Cheveux, conception, écriture et jeu de Laureline Collavizza et Julie Fonroget

 

Cheveux, conception, écriture et jeu de Laureline Collavizza et Julie Fonroget

 IMG_0874« En travaillant sur la question de la laïcité, je me suis interrogée sur le fait de cacher ses cheveux, au nom d’une religion ou d’une tradition culturelle », écrit Laureline Collavizza. Après avoir mis en scène Jupe et Laïcité avec la compagnie Brouha Art, elle a travaillé avec sa complice, Julie Fongeret, sur la place symbolique du cheveu dans notre société. Comme ses précédents spectacles, ce  théâtre « documenté» s’appuie sur des matériaux hétérogènes : interviews radiophoniques, Épitre aux Corinthiens de Saint-Jean ou Pelléas de Mélisande de Maurice Maeterlink…

 En une succession de tableaux, les comédiennes interrogent les images, féminines et masculines, véhiculées par les cheveux et posent  la question du voile. Elles incarnent, en vrac : des hommes chauves déplorant leur perte capillaire, Samson sans sa toison, privé de sa virilité, une coiffeuse psychologue, une dermatologue spécialisée dans les implants, une jeune Colombienne vendant sa chevelure au poids pour subvenir à ses besoins…

Sans prétendre faire le tour de ce vaste thème, les interprètes l’abordent sous des angles variés, toujours avec humour et endossent avec talent tous les rôles, glissant d’un personnage à l’autre. Appuyées par des sous-titres et une iconographie projetée, de courtes séquences s’enchaînent habilement, et, en une heure quinze, les auteures tressent une comédie légère mais non sans profondeur.

 Malgré un rythme soutenu et des transitions soignées, le patchwork reste un peu bancal et a du mal à trouver sa cohérence. Pourtant, on en retiendra quelques séquences réussies, comme l’interview de cette étudiante noire qui a opté pour la coiffure afro. À l’instar d’autres «nappies» (acronyme de natural et happy), elle a cessé de se défriser et a adopté une coupe dont elle est fière. Venu des Etats-Unis, le mouvement  nappy prône le renoncement aux artifices cosmétiques aliénants, comme le défrisage et le blanchiment de la peau…

 Rasés, perdus, frisés, raides, cachés ou exhibés, naturels ou artificiels, les cheveux nous renvoient à l’état du monde, en passant par l’intime.

Mireille Davidovici

Manufacture de Abbesses, 7 rue Véron Paris XVIIIème, jusqu’au 4 octobre.  T : 01 42 33 42 01

 


Archives pour la catégorie critique

Magic reinvented nightly de Mat Franco

 

Magic reinvented nightly de Mat Franco

 Dans la belle salle du Linq Theater, avec, suspendues aux cintres, une multitude d’ampoules, Ted un assistant présente le spectacle en dansant. Puis sur  une vidéo, l’on voit Mat Franco se préparer dans sa loge. Un flashback le montre enfant quand il s’entraînait et présentait des tours, puis pendant sa première audition à America’s Got Talent en 2014. A cette époque, il se « réinventait chaque soir » jusqu’à gagner la finale de la saison 9. Mat Franco arrive : « Maintenant, je suis là, sur scène à Las Vegas, et je suis resté le même enfant. »

Les écrans latéraux diffusent des images d’enseignes chinoises, et sur l’écran central, sera  retransmis ce tour: un spectateur qui a perdu un billet de 100$ et le magicien lui confie comme lot de consolation sur roulettes, un gros paquet cadeau blanc avec un nœud rouge. A l’intérieur, des paquets de nouilles chinoises par centaines. Le spectateur est invité à en prendre quatre au hasard, puis à en choisir deux, puis un seul par élimination. Le dernier paquet peut être échangé une dernière fois par un autre.

Mat Franco demande alors à la personne d’ouvrir le paquet et il découvre au milieu un autre paquet colophané : la sauce pour les nouilles. Le magicien prend délicatement le sachet, l’ouvre et retire le billet de 100$ signé par le spectateur.

Suit un extrait vidéo de Mat Franco quatorze ans en queue de pie répétant maladroitement des apparitions de colombes avec des gants. «J’ai plus de chance, dit-il, avec les gens qu’avec les oiseaux. » Deux spectateurs sont alors invités sur scène et le magicien leur donne à chacun dix cartes qui seront conservées dans un endroit inaccessible, au choix de la personne (chaussure, pantalon…), ce qui donne lieu à une situation cocasse. Mat Franco mélange le reste du jeu et demande à un spectateur dans la salle de dire « stop » pour choisir au hasard une carte qui va déterminer le nombre de cartes qui vont voyager d’une personne à l’autre. Le magicien mime le voyage de chacune des cartes de façon comique.

Ensuite, le premier spectateur compte ses cartes, il n’en a plus que sept. Au  tour du deuxième spectateur de sortir ses cartes de son pantalon avec difficulté. Une fois toutes récupérées, elles sont au nombre de treize ! Cards across est un classique de la cartomagie, présenté par de nombreux magiciens sur une trame identique. Mat Franco s’en sort bien, mais le maître en la matière, reste Mac King.

 Pièces voyageuses

Le rideau de scène se lève sur une table et trois chaises. Deux spectateurs sont invités à rejoindre Mat Franco assis face public qui montre une bourse contenant trois pièces différentes. Tout le matériel est examiné et il remet les pièces dans la bourse. Deux assistants viennent recouvrir le magicien d’un drap noir d’où ne dépassent que ses mains. Mat Franco va maintenant réaliser à l’aveugle une routine de trois pièces voyageuses qui de sa main droite voyagent une à une dans la main gauche. La pièce en argent voyage ensuite d’une main à l’autre, puis deux pièces sont mises en main, alors que la troisième part dans la poche pour finir par une disparition totale. Au final, les trois pièces se retrouvent dans la bourse sur la table, puis placées dans un shaker. Mat Franco le secoue, caché sous le drap, et disparaît de sa chaise  pour se retrouver à l’entrée de la salle de spectacle en faisant tinter les pièces dans le shaker.

Bien que cette séquence soit une démonstration d’habileté, l’astuce de l’illusion sonore est très bien utilisée pour réaliser un final qui combine close-up et grande illusion en redéfinissant, l’utilisation de la cape à disparition. Mat Franco se dirige dans la salle, se met debout sur une chaise pour plus de visibilité, et demande à une personne de toucher une des cartes d’un jeu et de la signer. Il va alors effectuer une très belle routine de carte ambitieuse classique, où  celle qui a été choisie, remonte constamment au-dessus du jeu après avoir été perdue à l’intérieur. Le spectateur participe à certaines séquences en soulevant une moitié du paquet, ou en perdant lui-même sa carte qui finit par disparaître complètement du jeu mais qui se retrouve pliée en quatre dans la bouche du magicien !

Garçon, un cocktail !

«La magie, dit Mat Franco, c’est comme un film, comme une fiction où l’on oublie la réalité… » Le magicien arrive en barman avec un tablier qui sert de gibecière comme les bateleurs du Moyen Age. Il présente trois shakers à cocktail (sans la partie haute) d’où il sort trois balles jaunes qui roulent sur une table et qui représentent trois amis qui prennent trois boissons différentes à un bar. Il va s’en suivre différentes péripéties illustrées par une routine classique de gobelets (qui se termine par une production de quatre balles de tennis avec ces mots : «Nos quatre amis ont fini par jouer au tennis à l’US Open ». Une excellente routine de gobelets détournée et accompagnée d’un texte bien écrit qui souligne judicieusement toutes les passes.

 Pluie d’étoiles

 Sur une vidéo où Mat Franco accompagné de ses deux frères qui témoignent de son parcours. Nous voyons aussi son père et sa grand-mère disparus après son passage dans America’s Got Talent (les Américains raffolent des histoires à l’émotion fabriquée). Des étoiles (celles du drapeau américain ?) apparaissent  en fond de scène et sur trois écrans on voit des images de sa famille.

Mat Franco parle de sa rencontre avec un magicien qui faisait apparaître puis disparaître des cartes lorsqu’il avait sept ans. Poussé par le désir de reproduire ce miracle, le jeune Mat mit alors au point un numéro avec sa grand-mère en utilisant un bout de tissu noir avec un système de fente. Il s’aperçut bientôt que cette prouesse demandait, non pas du matériel truqué, mais de la manipulation pure. Suit alors une démonstration de « back and front » où un éventail  sort  du néant et où cinq cartes disparaissent une à une pour se matérialiser en étoiles sur l’écran vidéo. Cette traînée d’étoiles dorées revient dans la main du magicien en vrai, puis c’est une série de productions de cartes et d’étoiles filantes sur l’écran, avec jet de confettis pour finir en beauté ce tableau très métaphorique sur les liens familiaux.

Le foulard à l’œuf

Avec l’aide d’un enfant, Mat Franco propose au public de voir ce qui se passe derrière le rideau  en leur apprenant le fameux tour du foulard en œuf, décrit dans toutes les boîtes de magie. Une fois le truc du trou révélé, le magicien explique le fonctionnement du tour avec l’œuf en empalmage sauf que le trou visible est une gommette qui est retirée pour ensuite casser un vrai œuf dans un verre.

Verre et bouteilles

Mat Franco réalise une routine de transposition, avec une bouteille et un verre qui changent de place sous couvert d’un cylindre. Ensuite, la table se remplit petit à petit d’une multitude de bouteilles qui apparaissent accidentellement. Pour terminer, du vin est versé dans un verre, qui est transposé une dernière fois. Ted, l’assistant de Mat, vient débarrasser la table et se sert en passant, un petit verre pour la route.

Ce tour intitulé Multiplying Bottles est un effet créé par Arthur P. Felsman dans les années 1920. Rien de neuf dans la présentation conventionnelle de Mat Franco, à part l’idée de finir par la production d’une vraie bouteille remplie de vin qui sert d’effet comique.

 Smartphone et cartes choisies

Mat Franco demande aux spectateurs d’allumer leur téléphone portable et de le brandir, avec l’écran vers la scène. Une spectatrice est désignée par le magicien et deux autres personnes choisissent deux cartes à jouer que la spectatrice sur scène va tenir. Mat Franco prend un selfie avec elle à l’aide d’une perche. Dans l’action, le cellulaire tombe et se brise par terre. Le magicien prend un foulard (du tour de l’œuf) pour faire diversion et y place le cellulaire qui disparaît dans une production de fumée.

Le mari de la spectatrice est invité à composer le numéro du portable disparu et on entend la sonnerie résonner dans la salle. Le magicien se rapproche d’une des tables, sort un couteau et extrait du capitonnage du plateau le téléphone intact de la spectatrice. Pour preuve, dans la galerie de photos est retrouvé le selfie du début avec les deux cartes choisies, dont les index correspondent au numéro de la table ! Magnifique routine qui finit en apothéose.

Pour le feu d’artifice final, Mat Franco choisit un enfant dans le public et lui demande s’il sait mélanger un jeu de cartes et lui apporte une multitude de paquets de cartes à l’effigie du casino Linq. « Pas grave » lui rétorque-t-il. Une vidéo diffuse les images d’un coffre-fort qui s’ouvre en deux d’où apparait un mélangeur automatique de cartes sous la forme de trois gros canons.

Tous les jeux une fois mis dans ce mélangeur, les canons sont orientés vers la salle et l’enfant appuie sur un gros boitier qui propulse les cartes par milliers sur le public. Les spectateurs sont invités à ramasser le plus possible de cartes et à les rapporter sur scène où elles seront placées dans une grande pochette transparente tenue par une assistante. Mat Franco prend ensuite quelques cartes dans la pochette pour reconstituer un jeu qu’il mélange plusieurs fois. « Ici, la magie est réinventée chaque soir… » dit le magicien qui va raconter l’histoire unique de la soirée passée avec ses spectateurs en faisant défiler les cartes face en l’air, correspondant au texte prononcé, sous forme de rétrospective des événements passés : « Aujourd’hui, deux cartes ont été choisies, la dame de cœur et le deux de carreau par un homme et une femme… Aujourd’hui, un billet de 100$ a été signé… Trois cartes ont été choisies… Trois cartes ont voyagé dans le pantalon de… Deux cartes se sont retrouvées dans la table n°26… Le numéro de portable du mari était le… Le numéro de série du billet de 100$, était etc. »

Historiquement, ce jeu de rôle et d’épellation, où on utilise toutes les cartes du jeu, remonte à 1790, dans une description faite par H.T. Morley dans le livre Old and Curious Playing Cards, Their History and Types from Many Countries and Periods, sous le titre The Soldier Almanak. Un effet commercialisé sous le nom de Sam the Bellhop en 1961 par Frank Everhart.  Et  utilisé par de nombreux magiciens dont Bill Malone, Eric Mead, Simon Lovell, David Regal et Philippe Socrate. Mais Mat Franco réussit à réinventer ce classique de la cartomagie, grâce à un savant montage dramatique, en utilisant une machine surréaliste comme support spectaculaire à son incroyable final. Qualité technique et précision de la présentation exceptionnelles : les révélations jusqu’à la dernière se succèdent avec rythme et crescendo…

On oubliera le côté rêve américain de la réussite individuelle qui inonde les spectacles, et l’éternel hommage à la grand-mère ou au grand-père disparus! (Nathan Burton, David Copperfield) mais le spectacle de Mat Franco  reste d’une belle facture. Il  combine des tours classiques (au risque de copier ses collègues), et des réinterprétations du répertoire. Sympathique: un  minimum syndical quand on veut conquérir un public. Le risque est d’en faire trop,  avec l’appui d’un grand sourire, un  piège évité de justesse par Mat Franco.

Le schéma du spectacle reste dans les canons du genre, à l’américaine : une succession de routines, plutôt qu’une histoire avec un fil dramatique et théâtral. Ici, il y a une grande qualité de certains tours comme « le jeu des cocktails », « le smartphone encapitonné » et « la révélation finale », et Mat Franco  se révèle être un artiste intelligent et rusé, réussissant, malgré les conventions, à insuffler une sorte de suspense improvisé, qu’il utilise comme pourrait le faire un funambule.

Cette impression de mise en danger permanente rend le spectacle attachant et singulier.

Sébastien Bazou

Spectacle vu à Las Vegas.

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De Pékin à Lampedusa, l’histoire de Saamiya Yusuf de Gilbert Ponté

 

De Pékin à Lampedusa, l’histoire de Saamiya Yusuf, texte et mise en scène de Gilbert Ponté

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Des milliers et des milliers d’hommes et de femmes anonymes ont fait-et continuent à faire-ce chemin tragique, du fond de l’Afrique à Lampedusa, de désert en désert, de passeurs brutaux en passeurs brutaux, jusqu’aux radeaux gonflables bondés et au naufrage. Mais Saamiya Yuzuf Omar, morte à vingt-et-un ans au moment où elle touchait au but, a gagné à la course (200 m) sa qualification pour les Jeux Olympiques de Pékin. Sans véritable entraîneur, avec des baskets trop grandes, prêtées par la fédération d’athlétisme d’une Somalie mourante, et où l’on n’aime pas voir courir les femmes, elle est arrivée loin derrière ses idoles.

Mais elle l’a fait, illuminée par cette apothéose. Après, c’est l’impasse, faute des redoutables papiers nécessaires pour s’entraîner en Ethiopie, avec une seule porte dont on ne sait pas si elle s’ouvrira, vers l’Europe. Le « grand voyage » peut être un piège mortel, elle le sait, mais c’est plus fort qu’elle, le démon du départ la ronge. Et elle se sent prête, elle a un but : les J.O. de Londres.

Gilbert Ponté, conteur, acteur et metteur en scène, a-t-il adapté le récit de la journaliste italo-somalienne Igalaba Scego, pour Malyka R.Johany ? En tout cas, la jeune chanteuse et comédienne est une interprète idéale. Elle n’entre pas « dans la peau du personnage », mais elle lui donne sa peau, ses muscles, sa voix, sa force et son élan, avec toute la modestie et l’obstination de la jeune athlète somalienne. Avec aussi un humour doux et combatif, et une bonne foi presque naïve, elle ne nous lâche pas un instant.  Sincère, généreuse, elle y va, même si son expérience de la scène est un peu fragile… Il ne manque à cette jeune comédienne encore une peu bonne élève, que de s’affirmer à peine davantage, dans son adresse au public. De Pékin à Lampedusa, malgré quelques “gentillesses“, nous emmène loin des bons sentiments,  et possède la force d’un récit vécu et jamais trahi.

Christine Friedel

Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard, Paris IVème, les lundis et mardis à 19h45, jusqu’au 9 janvier. T. : 01 42 78 46 42

 

Festival de Villerville

 

Festival de Villerville :

 

Victor Tonelli

Victor Tonelli

Le patrimoine culturel typique de Villerville repose sur une tradition bien ancrée dans les mémoires,d’abord grâce à la présence de nombre de peintres impressionnistes  venus créer leur ouvres alentour, dans une  sorte d’ effervescence culturelle inouïe dont a pu témoigner, entre autres, le Théâtre Baleine. L’histoire de la baleine échouée à Villerville, métamorphosée en théâtre, dégage son lot de rêves. Résonne aussi dans les têtes averties, la célèbre messe des pêcheurs que les femmes de marins entonnaient en attendant leurs hommes partis en mer.

 Alain Desnot, avec une ample vision artistique, a préparé  pour cette quatrième édition du festival, un programme de théâtre d’art, à la fois savant et populaire. Proximité avec le public et prix modeste de l’entrée. Les techniciens œuvrent par ailleurs avec la même qualité et le même engagement que dans  les institutions théâtrales nationales.

Alaind Desnot s’attache particulièrement au processus de création des artistes : résidence, laboratoire de travail, répétitions avec, au bout de la route, une confrontation avec le public. Se côtoient ici de jeunes comédiens et metteurs en scène,  et d’autres, plus expérimentés. Ainsi, la jeune Adeline Piketty, auteure et interprète de Poil à gratter, mis en scène par Laurence Campet, côtoie Hervé Briaux et Patrick Pineau dans Tertullien.

 On découvre des lieux insolites, comme, entre autres, le Garage avec une charpente nue et des possibilités d’installations ou le Chalet, maison de bois qui donne sur la baie marine de la Côte fleurie : l’ouest littoral du pays d’Auge, avec  une vaste étendue de verdure et un horizon marin infini, où passent de lointains paquebots. Les artistes en résidence au Garage, y répètent et y vivent pendant quelques jours ; d’autres sont chez l’habitant: un ancrage dans la ville fondamental! Le festival s’adresse en effet avant tout, aux habitants comme aux estivants.  Avec  des lieux de représentation atypiques  où des artistes, qui ne se connaissaient pas, apprennent à travailler et à vivre ensemble. Un atout majeur pour ce festival.

La jeune équipe de Youssouf Abi-Ayad crée Féérie, soit l’invention d’un lieu poétique à sauvegarder  dans sa belle intégrité, tandis qu’autour gronde la guerre. Un lieu au parfum de contes et merveilles, d’invention et d’amour, de réflexion politique et d’utopie. Les actrices, en robe longue de fête, et aux somptueux atours, investissent l’endroit et David Hess œuvre à la musique.

 Un capharnaüm s’offre au regard du public: l’une, vêtue d’une panoplie enfantine d’astronaute, entame un dialogue improbable avec les étoiles, à travers essais, échecs successifs et pétarades ; une autre, à l’extérieur, en robe blanche immaculée de princesse et avec des ailes d’ange, noue une relation privilégiée avec la Nature, herbes, arbres, vent et ciel. Une autre encore raconte Blanche-Neige avec une méchante Reine face à l’aimable jeune fille,  et l’histoire de Narcisse amoureux qui se penche vertigineusement sur lui-même, et d’Echo, condamné à répéter les dernières paroles de son interlocuteur. Au milieu d’accessoires hétéroclites, tapis de verdure, cadres vides de tableau, miroirs baroques ou romantiques, installations de laboratoire de recherche, traînée de poussières dorées festives.

 Les hommes sont faillibles, et leurs défauts s’égrènent : jalousie, égocentrisme…Féerie résonne comme un songe, un rêve et un idéal que l’on garde en soi. Mais le lien, fil d’Ariane : tissage, corde fluo, impose sa loi, et ce à quoi l’être doit se consacrer dans l’urgence pour préserver sa part d’humanité : une femme coud une robe avec un long fil reliant des fragments de toile. Soit la métaphore de la conduite à tenir entre les hommes qui se rencontrent: lier, relier, approcher, écouter, laisser advenir et s’arrêter aussi, pour nouer des fils.

 Une Poétique nommée relation, un spectacle conçu et mis en scène par Roberto Jean,  d’après la pensée d’Edouard Glissant, évoque la colonisation des pays d’outre-mer : Martinique, Guadeloupe, Guyane,  et désigne ce qui ne semble pas avoir de centre, si ce n’est celui de la métropole, impliquant du coup les caractéristiques soi-disant afférentes à cet outre-mer : déresponsabilisation, infantilisation…

 Et pourquoi cette idée contemporaine d’intégration, qui sous-entend le respect à une norme, alors que l’accueil, dans un paysage que se partagent les hommes, serait plus adéquat ? Le spectacle, un peu trop abstrait encore, se perd dans la confrontation scénique avec les objets, continents noirs et blancs perdus dans la mer, aux formes géométriques que les interprètes infatigables escaladent et retiennent en vain. Ici, l’espace existentiel est avant tout semé d’obstacles et d’embûches  que les hommes meurtris, doivent relever… Toujours. La mise en scène exigerait plus de légèreté et moins de dramatisation, de gravité, aux deux sens du terme.

 Où va cet univers ?, un magnifique concer-hommage à Léo Ferré, propose ses textes et chansons atemporels, comme C’est extra, Avec le temps, ou plus faubouriennes, Jolie Môme, ou années soixante-dix : Ton style, Je te donne,  et des poésies comme Marizibill de Guillaume Apollinaire, Tu n’en reviendras pas et Est-ce ainsi que les hommes vivent de Louis Aragon. Accompagnée par la musique jazzy à l’accordéon de David Venitucci, Annick Cisaruk, chanteuse et comédienne à l’écoute du verbe, offre une interprétation à la fois fervente et puissante, empreinte de sensualité et d’émotion, a la lisière entre une époque passée et une autre, très présente : la captation même  du sentiment de l’universel.

 Un solo, La Nuit sera blanche, spectacle librement inspiré de La Douce, une nouvelle extraite des Carnets de Fiedor Dostoïevski, prend magnifiquement corps grâce à la conviction et à la détermination de Lionel Gonzalez. Ici, l’an passé, il avait conçu Demain tout sera fini, autour du Joueur de Fiedor Dostoïevski. Aujourd’hui, l’interprète inspiré reste attentif à l’œuvre du grand  écrivain, mais aussi à la méthode Stanislavski fondée sur l’analyse de situation, éprouvée à l’occasion de nombreux apprentissages en Pologne avec Anatoli Vassiliev, notamment autour de Luigi Pirandello.

Un homme pleure, assis à son piano ; le corps de son épouse suicidée- que nous ne verrons pas-repose, dit-il, dans une pièce attenante. Eploré, il remonte le fil de son histoire, racontant comment il a rencontré cette femme si douce, une orpheline maltraitée par deux tantes qui la vendirent pratiquement à un homme rustre. Il n’a d’autre métier que celui de prêteur sur gages  et la jeune fille vient régulièrement lui remettre quelques objets en dépôt contre un peu d’argent.

Sensible à cette présence féminine délicate, il tombe peu à peu amoureux et propose à l’orpheline de l’épouser, pour la sauver d’un avenir plus funeste. Elle accepte, mais entre eux, un rapport de pouvoir et d’argent, de «pauvre» à «riche» mine leur relation sentimentale. La jeune femme se sent assujettie et tente de se libérer,  et lui, essaye de l’en empêcher … Elle portera alors atteinte à sa vie. 

 Lionel Gonzalez revient avec talent sur les tenants et les aboutissants de cette liaison douloureuse, méditant les comportements de son personnage, tel geste, tel ton de voix,  ceux de de l’aimée comme de la sienne, analysant et retournant comme un gant, des points de vue qu’il invite à partager et à comprendre. L’acteur fait les cent pas dans un rapport bi-frontal avec le public, tournant et retournant sur lui au fil de sa pensée, dans un piétinement d’allers et retours. Il inquiète le spectateur et se trouble lui-même, s’échappant dans des autojustifications qui devraient le déculpabiliser, avant de l’accabler encore. L’écriture dostoïevskienne a trouvé son passeur en ce comédien qui n’en finit pas de tisser au plus près, la parole d’un illuminé de génie.

 Un festival exigeant et généreux, aux propositions artistiques passionnantes.

 Véronique Hotte

Spectacles vus au festival de Villerville (Calvados) du 31 août au 3 septembre www.unfestivalavillerville.com

 

Les Perses d’Eschyle

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Festival d’Athènes 2017

 

Les Perses d’Eschyle mise en scène d’Aris Biniaris, traduction de Panaghiotis Moullas (en grec, sur-titré en anglais) 

 Présentée cette année par par l’Organisation Théâtrale de Chypre, Les Perses, tragédie historique, fondée en partie sur l’histoire de la fameuse bataille de Salamine et écrite seulement quatre ans après par Eschyle (Vème siècle avant J.C.).
A Salamine située non loin du Pirée, les Athéniens avaient écrasé l’immense flotte du roi perse Xerxès. Cette bataille navale victorieuse mit fin à l’invasion de l’Occident par l’Orient. Dans cette pièce d’à peine une heure, fondatrice du théâtre, Eschyle le Grec, se place dans le camp des vaincus à Sousse. Il y raconte d’abord le rêve prémonitoire de la vieille reine Atossa qui annonce un désastre militaire …

Ce n’est pas seulement  le roi des Perses mais surtout son fils Xerxès, que se prépare à recevoir Atossa, la reine-mère qui l’attend avec un intense pressentiment de la défaite. Eschyle met surtout l’accent sur l’émotion et sur la relation entre la mère et le fils. Un messager perse apporte en effet la confirmation d’une terrible combat naval. Puis les vieillards de la Cité  invoquent  l’âme du défunt roi Darius, époux d’Atossa et lui demandent conseil et assistance.

La tragédie jouée dans le théâtre ouvert Hérode Atticus, aux pieds de l’Acropole, a été mise en scène par Aris Biniaris, metteur en scène et musicien qui s’appuie sur la prosodie  qui a gardé les rimes des vers, ce qui met en valeur la poésie du texte.  Le spectacle réunit harmonieusement le son des voix des comédiens, et celui de deux tambours qui  soulignent avec  efficacité leur jeu. Cela crée une sorte de vertige corporel, proche des danses des derviches tourneurs. Et, au moment crucial de l’invocation de l’ame roi Darios, que le chœur des vieillards  ils se livrent avec Atossa à un rituel à des gestes débridés, pathétiques et réussit à  le faire sortir de son tombeau…

Aris Biniaris a su marier musique et texte pour obtenir  un résultat riche en connotations rythmiques et créer ainsi un spectacle où, avec efficacité, il met les paroles d’Eschyle en images. Par exemple, à la fin, l’arrivée de Xerxès humilié, dans la plus grande déchéance, et en haillons, reproduit le récit du Messager qui l’avait précédé au début de la pièce. C’est ici l’apogée de la parole tragique muée en images.

Mais Karyofyllia Karambeti n’a pas su trouver l’ampleur du personnage archétypal d’Atossa. Charis Charalampous répond grosso modo aux exigences du rôle de Messager. Nikos Psarras (Darios) et Antonis Myriagkos (Xerxès) défendent leur personnage avec aisance. Et l’ensemble du spectacle est d’une grande qualité dramatique.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

 Spectacle vu le 30 août, au Théâtre Hérode Atticus à Athènes.

 

Adieu Adel Hakim

Adieu Adel Hakim

 

Adieu Adel Hakim interview-adel-hakim-et-le-theatre-national-palestinien

« ADIEU chers vivants », c’est l’ultime message que nous adresse Adel Hakim, dans LIBRE ADIEU. une lettre datée du 15 août dernier, Il est parti avant d’avoir pu rejoindre la Suisse où il avait programmé sa mort auprès de l’association Dignitas. Il nous laisse de beaux souvenirs de théâtre et cet ultime écrit où il parle de sa maladie et de sa décision d’en finir…

  »Dans cette situation, le fait de pouvoir adresser un Libre Adieu est très étonnant. Une fois la date fixée pour passer de l’autre côté du miroir, le sens de chacun des jours restants est une boule de cristal d’une richesse infinie.

Cette date de dernier jour de vie décidée en amont est impossible pour la très grande majorité des humains. Néanmoins, un équilibre Ying et Yang, Eros et Thanatos, Vie et Mort, rassérène. Il n’est pas nécessaire d’être angoissé par l’idée de la mort. Il faut l’accepter car c’est un passage inéluctable vers l’au-delà. Aucun de nous n’est immortel. Aussi faut-il vivre avec plaisir, partage, solidarité, porter attention et secours, entre autres, aux démunis et aux migrants.

Alors, ADIEU, chers vivants ! Avant notre naissance, tout au long de notre vie et après notre mort, nos cellules, nos molécules, notre esprit, nos rêves, nos souvenirs, appartiennent au système Solaire, à la Voie Lactée, à notre Galaxie et à l’Univers dont nous ignorons les limites. Je vous embrasse avec tous les espoirs de paix et d’amour que nous portons dans nos cœurs.”

 Ce sera son dernier combat, après bien des engagements artistiques. Il était né au Caire, en 1953 et, après l’Egypte, puis le Liban, il était venu suivre des études en France en 1972. “Naître au pied des Pyramides a forcément un impact. C’est mon cas, et ce n’est pas une mince affaire », écrit-t-il dans la revue Frictions. Il se tourne alors très vite vers le théâtre et suit notamment les ateliers d’Ariane Mnouchkine, puis, en 1984, il fonde, avec Elisabeth Chailloux, le Théâtre de la Balance.

 Remarqué comme auteur, avec un très beau texte sur la guerre du Liban, Exécuteur 14 qu’il créa en 1991 au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, il est nommé l’année suivante avec Elisabeth Chailloux, codirecteur du Théâtre de Quartiers d’Ivry, à la suite de Catherine Dasté. Leur programmation et leurs mises en scène s’orientent vers les grands textes du passé ou contemporains, d’ici et d’ailleurs.

 De par ses origines, Adel Hakim a toujours été ouvert sur le monde, et organise, sous le titre Théâtre des Quartiers du Monde, des manifestations autour des écritures contemporaines étrangères comme en 2005 Brûlots d’Afrique, en 2006 ¿Que tal? et L’Amérique latine, en 2008 Écritures contemporaines du Moyen-Orient, en 2009 

 En 2012, son Antigone de Sophocle (voir Le Théâtre du Blog) monté avec les acteurs du Théâtre National Palestinien reçoit le Prix de la Critique du meilleur spectacle étranger. Avec les comédiens de ce même théâtre, il écrit et met en scène Des Roses et du Jasmin à Jérusalem-Est, en 2015. Il y montre l’histoire de la Shoah -jamais enseignée aux élèves palestiniens-… Une fresque qui s’inscrit sur le territoire palestino-israélien, et se déploie sur trois générations,  de 1944 à 1988. (voir Le Théâtre du Blog)

 Malgré la maladie, Adel Hakim n’avait jamais lâché prise et, même s’il était dans l’incapacité de prendre la parole, il avait assisté à l’inauguration de la Manufacture des Œillets, auprès d’Elizabeth Chailloux, à l’automne dernier. Dans LIBRE ADIEU, ses dernières pensées vont à ce lieu dont il a si longtemps rêvé : “L’équipe du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre dramatique national du Val-de-Marne, a été assez vite au courant de ma maladie. Elle m’a fortement soutenu dans mon travail. Elle a accepté que je reste au poste de co-directeur artistique avec Elisabeth Chailloux jusqu’à la fin de notre mandat qui vient à échéance au 31 décembre 2018. Ce ne sera pas le cas pour moi. Je n’y serai pas. Cette échéance est trop lointaine pour mon corps.”

 Son esprit n’a pas fini de hanter ces lieux.

 Mireille Davidovici

 Exécuteur 14, Des Roses et du Jasmin, Editions L’Avant-Scène Théâtre.

 Histoire d’une naissance in Frictions Hors Série N° 7.

 

 

 

 

Le festival d’Aurillac, rapide bilan

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Le festival d’Aurillac:

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, installé à Audincourt tout près de Montbéliard, nous donne son point de vue sur ce festival qu’il connaît bien, et où il avait créé avec grand succès, une remarquable Célébration de la guillotine en 1989, et il y a deux ans, Le Parlement de rue. Une fois par mois, à Audincourt, les deux compères créent un Kapouchnik (soupe: en russe) avec une quinzaine de comédiens où ils décryptent « l’actualité du jour, aussi bien locale, nationale qu’internationale, avec des sketches hilarants et sérieux à la fois. » Ce festival de quatre jours seulement-une sorte de phénomène sociologique de l’été français-transforme la capitale du Cantal qui attire, à chaque édition, de plus en plus  de monde…et surtout, à la différence d’Avignon-de nombreux jeunes. Parfois difficiles à cerner, les spectacles du festival d’Aurillac ont au moins le mérite de réconcilier le temps de quelques jours un public populaire avec le théâtre contemporain.

Ph.du V.

A chacun son Aurillac. C’est une série de cercles concentriques, un mille-feuilles,  un oignon que l’on n’a jamais fini de peler. Le cœur du festival? La programmation du in,  soit dix-huit spectacles choisis par son directeur Jean-Marie Songy,  depuis vingt-trois ans. Petite particularité, le fondateur du festival, Michel Crespin, décédé en septembre 2014,  avait  choisi lui-même son dauphin, qui  a travaillé cinq ans avec lui.

Le in attire des amateurs éclairés qui décryptent le programme,  se fabriquent un emploi du temps, souvent des connaisseurs qui viennent depuis longtemps.  Il y a aussi les professionnels, ceux qu’on appelle les « programmateurs ». Très présents dans ce très grand marché de théâtre de rue, ils font leur repérage, parviennent à voir une douzaine de spectacles se retrouvent,  pour discuter et se rafraîchir au Centre du festival.

 Il y a aussi soit quelque six cents compagnies, dites «compagnies de passage » pour ne pas dire off. Pas de sélection : elles s’inscrivent et le festival leur attribue un lieu. Où dorment les acteurs ? Dans leur camion ou sous des tentes. Ils se creusent des toilettes sèches, bricolent des douches avec des cubitainers et s’organisent dans des cours d’immeubles souvent bien arrangées et à l’ombre, qu’ils autogèrent avec bar et petite restauration. Les compagnies mutualisent ainsi leurs forces. Ces cours sont devenues un véritable phénomène ces dernières années, les puristes leur reprochent de ne pas faire de la “vraie rue” mais finalement, rue ou pas rue, on a surtout envie de voir du bon théâtre.

  Puis il y a des centaines de saltimbanques de toute sorte qui transforment le centre ville, en place Djemaa el-fna à Marrakech avec chanteurs, musiciens, jongleurs, maquilleurs, vendeurs de bijoux, conteurs, etc. Aurillac ? Une atmosphère de liberté incroyable, cette année  comme presque stimulée par les huit barrières de sécurité avec contrôle des sacs et consigne, qui ceinturaient la ville. 

Des jeunes tatoués dégingandés, des lycéens vivant en groupe leurs premières aventures, des punks avec  chiens, familles, et enfants en poussette: bref, une cohabitation incroyable. Comme une dernière bouffée de vacances avant la rentrée ; dans un climat d’insouciance, tout le monde se parle et souvent fort, s’invective… Il y a quelque chose d’un grand pèlerinage laïque, d’un rassemblement unique en son genre. Personne n’est capable de compter le nombre de visiteurs mais on évalue le nombre de navettes de bus, du centre au parking, à plusieurs milliers en quelques jours ! Dans cette ville de 30.000 habitants vite saturée, pas une chambre d’hôtel libre sinon à moins de trente kms à la ronde.

Au bout de trois jours, l’hygiène devient problématique, les poubelles débordent, des odeurs pestilentielles se dégagent de certains lieux transformés en urinoirs, car les toilettes ne sont jamais assez nombreuses. Aurillac est une gigantesque place de l’Horloge à Avignon pendant le festival. Des milliers d’affiches tapissent les murs. Quatre jours : trop court pour que le bouche à oreille fonctionne !

Pour assister à un spectacle gratuit du in, il faut arriver au moins une heure à l’avance pour espérer voir quelque chose. Le cours Montyon, en bas de la ville, est envahi par une centaine d’échoppes de nourriture, avec truffades, aligot/saucisses, merguez, nourriture indienne, chinoise, etc.   et marché de vêtements alternatifs et « artisanaux ». 

Le théâtre de rue? Finalement, un prétexte : les gens ont seulement envie d’être ensemble. Dans la rue des Carmes, on fait du 400 mètres à l’heure. Curieusement, les jeunes, « issus de l’immigration» sont absents : pas de rap, de hip hop, ni de slam.   Artistiquement, il y a de tout. D’immenses machines théâtrales en plein air mais aussi des solos, et c’est une femme, Marie-Do Freval qui, avec un texte saignant à souhait, a rassemblé tous les suffrages. Elle possède une écriture solide, n’a pas froid aux yeux, et avec une grossièreté maîtrisée, crée un beau personnage, Marie la Gaule, avec le double sens de gaule, puisqu’elle s’affuble d’un gros godemichet pour nous raconter ses «tentative(s )de résistance(s) ». Et puis il y a ceux que l’on aime, quoiqu’il arrive, parce qu’ils sont de notre région, la Franche-Comté, qu’on les suit depuis toujours et que l’on connait bien leur démarche,  comme le Pudding théâtre avec Geopolis : grandiose. Quand on aime les fresques et l’actualité d’aujourd’hui, on est comblé. 

Tripalium de Marzouk Machine vient depuis trois ans  comme «compagnie de passage», et s’est aussi fait adouber par le public. Osé, décoiffant, énergique et magnifiquement  joué par deux garçons et deux filles : cela parle d’un sujet trop peu évoqué, le travail.   Le Teatro del Silenzio avec Oh ! Secours  a conçu des images somptueuses, assaisonnées d’une musique impressionnante mais cela devient lancinant : une surdose s’installe. Et on l’on a du mal à décrypter cet hommage à Samuel Beckett!

Dans Wild side story par la compagnie Off, il y a une  débauche invraisemblable d’effets techniques,  de splendides cascades de voitures, une quarantaine d’acteurs,  des voix amplifiées soit en anglais soit en français,  oui, mais voilà… l’imagination n’ a guère le temps de se mettre en route!

On marche dix kilomètres par jour dans la ville et en cette année de grosse chaleur sans pluie, on s’hydrate comme on peut… Cette immersion dans un univers invraisemblable reste une épreuve, et pourtant, depuis trente ans, on n’en raterait pas une édition…

Jacques Livchine            

Géopolis mise en scène de Christophe Chatelain

Festival d’Aurillac:

Géopolis par le Pudding Théâtre, mise en scène de Christophe Chatelain, metteuse en mots : Sylvie Faivre

21077753_1741292746164737_4413598199342448844_nLe Pudding Théâtre, né en 1999 en Franche-Comté, fait du théâtre à taille humaine, du théâtre citoyen à partir de «créations collectives dirigées». On se souvient de Hollywood Tif , et de Mémoires des chambres froides, voilà quelques années.

Ici, par de hautes marches, nous arrivons au château Saint-Étienne pour déguster ce spectacle capital. Un très grand bateau monté sur un camion descend jusqu’au parvis du château, où nous sommes plusieurs centaines à l’attendre. Nous l’entourons pour écouter neuf personnages qui nous parlent dans un sabir « oriental », incompréhensible mais très vivant. On est en Europe de l’Est, et le spectacle a pour thème, l’émigration forcée, un sujet majeur qui afflige notre monde, avec des réactions de rejet immondes dans une Europe de l’Ouest encore privilégiée.

Géopolis se déroule en plusieurs séquences, le bateau se déplaçant dans l’espace, avec ses personnages. Dans ce chaos très organisé sur le plan technique( bravo Clovis Chatelain et Mathias Jacques), il faut s’asseoir, puis se percher sur des murets pour parvenir à embrasser le sens de cette fresque tragique et pourtant drôle,  comme sait en peindre le Pudding Theatre.

Impossible de décrocher, sauf quand on ne parvient plus à s’installer dans le bon angle de vue. Les neuf acteurs maîtrisent admirablement cette langue inventée qu’ils interprètent avec humour, sur un remarquable dispositif mobile. Comment quitter son pays, où se reconstruire, et en a-t-on encore le choix, quand on veut échapper à la mort ? On est ému, déconcerté,  voire bouleversé, même si l’on rit parfois.

Edith Rappoport
 
Spectacle vu au château Saint-Étienne, Aurillac le 26 août.
 

Les Tondues, mise en scène de Périne Faivre

 

Festival d’Aurillac

© J-P Estournet

© J-P Estournet

Les Tondues par la compagnie des Arts Oseurs, mise en scène de Périne Faivre, scénographie et musique de Renaud Grémillon

 «L’Europe goûte à l’extrême les politiques nauséabondes, l’histoire c’est aujourd’hui ! (…) Je n’ai pas le dernier mot  du spectacle! » déplore Périne Faivre. Nous suivons Maril Van der Broek, Mathieu Maisonneuve, Muriel Holtz, Périne Faivre, Renaud Grémillon,  qui suivent un piano sur roulettes dans les rues d’Aurillac où l’on évoque  un vieil épisode de la dernière guerre, que peu de gens maintenant ont pu voir: celles des femmes coupables d’avoir eu des relations avec les allemands. Soit au minimum quelque 20 000 femmes un peu partout en France tondues en public  puis promenées en camion à moitié nues sous les quolibets de la foule , des collaboratrices parfois mais aussi des amoureuses, des prostituées ou même de simples femmes de ménage qui travaillaient pour l’occupant.

On nous distribue des enveloppes de couleur différente, avec à l’intérieur, des lettres comme le testament de la grand-mère du notaire de Marie. On suit la petite fille qui part voir Lili, un amie d’enfance de sa grand-mère. Elle sonne à la porte, elle est morte, et sa petite-fille n’est plus là. Nous suivons le piano, il y a treize femmes sur la place, avec Gaston le coiffeur-tondeur : « On se regardait, on se regardait, j’étais là et je n’ai rien dit ! »

Plusieurs stations à travers la ville, font monter l’émotion. On colle un œil sur des silhouettes blanches, les acteurs dansent sur la musique du piano, l’homme se frappe et s’écroule, tombe à terre. «1945, vous accédez à la citoyenneté, mais sachez que votre corps ne vous appartient  toujours pas. Vous étiez 20. 000, en aurait-il eu une qui aurait pu penser à se révolter ? On va vous oublier, mais ça va peut-être recommencer… »

 Un parcours impressionnant dans un lointain passé déjà lointain,  suivi par  de nombreux festivaliers mais aussi par des Aurillacois:  un spectacle majeur du théâtre de rue…

 Edith Rappoport

 Spectacle vu à Aurillac le 24 août. 

Tripalium par la compagnie Marzouk Machine

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Festival d’Aurillac

Tripalium par la compagnie Marzouk Machine, mise en scène de Sarah Daugas Marzouk

Première création d’une compagnie issue de l’école de la Scène sur Saône et de la FRACQ de Lyon, Tripalium nous emmène dans un univers insolite à la recherche des origines du travail. C’est une sorte d’allégorie burlesque du travail, à l’humour acide. Pour la compganie Marzouk machine, « quatre  personnages  essayent de faire valoir leur travail en parlant … du travail ! Ils espèrent pouvoir gagner un maximum de leur intervention, mais plus ils inventent plus leurs propres vices ressortent. Ils sont ceux qu’ils dénoncent : égocentriques, manipulateurs et avilis par l’argent. »
Cela se passe dans une société de consommation avec épuisement au travail, chômage, stress, coaching pouvoir financier, clivage sociaux et politiques. Le spectacle commence de façon incertaine, . D’abord par des engueulades derrière les gradins, où les spectateurs rôtissent depuis un moment. Le travail reste au centre des discussions : « Si la répartition était égale, il y aurait un salaire pour tous ! ».

Brice Lagenèbre, Anaïs Petijean, Marlène Seruppus et Samuel Tarlet s’invectivent sur Emmanuel Macron, Donald  Trump etc. Et brandissent un drapeau rouge et un autre noir, Sur fond de Walkyrie de Richard Wagner, il y a une guerre d’affiches déchirées, des jets de feux de Bengale et de pétards. Les acteurs questionnent le public sur l’histoire du travail- étymologiquement issu du latin: tripalium- qu’ils vont décrire en trois parties. Clovis est mis en croix sur une roue qui tourne, et ils dansent sur Money Money du groupe Abba,  en mangeant des billets puis en les dégueulant.
Marlène se fait déshabiller. « Les trois acteurs doivent lancer des tomates sur la roue qui tourne avec le prisonnier. Le jeu du licenciement économique : « On s’autodétruit à toujours vouloir faire plus ! »se termine sur une fin arrosée au champagne, dans une débâcle totale.

On sort heureux d’avoir ri à ce spectacle à la fois salutaire et décoiffant.

Edith Rappoport

Festival d’Aurillac jusqu’au 26 août,  à Tivoli 2  (pastille 15)

​Festival Merci bonsoir à Grenoble, le 15 septembre et aux Abattoirs à Riom (63) le 19 septembre.

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