Jester Show de David Foster Wallace, adaptation et mise en scène de Laurent Laffargue

 

Jester Show, d’après L’Infinie comédie de David Foster Wallace, traduction de Francis Kerline, adaptation et mise en scène de Laurent Laffargue

Antoine-Basler-et-Déborah-Joslin-dans-Jester-Show-daprès-le-roman-de-David-Foster-Wallace-par-Laurent-Laffargue-photo-Pierre-PLANCHENAULTL’Infinie comédie (1996) est un roman-fleuve, hors-normes et quasi-encyclopédique (1.486 pages dont cent cinquante-sept de notes! ) de l’écrivain et philosophe américain né en 62 et qui se suicida en 2.008. Ce gros pavé, connu dans le monde entier mais traduit en français il y a trois ans seulement, est une sorte de peinture très pessimiste de l’avenir de son pays où règne une grande violence.
Ici, cette adaptation scénique traite surtout de l’addiction aux drogues de toute nature, notamment à la télé! Sur le petit plateau, avant que le spectacle ne commence, un écran diffuse avec un son très fort, des images d’actualité (discours de Trump, etc., vie quotidienne aux Etats-Unis, mêlées à des  publicités).

Laurent Laffargue avait reçu la proposition de Pierre Mazet, directeur de l’Escale du livre à Bordeaux de faire une lecture à l’occasion de la parution du livre en français. Mais il était resté, dit-il,  sur sa faim, et a voulu faire une mise en scène de ce texte presque méconnu chez nous. «Le théâtre n’a pas le temps de la lecture mais il a d’autres armes.»   Sans doute, mais attention danger! Il y a une mode actuelle: adapter au théâtre des essais, romans, etc. Mais rares ceux qui, même universellement connus, résistent à l’épreuve d’un grand ou petit  plateau de théâtre. «J’ai, dit le metteur en scène, cherché à traduire une atmosphère : à partir de plusieurs extraits qui me semblaient condenser les thèmes de Wallace. J’ai cherché à créer un univers où se rencontreraient le texte et le spectateur.» On veut bien, mais au-delà de ces  intentions assez convenues et qui ne mangent pas de pain comme on dit dans Le Cantal, qu’en est-il sur scène ?

Cela se passe donc à Ennet House, un centre de désintoxication pour drogués. Sur le plateau, un grand écran télé dans le fond, un lit roulant d’hôpital, un fauteuil blanc, une petite table et un tabouret. Il y a là une jeune psychiatre ou plutôt une caricature assez drôle. Déborah Joslin, très maquillée, en blouse blanche très courte sur des collants noirs, escarpins rouges et perruque avec deux grandes couettes, l’une bleue et l’autre rouge. Belle image très B.D. Et un patient, en collants résille et mini-short en cuir noir. La scénographie et les costumes  de Laurent Laffargue sont réussis. On comprend  qu’il s’agit d’un homme qui se prostitue pour avoir de quoi se doper. Déborah Joslin qui a une belle présence, se lance dans une danse effrénée sur une musique assourdissante. Puis Antoine Basler, à la diction d’abord approximative, raconte sa vie sans micro en chuchotant presque, ce qui n’arrange pas les choses, puis en hurlant son texte, muni d’un micro H F, ce qui alors devient vite insupportable, surtout dans une aussi petite salle

Et cela donne quoi, cette logorrhée bruyante d’une heure vingt-cinq ? Par courts moments, on entrevoit toute la folie contenue dans ce livre dont nous n’avons lu que quelques extraits. Mais comment réussir à extraire la substantifique moelle d’un long roman et à la mettre en scène? Mission presque impossible, surtout quand le texte n’a rien de vraiment théâtral, avec, ici, un long monologue déguisé!  Sous des éclairages LED aux violentes couleurs violentes parfois clignotants comme dans une fête foraine.

Heureusement, il y a les apparitions, souvent dansées de Déborah Joslin, ce qui aère un peu les choses. Mais l’adaptation et la mise en scène de Laurent Laffargue n’ont rien de  convaincant et il  on l’a connu plus inspiré, notamment avec Marivaux qu’il a monté plusieurs fois (voir Le Théâtre du blog). Ici, le spectacle distille vite un ennui profond. A cause de l’adaptation assez fastidieuse d’’un texte dont il ne semble pas bien avoir eu la maîtrise et qui, encore une fois, n’a rien à voir, avec une dramaturgie théâtrale. Les images vidéo sur grand écran n’apportent pas grand-chose, et semblent avoir une fonction de remplissage et de divertissement. Laurent Laffargue devrait revoir aussi d’urgence sa direction d’acteurs : quel intérêt y a-t-il à faire ainsi hurler Antoine Basler, immobile, face public pendant un quart d’heure? Cette manie du théâtre contemporain aurait-elle encore frappé? D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une création, et que le spectacle  déjà joué au Théâtre de la Lucarne à Bordeaux, doit être maintenant calé. Bref, ces quatre-vingt minutes sont une épreuve que nous ne vous conseillons pas, même si vous avez, comme des milliers de gens dans le monde, beaucoup aimé le roman…

Signalons, histoire de finir sur une note positive, la proposition de Marie Vialle qui dira, avec C’est de l’eau, les vagues, les amours, c’est pareil, le discours que prononça en 2005 David Foster Wallace, leur professeur, devant les étudiants du Kenyon College, à la cérémonie de fin d’études. Cela aura lieu au Monfort Théâtre à Paris, du 8 au 10 novembre. A suivre donc, et nous vous tiendrons au courant…

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris I er,  jusqu’au 3 novembre.

Le roman est édité aux éditions de l’Olivier


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Impulso, un documentaire d’Emilio Belmonte

Impulso, un documentaire d’Emilio Belmonte 

jour2fete-impulso-image-1547 En parallèle aux représentations à Chaillot de Grito Pelao, le dernier spectacle de Rocio Molina, (voir Le Théâtre du Blog) sortait un film exceptionnel sur son travail. Emilo Belmonte nous fait pénétrer dans le processus de recherche et de création de Rocio Molina, entourée par ses collaborateurs et complices.  Grâce à  la relation de confiance privilégiée qu’il a su établir avec Rocio Molina et son équipe, le réalisateur réussit à nous montrer le flamenco en travail, de façon sensible, respectueuse et délicate. Il dévoile les aspects les plus secrets, les plus intimes des recherches, improvisations, essais et  répétitions, sans omettre les échecs et la joie éclatante d’avoir enfin trouvé.

La mère de Rocio très émue parle ici de l’étonnement,  mais aussi de la crainte que suscitent en elle le talent prodigieux de sa fille et son besoin de recherche sans fin…  Autre témoignage, celui d’une danseuse gitane très âgée, la Chana, une des dernières références de la danse flamenca, telle qu’elle se pratiquait encore il y a une cinquantaine d’années :  dépouillée et sans fioritures.

Assises sur des chaises rapprochées, La Chana et Rocio se lancent dans un dialogue dansé : le martellement de leurs pieds sur le sol, le mouvement  démultiplié de leurs bras et de leurs mains dessinent et racontent un des secrets du Flamenco : la transmission directe, corps à corps, cœur à cœur. Nous avions eu la chance de connaître Carmen Amaya, de la voir danser, répéter, vivre…   Puis nous avons rencontré Rocio, au physique pourtant si différent de celui de Carmen. Mais elle  est de la même espèce, celle des artistes qui prennent des risques, essentiels à leur existence, et qui  inventent, à partir de l’ancien, un langage nouveau, indispensable!

La Chana dit qu’elle considère Rocio comme sa « petite fille », autrement dit, son héritière. Ce film est indispensable pour aider à comprendre la démarche et la quête incessante de Rocio Molina. Emilio Belmonte montre très bien que le Flamenco, qui prend racine dans un terreau ancestral  mais aussi actuel quand il est pratiqué par une artiste comme Rocio Molina, sait  être pleinement de son temps. Etrangère à tout académisme, elle rompt avec les codes contraignants, mais en restant toujours dans l’essence du flamenco : le «compàs», qui, plus qu’un simple rythme, correspond à une pulsation vitale.
Elle  invente un Flamenco qui lui est propre, comme a pu le faire autrefois l’immense Carmen Amaya, dont elle revendique l’héritage. Toutes deux novatrices, elles sont de tous les temps et possèdent cette force et cette énergie hors du commun qui viennent du plus profond de leur mémoire.  Pour pratiquer une danse tellurique, archaïque où  la gestuelle et le corps est entièrement en relation avec l’invisible. Elles  savent nous entraîner  très loin dans l’espace-temps.

Il faut remercier Emilio Belmonte de nous permettre, grâce à ce beau film, d’entrevoir les arcanes du travail de cette prodigieuse artiste, hors du commun, présent et avenir du Flamenco…

Chantal Maria Albertini

Le film est distribué par Jour 2 Fête.

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Partage de midi de Paul Claudel, mise en scène d’Éric Vigner

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

 

Partage de midi de Paul Claudel, mise en scène d’Éric Vigner

Eric Vigner mène cette œuvre, écrite en 1905 et modifiée en 1948, avec grâce et violence dans des contrées jusque-là inexplorées. Tragiques, la vie et l’univers poétique de l’écrivain répondent à des aspirations profondes, celle de l’amour divin, et celle de l’amour humain. Elles auraient pu cheminer en harmonie mais le destin en décida autrement: «Les deux premiers actes de Partage de midi ne sont qu’une relation exacte de l’aventure horrible où j’ai failli laisser mon âme et ma vie, après dix ans de vie chrétienne et de chasteté absolue.»

Le texte et la mise en scène sont le sombre et troublant miroir des grandes crises spirituelles vécues par le poète et diplomate, reçu premier au concours des Affaires étrangères. La première crise eut lieu une nuit de Noël à Notre-Dame de Paris: «J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite, du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. » (Ma conversion, in Oeuvres en prose, 1913).

Et la seconde crise se produit quelques années plus tard, lors d’une retraite à l’abbaye de Ligugé; après son séjour en Chine. Paul Claudel avait voulu se faire moine bénédictin mais le Père abbé avait quelques doutes et lui suggéra en 1900 de repartir pour la Chine afin de mettre à l’épreuve la volonté de son engagement religieux. Il reçut cette décision comme un refus de Dieu, proche de la trahison et d’un véritable traumatisme. Cette même année, il prit donc à nouveau le bateau pour l’Extrême-Orient et à trente-deux ans, y vivra un moment d’épiphanie: la double rencontre fulgurante pour ce poète encore vierge: celle de la chair féminine, de la beauté et de l’absolu, en la personne de Rosalie Vetch. Paul Claudel tombe alors passionnément amoureux de cette femme mariée, mère de quatre enfants.  

Ce fut pour lui un bouleversement existentiel qu’il vécut comme la continuité de son cheminement spirituel et poétique, et Partage de Midi en sera le témoignage sublimé: «Pour les héros du drame, prisonniers de la fatalité comme d’un oméga dont les deux bras se resserrent de plus en plus autour d’eux, il ne reste finalement qu’un moyen de salut : la fuite vers le ciel. » (Entretiens avec André Bourin, in Les Nouvelles littéraires, 23 décembre 1948). Pièce largement autobiographique ce Partage de Midi! Plusieurs moments de  cette histoire d’amour trouvent un écho entre drame vécu et drame écrit: l’échec de la vocation religieuse, la rencontre sur le bateau d’Ysé, Mesa et Amalric. Et le double adultère de l’épouse qui attend un enfant d’un premier amant, alors qu’elle  rencontre un autre…

Et Eric Vigner  eut un choc sentimental et esthétique comparable à  la lecture de la pièce: «Je l’ai découverte à dix-sept ans dans la bibliothèque de mon oncle, donc il y a longtemps. Cette lecture a été un moment très important, essentiel, pour moi, sans savoir ce que c’était.» Bref, un véritable coup de foudre et la pièce, gravée à jamais dans son esprit et son imaginaire, ne le quittera plus; œuvre de la maturité chez Paul Claudel, elle est le deuxième volet d’un triptyque commencé avec Tristan, écrit et créé en 2014 à Lorient et dont le dernier sera Le Vice-Consul de Marguerite Duras. Ces écrivains sont essentiels dans le parcours intime et artistique d’Eric Vigner  et des comédiens  qu’il a choisis: «Quatre corps, quatre voix, quatre êtres singuliers qui partagent un même texte. »

Autre complicité  entre  le dramaturge et le metteur en scène : la fascination partagée pour l’Asie, sa culture, sa spiritualité et son esthétique. Eric Vigner avait monté en coréen, il y a quelques années, Le Jeu du Kwi-jok ou Le Bourgeois gentilhomme. Et, grâce à sa sœur Camille, Paul Claudel avait, à vingt-trois ans, découvert le théâtre chinois à l’Exposition Universelle de 1889 à Paris.

« Ici le climat recherché pour cette mise en scène est celle du pont des bateaux à vapeur fonctionnant au  charbon, dit Eric Vigner, comme dans les films américains sur ces années-là. « Mais ici, c’est la Chine, civilisation très grouillante, bruyante qui fume de l’opium. Il faut imaginer un voyage qui dure deux mois ! Et arrivé là bas,  on découvre une sorte de Moyen-âge et pas du tout une société organisée, occidentale,  comme on est alors en train de la construire dans  en France, par exemple. C’est aussi l’histoire de la colonisation. C’est important de se replacer là-dedans ,et les costumes sont absolument XIX ème siècle! »

Mais avec la scénographie, on dépasse ce contexte historique. Nous sommes, à chacun des trois actes, subjugués par la beauté et la symbolique du décor. Mais aussi fascinés par Jutta Johana Weiss, (Ysé), Stanislas Nordey (Mesa), Alexandre Ruby (Amalric) et Mathurin Voltz ( de Ciz) qui sont exceptionnels. Côté dramaturgie, avec un remarquable retour en arrière, sorte de préambule à cet amour impossible, le spectacle commence avec les lettres de Mesa (le double de Paul Claudel) restées sans réponse. Brutalité sensuelle et désespoir métaphysique. Le spirituel communie ici avec la chair. Spectacle mystique? Oui. Les personnages, tous en situation d’échec, et partis pour la Chine comme pour avoir une seconde chance, semblent être ici une seule et même voix, un seul chant, pour livrer un secret dont ils ignorent eux-mêmes la signification…Une raison sans doute d’avoir pris la mer.  

Les éclairages à la bougie, la grâce, la gestuelle et l’extraordinaire présence de Jutta Johanna Weiss, (Ysé) incarnation sublime d’une féminité moderne : tout ici, comme par magie, participe d’une peinture flamande. Les contrastes, les ombres, les grondements telluriques et la faible lumière participent de cette esthétique mystérieuse et sensuelle. Ces grondements telluriques et les coups de gong intensifient l’écriture singulière de Paul Claudel, comme pour mieux la laisser résonner.

Le phrasé et la voix de chaque personnage s’apparentent à un chant venu d’ailleurs. A l’acte II, une chorégraphie amoureuse dans un cimetière chinois, Ysé et Mesa en costumes noir de jai,  s’enlacent avec pour seuls témoins, un rideau de bambou et des couronnes mortuaires. Puis, au troisième acte, le vide prend peu à peu possession de l’espace, et  seuls, ressortent sur fond blanc et en caractères chinois, les mots: vie, mort, éternité. Appel au divin?  Véritable danse de l’âme sur les flots toujours imprévisibles, mais aussi impitoyable et violente danse des mots: une superbe mise en scène…

 Elisabeth Naud

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 19 octobre.

Comédie de Reims, du 13 au 15 novembre.
Théâtre National de Bretagne, Rennes du 12 au 19 décembre.
Théâtre des Abbesses/Théâtre de la Ville, du 29 janvier au 16 février.    

Francis sauve le monde d’après Francis, mise en scène de Jean-Michel Frère

 

Francis sauve le monde d’après Francis, bandes dessinées de Claire Bouilhac et Jake Raynal, mise en scène de Jean-Michel Frère

visuel1310 Le  théâtre emprunte,   depuis une dizaine d’années à des romans, essais, films… et maintenant aux bandes dessinées. La compagnie Victor B. et Jean-Michel Frère, installée à Namur en Belgique, coutumière d’un humour décalé, a trouvé, dans les albums de Claire Bouilhac et Jake Raynal, matière à un spectacle hilarant et inventif…

Dans un décor de tables et d’étagères, se love une ménagerie de peluches de toute taille et de toute espèce : car Francis est un blaireau, sa femme aussi. Son ami Lucien, un lapin ou un chien ; son docteur, un rat, et son patron, un loup. Il y a aussi des cochons, chats, souris et hiboux. Mais aussi d’autres jouets : pistolets, tanks et hélicoptères, et quelques poupées Barbie… Mais, derrière Francis et son bestiaire, se profilent des comportements humains que les trois comédiens prennent plaisir à jouer, tout en manipulant à vue les animaux en peluche

La série Francis blaireau farceur  a vu le jour en 1996,  et chaque recueil  rassemble de  mini-récits en six cases toutes en longueur. Comme dans les albums, le spectacle enchaîne ces mini-récits avec une férocité ravageuse. Francis, inconséquent, irresponsable, égoïste et obsédé sexuel, agit sur la pulsion du moment. Chaque séquence débute invariablement par :Francis se promène dans la campagne : soudain ! (…) et hop ! . Car c’est aussi un animal, sans morale ni culpabilité, pourvu qu’il satisfasse ses besoins primaires.

Sous des allures bon enfant, pendant une heure, les comédiens portent, avec ces aventures de Francis, une critique acerbe sur notre époque. Le personnage est cynique mais parfois désespéré: il pense souvent au suicide. Mais, à chaque fois, il s’en tire avec une pirouette : comme dans le livre où chaque bande se conclut soit en bouclant la boucle, soit par des dommages collatéraux sur d’autres individus, soit encore, avec l’épouse de son ami Lucien… C’est tranchant, irrespectueux et surtout drôle…

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 17 octobre, au Centre Wallonie-Bruxelles, 26 rue Quincampoix,  Paris IV ème. T. : 01 53 01 96 96.

Et en Belgique : le 23 novembre, Centre Culturel d’Andenne ; le 8 février, Centre Culturel de La Louvière et le 26 février, Centre Culturel de Soignies.
Le spectacle existe aussi en version pour la rue, joué dans une baraque à frites (quarante minutes), et en version dite «planche à repasser», (vingt minutes dans un espace de deux m2).

 

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

© Philippe Chancel

© Philippe Chancel

 

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

 Ne cherchons pas ici une version théâtrale de La Traviata (1853). Arthur Nauzyciel, avec Valérie Mréjen, a construit cette Dame aux camélias, plus sur le roman d’Alexandre Dumas fils (1848) que sur le drame qui l’a suivi (1851). Choix essentiel, et qui participe de la beauté du spectacle créé au Théâtre National de Bretagne, le  mois dernier.
 Cela commence avec  la vente des meubles de Marguerite Gautier, jeune prostituée de haut vol, morte pleurée par quelques rares de ses clients, et par son amoureux, triste et prisonnier de sa passion. On connaît l’histoire : celle d’une jeune fille pauvre, d’une beauté fière et spontanée qui a eu un coup de foudre -réciproque- pour un Armand Duval à mille lieues de comprendre de quoi est faite sa vie. Obéissant à son père, cet amoureux repentant reviendra trop tard pour un ultime duo. (On ne rit pas !)

Arthur Nauzyciel a placé le drame sous le signe de la mort. Le décor évoque le bordel : tapis de velours d’un rouge éteint, divan capitonné, sculpture suggestive. Dans ce clair-obscur feutré, des corps plus ou moins dévêtus se mêlent, derrière des rideaux à demi transparents.  Ils nous renvoient à un au-delà fantasmatique et bougent au rythme lent  de la chorégraphie de Damien Jalet. Très beau et troublant : on est passé de l’autre côté du fleuve des morts.

Mais sans la grâce de l’oubli. Le malentendu règne, et l’ambiguïté : l’honorable monsieur Duval, père du jeune égaré, venu plaider l’honneur de la famille et le bonheur de sa fille, obtient le sacrifice de Marguerite : elle doit quitter Armand, et il ne la reverra plus, pour garder  «propre» le  nom de leur famille. En échange, il aura son estime et son affection. Lutte de loyauté et de grandeur d’âme ? Mais le bourgeois en caleçon est compromis, et il le sait. Et ce sont toujours les mêmes qui perdent. La prostituée n’a pas une chance face à ce Monsieur «bien». Et la vertu n’a pas le même prix, quand il y a lutte des classes, en particulier sur le terrain censé être neutre d’un bordel : en fait, un enclos réservé aux plaisirs des bourgeois, et où sont parquées quelques «brebis galeuses».

Il est toujours question d’argent dans cette pièce écrite à l’apogée du romantisme. La présence de Marguerite, son corps et son luxe même, qui flatte la vanité de ses clients: cela a un prix, cela s’achète, et ce qui s’achète, un jour, se jette. Le texte est cru, comme chez Balzac (mort en 1850) qui, lui aussi, a regardé, avec amour et acuité, les grandes courtisanes de son temps. Et en même temps, Dumas fils parle aussi d’amour et de mort, de grands thèmes lyriques qu’Arthur Nauzyciel appréhende dans leur profondeur, sans un gramme d’ironie, en osant faire une alliance tranquille entre intelligence de l’analyse et émotion pure.

Ce qui fait, entre autres, la beauté du spectacle, haussé à la dimension de la tragédie. Avec des comédiens à la hauteur : Marie-Sophie Ferdane et Pierre Baux (le père) donnent une belle charpente à cette pièce où jouent aussi de jeunes acteurs. L’actrice donne à Marguerite sa fraîcheur, son insolence et sa douleur avec une simplicité désarmée que traversent quelques cris : mieux qu’en diva à effets et en grande tragédienne. Lui, donne au discours du père ce qu’il faut de cruauté mi-consciente et de dignité… perdue d’avance.

Parfois, on  revient au récit  (car tout part de celui de Gaston Rieux qui s’est lié d’amitié avec Armand) et cela marque un repos dans le spectacle. Parfois le cinéma vient l’ouvrir un moment sur l’extérieur, apportant de la vie, celle des acteurs et celle d’aujourd’hui. L’harmonie entre la mise en scène, les lumières (Riccardo Hernandez), la scénographie (Julien Derivaz), les costumes (José Lévy), le son (Xavier jacquot) est si parfaite qu’on se demande comment un spectateur mécontent a pu sortir en disant : «On se moque du public !»

Non, cher spectateur mécontent, bien au contraire, cette Dame aux Camélias  respecte le public, au plus haut point. Bon, presque trois heures : c’est long, mais enfin, sans jeu de mots, il s’agit d’un thrène funèbre mais sans pathos. Il faut parfois tendre l’oreille mais cela en vaut la peine. Non, ce qui n’est pas ici et que vous n’aurez donc pas : un attendrissement kitsch. De grands artistes réunis pour une œuvre commune, nous donnent bien plus : la passion et la vie.

Christine Friedel

Les Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux (Hauts-de-Seine), jusqu’au 21 octobre. T. : 01 46 60 05 64.

Comédie de Valence (Drôme), les 4 et 5 décembre ; Comédie de Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme), du 11 au 13 décembre.
Le Parvis-Scène Nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées), les 16 et 17 janvier ; Théâtre des Célestins, à Lyon, du 22 au 25 janvier; Théâtre National de Nice, les 31 janvier et 1 er  février.
Théâtre de Vidy-Lausanne (Suisse), du 13 au 15 mars; Comédie de Caen (Calvados) les 20 et 21  mars. Théâtre National de Strasbourg, du 28 mars au 4 avril.
L’apostrophe, Scène Nationale de Cergy-Pontoise, les 18 et 19 avril.
Tandem-Scène Nationale d’Arras-Douai, les 10 et 11 mai; La Criée-Théâtre National de Marseille, les 17 et 18 mai.

Rencontre avec Pierre Pica conception et mise en scène d’Emilie Rousset

 

Rencontre avec Pierre Pica, conception et mise en scène d’Emilie Rousset

 

b3a2c61_YvVzOLj24mzHuBhPUWk-wqo9En dialogue avec Pierre Pica, Emilie Rousset nous invite à un voyage chez les Munduruku, au cœur de la forêt amazonienne, au Nord du Brésil. Connus pour attaquer d’autres tribus, en grand nombre comme des fourmis,  ils transformaient  les têtes de leurs ennemis tués, en trophées de  guerre. Chez cette peuplade indienne de quelque 12.000 individus, aujourd’hui pacifique, on ne compte pas comme chez nous et on ne dispose que de trois ou quatre nombres, qui renvoient à des quantités approximatives. « Alors, ça paraît bizarre, dit Pierre Pica. La première réaction : comment font-ils? Je crois qu’il y a deux mondes. Le monde approximatif  où ils vivent, et le monde exact, en gros. Et en fait, nous, nous vivons dans les deux mondes et eux, ne vivent que dans un seul.» Ce linguiste, élève de Noam Chomsky, a voué sa vie à l’étude de la langue munduruku et montre que leurs compétences linguistiques sont aussi valables que les nôtres, au sens où son maître l’entend. Pour les tenants de la linguistique générative, les capacités des hommes en la matière sont universelles: innées et donc non acquises : Munduruku, Français ou Japonais, nous sommes tous structurés de la même manière par cette compétence proprement humaine…

Curieuse d’en savoir plus, la metteuse en scène, qui explore depuis quelques années, la parole de spécialistes pour la transposer au théâtre, a interviewé à plusieurs reprises Pierre Pica.  Elle nous livre  ses enregistrements bruts, qui sont ici joués en direct à l’oreillette par Emmanuelle Lafon (Pierre Pica) et Manuel Vallade (Emilie Rousset). Nous suivons avec intérêt la réflexion de Pierre Pica qui nous fait entrer dans le monde    »analogique », flou et courbe, de ces Indiens. Et loin de s’opposer à notre univers «digital» rectiligne, la langue munduruku nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes. Nous parlons, nous aussi, par approximations : « Attends cinq minutes  » traduit une notion du temps élastique, comme   » trois doigts de whisky »,  une mesure inexacte. Nous partageons donc avec cette tribu des expériences communes. Pierre Pica ouvre les portes d’un monde analogique où les mots «banane» et «bras» ont le même classifieur car la même forme. Tout comme «larme», «sève» et «café» car ces liquides coulent d’un autre objet…

Comment traduire ces entretiens en spectacle théâtral ? La pièce respecte la chronologie des rendez-vous, espacés sur trois ans. Le plateau, rigoureusement géométrique, cerné par un rideau mobile disposé à angle droit, s’arrondit sur l’avant et va s’ouvrir progressivement sur l’au-delà flou des coulisses, à mesure que le linguiste nous révèle les arcanes munduruku. Les comédiens gardent d’abord leurs distances, avant de jouer l’intimité naissante entre la femme de théâtre et le chercheur «L’évolution à la fois d’une relation et d’une recherche, dit Emilie Rousset, nous a intéressées.  (…)  Partager et faire entendre le savoir du spécialiste constitue une part importante du projet mais l’expérience offerte aux spectateurs est d’une autre nature ».  

En intervertissant les rôles homme/femme, en gardant la matière brute des entretiens qui nous parviennent en léger différé, à cause du travail à l’oreillette des comédiens, la metteuse en scène veut créer un décalage : « un trouble faisant écho au monde des perceptions des Indiens munduruku. »

Oui, mais cela suffit-il à faire théâtre ? Tâtonnements du langage, incidents comme ces bruits pendant l’interview et anecdotes hors sujet, produisent distance et humour mais aussi parfois… une certaine lourdeur. On se trouve dans un entre-deux limite, entre réel et fictionnel, entre naturalisme et performatif. Un thème captivant, et la forme, jeu entre original et copie, reste d’un intérêt expérimental. Un certain humour nait de tous ces écarts.

En général, Emilie Rousset conçoit ses créations loin des plateaux de théâtre, pour des musées ou des espaces publics: «J’ai trouvé dans ces territoires moins calibrés, une liberté qui m’a permis de formuler avec une écriture plus personnelle ce que disent les conteurs,.» On pourra voir dans ce même théâtre, en décembre, un  autre spectacle de la metteuse en scène: Rituel 4 : Le Grand Débat  sur le tournage d’un débat présidentiel.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIV ème, jusqu’au 20 octobre. T. : 01 43 13 50 60.

Le 19 novembre, Fondation Cartier pour l’art contemporain, boulevard Raspail, Paris XlVe ; le 28 novembre P.O.C. d’Alfortville; et, en novembre, au Next Festival, au Phénix-Scène Nationale de Valenciennes.

 

Fashion Freak Show, conception et costumes de Jean-Paul Gaultier

© Alain Jocard/AFP

© Alain Jocard/AFP

Fashion Freak Show, conception et costumes de Jean-Paul Gaultier.

 

Nous avions parfois croisé le couturier au théâtre, ou dans des festivals.  Des podiums de mode à la scène, le pas n’a pas en effet été difficile à franchir… Quand il avait  neuf ans, un reportage sur les Folies-Bergère qu’il avait vu à la télévision, l’avait émerveillé et il l’inspirera tout au long de son existence. Son nounours sera son premier mannequin. La suite, nous la découvrons dans ce spectacle qui retrace sa carrière et qui mêle l’histoire des Folies-Bergère et son autobiographie, en lien avec les grands courants esthétiques, musicaux et sociétaux, des années soixante-dix à nos jours.

La première revue a été présentée dans ce lieu mythique en 1886. Loïe Fuller y a dansé, Maurice Chevalier, Mistinguett, Joséphine Baker s’y ont produits. Et de grands costumiers comme Michel Gyarmathy ou Erté y ont réalisé des merveilles. Jean-Paul Gaultier invite les spectateurs à une fête  dont les tableaux se succèdent avec rythme, bien chorégraphiés par Marion Motin et mis en scène par Tonie Marshall. Le couturier réalise ainsi son rêve d’enfance : «Ce Fashion Freak Show est un mélange de mes deux amours : la revue et la mode.».

Danseurs, comédiens, chanteurs, mannequins et circassiens font tout pour éblouir le public. Les costumes, dignes des plus grandes revues du passé, sont déjà un spectacle. Les séquences filmées apportent une note d’humour, avec les témoignages d’amis comme Antoine de Caunes, Catherine Deneuve, Line Renaud, Rossy de Palma…  Des images évoquent les grandes heures du Palace, et une autre, l’arrivée du Sida qui emporta l’ami du couturier.

La scène offre un bel écrin à son délire inventif et les défilés de mode constituent les plus beaux tableaux de ce spectacle où des artistes viennent parmi le public. Mais il manque ici une certaine folie, celle que l’on découvre dans les extraits de ses anciens défilés, projetés en toile de fond.  Ce spectacle très sage,  fondé sur un travail exigeant de toute l’équipe artistiquet traduit la générosité de ce créateur hors-normes, talentueux touche-à-tout, trublion de la vie parisienne…  C’est aussi un homme d’affaire inventif dont on appréciera le sens du marketing:  dans le hall des Folies-Bergère  ses vêtements et parfums, ou des souvenirs du spectacle font le bonheur de ses fans venus nombreux. Dans une salle pratiquement pleine chaque soir, 1.500 spectateurs sont venus goûter aux délices d’un défilé de mode habituellement réservé à un petit monde de privilégiés…

Jean Couturier

Folies-Bergère,  32 rue Richer, Paris IX ème.

 

Prélude à la fugue, d’après Sylvain Tesson, de Julien Barret et Pierre-Marie Braye-Weppe

©sarah Perret-

©sarah Perret-

 

Prélude à la fugue, d’après Sylvain Tesson, de Julien Barret et Pierre-Marie Braye-Weppe

Il y a d’abord une sorte conversation avant un spectacle qui, de fait, n’est pas encore là mais qui naîtra peu à peu. Un jeune homme (Julien Barret) nous parle, avec et sans micro, de sa passion pour la marche à pied. La modulation de sa voix croise celle de la musique à la fois primitive et très sophistiquée de Pierre-Marie Braye-Weppe. Ils se renvoient en écho leurs énergies et leurs impulsions.

Le spectacle commence et nous, nous marchons: Sylvain Tesson est un authentique écrivain-voyageur mais aussi un voyageur-écrivain. Pas un simple jeu de mots: la marche produit de la pensée et de la poésie, le voyage décrit la courbe du monde, et les mots emmènent très loin, «Fuir ! Là-bas, fuir ! Je sens que les oiseaux sont ivres/D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!» (Mallarmé, Brise marine).

Parmi les objets de première nécessité dans un sac à dos bien fait, vous trouverez une anthologie de poésie. «Dire des vers en marchant. Rythmer la récitation. Accorder la stance à la cadence nomade : Péguy dans la steppe, Apollinaire en haute altitude. Shakespeare sous l’orage…». Et Charles Baudelaire, bien sûr, et son long poème du voyage. Sylvain Tesson s’adresse vraiment au lecteur,  et ne nous cache rien, pas même «l’amer savoir qu’on tire du voyage», l’enfer d’une steppe dont l’infini vous glace. Oui, Charles  Baudelaire passe par là, et Henri Michaux : «Emportez moi…» 

Respiration même du voyageur, ils vont de soi, et de l’avant. Et ils soutiennent la quête de beauté   de celui qui a écrit L’Axe du loup et Dans les Forêts de Sibérie. La beauté de la nature, il faut aller la chercher loin, là où règnent le silence et la solitude. Où l’épuisement, le geste répétitif de la marche peut rendre fou. Où l’homme redevient animal, mais un animal philosophe, capable d’une exaltante -et humoristique- méditation sur le temps et l’espace, redécouverts dans l’épreuve de la marche : «Je change le sablier en poudre d’escampette. »

Et nous, le public, nous marchons. Prodige ordinaire du théâtre et efficacité de la scénographie, l’espace s’agrandit, le cyclorama blanc se hisse et «met les voiles», puis s’ouvre et se chahute en une sorte de banquise où l’acteur se retrouve tout petit. Et sa cabane en planches, esquissée, abrite la technologie sophistiquée d’où naîtront les images de l’ivresse… Ce beau travail,  voulu et construit par Julien Barret, a été mené à bien avec une équipe très professionnelle: Olivier Broda, à la direction du jeu, Leslie Six pour la dramaturgie, Camille Vallat et Sébastien du Merle pour la scénographie.
 Le Quai-Centre Dramatique National d’Angers-Pays de la Loire, a fait le pari de tester ce spectacle, dans un premier temps, en lui ouvrant sa salle de répétitions, puis, au vu du résultat, de le produire. Pari gagné à la fois pour ces artistes et pour l’institution: les grands frères donnent parfois le coup de main décisif aux cadets dont ils ont reconnu le talent…

Christine Friedel

Le Quai C.D.N. à Angers  jusqu’au 18 octobre T. :03 41 22 20 20.
Le 20 novembre au Mail-Scène Culturelle, Théâtre de Soissons.
Le 20 décembre à l’Espace Jean Legendre-Théâtre de Compiègne.
Puis en tournée…

Dans les forêts de Sibérie et Sur les chemins noirs ont été publiés aux éditions Gallimard), et L’Axe du Loup aux éditions Robert Laffont

 

L’Apocalypse de Jean, traduction de Georges Lévitte, musique de Pierre Henry

© Léa Crespi

© Léa Crespi

 

L’Apocalypse de JeanOratorio électronique en cinq temps, traduction de Georges Lévitte, musique de Pierre Henry

 Cet Oratorio est un grand livre de visions sonores, dignes d’un Gustave Doré. L’orchestre de haut-parleurs de Pierre Henry se déploie sur la scène, et dans le théâtre de l’Athénée, soit une soixantaine de baffles de toute dimension, sous la lumière discrète de grands chandeliers. Aux manettes,  Nicolas Vérin; il avait déjà assuré, en 1983, la création aux Etats-Unis de cette œuvre, composée en mai 1968, après Messe pour le Temps présent (1967), une partition commandée par Maurice Béjart,  et qui assura la renommée du musicien.

L’ Apocalypse de Jean, sa pièce la plus souvent donnée en concert, s’inscrit clairement dans le registre d’une musique dite «concrète». D’abord enregistrés, les sons de piano, psaltérion, percussions, instruments à vent, et le chant des chœurs sont ici triturés, transformés analogiquement, et mixés en studio. Puis restitués par une console à vingt pistes qui pilote l’ensemble des enceintes acoustiques. Cet environnement sonore et spatialisé crée chez l’auditeur des représentations imagées. En prélude, une nature calme, avec des trilles électroniques, sèches et tranchantes d’oiseaux nocturnes. Puis une voix, celle de Jean Négroni : «Heureux celui qui  vit. Heureux ceux qui entendent, car proche est le temps. » Il a un timbre d’abord chaud et expressif (celui du récitant de La Jetée de Chris Marker), et au fur et à mesure de cette prophétie terrifiante, ses paroles nous parviendront distordues, filtrées, réverbérées, tantôt violentes, tantôt gémissantes.

Le texte se superpose, ou fait place aux visions de Jean de Patmos à qui la divinité ordonne : « Ce que tu vois, tu le mettras dans un livre ». Et voici ce qu’il nous rapporte, décliné ici en cinq temps :  d’abord la lumière de «sept chandeliers d’or». Des vieillards sereins assis au firmament… Puis les forces de la mort et de l’enfer qui se déchaînent. On entend le hennissement des chevaux, les galops des «quatre cavaliers» résonner tout autour du théâtre, envahissant l’espace, et aussi le cri des damnés… De grands cataclysmes se répandent en vastes nappes sonores, craquement, grincements. La musique fait jaillir des monstres effrayants, et tout un bestiaire sauvage. Les trompettes des anges aux quatre coins de la Terre soufflent et hululent. Sept Sceaux sont ouverts et l’univers est mis à feu et à sang. Enfin «les sept coupes de la fureur de Dieu» déversent leurs maléfices sur terre et sur mer.
On reconnaît au passage le Christ auréolé de gloire, agneau à sept cornes, et des dragons, puis Armageddon, un petit mont de Galilée, et dans Le Nouveau Testament, le lieu symbolique du combat final entre le Bien et le Mal. Et au milieu du désert, on voit apparaître, sur un air d’opéra, « Babylone, la Grande Prostituée. Assise sur une bête écarlate à sept têtes et dix cornes, elle porte un vase débordant de ses souillures fornicatrices. »

De l’ouverture, jusqu’au cataclysme final, l’oratorio va crescendo. Avant de retrouver la paix du début, une profusion d’images sonores nous donne à voir L’Apocalypse de Jean, une succession de tableaux qu’un Jérôme Bosch n’aurait pas renié pas. Impressionnant ! Tout comme ce récit destiné à semer l’épouvante parmi les Chrétiens, un texte d’une misogynie féroce…mais de toute beauté.

Depuis la disparition  du compositeur (1927-2017), on s’inquiète pour la survie de son œuvre (voir Le Théâtre du blog). Aux dernières nouvelles, la maison qu’il habitait dans le Xllème  à Paris  sera détruite mais ses enregistrements ont été déposés à la B.N.F. Et La Philarmonique de Paris va aménager un studio pour y installer le matériel et l’orchestre de haut-parleurs de Pierre Henry. Et grâce à l’association Son/Ré, et à des disciples comme Thierry Balasse et Nicolas Vérin, des concerts sont prévus pour faire vivre ce foisonnant répertoire.

Mireille Davidovici

Concert entendu au Théâtre de l’Athénée, Paris VIII ème, le 15 octobre.
Et le 30 octobre, au Théâtre de la Gaité Lyrique, Paris : Le Voile d’Orphée (1953), Variations pour une porte et un soupir (1963), La Noire à soixante (1961), Fragments pour Artaud (1970), Le Voyage (1962),  interprétés par Thierry Balasse.

 

 

Les grands Prix de littérature dramatique 2018

Jean-Cagnard-et-Fabrice-Melquiot

Jean-Cagnard-et-Fabrice-Melquiot

 

Les grands Prix de littérature dramatique 2018

 

Créé en 2005 par Aneth (Aux Nouvelles Ecritures Théâtrales) à la demande du Ministère de la Culture, et portée par cette association jusqu’en 2010 (date de sa fermeture), le Grand Prix de littérature dramatique remet au sein de la littérature le texte théâtral et les éditeurs qui la transmettent. Il s’est étoffé, depuis sa reprise par Artcena, d’un Prix de Littérature Jeunesse consacrant ainsi l’émergence d’une dramaturgie de qualité pour les jeunes lecteurs et spectateurs. En mettant en lumière le texte, ce Grand Prix  peut contribuer à une meilleure visibilité et diffusion des auteurs à l’heure où fleurissent les adaptations scéniques en tout genre, et les écritures collectives, dites « de plateau ».

 Le prix a déjà récompensé des auteurs connus : Christophe Pellet (2009), Michel Deutsch et David Lescot (2008) ou encore Michel Vinaver (2015) et Koffi Kwahulé,  l’an passé. Le jury des Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique Jeunesse 2018 a choisi de récompenser Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face de Jean Cagnard, Éditions Espaces 34 (Grand Prix) et Les Séparables de Fabrice Melquiot, L’Arche Éditeur (Grand Prix Jeunesse). Six autres textes étaient en lice. Pour le Grand Prix de Littérature dramatique, Aphrodisia de Christophe Pellet, Berlin Sequenz de Manuel Antonio Pereira, récemment créé à Brive (voir Le Théâtre du Blog), Poings de Pauline Peyrade, Mayday de Dorothée Zumstein. Et pour le Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse, Trois petites sœurs de Suzanne Lebeau, Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? de Sylvain Levey.

 Jean Cagnard, auteur d’une vingtaine de pièces pour la jeunesse et tout public, et pour le théâtre d’objets et de marionnettes, se distingue surtout par une langue poétique et une imagerie insolite où, malgré la souffrance, la vie se réinvente, parfois de façon drôle et cocasse: « C’est, dit-il, de l’interprétation libre et inquiétante de la condition terrestre. Et puis, comme souvent derrière les apparences, c’est la machine humaine qui est en action tout simplement. » La plus connue, Les Gens légers (2006)  a été inscrite au répertoire de la Comédie-Française mais la plupart de ses pièces sont  crées par la compagnie 1057 Roses qu’il a fondée avec la comédienne et metteuse en scène Catherine Vasseur.

 Le Grand Prix de Littérature Dramatique Jeunesse revient cette année —après Les Discours de Rosemarie de Dominique Richard en 2017—, à Fabrice Melquiot pour Les Séparables, récemment mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota (voir Le Théâtre du Blog). L’auteur a déjà publié une quarantaine de pièces pour enfants comme pour adultes, chez le même éditeur dont : Faire l’amour est une maladie mentale qui gaspille du temps et de l’énergie,  Bouli Miro, 33 Derniers Soupirs . En 2019, on pourra apprécier de nouveau sa plume bien trempée, avec J’ai pris mon père  sur mes épaules, mise en scène par Arnaud Meunier .

 Avant la remise des prix, les élèves du Conservatoire National d’Art Dramatique sous la houlette de Robin Renucci ont lu des extraits des pièces.  Et Artcena  avait organisé C.O.N.E.C.T., une Conférence Nationale sur les Ecritures Contemporaines  pour le Théâtre.  Les professionnels présents, se sont interrogés sur le statut et la diffusion des écritures dramatiques. Première édition d’un rendez-vous annuel, ce forum Du geste d’écriture à la rencontre avec les publics a réuni avant-hier après-midi auteurs, traducteurs, metteurs en scène, comédiens, éditeurs, pédagogues, bibliothécaires, journalistes, etc. qui ont témoigné des modes innovants de création et de rencontre entre auteurs et publics, pour imaginer de nouvelles solidarités et renforcer la présence des dramaturges. Mais constat : malgré tous les dispositifs et incitations financières mis en place, la bataille n’est pas encore gagnée pour que les écrivains trouvent plus facilement le chemin des scènes…

 Mireille Davidovici

 Conservatoire Dramatique National de Paris, le 15 octobre.  

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