes», écrit le sociologue Vincent de Gaulejac dans Travail, les raisons d’être de la colère. A sa façon, avec humour et élégance, cette comédie joue les lanceurs d’alerte.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 25 avril, 100 Ecs Établissement Culturel Solidaire, 100 rue de Charenton, Paris (XI ème). T. : 01 46 28 80 94.

 

Sizwe Banzi is dead d’Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona, traduction et mise en scène de Jean-Michel Vier

 

Sizwe Banzi is dead d’Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona, traduction et mise en scène de Jean-Michel Vier

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© Daniel Manoury

 Écrite en 1972, en plein apartheid, la pièce, d’abord interdite en Afrique du Sud, a ensuite fait le tour du monde. Son auteur a élaboré cette tragi-comédie sur la condition des Noirs dans son pays, en collaboration avec ses acteurs : John Kani et Winston Ntshona : «J’en suis aussi fier, dit-il, que de tout ce que j’ai déjà pu faire. Dans les moments-clés, c’est une célébration de la vie très joyeuse et merveilleuse. » Connue en France par la mise en scène de Peter Brook il y a quinze ans, la pièce a été peu jouée dans l’hexagone. Jean-Michel Vier, acteur et fondateur de la compagnie Liba Théâtre avec Marie-Hélène Jamet, reprend le flambeau et c’est sa douzième création.

 La pièce n’a pas pris une ride, au contraire. La vitalité de l’écriture nous saisit d’entrée: à New Brighton, township de Port Elisabeth (Province du Cap), un certain Styles nous raconte comment il est devenu photographe. Refusant de vendre sa force de travail aux Blancs pour un salaire de misère et d’être un « foutu singe dans un cirque», il a construit son studio à la force du poignet. Sur la pellicule, il veut «fixer les rêves et les espoirs des gens». Ce monologue, riche en images et en clins d’œil, est un numéro de comédien accrocheur qui a séduit le public populaire de l’époque. Ce que fait très bien Jean-Louis Garçon quand Sizwe Banzi (Cyril Gueï) entre chez le photographe, costumé de neuf et qui va poser pour un instantané…

Dans une deuxième partie qui s’avère être une sorte de flash-back, le ton change et Sizwe Banzi est dans une situation dramatique, face à Buntu aussi incarné par Jean-Louis Garçon. Grâce à un concours de circonstances, ce personnage malin et débrouillard, va conseiller à Sizwe d’endosser l’identité d’un homme mort: il devra renoncer à son nom pour vivre décemment. Il lui faudra savoir ruser, accepter de devenir le fantôme d’un autre. Et être un numéro sur le passe que tout Noir doit tenir à jour, un permis de circulation et de séjour. Reste à expliquer à sa femme et à ses quatre enfants pourquoi Sizwe Banzi est mort. Buntu ou Styles, incarnés par Jean-Louis Garçon, ont des stratégies de survie face au pouvoir blanc : résistance passive, voire marronnage à la manière de ses ancêtres esclaves. Sizwe Banzi, lui, s’interroge naïvement sur son humanité confisquée et ne se laissera convaincre qu’à contrecœur. « Le problème, dit-il, c’est d’être un homme dans ce monde. »

 Athol Fugard allie l’art africain du conteur et la tradition du théâtre occidental. «C’est un texte créé avec les acteurs et l’acteur y est au centre », dit le metteur en scène qui dirige ses comédiens selon les registres de la pièce: intime, comique ou tragique. Il use souvent (parfois trop) de l’adresse au public, dans l’esprit militant d’une œuvre écrite pour éveiller les consciences. Après une première partie dans le style bateleur, les comédiens prennent la fable et ses personnages à bras-le-corps. Nous partageons l’aspiration de ces hommes à la dignité et les suivons dans la «chambre forte des rêves», comme Styles nomme son studio-photo. Ces damnés de la Terre transmettent une note d’espoir. «Vous pouvez me mettre en prison, disait Nelson Mandela, vous ne ferez pas de moi un prisonnier ».

Mireille Davidovici

Jusqu’au 26 avril,Théâtre de Belleville, Passage Piver, (Paris XI ème). T. : 01 48 06 72 34 16.

Le 14 mai, La Courée, Collégien (Seine-et-Marne).

Le 11 octobre, Théâtre de Villeneuve Saint-Georges (Val-de-Marne).

Du 7 au 12 novembre, Théâtre Dunois, Paris (XIII ème).

 

 

Savannah Bay de Marguerite Duras, mise en scène de Gérard Elbaz

Savannah Bay de Marguerite Duras, mise en scène de Gérard Elbaz

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© Patricia Quentin

 La célèbre autrice écrit cette pièce en 1983 pour Madeleine Renaud et elle la mettra en scène la même année, au Théâtre du Rond-Point à Paris, dans un décor de Roberto Plate et les costumes d’Yves Saint Laurent. Ce dialogue mettait en présence Madeleine (Madeleine Renaud,) face à une Jeune Femme (Bulle Ogier). «J’entendais la musique de Savannah Bay dit Gérard Elbaz en  mettant en scène Le Square en 2019.»  Dans le Square, deux inconnus se rencontrent, le temps d’une conversion dans un jardin public. Une jeune femme dont en apprendra qu’elle est en fait domestique chez des bourgeois et un homme plus âgé, qu’elle, un voyageur de commerce, très seul et sans autre attache que sa petite valise. Deux faces d’une même pauvreté. (voir le Le Théâtre du Blog).

 Pour Savannah BayGérard Elbaz a réuni les mêmes excellents interprètes mais dans une scénographie différente. Les personnages s’effacent pour laisser la place à une parole en acte. Campés sur un carré blanc au milieu du plateau fortement éclairé, ils n’en bougeront plus ou presque. Une chanson résonne: «C’est fou ce que j’peux t’aimer… ». Tout le monde aura reconnu l’air et les paroles – qui étaient le titre initial de la pièce- et la voix d’Edith Piaf. Mais pas Madeleine  (jouée ici par Stéphane Valensi). La vieille femme a la mémoire qui flanche. La Jeune femme (Martine Thinières), sa petite fille peut-être, apprendra-t-on au fil du dialogue, dit venir chaque jour et lui demande de lui raconter une histoire, toujours la même : une histoire d’amour et de mort dont chez elle les souvenirs s’effilochent. Cela s’est passé dans un pays jamais nommé – juste évoqué par le titre de la pièce – pendant l’été, au bord de la mer et il y a une grande pierre blanche léchée par les vagues et le vent. Une jeune fille y va chaque jour en nageant. Un homme l’aperçoit et l’appelle. L’amour entre eux est immédiat, total.

 La Jeune Femme arrache petit à petit des détails à Madeleine. La vieille actrice confond cette histoire avec celles qu’elle a pu jouer en d’autres temps. Les personnages, bientôt, ne parleront plus qu’au conditionnel… Il est question d’un jour gris, d’une mort… Madeleine se souvient, par bribes, de la naissance d’une petite fille, puis une nuit, d’un suicide dans les marécages… Trop d’amour pour continuer à vivre. Mais dans sa tête, tout se mélange: la réalité, la fiction, les années, les gens…

Au théâtre, pour Marguerite Duras, «le jeu enlève au texte (…) ». «On subit la gesticulation théâtrale, on ne ressent jamais l’écriture, d’où elle vient.» Elle voulait : «un autre théâtre, le théâtre de la voix. » Et Gérard Elbaz a conçu sa mise en scène dans cet esprit, en demandant à ses interprètes d’éliminer tous les parasites gestuels et de plonger dans le texte, sans rien d’autre. En confiant le rôle de Madeleine à un homme, il désincarne le personnage qui devient ainsi une présence vocale évanescente dans un visage neutre et figé tel un masque. Tout ici est parlé sans être joué, comme le souhaitait l’autrice: «On en passe totalement par le langage. »

Pour cette mise en scène radicale, un décor non figuratif et pertinent d’Emma Depoid et une direction d’acteurs précise. Dans cet espace non réaliste, les personnages traversent plusieurs lieux de la mémoire comme le flux et reflux d’une mer épaisse, écrasée de chaleur, brûlante d’un amour fou, devenu mortel par excès. On ressent les moindres mouvements d’une écriture durassienne, portée à son haut degré de ressassement par des personnages en quête de mémoire. Une belle fidélité à l’esprit de cette langue palimpseste et musicale. Un peu moins à sa sensualité, qu’on pouvait attendre dans la touffeur tropicale du paysage maritime. Et certains spectateurs, d’esprit moins littéraires, auront peut-être du mal à se laisser entrainer dans ces flots de mots désincarnés et resteront à la porte de la pièce, malgré la justesse des comédiens et la rigueur du travail et l’émotion qu’ils transmettent. 

Joués à la suite l’un de l‘autre, Le Square, premier texte dialogué de l’autrice (1956) et Savannah Bay, sa dernière pièce, retracent l’archéologie de son écriture. Au fil de son œuvre, elle creuse, jusqu’à l’obsession, les points de douleur liés à l’enfance, à l’amour et à la mort : «Tu m’as dit : La douleur se propose comme une solution à la douleur, comme un deuxième amour », dit la Jeune Femme. A propos de sa mise en scène de Savannah Bay, Marguerite Duras confia au critique Gilles Costaz: «Je pense que c’est une pièce sans personnage. Je donne certaines propositions. (…) Mon rôle est ici de rendre compte de ce qu’est un amour.»

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 17 avril, Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris ( XVIII ème). T. : 01 46 06 08 05.

 

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