Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Yannis Bezos

Tailleur pour dames de Georges Feydeau, traduction et mise en scène de Yannis Bezos

794B969D-FE3F-4336-8F74-994F4DE340F0Dans cette farce de 1886, le docteur Moulineaux a une liaison avec une de ses clientes, Suzanne Aubin, à qui il a donné rendez-vous…. Il a fait croire à sa femme, Yvonne, qu’il a passé la soirée au chevet d’un moribond, M. Bassinet qui va se présenter en parfaite santé chez les Moulineaux ! Ce monsieur Bassineet loue des appartements rue de Milan et trouve en la belle-mère de son médecin, une première locataire. Mais Moulineaux est aussi intéressé par un entresol, un ancien magasin de couturière et le réserve pour voir en secret son amante.

 A l’acte II, comme le plus souvent chez Georges Feydeau, tous les personnages vont se croiser. Aubin est à la recherche de sa femme Suzanne qui lui a fait croire qu’elle était chez son tailleur. Une ancienne maîtresse de Moulineaux, Rosa Pichenette, entre dans la boutique, armée de son chien. Cette prostituée raconte au docteur qu’elle a épousé un imbécile de mari et qu’elle l’a abandonné après deux jours de mariage. Suzanne prend Rosa pour une autre amante de Moulineaux qui, pour se disculper, se fait passer pour l’épouse d’Aubin. Avec Yvonne Moulineaux, à la recherche de sa mère censée habiter l’entresol et Bassinet, l’époux éconduit de Rosa, le quiproquo sera vite complet…
Yannis Bezos a construit sa mise en scène construit autour de la musique originale et des chansons de Foivos Delivorias, ce qui renforce le burlesque. Il a ajouté à la pièce originale  un commentaire en vers d’un rare comique où est commentée l’action. Ce qui rend le spectacle encore plus vivant et plus gai. Décor et costumes simples et efficaces. Le jeu des comédiens suit les règles qu’a mises en place Georges Feydeau pour cette farce. Résultat: un spectacle bien rythmé, drôle et de bonne qualité qui enchante le public athénien !

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Proskinio, 8 rue Kapnokoptiriou, Athènes. T. : 0030 210 82 56 838


Archives pour la catégorie critique

Ariane Mnouchkine, Kyoto Prize

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Ariane Mnouchkine, Kyoto Prize

 

Les 9, 10 et 11 novembre  à Kyoto,  ont lieu les grandes cérémonies de la remise du Kyoto Prize à trois lauréats: le chimiste Ching W. Tang (catégorie technologies avancées), l’astrophysicien James Gunn (sciences) et Ariane Mnouchkine (arts et philosophie) «pour son œuvre innovante sur plus d’un demi-siècle».

Ce Kyoto Prize, qu’on ne connaît pas assez, a été créé en 1984 par Kazuo Inamori sur le modèle du Nobel et plusieurs des récipiendaires se sont vu aussi ensuite attribué le grand prix suédois. « Je suis persuadé, avait alors dit Kazuo Inamori, que l’avenir de l’humanité pourra être seulement assuré grâce à un équilibre entre le progrès scientifique et la profondeur spirituelle. »

Honneur  donc à la France en la personne d’Ariane Mnouchkine, après Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Maurice Béjart, Paul Ricoeur, Pina Bausch,  Peter Brook… Le 11 novembre, elle prononcera un discours au Kyoto International Conference Center devant 1.500 personnes sur  sa vie, ses recherches, ses valeurs et sa conception du monde. Le 12,  à l’université Waseda de Tokyo, elle dialoguera avec Satoshi Miaghi, metteur en scène dont on a vu en France quelques-uns de ses spectacles, au musée du quai Branly puis au festival d’Avignon et à qui Tadashi Suzuki a confié ses théâtres de Shizuoka situés au pied du magnifique et ombrageux Fujiama. Et le 13, une autre rencontre est prévue avec Ariane Mnouchkine à Kagoshima au sud  de l’archipel nipon.

Le Prix Ibsen avait été décerné à la grande metteuse en scène à Oslo en 2009, et depuis, le Théâtre du Soleil et sa cheffe de troupe ont reçu plus d’une  douzaine de distinctions internationales. La France et sa communauté théâtrale peuvent se réjouir… C’est un signe de respect et d’amour des autres pays avec ce prix de très haut niveau, remis à Ariane Mnouchkine.

Béatrice Picon-Vallin

 

Le Code noir, musique de Louis Clapisson, livret d’Eugène Scribe, mise en scène de Jean-Pierre Baro,

Opera : Le code noir

© Michael Bunel

Le Code noir, musique de Louis Clapisson, livret d’Eugène Scribe, mise en scène de Jean-Pierre Baro, direction musicale de Jérôme Correas

Cette œuvre lyrique, la première en France à porter le personnage de l’esclave sur la scène d’un opéra, doit son titre au Code noir, un édit royal de Colbert qui réglementa  la vie et le sort des esclaves dans les colonies françaises jusqu’en 1848, date de la proclamation de la  II ème République.

Eugène Scribe en a écrit le livret en 1842 à partir d’un roman de l’époque, au moment où le courant abolitionniste prenait de l’ampleur (l’esclavage aboli à la Révolution Française fut rétabli par Napoléon !). La fable penche plus du côté de l’exotisme que du revendicatif mais nous plonge au cœur d’un problème resté d’actualité et fait entendre la partition d’un compositeur de valeur tiré de l’oubli par Jérôme Correas qui en a reconstitué l’orchestration pour les Paladins, l’ensemble qu’il dirige ici.

En Martinique, dans la demeure du gouverneur, on est en plein imbroglio amoureux entre maîtres et esclaves. Donatien, un jeune et noble officier de marine débarque de la métropole sur sa terre d’origine. Par hasard, il y retrouve sa mère, une esclave : i, en vertu du Code noir il est donc esclave et doit être vendu tel puisqu’il n’a pas de maître… Comme dans tout opéra comique, la dramaturgie fonctionne sur des quiproquos et chassés-croisés amoureux. A la différence qu’ici, la fable débouche sur une tragédie, l évitée de justesse grâce à un heureux coup de théâtre…

La scénographie aux couleurs délicates imaginée par Cécile Trémolière ouvre sur le salon du gouverneur, lieu unique de l’action. Il y règne une  chaleur tropicale et une paroi à claire-voie en fond de scène laisse deviner d’autres espaces où se déroulent des actions secondaires. Les costumes sans grande personnalité donnent une touche contemporaine à cette histoire mouvementée, portée par d’excellents chanteurs.

L’alternance de dialogues parlés, d’arias et de chants d’ensemble exige habileté et expressivité des interprètes de cette œuvre pleine de cris, menaces, pleurs et supplications. Deux chanteuses noires, deux chanteurs métisses  et trois chanteurs blancs se partagent la scène : une mixité encore impensable au XIX ème siècle… Jean-Loup Pagesy (basse) est Palème, un esclave affranchi, et il a une grande aisance jusque dans les cabrioles. Isabelle Savigny, soprano au timbre clair, interprète l’épouse fantasque et non conformiste du gouverneur  (le baryton Nicolas Rigas) qui a la raideur requise du « méchant ». Marie-Claude Bottius est Zamba, la cafresse au port altier. Mère de Donatien, elle se transforme en une pauvre créature et son chant se fait alors plus grave. Donatien (le ténor Martial Pauliat) subit aussi une transformation physique spectaculaire. La soprano Luanda Siqueira est Zoé, une esclave discrète et franche.

Jérôme Correas redonne vie à la musique romantique très peu jouée de Louis Clapisson, pourtant excellent compositeur. Admiré de son vivant par Hector Berlioz mais détesté par Georges Bizet, ce fils de facteur d’instruments à vent écrit ici de nombreux solos de hautbois, basson, cor ou  clarinette, pour traduire les états d’âme des personnages. Il utilise aussi des percussions de façon à dramatiser les situations extérieures: orage, danses populaires, chants des esclaves… Dès l’ouverture, la musique annonce la couleur : légère et sautillante comme dans une opérette, elle prend ensuite des tonalités sombres. Une architecture complexe et d’une grande originalité caractérisent  les duos, trios et quatuors avec des paroles différentes qui se superposent.

Cette mise en scène d’opéra reste assez classique… Mais Jean-Pierre Baro a souhaité que «la figure de l’esclave économique rencontre celle de l’esclave nègre d’hier». En effet l’Organisation internationale du travail estimait en 2016 que quarante millions d’êtres humains étaient victimes de la traite. Le metteur en scène cite justement, à la fin du spectacle, un magnifique extrait des Chiens se taisaient du poète martiniquais Aimé Césaire.

Mireille Davidovici

Du 7 au 9 novembre, Théâtre de Corbeil-Essonnes, 22 rue Félicien Rops, Corbeil-Essonnes (Essonne).  T. : 01 69 22 56 19

Le 13 novembre, Théâtre de Cornouaille, Quimper (Finistère) ; le 29 novembre, Centre d’Art et de Culture de Meudon (Hauts-de-Seine).
Le 16 janvier, Centre des Bords de Marne, Le Perreux et le 31 janvier, Opéra de Massy.

 

Le Laboratoire des F’âmes, mise en scène d’Isabelle Chevallier

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Le  Laboratoire des F’âmes, mise en scène d’Isabelle Chevallier, création collective d’Isabelle Chevallier, Fanny Milant, Emma Van de Maele et Camille Vidalain

 Cela se passe à la Halles des Douves à Bordeaux, un ancien marché réhabilité. Dans un lieu de rencontre, genre café participatif sympathique avec petit bar et une vingtaine de fauteuils, cerné par de grandes baies vitrées. Bref, un endroit  confortable certes mais vaste et pas commode pour monter un spectacle de cabaret où la relation de proximité avec le public est essentielle… Mais quand on aime, on fait avec ce que l’on peut trouver et, à Bordeaux, c’est difficile de trouver la moindre salle à un prix correct.

« Quelle forme dramaturgique pertinente, mouvante, en expansion, dit Isabelle Chevallier, pouvait permettre cette juxtaposition, cette déconstruction hilarante et politique à la fois des Féminins /corps et pouvoirs symboliques ? Surtout quand on veut « défricher, mettre à nu, au plateau un (des) sujet(s) protéiforme(s), sensible(s), controversé(s), mêlant textes, travail vocal chanté, enregistré, textures sonores murmurées à l’oreille du spectateur. Avec ce cabaret, nous souhaitons investir des corps différents, montrer des anatomies, le dehors/dedans, le social et l’intime mis en mouvement, en contradiction. » (…) « Le cabaret permet d’explorer des univers visuels multiples, et d’aborder des thèmes corps et institutions, créer une perspective historique, travailler autour de thèmes apparemment plus légers autour du vêtement notamment, du ridicule des postures féminines, du secret tu, caché, voilé, bégayé. Mais, le Féminin, disait Jacques Lacan, n’est-ce pas une « expérience qui nous détache de tous savoirs ? »

« Explorer la diversité du Féminin avec des champs de pensées philosophiques, médicaux et anthropologiques qu’ont inspiré Geneviève Fraisse, Françoise Héritier, Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl, jeunes médecins norvégiennes. Comment questionner notre rapport au corps intime féminin ? Des contre-vérités organiques circulent sur le sexe féminin, le clitoris et le pénis, les spermatozoïdes et les ovules, les questions du point G et du plaisir sexuel de la femme, des rythmes (puissance, fatigue) liés aux des menstruations éradiquées de la sphère sociale. En miroir, se pose la question de notre rapport au corps social de la femme, en tant que sujet pensant féminin ?

Isabelle Chevallier a lu et relu Geneviève Fraisse : «Les femmes sont à la mode, comme objets de mode, du commerce (…) comme un objet d’échange, les femmes font vendre et de l’apparence.» Et si on bien compris, la metteuse en scène veut orienter la notion de cabaret vers une réappropriation de ce grand espace pour en réinventer un autre, très féminin. Extérieur/intérieur : pas mal vu et plutôt futé mais loin d’être évident à mettre en place. Au début, ce  cabaret féminin a un peu de mal à fonctionner dans ce grand lieu (il s’agit de la première étape d’un travail en cours donc inégale) mais Isabelle Chevallier maîtrise assez bien l’espace-temps de ces soixante minutes. Avec le remarquable travail chorégraphique de Fanny Milant et des comédiennes d’Emma van de Maele et d’elle-même. L’intervention et Camille Vidalain est moins cernable…

Pas de plateau donc ce quatuor féminin doit occuper au mieux cette salle sans scène avec de courts textes notamment d’Alban Lefranc, dits ou chuchotés à l’oreille, voire confidentiellement transmis aux spectateurs sur de petites bandes de papier du genre : « J’ai reçu une éducation masochiste : c’est normal d’avoir mal quand j’ai mes règles. » «J’ai reçu une éducation masochiste: comment ne pas avoir mal avec des escarpins.  Les mettre au congélo… Scotcher ses orteils… » Mais aussi quelques chansons et chorégraphies simples : un ensemble de travaux encore en cours.

IMG_8804 ok - copie Il y a de belles inventions de mise en scène comme cette scène où on voit juste derrière la grande paroi vitrée du café, un petit ballet silencieux de jambes nues avec des chaussures de style différent dansé par Fanny Milant et ses partenaires, le reste du corps et le visage restant cachés. Il y a aussi, tout à fait remarquable, toujours derrière la paroi vitrée, une danse de Fanny Milant, le corps enroulé dans une très longue écharpe blanche qu’elle va lentement laisser tomber derrière elle. Ou encore cette scène sans doute inspirée de la célèbre Classe morte de Tadeusz Kantor où des infirmières en blouse blanche allongent un homme choisi parmi les spectateurs sur une table de gynécologie… Avec toujours, en filigrane, cette question qui taraude Isabelle Chevallier et qui est bien le fil rouge de ce cabaret : la représentation du corps intime et social à la fois avec tout ce que cela suppose d’interrogations  personnelles sur le vêtement utilitaire ou parure, et, bien entendu, sur le féminisme et son histoire depuis une cinquantaine d’années.

Reste à finaliser les choses pour que cette réalisation puisse être aidée et soit présentée dans une vraie salle. On peut faire confiance à cette jeune metteuse en scène dont l’énergie semple inépuisable mais il serait vraiment dommage que ce travail en cours n’arrive pas à son achèvement, faute de moyens financiers… Il ne faut jamais oublier que la recherche reste le puissant moteur de la création théâtrale quand on veut favoriser un renouvellement des formes et des esthétiques du spectacle, dont le cabaret.

Philippe du Vignal
 

Première étape du Laboratoire des F’âmes, vue le 12 octobre à la Halle des Douves, Bordeaux (Gironde)

Wuzhen Theatre Festival 2019

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Wuzhen Theatre Festival 2019

Le plus grand festival de théâtre en Chine se déroule sur dix jours dans une cité lacustre historique qui a conservé le charme de cet ancien bourg de la fin de la dynastie Qing situé à cent quarante kms de Changhaï.  Avec des maisons  aux bords de la rivière et des berges reliées par de petits ponts en pierre où se massent des centaines de touristes qui y font des selfies. Douze théâtres, dont un en plein air au bord de l’eau, le Water Theatre, servent d’écrin à cet événement.

Cette année, vingt-quatre spectacles, pour moitié étrangers, étaient invités. Il y avait aussi un festival off avec une centaine de spectacles de rue et un concours de jeunes compagnies, et  quelque mille quatre cents artistes. La France était représentée par Why ? écrit et mis en scène par Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, créé en juin dernier au Théâtre des Bouffes du Nord, (voir Le Théâtre du Blog). Et par Zigmund Follies de Philippe Genty pour  quatre représentations. Le metteur en scène a dirigé avec son épouse Mary Genty et le comédien Eric de Sarria, un atelier de manipulation d’objets et marionnettes pour comédiens professionnels.

Cinq stages, dix lectures et quatorze rencontres et tables rondes ont été aussi programmés. Les spectacles français ont affiché complet, comme la plupart de ceux venus de l’étranger: le public chinois demeure avide de nouvelles esthétiques. Nous avons découvert Paradise Lost in darkness (en chinois surtitré en anglais) dans le très bel Ancient Courtyard Theatre dont la salle est couverte de fines gravures en bois doré. C’est une surprenante  adaptation de Frankenstein, la nouvelle de Mary Shelley, mise en scène par Ding Yiteng. Très influencé par l’enseignement reçu chez Eugenio Barba au Danemark, ce jeune créateur  n’hésite pas à développer un travail plein de bruit et de fureur: les comédiens surjouent mais le public, surtout chinois, a beaucoup apprécié.

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Dans un registre minimaliste, un autre spectacle chinois, When my cue comes, call me and i will answer,  chorégraphié par Wang Mengfan qui, elle, a demandé à  un danseur de quatre-vingt un ans de retrouver ses mouvements du passé, mémorisés dans son corps. Touchant et parfois pathétique… La pièce japonaise Dots and Line and the cube formed. The many different worlds Inside and Light, nous emmène, grâce à la direction d’acteurs de Takahiro Fujita, dans un fait divers réel : la disparition d’une adolescente dans une forêt, en 2003. Enfin, au Water Theatre, nous avons vu un très beau spectacle polonais inspiré de The Fairy Queen, musique d’Henry Purcell, inspiré du Songe d’une nuit d’été et mis en scène par Michal Znaniecki qui a ajouté à la pièce de Shakespeare des textes d’Adam Mickiewicz et de Juliusz Słowacki. Les acteurs-chanteurs, parfois en déséquilibre sur des barques ou sous un déluge de jets d’eau, déploient une intense énergie. Les spectacles de Stan Lai et de Meng Jinghui cofondateurs et directeurs artistiques de ce festival, ont jalonné ces dix jours…

Jean Couturier

Le Wuzhen festival a eu lieu du 25 octobre au 3 novembre.

Une Bête ordinaire de Stéphanie Marchais, mise en scène de Véronique Bellegarde

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© Philippe Delacroix

 

Une Bête ordinaire de Stéphanie Marchais, mise en scène de Véronique Bellegarde

8EA4C2AF-C0FB-4C33-BE23-F694E95F794B« Une jeune fille tourne sur un manège. »  (…) « Si droite, si seule, sur le cheval bleu de bois. Elle aurait disparu dans la nuit de jeudi à vendredi …»  Qu’est-il arrivé à la mignonne petite fille aux couettes sages ? Une bête se développe dans son corps, une forêt pousse sous ses aisselles et entre ses cuisses. Ses seins : des raisins trop vite muris ; son ventre : sous l’emprise d’une pieuvre envahissante. Une cohabitation brutale s’invite dans l’enfance et crée le chaos. 

Le lit et le fauteuil nains dans le petit appartement dominé par la couleur orange des années soixante-dix, ne contiennent plus un corps trop vite grandi, comme celui de l’Alice de Lewis Carroll… La douleur en plus. Une Bête ordinaire n’est pas un conte pour enfants et la jeune femme qui nous parle explore sa puberté précoce, avec souffrance mais en un jeu salvateur dont elle s’amuse. Stéphanie Marchais brasse une matière textuelle charnue qui trace la géographie d’un corps de huit ans, soumis à un devenir-femme anarchique sans être passé par la case : adolescence. L’écrivaine n’a pas froid aux yeux et nomme un chat un chat , sans détour. Dans une autre pièce, Corps étrangers (Quartett 2010), elle raconte comment un anatomiste obsessionnel traque un étranger de grande taille, pour lui prendre son corps. Ici, l’étranger est ce qui fait irruption dans un tout jeune corps. C’est son propre être mais d’un autre âge, monstrueux.

 Dans un décor à échelle réduite, conçu par la metteuse en scène, Jade Fortineau paraît géante. Sous l’œil attentif du compositeur Philippe Thibault, dont la musique discrète rythme ses faits et gestes, elle s’empare d’un monologue à voix multiples. La Fille s’entretient avec la femme qu’elle devient, puis avec une mère inquisitrice, ou un petit garçon qu’elle rançonne pour lui laisser tâter, en cachette, ses formes nouvelles…

Elle s’invente aussi un père imaginaire en Jacques Mesrine, l’ennemi public numéro 1 de l’époque, le Robin des Bois français dont elle a suivi à la télévision les aventures et la mort spectaculaire (1979). Un rêve de liberté pour la gamine en quête de sa propre identité. Un contrepoint ludique à la lourdeur de son être: trop grosse, boutonneuse, sentant la transpiration -«la fesse, dit sa mère-, l’héroïne de La Bête ordinaire est colonisée par une autre. Elle soustrait ses métamorphoses  aux regards,  sous un vaste pull orange extensible: « C’est ma cabane… Personne ne devine rien de ce qui fomente dans cet espace intime. »

 L’interprétation nuancée et sans affèterie de l’actrice met en lumière la langue aiguisée de Stéphanie Marchais, ses mots sculptés avec un soin musical et les échappées poétiques qui tirent la pièce vers une fable non réaliste. L’histoire tourne sur elle-même : la bête ronge sa victime, dans une chronologie floue, comme le manège, leitmotiv circulaire qui déclenche à chaque fois un nouveau mouvement. Véronique Bellegarde a remodelé avec l’autrice ce long poème dramatique pour en extraire un spectacle délicat d’une heure où elle fait la part du brutal et de la douceur. Elle s’est nourrie de rencontres avec des scientifiques, des psychanalystes, des associations concernées par la protection de l’enfance et la monoparentalité. Pour elle « Cette Bête ordinaire pose la responsabilité des adultes  quant à la protection de l’enfance ». Mais ces thèmes sociétaux apparaissent  en filigrane  et il n’y a rien de didactique ni de démonstratif dans la pièce qui a la grâce d’une écriture rare. Le spectacle ne s’adresse pas au seul jeune public et la langue crue reste accessible aux adolescents à partir de douze ou treize ans. Cette adéquation entre texte, mise en scène et interprétation  mérite le détour. Un sans faute.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 novembre à 19 heures, Théâtre des Déchargeurs, 6 rue des Déchargeurs, Paris (I er) T. : 0 1 42 36 00 50.

Le livre est publié aux éditions Quartett.

 

 

 

Crimes et Sentiments de Cécile Leterme et Véronique Briel

 Crimes et Sentiments de  Cécile Leterme et Véronique Briel

E097161A-788D-4E0C-8312-6A1D150F3515Nous sommes accueillis par le maître de ce chaleureux petit refuge peuplé de livres, objets et souvenirs, en haut de la colline de Belleville. Il nous prie de l’excuser de n’avoir pu cuisiner ses empenadas…

Cécile Leterme, comédienne et chanteuse qu’on a pu voir ans Périclès, prince de Tyr de Shakespeare et dans Ubu Roi d’Alfred Jarry, mise en scène de  Declan Donnellan, est ici accompagnée par Véronique Briel aux claviers. Elle nous emmène pour un voyage dans le monde du crime avec l’humour très noir des textes de Francis Blanche, Jacques Prévert, Joe Dassin, Jacques Brel, Boris Vian… : «Comment tuer son mari ? », «J’aurai ta peau, Léon! », «Ma femme est morte, je suis libre! », «Arthur, où as tu mis le corps? » «La femme que l’on a retrouvée sans tête, était allée la veille chez le coiffeur. »

Une belle complicité dans ces frissons et ces émotions unit ces protagonistes au sérieux imperturbable.

Edith Rapppoport

Les lundis 11, 18 et 25 novembre  à 20 h 30, Clan Destino, 18 rue des Envierges (Paris XX ème). el.clan.destino18@gmail.com. T. : 06 64 31 52 40

Ercole Amante (Hercule amoureux), de Francesco Cavalli, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq

 DR Stefan Brion

DR Stefan Brion

Ercole Amante (Hercule amoureux) de Francesco Cavalli, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq, direction d’orchestre de Raphaël Pichon (spectacle en italien, surtitré en français et en anglais)

Créé à Paris en 1662 au Palais des Tuileries, cet opéra-ballet est rarement représenté. «Raphaël Pichon est à l’origine de cette rencontre, dit Valérie Lesort. Il l’écoutait quand il était petit et voue une véritable passion à cette musique qu’il a fini par nous transmettre.» Avec enthousiasme, il dirige ici le chœur et l’orchestre de l’ensemble Pygmalion qui interprète la partition sur des instruments d’époque. Les voix des chanteurs, très justes, en particulier le baryton Nahuel di Pierro (Ercole), la soprano Anna Bonitatibus (Giunone)  et la mezzo-soprano Giuseppina Bridelli (Deianira) remplissent de bonheur les amateurs d’opéra.

Le Vénitien Francesco Cavalli fait alterner récitatifs, grands airs, duos, trios et chœurs dans  cet opéra créé sans le ballet que Lully ajouta ensuite pour le «Roi danseur» qu’était Louis XIV. Ercole Amante est le cadeau de noces offert par le cardinal Mazarin au Roi qui s’unit à Saint-Jean de Luz avec l’Infante d’Espagne pour consolider la paix entre leurs deux pays. Un hommage explicite dès le prologue : «Le roi des Français, sous vos yeux, aujourd’hui chausse les costumes d’Hercule amoureux». 

L’œuvre, représentée à l’époque avec une machinerie sophistiquée, est compliquée à monter. Pour Valérie Lesort qui cosigne la mise en scène avec Christian Hecq: « Les nombreux effets et décors mentionnés dans le livret ont généré quelques difficultés. Nous aimons, tout en essayant de la rendre plus claire et accessible pour le public, respecter la genèse d’une œuvre. Et s’il est écrit que les personnages arrivent dans des machines extraordinaires ou si le décor change cinq fois par acte, nous tentons de nous y tenir. Dans la limite du temps de répétition et du budget qui nous est imparti bien sûr ! » 

Pari réussi. Laurent Peduzzi a conçu une scénographie minimaliste appropriée à ces changements de décor constants au cours des cinq actes, avec un amphithéâtre ouvert sur le public et de très riches costumes et accessoires. Tous les artifices du théâtre sont ici utilisés, comme de nombreux envols, une des principales attractions de l’opéra au XVII ème siècle et des trappes qui s’ouvrent pour l’apparition magique de personnages. A la fin, des feux d’artifice s’allument accompagnés par des machines à bruitage.

A tout cet arsenal, les metteurs en scène ajoutent des idées loufoques et poétiques dans cet opéra de trois heures trente, comme le personnage du Sommeil à l’acte II. Ce bonhomme Michelin en mousse et latex bleu pâle ne chante pas mais dort et baille! Cupidon -clin d’œil de Christian Hecq à son personnage dans Boliloc de Philippe Genty- apparaît en marionnette manipulée selon la technique du théâtre noir dans une petite fenêtre au lointain. Le trône magique de Vénus avec trois artistes surprend le personnage de Iole à l’acte III. Et il y a d’autres trouvailles au fil de ce récit mêlant mythologie et art baroque. 

Carole Allemand, Sophie Coeffic et Valérie Lesort mettent leurs talents d’artiste au service de cet opéra. Et les costumes de Vanessa Sannino s’animent au sens réel du terme. La couleur verte prohibée au théâtre mais très présente ici, participe à la beauté du spectacle… Après Le Domino noir (2018) mis en scène dans ce même théâtre et qui reçut le prix du Syndicat de la critique (voir Le Théâtre du Blog), les metteurs en scène signent une deuxième réalisation de grande envergure, avec cet opéra rendu accessible à un vaste public et qu’il faut aller découvrir…   

Jean Couturier   

Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (IIème). T. : 01 70 23 01 31.

Opéra Royal de Versailles (Yvelines) les 23 et 24 novembre. 

Musiques du Monde. Festival de l’Imaginaire à Poullaouen (Finistère)

9A424732-3BAF-47B7-9D48-6B4477AC945EMusiques du Monde. Festival de l’Imaginaire à Poullaouen (Finistère).

Carte Blanche à Erik Marchand et Joel Cruz Castellanos, pour une fest-Noz autour des danses Fisel et Zapateado lors de ce festival qui fait escale à Poullaouen, au centre de la Bretagne près de Morlaix. Autour des répertoires musicaux accompagnant cette danse de la famille des gavottes et originaire du pays breton Fisel et la danse mexicaine zapateado, physiquement exigeantes et fondées sur la maîtrise de mouvements rapides des pieds tapant sur le parquet.

La musique, la danse, la fête mais aussi un contexte initialement rural au Mexique… Comme en Bretagne avec les fest-noz nées dans les années 1950 à… Poullaouen, fief du chanteur Erik Marchand. Figure de la musique bretonne actuelle et transmetteur historique, cet artiste patient et constant s’attache à créer des ponts avec d’autres systèmes musicaux relevant de l’univers modal. L’origine du son jarocho remonte au XVII ème siècle et renvoie à l’histoire de la colonisation et de l’esclavage au Mexique: un style musical métisse des Caraïbes, surtout à Sotavento, dans l’Etat de Veracruz.

Ce jarocho est marqué par la cohabitation de musiques espagnoles, africaines et indigènes. Un son traditionnel indissociable de la fête rurale et du fandango ou « huapango », sur la place publique d’un village… Réunissant musiciens, danseurs, chanteurs, familles et membres de la communauté autour de la tarima, une estrade en bois où les couples pratiquent le zapateado (claquement de chaussures). L’ensemble est presque exclusivement composé d’instruments  à cordes : guitares jaranas, requintos, leona, violon et harpe. Avec quelques percussions : pandero, guiro, quijada (mâchoire d’âne) et marimbol. La poésie chantée, improvisée ou non, tient ici une place importante avec un chant déclamé, caractérisé par un timbre puissant et perçant.

Le jarocho, pratiqué par les huit artistes mexicains invités est lié au zapateado, dansé en couple dans la région de Sotavento. Issu d’un syncrétisme et né durant la période coloniale, le fandango résonne au rythme des cycles agricoles, dans les fêtes religieuses, le mariages, funérailles, baptêmes, anniversaires et autres événements marquants de la vie rurale. Mais le jarocho s’est désolidarisé de la fête populaire et est devenu une musique autonome  amplifiée dans les  concerts  et qui est aussi enregistrée en studio. Joel Cruz Castellanos, originaire de la ville de Santiago Tuxtla, est un artiste professionnel, passeur de traditions mais aussi professeur, collecteur, chercheur et collectionneur… Maître de la leona, une basse traditionnelle jouée au plectre, il est membre de Los Cojolites, un groupe de renommée internationale.

Pour ce festival de l’Imaginaire, autour de Joel Cruz Castellanos, des chanteurs, des danseurs et sept musiciens originaires de Tuxtla. La pratique du son jarocho a dépassé les frontières de l’Etat de Vera Cruz et de nombreux fandangos fleurissent dans les grandes villes du Mexique et au-delà. Joel Cruz Castellano est au chant, vozarrona, violon ; Carolina Cruz Castellanos, au chant, jarana, zapateado ; Rodrigo Oliveros Valentin, au chant, requinto et zapateado ; Erendira Abril Blanco Vargas, au chant, jarana et zapateado; Arcadio Baxin, au chant, jarana et zapateado ; Sirana Guevara Gonzalesau, au chant, jarana et zapateado ; Fredy Naranjos Vega chant, jarana et zapateado ; Alberto Guillen, au pandero, guiro, quijada, et zapateado. La richesse de cet ensemble musical nous fait découvrir les multiples facettes du son jarocho et les différents répertoires et modes de jeu. Cette fête du fandango a toujours une vraie dimension populaire, une proximité avec la nature et des relations humaines teintées d’une certaine mélancolie.

La musique, la danse, la fête et un contexte initialement rural : autant de points communs avec le fest-noz… Erik Marchand,  infatigable chanteur, a convié des artistes de la jeune génération, Olivier Catteau à la clarinette, Joachim Mouflin au bouzouki, Antoine Péran à la flûte traversière et Dylan James à la contrebasse.

Véronique Hotte

Musiques du Monde. Festival de l’Imaginaire à Poullaouen (Finistère), le 1 er novembre.

Théâtre des Minuits, La Neuville-sur-Essonne, (Esssonne) le 10 novembre.

Théâtre Claude Lévi-Strauss, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris (VII ème), les 15, 16 et 17 novembre.

 

Un vrai cowboy de Marilia Samper Torres, mise en scène d’Hélène Gkassouka

Un vrai cowboy de Marilia Samper Torres, traduction en grec de Maria Chatziemmanouil, mise en scène d’Hélène Gkassouka

 
_ELG7640 - copieAprès l’enterrement de la mère, le père et la fille rentrent à la maison mais rien n’est comme avant… Le vieux père malade est perdu dans les souvenirs de sa vie conjugale et la fille, d’ âge mûr mais encore célibataire, ne peut pas organiser son avenir et mécontente de la situation,  se sent condamnée à s’occuper de lui. Bref une relation en crise! Et la communication entre eux s’avère difficile. Lui se sent seul, sa femme lui manque et la compagnie de la télévision est une maigre consolation. Il refuse de manger, dort sur sa chaise et se montre incapable de faire ses besoins.

En attendant la visite de sa fille, il se plonge dans ses pensées et évoque des moments agréables. Il a des visions: un cowboy, John Wayne, lui rend visite et ils discutent comme de bons et  vieux amis. Le cowboy incarne l’homme idéal de la jeunesse, vaillant devant le danger, à  la volonté de fer: un idéaliste sans concessions. C’est aussi et et surtout un grand admirateur et séducteur de femmes. Cette rencontre  adoucit les derniers jours du père qui souffre de la disparition de sa épouse.

La dramaturge brésilienne, quarante-cinq ans est pleine de tendresse et de mélancolie pour ses personnages et met ici en valeur le manque de communication entre les gens. L’individu souffre aujourd’hui de tous ses efforts pour avoir une situation qui en vaille la peine. Mais il y a le mépris de l’autre, de celui qui aurait pu être son associé, son collaborateur, son partenaire. Dans cette pièce  écrite en 2006, Marilia Samper Torres  traite de l’utile et l’agréable de la vie quotidienne et ses personnages sont plus des symboles et des êtres enfermés dans un huis-clos étouffant et mortel.

Hélène Gkassouka a su créer un spectacle émouvant entre comique et drame sans alourdir la pièce dont elle souligne le caractère métaphysique en insistant sur  son optimisme. Yannis Fertis (le Père) montre toute  la fatigue et la déception de ce personnage qui cherche l’espoir dans ses rêves. Ioanna Mavrea  joue une fille dure qui dissimule sa faiblesse. Dans le rôle de John Wayne, Vassilis Mavrogeorgiou est un personnage plein de gaieté qui met en valeur la signification du cowboy dans la vie du Père.
 
Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre  Mikro Chorn, 10 rue Amérikis, Athènes. T. : 0030 2118005141

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