Papy Quichotte, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Papy Quichotte, d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès, écriture et mise en scène d’Elsa Granat (à partir de sept ans)

Elsa Granat, metteuse en scène maintenant reconnue, avait, fait entre autres, une remarquable mise en scène de Maison de poupée d’Henrik Ibsen (voir Le Théâtre du Blog). Elle signe ici un spectacle pour jeune public, « d’après Don Quichotte de Miguel de Cervantès ».  Où un pappy se prend pour Don Quichotte. En voulant, dit-elle, »poursuivre l’ambition intergénérationnelle de notre compagnie Tout un Ciel. Montrer d’autres façons d’agir par le soin qu’on prodigue. Rassembler les aînés, les scolaires et les apprentis-soignants. Travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles. » On veut bien, et ce genre de déclaration ne mange pas de pain comme disaient nos grands-mères!

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Devant un rideau rouge,  un haut guéridon en bois avec des fleurs, un lampadaire avec abat-jour plissé blanc et un fauteuil  des années cinquante où Papy lit tranquillement… Don Quchotte. A jardin, Papa fait un peu de musculation  et Maman sent avec les fleurs dans leur vase centre,  et cachée sous le plateau, Sacha regarde le monde… en parlant au public. Si on a bien compris, Papy se met à perdre la boule après avoir lu le célèbre roman et parle tout d’un coup en langue étrangère, ici l’espagnol (caractéristique de certains maladie mentales) :  « Las tormentas se encadenaban en una situación de lluvias torrenciales. » Et il lit Don Quichotte à l’envers…  Puis le rideau s’ouvre et apparaissent un canapé vert, une table ronde nappée d’un plastique vert avec des tabourets ronds orange. 


« Le parfum de l’aventure me monte au visage, je m’en vais pourfendre ces infâmes et rétablir l’ordre des choses, dit la petite fille. Que les puissants s’occupent des faibles, que les parents et les présidents s’acquittent de leurs devoirs féodaux. Sans quoi le pauvre monde restera insupportable, un monde tombé bien bas. Je vais te relever, manger des bananes et tout ira mieux. »

Se suivent en soixante-dix minutes, une dizaine de scènes peu convaincantes, malgré quelques belles images: une manipulatrice en noir fait voler des oiseaux  dans l’ombre, et il y a une évocation en marionnette du cheval de Don Quichotte, la célèbre Rossinante. Soit quelques belles images… Mais côté dramaturgie, c’est du genre faible et on se demande ce que les enfants peuvent assimiler de cette histoire sans aucun intérêt, à des milliers de kms de la poésie incandescente de Miguel de Cervantès.
Dominique Parent, remarquable acteur qu’on a souvent vu notamment chez Valère Novarina est tout le temps sur le plateau et tout à fait crédible  en vieux grand-père aux cheveux blancs.  (Il sauve le spectacle!) Esther Lefranc est une mère  qui impose sa présence et qui chante bien d’une voix claire. Antoine Chicaud est un père…un peu absent. Quant à Maëlys Certenais, il faudrait que la metteuse en scène revoit d’urgence sa diction: le micro H. F. dont on l’a appareillée comme ses camarades, n’arrange rien. Bien entendu, nous aurons droit à la fin du spectacle, à un petit coup de fumigènes et à des lumières stroboscopiques. Vive les stéréotypes…
On se demande bien pourquoi, Elsa Granat, au lieu d’écrire une paraphrase approximative du célèbre roman n’en a pas repris certaines des nombreuses scènes où il y a pourtant des moments fabuleusement théâtraux comme celui où Sancho Panza réussit à tromper son maître Don Quichotte, quand il lui fait croire que Dulcinée a été ensorcelée et qu’une villageoise est en fait son amoureuse de lui..

Allez, une petite consolation, avec ces phrases magnifiques de Miguel de Cervantès, citées par Elsa Granat dans sa note d’intention: « À tous ceux qui parlent au vent, Les fous d’amour, les visionnaires, À ceux qui donneraient vie à un rêve! Les rejetés, les exclus, Au réel ou suspect fou. Aux Hommes de cœur, A ceux qui persistent à croire, au sentiment pur. A tous ceux qui s’émeuvent encore! Un hommage aux grandes impulsions, Aux idées et aux rêves. A ceux qui n’abandonnent jamais, Ceux qui sont ridiculisés et jugés. Les poètes du quotidien! Pour les héros oubliés et pour les vagabonds. Pour ceux qui n’ont pas peur De dire ce qu’ils pensent ! À tous les chevaliers errants, Qui ont parcouru le monde  Ou qui le feront un jour. »
Pour le reste? Comme dirait ce génial auteur:  » Celui qui sonne les cloches est en sûreté et tout s’en ira dans la lessive du gouvernement. « Bref, même s’il y a quelques belles images, ce spectacle est décevant pour les enfants comme pour les adultes.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 8 mars, Théâtre Paris-Villette,  Parc de la Villette, Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23.

Théâtre Gérard Philipe, Centre Dramatique National de Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis), du 11 au 14 mars.

Théâtre des Ilets-Centre Dramatique National de Montluçon (Allier) du 26 au 28 mars


Archives pour la catégorie critique

Tristan et Isolde, chorégraphie, lumières et costumes de Saburo Teshigawara, collaboration artistique de Rihoko Sato

Tristan et Isolde, chorégraphie, lumières et costumes de Saburo Teshigawara, collaboration artistique de Rihoko Sato

Ces artistes, à nouveau dans la salle Gémier à Chaillot, interprètent une pièce emblématique de leur répertoire, adaptée de l’opéra de Richard Wagner. Leurs sensibilités collent parfaitement à l’expression scénique de cette impossibilité d’amour absolu. Saburo Teshigawara a aussi réalisé un assemblage difficile et ramené la musique de cet opéra à cinquante minutes…

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© Akihito Abe

Créé il y a dix ans, Tristan et Isolde est jouée la première fois à Paris avec une scénographie aux grands rideaux à jardin et à cour, réduisant l’espace et combinée à un jeu des lumières et un travail sur les ombres, elle est très efficace. Nous avons l’illusion de passer d’un théâtre de poche, à la grande scène de l’Opéra-Bastille. Les personnages naissent chacun dans un rayon de lumière: circulaire pour Isolde, et rectangulaire pour Tristan. Ils dansent sans jamais se toucher sauf quelques secondes au milieu du spectacle, mais leurs ombres se croisent souvent. D’abord lents, les mouvements s’accélèrent progressivement et nous retrouvons la mobilité permanente des corps chère au travail du chorégraphe, en particulier ceux, très amples des bras.

Cette pièce est emblématique de l’extrême connivence qu’ont ces artistes. « Mon corps est à l’écoute de lui et de sa danse, dit Rihoko Sato. » Lui, en répétition, ne montre pas de mouvement et préfère suggérer. Il a des questionnements que le partenaire doit comprendre: « Rihoko Sato est une créature animale si pure, au-delà de la compréhension des mots. Quand je l’ai rencontrée il y a trente ans, elle ne savait rien de la danse mais était très sérieuse et assidue. Depuis cinq ans, elle est devenue indépendante et a tout compris de ma méthode de travail.»  Elle est sa danseuse et son assistante. Tristan cherche Isolde, la trouve, puis la perdra… Dans la vie, c’est l’inverse pour ces artistes.

Jean Couturier

Le spectacle a été joué du 18 au 21 février à Chaillot -Théâtre national de la Danse 1 place du Trocadéro,  Paris (XVI ème).

La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d’Edouard Dossetto

La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d’Edouard Pessetto

Ecrite en 34-35, elle est créée cette année-là au Théâtre de l’Athénée, sous la direction de Louis Jouvet avec lui-même, Andrée Falconetti, Marie-Hélène Dasté, Madeleine Ozeray, Pierre Renoir, Alfred Adam. Cette  pièce- la meilleure de l’auteur et sans doute de l’époque- est vu le nombre de personnages, rarement montée. Nous avions vu les mises en scène de Jean Vilar, puis de Jean Mercure et au festival d’Avignon d’une jeune compagnie avec de jeunes acteurs, issus de Normale Sup  et de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. Mais celle-ci est seulement la quatrième…

© British Museum

© British Museum vase grec  à figures rouges  Ménélas poursuivant Hélène

La pièce sonnait comme un avertissement quelques années avant la seconde guerre mondiale. Et Jean Giraudoux qui savait ce dont il parlait: côté cynisme des politiques,  symboles nationaux  et notion fluctuante du droit international. Ancien combattant de la guerre 14-18, il avait survécu à deux blessure, puis fut diplomate.  Jean Giraudoux était un pacifiste sans illusion et lucide. Et devant «deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments », il dénonce clairement ici les positions nationalistes des dictateurs, en particulier Hitler qui a pris le pouvoir en 33, annexa l’Autriche et fit assassiner le chancelier Dollfuss. Et Mussolini avait déclaré au Figaro: «La guerre n’aura pas lieu cette année. »  Mais il annexa sans aucun scrupule en octobre 35, l’Éthiopie indépendante. Rien à voir avec ce qui s’est passé il y a juste quatre ans déjà!
Et, quand Jean Giraudoux parle de la guerre de Troie, personne n’est dupe: il évoque la situation dans l’Europe des années trente où ses dirigeants voyaient venir un grave conflit, sans vraiment réagir. Et il y a une formidable scène entre Hector et Ulysse où il se parlent avec respect.  Il faut citer cette belle réplique d’Hector: « À la veille de toute guerre, il est courant que deux chefs des peuples en conflit se rencontrent seuls dans quelque innocent village, sur la terrasse au bord d’un lac, dans l’angle d’un jardin. Et ils conviennent que la guerre est le pire fléau du monde, et tous deux, à suivre du regard ces reflets et ces rides sur les eaux, à recevoir sur l’épaule ces pétales de magnolias, ils sont pacifiques, modestes, loyaux. Et ils s’étudient. Ils se regardent. Et, tiédis par le soleil, attendris par le vin clairet, ils ne trouvent dans le visage d’en face aucun trait qui justifie la haine, aucun trait qui n’appelle l’amour humain, et rien d’incompatible non plus dans leurs langages, dans leur façon de se gratter le nez et de boire. Et ils sont vraiment comblés de paix, de désirs de paix. Et ils se quittent en se serrant la main, en se sentant frères. Et ils se retournent de leur calèche pour se sourire… Et pourtant, le lendemain éclate la guerre. inévitable- aura bien lieu! Et Edouard Pessetto a dû penser à l’époque actuelle… 
Dans la version originale de la pièce,  le Troyen Hector apprend que son frère Pâris a enlevé la Grecque Hélène, épouse du roi Ménélas. Conscient que cette histoire  toxique va rendre furieux les Grecs qui déclareront la guerre à Troie, il va, avec son épouse Andromaque (qui est enceinte),  essayer  de convaincre Pâris de rendre Hélène… Priam, roi de Troie, père d’Hector et de Pâris, accepte mais si Hélène consent d’elle-même à revenir en Grèce. Comme dans LIliade, Hélène est un mythe et les vieux Troyens l’admirent marchant sur les remparts… Pâris, bien entendu, demande à Hélène de refuser.  Mais elle hésite…

A Troie, les portes de la Guerre doivent rester fermées en signe de paix. Hélène essaye  de séduire Troïlus, le plus jeune fils de Priam. Hector consulte Busiris, «le plus grand expert vivant du droit des peuples » qui dit cyniquement à Hector qui veut fermer les portes de la guerre : « Ferme-les. Mais elles s’ouvriront. » Et Andromaque dit qu’elle empêchera le fils qu’elle attend, de faire la guerre, quitte à le tuer de ses mains. Ce à quoi, Hector lui répond avec un humour cinglant: «Voilà la vraie solution maternelle des guerres. »
Busiris voit trois graves erreurs commises par les Grecs contre Troie. Hector, pour qui «le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination », estime que « jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité » et somme Busiris de trouver les mots  pour éviter la guerre.  » Fabriquer  une vérité qui nous sauve. Forge-nous une vérité. »

Indigné, il refuse au nom de la vérité. Mais, sous la menace d’Hécube, la mère d’Hector, il filera doux et  imaginera aussitôt des arguments contredisant les premiers. Et Hector,  lui, va faire afficher l’avis de Busiris et se préparer à recevoir Ulysse. Mais Demokos, mauvais et ridicule poète, est très en faveur de la guerre: «Cela devient impossible de discuter l’honneur avec ces anciens combattants. Ils abusent vraiment du fait qu’on ne peut les traiter de lâches. »
Andromaque, elle, est très lucide: « L’indignation des Grecs est un mensonge. Dieu sait s’ils se moquent de ce que vous pouvez faire avec Pâris, les Grecs ! Et leurs bateaux qui accostent là-bas dans les banderoles et les hymnes, c’est un mensonge de la mer. Et la vie de mon fils, et la vie d’Hector vont se jouer sur l’hypocrisie et le simulacre, c’est épouvantable. »

La mauvais foi règne.  Insulté puis giflé par le Grec Oiax qui souhaite la guerre, Hector ment et nie avoir été giflé. Mais il tuera ce Demokos qui veut la guerre;  agonisant, il ment et accuse le Grec Oiax de l’avoir assassiné. Oiax, ivre le provoque à nouveau. Demokos crie à la vengeance… et Hector, exaspéré, le tuera d’un coup de lance, sûr de lui : « La guerre n’aura pas lieu, Andromaque! » Mais le poète hurle et accuse Oiax de l’avoir tué! Hector échoue à dire que c’est un mensonge. « Et elle aura lieu.» dit-il, alors.
Hélène, décidément insupportable et le jeune Troïlus s’embrassent! Tout est donc prêt et la guerre de Troie aura donc bien lieu. Même si, Hector,  Andromaque, Hécube, Cassandre et, du côté grec, Ulysse, ont voulu le départ d’Hélène, une exigence sine qua non pour la paix…
Mais il y a une certaine contradiction chez Hector résigné qui a aimé autrefois le combat mais qui n’en veut plus: «Va pour la guerre! À mesure que j’ai plus de haine pour elle, il me vient d’ailleurs un désir plus incoercible de tuer. » Et il la provoquera cette guerre, alors qu’il avait voulu à tout prix l’éviter, quand il tuera le poète Demokos.  Quant à Ulysse, jeune et séducteur, venu à Troie en ambassade, il ne semble pas d’une honnêteté scrupuleuse..

Jean Giraudoux réussit dans une célèbre scène remarquablement écrite, à rendre ces futurs ennemis sympathiques. Hector : « Mon poids ? Ce que je pèse, Ulysse ? Je pèse un homme jeune, une femme jeune, un enfant à naître. Je pèse la joie de vivre, la confiance de vivre, l’élan vers ce qui est juste et naturel. 
Ulysse: « Je pèse l’homme adulte, la femme de trente ans, le fils que je mesure chaque mois avec des encoches contre le chambranle du palais… Mon beau-père prétend que j’abîme la menuiserie… Je pèse la volupté de vivre et la méfiance de la vie. »

 

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Sur le plateau, juste une longue table ovale en bois, avec autour, quelques fauteuils de cuir blanc. Tout est prêt pour une cellule de crise dans le bureau d’un Président de la République. Quelques heures avant l’arrivée d’Ulysse, le négociateur grec. Dans le fond un grand écran, et ce qu’il faut de micros sur table, tablettes, caméras vidéo… Costumes actuels, simples et discrets. Edouard Pessetto réussit un petit miracle: Il a pu garder la substantifique moelle de la pièce, sans la défigurer et petit truc malin: il embarquer les personnages secondaires sur un écran vidéo où ils diront quelques répliques: ainsi le vieux Priam. Ou il faire parler en voix off Cassandre…par visio, un clin d’œil à notre modernité.  Histoire de dire aussi que la guerre n’a pas d’époque et de faire avec les moyens que l’on a sur un petit plateau, avec quelques acteurs. Quand on voit les énormes moyens dévolus aux théâtres subventionnés, c’est rassurant de voir un jeune collectif travailler efficacement pour le meilleur avec juste ce qu’il faut.
Cette mise en scène est intelligente, à la fois drôle, bien menée et sans prétention. On oubliera le grossissement des visages sur écran et ces casques inox assez laids qui n’ont rien à faire là et quelques rares moments où le texte n’est ps très clair.. Mais les cinq acteurs bien dirigés, jouent, parfois à tour de rôle, les protagonistes. Excellentes diction et gestuelle. Mention spéciale à Rémy Couturier (à la fois Demokos et Ulysse) à Edouard Pessetto ( Hector)  et à Leslie Gruel ( impeccable Andromaque). Et on retrouve ici  les répliques que nous n’avons jamais oubliées, écrites dans une langue ciselée. Jean Giraudoux manie l’humour avec un art du rythme et de la réplique de façon virtuose.
Allez, quelques-unes pour la route:
« Tu as vu le  destin  s’intéresser à des phrases négatives. »
La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d'Edouard Dossetto  dans actualites
« Un discours aux morts de la guerre, c’est un plaidoyer pour les vivants, une demande d’acquittement. C’est la spécialité des avocats. Je ne suis pas sûr de mon innocence. 
 »
Hector: -La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre!  -Je te tiens un pari, Andromaque./ -Cet envoyé des Grecs a raison. On va bien le recevoir. On va lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra./-On va le recevoir grossièrement. On ne lui rendra pas Hélène, et la guerre de Troie aura lieu.
Ulysse: « Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse. »
 » Andromaque- Je ne sais pas ce qu’est le destin. Cassandre: Je vais te le dire. C’est simplement la forme accélérée du temps. C’est épouvantable.  » Andromaque: « Pourquoi la guerre aurait-elle lieu? Pâris ne tien plus à Hélène, Hélène ne tient plus à Pâris. Cassandre-Il s’agit bien d’eux!
Pâris (à propos d’Hélène): »C’est toi-même qui m’as dit qu’elle avait l’air d’une gazelle! Cassandre: Je m’étais trompée. J’ai revu une gazelle depuis.
« Andromaque- Cela ne te fatigue pas de ne voir et de ne prévoir que l’effroyable ?/Cassandre : « Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celles des hommes et celles des éléments. »
On retrouve dans cette mise en scène les dialogues savoureux de Jean Giraudoux, comme tout frais éclos. Que demande le peuple? 

Philippe du Vignal

Pré-publiée en  1935 dans la revue La Petite Illustration puis  dans La Revue de Paris, elle a été éditée la même année chez Grasset. Actuellement chez Librio (n° 1145) – Littérature et dans Théâtre complet de Jean Giraudoux-La Pléiade.

 

Dans le couloir, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Charles Tordjman

Dans le couloir, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de  Charles Tordjman

Un couloir aux deux hauts murs, avec  au fond, une porte qui restera longtemps  fermée et deux autres sur les côtés: l’une côté jardin, d’une chambre et l’autre coté cour menant à la cuisine. Le Père, un ancien avocat  -robe de chambre, pantalon de velours bretelles, chemise et foulard -et la Mère (quatre-vingt ans comme lui) en longue robe bleu-violet chaussons rouges (Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo). Leur fils, pas tout jeune (près des cinquante ans), qui a déjà des cheveux blancs (mais on ne le verra jamais) est revenu chez ses parents et vit cloîtré dans une chambre au bout du couloir.  Il a un vague projet de reconversion mais il faudrait que ses parents financent l’opération… Bien entendu, ce fils encombrant mais qu’ils ne voient jamais,  va  faire l’objet de toutes leurs conversations et ils ne parlent que de lui, du sandwich qu’elle accrochera à sa porte, s’il avait faim quand il reviendra. Et de la soupe qu’ils mangeront, eux.Ils n’ont pas trop envie qu’il s’installe chez eux et, en même temps, ils sont si seuls qu’ils voudraient bien qu’il reste. Bref, la vieille litanie du: « jamais avec toi, jamais sans toi ». Ils parlent de lui dans une suite de petites scènes et s’inquiètent de ce que peut être sa vie. Le père est absolument cynique, et la mère, elle, très aimante, indulgente  mais aussi très angoissée, quant à l’avenir de leur fils.

© Bernard Richebé

© Bernard Richebé

Jean-Claude Grumberg, auteur bien connu d’une quarantaine de pièces dont L’Atelier, scénariste et dialoguiste pour le cinéma dont Le Dernier Métro (1980) fait ici un juste portait de ces personnes âgées qui réussissent à vivre encore ensemble. Depuis si longtemps, ils doivent s’aimer encore un peu et se supporter parce que leur existence -et ils en sont bien conscients-  va sur sa fin.
Le malheur n’arrive pas qu’aux autres et le dramaturge va habilement emmener le public vers la tragédie: ce  fils sera retrouvé pendu dans sa chambre… Accablés, les parents n’ont plus goût à rien et sont là à attendre la mort. (au moins ils ne seront pas déçus).
Lui devient encore plus cynique et méchant et n’a même pas envie de voir ses autres enfants. Elle, encore plus seule, est désespérée! Les dialogues sont du genre bien menés (parfois faciles comme les allusions à la prothèse auditive et au dentier de la mère! Ou la réplique du père: «J’en ai marre d’être le garde-chiourme du Masque de fer, doublé du Mystère de la chambre jaune! »)
Ces bons acteurs sont crédibles, très présents, et toujours justes. Et pourtant, cela ne fonctionne pas… D’abord, à cause d’une scénographie froide et stricte -de hauts murs, trois portes et trois chaises- qui écrase le jeu. Et à une dramaturgie… qui n’en est pas une: cette succession de courtes, voire de très courtes scènes, ne fait pas sens (on est ici ni dans le sketch, ni dans une pièce) et l’émotion ne surgit pas, même après le suicide du fils.
La mise en scène de Charles Tordjman est précise mais assez statique (mais comment faire autrement? Et cette heure vingt n’a rien de passionnant, même s’il y a quelques touches bienvenues d’humour beckettien: « Sois poli, si tu n’es plus joli! » On pense, bien sûr, à Fin de partie. Bref, on aura connu Jean-Claude Grumberg mieux inspiré…

Philippe du Vignal

 Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème). T. : 01 42 93 13 04.

Le texte est édité chez Acte-Sud Papiers.

Les turbulences au Théâtre du Soleil…Attaque de Mediapart contre le Théâtre du Soleil : le succès d’une cabale

Des turbulences au Théâtre du Soleil…

Selon une enquête réalisée par Mediapart, des agressions sexuelles ont été commises par certains acteurs de cette compagnie sur des jeunes filles, et cela pendant au moins quinze ans. Ariane Mnouchkine, metteuse en scène et directrice du Soleil, a reconnu avoir été informée en 2023 de faits graves au sein même de cette troupe emblématique, connue dans le monde entier pour ses idéaux artistiques et politiques. et qui a fêté son soixantième anniversaire en 2024…

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Mais l’affaire a provoqué, on s’en souvient, un tsunami dans le monde culturel français: en mars dernier, l’actrice Agathe Pujol a été entendue par une commission d’enquête à l’Assemblée Nationale. Elle a déclaré  sous serment que, mineure, elle a été victime d’une tentative de viol par un acteur, et cela devant plusieurs témoins, quand il y a seize ans, elle était stagiaire bénévole au Soleil. Une enquête judiciaire a été menée par la brigade de protection des mineurs à Paris et le ministère de la Culture a demandé qu’une autre enquête, à la charge du Théâtre du Soleil, soit aussi faite par un cabinet privé.

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Cette compagnie française indépendante a toujours revendiqué une éthique très forte: « Le théâtre, a dit Ariane Mnouchkine, est utile à la civilisation car il permet à l’homme d’aller vers le haut. » Mais le Ministère de la Culture verse au Soleil une subvention annuelle à une hauteur convenable: deux millions d’€. Ce qui suppose un strict respect des engagements quant à la lutte contre les violences et harcèlements sexistes et/ou sexuels. Mais diriger sur le plan artistique et moral, une entreprise de plus de soixante artistes, techniciens, stagiaires… et où circulent aussi de nombreuses personnes extérieures, n’a jamais été du genre facile… Fait exceptionnel en France- les employés du Théâtre du Soleil, y compris sa directrice, sont rémunérés à hauteur de 2.000 € par mois, ce qui est tout à l’honneur d’Ariane Mnouchkine et de ceux qui, autrefois, ont créé, avec elle, cet outil artistique qui n’a jamais été vraiment imité. Il y faut une intelligence, une sensibilité théâtrale, une culture et une ténacité remarquables.

© La salle d'accueil et du restaurant

© La salle d’accueil et du restaurant

Situées à côté du Théâtre de la Tempête, du Théâtre de l’Aquarium, du Théâtre de l’Epée de Bois et de l’Atelier de Paris-Carolyn Carlson, ces salles à l’architecture industrielle d’une ancienne cartoucherie située à Vincennes (Val-de-Marne) sont la propriété de la Ville de Paris qui a réaménagé l’ensemble et boisé l’extérieur de façon remarquable.
Et tous les acteurs qui y ont créé 1789, (comme le public!) se souviennent encore du froid qui, en novembre 70, tombait, une fois les turbines qui soufflaient le chaud… éteintes à cause du bruit. Mais quel merveilleux et absolument inoubliable spectacle! Même si, à la sortie, la boue était gratuite et abondante pour tout le monde… La Ville a subventionné l’an passé, la modernisation des équipements-lumière du Soleil (20.000 €) et lui a aussi attribué 
une aide exceptionnelle de 75.000 € pour compenser le surcoût des fluides.

Sur le site de la compagnie, Ariane Mnouchkine (quatre-vingt sept ans) a écrit hier  -mais sans doute trop tardivement- une longue lettre d’une clarté absolue et dont elle a visiblement pesé chaque mot, avec la scrupuleuse honnêteté qu’on lui connait: « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. Mais, dans la description sidérante, atterrante, faite de nous par certains médias, pour quels faits précis dois-je exactement présenter ces excuses légitimement attendues ? (…)
Que j’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas. Mais cela veut-il dire que j’ai eu tort, tout au long de ces années, de faire confiance à ceux, nombreux, qui sont toujours restés dignes de cette confiance et de cette amitié? Je ne le pense pas. La confiance est-elle un risque? Oui. Peut-on vivre, aimer, créer, sans prendre ce risque ? Je ne le crois pas. Mais, en l’occurrence, ce risque, pris par moi, a été payé, semble-t-il, et sans que j’en sache rien, par d’autres que moi.

Voilà ce qui mérite, aujourd’hui, mes excuses. Puisque, étant la cheffe, j’aurais dû savoir. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une Justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente, parmi lesquels stagne celui de notre enquête interne, remise au Procureur de la République dès le 13 mai 2025. 
Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. Cela dit, ce n’est pas le vacarme déchaîné par certains purificateurs auto-proclamés, qui m’éclairera sur l’ampleur de mes responsabilités et de mes manquements, mais bien, d’abord, le résultat de l’enquête externe indépendante, menée actuellement par des enquêteurs attitrés dont, à la fin de ce mois de mars, nous ferons connaître les conclusions et les préconisations, après les avoir remises à nos tutelles, c’est à dire le ministère de la Culture, la Ville de Paris, et la Région Île-de-France. Ou alors, plus tard, si elle devait être ouverte, ce qui, que je sache, et contrairement à l’affirmation de certains, n’est pas le cas aujourd’hui, le résultat d’une enquête judiciaire qui serait alors diligentée à mon encontre par des policiers puis par des magistrats, dont c’est le métier et la mission. »

Mais il faut être lucide!  Il y aura désormais un avant et un après, au Théâtre du Soleil. Ariane Mnouchkine en assurera-t-elle encore la direction l’an prochain? Et que se passera-t-il dans le domaine culturel, après les prochaines élections municipales et présidentielles? Il y a sûrement des plans B qui se profilent déjà à l’horizon 2027… Même si on imagine mal le Soleil sans elle, tout se passe comme si on assistait à la fin d’une ère théâtrale. Elle-même a évoqué le nom de Sylvain Creuzevault pour lui succéder…
En attendant, la metteuse en scène travaille dur -comme toujours- et fait répéter le second volet d’Ici sont les dragons, un spectacle créé il y a deux ans que nous n’avions pas beaucoup aimé (voir Le Théâtre du Blog).
1918-1933, Choc et mensonges,
cette pièce a pour thème, les causes du totalitarisme en Europe et la première aura lieu le 12 mars. Bien entendu, nous vous en rendrons compte aussi vite que possible.
Notre collaboratrice Béatrice Picon-Vallin connait très bien le Soleil, comme nous (le premier de ses spectacles que nous en avions vu, était en 65 Les Petits Bourgeois de Maxime Gorki à Sartrouville… cela donne le vertige!). Isabelle Barbéris, universitaire et journaliste spécialisée dans les arts du spectacle, et Béatrice Picon-Vallin ont pris clairement position et nous ont envoyé le texte ci-dessous que nous publions volontiers mais dont les opinions n’engagent qu’elles-mêmes.

Philippe du Vignal

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Attaque de Mediapart contre le Théâtre du Soleil : le succès d’une cabale

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Les faits qui ont été révélés par Mediapart sont graves. Ils appellent reconnaissance, condamnation et réparation. Les agressions sexuelles — et, dans certains cas, les crimes — commis par des membres de la troupe ne souffrent aucune ambiguïté : ils doivent être établis, jugés, et les victimes accompagnées comme il se doit. Les témoignages qui les ont mis au jour appartiennent aux victimes et toute relativisation de leur violence est hors de propos.

Mais la manière dont ces faits sont présentés, articulés et mis en récit peut, quant à elle, être interrogée. Analyser un discours médiatique ne revient pas à mettre en doute la parole des victimes : c’est examiner la manière dont les informations sont plus ou moins déontologiquement traitées ; c’est revenir sur les choix narratifs, les enchaînements, les glissements qui, parfois malgré eux, déplacent la focale. Il est nécessaire de distinguer ce qui relève des actes — que rien n’atténue — et ce qui relève d’une construction discursive destinée à juger plutôt qu’à informer, pour élargir la portée des accusations jusqu’à englober une institution entière et une œuvre de plus de soixante ans.

C’est dans cet esprit que nous convoquons la définition, éclairante, de la cabale, proposée en 1885 par Arthur Pougin dans son Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre. Il y décrit la cabale comme un agencement rhétorique où des fragments épars sont rassemblés pour servir une entreprise de mise en cause :« La cabale est comme une sorte de conspiration ourdie dans le but de préparer et de provoquer la chute d’une pièce de théâtre, quelle qu’en puisse être la valeur. C’est dire suffisamment qu’elle s’adresse plus à l’auteur qu’à son œuvre, puisque avant de connaître celle-ci elle a juré de ne pas la laisser vivre, et c’est affirmer qu’elle est toujours injuste, puisqu’elle agit aveuglément et par le fait d’une hostilité préconçue. Il y a toujours eu des cabales, et il y en aura vraisemblablement toujours, parce qu’il y aura toujours des auteurs qui, par leur situation, par leurs attaches, par leur notoriété même et par la puissance de leur génie, déplairont à certaines fractions du public qu’on verra s’unir dans un effort commun pour leur faire payer, à l’aide d’un violent scandale, leurs succès et leur bonheur passés.»
Il ne s’agit évidemment pas de procéder par analogie, mais de rappeler qu’un certain type de montage — répétitions, rapprochements, effets d’exergue et de halo — peut déplacer le centre de gravité d’une affaire. Et conduire à poser une question décisive : à qui fait-on procès, au juste ? Aux individus qui ont commis des actes, ou à une communauté entière dont les usages, pratiques et gestes professionnels se trouvent soudain reconfigurés comme indices d’un «système», d’un mal «systémique», ainsi que le martèle sans grand fondement l’article de Mediapart ?

Le montage médiatique

©x 1789, un des premiers  (1970et emblématiques spectacles du Soleil

©x 1789, un des premiers (1970) et emblématiques spectacles du Soleil 

Commençons par relire le titre de l’article de Mediapart, qui sonne comme un verdict : « La faillite d’une utopie». Depuis quand un article d’information décide-t-il de la sentence, avant d’exposer les faits? Le journalisme se réclame de l’enquête et de sa précision chirurgicale ; ici, il devient chambre de jugement. Il n’interroge pas, il accable et oublie le nécessaire point d’interrogation. Cette bascule est d’autant plus troublante que l’article va entretenir un flou méthodique, revendiquant des sources imprécises, tandis qu’il s’appuie furtivement sur des matériaux issus de l’enquête interne du Théâtre du Soleil, dont il dénonce simultanément «l’invisibilisation» des faits. S’agit-il de s’attaquer aux faits ou à Ariane Mnouchkine, aux mis en cause ou à l’institution tout entière ?

La construction d’ensemble du texte empêche tout établissement d’une chronologie. Des paragraphes jumeaux, placés à distance, enfoncent, à plusieurs reprises, le clou du cercueil que l’on aimerait fabriquer, comme si la répétition valait démonstration : par exemple la répétition autour de la saisine de la Miviludes, opportunément intervenue en juillet — pour mieux insinuer que le Théâtre du Soleil serait une secte ? Il ne s’agit plus de désigner les agressions récentes, mais de faire vaciller une aventure collective remarquable. Le flou travaille aussi en brouillant la frontière entre violences sexuelles et accès de colère d’un membre de la troupe mis en cause.
D’autres approximations interpellent : les agresseurs ne sont jamais partis « en toute discrétion », comme on peut le lire ; les formules insinuantes se multiplient, destinées à «engluer le soupçon». Et, lorsque l’article précise que la troupe fut «longtemps connue pour ses engagements à gauche», doit-on comprendre qu’elle ne l’est plus, ou que cet engagement est désormais une pièce à charge? On glisse de l’analyse, à la suggestion. Les références répétées à l’âge de Mnouchkine, à la longévité de la troupe, construisent progressivement un procès du « monde d’avant ».

Le motif financier participe lui aussi à ce discours : la mention immédiate, dès le début de l’article, et récurrente, des « 2 millions» de subvention a pour fonction évidente de susciter le ressentiment. Or la dotation du Soleil n’a rien d’exceptionnel pour une structure artistique de cette ampleur ; elle est même dans la petite moyenne. Ce qui la distingue n’est pas le montant, mais son usage : une part bien plus grande consacrée à la création, dans une SCOP où la directrice n’est pas mieux rémunérée que les autres.

L’article, on l’a dit, brouille toutes les chronologies, convoque l’affaire Caubère hors de propos, multiplie les amalgames. Brottet-Michel devient «bras droit», voire «fils spirituel », alors qu’il n’a jamais occupé le rôle décisionnel que l’article lui attribue. Ici, Mediapart relaie les allégations de l’agresseur lui-même, répercutées par les plaignantes !
Plusieurs éléments factuels essentiels sont passés sous silence ou présentés de manière trompeuse. Ainsi, certains témoignages, parce que non vérifiés, laissent entendre que des bénévoles auraient pu «dormir sous la scène » — affirmation matériellement impossible. De même, il est indispensable de rappeler que les actes évoqués ont eu lieu en dehors du périmètre du travail officiel du Théâtre du Soleil, et non dans le cadre des répétitions ou des activités professionnelles de la troupe. Ces incohérences, jamais relevées par l’article, contribuent à fabriquer une atmosphère de soupçon généralisé dirigée contre l’institution du Soleil, et non contre les agresseurs.
C’est dans ce contexte que l’article décrit la troupe comme vivant une «sexualité imposée». Les jeunes femmes lycéennes qui témoignent n’étaient pas membres de la troupe, elles n’avaient pas accès à ses codes internes. Leur perception — parfaitement légitime quant aux violences subies — est en revanche partielle quant aux usages professionnels. Ce qui est interprété comme un manque d’intimité, voire un “baisodrome” (sic), relève en réalité du fonctionnement ordinaire d’un collectif artistique travaillant physiquement ensemble, fondé sur un rapport désexualisé au corps, une pudeur intériorisée et des usages transmis au fil des années. Ces codes se trouvent sexualisés par les stagiaires par méconnaissance du travail théâtral, ce qui ne peut leur être reproché, mais doit être souligné. On voit alors que l’expression « sexualité imposée » vise moins à qualifier des actes — graves, précis, datés, et qui doivent être jugés comme tels — qu’à créer une atmosphère systémique, à rendre indistincts les individus, à les animaliser, à les avilir. Par son manque de pondération, l’article animalise et avilit ainsile collectif entier.

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©x Le Théâtre du Soleil

Le discours rapporté accentue encore cet effet à tendance paranoïaque: les répétitions à la Cartoucherie, la vie quotidienne, les agressions, tout se confond. On suggère un fonctionnement totalitaire, ce qui, pour qui connaît l’œuvre de Mnouchkine, produit un paradoxe vertigineux : l’artiste qui passa sa vie à disséquer les mécanismes d’oppression serait devenue l’incarnation de ce qu’elle combat ? Pourquoi ces témoignages flous— « un comédien présent » — ou ces superlatifs invérifiables— «quinze ans d’ultimatums»? Enfin, la manière de s’exprimer prêtée à Mnouchkine elle-même intrigue : interviewée, elle « lâche» et «balaye» — elle ne dit pas, puisqu’on ne fait que modaliser sa parole de façon péjorative. La figure dessinée oscille entre le «patriarche » (si l’on suit l’article, seuls les hommes seraient capables d’autorité, et en avoir quand on est une femme ferait de vous un patriarche), et la dirigeante aveugle qui n’aurait pas su voir les signaux faibles. Or comment être simultanément totalitaire et inattentive?

Ainsi se fabrique une cabale au sens que lui donnait Pougin : non pas seulement une polémique, mais une construction discursive qui vise, derrière des faits graves et qui doivent être jugés, à atteindre une personne et, à travers elle, une œuvre. Nourri par une hostilité préconçue, fortifié par le montage de fragments, par la création d’un réseau de soupçons, l’article qui prétend dénoncer un «système», en fabrique un, le sien : un système d’équivalences, d’amalgames, de proximités piégées, de perspectives rétrécies. Or cette mécanique produit déjà des effets tangibles

Et ses effets

Depuis sa publication, le ministère de la Culture a demandé au Soleil de compléter l’audit interne en commandant un audit externe à ses frais — 32 000 euros sur un budget déjà extrêmement contraint. Là encore, il ne s’agit pas d’une sanction judiciaire, mais d’une mesure prise dans l’onde de choc médiatique. Et, tandis que les réseaux sociaux, d’abord très virulents, se sont calmés, les dommages collatéraux, eux, s’installent : décisions anticipées, condamnations symboliques, fragilisation économique, et cela avant toute intervention de la justice.
Le le 15 janvier, l’exposition consacrée aux costumes, scénographies et masques du Théâtre du Soleil a été reportée à une date ultérieure par le Conseil d’administration du Centre national du costume et de la scène (CNCS). ARTE a renoncé à un film sur le Soleil. Un colloque universitaire programmé en juin, à la Sorbonne, a été déprogrammé. Ces décisions ne procèdent pas d’un jugement, encore moins d’une décision judiciaire : elles s’inscrivent dans un climat de peur. Réactions en chaîne, «annulements» successifs, reports sine die, prises de distance — autant de gestes qui traduisent moins une évaluation des faits qu’une crainte d’être exposé à son tour. Le Soleil, qui prépare son prochain spectacle, apprend ces décisions indirectement, tandis que le CNCS doit renoncer, mi-janvier, à son exposition d’avril, presque entièrement finalisée et pour laquelle un budget a été engagé.

Cette spirale illustre parfaitement le mécanisme propre à la cabale : créer un environnement toxique où la rumeur tient lieu de preuve, où chacun préfère se retirer et « ouvrir le parapluie » par peur de se retrouver pris pour cible. La cabale n’est donc pas seulement morale ou symbolique : elle est aussi matérielle, budgétaire, potentiellement destructrice pour l’outil de travail qu’est le Soleil. Il faut donc nommer ce qui se joue en profondeur: Ariane Mnouchkine est attaquée pour ce qu’elle représente. Soixante années d’indépendance artistique, un modèle coopératif unique, des convictions de gauche antitotalitaires, une parole libre qui n’a jamais cédé aux modes ni aux injonctions idéologiques. En s’en prenant à elle, on s’en prend à une certaine idée du théâtre public : un théâtre populaire exigeant, collectif, indocile.

Face à cette tempête médiatique, on voit se multiplier les stratégies d’évitement: les institutions se défaussent, les partenaires prennent leurs distances par prudence. Ce réflexe de protection, humainement compréhensible, n’est accompagné d’aucun signe, même infime, de bienveillance à l’égard du Soleil et alimente la dynamique de la cabale en isolant sa cible. Et la lenteur de la justice rend service aux instigateurs : plus la procédure s’étire, plus le soupçon s’installe durablement.
Quel est l’intérêt, aujourd’hui, de vouloir anéantir un théâtre qui, contre vents et marées, résiste, et fait de grands spectacles pour un public qui les plébiscite ? Qui, quelle volonté est à l’œuvre pour détruire, dans le grand chaos actuel et la crise du théâtre public, une entreprise qui fait travailler quatre-vingts personnes, dont certaines sont là depuis 39 ans, toutes payées au même salaire ? Pourquoi les médias ont-ils suivi Mediapart, en rajoutant parfois de la pression? Pourquoi ont-ils refusé de communiquer autour de l’exposition du CNCS, ce qui a déclenché son annulation? Qui n’a pas supporté de voir une authentique histoire de la révolution russe sur la scène ? Qui s’accroche honteusement aux anciens récits ?

L’objectif semble clair : ouvrir une brèche médiatique pour que s’y déversent de vieux fantasmes à l’égard du Théâtre du Soleil, liés à sa singularité, à son organisation indépendante (SCOP), à son succès non démenti, à son refus de la vie mondaine et partisane. Il serait temps de rouvrir la perspective, de laisser travailler la justice dans une affaire aussi grave que délicate, et de ne pas confondre la nécessaire condamnation des agresseurs avec la destruction d’une aventure artistique unique. Dénoncer la cabale, ce n’est pas contester les faits: c’est refuser qu’ils soient exploités pour incriminer fallacieusement un prétendu mal «systémique» et, sous ce biais, s’acharner contre le Théâtre du Soleil…

 

Isabelle Barbéris et Béatrice Picon-Vallin

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes,mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)
 
Le philosophe Paul B. Preciado avait organisé il y a six ans au Centre Georges Pompidou, Cluster révolutionnaire, un séminaire pour lequel Virginie Despentes avait écrit et lu ce court texte (encore inédit) où elle interroge les notions de frontière, liberté, domination… C’est aussi un appel pour que l’Histoire s’oriente autrement, qu’enfin s’opère une révolution des corps et des esprits et que s’impose à la fois une véritable écoute et une douceur dans les rapports entre les êtres humains. Mais l’écrivaine en est bien consciente et sait qu’il y a encore du pain sur la planche…
Cela commence plutôt mal: six projecteurs bien éblouissants face public  (sans doute pour l’empêcher de voir le décor?) et des rafales de fumigènes à gogo comme partout!  Sur le plateau, à jardin, les musiciens et au milieu et à cour, un muret en blocs blancs et des morceaux de placo-plâtre qu’Anne Conti assemblera avec une visseuse pour former un écran rond qu’elle hissera ensuite sous les cintres et où seront reçues quelques images de notre planète. L’actrice entassera aussi au bord du plateau quelques-uns de ces blocs sur lesquels, à la fin, elle monte sans craindre le danger bien réel. Bref, la mise en scène (avec un micro H.F.! comme partout) et la scénographie avec ces inévitables rafales de fumigènes, ne sont pas du bois dont on fait les flûtes, et c’est dommage.    
© Didier Péron

© Didier Péron

Mais bon, Anne Conti, seule en scène, accompagnée par Rémy Chatton (batterie) et Vincent Le Noan (violoncelle) réussit à imposer de sa voix grave et à un rythme impeccable, le texte de Virginie Despentes: « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et, si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est à dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire, et que seule, la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus, ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nos modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires (…)
Malgré les fumigènes qui envahissent le plateau et des lumières assez racoleuses, Anne Conti, très concentrée et grâce à une remarquable diction et aux musiciens, toujours en phase avec elle-même, réussit à faire passer le texte aux longues phrases de Virginie Despentes. On oubliera vite les images sur écran de cette planète à la fin qui le parasitent et qui n’apportent rien à cette mise en valeur de ses revendications.
Le public, très attentif, est sidéré par la parole claire et d’une rare violence de ce texte où, en une heure, l’actrice jusqu’à la fin ne lâchera rien et saura le mettre en valeur : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien, sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui, peut avoir disparu demain et il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose.
Anne Conti réussit à faire passer le s
ouffle, l’énergie et l’oralité rythmique avec des répétitions de mots, souvent proche du langage théâtral, quand Virginie Despentes envoie paître, dans ce texte, le modèle dominant… Créé au Théâtre du Nord à Lille en 2024 et depuis joué partout l’an dernier, le spectacle est bien rodé. Et le public- assez jeune pour une fois- trouve ici une autre dimension de l’autrice  qu’il connait par Vernon Subutex, la série télévisée  réalisée par Cathy Verney. Il a chaleureusement applaudi Anne Conti, avant d’aller boire un bol de bonne soupe maison, douce et chaude (en écho au texte?) offert par le Théâtre et qui ne se refuse pas. Réconfortant dans un Paris envahi par le froid et la pluie…
Une pensée pour Marc Sangnier (1873-1950), cet ingénieur issu de Centrale, militant républicain qui se revendiquait d’extrême gauche, aujourd’hui bien oublié mais dont l’avenue où est situé le Théâtre 14, porte le nom. Il aurait bien aimé ce texte…

Philippe du Vignal 
 
Jusqu’au 21 février, Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

Shango scénario d’Arnaud Delalande et Marc de Banville, dessin : Guy Michel et couleurs Tyffenn Guervenoo

Livres et revues

Shango, scénario d’Arnaud Delalande et Marc de Banville. Dessin : Guy Michel et couleurs: Tyffenn Guervenoo

Chez  le peuple Yoruba, au royaume d’Oyo, au sud de l’actuel Bénin, près de celui d’Abomey,  Shango est  le dieu du tonnerre et du feu. En  1639, le fils du chef du village et Lekan sont en conflit ouvert. Mais, pour que Shango soit jugé en toute impartialité, c’est le sorcier qui sera choisi et qui décidera que Shango devra affronter seul un grand lion blanc et, s’il veut rester au village, en rapporter la dépouille.
A l’heure où blanchit la campagne, comme l’écrivait Victor Hugo, Shango va essayer de tuer avec sa lance  ce terrible lion mais il a  bien du mal. Alors un guerrier du royaume Fon intervient avec une carabine.  Shango est sauvé mais comprend vite qu’il est devenu captif. Les rivalités entre royaumes africains, alliées à des Européens sans scrupule, alimentent déjà la traite de prisonniers Et Le roi d’Abomey échange des armes contre des esclaves. Des Hollandais, surnommés diables blancs, attendent leur livraison.
Son village croit Shango disparu. Mais prisonnier, il doit avec de nombreux autres,  marcher vers le Sud.
Tous seront livrés à Dom Pedro de Béja, un capitaine portugais qui les achetés contre des armes de guerre. Et enchaînés dans la cale d’un bateau qui ira vers l’Ouest. Quand il fait escale au Cap-Vert, Shango essayera en vain de se révolter et, pour l’exemple, recevra cinquante coups de fouet… Mais Shango deviendra un des pirates noirs des Caraïbes, personnages souvent oubliés, des mémoires officielles.
Rappelons que la traite arabe,  atlantique  et occidentale d’esclaves noirs africains  a fait des millions de victimes sur treize siècles, avec le trop célèbre commerce triangulaire : Europe, Afrique, Amérique… surtout au XIXème siècle. Une tragédie mondiale et africaine: de grands royaumes comme le Bénin, le Dahomey, l’Ashanti et l’Oyovon. Mais aussi Nantes! se construiront, aux XVIII ème et XIX ème siècles, grâce à l’argent engrangé par ce commerce d’êtres humains. Et le roi Béhanzin  qui régna de 1890 à 1894 au Dahomey, est considéré pour avoir résisté à  l’invasion française, comme un héros par de nombreux Béninois… (un des lycées de Porto Novo porte même son nom!). Mais il n’hésita pas à se livrer lui aussi à la traite et à Ouidah,  une des villes côtières, le traumatisme de l’esclavage est encore indélébile.

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Pour évoquer avec cette B.D.,  la traite négrière et la piraterie, le scénariste Arnaud Delalande et Marc de Banville, spécialiste de l’histoire des Caraïbes,  imaginent un esclave qui, réussira à devenir le chef d’un mouvement de révolte mais aussi un pirate noir… On pense, bien entendu, au grand Toussaint Louverture. En 1791, il prit la tête d’une révolte d’esclaves et ensuite fondera Haïti. L’album est remarquablement dessiné par Guy Michel, d’origine haïtienne, qui arriva en France en 86. Bac, puis Sorbonne Nouvelle et ensuite École des Beaux-arts de Versailles.
Ses deux premiers ouvrages, écrits par Jean-Luc Istin, sont parus chez Soleil (Aquilon) et Nucléa (Arthur Pendragon. Associé d’Istin sur la collection Soleil Celtic, il participe aux quatre premiers tomes des Contes du Korrigan (2002-2006) et au second tome, des Contes de Brocéliande (2005), deux séries collectives. Et il dessine seul, la série Le Sang du dragon (2005-2009).
Dans  Shango, il y a de nombreux formats de cases: Guy Michel privilégie souvent le rectangulaire en longueur mais avec une grande liberté. Cela va d’une case en haut de page sur tout la largeur (mais en cinq centimètres de haut) pour figurer une bataille navale sur fond rouge. Mais, en une seule page, il y aussi quinze cases qui, sont, sauf deux horizontales, uniquement verticales avec une large de trois centimètres avec un visage. Suivie par deux autres en trapèzes inversés… Seul texte: un point d’interrogation! L’ensemble est coloré avec beaucoup de nuances par Tyffenn Guervenoo.
La dernière page montre en deux cases un bateau allant sous la tempête vers les Caraïbes, comme l’indiquent les petits cartouches en lettres d’imprimerie et dans la troisième, sept visages d’Africains: « Ainsi naquit la légende de Shango, pirate noir de Caraïbes… filant vers l’avenir à pleines voiles sous la tempête..! » Une B.D. au scénario et au dessin vraiment réussis, sur le thème de cette traite d’esclaves: un crime indélébile sur des êtres humains commis… par  d’autres êtres humains!  

Philippe du Vignal


Editions Robinson/Hachette. 15 €.

 

Œdipe Roi d’après Sophocle, texte et mise en scène d’Eddy D’aranjo

Œdipe Roi, d’après Sophocle, texte et mise en scène d’Eddy D’aranjo

Il faut être en bonne forme psychique et physique pour entendre cette pièce trois heures cinquante sur le thème de l’inceste dont les ravages humains sont ici remarquablement mis à jour par l’auteur-metteur en scène. Une bibliographie complète et une liste des associations qui luttent contre ce fléau sont publiées dans le Journal de l’Odéon offert au public.
La première partie  est bouleversante.“C’est, dit Eddy  D’aranjo, un spectacle sur le crime, avec une énonciation monotone tout le long du spectacle. Mais lui n’en a pas été victime. “J’étais le fils du criminel (mon père) et le jeune  frère de la victime (ma sœur).  » Autour de sa mémoire, de sa mère et de sa sœur, il va peu à peu découvrir ses lourds antécédents familiaux pour analyser les conséquences et causes potentielles de cet inceste.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Pourtant l’auteur ne prétend pas faire du théâtre documentaire: « Ce n’est pas, dit-il, pas un spectacle de témoignage, je veux parler de vous et de moi face au crime. Le lien avec Œdipe Roi est simple puisque cette tragédie née de l’ignorance du crime “constitue selon lui l’une des premières occurrences de l’inceste dans la littérature européenne”.
Dans la première partie, deux scènes sont bouleversantes: l’une qualifiée de didactique par le comédien Volodia Piotrovitch d’Orlik qui cite des chiffres lourds de conséquences,. “En France, 160.000 nouveaux enfants victimes de violences sexuelles par an! Donc, 438 par jour et deux  fois sur trois, des incestes dont  l’auteur est à plus de 80 % un homme et la victime à plus de 70 % une femme;  une personne sur dix a été ou sera victime de violences sexuelles avant ses dix-huit ans “. Des données objectives liées au dysfonctionnement patent de la Justice. L’inceste commis sur la sœur  d’Eddy D’aranjo a été qualifié à l’époque de délit alors que c’était un viol donc un crime.
L’autre scène est plus théâtrale: sur l’écran vidéo, les dessins de ces enfants victimes avec au fond, un papier peint de logements de familles économiquement faibles. Dans la deuxième partie, l’auteur rappelle que ces violences existent aussi dans les milieux favorisés. Et nombreux sont les  témoignages depuis le XXIème siècle…Nous découvrons ici l’histoire de Jeanne, sa grand-mère qu’il n’a jamais connue. Qualifiée de pute  par son oncle dans une interview, cette infirmière pratiquait des avortements clandestins avant la loi Veil.

Eddy D’aranjo a envie de croire qu’elle appartenait au Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception. il présente ainsi au public les images jouées par les artistes d’un avortement clandestin. On apprend en lisant le journal de l’Odéon que l’auteur a visionné un film de 1980 du M.L.A.C.  Regarde, elle a les yeux grand ouverts (1980). Il y découvre les pratiques de groupes de femmes se réappropriant un savoir-faire gynécologique.
Et il a demandé à son actrice Marie Depoorter de pratiquer cet auto-examen, indiqué comme « filmé en direct ». Mais cette image d’un col de l’utérus projeté sur grand écran brouille le message initia. sur le thème de l’inceste, même si  tous les interprètes de cette pièce sont  exceptionnels de vérité. A propos de cette création d’Eddy D’aranjo, citons  le grand documentariste américain Frederick Wiseman disparu avant-hier  à quatre-vingt seize ans : «Aucun film n’est objectif. J’espère seulement que les miens sont justes. »

Jean Couturier

Jusqu’au 22 février, Atelier Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier),  Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall

Ronya, fille de brigand, adaptation du roman éponyme d’Astrid Lingren, mise en scène de Strile Ingland Bjordall  (tout public)

Cette romancière et scénariste suédoise (1907-2002), auteure de livres pour enfants, est mondialement connue  pour avoir créé les célèbres personnages de Fifi Brindacier et de Zozo la tornade. Astrid Lindgren avait pris l’habitude de raconter des histoires à ses enfants et quand  sa fille fut atteinte d’une pneumonie, elle crée en 45 le personnage de Pippi Långstrump (Pippi longues-chaussettes:Fifi Brindacier en français, avec des illustrations d’Ingrid Vang Nyman. Mais elle avait déjà publié un livre pour petites filles ,Britt-Mari lättar sitt hjärta (Britt-Mari soulage son cœur). Succès et bonnes critiques font  qu’elle gagnera vite plusieurs prix littéraires.

Dans Barnen i Bullerbyn (Nous, les enfants du village Boucan) et Vi på Saltkråkan (Nous, à Saltkråkan), elle raconte la vie d’enfants et adultes dans la campagne. Saltkråkan symbolisant le rêve suédois d’une communauté écologique habitant un archipel. Et elle en a tiré le scénario d’une série en treize  épisodes: Les Enfants de l’archipel. Elle a aussi écrit des romans comme Karlsson på taket (Karlsson sur le toit) qui se passe à Stockholm vers 1950. Et elle conte aussi dans Ronya fille de brigand, l’aventure de Ronya et Rik, des amis qui ne devraient pas l’être et dont est issu un film réalisé en 84 par Tage Danielsson  et qui eut un grand succès… Mais il y eut  aussi des adaptations théâtrales en Suède ou en Norvège comme celle-ci. .Mais pas à notre connaissance en France.

Dans Mio, min Mio (Mio, mon Mio) et Bröderna Lejonhjärta (Les Frères Cœur de Lion),  parle de pays imaginaires et du bien et du mal, maisd aussi de l’amitié. En 1923, elle parle de Zozo la grosse tête (Emil i Lönneberga). Ce petit garçon turbulent et farceur mais au bon cœur , grandit dans une ferme à la fin du XIX ème siècle. L’écrivaine reçut le Prix en Or en 1950 et le Right Livelihood Award (pour les droits des enfants) en 94 et depuis 67, le prix Astrid Lindgren d’environ… 550.000 €! récompense chaque année un auteur suédois de littérature jeunesse.

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Ici, Ronya est la fille du chef de parents brigands qui font des ravages dans la forêt de Mattis, près  d’un vieux château moyenâgeux qui a été coupé en deux par la foudre et où vit aussi une autre bande ennemie. Née par une terrible nuit d’orage -c’est un avertissement qui ne trompe pas- Ronya veut  être absolument indépendante et donc vaincre la peur qui la menace constamment. Dans la forêt dangereuse, elle rencontre Rik au bord d’un gouffre Rik.
C’est le fils unique de l’autre bande ennemie de brigands.. D’abord amis, puis bien entendu, vite très amoureux  Ronya et Rik,  après s’être sauvés la vie l’un l’autre, vont vivre ensemble dans cette forêt, loin de leurs parents respectifs dont ils ne supportent plus la guerre permanente entre eux. On vous la fait brève car nos connaissance en norvégien sont   assez faibles…

 

Il y a ici à la fois les éléments d’un conte populaire qui se passe au Moyen-Age dans un  grand château mythique en ruines où a lieu une histoire de brigands- cela marche à tous les coups et l’autrice est très rusée et visiblement pleine d’humour.Mais c’est aussi un roman d’initiation où les héros vivent une histoire d’amour genre Roméo et Juliette suédois aux multiples aventures.Astrid Lindgren traite aussi en filigrane de thèmes comme la lutte entre le bien et le mal, la vie et la mort, la guerre et la paix…

Cette adaptation se joue au Fyllingsdalen Teater dans un quartier périphérique de Bergen (Norvège). Une curieuse salle pas vraiment rectangulaire d’environ cent cinquante places avec une belle scène dotée d’une tournette… bien utile: l’action se situe à la fois dans un vieux château à moitié en ruines ,et dans les prés verdoyants, près d’immenses forêts.  Le scénographe en a  habilement traduit le climat grâce à des vidéos en fond de plateau et le metteur en scène maîtrise bien le jeu de son équipe de douze interprètes et de dix jeunes figurants. Tous circulent avec efficacité sur ce plateau tournant et il réussit la plupart du temps  à garder la poésie de cette saga romanesque avec une réalisation au cordeau avec des éclairages efficaces. Ici, Il y a aussi quelques remarquables chants choraux. Le tout rodé depuis longtemps, bien réalisé. même si les acteurs manquent expérience et ne semblent pas tous vraiment professionnels.
Au chapitre des bémols: on ne comprend pas bien (sinon pour permettre aux enfants d’aller aux toilettes) la nécessité d’un entracte, ce qui casse l’action qui ne fait pas toujours dans la nuance -et pas toujours très claire- et rend le spectacle un peu long (quatre-vingt dix minutes). Et le metteur en scène aurait pu nous épargner ces fréquents jets de fumigènes: ce procédé bien parisien et archi-usé est aussi arrivé jusque en  Norvège! On aurait aussi aimé que le recours à la tournette et aux micros H.F. soit plus discret. Et qu’il y ait moins de criailleries

A ces réserves près, cette adaptation d’un roman en théâtre populaire fonctionne bien mais exige des moyens avec, au moins une dizaine d’interprètes… Vu les restrictions actuelles, on voit mal comment  un metteur en scène arriverait à disposer des moyens suffisants, sauf à la Comédie-Française.  Donc, nous sommes condamnés à rêver sur une possible adaptation de ce roman dans l’Hexagone. Tiens, une idée, pourquoi ne pas faire venir ce Ronya, fille de brigand dans un festival français. Il mériterait bien d’être invité et y aurait toute sa place: nos amis norvégiens investissent avec succès dans ce type de spectacle tout public, avec différents niveaux d’interprétation,  notamment pour les enfants… 

Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 14 février au Stiftelsen Nye Fyllingsdalen Teater, Folke Bernadottes vei 2 . Bergen (Norvège). Jusqu’au 29 mars

Le livre est édité en français chez  Biblio Monde, Le Livre de poche, collection Jeunesse, traduit du suédois par Agneta Ségol, Brigitte Duval et Jeanne Bouniort, (2002). Première édition: 1996.

Meredith Monk

Meredith Monk

Nous avons découvert son  travail en 73, ce qui ne nous rajeunit pas… C’est une des compositrices et interprètes actuelles aux étonnantes innovations vocales. Soprano, elle  peut aller du grave à l’aigu et chanter sur trois octaves mais elle aime travailler aussi les chuchotements, syllabes répétées, cris, couinements, sanglots discrets ou chants diphoniques (sur deux notes de fréquence différente qu’on retrouve  dans nombreuses musiques traditionnelles européennes mais aussi asiatiques dont Meredith Monk a toujours été passionnée). Elle utilise aussi la répétition d’éléments musicaux, en s’accompagnant ou se faisant accompagner au synthé par ses amies  de longue date, comme Katie Geissinger que nous avions autrefois écoutée avec elle, et Allison Sniffin.

© C

© C. C.

Meredith Monk se définit avant tout comme une chanteuse mais elle a  aussi mis en scène ses pièces et aura été une des première à imaginer et réaliser des spectacles ambulants. Puis  des opéras,notamment avec Atlas (1992),  que nous avions vu à sa création à Houston. Elle  a aussi écrit et réalisé deux remarquables films poétiques:  Ellis Island (1981) et Book of days (1988).
Ici, cela passe sous la grande couple de l’ancienne Bourse du Commerce devenue  Pinault collection, où est présenté depuis  cinq ans un ensemble d’œuvres contemporaines rassemblées par cet hommes d’affaires et collectionneur. Avec environ 3 000 m2 de surface d’exposition, un restaurant confié au à Michel Bras et un studio en sous-sol de 286 places pour des performances, films ou conférences.
Sous cette vaste couple, pas de scène, ni sièges, sauf des banquettes en béton contre les murs et au sol des galettes en mousse. Bref, le confort minimum… Et un bien mauvais acoustique pour ceux qui ne sont pas près des interprètes dans. cette salle pour cent cinquante spectateurs, souvent jeunes voire très jeunes,  fascinés par le chant et la musique  de celle qui pourrait être leur grand-mère de quatre-vingt ans. Elle ,dira à la fin non  sans humour comme dans une chanson ancienne,  je suis un petite vieille De temps en temps, elle esquisse quelques pas de danse, seule ou avec des deux interprètes, tout en continuant à chanter.
Avec des éclairages pastel changeant d’un morceau à l’autre, on assiste à un festival Meredith Monk où on retrouve avec bonheur les morceaux de toute une vie. On pense parfois à des compositeurs comme Bela Bartok Steve Reich,  La Monte Young qu’elle nous avait dit beaucoup admirés. Comme Fats Waller… Le public jeune voire très jeune et sans doute issu  d’horizons musicaux différents, a chaleureusement applaudi chacun de ses morceaux. Elle  a remporté de nombreux prix. Entre autres, deux Bessie Award (1985 et 2005) et en 96, un American Dance festival award pour l’ensemble de sa carrière. Et elle a reçu  de Barak Obama en 2015, la National Medal of arts, la plus grande distinction aux Etats-Unis en la matière.
Mais elle est restée aussi simple qu’à trente ans. Même si son travail a été internationalement  reconnu et si sa musique a été, utilisée au cinéma… par Jean-Luc Godard (Nouvelle Vague (1990)  et Notre musique (2004) et par les frères Coen (The Big Lebowski (1998). Malheureusement, à Paris, ce concert a été unique. Vous pouvez écouter Meredith Monk en particulier dans le récent ( 2025) Cellular Songs avec elle-même,
 Ellen Fisher, Katie Geissinger,  Joanna Lynn-Jacobs, Allison Sniffin  et John Hollenbeck ( Deutsch Gramophone).

Philippe du Vignal

Ce concert-performance  a eu lieu  le 10 février à La Pinault collection, ancienne Bourse du Commerce, rue du Louvre, Paris (Ier).

 

 

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