Peines d’amour perdues de William Shakespeare, mise en scène d’Hervé van der Meulen

Peines d’amour perdues de William Shakespeare, mise en scène d’Hervé Van der Meulen

Peines d'amour perdues(Love’s Labour’s Lost) sans doute une de ses premières comédies de l’immense  dramaturge, écrite vers 1595 quand il s’attaquait aussi à Roméo et Juliette et au Songe d’une nuit d’été. Ferdinand, le jeune Roi de Navarre et trois de ses compagnons, Biron, Longueville et du Maine, jurent de se consacrer à la philosophie et aux sciences et de n’avoir aucune aventure amoureuse… Et cela pendant plusieurs années. Bien entendu, leur projet ne tiendra pas longtemps la route (sinon, il n’y aurait pas de pièce!)
Arrive la magnifique Princesse de France venue négocier pour son père un traité concernant l’Aquitaine. Accompagné de ses trois amies, Rosaline, Maria et Catherine. Les jeunes gens vont évidemment en tomber très amoureux. Intrigues parallèles avec les amours des paysans  Jacquinette et Balourd, jeux de masques des huit jeunes gens… Et avec aussi une conclusion des plus amères et teintée d’une grande tristesse.

En effet, cette comédie, coup de génie comme le dit Jean-Michel Desprats, son traducteur, ne finit pas comme toutes celles de l’époque… Pas de happy end, comme on dit en français! Il y a  d’abord une représentation d’une petite parodie de tragédie jouée par Armado, Boyet et les gens du peuple (bel exemple de théâtre dans le théâtre comme dans Le Songe d’une nuit d’été. Mais un messager envoyé de France arrive et dit juste deux mots à la Princesse: «Votre père».  Elle a  vite compris. La farce est aussitôt interrompue, un voile de tristesse s’abat sur tous et la fête est bien finie. Il va falloir passer aux choses sérieuses et le deuil du père comme dans nombre de comédies de Shakespeare est ici comme un signal : fin du plaisir des joutes amoureuses et des insinuations érotiques. Aucun autre choix possible: l’avenir incertain frappe à la porte et tous ont le pressentiment que leur toute jeunesse a d’un coup disparu. On va donc être obligé de changer de braquet et les jeunes femmes vont mettre à l’épreuve leurs amoureux parjures. Elles sont très lucides quant à leur comportement presque enfantin et leur imposent d’aller vivre une année d’abstinence en solitaire ou s’occuper des agonisants. Après, elles verront… s’ils sont toujours aussi prêts à vivre avec elles. Autrement dit:  prière de ne plus confondre désir sexuel et véritable amour.  La boucle se referme et on en revient aux serments du début mais le contexte n’est plus le même! Entre temps, la mort s’est invitée sans prévenir et a bouleversé la donne…

Malgré tout, la pièce finira par deux couplets pleins d’humour d’une merveilleuse chanson sur la vie à la campagne. Au printemps, d’abord : Extraits: «Quand nichent tourterelle et corbeau Et qu’on blanchit jupon d’été, Le coucou raille les maris, Sur tous les arbres, il s’écrie : Cocu. « Mais aussi en hiver : «Quand Jeanneton cuit la potée, Quand bruyamment, le vent se lève Et que la toux noie les sermons, Quand en dormant, les oiseaux rêvent, Et rougit le nez de Marion, les pommes sifflent en cuisant, le hibou chante nuitamment : Tou-whit. »

Les dialogues sont aussi prétexte à Shakespeare pour faire des calembours érudits, jouer sur les mots et pasticher des formes poétiques. Toutes choses impossibles à rendre plus de quatre siècles après. D’où la nécessité de coupes, mais reste une belle fable sur la fin de l’apprentissage amoureux, avec l’élan vital de tous ces jeunes aristocrates aussi beaux qu’intelligents. Et pour lesquels l’auteur a une véritable tendresse, même si elle est parfois teintée de moquerie. Avec aussi un feu d’artifice textuel et une formidable galerie de personnages pittoresques comme Adriano de Armado, grand seigneur espagnol fantasque à la Don Quichotte, ridicule amoureux et sans le sou, Boyet un conseiller plus âgé de la Princesse, Puce le petit page d’Armado, Nathanael le curé, Courge le valet rusé qui sait aussi bien jouer sur les mots que ces princes. Il y a aussi Holopherne, le maître d’école, Butor le garde-champêtre, Jacquinette, une jeune paysanne charmante et aussi rusée que Courge. Ces gens du peuple semblent être pour Shakespeare un contrepoids à la préciosité et à la culture une peu artificielle de ces jeunes aristocrates qui semblent parfois empêtrés dans un langage affecté.

Oui, mais voilà, il y a une lourde distribution avec, au moins seize personnages et la pièce est loin d’être facile à appréhender. Jean-Pierre Vincent l’avait autrefois mise en scène avec les élèves de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg au festival d’Avignon mais nous n’avions pu en voir que le début pour cause de violent orage qui avait fusillé les réseaux électriques dans toute la ville. Andrezj Seweryn -c’était la première  réalisation du grand acteur polonais- l’avait aussi montée de façon tout à fait remarquable en 1992 avec ceux de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot et Valérie Benguigui, disparue il y a quelques années, y jouait une éblouissante Princesse de France. Puis Françoise Coupat à Grenoble, Jean-Claude Penchenat à Créteil s’y étaient aussi frottés,  comme Emmanuel Demarcy-Motta mais ses acteurs aguerris n’avaient pas vraiment l’âge de leur rôle dans cette comédie de la toute première jeunesse (sinon, elle perd  son sens). Et ils semblaient un peu perdus sur le grand plateau du Théâtre de la Ville.

Ici, dans le bel écrin du Théâtre Montansier, Hervé Van der Meulen a rassemblé d’anciens élèves et des élèves actuels de l’Ecole d’Asnières. Il a réalisé une mise en scène sobre mais pas convaincante du tout. Et comme la salle est à moitié vide, cela n’arrange rien. Côté positif : tous les acteurs ont une très bonne diction. Mais bon, c’est le minimum syndical! Ceux qui jouent le jeune Roi de Navarre et ses compagnons s’en sortent avec peine, boulent leur texte et criaillent souvent: il n’y a guère de direction d’acteurs et la jeune comédienne qui essaye d’incarner en vain la Princesse de France, annone ses phrases et, comme ses suivantes, en robe de mariée en mousseline blanche, elle n’est pas crédible un instant. Quant aux personnages secondaires sauf Hervé van der Meulen (Boyet), cet acteur-metteur en scène ne sait pas trop comment les traiter. Ainsi Jacquinette, la jeune paysanne est ridicule, les Dieux savent pourquoi! Les éclairages, la plupart du temps crépusculaires, ne mettent donc pas en valeur les personnages. Et mieux vaut oublier la pseudo-scénographie: petits rideaux brechtiens bleus que les acteurs redisposent sans arrêt  à chaque noir, grand fauteuil vaguement Louis XIII pour Armado et petit guéridon rond en bois. Tous aux abris…

Et Hervé Van der Meulen aurait pu nous épargner ces noirs fréquents avec musique qui ne servent rigoureusement à rien et cassent un rythme déjà poussif. Il y a quand même une belle image à la presque fin : debout dans les loges du premier balcon côté jardin et côté cour, les huit jeunes gens regardent le petit spectacle sur la scène. Et, tout d’un coup, il se passe quelque chose mais on aura bien mérité ce vrai moment de théâtre… Avant l’arrivée du messager par la salle mais, on ne le voit que de dos et ce moment capital n’a même pas l’efficacité souhaitable!

Puis tous alignés face public chantent en anglais quelques vers des couplets cités plus haut et c’est vraiment beau, même si on aurait bien aimé les entendre en entier, et en français. Bref, on aura compris que rien ici n’est vraiment dans l’axe! Peines d’amour perdues vaut beaucoup mieux que cette chose approximative en deux heures assez longuettes! Vous pouvez donc vous abstenir, surtout si vous habitez Paris: le voyage en RER puis en bus dans Versailles, ressemble à un parcours du combattant, à l’aller comme au retour! Et les places au parterre sont à 39 €. A vous de voir…

Philippe du Vignal

Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, Versailles (Yvelines) jusqu’au 16 mars. T. : 01.39.20.16.00

 


Archives pour la catégorie critique

Kafka sur le rivage, d’après le roman d’Haruki Murakami, mise en scène de Yukio Ninagawa

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Kafka sur le rivage, adaptation du roman d’Haruki Murakami et mise en scène de Yukio Ninagawa (en japonais, surtitré en français)

En 2016, le metteur en scène et directeur artistique du Sainakumi Saitama Art Theater ne se doutait pas qu’il signait là sa dernière création. D’où l’extrême émotion du public et des artistes japonais pendant les saluts, en particulier devant le portrait du maître présenté par son assistant à la mise en scène. Quatre-vingt dix artistes se sont déplacés pour cette dernière tournée dont Haruki Murakami, invité par Wajdi Mouawad pour cette ultime représentation. Désormais, on ne verra plus les spectacles de Yukio Ninagawa en dehors du Japon.

Marqué par la disparition, le 16 février dernier, de Bruno Ganz, acteur charismatique des Ailes du désir de Wim Wenders (1987), on entre plus facilement en empathie avec les anges et les fantômes de Kafka sur le rivage. L’adaptation poétique et envoûtante du roman où se croisent plusieurs histoires entre le monde des vivants et des morts,  bénéficie d’une scénographie exceptionnelle: un ballet de cages de verre mobiles nous transporte dans le Japon d’aujourd’hui avec successivement, un jardin public, une cafétéria, un distributeur automatique de boissons, une bibliothèque, un petit camion…  Un décor réaliste pour des tranches de vie surréalistes! Chaque déplacement a été calculé et répété au centimètre près. Tout est fluide et vraisemblable: il suffit d’entrer dans les codes de cette œuvre où le passé vient parasiter le présent.

Le personnage de Nakata (excellent Katsumi Kiba) parle la langue des chats qui ont une présence fascinante et une taille humaine et qui deviennent les moteurs de l’intrigue. Il pleut aussi des poissons… Le héros, Kafka Tamura, incarné par le  jeune Nino Furuhata, ne peut échapper à son destin tragique: il tuera son père et couchera avec sa mère! Le hasard fait basculer le parcours des personnages, tous très crédibles. La chanson que l’on entend au début :Kafka sur le rivage   a tout son sens quand trois heures durant, ces histoires prennent vie devant nous. Le public a longuement salué ce moment d’une beauté unique. «Ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin, dit Haruki Murakami, mais le destin qui choisit les humains. » (…) « Ce ne sont pas leurs défauts mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies.»

Jean Couturier

Spectacle joué du 15 au 23 février, au Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris XX ème.

  

TRACE.S, conception et mise en scène de Mathieu Enderlin

TRACE.S, conception et mise en scène de Mathieu Enderlin (spectacle tout public)

 59B85BB0-AE66-4EAC-A242-5F4A75338B6ATrois artistes nous entraînent dans l’univers de Georges Lafaye, l’inventeur du théâtre noir qui a révolutionné les arts européens de la marionnette et du théâtre d’objets dans les années cinquante. Les manipulateurs cagoulés, gantés et vêtus de noir, sont invisibles : seules les figures animées apparaissent dans un rai de lumière. Aujourd’hui oublié,  le théâtre noir a influencé bien des créateurs, en particulier le Tchèque Jiří Srnec qui a fondé le fameux Théâtre noir de Prague en 1961 mais aussi un peu plus tard le grand Philippe Genty.

Georges Lafaye avait fondé un «théâtre d’animation» abstrait, comme en témoigne le fonds qu’il a légué à la Bibliothèque Nationale de France. Mathieu Enderlin explore cet héritage et tente d’en retrouver l’esprit: «On n’allait pas prendre ses marionnettes mais en retenir quelques éléments comme les boîtes, gants et lettres, et reconstituer la boîte noire du théâtre : un gouffre où on plonge pour en faire émerger quelques chose. »

 Une rampe d’ampoules, une servante, des cadres lumineux et des lettres phosphorescentes qui se baladent dans l’obscurité, constituent l’univers de TRACE.S. Du noir profond  où sont immergés les manipulateurs, au risque de se cogner partout, naissent des formes géométriques. Lignes, triangles, points et caractères typographiques réalisent un ballet lumineux. Des mots noirs flottent sur des écrans blancs, des figures longilignes fluorescentes dansent, avant d’être avalées par la nuit… Un monde virtuel surgit devant nous avec des moyens artisanaux qui se dévoilent de temps à autre, pour bien montrer qu’il y a de l’humain derrière ces illusions.

«On essaye, dit Mathieu Enderlin, d’être dans l’expérimentation, comme Georges Lafaye qui avait renoncé à la médecine pour se tourner vers les arts plastiques et cinétiques». Le metteur en scène a conçu ce spectacle avec de jeunes marionnettistes stagiaires au Théâtre aux Mains Nues où il enseigne. Avec Thomas Cordeiro et Laure Lefort, il va pendant une heure donner vie à cette fantasmagorie poétique qui, fraîchement sortie de sa boîte noire, ne tardera pas à trouver son rythme de croisière…

 Mireille Davidovici

Du 14 au 23 mars, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris Vème. T. : 01 84 79 44 55.

 Le mardi 19 mars à 18 h 30 : découverte du fonds Georges Lafaye dans le cadre des mardis des arts du spectacle : Bibliothèque Nationale de France, site Richelieu  58 rue Richelieu, Paris II ème.

Fonds Georges Lafaye : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b541000697.item

Livres et revues

L’Imparfait du temps passé de Grisha Bruskin, 324 épisodes de la vie d’un artiste russe, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs

 

23CB700C-321E-49D9-93A7-9A1127538206On peut voir dans  ce volume une sorte d’archétype de l’art du livre, un acte de résistance de l’art contre la technique. A l’heure du triomphe du numérique, quand le livre électronique est en voie de détrôner le livre sur papier, il est réconfortant de tenir dans les mains un livre qui pèse son poids. Mais ce n’est pas seulement une suite de mots sur une tablette mais un véritable objet d’art de Jean-Michel Place. Ce cadeau semble venir d’un autre temps. L’Imparfait du temps passé n’est pas un livre d’écrivain, encore moins de littérateur mais d’un artiste, sans être pour autant ce qu’on appelle un « livre d’artiste ». Grisha Bruskin, spontanément, intuitivement, a trouvé la clé pour échapper au syndrome autobiographique. Le recueil bien agencé des épisodes de sa vie est un anti-roman mais ce sont aussi des anti-mémoires, non  au sens que lui donnait André Malraux, mais à celui que lui prêtaient Henri Bergson, Gilles Deleuze et bien entendu, Marcel Proust, que Samuel Brussell cite fort justement dans une belle préface. Et, dans le sillage de Joseph Czapski,    comme avec A la Recherche du temps perdu, cet Imparfait du temps passé est un formidable remède contre la déchéance.

Chaque lecteur y trouvera la foi dans la résurrection d’une vie dont chaque pas nous rapproche un peu plus de la déchéance finale.En forant le puits de sa mémoire affective, Grisha Bruskin en tire des pépites qui, en affleurant à la surface, sont autant d’épiphanies d’un monde parallèle et spirituel qui est sans doute à la source de son œuvre artistique. Mais on ne saurait oublier que  ces extractions poétiques se rapportent  à son enfance en Union Soviétique. Contrairement aux esprits chagrins qui ne tirent de leur expérience que des malédictions contre les hommes ou contre Dieu, Grisha Bruskin porte sur le monde une vision sereine  qui reste celle de l’enfant qu’il a été dans «  l’empire du mal ».

Et au-delà des stéréotypes et des batailles idéologiques, il nous rappelle qu’en Union soviétique il n’y a pas eu seulement le goulag, les répressions, la censure, mais un mode de vie empreint d’une poésie dont il a su garder l’arôme et il nous le rend ici avec humour et nostalgie. Ses vignettes verbales sont illustrées par des photographies ou des reproductions de ses sculptures et tableaux. Et cela montre que pour lui, les mots appartiennent au même univers que ses œuvres d’art.

Sous l’apparence trompeusement rétrograde d’un retour au  au passé et d’un art conceptuel dématérialisant le vivant et nous donnant en pâture des squelettes desséchés mais sacralisées par la mode. Avec ces instantanés qui tressent un éternel retour, Grisha Bruskin sort de la littérature, de l’histoire et du temps passé, pour nous les restituer et il s’expurge ici de l’imparfait, pour entrer dans le futur antérieur…

Gérard Conio

Le livre est paru aux Nouvelles Editions Place.

 

Corps parlant, corps vivant, Réponses littéraires et théâtrales aux mutations contemporaines du corps

6B8EF11A-3C69-43D0-B2DA-7A8EF784C156Etudes Théâtrales est une publication bi-annuelle du Centre d’études théâtrales de l’Université catholique de Louvain. Ce riche numéro comprend vingt-trois textes réunis par Jonathan Châtel et Pierre Piret. «Penser le corps constitue à n’en pas douter un défi majeur de la littérature et du théâtre (mais aussi du cinéma et  des arts) contemporains.» (… ) «Mais que dire du corps lui-même ? Pour orienter la réflexion, une distinction nous a paru opératoire qui donne son titre au colloque : celle du corps parlant et du corps vivant. »

Effectivement, depuis une cinquantaine d’années, le théâtre et le spectacle en général ont  tenté de résoudre une question aussi complexe que fondamentale : l’expression par la parole d’un corps en scène vivant donc parlant (ou enregistrée parce qu’il était absent de la scène ou décédé) et à la suite de Freud, le corps comme instrument parfois pré-textuel d’une gestualité scénique a fini  parfois même à se substituer à la parole. Comme l’avaient  réalisé il y a déjà un demi-siècle mais dans des genres radicalement différents, les Polonais Jerzy Grotowski et Tadeusz Kantor, l’ltalien Eugenio Barba et son Odin Teatr, ou des Américains comme Judith Malina et Julian Beck, Meredith Monk, John Vaccaro ou le merveilleux marionnettiste Robert Anton. Mais reste à savoir, disent les  concepteurs de ce numéro, comment cette dialectique du corps et des discours se noue-t-elle d’époque en époque. Comment la littérature et le théâtre en rendent-ils compte ? Ont essayé de cerner ces relations, des intervenants issus d’horizons différents à un colloque à l’Université de Louvain-la-Neuve en 2014…

Ce volume issu des contributions à ce colloque fait l’objet de quatre «mouvements» : Le Corps subjectif, Le Corps aliéné, Le Corps subversif, Théâtre, corps et texte. Et la plupart des textes font référence à des spectacles contemporains qu’il vaut mieux avoir vus pour bien saisir la signification de ce matériau aussi exceptionnel que le corps humain, réel et/ou incarné par une marionnette comme chez Ilka Schönbein. Comme  l’explique bien Sandrine Le Pors dans un article consacré au travail de la grande comédienne et créatrice allemande. Son théâtre, dit-elle, «se joue dans le corps-à-corps ou dans ce tête à tête entre le petit corps de l’enfant et le grand corps de l’adulte- l’un et l’autre  étant des autant des partenaires de jeu que des adversaires : dans Chair de ma chair, la mère tente ainsi d’étrangler sa fille alors qu’elle dit ne pouvoir vivre sans elle. » Et l’auteure insiste avec raison sur les interférences entre le dire et le voir, avec des images, une voix parlée, la musique et le chant chez Ilka Schönbein. Ce qui fait toute la richesse de ses spectacles mis en scène avec une extrême précision.

Il y a aussi dans cette première partie une analyse de La Dispute de Marivaux où, dit Pierre Piret, le dramaturge met en lumière la condition corporelle du personnage «Le narcissisme situe le corps dans le registre de l’avoir : c’est à un corps à la fois sien et autre qu’Eglé se confronte. » L’auteur analyse aussi de façon remarquable la crise du personnage dans Pas moi  de Samuel Beckett et à l’inverse, le récit autobiographique  sur fond de dérégulation de l’identification corporelle dans Les Garçons et Guillaume, à table de Guillaume Gallienne. On ne peut citer tous les articles mais  dans la seconde partie, Le Corps aliéné, celui d’Estelle Mathey consacré au travail de Jacques Rebotier est tout à fait intéressant. Elle analyse les rapports que dans La description de l’omme, ce créateur a mis au point: avec une poétique du corps, il «subvertit le discours scientifique de genre encyclopédique pour faire émerger la nécessité d’une parole incarnée.» A noter aussi un texte de la théoricienne et rédactrice en chef d’Etudes Théâtrales, Véronique Lemaire à propos de El Año de Ricardo d’Angelica Liddell d’après Richard II de Shakespeare. Dans cette performance (2008), l’auteure et comédienne  faisait de son corps un discours où elle mettait à mal la notion de démocratie. Dans la partie Le Corps subversif, Jean-Pierre Sarrazac analyse avec une grande pertinence le corps gestuel et viscéral dans les textes  théâtraux de Franz-Xaver Kroetz  reliés aux didascalies, une sorte de sous-texte capital chez cet auteur. Et il insiste avec raison sur leur grande qualité littéraire et pose aussi la question de savoir quelles sont les limites du jouable. Jusque là un interdit juridique n’admet en effet ni la copulation réelle, la coprophilie, ni la défécation ni la présence de cadavres humains. Mais tolère depuis longtemps le nu masculin ou féminin, la masturbation discrète et la fellation… comme dans le dernier spectacle d’Angélica Liddell, même dans un théâtre national  comme la Colline… Dans les années 75, le metteur en scène John Vaccaro avait été condamné à une amende par le tribunal d’instance de Bruxelles après deux jours de débats à Bruxelles pour pornographie. Une association de « protection de la jeunesse” avait  porté  plainte. En cause: dans Cockstrong (en slang new-yorkais: sexe puissant!) une jeune et belle actrice seulement vêtue d’une petite gaine et de bas noirs se masturbait quelques secondes sur un coin de table… Et à la fin, un grand phallus suspendu au dessus de la scène et de la salle, branché sur la lance à incendie des pompiers éjaculait quelques litres d’eau sur le public ravi d’être ainsi rafraîchi… Autres temps, autres mœurs!
Dans le dernier corpus du volume Théâtre, corps et texte, Knut Ove Arntzen, professeur  d’études théâtrales à l’université de Bergen (Norvège), rend compte du bouleversement scénique en Norvège qu’a été, dit-il, dans les années quatre vingt dix (mais ce phénomène d’hybridation avait déjà eu lieu vers 1960 avec l’intrusion des arts plastiques sur les plateaux de théâtre aux Etats-Unis, en France et en Allemagne avec entre autres John Cage, le mouvement Fluxus, le happening, la performance, la danse contemporaine… A signaler aussi une étude de Catherine Naugrette sur le costume de théâtre au statut assez équivoque et rarement bien adapté au corps qu’il abrite. Et souvent raté comme Roland Barthes l’avait déjà remarqué dans son article bien connu sur Les Maladies du costume de théâtre.

On aurait bien aimé que ce volume assez touffu soit accompagné d’un support vidéo des spectacles dont parlent les auteurs mais on peut toujours aller à la pêche, même aléatoire, sur Internet. Il est en tout cas d’une grande richesse et peut apporter beaucoup d’éléments théoriques à des enseignants de lycée ou de fac spécialisés dans les études théâtrales.

Philippe du Vignal

Editions Academia L’Harmattan, Grand-Place, 29 B-1348 Louvain-la-Neuve (Belgique). Prix : 20 €.
Centre d’études théâtrales, Place de l’Hocaille, 4  1348 Louvain-la-Neuve.

 

 

 

Cet Été suivi de La Rencontre/Portraits de Femmes, écriture et mise en scène de Pauline Bureau

 

Cet Été suivi de La Rencontre/Portraits de Femmes, écriture et mise en scène de Pauline Bureau

07BE3E3E-4D58-4373-AD79-7EB9A1490765 Un centre d’apprentissage dans la banlieue de Caen propose aux élèves des activités culturelles mises en place avec la Comédie de Caen. Devant une classe de C.A.P. coiffure, deux comédiennes vont, tour à tour, se mettre dans la peau de femmes qui livrent leur parcours de vie. Avec ces récits, Pauline Bureau et son équipe répondent à une commande de La Poudrerie de Sevran, une compagnie produisant des spectacles dits «immersifs», joués dans des appartements, écoles, bibliothèques, collectivités… (voir Le Théâtre du Blog) Une trentaine de femmes, choisies par l’intermédiaire des réseaux associatifs de Sevran, se sont portées volontaires pour se raconter, en relation avec cette ville de Seine-Saint-Denis qui compte aujourd’hui quelque cinquante mille habitants. Elles se sont confiées aux magnétophones de Pauline Bureau et de ses actrices, Sabrina Baldassarra et Sonia Floire. Une fois ces paroles recueillies, puis décryptées, la metteuse en scène a demandé à chaque comédienne de choisir le personnage qu’elle désirait incarner. Elle a ensuite opéré des coupes en respectant le parler, les silences, le style d’élocution des personnes interviewées et assuré la mise en scène de ces petites formes. Le hasard a voulu que, sans se concerter, les actrices optent pour des portraits qui se répondent. Une femme battue qui s’en est sortie, et la directrice de la crèche municipale qui s’est occupé à un moment donné du fils de la première !

  »Dans le corpus global, précise Sonia Floire, il y avait deux sortes de femmes : les battantes, et les battues. Ce qui m’a intéressée dans mon personnage, c’est sa capacité de résilience. » Dans Cet été, elle retrace l’itinéraire douloureux d’une jeune coiffeuse qui a dû abandonner son métier, quand elle s’est mariée et qu’elle s’est trouvée confrontée à un homme alcoolique et violent  : «Je suis maman de deux enfants. De quatre ans et demi, et le petit de deux ans. » (…)  « Il voulait pas que je travaille. Il m’a dit que c’est lui qui va assumer./ Et qu’il n’a pas besoin que je travaille, il gagnait bien sa vie, il était ingénieur en informatique. Et au début, il buvait, il buvait que le week-end, mais pas beaucoup … ». Elle montre au public, avec fierté, les coiffures qu’elle a réalisées, compilées dans un petit carnet rose : son trésor ! On sent alors que cette femme est sortie du cercle vicieux où elle se trouvait enfermée.

 Après ce touchant témoignage, Sabrina Baldassarra prend le relai avec La Rencontre, une narration beaucoup plus structurée, la parole militante d’une directrice de crèche qui apporte un point de vue lucide et pertinent sur son métier et son rôle social. Elle raconte comment, dans son établissement, elle accueille plusieurs enfants handicapés, et combien, avec eux, on apprend sur soi-même : «Un mot qu’on utilise beaucoup en ce moment, c’est la tolérance et notamment par rapport à… Voilà, où il faudrait être tolérant avec le handicap, etc. Et quand on dit à quelqu’un : je te tolère, excusez-moi, mais ce n’est pas s’enrichir de l’autre. Pour moi, il y a quand même dans la rencontre, l’idée de, bien sûr, qu’on s’expose, hein, dès l’instant où on entre dans une rencontre, bien sûr qu’on s’expose (… ) »

 Sans décor, avec quelques accessoires, et la force des mots, s’invente ici un théâtre hors-les-murs, pour des publics tenus éloignés des scènes traditionnelles. Les échanges avec les apprentis, d’abord timides, ont permis de tracer la limite ténue entre réalité et fiction, de mettre en évidence la distance qu’apporte le jeu, l’écriture  et la mise en scène : l’essence même du théâtre. «Vous êtes courageuses», ose une jeune fille. S’adressait-elle aux comédiennes ou à leurs personnages, ces Sevranaises qui, chacune à sa façon, nous ont donné une leçon de vie… Et encore quelque espoir en l’humanité. On sort de cette petite heure chargée d’émotion.

 «Rencontrer, dit Pauline Bureau, c’est accepter d’être surprises, bougées. » Et elle le démontre avec sa compagnie La Part des anges, engagée depuis des années dans ce type d’action artistique et actuellement en résidence à la Comédie de Caen. Dernièrement, on a pu apprécier son implication sociale avec Mon cœur (voir Le Théâtre du Blog). La prochaine création de la metteuse en scène, à la Comédie-Française, promet d’être dans le même esprit : Hors la loi raconte l’histoire d’un avortement clandestin au début des années 70, jugé au Tribunal de Bobigny. En attendant, ces Portraits de femmes qui ont déjà été en tournée dans la région parisienne, devraient partir à la rencontre d’autres publics.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 8 mars au C.I.F.A.C de Caen (Calvados), dans le cadre de la saison Appart’ C.A.F/C.E.M.E.A. de Normandie.

Le 10 mai, Maison d’arrêt de femmes de Caen.

Hors la loi sera créé du 24 mai au 7 juillet, au  Théâtre du Vieux-Colombier, Paris VI ème.

 

Bells and Spells, mise en scène de Victoria Thierrée-Chaplin

 

Bells & Spells mise en scène de Victoria Thierrée-Chaplin

 

51584234-D9E4-4AFF-9A54-649B44D594FF« Notre travail, dit Aurélia Thierrée, est très instinctif: nous n’avons aucun script. Victoria imagine le décor, le plateau… Elle s’inspire de photos et de musiques pour la scénographie. Ensuite, j’évolue librement dans cet univers, je me l’approprie au fur et à mesure.» Grandie sous le chapiteau du Cirque Invisible de ses parents Victoria Thierrée-Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, la jeune femme a de qui tenir et crée ici son troisième spectacle en collaboration avec sa mère.

 La pièce, écrite en plusieurs tableaux autour de la lumineuse artiste et du danseur Jaime Martinez, conjugue dès l’ouverture, le comique et l’insolite, avec un numéro de chaises musicales sur lesquelles s’agitent de curieux personnages dans un décor vieillot. Parmi eux, une femme enveloppée dans un manteau informe va se métamorphoser en créature de rêve : blonde et moulée dans une somptueuse tenue de soirée. Cleptomane, elle s’empare subrepticement de tout ce qui lui tombe sous la main: objets et accessoires plus ou moins volumineux. Elle a aussi l’art de disparaître et réapparaître dans un tout autre contexte et sous d’autres formes et costumes, à l’instar de son partenaire qui la poursuit de ses assiduités pour quelques pas de tango, entre deux numéros de claquettes…

Dans cet univers en perpétuel mouvement, s’opère une série de transformations dans des  univers fantasmagoriques. Séquence après séquence, les murs s’ouvrent et se referment, les portes tournent, les objets s’escamotent et les personnages changent d’apparence comme par enchantement. Le séduisant hidalgo et sa blonde dulcinée forment un couple fugace et charmant quand elle ne mute pas en bête bizarre, ou en preux chevalier immergé dans un très grand tableau de bataille tendu à l’avant-scène. Agrandissement d’une enluminure de Jean Colombes (1430)

D’une agilité exceptionnelle, assistés de discrets manipulateurs, ces artistes évoluent avec grâce dans un ballet infini d’accessoires, un tourbillon de costumes, tentures et paravents et luttent contre des objets animés d’une vie autonome qui leur jouent des tours pendables. La magie ne se cache pas et les trucages restent artisanaux, ce qui produit un décalage. L’esthétique éclectique du décor surprend : l’environnement suranné et sursaturé de tableaux, meubles, lampes fait place à un plateau dépouillé où pendent des draps blancs… La magie ne se cache pas, les trucages restent artisanaux, ce qui produit un décalage. Une forêt de porte-manteaux de toutes tailles devient une monture aux allures de dinosaure squelettique. Une tête de chien surmonte un corps de marquise et celle d’un homme coiffe le cou d’un chien… Cadavres exquis.

 Ici, une poésie surréaliste sous-tend ce spectacle plein de charme, drôle, épicé d’un zeste d’impertinence. Une belle soirée au Théâtre de l’Atelier qui a été vendu en juillet dernier à Antoine Courtois, spécialisé dans la restauration d’œuvres d’art et de monuments. Il vient de changer de directeur, Didier Long ayant cédé la place à Marc Lesage. Premier amour de Samuel Beckett, interprété par Samy Frey (voir Le Théâtre du Blog) a fait le plein. Avec cette fantaisie onirique d’une heure dix, servie par des artistes hors-pair, l’Atelier devrait continuer sur cette lancée: l’accueil du public a été chaleureux lors de cette première représentation parisienne, après un succès au festival del Due Mondi de Spoleto (Italie), puis au Théâtre des Célestins à Lyon.

Mireille Davidovici

A partir du 7 mars Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris XVIII ème. T. :  01 46 06 49 24.

 

 

 

L’homme qui ne savait pas qu’il était mort de Nouschka Ovtchinnikoff

L’homme qui ne savait pas qu’il était mort, texte et mise en scène de Nouschka Ovtchinnikoff

6EC56538-8DB3-40C1-8C2C-7A3F4B67D945La danseuse et chorégraphe nous propose ici une sorte d’engagement philosophique dans la mort, dans l’après de la vie, pendant une heure, avec le parcours de deux personnages au passé à la fois douteux et poétique. « Vivre la mort, plonger et rester un instant dans l’entre-monde, le temps de faire émerger nos doutes et nos ardeurs, de se construire une philosophie de l’éphémère, de réfléchir à nos vies. » Elle nous invite à nous projeter dans la mort de ces hommes et comme eux, à revenir ensuite à la vie.

David Weiss et René Hernandez, deux acteurs-marionnettes attachés à une corde restituent la tension et la fragilité de nos vies peuplées d’images et de sons, avec rires et lamentations. «Ils sont morts, ils ne savent pas qu’ils sont morts, ils se souviennent par bribes de leurs existences terrestres. » (…) « Moi, quand je suis dans un café, je ne supporte pas qu’un type s’asseye en face de moi ! »

Les morts se balancent et une multitude d’univers subtils se mélangent. «Je me retrouve dans un paysage parfaitement inconnu et je rêve! » (…) « La confusion de mon esprit m’effraye !» Ils se débattent au bout de leur corde: «Moi aussi, je nage comme toi! » et restent  dans des positions étranges jusqu’à l’apparition d’une femme (Nouschka Ovtchinnikoff) qui joue en solo: elle ne sait pas de quel côté du monde elle se situe! En fait, tellement «comme ça» et « autrement», que l »autrement » et le « comme ça », sont chez elle une tentation permanente. Mais, malgré une belle interprétation acrobatique, nous avouons nous être un peu perdus dans ce spectacle insolite…

Edith Rappoport

Jusqu’au 16 mars, Théâtre de l’Epée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes(Val-de-Marne) jusqu’au 7 mars. T. : 01 48 08 39 74.

Zuihô Taiko, groupe de tambours sacrés japonais, compagnie Genesis of Entertainment et Konan Dance Company

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Zuihô Taiko, groupe de tambours sacrés japonais, précédés par les ballets de la compagnie Genesis of Entertainment et de la Konan Dance Company

Un spectacle de tambours japonais -déjà un événement en lui-même- l’est d’autant plus que le groupe rassemble des professionnels handicapés mentaux.  Cette compagnie née en 1987 sous la forme d’un club de loisirs propose à des personnes handicapées d’apprendre à jouer de cet instrument traditionnel. Puis en 2001,  elle s’est professionnalisée et donne chaque année, une centaine de concerts et participe à plus de cinq cents ateliers et actions sociales.

D’abord au programme: La Genesis of Entertainment, composée de personnes en fauteuil roulant, puis la Konan Dance Company dont les danseurs sont handicapés mentaux. Deux paraplégiques dansent avec deux interprètes valides: l’homme invalide, lui, rampe au sol et reconstruit son fauteuil roulant préalablement démonté. «Nous espérons, dit-il au public, que le vent vous porte dans la joie de vivre.» Suivront solos et duos sur une musique rythmée de boîte de nuit. Puis les interprètes valides se lancent dans une belle chorégraphie en utilisant un fauteuil roulant vide.

On retrouve ici cette liberté que procure la danse : pendant dix minutes, les membres de la Konan Dance Company enchaîneront une série d’improvisations impressionnantes sous le regard bienveillant de la danseuse Kitamura Shigemi, responsable de cette troupe et sur scène avec eux. Le pianiste Tanikawa Kensaku qui les accompagne, joue énergiquement comme Keith Jarret pouvait le faire avant de tomber malade en 90. Lors des saluts, petite anarchie jubilatoire: certains interprètes viennent saluer le public dans la salle, d’autres adressent des signes à la régie…

La dernière partie plus structurée (le suivi de la partition y oblige) fait résonner fortement pendant une heure les tambours japonais du groupe Zuihô Taiko. Ce spectacle atypique vient clore avec brio Japonisme 2.018 qui aura accueilli plus de trois millions de personnes.

Jean Couturier

Spectacle vu le 27 février à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Branly, Paris XV ème T. : 01 44 37 95 01.

Rencontre avec Simon Delétang, directeur du Théâtre du Peuple de Bussang

Le Théâtre du Peuple–Maurice Pottecher à Bussang, ouvert en toutes saisonsRencontre avec Simon Delétang

C645D83E-66B5-4093-8C6C-BB5283A75792 Depuis sa création en 1895 par l’écrivain Maurice Pottecher (1867-1960), le Théâtre du Peuple à Bussang (Vosges) accueille un public nombreux et fidèle chaque année pendant un festival marqué par l’utopie humaniste et poétique de son fondateur. Par l’art, pour l’humanité : sa devise est toujours inscrite de part et d’autre du cadre de scène. Les bâtiments ont été classés monuments historiques en 1976 et l’Etat en est propriétaire depuis 2.005. le Théâtre du Peuple avec quelque neuf cent places survit comme une oasis dans cette vallée éloignée. Pourtant connu dans le monde entier et visité pour son architecture toute en bois et son fond de scène qui peut s’ouvrir sur la forêt. Mais aussi pour l’esprit de partage qui y souffle : acteurs amateurs et professionnels ont toujours joué ensemble l’été sur la scène de Bussang, entourés de bénévoles passionnés de théâtre. Maurice Pottecher  avait le souci d’un répertoire exigeant : «Tandis que la foule, d’esprit sincère, non blasée, apporte sa faculté d’enthousiasme et préserve l’artiste d’un raffinement mortel pour l’art, l’élite intelligente corrige le goût de la foule et impose au dramaturge un souci de pensée et une tenue de style sans lesquels il n’y a pas de véritable œuvre d’art ». Un“ théâtre populaire“ avant la lettre, «élitaire pour tous », selon les mots d’Antoine Vitez.

En septembre 2017, Simon Delétang est nommé directeur pour un mandat de quatre ans et habite à Bussang. A la fois metteur en scène, acteur et scénographe, comme le fut Maurice Pottecher, il reprend le flambeau et s’est donné pour mission de faire vivre et rayonner ce théâtre toute l’année dans ce petit bourg lorrain, à la lisière de l’Alsace. C’est devenu au fil du temps et de l’exode rural, un de ces territoires en déshérence d’une France périphérique qui occupe aujourd’hui les ronds-points pour ne pas se faire oublier. L’école risque de fermer et le jeune directeur espère la sauver en proposant aux élèves des activités théâtrales.

Pour autant les représentations estivales resteront le point d’orgue du Théâtre du Peuple, devenues un rendez-vous incontournable. Avec des dates en août et jusqu’en septembre, il pourra ainsi accueillir les festivaliers d’Avignon à la recherche de fraîcheur…  Et pour rajeunir le public, on proposera aux quatre cents élèves du collège Jules Ferry du Thillot, une petite ville de 3.500 habitants proche de Bussang, d’y faire leur rentrée scolaire !

Mais passer d’un festival d’été dont la billetterie assure 50% des recettes (l’autre moitié provenant de subventions et de coproductions), à une programmation annuelle sans augmentation de budget, demande une gymnastique comptable. Il faut aussi une ingéniosité à développer des partenariats locaux et régionaux : Simon Delétang, n’est pas à court d’idées et déploie, tout au long de l’année, spectacles, stages, actions pédagogiques entre Alsace, Lorraine, Franche-Comté, et au-delà… Il s’agit pour lui d’inventer, comme son illustre prédécesseur, un théâtre loin de Paris, capable, tout en s’adressant au plus grand nombre, de donner voix aux formes contemporaines, notamment celles des autrices et auteurs qu’il se plait à mettre en scène. Les manifestations publiques commenceront donc au printemps 2019 pour se poursuivre jusqu’en décembre.

Pour faire plus ample connaissance avec les Vosges environnantes et ses habitants, et explorer ces «chemins noirs» comme l’écrivain-marcheur Sylvain Tesson désigne les zones dépeuplées de l’Hexagone, Simon Delétang prend son bâton de pèlerin à travers la montagne.  » La marche, dit-il, est une réponse à l’abandon des territoires. La volonté de placer le théâtre au cœur de la nature fut, pour Maurice Pottecher, un désir de retour à l’essentiel afin d’être en lien direct avec l’existence la plus simple, loin du chaos de la ville. » Georg Büchner (1813-1837) est son guide  et l’acteur-metteur en scène opère avec Lenz, une marche à travers les Vosges, un retour aux sources : «Aller, au rythme de la marche,  au contact avec les habitants, dans la tradition des Wanderer romantiques (…) Que ce soit le directeur qui y aille lui-même, ça brise les barrières, comme le Théâtre de Bussang les a brisées. »

 Lenz, cette nouvelle restée inachevée, évoque le voyage de Jakob Michael Reinhold Lenz, pour soigner son âme malade auprès du pasteur Oberlin qui le recueillit l’hiver 1778, chez lui, à Waldersbach, un village du Bas-Rhin, à moins de deux heures de route de Bussang. Ce récit, fondé sur les notes du pasteur, raconte comment le célèbre écrivain parcourut la montagne puis sombra dans la folie. L’occasion pour le jeune Büchner, en 1839, d’exposer sa vision de l’art et, pour Simon Delétang, depuis 2017, d’éprouver physiquement, en déambulant, la poésie aigüe et rythmée de Lenz, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt : «Un récit, dit-il,  qui ouvre à la modernité. »  L’an dernier, il partit vers le Nord jusqu’à Waldersbach, parcourant environ trente kilomètres par jour et faisant étape le soir pour jouer dans des salles de fêtes, écoles, granges…  « Les gens savent que je suis venu à pied, ce qui induit une plus grande proximité avec une centaine de spectateurs à chaque fois. » Cette année, il ira en direction du Sud vers la Franche-Comté, par des sentiers balisés à travers le Plateau des Mille Étangs (Haute-Saône)… Certains spectateurs pourraient se joindre pendant quelques kilomètres à cette randonnée au cœur du Parc naturel régional des Ballons des Vosges.

Au programme de cet été, la création de Suzy Storck de Magali Mougel, une autrice originaire des Vosges. Simon Delétang assurera la mise en scène et la scénographie de ce texte, issu d’un fait divers: l’histoire d’une matricide par accident et dont la parole libératoire fait éclater les cadres familiaux… Et Jean-Yves Ruf  réalisera La Vie est un rêve de Pedro Calderon de la Barca, avec des comédiens professionnels et amateurs. Un bal littéraire clôturera le festival.

D’autres manifestations sont prévues pour l’automne et l’hiver, dont un focus sur cinq pièces d’autrices portées par cinq metteuses en scène et dix interprètes. Car Simon Delétang entend faire la part belle aux femmes, trop souvent minoritaires dans les programmations. Et il a aussi invité Claudia Stavisky avec une pièce  de Pierre Corneille, La Place Royale (ancien nom de la place des Vosges à Paris).

Mireille Davidovici

Rencontre avec Simon Delétang, le 6 mars à Théâtre Ouvert, cité Véron, Paris XVIII ème.

Au Théâtre du Peuple à Bussang:
Lenz
du 30 avril au 11 mai.

Festival d’été du 27 juillet au 8 septembre. La Place Royale, les 11 et 12 octobre. Faits d’Hiver 14 et 15 décembre.

Lenz de Georg Büchner est publié  chez Vagabonde et Suzy Stork est publié aux éditions Espaces 34.

 

Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, Bussang (Vosges) T. 03 2961 62 47 www.theatredupeuple.com

Le Leçon de francais, spectacle en cours d’élaboration de Pépito Matéo

La Leçon de francais, spectacle en cours d’élaboration de Pépito Matéo

(C) Alexandra de Lamine

(C) Alexandra de Lamine

Il a contribué à remettre le conte en vigueur entre l’art de raconter des histoires, et un spectacle… Cet athlète du verbe a monté une vingtaine de solos qui ont beaucoup tourné Avec entre autres, Hasta siempre, Saturne  Sans les mains et en danseuse et Pépito solo. Il revient cette fois avec une création prévue en automne. Ici, il travaille la langue à travers une pseudo-conférence pour demandeurs d’asile, en passant par ses souvenirs d’enfance : « Qui tient la langue maîtrise son monde ! » Mais «Qui donne sa langue au chat perd sa place » et « Qui n’a pas les mots, est accusé de tous les maux! » Des sortes de dictons dont il aime bien s’entourer.

Sur un plateau nu, face à six chaises il salue une classe imaginaire : «On croit parler la même langue, le langage engage, les mots diffèrent selon les pays. » (…) « Je m’assieds parce que mes histoires ne tiennent pas debout, j’ai passé une nuit blanche avec des idées noires ! » (…) « Deux cent millions de personnes parlent le Français, est-ce qu’on peut jouer avec les mots ? J’apprends en nommant les choses, quand tu changes de langue , tu changes de point de vue avec le manque de logique du Français. » Un parcours jubilatoire teinté d’absurdités qu’il fait bon d’entendre.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 27 février au Théâtre Berthelot, 6 rue Marcelin Berthelot, Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 71 89 26 70.

 

 

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