Festival Interceltique de Lorient: Saflikad

Festival Interceltique de Lorient

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Saflikad par le groupe breton Barba Loutig

 

En première partie du spectacle, Loeiza Beauvir, Lina Bellard, Elsa Corre et Enora de Parscau qui travaillent à intégrer le jeu audacieux de la polyphonie. Transmission et renouvellement des traditions chantées, populaires et vivantes de Bretagne dont le répertoire des gwerzioù et autres complaintes. Ces quatre jeunes femmes dominent polyphonies, polyrythmies des  tambours et tambourins et  jouent avec brio des langues bretonne et française, rendant  aussi hommage à la Galice, en en chantant un air.

 Passionnées de chants populaires et de dialogues avec des territoires au-delà des frontières de la Bretagne comme la Hongrie, l’Albanie… elles en ont rapporté des mélodies qu’elles se réapproprient à travers les poésies populaires bretonnes ou de leur composition. Le large territoire où elles cheminent avec aisance et indiscipline est bien celui de la poésie, et elles jouent sur les mots et leur teneur :  Saflikad. Avec des sourires amusés sur les résonances, sonorités, allitérations, assonances et onomatopées, le  flic-floc des flaques d’eau, le tic-tac de l’horloge, le chant des oiseaux dans la campagne…

 Elles en profitent pour défaire la morale souvent machiste des chansons populaires, réintroduisant une place plus digne de la femme dans le mariage, le foyer, la société.Histoire de témoigner qu’elles ne sont pas dupes du regard condescendant masculin.Une leçon charmante à travers musique et chansons éloquentes, distillées avec art.

 San Salvador, chœur populaire occitan.

 san-salvador-cdr-webEn seconde partie, un sextet de trois jeunes gens et trois jeunes femmes emporte rapidement la salle  grâce à son énergie et son enthousiasme. Nulle référence à l’Amérique centrale, à son exotisme coloré de lointain continent, le groupe San Salvador fait référence à une terre corrézienne du sud du Massif central, le petit village de Saint-Salvador où les artistes sont des amis d’enfance. Thibault Chaumeil et Marion Lherbeil assurent les voix et le tom basse, Eva Durif et Laure Nonique Desvergnes, les voix et les mains. Sylvestre Nonique Desvergnes œuvre à la voix, aux cymbales miniatures et à la grosse caisse.

 Avec eux, le compositeur Gabriel Durif, à la voix et au tom basse, mène la danse avec un bel allant commentant avec humour et distance ironique, l’histoire de telle chanson, qu’il rattache ou pas, c’est selon, dit-il, à un Limousin celtique. Il évoque la guerre et ses ravages, la colère des soldats revenant de l’horreur et assoiffés, l’éventualité de ne plus fabriquer d’armes pour éradiquer les tueries, celle aussi d’inviter les chefs propagateurs de conflits à descendre dans les tranchées. Ainsi, cet ovni musical, appellation récurrente souvent donnée au groupe, repose sur six voix, deux toms, douze mains et un tambourin, et dégage, à partir de ces outils, un concert radical somptueux de sons et rythmes.  

San Salvador s’emploie à renouveler les musiques traditionnelles ou à les détourner, à travers une polyphonie aux résonances contemporaines et à l’affirmation haut et fort de chants en occitan sur des créations musicales poétiques. Les compositions chantées utilisent les motifs de la langue occitane, rugueux, amers ou fluides et délicats, les sonorités d’un véritable instrument rythmique. Et l’harmonie privilégie le contraste et l’opposition des atmosphères souvent mélancoliques ou enlevées… Une polyphonie passant de la douceur paisible à l’éclat de la colère. Lent crescendo et decrescendo puis explosion des fureurs et émotions menaçantes et cela alterne entre  repos et bien-être mais aussi déstabilisation de l’auditeur, qui souvent, applaudit à contretemps, croyant à tort le morceau musical terminé.

 Un mix de poésie brute, de musiques populaires et d’orchestration savante, qui nous envoûte et nous déroute à la fois, installant l’intranquillité. Un circulation entre musiques traditionnelles et modernité…Une composition originale pour voix masculines et féminines. A l’occasion de La Grande Folie, une création de San Salvador, le groupe qui se veut être l’inventeur d’une musique actuelle apatride, précise : « Ici l’acte de création est une migration dans les constellations musicales, quelles qu’elles soient, un saut de planètes en planètes. Peut-être, par peur d’avoir à choisir, ou bien parce que cette richesse nous semble en accord avec nos valeurs artistiques. »

Un moment d’entrechocs généreux, chaleureux et dansant…

Véronique Hotte

Théâtre de Lorient, le dimanche 4 août 2019, à 21h.
Le festival Interceltique de Lorient  se poursuit jusqu’au 11 août.


Archives pour la catégorie critique

Festival Interceltique de Lorient, quarante-neuvième édition

Festival Interceltique de Lorient, quarante-neuvième édition

 abraham-cupeiro-cdr-webSoirée d’ouverture du programme Galice avec la Banda de Gaitas de Forcarei et son groupe d’harmonie, Jose Manuel Lopez  dit Josele, Abraham Cupeiro, Suso Vaamonde, Pablo Seoane et Begona Lorenzo. La Galice, pays des Celtes du Sud,  communauté autonome, possède le statut de nation historique. Située à l’extrême Nord-Ouest de la péninsule, entourée par les Asturies, la Castille-et-Leon, le Portugal, l’Atlantique et la mer Cantabrique. Depuis le IX ème siècle, des milliers de pèlerins ont atteint Saint-Jacques de Compostelle en Galice, parcourant des chemins anciens, souvent ceux empruntés par les Celtes, familiers de toutes les fins de terre, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.

A l’honneur, pour cette soirée d’ouverture, les gaiteros et les bandas de gaitas, les chants féminins aux tambourins et les groupes de danse galiciens… Soutenus à la fois par la musique symphonique et par la musique populaire et traditionnelle que réactivent rythmes nouveaux, harmonies et anciens instruments rares. Le Chemin de Breogan est un spectacle inspiré de la vie du mythique roi celte de Galice, vu comme le père de la nation et dont on peut voir la statue, à côté de la Tour d’Hercule, à La Corogne, port de plus de 215.000 habitants. L’hymne que le public entend par la voix de Begona Lorenzo, décrit ce pays comme celui de Breogan et a été chanté pour la première fois en Amérique latine: ses auteurs- républicains- s’y étaient réfugiés après avoir fui le régime franquiste…  Il y a en Galice, une forte tradition d’émigration, de par sa géographie et son histoire. Et cela résonne d’autant plus avec les flux migratoires d’aujourd’hui…

Les légendes racontent en même temps la découverte de l’Autre; ainsi cette embarcation de trois Irlandais découvrant la Galice pour la première fois et dont l’un meurt, quand chavire son bateau, tout près d’arriver dans l’estuaire. Le public  découvre avec un grand plaisir sur le plateau du Théâtre de Lorient, quelque 150 interprètes… A l’avant-scène, les interprètes de musique classique de la Banda Municipal de Silleda, sa Banda-Jeunesse avec chœur et groupes de musique de chambre. Et la Banda de Gaitas de Forcarei à Pontevedra considéré comme le pays des gaiteros, selon un cantique traditionnel décrivant cet attachante région des montagnes. Et le célèbre joueur de cornemuse, le gaitero de Soutelo, Avelino Cachafeiro est le meilleur représentant de la musique galicienne.

 Sur le plateau encore, l’Association culturelle madrilène Xirandela et ses artistes  nous transmettent les saveurs d’une danse traditionnelle de haut niveau. Au programme, solos et duos de musiciens, chanteurs et danseurs. Ainsi, Begona Lorenzo déjà citée, à la voix puissante, spécialiste de chants traditionnels. Abraham Cupeiro, de formation classique, fait partie de groupes de folk, jazz et musique ancienne. Il joue d’un instrument rare, le karnyx, une trompette celtique de l’âge de fer. Levant haut cet instrument précieux, longiligne et courbé. Il joue aussi de la «corna» ancestrale. Passionné par les instruments du monde entier d’époque différente, il les met à l’honneur pour qu’ils lui survivent et qu’on ne les oublie pas…

Au programme encore, Jose Manuel Lopez, un  soliste de gaita dans les orchestres symphoniques de Galice, qui fait résonner l’art subtil dont il a le secret. Suso Vaamande, soliste et enseignant d’instruments populaires, joue de cette étrange et envoûtante vielle à roue qu’il enseigne à Lugo. Pablo Seoane est aussi un virtuose de la gaita, en soliste ou en groupe. Davide Salvado, voix charismatique, est collecteur de chansons et danses des villages. Il connaît bien les musiques traditionnelles et a adopté un mode de vie qui respecte les terres et la langue de ce pays. Bouba, un chœur féminin spécialiste des chants de travail des femmes ordinaires, s’est tourné vers les plus anciennes «cantadoras» et «balladoras». Passeur culturel, Bouba mêle musique galicienne et rock progressif.

La soirée est un enchantement et une présentatrice nous passionne par sa connaissance de la culture de ce pays. Et les artistes ont un talent et une rigueur professionnelle que le public, connaisseur, a saisi d’instinct et a longuement ovationnés. On pourra retrouver ces mêmes beaux interprètes, habités par la tradition comme par le renouvellement musical, en compagnie du quintet Tiruleque, pour la grande Nuit de la Galice, à l’Espace Marine à 22 h, le 5 août .

Véronique Hotte

La soirée d’ouverture a eu lieu au Théâtre de Lorient, le 3 août.

Cabaret dans le ghetto de Justine Woljtyniak

Cabaret dans le ghetto de Justine Woljtyniak

justine_wojtyniak_cabaretL’auteure née en 1978 en Pologne, vit et travaille à Paris depuis 2002. Quatre ans plus tard, elle rencontre Bogdan Renczynski, un des acteurs du Théâtre Cricot 2 de Tadeusz Kantor dont elle devient l’assistante. Ils transmettent «l’expérience kantorienne» au cours de nombreux stages-créations en France, Pologne et Belgique. Ils créent ensemble Seuil et Répétitions avec la réalité et Rebeka, ma mère au Théâtre du Radeau, au Mans.

En 2011 elle ouvre un « Laboratoire Impossible », un espace-temps d’expérimentation où elle cherche sa propre poétique et entame des recherches sur le thème de la mémoire, le processus du souvenir puis rencontre Stefano Fogher, contrebassiste et compositeur de musique de scène qui l’accompagne depuis dans toutes ses créations. En 2013, elle crée (T)erre d’après la véritable histoire de Maurice Maeterlinck. Et Portrait Nu de l’homme , un montage de textes poétiques de Tadeusz Kantor dans un dispositif de café-théâtre et Performance La Danse Macabre au Parc de Buttes Chaumont et en 2014, Cuisine à vif , une performance culinaire mêlant textes et musiques.

Notre classe crée en 2017 au Théâtre des Halles à Avignon, ouvre le diptyque Blessures du silence, qu’elle consacre à la part cachée de son identité juive et à la mémoire de ses morts. Elle crée le deuxième volet l’an passé: Cabaret dans le ghetto, un spectacle sur le poète Wladyslaw Szlengel, écrivain et acteur né en 1912 et exécuté par les Allemands en 1943 dans le ghetto de Varsovie. 

Elle nous accueille dans une grange aménagée au mas Rasal en Lozère. Sur le plateau, des chaises, un guéridon et un miroir, nous sommes une quarantaine de spectateurs. Justine se présente, elle est née en Pologne, près d’Auschwitz. «Il faut faire revenir les morts pour qu’ils puissent raconter leur histoire, la résistance, c’est la poésie !» Elle ouvre un journal : « Demain aujourd’hui, dans un an… »

Deux hommes s’avancent lentement pendant qu’elle lit, l’un d’eux fouille dans des cendres. Justine Woljtyniak affiche une photo, un acteur lit un poème à ses compagnons d’infortune: joie du shabbat… Une histoire qui appartient toujours aux vivants, parmi les histoires enfouies sous la terre. 40% de la population de Varsovie est enfermée dans le ghetto. Ils ont retrouvé des milliers de pages avec des poèmes de Wladyslaw Szlengel.

Les hommes dansent, s’asseyent, prennent des poses, parlent face à face pendant que l’auteure tape sur une vieille machine à écrire : « Varsovie, le cœur historique, le cœur hystérique !  (…) Le silence du soir, je dis adieu à la ville silencieuse. » (…) « Dans la nuit, une polonaise de Chopin s’écoule du piano». Les hommes tremblotant sur leurs chaise, le vieux joue du violoncelle pendant que le jeune en clown blanc titube et saute.« Alerte, alerte, alerte, soudain une seule des cent sirènes arrache la la ville au sommeil.

11 novembre 2017: 60.000 personnes marchent dans les rues de Varsovie. «J’aimerais bien avoir un passeport pour l’Uruguay, la Bolivie, le Honduras, le Costa-Rica. » (…) « Il n’est guère bon d’avoir un passeport étranger en Pologne aujourd’hui!  Nous survivrons ! ». Justine Woljtyniak affiche une photo d’une femme qui avait treize ans quand les nazis ont enfermé les Juifs dans le ghetto, on entend un dialogue entre un enfant et sa mère. Comment expliquer cet autrefois ?

Le vieux sur sa contrebasse, le jeune assis sur sa chaise esquissent des mouvements, arpentent le plateau penchés à pas rythmés, avec une corne de brume. Beau rythme et belle danse. « Ici, la gare de Treblinka, toute ma maison est partie, il n’y a personne ! » «Les Juifs doivent se souvenir de Pourim et souhaitent lier la fête des cabanes et le souvenir d’une mère au fond de l’enfer. L’un des acteurs lance des feuilles de papier au- dessus du public et danse au son du piano, dans un solo émouvant. Il titube et tombe. « Qui va écouter les morts enterrés dans un pays étranger ? » Ils jouent des claquettes avec la chaise et la contrebasse puis finissent le spectacle avec un trio musical ironique.

Etrange spectacle encore en devenir, dans cette belle soirée chaleureuse.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 2 août à au Mas Rasal (Lozère).

Morette, un texte de Jacques Livchine

 
Morette par Jacques Livchine
Une expérience fabuleuse, une remontée dans le temps pour Jacques Livchine qui est allé jouer avec son orchestre familial à Morette (Isère).

_c_JJ_Kraemer107Vraiment un moment exceptionnel et incroyable et le corps a de la mémoire,  je me sentais à la maison. Ça a été pour moi l’Himalaya des émotions  et encore ce matin, j’ai tout un parfum de saveurs dans la tête. Toutes ces retrouvailles  et  ces nouvelles rencontres. Et Aude, la maire, absolument admirable. Ce matin, j’ai fait mon petit billet hebdomadaire…

Lundi 29 juillet. Morette,  25° C

Il y a des « mercis » vides et sans âme et d’autres qui, derrière ces deux syllabes, cachent une riche émotion. Une femme s’approche de de moi après le Rappoporchestra et me répète les mots de la fin: « C’est exactement ça, dit-elle:  « Les  vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants. » J’ai vécu jusqu’à l’âge de deux ans, de 1943  à 1945, dans ce village qui a recueilli mes parents pendant la guerre et ce 28 juillet 2019, j’y reviens. La Mairie a affiché les photos de mes parents, oncles, tantes, grand-mère, sœurs, cousines  et de moi tout petit.  Je vois apparaître dans le registre des écoles le nom d’Annie, ma sœur  et je pense : je vais tout raconter à Annie, mais non, zut! Annie vient de mourir et quand je veux le dire aux habitants, c’est curieux, j’ai l’impression qu’elle est là! Une digue pète dans ma tête: je ne peux pas me retenir,  un tsunami de larmes m’envahit,  je pleure,  je pleure et j’ai honte. 

Jeanne Quinette, ma nièce, venue du Brésil, peut vraiment s’enorgueillir de toute la préparation de ce grand moment. Moi qui pensais qu’elle devait importuner cette calme Mairie avec toutes ses demandes. Et je reçois une lettre désespérée d’Aude, madame la maire : « Il n’y aura personne à votre concert,  comment briser l’indifférence? J’ai donc écrit une lettre aux habitants:

« Je m’appelle Jacques Rappoport, né en 1943. Quand nos parents s’en vont, on se mord les doigts de ne pas les avoir interrogés sur le passé. Je découvre dans un album de photos, un petit garçon de deux ans, avec, comme légende: Jacques à Morette. Ma grande sœur Annie me dit qu’elle a été à l’école dans ce village qui a abrité notre famille pendant la guerre mais Annie a disparu dans un accident de la route il y a quatre ans. Il me reste une cousine Nadine, qui a perdu sa maman à Sobibor, le camp de concentration. Elle a 84 ans  et elle en pleure encore. Elle aussi était à Morette. Nos parents arrivés en 1923 en France d’U.R.S.S, ont fait des enfants  et ces enfants ont fait des enfants. Nous voilà avec une immense famille…

Nous avons décidé de remonter le fil du temps, et  peu à peu, nous avons fondé un orchestre amateur le Rappoporchestra qui joue les musiques de notre pays d’origine. Quand tout le monde est là, nous sommes dix-huit, de neuf  à soixante-seize ans. T.F.1 nous a filmés quand nous sommes allés à Odessa retrouver nos racines  et nous avons même obtenu le second prix des orchestres de famille à Versailles. C’est aussi  une façon de se voir parce que nous sommes dispersés: Ardèche, Franche-Comté, Ile-de-France, Brésil, Floride… Nous avons décidé de rencontrer le habitants de ce village qui nous avait accueillis…

Ce ne sera pas un concert comme les autres: on va jouer aussi avec la mémoire olfactive, le gâteau russe de ma mère, les cornichons,  la vodka, les blinis. On racontera notre histoire. Cela ressemblera à une veillée à l’ancienne. Comment des juifs Russes deviennent tous français en moins de cent ans. Notre langue maternelle à tous est bien le français, mais nous gardons aussi tous quelque chose de là bas, même si  c’est la quatrième génération… C’est donc  bien loin tout ça. 

Donc, on vous invite tous, jeunes et vieux, à venir nous rencontrer. Cela ressemblera plus à une veillée à l’ancienne, qu’à un concert, on échangera, on parlera ensemble du monde d’aujourd’hui, il y aura de la musique entraînante mais aussi nostalgique, on feuillettera des albums de photos, on se demandera si la valeur “famille” est une valeur à protéger, on dégustera, on se quittera peut-être contents d’avoir agrandi le cercle de nos connaissances. Donc à très vite,

 Jacques Rappoport, le doyen de l’orchestre.

 5C6A7320-501A-4F80-9D89-1716225A6288Et puis Dana, ma fille et Ketty ma sœur, ont fait tout un travail sur la mémoire. Les dates, les photos… J’étais réticent, j’avais peur de ce passé, je le refoulais avec cette phrase de Woody Allen: « Il n’y a que l’avenir qui m’intéresse, je compte bien  y passer mes prochaines années”. Et puis j’ai plongé…C’était comme dans une piscine, au début, le froid m’a saisi et puis je me suis habitué. Annie Kahn, Gilbert, ses enfants, Liliane, Guy, Chantal, Franklin, etc. Se revoir, comme si jamais on ne s’était quitté… Tous sont importants pour moi. 

Et puis jouer.. Je me plains sans arrêt du théâtre pour privilégiés et ses représentations un peu tristes. Mais là, tous ces visages du village, de tout âge et puis cette représentation avait du sens. Ils sont 383 habitants à Morette  et là, on ne les comptait plus. On n’était pas là pour dire : regardez , une famille qui joue. En effet, on ne ne jouait pas n’importe où, et moi complètement fou  et habité qui disais: « Prends ma mère dans ta bouche”,  en distribuant la vatrouchka et les gens tendaient leurs mains, tout le monde  voulait la goûter la vatrouchka…
Nous avions inventé notre « reliance » à nos morts sans passer par Moïse,  Abraham, Jésus ou Bouddha. C’était bien plus qu’une prestation artistique,  nous étions emportés  par la musique,  par le lieu, par les visages… J’étais là-haut, loin des contingences terrestres, j’oubliais toutes  mes affaires,  heureusement Gab m’aidait à rassembler tout ce que je devais remporter. Je remplaçais les larmes, par verre de vodka  sur verre de vodka, puis verre de rosé sur verre de rosé..
Les anecdotes racontées par les habitants sur les parents galopaient dans ma tête, ma mère échangeant de la viande contre des armes; mon père cultivant des tournesols pour en faire de l’huile.  Et il y avait le son impeccable du trombone de Vincent et la famille d’Alain au grand complet avec l’inénarrable Vadim. Tu comprends, Marcel Proust, il arriverait à faire trois cent pages sur ces quelques heures de Morette, avec toutes les arborescences, les recoupements, les nostalgies…
Ketty qui se tourne vers moi pendant le film pour bien vérifier que je pleure mais Olivia ma nièce, pleure aussi… Dis donc, c’était une sorte d’enterrement avec soixante-dix ans de retard, avec ces ingrédients spécifiquement russes: l’aigre-doux, le rire à travers les larmes… Maman aurait été tellement heureuse de recevoir cette lettre, comme quand j’avais dix-sept ans:  je lui écrivais tout ce que je vivais. Et résonne encore en moi les phrases de François Quinette, mon beau-frère, à la mort d’Annie:  » Elle avait aimé Morette et toute sa vie, elle essayait de retrouver le bonheur de Morette. » Et ce 28 juillet 2019, nous revivions le bonheur de Morette… Un homme de 84 ans s’est approché de moi: « Jacques, tu ne me reconnais pas, le garçon de huit ans à droite sur la photo, c’était moi! » Vraiment un moment exceptionnel et incroyable: le corps a de la mémoire, je me sentais à la maison…

Jacques Livchine

Adieu Jacques Nichet

Adieu Jacques Nichet

1FE5F2E3-85D1-41B3-8A1A-89D26DE425D9 Il avait soixante-dix sept ans. Auteur de quelque trente mises en scène, toutes d’une très haute qualité, l’homme, d’une immense culture, était aussi discret qu’efficace ; peu connu du grand public mais reconnu par toute la profession, c’était un excellent metteur en scène, et un grand directeur d’acteurs… Nous avions vu la plupart de ses mises en scènes et à chaque fois, on restait étonné par sa rigueur et en même temps son sens de l’humour.

Encore élève de l’Ecole Normale Supérieur rue d’Ulm, il créa en 65  une compagnie universitaire le Théâtre de l’Aquarium, puis reçut au concours de l’agrégation de lettres classiques, il enseigna ensuite à l’Université de Paris VII. Et en 1972, avec Jean-Louis Benoît et Didier Bezace, Karen Rencurel… il créa le Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes.  A quelques dizaines de mètres de celui de la Tempête de Jean-Marie Serreau et de celui du Soleil fondé par Ariane Mnouchkine. S’y succédèrent de remarquables spectacles  comme Marchands de ville (1972), Ah Q, (1975), La jeune Lune tient la vieille lune toute une nuit dans ses bras (1976), Correspondance (1980)… qui contribuèrent avec ceux des autres théâtres de la Cartoucherie à en faire un lieu emblématique de la création théâtrale…

Puis en 86, Jacques Nichet dirigea  le Centre Dramatique National de Montpellier. On lui doit des remarquables mises en scène d’auteurs aussi bien des pièces d’auteurs modernes comme Le Balladin du monde occidental de Synge, La Savetière prodigieuse de Federico Garcia Lorca, Sik-Sik, Le Haut-de-forme d’Eduardo De Filippo, ou contemporains (Domaine ventre de Serge Valetti, La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire ou classiques comme Le Magicien prodigieux de Pedro Calderon de la Barca, Le Triomphe de l’amour de Marivaux.

En 1998, Jacques Nichet prend la direction du Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées  avec Richard Coconnier puis Jean Lebeau jusqu’en 2007 et mettra surtout en scène des auteurs contemporains La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, Le jour se lève, Léopold ! de Serge Valetti, Silence complice de Daniel Keene, Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès Les Cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch.
Mais il mettra aussi en scène des classiques comme Mesure pour mesure de William Shakespeare, les tragiques grecs avec Antigone de Sophocle et une admirable Alceste d’Euripide. Sa dernière création à Toulouse: Le commencement du bonheur d’après des textes de Giacomo Leopardi. En 2009-2010, il fut titulaire de la chaire de création artistique au Collège de France. Et l’an passé, il monta Compagnie de Samuel Beckett au T. N.T.. Il est aussi l’auteur d’un film La Guerre des demoiselles  (1984) qui avait pour thème, une révolte des paysans ariégeois en 1830.

Avec Jacques Nichet, disparaît un des meilleurs artisans au sens le plus noble du terme, du théâtre contemporain. Il sut rendre accessible au plus grand nombre les œuvres d’auteurs qu’il aimait profondément. Et cela avec la plus grande rigueur.

Philippe du Vignal

Les obsèques de Jacques Nichet auront lieu jeudi 8 août à Béziers.

 

Adieu Edith Scob

Adieu Edith Scob

Photo Philippe Doumic

Photo Philippe Doumic

Le 3 juillet. C’est Elise que je vois d’abord :«Tu connaissais Edith? Mon père est un ami de Georges,  il est musicien lui aussi. Georges et Edith, je les ai vus quand j’étais petite. Le soir, quand Edith jouait au théâtre, Georges se sentait seul, il était très amoureux, alors il venait chez mes parents.  Il n’apportait rien à manger mais une bouteille de  rouge.  Quand j’étais couchée, je les entendais discuter et faire de la musique ».

Encore une fois le Père Lachaise. Même théâtre, même mise en scène. Petits groupes  devant le grand escalier,  d’autres sur les marches, jusqu’en haut. Aristide. Je le revois sur une photo, jeune  Communard  au pied d’une jeune fille debout  sur une barricade,  chemisier blanc,  tête levée vers le drapeau qu’elle tient à bout de bras. C’est Printemps 71  d’Arthur Adamov en 1963 au Théâtre de Saint-Denis. La jeune fille ( Edith Scob) joue Polia, une princesse russe qui combat avec les Communards de Paris.  Je vois Aristide et Edith lisant des textes d’Adamov  à la fête de l’Humanité,  une autre fois chez Lucien Attoun, à l’occasion des Retrouvailles, mise en scène de Gabriel Garran. Edith peut jouer  toutes les femmes d’Adamov, elle sculpte sa voix et son geste pour la frêle jeune fille,  aussi bien  que pour la mère  monstrueuse, façon mère Ubu. 

Arthur Adamov aimait les jeunes filles, il recherchait leur compagnie,  se nourrissait de leur histoire  pour  inventer ces beaux  personnages d’errantes. Il marche  sur un trottoir de Paris, les pieds nus dans des sandales de cuir,  soutenu par une jeune fille, chaque fois une autre, chaque fois la même. Annette, Sally, Brit, Théa, Alma…C’est Edith Scob.

Le même  monsieur Loyal, en haut de l’escalier,   annonce que ça va commencer : «S’il vous plait…d’abord la famille… ensuite… ». Montée des marches. La même grande salle  grise haute de plafond. Salle comble. Au fond, le cercueil. Des fleurs. Georges et ses enfants  au premier rang. Tout près Yannis Kokkos. Georges et Yannis,  les deux piliers grecs d’Antoine Vitez,  présents  dans mon  chant pour Antoine Vitez.  Sur  scène dans La Mouette, François Marthouret parle à Edith : «Il faut  représenter la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’on la voit en rêve ». Elle part d’un grand éclat de rire.

 «Mesdames et messieurs, la cérémonie va maintenant s’achever. Je vais vous demander de vous lever. Nous allons observer une  minute de silence.  Pendant ce temps de recueillement, chacun pourra se remémorer Edith une dernière fois, avant que celle-ci ne s’éloigne. »

Bruits de chaises. Silence. Remémoration. Ici-même au Père Lachaise, un matin de l’hiver 2.005.  C’était pour Jacqueline  Autrusseau, la femme d’Adamov,  «Jacquie». Edith a lu un texte écrit par Jacquie,  «L. sans personne ». Un  cri étouffé pendant toute sa vie et soudain poussé dehors, in extremis, comme outre-tombe. Son bébé mort dans les bombardements  américains sur Caen. Ensuite sa  vie avec Ern, (Arthur Adamov) lui « quelqu’un » mais elle personne… Jusqu’au jour où elle décide  de le quitter. J’entends la voix d’Edith Scob  (Jacquie) articulant chaque syllabe,  chantante, naturelle. La voix du secret révélé. La silhouette longue et frêle. Les grands yeux bleus. La peau diaphane. Le visage fin.  La frange en manteau d’Arlequin. 

 René Gaudy  

En ce temps-là l’amour… de Gilles Segal, mise en scène de Christophe Gand

En ce temps-là l’amour… de Gilles Segal, mise en scène de Christophe Gand

 

©Denis Koransky

©Denis Koransky

Le titre, simple, doux et nostalgique s’entend comme une invitation au passé… Z. vient d’être grand-père. Ému et face au temps qui passe, il se décide à enregistrer pour son fils, sur des bandes magnétiques, un souvenir gravé à jamais dans sa mémoire : sa rencontre avec un père et son jeune garçon dans un train. Il n’est pas nécessaire dans dire plus… Vous aurez la curiosité de découvrir ce rendez-vous imprévu, extravagant et terrible à la fois : «Et tout à coup, au milieu de ce merdier, j’entends, tout près de moi, une voix… je veux dire une voix normale ! »

Le texte, en partie autobiographique, est dense de théâtralité. La construction du drame, les personnages, l’espace-temps et le contexte historique de la fiction, constituent un matériau dramatique très riche. Christophe Gand s’est emparé de cette  pièce en respectant les didascalies au plus près.  Cela se passe dans un coin de l’atelier d’ horloger (métier de Z, à présent en  retraite), espace à vivre encombré par des dossiers  poussiéreux et des livres, un imper accroché au mur, cartons, ustensiles, pendules, réveils, quelques chaises… Et élément important, un magnétophone Revox installé sur une table en bois. Le choix musical varié mais pertinent et harmonieux, intervient judicieusement dans le spectacle comme pour dans ce train, ouvrir une fenêtre sur un ailleurs, un « autre part !», devenus hors d’atteinte. La bande-son procure au public ému, stupéfait, quelques instants de répit. Histoire de reprendre son souffle devant l’inimaginable et la folie, ici assassine ou/et merveilleuse qui parcourt le drame : -«Pa-pa, balbutiait-il tout bas. Pa-pa… Ce n’était pas un appel, pas une question. » (…) « Il semblait seulement écouter le son qui sortait de ses lèvres, s’émerveillant peut-être que cette syllabe si simple, si élémentaire, puisse signifier tant de choses. »

  Il y a en effet, à travers ce récit, dans ce qu’il a de plus glorieux, comme de plus diabolique, un face-à-face entre la vie et la mort exprimé avec une tension dramatique, étrange et déstabilisante. Ce contexte existentiel à fleur de peau renforce l’imaginaire, bouscule la pensée et interroge vivement notre conscience personnelle mais aussi l’actualité européenne, sociale et politique en ce XXI ème siècle. C’est une des qualités littéraires de la pièce qu’il serait intéressant, dans une volonté de modernité, de développer quant il s’agit de faire la faire passer sur le plateau.

Mais le travail de Christophe Gand, quoique peu inventif côté mise en scène, permet entre autres, de bien entendre le texte et l’attention du spectateur, touché par cette histoire incroyable, est au rendez-vous. Cependant le réalisme présent sur le plateau, la scénographie, l’interprétation de David Brécourt, seul en scène, parfois trop en force et à la limite du pathos malgré une belle et émouvante présence, nous laissent perplexes. « En ce temps-là l’amour… » demeure enfermé dans l’espace historique du XX ème siècle et de sa mémoire. Aucune puissance dionysiaque, aucun décalage poétique… Vu le drame qui nous est conté, cette absence de théâtralité, est très décevante.

Dommage de n’avoir pas conçu pour ce conte théâtral initiatique, émouvant, tragique, et d’une brûlante actualité, une mise en scène plus inventive et plus habitée poétiquement. Le train, l’homme, le jeune garçon et son père : mauvais rêve ou réalité ?

 Elisabeth Naud

Le spectacle a été joué au Théâtre du Coin de la lune, 24 rue Buffon, Avignon. T. : +33 04 90 39 87 29

Le texte est publié chez Lansman Editeur.

 

On est sauvage comme on peut, création du collectif Greta Koetz

 

On est sauvage comme on peut, création du collectif Greta Koetz

Photo Dominique Houcmant

Photo Dominique Houcmant

Une belle surprise, produit d’une écriture collective qui casse les codes de la bienséance. Sans révéler le déroulé de cette “autodestruction dînatoire collective“, il faut féliciter Marie Bourin, Antoine Cogniaux, Sami et Thomas Dubot, Léa Romagny, pour leur folie et leur engagement total dans ce qui aurait pu être un repas cordial entre amis. «C’est notre manière à nous de changer d’air», dit l’un d’eux.

Après quelques échanges avec le public, le dîner commence tranquillement.  On y sert une cuisine préparée en direct sur le plateau et les convives se parlent amicalement de choses et d’autres mais avec peut-être trop de détails. On vante la beauté de Belle du Seigneur d’Albert Cohen offert par l’un des invités au maître de maison. On évoque un reportage exceptionnel sur les manchots de l’Antarctique… Mais le ver est dans le fruit et nous devinons que la soirée va se dégrader… pour notre plus grand plaisir. La bonne éducation de chacun va peu à peu s’effriter jusqu’à un délire collectif étonnant.

Nous avons tous probablement rêvé de casser les codes de la bienséance, lors de ces dîners de cons, Qui n’a pas imaginé que son hôte s’étrangle avec une cacahuète ? Qui n’a pas voulu embrasser, devant son mari, la parfaite maîtresse de maison ? Qui n’a pas eu envie de flanquer un coup de casserole sur la tête de son voisin de table ? La compagnie belge l’a réalisé, avec une justesse et une précision d’orfèvre. Tout ici s’enchaîne parfaitement pour  finir dans une apothéose jubilatoire qui rappelle une scène du film de Peter Greenaway,  Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, sorti il y a trente ans. Une pièce qu’il faut voir absolument si cette troupe croise votre chemin.

Jean Couturier

Théâtre des Doms, 18 rue des Escaliers Sainte Anne, Avignon, jusqu’au 27 juillet.

 

Le reste, vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp, mise en scène de Daniel Jeanneteau

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Festival d’Avignon  

 Le reste, vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp d’après Euripide, traduction de Philippe Djian, mise en scène de Daniel Jeanneteau

 Le metteur en scène avait déjà collaboré avec Martin Crimp en 2006 à l’Opéra- Bastille pour Into the little Hill, un opéra de George Benjamin (voir Le Théâtre du Blog). Il le retrouve avec cette pièce (2013) adaptée des Phéniciennes où Euripide revisite, au V ème siècle avant J.C., Les Sept contre Thèbes qu’Eschyle avait écrit cinquante ans  plus tôt. Il actualise le cycle d’Œdipe, en fonction d’une situation politique différente: Athènes, aux menées impérialistes, fomente une guerre civile dans le Péloponnèse. Ce conflit interminable entraînera l’effondrement de la civilisation attique. Pour introduire une critique de l’ordre dominant, l’auteur grec donne la parole à ces Phéniciennes, prisonnières étrangères en route pour Delphes et de passage à Thèbes.

Elles forment ici un chœur de lycéennes et Martin Crimp leur confie le soin d’introduire et commenter la tragédie : dans une vaste salle de classe en désordre, elles moquent  du savoir qu’on leur enseigne et de ces personnages antiques issus pour elles d’une histoire poussiéreuse. Sales gamines, elles vont bousculer les protagonistes, les corriger, les chahuter, les manipuler comme des pantins bavards et pitoyables, sortis des réserves du théâtre … Et Œdipe, présent/absent tout au long de la représentation, enfermé dans une cahute dominant le plateau, apparait à la fin, hirsute, grossier et grotesque…

 On connaît l’histoire : Œdipe s’est crevé les yeux quand il a découvert qu’il avait épousé sa mère Jocaste et qu’il avait tué son père Laïos. Il vit toujours à Thèbes, mais séquestré par ses fils Étéocle et Polynice. Jocaste assiste, impuissante, à la brouille de ses enfants, à la guerre fratricide qui s’ensuit et à leur duel meurtrier, en compagnie de sa fille Antigone. Puis se suicide. Le Roi Créon, frère de Jocaste -dont le petit garçon s’est offert en sacrifice mais en vain pour la paix-  se saisit du pouvoir et interdit à Antigone, au nom d’Étéocle, d’enterrer Polynice. Mais Antigone bravera le décret du Roi qui la bannit alors de la Cité, comme ainsi que son père et frère, Œdipe… Cette engeance incestueuse accouche d’un monde si monstrueux que nous n’avons envie de le décrypter…

 Martin Crimp, d’œuvre en œuvre, avec âpreté mais non sans humour, questionne la place de l’homme dans la société actuelle Ici, il s’attaque à ce mythe fondateur en écrivant directement à partir du grec ancien et, sur les pas de l’écrivain grec, met à distance les conflits dans cette famille perturbée comme le monde d’hier et d’aujourd’hui. Revue et corrigée par ces jeunes femmes mutines et irrévérencieuses, la tragédie prend un coup de jeune…

Depuis cette grande salle de classe dont elle renversent et brisent peu à peu le mobilier, elles s’adressent au public avec des questions ironiques, exposés scientifiques fantaisistes, devinettes absurdes… Étudiantes ou travailleuses, elles viennent de Gennevilliers et des alentours : «Leur rencontre a déterminé le projet, commente Daniel Jeanneteau, qui dirige  depuis 2017, le T2G à Gennevilliers. La pièce les intrigue et elles ont été sensibles aux personnages de ces Phéniciennes qui observent d’une manière critique et intelligente le Pouvoir et la société. Habillées selon les codes d’aujourd’hui, elle convoquent les figures du passé et elles leur demandent des comptes. »

 Ces filles ont de l’énergie à revendre mais parfois le procédé devient systématique et l’on peut s’en agacer. Par ailleurs, certains monologues portés par les acteurs, s’éternisent et ces deux heures trente paraissent un peu longues…  Mais Dominique Raymond sans pathos excelle en Jocaste, mère de cette famille maudite. Quentin Bouissou est un Étéocle décontracté, sûr de son bon droit et Jonathan Genet, un Polynice, tête brulée et vulnérable. Un jeu équilibré entre amateurs et professionnels, une scénographie simple et très lisible signée du metteur en scène et un espace sonore, conçu en temps réel par le compositeur Olivier Pasquet et l’ingénieur Sylvain Cadars, venus de l’I.R.C.A.M., mettent en valeur à cette nouvelle lecture, jamais dénuée d’ironie, du célèbre mythe.

 Mireille Davidovici

Création présentée du 16 au 22 juillet au Gymnase du lycée Aubanel, Avignon.

Du 9 janvier au 1er février, Théâtre de Gennevilliers  et du 7 au 15 février, Théâtre National de Strasbourg.
Du 10 au 14 mars, Théâtre du Nord, Lille et les 20 et 21 mars, Théâtre de Lorient.

Le texte est publié chez L’Arche éditeur.

 

Macbeth philosophe, texte de William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

Festival d’Avignon

 

Macbeth philosophe d’après William Shakespeare, traduction et adaptation et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le Festival d’Avignon développe un partenariat avec le Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet et depuis cinq ans un atelier de création dirigé par Olivier Py, avec Enzo Verdet. L’an dernier, avec Antigone, ils ont pu jouer hors les murs de la prison (voir Le Théâtre du Blog).
Sur cinq ans, une soixantaine de détenus en longue peine auront suivi cet atelier. Cette  fois, les participants ont choisi de retourner à Shakespeare et Olivier Py leur a écrit une adaptation sur mesure, en réduisant le texte à l’essentiel : « Dans Macbeth, dit-il, il y a beaucoup de scènes décoratives dont on se passe aisément pour entrer dans le cœur du drame, dans l’intériorité et la mystique du crime. » Il choisi une métrique rythmée, et privilégié le dodécasyllabe qui donne du nerf et de la rapidité à la langue. Sa traduction, d’une poésie rêche, regorge d’images concrètes, fidèles à l’original anglais, et dont s’emparent facilement les huit acteurs : «Mon action n’est pas sociale, elle est une recherche artistique, précise le metteur en scène. Avec ces acteurs, je tente une esthétique du jeu où la parole est vitale, où les sentiments sont exacerbés. Tout est joué à pleine voix. »

Pour le dramaturge : « Au théâtre les mots deviennent des actes » Christian, Mohamed, Mourad, Olivier, Philippe, Redwane, Samir et Youssef, pris dans la dynamique des mots – se lancent le texte d’un côté à l’autre de la salle dans un dispositif bi-frontral, avec un praticable au centre et un praticable de part et d’autre. Aucun temps mort: dès la prophétie des Sorcières, présentées comme des fantômes, les crimes se décident et se commettent : « Ce qui est fait est fait (…) Qu’est-il de plus puissant au monde que le destin. »

Pris dans l’engrenage, Macbeth semble ne plus s’appartenir, jouet d’un destin qui le pousse à tuer pour conquérir le pouvoir. Tout va très vite, mais au milieu de la machine infernale qu’il déclenche, il s’interroge. « Ce qui m’a frappé dans le texte original, dit Olivier Py, c’est à quel point Macbeth est philosophe et poète. » Il a voulu privilégier cet aspect de la pièce, comme son titre l’indique. Mais on a parfois du mal à suivre les péripéties du drame, tant Macbeth, se plait à commenter son sort:  «Le loup a remplacé le cri de nos horloges/La terre est immobile sourde à mon passage/ Et mon destin en marche laisse les pierres muettes. (…) La vie est un trésor que j’ai donné au Diable.»

 Dans la pièce, le temps est sorti de ses gonds, le monde se brouille : « Viens nuit aux yeux crevés/déchire le grand lien qui unit toute chose/les monstres de la nuit vont dévorer leur proie/ le mal conduit le mal rien ne peut l’arrêter. » Lady Macbeth devient ici un double du héros : son âme damnée, puis sa conscience démente dans la fameuse scène où elle lave ses mains sanglantes  : « Mes mains pleines de sang, elles me crèvent les yeux/L’océan ne peut laver ces mains tachées de sang/C’est le sang qui rougirait la mer. »

Les crimes de Macbeth ont bouleversé l’ordre naturel des choses : « Dans la nuit de la nuit il n’y a que le mal (…) C’est la fin de l’histoire et de l’humanité » Les victimes de Macbeth puis les rebelles conduits par Mac Duff paraissent dans cette adaptation, des faire-valoir, des spectres de sa peur. Ici point de forêt en marche non plus, mais des mots pour le dire. Et enfin, le triomphe de Malcolm, légitime héritier au trône, couronné par Mac Duff : «Voici un jour nouveau pour la liberté ! », s’exclame ce dernier. Ces mots résonnent de manière singulière, dits par ces hommes sortis pour quelques jours de leur cellule. «Le théâtre pour nous, c’est une façon d’occuper la détention, de s’évader par les mots », confie l’un d’eux, à l’issue de la représentation.

 On retiendra de ce spectacle la force de l’interprétation, qui donne toute sa mesure à la traduction imagée et à la mise en scène tonique d’Olivier Py. William Shakespeare, dramaturge inépuisable, parle encore à chacun d’entre nous et surtout quand il est porté par ces personnes privées de liberté. Ce Macbeth philosophe nous ouvre aussi les yeux sur la situation carcérale :  » Dans les prisons d’arrêt, la surpopulation a fini par rendre les conditions de détention inhumaines. Il y a quelque 70. 000 détenus en France et c’est le record de notre histoire », souligne le directeur du Festival. Pour certains d’entre eux, le théâtre est un moyen d’évasion.

 Mireille Davidovici

Spectacle joué à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, du 16 au 19 juillet.

 

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