Festival Théâtre de verdure au jardin Shakespeare Hamlet de William Shakespeare, traduction d’Yves Bonnefoy, mise en scène d’Audrey Bonnet

Festival Théâtre de verdure au jardin Shakespeare

 Hamlet de William Shakespeare, traduction d’Yves Bonnefoy, mise en scène d’Audrey Bonnet

Au cœur du Bois de Boulogne à Paris, le jardin du Pré Catelan accueille un festival pluridisciplinaire et tout public. Ce lieu inauguré en 1856 et alors baptisé “Théâtre aux fleurs“,  devient à la fin du XIX ème siècle un haut lieu de la création théâtrale et musicale, où, entre autres, Claude Debussy se produisait régulièrement.
En 1952, Robert Joffet, conservateur en chef des jardins de Paris, le transforme en “Jardin Shakespeare“. En hommage au dramaturge anglais, il plante, à l’entrée, la forêt des Arden, clin d’œil à
Comme il vous plaira. À droite, des espèces d’arbres méditerranéennes pour rappeler de La Tempête et à gauche, la lande écossaise de Macbeth.
Derrière la scène, la forêt féérique du 
Songe d’une nuit d’été et, allusion à Hamlet, un saule pleureur en souvenir d’Ophélie et de la rivière où elle se noiera.

En 2021, Lisa Pajon et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, avec leur compagnie Le Théâtre Irruptionnel, prennent la direction du festival et mettent en avant la création contemporaine. Cette année, le Théâtre de Verdure revient à ses sources shakespeariennes avec une mise en scène d’Hamlet par Audrey Bonnet, qui fourmille d’inventions.

 

@Mireille Davidovici

@Mireille Davidovici

Dans une vaste prairie entourée de bois, seule élément de décor,  une grande table qui servira d’accessoire aux nombreux tableaux de la pièce. Dans les buissons, passe un coureur en chaussettes orange fluo. «Il ressemble au roi.» dit un Garde. C’est le fameux fantôme du roi Hamlet !

Le souverain de Danemark est mort. On dit qu’un serpent l’a piqué. Mais son fils, Hamlet, rencontre le fantôme de son père qui lui apprend qu’il a été empoisonné par son propre frère, Claudius. Lequel est devenu roi à sa place…Cet oncle du prince, a, comble du crime, épousé Gertrud, sa belle-sœur et donc, la mère du jeune prince Hamlet.

Lui, insouciant et amoureux d’Ophélie, devient alors  un être ombrageux, hanté par un besoin de vengeance et une troupe d’acteurs l’aidera à accomplir sa tâche! Entre temps, Ophélie se sera noyée, au grand dam de Polonius, son père et premier ministre, et de Laertes, son frère, qui provoquera Hamlet en duel… Et tout finira dans un bain de sang.  

Les metteurs en scène opèrent depuis quelques temps l’inversion des rôles entre hommes et femmes, et on a vu récemment Anne Alvaro en Hamlet (voir Le Théâtre du blog).
Ici,
huit comédiens incarnent tous les personnages, indifféremment homme ou femme, et quatre jouent aussi celui d’Hamlet : « Et s’il y avait plusieurs Hamlet ? dit Audrey Bonnet. Si les actrices et les acteurs se passaient le témoin de cette figure sans contours? Des athlètes de la parole pris dans l’élan d’un relais, plusieurs énergies, plusieurs visages, plusieurs sensibilités pour se laisser traverser par des possibles. »

Le passage de rôle de l’un à l’autre se fait à vue, de manière ludique, et chaque interprète donne une couleur différente au prince ténébreux.  Tantôt simulant la folie, tantôt cynique, voire auteur et metteur en scène d’un spectacle où il cherche à dénoncer le crime de son oncle et de sa mère.

Les mots de Shakespeare, dans la prose cadencée d’Yves Bonnefoy, prennent ici toute leur ampleur et la metteuse en scène, sans trahir la pièce, apporte fantaisie et humour à ces personnages théâtraux devenus mythiques, avec d’amusants anachronismes.
Rosencrantz et Guildenstern, anciens condisciples d’Hamlet et hommes de main de Claudius, font un match de ping-pong avec le prince Hamlet. Notre héros dira sa fameuse tirade : « Être ou n’être pas, c’est la question» sans emphase et avec le plus grand naturel, tout en installant le décor du drame qu’il a imaginé avec la troupe d’acteurs ambulants.
Et les instructions qu’il leur donne s’adressent aussi à ceux qui jouent devant nous : « Ne soyez pas non plus trop longs et trop guindés, fiez-vous plutôt à votre jugement et réglez le geste sur le parole et la parole sur le geste. »

De bonnes indications auxquelles se tiennent Clara Pirali qui joue Gertrud avec sobriété et qui est un Horatio affectueux. Mathieu Genet est le fantôme sportif du roi mais aussi Guildenstern ; Lisa Pajon nous étonne en Laertes et donne une certaine rugosité à son Hamlet, Julie Pilod joue un des hommes de la garde et un Hamlet plus introspectif. Mélody Pini (Ophélie) chante avec grâce . Nicolas Senty passe d’Hamlet à Rosencrantz, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre est un Polonius loquace à souhait. Mais nous avons moins apprécié le jeu monocorde de Carles Roméro-Vidal (Claudius).

Porté par la musique originale de Nicolas Delbart, cet Hamlet a de jolis moments. Il y a une bonne direction d’acteurs  et Audrey Bonnet utilise au mieux ce décor naturel pour composer des images sur le vif. Nous profitons aussi de la liberté joyeuse des acteurs.
Mais, à la première, l’ensemble est décousu avec de nombreux temps morts et longueurs. Il faut espérer qu’au fil des représentations, le spectacle trouve enfin son rythme..

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 30 juin au Théâtre de Verdure. Jusqu’au 29 juillet, à 20 h 30.Bois de Boulogne, allée de la reine Marguerite, route de Suresnes, Paris (XVl ème). T. : 06 63 03 72 36.

Le Théâtre de Verdure fait son festival: jusqu’au 10 septembre avec des spectacles tout public, des lectures notamment par des acteurs de la Comédie-Française. Mais aussi  des concerts… Et Les Irruptionnantes (spectacle gratuit)

  https://letheatredeverdure.com/infos-pratiques-le-theatre-de-verdure/


Archives pour la catégorie critique

Dans le cadre de l’exposition Naples à Paris Les Fantômes de Naples, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

LesFantomesDeNaples©JeanLouisFernandez 026

Devant La Flagellation du  Caravage :  Les Fantômes de Naples©JeanLouisFernandez 


Dans le cadre de l’exposition Naples à Paris

 Les Fantômes de Naples, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Pour le première fois, le Louvre s’associe à deux institutions : le théâtre de la Ville à Paris et le Teatro della Pergola de Florence, pour un spectacle autour d’une exposition. «Un musée, dit Laurence des Cars, présidente-directrice du Louvre, est un lieu qui doit aussi parler de musique, théâtre, danse… Et cette maison est faite pour cette polyphonie. »
Luc Bouniol-Laffont a été nommé directeur de l’Auditorium et des spectacles, pour retrouver un public de proximité : «Cet été, le spectacle vivant sera partout présent avec  Les Étés du Louvre, sous la Pyramide, dans les cours, et dans le jardin des Tuileries.» Et en plus des événements autour de Naples à Paris, il y aura un vaste programme de cinéma, musique, etc.

Le Musée Capodimonte a été invité à exposer ses chefs-d’œuvre, aux côtés de ceux déjà présents dans les galeries italiennes du Louvre. Comme les portraits d’Il Parmigianino, La Flagellation du Caravage.

On pourra découvrir la surprenante composition géométrique d’Atalante et Hippomène de Guido Reni. Et aussi la férocité de cette Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi, une peintre admirée par les  féministes.Violée par son précepteur  et marquée par le procès qui s’ensuivit, elle dénonce dans ce tableau, comme dans nombre de ses œuvres, la violence masculine exercée sur les femmes.

Les Fantômes de Naples

Emmanuel Demarcy-Mota a imaginé une soirée en deux temps, avec d’abord une «déambulation poétique», où des comédiens italiens et français disent aux visiteurs de la Grande Galerie du Louvre de courts poèmes en lien avec les peintures… Ensuite un spectacle dans la cour Lefuel, autour d’Eduardo De Filippo (1900 1984)  dont il a récemment mis en scène La Grande Magie (voir Le Théâtre du Blog). Le « Molière italien », auteur, comédien et metteur en scène, a signé plus d’une trentaine de pièces, films et poèmes , la plupart en napolitain.

Cette cour du Louvre, exceptionnellement ouverte au public, est un décor prédestiné au spectacle et accueillera bientôt le Ballet de Lorraine avec Static Shot de Maud Le Pladec (voir Le Théâtre du Blog). Edifiée sous le Second Empire, elle s’appelait Cour des écuries et servait d’accès à la Salle du manège avec une double rampe majestueuse en fer à cheval et des sculptures en bronze d’un chien, d’un sanglier et deux loups.

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Les Fantôme de Naples  ©Jean- Louis Fernandez

Parfait écrin pour ces Nuits de Naples où des interprètes français et italiens, jouent des extraits de pièces d’Eduardo De Filippo, de La Tempête de William Shakespeare traduit par lui en napolitain. Mais aussi un extrait de Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello dont Eduardo De Filippo fut l’ami.

Filippo d’Allio, Arman Méliès et Aniello Palomba accompagnent à la guitare des airs napolitains chantés par Ernsto Lama et Lina Sastri et Francesca Maria Cordella, comédiennes qui travaillèrent toutes les deux avec Eduardo De Filippo. Francesco Cordella, en Pulcinella, fait une démonstration de commedia dell’arte. 

Parmi les acteurs du Théâtre de la Ville, Marie-France Alvarez, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Sarah Karbasnikoff, Serge Maggiani …

En musique, avec les bruits de la mer et de la ville en fond sonore, cette invitation poétique au voyage, en français et en napolitain, bien qu’un peu laborieuse, ouvre les festivités autour de Naples à Paris, qui se poursuivront à l’automne avec théâtre, danse, cinéma et concerts…

 Mireille Davidovici

Les Fantômes de Naples, jusqu’au 3 juillet, Musée de Louvre, Paris ( Ier).

Static Shot 10 et 11 juillet 22 h Et 23 h 

Les Etés du Louvre,  jusqu‘au 20 juillet, Pyramide du Louvre. T. : 01 40 20 53 17.

Festival Montpellier Danse: Annonciation/ Torpeur/ Noces, chorégraphies d’Angelin Preljocaj

Festival Montpellier Danse: Annonciation/Torpeur/ Noces, Chorégraphies d’Angelin Preljocaj

Pour ouvrir ce festival, une création, Torpeur et les reprises d’Annonciation et Noces par cette compagnie avec aujourd’hui, trente danseurs permanents. Un parcours dans l’œuvre de l’artiste , auteur d’une soixantaine de pièces, du solo aux grandes formes, dans un style résolument contemporain, alternant fresques narratives et projets plus abstraits. Nous avons ici un belle sélection qui permet de voir la permanence et les évolutions de son style.

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Torpeur (création 2023) © JCCarbone

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Interprétée par deux danseuses, la visite de l’Ange Gabriel à Marie. Il n’est pas la créature éthérée, le Saint-Esprit qui ensemence la Vierge, mais un être à la gestuelle puissante. Comme un extra-terrestre qui arrive sur une musique vrombissante dans une trainée de lumière rouge, il vient troubler la quiétude de la jeune femme. Assise sur un banc, elle semble attendre dans des postures lentes et épurées, nimbée d’un halo de lumière froide: à l’image de l’iconographie traditionnelle représentant souvent cette scène fondatrice de la religion chrétienne dans un jardin clos, symbole de virginité.

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© JC Carbonne-

L’intrusion bruyante et mouvementée de l’Ange, incarné avec fougue par Clara Freschel (en alternance avec Mirea Delogu) s’apparente ici à une pénétration fécondatrice : d’abord, tout feu tout flamme, comme sorti des Enfers, la créature s’approche avec douceur de Marie (Florette Jager, en alternance avec Verity Jacobsen) , au physique plus frêle qu’elle. Celle-ci tente quelques esquives et pas de côté, mais sera submergée par la gestuelle impérieuse de ce visiteur, sans céder pleinement à son emprise.
Les corps s’effleurent avec pudeur, dégageant une sensualité sereine. Un baiser s’échange, léger comme un souffle… Puis l’Ange disparaît comme il est venu, laissant l’héroïne songeuse sur son banc. La musique limpide de Stéphane Roy (Crystal Music) alterne avec le Magnificat d’Antonio Vivaldi, mariant profane et sacré sous la lumière toujours précise chez Angelin Preljocaj de Jacques Chatelet.

« Qu’est censé ouvrir en nous cet événement ? De nombreux peintres ne cessent d’interroger ce catapultage de symboles antinomiques qu’est l’Annonciation mais ce thème à la problématique si proche du corps est quasi évacué de l’art chorégraphique», écrivait Angelin Preljocaj à la création à Châteauvallon en 1995.
Cette pièce narrative proposée en ouverture du festival et de la soirée, pose la question de la fécondation et induit habillement la métaphore de la création qui s’ensemence des influences et des frictions d’une œuvre à l’autre, et entre artistes.

Torpeur

« La torpeur est un état de corps, entre la sidération, la prostration, la nonchalance, l’abattement, et l’abandon », dit le chorégraphe de sa nouvelle création, dans l’air du temps en ce jour de canicule.

La pièce prolonge l’ambiance pensive d’Annonciation mais démarre en flèche: douze danseurs surgissent des coulisses  en costumes fluides blanc ivoire, flottant dans les contrejours (création lumière Éric Soyer). Sur la musique répétitive de 79Dils se croisent dans des alignements géométriques, des symétries quasi classiques, marchent en agitant bras et jambes, exécutent de petits sauts. Un chœur bourré d’énergie. Puis, cédant à la fatigue, ils suspendent leurs gestes, dans des postures lascives, avec des mouvements de bassin alanguis : la bande son s’assourdit en basses percussives. 

Bientôt ils quitteront les tenues évanescentes concoctées par Elenora Peronetti,  et s’étendent au sol dans une nudité relative (slip et soutien-gorge couleur chair), pour s’aligner les uns derrière les autres en un cercle mouvant. Ronde horizontale, où bras et jambes, alternativement levés dessinent une fresque ajourée à la manière de ces ribambelles découpées dans une bande de papier. Cette pièce léchée, élégante, d’une facture classique nous a laissés un peu à la porte. Un peu loin la sensualité recherchée par l’artiste : « Convoquer les corps, l’espace et le temps, pour donner une forme à l’indolence, pour trouver un rythme à la lenteur et peut-être inventer une nouvelle grammaire paresseuse de l’hébétude ». Mais il faut parfois savoir ralentir, surtout avant le tsunami qui va suivre.

 Noces

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© JC carbone

Point d’orgue de la soirée, cette pièce de 1989 nous a sidéré. La musique d’Igor Stravinsky, écrite entre 1914 et 1917 puis finalisée en 1923 pour les Ballets russes à Paris, mise en scène par Nijinska, la sœur de Nijinski, est interprétée ici par Les Percussions de Strasbourg et le Chœur contemporain d’Aix-en-Provence, dirigé par Roland Hayrabediann. Elle est d’une mystérieuse beauté et d’une modernité étonnante. Percussions éruptives aux accents orientaux, voix chaudes des femmes et ténébreuses des hommes, venues des profondeurs des Balkans.

« Aussi loin que remonte ma mémoire, écrivait le chorégraphe à la création, les Noces ont toujours sonné pour moi comme une étrange tragédie (…) La mariée, s’offrant comme une forme renversée d’un rituel funèbre, verserait les larmes en s’avançant vers un rapt consenti. » Dans la tradition slave, (Angelin Preljocaj est originaire d’Albanie) c’est une marchandise qu’on échange. Ici la mariée est déclinée en cinq exemplaires, avec jupe courte virevoltante, jambes galbées dans des bottines noires, face à cinq hommes en chemise blanche et cravate noire.
Comme offerte en sacrifice, l’une des danseuses est amenée,
yeux bandés sur le plateau, et… s’effondre, poupée de son ! Mais elle se relèvera et rejoindra ses compagnes pour une danse athlétique. Les hommes, eux, en rang d’oignon sur des bancs d’école, attendent leur heure. Les couples évoluent ensemble ou séparément, dans un cercle à géométrie variable délimité par les bancs déplacés au gré des séquences.
Ils se déchaînent en bonds, savants jeux de jambes, bras et bustes, glissades et tournoiements, emportés par la musique. Ensemble ou alternativement, hommes et femmes se cherchent, se trouvent, se fuient dans les savants contrejours et clairs- obscurs, lumières chaudes et froides.
Les danseuses  se dédoublent en cinq grandes poupées de chiffon blanc qu’elles manipulent, émouvantes figures de leur aliénation, puis, jetant ces tristes avatars au loin, elle plongent à plusieurs reprises du haut des bancs dans les bras de leur promis, sauts risqués d’une précision extrême, comme le reste de cette folle cérémonie, à la fois joyeuse et funèbre.

Noces restera longtemps imprimé dans nos mémoires, avec cette musique envoûtante qui soulève et anime les corps. Bravo, Mirea Delogu, Antoine Dubois, Matt Emig, Chloé Fagot, Clara Freschel, Verity Jacobsen, Florette Jager, Erwan Jean-Pouvreau, Florine Pegat- Toquet, Maxime Pelillo, Valen Rivat-Fournier, Lin Yu-Hua.Bravo aussi Caroline Anteski pour ses costumes et Jacques Chatelet pour ses éclairages. Aux saluts, le public s’est levé enthousiaste. Il ne faut pas manquer ce florilège qui bénéficie d’une grande tournée.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 juin au Corum, Montpellier ( Hérault).

Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 4 juillet, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. : 04 67 60 83 60.

 Du 11 au 14 septembre, Pavillon Noir, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

Du 18 au 20 octobre, Opéra de Rouen ( Seine-Maritime) ; du 7 au 10 octobre, Scène Nationale de Châteauvallon, Ollioules (Var).

Du 1er au 3 décembre, Théâtre des Champs-Elysées, Paris. 

 Les 22 et 23 mars, Scène 55, Mougins  ; 26 mars, Théâtre en Dracénie, Draguignan (Var); du 28 mars au 5 avril, Opéra Royal du château de Versailles ,

Le 7 avril, Théâtre de Thionville ; les 26 et 27 avril, Théâtre Jean Vilar, Suresnes ( Hauts-de-Seine) .

Du 16 au 18 mai, Théâtre National de Nice ; le 24 mai, Auditorium, Dijon ( Côte d’Or) ; 20 juillet, Nuits de la Citadelle, Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence).

Festival de Marseille 2023

 «Danse et corps en mouvement sont l’ADN de ce festival créé en 1996 », disait Marie Didier, qui en a pris les rênes l’an dernier à la suite de Jan Goossens (voir Le Théâtre du Blog). Elle y voyait «l’opportunité de mettre en place des projets plus ouverts sur la Méditerranée et des aventures liées à ce territoire phocéen pluriculturel, terre d’exil et d’asile ».

Le festival tient cette ligne cosmopolite, en proposant trente-deux événements d’artistes venus de vingt-et-un pays (Allemagne, Angleterre, Belgique, Brésil, Canada, Chili, Congo, Écosse, Égypte, France, Grèce, Iran, Kazakhstan, Liban, Maroc, Nouvelle-Zélande, Ouganda, Pologne, Pays-Bas, Sahara occidental, Venezuela). En trois semaines et quatre week-ends, et dans vingt lieux partenaires, on y voit : spectacles de danse, théâtre, concerts, films, expositions, ateliers… Dont Bless the Sound That Saved a Witch Like Me, le beau solo de Sati Veyrunes, chorégraphié par Benjamin Kahn vu récemment au festival d’Uzès danse (voir Le Théâtre du Blog). Et des propositions hors-norme et inattendues, comme ce soir-là.

Waka-Criée, conception et mise en scène d’Éric Minh Cuong Castaing

@Pierre Gondard

@Pierre Gondard

Nous avions été très émus par Phoenix, vu en 2018 à ce même festival : des drones filmaient simultanément trois danseurs sur scène et des artistes à Gaza. (voir le Le Théâtre du blog). Ici, même principe, mais avec un propos plus léger. La scène du théâtre de la Criée est reliée, via des caméras avec le studio d’enregistrement du groupe d’ados Waka Starz, en Ouganda, visible sur un grand écran. En temps réel, nous assistons à un double spectacle.
Devant nous, la chanteuse des Waka Starz, Racheal M. chante et danse avec une folle énergie, avec ses frères et soeurs, eux restés à Wakaliga, quartier défavorisé de Kampala. Ces artistes en herbe nous font visiter le studio familial de Wakaliwood où ils montent et diffusent leurs clips vidéo qu’on peut voir en surimpression, grâce à un savant mixage réalisé par Isaak Ramon. Entre comédie musicale, afro-futurisme, chorégraphie kung-fu et satire politique, ces clips atteignent des millions de vues sur YouTube et Tik Tok.

Les Waka Starz ont un répertoire engagé et leurs musiques croisent les influences reggaeton, afro-beat et pop anglo-saxonne, et des textes en anglais ou en lunganda, langue parlée en Ouganda, s’insurgent contre les violences faites aux enfants et prônent la liberté des femmes. Ils nous font partager le « wag » ( rythme) de leur pays. Abonnés au système D. , ils nous racontent la réalité de leur quartier, leur soif de réussite et nous font entendre avec talent et invention, leur foi en l’avenir. Lève toi et danse, le dernier titre appelle les spectateurs à se lever pour partager leur fougue.

Éric Minh Cuong Castaing, issu des arts visuels, s’est très tôt intéressé aux écritures chorégraphiques en temps réel. Avec sa compagnie Shonen, basée à Marseille, il explore les relations entre danse et nouvelles technologies. Il échange avec les Waka Starz depuis 2019 et nous donne ici une belle leçon d’optimisme !

 Love You, Drink Waterconcert d’Awir Leon, chorégraphie dAmala Dianor, création vidéo de Grégoire Korganow

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© Pierre Gondard

Ce trio est réuni autour du nouvel album d’Awir Leon Love You, Drink Water, prétexte à un show dansé avec projections d’images mêlant captation en direct et film d’art. Le musicien accompagne depuis longtemps les spectacles d’Amala Dianor avec des compositions originales.
Ici, les rôles s’inversent et le danseur chorégraphie son concert. Homme-orchestre, il déplace les instruments de musique, montre des mouvements au chanteur, guide le cadreur autour de lui pour ses prises de vue. Mais il virevolte parfois librement sur la scène dans son style particulier, glissant avec virtuositédu hip-hop aux danses européenne et africaine contemporaines, comme on l’a vu dans son solo Wo-Man (voir Le Théâtre du Blog).

Ce concert dansé trouve son point d’orgue dans une séquence qui rassemble les trois artistes : la caméra bouge et filme, partenaire du chanteur et du danseur. Ceux qui attendent plus de danse seront peut-être déçus : l’essentiel du spectacle met en scène l’opus de François Przybylski, alias Awir Leon. Auteur, chanteur, compositeur, il s’inscrit dans la mouvance indietronic. Un style électro-pop-rock, adouci par une ambiance paisible, avec des fréquences sonores beaucoup moins élevées. La rythmique soutenue apportée par les samples percussifs et mélodiques ne vient pas heurter l’oreille et permet des développements plus poétiques.
« Awir » : ciel, en gallois : la voix rocailleuse de l’interprète évoque des univers rugueux, mais amène aussi des envolées lyriques, avec des paroles dont le sens échappera à ceux qui ne maîtrisent pas bien l’anglais.
Le photographe et réalisateur Grégoire Korganow nous montre des images de forêts brumeuses et d’étendues aquatiques où des corps se noient mais que la danse sublime. Pour cet habitué des plateaux de danse, ces corps
représentent une sorte de paysage intérieur qu’il transcrit, comme ici.
Ses ondins et ondines romantiques, au milieu de zombies sinistres, rappellent-ils que la Méditerranée qui borde Marseille, est un tombeau pour des hommes, femmes et enfants…

Haircuts by children, conception de Darren O’Donnell

Chez Kenze Coiffure, des élèves de CM1 formés en une semaine par des professionnels, tiennent pendant un week-end, un salon de coiffure au centre ville et offrent coupe et coloration gratuites. Ils ont appris, pendant leurs heures de classe, à gérer les rendez-vous, accueillir les clients volontaires avec une citronnade, balayer les cheveux épars.
A l’aise, bienveillants et sérieux : «C’est comme à l’école mais en plus amusant », dit une petite fille qui s’applique à manier peigne et ciseaux, bombes colorantes, avec l’accord des grandes personnes, une fois n’est pas coutume.

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© Estelle Laurentin

Cette action saugrenue est proposée par un collectif canadien avec la perspective de responsabiliser les enfants et d’amener les adultes à leur faire confiance. C’est charmant et, sans doute une expérience enrichissante pour les petits et les grands. Quant au résultat esthétique, ce n’est pas ce qui compte. La coiffure est un métier qui s’apprend et requiert un talent de visagiste.
La démarche vise à ce que « les jeunes changent de statut et deviennent des acteur·rice·s à part entière de la société, les adultes renoncent au contrôle et se fient à leur créativité, leur dextérité et leur sens des responsabilités. » Darren O’Donnell se fait fort de « créer des situations sociales inédites et d’en faire jaillir du sens ». Chacun en tirera les conclusions. Pour autant, ce projet, plus pédagogique qu’artistique, est un exemple des actions culturelles et de sensibilisation des publics menées en marge des œuvres programmées au festival.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 23 juin, au Théâtre de la Criée, 30 Quai de rive neuve, Marseille. T. : 04 91 54 70 54.

Le 24 juin, Chez Kenze Coiffure, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T. : 04 91 91 39 79.

Festival de Marseille jusqu’au 9 juillet, 7 rue de la République, Marseille (II ème). T.:  04 91 99 00 20. Entrée parfois gratuite ou à 10 €; billetterie solidaire de 2.000 places à 1 €. Contact : rp4@festivaldemarseille.com T. : 04 91 99 02 53.

Montpellier Danse :quarante-troisième édition Prophétique (on est déjà né.es) Chorégraphie de Nadia Beugré

Montpellier Danse : quarante-troisième édition

Comme les précédentes, cette manifestation conjugue passé et présent avec, souvent, la recréation d’œuvres de Dominique Bagouet, chorégraphe, fondateur du C.C .N. de Montpellier et du festival, mort en 1992  et celle d’autres artistes qui sont invités à revenir sur des pièces anciennes :  Angelin Preljocaj, Kader Attou, Boris Charmatz et pour, la première fois à Montpellier Danse, Jean-Claude Gallotta, avec Ulysse Grand large (1981). Mais comme d’habitude, le directeur Jean-Paul Montanari, dénicheur de talent, nous fait aussi découvrir et suivre de jeunes créateurs. En ces premiers jours, une programmation très contrastée et majoritairement féminine, qui ne laissera personne indifférent, comme ce festival avec, en deux semaines, deux à trois spectacles par soir…

 Prophétique (on est déjà né.es) Chorégraphie de Nadia Beugré

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©Werner Strouven

Nous sommes invités sur une musique électro et un DJ exubérant, à partager la vie intense d’un salon de coiffure…qui décoiffe. Sur le plateau, jonché de mèches de cheveux et tresses, s’alignent des chaises en plastique blanc et pendent des étoffes pailletées scintillant dans les lumières… Le maître de cérémonie chauffe la salle, bientôt électrisée et encourage les interprètes dans leurs déhanchements et galipettes acrobatiques : postures mêlant twerk, breakdance, coupé-décalé et voguing… En costumes extravagants, mi-hommes, mi-femmes, sept artistes non binaires ou transgenre nous font pénétrer dans leur univers décalé, leurs rêves et revendications pour le droit à la différence.

Rencontrés à Abidjan, Beyoncé, Canel, Jhaya Caupenne, Taylor Dear, Kevin Kero ont inspiré cette étrange pièce queer : «Des personnes drôles, émouvantes et talentueuses, dit la chorégraphe. Le voguing, leur vocabulaire venu du coupé-décalé, la façon dont elles marchent, dansent, parlent, c’est toute une culture puissante et singulière .» Se sont jointes à elles Jhaya Caupenne, Belge d’origine ivoirienne et la travestie brésilienne Acauã El Bandide Shereya, la plus exubérante et sans doute la plus expérimentée (elles ne sont pas toutes professionnelles). « La plupart jonglent avec une double vie, précise Nadia Beugré. La journée, esthéticiennes, coiffeuses sur les marchés, elles essayent la nuit de trouver des endroits à elles pour se retrouver, rêver, et délirer. »

La chorégraphe a capté cette énergie, laissant libre cours au style de chacune, quitte à être un peu débordée par leurs propositions, souvent provocatrices à l’extrême. Quand retentir Le Boléro de Maurice Ravel, elles se lancent dans un concert de chiens et elles, aboient ou se lancent dans des bagarres canines…  Suivront une série de performances où les corps se déchainent et où elles montrent leur plastique séduisante: dos musculeux, jambes gainées de résille, fesses rebondies frémissantes, strings moulant les sexes,  interrompues par adresses au public et jeux de scène.

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©Werner Strouven

Le salon de coiffure est le lieu où l’on se maquille, on se travestit, on se perruque, et où le ballet se développe autour de la métaphore capillaire. Une des artistes se revêt d’une carapace de cheveux emmêlés que ses partenaires tressent en lock dreads… Solos dansés, distribution de bonbons au public, exhibitions corporelles, concours à-qui-fera-la-plus-belle-bulle-de-chewing-gum: ces «folles » (sic), nous entraînent dans une ronde endiablée puis, au final, égrainent une comptine enfantine en rupture avec l’insolence et la trivialité de certains moments. 

Jean-Christophe Lanquetin a donné une touche de chic à cet univers précaire: tissus chamarrés, fils tendus derrière les chaises de jardin, puis croisés dans la lumière d’Anthony Merlaud ouvrent une échappée poétique dans ce monde où la misère se dit avec humour. Celle de la vie marginalisées de personnes non binaires et transgenres, en butte à l’homophobie et à la transphobie, voire menacées de mort. Elles nous le racontent ici, mais l’excès risque de masquer leurs revendications.

Le public est baladé entre séquences performatives impressionnantes et vulgarité caricaturale. La provocation plait à certains, mais en révulse d’autres qui n’en ressentent pas la dimension parodique. Bref, quelque chose ne passe pas… Et, dans l’ensemble, cette création est encore décousue : le rythme du début se relâche dans les séquences où la parole de cette curieuse tribu prend le pas sur la danse. Une parole qui émerge aujourd’hui sur de nombreuses scènes de théâtre et de danse avec plus ou moins de bonheur…

 Prophétique (on est déjà né.es) est l’aboutissement d’un long travail poursuivi par Nadia Beugré entre Montpellier où elle a installé sa compagnie depuis 2015 et Abidjan, sa ville natale.. Elle y a commencé la danse avec Béatrice Kombé, avant de rejoindre l’École des Sables de Germaine Acogny au Sénégal. Après cette première un peu «chaude» sans doute la pièce évoluera-t-elle vers plus de rigueur, comme le rythme et le climat qui nous embarquent au début.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 21 juin au Théâtre de la Vignette, rue du Val de Montferrand, Montpellier.

Les 11 et 12 août, Tanz im August, Berlin.

Du 18 au 20 octobre, Théâtre Garonne, La Place de la Danse, C.D.C.N. Toulouse Occitanie, Toulouse; les 14 et 15 novembre, Points communs, Cergy ; du 29 novembre au 2 décembre, Festival d’Automne, Centre Pompidou, Paris.

Montpellier Danse jusqu’au 4 juillet, 18 rue Sainte-Ursule, Montpellier. T. :04 67 60 83 60 .

Extinction, d’après Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Extinction d’après Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal, adaptation et mise en scène de JulienGosselin

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© Simon Gosselin

Une entrée en matière fracassante! : un concert électro sur le grand plateau du théâtre Jean-Claude Carrière au Domaine d’Ô. À l’avant-scène, les D.J. Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde à la maneouvre sur leurs platines. À jardin, un bar offre de la bière aux spectateurs venus nombreux sur la piste de danse et qui seront les figurants de cette première partie. Deux V.J. (vidéo jockeys) captent en direct corps et visages des danseurs pour les projeter, au rythme de la musique, sur l’écran géant en fond de scène. De la salle, difficile de participer, on se sent exclu ou, pire : assourdi, malgré les bouchons d’oreille distribués à l’entrée, on sort en attendant la deuxième partie du spectacle. Ceux qui sont restés dans leur fauteuil ont pu voir, dans la mêlée, une femme qui danse en robe blanche : l’actrice Rosa Lembeck. Appelée au téléphone, on la voit  quitter la piste, filmée en gros plan. Fin de cinquante minutes qui auront électrisé les uns, pris les autres à rebrousse-poil. Question de génération ? 

Nous retrouverons la comédienne dans la troisième partie, seule en scène et narratrice d’Extinction de Thomas Bernhard, texte-matrice du spectacle, récit d’un universitaire travaillant à Rome en 1983 où Julien Gosselin situe ce set électro qui introduit le monologue final, extrait du dernier roman de l’auteur. « M’emparer de ce texte est devenu une évidence, dit-il. Issu d’une famille bourgeoise de Wolfsegg, un village autrichien, le narrateur apprend la mort de son père, de sa mère et de son frère. Avant d’aller aux funérailles, il va en cinq cents pages, dézinguer tout ce qui a trait à l’Autriche, aux mensonges liés au nazisme, à la bourgeoisie culturelle, à la fausse littérature et à la violence sociale. Il dit qu’il va « tout éteindre » « .

Entre la première et la dernière partie, après un entracte d’une heure, climat orageux… Dans une maison style baroque viennois, se joue un étrange théâtre: nerveux, des personnages se croisent et nous suivons leurs allers et venues et leurs dialogues projetés en gros plan : un film en noir et blanc, format carré à l’ancienne, nous livre ce qui se passe derrière les murs des salons et que nous devinons à peine, à part quelques sorties des personnages sur le perron ou dans les pièces restées visibles à l’œil nu : la chambre à coucher et  la salle de bain.  Dans ces espaces intimes,  nous les voyons se vêtir et se dévêtir, faire l’amour, se disputer, se droguer, vomir, déféquer… Pour le reste, deux cameramen (Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol) s’affairent autour des comédiens et nous transmettent des bribes de scènes, empruntées à Hugo von Hofmannsthal ((1874-1929) et plus larement à Arthur Schnitzler (1862-1931, mort l’année où naissait Thomas Bernhard, décédé, lui, il y a quelque trente ans déjà… Il n’est  donc pas leur contemporain est  comme eux, hanté par cette Autriche à double face.

 Julien Gosselin entrelace ces écritures pour y lire les signes avant-coureurs d’un effondrement. Il nous projette dans la Vienne de la Belle époque, celle d’une effervescence culturelle, d’une émancipation sexuelle, d’une joie de vivre débordantes, mais en arrière-plan, les excellents acteurs allemands et français, portent en eux l’angoisse des protagonistes, à peine sortis de la première guerre mondiale et comme pressentant la catastrophe prochaine.

 Quelques spectateurs reconnaîtront Lettre de Lord Chandos d’Hugo von Hofmannsthal et des œuvres d’Arthur Schnitzler : La Nouvelle rêvée, un roman avec Albertine et Fridolin,  La Comédie des séductions avec Aurélie et Falkenir et de larges extraits de la nouvelle Mademoiselle Else.  On y parle musique, psychanalyse, sexe;  on se soûle, défèque, vomit, pleure: décadence sous les lustres de cristal, les corps s’effondrent dans les beuveries, les fêtes confinent au délire! Un univers en lambeaux, avec un final d’apocalypse.

 

Extinction_photo de répétition_5_©Simon Gosselin

Extinction_photo de répétition_5_©Simon Gosselin

Les acteurs français et allemands : ces derniers venus de la Volksbühne de Berlin où Julien Gosselin est artiste associé, se partagent le plateau. Un habile tissage des deux langues et de parfaits sur-titrages nous permettent d’apprécier leur jeu précis, plus expressionniste outre-Rhin, plus intime en deçà. Malgré la distance que met l’écran entre eux et nous, le théâtre n’est pas loin, ils l’habitent en fantômes du passé. Même si tout est trop long, trop cinématographique, voire fastidieux, le public s’il arrive à s’accrocher, adhérera sans réserve à ce morceau de bravoure visuel de deux heures trente.

Dans la troisième partie de ce spectacle -qui dure au total  cinq heures et demi avec deux entractes-,  nous avons enfin le plaisir de retrouver le théâtre. Seule sur une estrade, Rosa Lembeck nous restitue, en v.o., le début d’Extinction. Quelques spectateurs ont pu s’installer devant elle sur le plateau et les autres suivront son monologue en live et aussi relayé en gros plan sur écran: gestes précis et diction musicale.

Dans ce texte, l’auteur veut éradiquer ce qui fit et qui fait l’Autriche, depuis sa propre famille, jusqu’à la classe politique, pas encore sorties du nazisme… La langue de Thomas Bernard dite avec douceur, apparaît non comme une logorrhée haineuse, mais comme un beau moment littéraire d’une grande force vitale, et comme un chagrin que Julien Gosselin aurait exorcisé: « Je veux, dit-il, travailler sur deux façons d’approcher la négativité, ce que l’on pourrait appeler le nihilisme des auteurs avec qui j’ai grandi, comme Michel Houellebecq observant que tout est fini et qui regarde la fin du monde avec résignation. L’autre manière d’aborder cette négativité, c’est quelque chose comme une négativité de combat. Il y a un non, une violence du non, un refus, une façon de tout détruire ou de tout brûler qui en fait est un pouvoir de vie. J’avais envie que le spectacle, en passant par Thomas Bernhard et d’autres auteurs, traite de cette question là. »

Julien Gosselin aura fait passer ce message avec talent à ceux qui auront résisté jusqu’au bout… Ce spectacle rigoureux doit beaucoup à la scénographie de Lisetta Buccellato, à l’habileté de l’équipe technique franco-allemande et au jeu sans faille de Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Victoria Quesnel, Marie Rosa Tietjen, Maxence Vandevelde, Max Von Mechow.

Après avoir porté à la scène Michel Houellebecq, Roberto Bolaño, Don DeLillo, Leonid Andreïev, Julien Gosselin a entamé un cycle sur la littérature allemande à la Volksbühne, avec Sturm und Drang un spectacle qui  explore le romantisme d’outre-Rhin,  dont Johann Wolfgang von Goethe fut une des figures emblématiques. Deuxième volet de cette aventure: Extinction. Cet opus radical et clivant résonne étrangement avec notre présent : une guerre si proche, et la montée de l’extrême-droite partout en Europe. À voir? Chacun en jugera…

Mireille Davidovici

Le spectacle a été créé du 2 au 4 juin, au Printemps des comédiens au Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault.

 Du 7 au 12 juillet, festival d’Avignon, cour du Lycée Saint-Joseph.

 Les 7, 9, 10, 14 septembre ; les 7, 8, 20, 21 octobre et les 5 et 6 janvier, Volksbühne am Rosa-Luxemburg Platz, Berlin.

Les 10 et 11 novembre, De Singel, Anvers (Belgique) ; le 18 novembre, Le Phénix, Festival Next, Valenciennes (Nord).

Du 29 novembre au 6 décembre, Théâtre de la Ville, Paris.

Et les 23 et 24 mars, Théâtres de la Ville de Luxembourg ( Luxembourg).

Kap O Monde, texte d’Alice Carré et Carlo Handy Charles, mis en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

Kap O Monde, texte d’Alice Carré et Carlo Handy Charles, mis en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

Sur le petit plateau, quelques cubes de bois blanc et au fond, un châssis avec la fameuse devise en lettres lumineuses : Liberté Egalité Fraternité. Incarnés en alternance par Roberto Jean ou Sophie Richelieu, et Charles Zevaco ou Simon Bellouard, deux étudiants se rencontrent à Paris. Lui ou Elle a réussi à venir d’Haïti y faire des études tout en gagnant sa vie. Une ascension sociale dont rêvent ses parents qui, est-il précisé, ne sont pas des prolétaires.

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Lui ou elle, a été déçu par la politique menée par les dirigeants de son pays. Discipliné et volontaire, il mettra toutes les chances de son côté pour un jour essayer de le faire progresser. Il ne sera pas admis à Sciences-Po comme son ami Matthieu mais fera de brillantes études à Dauphine et pourra entrer dans un organisme international. La roue aura tourné…
Matthieu, lui, habite en banlieue parisienne. Ce fils de professeur d’histoire a envie de sortir au plus vite de ce milieu où il se sent au bord de l’asphyxie. Il abandonnera ses études pour aller faire de l’action humanitaire…justement, cela tombe bien, à Haïti. Mais il comprendra vite qu’il a vécu coupé de la population et que son travail n’aura pas finalement  servi à grand-chose.
«Si les livres d’histoire, les chansons populaires, la culture vaudou, disent Alice Carré et Carlo Handy Charle, parlent sans cesse de la révolution française et haïtienne, si le culte de l’indépendance est au cœur du récit national haïtien, la France délivre de son côté une image très hexagonale de sa révolution et n’y mentionne aucunement ses colonies. »

Exact, ou à peu près. Qui de nous se souvient en avoir eu même un écho au lycée? Avec cette petite forme, bien mise en scène sur le thème des relations que peut avoir ou non, la France avec son ancienne colonie appelée autrefois Saint-Domingue, nous pouvons au besoin en apprendre davantage sur cette île qui subit un fort séisme tous les cinquante ans. Malgré tout, ses habitants les premiers révolutionnaires, réussirent à acquérir leur indépendance… en 1794 et votèrent l’abolition de l’esclavage. Mais Napoléon envoie en 1801, quelque 30.000 hommes, avec pour mission de démettre Toussaint Louverture et de rétablir l’esclavage.
Et cette pauvre île sera ensuite colonisée de 1918 à 1934 par les Etats-Unis, ce qu’on oublie trop souvent! Avec à la clé, des milliers de Haïtiens morts en combattant cette domination. Quant à la France, il faudra attendre 2010 ! pour qu’un Président de la République y vienne. Nicolas Sarkozy y passera quelques heures et ensuite François Hollande viendra quelques jours. Mais jamais Macron!

En une heure et sans aucune prétention, Olivier Coulon-Jablonka réussit à imposer un dialogue philosophico-politique très crédible entre ces jeunes gens qui s’opposent à peu près sur tout, mais avec une vraie complicité, voire une amitié qui restera intacte. Cela tient un peu d’un débat simple et efficace comme on en voit rarement. Pas loin à la fois d’un dialogue platonicien et d’un théâtre de tréteaux, avec parfois juste ce qu’il faut d’humour pour que cette leçon d’histoire de la colonisation française ne soit pas trop didactique.
Un bon spectacle, court, souvent passionnant et très bien joué : ce n’est pas si fréquent et il faut s’en réjouir! Olivier Coulon-Jablonka, en une heure, réussit à donner un autre éclairage sur cet île si loin de nous mais où on parle français. Et où un écrivain comme Dany Laferrière est entré à l’Académie Française…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 juin, Théâtre de Belleville, 94, rue du Faubourg du Temple, Paris (XI ème) . T. : 01 48 06 72 34.
Du 12 au 19 janvier 2024, Théâtre de Brétigny-sur-Orge (Essonne).

Le Printemps des comédiens La Tempête et Le Songe d’une nuit d’été, mise en scène de Marie Lamarchère

Le Printemps des comédiens à Montpellier (suite)

La Tempête et Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, adaptation et mise en scène de Marie Lamachère

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La tempête © Marie Clauzade

Dans La Tempête, Prospéro, duc de Milan, évincé par son frère, se retrouve après un naufrage sur une île déserte, avec sa fille Miranda. Ses livres lui confèrent des pouvoirs magiques qui lui permettent de maîtriser les éléments grâce à Ariel et Caliban, ses serviteurs. Il provoque ainsi une tempête qui va bouleverser l’ordre des choses et, à l’issue de péripéties qu’il contrôle à distance, il assure sa revanche. Le Songe d’une nuit d’été met en scène, dans une Athènes de convention, les chassés-croisés de deux couples d’amoureux orchestrés par les maléfices d’Obéron le roi des fées et de Puck, son serviteur. La même nuit, des acteurs-amateurs, des artisans, s’apprêtent à jouer une pantomime. Sous une bannière commune: Such stuff as dreams (L’Etoffe des rêves), Marie Lamachère réunit ces pièces où elle décèle l’omniprésence de la magie et elle finalise ici un projet au long cours depuis 2019 avec La Bulle bleue.

Cette compagnie de théâtre professionnelle de Montpellier est constituée de personnes en situation de handicap, regroupées en ESAT (Établissement et Services d’Aide par le Travail). Ses interprètes ont été formés au travail créatif lors de stages, en lien avec les sections inclusives au Conservatoire de la ville ou avec des artistes invités. Au croisement de l’art et du soin cette « fabrique artistique » induit un nécessaire déplacement de l’écriture théâtrale, et du regard des spectateurs.

Après  Jacques Allaire, Evelyne Didi, Bruno Geslin, Marie Lamachère, artiste associée depuis 2019, a déjà réalisé Betty devenue Boop ou les Anordinaires, actuellement en tournée. Elle mêle ici aux onze interprètes de cette troupe avec  dix de ses acteurs et du Jeune Théâtre National ( organisme en charge de l’insertion professionnelle). Soit une distribution homogène mais des spectacles marqués par une démarche particulière.

 «Cette année, ils fêtent leurs dix ans de troupe et j’ai pensé qu’ils étaient à un moment propice pour travailler des rôles de pièce dites classiques, où ils se projettent dans les personnages, dit la metteuse en scène. J’ai choisi ces pièces en fonction des acteurs et de leurs particularités. Il y a en effet quelque chose de très étrange, dans le rapport de certains acteurs avec le langage. J’ai choisi de mettre en valeur cette étrangeté qui correspondent à celles de la pièce de Shakespeare et je creuse, grâce à La Bulle bleue, le psychisme des textes, là où il y a des torsions.»

Dans une traduction inédite, Joris Lacoste et Julie Etienne ont privilégié la dimension ludique, les jeux et les écarts d’un langage parlé, plutôt que la versification. Traitées de façon onirique avec un montage de séquences, les scènes révèlent la singularité de ces interprètes, dans un entre-deux qu’il faut décrypter.

 La Tempête est construit en partant du constat que, chez certains des acteurs, le rapport au langage ne va pas de soi. Marie Lamarchère a confié le rôle de Prospéro à un homme qui, suite à un accident de la vie, a dû entièrement réapprendre à marcher et parler. La mise en scène s’appuie sur ses difficultés d’élocution et fait intervenir les voix de Caliban et Ariel en écho, comme si ces génies, l’un bon et l’autre mauvais, mais les deux fort bavards, émanaient de l’esprit du magicien. Le texte lui-même se diffracte en une série de lettres projetées sur le décor. Et la matière sonore est très présente, avec bruitages insolites, chansons en français et en anglais, mises en musique par Sarah Métais-Chastanier.

Un film montre les naufragés sur la plage avec d’une part les seigneurs italiens fomantant leurs intrigues, d’autre part  des matelots enivrés en sarabande avec Caliban.  Hors-champ de l’action principale qui a lieu au plateau: la rencontre amoureuse entre Ferdinand, fils du roi de Naples et Miranda, la fille de Prospéro ; ce dernier ne voit pas d’un bon œil cet hymen mais il finira par les marier. Puis il libérera Ariel et Caliban et renoncera à la magie pour retrouver son duché…`
Avec un montage baroque, la metteuse en scène voudrait nous entraîner dans un monde bizarre mais n’y réussit pas tourjours : «Je ne vais pas, dit-elle,  chercher un monde magique par projection, en misant sur la singularité de ces interprètes.  » Reste que  le jeu de ces acteurs et actrices pas hors norme n’a rien à envier à ceux du J.T.N. 

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Le songe d’une nuit d’été © Marie Clauzade

 Le Songe d’une nuit d’été  nous mène plus facilement dans un univers onirique et sans les séquences de la pièce où apparaissent les dignitaires d’Athènes, cette féérie se prête mieux à une traversée de l’étrange. Nous glissons naturellement du monde des artisans, à celui des elfes et fées et des amoureux : Lysandre, Hermia, Démétrius et Héléna. Au fronton d’un décor  sylvestre( scénographie de Delphine Brouard) est inscrite la devise : «Les choses semblent si ténues».

Cette mise en scène met en valeur la structure feuilletée et le génie dramaturgique de William Shakespeare. Avec une belle énergie, l’acteur qui joue le tisserand Bottom, entraîne ses compères : le menuisier, le tailleur, le chaudronnier… dans une version farcesque de «la très cruelle mort de Pyrame et Thisbé». L’univers des fées est aussi bien rendu, avec les chamailleries entre  Obéron et Titania et les maladresses du lutin Puck qui sème la confusion chez les amoureux aux relations déjà compliquées.

Nous tombons sous le charme de ces scènes bien écrites et dirigées, où Lysandre et Hermia s’enfuient dans la forêt, poursuivis par Démétrius, lui-même poursuivi par Héléna… Marie Lamachère, avec une bonne maîtrise des codes théâtraux, réalise avec ce Songe  un tissage cohérent, et à la hauteur de ses ambitions et aux engagements des comédiens de la Bulle bleue et des autres.

Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre de 13 vents, Montpellier (Hérault).

Jusqu’ au 21 juin, se poursuit Le Printemps des comédiens, Cité du Théâtre, Domaine d’Ô. : T. 04 67 63 66 67.
Places de 6 à 38 €.
Printempsdescomediens.com

Ismène de Carole Fréchette, mise en scène Marions Coutarel ; Rapport pour une académie de Franz Kafka, mise en scène et lumières de Georges Lavaudant

Le Printemps des Comédiens (suite )

Dans plusieurs théâtres de Montpellier et au Domaine d’Ô, il y a , l’après-midi, de petites formes et de grandes fresques qui se prolongent souvent tard le soir. Avec des créations dans l’Hexagone, notamment de courts spectacles à découvrir.

Ismène de Carole Fréchette, mise en scène de Marion Coutarel

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Mama Prassinos ©Marie Clauzade

Ismène, fille d’Œdipe et Jocaste (Mama Prassinos) avance timidement vers un micro sur une petite plate-forme sablonneuse: elle a hésité, dit-elle, « à répondre à l’invitation d’un groupe de femmes qui voulaient savoir comment elle avait vécu les événements ».
Elle s’est malgré tout décidé à raconter la tragédie qui mena à la mort sa sœur Antigone: elle avait désobéi aux ordres de leur oncle Créon et offert une sépulture à leur frère, Polynice.

Restée longtemps silencieuse, Ia seule survivante d’une famille maudite, les Labdacides, revient sur la «suite des châtiment prédits par l’oracle » , qui se sont abattus sur les siens.  Elle a vécu l’horreur : «  Ma mère s’est pendue et mon père s’est crevé les yeux. »

« Je voulais donner la parole à l’Ismène antique, intemporelle, dit Carole Fréchette, celle qui chez Sophocle a deux petites scènes seulement pour s’exprimer. J’ai imaginé ce qui se passait dans sa tête pendant ces échanges avec Antigone, puis avec Créon mais aussi les événements entre les deux. » L’autrice québécoise intéressée par ce personnage secondaire, se dit « choquée par l’intransigeance d’Antigone et par le fait qu’elle n’écoute pas sa sœur  »

On ne peut refaire l’histoire, tout au plus en tirer des leçons comme nous y incite cette pièce. Carole Fréchette a découvert l’hypothèse émise par une chercheuse américaine : Ismène aurait, en douce et nuitamment, enseveli Polynice, avant l’acte héroïque accompli par sa sœur au vu de tous. Et, quand elle revendique son geste auprès de Créon, Antigone l’envoie balader : « Tu n’as pas le droit, j’ai agi seule! »

 Mama Prassinos s’enhardit et s’anime au fur et à mesure de son récit. Elle donne corps à cette Ismène avec ferveur, lâche son micro et  s’avance vers le public pour faire valoir ses arguments de vive voix : admirative du courage de sa sœur, elle cherche cependant à « arrêter le cycle des morts », et se positionne du côté de la vie. Mais malheureusement, elle n’a pu empêcher le destin de s ‘accomplir, et Antigone de se pendre au seuil de son tombeau.   

Douce et ferme comme son anti-héroïne, Carole Fréchette a su trouver les mots et le ton pour écrire ce solo. En adresse directe au public, son écriture coule, limpide, mais toujours sous tension. Ismène balance entre une nécessaire radicalité et le compromis.
Jusqu’au bout, nous suivons ce récit et quand la tragédie arrive, retentit l’étrange mélopée de la soprano Mia Mandineau, qui, au loin dans le parc, accompagne le récit de Mama Prassinos.

La mise en scène de Marion Coutarel respecte la limpidité du texte et donne  aussi à entendre sa portée philosophique souterraine.
Sophocle fait dire à Ismène: « N’oublie pas que nous sommes des femmes, que nous ne sommes pas nées pour lutter contre des hommes. » Ismène, en restant du côté de la vie, manque-t-elle de courage ?« Si nous (les femmes) dit-elle ne préservons pas la vie, qui le fera ? Certainement pas nos frères !»

Les vieilles colonnades imaginées par Aneymone Wilhelm s’effritent dans la prairie qui accueille ce beau moment de théâtre et la dernière des princesses de Thèbes conclut : « Le monde a peut-être besoin de mes doutes. A chacun son rôle dans le théâtre du monde. »


Rapport pour une académie de Franz Kafka, traduction de Daniel Loayza, mise en scène et lumières de Georges Lavaudant

Rapport pour une académie_Crédit M_3HD

Manuel Le Lièvre © Marie Clauzade

«Éminents Académiciens, vous me faites l’honneur de me demander de fournir à l’Académie un rapport sur ma vie antérieure de singe. Telle que vous la formulez, je ne puis malheureusement déférer à votre invitation. Près de cinq années me séparent de l’état de singe, un temps peut-être court pour le calendrier, mais infiniment long quand on le traverse au galop  comme j’ai fait. »
Ainsi commence cette courte nouvelle ( 
Ein Bericht für eine Akademie). Écrite en 1917, elle fait pendant à La Métamorphose (1915) et rejoint le bestiaire kafkaïen pour évoquer la condition humaine avec drôlerie et cynisme.

Georges Lavaudant, un habitué du Printemps des comédiens, fait jouer le prénommé Peter par Manuel Le Lièvre qui a partagé maintes aventures théâtrales avec lui, dont Le Roi LearPlus humain que simiesque (maquillage, coiffure et perruques de Sylvie Cailler, et Jocelyne Milazzo), il apparaît minuscule et voûté, quand il franchit la haute et lourde porte sculptée, dessinée par Jean-Pierre Vergier qui l’a costumé d’une chemise blanche et d’une queue de pie des plus solennels.

 Sur le tapis rouge déroulé pour lui, Peter va devant nous les « honorables messieurs », raconter ses premiers jours chez les humains : une capture brutale, un voyage en fond de cale, comment il a évité les barreaux d’un parc zoologique, et la petite chimpanzé « au regard hagard de bête à moitié dressée ».

Le primate réfléchit, observe : « J’ai eu de nombreux maîtres », dit-il.  Ils lui appris à serrer la main, boire de l’alcool et, après une verre de trop, il prononce ses premiers mots « hé ! là » De bête de foire en animal savant, il devient, la parole aidant, artiste de music-hall. Aurait-t-il trouvé le chemin de la liberté dans la jungle des hommes? Leur condition est-elle plus enviable que celle des singes ? « Plus j’apprends à parler, moins j’ai de choses à dire. », ironise-t-il.

La figure du singe traverse l’histoire de la littérature avec: Esope, Pierre Boulle (La Planète des singes, 1963), La Fontaine… Mais Kafka a donné à sa fable une profondeur philosophique sans pesanteur moraliste. « Il faut se méfier des interprétations, dit Georges Lavaudant. Kafka aimait la littéralité. Tenons-nous en donc au récit de Peter. ».

Manuel Le Lièvre nous transmet avec tact la fantaisie farcesque, le douloureux apprentissage, les coûteux renoncements et le terrible manque de liberté que ce mutant éprouve parmi nous. Sans singer le singe, l’acteur reste drôle et émouvant, avec la gestuelle et la silhouette hybride de celui qui ne trouve sa place ni dans le monde qu’il a quitté, ni dans celui qu’il a adopté. Eternel exilé, tel Franz Kafka et bien d’autres en tout temps, il conclut, malicieux : «Je n’ai fait qu’un rapport. » Avant de se fondre dans la magnifique image finale que nous vous laisserons découvrir.

A suivre 

 Mireille Davidovici

Du 1er au 21 juin, Le Printemps des comédiens, Cité du Théâtre, Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault ) T. : 04 67 63 66 67.
Printempsdescomediens.com

Breaking the Waves, d’après le film de Lars von Trier, musique de Missy Mazzoli , livret de Royce Vavrek, direction musicale de Mathieu Romano, mise en scène de Tom Morris `

Breaking the Waves, d’après le film de Lars von Trier, musique de Missy Mazzoli , livret de Royce Vavrek, direction musicale de Mathieu Romano, mise en scène de Tom Morris

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DR S. Brion

Bess aime Jan, un étranger, employé sur une plate-forme pétrolière, mais son comportement amoureux hors-normes ne sied pas aux austères paroissiens. Jusque là, fidèle à son Eglise, elle découvre le plaisir sexuel, anticipant la nuit de noces dans les toilettes du banquet de mariage… Un pacte charnel l’unit à Jan, comme le pacte de bonté instauré avec Dieu, avec qui elle dialogue en faisant les questions et les réponses.
Elle baigne dans la joie physique et mystique… Jusqu’au jour où un hélicoptère rapatrie son homme blessé et désormais infirme. Jan demande à Bess, qui avait ardemment prié Dieu pour son retour, de coucher avec des inconnus afin que, par procuration, lui et leur amour soient sauvés.
Bess, avec toute sa bonté d’âme, se plie à son désir et se sacrifie. En « brisant les vagues » elle agit à contre-courant. Exclue de sa communauté à cause de sa vie jugée scandaleuse, elle finira dans le ruisseau, poignardée. Mais Jan guérira et lui survivra, Lars von Trier a voulu faire de cette bonté, la « force dynamique » de son film. «On confond souvent le bien avec autre chose -quand on ne le méconnaît pas totalement- et parce que c’est une chose tellement rare, des tensions naissent, forcément .»

© S Brion

© S Brion

Royce Vavrek a écrit un livret qui est fidèle au scénario et il essaye d’’expliciter ces tensions. Les paroissiens, la mère de Bess, Dodo sa meilleure amie, le médecin, n’ont pas la même conception qu’elle, de la bonté. Ils ne peuvent la suivre sur le chemin épineux qu’elle emprunte au nom de l’amour suprême.
Ici, un chœur de paroissiens amplifie le conflit entre Bess et les villageois à la doxa puritaine, qui n’entendent rien au dévouement christique de la jeune femme. En contrepoint, un chœur fantomatique incarne le dialogue de l’héroïne avec son Seigneur.  « Cet opéra est une sorte de Passion, dit le metteur en scène, une tragédie aux enjeux opposés où l’entourage de Bess voit bien sa profonde compassion mais ne peut faire autrement que de participer à sa destruction. Au fond, c’est ce thème qui distingue l’opéra, du film. »

Le spectacle n’est pas le brûlot de Lars von Trier et ne cherche pas à imiter l’inimitable. Missy Mazzoli instille dans sa partition, une douceur à la rudesse de cette tragédie. La musique va au plus profond dans la psychologie de l’héroïne. Pour entrer dans la logique de Bess et décentrer le thème -très critiqué à l’époque où le film est sorti- de la salvation masculine à travers un sacrifice féminin, la compositrice donne voix à Bess sous forme de nombreuses arias: une version opératique des gros plans cinématographiques. Solos instrumentaux, moments chantés a cappella ou avec des motifs répétés, traduisent les moments de tendresse ou d’intimité : «J’ai essayé de donner à Bess la faculté de chanter sa propre histoire pour exister, dit Missy Mazzoli. Et, même après le dénouement tragique, la compassion de Bess reste présente dans la musique. »

Sous la baguette de Mathieu Romano, l’orchestre transmet toute la finesse d’une composition qui procède par couches et mêle différents styles, avec parfois des accents de musique populaire. Il y a ici quelque parenté avec Benjamin Britten dans l’ornementation quasi baroque et les lignes vocales et instrumentales. Mais aussi la douceur de Claude Debussy et la grammaire répétitive de John Adams. Les instruments se détachent clairement pour les solos et duos intimes : basson, batterie, guitare électrique mais les amples phrases des cordes soutiennent les scènes tragiques.

Soutra Gilmour a imaginé une scénographie sobre et intelligente avec des colonnades. Sous les lumières de Richard Howell, conjuguées avec les projections vidéo de Will Duke, ces piliers deviennent contreforts d’église, falaise,  plateforme pétrolière… Le décor tourne pour nous emmener au sein de l’église, parmi les ouvriers de la plateforme ou dans les lieux de perdition fréquentés par Bess au troisième acte. Cette mobilité permet une fluidité dans la mise en scène et une liberté de mouvement des artistes.

L’interprétation évite le pathos, mais la scène sanguinolente du meurtre sacrificiel de Bess n’est pas sans rappeler la Crucifixion. Un effet un peu facile contrebalancé par la dernière séquence où Jan fait ses adieux au corps de Bess, qu’il a volé pour le confier à l’océan. La musique reprend les vibrants motifs pour un chant d’amour final.

Sydney Mancasola incarne avec une grande sensualité Bess McNeill. La soprano américaine à la voix chaude a fait ses débuts à l’Opéra de Los Angeles, dans la reprise de Breaking the Waves et interprétera bientôt Eurydice dans Orphée aux Enfers au Komische Oper de Berlin. Ses duos, avec le baryton américain Jarrett Ott (Jan), dans les positions érotiques les plus osées sont d’un grand naturel. Une belle performance partagée avec la mezzo-soprano canadienne, Wallis Giunta, (la confidente, Dodo, qui l’accompagne de ses arias affectueux). Il faut aussi saluer la prestance vocale et physique du chœur avec l’Ensemble Aedes Orchestre de chambre de Paris et les chefs de chant: Nicolas Chesneau et Yoan Héreau. Cette intervention du chœur n’a rien d’ornemental ni d’anecdotique.

Nous sommes entrés lentement mais sûrement dans cette tragédie d’aujourd’hui. La musique coule et l’on en perçoit toutes les subtilités grâce au jeu direct et sans esbroufe des chanteurs, à un livret sobre et à une direction musicale très présente. La teneur théologique de cette œuvre parlera sans doute davantage aux spectateurs anglo-saxons ou américains, plus sensibles au puritanisme. Lars Von Trier, comme Ingmar Bergman ou Carl Theodor Dryer, est travaillé par un mysticisme douloureux, mais dans son film, il montre aussi la pression sociale exercée- encore aujourd’hui- par les ultra-religieux dans les pays protestants.

13 Breaking the waves

DR S. Brion

Il est intéressant de rencontrer une œuvre musicale actuelle qui, une fois n’est pas coutume, est signée d’une femme. A quarante-trois ans, Missy Mazzoli est un compositrice en vue aux Etats-Unis et qui se réjouit de l’essor de l’opéra dans son pays. Et les grandes maisons américaines passent beaucoup de commandes. Elle écrit actuellement pour le Metropolitan Opera de New York une adaptation du roman de George Saunders, Lincoln au bardo, où il y aura cent douze personnages. « Il y a, dit-elle, un grand appétit de musique et de récit, c’est un moment exaltant. »

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 31 mai, Théâtre national de l’Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31.

 

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