Big Sisters, conception et chorégraphie de Théo Mercier et Steven Michel

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© Erwan Fitou

 

Big Sisters, conception et chorégraphie de Théo Mercier et Steven Michel

Artiste associé à Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy, cet artiste et metteur en scène y présenta, en 2018, sa première pièce avec le danseur Steven Michel: Affordable Solution for better living, où un individu fabrique son identité masculine en construisant une étagère en kit  (voir Le Théâtre du Blog). Un spectacle qui leur valut le Lion d’Argent à la Biennale de la danse à Venise l’an passé. Ici ils reviennent avec une nouvelle création, étonnante, pour quatre danseuses, qu’on pourrait sous-titrer Couteaux et Coquillages. 

« Elles disent la colère, la haine, la révolte. Elles disent enfer, que la terre soit comme un vaste enfer en détruisant en tuant, en portant le feu aux édifices des hommes, aux théâtres, aux assemblées nationales, aux musées, aux bibliothèques aux prisons, aux hôpitaux psychiatriques, aux usines anciennes et modernes… » Des phrases de bruit et de fureur, extraites des Guérillères *(1969) de Monique Wittig  et projetées en fond de scène. En même temps, s’installent de paisibles images dans un cône de lumière. Inspirés par ce long poème dramatique, les chorégraphes construisent une fresque féroce, une épopée de femmes rebelles, déesses déchues, sorcières échevelées, déchaînant leurs pouvoirs occultes trop longtemps bridés .

Une vieille femme aux seins multiples gît, inerte, comme une déesse-mère oubliée. S’éveillant d’un lointain passé, elle nourrit ses sœurs à sa mamelle et leur transmettra sa science enfouie dans les strates du temps. Lors d’une mue impressionnante, elle va, en tenue soldatesque, leur enseigner la force du sexe faible et une danse qui tue. Les trois jeunes filles délaisseront , pour de longs couteaux, leurs rondes virginales et les grands coquillages nacrés qu’elles portent en offrande..

 Périlleuses acrobaties, joutes sanglantes, rythmées par les sons étranges du compositeur Pierre Desprats. Eric Soyer a créé de belles découpes de lumière sur le plateau nu, et les costumes de Valérie Hellebaut mettent en valeur la féminité des interprètes, comme leurs corps à la garçonne. Elles ont entre vingt- trois et soixante-cinq ans, et de l’énergie à revendre.

« Nous dansons, car après tout c’est ce pour quoi nous nous battons : pour que continuent, pour que l’emportent, cette vie, ces corps, ces seins, ces ventres, cette odeur de la chair, cette joie, cette liberté », dit Starhawk, une militante éco-féministe américaine  à propos des  sorcières, dans son essai Rêver l’obscur : Femmes magie et politique*. C’est une autre référence des chorégraphes qui ont beaucoup lu pour construire Big Sisters. Une fois encore, Théo Mercier veut interroger les stéréotypes des représentations collectives, notamment en matière de genre. Par exemple dans Hybrides, le corps en question une exposition présentée au Palacio Bellas Artes de Mexico en  2018 ou Chercher le garçon, au MAC VAL de Vitry-sur-Seine en 2015.  Et son complice,  Steven Michel lui apporte sa maîtrise du mime, du cirque et des percussions, et surtout la rigueur de sa danse, acquise aux P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios), l’école d’Anne Teresa De Keersmaeker.

Certains passages, rigoureusement écrits, alternent avec des moments plus libres, issus d’improvisations. Rudesse et souplesse se conjuguent. Big sisters, avec des gestes guerriers ou maternels, questionne les regards, les fantasmes et les projections en jeu dans le représentation du féminin. Se mène ici un combat de libération dans l’air du temps. Selon Théo Mercier et Steven Michel : «Big sisters oscille entre bataille sanglante, rituel festif et célébration jouissive de l’énergie vitale, invitant chacun.e à prendre conscience de son pouvoir et à le mettre en œuvre. »

Laura Belgrano, Lili Buvat, Marie de Corte et Mimi Wascher, nos grandes sœurs, nous donnent l’énergie, le courage de poursuivre des luttes jamais vraiment gagnées. « Elles disent qu’elles ont la force du lion, la haine du tigre, la ruse du renard, la patience du chat, la persévérance du cheval, la ténacité du chacal. Elles disent qu’elles secoueront le monde comme la foudre et le tonnerre… » Ce spectacle troublant, en forme d’ode aux femmes, nous incite aussi à lire (ou relire) Monique Wittig (1935-2003), une théoricienne et militante féministe française qui, déjà en son temps, abordait la notion de genre…

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 11 mars, Bonlieu-Scène nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 33 44 00.

 Le 20 mars, Maison de la Culture d’Amiens (Somme).
Du 3 au 5 avril,  Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du festival Programme Commun, Lausanne (Suisse).
Du 12 au 16 mai, Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (Hauts-de-Seine).

* Les Guérillères , de Monique Wittig, Editions de Minuit (2009)

**Femme magie et politique de Starhawk, éditions Les Empêcheurs de tourner en rond (2003).

 


Archives pour la catégorie critique

Le Moche de Marius von Mayenburg, mise en scène de Pierre Pradinas

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© M

Le Moche de Marius von Mayenburg, traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd, mise en scène de Pierre Pradinas

 Après L’Occupation d’Annie Ernaux, en 2018 (voir Le Théâtre du blog), Pierre Pradinas retrouve Romane Bohringer pour la création de ce conte moderne où quatre comédiens interprètent les huit personnages.

D’abord, une rivalité entre collègues: Lette, le bienheureux inventeur d’un convecteur électrique révolutionnaire, apprend que son assistant ira présenter à sa place, son produit de choc à une foire internationale. Il est bien trop moche pour arriver à le vendre, lui dit son patron. Laideur qu’il ignorait jusque là et que lui confirme sa femme. Mis sur la touche, il livrera son visage au bistouri d’un chirurgien.

Et là, tout bascule. Devenu beau, trop beau, il reprendra la vedette: commercial de choc, courtisé par les femmes et les hommes. L’argent coule à flots et il est célèbre, au point que le médecin, sans scrupules, reproduit son faciès à l’infini… Il cesse alors d’être unique et ne vaut plus rien sur le marché de l’emploi et du sexe: d’autres, avec la même tête, feront l’affaire à moindre coût… Et impossible de revenir en arrière !

Sur scène, Lette, (Quentin Baillot) en se grimant, ne changera pas d’aspect mais d’attitude, transformé par le regard des autres. Le comédien, aux allures de Monsieur tout le monde, construit un personnage touchant de naïveté, avant de devenir un monstre imbu de lui-même, ridicule et creux: «Je ressemble à un œuf dur sans coquille», dira-t-il à son image dans le miroir. 

Romane Bohringer est une modeste femme au foyer puis l’assistante du chirurgien et excellera en vieille dame riche et libidineuse, et maîtresse du héros. Trois femmes en une, toutes prénommées Fanny. Aurélien Chaussade joue Karlmann, l’assistant de Lette et le fils de la rombière, mère possessive et amante dominatrice. Le patron de Lette et le chirurgien, bouffons inconséquents, sont interprétés par Thierry Gimenez.

 Dans un décor unique aux éléments mobiles, les acteurs se métamorphosent par glissement de plus en plus rapide d’un tableau à l’autre. La temporalité se bouscule à mesure que Lette s’enfonce dans une abîme vertigineux face à ses multiples doubles…  En limitant la distribution à quatre acteurs, Marius von Mayenburg veut montrer que ces individus sont interchangeables donc sans identité propre. Il dénonce une société mercantile qui s’en tient aux seules apparences et au fric. « Faire du théâtre, dit-il, c’est forcément s’opposer à cette volonté d’uniformiser le monde. C’est entretenir par la mise en valeur les défauts et les soi-disant tares de chaque individu, un espoir de poésie et de différence. » Lette, avec son nouveau visage puis quand il est confronté à ses clones, ne se reconnaît plus. De même, ses interlocuteurs à la fois dissemblables et identiques, lui signifient que tout le monde se vaut et, qu’en définitive, personne ne vaut rien.

 Contrairement à des pièces comme Martyre ou Visage de feu où l’auteur allemand montre la violence sociale à l’état brut, Le Moche, écrit en 2012, a le ton d’une comédie légère, avec mots d’auteur, dialogues vifs et humoristiques… Mais derrière cette dérision, souvent pointée vers l’absurde, quelque chose coince… Comme Grégoire Samsa dans La Métamorphose de Franz Kafka, se réveillant dans le corps d’un cafard ou Peter Schlemihl dans L’Homme qui a perdu son ombre d’Adelbert von Chamisso, Lette  nous entraîne dans son cauchemar.

La mise en scène va dans le sens la franche comédie et les comédiens, tous excellents, prennent plaisir à jouer ce conte métaphorique. Une grande fluidité, une scénographie sobre et des éclairages fonctionnels et pour varier les ambiances,  des images vidéos non figuratives projetées en fond de scène… Ce spectacle d’une heure nous incite à rire mais là où ça fait mal. Une bonne soirée en perspective. 

 Mireille Davidovici

Spectacle créée le 9 mars à Bonlieu

Jusqu’au 13 mars, Bonlieu Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie) T. : 04 50 33 44 00.

Du 7 au 10 avril, Comédie de Picardie, Amiens (Somme) ; du 14 au 16 avril, Théâtre de l’Union, Limoges (Haute-Vienne).

 La traduction française est publiée par L’Arche éditeur.

Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

 

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© DR

 

«La guerre fait cercle autour de nos vies, traçant des périmètres plus ou moins larges, d’intensité variable, constitués d’incendies et de gravats, dit Jean-Yves Jouannais dans MOAB, épopée en vingt-deux chants. Même dans les moments de grande naïveté où nous pensons graviter à l’extérieur de ceux-ci, c’est en leur cœur que nous nous tenons.»

Quand l’enfance vous saute à la figure…  À la mort de sa mère, Flore Lefèbvre des Noëttes est rattrapée par les souvenirs : repas en famille nombreuse et fauchée, école, vacances à Saint-Michel-Chef-Chef et surtout ces êtres puissants et mystérieux que sont les parents. Les siens : une «mère courage» de treize enfants, prête à tout pour faire marcher sa tribu et simplement la faire vivre, tiraillée entre tradition aristocratique et gêne perpétuelle, associée aux nombreux séjours du père  en hôpital psychiatrique…

Le premier volet de la trilogie, La Mate, c’était cela : une mère “durrre“ pour ses enfants, mais tenace, pugnace, imaginative (il faut bien !) et au fond, admirée. La vraie vie ? Les vacances, décidément, avec du sable dans le maillot, débaroulant les dunes… Pas d’argent mais beaucoup de liberté, malgré les consignes. Bref, la vitalité et les joies plus ou moins féroces de l‘enfance dans cette famille où tout est extrême.

Suivit Juliette et les années 70: le collège puis le lycée, avec toujours un haut degré de révolte et d’humour : les blouses démocratiques et démoralisantes qu’il fallait porter avec nom et classe brodés par ses soins, la cruauté des profs et la non moins grande vacherie de leur caricature en retour… Et toujours les boutiques d’été de la Mate : Comptoir de l’Orient, Hibiscus où elle faisait turbiner ses filles : il fallait bien trouver de l’argent! Les premières amours, les chansons sur disques 45 tours, l’ivresse de l’autonomie et l’apprentissage du théâtre. «À l’ancienne», entre autres avec Pierre Debauche qui faisait apprendre les alexandrins  «à la voyelle» -essayez à cette aune, les plus beaux vers de Racine : « an o i en é e e e in on en ui »- Bravo à ceux qui auront reconnu le fameux : «Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui » le célèbre vers de Bérénice. Il enseignait aussi bien d’autres choses et nombre d’acteurs à la forte personnalité sortis de ses mains, peuvent en témoigner. On salue sa mémoire…

Et puis il fallut bien oser parler du Pater familias, dit le Pate(r), au nom emblématique : Fervant de la Morantière. Pour ce troisième volet, la comédienne et autrice a quitté le  monologue et s’est entourée de Mireille Herbstmeyer et Agathe Lhuillier. On découvre ainsi les trois sœurs dans leur ouvroir, à ravauder des costumes militaires, en explorant chacune ce qu’on appelle ses petites misères: dépression, intestins en bataille…

Seulement, on s’aperçoit au fil du récit et des scènes entre elles, que ces petites misères cachent de grands non-dits. La folie du Pater ne fait plus rire. Les secrets, levés un à un, mènent à une évidence navrante : au fil des générations, la guerre rend fou. Un médecin militaire en guerre coloniale est tout, sauf un planqué et il est confronté au pire de ce que des hommes peuvent faire subir à d’autres hommes. Un officier écrit à sa jeune femme les flammes de son amour dans l’horreur des tranchées de la Grande Guerre, et l’ancêtre, héros anonyme et flamboyant des guerres napoléoniennes : « Eh ! Oui, les filles, vous êtes nées de cela, ce sont vos guerres, intestines. Et bizarrement, vous allez beaucoup mieux au bout de votre enquête.  Et vous trouvez ça drôle ? « Oui, dans ce troisième volet : celui de la maturité, le langage commun des trois sœurs, à commencer par leurs disputes et querelles, est encore et toujours l’humour, chacune avec sa (forte) personnalité. Enquête faite, elles n’ont pas changé, elles vont juste un peu mieux. Elles ont gardé toute leur vitalité qui se chante aussi en récitatifs et en songs brechtiens et fait vibrer le spectacle.

Christine Friedel

Le Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 60 72 81, du 10 au 15 mars.

La pièce est publiée aux Solitaires Intempestifs.

 

Les Survivantes, texte d’Isabelle Linnartz et Blandine Métayer, mise en scène d’Isabelle Linnartz

Visuel 5 © Lionel Roy 2020

Photo Lionel Roy

Les Survivantes, texte d’Isabelle Linnartz et Blandine Métayer, mise en scène d’Isabelle Linnartz

 Les spectacles qui ont pour thème la prostitution, sont assez fréquents et parfois inspirés comme celui-ci par des témoignages véritables, recueillis par Le Nid, une association qui aide celles qui veulent s’en sortir.  Sur le petit plateau du Théâtre 13, cela se passe en France à la frontière belge, près d’une autoroute avec le bruit incessant des camions. Sous une sorte d’abri en tôle ondulée plastique délabré dans une ancienne station-service, un bar, une aire de parking… On entend les camions passer au loin…

Cinq femmes: l’une a la cinquantaine, les autres la trentaine et une jeune fille, se prostituent. Il y a là un seul homme incarnant trois clients et un proxénète. Elles ont eu des parcours plus que chamboulés. Comment en sont-elles venues à faire le trottoir? Aucune n’a choisi vraiment de faire ce qu’on appelle, le plus vieux métier du monde  et qui n’en est pas un. Elles ont souvent été violées très jeunes par un père ou un proche, ou malmenées et abandonnées après un divorce, seules avec un enfant. D’où une situation très précaire et la tentation  de faire le trottoir avec quelques passes par jour pour gagner facilement de l’argent. Puis elles tombent vite sous la coupe d’un proxénète ou d’un réseau, surtout quand on est une étrangère ne parlant pas français, sans papiers donc très vulnérable… Et elles ont vu leur corps devenir une marchandise soumise au premier venu, avec tous les risques de sida et de violences que cela comporte. Certaines mais, très peu d’entre elles, se prostituent volontairement…

 Isabelle Linnartz et Blandine Métayer ont choisi des cas typiques de femmes aux parcours différents qui, un jour, se sont retrouvées à faire le trottoir le plus souvent dans des endroits sordides, la nuit et sans aucune protection. La toute jeune Clara, dit-elle, aide ses parents: “Je suis venue de l’Ukraine à la Roumanie, la peur au ventre. (…) Ah ! J’en ai vu du pays, d’abord l’Italie, les bordels en Allemagne, les contreforts de Mulhouse, et maintenant les vacances en Belgique. » (…) « Je crevais d’amour sur ce trottoir de l’enfer, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait, j’avais tellement peur. »

 Rose, la plus âgée, (Blandine Métayer) fait le trottoir depuis de longues années, elle n’a plus aucune illusion sur les hommes et connaît les blessures aussi physiques que morales mais semble plus armée. Un personnage inspiré par Rosen Hicher, une ancienne prostituée qui souhaite que, pour protéger les femmes, il y ait une véritable légalisation de cette activité comme en Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Espagne où vont facilement de nombreux jeunes du sud de la France, Suisse avec une prostitution légalisée et soumise à l’assurance-maladie et aux cotisations pour la retraite… Rosen Hicher est co-fondatrice, avec Laurence Noel, du mouvement des Survivantes avec l’objectif d’accompagner les femmes qui veulent s’en sortir.

 Mais le France semble peu déterminée et, même après la loi pénalisant le client, les gouvernements successifs ont toujours laissé faire la prostitution, notamment la nuit dans le froid au bois de Boulogne… à quelques kms seulement du Théâtre 13, ou à Belleville où une cinquantaines de jeunes femmes du nord de la Chine font le trottoir jour et nuit. Et, malgré les bonnes intentions d’Anne Hidalgo, maire de Paris, la prostitution a tendance à se banaliser chez de jeunes Parisiennes … Rose a décidé de se battre pour la réinsertion de ses copines et d’elle-même : « Combien de filles disparues ? Kosovo, Afrique, Niger, Chine. Combien de demandes d’asiles refusées ? Combien de réseaux démantelés ? Nombre de familles escroquées dans leur pays d’origine ? Combien de papiers d’identité délivrés, en échanges de filles vendues. C’est un trafic international. Une honte humanitaire. »

 Carmen, à peine la trentaine, a aussi été amoureuse mais sans doute imprudente, elle a accepté une relation tarifée sans trop bien savoir à qui elle avait affaire… Puis droguée à son insu, elle s’est retrouvée dans un lit, complètement soumise à trois hommes qu’elle n’avait jamais vus. Comment en est-elle arrivée là? «Au début, j’étais pas contre certains jeux sexuels, j’avais rencontré un type sympa, plutôt drôle… Jusqu’au jour où il est arrivé avec un collier, là, je lui ai dit que je ne me soumettrai pas! Il a insisté en rigolant : tu vas voir, tu vas connaître de nouvelles techniques… Ses potes étaient riches, ils payaient bien, il m’a emmené dans un manoir… A travers les tentures imprégnées de l’odeur des cigares, je les ai reconnus… Tous! Ces notables bien-pensants…Médecins, notaires, footballeurs… D’abord, ils m’ont passé une corde autour du cou. Ils ont fait des tours et des tours… J’ai mis mon doigt pour ne pas être étranglée… Ils m’ont brulée avec de la cire. Les séances de dressage commençaient à coup de bouquets d’orties sur le corps ! Pinces à outillage, bâillon, tortures en tous genre… Ils se défoulaient…Juges, politiciens, hommes d’affaires. Le seul moyen de les arrêter, c’était de trembler comme une feuille. Souvent, ils m’attachaient à un radiateur dans le noir… »  Un témoignage qui fait froid dans le dos et très bien interprétée par Catherine Wilkening.

 Mimi, (Gigi Ledron), jeune africaine émigrée d’un pays en guerre sait bien que l’esclavage sexuel est fréquent et a appris à se méfier du racisme et des refus de payer. « C’est la couleur qui te gêne ? dit-elle à un employé de banque. D’accord. Mais balance la monnaie parce qu’après l’autre naze du parking, je donnerai pas deux fois. –«Ferme ta gueule! réplique-t-il. Je paye ! T’entends? Ou faut te parler chinois! Enfin toi, ce serait plutôt bamboula, hein ? »

©Lionel Roy

©Lionel Roy

Il y a aussi un homme (Jean-Claude Leguay) à la fois Le Père, l’Employé de banque, un Proxénète, un Marin.  Et une «masseuse» (Isabelle Linartz) qui offre des services sexuels dûment tarifés mais refuse toute pénétration et ne veut pas être considérée comme une pute par ses copines. Comment en est-elle aussi arrivée à passer des nuits avec les autres pour essayer de gagner sa vie? Rose, elle, a décidé d’emmener ses copines, victimes de leur passé, à Paris pour manifester et elle réussira à les réinsérer dans la société. Elle -mais elle ne leur avait pas dit- est déjà employée chez un fleuriste… Mais il faut se pincer pour croire à cette métamorphose inattendue, alors que les anciennes prostituées  vivent en majorité très pauvrement…

C’est là, dit Isabelle Linartz, qu’elles vont interroger leur passé, qu’elles prendront conscience de la précarité de leur état, et trouveront la force de s’en sortir. » Oui, mais le  texte comme le scénario n’ont rien de très convaincant et, comme le dit aussi lucidement l’auteure et metteuse en scène: «Adapter des témoignages au théâtre n’est pas toujours facile, d’autant que je ne voulais pas en faire une juxtaposition de textes narratifs.» De fait, la mise en scène assez maladroite navigue à vue avec de nombreux allers et retours entre scène et salle. Il y a une hésitation constante entre un théâtre-documentaire et une histoire réaliste qui a bien du mal à se mettre en place. Et la direction d’acteurs reste assez flottante. Aucune facilité, pas de voyeurisme mais le compte n’y est pas tout à fait et il aurait fallu un texte plus radical et une mise en scène d’une autre envergure pour parler de cette tragédie sinon niée, du moins hypocritement tolérée par toute la société française et ses hommes (et ses femmes !) politiques…

 Philippe du Vignal

Théâtre 13 Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris (XIII ème), jusqu’au 5 avril.

Le Rêve d’une ombre, d’après L’0mbre d’Hans-Christian Andersen, écriture scénique de Katerini Antonakaki et Achille Sauloup

Le Rêve d’un ombre, d’après L’Ombre de Hans Christian Andersen,  adaptation d’Achille Sauloup, écriture scénique et mise en scène de Katerini Antonakaki

 © Elodie Boyenval

© Elodie Boyenval

La Main d’œuvres, spécialisée dans la manipulation d’objets et d’images insolites, présente ici une nouvelle version du conte du célèbre écrivain danois (1805-1875) : un étrange théâtre d’ombres et de lumière, construit en direct par Katerini Antonakaki. Postée à jardin, la marionnettiste, véritable femme-orchestre, projette au fil du récit, sur des châssis mobiles dressés sur le plateau, des objets découpés ou filmés. Des images qui se superposent selon une architecture labyrinthique, sur la musique envoûtante d’Ilias Sauloup. Naît alors devant nous un univers mêlant chaleurs tropicales et frimas nordiques, comme dans le conte.

Dans le conte d’origine, un savant voit son ombre rétrécir puis disparaître lors d’un séjour dans un pays chaud. Puis réapparaître et s’emparer ensuite de son maître pour réaliser ses ambitions. Ici,  un écrivain, (Achille Sauloup) se trouve aux prises avec son double maléfique, rêvant de gloire et de puissance quand il aura épousé une princesse… Pris en étau entre le pouvoir de l’écriture et celui d’un roi, il voit ses rêves s’écrouler et son monde de pacotille se défaire. Ici, grâce à un habile détricotage du décor et des personnages en fil de fer et chiffons… Malheureusement, le texte souvent bavard et pesant mêle mythologie grecque et conte nordique et brouille la réception de cette fantasmagorie… Du coup la trame confuse de l’histoire, s’effiloche et on se perd dans les méandres d’une dramaturgie brouillonne!

Mais le dispositif scénique sophistiqué et l‘imagerie onirique de Katerini Antonakaki qui évolue gracieusement et qui chantonne en grec auprès de son partenaire, sont d’une impressionnante virtuosité. Formée à l’Ecole de la danse à Athènes puis à l’École Nationale Supérieure des Arts de la marionnette à Charleville-Mézières, elle possède un véritable sens de l’espace et de la manipulation. Et elle a obtenu le Premier prix de composition de musique électro-acoustique au Conservatoire d’Amiens.

Le spectacle nous incite à lire ou relire L’Ombre. Le romancier japonais Haruki Murakami, prix Hans Christian Andersen, affirmait dans son discours de réception: «Si vous n’acceptez pas, votre ombre deviendra de plus en plus forte et, sous peu, une nuit, reviendra frapper à la porte de votre maison. Certaines histoires extraordinaires peuvent nous apprendre bien des choses. »

Mireille Davidovici

Spectacle vu en avant-première le 17 février. Il sera présenté du 21 au 30 avril au Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris (Vème).  T. : 01 84 79 44 44.

 

 

Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, mise en scène de Louise Vignaud

 Le  Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, mise en scène de Louise Vignaud

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© Rémy Blasquez

Après une immersion de six mois dans le monde du travail précaire à Caen, la journaliste nous relate son expérience. Dans une langue simple et directe dont s’empare Magali Bonat. Nous la suivons pendant une heure quinze à la recherche d’un emploi, puis s’échinant à nettoyer bureaux, locaux commerciaux et surtout les ferries venus d’Angleterre et amarrés au port de Ouistreham près de Caen. 

Qu’ils relatent une guerre ou le quotidien en France et en Europe, avec ses reportages Florence Aubenas nous emmène auprès des gens, comme ses chroniques sur les Gilets jaunes dans Le Monde. Ce texte ne fait pas exception et avec une grande humanité, elle nous plonge dans l’univers des femmes de ménage. Sous-prolétariat invisible, elles  travaillent au point du jour ou à la nuit tombée et, payées à la tâche, doivent cumuler les heures aux quatre coins de la ville. Corvéables à merci et sans garantie d’emploi!

Le spectacle commence dans le noir et une voix enregistrée nous raconte les prémices de ce livre publié en 2010 : « La crise. On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu’en dire, ni comment en prendre la mesure. (…) «Je suis journaliste: j’ai eu l’impression de me retrouver face à une réalité que je n’arrivais plus à saisir. J’ai décidé de partir pour chercher anonymement du travail. » (…) «Je me suis inscrite au chômage, avec un baccalauréat pour seul bagage.»

Magali Bonat, dirigée avec sobriété par Louise Vignaud, se glisse dans la peau de la journaliste. Seuls accessoires, un tableau en papier et une chaise. Mots bruts, formules marquantes, humour : ses seules armes pour nous guider depuis les bureaux de Pôle-Emploi, aux entretiens d’embauche bidons puis, quand elle est au volant de sa petite Fiat verte, surnommée « le tracteur », vers les quais de Ouistreham.

Une vie d’errance et de dur labeur qu’elle partage avec ces travailleuses de l’ombre, unies par une belle solidarité. Marie-Lou, Madeleine, Denise… Elles ont chacune une histoire lourde que l’actrice évoque avec des petits gestes et sensibilité mais sans pathos. Et elle dessine aussi en filigrane, avec justesse, le portrait d’une journaliste assez courageuse pour aller s’infliger une telle vie, loin de son confort parisien. Créé il y a deux ans au Théâtre des Clochards célestes à Lyon que dirige Louise Vignaud, ce spectacle nous incite à relire ce Quai de Ouistreham plusieurs fois primé et les chroniques de Florence Aubenas.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 15 mars, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème) T. : 01 45 45 49 77.

Du 31 mars au 4 avril, Scène nationale de Sète (Hérault) ; du 19 au 28 mars, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon (IVème).
Le 8 avril, Le Pied aux planches, Largentière (Ardèche).  

 Le Quai de Ouistreham est publié aux éditions de l’Olivier et chez Points-Poche.

 

 

 

 

Les Innocents, Moi et l‘Inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon

 

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© Jean-Louis Fernandez

 Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale, texte et traduction de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon

Après Toujours la tempête, monté aux Ateliers Berthier en 2015, Alain Françon se replonge dans l’univers de l’écrivain autrichien, Prix Nobel de littérature. Il décortique avec talent cette pièce dense et énigmatique où de curieux personnages peuplent de leurs mots, un tronçon de route abandonnée dans une lointaine campagne et ils y confrontent leur vision du monde.

Le somptueux décor en arc de cercle imaginé par Jacques Gabel, s’inspire des paysages grand format et chers à Peter Handke, du peintre Gerhard Richter dont l’hyperréalisme ouvre sur des espaces mentaux oniriques. Frontière entre réel et rêverie : un statut que le dramaturge veut aussi donner à sa pièce. Dès son apparition, le personnage Moi s’annonce comme le narrateur, le scripteur, flottant dans l’indéfini de son rôle: « Laisser rêver, dit-il, laisser venir la scène ». Drame ou épopée, des deux lequel s’écrira ici ? Il ironise lui-même sur la question.

 Pour lui la Départementale est le dernier chemin de liberté : non étatisé, non socialisé, non botanisé, non googélisé : «Comme elle sussurre l’absence, ma route! » Espace vierge «de la constance» et aussi  «de la transformation » : là tout peut advenir, là peut surgir la beauté (die Schönheit) et cette Inconnue qu’il espère tant. Mais sur sa «chère vieille route», «la réalité  mauvaise» fait irruption: un chœur d’Innocents, conduit par leur chef et sa femme : « Des spécialistes, des professionnels pour qui cette route est une poste, un calcul ». Des silhouettes anonymes sans véritable visage.

Qui sont ces gens qui parlent sans rien dire, rivés à leurs téléphones, ou citant, à qui mieux mieux, des écrivains dans toutes les langues ? Des tenants du système en place ? Des messagers de guerre venant troubler la paix de cet endroit hors du monde ? « Prépare-toi, route, à notre assaut, dit l’un d’eux. Ce n’est pas une menace, au contraire. Fin de ta solitude. Terminada tu soledad, ô carretera. Tu ne vas pas échapper à notre amour. »

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Gilles Privat et Pierre-François
Garel © Jean-Louis Fernandez

 Au fil des saisons, clairement définies par les éclairages subtils de Joël Hourbeigt et par des changements de costume, le temps est celui des paroles échangées. Étale. Le héros et sa pluralité d’instances: personnage dramatique, conteur, narrateur, auteur, commente en même temps qu’il résiste verbalement aux assauts de ses adversaires, arpentant la route pour en écrire l’épopée : «Ah ! Le vent de la vieille route, en plongeant des hauteurs, à un moment donné, comme le vent du désert, et son bruissement aux joues. » Selon Lambert Barthélémy dans Fiction contemporaine de l’errance, l’unique épopée valable à écrire serait celle de la paix: seule condition pour établir une communauté humaine.

La belle prose de Peter Handke, qu’il a traduit lui-même en jouissant des sonorités du français, est incarnée par de remarquables acteurs dirigés de main de maître comme toujours, par Alain Françon. Gilles Privat s’empare des longues tirades de Moi, avec suffisamment d’humour pour nous les faire apprécier et Pierre-François Garel est un chef de tribu dynamique quand il lui donne l’assaut. Et quand survient, à la fin, Dominique Valadié, l’Inconnue si attendue de la Départementale, on se régale… Elle délivre, en grande prêtresse, un magnifique message de paix, en haut de l’abribus déglingué bordant la voie. Le chœur des Innocents, en lente procession ou en ordre dispersé, se découpe sur le paysage rural brumeux, derrière un tronçon de virage immuable.

De belles images naissent au milieu de ce nulle part, des «chemins noirs », métaphore de l’innocence et des racines perdues dans un monde globalisé. Petit territoire de l’Autriche profonde que l’auteur a parcourue à pied, autrefois, pour en humer l’air. Et en faire la chronique, comme dans Par les villages. Tous les éléments sont là pour faire un excellent spectacle. Et nous apprécions les beaux passages de ce conte métaphorique. Pourquoi alors, est-on à la fois accablé et comblé, après ces deux heures trente ? « Ce qui compte pour moi, écrit Peter Handke, c’est de faire quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, dérange le regard et l’ouïe des gens. Donc, que tout ne se déroule pas comme on le sait déjà ».

Mais avait-il besoin de tout ce temps pour raconter cette épopée? Il prolonge ironiquement son texte avec une série de fausses fins… des clins d’œil au public, assumés par l’intarissable Gilles Privat. »Et maintenant cette histoire est racontée », dit-il sans vouloir quitter la scène. Un peu de patience et l’on prendra plaisir à découvrir cette œuvre dont les qualités littéraires s’entendent dans les paroles fugaces mais souvent abstraites des acteurs, tous excellents. A voir surtout pour la beauté de cette mise en scène… mais en connaissance de cause.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mars, Théâtre National de la Colline, 19 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).

Du 2 au 4 avril, MC2, Maison de la Culture de Grenoble (Isère).  

Le texte de la pièce est paru aux éditions Gallimard.

 

Je ne vous aime pas de Pierre Notte, mise en scène de Marianne Wolfsohn

FRA - THEATRE - JE NE VOUS AIME PAS

©Pascal Gely

Je ne vous aime pas de Pierre Notte (avec la complicité de Marianne Wolfsohn), mise en scène de Marianne Wolfsohn

 

L’une est parisienne et comédienne professionnelle, l’autre a joué dans une troupe d’amateurs. L’une est en tournée, l’autre, une “programmatrice“, la reçoit. Ont-elle vraiment le théâtre en commun ? En tout cas, sûrement le désir. Mais les abîmes sociaux et culturels qui les séparent, rendent impossible toute solidarité. (La pièce marcherait encore mieux s’il n’y  avait pas cette histoire de vengeance enfantine quand elles fréquentaient le même atelier d’art dramatique pour adolescents… Grosses ficelles! Mais le meilleur n’est pas là.

Pierre Notte connaît bien le théâtre et à tous les étages, du haut en bas de la pyramide (car pyramide il y a), de la Comédie Française, aux ateliers pour amateurs  ici présents avec ces belles « paroles données » par les habitantes de la Communauté de communes en Picardie Verte  et dites ici par Silvie Laguna. L’auteur a vécu une arrivée dans une salle polyvalente : de celles qui, pouvant servir à tout, ne sont bonnes à rien ! Il a dû aussi affronter les difficultés techniques et l’incompréhension des agents municipaux devant un « plan de feux », (implantation des projecteurs). Mais aussi gérer le malentendu définitif entre le « ça ira »  signifiant en fait : ça n’ira pas du tout et que l’art est perdu en route, et un sincère : « on a fait pour le mieux ».

Choc des cultures : snobisme devenu seconde peau  et dignité offensée d’une France périphérique qui se sait larguée : par le gros bout de la lorgnette (celui qui permet de voir les petites choses…). Dans cette marge que représente la vie culturelle, et en particulier le théâtre, l’auteur jette un regard juste, à peine caustique, sur l’état de notre société. Le spectacle est annoncé comme fait pour être joué partout et c’est même son  thème propre.

Mais dommage ! La metteuse en scène ne relève pas le défi et il aurait fallu plus d’audace. A l’écoute, la pièce est plus fragmentée et on regrette que les différents moments de découverte d’une femme par l’autre, et ceux des lieux par la nouvelle arrivante- soient lissés. Le  plateau des Déchargeurs même étroit  (on l’a vu quand même souvent  très bien habité !) déborde heureusement grâce aux couloirs et coulisses. Mais c’est une façon de ne pas prendre la scène à bras le corps, ni l’espace partagé avec le public. Et la guerre entre deux régions, deux situations sociales, deux femmes éclate trop fort et trop vite. On aurait aimé qu’elles (Marianne Wolfsohn et Nathalie Bécue) se flairent un peu plus, se mesurent avant de s’attaquer, même si l’auteur les a jetées d’emblée dans le malentendu et l’hostilité.

Bref, ce n’est sans doute pas la meilleure œuvre de Pierre Notte dont on a vu récemment  L’Effort d’être spectateur, sorte de conférence qu’il jouait lui-même (voir Le Théâtre du blog). Et, sur un thème proche, ce texte n’a pas  l’ampleur des Prétendants de Jean-Luc Lagarce… Mais, truffée de petits faits vrais et détails, elle en dit long sur les incompréhensions et les divisions de la France actuelle. Et les actrices, même si elles commencent donc trop fort, « assurent» vraiment et sans chercher à tout résoudre. Ces « paroles données » ne sont pas là seulement à titre documentaire mais offrent une dimension politique à cette comédie vite façonnée (on vous laisse découvrir la péripétie finale…). Eh! Oui, le théâtre sert à quelque chose : il permet à ceux qui n’ont pas la parole de la prendre quand même et de la donner riche et libre. Sans oublier qu’il est là justement pour faire plaisir ; et ça marche.

 

Christine Friedel

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (Ier) T. :01 42 36 00 50

du 3 mars au 28 mars

 

Liberté à Brème de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Cédric Gourmelon


Capture d’écran 2020-03-04 à 12.30.24©  Simon Gosselin

Liberté à Brème de Rainer Werner Fassbinder, traduction de Philippe Ivernel, mise en scène de Cédric Gourmelon

Un fait divers inspira le dramaturge allemand: la veuve Miltenberger fut décapitée en 1831 à Brême pour avoir empoisonné quinze de ses proches… Dans la pièce, Geesche Gottfried, une jeune bourgeoise de Brême vit sous l’emprise totale de Miltenberger, son mari. Porté sur le schnapps, violent il la maltraite et l’injurie en permanence. Elle ne dit rien, prie constamment Dieu mais les proches de Geesche vont tous mourir les uns après les autres, même sa mère et ses enfants… Empoisonnés par elle !  « Vous prendrez bien un café? ” Et l’arsenic fera vite son effet…

 Ce que Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) va raconter avec cette pièce en dix-sept tableaux. Cinéaste célèbre et infatigable (quarante films en une dizaine d’années), il est aussi, ce que l’on sait parfois moins, un excellent dramaturge et cette pièce a été aussi mise en scène par lui à Brême en 1971, la même année où était aussi montée par Les Larmes amères de Petra von Kant qui, ensuite a été souvent jouée en France et l »année suivante, il tirera aussi un téléfilm.
Fassbinder y parle avec lucidité -pas loin de Gustave Flaubert, Guy de Maupassant et Claude Chabrol qui l’ont sans doute influencé- de la bourgeoisie provinciale allemande où règne l’intolérance et tout ce qui empêche l’émancipation des femmes: hypocrisie, alcool,  fascisme ordinaire de la religion et autoritarisme masculin. Triste constat d’échec pour Geesche  brutalisée qui a perdu toutes ses illusions et qui se traduira par ce terrible mot de la fin: «A moi de mourir, maintenant! » Comme dans ses films où il a créé des personnages féminins mythiques: Maria Braun, Effi Briest et Lale Andersen incarnées par Hanna Schygulla mais aussi Lola et Petra von Kant.

Pour une fois, la violence revient en boomerang sur les hommes violents et en ces temps de Mi-tout, les féministes  peuvent se réjouir de voir mise en scène une telle pièce.  “C’est un auteur explosif, dit Cédric Gourmelon, il veut faire péter toutes les conventions bourgeoises, et pour lui, ce n’est pas à l’échelle sociale que cela se déroule, c’est à l’échelle de l’intime ». C’est à dire la remise en question du mariage, des liens familiaux et de toute l’hypocrisie qui va avec ça. »

La pièce avait été créée en France à la Comédie de Caen, où nous l’ avions découverte en 1975, dans la mise en scène de Claude Yersin et Michel Dubois. Puis, elle fut montée par Jean-Louis Hourdin en 83 au festival d’Avignon. Cédric Gourmelon qui a déjà plusieurs mises en scène à son actif dont Tailleurs pour dames, de Gorges Feydeau, a du mal à imposer une bonne vision de la pièce. Sur un grand plateau au sol noir, un plus petit avec juste un canapé, une table, quelques chaises; en fond de scène, une grande fresque dessinée en blanc sur noir avec un Christ crucifié et une vierge Marie devant lequel Geesche va prier régulièrement. A cour et à jardin, des chaises où les acteurs qui ne jouent pas la scène viennent s’asseoir… Un vieux procédé des années soixante-dix usé jusqu’à la corde! Pour montrer une certaine distanciation chère au grand Brecht  qui a aussi influencé Fassbinder?  Dès le début, ici, rien n’est vraiment dans l’axe: espace noir sur noir, surlignage, criailleries ou  chuchotements à peine audibles, direction des plus floues, pénombre presque permanente: sans doute pour dire aussi la noirceur de la situation?  Rythme poussif…

Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Valérie Dréville, Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tison, Gérard Watkins  font ce qu’ils peuvent mais, rien à faire, la pièce, qui mérite beaucoup mieux, peine à s’imposer dans une mise en scène trop approximative. Cédric Gourmelon est passé à côté du texte et même la grande Valérie Dréville ne semble pas vraiment à l’aise, du moins au début et cette heure et demi parait interminable. Dommage, la voix du grand dramaturge allemand reste précieuse à entendre. A Gennevilliers où le plateau est plus petit, les choses pourraient sans doute s’arranger: on devrait entendre et voir un peu mieux mais, trop tard, il n’y aura sans doute pas de miracle… A vous de décider.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Centre culturel Marcel Carné, place Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) le 27 février.

T 2 G, Gennevilliers (Seine-Saint-Denis) du 23 au 30 mars.  

 

 

Kadoc de Rémi de Vos, mise en scène de Jean-Michel Ribes

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Kadoc de Rémi de Vos, mise en scène de Jean-Michel Ribes

La pièce avait été mise en scène par Michel Vuillermoz avec les élèves-comédiens de la Comédie-Française au Studio-Théâtre, seulement trois jours en juillet 2015 et festival d’Avignon oblige, nous ne l’avions pu la voir. Rémi de Vos est maintenant un dramaturge reconnu (voir Le Théâtre du Blog) avec, entre autres,  Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Sextett, Débrayage, Occident ou récemment Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire… et Trois Ruptures où des couples sont sur le point de rompre; si dans Kadoc, il y a aussi trois couples dont la vie des maris est en conflit permanent avec celle de l’entreprise où eux travaillent mais pas leurs épouses…

Autoritarisme de la direction, salariés proches de l’épuisement et/ou prêts à toutes les bassesses, violents conflits de personnes obligés de cohabiter, alors qu’elles n’ont pas grand chose en commun, pressions constantes de la direction, voire chantage déguisé pour réussir à augmenter les ventes, impression d’étouffer, manque total de solidarité entre collègues, jalousies exaspérées et vieilles haines remontant parfois à plus de vingt ans, peur d’échouer,  dénigrements réciproques. Bref, on est tout près d’une folie programmée… Et  à la maison, ce n’est guère mieux : grande fatigue et solitude de gens pourtant mariés… Rémi de Vos, comme Michel Vinaver, connaît bien le monde de l’entreprise et c’est le thème de plusieurs de ses quelque trente pièces dont cette comédie féroce. «Le monde du travail, Rémi De Vos ne le moralise pas, dit Jean-Michel Ribes, il n’en tire ni leçon ni message, bien mieux, il nous en dévoile son extravagante absurdité. »

Chacun des maris travaille dans l’entreprise Krump mais à des postes différents. Wurtz, patron très autoritaire essaye mais en vain, de motiver ses collaborateurs pour vendre un produit invendable : le Karflex. «Le dossier de trop, le point de rupture. Le viatique pour passer de l’autre côté » dit l’auteur. Mais à la maison, Wurtz devient un ectoplasme et obéit au doigt et à l’œil à une épouse bipolaire, insupportable, et aux réactions imprévisibles… Nora possède un bon répertoire d’injures qu’elle lui envoie… avant de se jeter dans ses bras et de lui déclarer qu’il est «son tout petit amour. » Jamais avec toi, jamais sans toi!  On n’est pas très loin de Feydeau : « Lucienne: « Marié ! vous êtes marié !…Pontagnac : « Oui… un peu.. ! »
Il y a aussi Hervé Schmertz un collaborateur terrorisé par Wurtz et obsédé par une hallucination récurrente que sa femme Judith sa femme n’arrive pas à comprendre. Là, on n’est pas très loin de Franz Kafka… «Mon bureau est occupé par quelqu’un d’autre. » « Il était petit et tout à fait grotesque. » (…) « Il boitait. Il m’a fait penser à un singe.» Mais Wurtz  se moque sans arrêt de lui, l’injurie et va le remettre sèchement d’équerre : «Il ne s’agit pas de votre bureau. Quand vous partirez de chez Krump, vous n’emporterez pas votre bureau. »

Et Serge Coulon, un cadre très ambitieux, lui, traite tout le monde de con. Marié à la jeune  Marion que Wurtz rencontre dans un supermarché et qu’il l’invite à dîner avec son mari. Ce qui ne plait pas du tout à Nora qui va le lui reprocher vertemen? Goulon, lui, commence à divaguer et imagine déjà que cette invitation est un prétexte pour lui proposer discrètement un très haut poste. Même s’il n’aime pas trop le risotto : « Quand on veut réussir, il n’y a pas de risotto qui tienne. » 

Le dîner aura bien lieu mais tournera vite au cauchemar et les relations se détériorent sérieusement : Goulon : « Bon, moi, j’ai terminé. » Wurtz : « Vous en voulez encore ? Du risotto de ma femme.  » Goulon : «Non merci. Wurtz : «Il en reste. Vous pouvez en reprendre si vous voulez. » Goulon : « Je vous ai dit non. Quand je vous dis non, c’est non. Vous le savez, ça ? » Les deux hommes en arriveront à sa battre et pour couronner ce mémorable repas, quiproquo absolu: en fait Wurtz s’est trompé sur l’épouse quand  il  était au supermarché-  et le couple Schmertz  débarque au moment du dessert….

On oubliera vite la scénographie assez prétentieuse signée Sophie Perez, d’inspiration surréaliste entre Yves Tanguy et Salvador Dali. La circulation se fait mal dans ce dispositif assez laid avec étage et escaliers: cela ralentit le rythme de la pièce qui, au début, n’avait pas besoin de cela. Mais la direction d’acteurs de Jean-Michel Ribes est très fine: il a su réunir et faire travailler ensemble une équipe d’excellents acteurs : d’abord et surtout Marie-Armelle Deguy, en épouse délirante. Dès qu’elle apparaît, on ne voit plus qu’elle : une grande leçon de théâtre. Avec une gestuelle remarquable, elle reste toujours crédible dans ce rôle pas facile et sait ne jamais en faire trop. En chaussures rose foncé et veste écossaise, Jacques Bonnaffé est tout aussi éblouissant; il a quelque chose de loufoque et de poétique à la fois, en patron-tyran. Gilles-Gaston Dreyfus est hors-pair en Goulon, ce cadre très ambitieux, pas sympathique ni très regardant quant il s’agit de sa petite carrière. En mini-jupe de cuir rouge très sexy, Anne-Lise Heimburger (Marion Goulon) a une magnifique présence et est aussi très juste. Dans le couple Schmertz (Caroline Arrouas et Yannick Landrein à l’incroyable démarche) jouent parfaitement sa différence générationnelle et on le sent perdu dans un monde qui n’est pas- ou pas encore!- le sien.

Bon, cela dit, les dialogues patinent pendant toute la première partie qui mériterait d’être sérieusement élaguée. On se demande même si l’auteur va réussir à mettre les choses en place. Malgré quelques bonnes scènes entre mari et femme, notamment chez les Wurtz avec une très âpre discussion à propos du futur dîner  et un concours d’injures cinglantes chez les Goulon sur les graves manquements de l’un et l’autre à la morale: un morceau d’anthologie qui fera sans doute le bonheur des apprentis-acteurs… Et puis, miracle, arrive le fameux dîner où tout va se détraquer comme souvent au théâtre -sinon, il n’y aurait pas de pièce- et là on rit vraiment et de plus en plus, de cette folie totale qui, comme chez Feydeau atteint les quatre puis les six personnages. Le rire, une denrée de plus en plus rare dans le théâtre contemporain… Et cela fait du bien. Jean-Michel Ribes a réussi à mettre en valeur les répliques vachardes et les relations compliquées entre ces trois couples, imaginées par Rémi de Vos. Malgré la faiblesse du texte au début, le spectacle vaut le coup: allez-y, vous ne le regretterez pas. Et encore une fois, mention spéciale à Armelle Deguy et à Jacques Bonnaffé.

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T : 01 44 95 98 21.  

 

 

 

 

 

 

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