Déclaration du Maire de Nanterre ( Hauts-de-Seine) ce 9 juillet.

Déclaration du Maire de Nanterre ( Hauts-de-Seine) ce 9 juillet

 

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Nous avons reçu cette lettre  de Raphaël Adam. « Le théâtre Nanterre-Amandiers doit avoir les moyens de vivre. Le Ministère de la Culture a annoncé amputer de 799. 755 € le budget du Centre Dramatique National, quelques mois seulement après sa réouverture et, alors que la saison 2026/2027 est entièrement programmée. Au total, vingt-huit établissements culturels à travers le pays sont concernés par ces coupes sombres. Une attaque sans précédent, par son ampleur et sa brutalité, à l’encontre du plus grand théâtre de banlieue en Europe qui nous inquiète profondément. Après une première coupe de 3,5% au mois de mai, le surgel annoncé est de 13%: soit une baisse totale du soutien de l’Etat de 799. 775 € en 2026.

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Christophe Rauck, directeur du Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers, a annoncé que cette saignée l’obligerait sans délai à mettre au chômage partiel une grande partie de l’équipe salariée, voire à fermer purement et simplement ses portes la saison suivante. Une catastrophe artistique, sociale et humaine s’annonce pour une équipe pleinement engagée dans la Ville de Nanterre. Ce désengagement sans précédent de l’Etat touche aussi vingt-huit autres établissements culturels, tous ébranlés par cette annonce du Ministère. Si cette décision se confirme, nous assisterions à un renoncement pur et simple de la politique de décentralisation dramatique initiée par André Malraux.

Malgré une pression budgétaire qui ne fait qu’accroître sur les finances de la Ville, le soutien de la municipalité aux Centre Dramatique National Nanterre-Amandiers ne s’est, lui, jamais démenti. Mais il est bien évident que nous ne serions pas en capacité de compenser ces nouveaux désengagements successifs de l’Etat. Avec le Théâtre Nanterre-Amandiers, la Maison de la Musique de Nanterre, le Conservatoire et les compagnies culturelles de la ville, nous affirmons que l’art et la culture sont des facteurs essentiels d’émancipation et épanouissement. A rebours de cette cure austéritaire qui frappe les Amandiers, la municipalité vient de mettre en place le Pass’ Solidaire afin de soutenir les familles qui veulent inscrire leur enfant à une activité culturelle et sportive. Ce sont des choix diamétralement opposés.
Alors que le festival d’Avignon s’ouvre sur un fond de colère, ces annonces dramatiques provoquent une onde de choc à Nanterre. J’en appelle solennellement au Président de la République et à son Premier Ministre : renoncez à ces mesures iniques et jamais-vues dans notre pays !

Déclaration du Maire de Nanterre ( Hauts-de-Seine) ce 9 juillet. dans actualites

 Raphaël Adam, maire de Nanterre.

Oui, il y a bien une orientation politique clairement affichée et Emmanuel Macron  ni non premier ministre  ne répondront sûrement pas au maire de Nanterre! Ce Centre Dramatique National dispose d’un budget important mais normal pour une institution de ce type. Une grande partie du bâtiment vient d’être refaite après des années de travaux mais restera inutilisable, faute de  personnel. Vous avez dit gribouille? Pourtant gouverner c’est prévoir! Bien entendu, Catherine Pégard, ministre de la Culture venue il y a quelques jours en Avignon  ne s’est pas exprimée là-dessus! Reste à savoir comment les metteurs en scène invités cette année au festival réagiront et ce que dira Tiago Rodrigues,  son directeur. Pourtant: « L’attention, écrivait Simone Weil en 49, est la fore la plus rare de la générosité. »
Il y a en tout cas urgence: on sait par expérience que les mauvais coups au Ministère de la Culture se préparent toujours vers la fin du festival d’Avignon. Mais là, cette fois-ci, cela a été plus rapide, comme si le Macron voulait avoir un pion d’avance. Et nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle ère où les budgets seront contraints, même si les candidats à l’élection présidentielle viennent tous à Avignon se faire adouber…
En tout cas, ce serait le bon moment que le monde de la Culture et en particulier, celui du théâtre français, fasse preuve de solidarité mais là, aucune illusion… Mais il faudrait aussi qu’il engage une profonde réflexion sur la gestion de ces grosses machines budgétivores dotées d’une administration parfois tentaculaire…  Au fait, combien gagne un directeur de Centre Dramatique  National  important? Souvent 8.000 €! Et un attaché de direction: environ 3.500 €. Combien coûte une réalisation comme Maldoror, nécessitant une armée de techniciens spécialisés? Quelque 900.000 €?  Soyons lucides, on ne peut plus faire de théâtre comme au temps de Jean Vilar mais les dispositifs électroniques super-sophistiqués exigeant achat ou location,  et maintenance à un haut niveau, cela se paye cher! Et il  y a déjà une glissade inquiétante vers toujours plus de technologie, quelle que soit la nature  du spectacle. Mais déjà les ex-élèves ou encore élèves des grandes écoles de théâtre contestent ce mode de fonctionnement ultra-coûteux. Ecoutons-les: ce sont eux qui feront le spectacle de demain.
Une chose est au moins sûre: d’ici à 2027, aucun des Centres Dramatiques Nationaux ni aucune des Scènes nationales  n’échapperont  à une remise en question radicale de leur fonctionnement. Et le théâtre va devoir se réinventer ou laisser la place aux formes sonores et vidéo de spectacle. Il est bon de relire Jean Vilar qui avait déjà tiré la sonnette d’alarme il y a quelque soixante ans: « Cette société est triste et sans esprit, parce qu’on ne lui donne qu’à penser « fric ».

Philippe du Vignal


Archives pour la catégorie critique

Maldoror, texte et mise en scène de Julien Gosselin

Festival d’Avignon

Maldoror, texte et mise en scène de Julien Gosselin

La Cour d’Honneur du Palais des Papes, à la fois un cadeau exceptionnel mais un pari aussi risqué…Nous y avons vu une bonne centaine de spectacles très différents mais avec toujours la conscience d’être dans un lieu mythique du théâtre contemporain et célèbre dans le monde entier depuis quatre-vingt ans. Quelle émotion d’entendre une fois de plus les trompettes de Maurice Jarre qui annoncent en Avignon comme à Chaillot, le début des représentations suivies ce soir-là, du chant des martinets volant dans le ciel… Que de souvenirs! Les spectacles de Dario Fo, Hamlet de Patrice Chéreau, et toujours merveilleux et encore obsédant, Le  Soulier de Satin de Paul  Claudel, mise en scène d’Antoine Vitez. il y a trente-six ans.
Maldoror: un titre tiré des fameux Chants de Maldoror ( 1868) de Lautréamont, alias Isidore Ducasse, écrivain  franco-uruguayen mort soudainement à vingt-quatre ans. Où en six chants règne la présence de ce Maldoror, nihiliste et cruel. Son auteur utilisait déjà le collage dans  ce texte tombé dans l’oubli mais cher aux surréalistes qui le découvriront trente ans plus tard. Et que Serge Gainsbourg aimait tant.

© Christophe Rayandu de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 Défilent sur très grand écran les premières phrases de l’Avertissement au lecteur de ces Chants de Maldoror: « Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière, et non en avant. » Mais ce sera bien tout pour Lautréamont et Julien Gosselin suivront des extraits adaptés  d’Etoile  distante  et de La littérature nazie en Amérique  de l’écrivain chilien Roberto Bolaño,(1953-2003). 

Commençons par le meilleur:  d’abord une belle unité de jeu entre Guillaume Bachelé, Rita Bennmannana, Joseph Drouet, Denis Eyney, Carine Goron, Jeremy Lewyn, Jeanne Louis-Lalixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose et Maxence Vandevelde vont interpréter ces pages de livres bien connus et aimés de cet écrivain cher à Julien Gosselin.. Il avait déjà présenté il y a onze ans déjà une  adaptation de 2666, son  roman-fleuve inachevé.

 © Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

Mais cette mise en scène reste des plus conventionnelles et Julien Gosselin accumule les poncifs: musique électronique  très puissante (environ 90°) jouée en permanence sous le texte, et même pendant les entractes! surtitrages en gros caractères, multiples écrans où on aperçoit à peine les acteurs sur la scène mais on voit systématiquement répétés en très gros plan leur visage avec  micros H.F. à grosse boule qui les défigurent. Et Julien Gosselin devrait choisir entre faire un véritable film ou réaliser une mise en scène théâtrale. Du coup, ils ratent les deux et cette réalisation a quelque chose de très statique.! Il  ne nous a pas non plus épargné les images de coulisses où les acteurs finissent de se costumer, vieux truc des années quatre-vingt dix usé jusqu’à la corde!  Et des nuages de fumigène, autre véritable poncif actuel, envahissent le plateau et, le mistral aidant, la Cour d’Honneur. On aimerait bien savoir pourquoi Julien Gosselin, metteur en scène compétent, se laisser aller à de telles facilités. A moins qu’il n’y ait de la provocation dans l’air.
Quant aux bouchons d’oreille en mousse offerts à l’entrée, à ces fréquences et à ce volume-là,  ils ne servent pas à grand-chose:  deux heures et quelque ( le spectacle avait du retard mais aucune excuse ce qui est inadmissible) nous avons eu les oreilles gaufrées. Et incapable d’en subir une louche de plus, nous avons quitté la partie, imité en cela par une centaine de spectateurs. Ce qui a encore vidé la Cour où il y avait, chose rare, plus de cent-cinquante places vides sur les côtés… Cerise sur le gâteau, Julien Gosselin, intarissable! a, pour se faire plaisir, allongé le spectacle de trois quarts d’heure… Histoire de plaire  aussi aux retraités argentés qui forment le plus gros du public: très peu de jeunes; ce qui se semble pas inquiéter Julien Gosselin!) ce sont les seuls à pouvoir s’offrir quelques spectacles de ce festival vu le prix des places, des TGV et des hôtels ? Et  les salariés d’Avignon qui travaillent le lendemain ne sont pas là !
Vous avez dit: théâtre élitiste? Il y a en tout cas décidément quelque chose qui ne fonctionne plus dans ce festival in, alors que le off devient de plus en plus populaire avec des spectacles accessibles et souvent de grande qualité.
Nos amis Jean Couturier et Christine Friedel vous donneront aussi leur point de vue.
Encore une fois, ce spectacle est d’une technique irréprochable mais pour ce que nous en avons vu, manque singulièrement d’âme théâtrale. Nous avons pourtant rencontré un ancien médecin: lui et sa femme était enchantés et il m’a dit avoir déjà réservé des places pour aller le revoir à l’Odéon :  » Vous vous rendez compte: nous avons été invités à boire un verre de bière sur la scène et. nous avons pu voir les acteurs de près et même parler avec eux.  »
Effectivement, c’est une tendance actuelle dans le in comme dans le off , comme pour se dédouaner, à faire participer le public heureux de participer à ce qui est du moins pour eux, une fête théâtrale. Pour le moment, on est bien loin du compte.
Désolé, mais nous avons une conception plus exigeante du théâtre, même si tout est permis, bien sûr, sur une scène mais nous eu la curieuse impression que la Cour d’honneur servait à la fois de cour de récréation (pardon pour le jeu de mots) et de terrain d’essai pour Julien Gosselin. Enfin, on peut espérer que  ce travail en cours évoluera et qu’on en verra une autre version peut-être plus convaincante, à l’automne prochain. 

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 4 juillet à la Cour d’ honneur du Palais des papes, Avignon.  Reprise à la rentrée au Théâtre de l’Odéon.

 

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©x Jean Vilar

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Dans un livre édité en 66, une lettre de Gérard Philippe adressée en août 51, à Jean Vilar, créateur et directeur du festival. « Mon cher Jean, Salut ! Sur la plage, te reposes-tu un peu, malgré le cahier des charges ? J’ai une bonne nouvelle pour toi. Et pour nous. Le film que je devais tourner après Fanfan la Tulipe, bat de l’aile et s’écroule tout seul, sans que j’aie à me manifester. Repose-toi bien à Sète pour être d’attaque en septembre – face au Peuple ! Ne te noie pas et à bientôt, ton Gérard Philipe. »


Pour les quatre-vingt ans du festival, question: le Peuple est-il encore présent, même s’il y a eu quelques ouvertures à un plus vaste public, initiées par les  récents directeurs successifs. A la dernière de  Maldoror,  parole a été donnée pour la défense du spectacle vivant sous forme d’une pétition et d’une lettre adressée  au Président de la république (voir Le Théâtre du Blog). Les créateurs, eux, sont bien là et nous emportent dans leurs délires de création. Toujours plus « de bruit et de fureur » pourrait résumer cette pièce fondée sur La littérature  nazie en Amérique, Étoile distante de Roberto Bolanõ et un court extrait des Chants de Maldoror de Lautréamont.

Comme le dit Philippe du Vignal, ce spectacle a des points positifs mais aussi très négatifs, et il faudra voir comment il évoluera sur  le plateau plus restreint de l’Odéon! Un spectacle monstrueux, de par ses ambitions, servi par des nombreux techniciens  et par des interprètes  s’exprimant en  français, anglais, espagnol, allemand qui sont d’une rare vérité. Et il y a un travail de  dramaturgie  bien référencé. Mais de multiples plateaux mobiles et écrans géants occupent la scène pour servir -bien mal- cet ovni mêlant très peu de théâtre et une avalanche d’images-vidéo.
«Tout d’abord, j’ai besoin que la forme du théâtre explose littéralement, qu’elle se désagrège, dit Julien Gosselin. Ensuite, je voudrais que le théâtre remplace la vie. C’est une position un peu extrême. Mais je n’aime pas l’idée que la pièce soit un simple moment, une parenthèse avant d’aller dîner. Ce qui m’intéresse est que la vie du public et celle de la forme, se rejoignent et produisent un temps unique. »
Oui, mais…  la vidéo tue radicalement le jeu théâtral et le public des rangées en bas, à cour et à jardin, voient en permanence un écran géant et deux autres avec les sur-titrages, et rien d’autre. Le plus insupportable pour eux: un déluge permanent de cent décibels qu’ils doivent subir, y compris pendant les entractes ! Comme beaucoup d’autres, Philippe du Vignal, pourtant bien entraîné ( vu le nombre de spectacles actuels qui en usent et en abusent!) n’a pas supporté ces basses, causant en effet de graves vibrations corporelles internes! Ce dont, visiblement, Julien Gosselin n’a cure. Doit-on souffrir physiquement pendant un spectacle? Réponse claire: NON! La canicule diurne et nocturne se charge de bien faire le boulot, donc pas la peine d’en rajouter une louche.
Dans la deuxième partie du spectacle, il y a un interlude jubilatoire avec quelques souris jouées par les comédiens. José, une d’elles, inspectrice en imperméable à la Colombo, doit enquêter sur le meurtre d’une congénère. Seule phrase à retenir de ce moment d’oxygénation, le seul de cette soirée anxiogène: « Les souris ne tuent pas les souris. », à la différence des humains! Dans le livre cité plus haut sur les vingt premières années du festival, une belle phrase de Voltaire: «Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités mais vous ne les corrigerez pas. » Belle métonymie pour essayer de rendre compte de cette pièce…

Jean Couturier

 

 

The Look de Sharon Eyal et Ici de Léo Lérus par le Ballet de l’Opéra national du Rhin

The Look de Sharon Eyal  et Ici de Léo Lérus par le Ballet de l’Opéra national du Rhin

©Simon Lerat

©Simon Lerat

Que de chemin parcouru! Nous avions découvert ces artistes, maintenant  incontournables, au Théâtre national de la danse de Chaillot en 2017 pour le premier, et quatre ans plus tard pour le second (voir Le Théâtre du Blog). Ils s’étaient rencontrés à la Batsheva Dance Company et Léo Lérus a fait partie de la compagnie de Sharon Eyal.
Ici, les interprètes du Ballet de l’Opéra national du Rhin dirigés par Bruno Bouché, servent remarquablement ces chorégraphies dans ce lieu mythique qu’est la nef du Grand Palais à Paris…  où nous aimerions venir plus souvent voir de la danse.

On retrouve une gestuelle commune, mais plus libre et plus festive chez Léo Lérus, et plus retenue chez Sharon Eyal. Autre point commun original: les artistes tournent souvent le dos aux spectateurs comme pour surveiller quelqu’un pouvant apparaître en haut des grands escaliers de la nef.

Associé aux variations de lumières sur les structures métalliques monumentales,  un potentiel fantôme hanterait-il ces lieux depuis plus de cent ans? Sharon Eyal exige des seize artistes une rigueur absolue.

Dans la pénombre, tous en noir, ils restent quasiment immobiles pendant de longues minutes, puis un longiligne danseur essaye de s’extraire du groupe sans y parvenir et entraîne alors une dislocation progressive de cette masse de corps, en permanence sous tension permanente. Micro-saccades, déplacements minimalistes: très souvent sur la pointe des pieds, les danseurs sont en parfaite harmonie et semblent ignorer l’existence du public. Au contraire, ceux de Léo Lérus nous cherchent du regard régulièrement.

Ces spectacles ont déjà été  joués cette saison au Théâtre de la Ville mais ils prennent dans cette nef immense une dimension exceptionnelle et le public a ovationné debout et avec raison, cette performance du Ballet de l’Opéra du Rhin.

Jean Couturier

Spectacle joués les 30 juin,1er et 2 juillet, dans le cadre du Grand Palais d’été.

 

Nous ou le Paradoxe du hérisson, mise en scène et direction artistique de Muriel Imbach

Festival d’Avignon

Nous ou le Paradoxe du hérisson, mise en scène et direction artistique de Muriel Imbach  ( tout public à partir de sept ans)

Trois hommes et deux femmes avancent reliées par une corde. Tous habillés de grandes robes loufoques multicolores. Parents? Amis? Enfin sans doute assez proches et réunis dans une communauté instable à l’image de celles que crée un voyage. Des personnages proches de ceux de Samuel Beckett. Arrive une troisième femme  qui va rebattre les cartes. Et va naître une réflexion joyeuse et autour de la famille: Avec sa compagnie La Bocca della Luna, Muriel Imbach a créé des spectacles à la fois théâtraux et philosophiques pour tout public. 

« J’ai grandi avec un père philosophe qui m’a transmis très tôt le goût du questionnement et du doute. En 2014, je suis tombée par hasard sur un article consacré à la philosophie pour enfants. Il mentionnait notamment l’université de Laval (Canada)  l’une des seules facultés au monde à proposer une formation spécifique dans ce domaine. Le principe est simple et profondément puissant : dès lors qu’un enfant est capable de formuler des phrases, il peut développer une pensée complexe. (…)  Dans Les Tactiques du Tic Tac, nous explorons le temps. Dans Bleu pour les oranges, rose pour les éléphants, il est question de genre. Dans Le Nom des choses, nous traitons du langage. Et dans Nous ou le paradoxe du hérisson :qu’est-ce qui fait famille ? Qu’est-ce qu’être en famille ? Qu’est-ce qui m’arrive quand tout autre arrive ? Quand nous disons « nous », que mettons-nous derrière ce « nous » ? Qu’est-ce qui nous réunit ?

© Sylvain Chaboz

© Sylvain Chaboz

Rien ne se passe vraiment ici que des  choses banales ou dues au hasard. Mais  bien sûr avec un art théâtro-philosophique d’une extrême acuité. Quel objet appartient  à qui, si on choisit de vivre en communauté. Y-a-t-il une limite entre sphère privée et  famille entendu au sens large du mot. Comment peut-on arriver à partager entre six une seule orange posée en équilibre instable sur un tabouret pliant. Etre lié aux autres suppose-t-il d’accepter une possible modification de nos choix de vie?  Que signifie: naître dans une famille unie grâce par les  » liens du sang » ou pas, quand on a été adopté, ou que la mère naturelle est morte. Que veut dire être parent quand on vit dans une famille dite « normale » ou monoparentale, homoparentale, recomposée, ou dans un lieu avec des gens que seul le hasard et la nécessité ont réunis. Avoir des liens biologiques ne veut pas nécessairement dire  qu’ils sont plus profonds et solides…. même si on fait semblant de le croire! C’est tout cela que dit le spectacle avec beaucoup de tendresse et de couleurs burlesques sous une tente faite de cordages aux petites lumières signée Antoine Friderici. Pour dire l’abri, la maison-mère (scénographie de Neda Loncarevic et costumes d’Isa Boucharlat très réussis)

 Parmi les sources de l’autrice et metteuse en scène: Accueillir. Venu(e)s d’un ventre ou d’un pays de Marie-José Mondzain : « Naître biologiquement ne suffit pas. Encore faut-il être adopté. À cet égard, tout nourrisson est un enfant adopté. C’est une autre façon de penser nos liens et d’orienter notre regard. » Lors de nos discussions avec les enfants, nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient une vision très fermée de l’adoption. Pour elles et eux, être adopté, c’est avoir été abandonné par ses parents. L’essai de Marie-José Mondzain nous invite à imaginer nos relations, non pas comme des évidences naturelles, mais comme des actes d’accueil. »

 Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier et Selvi Pürro racontent sans insister et avec un solide métier,: gestuelle et diction impeccable cette courte fable qui ne peut laisser indifférent, même si la première partie a du mal à décoller… Oui, vous pouvez y emmener votre vieille tata mais aussi et surtout vos enfants Un spectacle qui aurait bien plus à Zouc ( soixante-seize ans) autrefois formidable actrice et conteuse, elle, aussi, de. nationalité helvétique.

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 juillet, Théâtre Benoît XII, Avignon

 

 

Festival d’Avignon L’Hors-Présence, texte et mise en scène de Tiphaine Raffier

Festival d’Avignon

L’Hors-Présence, texte et mise en scène de Tiphaine Raffier

A maintenant à quarante et un ans, une autrice et metteuse en. scène reconnue qui avait travaillé comme actrice avec entre autres, Julien Gosselin, Frank Castorf et Jacques Vincey, a créé Dans le nom, France-Fantôme, La Réponse des Hommes, Némésis. (voir Le Théâtre du Blog). Cela se passe dans un maison isolée où une jeune femme, atteinte d’une cancer gravement malade est protégée par sa sœur et ses deux frères qui. veillent jour et nuit sur elle. Très consciente, elle a voulu organiser ses derniers jours et, entourée des siens, elle leur a indiqué un flacon et le traitement à lui administrer pour abréger ses souffrances et partir doucement. Mais son message est un peu flou et il y a de la crise dans l’air.  Et ses proches semblent désemparés devant la situation. Pourtant son médecin traitant et la jeune infirmière qui vient la laver tous les jours font leur possible pour que cette jeune femme souffre le moins possible.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Une scénographie très construite: soit une boîte aux parois vitrées mais qui occupe le seul centre de la grande scène. Mieux vaut ne pas être assis sur les côtés de la salle… dans une grande pièce hyperréaliste: cuisine, une salle à manger-salon avec quelques étagères de livres, un petit canapé et deux fauteuils. A jardin, un haut paravent cache un peu le  lit médicalisé où est toujours allongée la jeune femme. Comment ne pas être partagé? D’un côté, un spectacle réalisé avec une grande rigueur et d’une belle fluidité, joué par des acteurs qui font tous un impeccable. boulot pendant deux heures et demi,  comme les nombreux techniciens. Puis, la grande boîte vitrée s’ouvre en deux parties et la jeune femme entame un long monologue face public. Le spectacle commence assez bien mais les dialogues sont vite d’une pauvreté affligeante et le scénario part  un peu dans tous les sens.  Les frères et la sœur, personnage mal définis crient souvent sans raison. Tiphaine Rafffier, c’est indéniable, a  les sens de l’image et maîtrise remarquablement l’espace mais gère mal le temps et ces deux heures trente-cinq  qui nous ont paru plus que longuettes…. n’en finissent pas de finir. . Et curieusement, nous n’avons ressenti aucune émotion. Vieille histoire dans le théâtre contemporain: la metteuse en scène aurait pu nous épargner ces très nombreux gros plans sur grand écran au-dessus du plateau: entre autres,  ceux sur les pieds de la jeune femme allongée. Cet effet, devenu un stéréotype accablant, a été introduit par le metteur en scène allemand Frank Castorf il y a plus d’une vingtaine d’années, avec lequel justement Tiffaine Raffier a travaillé. Il a depuis a envahi de nombreux plateaux de théâtre et tout à fait logiquement écrase et parasite l’action scénique.  Comme dans le Maldoror de Julien Gosselin à Cour d’Honneur.: le public est constamment obligé de choisir, ce qu’il doit voir en priorité! D’autant plus dommage que ce thème intéressant aurait pu être exploité sans ces moyens coûteux et dans un temps beaucoup plus limité. Ce  spectacle évoluera sans doute mais pour le moment, impossible de vous le recommander…

Philippe du Vignal
Spectacle vu le 4 juillet, à la Fabrica, 11 rue Paul Achard, Avignon ( Vaucluse).  Jusqu’au 10 juillet. Puis en tournée, entre autres, à Nanterre.  

 

Les deux Frères et les Lions d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène de Vincent Debost et de l’auteur

Les deux Frères et les Lions d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène de Vincent Debost et de l’auteur

Une reprise de cette pièce jouée des centaines de fois depuis douze ans (voir Le Théâtre du Blog). C’est l’histoire exceptionnelle de jumeaux écossais: David (1934-2021) et Frederick Barclay, lui, encore vivant. Nés dans une famille très pauvre, ils ont douze ans quand leur père meurt et, pour vivre, ils vendent The Daily Telegaph dans la rue… Ils travailleront ensuite comme aide-comptables à la General Electric. Puis, ils trouveront des boulots de peinture et, en 62, ils achètent d’anciens bureaux, les transforment en appartements, les revendent puis font de juteux placements immobiliers. Ils acquièrent aussi l’Howard Hotel.

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Vingt ans plus tard, insatiables, ils rachètent des entreprises, entre autres,  le groupe de transports et de brasserie Ellerman. En 92, ils s’emparent du groupe du Telegraph... Ce journal  que gamins, ils vendaient. Une belle revanche: «Nous étions pauvres. Alors, nous avons décidé de devenir riches. Très riches. Suffisamment riches, pour que plus personne ne nous regarde de haut. «  En 95, ils achètent l’hôtel Ritz et seront anoblis par la Reine cinq ans plus tard, pour leur soutien aux plus démunis et à la recherche médicale.

 Deux années avant, ils avaient acheté la petite île anglo-normande de Brecqhou, dépendant de Sercq, un autre île proche. Et ils y feront construire un château style néo-gothique, et même planter à côté, quelques vignes! Mais, retour de manivelle pour ces hommes d’affaires pourtant rodés, le droit normand, toujours en vigueur, survivance du système féodal hérité de Guillaume le Conquérant… qu’ils ignoraient, interdit la transmission par héritage aux femmes. Et, comme ils ont chacun une fille, leur immense fortune et ce château risquent de tomber aux mains de l’Etat qu’ils détestent. Ce qu’ils ne veulent à aucun prix.

Sous la pression des Barclay, Sercq veut se mettre en conformité, avec la Convention européenne des droits de l’homme. En 2008, première élection dans l’île! Les vingt-huit membres du conseil législatif dont certains soutenus par les frères Barclay, veulent supprimer cette mesure féodale… Mais ils ne remportent que cinq sièges à cette élection! Alors, tombe la première mesure de rétorsion contre la centaine d’habitants qui ont voté contre le changement de loi: les frères Barclay, propriétaires de la majorité des hôtels et restaurants, vont sans aucun état d’âme, les fermer et donc mettre environ cent-quarante habitants au chômage… Ces hommes d’affaires expérimentés mèneront une lutte acharnée avec leurs avocats grassement payés, pour trouver la faille et réussiront à faire modifier le Droit. Après avoir porté l’affaire devant la Cour européenne, ils finissent donc par gagner…

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L’auteur, acteur et co-metteur en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre a écrit une pièce sur cette incroyable histoire pour, au delà de l’anecdote, dénoncer les méfaits du capitalisme et du libéralisme. Oui, Mais le frère Barclay, encore vivant, porte plainte pour atteinte au respect de la vie privée et diffamation. Il essayera de faire interdire cette satire socio-politique, coproduite suite à une commande de Mona Guichard, directrice de la Scène Nationale de Cherbourg. Ecrite par Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, avec l’aide de Sophie Poirey, maître de conférences, spécialisée en droit coutumier normand à l’Université de Caen-Normandie.
« La pièce est une fable satirique sur le capitalisme, dit leur avocat Olivier Morice, et rien ne peut justifier les accusations d’atteinte au respect de la vie privée et de diffamation. 
On exige l’interdiction de la pièce, de la vente et des dommages et intérêts de 100. 000 € !  »
On a voulu nous faire taire, dit aussi l’auteur. Mais c’est une œuvre de fiction. Je me suis inspiré de personnages réels  et tout est inventé. » Aucune attaque n’a jamais été portée contre la famille Barclay dont la plainte sera heureusement rejetée en 2019 par le tribunal civil de Caen… Sinon, cela aurait été toute la liberté d’expression sur une scène et ailleurs qui était mise en cause. 

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En une heure et quelque, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon racontent avec le panache et la distance nécessaires, cette réussite financière exceptionnelle aux multiples rebondissements, fruit du travail et de la ténacité des Barclay, mais qui a aussi des zones d’ombre et  de scandales. Une fable très caustique mais pleine d’humour comme on les aime, genre théâtre d’agit-prop, aux dialogues étincelants, d’une incomparable drôlerie et remarquablement jouée.
Il y a juste deux fauteuils en cuir vaguement Louis XIII, une table basse couverte de marbre avec théière, tasses, boîte à sucre, et derrière, un écran où sera projeté une fragment de la très fameuse tapisserie La Dame à la licorne qu’on voit parfois ironiquement hocher la tête, quelques photos noir et blanc d’un groupe d’enfants pauvres vendeurs de journaux,  et des enfilades de rues à Londres vers les années cinquante… Les frères, en survêtement ridicule d’un bleu-vert électrique (rien à voir avec les costumes/cravate violette des vrais Barclay!) servent le thé au public, avec scones, et confiture après avoir accueilli le public, en chantant dans le hall du Théâtre de l’Oeuvre
Un spectacle simple, magistralement interprété et sans aucune prétention. Et tout à fait réjouissant. Nous aurons une pensée pour Lugné-Poé, fondateur de ce théâtre. En 1896, il y avait créé Ubu-Roi d’Alfred Jarry… Les deux Frères et les Lions lui auraient sûrement plu. 

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Oeuvre,  55 rue de Clichy, Paris (IX ème). T. : 01 44 53 88 88.

Anne Baquet chante au Paradis, accompagnée au piano par Damien Nédonchelel ou Gwendal Giguelay, mise en scène de Gérard Rauber

Anne Baquet chante au Paradis, accompagnée au piano par Damien Nédonchelel ou Gwendal Giguelay, mise en scène de Gérard Rauber

L’excellente soprano Anne Baquet revient au Lucernaire, après ABC d’airs et Come Bach (voir Le Théâtre du Blog) avec un nouveau récital à base de rencontres poétiques entre des auteurs actuels: René de Obaldia (Dans la marmite,  çà ronronne),  Victor Haïm (Le Chant d’Anna), François Morel (Je vous ai reconnu), Juliette, Isabelle Mayerau, Jean-Jacques Sempé (Les Prunes) … Et des compositeurs célèbres: Jean-Sébastien Bach, Frédéric Chopin, Charles Gounod, Sergueï Rachmaninov, mais aussi actuels comme François Rauber, Reinhardt Wagner, Thierry Asacaich, Isabelle Aboulker, Georges Moustaki, Claude Bolling, Juliette, Marie-Paule Belle… Elle dit aussi: Il faut passer le temps, un beau poème de son cher Jacques Prévert.

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Au piano, ce soir-là Damien Nédonchelle accompagnait Anne Baquet, visage espiègle, regard pétillant de malice… qui rappelle celui de son père, Maurice Baquet, très bon violoncelliste et acteur comique qui avait appartenu, jeune, au fameux Groupe Octobre…La chanteuse réussit à emmener son public là où elle veut, avec un solide métier et, en même temps, une vraie générosité et une profonde envie de partager ce qu’elle aime. De temps en temps, elle se permet de faire la clown et d’esquisser quelques pas de danse…
Cela fait du bien et fonctionne tout de suite, avec applaudissements, à chaque chanson. Le spectacle est encore un peu brut de décoffrage et on ne comprend pas pourquoi, au début, Gérard Rauber la fait chanter debout sur le piano enrobée d’un grand tissu blanc. Ce qui la grandit d’un mètre cinquante… un vieux truc facile qu’on a vu, un partout , entre autres chez  Jérôme Savary, Bob Wilson… Ce même grand tissu blanc est ensuite suspendu et éclairé dessous  par une lumière rouge: comprenne qui pourra…

La balance piano/voix n’était pas encore au point: le son du piano parasitait donc trop souvent même la voix soprano d’Anne Baquet et empêchait de bien entendre les paroles des chansons. Cela pourrait être évité  si on déplaçait seulement le piano côté jardin, de façon à laisser plus d’espace à la chanteuse sur la petite scène du Paradis au Lucernaire. A ces réserves près, c’est vraiment un spectacle réjouissant, à déguster même pendant l’été. Ce qui n’est pas si fréquent à Paris.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 23 août, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des champs, Paris (VI ème). T . : 01 45 44 57 34. 

 

Romance de Catherine Benhamou, mis en scène d’Heidi-Eva Clavier

 Romance de Catherine Benhamou, mise en scène d’Heidi-Eva Clavier (à partir de treize ans)

C’est en France, l’histoire, somme toute banale, d’Imène, une jeune étudiante intelligente à laquelle est promis un brillant avenir. Sa vie va changer, quand elle essayera de comprendre comment, à la suite d’une rencontre via les réseaux sociaux, sa meilleure amie, Jasmine (dix-huit ans) va s’enfoncer dans une redoutable et irrésistible spirale.  Elle a été séduite et manipulée par un terroriste dangereux -de son âge- Et elle va même se marier avec lui- alors qu’elle le connait seulement en ligne. Leur nuit de noces? Ils feront juste l’amour sur un matelas dans une cave d’immeuble. Il y a des rêves plus exaltants… quand on a des appétits révolutionnaires et qu’on veut changer l’ordre mondial, en faisant basculer la Tour Eiffel. Jasmine, issu d’une famille  de banlieue et ayant toujours vécu dans un H.L.M. ira vers ce qu’on appelle la « radicalisation »: elle préparera un attentat, après avoir acheté les produits explosifs nécessaires sur Internet… Y-a-t-il des raisons intimes pour qu’elle en arrive à cette extrémité? A-t-elle résisté à celui qui est devenu son mari? A-t-elle hésité avant de se lancer dans une telle connerie?
Catherine Benhamou, avec ce monologue superbement écrit, laisse le flou s’installer. Comment a pu naître une tragédie à la fois personnelle et politique, dans un pays qui se veut civilisé? Quels rouages quels gardes-fou dans la société actuelle, n’ont pas fonctionné? Les trop fameux réseaux sociaux n’étant finalement que son reflet Imène ne pourra rien faire pour que son amie sorte de cette descente aux enfers programmée. Heureusement, si on peut dire, elle sera repérée et mise en taule, avant que sa ceinture d’explosifs ne fasse un carnage.
Ainsi, finit le rêve d’une fille intelligente qui a dérapé et succombé, même à distance, aux charmes d’un apprenti-terroriste: 
« Et c’était devenu un projet qui deviendrait pour finir une réalité terrible qui la ferait entrer dans l’Histoire avec un grand H, et elle qui n’a jamais réussi à s’y intéresser, qui ne l’a même jamais ouvert son manuel d’Histoire, elle pourrait bien être dedans un de ces jours, avoir son nom dedans et peut- être même sa photo et en attendant elle fera la une de tous les journaux enfin ça c’est ce qu’elle pense Jasmine à cet instant précis. « 

 

© Laurent Delisle

© Laurent Delisle

« Imène ne parle jamais d’idéologie ou religion, dit la metteuse en scène, elle raconte les dangers pour l’adolescence prise dans les réseaux sociaux, emmêlée dans la recherche de soi et le besoin d’être écoutée, hors de portée du soutien des adultes. La mise en scène a été pensée pour donner vie à la narration d’Imène, sur tout type de plateau et pour tous les publics. (…) Le spectacle a été joué dans les milieux scolaires et pénitentiaires des Yvelines, depuis quatre ans, avec plus de quatre cent-cinquante représentations! Il peut se jouer sur les plateaux, dits conventionnels, avec la même force de narration et la même intensité que celle d’une adolescente qu’on n’a pas su rattraper, et qui a plongé. »

Une table, une chaise et quelques micros. Marion Trémontels- diction et gestuelle absolument impeccables- a une étonnante présence et donne à ce texte remarquablement ciselé, sa puissance et sa vérité: « Non, elle n’y était pas prête, pas comme ça en tout cas sur le matelas, entre deux petits tas de mort aux rats, avec le gargouillement des tuyaux en bande-son et l’odeur de moisissure, elle avait rêvé mieux pour une première fois, et, là encore, c’est la réalité qui s’imposait parce que vous le savez bien, ce genre de gars quand il a ça en tête et qu’il en a la possibilité parce qu’on a été assez bête ou naïve pour penser qu’au dernier moment on serait deux à décider si on le fait ou pas, la réalité c’est qu’on est là avec 80 kilos sur le corps à se demander comment arrêter ça, puisque même si on dit non ils ne comprennent pas, ou ils font semblant.  » Des monologues, nous commençons à en être saturés et nous en aurons encore une bonne dose au prochain Avignon off. Ici, c’est beaucoup plus convaincant et cette jeune actrice qui possède un solide métier, s’impose vite, toujours aussi formidablement juste et émouvante, en jouant plusieurs rôles derrière un micro, bien dirigée par Heidi-Eva Clavier.
Un spectacle simple et court mais d’une rigueur exceptionnelle: on n’a pas tous les jours l’occasion d’entendre un texte aussi fort et aussi bien joué. Alors, profitez-en! Il y a, au moins, plus de mille pièces dans le Off mais allez-y en priorité.  Attention, n’y emmenez quand même pas un ou une adolescente, un peu fragile. C’est souvent dur et bouleversant. Tiens, encore une étonnante petite phrase pour la route:
« Alors, maintenant que j’ai écrit la fin, je peux vous le dire que ce qu’elle voulait dans le fond, Jasmine, ce n’était pas tout faire sauter, ce n’était pas la détruire complètement, la tour Eiffel, ce qu’elle voulait, c’était juste la faire pencher. » 

Philippe du Vignal 

Spectacle vu  le  15 juin au Cromot, 9 rue Cadet, Paris (IX ème). 
Festival d’Avignon, Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Sain+navette pour aller à la salle Étoile-MAIF.
Le texte est paru aux éditions Koiné.

Passeport, texte et mise en scène d’Alexis Michalik, un spectacle censuré

Passeport, texte et mise en scène d’Alexis Michalik, un spectacle censuré 

 

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Florian Azéma, le nouveau maire Rassemblement National de Castres (Tarn), ville natale (42.550 habitants) de Jean Jaurès, fondateur du Parti socialiste et du journal L’Humanité, a annulé la représentation au Théâtre municipal de ce spectacle programmé le 27 février prochain. Validé par l’ancienne municipalité et annoncé dans la brochure de saison, Passeport a pour thème, l’histoire d’Issa, un jeune émigré érythréen qui a perdu la mémoire, après avoir été laissé pour mort dans la jungle de Calais et qui cherche à obtenir un titre de séjour français.
Alexis Michalik (quarante-trois ans) a réussi en une vingtaine d’années à écrire des  pièces qui ont obtenu un indéniable succès public avec Les ProducteursLe Cercle des illusionnistes,  Une Histoire d’amour… et surtout Edmond, d’après Cyrano de Bergerac


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Passeport n’est sans doute pas un chef-d’œuvre  et dégouline de bons sentiments (voir Le Théâtre du Blog). Mais qu’importe, ses thèmes: l’immigration, la misère, l’identité nationale, le racisme, l’intégration, les démarches administratives épuisantes… touchent le public. « Ce n’est pas un théâtre militant ou documentaire, dit Alexis Michalik, mais une histoire humaine qui s’adresse à tous. Problème: ce spectacle qui a été beaucoup joué, entre autres, l’an passé au musée de l’Immigration à Paris, ne satisfait pas du tout le nouvel édile. « Il ne correspond pas, dit-il, à ce que, moi, j’avais défendu dans la campagne municipale et je ne souhaite pas que l’argent public soit dépensé dans ce qui fait la promotion de l’immigration illégale. » (…) « J’ai été élu pour faire des choix politiques. Je suis en fonction, j’applique mon programme. Je ne suis pas lié à ce qui a été décidé sous la précédente municipalité. »

Ce nouveau maire (vingt-neuf ans) oublie de signaler qu’il a été élu avec 29,85 % des voix, et que sa liste devançant les quatre autres de gauche et du centre, a obtenu vingt-huit des quarante-trois sièges. Il y a eu 18. 249 votants et une importante abstention de 40,40 % soit 12. 370 d’inscrits mais qui n’ont pas voté. Ce qui n’est tout de même pas glorieux et ne représente guère la population… Ancien collaborateur parlementaire, Florian Azéma a souvent dit qu’il voulait en priorité « redresser Castres » et il sait bien qu’il est dans cette triste affaire, être dans son droit: le contrat avec Alexis Michalik n’avait pas encore été signé et le théâtre -municipal-  se trouve donc sous la tutelle du maire.

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L’auteur-metteur en scène dit avoir été averti par une amie qui avait assisté à la programmation de la saison où on n’avait pas évoqué Passeport... Comme image de marque, on fait sans doute mieux, pour un nouvel élu et son équipe!
D’une rare élégance, cela donne un échantillon de ce qui se passerait, si le R.N. accédait à la Présidence de la République! C’est une affaire grave et la liste longue des pièces françaises ou étrangères, anciennes, modernes ou actuelles, qui pourraient ainsi déplaire à des élus d’extrême-droite. Le monde du théâtre -pas toujours vraiment solidaire!- a commencé à bouger. Mais on attend encore que les directeurs d’institutions importantes s’expriment… Les pièces d’Alexis Michalik sont surtout jouées dans le privé… et non dans le théâtre public. Mais Tiago Rodrigues, directeur du festival d’Avignon, a déclaré, hier, lui apporter son soutien. 


Et il y a un semaine, quatre organisations de réalisateurs de cinéma, ont  parlé, elles, d’une nouvelle atteinte de l’extrême droite, à la liberté de création. « Elles dénoncent avec la plus grande fermeté, la décision du maire de Castres, Florian Azéma, élu du Rassemblement national, de déprogrammer Passeport d’Alexis Michalik. Cette décision constitue une mesure de nature idéologique. Elle repose, de façon assumée, sur le sujet de cette pièce et porte atteinte à l’un des droits les plus essentiels, qu’est la liberté d’expression et de diffusion des œuvres.

La liberté de création, de programmation et l’accès de tous à la diversité des œuvres sont le fondement de notre démocratie. Aucun élu, qui en est le garant, ne devrait s’arroger le droit de censurer une œuvre, au motif qu’elle ne correspond pas à sa vision du monde. Nous appelons le maire de Castres à revenir sur cette décision dans les plus brefs délais et à permettre la représentation de Passeport aux conditions initialement prévues. » Tout est ici clairement dit.

Alexis Michalik a, lui aussi, réagi sur France Inter: « C’est la première fois alors qu’on avait une date qui était clairement confirmée en phase de contractualisation, qui était annoncée dans le programme: il n’y a vraiment aucun doute sur le fait que c’est un choix politique. » (…)  C’est évident que ça fait un peu froid dans le dos de se dire que la municipalité influe sur la direction artistique d’un théâtre et sur sa liberté de programmer ce qu’il veut voir. Dès qu’on va vers l’extrême droite, forcément, ça n’est jamais bon signe pour la Culture et pour la liberté d’expression. Je constate que, même à un niveau municipal, ça commence déjà, et c’est un signal d’alerte dont il faut tenir compte, je pense. »
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Il  y a bien longtemps -mais le passé éclaire le présent- un certain Jacques Debû-Bridel, sénateur et président de la commission Éducation et des Beaux-Arts du conseil général de la Seine, avait mis en cause la programmation du T.N.P que dirigeait alors Jean Vilar à Chaillot… Ce sénateur s’en était pris en 52  à Nucléa d’Henri Pichette mais il était bien entendu, était favorable, histoire de se dédouaner! aux créations d’auteurs classiques…
La politique et le théâtre, une vieille affaire, n’est souvent guère reluisante pour le Pouvoir. Enfin -et c’est rassurant- l’œuvre d’un dramaturge et metteur en scène contemporain, quelle que soit sa valeur artistique, suscite un débat politique…     

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Lors des Questions au Gouvernement à l’Assemblée nationale, Catherine Pégard, ministre de la Culture, a condamné «cette annulation d’un spectacle, au seul motif que son sujet n’était pas en phase avec les choix politiques du maire de Castres ». Elle a aussi clairement dit que « la liberté de création artistique est protégée et consacrée sur le plan national. » On veut bien la croire mais, sur le plan juridique, comment lutter? Les maires,surtout ceux des villes moyennes, ont un réel pouvoir sur les programmations de spectacles et la Ministre de la Culture le sait très bien.

Alexis Michalik a donc raison de s’inquiéter: « Pas seulement pour Passeport. Je m’inquiète pour toutes les œuvres, tous les artistes et programmateurs qui pourraient demain subir le même sort.» Déjà, à La Flèche (Sarthe), une ville de quinze mille habitants, Le Carroi, association d’Education Populaire et lieu d’animation d’activités socio-culturelles, a vu sa subvention municipale baissée de 50. 000 euros soit environ  10%.
Depuis, Passeport a été heureusement programmé ailleurs. Mais il faudra rester très vigilant… 

 Philippe du Vignal

Passeport est repris au Théâtre de la Renaissance, Paris (X ème), du 19 juin au 16 août.

Lomme (Nord), le 19 décembre.

 

 

Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

La dernière pièce (1904) du grand dramaturge mort la même année en Allemagne et devenue mythique au XX ème siècle. Nous en avons vu une dizaine de mises en scène, dont celle autrefois en 54 de Jean-Louis Barrault  et plus tard, parmi les plus réussies: celle de Matthias Langoff et Manfred Karge, celle de Giorgio Strehler avec son merveilleux petit train, cent fois copié ensuite. Celle, aussi formidable, de Peter Brook (1981) avec, entre autres, Niels Arestrup, Catherine Frot, Claude Evrard, Natasha Parry, Anne Consigny,  Michel Piccoli, Jacques Debary, Maurice Bénichou… Celle de Peter Stein (95) , étonnante de vérité, comme celle d’Alain Françon (2009) avec Irina Dalle, Philippe Duquesne, Jérôme Kircher, Guillaume Lévêque, Agathe L’Huillier, Didier Sandre, Dominique Valadié… Et  Jean-Paul Roussillon (merveilleux Firs !) Quelle émotion… Très malade, ce grand acteur est mort peu de temps après. 

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Rappelons l’histoire: cela se passe en mai, dans la chambre des enfants.d’une grande maison appartenant à un domaine rural avec une vaste cerisaie. Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, sa propriétaire, l’a quitté, il y a cinq ans, après que son jeune Gricha se soit accidentellement noyé.Son frère Gaiev exploite le domaune tant bien que ma.l Et elle vit à Paris avec son amant mais elle revient: la maison fait partie d’elle-même et elle va retrouver toute la tribu:  Yacha, son valet, sa fille Ania (dix-sept ans ans), Varia, sa fille adoptive (vingt-quatre ans), la gouvernante allemande Charlotta Ivanovna,  Gaïev, son frère,  Douniacha , sa femme de chambre.

Et Lopakhine, un jeune et riche marchand, lui, issu d’une famille très pauvre; Boris, un propriétaire ruiné, Épikhodov, le comptable du domaine qui voudrait bien se marier avec Douniacha (mais elle est amoureuse de Yacha) et Trofimov, un éternel étudiant de vingt-sept ans qui a été le précepteur de Gricha et il aime Ania. Mais aussi Firs, le vieux valet, depuis toujours dans la famille.
Lopakhine signale à Lioubov et Gaïev que le domaine tout entier avec sa cerisaie, devra être vendu aux enchères en août prochain pour effacer leurs dettes. Il n’y a aucun autre choix mais lui a une solution: raser la grande cerisaie et y construire des datchas pour les estivants. Bien entendu, Lioubov, bouleversée par ce cynisme, refuse de voir les choses en face: « Moi, je suis née ici, c’est ici qu’ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison, je ne comprends pas ma vie sans la cerisaie et s’il faut décidément vendre, eh! bien, qu’on me vende avec la cerisaie. »

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Puis, on est en août dans une prairie. Charlotta, Iacha et Douniacha sont assis sur un banc. Mais à part, Lioubov, Gaïev et Lopakhine vont encore parler de l’avenir de cette cerisaie et arriveront Ania, Varia, et Trofimov. Un vagabond ivre passe et mendie une trentaine de kopecks. Lioubov, n’a pas de monnaie mais toujours généreuse, lui donne une pièce d’or! Soit environ cent cinquante fois plus: Ania, exaspérée, lui rappelle que les gens de la maison n’ont même pas assez de quoi manger! Et Lopakhine lui redira, une fois de plus, qu’elle va devoir être vendue

Dans le grand salon, Lioubov organise une fête avec des musiciens… Mais c’est le jour de la vente aux enchères de la cerisaie! Charlotta fait des tours de magie. Lioubov dit à Varia d’épouser Lopakhine mais elle refuse. Trofimov insiste pour que Lioubov regarde enfin la réalité: la cerisaie sera vendue. Mais elle  reçoit un télégramme: son amant est malade et,même s’il l’a ruinée! elle veut aller le voir à Paris,  Lopakhine et Gaïev, rentrent épuisés par le voyage et la vente du domaine.  Et  Lopakhine l’avoue quand Lioubov demande qui l’a acheté,: c’est lui et il va faire raser la cerisaie. Ania essaie de calmer sa mère qui est très secouée et en colère et lui dit que maintenant, enfin, les choses seront plus claires…

Quelques  semaines plus tard, à nouveau dans la chambre d’enfants. Mais octobre est là, il fait déjà froid dans la maison qu’on n’a plus chauffée: à quoi bon… puisque tous vont donc être obligés de partir. Il y a quelques meubles entassés, plus de rideaux aux fenêtres, ni tableaux aux murs. Dans le vestibule, des malles avec les vêtements.. Lopakhine offre du champagne mais personne n’en veut. L’heure n’est pas à la fête…
Et Lioubov dit adieu à sa maison. Tous s’en vont prendre le train. Silence total. Le vieux Firs entre et voit qu’on l’a oublié et enfermé dans la maison: « Je vais m’étendre un moment… C’est que tu n’as plus de force, il n’en reste plus, plus du tout… Eh! Va donc… empoté!  Et la didascalie comme toujours chez Anton Tchekhov est précise: « Le silence s’installe et on n’entend plus que le bruit de lointains coups de hache sur le bois au fond du jardin. « 

Quelle pièce! Quelle richesse de thèmes qu’on aurait aimé voir vraiment traités par la metteuse en scène! L’enfance heureuse -mais à jamais disparue- chez Lioubov et Charlotta. Ou terrible pour Lopakhine que son père battait. L’amour de Lioubov pour ses enfants: « Mon Gricha, mes chéries. » Sa passion pour un homme qui ne la mérite sans doute pas et la désillusion. L’amour enraciné pour une maison familiale..
L’argent essentiel, comme dans plusieurs pièces d’Anton Tchekhov. Celui qu’on dépense follement, même quand on sait en avoir très peu comme Lioubov! Et celui qu’on cherche en vain pour survivre (Boris Siméonov). La richesse qu’on est enfin heureux de posséder: une belle revanche, quand on vient d’une famille de moujiks (Lopakhine). Ou la misère absolue d’un vagabond réduit à la mendicité.
Et les dettes -la terreur de Lioubov- et que lui rappelle Trofimov dans la prairie! « Votre mère, vous, votre oncle, vous ne voyez même plus que vous vivez de dettes, sur le compte des autres, de ces gens que vous laissez à peine entrer dans votre vestibule… Nous sommes en retard d’au moins deux siècles, nous n’avons rien de rien, pas de rapport défini avec notre passé, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l’ennui ou boire de la vodka. »
Il y a aussi les emprunts que Lioubov voudrait faire, tout en sachant que cela ne règlera rien mais aussi les inégalités sociales: la famille bourgeoise de Lioubov, ses filles Ania et Varia, l’oncle Gaiev, ses amis propriétaires fonciers comme Lopakhine ou pas, comme Trofimov, éternel étudiant de vingt-sept ans, Epikhodov, le comptable, et les domestiques de tout âge: Firs, Yacha, Douniacha, Charlotta… Mais ils ont tous aussi le sentiment d’appartenir à une communauté: propriétaires bourgeois et domestiques se connaissent depuis toujours et vivent entre eux, reclus et isolés pendant les longs hivers russes.  Ce qu’on ne ressent pas ici!
 Et un thème récurrent parcourt cette pièce qu’Anton Tchekhov aura eu le bonheur de voir triomphalement saluée, peu avant de quitter ce monde: la mort qui frappe… Lioubov évoque la noyade de son petit garçon, la mort de son mari et père d’Ania, celle des parents de Charlotta. Et on sait bien que  le vieux Firs, malade, n’en a plus pour très longtemps… « Ce que tu peux être fatigant, grand-père, dit Yacha, tu devrais te dépêcher de crever. »
Le poids du passé et la crainte de l’avenir proche, autre thème récurrent. » Le passé me tourmente et je crains l’avenir », disait déjà Chimène. Il y a aussi le sentiment du temps qui passe,  et l’arrivée de la modernité avec des changements irréversibles dans un pays encore très rural mais en mutation: les trains vont traverser les campagnes (Les Trois sœurs) comme ici les réseaux télégraphiques dont on voit les poteaux au bout du jardin… Mais aussi l’amour et le profond respect de la nature, souci écologique avant la lettre, et permanent chez le dramaturge.

Et, ici cela donne quoi? Malheureusement, pas grand chose de fameux! Aurélie Van Den Daele veut faire actuel et djeune mais en vain: cent vingt ans après, Anton Tchekhov résiste! Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler tromperie sur la marchandise. Est indiqué sur la feuille de salle: texte d’Anton Tchekhov. Faux: il y a ici des rajouts qui ne servent strictement à rien et des modifications- sans que cela soit jamais mentionné, au début, au milieu et à la fin ( ce qui la casse complètement).. Et la metteuse en scène rallonge sans aucun état d’âme la pièce qui, dans sa version à elle, dure deux heures trois quarts sans entracte, comme annoncé au début !
Elle accumule les stéréotypes: micros H.F., musique omniprésente de basses électronique sous le texte (un truc  que dans n’importe quelle école de théâtre, on apprend à surtout éviter), neige qui tombe à la fin, jeu avec la salle au moment des tours de cartes et de mentalisme, lumières-gadgets parfois rouges de club au moment du bal, ou blanches-clignotantes, au rythme de la musique! Pour faire djeune? Tous aux abris… C’est juste d’une facilité consternante!
Il y a aussi, bien sûr et comme partout! de légers fumigènes blancs sur scène et une torche de fumigène rouge que tient le mendiant dans la prairie -on se demande bien pourquoi? Quant aux costumes, ils veulent être actuels mais sont assez laids, la direction d’acteurs reste plate et le jeu manque d’unité et précision. Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna Condé, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman font ce qu’ils peuvent mais aucun, sauf à de rares moments, ceux entre Lioubov et Lopakhine, n’est vraiment crédible.
Cette mise en scène n’a aucune envergure et on ne perçoit aucune émotion: ni tristesse, ni nostalgie, ni parfois joie. « Les délices du présent et le passé renaissant en lui se fondait : tout cela se bousculait dans son âme mais en y laissant une impression de bien-être écrivait Anton Tchekhov dans sa célèbre nouvelle Le Moine Noir. Ce qui imprègne aussi La Cerisaie et ses autres pièces.
Mais ici tout reste est sec: Aurélie Van Den Daele fait joujou avec la pièce mais sans jamais l’emmener à son niveau: le plus haut du théâtre moderne. Et il y a une certaine prétention dans l’air!  Alors que Peter Brook, entre autres, savait faire preuve d’humilité, ce qui n’est pas le cas ici
La metteuse en scène aura quand même eu une formidable idée: jouer l’acte II dans une belle prairie, à côté du Théâtre de la Tempête… Soit, en ressenti comme on dit à la météo, dans la campagne russe ou polonaise ! Il y a de beaux arbres, les oiseaux passent en chantant, les acteurs, visiblement plus à l’aise au soleil, courent dans l’herbe qui vient d’être coupée. Cela sonne juste, malgré ces foutus micros H.F. Et là, nous sommes vraiment dans la campagne russe et dans La Cerisaie. On entend même les silences, si importants dans les remarquables dialogues d’Anton Tchekhov.
Mais il faut revenir dans la salle et les premiers arrivés raflent sans scrupule les places -non numérotées- des autres (les meilleures!). Donc, nous nous sommes retrouvés en haut dans une chaleur étouffante… Faire une mise en scène, c’est aussi prendre soin du public, comme le fait toujours Ariane Mnouchkine dans son tout proche Théâtre du Soleil!
Quelle tristesse! La mis en scène de ce spectacle est médiocre, et jamais digne d’AntonTchekhov, ni de l’excellente traduction, signée André Markowicz et Françoise Morvan. Ni du Centre Dramatique National de Limoges où Jean Lambert-wild qui avait précédé comme directeur, Aurélie Van Den Daele, nous avait habitué à un autre niveau artistique… Qu’en pense le Ministère de la Culture?
Une Cerisaie a été mollement applaudie et le spectacle aussitôt finiune partie du public, sans doute excédée, est parti, sans applaudir une seule fois… Nous nous réjouissions d’aller voir cette pièce formidable, mais quelle déception! Inutile d’aller à la Cartoucherie, malgré à l’acte II, les arbres en fleurs, le grand calme, l’herbe verte d’une prairie et ses beaux arbres. Que vu les dates, nos amis de banlieue parisienne ou de province, n’auront même pas la chance de voir…                                                            

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 4328 36 36

Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) du 23 au 27 février. 

L’Empreinte, Brive-Tulle  (Corrèze) les 3 et 4 mars.

Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne  (Pyrénées-Atlantiques), les 9 et 10 mars.

Comète de Châlons-en-Champagne (Haute-Marne) le 6 avril.

 Comédie de Colmar ( Haut-Rhin) les 9 et 10 avril.

Corbeil-Essonnes  le 4 mai,

Villefranche (Rhône) le 12 mai.

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