Penthésilée, d’après Heinrich von Kleist, mise en scène de Sylvain Maurice

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Penthésilée, d’après Heinrich von Kleist, traduction de Ruth Ortmann et Éloi Recoing, mise en scène de Sylvain Maurice

La jeune reine de Amazones porte le poids d’une nation massacrée et d’une tradition de fer. Fini, plus d’hommes.  Si les femmes veulent perpétuer leur communauté,  elles devront aller chercher sur le champ de bataille le guerrier qui incarne pour elle le dieu Mars fécondateur et devront le vaincre. Penthésilée entraîne sa troupe dans la guerre de Troie, mais seulement pour trouver celui qui lui est destiné, l’unique Achille. Lui, subjugué, feint de tomber à ses pieds. Insupportable fraude : Penthésilée, folle de rage devant cette tromperie qui détruit sa victoire en même temps que son amour, se déchaîne et dévore celui qui lui était promis.

Cela ressemble à une histoire très lointaine et très barbare, et pourtant… La pièce renvoie avec force à la question de l’identité que forge pour chacun le poids de l’histoire. Penthésilée  mourra en rejetant les lois si dures, si draconiennes de la lignée de femmes dont elle est née et dont, responsable, elle porte la couronne. Question urgente aujourd’hui où l’on assiste à une revendication de groupes resserrés autour de leur identité, au détriment de la liberté individuelle et très clairement, de la liberté d’expression.

L’aujourd’hui de la tragédie, Sylvain Maurice l’a cherché dans une forme d’oratorio dont il a confié le texte à Agnès Sourdillon qui passe du récit, au jeu, dans le rôle d’un rhapsode au charme puissant. Il a réuni autour d’elle un chœur, iquatre musiciennes et deux musiciens, différents les uns des autres : Janice in the Noise vient du jazz, Mathilde Rossignol, du chant lyrique, Ophélie Joh, de la danse et de la comédie musicale, Julieta, du beatbox comme Paul Vignes, multi-instrumentiste et polyglotte des formes musicales, le tout sous la rythmique du bassiste et compositeur Dayan Korolik. Cela nous vaut une interprétation ultramoderne de la tragédie, à la fois sensible et cérébrale, toutes ces disciplines musicales étant tenues ensemble avec une rigueur de puriste et une force créative unique.

Le revers de cette rigueur ? Le spectacle laisse aux mots seuls ce moment trouble qui est au cœur de la dramaturgie de Kleist.  Dans ses autres pièces, le prince de Hombourg s’égare dans une crise de somnambulisme où il se voit couronné avant la bataille et où le réel –le gant de sa fiancée- vient s’imprimer dans le rêve. Et la petite Catherine de Heilbronn et le comte von Strahl se sont–ils connus dans un autre espace-temps ? Le moment de ravissement de Penthésilée, dévorée par une absence meurtrière, manque à la représentation. C’est le défaut des qualités de ce spectacle…

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines- Centre Dramatique National.


Archives pour la catégorie critique

Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

Crédit photo : Ariane Catton

Crédit photo : Ariane Catton

Normalito, texte et mise en scène de Pauline Sales. (à partir de neuf ans)

 

La comédienne, metteuse en scène et autrice d’une quinzaine de pièces à codirigé pendant dix ans, Le Préau, Centre Dramatique National de Normandie à Vire ( Calvados)  avec Vincent  Garanger. Ils poursuivent leur démarche artistique avec la compagnie A L’Envi, prônant une écriture et une mise en scène qui révèlent une humanité toute de complexités et de contradictions. Ce texte répond à une commande de spectacle pour la jeunesse que leur a faite Fabrice Melquiot directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève. A l’heure où les super-pouvoirs dessineraient une norme « giga » à atteindre, comment rendre la normalité désirable, celle d’une vie honnête et en accord avec soi – sans qu’elle passe pour moyenne, terne et sans ambition ?

 Mais ce concept de normal (famille, pays, coutumes, mœurs et époque) varie selon chacun et oscille donc entre le normatif ou le prescriptif. Il n’est pas non plus la moyenne et ne peut définir la normalité. En même temps ou peu à peu, elle a fini par devenir un épouvantail : trop de banalité, trop de « médiocrité  et une modération  signifiant le plus souvent l’insuffisance. Mais aujourd’hui enfin, la société fait respecter la différence. Et, par ailleurs, peut-on être par ailleurs non-singulier ?  En classe, Luca, élève moyen en tout, a l’impression d’être oublié… Et quand la maîtresse demande à sa classe de CM2 d’inventer un super-héros, Lucas dessine Normalito « qui rend tout le monde normal» car tous ont une singularité,  mais lui-même affirme ne prétendre à aucune distinction. 

Il fait le récit de son aventure initiatique, à la fois scolaire, citoyenne et sociale :

« Alors ça ne se voit pas à l’œil nu, mais ils sont zèbres quoi à l’intérieur. Comme si on était tous des chevaux avec nos robes de couleur banale, et puis au milieu de nous il y aurait un zèbre et grâce à ses rayures on saurait immédiatement qu’il est différent… » Diverse est l’humanité enfantine scolarisée, comme celle entre  enfants à hauts potentiels (HP) ou celle aux troubles du dys- (les handicapés), ou encore ceux qui viennent d’autres pays et d’autres cultures. Iris, une fillette plutôt surdouée dans sa lecture du monde qu’elle ne cesse de découvrir avec acuité, aspire à la normalité et devient l’amie de Normalito.

L’un et l’autre découvrent la famille respective de chacun, dans un chassé-croisé leur ouvrant des perspectives heureuses. Chacun de son côté, trouve étrangement que les parents de l’autre correspondraient mieux à leurs aspirations. Iris ne supporte ni les frites, hamburgers et pizzas : le quotidien des repas familiaux. Et Luca, lui, n’en peut plus d’une nourriture bio, triste et peu festive. Sa mère -tendance bobo et design- se plaint et redoute que son fil normal ne soit « con ». Mais le père d’Iris voit en elle une future Présidente de la République.

Au fil de leur émancipation, les enfants rencontrent Lina, la dame des toilettes de la gare, née homme dans un corps inadéquat ou faux, dont elle s’est échappée. Le pouvoir dérangeant de l’anormalité , inquiétante étrangeté, s’avère finalement plus séduisant que repoussant, et les gens différents sont semblables dans leur être au monde.

Scénographie de Damien Caille-Perret ludique  au possible, avec un intérieur un peu vide, si ce n’est des accessoires révélateurs de chacun des enfants, un siège design haut et cassé, marqué de  zébrures évoquant de façon métaphorique Lina, toujours sur la brèche… mentalement. Le fauteuil de Luca se révèle des plus confortables et dépliable pour qu’on s’y étende. A jardin et à cour, trois portes battantes s’ouvrent et se ferment, sur des passages privés, hors champ, des parents de Lucas ou bien de ceux d’Iris.

Cette installation judicieuse correspond, lors de la fugue nocturne des enfants, à l’espace, au sous-sol d’un gare, des toilettes que gère Lina.  C’est la tenancière d’une petite voiture à bras colorée et joliment peinte de marchande ambulante des quatre saisons  avec des rouleaux de papier placés en cœur et des figurines seyantes : hommes, femmes et trans. Les toilettes aideront  Lina et Iris à se comprendre quand elle se sentira malade ; ce sera pour elle comme pour Luca confiant dans ses amies un refuge intime et un lieu de révélations… Antoine Courvoisier dans le rôle du garçon  a un regard personnel sur le monde mais aussi l’esprit ouvert, curieux et réceptif. Grand, maladroit parfois, il reste tenace, revendiquant sa juvénile maturité. Pauline Belle en Iris patiente et calme, trouve une solution à tous les problèmes et ne désarme pas devant les attaques intempestives de son camarade fougueux qu’elle aime silencieusement d’un amour sincère et dont elle lui fera l’aveu libérateur. Les différences peuvent s’additionner pour se mutualiser, l’hypothèse est résolue. Anthony Poupard est aussi à l’aise en Lina, féminine jusqu’au bout de ses gestes de la main, que son propre frère, beau macho et sûr de lui.

Une récréation festive à la saveur de bonbon saveur acidulé sur la différence quelle qu’elle soit et Fabrice a un regard vif et positif quand il s’agit de la compréhension des plus jeunes.

 

Véronique Hotte

 

Spectacle vu le 12 mars au Carreau du Temple, 2 rue Perrée,  Paris (IIIème)

Le Théâtre de la Ville, aux Plateaux Sauvages Paris (XX ème) du 13 au 15 mars…

Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 

Candide de Voltaire, mise en scène d’Arnaud Meunier, collaboration artistique d’Elsa Imbert, version scénique et dramaturgie de Parelle Gervasoni.

Candide de Voltaire, mise en scène d’Arnaud Meunier, collaboration artistique d’Elsa Imbert, version scénique et dramaturgie de Parelle Gervasoni.

 

©Sonia Barcet

©Sonia Barcet

 Le héros endosse le costume du voyageur-philosophe. Méthodiquement, à l’allemande, il épuise le catalogue des misères humaines, écrit René Pomeau qui retrouve dans ce conte philosophique (1759)  pour grands enfants, les Confessions de Jean-Jacques Rousseau…

 Une revue plutôt navrante de nos misères où l’émotion tourne à l’ironie amère, et un chef-d’œuvre d’une absolue nécessité, à l’écriture brillante et juste. Guerres en Bulgarie, tremblement de terre à Lisbonne, naufrage, condamnation par l’Inquisition, autant d’invites que nous fait Voltaire à interroger la place des femmes, le colonialisme, la religion, la guerre, l’origine du mal et la recherche du bonheur. Une comédie amère sur les puissants, la bêtise humaine et l’égoïsme avec une critique d’avant-garde de l’esclavagisme et les formes d’oppression. 

Comme l’auteur, Candide avait cru, «naïvement », que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais le naïf a dû bientôt déchanter  et se rendre à l’évidence des faits. Et cette sagesse bien terre à terre se contente de peu : «Mlle Cunégonde est devenue bien laide et Mme Denis bien grosse, on se chicane ferme à Constantinople, comme à Genève ou à Paris, mais c’est une bien belle chose que de cultiver son jardin ».

Réclamant la liberté pour les esprits, Voltaire milite pour qu’on permette à chacun d’adorer ou de ne pas adorer Dieu, à sa manière et rêve d’une humanité réconciliée. Une générosité utopique qui tend vers une religion naturelle de la vie.  Des questions éloquentes encore aujourd’hui à l’aune d’une actualité déconcertante. L’esprit libre et sarcastique  de l’écrivain a pénétré tous les esprits, rendant intolérables superstitions et abus du clergé. La tolérance religieuse est une conquête définitive et Voltaire a vulgarisé un esprit critique « qui ne s’en laisse pas conter ». Le même esprit incisif a inspiré Arnaud Meunier, avec un théâtre-récit qui met en valeur les éclats éblouissants de l’acteur-conteur dont les rôles vont d’un jusqu’à plusieurs personnages, animant l’histoire avec jubilation. Cette œuvre initiatique ne vise pas  pas uniquement l’ « élite » intellectuelle mais aussi le « grand public ». Et son ton irrévérencieux en fait un matériau privilégié pour le théâtre. Le metteur en scène reste attentif à la situation du jeune héros dans un contexte de guerres et d’atrocités commises aux quatre coins du monde : massacres, autodafés… depuis la Westphalie, la Bulgarie, la Hollande, Paraguay, jusqu’à Bordeaux, Lisbonne, Cadix, Surinam, Venise, Constantinople…

 Ce Candide est un projet de la  troupe de la Comédie de Saint-Etienne qu’Arnaud Meunier dirige depuis 2011, un chant joyeux et salutaire qui nous invite à cultiver notre jardin, au moment où l’injonction du « vivre ensemble » va des prétendues élites vers les déclassés ». Mais c’est aussi une aventure épique et musicale, grâce aux musiciens sur le plateau : Matthieu Desbordes, à la batterie et Matthieu Naulleau, au piano. Et cet univers scénique inspiré des illustrations impertinentes et malicieuses de Candide par Joann Sfar dans sa Petite bibliothèque philosophique.

Tout, ici, est dans l’axe :  scénographie somptueuse, lumières subtiles d’Aurélien Guettard, costumes à la belle griffe d’Anne Autran, perruques de Cécile Kretschmar, fresques colorées et éloquentes de la vidéo de Pierre Nouvel, avec un ciel où des fumées s’échappent dans un faux firmament, tempête majestueuse d’une catastrophe naturelle avec des vagues violentes: le spectateur se croit sur un bateau.

 Notre regard  plonge sur ce plateau d’une de blancheur immaculée où officient les musiciens et  nous assistons à la lecture vivante d’un beau livre d’images. Avec des soldats aux uniformes d’époque, le Grand Inquisiteur, le Juif commerçant et négociant, l’Imam, des figures non épargnées, si ce n’est le derviche qui apparaît en vidéo (Emmanuel Vérité) et un sage paysan turc…

Les acteurs s’amusent manifestement au cours de cette épopée fascinante et acidulée : Tamara Al Saadi est une Cunégonde facétieuse et pleine d’élan. Romain Fauroux, issu de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, incarne un Candide vif mais innocent qui veut comprendre le monde et  s’en remettre toujours à Plangloss son philosophe de prédilection (Philippe Durand). Cécile Bournay dessine un personnage comique des plus attachants, enthousiaste et ludique : une vieille chanteuse et accordéoniste déclamant ses vérités… malgré les épreuves. Jacques l’Anabaptiste (Gabriel F. ) et le bon Martin (Sylvain Piveteau) accompagnent et réconfortent le pauvre Candide dans sa traversée du monde et dans les épreuves douloureuses qu’il doit subir.  Un spectacle esthétisant et rieur, placé du côté de la raison et de la dignité humaine…

 

 Véronique Hotte

 Spectacle vu au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) le 6 mars.

Les Scènes du Jura-Scène Nationale, les 11 et 12 mars. Comédie de Colmar, Centre Dramatique National d’Alsace, du 18 au 20 mars. Théâtre du Gymnase, Marseille (Bouches-du-Rhône) , du 24 au 26 mars.

Théâtre du Beauvaisis-Scène Nationale, les 1er et 2 avril. Théâtre de Villefranche, Scène conventionnée, les 8 et 9 avril. Théâtre de Montbéliard-Scène Nationale, le 16 avril. Théâtre de la Ville, du 21 avril au 7 mai.

Ils n’ont rien vu, chorégraphie de Thomas Lebrun

Ils n'ont rien vu_07 © Frédéric Lovino

©Frederic Lovino

Ils n’ont rien vu, chorégraphie de Thomas Lebrun

Un beau titre pour cette pièce qui essaye de parler de l’impensable: le 6 août 1945, trois mois après la capitulation de l’Allemagne, une bombe atomique américaine anéantissait Hiroshima! Soixante-dix mille morts et autant par la suite, à cause des irradiations.  Le XX ème siècle entrait dans l’ère nucléaire !

Cette immense tragédie a inspiré à Alain Resnais Hiroshima mon amour (1959), un film, scénario de Marguerite Duras, dont nous entendrons quelques extraits. Puis les huit danseurs, au micro, égrènent sobrement des témoignages de victimes, accompagnés d’une bande-son où résonnent des percussions traditionnelles japonaises. Pour s’imprégner de la mémoire collective de cet événement, Thomas Lebrun et son équipe sont allés à Hiroshima, à la rencontre des survivants de la bombe atomique, les « hibakushas ». «Ce voyage a complétement transformé notre vision des choses, dit-il. Il a nourri notre imaginaire et notre savoir, de réalités et de témoignages et nous a permis d’avancer dans ce projet, avec d’autres regards et d’autres mots : ceux des  anciens qui ont vu et raconté, et que nous avons vus et écoutés … »

Rieko Koga a conçu un « baro », une pièce de tissu de huit mètres sur dix, constitué d’étoffes anciennes et contemporaines, en provenance d’Hiroshima  et d’autres villes japonaises. Ce matériau-mémoire à l’esthétique délicate va prendre différentes formes sur le plateau. Et Jeanne Guellaff a conçu les beaux costumes de cette pièce de quatre-vingt minutes qui débute par une touchante séance collective d’origamis. Un hommage à Sadako Sasaki, une petite fille de douze ans, victime du bombardement qui s’était promis, en vain malheureusement, de confectionner mille grues de papier pour survivre. Les gestes précis font référence à différents styles, de la danse traditionnelle japonaise, à Pina Bausch.

Nous nous souviendrons longtemps du moment évoquant la chute de la bombe nucléaire annoncée par la voix du pilote américain aux commandes de l’avion ce jour-là. Comme une sorte de nuée ardente, les éclairages de François Michel, exceptionnels, figent au sol les corps meurtris des artistes. C’est beau quand la danse fait sens !

Jean Couturier

Le spectacle a été présenté du 5 au 11 mars, à Chaillot-Théâtre National de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

Melle Julie-meurtre d’âme, de Moni Grego,d’après August Strindberg,mise en scène de Roxane Borgna

julie


 photo : Sylvie Veyunes

Melle Julie-meurtre d’âme, texte de Moni Grego, d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène de Roxane Borgna

 

 Le grand auteur suédois est emblématique du théâtre naturaliste. Ce qui prend un sens très profond, quand on inclut ses propres glissades vers la folie, avec ses mémoires Fils de la servante. Il connaît bien les différences sociales et la lutte des classes et comment elles forgent ou minent les âmes. Sa Julie est certes la fille de Monsieur le Comte mais aussi d’une mère  artiste, donc « déclassée ». La situation qu’elle va affronter, est donc plus dangereuse pour elle, et pas moins scandaleuse. Pendant la très païenne nuit de la Saint-Jean, Julie séduit Jean, le valet de Monsieur le Comte.

Double perte, comme patronne et comme femme. Une fois qu’un homme «qui n‘est qu’un homme», autrement dit, un être aux courtes pulsions. Quand il l’a “eue“, elle perd de sa valeur, à moins de faire une bonne caissière d’hôtel, d’oublier ses origines pour n’être plus qu’une réclame à jamais déclassée. Mais Julie et Jean le savent bien: cette apothéose amoureuse et bourgeoise ne fonctionnera pas : elle, la“fin de race“, ne sait rien faire et lui, le valet, trop occupé par son travail, n’a pas de temps pour l’amour.

August Strindberg avait placé en observatrice, en mètre-étalon de la vie sociale, le personnage de Christine la cuisinière, raisonnablement fiancée à son camarade de travail. Elle marche sans illusions sur le droit chemin d’une vie qui s’améliorera sans doute quand elle quittera le statut de domestique pour monter, avec Jean, vers celui de commerçants. Le tout, avec le soutien d’une morale qui la place au-dessus de cette dévergondée de  jeune Comtesse…

Moni Grego et Roxane Borgna n’ont pas voulu de cette version, même si elles ont repris le sous-titre d’origine: Meurtre d’âme. Elles ont éliminé Christine et le poids de situations qu’elle porte, pour garder  la seule tragédie de Julie. La lutte des classes se concentrant alors sur une «danse de mort» entre la fille du comte et le valet. L’auteure et la metteuse en scène adorent la pièce et le personnage de Julie, au point de les dévorer passionnément, de les vampiriser pour aller chercher très loin son âme dans son corps.

Roxane Borgna a poussé le bouchon encore plus loin, en déconstruisant la pièce de Moni Grego qui, elle-même a déconstruit la pièce de Strindberg. Restent Julie et Jean, joués et dansés (chorégraphie de Mitia Fédotenko) par Roxane Borgna et Jacques Descordes. Corps et âmes? Le corps est l’âme, tourmentée par de belles et troublantes images de Marie Rameau passant à l’écran -décor et unique miroir que traverse Julie- à la vitesse de la réminiscence et de l’inconscient, appuyée par un travail sonore précis et tendu.

Au fil du jeu, la caméra de Laurent Rojol prend le dessus, s’attache de très près au visage de la comédienne. Inconvénient : un procédé devenu banal et qui a le tort d’éloigner notre regard, du jeu des corps –pourtant magistral-, au profit du seul visage. L’âme, le spectacle nous l’a dit jusque là, ne loge pas que dans les yeux… On peut être respectueux des textes : au-delà, au-dessus du respect, il y a cet amour fou de ces deux femmes pour une pièce qu’elles éclatent, mettent en pièce, émiettent et, encore une fois, dévorent –et à qui elles se donnent- jusqu’à l’épuisement. Et ce don n’a pas de prix.

Christine Friedel

Spectacle vu au Théâtre de la Girandole, 4 rue Edouard Vaillant, Montreuil (Seine-Saint-Denis).
Tournée en cours d’élaboration. nuit@yahoo.fr 

 
Suis-je encore vivante, texte de Grisélidis Réal, mis en scène de Roxane Borgna, à La Scierie, festival d’Avignon 2020.

A nos lecteurs

A nos lecteurs

Comme nous l’avions pressenti, à mesure que le coronavirus progressait en France, la menace de fermeture était bien là, et les réservations pour les salles de spectacles, tout genre et tous endroits confondus, diminuaient sérieusement. La solution: éviter d’atteindre le seuil des mille places pour les musées et les théâtres récemment prise par le gouvernement avait vite semblé bancale! Hier, à Paris, le grand Théâtre de l’Odéon avec La Ménagerie de verre de Tennessee Williams comme la Comédie-Française affichaient, heureusement, presque complet. Comme le Grand théâtre de l’Opéra de Bordeaux  mais il est obligé d’annuler la dernière représentation de Roméo et Juliette, les concerts, etc.

Mais depuis ce vendredi, radical changement de cap: toutes les écoles et les salles de plus de cent personnes, les grandes comme les moins grandes comme la Maison de la Poésie, sont fermées sur ordre du gouvernement à partir de ce soir, à Paris comme en banlieue et en province. Les petit théâtres parisiens semblent épargnés et celui de Belleville restera ouvert…Le Théâtre de Calanques à Marseille ne renonce pas à sa programmation mais prévient: « Nous réduisons la jauge à cent personnes, mettons à disposition du savon hydroalcoolique et désinfectons l’ensemble du théâtre avec un soin attentif. »

Mais où est ce fameux seuil? Est-on vraiment moins exposé aux risques de contamination dans une salle de cent personnes? Choisir de mettre un quota de jauge à ce chiffre dans les grandes salles? Bien compliqué et sans aucun doute pas très joyeux pour les artistes! Qu’il faudrait aussi inclure dans ce quota comme les techniciens, le personnel de salle et d’accueil. Bref, il n’y a guère, dans la pratique quotidienne, de solution vraiment efficace. Et il faudra encore que spectateurs et artistes puissent facilement se rendre dans les théâtres, puisque la semaine prochaine, la fréquence des transports en commun à Paris et dans la région sera limitée.

Et les annulations continuent à s’empiler partout en France… avec leurs effroyables conséquences économiques, surtout pour les acteurs et les techniciens, pour la plupart intermittents du spectacle. Le ZEF à Marseille a fait le choix « d’essayer de reporter à la saison prochaine -et non d’annuler dans la mesure du possible- l’ensemble de ces propositions. Quoi qu’il en coûte, nous mettrons tout en œuvre pour accueillir ces spectacles et honorer ainsi les contrats qui nous lient avec les compagnies et les intermittents. » Mais les reports de date sont souvent difficiles à mettre au point dans les programmations de la saison  suivante. Chaque établissement culturel gère au moins mal cette situation exceptionnelle qu’on ne prévoyait pas il y a seulement quelque mois.

La solution choisie pour les prochaine semaines par José-Manuel Gonçalvès, le directeur de cet immense espace très innovant qu’est le Cent Quatre à Paris: sauver ce qui peut l’être et les espaces habituellement librement ouverts ne seront pas accessibles, la Maison des petits et Emmaüs seront fermés comme le marché bio et les pratiques zen. Le Festival de la jeune photographie européenne CIRCULATION(S) et certaines propositions de Séquence Danse Paris seront maintenus mais dans la limite de cent personnes. Même limite pour les restaurants Le Grand central et Le Café caché, la boutique B’zz,  et le Cinq. »

Quant à nous, nous ferons de notre mieux pour continuer à vous rendre compte de l’actualité théâtrale restante et pour vous tenir informé pendant la période où  restera  en place cette interdiction. Merci de votre compréhension et de votre fidélité : la fréquentation de notre site, elle, ne fléchit pas: au moins, une toute petite mais bonne nouvelle…

Philippe du Vignal et l’équipe du Théâtre du Blog 

Anne-Marie la Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

Anne-Marie la Beauté, texte et mise en scène de Yasmina Reza

 

photo : Simon Gosselin.

photo : Simon Gosselin.

Bien consciente, Anne-Marie Mille sait qu’elle n’a jamais eu un physique  de cinéma. La consécration dont rêvent les acteurs est revenue à Giselle Fayolle, son amie proche des débuts. A sa mort, Anne-Marie évoque leur vie : l’enfance à Saint-Sourd dans le Nord, la chambre de la rue des Rondeaux… qui borde le cimetière du Père-Lachaise donc tout près du théâtre de la Colline où se joue la pièce, le théâtre de Clichy, les rôles qu’on leur a donnés: gloire et banalité à la fois.

La manière de faire le récit de cette expérience existentielle ressemble, dans son ressassement à celle de Thomas Bernhard évoquant la vie de théâtre… Et l’univers que décrit l’auteure, identifie une France d’en bas et témoigne de ces «vies minuscules»,  dont parle si bien Pierre Michon. Le théâtre de Saint-Sourd et sa troupe: la retraitée se fait un plaisir d’en nommer chaque comédien et le directeur, en égrainant distinctement les prénoms et noms, gravés à jamais dans sa mémoire.

Ce monologue raconte implicitement les chagrins et les joies du théâtre, la froideur des lumières, la scène sans mémoire, bref, une vie de grisaille mélancolique. Age, origines modestes, parcours de « petite » comédienne mais  Anne-Marie est lucide sur ses atouts et handicaps : « Toujours eu le spectre de la roue qui tourne/Tu commences petites gens et tu finis, petites gens. »

Emmanuel Clolus a conçu un espace aux jolis murs de couleur incertaine, avec, pour tout meuble, une méridienne sur laquelle l’ancienne actrice s’assied ou se repose, avec à ses côtés, un sac à main dont elle fouille le contenu chaotique. Sur les murs pourtant, surgissent inopinément des « êtres sans trait », des «figures d’incertitude », ombres esquissées, silhouettes croquées à la manière des Amoureux de Peynet, assises à un comptoir, recroquevillées ou bien debout et en mouvement, comme lancées dans leur marche urbaine, le long des rues du Paris à la fin du XIX ème siècle avec une énergie tourbillonnante.

Les personnages, en costume sombre et chapeau-melon, semblent s’animer, selon la progression savante du monologue d’Anne-Marie qui s’entretient avec elle-même, tout en s’adressant à un journaliste fictif pour de beaux entretiens imaginaires. Les: «vous savez »,  ponctués, s’adressent à Mademoiselle, Madame, Monsieur… Des personnages en vidéo apparaissent sur les murs, peints par l’artiste suédois Örjan Wilkström qui joue «de l’indécis, de l’harmonie et du chaos, du plaisir et de la souffrance ». Ses croquis de passants actifs exhalent les traces d’une existence silencieuse, toute en discrétion, menacée par la chute finale. Ce monde offert aux regards -condition modeste, pensées profondes et sensations fortes- sied admirablement à l’évocation intérieure d’Anne-Marie, un discours contrebalancé, par instants, par la musique de Laure Durupt d’après Bach et Brahms, une transcription pour la main gauche de La Chaconne en ré mineur.

André Marcon, acteur fidèle de Yasmina Reza- il a collaboré cinq fois avec elle depuis Une Pièce espagnole mise en scène par Luc Bondy, est Anne-Marie, avec toute l’humilité requise, la bonhomie et le sourire. Avec aussi toutes les possibilités de lecture et vers l’universalité de l’indifférence des genres. André Marcon joue, travesti, cette ancienne actrice -expérience et connaissance des épreuves- attentive à sa vie dont le fil se réduit. Significatifs: un discours indirect libre, l’importance relative des pensées et des soucis abordés et la confusion des niveaux de langue : « Au temps du Théâtre de Clichy, j’étais sa seule amie. Les autres étaient jalouses. Les hommes tournicotaient comme des mouches. Elle tombait amoureuse plusieurs fois par mois. A vingt-trois ans, elle était enceinte. Pendant deux jours, on s’est cassé la tête pour savoir quoi faire et puis elle a dit, allez hop ! Je le garde. Ça ne l’intéressait pas de connaître le père : « de toute façon il me fera chier. »

Le sentiment d’une fin prochaine, le constat d’une vie bien remplie, quoique mélancolique, le beau rôle de Clytemnestre à la longue chevelure mais… son partenaire qui jouait Agamemnon, exhalait l’oignon! Les emplois de confidente et les seconds rôles, la maternité : son fils lui rend visite sans jamais parler de lui ; un époux défunt… donc rassurant, la lecture dans les magazines des histoires de son amie Gisèle, toute en majesté, actrice confirmée et mère de famille. Anne-Marie vit seule, dans les souvenirs, autonome et responsable et elle n’espère rien qui ne soit sage et mesuré, préservant toutes les joies à la fois modestes et grandioses d’être sur une scène, même pour le plus petit acteur.

Eclairée sur le fait d’être au monde, elle saisit l’étoffe significative de la vie, heureuse d’avoir partagé un morceau d’Histoire et d’espace. Et nous recevons son expérience avec le sourire.

 Véronique Hotte

La Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème) (suspension actuelle des représentations pour cause de coranavirus) T. : 01 44 62 52 52.

 La pièce est éditée chez Flammarion.

SPRING, festival des nouvelles formes de cirque en Normandie

SPRING, festival des nouvelles formes de cirque en Normandie

Un événement annuel très suivi et populaire, coordonné par la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie/La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf avec soixante partenaires sur tout le territoire normand. Coréalisé par la Métropole Rouen-Normandie, c’est le premier festival international de cirque contemporain à l’échelle d’une région et sur cinq semaines. « Cette année, le cirque contemporain outrepasse désormais le cadre européen, voire strictement français, dit Yveline Rapeau, la directrice de la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie. Il a longtemps été son creuset. » (…) On commence cette première escale par l’Australie, un pays-continent avec Gravity and others Myths ou Casus Circus. »

Les spectacles de cirque vont ici à la rencontre d’autres disciplines : danse, théâtre, musique, arts plastiques… Avec cette année, entre autres, douze  créations de jeunes talents mais aussi d’artistes confirmés : le Cirque Plume, Stéphane Ricordel, Mathurin Bolze, Rachid Ouramdane, le Groupe acrobatique de Tanger… Chaque édition est aussi l’occasion de mettre en lumière des parcours artistiques, avec plusieurs spectacles d’un  artiste ou d’une compagnie et de mettre l’accent sur une tendance, un courant ou une thématique.

 La Fabrication, une proposition de Jean-Baptiste André et Anne Quentin

 Cela se passe à Cherbourg même, dans l’ancien et immense hôpital des armées René Le Bas au très beau parc.  Dans un studio de l’ex-Institut des métiers du cinéma de Normandie parrainée par le réalisateur Jean-Pierre Jeunet, un institut disparu en 2010 après quelques années pour des raisons financières… En 2008, le Campus des métiers de la culture et multimédias s’est installé dans cet ancien hôpital et, sur ce même site, se trouve aussi maintenant l’Ecole des arts et médias.

Présentations : Jean-Baptiste André, ancien élève au Centre National des Arts du Cirque de Châlon-en-Champagne a, comme spécialité, les équilibres sur les mains et le travail du clown. Mais il  a souvent collaboré avec des auteurs comme Fabrice Melquiot ou des chorégraphes ou metteurs en scène: Philippe Découflé, Rachid Ouramdane, Arnaud Meunier… Il y a trois ans, il a mis en place, avec la complicité d’Anne Quentin, critique de spectacles et particulièrement de cirque, une soirée-table ronde où chaque saison, est abordée, de façon à la fois théorique et pratique, une thématique circassienne.

839A12800Avec un, ou une invitée. En 2017 Julia Christ, philosophe et spécialiste de la théorie critique sur le thème de l’équilibre, trait d’union entre le cirque et la danse. L’an passé, c’était le tour du  circassien Mathurin Bolze sur le thème du collectif et de la communauté. Il avait mis en scène de façon remarquable le travail de fin de promotion en 2017 au Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne (voir Le Théâtre du Blog). Et en 2019, Jean-Baptiste André reçut Dimitri Jourde, auteur et interprète. Et cette année, Jani Nuutinen, artiste de cirque finlandais qui vit et travaille depuis longtemps en France, notamment avec Intumus Stimulus, un solo de mentalisme sous chapiteau.

 «L’enjeu est d’imaginer avec cette invité (e) une mise en pratique de l’exercice dit Jean-Baptiste André.  Chaque table ronde prend ainsi une tournure différente, dans une démarche  résolument artisanale et récréative. » Et cela doit se passer une heure chrono. Jean-Baptiste André et Anne Quentin parlent du minimalisme au
Eternels idiots

cirque. C’est intéressant, parfois un peu bavard et Jani Nuutinen évoque son expérience circassienne et se livre à un remarquable solo de jonglerie avec une fourche au long manche. Au bout de laquelle il fait longuement tourner un cercle de métal qu’il fera ensuite tomber. Jani Nuutinen restant au milieu  de ce cercle qui continuera de tourner avec bruit, jusqu’au silence total. Minimaliste et d’une rare beauté. Puis, il nous fera écouter une chanson de Ghosteenn, du dix-septième album du groupe australien Nick Cave and the Bad Seeds,  sorti  l’an  passé. Une belle chanson,  dit-il qui l’a bouleversé.
Puis Jean-Baptiste André demandera aux quelque trente spectateurs de le rejoindre sur le plateau pour une séance de relaxation avec étirements… Une conférence-performance très inégale, une longuette mais sympathique…

 
Temps Instables, installation vidéo de Fred Leterrier

Au Point du jour, Centre d’art et éditeur, deux installations vidéo. La première dans une grande salle, des canapés fatigués en cuir vert foncé ou en tissu imprimé, des tables basses sans doute achetés chez Emmaüs où sont placés d’anciens postes de télévision ventrus, ou plus petits et cubiques des années  soixante-dix.Lesquels offrent des images pas très nettes où un cow boy ou plutôt une parodie de cow-boy (Grégory Guilbert) essaye de s’emparer du câble où évolue une belle funambule (Océane Pelpel).

Puis, dans une seconde grande salle vierge de tout meuble, nous retrouvons la funambule dont on voit sur de grands écrans, des détails  comme ses pieds sur le fil quand elle avance. De belles images -obscènes au sens étymologique du terme- et qui contrastent avec celles de la première salle, sans doute volontairement un peu fatiguées comme les meubles. “Le spectateur, dit Fred Leterrrier, perd ses repères, passe du sourire à la crainte, s’attache à ces corps qui refusent d’avancer, au risque de tomber.”

Nous n’avons rien ressenti de tout cela ni bien compris le propos exact de cette exposition en deux volets mais restent les très belles images de la seconde salle, tout à fait en accord avec le thème cette année du festival Spring…

Eternels Idiots par la compagnie El Nucleo, mis en scène d’Edward Aleman et Sophie Colleu

839A0826 La suite et fin de cette journée à l’Espace culturel de La Hague, une belle salle avec un vaste plateau où sont installés quelques cloisons en grillage avec des costumes. Et une grande marelle en forme de marelle qui servira de terrain de jeu pour cinq acrobates exceptionnels: Edward Aleman, Alexandre Bellando, Célia Casagrande, Cristian Forero, Fanny Hugo, Jimmy Lozano

 “La tension qu’elle porte en elle, entre l’innocence de l’enfance et la lourdeur de la matière qui la constitue, incarne les contradictions que traversent les adolescents et devient ainsi le fil rouge du spectacle. » (…) A l’origine de ce projet, disent les metteurs en scène, il y a l’envie de parler de l’adolescence d’aujourd’hui. Initié en immersion dans des collèges, le processus de création d’Eternels Idiots a été conçu au contact direct des adolescents, de leurs cultures, de leurs peurs et de leurs quotidiens. Et puis, parce que chacun ne se voit vieillir qu’à travers le regard des plus jeunes, ce grand bain de jeunesse nous a renvoyé à nous, notre rapport au temps et ce qu’il a de plus universel. Ce jeu de miroir est-il éternel ? » Vous avez dit un poil prétentieux?

La dramaturgie, avec parfois un texte en voix off, est franchement bancale (bon, un des acrobates s’est blessé et est même présent sur scène mais cela n’a rien à voir) et le spectacle en souffre. Heureusement, les numéros d’acrobatie sont d’une rare beauté: portés  sur les mains, voire sur sur la tête, portés dynamiques où deux acrobates propulsent un voltigeur debout sur leurs mains, sauts et figures sur une sorte de brancard-trampoline, équilibre avec diverses figures et acrobaties en équilibre sur les mains, la tête ou la marelle en fer, etc..  Les cinq acrobates venus de Colombie il y a dix ans sont tous remarquables mais mention spéciale à la voltigeuse Célia Casagrande.
Les 13 et 14 mars, Théâtre de la Foudre, Petit-Quevilly. (Seine Maritime). Le 27 mars, L’Éclat, Pont-Audemer, (Eure). Le 12 mai, Quai des Arts, Argentan (Orne).

 Yokai Kemame, l’esprit des haricots poilus

conception et interpétation d’Hisashi Watanabe et Guillaume Martinet, mise en scène de Johan Swartsvager

 C’est un spectacle entre jonglage, acrobatie au sol et danse contemporaine. Une collaboration entre la compagnie française Defracto et une compagnie japonaise. Sur un carré de six mètres de côté, deux jongleurs et une fileuse/tricoteuse (on ne sait pas trop) assise dans un coin de ce carré. Au sol des boules et des mini-sculptures de coton blanc soigneusement rangées et dans chaque coin de petites boîtes de percussion en bois et fer mues électriquement à distance. Ici sont convoqués les yokai, ces esprits qui, dans la culture japonaise, peuvent habiter des choses, des êtres et des phénomènes… Des esprits malins, souvent espiègles, voire malfaisants mais parfois bienveillants, ils ont un comportement imprévisible qui peut porter chance ou malchance.

Minimalisme du plateau noir, grande élégance gestuelle, jonglage de tout premier ordre comme dans cette séquence où les deux acrobates se lancent des boules qu’ils rattrapent avec leur bouche. Comme ces biscuits que la jeune tricoteuse leur lance. Dans un paisible clair-obscur, il y a une belle interaction entre l’absolue maîtrise de leur corps par ces acrobates-jongleurs qui  se cordonnent parfaitement et ces objets intrigants, dont certains aux formes baroques, qui semblent leur obéir. Et malgré quelques longueurs,  cette singulière fascine la centaine de spectateurs sur les gradins en quadrifrontal, en particulier les enfants. Cette performance gestuelle accompagnée d’une musique de légères percussions   renouvelle l’art du jonglage.  Avec une mise en scène proche du minimalisme en arts plastiques et une gestuelle sans doute influencée par la philosophie de la soustraction d’Hideko Yamashita dans son livre DanShaRi.  Une preuve s’il en fallait une qu’une recherche comme celle-là peut aussi séduire un large public.

 Philippe du Vignal

 

L’intégralité des représentations du festival est, bien entendu et malheurusement annulée. La Brèche et le Cirque-Théâtre s’engagent à mettre tout en œuvre pour apporter leur soutien aux équipes artistiques qui devaient jouer pendant le festival avec leurs partenaires normands avec qui ils devaient accueillir les spectacles. T. : 02 35 52 93 93.

 

 

Ogre d’après le texte de Larry Tremblay, mise en scène de Dany Lefrançois

Ogre

©Patrick Simard

Ogre d’après le texte de Larry Tremblay, mise en scène de Dany Lefrançois

 Troisième opus du Théâtre de la Tortue Noire présenté à Paris, ce «monologue pour une marionnette égocentrique surdimensionnée» est bâti sur un solo  d’une trilogie consacré à la critique des médias. Son auteur écrivait, à sa création au Théâtre d’aujourd’hui à Montréal en 1998 : «Ogre trône sur un univers qu’il manipule avec sadisme, souriant et insatiable. Dévorant l’immense quantité de vide qui l’entoure, le recrachant en un épais nuage de mots, il se répand, se disloque, s’annule. Quoi de plus engraissant pour un ego qu’une caméra de télévision? »

Dany Lefrançois, directeur artistique de la compagnie québécoise, avait depuis longtemps, la pièce en tête et, relevant le défi d’adapter ce texte à la marionnette, a imaginé, pour représenter cet être gonflé de mots, une poupée géante créée par Mylène Leboeuf-Gagne. Les marionnettistes que nous avons vus, ces dernières semaines, s’emparer d’objets miniatures dans Le petit Cercle de craie et Kiwi ( voir Le Théâtre du blog ) changent radicalement d’échelle et semblent des Lilliputiens aux côtés de ce corps grotesque

A la fois manipulateurs et manipulés, ils sont d’une impressionnante précision, leurs gestes synchrones avec le  texte  pris en charge par un comédien. Hors-champ, mais à vue sur le plateau, celui-ci donne au personnage toutes les nuances jusqu’à reproduire son essoufflement, ses grognements. Homme-orchestre, il assure tous les bruitages : musique d’ambiance, clapotis d’un bain, absorption d’une bière…

 L’ogre se prépare à une émission de télévision, parle beaucoup et uniquement de lui : il écrase femme et enfants de son mépris et il  exerce un droit de cuissage sur sa fille ou sur une journaliste…Il « bouffe» littéralement tout le monde. Mais une fois sous le feu des projecteurs, il n’a finalement plus rien à dire… Plein de sa vanité, telle la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.

 Ce spectacle est un bel exploit, à la fois technique et théâtral et, par sa forme originale, pousse la fable à son paroxysme. Malgré quelques longueurs, le texte résonne singulièrement avec notre actualité. On pense à ces puissants qui défrayent aujourd’hui la chronique: patrons de presse, producteurs hollywoodiens, présidents milliardaires, ou chefs d’entreprise. Qui se croient tout permis du haut de leur majesté, boulimiques d’argent et/ou de pouvoir,  prêts à avaler, exploiter, violer … en toute impunité.

 Mireille Davidovici

 Du 10 au 15 mars Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (V ème) T. : 01 84 79 44 44.

 Ogre est publié par Lansman Éditeur.

Adieu Didier Bezace

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Adieu Didier Bezace

 

© Pascal Couillaud

© Pascal Couillaud

Le comédien et metteur en scène mort hier à soixante-quatorze ans. Il avait fondé le Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, disparu l’an passé (voir Le Théâtre du Blog). Il avait aussi solidement dirigé pendant quinze ans le théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

La création collective de l’Aquarium à laquelle il participa comme metteur en scène,  La jeune Lune tient la vieille lune toute la nuit dans ses bras en 1976, était un spectacle politique dont nous nous souvenons encore. Les acteurs avaient recueilli les témoignages d’ouvriers occupant leur lieu de travail  et cette forme théâtrale -nouvelle  à l’époque- connut un grand succès. Dans le même genre, il créa Pépé qu’il écrivit avec Jean-Louis Benoit, à partir d’entretiens faits dans un hospice.

Comédien, il joua beaucoup au théâtre dans ses créations et dans celles qu’il réalisa avec Jacques Nichet. Mais c’était aussi un acteur de cinéma et de télévision: il a joué dans une trentaine de films dont L.627Ça commence aujourd’hui de Bertrand Tavernier, La petite Voleuse de Claude Miller…  Et plus récemment dans L’Exercice du pouvoir de Pierre Schoeller.

Metteur en scène curieux et éclectique, il monta quelque quarante spectacles dans des genres et styles différents: classiques comme Les Fausses confidences de Marivaux,  L’Ecole des Femmes de Molière dans la Cour d’honneur au festival d’Avignon, avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi, La Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht. Ou encore avec Jacques Nichet, On déménage : Feu la mère de madame et Léonie est en avance de Georges Feydeau qu’il reprit ensuite de façon remarquable il y a deux ans au château de Grignan ( voir Le Théâtre du Blog) sous le titre: Le Diable s’en mêle... Mais il créa aussi des spectacles adaptés d’œuvres littéraires ou sociologiques modernes, comme cette étonnante adaptation de Ma Femme changée en renard de David Garnett, qui lui valut un  Molière de la meilleure mise en scène, Pereira prétend d’Antonio Tabucchi ou Le Jour et la nuit d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu.

Avec sa disparition, après celle de son complice le grand Jacques Nichet, c’est un des maillons du théâtre du théâtre contemporain et l’une des âmes de ceux qui ont fondé  un des théâtres de la Cartoucherie qui s’en vont aussi…

Philippe du Vignal

Les obsèques de Didier Bezace auront lieu au cimetière du Père Lachaise.

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