Dialogue n° 2 d’Aurélia Ivan

Nouvelles Zébrures :

Dialogue n° 2 d’Aurélia Ivan 

ob_365fe9_visuelCette manifestation, organisée par la Maison des auteurs des Francophonies en Limousin, invite à entendre chaque printemps, des écrivains de langue française avec des mises en voix de textes émanant du comité de lecture. Ont été aussi révélés ici les préparatifs de ce festival automnal avec la présentation de projets en cours.

Nous avons pu ainsi assister aux Dialogues d’Aurélia Ivan, carnets d’écriture destinés à préparer une pièce qu’elle créera la saison prochaine. L’artiste et metteuse en scène s’est penchée sur la situation des familles de Roms en France et en Europe. Ce qui implique des interrogations fondamentales sur l’altérité, comme donnée culturelle, sociologique, philosophique mais aussi, et avant tout, politique. Aujourdhui  est le titre de cette réalisation future sur la question : comment habitons-nous le monde ? Aurélia Ivan a donc mené une enquête auprès de sociologues, élus, juristes, historiens, associations en charge de missions Roms.

 Dans Dialogue 1, la metteuse en scène s’était appuyée sur un livre collégial, coordonné par Eric Fassin, Roms et riverains/une politique municipale de la race. Avec ce sociologue, elle a orchestré une lecture à deux voix où les dimensions politiques, sociologiques et philosophiques se répondaient. Devant le public de la Maison des Métallos, elle poursuit et approfondit la démarche de son projet. Et posément, nous en détaille les étapes. Dans un premier temps, elle a exploré les aspects juridiques : droit de séjour, conditions d’expulsion, etc. Elle lit des extraits de documents placés sur une grande table, avec une description des lieux habités par les Roms, à la marge, aux confins. Relégués pour devenir invisibles! La société, dans la guerre qu’elle mène contre la pauvreté, faute d’arriver à l’éradiquer, veut la cacher. Or les Roms, les plus pauvres des pauvres, sont stigmatisés comme l’Autre par excellence: étrangers délinquants, dangereux… Déshumanisés, car culturellement différents.

Cette fois, Aurélia Ivan s’appuie sur le travail de Jeremy Gravayat qui prépare un documentaire, Atlas (titre provisoire) sur le « devenir habitant ». Pour ce faire, il collecte des récits oraux,et va à la recherche d’expériences passées et présentes du logement en banlieue. « Une histoire intime et collective de la vie des grands ensembles, mais aussi de leurs entours : les  bidonvilles d’hier et d’aujourd’hui, les cités de transit ou les campements. »

Quelles sont les politiques publiques menées en direction de ces populations (du point de vue local, étatique et européen) ? Le cinéaste lit quelques documents et montre des photos qu’il a faites, lors d’une immersion dans un campement Rom, et la jeune femme appelle à la barre trois témoins. Chacun doit réagir, à chaud, à des textes et à des photos qu’ils découvrent en direct. Philippe  Bouyssou, maire d’Ivry-sur-Seine, évoque les campements Roms dans sa commune, avec les problèmes sanitaires que cela implique. Et les difficultés qu’il a, pour leur offrir des hébergements et scolariser leurs enfants. Des modes de vie et de survie qui rencontrent la méfiance, voire l’hostilité du voisinage… »Il faut penser autrement l’habitat pour les plus démunis », dit Pascale Geoffroy, une architecte, et à l’intérieur d’abris transformés en maison, la décoration est en devenir ». Elle a constaté que, contrairement aux normes qu’on nous a mis dans le tête, une autre façon d’habiter peut s’inventer dans les campements, avec auto-régulation du partage de l’espace public et habitat évolutif…

Judith Balso, écrivaine et philosophe, rappelle qu’aujourd’hui des millions de déplacés vivent en dehors de la sphère du travail, sans droit de cité et qu’il est urgent de penser autrement que par normes et quotas:  » Les voisins n’en veulent pas, parce que les Etats n’en veulent pas.(…) Notre pensée est malade. (…) Nous avons besoin de lieux nouveaux, instituant de nouveaux principes pour accueillir les migrants. »

Ces différents points de vue montrent la complexité du sujet qui ne saurait se réduire à une simple agitation médiatique ou politico-électorale. Cette séance exploratoire nous renvoie à nos propres interrogations, et aura peut-être contribué à changer notre appréhension d’une réalité douloureuse. Et nous verrons bientôt dans quelle architecture, la metteuse en scène donnera forme à tous ces matériaux. Donc à suivre…

Mireille Davidovici

Rencontre à la Maison des Métallos, rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris, le 12 mars.

Roms et riverains/une politique municipale de la race  est publié aux éditions de la Fabrique

 


Archives pour la catégorie critique

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène de Laurent Delvert

Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

Paul de Musset qui lut ce Proverbe à Venise en 1845, écrit dans Biographie : «Je reconnaissais, d’ailleurs, les personnages. Celui du Comte était si ressemblant, que de loin, je voyais mon frère prenant son chapeau à chaque coup de sonnette, laissant la porte entr’ouverte, et ne pouvant se décider à rester ni à sortir…» Dans la réalité, la marquise resta veuve et le poète s’en alla… en fermant la porte. Mais ici à, la fin, la porte close signifie l’aboutissement initiatique amoureux.

Cette pièce d’une genre littéraire et scénique mondain fut d’abord publiée dans La Revue des Deux Mondes en 1845, puis créée à la Comédie-Française et enfin éditée dans Comédies et Proverbes d’Alfred de Musset. Un Comte se rend chez une Marquise qui « reçoit » dans son salon chaque semaine, par un après-midi d’hiver. Or, hasard heureux…ou habilement préparé: au lieu d’être l’un, parmi d’autres, des habitués, c’est le seul visiteur à se présenter chez la dame, un jour de mauvais temps. Conversation badine, joute verbale à la fois ludique et tendue à l’extrême, confrontation du désir implicite des personnages, acquiescements et refus volatiles, la pièce s’achève en effet sur une porte qui se ferme, mais… avec les fiançailles des amants et leur mariage en perspective.

Pour Laurent Delvert, la pièce apporte un éclairage facétieux sur une reconversion à l’amour dans l’abandon fragile de soi pour se livrer en entier. Ce petit drame intérieur qui oscille entre légèreté et gravité, tend à saisir ce «moment amoureux du temps suspendu». La teneur grave mais aussi malicieuse de la pièce évolue, les minutes passant, selon un mélange instinctif de cœur et d’esprit, entre humour et fantaisie, selon un parler spontané aux mots délicats et aux élans furtifs.

La Marquise taquine le Comte et le mène à sa propre reconnaissance, pour qu’enfin, lucide et sincère, il trouve le chemin libératoire d’une existence nouvelle. Un joli traitement du motif amoureux : à la lassitude du Comte qui reproche à la Marquise de traquer le neuf contre la banalité de ce qu’elle nomme des «refrains», répond la présence de la Vénus de Milo installée dans le salon: «C’est aussi toujours la même chose; en est-elle moins belle, s’il vous plaît ? Si vous ressemblez à votre grand-mère, est-ce que vous en êtes moins jolie ? »

La Marquise, dame bien née et artiste bobo d’aujourd’hui, malaxe de l’argile pour donner forme à une sculpture aboutie : «Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, cela ne l’ennuie pas du tout…» dit le Comte qui se moque de celle qui ne veut pas entendre parler d’amour, alors qu’elle a des vêtements séduisants  avec des dentelles…

Le jeu atemporel des discours amoureux jamais ne passe de mode. Christian Gonon et Jennifer Decker se plient fidèlement à l’exercice, en connaisseurs avertis de l’âme, et de sa petite musique…

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Pyramide inversée du Louvre, Paris 1er, jusqu’au 7 mai. T. : 01 44 58 98 58

 

 

Mon Coeur

 

Mon Cœur-Autour de l’affaire du Médiator, texte et mise en scène de Pauline Bureau

Photo de répétition crédit Pierre Grosbois.

Photo de répétition crédit Pierre Grosbois.

Cette auteure et metteuse en scène a voulu écrire un spectacle dont l’histoire d’aujourd’hui résonne fort en elle. Et raconter en même temps la vie quotidienne de tout un chacun, avec ses histoires parfois insoutenables. Autour de la scandaleuse affaire du Médiator, médicament commercialisé dès 1976 et retiré du marché en 2009, dont les résonances n’en finissent pas : 1.300 patients décédés et 3.100 hospitalisés selon les chiffres de l’Inserm…

Le Médiator était prescrit d’abord pour les cas de diabète, et comme coupe-faim à celles qui voulaient, sans trop d’astreintes, garder leur ligne. Entre légèreté des praticiens et âpreté au gain des laboratoires pharmaceutiques Servier, l’affaire a connu une renommée mortifère, avec l’image d’une traînée sanglante de morts innocents. Elle interroge nos politiques de santé, les liens serrés entre les laboratoires pharmaceutiques et ceux qui les contrôlent, révélant une corruption rampante française d’importance, entre le monde politique, les médecins, les experts et les industries du médicament. Les pratiquants du lobbying étant cyniques dans leur volonté d’ignorer les conséquences d’une cardiopathie fabriquée.

 Une femme volontaire et déterminée, héroïne malgré elle en nos temps aveugles, a combattu des intérêts financiers pour mettre en lumière l’humanité existentielle que chacun requiert en soi, les victimes d’un mal repéré. Irène Frachon: un médecin ordinaire auquel échoit une destinée extraordinaire ! Elle a porté à la connaissance de tous et des corps médical et pharmaceutique en particulier qui n’ont rien voulu entendre pendant des années, la responsabilité tragique du Médiator. Cette héroïne est portée ici avec une présence incandescente et une volonté obstinée d’entendre et de se faire entendre, par Catherine Vinatier qui présente l’affaire, ses origines et un diagnostic : un empoisonnement. Elle apparaît  souvent sur le plateau pour lier les faits et la chronologie de l’histoire.

 En face d’elle, une victime-comme une autre elle-même par empathie-a subi une opération à cœur ouvert pour remplacer les valves abîmées  par des valves mécaniques. Mais cette femme gaie et énergique a changé après l’intervention  et est devenue triste, et reste désormais passive,  épuisée. Son petit garçon la porte avec force et la supporte, puis sombre à son tour dans la dépression. Et son compagnon l’abandonne assez vite à son mal et à sa solitude. Marie Nicolle interprète avec sérieux et gravité une aventure sérieuse et grave, mimant les changements de sa personnalité, s’abandonnant peu à peu à l’immobilité et au mépris de soi, racontant  avec patience un chemin de croix qui n’en finit pas.

 Heureusement, la sœur de la victime, active et dynamique, n’a jamais baissé les bras pour comprendre sa douleur et sa  souffrance. Elle a du souffle, et son mariage dans le dancing ne manque pas de panache. Incarnée  avec générosité  par Rebecca Finet, cette figure de femme est plus ronde et plus libérée  que sa sœur qui voulait sauver les apparences. Quant aux hommes, ils tiennent en général un rôle d’accompagnateur peu sûr de la femme. Nicolas Chupin joue avec conviction un avocat qui défend les victimes sans relâche pour obtenir qu’elles soient indemnisées.

 Une expérience au déroulé rigoureux et pédagogique, où on oriente le regard du public sur les détails circonstanciés d’un fait qui aurait pu être évité… Une leçon citoyenne de courage et d’aide aux plus fragiles contre les carnassiers.

 Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis Boulevard de la Chapelle, 75010 Paris. T : 01 46 07 34 50 jusqu’au 1er avril.

TU, mise en scène Olivier Meyrou

 

 TU, mise en scène Olivier Meyrou

Entre cirque et danse, ce spectacle possède aussi une forte dimension théâtrale, et raconte, à travers le corps d’un danseur-acrobate, une histoire vraie. Celle vécue à sa naissance par l’interprète franco-chilien Matias Pilet. Sa sœur jumelle, Chloé, est morte avant de pouvoir naître.

Magnifique création sur le thème de la naissance mais aussi de la mort et de la renaissance.  Du double, de l’éternel retour, du vide, et en conclusion, de la vie comme  horizon sublime : « Parfois une naissance ne suffit pas, alors il faut renaître » dit une voix off, comme venue d’ailleurs. Ce spectacle dépasse les clivages culturels, et touche un espace qui concerne tout être humain, quelle que soit son origine. Intelligent et sensible, cet objet artistique dansant s’adresse  à nous tous, avec une mise en scène sobre mais riche d’inventions qui est aussi un hymne à la poésie. Et la performance acrobatique de Matias Pilet, seul en scène, en devient la vivante incarnation, immense de légèreté et de souffle.

Il nous surprend, passant soudain de l’immobilité contemplative à une impressionnante série de saltos. Magnifique aussi, le jeu effectué avec le papier blanc sous toutes ses formes, comme autant de forces venant à la rencontre-pour ou contre-de Matias Pilet. De la chrysalide aux forces telluriques et cosmiques. A la fin, nous avons été saisis par une véritable émotion, et par la présence du monde des lointains.

Elisabeth Naud

Festival : Séquence Danse. Le Cent-Quatre 5 rue Curial 75019 PARIS. T : 01 53 35 50 00, jusqu’au 25 mars.

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Institution, pièce d’actualité n°8

@ Willy Vainqueur

@ Willy Vainqueur

Institution, pièce d’actualité n°8, conception et mise en scène de Marie-José Malis


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Au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, Marie-José Malis a choisi de revenir au centre, à la base même de la vocation des Centres Dramatiques Nationaux : la décentralisation théâtrale.  Pas seulement dans l’espace, mais aussi dans les espaces sociaux bien étanches les uns aux autres. Ne plus jouer seulement des spectacles beaux, ambitieux, pour une ville, mais avec une ville pauvre, réchauffée par des années d’une belle politique culturelle, mais où chaque nouvelle vague d’arrivants apporte son lot de misère et de soucis et réveille la question de l’accès de tous à l’éducation, à l’art.

Les artistes invités à donner forme à ces Pièces d’actualité ont partagé la salle du Théâtre de la Commune, entre autres, avec les sans-papiers du 81 avenue Victor Hugo, pièce d’actualité n°3, un triomphe public, en tournée, à Avignon, au Festival d’automne. Bien entendu, cela ne peut régler complètement la question des papiers…  Hamlet Kebab, pièce d’actualité n°5, c’était la rue de la République, Sport de combat dans le 93 : la Lutte, pièce d’actualité n° 7 invitait à la découverte d’un sport de pauvres, gloire des populations écartées et oubliées. Ce théâtre-là n’est pas fait pour refermer des groupes humains sur eux-mêmes : le public cultivé, parisien, favorisé et curieux y est convié. Peut-être entrera-t-il en sympathie avec ce qu’il voit, et au moins, l’aura-t-il vu.

Cette fois, avec Institution, pièce d’actualité n°8, Marie-José Malis renverse la marmite, comme aurait dit Honoré de Balzac. Ce que l’on voit va totalement à l’encontre des codes admis du théâtre. Gradins  sans sièges, et côté jardin, un étonnant petit théâtre art déco vert amande avec sa petite scène à l’extérieur de côté, et de longues phrases sont projetés sur le mur du fond (pas forcément lisibles si l’on a un problème de vue).

Quant au texte et au jeu des acteurs professionnels, comme la musique de Tchaïkovski, ils sont presque effacés, se retirent sur la pointe des pieds, comme s’il s’agissait d’une culture passée qui ne veut pas s’imposer.  Le théâtre réunit et divise : il réunira donc les participants de cette Ecole des actes fondée par Marie-José Malis sur ce double principe, « il faut connaître la vie des gens » et « il faut rendre justice à la pensée des gens ».

On les verra en « assemblée », monter à la tribune, comme dans un club révolutionnaire, car Saint-Just et sa doctrine civique de l’amitié n’est pas loin, et expliquer leur situation. On les écoutera, dans une rhétorique qui n’est pas la nôtre. Ou bien un seul (« mais nous sommes nombreux ») mènera le jeu. À un moment, le public est prié de se répartir, à son gré, en trois groupes : l’un écoutera monsieur Coulibaly, un travailleur émigré malien, le second lira le manifeste de l’Ecole des actes, et le troisième en écoutera la lecture.

Mais ce théâtre en simultané  a quelque chose de frustrant : les voix se superposent et se confondent, tandis que se poursuit, mise en scène et répétée, la réunion de l’école avec une quarantaine de personnes. Façon de dire que même dans l’enclos privilégié et méditatif du théâtre, le monde continue à tourner ?  Le théâtre divise : est-il vraiment le lieu où tout est possible ? Par exemple, de donner une «représentation», qui serait plutôt une performance collective, à la durée indéterminée ?  D’accepter de ne pas tout entendre, de ne pas tout voir ?

Le titre Institution ne renvoie pas à des formes fixées, anciennes, où le théâtre serait prévisible et répondrait à une attente précise qui serait satisfaite à la fin. Ce serait venir voir du connu, plus ou moins beau ou intelligent. Non, l’institution dont il s’agit est à construire, au bénéfice des plus faibles : «Nous vous proposons, disait Saint-Just, des institutions civiles par lesquelles un enfant pourra résister à l’oppression d’un homme puissant et inique» .Et cela prend du temps.
On aura appris, avec cette Pièce d’actualité n°8, à être déconcerté, patient, et à faire retour sur soi : après tout, pourquoi faire des mes habitudes, un principe ? Quelles qualités chercher au théâtre ? En fait, on trouvera ici, un ébranlement : Shiva danse pour secouer la terre : nous ‘appelons une crise, il faut périr, ou perdre, pour construire du nouveau. Ce qui s’est construit ce soir-là, on ne le sait pas encore très bien, et qui on a rencontré, non plus… Mais il y a du « commun » qui balbutie dans cette agora. On aura expérimenté concrètement des concepts et des questionnements. C’est beaucoup.

Christine Friedel

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Nous ne sommes vraiment pas du même avis que notre amie Christine. Marie-José Malis essaye de nous refaire un peu le coup d’Hypérion d’après Friedrich Hölderlin qu’elle avait montée en 2014 au Festival d’Avignon et qui dégageait un ennui profond : ce qui lui avait valu une volée de bois vert de la critique (voir Le Théâtre du Blog) et un public clairsemé. Ici, juste des gradins (mais on propose quand même de petits coussins,) une mise en scène très statique, des textes quasi inaudibles, avec une variante : théâtre dans le théâtre, et irruption de la réalité quotidienne : les bruits de la vie d’Aubervilliers que l’on pouvait percevoir par une  grande porte ouverte sur l’extérieur… Et des habitants qui viennent en nombre pour une réunion à laquelle nous ne sommes pas conviés. Quelle originalité !

Désolé, mais du côté théâtre dans le théâtre, on a déjà beaucoup donné et on déjà trop souvent vu ce prétendu reniement des codes théâtraux (une vieille obsession de Marie-José Malis !) avec juxtaposition de moments, vieille tarte à la crème du théâtre contemporain…  Nous n’avons  donc jamais été déconcertés! Mais patients, du moins pendant une heure sur les deux heures trente annoncées) puis nous nous sommes discrètement éclipsés avec quelques autres spectateurs. Des amis des comédiens et de la metteuse en scène vont encore nous écrire pour nous dire que nous n’avons rien compris à cette démarche pourtant fulgurante d’intelligence scénique, brillante, originale, exemplaire d’un travail d’avant-garde… Et on va encore nous faire valoir le droit à l’expérimentation !

Quelques bobos parisiens seront sans doute heureux d’aller respirer un peu d’air banlieusard exotique dans cette salle où, comme le dit Christine Friedel, on n’entend ni ne voit tout ! Et alors  la belle affaire !  En tout cas, on aura du mal croire que le public d’Aubervilliers, surtout les jeunes gens, se passionne pour ce genre d’expériences… Effectivement, cela ne nous renvoie pas à des formes fixées mais à quelque chose qui participe d’une performance ennuyeuse, assez prétentieuse qui se voudrait sans doute à la pointe de la recherche en matière de spectacle, mais dont les modes textuels et scéniques sont usés jusqu’à la corde…

Bref, on est loin du compte, et ce que dit, entre autres, un artiste comme Johan Le Guillerm (voir Le Théâtre du Blog) a une toute autre efficacité !

Philippe du Vignal

Et l’avis d’Erwan, l’un de nos jeunes lecteurs:

Je suis plutôt de l’avis de Christine, même si Philippe sur le fait que le public ne sois pas conviés a la réunion sur le spectacle peut être frustrant mais sans doute compliqué a mettre en.place, je pense tout de même que le fait qu’il n’y ai pas de sièges dans les gradins est une indication a mes yeux pour dire « spectateurs vous pouvez vous déplacer plus facilement ».

Je n’ai pas vu Hyperion, je ne.parlerais que de Institution a laquelle.j’ai.participé sur deux soirs faisant partie de l’école des actes donc je suis pas le. Mieux placé pour en parler non.plus n’ayant pas vu le spectacle en.son.integralité et n’ayant pas vu le spectacle du même point de vu que vous, tout de même je suis pas d’accord sur le fait qu’aucun jeune d’Aubervilliers s’intéresse ou se passionne au théâtre de Marie Jo et au théâtre de la commune.

J’ai 20 ans, je vis a Aubervilliers depuis des années, et j’ai eu la.grande chance de l’avoir rencontré, et du moins même si je suis pas un.passionné je suis quelqu’un qui s’intéresse au théâtre que ce sois celui de Marie José Malis ou de quelqu’un d’autres, et justement.qu’elle ouvre la.porte aux habitants d’Aubervilliers ce n’est pas tout.le.monde.qui ferai ça. Je suis pas la.pour caressé dans le sens du poil qui que ce sois, je parle en toute franchise, des bobos y’en a sûrement a quelques représentations mais il.n’y as pas que ça.

Y’a surtout je pense des gens sincères, après je comprend qu’on puisse ne.pas aimer particulièrement le.théâtre de Marie José Malis, chacun.ses goûts et ses préférences. Après c’est vrai que la.majorité des albertivillariens ne.vont.pas au théâtre de la.commune, mais il y’en a quand même dont moi. Et c’est je pense qu’un début pour le moment pour ce que veut construire Marie José Malis, qui elle au moins a le.merite d’ouvrir le théâtre a tout le.monde, c’est une grande dame.

Je n’ai pas le Bac dont vous m’excuserez pour les fautes de syntaxes et d’orthographes. Je serai tout de même intéressé a discuter avec vous deux Christine et Philippe, c’est ça aussi qui est intéressant, les différences.

 Vive le.théâtre de la commune, Vive la.musique, vive les jeux vidéos, vive le sport, vive le.cinema, vive l’amour, vive la liberté, vive la vie.
Erwan, jeune d’Aubervilliers qui s’y connaît peu en.théâtre.

 

Théâtre de la Commune/Centre Dramatique National 2 Rue Edouard Poisson, 93300 Aubervilliers, jusqu’au 26 mars. T : 01 48 33 16 16

Lili, d’après Le désespoir tout blanc

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Lili, d’après Le désespoir tout blanc, de Clarisse Nicoïdski, mise en scène de Daniel Mesguich

 

Qui est Lili ? Une « simple d’esprit », une attardée qui cependant ne perd pas son temps. Mise à l’écart, silencieusement rabrouée, elle voit, elle entend les autres. L’idiot comme le délirant, dit la vérité, simplement mais sans les grilles de lecture, sociales, morales  des gens “normaux “ ou plutôt normés. Dans son silence, non qu’elle se taise mais du fait qu’elle n’est pas écoutée, Lili sait tout de la mort du père, de l’inceste, du suicide dans sa famille. Tout, c’est à dire l’essentiel : ce que ces instants ont de foudroyant. Et de drôle, aussi. Lili, un personnage tragique qui sait rire…

On n’en dira pas plus : il faut écouter Catherine Berriane porter ce texte, le planter fermement devant nous, se laisser traverser par lui sans flancher, le mâcher, le produire de tout son corps. Elle fait preuve d’une maturité, d’une force peu commune. Les comédiennes n’aiment pas qu’on les compare les unes aux autres, mais on dira quand même qu’elle est à la hauteur d’une Yolande Moreau dans Séraphine, le film  de Martin Provost, d’une Michèle Gleizer dans Les Trompettes de la mort de Tilly -pour ceux qui s’en souviennent (c’était au Théâtre de la Colline il y a vingt ans. Mais, comme le disait Antoine Vitez, l’histoire du théâtre est dans la mémoire des spectateurs…).

Quant aux intentions sociales du metteur en scène, redonner une place, une visibilité aux handicapés mentaux, elles sont dépassées, pulvérisées par la présence évidente de Catherine Berriane accompagnée d’un double (Flore Zanni), ou plutôt dédoublée par une sorte d’elfe qui pourrait être une autre Lili, un papillon égaré né de cette tête opaque, du poids de ce corps.

Sarah Gabriel les a entourées d’un décor pas trop envahissant (tant mieux !) très “mesguichien“ : un miroir au fond, bien sûr, une baignoire qui évoque la noyade et les traitements de la folie, le cercueil verni du père, et quelques toiles d’araignée pour évoquer sans doute celle que Lili a au plafond… À vrai dire, , concentré sur la parole et la présence de Catherine Berriane,  on en oublie un peu le décor. « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing ». (Une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. Shakespeare Macbeth

 Ce soir là, le spectacle (une heure quinze) était suivi d’un débat, ou plutôt d’une conversation savante sur Psychanalyse et théâtre, que l’on sait proches parents (complexe d’Œdipe…) entre Daniel Mesguich et Hervé Castanet. Paroles brillantes, pleines d’humour et de savoir, affirmant  qu’il ne faut pas « faire l’intelligent » ni oublier l’idiot qui est en nous… tout en faisant l’intelligent. Comme un second spectacle superposé au premier, et c’est presque dommage.
Donc un  spectacle à voir, pour une rencontre exceptionnelle entre une comédienne et un texte.

Christine Friedel

Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 9 avril. T : 01 48 08 39 74.

 

 

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Tesseract, conception et interprétation de Nacho Flores

 

Tesseract, conception et interprétation de Nacho Flores (tout public à partir de six ans)

(C)Erik Damiano

(C)Erik Damiano

 Matériau noble et résistant, le bois conserve symboliquement les caractères de la vie végétale et d’intenses qualités poétiques. De plus, frayer avec le bois, en caresser la matière, être sensible à son dessin, à la géométrie et à la solidité des volumes, c’est aussi se laisser aller, pour l’équilibriste Nacho Flores, madrilène d’origine, à jouer avec des cubes en bois, avec une discipline constructive, et une volonté d’ordre et de mesure.

L’interprète un peu fou qui s’embarrasse à plaisir de morceaux et fragments de bois, billots, rondins, dont Nacho Flores fait ainsi tout son miel, tel un ours de conte enfantin qui se serait égaré dans une forêt et aurait choisi par la force des choses de faire l’équilibriste en herbe sur des cubes de bois.

Tesseract  titre éponyme du spectacle, en mathématiques, désigne un hyper-cube, un cube à quatre dimensions. Avec des techniques diverses qui vont de la vieille magie à la 4D ou au placage d’une image sur un objet 3D, l’artiste mathématicien utilise un certain nombre de figures géométriques primaires qu’il s’emploie à déconstruire avec méthode : les cubes appréhendés comme des pixels traduisent alors notre monde numérique.

 Barbe et cheveux lâchés ou bien retenus, au plus proche de la nature, Nacho Flores  doit se tenir, en exacte mesure physique  et harmonie corporelle sur quelques  minces piles  de cubes; il en enlève dangereusement tel ou tel autre, histoire de goûter au risque et de voir ses constructions, pourtant ordonnées avec soin, dévier tout à coup et s’effondrer sec.

 Déviation, décalage: les figures se fragilisent dans des équilibres précaires, selon la poursuite imaginaire et bientôt concrète du point de rupture. L’artiste, comme le public, respire d’un même souffle, dans l’attente haletante de la catastrophe à venir qui vient ou pas, s’accomplit brutalement ou pas. Mystère…

 En dépit des chutes à venir, l’équilibriste reconnaît aimer le bois, sa texture, sa lumière, sa flexibilité qu’il fait vivre au son des notes de guitare d’Alessandro Angius, entre ombres et luminosité, apparitions et disparitions. L’artiste de cirque est un enfant ou bien un génie des bois, se plaisant à assembler, à combiner entre eux des cubes, à les modifier, les transformer pour créer de nouvelles formes. Jeux d’illusion grâce au manipulateur d’objets placé dans l’ombre non loin de lui, et grâce aux images projetées sur les tours de cubes, qui les font apparaître comme disparaître par magie.

 Divertissement et récréation ludiques, Nacho Flores se montre ravi quand il présente ce spectacle où il se confronte avec les lois de la gravité, quand il construit des architectures de l’instant, des paysages éphémères et des monuments à forme humaine. Un spectacle-performance vivifiant, frais et entêtant, à la poésie boisée.

Véronique Hotte

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan, Paris XIVème jusqu’au 31 mars. Tél : 01 43 13 50 50

 

Sylvia Plath et Ted Hughes

 

Sylvia Plath et Ted Hughes

738_12592779424_1bfa889e8f_o La Maison de la poésie rassemblait, ce soir-là, les traducteurs Sylvie Doizelet et Jacques Darras, mais aussi Dorothée Zumstein, auteure d’une pièce consacrée au célèbre couple Sylvia Plath et Ted Hughes, accompagnée de son équipe de création, la metteuse en scène Marie-Christine Mazzola et les comédiens Thibault de Montalembert et Sarah-Jane Sauvegrain qui nous firent, alternativement, entendre quelques merveilleux textes dont Le Brochet de Ted Hughes et La Lune et le Cyprès, paru dans Ariel, dernier recueil de la poétesse à être publié de son vivant, La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne/ D’une blancheur d’os effroyable. (…)/ Trou béant de désespoir total. J’habite ici (…) /  Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent/ Mystiques et bleus, à la face des étoiles. »

Sylvie Doizelet citant Sylvia Plath :  » Dying is an art I do it exceptionally well »  (Mourir est un art  j’y excelle), nous a rappelé l’itinéraire de la jeune Américaine de Boston, abreuvée, par ses parents allemands, au romantisme germanique. Elle nous raconte le coup de foudre de Sylvia, en 1956, à Cambridge, pour l’auteur de The Hawk in the rain, poèmes à elle dédiés, qui lui valurent une immédiate célébrité.

Son épouse et admiratrice restait modestement dans son ombre tutélaire. Jusqu’au jour où il trahit sa confiance, avec Assia Wevill, une amie de leur couple, elle aussi écrivaine. Jamais poètes n’avaient atteint, au cours du XXe siècle pareille notoriété. Par leur talents croisés mais aussi par leur destin tragique qui défraya la chronique : son suicide à elle dans l’hiver 1963, puis celui d’Assilia six ans après, la nouvelle compagne de Ted qui entraîna leur fille dans la mort.  Point de départ de Never never never de Dorothée Zumstein qui sera prochainement mise en scène par Marie-Christine Mazzola*.

 Nous sommes en 1984. Ted Hughes va être nommé « Poète Lauréat », titre prestigieux au Royaume-Uni. Il reçoit ce soir-là, tour à tour, la visite de son épouse et celle de sa maîtresse. Le vivant (Ted) est balloté, en une série de  retours en arrière, par l’irruption alternative des défuntes, d’un lieu et d’une époque à l’autre… L’auteure s’inspire des vies de Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill, mais sans emprunter de citations de leurs œuvres respectives. Ces deux femmes hantent cet homme rongé par la culpabilité qui ne cessera, sa longue vie durant, d’adresser à Sylvia des Lettres d’anniversaire. Pour conclure la soirée, les comédiens nous donnèrent une aperçu de cette pièce labyrinthique.

 Comme souvent, la Maison de la poésie conjugue littérature et théâtre pour faire vivre les textes et nous inciter à aller plus loin.

 Mireille Davidovici

 Rencontre à la Maison de la poésie, passage Molière Paris 75003, le 27 février.

 *Never never never à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine du 11 au 15 avril. 

 Poèmes de Ted Hughes , 1957-1994, traduits par Jacques Darras et Valérie Rouzeau, et l’œuvre de Sylvia Plath sont édités chez Gallimard.

Never never never, est publié aux éditions Quartett.

 

 

L’Etat de siège d’Albert Camus

 © Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

L’Etat de siège d’Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota 

La pièce dont une première version fut écrite dès 1938, fut créée en 1948 au Théâtre Marigny donc curieusement à une centaine de mètres de l’Espace  Cardin dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault avec, excusez du peu, une musique d’Arthur Honneger, un décor de Balthus et une distribution prestigieuse : Pierre Bertin, Madeleine Renaud, Pierre Brasseur, Maria Casarès, Marie-Hélène Dasté, Eléonore Hirt, etc. et même Marcel Marceau dans un petit rôle, celui d’un convoyeur des morts.
Le thème : la peste  en la personne d’un jeune homme ambitieux qui arrive à prendre le pouvoir dans son pays. Albert Camus dénonce ici le mécanismes des régimes fascistes dont le XX ème siècle s’est montré généreux : avec entre autres, Hitler bien sûr mais aussi et surtout Franco, puisque l’action a lieu à Cadix.

Comment résiste-t-on, comme s‘organise-t-on pour ne pas céder à la résignation et à la lâcheté ? Comment peut-on concilier sa vie privée avec un pouvoir dictatorial qui se mêle de tout. «La Peste, disait Albert Camus, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de résistance européenne conte le nazisme ». On peut encore lire d’Albert Camus Le Malentendu, Les Justes et à la rigueur Caligula que joua autre fois Jack Lang au festival de Nancy (si, si c’est vrai!) mais cette pièce écrite par un témoin de son temps ne tient guère ses promesses :  Etat de Siège avec de nombreux personnages qui n’en sont pas vraiment, tient davantage de l’allégorie politique prêchi-prêcha, bavarde, truffée de bons sentiments et sans grand intérêt, avec, pour fil conducteur, l’aventure de deux jeunes amoureux Diego et Victoria.

Mal accueillie par les critiques de l’époque il y a quelque soixante dix ans, elle ne n’est pas bonifiée avec le temps et on se demande bien pourquoi Emmanuel Demarcy-Mota s’y est intéressé… Il y a sans doute voulu y voir une vision prémonitoire de la montée des extrémismes actuels, et la lutte sans concession pour sauver les valeurs auxquelles on croit quand la terreur armée s’abat sur un pays? Comment, dit-il, ne pas voir dans cette pièce un monde qui semble attentiste, passéiste sans rêves ni idéaux et où le gouverneur qui se déclare lui-même « roi de l’immobilité », se voit renverser brutalement par « La Peste » et sa secrétaire.

 Emmanuel Demarcy-Mota nous a dit avoir lui aussi le droit à l’expérimentation mais comment n’a-t-il pas vu dès la lecture, que ce texte ne pouvait pas tenir la route ! Cette première erreur a été suivie d’un redoutable choix de scénographie dans un théâtre qui ne devrait même pas en porter le nom. Emmanuel Demarcy-Mota a pensé très original-alors que personne n’ose plus faire cela !- de mettre le public sur cette petite scène et de faire jouer ses acteurs sur le parterre couvert d’abord d’une bâche plastique noire très laide, surélevé avec des trappes, mais aussi au premier et second balcon !

Bien entendu, cela ne fonctionne pas du tout d’autant qu’il n’a, pour des raisons personnelles, guère eu le temps de gérer une mise en scène, fondée sur un catalogue de clichés  du théâtre contemporain : courses dans la salle, caméra vidéo retransmettant sur trois écrans situés sous le plafond du théâtre les  comédiens (qui sont aussi filmés dans les couloirs du théâtre !), les fumigènes, les micros HF, les éclairages rasants, etc… Bref, tous les stéréotypes que l’on voit partout depuis une dizaine d’années ! Et cela pendant presque deux heures. Tous aux abris !

A la fin cependant au premier balcon, il y a une scène qui, sur le plan plastique est intéressante avec des mannequins, très imprégnée de Tadeusz Kantor mais ces quelques minutes sont bien tout ce que l’on peut sauver de ce naufrage. Malgré la présence de ses complices habituels Serge Maggiani, Hugues Quester, Alain Libolt, Valérie Dashwood, Mathieu Dessertine qui font  l’impossible pour sauver cette mise en scène…

Mais difficile de s’intéresser vraiment à ce qui se passe dans ce théâtre revendiqué comme total : on est bien loin du compte ! Et certains acteurs n’ont pas beaucoup de texte… ce qui donne au spectacle un manque de rythme et ce qui crée vite un ennui de premier ordre.
En fait, tout se passe comme si Emmanuel Demarcy-Motta avait du mal à trouver une destination positive à cette salle provisoire, le temps que les longs travaux de rénovation au Théâtre de la Ville soient finis et à choisir des œuvres qui lui conviennent aussi à lui metteur en scène… Il est indispensable qu’il redresse vite la barre… On l’a connu mieux inspiré avec Rhinocéros, Le Faiseur ou encore avec ce petit bijou qu’était Ionesco suite aux Théâtre des Abbesses (voir Le Théâtre du blog). On oubliera vite ce fastidieux Etat de siège

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris 8ème, T : 01 42 74 22 77 jusqu’au 1er avril.

 

 

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Black clouds, texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Black clouds,  texte et mise en scène de Fabrice Murgia

Andrea Dainef

Andrea Dainef

Depuis le magnifique Chagrin des ogres (2009), Fabrice Murgia ne cesse de filer sa laine chimérique, bizarre tissage de théâtre et d’arts numériques. Certes, il n’est pas seul et c’est presque devenu un tic sur les scènes contemporaines, mais il a su créer un style avec des mises en scène, où l’usage de la vidéo, loin d’être un gadget, montre les solitudes à l’heure du 2.0.

 La vidéo s’y exhibe en effet comme artifice, presque toujours enregistrée et diffusée à vue, et illustre, en direct, sous des formes et échelles variées, l’enfermement des personnages dans leurs rêves éveillés, leurs névroses et leurs monologues fantasmagoriques. Projection sur gaze à l’avant-scène, grand écran de type 16/9 suspendu aux cintres, zooms et autres mises en abyme apparaissent comme des avatars du monologue intérieur romanesque. Ils plongent dans les intimités. L’espace est ainsi toujours fragmenté, et les vies juxtaposées. Communiquent-elles entre elles ? Avec difficulté…
 
Sur le plateau, chacun semble isolé mentalement et physiquement par sa grille de lecture du monde, son paradigme intérieur,  dit Pierre Bayard dans Enquête sur Hamlet, le dialogue de sourds. Cette solitude est ici  souvent redoublée par une prothèse technique : dictaphone, téléphone, ordinateur ou caméra permettent à chaque personnage de sur-cadrer, filtrer ou déformer le réel, comme si la technologie faisait écran, de façon matérielle et métaphorique. Cette prison symbolique peut être intériorisation d’interdits religieux ( Les Enfants de Jéhovah), mais aussi fulgurante prise de conscience de sa singularité, de sa mortalité ou de sa peur d’affronter le monde extérieur.

Ce langage scénique très personnel a valu au jeune Belge une ascension fulgurante : après un Ours d’argent à la Biennale de Venise et un spectacle  au Festival In d’Avignon (Notre peur de n’être) en 2014, il assure la direction du Théâtre National de Bruxelles depuis l’an dernier.

Avec sa dernière création, Black clouds, il a les mêmes  obsessions : pièce chorale, esthétique de type boîte noire, usage  fréquent de la caméra. Ici se croisent quatre destins : celui d’une pythie africaine, une divinité vengeresse juchée au sommet d’une décharge de matériel informatique que l’on fait brûler-en  émanent d’épaisses fumées noires-pour en récupérer le cuivre. D’où le titre menaçant  du texte.  Celui aussi d’un jeune homme qui  rêve de vie éternelle, via le transfert de ses données dans une machine, et enfin un couple mal assorti : une femme occidentale mûre, amoureuse d’un « brouteur », un de ces arnaqueurs basés en Afrique qui hameçonnent leurs proies sur le web.

 L’intérêt de ces histoires entremêlées est inégal et parfois ténu. La pièce commence par un morceau de bravoure, une sorte de fausse conférence mais un véritable hommage au célèbre génie informatique Aaron Swartz. Puissante, Valérie Bauchau prend la parole  dans la salle, debout devant le premier rang des spectateurs : «Je suis sa mère ». Interpellation directe et dérangeante.

Ce récit biographique retrace la lutte de cybermilitant, pionnier de l’ « open-source » et du partage des savoirs, son opposition au SOPA (Stop Online Piracy Act), loi américaine contre le piratage ; il défend la nécessité d’apprendre aux enfants le code informatique. En fonde de scène, un écran martèle à intervalles réguliers les dates : 1986-2013, bornes terrifiantes d’une vie.

Quand Aaron découvre à l’Université qu’une partie du savoir scientifique mondial est accessible  aux seuls détenteurs d’une carte American Express, il aspire, puis diffuse illégalement une base contenant des milliers de thèses. Poursuivi par le FBI, il finit par se suicider sous la pression. Les questions qu’il se posait, restent actuelles. Pourquoi apprendre ? Qui apprend ? Comment apprendre ? On a furieusement envie d’aller voir de plus près le parcours de ce jeune militant. Cette ouverture documentaire est si puissante qu’elle va rendre la fiction qui suit un peu falote.

 La pièce  se déroule ensuite selon l‘éthique des « hackers ». Cela débute par l’article 1 : « Toute information doit être libre. Se méfier des autorités. » On assiste à une mise en parallèle de deux moments forts: en 1984, année emblématique pour tous les lecteurs de George Orwell. A cour, Steve Jobs présente à cour sa «keynote », le premier Macintosh (avec des images prophétiques de Big Brother). Et à jardin, Thomas Sankara prononce à l’ONU en 1987 son fameux plaidoyer contre le remboursement de la dette…

Un rapprochement aussi hardi qu’Artara le nom hybride de la compagnie de Fabrice Murgia, fusionnant les noms d’Artaud, le brillant poète halluciné, et de Sankara, le charismatique panafricaniste. Il est bien question de chaque côté d’espoir et d’un appel à la libération de l’être humain, mais  ce rapprochement estempreint de cynisme. Se libérer, c’est consommer : la société Apple, cotée en bourse, deviendra davantage un instrument  d’aliénation, de surveillance et de pollution que d’émancipation, et l’Afrique en subira les conséquences : elle devient l’une des poubelles de la technologie mondiale, alors qu’elle souffre de la fracture numérique.

 La suite de la fable entrelace donc quatre histoires où il est toujours question d’informatique, de luttes Nord-Sud, de rêve d’immortalité et de toute puissance. A moins que ça ne soit de manque d’amour… Sur le plateau, deux Belges et deux Africains. Le personnage partisan de la robotisation de l’humain qui transfert ses battements cardiaques, sa mémoire visuelle et sonore dans une copie grandeur nature de l’E.T. de Spielberg est le plus faible, trop présent, mais surtout grotesque. Il apparaît comme un geek illuminé, une caricature, et ne permet pas de prendre au sérieux un sujet pourtant crucial  comme le transhumanisme.

Et son œil vidéo rappelle la série Black Mirror consacrée aux répercussions de l’usage du numérique dans nos sociétés, mais aussi les Google glasses qui, heureusement, n’ont pas, (pour l’instant) pas le succès escompté. Cette prolepse visionnaire assez pessimiste pourrait être effrayante, mais tout cela tire trop du côté de la farce. On n’y croit pas.

 On soupire de soulagement en constatant que les zinzins mégalomanes finissent eux aussi à la décharge. Mais la prophétesse ghanéenne aux yeux de glace (bouleversante Fatou Hane) nous harangue et nous maudit pour notre irresponsable exploitation de l’Afrique. En regard, le couple brouteur/Occidentale paumée est aussi convaincant et rappelle le très dérangeant film d’Ulrich Seidl Paradis : Amour. De là ,à faire des pirates africains des Robins des bois modernes… on ne sait, car le propos politique n’est pas très clair. David Murgia, son frère, lui aussi comédien et metteur en scène, maîtrise un discours politique plus incisif dans Discours à la nation d’Ascanio Celestino, (Voir Le Théâtre du Blog)  ou dans Liebman Renégat  de Riton Liebman.

 La dramaturgie, parfois confuse, percute et superpose, à l’image de l’Internet, toutes les histoires, sans hiérarchie ni jugement. Fabrice Murgia, comme il le dit lui-même, » expose des points de vue » et laisse le spectateur trancher. Mais cela laisse parfois la sensation d’un survol des sujets. On aurait notamment aimé mieux comprendre les motivations de cet Africain qui semble vivre ses arnaques comme de l’activisme révolutionnaire, et un retour de bâton de l’exploitation de son continent. Et cette femme qui paie pour avoir  une relation sexuelle ? Que ressent-elle ?

Il y a sans doute trop de personnages pour permettre un approfondissement des psychologies… Il en est de ces destins comme de l’habile usage de la vidéo et des lumières : des fenêtres surgissantes, des «pop-up ». Un monde discontinu où chacun vit dans sa boîte, avec peu de liens. A peine comprend-on que le destin du trans-humain se lit dans les nuages noirs d’Afrique où s’échinent des enfants intoxiqués. Qui sont les responsables ? Comment lutter ? On n’en saura pas plus.

 De ce spectacle, on retient une très belle maîtrise de la projection vidéo avec une technique époustouflante. Plastiquement, Black Clouds est un intelligent agglomérat de boîtes mentales, un magnifique miroir qui convoque les pouvoirs de la parole et entérine notre fascination pour l’image : on est hypnotisé par les projections de visages en gros plan, au détriment de l’acteur présent sur scène.

Les sujets politiques liés au numérique pourront toucher un public adolescent. La construction dramaturgique réactive avec habileté l’aspect militant du «hacking» Là où le terme piratage fait entendre : illégalité, violation, abordage sanglant, Fabrice Murgia réhabilite les connotations positives (en anglais, to hack : bricoler, modifier, bidouiller).  L’auteur et metteur en scène a cette capacité à hybrider les thèmes, les combats, les vies…

 Stéphanie Ruffier

 A Anvers, les 29 et 30 mars, ; à Dakar, les 12 et 13mars.


 

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