Iliade, d’après Homère

 

Iliade, d’après Homère, adaptation d’Alessandro Baricco, mise en scène de Luca Giacomoni

 

©Charlotte Gonzales

©Charlotte Gonzalez

Pour nous, héritiers bancals de la Grèce antique, la guerre de Troie est l’emblème même de la guerre, et L’Iliade, la « mère » des récits. Moins sans doute pour les très jeunes : ce serait plutôt La Guerre de Étoiles! Il suffit de voir comme le rayon littérature antique est réduit, par exemple, à la FNAC. Mais, avec tout son génie, Homère, prêt à se réveiller à toute occasion, a choisi, avec L’Iliade, le moment dramatique où tous en ont assez de la guerre, Achéens et Troyens, femmes et guerriers, et où il faut qu’elle en vienne à sa fin. De la colère d’Achille, qui l’éloigne du combat et qui  met les  Grecs en difficulté, puis à son retour, et à la mort d’Hector, l’adaptation d’Alessandro Barrico suit, en dix épisodes, l’essentiel de cette épopée.

Luca Giacomoni installe le cercle du récit : chacun a sa chaise, et se donne un nom, ou plusieurs. L’unique comédienne, au milieu de dix-sept hommes-la Guerre n’a pas un visage de femme, dirait Svetlana Alexievitch-joue à la fois Hélène et Hécube, la beauté, coupable malgré elle d’avoir déclenché cette cascade de malheurs, mais aussi la victime pure, l’ éternelle mater dolorosa. Comment représenter la guerre, autrement que par la peinture d’histoire ou la superproduction hollywoodienne ? Là où elle naît, au plus profond des passions humaines, dans la langue de ces fureurs, et déjà, dans la première bagarre violente au coin de la rue…

 Le metteur en scène a travaillé avec des détenus, en collaboration avec le centre pénitentiaire de Meaux, et le service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne. Massimo Giacomoni a construit avec eux et un groupe de comédiens, une version radicale du récit d’Homère, ancrée sur l’adaptation d’Alessandro Barrico qui a fait une splendide synthèse du poème  épique. Sans artifice, parfois avec maladresse, ces hommes et cette femme disent cette guerre-là, soutenus par le chant lointain de Sara Hamidi.

Le résultat : un vrai et beau spectacle populaire, accessible à tous, sans concessions, direct, clair, avec ce qu’il faut d’émotion. Tout un public a suivi avec passion cette “série » …On comprend, même en n’ayant vu qu’un épisode, la défaite des Grecs et ce combat singulier-inutile car sans vainqueur ni vaincu!-entre Hector et Ajax. Même si l’on connaît la fin-et encore-les enjeux sont là, comme les passions et la douleur, toujours vifs.

Entre les récits de la déroute des Grecs et la poignée de main des deux adversaires, la scène des adieux d’Andromaque à Hector apporte un moment de tendresse : le héros ôte son casque pour ne pas faire peur à son petit garçon, l’acteur et l’actrice se tenant juste au point de rencontre entre le jeu et le récit.

La force de ce théâtre travaillé avec des amateurs?  Il s’interdit tout superflu : pas d’effets, il faut se concentrer sur l’essentiel, dire cette histoire, de toute sa respiration, de tout son corps. Cet engagement et cette tenue font la beauté du spectacle, force et fragilité réunies. On peut voir plusieurs Iliade en ce moment (voir Le Théâtre du Blog) : on leur souhaite d’être aussi intenses.  Ce spectacle ne se joue plus ; il valait pourtant la peine d’en parler ; on peut attendre beaucoup de ce qu’on appelle : action culturelle en milieu carcéral, quand elle va, comme ici, au cœur de l’art du théâtre.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, Paris XIXème. T : 01 40 03 72 23.

 

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Archives pour la catégorie critique

Biennale internationale des arts de la marionnette, 9e édition (suite)

Biennale internationale des arts de la marionnette, neuvième édition (suite)

 

À2 pas2la porte conception et interprétation de Laurent Fraunié

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Un mur barre le fond de scène. Un homme rêvasse devant la petite fenêtre, ouverte sur une ville survolée par des avions et dominée par des grues et des tours qui grimpent comme des champignons. Un feu d’artifice embrase le ciel nocturne, et vire au bombardement. Notre héros, qui s’amusait avec un joli chien blanc à la robe de tulle, a tôt fait de se barricader chez lui. Il remarque une porte fermée qu’il voudrait bien passer, mais qu’y a-t-il derrière le mur? L’appel de l’inconnu aura-t-il raison de ses appréhensions ?

 Après Mooonstres, qui traitait de la peur au moment de l’endormissement (voir Le Théâtre du Blog), Laurent Fraunié sort de l’espace clos de la chambre à coucher, mais franchir la porte n’est pas si facile, et donne lieu à de laborieux préparatifs… Il joue avec les objets et les images, en  trouvant des gestes plus parlants que les mots. Projections, ombres, marionnettes, bruits seront ses partenaires. Adroit dans sa maladresse, le corps leste et robuste, il multiplie les gags mais sait aussi préserver des moments de rêverie, comme les images poétiques qui peuplent la fenêtre, au début, ou la danse nuptiale avec une mystérieuse poupée géante, Sorte de Lorelei funeste… qui a pris forme dans les plis d’un grand rideau blanc.

Même si les effets se prolongent parfois un peu trop et si les différents moments peuvent sembler décousus, ce spectacle muet nous entraîne dans un univers à la fois burlesque et insolite.  Avec un travail du son très subtil, qui contribue à donner relief et profondeur à cette nouvelle création du collectif Label Brut, fondé en 2006 par Laurent Fraunié, Harry Holzmann et Babette Masson.

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème.
Théâtre de Laval les 16 et 17 mai et  FAL 53 à Craon (Mayenne), le 19 mai.
Festival mondial des Théâtres de Marionnettes, Charleville-Mézières (Ardennes), du 16 au 24 septembre. www.labelbrut.fr

Le Retour à la maison  de Matéi Visniec, mise en scène de Yannick Pasgrimaud (France)

©Jean Dominique Billaud

©Jean Dominique Billaud

 » Nous sommes les mis en pièces, les foulés aux pieds, à vos ordres, mon général et vive la patrie !  » s’écrient les poilus. Matéi Visniec réveille les morts  pour un dernier grand défilé et leur donne la parole  :  en bien piteux état, ce cortège des « morts d’une balle en plein cœur » , des gazés, des démembrés, des « morts de peur »,  trouve encore la force de revendiquer auprès de l’autorité militaire.  » Comment on va rentrer chez nous sans cadavre ? » demandent les  disparus au général.  Et les « fusillés pour haute trahison »  exigent de défiler devant les déserteurs, car il y a une hiérarchie chez les morts comme chez les vivants. En tête viendront les décorés, puis les gradés et ainsi de suite.

Tandis que fusent ces paroles virulentes, Gilles Blaise et Yannick Pasgrimaud  donnent  corps aux soldats en pétrissant l’argile du champ de bataille étalé sur une table : terrain de jeu et d’affrontement. De cette glaise, les comédiens font naitre des formes inquiétantes : corps tourmentés, bouches béantes, doigts, pieds, phallus, tombes… Une armée de fantômes qui, après avoir retrouvé un semblant d’humanité, va  retourner au sein de la terre.

L’auteur roumain, avec son humour habituel, a su trouver un ton caustique et sans pathos,  dans une mise en scène qui ne laissera personne indifférent. Belle idée que cette terre pour traduire cette fable tragicomique et les comédiens, excellents sculpteurs, exploitent avec talent sa plasticité.

Créé à Nantes en 2004 par Marmite Production et Compagnie, cette pièce courte (trente-cinq minutes) mais d’une grande densité émotionnelle, n’a pas perdu de son actualité, ni de sa force. La « Der’  des Der’ », aux cent ans bien sonnés, trouve encore de sinistres échos dans les guerres du présent…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 11 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e T.  01 47 00 25 20 reservation@maisondesmetallos.org
Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette 73 rue Mouffetard, Paris V ème T.  01 84 79 44 44,  www.lemouffetard.com

 

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Parlemonde # 1 à la La Scène Nationale de Montbéliard


Parlemonde # 1  à La Scène Nationale de Montbéliard 

Becoming_03Yannick Marzin, le directeur et son équipe proposent depuis 2011 une sorte de plate-forme de création avec des projets artistiques mais aussi éducatifs  conduits par des artistes venus de différents pays; cette année a été conçu un projet avec le Centre Académique pour la Scolarisation des Nouveaux Arrivants et des enfants du Voyage (CASNAV),  et 80 jeunes « allophones » (farsi, russe, italien, arabe, soninke, araméen, espagnol, serbe, bambara, tchèque, Italie, albanais, portugais…). Ces artistes  ont travaillé avec eux pendant sept mois de résidence, en immersion dans ces Unités Pédagogiques pour «Élèves Allophones Arrivants» de trois établissements scolaires et d’un centre d’accueil. But final : proposer les jeudi 4 et vendredi 5 mai, six créations.

Cela va de la vidéo à la musique avec Le Bruissement des langues, pièces visuelles et sonores de Frédéric Dumont auxquelles que nous n’avons pas pu assister mais aussi à des autoportraits photographiques, expositions, documentaires et spectacle. Le public de Montbéliard dont les jeunes qui ont participé à cette remarquable opération, a pu en voir le résultat dans la cour de l’ancien hôtel particulier Sponeck et au théâtre tout proche qui abrite la Scène Nationale. A aussi eu lieu le premier jour, une rencontre professionnelle autour des enjeux de la création avec des jeunes allophones.

Wil Mathijs,  réalisateur flamand, a ainsi travaillé avec les quinze élèves d’une classe UPE 2A, du collège Lou Blazer, depuis novembre dernier, sur le thème de l’identité. Ils ont ainsi réalisé plusieurs mini-documentaires sur le monde qui les entoure et sur leur vie. Avec, par groupe, la recherche d’un thème, l’écriture d’un scénario et une initiation à la réalisation et à la prise de son, au cadrage et au montage.  Cela se passe dans la cour de l’hôtel Sponeck sur un écran où on peut voir sur les images  ainsi réalisées…

Orientations (un partage des chemins), a été imaginé par David Subal, à la fois chorégraphe et artiste autrichien,  installé près de Dijon. Avec quinze  élèves de la classe UPE2A du lycée Raoul Follereau à Belfort. Soit d’abord, la visite de quelques appartements dont l’un merveilleux avec des collégiens discrets, à raison de trois personnes  à chaque fois. Celui auquel nous avons eu droit est d’un extrême raffinement, avec deux niveaux,  aux quatrième et cinquième étages d’une belle et vieille maison en plein cœur du vieux Montbéliard. Soit d’abord au quatrième, une salle à manger  éclairée par de petites fenêtres mais resplendissante de lumière, avec une ancienne et banale table carrée en bois métamorphosée grâce à une peinture noire mate; il y a de petites œuvres d’art, et une cuisine séparée par une cloison vitrée. Et plus loin, quelques chambres.

Au dessus, une seule et même grande pièce dans un ancien grenier donc sous le toit, avec de belles lucarnes, elle aussi merveilleusement éclairée. Avec juste un lit ancien en fer, un canapé, quelques chaises, un bureau, un grand rideau blanc pour faire office de séparation et d’écran pour vidéo. Bref, un grand raffinement ;  dans une paix absolue, on écoute avec plaisir deux lycéennes répétant pour l’occasion, un air de guitare, sous la direction du maître de maison.

Pas besoin de se forcer, on se croirait dans un film mais on vous laissera le choix du réalisateur… C’est tout mais c’est beaucoup que cette œuvre conceptuelle à la limite du théâtre qui, comme la suivante, n’est pas si loin de Verena Nusz, la compatriote de David Subai,  ou de l’américain Joseph Kosuth. Si on a bien compris, la démarche artistique est ici de produire du sens, la dimension esthétique étant celle que nous, les visiteurs du matin, nous pouvions lui trouver.

Etape suivante, toujours pour un nombre très limité de participants : 2 ! Sur une belle petite place du même centre ville, une grosse voiture noire cossue où on nous invite à entrer. Cela rappelle la fameuse 2 CV Théâtre de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, directeurs du Théâtre de l’Unité qui précédèrent Yannick Marzin à la Scène Nationale.
A la place du conducteur, une lycéenne serbe qui bénéficie d’un stage en 1ère S, nous explique, dans un très bon français, comme elle a découvert notre pays… où le jour ne se lève pas aussi vite qu’à Belgrade.  Elle raconte son départ par avion à 5h du matin et la fatigue qu’elle a dû surmonter en cette première journée de classe. En immersion totale. Avec beaucoup d’émotion dans la voix, elle raconte avec intelligence qu’elle pensait que c’était mieux en France, pour s’apercevoir plus tard que c’était simplement différent…

A côté d’elle, un jeune Portugais venant lui d’Argentine  nous donne aussi ses premières impressions sur cette France si proche de son pays et qu’il ne connaissait pas.
Fin de cet entretien passionnant au bout de quinze minutes. Dommage ! On aurait bien aimé un petit supplément mais d’autres candidats à cette ballade immobile attendaient…

Installations Sponeck_09Autre belle installation  de David Subai: une dizaine de portes de récupération installées avec leurs châssis sur le gravier du jardin Sponeck. Quand on entre par l’une de ces portes-symbole évident de l’exil et de l’accueil dans un pays européen-on peut entendre, diffusées en boucle quelques mots de confidence dits par ces lycéens, et qui font souvent froid dans le dos mais sont une belle invitation à la tolérance: « Dix ans en mars que j’ai quitté la Syrie. J’ai laissé tout ce que j’avais à Damas. Les avions sont arrivés. On est monté dans une voiture et on est parti aussi vite que possible. Je me souviens que je ne me suis pas retournée pour voir la Syrie une dernière fois » !   Ou : «Le destin ne frappe pas à la porte, dit, avec une voix calme et douce, une jeune fille africaine, c’est nous qui avons frappé à la porte du destin.»
Pette exposition de photos de maisons et de paysages de leur pays natal accrochées aux murs et d’objets-fétiches emportés avec eux par ces enfants émigrés. Aussi simple et précis qu’émouvant.

Sébastien Fayard, artiste et comédien français vivant à Bruxelles, a proposé, lui, aux élèves de la classe de CM2 de l’école Coteau Jouvent à Montbéliard,  de faire une recherche autour de certains mots et de s’arrêter sur les malentendus possibles générés par leur double sens. Souvenir, souvenir : notre maman il y a déjà bien longtemps, nous disait que le français est une langue difficile et citait souvent la fameuse phrase : « Les poules couvent dans le couvent »….

 Mélina a ainsi fait une cocotte en papier mais à l’image d’une cocotte-minute… Shahineze «s’occupe de ses oignons » et les épluche donc avec un couteau de cuisine, Alessandro «baisse le thon», avec une boîte de thon à la main, Isaïn mesure «moins d’un maître»,  Eliane va dormir sous les jambes écartées  de sa « tante»…

 Ils ont dû d’abord trouver des mots puis des accessoires visuels pour leur faire dire leur double sens et les mettre en scène, sous forme d’autoportraits photographiques. Ici, tout le processus de création est donc mis en œuvre avec beaucoup d’humour sur ces affiches rectangulaires en tissu plastique blanc accrochées dans le jardin de l’Hôtel Sponeck. Emerveillés-et il y avait de quoi-les enfants découvraient en groupe et pour la première fois ces photos… Une expérience dont ils se souviendront longtemps.

Sédiments à l’italienne 

L’après-midi, avec  cette pièce/performance, Charlotte Lagrange, jeune dramaturge et metteuse en scène, issue de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, a imaginé une sorte de parcours/description/analyse du paysage urbain de Montbéliard dont les collégiens sont familiers et qu’ils parcourent chaque jour. Un environnement de paroles de brouhahas et de pas dans la rue,  de bruits de trains, de circulation routière mais aussi de panneaux visuels : «Montbéliard, centre ville : 6 kms »  ou de graffitis.  Soit une sorte d’éloge de la banalité avec aussi des phrases courtes et parfois dures : «Je me souviens de toi, je te veux pas dans mon quartier.» Je suis fort je peux résister. » « Tu es capable d’apprendre le français comme les autres.» « Je sais que c’est dur mais c’est la vie.» «Il y a beaucoup de mouvements et tout le monde, ils aiment leur pays.»

L’originalité de ce travail : faire travailler les élèves à la fois, comme dans un studio radiophonique où on peut donc reprendre le texte pour atteindre la quasi-perfection et l’enregistrer ensuite, puis dans un second temps, faire circuler comme ils le font chaque jour dans une ville, un groupe d’une vingtaine de collégiens sur un plateau de théâtre pendant trente cinq minutes pendant que défile la bande-son.  Avec  un impeccable enchaînement qui tient d’une sorte de performance, et un accent l’accent mis aussi sur la qualité plastique des différents tableaux. Aucun doute là-dessus, Charlotte Lagrange a une parfaite maîtrise d’un grand plateau et sait diriger un grand nombre de jeunes amateurs. Et les lycéens et collégiens qui assistaient à cette unique représentation gratuite étaient très admiratifs. Nous aussi. Si les petits cochons ne la mangent pas, elle sera en mesure de monter des œuvres plus importantes.

Philippe du Vignal

MA Scène nationale-Pays de Montbéliard, Hôtel Sponeck  54 rue Clémenceau  25200 Montbéliard. T. : 03 81 91 73 94

 

 

 

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Dévaste-moi, spectacle musical d’Emmanuelle Laborit

Dévaste-moi, spectacle musical d’Emmanuelle Laborit, mise en scène de Johanny Bert, arrangements et compositions d’Alexandre Rochon, interprète référent en langue des signes française : Corinne Gache

DevasteMoi On connaît depuis longtemps Emmanuelle Laborit et son action des plus efficaces à la direction de l’I.V.T. (International Visual Theatre) qui est une sorte de laboratoire artistique, linguistique et pédagogique sur la langue des signes et les arts  visuels et corporels. « Comme directrice d’I.V.T., j’ai jusqu’à maintenant, toujours mis les comédiens sourds en avant, avant de me donner des rôles dans les créations d’I.V.T. Seul Johanny Bert m’a convaincue de jouer seule sur scène. Et avec des musiciens… un vrai défi pour moi. »

Dévaste-moi qui reprend le titre d’un disque de Brigitte Fontaine, est né d’une rencontre entre Johanny Bert et Emmanuelle Laborit. Le spectacle rappelle souvent la scénographie et les lumières d’un concert rock avec  des  costumes  à paillettes et robes  sexy qu’accompagnent  cinq musiciens du Delano Orchestra créé par Alexandre Rochon et basée à Clermont-Ferrand : batterie, accordéon, basse, guitare et clavier. Accompagnée de musiciens sur scène,  elle «chante» dix airs, L’Amour est oiseau rebelle de  Georges Bizet, Cette blessure de Léo Ferré, Madame rêve d’Alain Bashung, L’Amour c’est du pipeau de Brigitte Fontaine, etc. mais en langue des signes dont le texte est traduit sur le mur du fond.
Expérience étonnante: « La chanteuse, dit Emmanuelle Laborit, est une créatrice de formes expressives : configuration des mains, rythme, enchaînement des signes, du corps tout entier. Nous ne voulons pas un cabaret avec des numéros mais une vraie écriture scénographique et dramaturgique. Une femme qui se cherche, qui se met à nu qui évolue.»

Emmanuelle Laborit, seule en scène, dans des extraits de son futur spectacle présentés à l’occasion des quarante ans de l’ I.V.T. , déborde d’énergie et réussit-véritable tour de force-grâce à une  magnifique gestuelle, celle de la langue des signes que nombre de metteurs en scène et chorégraphes contemporains utilisent dans leurs spectacles comme, entre autres, Pina Bausch dans Nelken, à être singulièrement émouvante dans cette «forme courte» qui sera développée à la rentrée. Un spectacle hors-normes qui a été très applaudi et, à juste raison, par les malentendants, sourds complets mais aussi entendants…

Philippe du Vignal

Extraits du spectacle présentés le 9 mai, à l’I.V.T., 7 cité Chaptal Paris IXème T: 01 53 16 18. Création du 6 au 13 octobre à la Scène nationale/Comédie de Clermont-Ferrand, puis du 9 au 26 novembre à l’I.V.T. Et du 30 novembre au 2 décembre, à la Comédie de l’Est, Centre Dramatique National d’Alsace, 6 route d’Ingersheim, Colmar.

Image de prévisualisation YouTube 

 

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Livres et revues

Livres et revues:

Nuit debout et culture assoupie  de Jean-Marc Adolphe, préface de Bernard Noël

nuit-debout-et-culture-assoupieOn prend un plaisir renouvelé à la lecture de ce livre paru il y a quelques mois, et qui retrace les étapes de ces Nuits Debout, place de la République à Paris, du mois d’avril jusqu’au début de l’été 2016. Jean-Marc Adolphe reprend dans ce livre une centaine d’extraits de livres et de revues, de Robert Abirached à Olivier Neveux, Jean-Charles Massera… Observateur aigu des politiques culturelles, Jean-Marc Adolphe avait fondé la revue Mouvement, dont il a assumé la rédaction en chef de 1993 à 2014, à laquelle il a dû renoncer pour la transmettre à une jeune équipe.

Il essaye ici d’élucider les raisons qui ont conduit l’exception culturelle française dans l’impasse, au fur et à mesure que la culture s’absentait du débat politique, tout en ouvrant le chantier d’une archéologie poétique du mouvement Nuit Debout. Jean-Marc Adolphe nous fait revivre ici les grandes heures d’une lutte à poursuivre pour triompher de l’adoration du veau d’or menaçant notre monde. «De quoi l’effondrement est-il le nom ?», se demande Renaud Duterme dans La Dette cachée de l’économie; il plaide pour que l’on trouve d’urgence les solutions indispensables pour résoudre la crise environnementale que nous traversons: « On le constate déjà avec le terrorisme, l’afflux des réfugiés, le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources qui ne peuvent être résolues par la façon dont fonctionnent nos sociétés. (…) Nous nous dirigeons vers d’importants bouleversements pour le meilleur et pour le pire.» L’auteur ne ménage pas ses critiques contre Olivier Py, le directeur du festival d’Avignon au démarrage ?  « Le Festival d’Avignon ayant été depuis ses débuts un lieu de cristallisation de débats entre art, culture et politique, écrit Jean-Marc Adolphe. Dans l’éditorial d’Olivier Py pour l’édition 2016 du festival, que j’ai lu au moment où commençait Nuit Debout, une phrase m’a fait bondir : «Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre »D’où cette question: quand la révolution EST possible, que fait le théâtre ? »

Et il est vrai que les théâtres parisiens sont restés bien à l’écart de ces Nuit debout….

Un livre précieux avec en exergue ce poème de François Cheng : « Bâtir le royaume à mains nues/Sur les cailloux entrechoqués/De l’habitable étincelle/Qui dira notre nuit ? »

Edith Rappoport

Editions l’Entretemps, 243 pages. 15, 50 €.   

 

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Pelléas et Melisande de Claude Debussy

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Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, poème de Maurice Maeterlinck d’après sa pièce Pelléas et Mélisande, mise en scène d’Eric Ruf,  direction musicale de Louis Langrée

 Le 17 mai 1893, au Théâtre des Bouffes-Parisiens, Stéphane Mallarmé et Claude Debussy assistent à l’unique représentation de la pièce symboliste de Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande. Une révélation pour le compositeur, et une grâce : « Je cherchais à faire de la musique pour le théâtre, mais la forme dans laquelle je voulais la faire était si peu habituelle, qu’après diverses essais, j’y avais presque renoncé (…) ». Ce soir-là,  il voit et entend le poème idéal, tant recherché pour son projet lyrique : « celui qui, disant les choses à demi, me permettra de greffer mon rêve au sien».

 De 1895 à 1902, Claude Debussy travaille à restituer cette œuvre presque littéralement, et le 30 avril 1902, elle est créée sous la direction d’André Messager à l’Opéra-Comique. Depuis, nombreuses ont été les mises en scène, et aujourd’hui, Eric Ruf nous en offre une, certes classique mais magnifique, subtile et terrible.
Avec un seul décor qui va se métamorphoser au cours du drame. D’une forêt, nous passons à un port  « envasé à marée basse », une fontaine dans les bois, une tour…  L’eau occupe ici une place dramatique et scénographique majeure. Mélancolie profonde, ciel gris ou noir, espace sans horizon, humidité et froid : au Royaume d’Allemonde, la lumière se fait rare et tous, en vain, la recherchent.

Saluons la référence au peintre Gustave Klimt ,contemporain du compositeur pour la robe en écaille d’or pailleté et la chevelure rousse de Mélisande ( extraordinaire Patricia Petibon).  Le personnage est le seul porteur de lumière dans cet univers sombre, et l’on pense à un autre peintre, Pierre Soulages. Les costumes réalisés par Christian Lacroix sont de toute beauté, et la création lumière de Bertrand Couderc, d’une grande force poétique.

Drame de l’amour pur, de l’innocence, de la jalousie mais aussi du destin, l’intrigue, simple, se déroule au Royaume imaginaire d’Allemonde, gouverné par le  vieux roi Arkel. Au cours d’une chasse en forêt, le prince Golaud (demi-frère de Pelléas) rencontre une inconnue, la ravissante et mystérieuse Mélisande,  et l’épouse. De retour au château, le prince Golaud présente sa femme à Pelléas qui tombe sous le charme de cet être si singulier et si gracieux. Un amour pur et passionnel naît alors entre lui et Mélisande.

Cependant, ici, son sens des atmosphères, son langage musical impressionniste comme il est convenu de le nommer, ses harmonies, nous parviennent tel un chant magique, ou un conte musical.Mais l’œuvre n’est pas des plus accessibles… Sous la direction hors-pair de Louis Langrée, les chanteurs, tous exceptionnels, réussissent l’exploit de rendre plus réel le mystère et l’invraisemblance aussi, que la réalité de l’intrigue.

Eric Ruf, avec cette première mise en scène au théâtre des Champs-Elysées, nous permet d’accéder à cet opéra si énigmatique et envoûtant, faussement simple, en nous procurant une émotion rare…

Elisabeth Naud

Théâtre des Champs-Elysées 15 avenue Montaigne Paris VIII ème. T. : 01 49 52 50 50, jusqu’au 17 mai.

 

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Rhinocéros d’Eugène Ionesco; Axe d’Agnès Limbos et Thierry Hellin

 

Biennale internationale des arts de la Marionnette: neuvième édition 

 La marionnette dans tous ses états, dans toute sa diversité, sera présente jusqu’au 2 juin avec une trentaine de spectacles à Paris, à Pantin et dans neuf autres communes d’Île-de-France, invités par Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, et par ses partenaires, la Maison des métallos (Paris XIème) et la Ville de Pantin (Seine-Saint-Denis).

Cette  Biennale internationale, très suivie du public, est aussi devenue un rendez-vous  important pour les professionnels. Objectif depuis sa création en 2001 : débarrasser la marionnette des clichés qui l’entourent et montrer la force et la liberté d’expression de pratiques polyvalentes et complexes. Comme le jeu d’acteur, les arts plastiques et numériques, l’écriture dramatique, la danse, etc.
Des êtres en papier, chiffon, bois, ou ombres,  et parfois de simples objets, sont le support de bien des aventures non réservées aux seuls enfants. A l’origine, la marionnette ne s’adressait pas au jeune public mais exprimait avec humour, une critique sociale parfois virulente, à l’instar de Guignol, créé à Lyon au XlXème siècle pendant la révolte des Canuts. Un art en perpétuelle recherche, comme en témoignent les spectacles qu’on a pu voir lors de cette soirée inaugurale.

©carole-parodi

©carole-parodi

Rhinocéros d’Eugène Ionesco par la compagnie des Hélices (Suisse), mise en scène d’Isabelle Matter

 La place du village, son café, son épicerie et ses rues tranquilles. Des étagères  encombrées des boîtes poussiéreuses figurent ces lieux emblématiques du pays profond.  Avec des étiquettes indiquant le bistrot, l’épicerie, le domicile du logicien… 
Les habitants se livrent à leurs activités quotidiennes, puis des boîtes s’ouvrent d’où surgissent de petites poupées menant leur vie ordinaire. Un chat se promène… Manipulées sur table par trois comédiens, les personnages papotent dans la langue absurde d’Eugène Ionesco. Quand survient un rhinocéros.. puis deux, soulevant des tonnes de poussière et écrasant le chat de la voisine!

Incroyable? Au bureau on ne parle plus que de l’événement. Là, les pantins ont grandi, devenus marionnettes à gaine, ils trônent derrière leur pupitre, surveillés par un contremaître maussade. Soudain, Monsieur Bœuf attaque, transformé en rhinocéros et, devant ses collègues de bureau ébahis, il emporte sa femme sur son dos. D’autres ne tarderont pas à se joindre au troupeau monstrueux. La rhinocérite, un mal inconnu, finit par frapper toute la population et seul Béranger, un ivrogne naïf, demeure humain, dépouillé au final de toute enveloppe de marionnette.

Écrite en 1958, la pièce apparaît, ainsi interprétée, sous un jour nouveau. L’humour féroce et la poésie absurde d’Eugène Ionesco y résonnent comme une dénonciation du populisme actuel. Tels les moutons de Panurge, les personnages sombrent alors dans la pensée unique, terreau de tout fanatisme.

De facture très classique, le spectacle s’impose pourtant par son invention dans les moindres détails, avec une belle scénographie fonctionnelle et une lecture intelligente de la pièce d’Eugène Ionesco. Ce Rhinocéros existe aussi en version espagnole, créée dans le cadre d’un échange interculturel avec la Colombie, par la metteuse en scène et marionnettiste Isabelle Matter qui dirige actuellement le Théâtre des marionnettes de Genève.

 www.marionnettes.ch

 

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Axe (De l’importance du sacrifice humain au XXIème siècle), conception et interprétation d’Agnès Limbos et Thierry Hellin (Belgique)

Agnès Limbos, fondatrice de la Compagnie Gare Centrale, vient du théâtre d’objets et Thierry Hekkin, codirecteur d’Une Compagnie, du théâtre de texte. Dans Axe, en droite ligne de la tradition belge, ils conjuguent leur savoir-faire pour dresser le tableau absurde et drôle d’un couple ordinaire aux prises avec des objets dérangés et dérangeants.

Dans leur intérieur petit-bourgeois, assis à une table  surmontée d’un lustre à pampilles prétentieux, ils conversent à bâtons rompus mais sans communiquer. Bientôt des bestioles dégoûtantes envahissent la scène, une statuette se met à fondre et perd sa tête… Et il se passe des choses inquiétantes dans le réfrigérateur. La gestuelle des protagonistes s’emballe, puis c’est le décor qui fout le camp !

Ils ont beau essayer de sauver les apparences, mais restent coupables aux yeux de la Cour pénale internationale: allusion évidente aux dictateurs des Carpathes exécutés en public, et en eurovision… Dans une série de tableaux accolés sans logique apparente, les comédiens, réduits à l’état de clowns tristes, s’accrochent tragiquement à leurs repères qui se dérobent… Désaxés, dans un monde qui s’écroule.

Les situations absurdes et grotesques s’inscrivent dans un environnement scénique et une chorégraphie de corps déliquescents bien orchestrés.  Malgré une dramaturgie décousue et un comique de répétition parfois trop appuyé, le spectacle  servi par des interprètes hors-pair, distille une inquiétante étrangeté… Le spectacle sera présenté au Festival mondial de la marionnette de Charleville-Mézières, les 17 et 18 septembre, puis en  tournée en Belgique

http://www.garecentrale.be/

 Mireille Davidovici

Spectacles vus le 9 mai à la Maison des Métallos Paris,  94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème

Biennale internationale des arts de la Marionnette: Le Mouffetard, T. 01 84 79 44 44. www.lemouffetard.com

Richard III de Shakespeare, version de Nicolas Kolyada

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Festival Passages à Metz:

Richard III de Shakespeare, version de Nicolas Kolyada  (en russe surtitré)

  Le metteur en scène russe (voir Le Théâtre du Blog) a présenté son Richard III et Iva agency international a servi d’intermédiaire avec le Ministère de la Culture d’Ekaterinbourg pour faire venir ses… trente-deux comédiens! Avec un théâtre  au style «populaire », Nicolas Kolyada cherche avant tout à amuser et à donner du plaisir au public, en lui faisant vivre des aventures qui les arrachent à la routine de leur vie quotidienne. (voir ici notre entretien avec le metteur en scène ces prochains jours).

Mal-aimé des pouvoirs publics  comme du milieu théâtral  et par ce qu’on appelle en Russie « le théâtre d’entreprise»,  Nicolas Kolyada n’a jamais cédé à aucun compromis et peut s’autofinancer  avec un répertoire qui s’étend à tous les genres, mais aussi et surtout grâce aux performances de ses comédiens et à la fidélité du public. Son théâtre vit uniquement de la billetterie et ne fait jamais relâche, même en tournée! Il  donne sept spectacles par semaine, et deux représentations le samedi et le dimanche… Heureux de rendre ses confrères jaloux, il fait de nombreuses tournées à l’étranger et vient de publier par ses propres moyens, ses œuvres complètes en huit volumes!  

    Acteur, metteur en scène, dramaturge, il possède deux salles, l’une de cent vingt places, l’autre de quarante, mais a créé  une maison d’édition pour donner leur chance aux écrivains de l’Oural dont il apprécie le talent. Il dirige aussi des ateliers de théâtre et un centre de dramaturgie contemporaine. Nicolas Kolyada a déjà présenté en France  (voir Le Théâtre du Blog) Le  Revizor, Hamlet, Un tramway nommé désir, La Cerisaie et Baba Chanel dont il est l’auteur. Mais, en revisitant les grands textes classiques qu’il met en scène, il en devient en quelque sorte le co-auteur. Ainsi sa version de Richard III est révélatrice de sa manière de se les approprier en les marquant de sa griffe personnelle.

  Comme un démiurge, il invente en effet costumes, scénographie, lumières et surtout la musique qui joue un grand rôle  chez lui, et qu’il compose à partir de morceaux empruntés à toutes les époques et à tous les styles… Non illustrative, elle est inhérente au mouvement même de l’action scénique qui se déroule selon une composition savamment rythmée. Il est l’inspirateur de cette action  qui  dépend, avant tout, des acteurs que Nicolas Kolyada évite toutefois de trop contrôler. Il oriente, corrige s’il le faut, avant de les lâcher sur la scène où ils sont alors les vrais maîtres du jeu. Son art du théâtre tient d’une synthèse entre invention et métier, arbitraire et discipline, respect du texte et liberté créatrice. Chaque création-collective-naît du rapport entre scène et  salle  mais il ne la charge pas de significations.

 IMG_682Il s’inspire de l’histoire, ancienne et moderne, et de l’actualité, mais  il a le bon goût d’en refuser les signes apparents. Son Richard III pourrait avoir des moustaches et fait beaucoup penser au grand forestier décrit par Ernst Junger (1895-19,98)…Oleg Yagodine, son acteur fétiche, domine la scène de bout en bout mais n’existe que par la masse qui l’entoure…

On peut trouver dans cette mise en scène une métaphore du fascisme, mais plus largement de tous les ingrédients d’une société de masse qui, sous couvert de modernité, retrouve les lois de la jungle. Une violence barbare émane en effet du personnage avec éructations, gesticulations, mais aussi danses et chants frénétiques qui semblent venir de rites ancestraux. 

 Nicolas Kolyada a donc créé Richard III, il y a trois ans, en hommage à Oleg Yagodine à qui il voulait faire cadeau de ce rôle. Il peut, dit-il, jouer avec le même engagement Richard III, que n’importe quel personnage d’un conte pour enfants et ajoute qu’il n’y a pas de hiérarchie dans son répertoire, où tous les genres ont aussi leur place, car il veut plaire aussi bien aux petits enfants qu’aux « babouchkis », aux intellectuels qu’aux ouvriers…

 Dans ce théâtre ludique et joyeux, on ne trouvera ni message ni leçon: il se situe à l’opposé du théâtre de la Taganka que Loubimov avait impulsé dans le sillage de l’agit-prop. Nicolas Kolyada nous a cité une phrase attribuée à Constantin Stanislavki, qui, avant de mourir, reconnaissait tardivement que le théâtre devait être, avant tout, un jeu et «divertir» le public. Il ne faut pas attribuer à ce mot une signification péjorative mais, au contraire, l’entendre comme la recherche d’un plaisir partagé entre acteurs et spectateurs. Et Nicolas Kolyada insiste souvent sur la réception des enfants comme modèle d’intégrité: celui d’un retour à un état de grâce que nous perdons au fil du temps,  à cause des aliénations sociales…

 Gérard Conio

Le spectacle s’est joué du 5 au 7 mai au Festival Passages à Metz

 

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La Tsigane de Lord Stanley, conte insurgé de la route et du voyage

La Tsigane de Lord Stanley, conte insurgé de la route et du voyage, texte et mise en scène de Christiane Pellicane

 Créée en 2013 par la compagnie Tamérantong après trois ans de laboratoires artistiques, cette comédie musicale a déjà connu une trentaine de représentations et témoigne avec indignation de la violence croissante subie par les Tsiganes.

Un matin, des Roms  s’installent sur le domaine de Lord Stanley, le châtelain du coin. Gendarmes et habitants sont déjà prêts pour une intervention musclée. Mais Lord Stanley, en digne gentleman, leur offre courtoisement l’hospitalité. Mais pas de hasard dans cette histoire: il y a peut-être eu aussi le regard envoûtant d’Anatillia, une jeune tsigane… Pour dire cette étonnante histoire d’amour entre celle qui sera rejetée par sa tribu et ce généreux châtelain,  il y a Joseph Kamp (le Dindon migrant), Stéphanie Giner (une Mariée chagallienne) et vingt-deux «gadjitos» de sept à quatorze ans, habitants de La Plaine Saint-Denis qui dansent très bien mais chantent un peu trop fort!

Il y a donc ici un dindon géant attelé à un bateau, une grand-mère en caddie, des poussettes déglinguées, mais aussi et surtout les virtuoses marseillais Aurélien Desclozeaux, Lola Rouge et Laetitia Beauvais qui dansent sur une bande-son signée Madame Miniature et regroupant un éventail des musiques tsiganes de Tony Gatlif et Goran Gregovic. 

Le spectacle dégage une  belle énergie. Avec une belle volonté de vivre ensemble, ce qui n’était pas un luxe avant la présidentielle mouvementée que nous avons connue, la compagnie Tamèrantong rend ici un bel hommage aux Roms, aux migrants, comme à tous les exclus de notre monde. Une invitation au respect et à la liberté mais aussi à la jeunesse.

 Cet étonnant spectacle a été très applaudi par le public.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 6 mai à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème.T.: 01 47 00 25 20.
diffusion@tameratong.org.

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Les Chantiers d’Europe

chantiers_d-europeLes Chantiers d’Europe au Théâtre de la Ville/Espace Cardin :

 Cette huitième édition des Chantiers d’Europe (Royaume-Uni, Pays-Bas, Portugal, Grèce, etc.) commence avec une rétrospective à travers de grandes affiches collées sur les murs du théâtre : pour commémorer la Révolution des Œillets qui, en avril 1974, au Portugal et grâce à l’armée mit fin à la plus longue dictature en Europe. « Quarante ans après, a dit Emmanuel Demarcy-Motta, directeur du Théâtre de la Ville, Il faut en rappeler les valeurs : liberté, démocratie, solidarité et justice sociale et continuer à les défendre. Cette soirée est dédiée à Mário Soares, en hommage à celui qui  fut l’un des principaux artisans de l’avènement de la démocratie puis de l’intégration de son pays dans l’Europe. »

L’installation de ces affiches de la période révolutionnaire, a été réalisée par le musée Aljube-Résistance et Liberté à Lisbonne; il y a aussi des documentaires, et surtout une série de très belle photos d’actualité, suspendues dans un des halls de l’Espace Cardin. Et on a eu droit à un petit concert du Portuguais Tiago Pereira,  avec son traditionnel tambour. 

 Dans le jardin, un dôme miniature blanc rappelle avec des films et des documents, les activités artistiques dans  grand dôme géodésique que le Good Chance Theatre britannique installa en 2015, dans la « Jungle » de Calais, A l’initiative de deux dramaturges, Joe Murphy et Joe Robertson, les réfugiés, immigrants  et des artistes venus de toute l’Europe participèrent à  cette aventure : kung-fu, peinture, ombres chinoises, théâtre, chants et récitals de poèmes, sculpture, projection de films, danse, acrobatie…

©Sofie Knijff

©Sofie Knijff

Enfin eut lieu la première en France de Tanizaki, dans le cadre du cycle Amsterdam Express, par la compagnie De Warme Winkel, conception et interprétation Vincent Rietveld, Mara van Vlijmen, Ward Weemhoff, mise en scène finale de  Jetse Batelaan,  Makiko Goto (en néerlandais, sur-titré en français)

De Warme Winkel, ce collectif néerlandais,  a inventé, dit-il, un nouveau genre: «la pièce-oeuvre»  qui parle du travail, de la vie et l’esprit d’un artiste en relation avec notre époque. Il a déjà monté cinq spectacles consacrés à des artistes autrichiens,Thomas Bernhard, Rainer Maria Rilke), Alma Mahler, Stefan Sweig, et Oskar Kokoshka.
Ici, le spectacle met à l’honneur le grand romancier et essayiste japonais Junichiro Tanizaki (1886-1965), avec son livre bien connu, Éloge de l’ombre, une méditation sur l’esthétique orientale : « Quelle peut être l’origine d’une différence si radicale dans les goûts ? Tout bien pensé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable”.
Tanizaki s’inspire aussi de La Clef, un très beau roman érotique de l’écrivain japonais. Avec la préoccupation  de construire un spectacle autonome, souvent proche de la performance donc très pictural.

Cela commence de façon assez drôle : un jeune acteur aux grands cheveux blonds surgit, affolé, dans l’escalier qui mène à la salle et demande au public d’aller prendre un café parce que rien n’est prêt. Il y a, dit-il, malentendu car «aux Pays-Bas les spectacles commencent à 21h » mais il  laisse les spectateurs entrer en leur donnant quelques bouteilles d’eau et des gâteaux pour patienter. C’est gros, mais cela marche! Il confie à une jeune femme que leur TGV a déraillé, d’où un retard encore plus important que d’habitude… Bien vu!
Effectivement, il ne se passe pas grand-chose sur le plateau que l’enlèvement par les trois acteurs en jeans, de tout un fatras de livres, cageots en plastique, et matériels électroniques. Et la scène devient alors aussi vide et rigoureuse que celle d’un nô, juste fermée dans le fond par un rideau de papier kraft.

A l’avant-scène, une jeune femme japonaise vient alors se placer dos au public devant un koto, remarquable instrument à cordes pincées, longue cithare horizontale d’environ 1,80m de long à treize cordes. Connu dès le VIIème siècle, il produit un son proche de celui d’une harpe et est utilisé dans le kabuki et le bunraku. Makito Goto en jouera pour notre plus grand plaisir,  une bonne partie du spectacle…

Une fois la scène vidée, les trois complices marchant doucement un peu comme dans le nô, reviennent avec des costumes japonais traditionnels noirs et vont se livrer à un tricotage des textes de Tanizaki qu’ils vont lire debout. Avec un accompagnement gestuel qui se voudrait érotique: l’actrice va se retrouver nue à plusieurs reprises. Et Makito Goto viendra à la fin livrer ses confidences ( avec une voix en français) sur les acteurs hollandais: “On a du mal à savoir s‘ils jouent ou pas”.

L’ensemble est bien géré mais, passées les vingt premières minutes, on voit mal l’intérêt de ce concept de “pièce-œuvre” qui fait vite pschitt comme dirait Jacques Chirac, grand connaisseur de la culture japonaise.“Audacieux” dit la note d’intention. Avec des images souvent assez réussies mais assez ennuyeux, oui… enfin cela donne une occasion de retrouver ce merveilleux écrivain que fut Tanizaki.

On peut espérer que les autres spectacles de ces Chantiers d’Europe seront plus innovants… A noter, entre autres, une performance, le 12 mai: The Money par le Studio Kaleider basé à Exeter au sud de l’Angleterre, un spectacle pour enfants Au-delà de la forêt, le monde par  les Portuguais Miguel Fragata et Inès Barahona, Farmakoni, une lecture-performance par la compagnie grecque d’Anestis Azas…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris VIIIème,jusqu’au 24 mai. T: 01 48 87 54 42.
Programme complet des Chantiers d’Europe:  www.theatredelaville-paris.com

 

 

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