Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck

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Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, traduction de Marianne de Ségol-Samoy, mise en scène de Christophe Rauck 

 Ce spectacle, en forme de conte cruel, créé en 2021 au Théâtre du Nord, est repris pour la seconde fois au Théâtre de Nanterre-Amandiers. Christophe Rauck entend ainsi prolonger la vie des pièces:  un geste à la fois éthique, écologique et économique. 

La Fille-Roi, reine des neiges, encagée dans une vitrine où s’amoncellent des flocons, se vit comme une «anomalie ».  Comment être libre et régner ? Comment refuser le mariage quand le pays réclame une descendance et assumer sa passion pour une dame de compagnie? Comment s’émanciper des cauchemars de l’enfance : un père aimé mort à la guerre et une mère en exil ?  

La pièce s’inspire de la vie de la légendaire reine Christine (1626-1689) avec une vision contemporaine des problèmes liés au «genre» et au Pouvoir. Sara Stridsberg se nourrit de l’Histoire, pour créer un personnage aussi complexe que la structure de la neige…  Enfant unique du roi Gustave-Adolphe de Suède, elle a six ans quand elle accède au trône. Elevée comme un garçon, habile cavalière et chasseuse mais aussi fine diplomate et femme de lettres, elle s’entoure de penseurs, dont René Descartes. Mais elle abdiquera en 1654, après dix ans de règne, au profit de son cousin qu’elle refuse d’épouser. Elle quittera la Suède pour de longues pérégrinations à travers l’Europe, avant de s’établir à Rome.

Image finale de la pièce, ce départ : la liberté! Après d’âpres débats avec le Régent : le Pouvoir, et son fiancé: Love, sa dame de compagnie, Belle et le Philosophe, ou encore avec le fantôme sanguinolent de son père… Aux prises à des pulsions contradictoires, l’autrice ne trahit pas sa source historique mais situe cette pièce à une époque indéterminée et brouille les temporalités de la fable.
Christophe Rauck donne vie à ces personnages grâce à une direction d’acteurs minutieuse et une mise en scène au rythme sans faille, malgré quelques longueurs et scènes répétitives. Sarah Strisberg sacrifie parfois au dogmatisme féministe -et c’est dommage- pour rendre justice à ce personnage emblématique du matrimoine et questionner ainsi les rouages du pouvoir masculin.
Marie-Sophie Ferdane, en scène tout au long du spectacle, incarne la Fille-Roi avec énergie et nuances: froide devant ses pairs ou brûlant de passion pour la tyrannique Belle (Carine Goron), fondant d’amour pour sa mère, mutine, jouant aux jeux de la guerre avec le Roi Mort (Thierry Bosc avec une perruque et très en forme)… A la fois enfantine et dame de fer, avec une androgynie féminine, elle évolue très à l’aise d’une humeur à l’autre, dans ou hors le cercueil de verre sur lequel la neige tourbillonne ou s’amoncelle en manteau protecteur. Scénographie d’Alain Lagarde avec des images où la lumière froide du Grand Nord contraste avec des zones plus sombres et plus chaudes. 

Dans ce paysage de contes d’Andersen, le Philosophe, sous les traits d’un Africain frigorifié (Habib Dembélé), inculque à la femme-Roi capricieuse la notion de libre-arbitre et la pousse à le suivre vers les pays chauds. Mais il mourra d’un refroidissement, comme Descartes à Stockholm en 1650. L’exercice du libre-arbitre, quand soufflent des vents contraires, à l’intérieur comme à l’extérieur des personnages, pourrait être le cœur de la pièce. «Une des raisons d’être de ma littérature est de faire naître le paradoxe», dit l’écrivaine suédoise que Christophe Rauck a mis en scène avec bonheur, après La Faculté des rêves en 2019. 

 Mireille Davidovici

 Du 7 au 19 janvier au Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). T. 01 46 14 70 00.


Archives pour la catégorie critique

Un Piano dans la montagne/ Carmen d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Un Piano dans la montagne/ Carmen, d’après Georges Bizet, transcription et direction musicale de Nikola Takov, adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Sandrine Anglade

Nombreuses ont été les adaptations au théâtre – dont celle mémorable de Peter Brook- et les transpositions au cinéma de cet opéra, le plus joué au monde… Sandrine Anglade nous en propose ici une version d’une heure quarante-cinq en dehors des canons du genre.

Avec ce titre surprenant, elle veut souligner les aspirations de l’héroïne à une vie libre dans la montagne (elle pensa un temps l’intituler Un Corps à soi) avec l’homme qui voudra bien la suivre. Mais  ce ne sera pas Don José, le soldat, qui déserte par amour de Carmen mais qui n’aime pas l’aventure. La bohémienne le renvoie à sa mère qui se meurt dans son village et à sa fiancée, la sage Micaëla. Et elle cède à son désir pour Escamillo, le brillant toréador. Un amour qui lui coûtera la vie… sous les coups de Don José, fou de jalousie. Un féminicide annoncé! La metteure en scène dédie sa pièce au mouvement Femmes, Vie, Liberté qui soutient les Iraniennes en lutte.

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©compagnie Sandrine Anglade

L’originalité du projet tient à une forme mariant théâtre et opéra. Revenant au livret original d’Henri Meilhac qui a souvent été censuré, Clément-Camar Mercier a supprimé les récitatifs qui avaient été ajoutés après la création et a imaginé un personnage de guide, interface entre la scène et le public, à la fois commentateur de l’action et fil rouge de la mise en scène.
Sandrine Anglade, en lui ôtant les fastes de l’opéra, entend ainsi offrir cette œuvre prestigieuse à un large public. La musique de Georges Bizet a été transcrite pour quatre pianos par Nikola Takov, avec une étonnante profondeur harmonique. Pianiste, compositeur et chef de chant, il tient ici un des claviers et assure aussi la direction musicale des quatre solistes pour les rôles de Carmen, Micaëla, Don José et Escamillo et des six chanteurs, pianistes ou comédiens qui se partagent les seconds rôles.
Et dans chaque ville de la tournée, un chœur amateur d’enfants de sept à quinze ans a été formé pour l’occasion. «Ils se préparent avec une cheffe de chant et sont présents sur scène pendant tout le spectacle, dit Sandrine Anglade. Ils découvrent ainsi ce que sont le théâtre et l’opéra. Pour moi, c’est aussi une manière de partager un projet avec des publics. »

L’espace de jeu est balisé par une rampe circulaire de projecteurs qui monte ou descend d’un acte à l’autre. Les interprètes déplacent les pianos montés sur roulettes pour changer le décor. Au premier acte, ils figurent les murs de la caserne, puis de la prison où sera enfermée Carmen après une bagarre à la fabrique de cigares où elle travaille.
Autour d’elle, Micaëla (Parveen Savart) à la recherche de son fiancé, Don José (Pierre-Emmanuel Roubet, en alternance avec Blaise Rantoanina) pour lui donner une lettre de sa mère, avant le fameux duo : Ma mère, je la vois. Bientôt, apparait Carmen pour son premier aria, La Habanera :  L’amour est un oiseau rebelle, puis elle chantera une séguédille pour séduire Don José : Près des remparts de Séville, Chez mon ami Lilas Pastia, Nous danserons la Séguédille Et boirons du Manzanilla ..
De merveilleux solos où nous découvrons le riche potentiel vocal de Manon Jürgens, au mezzo nuancé. Les pianos s’écartent à l’acte II pour la scène de la taverne où Escamillo (le sémillant Antoine Philippot) fait une entrée fracassante parmi les contrebandiers. L’opéra a alors une théâtralité plus affirmée. Le guide (Florent Dorin) fait même chanter au public les couplets du Toréador : Toréador, en garde !/Toréador!Toréador!/Et songe bien/Oui songe en combattant/ Qu’un œil noir te regarde/Et que l’amour t’attend./Toréador, l’amour, l’amour t’attend! »

 Tout au long du spectacle, les pianistes quittent parfois leur clavier pour se joindre aux chanteurs. Julie Alcaraz chante Frasquita et accompagne aussi au violoncelle certains airs. Julia Filoleau incarne Mercédès, Benjamin Laurent est Moralès et Nikola Takov joue aussi l’aubergiste. Une atmosphère festive règne sur le plateau et Sandrine Anglade a fait quelques entorses à la continuité dramatique. Ainsi à l’acte III, Micaëla, égarée dans la montagne, vient annoncer à Don José : «Ta mère se meurt et ne voudrait pas mourir sans t’avoir pardonné. » Mais elle interrompt son chant pour déplorer le sort réservés aux sopranos à l’opéra : « Y’en a marre, dit-elle, du destin des sopranos, toujours à nier le désir de leur personnage.»
Elle veut changer de rôle et endosse celui de Mercédès (où elle est nettement plus à l’aise), dans la séquence des bohémiennes tireuses de cartes que la metteuse en scène avait zappée au début de l’acte. Une manière de désamorcer le tragique de la scène: dans les tarots, Mercédès et Frasquita prédisent à Carmen un avenir prometteur avec amour, château, bijoux… alors que celle-ci n’y voit que la mort.
En prenant ces libertés, Sandrine Anglade désacralise l’opéra…

Créé à la Scène Nationale de Bayonne, Un Piano dans la montagne/Carmen répond à la mission que s’est fixée la metteuse en scène avec sa compagnie éponyme fondée en 2004 : mettre à disposition d’un large public les œuvres du répertoire.  Elle l’a ainsi fait récemment avec La Tempête de William Shakespeare où elle marie théâtre et opéra dans le même esprit de troupe. La compagnie s’est aussi engagée dans un «laboratoire citoyen» où on propose aux enfants et adolescents, de réaliser de petites formes issues d’une réflexion commune. Elle collabore aussi avec le collectif Barayé, à des concerts Femme, Vie, Liberté pour soutenir la lutte des femmes en Iran.

 Avec son hétérogénéité revendiquée, ce spectacle ne convaincra pas les puristes mais a enthousiasmé le public. Sandrine Anglade fait ainsi entrer l’opéra dans une économie de théâtre, en réduisant les coûts de production de 80% ! Le spectacle devient alors abordable pour les programmateurs quand ils veulent offrir un opéra populaire….
Malgré quelques passages peu lisibles et l’esthétique brouillonne des costumes, il faut saluer cette démarche et suivre cette metteuse en scène qui prépare Le Conte d’hiver de William Shakespeare, traduction de Clément Camar-Mercier.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 décembre au Centre des bords de Marne, 2 rue de la Prairie, Le Perreux (Val-de-Marne). T. : 01 43 24 54 28.

Le 20 janvier, Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes (Val-de-Marne); le 23 janvier, Théâtre de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) ; les 26 et 27 janvier, Théâtre Georges Simenon, Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)

Les 1er et 2 février, Centre d’art et de culture, Meudon (Hauts-de-Seine); le 8 février, Théâtre Alexandre Dumas, Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Les 14 et 15 mars, Scène Nationale de Bourg-en-Bresse (Ain).

 

Colette, l’incorrigible…besoin d’écrire ,d’après Colette, adaptation de Nathalie Prokhoris

Colette, l’incorrigible…besoin d’écrire,d’après Colette, adaptation de Nathalie Prokhoris

En conteuse, l’actrice s’empare des récits intimes de Colette (1873-1954) pour revenir aux sources de sa vocation d’autrice. Elle tisse un fil entre les inventions langagières de la petite fille, les conseils pratiques de sa mère et les velléités d’écrivain de son père, l’insaisissable capitaine Jules Colette.
Nous sommes dans l’antre de Colette, éclairée par une petite lampe parmi un fouillis de manuscrits et papiers épars. Nathalie Prokhoris, en tenue d’intérieur, se glisse pendant une heure dans la peau de cette écrivaine en pleine maturité, avec des extraits de ses textes, entre autres, La Maison de Claudine, Sido, L’Entrave, Le Képi, Journal à rebours, etc.

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©L Navarrro

La romancière en panne d’écriture revient sur son enfance. «J’étais faite pour ne pas écrire.», «Je ne voulais pas écrire. » Déclarations surprenantes chez celle qui avait la plume déliée. En remontant le temps, se dessinent les figures de Sido, sa mère dont elle tient le goût pour la terre et la nature, et surtout de son père.
Colette revoit sa bibliothèque, en détaille les rayons et sur son bureau, un attirail de plumitif qui la séduit tant. Elle évoque aussi son manteau de spahi mangé par les mites, les vers qu’il lui récitait, trop chargés d’adjectifs, et les livres qu’il n’a pas écrits, assemblages de pages vierges…

Avec ces «œuvres inconnues en papier vergé», son père lui disait comme Mac Mahon: »Pense à la relève ». Elle découvrit après sa mort, des volumes fantômes aux titres évocateurs d’une carrière militaire. Et sur les feuilles blanches, elle écrivit ses premiers textes en se demandant tout au long de sa vie : «Mais quand s’arrête-t-on d’écrire?
«Ce spectacle est né de mes bonheurs de lectrice et de ma passion pour son univers.», dit Nathalie Prokhoris. Dirigée par Christine Culerier, elle nous fait entendre la langue de Colette, son humour.  Et avec délicatesse, sans chercher à composer un personnage, elle nous entraîne dans la fabrique secrète de l’écriture : «Ah ! Cette lutte patiente contre la phrase qui s‘assouplit, s’assoit en rond comme une bête apprivoisée, l’attente immobile, l’affût, qui finit par charmer le mot. » dit-elle dans La Vagabonde (1910).

Nous goûtons avec gourmandise ces morceaux choisis pleins de trouvailles, cette plume effrontée, ces dialogues enlevés. Et ce spectacle nous met en appétit pour continuer à lire une prose élégante, libre et qui n’a pas pris une ride.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 2 mars, La Folie-Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt, Paris (XI ème) T. 01 45 55 14 80.

Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? d’après Gilles Deleuze, conception et mise en scène de Margaux Eskenazi

Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? d’après Gilles Deleuze, conception et mise en scène de Margaux Eskenazi

« L’art, c’est ce qui résiste. » dit Gilles Deleuze à une conférence donnée à la F.E.M.I.S. en 1987. Paroles de consolation pour Margaux Ezkenazi qui avait perdu sa foi dans le théâtre pendant le confinement. Cette allocution « sauveuse de foi » lui a permis de renouer avec la mise en scène. Elle en a fait un spectacle, entrant ainsi en dialogue avec Gilles sous les traits de  Lazare Herson-Macarel et Malik Soarès, au chant et à la guitare. 
Qu’y a-t-il de commun entre un samouraï et le philosophe ? Cité dans sa conférence comme œuvre de création exemplaire, Les sept Samouraï (1954) d’Akira Kurosawa la résistance de villageois. Il réussissent, à chasser les brigands qui ravageaient les campagnes environnantes. en embauchant des samouraïs errants, en quête de travail. Ils se battront pour trois bols de riz par jour…

«A quoi sert encore un samouraï ?», demande le plus jeune de ces guerriers à son chef, une fois les assaillants déguerpis. « Je crois que cette question m’a interpellée, dit Margaux Eskenazi. Je me sentais comme un samouraï qui se demande à quoi il sert en temps de crise.» Présente sur scène, elle nous raconte la genèse du spectacle.

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© Loïc Nys

Lazare Herson-Macarel ne singe pas le philosophe qui, pendant toute sa conférence* reste derrière son micro, tout à ses pensées. L’acteur impose une présence mobile, jusqu’à revêtir l’habit de samouraï et armé d’un bâton,  à participer  à la bataille décisive, en écho aux extraits du film, projetés sur des stores en bambou.
La scénographie zen de Julie Boillot-Savarin, dans un dispositif bi-frontal, reprend le décor rustique des Sept Samouraïs: des troncs d’arbres suspendus figurent les colonnes des maisons, des cordes délimitent le carrefour où les brigands sont piégés, des fleurs saluent le printemps revenu …

 Au fil de la conférence, Margaux Eskenazi fait part de ses questions et réflexions, en dialogue et en interaction avec un « Gilles » devenu une figure familière.  Elle revendique une écriture « rhizomique », à l’instar de la parole deleuzienne. Cela dit-elle, «nous permet aussi un lâcher-prise: la compréhension n’est pas uniquement intellectuelle, elle est sensible et physique. »

Elle prend donc la liberté de digressions comme La Ballade des pendus de François Villon entonnée en duo par Lazare Herson-Macarel et Malik Soarès,. Un poète cité par Gilles Deleuze parmi les créateurs qui, de Moïse à Kafka, Bach, Shakespeare, Dostoïevski…font acte de résistance dans une société où la communication, en ces années quatre-vingt, occupait déjà le haut du pavé.
Pour finir, le philosophe revient au cœur de son sujet, en faisant un distinguo: «L’œuvre d’art n’est pas un instrument de communication. L’art est irréductible à toute communication.» L’occasion d’égratigner la société de contrôle qu’en visionnaire, il pressent: selon lui,  communiquer, c’est transmettre une information et donc faire circuler un mot d’ordre. Et il prédit qu’aujourd’hui, plus besoin de «surveiller et punir » comme l’analysait Michel Foucault. Plus besoin d’enfermer: l’information met en place un système de contrôle, avec, notamment, les soins à domicile, et bientôt, le travail aussi à domicile…Tout ce que nous avons pu vivre pendant la pandémie de covid.

 Margaux Eskenazi voit alors en Gilles Deleuze: « le roi Lear de l’acte III, seul sur la lande ». A la fin de sa conférence, le philisophe citait  le peintre Paul Klee :  «Le peuple manque» et, sibyllin, il conclut: «Toute œuvre d’art est un appel à un peuple qui n’existe pas encore. » Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? devient alors une sorte de manifeste où chacun se reconnaîtra. Il faut souhaiter qu’après la création de la pièce à Lilas en scène, cette reprise  au Théâre de la Tempête soit un tremplin pour une tournée…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 15 décembre. Et joué jusqu’au 17 décembre, au Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre. Cartoucherie de Vincennes. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.

 * :https://www.youtube.com/watch?v=2OyuMJMrCRw  

 A lire in Deux régimes de fous et autres textes (éditions de Minuit).

TRASH ! conception de Gorka Gonzalez et Jony Elias


TRASH ! conception de Gorka Gonzalez et Jony Elias

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© Jean-Louis Verdier

En scène, quatre percussionnistes en vêtements de travail et casques de chantier dans un décor évoquant une décharge publique. Chargés du tri des ordures, ils récupèrent et détournent de  leur usage  tout ce qui peut produire du son. C’est musical, drôle et entraînant.

On réalise vite qu’il s’agit de musiciens au solide métier. Doués d’une étonnante inventivité, Gorka Gonzalez, Miguel Angel (Micky) Pareja Bruno Alvez et Frank Mark utilisent bidons, sacs plastiques, ustensiles, caisses à outils, pneus…  Des bouteilles de gaz vides deviennent, sous leurs baguettes, des steel-drum et, avec un ballon de basket, Gorka Gonzalez – fondateur de Trash-  improvise un solo à couper le souffle. Avec des bouteilles plastiques accordées selon la gamme, ils interprètent un extrait de la Lettre à Elise de Beethoven et du Cancan d’ Offenbach. Une série de numéros ludiques et bien orchestrés, exécutés à un rythme d’enfer.


Les bouteilles de gaz vides deviennent sous leurs baguettes des still drums. et sur un ballon de basket, Gorka Gonzalez improvise un remarquable solo. Sur des bouteilles en plastique accordées selon la gamme, les musiciens  interprètent un extrait de La Lettre à Elise de Ludwig van Beethoven et du Cancan de Jacques Offenbach. Des numéros ludiques et bien orchestrés, jexécutés à un rythme d’enfer.

C’est drôle et ces artistes espagnols franchissent allègrement l’obstacle de la langue par des  borborygmes, onomatopées, gromelots, conférant ainsi au spectacle une visée internationale.

Le public est largement invité à participer. Pour le plus grand plaisir des jeunes et des plus petits qui chantent, répondent et trépignent. Même si les plus âgés n’adhèrent pas à tout, voire trouvent certains moments un peu racoleurs, il s’agit là d’un excellent spectacle à voir en famille à l’occasion des fêtes de fin d’année.

La  compagnie et son spectacle éponyme ont été créés en 2021  en coproduction et au sein de la compagnie Yllana installée à Madrid. Cette dernière, fondée en 1991, s’est spécialisée dans le spectacle sans parole  musique, pantomime, acrobatie. Elle a réalisé ou produit trente-sept spectacles, diffusés dans quarante-huit  pays, en majorité hispanophones. Elle  conçoit des événements et des animations (Carnaval de Madrid, camps d’été culturels).Elle revendique ainsi 16. 000 représentations et dispose de quatre écoles de théâtre.

Jean-Louis Verdier

Jusqu’au 28 janvier, 13 ème Art, place d’Italie, Paris (XIII ème)

Le 2 février, Franconville (Val-d’Oise) ; le 3 février, Soissons (Aisne) ; le 9 février, Vizille (Isère) ; le 10 février, Brignais (Rhône).

Le 14 mars, Mérignac (Gironde) ; le 16 mars, Plaisir (Yvelines).

Le 19 avril, Queven (Morbihan) ; le 27 avril, Plaisir-du-Touch (Haute-Garonne).

Le 3 mai, Sélestat (Bas-Rhin).

https://www.google.com/search?client=safari&rls=en&q=Trash+theatre+you+tube&ie=UTF-8&oe=UTF-8#fpstate=ive&ip=1&vld=cid:6307cc4e,vid:VcjesPT476E,st:0

 

Woman of the year livret de Peter Stone, chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale et arrangements de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

Woman of the year,  livret de Peter Stone et chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

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© Blandine Soulage

Ce chef d’orchestre et ce metteur en scène bien connus à Lyon font revivre cette comédie musicale new-yorkaise qui obtint en 1981 quatre Tony Awards: une adaptation du film éponyme par John Kander et Fred Ebb, auteurs à succès de Broadway à qui on doit entre autres, la musique et les paroles de Cabaret, la célèbre comédie musicale dont  Joe Masteroff a écrit le livret qu’il a adapté d’I Am a Camera, une pièce de John Van Druten, elle-même inspirée par Berlin Stories de Christopher Isherwood.

Dans le long métrage réalisé par George Stevens en 1942, Katharine Hepburn incarnait Tess Harding, une journaliste vedette du petit écran séduisant un simple chroniqueur sportif (Spencer Tracy)… A Broadway, Lauren Bacall tenait le rôle-titre dans une version remise par leurs auteurs dans le contexte des années 80. Tess Harding déterminée, riche et célèbre, va recevoir le prix de La Femme de l’année décerné par une ligue féministe. Mais, à son grand désespoir, Sam, son mari, un dessinateur de presse talentueux mais qui vivote, l’a quittée. Bref, un couple d’amoureux  mal assorti dont cette comédie retrace le coup de foudre, le mariage, puis les désaccords…

Bruno de Lavenère a conçu une petite scène de cabaret qui devient, pour les différents tableaux, un écran où se déroule la matinale de Tess Harding, Early Birds,  un bar, The Inkpot Saloon où se réunissent Sam et ses collègues dessinateurs, l’appartement de Tess… Et en parallèle des aventures du couple, sont aussi projetées des planches de B.D. de l’époque… Et les péripéties de Kat‘z et Tessie Cat dans une publication satirique de Sam. Ici, les images animées réalisées par Etienne Guiol deviennent les doubles des acteurs.

 Ludmilla Dabo que l’on avait vu remarquable dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone et Une femme se déplace de David Lescot fait ici une entrée éblouissante. Elle s’empare du personnage de Tess avec grâce et vigueur et tient la scène pendant deux heures, face à Jacques Verzier jouant un Sam fragile mais pince-sans-rire, comme le chat de son cartoon.
Leur premier duo amoureux I love you montre déjà que l’entente entre eux sera difficile. Quentin Gibelin incarne et chante plusieurs personnages masculins avec une drôlerie irrésistible. Dalia Constantin adapte son jeu et sa voix aux autres rôles de femme, avec une remarquable performance vocale en épouse au foyer, opposée à Tess dans That’s Wonderfull. Une merveilleuse chanson comme la plupart des quatorze airs de cette comédie musicale.

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© Blandine soulage

Et dans It Isn’t Working, un numéro virtuose chanté en chœur ou I’m Right/She’s wrong interprété par Ludmilla Dabo et Quentin Gibelin, on apprécie la diversité des lignes instrumentales. 

Gérard Lecointe a réduit la partition de John Kander pour un quatuor, en partant de l’orchestration initiale conçue pour un ensemble symphonique. Sébastien Jaudon ( piano) Arthur Verdet ( piano et glockenspiel) Jérémy Daillet (percussions) Luce Perret (trompette-bugle) font sonner cette musique colorée et virevoltante. Les musiciens, également acteurs, quittent leurs instruments pour jouer la confrérie des dessinateurs au Inkpot Saloon. Ils commentent parfois l’action par de petites notes affutée.

Jean Lacornerie dit avoir été séduit par cette pièce, jamais montée depuis sa création, sans doute à cause de l’image imprimée par Lauren Bacall. Sa mise en scène, stylée et dynamique, appuyée par la chorégraphie millimétrée de Raphaël Cottin pose un regard un peu ironique sur cette histoire d’amour grâce à l’intervention de la BD. Woman of the year remet gentiment en cause les rapport homme/femme en inversant habilement les rôles. Mais il ne faut pas attendre des auteurs américains des années quatre-vingt à un féminisme radical. Le livret pose la question des rapports de pouvoir dans le couple mais apporte une réponse ambigüe en montrant que c’est à la femme de faire des concessions… Et pou Tess Harding, cela ne sera pas facile.

Ce spectacle déjà bien huilé en ce soir de première devrait séduire les amateurs de comédie musicale et de théâtre de divertissement. Gérard Lecointe, directeur du théâtre de la Renaissance laissera sa place en janvier à Hugo Frison. Après West Side Story (2011), Bells are ringing (2013), The Pajama Game (2019), cette nouvelle collaboration avec Jean Lacornerie, ancien patron du théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, a été longuement applaudie par le public.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 2 décembre au Théâtre de la Renaissance, 7 rue Orsel, Oullins, Lyon-Métropole. T. : 04 72 39 74 91.
Les 13 et 14 décembre, Château Rouge, Annemasse (Haute-Savoie); les 20 et 21 décembre, Le Grand R-Scène Nationale de La Roche-sur-Yon (Vendée)

Les 10 et 11 janvier, Maison de la Culture de Bourges (Cher) ; le 30 janvier. Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine Maritime) .

Le 3 février ACB-Scène Nationale de Bar-le-Duc (Meuse) ; les 7 et 8 février L’Azimut Antony Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Les 19 et 20 mars, Théâtre de Saint Nazaire-Scène Nationale (Loire-Atlantique).

Cartographie imaginaire, texte d’Yvan Corbineau, mise en scène d’Elsa Hourcade

Cartographie imaginaire, texte d’Yvan Corbineau, mise en scène d’Elsa Hourcade

2.7Au Soir -Cartographie Imaginaire   01

©Kalimba

Création du collectif Le 7 au Soir et troisième volet du récit d’Yvan Corbineau, La Foutue bande, de loin de la Palestine, qu’il a écrit lors de nombreux séjours en Cisjordanie. Cette “matière-texte“ a donné lieu au Bulldozer et l’Olivier (2017), et à La foutue Bande (2020), à la Scène nationale Culture commune (voir Le Théâtre du blog).
Depuis, cette «foutue» Bande de Gaza est dramatiquement foutue! Comment en parler aujourd’hui ? L’auteur quitte ici les rives du réalisme pour nous entraîner dans l’espace métaphorique d’un territoire mouvant, énigmatique où va se perdre un marcheur solitaire. La carte qu’il a en mains se dérobe à la lecture, faute de légendes et il se heurte à un mur sans issue, réduit à tourner en rond.

 «C’est l’histoire, dit Judith Morisseau, d’un chemin impossible pour les habitants d’un pays morcelé, ou celle d’un auteur égaré.» Comme Alice au pays des merveilles, la comédienne s’engouffre dans un labyrinthe semé d’embûches, représenté par les dessins qui s’inscrivent sur le tulle transparent de l’avant-scène. De petits objets, animés en direct par la graphiste installée à jardin, s’affichent aussi sur l’écran.
La comédienne doit jouer dans les plis et replis d’un immense drap blanc-le désert ?- manipulé à vue par Yvan Corbineau pour créer sans relâche des creux et des bosses, un ciel nuageux, et parfois engloutir la narratrice. Le marcheur anonyme, à la recherche d’une improbable sortie, nous emmène dans un rêve éveillé fantasmagorique où se confondent dans le texte et graphiquement, une multitude de points de vue, contrôle, départ, fuite, mais aussi de points d’orgue, de suspension… Sa carte devient illisible et il doit s’en remettre au hasard à coups de dé, ou consulter le
Livre des légendes qui tombe des cintres mais dont les tiroirs ne livreront pas leurs secrets. D’étape en étape, d’épreuve en épreuve, il revient sans cesse à son point de départ:  un rocher au pied d’un mur sans brèche.
Au gré de ce parcours onirique, Judith Morisseau reste à juste distance de son personnage et navigue avec grâce dans la danse infernale du décor et le paysage sonore crée et diffusé par Jean-François Oliver, parmi les dessins et projections d’objets ludiques imaginés par la scénographe Zoé Chantre, sous les lumières de Thibault Moutin. Une minutieuse coordination orchestrée par Elsa Hourcade.

Le collectif 7 au soir a entamé un long compagnonnage avec Culture Commune. Et le spectacle a eu lieu à l’Espace culturel Jean Ferrat à Avion, partenaire de cette Scène nationale multipolaire qui, de la Fabrique théâtrale de Loos-en-Gohelle ( Pas-de-Calais), rayonne dans l’ancien bassin minier de l’Artois.
Ce soir, les habitants d’Avion sont venus nombreux. Ils connaissent le travail de la compagnie, pour avoir élaboré pendant un an avec elle, un spectacle collectif en marge de la création de
Cartographie imaginaire. Des ateliers d’écriture et de jeu ont abouti à Chemins de traverse, joué par les habitants du quartier de la République avec pour thème, les parcours et itinéraires bouleversés à cause d’un environnement urbain en mutation.

Cartographie imaginaire a vraiment sa place dans cette municipalité communiste jumelée avec le camp de réfugiés palestiniens de Bourj El Barajneh au Liban et la ville de Qustra en Jordanie. Et cette fiction à la tonalité beckettienne nous renvoie avec élégance et pudeur à une situation sans issue. La poésie et la fantaisie constituent ici une échappatoire possible.

«Voilà que nous marchons en silence vers une dernière errance/ Nous nous tenons tous par la main/ Et nous avançons solitaires dans le désert du monde/ Peu nous importe désormais que quiconque nous aime.» C’est un extrait d’un poème écrit le 25 octobre dernier par l’auteur palestinien Samer Abu Hawwash, «dans un moment de douleur et devant le constat que le monde entier a abandonné Gaza ».

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 10 novembre au Centre culturel Jean Ferrat, Avion (Pas-de-Calais). Les 30 novembre et 1er décembre, Les Passerelles, Pontault-Combault (Seine-et-Marne). T. : 01 60 39 29 90.

Les 1 er et 2 février, Théâtre Berthelot, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 71 89 26 70.

En mars, au festival MARTO dans le cadre de la Nuit de la marionnette.

Culture Commune-Fabrique Théâtrale, Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, rue de Bourgogne, Base 11/19, Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais). T. : 03 21 14 25 35.

Foutue Bande, de loin la Palestine est publié aux éditions Passage(s).

Macbeth Underworldde Pascal Dusapin, livret de Frédéric Boyer,direction musicale de Franck Ollu, mise en scène de Thomas Jolly (en anglais surtitré)

Macbeth Underworld de Pascal Dusapin, livret de Frédéric Boyer, direction musicale de Franck Ollu, mise en scène de Thomas Jolly (en anglais surtitré)

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© Stefan Brion

Le monde souterrain de Macbeth: une forêt inextricable d’arbres morts comme frappés par la foudre sous un ciel tourmenté où s’inscrit en lettres fluo : «Ici on peut voir un tyran. » impressionne  le public dès son entrée dans la salle. Hécate, déesse de la nuit et de la mort, haut perchée dans des atours élisabéthains, convoque le couple maudit. «Regardez, ils reviennent encore sur la scène», chante John Graham Hall (ténor) qui incarnera plus tard le Portier de l’enfer, oracle à ses heures.

Car nous sommes aux portes de l’enfer: Macbeth et sa Lady, âmes errantes et fantômes crépusculaires, apeurés par l’image d’un homme en sang avec un poignard planté dans le dos, et d’un enfant de blanc vêtu. Tous habillés de costumes immaculés…
Des branches d’arbres, surgissent les Sœurs bizarres, avatars des trois sorcières dans Macbeth de Shakespeare. Harpies harceleuses et moqueuses à l’éclatante chevelure rouge, elles apparaissant de tableau en tableau et chantent leurs prophéties obsédantes et mensongères pour aiguiser l’appétit de pouvoir de Macbeth.

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© Stefan Brion

 

Ces créatures de la nuit lui tendent un poignard fantôme et répètent :«Beau est noir, noir est beau.» Elles hantent aussi les rêves de lady Macbeth et chantent un Requiem pendant le couronnement macabre des époux meurtriers… Macbeth Underworld nous emmène dans le cauchemar et les méandres de leurs âmes coupables. Condamnés à revivre éternellement leurs crimes odieux, ils sont poursuivis par les spectres de leur victime et celui d’un enfant inconnu: un fils du roi qu’ils ont fait assassiner? Ou un bébé mort-né arraché du sein de lady Macbeth? «Pauvre petit oiseau» chante Macbeth. A la fin, le mystérieux garçon le terrassera, avec sa voix d’ange devenue poignard.

Pour revisiter Shakespeare, Pascal Dusapin a écrit sa partition -en collaboration étroite avec Frédéric Boyer. Cet érudit, traducteur de Shakespeare, de la Bible et Saint-Augustin, est par ailleurs poète et directeur des éditions P.O.L. : «Ça s’est fait comme ça, mot à mot », dit le compositeur. Ainsi, la musique colle au texte anglais, et inversement. Tout est chanté sans ouverture ni transitions.
La pièce est resserrée sur la descente aux ténèbres du couple dans une suite de fantasmagories, jusqu’à la folie suicidaire de lady Macbeth et au ressassement aveugle de son mari.
Ils rejouent 
 avec les mots de Shakespeare, réduits à l’os par l’adaptation, pour en extraire la substantifique moelle: «Nous avons préféré, dit Frédéric Boyer, créer avec Pascal Dusapin, une sorte de digression noire et enchantée de l’œuvre et de son mythe. »

Bruno de Lavenère matérialise cet outre-monde sinistre avec une scénographie où les branchages avancent et s’écartent pour laisser surgir les hautes tours du château et un lit conjugal dans les appartements imposants des époux. Grâce à un habile jeu de cache-cache, les interprètes apparaissent puis disparaissent dans le clair-obscur, montent des escaliers, escaladent les arbres…
Thomas Jolly impulse un mouvement perpétuel en rythme avec la musique qui éclate en larges jets instrumentaux, joués 
par l’orchestre de l’Opéra national de Lyon, sous la direction musicale délicate et puissante de Franck Ollu. 

Parmi les nombreux vents et cordes, les instruments de bruitage, on entend aussi un archi-luth (luth ténor au long manche de théorbe), emblématique de l’époque élisabéthaine. Katarina Bradić, mezzo-soprano vibrante et souple, épouse les lamentos de lady Macbeth. Jarrett Ott, baryton à la voix puissante et ductile, passe par tous les états d’âme de Macbeth. Les Weird Sisters (Sœurs bizarres) Maria-Carla Pino Cury, Mélanie Boisvert et Melissa Zgouridi mêlent leurs tessitures acidulées.

Sans effets spectaculaires, cet opéra à la mise en scène parfaitement huilée et au grand pouvoir visuel et musical, nous emmène dans le monde fantastique-mais en plus sombre-des mythologies celtiques à la Tolkien. A travers Shakespeare et sans le paraphraser, Pascal Dusapin et l’équipe artistique parlent d’un monde de bruit et fureur, peuplé de nos cauchemars contemporains et habité par des souverains sanguinaires. A la fin, Macbeth devient un monstre de foire et on peut voir,  les mots du début peints sur un écriteau : « Ici, on peut voir un tyran. »
Une mise en garde contre le recul de nos démocraties? Cette question est encore plus criante depuis que le spectacle a été créé en 2019 au théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 12 novembre, Opéra-Comique, 1 place Boieldieu, Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31.
Et le 20 décembre sur France Musique.

Festival Paris l’été Asylum, chorégraphie de Rami Be’er par la Kibbutz Contemporary Dance Company

Festival Paris l’été

Asylum, chorégraphie de Rami Be’er, par la Kibbutz Contemporary Dance Company

Asylum by Rami Be_er - Photo Credit - DSC_9987

© Udi Hilman

Fondée en 1970, cette compagnie israélienne dirigée depuis 1996 par Rami Be’er, un de ses anciens danseurs, revient à Paris avec ce ballet présenté au festival de la Danse, il y a quatre ans, et qui avait enthousiasmé le public.
Dix-huit interprètes se déploient avec une exceptionnelle énergie, guidés par un danseur au mégaphone qui pourrait être leur garde-chiourme. Et si l’on en croit son titre, cette pièce traite du sort des migrants. Un propos risqué aujourd’hui en Israël, quand le gouvernement veut expulser les milliers de demandeurs d’asile africains…

La narration, peu explicite, est relayée par une gestuelle nerveuse traduisant les violences subies, en les plaçant dans un contexte plus large. Comme le suggèrent les numéros de matricule égrenés sur la bande-son et les chants d’enfants en hébreu: «  On tourne, on tourne en rond toute la journée, debout assis, on marche en rond jusqu’à ce que nous trouvions notre place. » On pense à d’autres exils et déportations…

Apeurée, harassée, la troupe défile à l’unisson avec des mouvements mécaniques et répétitifs. Certains danseurs essayent parfois des échappées en solo ou duo, avant de se fondre de nouveau dans le cortège. Il y a des luttes au corps à corps qui mettent en valeur leurs qualités athlétiques. Sur les visages se lit la terreur, et les bouches ouvertes laissent échapper des cris muets.

Cette danse, très expressionniste, ne se veut pas mouvement esthétique mais répond à un engagement politique: «Mes chorégraphies, dit Rami Be’er, sont influencées par le fait que nous vivons au Nord d’Israël, à seulement huit kilomètres de la frontière libanaise. Cela fait partie de notre identité. »

Après Horse in the sky  (2018) dénonçant la souffrance des soldats à la guerre, Asylum renvoie à celle des exilés. Malgré un fil dramaturgique peu clair fait de déchaînements de violence, la puissance et la beauté plastique des corps, la parfaite cohésion et la précision des mouvements de ces excellents danseurs nous emportent plus loin que cette dénonciation. Et ici, nous est révélée une compagnie d’Israel, moins connue en France que d’autres….

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 juillet, au lycée Jacques Decour, 12 avenue Trudaine Paris (IX ème).


Festival Paris l’été, jusqu’au 30 juillet. T. 01 44 94 98 00.

Festival d’Alba-la-Romaine 2023 ( suite et fin ) Les Josianes, Stek, À tiroirs ouverts, Voyage sur place

Festival d’Alba-la-Romaine 2023 ( suite et fin)

Les Josianes

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Les Josianes © M.D.

Chez Josiane, un café-restaurant avec une façade provençale, c’est gag à gogo. A l’étage, quatre filles courent d’une chambre à l’autre et se montrent aux fenêtres, tels des pantins surgis d’un castelet.
Elles dansent sur La Valse à mille temps de Jacques Brel et s’échappent de la maison en escaladant le mur en rappel…. Elles n’ont pas froid aux yeux et Nuit d’une demoiselle, une chanson coquine de Colette Renard devient leur credo face à l’oppression masculine qu’elles dénoncent comme les premières féministes: leur modèle. Elles nous font rire avec les déclarations machistes d’un avocat, tout en grimpant à la corde lisse, en se tenant en équilibre sur une main et en voltigeant.

Cette « création circo-dansée pour quatre artistes de confession féminine » se décline au pluriel. Dans leurs disciplines respectives, mais avec un brin de nostalgie pour les suffragettes historiques et un regard aigu sur les luttes d’aujourd’hui qu’exprime leur dernière chanson : Canción sin miedo (La chanson sans peur) de Vivir Quintana, une apologie des femmes qui se soulèvent au Mexique… Des filles de Sonora aux femmes armées du Chiapas, contre les viols et féminicides. « Soy Claudia, soy Esther y soy Teresa. Soy Ingrid, soy Fabiola y soy Valeria. Soy la niña que subiste por la fuerza. Soy la madre que ahora llora por sus muertas. Y soy esta que te hará pagar las cuentas. Justicia ! Justicia ! Justicia ! (…) NOS QUEREMOS VIVAS ! Que caiga con fuerza, el feminicida » (Moi, je suis Claudia, je suis Esther, et Thérésa. Je suis Ingrid, Fabiola, et Valeria. Je suis la jeune fille bat. Je suis la mère qui pleure ses mortes. Je suis celle qui te fera payer la facture. Justice ! Justice ! Justice ! Nous voulons vivre: A bas les féminicides.)
La compagnie Josianes est née en 2020, quand le cirque croisa le chemin de la danseuse Julia Spiesser. Elle réunit des artistes, venues chacune d’un pays différent et qui, intrépides, se battent pour leurs idées
en affirmant leur féminité.

Stek par le collectif Intrepidus

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Les clowns sont souvent tristes mais ceux-ci n’ont pas de vague à l’âme. Clochards célestes tout droit surgis d’une grande poubelle, en beaux diables multicolores, ils n’ont pas peur de se cogner à la vie.
Et quand ils tombent, ils se relèvent illico pour mieux s’étaler ou se prendre dans la figure, le couvercle d’une poubelle qu’ils trimballent partout comme une malle aux trésors, à la recherche du stek.
Ce graal est  à griller sur un barbecue trouvé dans une décharge, décor de cette comédie foutraque qui finit par des glissades carnavalesques sur le plateau inondé par maladresse. Pantalons trop courts et vêtements trop longs en haillons ne les empêchent pas de se bagarrer  ou d’être complices quand il s’agit de partager la nourriture.
Analia Vincent, la seule fille du clan, n’a pas froid aux yeux face aux jongleurs Ottavio Stazio et Mario De Jesus Barragan et au clown Léo Morala. Intrépidus, ce nom de collectif va comme un gant à cette fine équipe de cascadeurs sortis de l’école du Lido à Toulouse. Rire garanti. Et petite émotion, quand ils enterrent leur costume de clown, comme une relique d’un autre âge….

Comedia Bonita de et par le duo Bonito

Un spectacle musical nous entraine dans l’intimité d’un couple où l’amour à la longue dérape en petits agacements mutuels. Lui s’énerve quand, avec son accent espagnol, elle déforme les mots.
Et elle est dépitée quand il refuse de répondre à ses câlins en public… Qui aura le dessus? Ces petits différends scellent une complicité inoxydable entre la dynamique Raquel Esteve Mora qui, après l’école Jacques Lecoq, a rejoint Les Nouveaux Nez et l’imperturbable Nicolas Bernard, un des fondateurs de cette compagnie de clowns. Avec des chansons écrites sur mesure aux paroles agiles à la Raymond Devos, un chien savant rigolo et patient tiraillé entre ses deux maîtres, le duo Bonito expert en gags physiques et verbaux, nous amuse et nous émeut. Du clown comme on aime.

 

A Tiroirs ouverts, de et avec Quentin Brevet, mise en scène de Johan Lescop

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A tiroirs ouverts © Patricia Lopez

Quelques planches, une table, des tabourets. L’artiste examine, dubitatif, ce décor de fortune planté sur une petite estrade. Un mobilier qu’il déplacera au gré de ses jongleries, pour infléchir les trajectoires et rebonds des balles capricieuses.

Les objets ne lui obéissent pas toujours et le plateau regorge de chausse-trappes. Maladroit de nature, il trébuche mais se rattrape… En fond sonore, quelques notes qu’il joue sur une clarinette pas toujours obéissante, elle aussi. Mais pour finir, ce solo jonglé et burlesque nous réserve la surprise d’un équilibre précaire parfaitement réussi…

Quentin Brevet compose un personnage de rêveur éveillé poétique et séduisant, mais sous ses airs benêts d’une grande dextérité

 

Voyage sur place de et par Alain Reynaud, mise en scène d’Alain Simon

Dans ce « solo théâtral et autobiographique », l’acteur-clown quitte Félix Tampon, son personnage de scène, pour nous raconter ses souvenirs d’enfance à Bourg Saint-Andéol dont il est parti pour y revenir avec, «d’un côté, avec la casquette de directeur de la Cascade et de l’autre,  avec un chapeau de clown».

Ici, il se fait conteur et nous fait partage la saveur d’une enfance heureuse à l’ombre bienveillante de ses parents qui tiennent une menuiserie au quartier de Tourne et qui ont ouvert un cinéma pour meubler leurs loisirs. »
« C’était avant l’invention de la pédagogie, avant l’ère Dolto », dit-il, en évoquant la sévérité du père, la rigueur des instituteurs… Attiré depuis toujours par les flonflons de la fanfare et les paillettes des majorettes, il devient tambour dans l’harmonie municipale et éprouve son premier  « grand trac » avant de jouer « le roulement des morts », à la cérémonie du 11 novembre. Il se voit déjà en clown : « Je voulais être un personnage. » Et il le deviendra.
Sans effets de manche mais avec malice, Alain Reynaud nous emmène dans la France profonde des années soixante-dix, avec ses souvenirs où chacun trouvera une part d’enfance…

Mireille Davidovici

Comedia Bonita  le 30 juillet, Un dimanche en été, à Porcieu-Amblagnieu (Isère).

Festival d’Alba-la-Romaine, du 11 au 16 juillet.

La Cascade, Pôle national-Cirque, 9 avenue Marc Pradelle, Bourg Saint-Andéol. T. : 04 75 54 40 46.

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