Portrait Avedon-Baldwin : entretiens imaginaires, adaptation d’Elise Vigier et Kevin Keiss, mise en scène d’Elise Vigier

Portrait Avedon-Baldwin : entretiens imaginaires, texte d’Elise Vigier et Kevin Keiss, mise en scène d’Elise Vigier

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© Giovann iCittadini Cesi_

Ce spectacle fait partie des Portraits imaginés par Marcial Di Fonzo, le directeur du Centre Dramatique National-Comédie de Caen: «Un regard sur un auteur, un artiste, un intellectuel, un scientifique, une personne au parcours pas ordinaire». Nous avions apprécié Letzlove-portrait(s) Foucault mis en scène par Pierre Maillet, Portrait de Ludmilla en Nina Simone, écrit et mis en scène par David Lescot et Portrait de Raoul de Philippe Minyana, mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo (voir le Théâtre du Blog ).

A New York, James Baldwin un écrivain noir homosexuel et Richard Avedon un photographe blanc et juif, tous deux célèbres, se rencontrent et en résulte Nothing Personal, un livre (1964),  à l’origine de ce spectacle. Des échanges entre les comédiens Marcial di Fonzo Bo et Jean-Christophe Folly, se superposent à ces entretiens pour tisser des dialogues entre les réalités américaines d’hier et le présent de la scène. Nous avions vu, avec la même équipe en 2018, Harlem Quartett, adapté de Just above my head de James Baldwin (voir Le Théâtre du blog), qui, malgré quelques flottements, nous plongeait dans l’univers des Afro-Américains, à l’orée des luttes pour les droits civiques aux Etats-Unis de 1957 à 1970. Auxquelles ces Entretiens imaginaires, personnels mais en prise sur le social et le politique, nous ramènent. James Baldwin et Richard Avedon, anciens camarades d’école, portent un regard lucide, l’un en mots et l’autre en images, sur une Amérique raciste et impérialiste -on est en pleine guerre du Viet nam.
Le romancier souligne la schizophrénie des Etats-Unis qui ne pourront vivre en paix, tant qu’ils prétendront défendre les libertés, s’ils n’en finissent pas avec leur passé génocidaire et esclavagiste. Richard Avedon, lui, montre ces contradictions avec des photos de stars, contrastant avec celles de laissés pour compte. Il oppose des portraits de top-modèles, à ceux de malades d’un hôpital psychiatrique. Et face à face, Marilyn Monroe et Dorothy Parker.  Ou encore le poète Allan Ginsberg et un membre du parti nazi américain.

Quelques pages du livre et des clichés en gros plan sont projetés entre deux confidences. Richard Avedon parle de son obsession précoce à fixer la réalité comme s’il était caché à l’intérieur de son appareil photo : «Je vois comme les musiciens entendent, de manière extra-sensorielle ». Il était dit-il, fasciné par la musique de son voisin Sergueï Rachmaninov dont il fit, raconte-t-il, un de ses premiers portraits. James Baldwin, lui, a depuis toujours voulu devenir écrivain pour sortir sa famille de la pauvreté. Artiste, il se vit comme une sorte de criminel qui aurait échappé à la délinquance: «L’œuvre, provient de la même profondeur qui voit surgir l’amour, le meurtre et le désastre.» A Paris, Richard Avedon en tombant amoureux, dit-il, il est «sorti du piège de la couleur». «La nudité de l’autre, dit-il, n’a pas de couleur.»   Le photographe et le romancier ont en commun une sensibilité à fleur de peau et veulent décrypter les contradictions de leur pays. Ils se livrent l’un à l’autre avec une émouvante sincérité. Et ici les acteurs ont entre eux la même complicité que leurs personnages. Mais pourquoi avoir superposé à leur parole, des propos et souvenirs des interprètes?
Elise Vigier a demandé à Marcial Di Fonzo Bo et Jean-Christophe Folly de retrouver leurs photos de famille et de parler de leur rapport avec elles. En une heure de spectacle, ils quittent parfois leurs personnages pour raconter leur enfance et les discriminations qu’ils ont subies, l’un comme homosexuel à Paris, l’autre comme noir à Buenos Aires… Mais la greffe ne prend pas! Elise Vigier a voulu «dessiner une carte de l’intime et du politique quelque part entre Harlem et Barbès, entre la Normandie, Buenos Aires et le Togo. Mais aussi aux États-Unis en 1964 et nos enfances des années soixante-dix et quatre vingt- et la France d’ici, où nous vivons aujourd’hui.» Reste un beau dialogue entre ces artistes américains, servie avec talent par les acteurs. Et le public peut aussi découvrir ce Nothing Personal.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 17 avril, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T.: 01 44 95 98 00.

Nothing Personal est publié aux éditions Taschen.

 

 


Archives pour la catégorie critique

WET° 2022 ( sixième édition) au Théâtre Olympia à Tours

WET° 2022 ( sixième édition) au Théâtre Olympia à Tours

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©Gabriela Cais Burdmann

Un festival qui “se mouille“ ? Oui, par l’engagement de ses jeunes organisateurs et l’effervescence qui règne dans les théâtres de Tours et sa banlieue mais cet acronyme signifie simplement : Week-End au Théâtre Olympia. Son originalité: être programmé par les membres du Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire, un ensemble artistique mis en place par la Région, avec la complicité du T°-Centre Dramatique National de Tours.
Cinq jeunes acteurs issus d’écoles de théâtre, deux techniciens et une chargée de communication, ont travaillé deux ans au T°, à explorer  les multiples facettes de leur métier, comme interprètes et créateurs mais aussi comme programmateurs. Les comédien.ne.s de cette troupe ont créé Monuments hystériques avec Vanasay Khamphommala, Grammaire des mammifères de William Pellier avec Jacques Vincey (voir Le Théâtre du blog). Début juin, ils joueront La Vie dure (x heure, y minutes) de Camille Dagen, Emma Depoid et Eddy d’aranjo.

La jeune troupe construit WET° de A à Z, avec l’équipe aguerrie du lieu et sous l’œil vigilant de son directeur, le metteur en scène Jacques Vincey, qui lui a généreusement confié les clefs pour ces trois jours de festival. Un beau geste de transmission. Au fil des ans, le WET° est devenu un rendez-vous incontournable de la jeune création et des professionnels en quête de nouveaux talents. En particulier, le réseau Puissance 4  avec La Loge, le Théâtre 13 à Paris, Le TU-Nantes, le Théâtre Olympia de Tours et le Théâtre Daniel Sorano à Toulouse, fédérés pour accompagner les parcours d’artistes émergents et soutenir leur production et leur diffusion. De 2021 à 23 : Émilie Beauvais et Matthieu Desbordes, Justine Lequette, Maurin Ollès et Julie Benegmos dont Strip est présenté à ce WET°.

 Menu chargé pour cette sixième édition -deuxième de la saison pour rattraper le retard dû au covid- avec douze spectacles sur dix-neuf représentations. «Accompagner les prémices et les promesses, ouvrir à l’inédit, à l’audacieux, au fragile. Etre le reflet de l’éclectisme de la jeune création», selon le Manifeste de ce WET° et cette programmation confirme cet éclectisme. Avec un spectacle du collectif catalan Atresbandes, une performance d’Orun Santana, un artiste et danseur brésilien de capoeira mais aussi un solo de l’auteur-performeur belge Salim Djaferi et plusieurs pièces au féminin : Beauté fatale, Le Vertige des Girafes, 37 Heures.  Cela se passe au Théâtre Olympia mais aussi au Petit Faucheux à Tours, à L’Escale à Saint-Cyr-sur-Loire et à  La Pléiade, à La Riche.

 Les quatre spectacles que nous avons vus, témoignent de la fragilité des jeunes compagnies et, pour les programmateurs, des risques d’un entre soi. Nous passerons sur Le Vertige des girafes, soliloque d’une femme enfermée dans son appartement, aux prises avec ses objets quotidiens et rêves de midinette. Ecriture, mise en scène et interprétation fades et décousues, même si Delphine Mailland joue ce solo avec une belle énergie qui ne manque pas, non plus, aux comédiens belges de Cow Boy, mis en scène par  Delphine De Baers. Ces personnages minables de western échoués dans un désert conventionnel remplissent leur vide existentiel par de vaines gesticulations et un verbiage scatologique et eschatologique qui semblent amuser un public complaisant. Caricatures pitoyables de cinq losers dont deux filles.

 37 Heures d’Elsa Adrogueur

 Un spectacle qui se détache du lot par l’authenticité de la démarche. La comédienne a écrit le texte et joue son propre personnage, celui d’une adolescente dont la vie bascule sous l’emprise de son moniteur d’auto-école. Ce prince charmant changé en monstre la violera pendant des années… La pièce se construit en allers et retours entre différentes périodes de son calvaire, sous le regard de la femme devenue adulte qui trouve enfin les mots pour le dire.
Beaucoup de sensibilité et de maîtrise dans cette écriture, malgré quelques clichés attendus. Une mise en scène sobre, soulignée par un beau travail de lumières de Paul Durozey. Mais le jeu, trop appuyé, tend à la caricature et ce récit intime et émouvant aurait gagné à plus de simplicité…

 Koulounisation de Salim Djaferi

Une enquête en forme de conférence linguistique où l’acteur remonte le fil de son histoire familiale qui croise celle de l’Algérie. Seul en scène sur un plateau nu, il s’emploie à démêler un écheveau de filin vert, couleur du pays de ses parents, pour en tirer, littéralement, le fil d’un récit, à la fois intime et collectif.

Tout part d’une question posée à sa mère:«Comment dit-on colonisation, en arabe? » «Koulounisation» dit-elle. Un mot forgé à la croisée du français et de l’arabe algérien, par interférence phonétique, comme: koulounel, koumissariat, etc. Les traductions pour colonisation sont plurielles. Le dictionnaire officiel offre un dérivé du verbe arabe «construire» et/ou «posséder sans autorisation». Les traducteurs des Damnées de la Terre de Frantz Fanon, eux, inventent un mot à partir de : détruire. Et pour un Palestinien, ce sera un substantif tiré de : exclure ! Salim Djaferi illustre son propos en construisant, avec des palettes en polyester, de petits territoires à prendre d’assaut, distinguant une colonisation qui impose son ordre, qui dépossède, ou celle qui force à l’exil…

 Question de territoire et de dénomination… Salim Djaferi remonte son arbre généalogique et les noms de sa famille en disent long sur la colonisation française en Algérie et ses conséquences. Ainsi le patronyme de sa mère a été forgé à partir de Djelal,  le village de ses grands-parents, en effaçant le nom tribal. Et pour trouver du travail en Belgique, elle a dû changer son prénom : Milène, au lieu de Fatima… Preuve à l’appui, les papiers d’identité de ses parents sur un fil tendu entre deux projecteurs. Illustrant son propos d’anecdotes et d’images, le comédien nous mène en douceur au cœur d’une histoire violente, avec un sourire malicieux. Nous apprenons, au détour d’une conversation avec un libraire, qu’en Algérie, la guerre s’appelle: révolution et que le titre: Les Démons de Dostoïevski est devenu en arabe: Les Anges.

A l’arrivée envahissante d’une spectatrice (une complice), Salim Djaferi disparaît, effacé de son histoire… Comme cette éponge qu’il avait escamotée en laissant une trace rouge au sol: la colonisation est aussi: disparaître, voire se faire disparaître…

 Mireille Davidovici

Du 25 au 27 mai, Théâtre Olympia, 7 rue Lucé, Tours (Indre-et-Loire). T. : 02 47 64 50 50.

Koulounisation, le 15 mai, Passages Transfestival, Metz (Moselle).

 37 Heures, le 31 mars,Théâtre Beaumarchais, Amboise (Indre-et-Loire).

Le 13 octobre, Théâtre de la Tête Noire, Saran (Loiret).

Le 6 décembre, L’Atrium, Saint-Avertin (Indre-et-Loire).

 

 

 

 

Une Cérémonie par Raoul Collectif

Une Cérémonie par Raoul Collectif

 

Le Théâtre de la Bastille avait accueilli Le Signal du promeneur en 2012 et quatre ans plus tard Rumeur et petits jours de ce groupe belge fondé il y a déjà treize ans par Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot sortis du Conservatoire royal de Liège. Raoul collectif, un clin d’œil au situationniste belge Raoul Vaneigem. « Nos armes, disent-ils, le théâtre, la parole, les mots, les corps, les voix, la musique, l’ivresse poétique. Et l’intelligence collective.» Et ils veulent être la fois metteurs en scène, auteurs et acteurs,  metteurs  en scène, musiciens et scénographes de leurs spectacles…
Une Cérémonie, programmée au festival d’Avignon 2020, avait été annulée pour cause de Covid et jouée à la Semaine d’art en Avignon en octobre de la même année (voir Le Théâtre du Blog). Le Signal du promeneur  s’intéressait aux individus craquant dans la société de l’individualisme. Rumeur et petits jours, à la manière dont est née une société néolibérale toujours plus violente et plus désespérante. Ici Raoul collectif avec Cérémonie revisite le happening avec un sens de l’humour et la dérision.

© Raynaud de Lage

©J. F.  Raynaud de Lage

Sur le plateau, une trentaine de fauteuils en plastique vert dispersés, un bar -ici on boit beaucoup de petits verres- une table de maquillage comme il y en a dans les loges de tous les théâtres du monde, une batterie, un piano et un synthé, deux trombones, trompettes, une guitare et quelques accessoires. Au-dessus, plane un squelette,  remarquable sculpture en acier de ptérodactyle, ce reptile volant) connu depuis environ 160 millions d’années).  Et dont on peut faire bouger les ailes grâce à une ficelle. Et il y aura aussi d’autres animaux comme un centaure et un merveilleuse grosse chouette chevêche  avec des ailes en feuilles de bananier et des sourcils en plumeau mais de taille humaine et pour cause, puisque animé par un Jérôme de Falloise. Dans un silence total, avec de grand yeux fixes, il regarde le public. Et il y a aussi un centaure, très violent qui bouscule toutes chaises de ses pattes avant comme arrière Mais aussi neuf interprètes, dont une accordéoniste et Anne-Marie Loop, une actrice plus âgée que ses camarades. Resté sur le côté cour, elle les observe puis le temps de quelques répliques sera Antigone.

© J.F. Raynaud de Lage

© J.F. Raynaud de Lage


Cette Cérémonie est une fête avec grandes déclarations poétiques et morceaux de jazz jouées collectivement par des acteurs bien habillés tous en complet. Mais aussi par moments de merveilleuses percussions béninoises aux sons tout de suite identifiables avec des taquets de bois frappés sur des sortes de cloche. A la fois très simples, répétitives et lancinantes,  comme on en joue lors des enterrements qu’ils soient catholiques ou non et qui, là-bas au Bénin, nous avaient tellement impressionné…
Cela commence très bien, avec un joyeux tumulte de répliques ou extraits de textes. Nous avons cru reconnaître entre autres, quelques phrases d’ Hamlet : « Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir -la fronde et les flèches de la fortune outrageante, -ou bien à s’armer contre une mer de douleurs. » Ou la célèbre réplique d’Hamlet à Horatio : «Nous bravons le présage : n’y a-t-il pas une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si mon heure est venue, elle n’est pas à venir ; si elle n’est pas à venir, elle est venue : que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts, voilà tout. Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure ? Laissons faire. » Peut-être aussi d’Henry V.
Et nous entendons comme pour la première fois, ces vers magnifiques d’Ulysse à la fin de L’Odyssée d’Homère: «Les Dieux donnent du malheur aux hommes, pour que les générations suivantes aient quelque chose à chanter. » Puis il y a une évocation d’Antigone de Sophocle pas très réussie, avec incursion dans la salle de deux acteurs… Un truc de théâtre contemporain usé jusqu’à la corde. Là le spectacle, malgré de joyeux moments musicaux (trombone violon, contrebasse, piano, batterie, accordéon, synthé… a tendance à partir dans tous les sens, avec, entre autres, des jets de chaises à répétition lassants. Mais il y a une formidable image à la fin : devant un vieux rideau rouge un peu minable, mal accroché à une perche,  genre Fellini ou les Deschiens, les neuf interprètes bien alignés, jouent dans un profond silence de ces percussions béninoises… Malheureusement, tout n’est pas de cette veine et de loin.

Un spectacle qui a de réelles qualités plastiques et musicales avec parfois de belles et étonnantes images mais qui manque d’une véritable dramaturgie et d’une direction d’acteurs. La diction est souvent approximative surtout malheureusement quand les acteurs disent du Shakespeare ou du Sophocle (les enseignants du Conservatoire de Liège ne devaient pas être très vigilants!) et une fois de micros H F très laids sur les visages une fois de plus, ne servent à rien.
«Nous faisons un voyage, disent les membre de Raoul collectif, une pièce est aussi une interrogation sur la représentation, sur les formes. Simplement, nous étions quelques-uns à avoir envie d’être moins verbeux, de plus de silence, Avec Une Cérémonie, nous avons élargi le cercle présent sur scène, tout en restant en famille  -les musiciens sont aussi les techniciens avec lesquels nous travaillons et Anne-Marie Loop, ancienne professeure à Liège où nous avons étudié ensemble. Cette logique d’ouverture est une piste de réflexion. » (…)  «Nous partons nous battre avec des armes usées et poussiéreuses contre le capital et la finance, la bêtise et les profits, le patriarcat et la fascination du pouvoir, les esprits étriqués et les discours dominants. (…)  Sympathique… mais un brin naïf et conventionnel, non?
Et ce spectacle décevant tient plus d’un travail de jeune compagnie, après trois ans d’école ou de Conservatoire. L’humour, de belles images, le côté foutraque, l’énergie de tout un groupe avec un joyeux mélange d’extraits de textes célèbres et musique de jazz ou ethnique, pourquoi pas? Mais où les deux femmes ont de petits rôles! De toute façon, ici nous sommes quand même un peu loin du compte. Dommage…

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 2 avril, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI  ème). T. : 01 43 57 42 14.

Les 20 et 21 avril, Maison de la Culture de Tournai (Belgique).

Les 5 et 6, mai, Centre Dramatique National d’Orléans (Loiret).

 

La Faculté des rêves de Sara Stridsberg, mise en scène de Christophe Rauck

La Faculté des rêves de Sara Stridsberg, mise en scène de Christophe Rauck

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Cécile Garcia Fogel, Marie-Armelle Deguy © Geraldine Aresteanu

«Je me suis mise à rêver d’une fille fictive qui ressemblait de moins en moins à la Valérie Solanas historique», dit la romancière suédoise. Aujourd’hui revendiquée par les mouvements féministes radicaux, Valérie Solanas mourut en 1988, à cinquante-deux ans, seule et miséreuse dans un hôtel sordide à San Francisco où on retrouva son corps plusieurs jours après son décès.
Elle écrit dans 
SCUM manifesto ( Society for Cutting Up Men (Société pour Châtrer les Hommes) : «Vivre dans cette société, c’est, au mieux, y mourir d’ennui. Rien dans cette société ne concerne les femmes. Alors, à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu’à renverser le gouvernement, en finir avec l’argent, instaurer l’automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin. » Un pamphlet contre le patriarcat, plus qu’un livre féministe, un des seuls textes d’elle qui subsiste, sa mère Dorothy ayant brûlé tous ses manuscrits.

 Mais Valérie Solanas est aussi connue pour avoir tiré à bout portant sur Andy Warhol, dont elle fut un temps l’égérie. Elle l’accusait de lui avoir volé sa pièce Up your ass (Dans ton cul), après lui avoir promis de la produire. L’artiste resta longtemps dans le coma et conserva des séquelles de sa blessure. Il refusera pourtant de témoigner au procès intenté contre elle par l’État de New York. Elle fut internée dans un hôpital psychiatrique, ce qui précipita sa chute. C’est par des bribes du procès que débute le spectacle, dont les minutes fictives ponctuent les épisodes de la pièce. Une adaptation d’une biographie romancée de quatre cent cinquante pages,  à la chronologie et la géographie bousculées …

 Comme Sara Stridsberg qui réinvente la vie de Valérie Solanas, Christophe Rauck nous plonge dans une Amérique patriarcale avec des allers et retours de Ventor en 1945, un trou perdu où elle est née et où vit sa mère Dorothy ; de l’hôtel Bristol à San Francisco, en 1988, à la Factory d’Andy Warhol et au Chelsea Hotel des années soixante. On suit l’héroïne à l’Université du Maryland où elle finance ses études en se prostituant. Elle y découvre l’amour de sa vie, l’enragée et suicidaire Cosmogirl. On la retrouve aussi dans plusieurs hôpitaux psychiatriques, face à des médecins ( joués par Marie-Armelle Deguy ) auxquels elle dame le pion …

 Pour faire coexister tous ces lieux, comme autant de fenêtres ouvertes sur cette vie aux multiples facettes, Aurélie Thomas a imaginé une scénographie non figurative et géométrique: un espace vide au sol architecturé en triangles, souligné par des tubes lumineux dessinant des lignes de fuite colorées. Un peu décentré, un grand écran vitré avec des châssis qui s’opacifient un par un, ou pas, et sur lequel des textes et images sont projetés pour situer les séquences. Au lointain, seul élément concert, une balancelle, lieu du viol, dont la description revient comme un leitmotiv dans la pièce. Un espace de jeu épuré ouvert à l’imaginaire. 

Plutôt que de monter la pièce que l’écrivaine avait tirée de son roman, Christophe Rauck  a choisi de revenir à l’original et l’adaptation  qu’il a demandée à Lucas Samain respecte la composition éclatée du roman où se mêlent réel et imaginaire. L’autrice se projette en narratrice au chevet d’une Valérie mourante et dialogue avec elle. Elle lui prête des répliques devant le Tribunal ou lui invente des moments de tendresse avec sa mère ou son amoureuse … «J’ai été ensorcelée par le paradoxe de Valérie Solanas, dit Sarah Stridsberg : pute et intellectuelle, misanthrope utopique, enfant sans enfance, elle est le mouvement de libération des femmes, sans les femmes. Elle est le triomphe absolu et la défaite définitive.»

 Il fallait une actrice de la trempe de Cécile Garcia-Fogel pour traduire des registres aussi complexes, sans jamais perdre de sa sincérité. Petite fille aimante auprès d’une mère inconséquente (Marie-Armelle Deguy, séduisante et évaporée), enfant blessée par le viol, brillante doctorante en biologie, prostituée frigide, féministe avant la lettre, miséreuse à l’affut de quelques dollars ou d’un sandwich, artiste de la Factory, délirante, paranoïaque et bourrée d’amphétamines. Une femme dure mais fragile, digne et pugnace jusque dans sa détresse.  La haine incarnée et la solitude même… 

Les scènes courtes, tuilées en un tempo sans faille, malgré quelques baisses de régime, nous font vivre avec intensité la tragédie américaine d’une étoile éphémère qui s’éteint dans l’oubli. Un spectacle surprenant qui  nous donne envie de revenir aux sources.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 8 avril, Théâtre des Amandiers Nanterre, 7 avenue Pablo Picasso Nanterre (Hauts de Seine) T 01 46 14 70 00

RER A Nanterre Préfecture et navette

13 et 14 avril, L’Onde, Théâtre Centre d’Art  Vélizy (Yvelines)

 La Faculté des rêves, traduction de Jean-Baptiste Coursaud, éditions Stock, et en poche .

 SCUM manifesto, éditions Mille et une nuits, a été auto-édité par Valérie Solanas en 1967, avant d’être publié par Maurice Girodias chez Olympia Press.

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L’Équipé.e direction artistique de Laëtitia Guédon et Julie Deliquet

L’Équipé.e, direction artistique de Laëtitia Guédon et Julie Deliquet

 «Parce que les droits de femmes et leur place dans l’art sont encore à défendre»: la directrice des Plateaux Sauvages et celle du Centre Dramatique National Gérard Philipe à Saint-Denis ont proposé pour ce mini-festival à Marie Dilasser et Leïla Anis, d’écrire sur le thème du secret au féminin, en explorant les territoires de Saint-Denis et du XX ème arrondissement de Paris.
Six équipes se sont emparées des textes pendant trois jours… Un marathon de petites formes dans ce lieu chaleureux que sont Les Plateaux Sauvages. Avec de bonnes surprises au menu. Les secrets ont besoin d’être dévoilés hors des alcôves de la honte : «Tout l’enjeu est de trouver les stratégies pour se faire entendre, écrit Marie Dilasser. L’une de ces stratégies est la prise collective de parole. On le voit avec les #Metoo, ce genre de prise de parole apporte des changement structurels. » 

J’ai une bombe dans mon téléphone de Marie Dilasser par Alix Riemer

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Alix Riemer © Pauline Le Goff

 «A la recherche d’une histoire liée à une femme, tenue secrète », Alix Riemer, la narratrice entre dans une église… Là, sur les conseils du curé qui n’a rien à révéler, elle interpelle la statue de la Vierge Marie: a-t-elle des secrets? Et combien en a-t-elle entendus? Que ferait-elle en entendant, comme notre héroïne, les paroles intolérables de cet inconnu, rencontré par hasard et qui excuse racisme et pédocriminalité ?

«Je suis comme elle, statique. Elle ne tremble pas, elle ne descend pas de son piédestal», dit la jeune femme qui se promet d’agir, pour qu’enfin les paroles tues des victimes se libèrent… Et ça va faire mal, comme une bombe qu’on dégoupille «pour que la honte change de camp ».

La comédienne se saisit avec pétulance de cette œuvre polémique, écrite sur mesure et nous entraîne dans une quête à la fois sérieuse et ludique… Un joli conte philosophique devant une fresque colorée.

 Invisibles de Marie Dilasser par Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna

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Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna © Pauline Le Goff 

 Course-poursuite sur le plateau envahi de plantes vertes… La femme de ménage et la concierge s’ébattent en riant, musardent, dansent et disent leur amour. Question d’épiderme: «Je pense avec ma peau, je parle avec ma peau. » (…) dit la femme de ménage, je vous débarbouille avec mes mots.» Et sur le parquet de danse, voilà ces anonymes de bas étage prendre corps, enlacées pour un pas de deux parlé-dansé, cadencé: «Spéléologie charnelle. Nos sexes sont des bouches qui se parlent sur le dance floor.»

Pour Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna, «ce qu’on ne peut pas dire avec les mots, on le dit avec le corps.» Marie Dilasser s’est inspirée de leurs suggestions: «Elles m’ont parlé d’immeuble, de femme de ménage, de concierge, d’Almodovar.» D’où ce texte. Elles n’ont pas froid aux yeux et nous retrouvons avec plaisir ce duo inclassable qui œuvre au croisement des langages, depuis leurs premières performances à double visage: El como quieres (1997) jusqu’à Family Machine, d’après The Making of Americans de Gertrude Stein au Théâtre National de Chaillot (voir Le Théâtre du blog).

Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna glissent du français, à l’espagnol, ou au catalan, du théâtre, à la danse, avec décalages de sens toujours joyeux. Nous aimons les secrets que nous font voir  ces Invisibles. Et leur verbe devenu chair.

Il faudrait que ces spectacles, légers et inventifs, puissent continuer leur carrière sur la lancée des  Plateaux sauvages…

Mireille Davidovici

Spectacles joués du 8 au 12 mars, aux Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème).

ariété d’après l’émission Discorama, création de Sarah Le Picard

Variété d’après l’émission Discorama, création de Sarah Le Picard

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©marikel Lahana

 «Denise Glaser a eu la liberté d’esprit d’inviter les artistes, les plus populaires, et les plus exigeants », dit la metteuse en scène qui interprète aussi cette journaliste qui régna sur le show biz de 1959 à 1974, avec une émission-phare de l’Office de Radiodiffusion-Télévision Française (O.R.T.F.). Variété s’inspire des rencontres mythiques de l’animatrice, avec les vedettes de l’époque qu’elle a lancées.

Un studio tapissé de blanc, des projecteurs sur pied, un piano, deux cubes en bois comme sièges. Avec son fidèle pianiste-accompagnateur, Claude Léveillée (1931-2011), l’intervieweuse, chic et sobre, reçoit épisodiquement la chanteuse Veronica May, un personnage inventé par l’actrice Anne-Lise Heimburger. Un peu mièvre à ses débuts, mixte de France Gall et Mireille Mathieu jeunes, elle impose son style au fil des entretiens, avec la séduction d’une Marie Laforêt ou de Barbara… Pour la dernière émission de l’animatrice, Sarah Le Picard et la comédienne se sont inspirées d’une interview de Léo Ferré…

 Musique et paroles évoluent et Florent Hubert, le directeur musical, a composé plusieurs des morceaux sur des textes de Sarah Le Picard et Anne-Lise Heimburger: un tube yéyé censé avoir remporté le concours de l’Eurovision, un air folk puis une romance d’une grande sensualité : délicieusement parodiques, des clins d’œil aux styles de la chanson française. La pièce parle aussi de l’air du temps : la guerre d’Algérie, mai 68 ou les revendications féministes franchissent en sourdine les murs du studio. Denise Glaser brava la censure de l’Elysée et diffusa Nuit et Brouillard une chanson composée et interprétée par Jean Ferrat en 1963. Mais Valéry Giscard d’Estaing devenu président en 1975 la fit démissionner et elle paya cher ses engagements au point de n’avoir plus de travail. Vingt ans plus tard, elle finira sa vie seule et oubliée.

 Sarah Le Picard a su transcrire la langue de ces années-là et nous retrouvons chez les personnages le phrasé emprunté, le vocabulaire recherché et les expressions imagées de ces émissions. Ici, tout est soigné : texte, musique, interprétation et mise en scène. Ce trio nous offre un divertissement drôle et nostalgique d’une heure quinze, à la saveur des vinyles qui craquent sur les tourne-disques Teppaz. Il redonne ses lettres de noblesse à un art mineur, populaire, porteur de jeunesse mais commercial, donc méprisé. Et qui ne saurait exister sans des passeurs engagés comme Denise Glaser… Le spectacle vaut le détour

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 27 mars, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt,Paris (VIII ème). T.: 01 44 95 98 00.

2 h 32 de Gwendoline Soublin mise en scène de Guillaume Lecamus

2 h 32 de Gwendoline Soublin mise en scène de Guillaume Lecamus

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© Roland Baduel

« Elle court, elle court Zenash. Elle se lève très tôt le matin, enfile ses baskets avant d’aller faire des ménages  dans un hôtel et, sitôt le boulot fini, elle court, encore, marathonne tout le temps. » Zenash Gezmu, une jeune Ethiopienne, vise la victoire au marathon de Paris : boucler les 42,195 kilomètres en deux heures trente-deux ! Mais, hélas, elle n’y parviendra jamais! Fauchée en plein élan, assassinée chez elle à vingt-sept ans par malfrat qui passait par là. Gwendoline Soublin s’est emparée, à la demande du metteur en scène, de ce fait divers et a écrit une fiction poétique pour marionnettes, où elle montre le courage de celle qui, depuis l’enfance, poursuivait un rêve.  Un rêve contagieux qui va, ironiquement, contaminer toute une communauté de coureurs forcenés…

Zenash Gesnu, représentée ici par une sculpture en carton articulée, manipulée par deux comédiennes, se dédouble en une statuette fixe, toute à sa course. Norbert Choquet a choisi ce matériau en résonance avec la force vitale de la sportive. Le corps nu de la marionnette semble prendre vie grâce aux mots de l’autrice et la performance sportive de Sabrina Manach. Remarquable athlète, la comédienne  court sur place sans s’essouffler, l’équivalent de quatre kilomètres  à 12 km/h… Candice Picaud, sa partenaire,  partage avec elle le texte de la pièce tantôt adressé à Zenash par un « Tu » familier et affectueux, tantôt sous forme de récit. L’énergie des actrices se transmet aussi aux multiples figurines qui, dans la deuxième partie du spectacle, entament un marathon sans fin. Une foule de coureurs anonymes en folie où l’auteure distingue, en trois mots cinglants, quelques individus-types. Une drôle de bande qui court à sa perte… Cette fin surréaliste et inattendue nous emmène loin de la tragédie de Zenash Gesnu : un «tombeau»-hommage à cette femme pugnace…

Le metteur en scène choisit, paradoxalement, des marionnettes statiques aux expressions neutres pour explorer des thèmes comme l’endurance sportive et la vitalité du corps. Il les fait ainsi vivre grâce au texte, au jeu et à l’univers sonore créés par Thomas Carpentier. Mais quelquefois les mots et les actrices prennent le pas sur ces figurines, surtout au début. Les phrases syncopées de Gwendoline Soublin sont pour les interprètes une sorte de jeu par délégation, «un parler pour» selon François Lazaro avec lequel Guillaume Lecamus fit son apprentissage de marionnettiste.

Avec sa compagnie, le Morbus théâtre, il donne la primeur aux auteurs contemporains, le texte étant le moteur de ses spectacles : 2 h 32 est le pendant de 54 x 13 de Jean-Bernard Pouy, ( voir Le Théâtre du Blog), repris en mars dans ce même théâtre et qui met scène un cycliste du peloton.

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 20 mars, Le Mouffetard, Théâtre des Arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. 01 84 79 44 44.

Le 21 mai, festival les Echappées, La Chambre d’eau-en-Avesnois, Le Favril (Nord) ; le 27 mai, Médiathèque des Mureaux (Yvelines).

Les 15 et 16 mars 2023, Théâtre à la Coque, Hennebont (Morbihan); le 21 mars, Théâtre du Passage, Fécamp (Seine-Maritime) et le 23 ou 24 mars, Le Sablier, Ifs (Calvados).

 

Les Irresponsables, d’après Die Schuldlosen d’Hermann Broch, traduction d’Irène Bonnaud, adaptation et mise en scène d’Aurélia Guillet

THEATRE - LES IRRESPONSABLES

Pierric Plathier et Marie Piemontese © Juliette Parisot

Les Irresponsables, d’après Die Schuldlosen d’Hermann Broch, traduction d’Irène Bonnaud, adaptation et mise en scène d’Aurélia Guillet

 Pour replacer dans son contexte romanesque, le fameux récit de la servante Zerline, la metteuse en scène a réalisé un montage d’après la version française des Irresponsables dont ce monologue est extrait. Puis elle a demandé à Irène Bonnaud de traduire quarante pages de cette œuvre monumentale et composite qui retrace l’itinéraire de A. (Andreas), le narrateur, dans une bourgade allemande de l’entre-deux-guerres où se profile le nazisme.

Un douloureux chemin pour le héros qui va le mener d’une apathie irresponsable où, grâce à un «destin» favorable, la fortune lui sourit, à la prise de conscience aigüe, après un drame amoureux, de la responsabilité de chacun dans les événements traumatiques, qu’ils soient personnels ou collectifs. Dont l’apocalypse qui se prépare en 1923, date où se situe le roman, mais qui a eu lieu  quand, en 1949, Hermann Broch écrit Die Schuldlosen, littéralement : les « sans faute », ceux qui s’en lavent les mains… « Mille neuf cent vingt trois, pourquoi il faut que t’écrives ça ? Pour rendre compte de tout ce que nous n’avons pas fait », dit une voix off, dans un prologue tandis que sont projetés, sur le rideau d’avant-scène, des films d’archives de guerres, déroutes et rassemblements populaires drapeaux de croix gammés au vent… La montée du nazisme, un thème qui parcourt toute l’œuvre de l’auteur autrichien depuis sa trilogie Les Somnanbules, à Théorie de la folie, un essai où il étudie ce qui a mené plusieurs milliers d’individus à adhérer à un régime totalitaire et où il parle de «somnolence animale, presque végétative». La scénographie, avec des projections sur plusieurs écrans, dans un décor épuré où trônent quelques meubles houssés de blanc, nimbe la représentation d’une atmosphère fantomatique et nous plonge au coeur de  cette fiction labyrinthique. 

 Dans une première partie, l’adaptation se focalise sur la confession de Zerline : «l’une des plus belles histoires d’amour en langue allemande», selon Hannah Arendt. La vieille servante raconte à A. le locataire de la Baronne, comment elle s’est trouvée mêlée à un sombre crime passionnel, après avoir séduit l’amant de sa patronne, un homme à femmes et père biologique d’Hildegarde, la fille de la maison. Pas facile d’incarner cette servante machiavélique après Jeanne Moreau, dont l’interprétation sulfureuse est restée dans les annales, et qu’avait mise en scène en 1986 Klaus Michael Grüber, aux Bouffes du Nord à Paris. Le metteur en scène allemand avait braqué le projecteur sur ce personnage aux passions refoulées et plein de contradictions, laissant son interlocuteur (Hanns Zischler) l’écouter sans mot dire. Ici A. intervient, mais distraitement, tout à sa sieste. Maria Piemontese, elle, reste au ras du récit, sans que les mots ne la traversent charnellement et des images vidéo bucoliques sur un écran derrière elle se chargent de poétiser une aventure sexuelle plutôt sordide. Par cette interprétation décalée, sèche et cérébrale, l’actrice incarne avec distance cette femme pétrie à la fois de passion et de haine envers l’homme qui s’est joué d’elle et de ses patronnes, hypocrites et dévergondées « aux mains manucurées ». Araignée noire qui tisse la toile de sa revanche.

Cette haine la pousse à mettre la douce Melitta aux mains de lavandière, dans le lit d’Andreas, la fille d’un apiculteur misanthrope. Hildegarde, jalouse à l’idée qu’Andreas se marie, lui saute dessus dans un corps-à-corps torride, d’un érotisme sadomasochiste. Elle se dit animée de pulsions morbides pour le fascisme: «Un guide qui nous emmène au royaume de la mort… voilà ce qu’il nous faut à tous… Vous n’êtes pas un tel chef. »

Parmi les figures imaginées par Hermann Broch, Aurélia Guillet a choisi de mettre sur scène seulement trois personnages : Andreas, Zerline et Hildegarde. Elle présente Melitta et son père dans un film de dix minutes, projeté après l’entracte, tiré d’un chapitre des Irresponsables: « La Ballade de l’éleveur d’abeilles ». Miglen Mitchev y joue un artisan ruiné,  veuf et solitaire, devenu philosophe en observant la beauté et la pureté de la nature, et porteur d’une idéologie rousseauiste : «Quand il traversait la campagne en chantant, il n’était pas vulnérable à la vie, il n’était pas vulnérable aux abeilles, il n’était pas vulnérable à la mort.» Melitta apparaît en jeune fille innocente jetée en pâture à une société corrompue.

L’adaptation distingue deux parties contrastées : l’une construite dans la cohérence du récit de Zerline, l’autre qui répond à la nature fragmentaire des Irresponsables, oeuvre puzzle d’une grande modernité, où se mêlent narration, poésie, romanesque. La Ballade de l’éleveur d’abeilles nous entraîne loin du théâtre et nous avons du mal à entrer ensuite dans le dialogue entre une Hildegarde féroce (Adeline Guillot) et un Andreas manipulable et assez lamentable. Pierric Plathier reste habilement à distance de cet Andreas qui sortira de sa passivité en apprenant le sort funeste de sa fiancée… Et son dernier monologue est celui d’un lanceur d’alerte qui résonne étrangement aujourd’hui. 

 Comment tirer le fil de ce spectacle complexe où la metteuse en scène essaye, non de résumer ce qui ne peut l’être, mais de présenter les moments-clefs d’une fiction où le héros, à l’aune de sa tragédie personnelle, bascule d’un état crépusculaire à la conscience de la faute, intime et collective. Certains spectateurs seront déroutés par cette mise en scène mais nous ne pouvons  rester indifférents au message. Et même s’il y a déséquilibre entre la première partie -un peu trop longue- et la deuxième, plus ramassée, la traduction d’Irène Bonnaud transforme ce texte littéraire en matière théâtrale et donne envie d’aller plus loin dans la découverte de cet auteur et de ses étranges Irresponsables.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 19 mars, T.N.P. 8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T.: 04 78 03 30 30.

17 mars à 18h 30 : L’Unipop Lyon et le TNP organisent une rencontre en écho à la création Les Irresponsables et en résonance à la guerre en Ukraine: La possibilité du bien en politique. Intervenants : Guillaume Carron, philosophe et dramaturge;  Maksym Teteruk, dramaturge et metteur en scène d’origine ukrainienne. Laura Foulquier, historienne de l’Art.  

 Les Irresponsables, traduction d’Andrée-R. Picard, est publiée chez Gallimard.

 

 

Stallone d’après la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, mise en scène de Fabien Gorgeart

Stallone d’après la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, mise en scène de Fabien Gorgeart

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© Huma Rosentalski

 Rocky 3, l’œil du tigre, histoire d’un champion du monde déchu qui va regagner son titre de poids lourd après s’être ressaisi est une révélation pour Lise et le film va changer son destin. Elle suit l’exemple du boxeur et avec la même pugnacité, reprend ses études de médecine, quitte son petit ami et rompt avec sa famille. Pour mordre la vie à pleines dents, sans manquer un film de Rocky Balboart incarné par Silvester Stallone, mentor imaginaire à qui elle voue une infinie reconnaissance.

 A la lecture de la nouvelle, Clotilde Hesme a proposé au réalisateur Fabien Gorgeart avec qui elle a tourné Diane a les épaules (2017) de la mettre en scène: «Nous partageons, dit le cinéaste, le fait d’avoir été tous les deux très bouleversés par la découverte de Stallone. Vivre intensément la vie d’un personnage, partager son intimité et se faire surprendre par le vertige de sa disparition en un fragment de seconde. Et sur le ton de l’écriture d’Emmanuèle Bernheim, dans la légèreté et l’humour»

Clothilde Hesme partage cette légèreté avec Pascal Sangla. Il a composé une musique dans l’esprit pop des années quatre-vingt et celui d’un tube, bande originale d’Eye of the Tiger. Campée devant son micro, avec l’énergie d’une rock-star, elle donne une épaisseur existentielle à cette Lise naïve et volontariste. Le musicien interprète avec humour au synthétiseur tous les personnages secondaires de cette histoire.

Sous les éclairages subtils de Thomas Veyssière, ils nous donnent un concert de mots et de musique et nous entraînent sans artifice, dans l’univers de cette femme attachante, drôle et battante, jusqu’au bout des épreuves qu’elle traverse avec le courage d’un Rocky… Pour l’actrice, « c’est aussi l’occasion de défendre une figure féminine forte et libre.»

Stallone réhabilite à sa façon le cinéma populaire et son icône bodybuildée, souvent décriée mais qui a séduit des générations d’adolescents et qui devient une pulsion de vie pour Lise.

Ce spectacle vaut le déplacement et continue sa route avec succès : depuis sa création au Théâtre Daniel Sorano à Toulouse en 2019, il a fait salle comble au Petit Saint-Martin à Paris et a reçu des applaudissements debout à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 3 mars à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 33 44 11.

Les 10 et 11 mars, L’Arc – Le Creusot. Les 15 et 16.mars, Le Grand R, La Roche-sur-Yon (Vendée) ; les 17 mars et 18 mars, La Soufflerie, Rezé (Loire-Atlantique). Le 22 mars, Le Parvis, Tarbes (Hautes-Pyrénées) ; le 24 mars,  Circa Auch (Gers) ; le 29 mars, Théâtre de Bressuire, Bressuire (Deux-Sèvres).

Le 1er  avril , Forum Jacques Prévert,  Carros (Alpes-Maritimes ) et du 4 au 9 avril, La Garance,  Cavaillon (Vaucluse) ; le 10 avril, Théâtre d’Arles (Bouches-du-Rhône)

La nouvelle est publiée aux éditions Gallimard.

 

Somnole, chorégraphie et interprétation de Boris Charmatz

Somnole, chorégraphie et interprétation de Boris Charmatz

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© Marc_Domage

Le chorégraphe sortant de ses grands formats habituels, réalise et interprète son premier solo: «J’aimerais, dit-il, faire un solo somnolant qui s’inspire d’états de latence, pour explorer l’hibernation et sa sortie, les ressacs du rêvassement et les cris du réveil.» Créé en 2020 sur la grande scène de l’Opéra de Lyon, cette pièce d’une heure tient d’une performance, entièrement sifflée et donc suspendue aux lèvres du danseur.  Et où le mouvement émane du souffle-même. Boris Charmatz entre en scène par la salle et avance, fantomatique. Dans la pénombre , il s’étire lentement, rampe, se relève, et tombe, léthargique, sur le plateau gris. Sans qu’on sache ce qui, du sifflement ou du geste, mène la danse…

D’abord monotonale, la mélodie s’élabore. La somnolence se dissipe et les mouvements sont plus marqués, le rythme de plus en plus rapide, et les airs, sifflés jusqu’à bout de souffle. Même hors d’haleine, le danseur explore toute les possibilités sonores de son corps devenu instrument de percussion sous les coups de ses mains contre le thorax ou les cordes vocales et quand il frappe le sol de ses pieds. Enfantin et ludique, il en appelle à la connivence : « Quand j’étais petit, dit-il, je m’entraînais à siffler pour pouvoir ensuite imaginer un concert entier de sifflets». Concert qu’il essaye de diriger, en sollicitant la participation des spectateurs qui s’amusent à siffler avec lui -avec plus ou moins de bonheur- des airs connus, des ritournelles populaires ou des musiques de films comme celles du Bon, la brute et le truand ou d’Il était une fois dans l’Ouest d’Ennio Morricone. Summertime, issu de Porgy and Bess de George Gerswhin, de Stormy Weather d’Harold Arlen. Ou encore Les Feuilles mortes de Joseph Kosma…

Quel plaisir de le voir danser en sifflant le pimpant Voi che sapete des Noces de Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart ou l’inquiétant musique de Dans l’Antre du roi de la montagne de Peer Gynt d’Edvard Grieg, qui annonçait l’assassin dans M Le Maudit de Fritz Lang. Et surgit une vive émotion quand le danseur sort lentement par la salle, en sifflant la fameuse aria Lascia ch’io pianga de Georg-Friedrich Haendel. Ces mélodies génèrent un joyeux mouvement perpétuel, un désir de danser et sauter, jusqu’à épuisement. Et quand le souffle vient à manquer à Boris Charmatz, nous pensons au récent confinement et au: « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer) de George Floyd qui engendra le mouvement Black Lives matter… «Le sifflet convertit le grand, en ténu. Un air d’opéra de Haendel réduit à presque rien, son squelette. C’est comme craquer une allumette : il y a la lumière, la chaleur, mais c’est ténu, ça s’éteint vite et un seul souffle peut l’éteindre. »

Il nous parle de cette fragilité, grâce à la magie d’un corps devenu musique et danse. Considéré comme l’un des chefs de file du mouvement non-danse dans les années quatre-vingt dix, le directeur du Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne et de son Musée de la danse de 2009 à 2018, va, en septembre prochain, diriger le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch pour y développer un nouveau projet entre la France et l’Allemagne. A suivre…

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 4 mars, à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 33 44 11.

Du 11 au 12 mars, Triennale di Milano, Milan (Italie) ; du 18 au 19 mars, Sadler’s Well, Londres (Angleterre).

Le 5 avril, Pavillon ADC Genève (Suisse) ; du 26 au 27 avril, Teatro Municipal do Porto, Porto (Portugal) .

Le 10 juin, festival Uzès danse, Uzès (Gard).

Du 6 au 8 juillet, festival de Marseille (Bouches-du-Rhône).

Et du 23 au 24 août, Festival d’Helsinki (Finlande).

 

 

 

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