Yes ! musique de Maurice Yvain, livret de Pierre Soulaine et René Pujol,mise en scène de Bogdan Hatisi et Vladislav Galard

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© Michel Slomka

Yes ! musique de Maurice Yvain, livret de Pierre Soulaine et René Pujol, chansons d’Albert Willemetz, mise en scène de Bogdan Hatisi et Vladislav Galard

Entre opérette et comédie musicale, cette œuvre créée avec succès au Théâtre des Capucines en 1928, trouve ici une nouvelle jeunesse avec neuf chanteurs et un trio de jazz, tous rompus à la comédie. Elle mérite d’être redécouverte pour la modernité de sa partition et la qualité des chansons d’Albert Willemetz présenté comme «lyriciste».

Maurice Yvain, illustre à l’époque pour la musique de chansons interprétées par Mistinguett ou Maurice Chevalier et celle de quelque dix-huit opérettes, avait réduit l’orchestre, vu l’exigüité du théâtre, à deux pianos. Ici, sous les doigts de Thibault Perriard (aussi aux percussions) et de Paul-Marie Barbier (également au vibraphone). Matthieu Bloch, lui, est à la contrebasse et à la guitare. Entre chanson populaire et jazz, avec des rythmes hispaniques. Cette musique a incité le Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française à Venise à accompagner dans cette aventure, l’ensemble Les Brigands, spécialiste de l’opérette.

Des trois actes du livret, le deuxième est le plus réussi et le dernier, plus bref,  a un dénouement un peu tiré par les cheveux mais cette histoire légère et burlesque reste séduisante. Maxime Gavard, fils du roi du vermicelle, pour échapper à un mariage forcé avec Marquita Negri, une riche héritière chilienne, contracte un mariage blanc en Angleterre avec Totte, une manucure. Il l’arrache ainsi à un fiancé  rêvant d’être chanteur de charme. L’union consommée, Totte et Maxime, amoureux l’un de l’autre, retrouvent au Touquet, son père à lui, furieux de cette mésalliance et qui a épousé, à la place de son fils, la fougueuse Marquita de Valpraiso… Il y a aussi Roger, l’ex-fiancé de l’héroïne qui est devenu un célèbre crooner. Au troisième acte, les amoureux ne peuvent se résoudre à divorcer, comme l’exige le tyrannique papa. L’action se déroule sous le regard de César, un domestique modèle et candidat communiste aux élections dans le XVI ème  arrondissement de Paris, ce qui donne à la pièce une couleur politique: en 1928, le Parti Communiste vient d’adopter une ligne dure et le gouvernement Poincaré n’hésita pas à arrêter ses députés Maurice Cachin et Paul Vaillant-Couturier. On compte d’autres personnages extravagants comme le couple Saint-Aiglefin, une fausse lady anglaise et une femme du peuple à la recherche d’un emploi (un personnage joué à la création par Arletty)…

La mise en scène, elle, frise parfois la vulgarité, comme dans la première séquence où les interprètes, très dénudés, semblent sortir d’une orgie nocturne. Mais chanteurs et musiciens sont vite convaincants: de sa voix chaude, la soprano Clarisse Dalles (Totte) s’oppose à la pétulante Emanuelle Goizé interprétant la belle Chilienne qui énumère ses amants. La chanteuse multiplie les aigus légers avec une belle amplitude dans les duos avec Maxime (Celian d’Auvigny à la voix agile). Son émouvante présence compense le manque de puissance de son timbre dans le fameux Yes mais il fait preuve de dynamisme dans Si vous connaissiez papa, un tube tout en allitérations.

Il y a aussi de beaux textes poétiques comme une berceuse: Charmantes Choses. D’autres parodiques comme le solo jazzy de Roger : Deux pianos, chanté par Flannan Obé assorti d’un numéro de claquettes ou le sulfureux Je suis de Valparaiso d’une Marquita Negri, toute de plumes vêtue. Très amusante, l’irruption de Clémentine dans Moi je cherche un emploi, un véritable clin d’œil au public à l’instar de la Valse d’adieu, le discours de remerciements du candidat César: «Bien que trop peu nombreux/Je veux vous dire quand même/Électeurs du Seizième, Adieu.» Et il remet à plus tard son ambition «d’abolir la finance et de faire du seizième, un arrondissement où l’on s’aime! »

Pur produit des années folles, cette œuvre met en valeur la fantaisie du parolier et l’audace du compositeur, un des premiers à introduire le jazz dans une opérette, ce qui préfigurait les comédies musicales contemporaines. Ici, piano ragtime, walking bass, batterie groovy, vibraphone, guitares hispaniques et même des ondes Martenot rythmant ce spectacle et il y a des improvisations accompagnent les changements de décor. François Gauthier-Lafaye a conçu une scénographie légère où quelques affiches, toiles peintes et costumes suggèrent les lieux de l’action.

Le public accueille avec un grand plaisir cette pièce enjouée et sautillante. Maurice Yvain a bien fait de dire: yes! au librettiste René Pujol,  un journaliste et scénariste qui lui suggéra d’adapter pour la scène Totte et sa chance, un roman de Pierre Soulaine, écrivain à la mode qui cosigna aussi le livret. Un beau divertissement pour cette fin d’année morose…

Mireille Davidovici

Jusqu’au 19 janvier, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, Square de l’Opéra Louis Jouvet, Paris (IX ème) T. : 01 53 05 19 19.

Le 26 janvier, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique).
Le 26 mars, Le Moulin du Roc, Niort (Deux-Sèvres) et le 31 mars, Relais Culture, Hagenau (Bas-Rhin).


Archives pour la catégorie critique

Demi-Véronique, création collective de Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Gray

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

 

Demi-Véronique, création collective de Jeanne Candel, Caroline Darchen et Lionel Gray

Moteur de cette pièce: La Cinquième Symphonie de Gustav Mahler. Au début, la musique peine à se manifester: le clown sentencieux qui accueille le public, la fait entendre grâce à un magnétophone à bande qu’il a dans un sac à dos et il en contraint la diffusion sous ses semelles, avant qu’un fil salvateur ne relie cette partition à un haut parleur déterré sous le sable du plateau pour qu’elle retentisse enfin dans toute sa puissance.
Mais c’est juste un sursis dans le combat qui s’impose entre la musique, les êtres humains et les choses qui les entourent. Pas besoin des mots, le dialogue se passe en interaction entre les objets et les trois acteurs qui jouent de leur physique comme d’un objet : l’homme est  très grand, et sa partenaire toute petite et il y a une grande femme mystérieuse qui, longtemps seule, a surtout une présence plastique. Mais le personnage central reste toujours: la musique.

Dans un décor de sable calciné et murs noircis, nous irons donc à la poursuite de cette symphonie, avec ses ratés et ses  bruits. Confrontés aux quatre éléments, terre, eau  (beaucoup d’eau!), feu magique au bout des doigts, et même un peu au ciel au-dessus de la verrière, grâce à un jeu de magicien rustique. Il y aura un baiser fougueux, interminable, acrobatique, un poisson impossible à tuer, un mur défoncé, de grandes oreilles comme des appareils de détection, de la vaisselle cassée… Bref, des luttes nées de l’improvisation sur cette œuvre à la fois très romantique et, selon les auteurs, ironique. On rit parfois, on suit ce chemin insolite mais sans parvenir pourtant à un véritable onirisme. La demi-Véronique est dans la corrida un instant de suspension du combat, un soupir musical (selon les auteurs) mais ici trop rempli d’un grand bric-à-brac pour que la référence soit lisible.

Jeanne Candel, avec sa compagnie La Vie brève, inaugure sa direction du théâtre de l’Aquarium avec le festival Bruit. Un manifeste : à côté de ses propres spectacles dont une reprise de Demi-Véronique et La Chute de la Maison (voir Le Théâtre du Blog), le festival présente les artistes qu’elle a associés à l’Aquarium: David Geselson et ses Lettres non écrites, Matthew Locke et l’ensemble Correspondances Sébastien Daucé (répétition d’orchestre) avec Pastorale et Psyché de Marc-Antoine Charpentier, Lionel Dray avec Les Dimanches de Monsieur Dézert, (voir Le Théâtre du blog)… La cohérence de ce festival tient d’abord la musique qui est au centre d’un théâtre en quête de formes à inventer, en toute liberté. C’est bien la moindre des exigences !

Dans les théories de la communication, on appelle bruit ce qui lui fait obstacle et qui l’interrompt. Et paradoxalement, il peut aussi réveiller l’attention. En général, il s’oppose à la musique. Mais si c’était aussi une façon de l’écouter comme un son, comme la source d’une nouvelle musique possible? Le festival se prolonge jusqu’au 25 janvier. Comptons sur ce qu’il a encore à nous faire entendre…

Christine Friedel

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes,  (Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes+ navette gratuite. T. : 01 43 74 99 61

Le 31 décembre, soirée spéciale avec Les Dimanches de Monsieur Dézert, dîner et bal-swing avec l’Umlaut Big Band.

Notre petit Mahabharata par l’Ecole de Pursai et le Théâtre du Soleil

Photo Anne Lacombe

Photo Anne Lacombe

 

Notre petit Mahabharata par l’Ecole de Pursai et le Théâtre du Soleil

Programmé avec les toutes dernières représentations d’Une Chambre en Inde, en alternance, le Terukkuttu est une forme traditionnelle de théâtre populaire du Tamil Nadu, un Etat du Sud de l’Inde. Elle raconte les grandes épopées comme le Mahabharata et le Ramayana, auxquelles quelques légendes locales ajoutent dieux et personnages mythiques.

Photo Anne Lacombe

Photo Anne Lacombe

Le Terukkuttu, encore très vivace dans le monde rural, associe chants, danses et quelques parties parlées, avec une extraordinaire vivacité de tons. Cet art n’a jamais cessé de renouveler, qu’il s’exprime en vers, en chants appuyés sur des ragas ou en prose libre. Les représentations durent toute la nuit, de la tombée du jour à l’aube.

On ne passe pas la nuit à la Cartoucherie mais une belle soirée avec les quatre épisodes du Mahabharata qui relatent la guerre entre les Pandavas et les Kauravas : conquêtes de territoires, jalousies de palais, affrontements entre héros des deux clans mais surtout guerre pour la conquête des femmes au prix de toutes les violences. Grâce à un sur-titrage impeccable, nous suivons alternativement les épisodes présentés par l’Ecole de Terukkuttu de Purisai (La Partie de dés, La Mort d’Abhimanyu), le long épisode repris d’Une Chambre en Inde : Le Dérobement de Draupadi) et à la fin, La Mort de Karna réalisé par le Théâtre du Soleil et tous les artistes de l’Ecole de Purisai.

Après la rituelle salutation à Ganesh qui se met un peu en rogne :   »Pourquoi m’as-tu fait descendre? », le spectacle peut commencer. Un personnage, dit Le veilleur,  introduit les scènes, les commente et parfois les parodie. Il est l’homme du peuple devant ces combats de géants. La guerre, dont les dix-sept premiers jours nous sont contés, met en jeu les rois, les guerriers et les dieux. Il n’est pas nécessaire d’être familier de la mythologie indienne pour s’y retrouver,  tant ce spectacle est total… Emporté par la musique, les chants à répons, les danses virevoltantes et les costumes d’une grande richesse, le public part en voyage. Il s’amuse de voir un monarque perdre son royaume, ses palais, ses femmes, en quelques coups de dés, s’apitoie sur le sort de Draupadi, la femme enlevée et brutalisée  mais sauvée par un subterfuge de Krishna. Et il s’interroge sur le sort des guerriers, jusqu’à l’affrontement final avec le plus grand : Arjuna.

Loyauté, courage et fidélité sont mis à l’épreuve. Les charmes maléfiques de certaines armes magiques ne suffisent pas toujours à assurer la victoire. Comme toute épopée, celle-ci introduit le comique, le bouffon, les blagues, même dans les moments les plus tragiques. Et les dieux ne sont pas les derniers à préférer la plaisanterie. Leur mauvaise foi est totale et les changements d’alliance, la règle.

Les solos, rares mais puissants, s’appuient sur les terribles moments d’abandon de quelques personnages qui voient anéantis leur statut social, leur amour ou  la force de leur bras : ainsi la noble Draupadi, conspuée et enlevée, Arjuna, un guerrier mourant abandonné par Shiva ou le vieux précepteur brahmane que plus personne ne respecte. Les trois heures filent au rythme endiablé des percussions et hautbois tamouls (mridangam et dolak, thalam, mukhaveenai, harmonium), des danses virevoltantes et des chants emmenés par la trentaine d’artistes.

Cette forme traditionnelle d’art populaire indien est un bijou de drôlerie, d’humanisme et de poésie. Le théâtre du Soleil clôture en beauté avec ce grandiose Notre Petit Mahabbharata, l’aventure d’Une Chambre en Inde en pays tamoul. Hommage rendu à cet art traditionnel qui a irrigué la création d’Ariane Mnouchkine et a fédéré sa troupe en Inde et à La Cartoucherie.

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Marie-Agnès Sevestre

Théâtre du Soleil, La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Paris 75012.

Notre Petit Mahabbharata, les 27, 28 et 29 décembre

Une Chambre en Inde, du 18 au 22 décembre et le 29 décembre.

 

 

Monsieur X de Mathilda May

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© Pauline Maillet

 

Monsieur X de Mathilda May

Après Open Space (2013) et Le Banquet  l’an passé (voir Le Théâtre du Blog), l’actrice et metteuse en scène signe une nouvelle pièce visuelle et sonore, conçue pour le mythique  Grand Blond avec une chaussure noire qui amusa toute une génération dans le film d’Yves Robert (1972). Parent de Jacques Tati et de Buster Keaton, Pierre Richard, qui joue les éternels distraits s’est depuis partagé depuis entre l’écran et la scène où il revient ici pendant une heure nous plonger dans le quotidien d’un vieux rêveur: un journée pas si banale que prévu, avec le rire en partage.

 Monsieur X dort paisiblement au fond de son lit: un bruit et une lumière insolites envahissent l’appartement vieillot, il les chasse et fait taire d’un revers la main. Mais il est temps de se lever: le lit grince affreusement, les murs protestent, la bouilloire siffle, le réfrigérateur ronfle… Dehors, le paysage change, le ciel se couvre, des oiseaux passent, un coq s’en prend à la vitre, un poisson apparaît après l’orage, à la montée des eaux…

La demeure semble animée d’une vie propre et l’extérieur, soumis aux changements météorologiques, fait quelquefois incursion. Lui, impassible, poursuit son bonhomme de chemin. Il sort un attirail hétéroclite de peintre, à grand renfort de tintinnabulements et, pour parfaire son tableau, agite un pinceau comme un baguette de xylophone, déclenchant des sons percussifs… Et quand il va acheter du pain, le drap qui cachait la toile s’envole par la fenêtre, accompagné par un air de musique venu d’un poste de radio hors d’âge.

 Gags sonores et visuels incessants ponctuent le spectacle. Les bruits sont amplifiés et distordus, grâce à une technique virtuose. Couinements, cliquetis, sonnerie insistante du téléphone, larmes d’une lettre qui pleure goutte à goutte dans un bol, tapage des voisins de palier… composent ici une symphonie burlesque et rythment les faits et gestes de l’acteur et les mouvements intempestifs des objets.

Par la magie des projections vidéo (Mathias Delfau), des lumières (Laurent Béal) et grâce au travail des manipulateurs en coulisse, les choses apparaissent, disparaissent, se transforment. Comme par enchantement, un nuage glisse le long des murs, une manche d’imperméable s’agite toute seule… Et la lune et les étoiles sont partie prenante de cet environnement. La solitude de Monsieur X se meuble de mini-événements et bientôt, une femme bienveillante vient hanter le tableau qu’il a accroché au mur… L’objet de son désir prend corps dans le paysage imaginaire où il vit.

«La tête dans les nuages, il voit l’invisible», dit Mathilda May de son personnage Elle a réuni, autour duscénographe Tim Northam et du compositeur Ibrahim Maalouf, une équipe hors-pair pour de remarquables effets spéciaux, trucages sonores et jeu de marionnettes. Bravo à la metteuse en scène et au grand acteur qui a imprégné notre inconscient collectif par le rire,  sa présence lunaire et sa gestuelle unique. La simplicité de sa performance et une réalisation subtile font de Monsieur X, un petit bijou d’humour et de poésie. A ne pas manquer.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 6 mars, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème).  T. : 01 46 06 49 24.

 

Youkizoum mise en scène de Madeleine Raykov

Youkizoum mise en scène de Madeleine Raykov (spectacle jeune tout public)

FD0E76A4-6B10-42C2-A467-A16F6AC29007Autour d’un piano blanc surdimensionné, ils sont cinq acteurs à chanter, danser et  jouer mais aussi à s’amuser des petits et grands bonheurs, de ceux qui se sont enfuis, de ceux qui ne sont pas partis, de ceux dont on a pu rêver… « Pourquoi, dit la metteuse en scène genevoise, partage-t-on plus facilement ses petits malheurs que ses petits bonheurs ? Pourquoi écoute-t-on plus volontiers les uns que les autres ? Les amis, les gens, la télévision, le journal: pourquoi cette impression que tous n’ont que le malheur à la bouche? Qu’est le plus contagieux, le malheur ou le bonheur ? Et le plus intéressant ? Peut-on rire du bonheur des autres, comme on rit de leur malheur ? (…) Et si le bonheur (…)  naissait d’une chanson ? Et si, à l’école, on apprenait aux enfants à reconnaître ce qui les rend heureux ? »

Ici, le bonheur pour le public, c’est des chansons pop, des musiques électro et classiques. En-dessous du très grand piano,  quatre autres du grand au modèle miniature. Une actrice monte s’installer sur les touches du grand, une autre sur le tabouret, les pieds en l’air. Puis tout le monde danse en rythme, et chante: «Cela ronfle, mais ça se révolte. On s’habille, on se déshabille, il faut lâcher prise. » 

Les artistes galopent autour du grand piano et il y a un coup de fil de la police. Puis une grosse actrice tente d’entraîner un homme. « Pour moi, le bonheur est de chanter en chœur! » Ils frappent tous dans leurs mains en dansant ensemble. Madeleine Raykov a imaginé et mis en scène avec efficacité sept séquences insolites et très rythmées qui déchaînent l’enthousiasme du jeune public.

Edith Rappoport

Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, Malakoff (Hauts-de Seine), jusqu’au 20 décembre. T. : 01 55 48 91 00.

Xenos, par l’Akram Khan Company

Xenos, par l’Akram Khan Company

f-0af-5d2f223425075Le danseur présente son dernier solo, accompagné de cinq musiciens-chanteurs, (contrebasse, percussions, saxophone, violon, et konnacol, une technique de percussion vocale des consonnes en Inde du Sud).  A l’heure où le gouvernement français met en cause le départ à la retraite à quarante-deux ans des danseurs de l’Opéra de Paris, Akram Khan -il en a quarante-cinq- a voulu montrer qu’il était encore capable de danser. La pièce a été créée au festival Montpellier-Danse 2018 (voir Le Théâtre du Blog), une commande de l’organisation 14-18 Now pour le centenaire de la première guerre mondiale.  Rendant  hommage au million quatre cents mille soldats indiens, les Sepoys, venus se battre en Europe auprès de l’armée britannique.

Livrant une bataille contre son corps, Akram Khan incarne ici un jeune danseur enrôlé dans cette guerre. Au pied d’un plan incliné qui peut figurer une tranchée, emprisonné par des cordes (des câbles reliaient les soldats entre eux), il est couvert de terre essayant de lutter contre un éboulement. Nous retrouvons tout ce qui caractérise son style, du kathak indien, aux danses contemporaines, entre autres, le hip hop. Après avoir un des interprètes d’Anne Teresa De Keersmaeker, il a nourri ses chorégraphies de différentes rencontres : entre autres, Sidi Larbi Cherkaoui, Sylvie Guillem, Israel Galvan. Avec des rotations sur lui-même impressionnantes. Sa manière de déployer ses mains, de frapper le sol avec le pied en font un danseur exceptionnel…

De très beaux moments ponctuent ces soixante-dix minutes. Dans une scénographie proche de celles conçues pour les films de Federico Fellini, avec une balançoire, une guirlande de lumière, un tapis enroulé, des chaises de bistrot… Un musicien et un chanteur interprètent des musiques traditionnelles, et au moment où le soldat s’engage pour la guerre, tous ces accessoires, attachés à des cordes, glissent et disparaissent derrière la tranchée qui va se recouvrir peu à peu de terre.

Vers la fin, le danseur  bouge de façon animale sur un extrait du Requiem en D mineur K.626 de Wolfgang Amadeus Mozart, un moment d’intense beauté. Akram Khan se retrouve souvent ici dans un état de stupeur, totalement impliqué à la fois sur les plans physique et psychique: «Pour entrer dans cet état du corps très particulier, dit-il, j’ai travaillé sur le “choc de l’obus“. Un trouble qui a atteint les soldats dans les tranchées mais dont personne à l’époque ne devait parler. Xenos : étranger, en grec. Avec cette création, le danseur-chorégraphe réussit à donner corps et voix à ces Indiens oubliés de l’Histoire.
Au début de la pièce, nous entendons au lointain : «Ce n’est pas la guerre, c’est la fin du monde». Une prophétie dans l’esprit de son Outwitting the Devil présenté au dernier festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog). Akram Khan, avec ces spectacles très réussis, aura marqué fortement cette saison de son empreinte.

 Jean Couturier

Jusqu’au 22 décembre, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville hors-les-murs,   Grande Halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès (Paris XIX ème). T. 01 40 03 75.

Théâtre Ouvert à la Cité Véron : dernier focus…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Théâtre Ouvert à la Cité Véron : dernier focus…

On va laisser de côté la nostalgie pour cet endroit charmant et poétique, une trouvaille de Lucien et Micheline Attoun, ses premiers directeurs, où tout près dans des maisons voisines du Passage, planent les ailes de Jacques Prévert et de Boris Vian. La coupole qui vit naître et grandir Théâtre Ouvert/Centre National des Dramaturgies Contemporaines, va entrer dans la panoplie des divertissements du prospère Moulin Rouge, propriétaire des lieux. Mais on va soigner le souvenir, en particulier de ce dernier focus. Nous n’avons pas assisté à tout (voir Le Théâtre du Blog) et nous ne donnerons pas la liste des auteurs présents: les fidèles, les historiques,  les nouveaux… Donc, nous avons picoré.

De Noëlle Renaude dont l’écriture est liée de façon presque organique à Théâtre Ouvert, nous avons écouté un moment des Abattus, roman en trois parties : Les Vivants, Les Morts, Les Fantômes, à paraître aux éditions Rivages Noir en février prochain, lu par ses fidèles alliés: on ne va pas dire complices  (où est le crime, sinon d’écriture vivante?) Christophe Brault et Nicolas Maury. On a hâte de l’avoir en main, ce livre si parlé, si riche de traversées des corps et de la ville.  De Guillermo Pisani, Je suis perdu-Pièce N°1 a été lu par Caroline Arrouas, Boutaïna El Fekkak et Arthur Igual et nous nous a mis dans le même état d’impatience : comment peut-on faire rire avec les grandes questions de l’identité, de l’accueil des étrangers ? Comme ils le font… en étant incisifs et vrais, avec peu de mots mais justes.

Pas de regrets inutiles : les beaux textes qu’on n’a pas entendus, on les lira dans les livres et tapuscrits, édités par Théâtre Ouvert. Nous serons bien obligés d’attendre la publication et le retour sur scène d’Une Pierre de Frédéric Vossier. Où un homme écrit à son frère, sans recevoir jamais de réponse. Il lui parle de son désarroi de vieil orphelin à la mort de leur mère, de sa place difficile dans la maison où il a laissé s’imposer un intrus opaque et violent. Et il essaie de ne pas se plaindre mais la détresse passe entre ces lignes si retenues.

Les souvenirs remuent pas mal de brutalités, le monde est présent, de loin, de biais. L’Afrique, les Noirs, la guerre et les hurlements du grand-père, la grand-mère violée et mariée… « Maman détestait beaucoup de gens, j’étais un cancre, je te battais… » De lettre en lettre, la place des souvenirs d’enfance grandit, se précise puis recule, avec toujours le même ton d’excuses et l’expression de la même fragilité, de la même solitude, avec toujours cet appel à une réponse qui ne vient pas et à la douceur. « J’ai peur je perds l’équilibre parfois je crie dans les bois j’ai peur mais les arbres me rendent forts. » Mais la peur revient. Dormir, rêver peut-être ? «Ça m’a fait plaisir de t‘écrire», jusqu’à une fin tragique, suspendue.

Ce pourrait être aussi un roman par lettres. Stanislas Nordey les dit à sa juste place : ni auteur, ni destinataire de ces lettres -jetées comme un appel, une bouteille à la mer, on ne saura jamais si elles sont parvenues-  celle d’un homme qui prend connaissance du texte. Mais vraiment et sans crainte d’aller au cœur des mots et de ce qui les a incité à les dire. L’émotion ne vient pas d’un signe extérieur d’empathie mais située entre les lignes et dans son articulation ferme et soucieuse de respect.

L’acteur s’adresse au public mais en quelque sorte au-dessus de nous, à ces êtres fragiles, marginalisés qui ont inspiré l’écrivain. Voilà une forme rare de fraternité entre un auteur, un comédien, un public et le monde qui leur arrive par ce biais. Une Pierre est née d’une phrase du Journal de deuil de Roland Barthes (en date du 24 novembre 1978) : « le chagrin comme une pierre… (à mon cou, au fond de moi ». Eh ! Bien, voilà, cette pierre, Frédéric Vossier et Stanislas Nordey l’ont déposée avec tendresse devant nous. Cela fait des souvenirs qui résonnent longtemps et de l’attente. Alors, Théâtre Ouvert pourra déménager et emmènera avec lui ses auteurs et autrices (l’ordre alphabétique règle cet ordre des entrées…), ses textes, fantômes et boîtes à outils, c’est selon. Et sa riche mémoire.

Christine Friedel

Frédéric Vossier dirige la revue Parages du Théâtre National de Strasbourg. Ses textes sont publiés aux éditions Quartett  et aux Solitaires intempestifs  (six volumes dont : Stanislas Nordey,  Locataire de la Parole).  Et C’est ma maison, Rêve de jardin et Ciel ouvert à Gettysburg sont édités en tapuscrits  au Centre National des Dramaturgies Contemporaines.

Livres et revues

Livres et revues

Pina Bausch de Rosita Boisseau et Laurent Philippe

Pina-BauschUn beau livre, signé de la  critique du Monde et du photographe de danse, consacré à l’œuvre de la célèbre chorégraphe (1940-2009). Pour parer au risque de monotonie inhérent à toute monographie, ont été intercalées des pages lyriques entre les descriptions des pièces. Pour le lecteur peu au fait du Tanztheater, Pina Bausch a été une figure importante de la danse contemporaine mais non la seule et il y aurait pu y avoir dans l’introduction plus d’informations précises pour la situer dans le contexte artistique à la fin des années soixante. On pense à l’influence du dramaturge et cinéaste Rainer Werner Fassbinder avec son «antiteater» et au rôle de «cousines» comme les chorégraphes Reinhild Hoffmann et Susan Linke.

Dans le chapitre Les bras d’abord, Rosita Boisseau rapproche le port de bras de la « danse d’expression » chez Pina Bausch de celle du ballet classique auquelle elle fut formée, y compris lors de son passage chez Kurt Jooss, le grand chorégraphe allemand. Elle cite son apparition funambulesque dans son Café Müller mais ne dit rien de sa remarquable interprétation en 1967 de la Vieille Femme dans La Table verte créée en 1932 par le même Kurt Voss. Mais on aurait aimé qu’elle parle du rôle de Thomas Erdos son agent en France, de Gérard Violette (1937-2014) le directeur du Théâtre de la Ville (1937-2014) qui l’accueillit si souvent, de Rudolf Rach, à la tête de l’Arche Editions qui publia ses textes…

 On a l’impression que, pour une fois, le texte illustre l’image: les splendides photos en couleur de Laurent Philippe occupent les deux tiers du livre et animent l’ordre chronologique. Elles ont été prises vingt ans après la bataille, quand les créateurs d’origine avaient déjà imposé la marque de fabrique bauschienne mais valent bien les archives grisâtres des années soixante-dix ou de longs  exposés. La scénographie était restée inchangée, les costumes, au départ chinés aux puces ou dans les boutiques de seconde main, avaient été confiés aux soins de la styliste attitrée, Marion Cito. Quant aux  danseurs du Tanstheater, ils ont vieilli ou ne sont plus tout à fait les mêmes.

Mais chaque photo donne une idée fidèle des spectacles. Une scène de la dernière pièce de Pina Bausch, Como el musguito en la piedra, ay si, si, si…, une composition oblique aux teintes complémentaires, collage mi-écologiste, mi-surréaliste,  avec la jeune danseuse Clémentine Deluy  en robe du soir écarlate, portant un arbuste dans Rucksack, fait la couverture de l’ouvrage. Des dizaines d’autres photos suivent, en demi ou pleine, voire double page, tantôt en paysage, tantôt en portrait  mais certaines accrochent plus le regard par leur  côté « glamour » comme celle (2001) de Regina Advento dans Água ou celle du couple Julie Shanahan-Jan Minarik dans Kontakthof (1996).

D’autres, valorisent le costume de la même Julie Shanahan, en 2012, dans un tableau hyperréaliste tiré de 1980-Une pièce de Pina Bausch ou bien le duo spectaculaire formé par Julie-Anne Stanzak et Lutz Förster (1982) dans Nelken (Les Oeillets). Les textes sont d’une belle clarté et, comme les visuels, admirablement mis en page.

 Nicolas Villodre

Le livre est paru aux Nouvelles éditions Scala, 192 pages, 180 photos. 35 €.

Danse et art contemporain de Rosita Boisseau avec Christian Gattinoni et Laurent Philippe, Nouvelles éditions Scala, collection Sentiers d’art, 2011.

 

Un  tramway long comme la vie et autres récits de Vladimir Maramzine, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Bottom

Un-tramway-long-comme-la-vieAvec cet auteur russe vivant depuis longtemps en France mais écrivant en Russe, la littérature sort de ses gonds. Et il nous parle à l’oreille pour nous dire des vérités inavouables comme le monde, comme la vie. Léonide Heller, dans sa préface, y entend justement un écho des «skaz» (en français: contes oraux) comme ceux  de Nicolaï Leskov (1831-1895)  avec  un jeu permanent sur le langageSoit une oralité qui, seule, peut sauver la littérature des pièges de l’écriture, un déminage que seul Céline a su tirer de notre langue, dans un autre combat avec une rhétorique remontant chez nous à Rabelais. En russe, la partie était peut-être plus difficile à jouer a cause du poids de ce qu’on appelle «la littérature majeure», une pépinière du conformisme et du didactisme.

Dans ce combat perpétuel entre le vrai et le faux, il est parfois difficile d’y voir clair. Et si Vladimir Maramzine a réussi à faire vibrer des cordes, que tant d’autres et des meilleurs, n’ont jamais songé à  toucher, c’est à cause de son magnifique isolement de sa superbe intransigeance. On peut certes déplorer, comme Léonide Heller, que cet écrivain n’ait pas sa place dans le panthéon littéraire mais on devrait plutôt s’en réjouir. Paradoxalement, il a trouvé quand il a émigré en France en 1974, l’éclosion de «mots louches» et il a fait de sa douleur d’exilé, la source d’une jubilation créatrice. Il nous rend des nourritures terrestres qui peuvent faire penser à celles d’André Gide à l’orée de notre modernité quand il se voulait «nu sur la terre vierge devant le ciel à repeupler». Et ce qui chez Gide était une pose, est devenu chez Vladimir Maramzine, la chair même de sa langue mais il n’a jamais songé à «repeupler le ciel». Il a trop bien connu ceux qui ont pris au mot cette ambition démiurgique…

Les meilleurs écrivains nous donnent souvent l’impression d’endosser un rôle; en cédant au vertige du succès, il leur faut continuer à donner leur pâture aux lecteurs et aux critiques.  Quand il a pris pour  thème l’émigration qui est un entre-deux et en quelque sorte, un non-être, Vladimir Maramzine aurait pu renoncer à signer ses œuvres, les abandonner à leur vie autonome d’épaves échouées sur les récifs du temps qui coule. Léonide Heller, dans la préface, relève à juste titre la veine autobiographique en demi-teinte de ses livres. Ce qui sous-tend des confidences ironiques ou désespérées mais leur auteur a su échapper à l’égotisme, non en se travestissant mais en s’immolant sur le mystère de l’existence qui affleure parce qu’il n’est jamais le  thème d’une histoire, d’un portrait, d’un paysage… Il reste incognito, caché sous la trame de la narration.

Depuis le Nouveau Roman, nous sommes saturés par l’esprit critique qui démontre au lieu d’incarner. Le mystère de l’existence n’est pas soluble dans la communication. Seul «un gracieux barbare» pouvait sentir le toc de l’adhésion à une cause, à une idée, à des représentations qui nous font croire à des mirages, à des fantômes. En acceptant une situation qu’il n’avait pas voulue,  loin de son pays, de sa langue, de son passé, il semble que Vladimir Maramzine ait trouvé la vraie vie dans un néant provisoire qui fait la nique aux idoles préfabriquées du sens de l’histoire.

Gérard Conio

Le livre est publié aux éditions Noir sur Blanc, Lausanne. 

Jeu revue de théâtre n° 173

jeu172_c1print72dpi-235x300La revue québécoise offre un remarquable Dossier musique à une époque où en Europe comme au Canada, les formes hybrides se multiplient. Sous diverses formes comme le remarque Raymond Bertin, son rédacteur en chef, qu’il s’agisse de théâtre où intervient un solide accompagnement musical, d’opéra proprement dit, ou de  spectacle où le chant, voire la danse interviennent et cela de plus en plus souvent…
Comme le remarque aussi Raymond Bertin et Gilbert Turp, il n’y pas que la musique mais souvent aussi tout un univers sonore.
Jouer en chantant ou chanter en jouant se demande Patrice Bonneau dans Derrière le personnage où il  s’entretient avec quatre interprètes québécois  qui ont tous affaires avec un théâtre que l’on pourrait appeler : musical, ce qui requiert une bivalence peu répandue en France.  Il faut jouer à la fois un personnage et en même temps assumer une partition vocale… Et par ailleurs Kathleen Fortin constate que la chanson reste un acte individuel, comme presque un autre métier…

Une autre étude intéressante: Le Plaisir du collectif de Mario Cloutier qui analyse avec pertinence le travail des compositrices et compositeurs  qui doivent collaborer avec l’ensemble de ceux qui réalisent un spectacle. « Humilité, générosité, complicité. Les musiciens de théâtre sont des caméléons scéniques qui s’adaptent aux besoins du spectacle dit avec juste raison Mario Cloutier. »
Et il y a un article de Marie Labrecque consacré avec As Comadres un spectacle musical brésilien d’après la célèbre pièce Belles-Sœurs qu’on avait pu voir il  y a une dizaine d’années au Théâtre du Rond-Point à Paris. Metteuse en scène: la grande Ariane Mnouchkine qui a suivi  l’adaptation musicale de René Richard Cyr.  Et le spectacle a tenu deux mois à Rio de janeiro et cinq semaines à Sao Paulo.

On ne peut tout détailler de ce riche numéro mais signalons le papier d’Hélène Beauchamp sur le Théâtre musical au Canada en particulier à Toronto et Charlottetown, un théâtre où selon le metteur en scène Robert Mac Queen, « la musique, le texte, les chansons et la danse jouent un rôle intégral et intégré. » Et Il semble  qu’au Canada, en dehors de la comédie musicale et de l’opéra, un théâtre musical avec de solides scénarios et servi des équipes pluridisciplinaires très rodées trouve un public de plus en plus important.
L’iconographie de ce dossier est  très soignée ce qui permet d’avoir déjà une première approche de spectacles que nous avons malheureusement peu d’espoir de voir chez nous…

Philippe du Vignal

Jeu est en vente dans les librairies théâtrales en France ou par correspondance.

 

Chroniques d’un indocile (1945-81) d’Yves Lorelle

 Lorelle_Couv2L’auteur a touché à tout ou presque: il a été journaliste, mime, photographe et pédagogue. En cinquante billets et le récit de quarante rencontres avec des gens remarquables, de Paul-Émile Victor à Raymond Depardon, en passant par Le Corbusier, Boris Vian, Peter Brook, Jean-Luc Godard, Katherine Dunham, Man Ray, Pierre Schaeffer, Jean Rouch, Marc’O, Marcel Marceau, etc. il retrace le portrait de son époque et fait aussi le point, au soir de sa vie.

Des chroniques indociles par leur forme comme par leur contenu. Elles oscillent, nous dit l’auteur, «entre les planches d’un vaisseau nommé théâtre et le marbre des journaux prêts à imprimer. » Au temps où les reporters devaient se mettre en quête d’une cabine téléphonique à onze heures du soir, pour dicter leur papier composé oralement comme un solo de jazz. Des occasions ratées comme ce fut le cas avec une interview de Boris Vian dont Yves Lorelle n’obtint que des informations d’ordre technique sur la fabrication des disques vinyle et l’avenir du microsillon. Au lieu d’échanges plus profonds sur l’art ou la littérature mais l’auteur de Je voudrais pas crever -qui n’allait pourtant pas tarder à le faire!- officiait alors comme directeur artistique chez Philips…

Cette interview, jamais publiée, est l’occasion pour l’auteur d’évoquer le Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre et les lieux qu’il fréquenta : L’Écluse, La Rose rouge, La Fontaine des Quat’ saisons, Chez Agnès Capri, cabaret-théâtre où il fait la connaissance des membres du fameux Groupe Octobre. Il se souvient des numéros des marionnettes d’Yves Joly et d’Henri Cordreaux, des chansons des Quatre Barbus et des spectacles de la compagnie Grenier-Hussenot.

Dans un des encadrés rythmant les chroniques, l’auteur raconte les débuts des Comédiens-mimes, une compagnie fondée avec son épouse Nina Vidrovitch, qui fut officiellement invitée à Moscou. Quelques trous de mémoire émaillent le récit. Marcel Azzola est présenté comme le guitariste d’Yves Montand…  au lieu d’Henri Crolla. Et le premier mari de Brigitte Bardot est Roger Vadim et non Jacques Charrier, l’électrophone Teppaz est rebaptisé Teepaz et Jean Genet voit, comme souvent, son nom coiffé d’un accent circonflexe …

Mais le livre très vivant et bourré d’anecdotes, est complété par un cahier de photos en noir et blanc de l’auteur, les unes influencées par Pierre Verger (le crépuscule et les portraits d’enfants captés en Guyane à différentes époques, le tout jeune Chico Buarque), les autres par Caron et Depardon (les violences de la rue Gay-Lussac en mai 68 ou les manifestations anti-Giscard au milieu des années soixante-dix). Et on apprend, au détour d’une page, qu’Yves Lorelle, devenu l’attaché de presse du metteur en scène Marc’O et de Maurice Girodias, inventa le concept, au sens publicitaire du terme, de « café-théâtre »…

Nicolas Villodre

Le livre est publié aux éditions Villeneuve.

Vacances à Tataouine, onze historiettes musicales livret et dessins d’Agathe Lemaire Thalazac, musique de Paolo Furlani

Vacances-a-tataouine-11-historiettes-musicalesCe CD  veut être en une heure et quelque une sorte d »introduction à l’opéra  pour vilains garnements ». Ces Enfants de la Cité des songes, cela se passe dans le Manoir des sources,  avec des personnages assez loufoques comme Narcisse le jardinier au pied bot, le chat moucheté à pattes de tigre Bachaga, Cyclamen, la souris améthyste, Jojo le crapaud brise-copeaux, Satyros, Bathazar le chameau sarrazin, la reine de Saba en chocolat… On se perd un peu dans cette histoire compliquée en onze petits chapitres, heureusement  très bien dite par le récitant Pierre Hancisse et mieux vaut oublier les moments où des enfants se mettent à ânonner leur texte de façon pitoyable: là on est en plein amateurisme et cela plombe les dialogues!
Cela dit, il y a une bonne interprétation au piano de Delphine Armand et des  chanteurs solides comme Maxime Saïu, baryton basse, Jean-Paul Drudi-Fourès baryton léger, Jeanne Lefort soprano. Et il y a par moments les belles voix du chœur préparatoire de la maîtrise de Notre-Dame. Mais bon, le compte n’y est pas tout à fait…

Ph. du V.

Chanteloup musique. 15 €.

 

 

Martien Martienne de Ray Bradbury, mise en scène de Laurent Fréchuret, composition musicale de Moritz Eggert

Martien Martienne de Ray Bradbury, mise en scène de Laurent Fréchuret, composition musicale de Moritz Eggert

Chroniques martiennes  est un recueil de nouvelles de science-fiction  du célèbre auteur américain (1920-2012)  qui a été publié en France  il y a soixante cinq ans.  On est sur la planète Mars en 2030. « Il y avait tout juste vingt ans que Monsieur et Madame K vivaient au bord de la mer Morte, dans la même maison qui avait vu vivre leurs ancêtres… Mais ils n’étaient plus heureux». Ylla, une Martienne, un peu Madame Bovary, s’ennuie avec son Martien de mari. Au fil de ses rêves, elle entre en contact télépathique avec le premier astronaute qui s’approche de la planète Mars et se met à fredonner des chansons inconnues.  Monsieur K est alors jaloux de sa femme qui rêve d’aller ailleurs pour vivre une autre vie et qui reste debout devant sa maison en attente d’autre chose. Soit deux mondes qui n’arrivent pas à se rencontrer…

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La musique des vibraphones, marimbas, xylophones du Groupe des Percussions Clavier de Lyon, sous la coordination de Gilles Dumoulin, orchestrent cet impossible rêve de cette Martienne,  avec un espace vidéo interactif, de fascinantes projections de lumières qui créent un monde singulier où évoluent les cinq musiciens.  Et l’auteur a su rendre ces  Martiens proches de nous: «Cette nuit, j’ai rêvé d’un univers très grand, un géant à la peau blanche qui descendra du ciel! » Avec la peur de la colonisation par un envahisseur, la fermeture est dangereuse. «Si on allait voir un spectacle, ça te changerait les idées ? J’essaye de me rappeler, je suis triste sans savoir pourquoi… ».

Les nouvelles de Ray Bradbury avaient captivé notre jeunesse et l’histoire de ce voyage étrange grâce à une efficace mise en scène arrive encore  à  nous séduire. A la fin du spectacle, un débat s’engage entre les acteurs et un public de jeunes enfants…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre de Châtillon (Hauts-de-Seine), le 17 décembre.

L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

L’Absolu conçu et interprété par Boris Gibé

©Jérôme Vila

©Jérôme Vila

Créé à Auch l’an passé, le spectacle sera repris en janvier: «Comme dans un théâtre anatomique, j’avais envie que ce spectacle soit vu du dessus, en circulaire, pour que le public se retrouve dans une réalité supérieure au sort de l’homme mis en scène. » Boris Gibé (voir Le Théâtre du Blog) entraîne le public dans l’espace vertigineux d’un silo cylindrique en tôle (neuf mètres de diamètre et douze mètres de hauteur) comportant un escalier à double révolution qui s’enroule autour de la piste. Les spectateurs sont assis sur une seule rangée de tabourets collés aux parois, en surplomb.

Tout là-haut, un corps s’agite dans la transparence aqueuse du plafond avant de chuter brutalement pour disparaître au fond du puits. Par terre, l’acrobate s’arrache au sol tourbeux dans un jeu de miroirs aux lumières oniriques. Au sommet d’un agrès aérien, il est parfois menacé par des matériaux tombant des hauteurs. Allusion à la condition de l’homme aux prises avec des éléments hostiles: air, eau, feu… Tel Sisyphe, dans une lutte absurde et toujours recommencée.

Jouant sur le haut et le bas, avec des illusions d’optique et un travail poétique sur les matières, Boris Gibé nous ouvre ici un univers inquiétant, halluciné et hallucinant. On se passerait volontiers du texte qui accompagne ce beau spectacle, tant les images et les impressions sont fascinantes et parlantes. La compagnie Les Choses de rien, implantée à Paris depuis sa naissance en 2004 poursuit une recherche autour de la perception du monde, dans cette pièce d’une heure dix avec une belle dimension philosophique.

 Mireille Davidovici

Du 7 janvier au 5 février, Espace-Cirque d’Antony, rue Georges Suant, Antony (Hauts-de-Seine). T. : 01 41 87 20 84.

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