Histoire(s), de France texte et mise en scène d’Amine Adjina

Histoire(s) de France, texte et mise en scène d’Amine Adjina« `

Visuel 1 © Géraldine Aresteanu

© Géraldine Aresteanu

  La compagnie du Double a été créée en 2012 à Saint-Ay (Loiret) par Amine Adjina et Émilie Prévosteau. «Ce spectacle est né de l’envie d’interroger mon rapport à la France, dit l’auteur, et par là, les histoires qu’on nous raconte pour établir un socle commun.» Après le succès d’Arthur et Ibrahim, sur le thème d’une amitié impossible entre deux jeunes- l’un étant d’origine arabe- cet auteur écrit sa troisième pièce pour la jeunesse à l’aune de sa double appartenance : il est né en France de parents algériens. Il aborde ici de façon très ludique l’enseignement de l’Histoire de France au collège, vu par trois élèves à qui la professeure a demandé de mettre en scène certains épisodes… 

 Autre épisode : la Révolution française sème la révolte dans l’école, un moment où les trois compères dans l’esprit de 1789 vont exprimer les doléances des élèves pour changer la vie scolaire, de l’enseignement à la cantine. Ces revendications, lues par les acteurs ou diffusées en voix off, ont été collectées auprès de plusieurs classes par le compagnie. Le troisième et dernier tableau, pour la plus grande joie des jeunes spectateurs, évoque la coupe du monde de football de 1998, Zidane et la liesse populaire d’une France black blanc beur.

A travers des reconstitutions parodiques, l’auteur interroge les origines, le politique, la question de l’identité quand certains agitateurs d’opinion se servent actuellement de l’Histoire pour attiser les haines raciales et diviser les populations. Entre les séquences «historiques» en train de se construire, des relations plus intimes se tissent entre les trois enfants Amine Adjina a conçu une mise en scène simple, avec accessoires et costumes de fortune tombés sous la main et il décortique les signes et codes du jeu dramatique.

Ce théâtre d’agit-prop, qui se place du point de vue des jeunes, pourrait paraître un brin démagogue. Mais ici, on les prend les enfants au sérieux et on leur renvoie une parole exprimée avec leurs mots. Ils ne s’y trompent pas et se sentent concernés par cette pièce drôle qui ouvre aussi une réflexion sur les conflits et préjugés sociaux qui s’immiscent dans les écoles. Cette parodie de l’Histoire canonique donne une belle occasion d’éveiller l’esprit critique des nouvelles générations. Avis à l’Education Nationale…

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 12 février, Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine)

Du 16 au 18 février, Théâtre Jean Vilar, Montpellier (Hérault).
Du 7 au 10 mars, Tangram, Evreux  (Eure) ; les 22 et 23 mars, Agora Robert Desnos, Evry (Essonne).
Du 6 au 12 avril, Théâtre 13 Seine, Paris (Xlll ème).

 Histoire(s) de France est publié aux éditions Actes Sud, collection Heyoka jeunesse.

 


Archives pour la catégorie critique

L’Endormi de Sylvain Levey et Marc Nammour, mise en scène d’Estelle Savasta

L’Endormi de Sylvain Levey et Marc Nammour, mise en scène d’Estelle Savasta

L'ENDORMI - HIPPOLYTE A MAL AU COEUR -57

©Matthieu Edet

“Pourquoi Isaac, il ne se repose pas ici, dans son lit? “ J’ai demandé. “Tu poses trop de questions » m’a répondu maman.Victoire, dix ans, s’inquiète : le lit -seul décor- de son grand frère, quinze ans, caïd du quartier, reste vide. Les parents gardent le silence. Bizarre. Autour d’elle, la rumeur enfle et elle cherche consolation auprès de son arrière-grand mamie Joséphine, la câline. Et bientôt, Victoire apprend la vérité : son frère est à l’hôpital, dans le coma entre la vie et la mort, à cause d’une histoire de vengeance entre gamins… L’endormi se réveillera-t-il ?  La pièce, née d’une rencontre entre l’auteur, le rappeur Marc Nammour et le musicien Valentin Durup, s’inspire d’un fait réel : un soir en novembre 2017, dans le Xl ème arrondissement à Paris, au pied de l’immeuble de Sylvain Levey, un jeune garçon est mort, poignardé par un autre d’une bande rivale. « Quinze ans, ce n’est pas un âge pour mourir, dit l’auteur. Isaac, dans la pièce, aura une deuxième chance, peut être le début d’une nouvelle vie.

Marc Nammour se glisse dans la peau de Victoire, convention tout de suite acceptée par le jeune public. Jouant la comédie pour la première fois, il trouve le ton juste pour passer du récit de la petite fille aux chansons qu’il a écrites, accompagné par Valentin Durup à la guitare et à la console. Les paroles, tout en assonances et rimes heurtées, se fondent dans la prose dense et tendre de Sylvain Levey, sans casser le rythme du monologue. «Ici, c’est ici que je suis née », dit Victoire. Suit un rap qui plante le décor: « C’est pas la Trump Tower ni la tour de Pise/ Pas de touriste ici ni de dollars dans les valises / C’est pas la tour Eiffel ni la Burj Khalifa/ C’est pas la tour Taipai, elle n’en a pas l’éclat (…) » Pour conclure: « Sur elle j’entends dire des horreurs / Qu’c’est la mère des voyous, le repère des voleurs / Mais en vrai ma tour, c’est la reine des hauteurs / Moi je sais qu’elle mérite les médailles, les honneurs »

Estelle Savasta a conçu un espace qui s’adapte à une cour d’école ou à une salle des fêtes, tracé avec du ruban adhésif par l’acteur. Marc Nammour restitue, sous sa direction, sans gaminerie, la candeur de Victoire, mais garde, en rapant, une rugosité qui fait écho à Isaac, le roi de la baston. Valentin Durup et sa musique trouvent aussi toute leur place dans le dispositif scénique.Nous avions apprécié la pertinence de Nous dans le désordre* une pièce mise en scène par Estelle Savasta, vue l’an dernier en plein confinement et née d’une résidence de sa compagnie dans un lycée de Cavaillon autour du thème de la désobéissance (Voir le Théâtre du Blog). 

 Un théâtre exigeant qui n’hésite pas à aborder devant le jeune public des thèmes difficiles comme la violence urbaine, la mort : nous retrouvons ici l’audace de Sylvain Levey qui regarde toujours le monde en face. Nous avions récemment applaudi Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz et Gros, un monologue autobiographique où il raconte avec pudeur son rapport à la nourriture et à son poids (voir le Théâtre du Blog). Ici, rap et prose font excellent ménage et L’Endormi est promis à une belle tournée. Petits ou grands, ne manquez pas d’y assister…

Mireille Davidovici

Jusqu’au 13 février, Salle des fêtes, 2 rue des anciennes Mairies, Nanterre (Hauts-de-Seine). Spectacle programmé par le Théâtre de Nanterre-Amandiers. T. : 01 46 14 70 00, en partenariat avec la Saison Jeune Public de Nanterre.

 Du 21 au 26 février, La Garance-Scène Nationale de Cavaillon (Vaucluse), etc….

Le spectacle a été enregistré sur disque vinyle. 

* Nous dans le désordre est joué jusqu’au 19 février au Théâtre des Quartiers d’Ivry (Val-de-Marne).

 

Huis clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

Huis clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Jean-Louis Benoit

 «L’enfer, c’est les autres. » De cette pièce inoxydable, les lecteurs auront au moins retenu ces mots de Garcin, l’un des trois personnages, ensemble pour l’éternité, sans miroir ni brosse à dents. Confrontés au jugement des autres, sous une lumière qui ne s’éteindra jamais. «Tous ces regards qui me mangent. (…) Pas besoin de gril, l’enfer, c’est les autres. », dit plus exactement ce journaliste brésilien, mort fusillé pour avoir déserté la guerre, soi-disant au nom du pacifisme.

Jean-Paul Sartre exprime ici un drame intime… Comme s’il y avait un peu de lui-même dans le seul personnage masculin de ce trio infernal. La pièce, écrite en 1943, une période trouble pour les intellectuels, traduirait-elle la mauvaise conscience de l’écrivain sous l’occupation allemande? Et ces deux femmes qu’ont-elles à se reprocher? Estelle, une jeune bourgeoise écervelée est une infanticide, morte d’une pneumonie. Inès, une  employée des postes homosexuelle, a été asphyxiée au gaz par la femme de son cousin qui, de chagrin, s’est jeté sous un tramway. La pièce a perdu son parfum scandaleux et semble même un peu datée.  Reste le pari théâtral que s’était donné Jean-Paul Sartre : mettre trois personnages sous tension permanente: « C’est là, dit-il, que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun, le bourreau des deux autres. » Il a un sens aigu des dialogues et des situations. Dans la mise en scène de Jean-Louis Benoit, cette confrontation entre Inès, Garcin et Estelle n’a rien perdu de son mordant,

La pièce avait déjà été mise en scène par Jean-Louis Benoit  il y a deux ans au Théâtre de l’Épée de Bois mais dans un espace trop vaste mal adapté à ce huis-clos (voir Le Théâtre du Blog). A l’Atelier, le décor assez banal mais conforme aux indications de l’auteur, traduit l’atmosphère étouffante de la pièce. Trois gros canapés de couleur différente, un guéridon avec dessus, un bronze académique; au fond, une porte qui ne se rouvrira qu’une fois, sans qu’aucun des trois n’osent la franchir.

Marianne Basler est une Inès virulente et lucide : un personnage mieux dessiné par l’auteur que celui d’Estelle, lui, plus stéréotypé. Ici interprété par Mathilde Charbonneaux qui va dans le sens de la caricature… Maxime d’Aboville donne à Garcin un côté veule et minable de séducteur à la petite semaine. Mais que nous raconte au juste ce Huis clos après deux ans d’une épidémie qui, de confinement en vaccination forcée, empiète sur notre liberté ? Nous reconnaissons-nous encore dans la phrase de Jean-Paul Sartre?  «L’enfer, c’est les autres» dit-il, a toujours été mal compris. On a cru que je voulais dire par là, que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. » (…) « Je veux dire que, si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors, l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes. » 

 Jean-Louis Benoit réussit à mettre cette question en débat et nous offre un moment de théâtre conforme au projet de Jean-Paul Sartre. « Il s’amusait, dit-il, à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard et regrettait que sa pièce fût interprétée trop souvent de manière sérieuse, trop respectueuse… »  « Si les archétypes de la virilité chez Garcin, de la mondanité chez Estelle, de l’homosexualité chez Inès, écrit Jean-Paul Sartre, sont mis en place dès le début, ils ne tardent pas à se briser, lorsque tombent les masques de chacun d’eux. Lorsque Garcin veut fuir cet Enfer et qu’il parvient à ouvrir la seule porte du lieu, au moment de la franchir, il ne fait plus un seul pas et reste là, avec les autres, c’est qu’il a compris que se détourner, c’est s’avouer vaincu.» Et si le salut, c’était les autres ? A méditer en ces temps d’individualisme triomphant…

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, Paris ( IX ème). T. : 01 46 06 49 24.

 

Embrasse-moi sur ta tombe de Jean-Daniel Magnin d’après le scénario de Marym Khakipour, mise en scène de Jean-Daniel Magnin et Marym Khakipour

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Benjamin Wangermée, Hélène Viaux, René Turquois, Christine Murillo ©GiovanniCittadiniCesi_

Embrasse-moi sur ta tombe de Jean-Daniel Magnin d’après le scénario de Marym Khakipour, mise en scène de Jean-Daniel Magnin et Marym Khakipour

 Deux fables se croisent dans l’espace unique d’un modeste appartement où logent une mère et son fils, agent sécurité à l’aéroport licencié sans raison puis chassé par sa femme. Un recruteur véreux l’a persuadé de se faire exploser pour se venger et gagner le Paradis. L’histoire bifurque sur le couple mère-fils, avec une série de quiproquos qui vont empêcher cet acte terroriste. Dans cette relation familiale où l’absence du père s’en mêle, le drame prend le tour d’une comédie frisant l’absurde. Les auteurs prennent le parti risqué du rire, comme Jean-Daniel Magnin l’avait fait avec Dans un Canard (voir Le Théâtre du Blog). 

Ce texte à la tonalité burlesque offre aux acteurs une grande liberté de jeu. Christine Murillo, remarquable comme toujours, donne corps et âme avec humour à cette mère déjantée et le public a pour elle une irrésistible sympathie  Dans sa douce folie  -elle prend son fils pour le père de celui-ci- elle va innocemment contrecarrer les plans des poseurs de bombes. Le fils (René Turquois) a la mollesse d’un adolescent prolongé et le recruteur (Benjamin Wangermée) a des allures de petite frappe sans envergure. Une voisine des plus kitsch (Hélène Viaud) surgit à brûle-pourpoint pour mettre son grain de sel, espérant reconstruire sa vie avec ce fils au destin si proche du sien.  » Le thème, dit Maryam Khakipour, c’est l’amour, la crainte d’une mère qui voit son fils basculer vers le pire et l’échappée poétique qu’elle va trouver, pour dépasser son impuissance et l’aider ainsi à être enfin un homme. « 

 Rien de psychologique ici et les personnages sont proches de ceux de Strip-tease, la fameuse série documentaire belge: modestes et naïfs dans leur folie poétique. Il y a du comique populaire dans ces scènes qui s’entrelacent mais qui sont parfois mal raboutées. Auteur d’une quinzaine de pièces et d’un roman Le Jeu continue après ta mort, Jean-Daniel Magnin agence les dialogues avec brio. Mais l’espace de jeu à plusieurs niveaux conçu par Jane Joyet, même ouvert, semble gêner la circulation des comédiens et nuit à la fluidité de l’action. Et cela, malgré les vidéos non figuratives. Les metteurs en scène essayent de faire le lien entre les séquences, avec des échappées oniriques. Malgré quelques  trouvailles, certaines scènes restent esquissées. Mais une impeccable direction d’acteurs et de beaux moments d’écriture. Des précipités de vie comme le monologue de Christine Murillo frottant son linge, ou le voyage de la mère et du fils pour voir la maison de l’enfance et la tombe du père, donnent à ces gens ordinaires une vraie densité… Avec l’humour en prime.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 20 février, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 00.

 

 

 

 

 

 

Première Neige de Guy de Maupassant, adaptation et mise en scène de Pier Porcheron

Première Neige de Guy de Maupassant, adaptation et mise en scène de Pier Porcheron

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@Veronique Beland

Cette adaptation fait entendre des extraits de la nouvelle, dans la langue de Guy de Maupassant, intégrés dans une auto-fiction: un couple s’enferme un hiver dans une maison, après un événement traumatisant et décide de monter une pièce radiophonique ou , plus exactement, un «roman radiophonique» à partir de leur histoire personnelle. Maupassant, lui, raconte la vie d’une femme qui vient mourir au soleil méditerranéen, pour fuir un mariage triste dans un château glacial en Normandie ,où tombent la pluie et la neige. Une histoire qui s’entrecroise avec cette auto-fiction, au point qu’on ne les distingue plus l’une de l’autre. Ce couple enfermé met en scène Première Neige et l’épouse va aller à Paris enterrer ses parents morts dans un incendie…

Pour ce «roman radiophonique», pas de magnétophone, amplificateurs ni consoles de studio. Dans ce théâtre d’objets, les fonctions dramatiques sont à la fois iconiques et sonores, avec des objets qui jouent : tableaux, modèles réduits de meubles, poupées, photos, peluches… Mais aussi des objets du quotidien utilisés  pour  le bruitage. Une boite Maïzena simule le crissement de pas dans le neige, le bruit amplifié d’un coussin de crin nous permet de «voir» l’héroïne marcher sur le sable, des chiffons disent l’apparition d’oiseaux, du papier déchiré imite le crépitement du feu dans la cheminée… Une chignole et d’autres ustensiles suspendus autour de la table de jeu, approchés des micros, composent tout l’univers sonore. Nous pouvons à la fois écouter le texte, voir la manipulation les objets et assister à l’art du bruiteur.

 La compagnie Elvis Alatac, installée à Poitiers depuis 2012, présente ici la version longue (soixante-cinq minutes) de cette Première Neige. Nous en avions vu, en 2020, une format court de quinze minutes avec le même texte de Guy de Maupassant. Mais c’était une véritable émission radiophonique dans un  studio en cabine vitrée, avec publicités, blagues et jeux stupides (voir Le Théâtre du Blog ).
Reste de ce format court, l’utilisation du son amplifié: composante essentielle. Il n’y a pas de marionnettes mais les deux comédiens, tout en produisant des images avec des objets, créent, au micro,  la bande-son 
à vue.

Auprès Marion Rebat, sa partenaire de jeu, Pier Porcheron, metteur en scène mais aussi acteur, ne se prive pas de moduler, hululer, bruiter, siffler et accentuer, colorant ainsi le texte sans aucun effet  électronique. Cet habillage sonore artisanal ouvre une autre dimension supplémentaire à ce théâtre d’objets qui développe plusieurs techniques : mini théâtre d’ombre, mini-écran où sont projetées à partir d’une mini-caméra mobile, des images et des photos du Paris au XIX ème siècle. Pier Porcheron et Marion Rebat nous montrent que, bien dompté, le son crée l’image. Enfin, on l’aura compris, nous sommes ici loin de l’explication de texte scolaire.

Première Neige a été créé en 2017 et depuis, s’est joué une centaine de fois, diffusé dans ses deux versions…

 Jean-Louis Verdier

 Jusqu’au 3 février, Théâtre Mouffetard, 73, rue Mouffetard, Paris (Vème) T. : 01 84 79 44 44.

Le 18 février, Espace des Pierres Blanches, Saint-Jean-de-Boiseau (Loire-Atlantique); le 25 février,Théâtre des Bains Douches, Elbeuf-sur-Seine (Seine-Maritime).

Texte intégral de Première Neige: http://maupassant.free.fr/textes/neige.html

 

 

Wo-Man et Point Zéro, chorégraphie d‘Amala Dianor

Wo-Man et Point Zéro, chorégraphie d‘Amala Dianor

 Avec ce solo et ce trio regroupés en une soirée, l’artiste revient aux sources de son style élégant et organique, sur la musique de son complice de toujours, le compositeur d’électro-soul Awir Léon. Né à Dakar, et arrivé en France à sept ans, Amala Dianor intègre, après un parcours de hip hop, l’école supérieure du Centre National de Danse Contemporaine d’Angers. Il a créé des chorégraphies alliant hip hop, néo-classique, contemporain, afro-contemporain… Avec une quinzaine de pièces à son actif, il s’emploie, comme on le voit surtout ici, à ôter à la danse tout artifice superflu pour en conserver les seuls mouvements bruts.

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Nangaline Gomis © Romain Tissot

Dans Wo-Man, Nangaline Gomis entre dans un halo de lumière au bord du plateau et, comme épinglée sur place, amorce des gestes simples avant de s’aventurer au-delà. Dans un combat entre elle et l’espace qu’elle va occuper complètement, avançant en guerrière et reculant avec prudence. Puis elle disparaît, avalée par le noir. «Man signifie : moi en wolof, dit le chorégraphe. Man Rec, c’était moi seulement. Wo-Man sera ainsi la version féminine de ce moi choral, riche d’influences diverses, de racines plurielles. »

Rencontrée au Conservatoire National Supérieur de danse de Lyon, Nangaline Gomis lui inspirera l’adaptation au féminin  de son propre solo, créé en 2014, où il construisait déjà la trame d’une écriture hybride et singulière, à la fois dépouillée et complexe, abstraite et incarnée, énergique et tranquille. La vitalité et l’engagement de la jeune interprète laisse présager pour elle d’un bel avenir de danseuse.

 Pour Point Zéro Amala Dianor a invité Johanna Faye et Mathias Ruffin, eux aussi chorégraphes, à le rejoindre sur le plateau pour confronter leur style dans une joyeuse émulation: «Nous avons tous trois commencé par la street-danse, dit-il, puis avons creusé des sillons personnels, nourris de rencontres, partages et hybridation,. Le point zéro est aussi littéralement le lieu à partir duquel les distances sont calculées. Quel est le chemin que nous avons parcouru?»

Wo-Man et Point Zéro, chorégraphie d‘Amala Dianor dans Danse point-zero1-romain-tissot-300x199

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Mathias Rassin, Johanna Faye, Amala Dianor

Avec un style hip hop démembré, déconstruit puis reconstruit, la pièce ramène les gestuelles à l’os. Gros plan sur un mouvement d’épaule ou de bras, un lancer jambe, une pirouette : chacun décortiquant les éléments de sa grammaire. La musique beat d’Awir Léon est à leur disposition sur un clavier où chacun va choisir, parmi les nombreuses touches, sa propre partition et l’enrichit de nouvelles pistes, histoire de faire monter la tension. De solo en battle, ces interprètes nous offrent des échantillons de leur écriture personnelle, et nous transmettent la joie de danser. Ce trio, simple et dépouillé, pourra, de ce fait, paraître un peu trop sommaire à certains mais cette démarche amicale de partage est  généreuse. 

Mais reste la question que se pose Amala Dianor: « Qu’en est-il de notre cathédrale de danseurs urbains, de nos chapelles originelles? Sont-elles restées intactes après tant d’années ? Sommes-nous toujours capables d’y retourner afin d’y puiser pour créer, transmettre, nous mouvoir ensemble? » Il y répond, en présentant actuellement The Falling Stardust, une grande forme pour neuf danseurs. Et Siguifin, une création collective avec Ladji Koné, Alioune Diagne et Naomi Fall, dansée par des pré-professionnels du Burkina-Faso, du Mali et du Sénégal. En 2022, il va créer A 20 cms près, une pièce pour dix danseurs et un musicien.

 Mireille Davidovici

 Du 25 au 29 janvier, dans le cadre du festival Faits d’Hiver, Les Abbesses-Théâtre de la ville, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

 Les 4 et 5 mars C.N.D.C. Angers, dans le cadre du festival Conversations ( Maine-et-Loir).

Le 10 mars, Le Carroi, La Flèche (Sarthe) et le12 mars, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis).

Le 1 er avril,  Festival Imprudanse, Draguignan  (Var) ; du 5 au 7 avril, Annecy (Haute-Savoie).

Le 7 mai, Théâtre-Scène Nationale de Mâcon (Saône-et- Loire).

Festival d’Avignon : Du lundi 11 au vendredi 15 juillet • 10h • Belle Scène Saint-Denis  Une programmation du Théâtre Louis Aragon à La Parenthèse, 18 rue des études, Avignon

 

 

 

Songe à la douceur, d’après le roman de Clémentine Beauvais, livret de Rachel Arditi, Clémentine Beauvais et Justine Heynemann, musique de Manuel Peskine, mise en scène de Justine Heynemann

Songe à la douceur, d’après le roman de Clémentine Beauvais, livret de Rachel Arditi, Clémentine Beauvais et Justine Heynemann, musique de Manuel Peskine, mise en scène de Justine Heynemann

songe à la douceur

© Cindy Doutres

Ce spectacle musical pour adolescents garde le charme du roman. Tatiana, quatorze ans, timide jeune fille aime Eugène. Mais plus âgé, il la traite en gamine. Un drame les a séparés mais, dix ans après, ils se revoient par hasard et il tombe amoureux de Tatiana. Parallèlement à ce chassé-croisé amoureux, Levski, un ami d’Eugène, amoureux fou d’Olga, la sœur de Tatiana, tombe du toit et meurt, lors d’une bagarre avec Eugène qui courtisait Olga et qui l’a donc trahi…

Les personnages et la trame narrative s’inspirent d’Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine (1799-1837) donc il y a deux siècles. Mais Ici, Eugène se drape de cynisme et quand Tatiana hésite à tomber dans les bras d’Eugène, elle met en balance le brillant avenir professionnel auquel elle devrait renoncer pour s’ennuyer, comme sa sœur, au bout de quelques années de mariage, une fois la passion éteinte… Elle réserve donc sa décision.

Cette adaptation respecte la version en vers libres de Clémentine Beauvais, particulièrement adaptés à la musique pop-rock de Manuel Peskine, qui, sur scène, accompagne au piano, les jeunes comédiens. Rachel Arditi joue les présentatrices avec des tonalités de cabaret… Elle commente ou résume avec ironie les aventures sentimentales des protagonistes, et elle n’hésite pas à les conseiller, avec un jeu un peu trop appuyé, mais qui ne nuit pas à la délicatesse générale de la pièce. Dans un décor romantique, où grandes fleurs de papier et chutes de confettis donnent au spectacle une couleur enfantine et naïve, les jeunes interprètes se lancent avec fougue dans leurs rôles.

Tatiana à l’âge ingrat (Elisa Erka) devient une intellectuelle épanouie et ambitieuse. Manika Auxire -une Olga mutine et sensuelle- chante les vers de Charles Baudelaire qui donnent le titre au spectacle : « Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble. », dans une scène où la pièce bascule dans le drame. Les personnages masculins, eux, sont plus en retrait.

Un texte exigeant, une mise en scène tonique et des chansons mémorables qu’on pourra retrouver sur internet: de quoi séduire un public, jeune ou pas. Une version brillante remise au goût du jour de cette histoire d’amour déphasée  et racontée par Alexandre Pouchkine, dont on ne compte plus  les adaptations : à l’opéra, au cinéma et, récemment, au théâtre par Michel Ponte sous le titre Barricades mystérieuses et en 2019, par Jean Bellorini.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 6 février, Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème). :T. : 01 40 03 72 23.

Le 10 février, Théâtre des Deux Rives, Charenton-le-Pont (Val-de-Marne).

Le 15 mars, Théâtre André Malraux, Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine).

Le 21 avril, Carré Bellefeuille, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

Le roman de Clémentine Beauvais est publié aux éditions Sarbacane.

Que se répètent les heures… (La Borde), d’après les textes de Marie Depussé, Nicolas Philibert, adaptation et mise en scène de Pierre Bidard

Que se répètent les heures… (La Borde), d’après les textes de Marie Depussé et Nicolas Philibert, adaptation et mise en scène de Pierre Bidard

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© Jean-Claude Etelain.

Le théâtre de l’Elysée, codirigé par Jacques Fayard, son fondateur et Gabriel Laval-Esparel arrivé il y a quatre ans, défend les formes émergentes du théâtre et de la performance. Il accueille, comme Les Subsistances, ce premier festival Azimuts, initié à Lyon par le Théâtre du Point du Jour (voir le Théâtre du blog),  tremplin de la jeune création, avec quinze propositions en trois jours. La petite salle est comble pour découvrir la compagnie La Vallée de l’Égrenne, issue de l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (E.N.S.A.T.T.), qui a obtenu le prix de la mention spéciale du Théâtre 13, en 2020. Distinction méritée.

Les six interprètes, présentent en une heure vingt, des moments de la vie collective à la clinique de La Borde. Le texte s’appuie sur le livre de la psychanalyste Marie Depussé, Dieu gît dans les détails (1993) et le documentaire du cinéaste Nicolas Philibert, La Moindre des choses (1996). Ces deux témoignages ont été réécrits : certaines séquences de La moindre des choses répliquées, d’autres passages adaptés puis modifiés à l‘épreuve du plateau. De prime abord, dans la salle commune, où les pensionnaires se retrouvent pour le goûter devant une grande table, nous ne distinguons pas les malades du personnel de La Borde. Puis, avec leur propos et leur gestuelle, les rôles se précisent.

Manu, le jardinier, raconte son arrivée à La Borde, Claude, replié sur sa fatigue chronique, se fait couper la barbe, Sophie, exubérante, fait un portrait de Ginette et veut qu’on l’affiche parmi d’autres dessins. Le dramaturgie est fondée sur le parcours de Nicolas de l’un à l’autre: il enregistre tout sur son dictaphone, cadeau de son frère, jusqu’aux ronronnement du frigidaire et aux glouglous du café qui coule, odorant. Il recueille les témoignages des «fous» et des soignants.

Jean Oury, le directeur de la clinique lui en raconte l’histoire. En 1953, à l’orée du mouvement «antipsychiatrique», ce médecin investit un château presque en ruines dans le Loir-et-Cher, pour y fonder un lieu ouvert où s’institue un rapport d’égalité entre soignants et soignés, une organisation collective et une liberté de circulation et d’activités. Ici la maladie mentale et son traitement se pensent autrement, à l’inverse des hôpitaux-prisons qu’il avait décidé de quitter.

Tous très crédibles dans leur rôle, Lou Bernard-Baille, Marius Uhl, Vincent Chappet, Vincent Couesme, Iris Pucciarelli et Erwan Vinesse bâtissent une micro-société, dans la lenteur d’un quotidien sans éclat, fait de petits gestes, allers et venues, explosions d’angoisse,  de méfiance mais aussi d’attention bienveillante envers l’autre… Instantanés d’un documentaire attachant, parfois drôle où Pierre Bidard interroge l’institution psychiatrique, aujourd’hui plus que jamais en crise. Il change notre regard sur le traitement de la folie dont la frontière est mince avec la normalité. Quand, à certains moments du spectacle, nous nous rions du fou, n’est-ce pas aussi un peu de nous-même ?

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 23 janvier au Théâtre de l’Elysée, 14, rue Basse Combalot, Lyon ( VII ème)/ T. : 04 78 58 88 25

Du 6 au 28 février, Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver, Paris ( XI ème).  T. 01 48 06 72 34 ?

 Du 3 au 6 mai, Théâtre de l’Élysée, 14, rue Basse Combalot, Lyon ( VII ème)/ T. : 04 78 58 88 25.

 

 

 

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Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, mise en scène de Thierry Jolivet

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© Rémi Blasquez

 

Une heureuse surprise!  La prose ciselée de Pierre Michon prend ici toute son ampleur, baignée dans les  tableaux de Vincent Van Gogh, tels que pouvait les voir un facteur arlésien. Il serait resté anonyme s’il n’avait fait plusieurs portraits de lui et de sa famille et si l’auteur des Vies minuscules n’avait imaginé cette biographie romancée, liée à celle dramatique et bien connue de l’artiste.

 L’écrivain creusois se plait à évoquer des gens simples du peuple, comme ici ce modeste employé des Postes, «alcoolique et républicain», ami de l’homme à l’oreille coupée, partageant des tournées d’absinthe avec lui, et témoin de sa démence, dans sa rage de peindre. L’ignorance de Joseph Roulin pour les choses de l’art confère à son regard sur la vie et l’œuvre de Vincent Van Gogh, une innocence dont nous sommes aujourd’hui privés et que Thierry Jolivet nous invite à retrouver. Par les yeux de ce facteur, nous regardons vivre et mourir le spectre décharné de ce fou de Vincent.

L’acteur se détache sur le bleu cobalt d’une de ses toiles, mais agrandie à la taille du miroir qui occupe tout le fond de scène et se reflète sur les flancs et le sol. «Tout l’enjeu du spectacle, dit-il, a consisté à fabriquer une forme qui accompagne les spectateurs dans le récit en maintenant l’écoute dans la sensation visuelle des œuvres du peintre. » Formé au Conservatoire de Lyon il a, depuis dix ans, adapté au théâtre: Fiodor Dostoïevski, Blaise Cendrars, Dante Alighieri, Mikhaïl Boulgakov… Artiste associé aux Célestins-Théâtre de Lyon, il y a créé ce spectacle qui, malheureusement, a depuis été  peu joué pour cause de covid.

 Immergé dans les couleurs et les formes tournoyantes qui envahissent le plateau, sans pour autant parasiter le texte, Thierry Jolivet trouve la juste diction, calme et obsédante et réalise un bel équilibre entre son interprétation, la composition musicale de Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau, discrètement présents sur scène, le découpage vidéo de Florian Bardet, l’espace et les lumières de David Debrinay et Nicolas Galland. Les miroirs, démultipliant les tableaux, en effacent les contours et en explosent les cadres. Nous entrons en plongée dans les couleurs brutales appliquées au couteau, dans ces images de champs de blé, d’amandiers en fleurs au pied des Alpilles, de soleil implacable brûlant, jaune chrome numéro 3, comme l’absinthe. Apparaissent et s’entrelacent les visages de Joseph et Vincent, ceux des hommes et femmes qu’ils connurent, et les lieux qu’ils fréquentèrent ensemble. Des impressions du passé et lambeaux de vie nous mènent jusqu’à Saint-Rémy-de-Provence où fut interné Vincent. Et à Marseille où Joseph Roulin apprendra la mort de son ami et où il finira ses jours dans l’alcool, rêvant, en rouge qu’il était, aux lendemains qui chantent… Il céda son portrait, gratuitement, pour la gloire, à un marchand de tableaux parisien très chic qui lui en offrait pourtant une somme rondelette.

 Nous nous souviendrons longtemps de la voix tranquille de Thierry Jolivet, disant cette langue simple et belle, soutenu par les sonorités électroniques des synthétiseurs, mêlées à la chaleur des orgues dans une explosion de couleurs. Avis aux amateurs de théâtre, d’art et de littérature et aussi aux programmateurs : ne passez pas à côté de ce travail remarquable. A défaut, relisez ou lisez Pierre Michon…

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 1er février, Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIV ème). T. : 01 43 13 50 50.

 Le texte est publié aux éditions Verdier.

Grand Reporterre/5 : Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? par Étienne Gaudillère et Giulia Foïs

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grand reporterre ©Théâtre du Point du Jour

Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? par Étienne Gaudillère et Giulia Foïs

Un spectacle joué dans le cadre du festival Azimuts initié à Lyon par le Théâtre du Point du Jour pour promouvoir la jeune création, en partenariat avec Les Subsistances et le Théâtre de l’Elysée. Dans cette série bi-annuelle qui vise à « mettre en pièce de l’actualité » (voir Le Théâtre du blog), un nouveau tandem metteur en scène et journaliste qui a voulu traiter un thème brûlant : le harcèlement sexuel et le viol dans le monde artistique. Un titre issu d’une phrase de l’actrice Adèle Haenel dans une tribune de Médiapart à propos du César attribué à Roman Polanski en 2020, un César qu’elle a contesté avec fracas en quittant la salle avec d’autres comédiennes: «Ils voulaient séparer l’homme de l’artiste, ils séparent aujourd’hui les artistes du monde. »

Etienne Gaudillère attrape la balle au bon et, peu à l’aise sur ce terrain, a trouvé la partenaire idéale pour tirer au clair ces questions qui agitent la sphère médiatique, jusqu’à récemment, les déclarations de Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline contre le radicalisme de #Metoo. Guilia Foïs anime Pas son genre, une émission hebdomadaire à France-Inter, où elle décrypte la société post #MeToo et des chroniques féministes, Un Jour dans le monde. «Je suis, plaisante-t-elle, le quota #MeToo de Radio-France.

Le metteur en scène a sollicité la journaliste, autrice par ailleurs de Je suis une sur deux, livre sur le viol qu’elle a subi. L’homme de théâtre et la femme de radio entrent en dialogue sur scène, accompagnés d’un acteur et d’une actrice qui mettent en acte les situations conflictuelles auxquelles est confronté tout un chacun. La pensée « woke », le décolonialisme et le féminisme radical font débat. Si on accuse leur auteur de crime sexuel ou raciste, que faire des films de Woody Allen? Des toiles de Paul Gauguin ? De la musique de Michael Jackson ou de Bertrand Cantat? Mais aussi des écrits de Céline, de l’architecture de Le Corbusier, des poèmes de Paul Verlaine et des œuvres de Gabriel Matzneff… L’artiste est-il au-dessus des lois et quelle est la place de la justice ? Doit-on refaire l’Histoire ?

Étienne Gaudillère et Giulia Foïs se sont appuyés sur une solide documentation, puisée dans les livres et les témoignages des victimes comme Adèle Haenel, Vanessa Spingora (Le Consentement) ou Camille Kouchner (La Famila Grande)… On cite aussi les positions de Catherine Deneuve sur la séduction, dans Paris-Match, qui alimentent la controverse. Étienne Gaudillère et Giulia Foïs ont trouvé le point d’équilibre entre journalisme et théâtre en demandant à Jean-Philippe Salério et Marion Aeschlimann de faire vivre ces débats contradictoires et les injonctions paradoxales auxquels tous peuvent être soumis. Sous forme de saynètes dialectiques : «Tu es comédienne, tu as trente ans et u rêves de faire du cinéma, on te propose un rôle dans un film de Roman Polanski, Tu fais quoi ?» L’humour de ces petites fictions et la distance parodique du jeu permettent de mêler le rire à l’indignation. Par exemple, l’imitation de Les Villes de grande solitude de Michel Sardou : « J’ai envie de violer des femmes,/ De les forcer à m’admirer/ Envie de boire toutes leurs larmes… » Chanson, qui provoqua à l’époque l’ire des féministes. 

 Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? s’empare de cette polémique qui, au-delà de la sphère artistique, concerne les conduites déviantes des hommes de pouvoir, dans le monde du travail ou de la politique. Sans vouloir apporter de réponses dogmatiques, le spectacle, en forme de tribune, pose les bonnes questions. Rien de sectaire dans la démarche : «Jamais je n’appellerai au boycott des œuvres, dit Giulia Foïs.  #Metoo propose de ne plus considérer comme acquis un certain nombre de choses. Ce qui compte, c’est de s’interroger.»  « Je n’avais pas les bases », chante Etienne Gaudillère dans un rap conclusif. Le public sort de la salle mieux instruit qu’en y entrant et a offert aux artistes une ovation debout bien méritée. Puisse ce spectacle circuler au-delà des quelques dates déjà prévues.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 23 janvier, Théâtre du Point du jour, 7 rue des Aqueducs Lyon (V ème). T. :  04 78 25 27 59. 

 

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