Casse-Noisette par le Ballet National de Chine

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Casse-Noisette par le Ballet National de Chine.

 

Même si on voit des tutus sur l’affiche, on découvre une version inédite du célèbre ballet, créée au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg en 1892. Spectacle récurrent des saisons hivernales en Europe, très apprécié du jeune public : une belle manière de lui donner le goût de la danse.  Le parrain de Clara lui offre pour Noël, un soldat de bois dont les mâchoires cassent les noisettes. Transformé en prince charmant, le pantin entraîne l’héroïne, elle transformée en princesse, dans un rêve où elle croise de nombreux personnages dont les fameuses souris.

Le ballet National de Chine avait été accueilli en 2009, avec un autre programme, par l’Opéra de Paris. Créé il y a deux ans à Pékin par sa directrice artistique, Feng Ying, une ancienne danseuse, ce Casse-Noisette nous transporte en plein nouvel an chinois avec des fragments de danses traditionnelles  mais  avec la musique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski. Les danseurs chinois ont l’habitude de se présenter à différents concours de recrutement.Quelques troupes indépendantes se sont fait connaître au festival d’Avignon avec un répertoire contemporain (voir Le Théâtre du Blog), mais la technique de ces artistes convient en général mieux au classique. 

Premier acte : à la fête du printemps. Descendent des cintres : pagodes, colonnades stylisées, etc. et  comme les costumes tous exceptionnels, nous invitent au voyage des  masques d’animaux,  et des divinités … Une féérie débordante de couleurs.
Le deuxième acte se déroule dans un Palais de porcelaine : des tutus à traîne, baignent dans une lumière bleutée. Difficile de juger le spectacle dans son ensemble à cette répétition générale. Plusieurs chorégraphes ont en effet réajusté les six tableaux de cette pièce en fonction des trente-cinq mètres d’ouverture du plateau.  Une avant-scène, en amont de la fosse d’orchestre, améliore le rapport scène/salle parfois difficile de cette grande salle. Les solistes paraissent un peu en retrait et le collectif prime. On remarque pourtant dans le corps de ballet, quelques belles individualités à la forte présence scénique. Les soixante musiciens de l’orchestre Pasdeloup et les soixante-dix danseurs sont prêts à surprendre le public.

 Jean Couturier

Seine musicale, Ile Seguin, Boulogne Billancourt j( Hauts-de-Seine) jusqu’au 4 novembre.

 

 


Archives pour la catégorie critique

La Machine de Turing de Benoît Solès,mise en en scène de Tristan Petitgirard

 

La Machine de Turing de Benoît Solès, mise en en scène de Tristan Petitgirard

©DR

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Alan Turing, mathématicien anglais (1912-1954), déjà grand génie du calcul quand il était encore adolescent, construisit une grosse machine à calculer grâce à laquelle il réussit à décrypter Enigma le code de transmission des Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Ce qui évita sans doute qu’elle ne se prolonge et épargnera la vie de centaines de milliers de civils et de soldats. Puis, après l’échec d’Hitler, Alan Turing contribuera à la naissance technique des premiers ordinateurs (on doit ce nom français à Jacques Perret (1906-1992), latiniste et professeur à la Sorbonne qui proposa à I.B.M. cette traduction de « computer »). Mais le Royaume-Uni des années cinquante ne faisait aucun cadeau aux homosexuels et Alan Turing sera traîné devant la justice pour atteinte aux mœurs. On lui laissera le choix entre la prison ou un traitement à base d’hormones féminines, ce qu’il choisira mais il en sera à jamais marqué et finira par mourir accidentellement au cyanure, ou par se suicider en mangeant une pomme imbibée de ce même poison mortel. L’énigme demeure…

Dans la pièce de Benoit Solès, ce professeur de maths au King’s College de Londres et à l’université de Manchester dit convoqué par l’inspecteur de police Mick Ross, qu’il a été victime d’un cambriolage… Les explications de ce savant bègue de quarante ans, visionnaire mais aussi grand admirateur de Blanche-Neige, sont assez confuses… Et un amant du professeur Turing qui l’accuse de lui avoir pris de l’argent, ira le dénoncer par dépit d’amour.  Le grand mathématicien devra subir les diktats de la justice anglaise qui se méfiait de lui, le savant officiel mais aussi un personnage marginal. Et il sera réduit au silence par les services secrets de contre-espionnage britanniques inquiets de certains comportements d’intellectuels anglais homosexuels. Puis, comme le vrai Turing que sa majesté Elizabeth II gracia après son suicide (c’est trop d’honneur !), il sera mis à l’écart de la communauté scientifique et après son procès, sera condamné à subir un traitement de castration chimique à base d’hormones femelles.  Et il se suicidera en croquant une pomme empoisonnée…

Le texte, un peu illustratif, retrace la vie du savant avec nombre d’allers et retours entre les années quarante et cinquante mais avec une certaine élégance, et les dialogues de ce quasi-monologue parfois un peu faciles et à la limite du boulevard tiennent la route. La mise en scène et la direction d’acteurs de Tristan Petitgirard sont de qualité, et on se laisse facilement prendre. Benoît Solès, en professeur Turing, est impeccable et sait être à la fois drôle et émouvant. On croit volontiers  au personnage de ce savant Cosinus d’une intelligence exceptionnelle mais fragile et désemparé face à la société anglaise de l’époque. Et Amaury de Crayencour  qui incarne à la fois l’inspecteur Ross, Arnold Murray l’amant de passage, le champion d’échecs Hugh Alexander, grand admirateur de Turing, est à chaque fois très crédible et donne la réplique à Benoît Solès avec une belle vérité.

Et la scénographie d’Olivier Prost est tout à  fait convaincante  et les vidéos de Mathias Delfau avec un mur entier très réussies avec des projections de cascades de chiffres à donner le tournis, le tout sur une musique habilement composée à partir de bruits comme celle que pouvait faire la machine inventée par Alan Turing.  Et cela rappelle le fonctionnement des grosses bobines des premiers et très gros ordinateurs dans les années soixante.  Ce spectacle intelligent, clair et sans prétention, ne dure pas trois heures et demi (suivez notre regard du côté de la porte de Clichy)  et avait fait un tabac au dernier festival d’Avignon. Il mérite bien le déluge d’applaudissements d’un public en majorité jeune : à signaler car peu fréquent, d’autant plus que-seul bémol- le prix des places (de 49 à 30 € quand même) n’a rien à voir avec ceux du off avignonnais…

Philippe du Vignal

Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins, Paris (VIII ème) T. : 0142 65 35 02.

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, mise en scène d’Arnaud Anckaert

 

Toutes les choses géniales de Dunclan Mac Millan, avec la collaboration de Jonny Donahoe, traduction de Ronan Mancec, mise en scène d’Arnaud Anckaert 

 

©BrunoDewaele

©BrunoDewaele

« Toutes les choses géniales, dit l’auteur, est le fruit d’une collaboration entre George Perrin, Jonny Donahoe et moi-même. Il s’agit d’une adaptation de ma nouvelle Sleeve Notes, écrite à l’origine pour le collectif des Minituarists et interprétée par Rosie Thomson au Southwark Playhouse, au Theatre 503 et à l’Union Theatre, par moi-même aux Trafalgar Studios, à l’Old Red Lion et au Village Underground, par Gugu Mbatha-Raw chez 93 Feet East et lue en public par de nombreux visiteurs du Latitude Festival (…)  La pièce été créée par le théâtre Paines Plough et la compagnie Pentabus  et  doit beaucoup à Jonny Donahoe qui, en prenant appui sur son expérience du stand-up (…). De par sa nature, la pièce est différente à chaque représentation et, dans ce sens, Jonny en a été le co-auteur en l’interprétant. »

La pièce a été jouée quatre mois au Barrow Street Theatre à New-York.  L’auteur de Séisme (voir Le Théâtre du Blog) a écrit ce monologue pour  qu’il soit joué en grande proximité avec le public…  Didier Cousin, fidèle acteur du Théâtre du Prisme, est debout sur un tapis rond de plastique bleu avec autour quelques soixante personnes. “Le narrateur,  dit le dramaturge, peut être interprété par un homme ou une femme, de n’importe quel âge et de n’importe quelle origine. A la création, il  était joué par un homme, et apparaît donc en tant que tel dans le texte. La pièce doit être adaptée pour le pays où elle est jouée».

La salle, en fait une salle de répétition en sous-sol, très silencieuse, restera éclairée. Un homme, Le narrateur parle aux spectateurs et leur donne  des feuilles de papier et explique que quand il annoncera un nombre, la personne devra dire la phrase inscrite à voix haute  sur une une liste de tout ce qui vaut la peine de vivre. Comme: 1. Les glaces. 2. Les batailles d’eau. 3. Rester debout après l’heure habituelle et avoir le droit de regarder la télé. 4. La couleur jaune. 5. Les choses avec des rayures, etc.

Un texte interactif où l’acteur doit faire intervenir un public complice sur un thème pas des plus commodes : le suicide d’un proche,  donc avec une réflexion, mais comme si on n’y touchait pas, sur la mort et avec un certain humour. Et il y a de belles scènes entre le père et son petit garçon. Le narrateur est très pudique mais on comprend vite:«Papa est resté avec maman pendant une éternité. Quand il est ressorti, je l’ai suivi le long du couloir, je l’ai suivi dans le hall de l’hôpital, je l’ai suivi sur le parking, je l’ai suivi dans la voiture, je l’ai suivi dans l’allée de la maison, je l’ai suivi devant la porte, je l’ai suivi dans le couloir de l’entrée, je l’ai suivi dans l’escalier jusqu’à ce qu’on arrive devant son bureau, où il est entré et dont il a refermé la porte et je ne pouvais plus le suivre. »
 
Les spectateurs jouent le jeu avec une grande courtoisie et  acceptent d’être tel ou tel personnage ; une jeune femme parle vraiment trop bien et on sent vite la comédienne complice. Pas grave, et la mise en scène d’Arnaud Anckaert fonctionne bien avec un bon rythme. Il y a des instants de passage à vide comme dans tout théâtre participatif, mais Didier Cousin, comédien très  solide du Théâtre du Prisme met vite le public à l’aise et a une belle présence…
La compagnie Entrée de jeu avait créé il y a quelque six ans, un spectacle sur  ce même thème, à la demande de la Mutuelle Sociale Agricole de Haute-Normandie dans un but préventif, vu le nombre de suicides dans la profession… Au Théâtre Jacques Carat de Cachan  en banlieue parisienne, cela marche aussi, mais à partir d’un texte d’un écrivain londonien reconnu.

Et la fin est tout à fait remarquable: “J’ai habité chez papa pendant quelques mois après l’enterrement. Nous passions nos journées à faire des promenades ou à lire ou à écouter des disques. Il s’endormait dans son fauteuil et moi je m’asseyais à son bureau pour taper la liste à l’ordinateur, en commençant par le tout début » On entend Le Tourbillon la fameuse chanson que chante Jeanne Moreau dans Jules et Jim. Le narrateur serre la main  de quelques spectateurs qui ont joué les personnages principaux :  la prof, Mme Olivier, le père et Sam puis s’en va. La liste reste éparpillée sur  le plateau

Un beau petit spectacle qui peut être présenté dans n’importe quelle salle silencieuse.

 Philippe du Vignal

 Spectacle créé et vu au Théâtre Jacques Carat de Cachan, le 19 octobre.

Livres et revues:

Livres et revues:

 Le Geste unique d’Alwin Nikolais, traduit, dirigé et annoté par Marc Lawton

Couv_3D_LGU-copieLe livre a été traduit à partir d’un tapuscrit de 1993. Une biographie, d’une grande précision, signée Marc Lawton, permet de bien comprendre le parcours humain et artistique du grand créateur américain d’origine russe et allemande, né en 1910. Il vécut dans le Connecticut et eut une enfance marquée par le cliquetis des machines de la boulangerie familiale et le travail des forges juste en face: déjà une grande sensibilité au son et au rythme!

Touche à tout incapable de suivre des études normales, il réussit en 1927 à se faire embaucher comme accordéoniste de bals, puis il  prit des cours d’orgue et  devint accompagnateur et bruiteur de films muets. Et il commença à jouer dans de petits orchestres de jazz, à donner des cours de piano et est accompagnateur de cours de danse. Puis il étudie à l’université libre de New Haven, la scénographie, l’histoire du théâtre et la composition musicale. En 1932, il voit un spectacle de Mary Wigman qu’il rencontre puis il suit les cours de Truda Kaschmann, ancienne interprète de la grande chorégraphe. Alwin Nikolais joue  au piano Chopin, Bach et Beethoven, s’intéresse à la comédie musicale et dirige un théâtre de marionnettes de 1935 à 1937, et en devient aussi  le metteur en scène.

Puis il suit des stages de danse avec Martha Graham, Doris Humphrey… Il fondera ensuite sa propre école de danse et cosigne une pièce Huits colonnes à la une.  Alwin Nikolais voyage au Mexique dont il reviendra très impressionné. Affecté par hasard pendant la guerre  à une division d’enquêtes criminelles, il est envoyé en Angleterre et fréquente l’université d’Oxford et les théâtres. Et il est nommé à Paris, juste après le Débarquement, puis à Liège et Verviers. L’expérience de la guerre et des villes dévastées par les fusées V2 le marquera profondément. Il repart pour New York en 1946, devint l’assistant d’Hanya Holm, puis dirige un théâtre avec un studio de danse  et il enseigne pour elle en 49.

Il crée aussi un système de notation chorégraphique dans la continuité du fameux Laban,  et remarque Murray Louis qui deviendra vite son associé en danse et son compagnon.  Il découvre alors la musique dite concrète de Pierre Schaefer et Pierre Henry, ce qui l’amènera à créer des spectacles avec un son plus abstrait, puis avec synthétiseur.  En 53, il présente des pièces abstraites comme Noumenon, Web, sous l’influence, dira-t-il, de Darwin, Einstein et Freud…  Alwin Nikolais prône déjà le relâchement de la tension du corps et et son fameux “décentrement”.  Mais il arrêtera ensuite de danser. Il  fut  alors reconnu à New York avec une pièce comme Kaleidoscope et explore dans ses chorégraphies les ressources de la lumière qui deviendra la marque de ses fabuleux spectacles. Mais comme le rappelle Marc Lawton, ses propositions: collants  au lieu de costumes, prothèses pour les danseurs, appellation théâtre et non danse pour ses spectacles sont encore souvent mal comprises par la critique et le public.
Il sera l’un des premiers artistes et chorégraphes à analyser et à s’approprier les théories du sociologue Marshall Mac Luhan dont la fameuse phrase “Le message, c’est le medium” rejoignait ses  recherches sur le mouvement.

Alwin Nikolais participe à des émission de télévision et collabore avec le cinéaste expérimental Edmund Emshwiller. Et il acceptera de diriger le nouveau centre chorégraphique d’Angers dont sortiront  notamment Philippe Découflé et la compagnie Beau Geste. Avant de mourir en 1993.
Dans ce livre, suit le texte même du Geste Unique d’une richesse exemplaire qu’il est impossible de résumer en quelques lignes. “ J”ai forgé, dit-il, l’expression Geste unique pour qualifier un principe qui va à l’encontre des processus établis, en vertu desquels le créateur doit rattacher ce qu’il veut communiquer par la danse, aux techniques de mouvements existants”.

Le célèbre chorégraphe parle en effet danse mais, en génial et curieux touche à tout,  se passionne pour de nombreuses formes d’art, et surtout au “potentiel du corps humain auquel s’adresse la danse moderne”. Soit une façon radicale de voir  la réalité gestuelle et scénique autrement, et de façon souvent philosophique. Et il pressent l’importance de la communication non verbale que l’interprète est susceptible d’avoir avec le public.  C’est maintenant évident mais pas vraiment, il y a une cinquantaine d’années….
Il y a aussi des pages formidables sur la notion de temps et de rythme sur lesquels le chorégraphe n’aura cessé toute sa vie de réfléchir. Et tout un chapitre consacré à la notion au travail de la forme sculpturale du corps et à la façon de le mettre en valeur que ce soit, dit-il, chez le danseur ou chez une prostituée.
Alwin Nikolais insiste sur la technique mais aussi l’improvisation et la composition, des bases fondamentales pour lui. Il parle aussi longuement, en excellent pédagogue qu’il était et rappelle que, dans l’histoire humaine, la mobilité n’a rien d’un acte simple!
C’est un livre très solide, bien écrit aux nombreuses références avec une qualité de pensée exceptionnelle sur le temps, le rythme, l’espace, la lumière et le geste. Alwin Nikolais montre que l’intelligence et la sensibilité du mouvement contribue à faire de l’interprète, un créateur  à part entière…

Marc Lawton a dédié  cet ouvrage à la mémoire de la mère et à celles de l’historienne de la danse, Laurence Louppe et de Claudia Gitelman, professeur de danse, disparues il y a six ans.
Un livre tout à fait remarquable, facile à lire et solide, à fois sur un moment crucial de histoire de la danse au XX ème siècle (avec deux courts textes de Susan Buirge et Carolyn Carlson) mais aussi sur les théories  d’Alwin Nikolais dont tout artiste peut tirer profit, qu’il soit danseur ou chorégraphe bien sûr, mais aussi peintre, metteur en scène ou acteur de théâtre et de cinéma, clown, compositeur ou instrumentiste.

Editions Deuxième époque. 19€

 Ubu Scènes d’Europe

ubuAu sommaire  de ce nouveau numéro de la très bonne revue dirigée par Chantal Boiron, un article de Sissy Papathanassiou sur le théâtre grec en complète mutation, et où notamment à Athènes, travaillent de nombreuses compagnies. Mais la plupart des jeunes acteurs et metteurs en scène  continuent à lutter avec des moyens dérisoires pour faire du théâtre, en ayant bien sûr un autre métier pour gagner leur vie. Ainsi l’an passé, à Athènes, il y eut 1.420 représentations données et seulement 1.050 en 2013! Avec dit l’auteure, une tendance à mettre en scène tous les genres littéraires, le point d’ancrage étant la société grecque d’aujourd’hui.

Il y a aussi un entretien très intéressant d’Odile Quirot avec Nada Strancar, comédienne d’Antoine Vitez qui fut son professeur au Conservatoire où elle est devenue aussi enseignante. Elle parle ici avec  franchise et lucidité de son expérience d’élève dont la langue natale n’était pas le français mais le slovène, puis d’actrice avec  Vitez: passionnant. Et entre autres, un entretien de Maia Bouteillet avec la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaker, et un portrait par Chantal Boiron d’André S. Labarthe décédé en mars dernier qui permet de mieux connaître cet écrivain scénariste, réalisateur mais aussi critique Aux cahiers du Cinéma et qui aura influencé nombre d’artistes…

Les Grands entretiens d’artpress

MeredithMonkCouv-400x557Il faut signaler un numéro consacré à Meredith Monk, avec des entretiens de Jacqueline Caux, Guy Scarpetta et de votre serviteur. Née en 1942,  elle a été une des professeurs de Bob Wilson. Danseuse et actrice avec sa compagnie The House mais aussi chanteuse à la voix exceptionnelle : trois octaves du mi bémol grave au contre mi bémol et elle introduit parfois des chuchotements, cris, sanglots… «La voix, dit-elle, peut constituer un véritable clavier d’expression, un second langage » Et on avait pu encore l’entendre il y a deux ans à la fondation Cartier. Dans les années 70, elle fut metteuse en scène de pièces à mi-chemin entre l’installation plastique et le conte, parfois  en plein air la nuit, à New York. Mais elle composa aussi un  opéra qu’elle mit en scène comme Atlas (1991) que nous avions vu à Houston (Texas). Et Meredith Monk réalisa aussi deux films Ellis Island et Book of days.

Un autre numéro aussi riche de ces Grands Entretiens d’artpress , est consacré à  La Danse américaine qui connut dans les années 60-70, une exceptionnelle créativité avec Karol Armitage, Andy DeGroat et Trisha Brown. Le sculpteur Donald Judd réalisa certains décors pour elle . Ce dont témoignent Béatrice Gross, Laurence Louppe, Catherine Millet et Guy Scarpetta. Il y a aussi un extrait du Journal de Merce Cunningham écrit pendant le tournage du film-ballet Channels Inserts. C’est toute la flamboyance d’une époque artistique que ces entretiens font revivre.

Ces numéros sont vendus par Diffusion Interforum : 10 €

Fenia ou l’acteur errant dans un siècle égaré de Lew Bogdan

Fenia-ou-l-acteur-errant-dans-un-siecle-egareCet homme de théâtre dirigea le festival de Nancy mais aussi la Scène nationale de Valenciennes et s’intéressa beaucoup à l’enseignement de l’art de l’acteur. Il raconte ici une sorte de roman sur l’histoire du théâtre, et sur Constantin Stanislavski. Il avait dirigé il y a trente ans un séminaire sur le grand metteur en scène russe  et a eu ensuite l’idée d’écrire ce livre à la fois sur les théâtres russe et américain, deux domaines qu’il connaît très bien. Au travers de nombreuses histoires toutes fondées sur une documentation irréprochable et qui lui a demandé quatre ans de travail. « On peut difficilement comprendre, nous a-t-il dit, le théâtre russe si on ne sait rien de la Révolution de 1905, de Lénine, de Staline. Quant à la comédie musicale à Broadway, même chose : il y a derrière, tout le théâtre yiddish des acteurs et metteurs en scène russes qui émigrèrent aux Etats-Unis pour fuir les persécutions. Et  ils ont eu une grande influence sur le théâtre américain. »
Impossible de résumer  cette sorte de grande saga que l’auteur à travers le regard de Fenia, entreprend de nous raconter, avec des personnages comme Jacob Adler, Isadora Duncan, Meyerhold, Gorki, Lénine, Lounatcharsky, et bien entendu, Lee Strasberg dont l’enseignement à l’Actor’s Studio eut une influence considérable aux Etats-Unis et en Europe, mais aussi des acteurs et metteurs en scène comme Marlon Brando, Elia Kazan, Marilyn Monroe, etc…
Bien écrit, ce livre force le respect mais, s’il est souvent passionnant, il se mérite! Neuf cent quarante pages ! Cela dit, cette traversée hors normes du théâtre du XX ème siècle intéressera sans aucun doute nombre de gens passionnés de spectacle; parfois assez inégal, il mériterait quelques coupes mais il est bien écrit avec intelligence et sensibilité, et nous l’avons lu avec bonheur. Mais il faut avoir un peu de temps, par exemple en été comme nous, entre le festival d’Avignon et celui d’Aurillac…

M.E.O. Editions. 30 €.

Philippe du Vignal

 Artcena n°9, journal trimestriel en ligne gratuit

ARTCENA-B9-Couverture-72dpiUn riche numéro avec des repérages artistiques en cirque, arts de la rue et théâtre. Un article portant sur une question de droit rarement abordée et pourtant fondamentale : le statut du scénographe, une interview de Paul de Sinety et Xavier North  sur leur rapport La promotion des créateurs et auteurs issus des mondes francophones, et une  tribune de Philippe Le Gal, président de Territoires de cirque.
Mais aussi la traduction intégrale du Manifeste de Gand du metteur en scène Milo Rau, artiste multimédia et metteur en scène suisse allemand de quarante et un ans, nouveau directeur du Théâtre national de cette ville belge qui a traité dans La Reprise, un spectacle remarquable présenté au Théâtre des Amandiers de Nanterre puis cet été en Avignon (voir Le Théâtre du Blog), du meurtre d’un jeune homosexuel à Liège en 2012. C’était aussi prétexte pour lui à interroger la fonction du théâtre.

Signalons enfin La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat : entre le paradoxe et le conflit une analyse de notre correspondant grec Nektarios-Georgios Konstantinidis, paru aux éditions Liberal Books et que nous ne commenterons pas pour qu’il n’y ait aucun conflit d’intérêt.

Philippe du Vignal

L’Envol par la compagnie Nokill de Léon et Bertrand Lenclos

 
Festival de la grande échelle au Monfort Théâtre
L’Envol  de Léon et Bertrand Lenclos
34-6.festival-la-grande-echelle-1Au Monfort Théâtre du 19 au 21 octobre, a été programmé un festival jeune public avec douze spectacles. La compagnie Nockill de Grauhlet (Tarn) a été historiquement liée à l’audiovisuel et à la production  de films. L’Envol est une pièce à la fois théâtrale, magique, musicale et cinématographique, avec Léon et Bertrand Lenclos: le  père et le  fils. Fondée  sur  l’utopie du vol humain et sur la volonté d’échapper à la pesanteur: un mythe ancestral... 

Une drôle de conférence avec des images animées projetées sur un écran, au-dessus du plateau; les deux complices revisitent l’histoire du vol à travers les siècles, analysent les résultats de leurs recherches et expérimentent des envols physiques et spirituels. «On avait longtemps pensé que les enfants avaient plus de facilité à voler parce qu’ils étaient plus légers.»  Un  ingénieur du son manipule une étrange machine… Interprétée sur un ensemble d’instruments électroniques, « la musique, disent les auteurs du spectacle, est un ensemble complexe de vibrations acoustiques.  On peut donc affirmer qu’elle vole. »La salle pleine de jeunes enfants est restée éclairée. «Il faut accomplir le jour ce dont vous avez rêvé la nuit, si vous n’avez pas vu le toit de votre maison!»Puis les lumières s’éteignent et l’acteur trace des lignes qui apparaissent sur l’écran. L’histoire a commencé par un rêve. Des silhouettes courent. «Voler, c’est le rêve de l’humain.» Le comédien et acrobate pénètre dans le monde aquatique, devient immortel, chute sur un gros matelas. «Les astronautes, ils sont beaucoup trop nombreux. Impossible de voler, si on n’est pas persuadé que c’est possible!» (…) «Sachez qu’on n’a jamais su si bien marcher que voler». Cet étrange spectacle dont les acteurs semblent sortir de l’écran et qui tient plus du dessin animé que du théâtre, ravit les petits et grands enfants…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 19 octobre, au Monfort Théâtre, 19 rue Brancion, Paris XV ème.  

Un Amour exemplaire, adaptation de Clara Bauer et Daniel Pennac, mise en scène de Clara Bauer

Un Amour exemplaire, d’après la bande dessinée éponyme de Florence Cestac et Daniel Pennac, adaptation de Clara Bauer et Daniel Pennac, mise en scène de Clara Bauer

©Jess Dupaux

©Jess Dupaux

« Sur le pierre tombale : Jean et Germaine BOZIGNAC: -3 avril 1927, 25 avril 1971- . Ils sont nés le jour de leur rencontre ! » Quand Daniel Pennac parle à Florence Cestac, de Jean et Germaine, un couple qui a marqué son enfance et façonné sa vocation de professeur et d’écrivain, il en naîtra une bande dessinée. Quand Clara Bauer  a envie de porter Un Amour exemplaire  à la scène, elle se demande: «Comment  monter une B.D. au théâtre ? La présence de la dessinatrice et de l’écrivain m’est apparue nécessaire.» Et c’est une bonne idée.

Le spectacle apparaît donc comme un bricolage malicieux entre les auteurs et  les deux comédiens chargés d’interpréter Jean, Germaine et des personnages secondaires. Mais ils sortent souvent de leurs  rôles pour commenter cette adaptation. Un cinquième compère (le régisseur ?) assure le rôle du père de Germaine, un  Napolitain colérique et macho, marchand de peaux de lapin. Daniel Pennac, lui, quitte aussi sa fonction de narrateur pour incarner le père de Jean, un noble et richissime vigneron bordelais. Furieux de la mésalliance de son fils qui, en 1927, a épousé Germaine, une cousette, il le chasse et le déshérite. Le couple se réfugie alors en Provence pour vivre d’amour et  d’eau fraîche, et aussi de lectures partagées. Et la vente des livres de collection de Jean et ses gains au poker assurent aux amoureux une existence modeste.

 Dans une petite maison, voisine de la résidence familiale de vacances, le petit Daniel rencontre ces personnages hors-normes qui ont alors environ soixante-six ans et qui le fascinent: «Ils sortaient des cadres et leur mode de vie était totalement romanesque. (…) J’étais leur petit visiteur. Ils passaient leur temps à me faire la lecture. (…) Une des raisons que  j’ai eu de devenir romancier, est probablement d’avoir fréquenté ce romanesque chez Jean et Germaine. » L’écrivain s’est inspiré d’eux pour créer dans La Fée Carabine, les parents adoptifs de l’inspecteur Pastor.

La mise en scène, sans prétention, se fait la chronique de la vie amoureuse de Jean et Germaine , de leur rencontre avec l’écrivain et explique aussi comme est née cette bande dessinée. La scénographie, très simple, définit à jardin, un espace de jeu autour du narrateur, Daniel Pennac, qui raconte,  met les comédiens en situation d’interpréter quelques scènes, et leur donne les indications nécessaires. A cour, une table à dessin accueille Florence Cestac qui, dos au public, croque en direct avec quelques traits d’encre noire et des taches de couleur, les scènes-clefs de cette histoire projetées sur un écran. Cette grande dame de la B.D., fondatrice des éditions Futuropolis et Grand Prix de la ville d’Angoulême, apporte un supplément d’humour à ce spectacle drôle et léger. Un bel hommage à l’amour et aux livres…

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris  VIIIème.  T. :01 44 95 98 21,  jusqu’au 18 novembre.

 Théâtre du Parc d’Andrézieux-Bouthéon (Loire), les 23 et 24 novembre.

 La bande dessinée Un Amour exemplaire est publiée aux Editions Dargaud.

Je parle à un homme qui ne tient pas en place, un spectacle de Jacques Gamblin et Thomas Coville

Je parle à un homme qui ne tient pas en place, un spectacle de Jacques Gamblin et Thomas Coville

 

©Nicolas Gerardin

©Nicolas Gerardin

«Le capitaine Mac Whirr avait parcouru la surface des océans, comme certaines gens glissent toute leur vie durant à la surface de l’existence, qui se coucheront enfin tranquillement et décemment dans la tombe,  qui n’auront rien connu de la vie, qui n’auront jamais eu l’occasion de rien connaître de ses perfidies, de ses violences, de ses terreurs. » (Typhon de Joseph Conrad).

 Avec l’aide du navigateur solitaire Thomas Coville, Jacques Gamblin raconte celui qui «a connu la vie». Naviguer pour explorer le monde révélait la quête d’un savoir, la volonté de maîtriser l’espace et de le conquérir. Mais, comme il n’y a plus rien à conquérir, certains types de navigation comme la plaisance relèvent d’une finalité ludique et sportive.

 Naviguer, avec les nouvelles technologies, évoque risques et plaisirs, peurs et émotions, avivées par les exploits des navigateurs solitaires: des passionnés qui sillonnent les océans pour le plaisir, le défi ou la gloire : «Un navigateur, dit Michel Tournier dans Eléazar, n’est pas un vivant à part entière… Il flotte, pour le temps de la traversée, dans les limbes situés à mi-chemin de la vie et de la mort. Le grand large n’a-t-il pas une évidente affinité avec l’au-delà? »

Le public est invité à suivre via une navigation virtuelle GPS chère aux internautes, à suivre le Tour du monde en solitaire de Thomas Coville en 2014. Ici, la grande voile est remontée et devient écran avec cartes océaniques et petits signes lumineux. Lors de la traversée de trente jours du navigateur en solitaire, Jac communique  tous les jours par mail avec Tom dont le comédien énonce les propos:   un encouragement pour Tom à se battre contre anticyclones et dépressions. Le sportif destinataire des mails, lui, reste silencieux et ses réponses sont rares:  juste des aveux émouvants et bien écrits qu’il dit de sa propre voix.

Via les images filmées de temps à autre, le public a l’impression d’être aux commandes de ce trimaran de plus de trente mètres avec les vitres de la cabine couvertes de gouttes d’eau et qui fend les eaux de la grande bleue aux aurores boréales.Objet poétique, force de rêverie et de peur, source d’inspiration, à la fois complice et ennemie, la mer dispense ou refuse ses faveurs. Aussi profonde par temps calme, que dans la tempête. Convulsion régulière des vagues, et menace miroitante des flots en perpétuel mais aussi attente et effroi pour le navigateur.

Dans le calme plat, donc avec des voiles en panne, c’est l’arrivée des insectes, la soumission aux courants, les dangers, la maîtrise impossible du bateau et l’épuisement des vivres et de l’eau potable : la mer devient alors un piège. Le long des côtes d’Amérique du Sud, le « pot au noir » correspond à la ceinture équatoriale des basses pressions venant des Tropiques. Avant de battre le record de vitesse du Tour du monde en solitaire en 2016, Thomas Coville avait dû rebrousser chemin : pris dans la glu du «pot au noir », il avait remonté l’Atlantique en plein hiver : de la fin janvier au début février. En héros.

Tom «échoue» et Jac pressent les états d’âme de son ami s’estimant responsable de son sort:  il se croyait capable de mener à bien un tel projet… Resté à terre, l’ami rappelle que l’échec mène à la solitude métaphysique, supérieure à la réussite, puisqu’elle offre une liberté existentielle. Jacques Gamblin, à la sensibilité délicate, compare les prouesses du navigateur à des choses  plus dérisoires, comme son trac avant d’entrer en scène en pleine lumière. Son héros a eu envie de fuir le quotidien et sa trivialité, mais n’a fait que se trouver.

Une jolie traversée maritime et théâtrale, une invitation au voyage, un chemin d’existence….

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIIIème, jusqu’au 18 novembre. T. : 01 44 95 98 21.

Grito pelao de Rocio Molina et Silvia Perez Cruz

 

Grito pelao de Rocio Molina et Silvia Perez Cruz

Depuis quelques années, Rocio Molina est artiste associée au Théâtre National de la danse de Chaillot et y présente régulièrement ses créations dans une relation de confiance réciproque. Chaque fois, un public fidèle et attentif, est au rendez-vous et sait que chaque spectacle, fruit d’une patiente recherche, posera de nouvelles questions, ouvrira de nouvelles pistes.

L’année dernière, à propos d’Afectos, nous évoquions l’incroyable liberté de Rocio qui la pousse à tout se permettre, quitte à déranger, étonner, émerveiller. Cette fois, Grito pelao que l’on peut traduire par : à cor et à cri, témoigne d’un courage que rien ne peut arrêter et d’une nécessité personnelle impérieuse. « Je danse, dit-elle, ce que je vis, et je vis ce que je danse.» «C’est dans l’erreur que tu peux trouver une surprise, celle que tu cherchais. » Pour elle, prendre des risques, c’est accepter de « se perdre pour se trouver».

Elle explore au plus profond l’univers féminin, le corps, le désir d’enfant, la maternité, la filiation. Ayant enfin pris une décision difficile qui la hantait depuis plusieurs années, elle est enceinte de sept mois d’une petite fille. Ce nouvel état crée des transformations de son corps, bien sûr, de ses moyens physiques et de son esprit. Sur scène, elle partage les diverses  émotions et interrogations de la grossesse, avec sa propre mère, Lola Cruz, invitée pour la première fois à participer au spectacle, et avec  sa partenaire-complice, Silvia Pérez Cruz, elle-même mère d’une petite fille.
L’interprète au chant, puissant ou subtil, accompagne et soutient la danse de Rocio et par moments, danse aussi. Entre elles, parfois en miroir, s’échange un dialogue sonore et gestuel, violent ou douloureux mais  le plus souvent fait de douceur et lenteur : temps hors du temps, de l’attente et de la patience, que requiert la maternité.

L’échange, parlé ou dansé, de Rocio avec sa mère, Lola, est plus complexe. Rocio l’interroge, lui fait part de ses doutes, peurs et angoisses. Puis, lui faisant face, elle s’affirme comme danseuse et femme. Sa mère se tient le plus souvent en retrait, à distance, veillant de loin, discrètement sur son enfant qui la provoque, la bouscule, l’inquiète… Parfois, elles se rejoignent pour danser ensemble, chacune à sa façon, dans une sorte de pas de deux, avec une certaine harmonie. Ou bien, plus proches encore, dans une lenteur fusionnelle, elles inventent ou réinventent des attitudes venues de très loin, comme figées dans le temps, la mère soutenant la fille, puis, à l’inverse, la fille soutenant la mère. Telles des peintures ou sculptures de pietà qui pourraient répondre à la tragique interrogation de Yerma chez Federico Garcia Lorca, qui est en mal de maternité et qu’un désir insensé d’enfant resté sans réponse, fait sombrer dans l’égarement.

Vers la fin du spectacle, parvenue au bout de ce long chemin peut-être initiatique, Rocio se dépouille de ses vêtements et, toujours très lentement, s’immerge, à plusieurs reprises, dans un bassin rempli d’eau. Elle en ressort, ruisselante, rassurée, apaisée, et  prête à mener à terme son attente. Grito pelao, commencé par l’évocation du milieu aquatique avec des  images en fond de scène, finit avec la présence, bien réelle cette fois, de l’eau comme élément féminin, allusion à la vie intra-utérine, protectrice?

Entre temps, sont projetées  d’autres images: certaines sont des échographies de l’enfant qui va bientôt naître, d’autres évoquent le sang… Rocio ne veut rien éluder de ce qui fait la féminité dont une prise de conscience sous tous ses aspects, même les plus intimes, est l’affirmation. Et ce spectacle, qui n’a rien d’exhibitionniste, dépasse le strictement féminin pour aller vers, plus essentielle encore, notre humanité, sans aucune restriction.

Chantal Maria Albertini

 

Le spectacle a été présenté au Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème,  du 9 au 11 octobre.

 

La Légende de 1900, adaptation et mise en scène de Giannis Filias et Dimitris Stamatelopoulos

La Légende de 1900,  d’après Novecento: un monologo d’Alessandro Baricco, adaptation et  mise en scène de Giannis Filias et Dimitris Stamatelopoulos

shoppingCe monologue de l’écrivain italien Alessandro Baricco, publié en 1994, raconte l’histoire de Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento. Né et abandonné sur un paquebot en 1900, il fut adopté par son équipage et grandit sans jamais descendre à terre. Doué pour la musique, il apprit à jouer du piano et en devint un virtuose. « Il avait du génie pour ça, il faut le dire. Il savait écouter. Et il savait lire, ça tout le monde peut, lui, ce qu’il savait lire, c’était les gens. Les signes que les gens emportent avec eux : les endroits, les bruits, les odeurs, leur terre, leur histoire… écrite sur eux, du début à la fin. Et lui, il la lisait, et avec un soin infini, il cataloguait, il répertoriait, il classait…Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, la carte du monde, du monde entier, d’un bout à l’autre, des villes gigantesques et des comptoirs de bar, des longs fleuves et des petites flaques, et des avions, et des lions, une carte gigantesque. Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches du piano en caressant les courbes d’un ragtime. »

Tous ceux qui l’entendent alors jouer, le considèrent comme le plus grand interprète de tous les temps. Adulte, il restera vivre sur le bateau mais son jeu exceptionnel le rendit célèbre et un autre pianiste de génie décide de le provoquer en duel «musical », afin d’établir qui est vraiment le plus grand. L’histoire est racontée par Tim Tooney, le trompettiste de l’orchestre, ami de Novecento et témoin privilégié de sa vie déconnectée.

Ce fameux monologue est surtout connu surtout par son adaptation au cinéma : La Légende du pianiste sur l’océan de Giuseppe Tornatore (1998). Ici, deux comédiens, alternant narration et dialogue, racontent les aventures de Novecento. Giannis Filias (le pianiste), qui est aussi l’auteur de la musique, et Dimitris Stamatelopoulos (le trompettiste) créent une performance pleine de vivacité.
Trois roues pendues d’une corde au plafond, une paire des gants de boxe, un manteau etc. connotent ici  le texte.

Les  comédiens/chanteurs font naître de belles images, avec des variations de lumières comme le bleu qui  évoque la mer. Et en improvisant corporellement, ils commentent les mots et en analysent leur sens,  au risque parfois de  créer un vertige scénique. Mais ils maîtrisent bien leur gestuelle et le public les a applaudi chaleureusement.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Tempus Verum, 19 rue Iakchou, Gazi, Athènes. T. :  0030 210 34 25 170

Le texte, traduit de l’italien est publié chez Gallimard-Folio.

Au nom du père, du verre et paf par terre, texte et mise en scène de Marilyn Klein

Au nom du père, du verre et paf par terre, texte et mise en scène de Marilyn Klein

 

© Agathe Hurtig Cadene

© Agathe Hurtig Cadene

La metteuse en scène  crée avec sa compagnie des spectacles  avec des complémentarités entre des formes esthétiques. A partir d’un travail sur le terrain, sous forme d’actions culturelles avec des publics variés. « Mon écriture, dit-elle, est un perpétuel va-et-vient entre l’intime et l’extérieur, se nourrissant de rencontres, de dialogues, de souvenirs… »

Le spectacle est le récit d’une addiction à l’alcool. « Qui n’a pas rêvé d’avoir un papa super-star, protégeant et sauvant à tout va tout en faisant des blagues? » Une fille unique raconte : son papa n’est pas du tout un héros rassurant avec de grosses épaules et bricoleur. Il boit énormément et parfois arrête de boire, mais en vain. Et elle a un besoin obsessionnel: raconter, se souvenir, comprendre et parfois se pardonner enfin d’un coup de poing dans la tête de son père… Cette  jeune femme est interprétée à la fois par Chloë Bonifait et Sarah Horocks, autour d’un frigo qu’elles ouvrent et referment sans arrêt pour y mettre des bouteilles, les retirer, et même s’y réfugier. Elles jouent aussi le boucher et la vendeuse du Super U. «Ma mère ne boit pas. Mon père entraîne ses copains à boire de l’alcool. On dit des alcooliques qu’ils ont ça dans le sang… ». Au jardin, il y a une table à repasser avec six bouteilles vides. Les filles parlent en même temps et dansent. « Ne pas boire, pour lui, c’était impossible. Mon père, il ne jouait jamais pour gagner, il jouait pour boire, il ne savait pas modérer sa consommation d’alcool, je croyais qu’il était méchant !»

L’une étend du linge sur un fil, l’autre débarrasse des bouteilles. «Mon papa à moi, c’est un gangster, il a été interdit d’hôpital quand Pépé Sauce Tomate est mort » (…) « Mon père, il pleurait souvent plus que ma mère. Pour la mort de Balavoine, il me prend dans ses bras, j’ai  neuf ans, il avait avalé l’essence de la voiture. Il casse les bouteilles pour montrer qu’il est malade. (…)  Je ne sais pas si j’ai peur pour moi même, ou pour mon père. « 

Une suite de témoignages hallucinants sur une enfance dévastée. et sur l’alcoolisme dans notre pays mais la pièce parle aussi de la difficulté d’avoir pour père, un être humain jugé comme un«moins que rien ».  Et racontée ici avec un certain humour par ces jeunes comédiennes.

Edith Rappoport
Maison des Métallos, rue Jean-Pierre Timbault, Paris XI ème, T. : 01 47 00 25 20, jusqu’au 20 octobre.
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