Le Pas grand chose de et par Johann Le Guillerm

 

Festival SPRING des nouvelles formes de cirque en Normandie :

Le pas grand chose, conception et mise en scène de Johann Le Guillerm

PasGrandChoseCréé par la Plateforme 2/Pôles Cirque en Normandie, La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, SPRING est un festival de cirque contemporain à l’échelle de toute la Normandie. Avec des spectacles axés sur les nouvelles écritures du cirque. Johann Le Guillerm, issu de la première promotion du Centre National des arts du cirque, a travaillé avec Archaos, puis participé ensuite à la création de la Volière Dromesko et co-fondé le Cirque O. En 1994, il a créé sa compagnie: Cirque ici, avec un solo, Où ça.
 Il obtient le grand Prix national du Cirque il y a vingt ans et le Prix des arts du cirque SACD ( 2005).
Avec Attraction, (2002) il interrogeait déjà l’équilibre des formes, le mouvement et l’impermanence,  bien au-delà des disciplines traditionnelles du cirque. Avec Secret, et des installations comme La Motte et Les Imperceptibles, il invente des sculptures en mouvement, ou Les Architextures, sculptures auto-portées, et Les Imaginographes, outils d’observation.
 Il y a quatre ans,  il a créé La Déferlante pour l’Espace Chapiteau de la Villette à Paris. Depuis 2011, Johann Le Guillerm est soutenu et accueilli en résidence de recherche par la Mairie de Paris, au Jardin d’Agronomie tropicale. Maintenant bien connu, il continue à créer des spectacles où il se sert surtout d’éléments de physique, mais aussi de botanique, etc. Passionné par l’expérimentation puis par la construction d’objets et par une mise en  scène très personnelle.

Ici, il entre seul, en costume gris, traînant une petite carriole, comme celle autrefois des marchandes de quatre saisons, qui comporte une dizaine de tiroirs enfermant ses accessoires. Puis il dresse deux mâts avec  projecteur et caméra qui va retransmettre sur grand écran les schémas, dessins et écritures qu’il fait à la craie sur le couvercle horizontal de cette carriole. Il manipule ainsi des séries de schémas de formes, et de chiffres montrant par exemple toutes les parentés possibles entre le 9 et le 6, entre le 4 et le 7. Ou grand moment du spectacle, il fait sautiller trois bananes sur elles-mêmes mais seule, l’une des trois gagnera avec cinq sautillements!!!! ???

Pas facile de résumer un spectacle aussi riche que parfois déroutant! Ce conférencier sinistre a quelque chose du professeur Nimbus et Buster Keaton réunis. Avec une excellente gestuelle et une tout aussi excellente  diction, il emmène son public là où il veut, dans un comique et un délire complet, à la fois logique et absurde. Comme avec ce petit cadre en carton qui va s’animer tout seul.  Aussi troublant que poétique…

Il fait aussi passer au volume,  avec quelques coups de vaporisateur d’eau, un entrelacs en deux dimensions, qui semble alors prendre son indépendance. Bien connu des physiciens comme des artistes, on retrouve aussi ces entrelacs dans les arts plastiques comme entre autres, avec les fameux nœuds de l’art celte, puis dans les vitraux cisterciens aux lignes rigoureuses comme ceux de l’abbaye d’Aubazine  qui auraient inspiré à Coco Chanel, qui les a connus, enfant, son célèbre logo. C’est dire que Johan Le Guillerm est tout autant sculpteur qu’homme de cirque!

Il parle beaucoup mais on écoute émerveillé, le discours absolument déjanté de cette vraie/fausse  conférence sur le pas grand-chose: «Démêler le monde pour créer mon propre sac de nœuds, ne me sembla pas plus limpide que l’original. La seule chose qui m’apparaissait clairement, était que je n’y voyais pas mieux. (…)D’où que je parte, je me retrouve très vite dans une arborescence (explosive) régénérante recyclable. Forme d’imbroglio labyrinthique illisible. Plus j’y regarde et moins j’y vois. Plus j’avance, plus je me perds. (…) Confronté à mes facultés de décryptage du monde, mes ambitions sont encore trop prétentieuses. Je dois m’attaquer à quelque chose de bien plus modeste. Quelque chose de vraiment pas grand-chose. Presque pas quelque chose. Pas quelque chose. Rien ? 0 ? 0 , 1. Un quelque chose.»

 Johann Le Guillerm, avec la manipulation de quelques objets, joue sans cesse avec le déséquilibre physique mais aussi mental, jusqu’au vertige de la pensée. « Mon projet, travailler le mouvement de l’objet et celui du corps qui évoluent ensemble, comme s’ils ne faisaient qu’un. » (…) Tant qu’à vouloir faire le point sur le monde qui m’entoure en tentant une diffraction globale, faire le point sur le point me semble finalement une ambition raisonnable et irréductiblement modeste. » Tout est dit ou presque de celle lutte permanente de l’homme avec l’objet.

Et on est happé par ce tourbillon permanent d’intelligence et de fausse logique : on a donc intérêt à être attentif à cette vision un peu particulière du monde, c’est à dire portée à un haut degré d’incandescence poétique. On regarde émerveillé, fasciné par son discours et par ces formes, ces schémas et ces étranges mais très simple petites machines-tous très bien retransmis sur grand écran-qui font parfois penser à celles du génial Tadeusz Kantor, autre grand artiste qui faisait le grand écart permanent entre spectacle et arts plastiques.
Comme dans Secret, Johann Le Guillerm cherche à dompter la matière même des objets. En équilibre des plus instables sur un haut tabouret perché sur sa carriole, il défiera les lois de la gravité et de la création du mouvement mais on ne vous en dira pas plus pour vous laisser la surprise de cette fin aussi stupéfiante!

A la base de tout ce spectacle, une bonne dose de poésie, un peu de mystère aux yeux des non initiés en physique comme la plus grande partie du public et une sacrée expérience du spectacle en solo qui lui permet avec  les objets qu’il a créés, et qui n’ont rien d’accessoires, d’offrir une autre perception de la réalité.  Impressionnant d’intelligence mais aussi de sensibilité au monde.

On voit rarement des spectacles aussi rigoureusement menés, même si ce qui s’y passe, est parfaitement invraisemblable sur une scène, et donc très vrai, très juste! Il suffit de se laisser embarquer… quel bonheur scénique ! Le public d’Elbœuf, ravi de ce cadeau, a fait une longue ovation très méritée à ce solo. On vous avait déjà recommandé Le Vol du rempart (voir Le Théâtre du blog) comme à M. Laurent Wauquiez, grand pourfendeur des écoles de cirque. Quitte à paraître gâteux, on lui recommande aussi d’aller voir Johann Le Guillerm.

Ce Pas Grand chose est à coup sûr, vous l’aurez compris, un des meilleurs spectacles de ces dernières années: allez-y sans hésiter. C’est à l’honneur du Festival Spring d’avoir accueilli sa création.

 Philippe du Vignal

La septième édition du Festival Spring se déroule du 9 mars au 14 avril, dans toute la Normandie.
Le pas grand chose a été créé au Cirque Théâtre d’Elbeuf, le 9 mars .
Centre Dramatique National de Caen, le 17 mars. Le Monfort à Paris, du 21 mars au 1er avril.

Le Volcan,/Scène nationale du Havre, les 4, 5, 7 et 8 avril.
Les Treize Arches /Scène conventionnée de Brive, les 11 et 12 avril.

Tandem :Hippodrome de Douai /Théâtre d’Arras, les 3 et 4 mai.

 


Archives pour la catégorie critique

Une Saison en enfer d’Arthur Rimbaud


Une Saison en enfer d’Arthur Rimbaud, mise en scène d’Ulysse Di Grégorio

jean-quentin-chatelain«Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. -Et je l’ai trouvée amère. -Et je l’ai injuriée.(…)»  Ainsi commence ce long récit daté d’avril-août 1873, écrit par Arthur Rimbaud, en partie après sa querelle avec Paul Verlaine, à Bruxelles en juillet de la même année. Deux coups de feu tirés par l’amant sur le jeune homme, blessure et hôpital pour l’un, prison pour Verlaine.

Le jeune Rimbaud de dix-neuf ans se réfugie chez sa mère et, enfermé dans le grenier, abattu, gémissant, fulminant, il écrit ces cinquante-trois pages qu’il fera imprimer à compte d’auteur.

On a beaucoup glosé sur l’enfant prodige de la littérature, et nous avons tous en mémoire des lambeaux de poèmes appris à l’école, avec des fulgurances inouïes, tirées notamment de cette Saison, comme la couleur des voyelles.

Mais tous ces commentaires, qualifiant d’opaque ce récit composite, n’en ont-ils pas occulté la perception, brouillé l’écoute, et biaisé l’interprétation ? Rares sont ceux qui s’en sont emparé avec bonheur*. Jean-Quentin Châtelain nous invite à pénétrer avec une oreille neuve, dans les méandres de cette descente aux enfers. Il n’interprète pas, il dit, profère, se lamente ou éructe, selon les humeurs qui se dégagent des différents chapitres du récit (huit au total avec le prologue non titré). Immobile pendant plus d’une heure, il avance dans la matière même du texte, qu’il traverse avec une énergie forcenée, rendant aux mots leur essence, aux phrases, leur sens, et au poème, ses pleins et ses silences.

Il décrypte, nous n’avons plus qu’à nous laisser guider. D’abord dans l’obscurité, puis éclairé par un projecteur tombant à la verticale, il entre lentement dans ce magma sonore comme dans une nuit épaisse. Les rougeoiements de l’enfer jaillissent de cette langue volcanique. Puis l’humour parfois s’en dégage.

Dans Délires I, c’est Paul Verlaine («La vierge folle») qui fait le récit de sa vie commune avec Arthur Rimbaud («l’époux infernal»). Enfin, sortant de ce bouillonnement démoniaque, le damné revient à la raison dans les quatre derniers mouvements, et explique avec L’Adieu, qu’il ne lui reste plus qu’à partir. Au terme de ce chemin fou : «Je  me vantais de posséder tous les paysages possibles, je croyais à tous les enchantements, j’écrivais des silences, je fixais des vertiges ». Il laisse derrière lui cette vie délétère («les souvenirs immondes s’effacent») et la poésie illusoire : «La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe», pour une vie de travail avec «la réalité rugueuse à étreindre».

Et la boucle est bouclée. On connaît le destin du poète par la suite… Ce spectacle radical nous restitue la «prose de diamant» saluée par Paul Verlaine.

.Mireille Davidovici

Théâtre du Lucernaire, 54 rue Notre-Dame-des-Champs Paris VIème jusqu’au 6 mai.

Théâtre Montansier, Versailles, le 9 mai.

*Léo Ferré a mis en musique et chanté l’intégralité du poème dans Une Saison en enfer (1991).

  

 

En chemin avec Henry Bauchau,

 

En chemin avec Henry Bauchau, à partir d’Œdipe sur la route d’Henry Bauchau, lecture musicale par Catherine Pont-Humbert

 

unnamed_copie_copie_copie_copie_copie_copieCatherine Pont-Humbert rencontra Henry Bauchau à plusieurs reprises, quand, journaliste, elle animait le magazine À voix nue sur France-Culture. L’auteur avait obtenu le Prix Inter 2008 pour Le Boulevard Périphérique.  Et son œuvre l’a accompagnée depuis. En 2013, elle crée De voix en voie et, aujourd’hui, elle fait partager son exploration du grand écrivain belge, guidée par l’actualité des thématiques abordées : l’errance, et comment, en chemin, on peut se reconstruire. L’histoire de cet homme jeté sur les routes en quête chaque jour de pain et d’eau, soumis à la générosité de ceux qui voudront bien l’accueillir, fait écho à l’histoire des milliers d’êtres humains, fuyant les guerres ou les dictatures…

 Psychanalyste d’origine,  Henry Bauchau a revisité les mythes à l’aune de notre sensibilité contemporaine, mais en dehors de toute interprétation freudienne. Il a écrit Œdipe sur la route  (1990), Diotime et les lions (1991) et Antigone (1997), dans une langue flamboyante et rythmée, propice à la mise en voix : ses livres plus que son théâtre, notamment sa trilogie mythologique, sont donc souvent adaptés à la scène.

 Œdipe sur la route conte l’exil du roi de Thèbes, déchu, aveugle et rejeté de tous. En compagnie d’Antigone et d’un serviteur, il entreprend un parcours initiatique douloureux, au terme duquel il trouve sa vérité dans l’art. Œdipe ranime «les trésors perdus de la mémoire » grâce au chant, à la peinture et à l’écriture. Après avoir surmonté ses peurs, il est «encore, est toujours sur la route », dira Antigone à la fin du récit. Libérée de la culpabilité et du remords.

 Catherine Pont-Humbert nous invite à suivre les pérégrinations d’Œdipe, accompagnée à la contrebasse par Eric Recordier. Dans ce volumineux ouvrage, elle a choisi comme fil conducteur, la route, avec ses embûches et ses aléas. Ces deux artistes suivent la marche de cette prose où les phrases coulent et progressent inlassablement. Ils nous ménagent une halte au bord d’une falaise, avec un épisode où Œdipe et ses compagnons, parvenus au bord de la mer, sculptent dans la roche, une immense vague sur laquelle un frêle esquif défie la déferlante. Belle métaphore.

 Scène et littérature ont souvent partie liée. Parfois pour le pire. Ici pour le meilleur. Cette lecture, simple et claire, nous incite à aller plus loin, dans la découverte d’un auteur resté trop confidentiel, malgré les écrits publiés depuis sa mort en 2012, à l’âge de quatre vingt dix-neuf ans.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 8 mars, au Centre Wallonie Bruxelles, 127-129 Rue Saint-Martin, 75004 Paris. T : 01 53 01 96 96
Musée Paul Valéry à Sète (Hérault) le 6 avril.
L’œuvre d’Henry Bauchau est publié chez Actes Sud.

Tout passe, d’après Vassili Grossman

 

Tout passe, d’après Vassili Grossman, mise en scène de Patrick Haggiag

 

tout_passe_marie_clauzade_3_carre_webEn 1964, Vassili Grossman s’éteignait, en laissant un court roman Tout passe. L’auteur de Vie et destin, une très belle fresque sur l’histoire de deux familles prises dans le tourbillon de la  seconde guerre mondiale, va ici  beaucoup plus loin dans la dénonciation du totalitarisme soviétique et nazi. Ecrit après la confiscation du manuscrit de Vie et Destin par le KGB en 1960,  ce récit narre le retour du goulag, à la mort de Staline, d’Ivan Grigoriévitch.

« Ivan va revenir et il ne trouvera que des tombes » annonce à son épouse Maria, son vieil ami Nikolaï Alexeievitch, qui s’apprête à recevoir le rescapé Ivan. Mais il refusera son hospitalité. Trente ans se sont écoulés. Morne vieillard, il erre entre Moscou et Petrograd sur les  traces de son passé, et revient sur la dékoulakisation, une campagne de féroce répression contre les koulaks, ces paysans supposés riches,  et sur la grande famine de 1932, revisite les procès staliniens, entendant délateurs et accusés…. Et il tente de comprendre les dérives de son pays.

Jean Varela prend en charge tous les personnages du roman, à l’exception de Maria et de la logeuse d’Ivan, évoquées par quelques apparitions d’une jeune femme et par des voix off. Au début, nous avons du mal à comprendre situations et personnages. Mais le récit se décante peu à peu et est plus dense, quand le comédien entre dans l’intimité d’Ivan, et qu’il s’adresse au public à la première personne. Il devient alors plus convaincant, surtout quand il évoque les camps et qu’il s’émeut sur le sort des femmes là-bas, ou s’interroge sur la nature de l’homme, de la société. Il déclare que la valeur suprême serait la liberté : à son voisin de cellule, pour qui l’homme est violent par nature, il ose opposer sa foi : «l’histoire de la vie, c’est l’histoire de la liberté. Et il n’y a pas de bonheur plus grand que de sortir du camp, pour mourir en liberté. »

A travers Ivan, il faut lire le credo de Vassili Grossman : «La liberté, c’est le droit de semer ce que l’on veut, de faire des chaussures et des manteaux, c’est le droit pour celui qui a semé, de faire du pain, de le vendre ou de ne pas le vendre. C’est le droit pour le serrurier, le fondeur d’acier ou l’artiste, de vivre et de travailler comme ils l’entendent, et non comme on le leur ordonne… »

Et il faut aussi percevoir ses doutes: qui est responsable, se demande, dans ce texte testamentaire, l’écrivain qui connut la famine en Ukraine, la déportation d’une grande partie de sa famille et qui côtoya la mort  à la bataille de Stalingrad. Qui vécut aussi les humiliations du stalinisme.  Il laisse à Tolstoï le mot de la fin :«Seuls les morts peuvent nous juger (…) mais les morts ne posent pas de questions, les morts se taisent. »

 Il n’était pas facile d’adapter ce texte pour un seul comédien. Mais, malgré un début difficile, le spectacle nous cueille à mi-chemin et nous fait entendre une voix peu souvent portée au théâtre. Nous avions beaucoup apprécié Vie et Destin de Lev Dodine (Voir Le Théâtre du Blog). Ici nous restons sur notre faim mais le message de Vassili Grossman nous parvient, alors que va bientôt être célébré le centenaire de la Révolution russe qui avait commencé le 23 février…

Mireille Davidovici

Théâtre Gérard Philipe/Centre Dramatique National, 59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis. T. 01 48 13 70 00, jusqu’au 19 mars.

Tout passe, traduction de Jacqueline Lafond, est publié aux éditions Gallimard.

La Jeune Fille et la Mort, par Les Grands ballets canadiens de Montréal

 

(C)Jean Couturier

(C)Jean Couturier

La jeune fille et la mort, par les Grands ballets canadiens de Montréal

Pour sa première venue à Paris,  cette compagnie a beaucoup impressionné le public; en quatre vingt cinq minutes,  ses  danseurs doués d’ une énergie incroyable se livrent totalement. Sans aucune pause, les séries de pas-de-deux s’enchaînent.  Un homme vêtu de noir, sorte de Dom Juan moderne, personnifie la mort et séduit plusieurs femmes, interprétées par les jeunes danseuses de la troupe. Le chorégraphe Stephan Thoss, directeur artistique de la danse au Théâtre National de Manheim, envisage cette création comme un dialogue entre la vie et la mort. Les tableaux se succèdent, et l’attrait de la mort se révèle destructeur pour chacune de ses partenaires.

Mais le plateau est souvent encombré par des cadres de porte,  tables, ou chaises  souvent déplacés par les danseurs. Ce travail de régie, précis et inhabituel, brouille la lisibilité et le propos dramaturgique du chorégraphe. Les lumières, elles aussi mouvantes, mettent en valeur la qualité physique des danseurs aux gestes précis et justes, et la grâce habite les mouvements des danseuses. 

Ce tourbillon permanent, parfois excessif, empêche toute respiration. Parti-pris étonnant pour ce ballet de type néo-classique déstructuré, souvent inspiré de ses collaborations passées avec Mats Ek ou Jiri Kylian. Les musiques de Phil Glass et  Gustav Mahler accompagnent chaque tableau. Les Grands ballets canadiens de Montréal, fondés en 1957, accueillent depuis 1999, un directeur artistique charismatique, Gradimir Pankov, qui était présent ce soir de première, et auquel Didier Deschamps et Brigitte Lefèvre ont rendu hommage. Cette troupe est une belle découverte.

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 17 mars.

Théâtre-chaillot.fr

        

La Beauté intérieure, texte extrait du Trésor des humbles

 

DR

DR

La Beauté intérieure, texte extrait du Trésor des humbles de Maurice Maeterlinck, conception et mise en scène de Thomas Bouvet

 Le spectacle se donne pour objet de traquer la beauté de l’âme; la perception du monde, affaire de sensation tremblante et d’impression frémissante en soi, restant un vrai mystère… A l’artiste, via le verbe de Maurice Maeterlinck, de la saisir. Vaste aventure aléatoire qui pourrait faire sourire, si elle n’était juste. La beauté n’est pas rationnelle, pour qui se pique de contemplation ou de lyrisme : est-ce un idéal mystique, ou une transcendance qui mobilise implicitement chacun ?

Selon Marcel Proust dans la préface à La Bible d’Amiens de John Ruskin, elle doit être aimée pour elle-même, bien réelle et plus importante que la joie qu’elle donne. L’art : musique, littérature, spectacle, etc. produit plaisir esthétique et bonheur n’est pas le seul sanctuaire de la beauté, mais la nature aussi, lieu d’articulation entre création humaine, corps et âme d’abord, et création divine. L’aventure intérieure consistant à sentir, comprendre et aimer. «Le beau est plus dans l’âme, qu’il ne s’établit dans les règles », écrivait George Sand dans Histoire de ma vie, et pour Emile Zola, une chose est belle «parce qu’elle est vivante, parce qu’elle est humaine », hors de toute dimension physique ou métaphysique.

 Le Beau intérieur procède d’une nécessité profonde et ressentie comme absolue. La nature, la vie, la vérité, l’amour suscitent la satisfaction de l’âme, quand on contemple un bel objet avec la sensation aigüe d’une intense et consciente présence au monde… Sur scène, après un noir complet, surgissent furtivement dans la brume, Sophie Arama (soprano), Claude Brun (mezzo-soprano), Renaud Boutin (baryton) et Cyrille Laïk (basse. Ils n’émettent d’abord aucun son, et entourent le récitant (Thomas Bouvet). Apparition fantomatique, ces voix chantées se conjuguent ensuite à la parole, au silence des intervalles, à la brume et aux lumières diffractées.

Résonnent les anaphores chères à Maurice Maeterlinck, claires et entêtantes: «Rien au monde, rien au monde…», dans les nappes de vapeur blanche surgissant des ténèbres et diffusant une lumière pâle sur une musique sourde et grondante. Lointains rappels des installations de Romeo Castellucci… Une expérience passionnante où le metteur en scène recrée la grande beauté du verbe de Maurice Maeterlinck, entre voix célestes ou abyssales, et lumières énigmatiques.

Le public est fasciné, subjugué par cet être-là.

Véronique Hotte

T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National de Création contemporaine, jusqu’au 17 mars. T: 01 41 32 26 26

 

 

 

Dieu, la sexualité, la violence et moi, conférence spectacle sur le rire

 

Dieu, la sexualité, la violence et moi, conférence-spectacle sur le rire, (en cours d’élaboration) de Pierre Trapet

Ce maître du rire est toujours au travail… Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ?, ces questions  reviennent depuis une trentaine d’années dans les recherches de Pierre Trapet. Avec  ses complices, Cédrick Lanoë, Clémence Fougea et Hugues Bacigalupo, il  se lance une dans l’évocation du passé : «73 ans, une fratrie de six enfants, jusqu’au Christ et à l’origine du monde (…) Entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, nous allons parler du rire  et des sources du comique». Puis,  il chante une berceuse Y a pas de comique en soi , avec une voix perchée nasillarde; puis il grimace, et devient prétentieux, très autoritaire!
Tout y passe: rap, opérette, opéra, et, comme s’il avait un petit coup dans le nez, il entonne une chanson à boire qu’il fait aussi décliner à ses partenaires. Très délicat de faire rire tout en parlant du rire! Mais il évoque même Dieu: « Ce que j’en sais, ce qu’on m’en a dit (… ) Dieu tient son existence de lui-même et non d’un autre, c’est bien simple, tout est compliqué, on ne peut pas vivre sans croire !».

Il parle sexualité, jalousie et évoque aussi son enfance. «L’amour, dit-il, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas!» Ce voyage dans ses souvenirs, allègrement décliné avec ses complices, se termine par des disputes de couple et des claques… Sa recherche en cours sur  les sources du rire se poursuit. Pierrot n’en a pas fini, et c’est un vrai bonheur! Merci, Pierre Trapet…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de Ménilmontant, 20 rue du Retrait, Paris XX ème le 24 février.

 

Idiot-Syncrasy et Paradise Lost

 

Idiot-Syncrasy  d’Igor Urzelai et Moreno Solinas et Paradise Lost de Ben Duke

22b0b1_0c58062d191548519a95f0cb0e80e0ac-mv2-500x277

©Alicia Clarke- Zoé Mander

Une association atypique d’un duo et d’un solo; les deux premiers font sourire le public venu découvrir ces artistes qui chantent a capella des chansons du Pays Basque et de Sardaigne d’où ils sont originaires. Mais leurs belles voix vont laisser place à une danse de plus en plus rapide.
Tels des walabis, ils sautillent sans cesse sur le plateau et dans la salle, et se permettent même d’offrir en même temps un petit verre de liqueur à quelques spectateurs! A la fin, cette remarquable performance physique qui doit faire souffrir les tendons d’Achille, se transforme en une lente valse tendre. Mais une heure de sautillement… c’est un peu long et fastidieux.

Ben Duke lui, a reçu le prix de The Critics’ Circle National Dance Awards à Londres pour Paradise Lost, une illustration scénique du Paradis Perdu, le long poème épique de John Milton (1608-1674) qui évoque la création du monde, la tentation d’Adam et d’Eve par Satan, et leur expulsion du Jardin d’Eden. Ce danseur anglais un peu « fou » mêle, avec une belle autodérision, les personnages de la Genèse à des épisodes de sa propre vie. Avec une vraie présence sur scène, il danse et joue, tel un Philippe Caubère à ses débuts…

Bien accompagné par de belles création-lumière et bande-son (musique religieuse, Janis Joplin, etc.), Ben Duke est facilement Dieu, Lucifer, Jésus, Adam ou Eve, et sait donner une  tonalité poétique douce-amère, façon Buster Keaton, à cette performance délirante à laquelle le public adhère avec joie.
Le genre humain ne sort pas indemne de ces soixante-quinze minutes de création au sens réel du terme, mais, à la fin, tout semble pardonné, et c’est tant mieux…

Jean Couturier

Spectacle vu le 3 mars au Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris. T : 01 42 74 22 77.

theatredelaville-paris.com

La Mouette d’après La Mouette d’Anton Tchekhov

Clément Camar-Mercier

Clément Camar-Mercier

 

La Mouette d’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène de Thibault Perrenoud

 

Anton Tchekhov critique le théâtre commercial de son temps qui,  traditionnellement, loin de rendre hommage aux auteurs, acteurs et public, se moque un peu d’eux. Aussi est-il souvent question de l’art de la scène dans les œuvres du dramaturge russe, un fil infini et radieux du théâtre dans le théâtre, solide à l’extrême. Anton Tchekhov n’aimait pas non plus les « décadents »; La Mouette (1896) se lit comme une satire contre le langage grandiloquent et abstrait de la nouvelle école, et évoque les disputes sur les tendances d’un petit monde fermé, cruel et suffisant.

Dans la mise en scène de Thibault Perrenoud, le poète Constant Treplev (Mathieu Boisliveau) s’associe à cet esprit novateur en s’insurgeant contre les académismes à la mode ;  à un moment savoureux, on voit Nina, apprentie comédienne, incarner l’idéal artistique rêvé. De la terre déversée sur le plateau, des sacs de jardinage jetés et vidés en vrac, et l’actrice en herbe, vêtue d’une peau d’ours, se roule dans la terre fraîche en proférant. Chloé Chevalier joue de sa belle énergie, d’une volonté et d’une joie d’être.

D’une façon générale, Anton Tchekhov recherche les «formes nouvelles » et, voulant «décrire la vie telle qu’elle est », rend compte à petit feu de sa banalité, selon une esthétique nouvelle. L’homme de théâtre reprend à son compte les paroles de l’écrivain Trigorine (Marc Arnaud), amant d’Arkadina (Aurore Paris), la mère de Constant-et amant prochain de Nina qu’aime d’un amour sans retour le jeune homme : «Jour et nuit, je suis poursuivi par la même idée obsédante, je dois écrire, je dois écrire, je le dois…»
Mais Anton Tchekhov fait résonner en même temps la parole de Constant, le fils d’Arkadina, actrice capricieuse et choyée qui ne rêve que de théâtre en vogue. Dans la pièce, le jeune poète amoureux de Nina ne s’intéresse pas tant à la forme mais plutôt à l’existence de l’âme.

 Le dramaturge Anton Tchekhov/Constant s’insurge contre l’idée d’un héroïsme, producteur d’effets scéniques : «Pourtant, dans la vie, ce n’est pas à tout bout de champ qu’on se tire une balle, qu’on se pend, qu’on déclare sa flamme, et ce n’est pas à jet continu qu’on énonce des pensées profondes. Non ! Le plus souvent, on mange, on boit, on flirte, on dit des sottises. C’est ça qu’on doit voir sur la scène… »

Il faut laisser la vie telle qu’elle est, et les gens tels qu’ils sont, vrais et non exagérés, des êtres éclairés qui éprouvent plus ou moins toutes les sensations et émotions. Thibault Perrenoud prend au pied de la lettre la banalité quotidienne de la vie, une dimension privilégiée qu’il déploie à l’excès, faisant de cette Mouette, un spectacle flirtant avec le café-théâtre et les clins d’œil au public. Sur une scène quadri-frontale et de plain-pied, comme pour être dans le vif du sujet, et les comédiens agiles de Kobal’t surgissent des quatre coins.

 Scènes d’été en maillot de bain et lunettes de soleil ; plancha pour l’instituteur qui fait griller poivrons et autres petits légumes ; bouteille de rosé pour Macha (Caroline Gonin), l’amoureuse éconduite du poète ; bottes de pêche pour l’écrivain (Marc Arnaud), tandis que le médecin Dorn (Eric Jakobiak) joue les sages et le vieux Sorine (Pierre-Stefan Montagnier), les fieffés impénitents. Tout ce petit monde se laisse un peu vivre, à fleur de peau, toujours sur le qui-vive, et au présent : l’une retient dans les cris d’une scène pathétique son amant volage, l’autre regrette bruyamment sa jeunesse perdue qu’il aurait voulu vivre à plein régime, et le troisième pleure à chaudes larmes, avant de se donner la mort…

Que de nervosité, comme il est dit dans La Mouette, mais ici l’électricité devrait laisser passer un peu plus ce courant poétique qui fait entendre «ce qui coule de l’âme».

Véronique Hotte

Théâtre de la Bastille, rue de la Roquette, Paris XIème, jusqu’au 11 mars, et du 13 au 25 mars puis du 27 mars au 1er avril. T : 01 43 57 42 14.

 

 

 

Éléphants d’après Le discours sur la servitude volontaire

 

flyer_elephants_WEBÉléphants d’après Le discours sur la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, traduction et mise en scène de Ludovic Pouzerate

De Ludovic Pouzerate, on se souvient de Brûle, un spectacle plutôt décoiffant qu’il avait créé avec son groupe Krivitch… Ce membre du collectif 12 de Mantes-la-Jolie a conçu son huitième spectacle avec un étrange musicien couché sur ses instruments.
Il profère les paroles décapantes d’Étienne de la Boétie qui ont parfois été mises en scène, comme François Clavier avec ses élèves du conservatoire Maurice Ravel du 13e arrondissement, dont le texte nous parvenait mieux…

Vers 1548, Étienne de La Boétie,  étudiant en droit de dix-huit ans, écrit ce texte qui nous semble encore d’une belle actualité et qui traduit  un certain désarroi de l’élite devant l’absolutisme. Il remet en cause la légitimité des gouvernants. Plus que la peur de la sanction, c’est d’abord l’habitude qu’a le peuple, de la servitude qui peut expliquer la domination. Le secret étant de faire participer les dominés à cette domination.

Dans ce texte majeur de la philosophie politique, l’écrivain oppose l’équilibre de la terreur qui s’instaure entre bandits, égaux par leur puissance,  à l’amitié qui, seule, permet de vivre libre.« Rien n’est pire malheur que d’avoir plusieurs maîtres, voilà ce que déclara Ulysse (…) En vérité, il n’est pire malheur que d’être assujetti à plusieurs maîtres, comment nommer ce désastre, cette perversion ? (…) Quand cent mille ou un million se laissent gouverner par un seul, quel désastre ! (…) La question n’est pas de reprendre le pouvoir, c’est de ne pas lui donner, la liberté, il me semble que les hommes et les femmes ne la désirent pas ! »
Le musicien se déchaîne sur sa batterie, envoie des sons étranges, pendant que Ludovic Pouzerate hurle dans le micro, mais on perd ses paroles! Puis il va se mettre aussi à la batterie, puis s’installer derrière les spectateurs : «C’est une habitude des hommes et des femmes de servir volontairement (…) Heureusement le temps ne donne jamais raison à l’injustice ! »

Nous parvenons quand même à déguster ce très beau texte… bramé dans un étrange désordre musical…

Edith Rappoport

La Loge,  77 rue de Charonne 75011 Paris. T: 01 40 09 70 40,  jusqu’au 10 mars.

 

Enregistrer

123456...437

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...