Ma chanson de Roland d’Ariane Dubillard,mise en scène de Michel Bruzat

 

Ma chanson de Roland d’Ariane Dubillard, texte des chansons de Roland Dubillard, à l’accordéon: Sébastien Debard, mise en scène de Michel Bruzat

 

©Franck Roncière

©Franck Roncière

Comme le titre ironique l’insinue, Ariane est la fille de Roland Dubillard (1923-2011)  qui, après des études de philo, a écrit nombre de poèmes mais aussi  des sketches pour Inter comme Grégoire et Amédée à partir de 1953 avec un grand succès auprès des auditeurs. Et cela deviendra un spectacle de cabaret. Sketches réunis en 76 par son auteur dans les très fameux Diablogues  que jouèrent ensuite et entre autres Jacques Gamblin et François Morel puis Muriel Robin et Annie Grégorio. En 1949, il écrit aussi des pièces une première version de Où boivent les vaches, créée en 1972 , Si Camille me voyait, une opérette sans musique et Naïves Hirondelles, 1961. Puis Le Jardin aux betteraves, Les Crabes.
Ariane est née de son union avec Nicole Ladmiral, actrice (1930-1958). En 1975, son père épousera la comédienne allemande Maria Machado qui jouera dans plusieurs de ses pièces avec lui. Il a aussi été acteur au cinéma avec Jean-Pierre Mocky (La Grande Lessive) et Patrice Leconte. Suite à un AVC, il deviendra hémiplégique en 1987.

Ariane Dubillard raconte sa vie, et quelle vie! Et bien entendu, mais plus discrètement celle de son père tant aimé. Et ce texte, d’une remarquable écriture, possède une vérité humaine et une belle intelligence. Depuis que sa mère s’était jetée à vingt-huit ans sous une rame de métro, son père l’avait remplacée: “A la maison c’est toi, baba qui me donnes le bain, me bordes, me mets mon bavoir, me donnes le biberon, la bouillie. Un an. Nous habitons à la clinique de Chailles dans le Loir-et-Cher, un grand château où tu travailles comme psychothérapeute-moniteur de théâtre. » Tu m’habilles tous les jours en salopette. Deux ans. J’entre dans ta chambre, tu viens d’apprendre au téléphone que Nicole, Maman, ne reviendra plus. Plus jamais.”

Son papa s’installe à Paris, avenue d’Italie, et Ariane ira souvent de grand-mère en mamie, et cela vous forge le caractère: “Chez Grand-mère, les enfants parlent à table, mangent avec les doigts, bonbons, gros mots obligatoires, coucher 23 heures. (…)  Chez Mamie, tu t’assieds sur un tabouret, en face de moi. Tu me regardes manger mais je reste concentrée, à cause des couverts et je vois bien que tu me dévores des yeux mais je ne peux pas te parler en articulant sans le son ici les enfants ne parlent pas à table. Répéter en voix soufflée ici les enfants ne parlent pas à table ! Chez Mamie- coucher-19h30, je n’ai pas sommeil. Jamais. »

 Ensuite, son père revient à Paris avec la petite Ariane  et une jeune femme Malène qui travaillait avec lui. » Elle a six ans. « Ta vie professionnelle démarre. La mienne aussi. Théâtre de Poche pour toi, École obligatoire pour moi, 75 rue d’Alésia. “Puis la vie devient plus cahotante quant son père habite maintenant avec Arlette, « qui est très vieille- -trente huit ans ! -et boit beaucoup». Et elle ira donc vivre alternativement en pension chez ses grand-mères avec l’école à mi-chemin, « c’est pratique et réglé comme du papier à musique, quatre nuits chez Grand-mère deux nuits chez Mamie une nuit chez Grand-mère, trois nuits chez Mamie. Cinq nuits chez Grand-mère, deux nuits chez Mamie, trois nuits chez Grand-mère, deux nuits chez Mamie. »
A dix ans Ariane doit subir une opération  de la jambe et reste dans le plâtre tout l’hiver. Contente d’habiter chez Grand- mère-coucher-23 heures »Encore enfant, elle se fait une raison et comme elle le dit cinquante ans plus tard avec un sacré humour et autant d’émotion palpable : «Quand je dors chez Mamie, je la mets dans mon cœur avec Papa. C’est plus sûr. Y a de la place et puis le mien, il n’est pas fragile. »

Ariane a grandi avec ce père adoré, mais à quinze ans, elle quitte son XIV ème et ses grands-mères. Elle habite maintenant chez Maria Machado, la nouvelle femme de son père, « une comédienne allemande très belle, et toi, rue du Bac : Littré 5302, le lycée est tout près. »De temps à autre, accompagnée à l’accordéon par Sébastien Debard, elle interprète, et très bien, une chanson poétique de Roland Dubillard : « J’avais des sourires qui m’feraient mourir si je les r’ voyais si je les r’ souriais j’avais des grand’s fleurs pour mes grand’s frayeurs qu’ n’avais-je ? Aujourd’hui j’ n’ai plus Rien, tout est fondu comme neige comme neige ».

 Avec toujours très proches: son père d’abord mais aussi sa mamie, la mère de sa maman, sa pauvre  mamie Ladmiral qui n’arrive pas à faire le deuil de sa fille et qui se voit bientôt proche de la mort… qu’Ariane apprendra un matin de Maria en pleurs, comme son père. Mais la jeune fille qu’elle est devenue a besoin d’indépendance; elle apprend le chinois et s’envole pour Hong Kong, travailler et retrouver son amoureux. Mais elle garde des liens très forts avec ce papa si loin, et si près d’elle par les lettres qu’ils échangent. « Tes lettres. Nos lettres. Partir pour m’éloigner, pour grandir, et puis n’aimer que ça, t’écrire des lettres. »Et après neuf mois à l’Alliance Française, elle revient à Paris. Elle loge chez une copine, puis emménage à Belleville dans une vraie maison de trois étages avec un petit jardin, qu’un ami lui prête à condition d’en assurer la garde.
Puis viendra le brutal AVC de son père dont elle parle avec une grande pudeur. Mais quelque vingt-cinq ans après, on sent que cela lui fait encore mal. «Notre solitude au milieu des autres a un espace à elle que rien ne dérange. Je n’ai encore jamais fait ça de te chanter à l’oreille un de tes poèmes. »

On écoute, fasciné, Ariane Dubillard raconter sa vie si riche, avec toujours comme en filigrane, celle de son père. Avec une grande présence mais aussi une belle palette de sentiments, et ce qui devient rare, une excellente diction. Bien dirigée par Michel Bruzat qui a créé ce spectacle dans son théâtre la Passerelle à Limoges en octobre dernier. Au chapitre des bémols, une robe maronnasse vraiment très laide, quelques petites longueurs sur la fin et une musique un peu trop forte à l’accordéon quand elle chante. Mais sinon quel bonheur! A une époque où les solos envahissent les plateaux, cette Chanson de Roland est une exception. Si vous le pouvez, ne la ratez pas.

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris III ème, uniquement les lundis jusqu’au 4 février, et du 28 mai au 14 juin.

 

 


Archives pour la catégorie critique

Livres et revues

Livres et revues

Corps Marron Les Poétiques de marronnage des dramaturgies afro-contemporaines de Sylvie Chalaye

  88367Ce livre propose «une descente au cœur de cet autre théâtre,  né dans l’espace francophone mais loin des canons occidentaux et qui impose son  inventivité, comme la jazz l’a fait dans le champ sonore. » Un théâtre qui s’inspire d’une pratique héritée de l’esclavage: le marronnage : « Une aptitude à trouver de l’espace là où on ne vous en laisse pas, à travailler dans le pli, à jouer les masques.» Sylvie Chalaye enseigne depuis des années  les dramaturgies contemporaines d’Afrique et des diasporas à l’Institut de Recherches en Etudes Théâtrales, à la Sorbonne-Nouvelle. Elle fait part ici des travaux du Laboratoire de recherche qu’elle dirige: Scènes francophones et écritures de l’altérité.

 «Le miracle n’est pas de marcher sur l’eau mais sur la terre»,  écrit Kossi Efoui dans La Tragédie. Le dramaturge togolais fait partie de ces «enfants terribles des Indépendances » qui se sont rencontrés dans le giron de la francophonie : au festival de Limoges, comme au T.I.L.F., créé à Paris par Gabriel Garran. L’Ivoirien Koffi Kwahulé, le Tchadien Koulsy Lamko, le Malgache Jean-Luc Rahimanana ou la Guadeloupéenne Gerty Dambury ont été rejoints, dès les années 2000, par une nouvelle vague tout aussi turbulente, inventant une dramaturgie «inédite, voire hérétique.» On retrouve dans cette étude, de nombreux auteurs dont certains ont pris le chemin des scènes francophones, françaises et internationales mais on ne saurait ici les citer tous. Le  Théâtre du Blog  évoque régulièrement certains d’entre eux dans ses articles, dont dernièrement Hakim Bah, Guy Régis Jr., Gustav Akakpo …

 L’ouvrage nous invite à plonger dans cet univers du « marronnage» qui consiste «à se créer un espace d’invention en territoire dominé (…), c’est-à-dire à reconstruire son royaume au-dessus du vide. » notamment à travers le «corps marron». Pour Dieudonné Niangouna dans Acteur de l’écriture : «La bouche n’est qu’un tuyau, c’est le corps qui écrit». 

 Le corps dans tous ses états : combattant, musical, animal, absent, cadavre, voire cannibale, s’exprime à travers ces voix poétiques et politiques. Elles disent haut et fort notre monde contemporain, vu à l’aune d’écritures à la fois singulières et plurielles.

 Corps Marron, d’un style fluide et imagé et comportant une importante bibliographie et des photos, est un guide précieux pour découvrir un théâtre peu connu, encore moins étudié, et qui remonte aux sources mêmes de l’acte théâtral universel. Etudiants, metteurs en scène, enseignants ou simples curieux y trouveront de quoi lire, jouer, penser.


Mireille Davidovici

Éditions Passage(s) (Caen)

 La Marionnette Laboratoire de théâtre d’Hélène Beauchamp

88121Cet ouvrage savant et très riche étudie les  théories et dramaturgies de la marionnette entre 1890 et  1930 en Espagne, France, et Belgique. L’auteure revient sur l’histoire de cet objet théâtral, resté marginal et populaire jusqu’au XIX ème siècle et maintenant entré dans le champ du « grand » théâtre. Elle aborde aussi  un mouvement  artistique subversif, la « flamme marionnettique“  à la fin du XIX ème siècle et explore un répertoire écrit pour la marionnette vers 1900 par Alfred Jarry, Paul Claudel, Federico Garcia Lorca, Ramón María del Valle-Inclán, Maurice Maeterlinck ou Michel de Ghelderode.

 Enfin l’auteure s’interroge sur la marionnette contemporaine pour savoir si son intégration à la scène théâtrale actuelle lui a ôté le caractère subversif qu’elle a pu avoir autrefois. Certains metteurs en scène l’ont déjà utilisée pour appuyer un propos critique et politique comme avec Les Aventures du brave soldat Svejk de Jaroslav Hašek «marionnettisé» par Erwin Piscator en 1927, Peter Schumann avec son fameux Bread and Puppett dans les années 1970, ou plus récemment Andrea Novicov en 2005 avec La Casa de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca

 Quelque 454 pages! Ce volume spécialisé et remarquablement documenté, demande sans doute un effort mais une table des matières et une bibliographie conséquente aident à se repérer, voire à aller plus loin dans les recherches.

M. D.

Éditions de l’Institut  International de la Marionnette à Charleville-Mézières.

 

Théâtral magazine 75, janvier 2019

tm75-une-dany-boon  Dernière parution de ce magazine consacré au théâtre privé comme public. Un édito de Gilles Costaz , un papier sur Dany Boon joue dans la nouvelle pièce de Sébastien Thiéry, Huit euros de l’heure, au théâtre Antoine.

Il y aussi comme d’habitude de (trop?) nombreux interviews entre autres d’acteurs et metteurs en scène:  Marina Foïs, Angelin Preljocaj, Thomas Ostermeier, Denis Lavant, Philippe Torreton, David Geselson, Ahmed Madani, Benjamin Lazar, Pierre Guillois…
Mais aussi un éclairage sur Le Misanthrope de Molière dans différentes mises en scène de Jean-Pierre Vincent à Peter Stein. Et un dossier sur ce que on appelle le « théâtre immersif » ou participatif où le pire côtoie souvent le meilleur avec le suppression de toute frontière entre acteurs et public ce qui oblige à repenser la scénographie (souvent en rond) d’un spectacle et on demande à quelques vrais (ou faux!) spectateurs d’intervenir comme dans le dernière mise en scène d’Arnaud Blanckaert (voir Le Théâtre du Blog).

Philippe du Vignal

Théâtral Magazine, en vente dans les librairies spécialisées ou par abonnement. Prix de ce numéro: 4,50€.

Le Vent des peupliers de Gérald Sibleyras, mise en scène de Nikita Milivojevic

 

Le Vent des peupliers de Gérald Sibleyras, mise en scène de Nikita Milivojevic

HROES 2 PIATAS_MIXAHLIDHS_FERTIS [2][2]Dans cette pièce créée au Théâtre Montparnasse à Paris en 2003 par  Jean-Luc Tardieu,  Georges Wilson, Jacques Sereys et Maurice Chevit interprétaient trois vieux militaires, Gustave, René et Fernand. Sur la petite terrasse isolée -qu’ils considèrent un peu comme à eux- de leur maison de retraite, ils essayent de faire passer le temps: besoins d’ailleurs, fanfaronnades,  rêveries et mensonges… Intrigués par le vent qui secoue les peupliers sur la colline d’en face, ils décident d’y aller mais ils ont perdu leurs forces …
Alors, ils parlent du Temps et de l’anniversaire imminent de Chassagne, un de leurs compagnons. Ils critiquent aussi sœur Madeleine, la directrice de cette maison de retraite qui fait son possible pour animer le quotidien de ces personnes âgées. Six scènes comiques, comme celle où Fernand est persuadé de voir bouger le chien en pierre qui orne la terrasse, avec de courtes répliques et  des échanges assez vifs entre eux…

Bien décidés à aller pique-niquer sur la colline aux peupliers, Fernand, Gustave et René  se préparent à une véritable expédition. Après avoir déjoué la vigilance de sœur Madeleine pour s’enfuir, ils doivent subir une autre épreuve: franchir une rivière et six cent mètres de dénivelé pour atteindre leur objectif… Ils doivent surtout faire face à la solitude, à la vieillesse, à la mort et au Temps, leur  ennemi ! Ils sont différents mais l’un complète l’autre. René veut toujours bien faire. Gustave, sans cesse de  mauvaise humeur, veut être au centre de l’action. Et Fernand, discipliné et méthodique à l’extrême, s’évanouit très souvent.

Nikita Milivojevic crée à Athènes un spectacle magnifique; il renforce le caractère comique et parfois amer du texte qu’il a mis en scène avec une grande  rigueur, avec une musique de Dimitris Kamarotos. Giorgos Gavalas a suivi les didascalies et a créé un espace symbolique qui évoque l’écoulement du temps, la nostalgie des jours heureux et la mélancolie. Comme avec ces feuilles fanées qui tombent…
Trois grands comédiens incarnent les personnages imaginés par Gérald Sibleyras: Giannis Fertis est un Fernand à la fois émouvant et drôle avec ses évanouissements fréquents. On reconnait Dimitris Piatas (René) à sa voix caractéristique. Ieroklis Michailidis souligne la mythomanie  de Gustave. Ils expriment l’angoisse de héros qui cherchent un ailleurs, au soir de leur vie. A la fois inquiets, fatigués, impuissants mais résolus à rêver…
Un spectacle touchant, à ne pas manquer !

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Katerina Vassilakou, 3 rue Prophète Daniel et Plataiwn, Athènes, T. : 0030 211 01 32 002 – 005

Le Lac des cygnes, chorégraphie de Benjamin de Pech, Marius Petipa et Lev Ivanov, musique de Tchaïkovski


Le Lac des cygnes, chorégraphie de Benjamin Pech, Marius Petipa et Lev Ivanov, musique de Tchaïkovski

913C40F4-D669-46FC-9771-BD7AB987E1D1En ce soir de première à l’Opéra de Rome, nos voisins italiens fredonnaient la musique d’introduction avant l’ouverture du rideau. Chaque spectateur entretient en effet ici une relation affective avec ce ballet qui a connu de multiples relectures depuis sa création en 1877, au Bolchoï de Moscou. Ici, Benjamin Pech en présente une version classique et très lisible en quatre actes.

Nous découvrons la tragédie du Prince Siegfried, dansé par l’étoile du Bolchoï Semyon Chudin, et son amour contrarié pour une femme-cygne, Odette (Anna Nikulina) une autre étoile de ce même Bolchoï. A l’acte III, Benno, (Giacomo Castellana), fidèle ami et jaloux du Prince va causer sa perte en substituant à Odette, un cygne noir :Odile, que danse aussi Anna Nikulina.  Le Prince tombe dans le piège et fait sa demande en mariage à Odile. A l’acte IV, Siegfried tue accidentellement avec une arbalète, sa bien-aimée Odette.

A l’acte I, les danses de groupe mettent en évidence les belles robes de bal, bleues ou vertes, créées par Aldo Buti et assorties aux couleurs du palais de la Reine-Mère, figuré par des toiles peintes en fond de scène. Le corps de ballet donne une grande vivacité aux danses de l’acte III. Dès l’ouverture, Semyon Chudin impressionne  par sa maîtrise technique,  comme sa partenaire qui le rejoint à l’acte II.  Dans ce que l’on nomme : les «actes blancs des Cygnes » ( les II et IV), le public retrouve  avec bonheur le chœur des cygnes, les  alignements en diagonale et les mouvements de bras déployés comme des ailes, immortalisant l’œuvre dans l’imaginaire collectif.

Les trois solistes incarnent avec justesse leurs personnages, selon les consignes de Benjamin Pech qui, assisté de Patricia Ruanne, a mis l’accent sur la théâtralité de la pièce. Ils se fondent avec justesse dans le corps de ballet. Nir Kabaretti, à la direction d’orchestre, a suivi un tempo très précis, adapté à celui des danseurs car, la musique doit être synchronisée aux mouvements. Benjamin Pech, premier maître de ballet de la jeune troupe de l’Opéra romain et assistant d’Eleonora Abbagnato, sa directrice depuis 2015, signe ici sa première chorégraphie et fait revivre avec sensibilité cette pièce mythique.

Jean Couturier

Opéra de Rome, jusqu’au 6 janvier.

 

Le Tambour de Günter Grass, mise en scène de Dimitra Chatoupi

 

Le Tambour de Günter Grass, adaptation d’Adonis Galleos mise en scène de Dimitra Chatoupi

3B5992AF-8D15-4618-8329-D6B84AF12FCFAprès avoir étudié la sculpture et la peinture, le romancier et dramaturge allemand Günter Grass (1927-2015), séjourne quatre ans à Paris, et écrit Le Tambour, roman paru en 1959, qui lui assure une réputation internationale.  Oskar a trois ans, et refuse de grandir, et ne se sépare plus.de son tambour. Günter Grass dessine ici une fresque picaresque, truculente et sarcastique de l’Allemagne du Nord, de Dantzig à Düsseldorf, et de l’Empire allemand, au Wirtschaftswunder.
À travers l’histoire d’Oskar, l’auteur abolit la frontière entre merveilleux, réalisme, fantasme, monde quotidien, rêve et délire. Le fantastique et l’extraordinaire (arrêt volontaire de croissance, intervention divine, voix vitricide, personnages traversant le temps et les âges comme Bebra, mémoire précédant la naissance du narrateur etc.) sont présentés par Oskar comme parfaitement normaux, voire banals.

Le lecteur voit sa capacité de croyance mise à l’épreuve:  l’improbable lui est présenté comme vérité. Le symbolisme, présent dans la relecture grivoise et irrévérencieuse de la mythologie germanique et d’éléments bibliques (livre de la Genèse, Apocalypse, prophète et prophéties), jalonne aussi le roman et l’écrivain allemand réfute toute lecture purement rationnelle et objective de la réalité. En proposant une vision élargie par le mythe et l’allégorie, Le Tambour préfigure les thèmes et l’esthétique du réalisme magique latino-américain des années 1960.

Adonis Galleos a adapté ce roman pour le théâtre, avec une série d’instantanés… Dimitra Chatoupi renvoie au cirque en incorporant des éléments du théâtre d’ombres, de la pantomime, du jonglage, du théâtre de la rue, du music-hall, du cabaret et des improvisations rappelant le cinéma muet. Dans cette performance musicale et théâtrale, Dimitra Chatoupi conjugue parole et gestuelle qu’elle met au service de l’idéologie du texte. Le décor se compose et se décompose en permanence pour représenter les actions et lieux des épisodes du roman. Les costumes en noir et blanc renvoient à celui du clown comme le maquillage blanc des visages qui neutralise l’expression.. Tous Les comédiens, jeunes et talentueux, jouent, chantent, dansent et forment avec unité.
Aris Andonopoulos (Narrateur/Oskar) commente l’action au micro devant une console et intervient aux moments cruciaux. Dimitris Tsiklis (Oskar) souligne le message politique du texte  et son caractère allégorique. Katerina Skylogianni (Maria) et Nikos Samouridis (Marcus) se distinguent par une remarquable gestuelle. Georgia Zachou (Lioumba) jongle et avale le feu ! Stella Papakonstantinou (Maîtresse), un beau personnage comique, critique le système scolaire et les méthodes du fascisme. Anastasia Dendia (Grand-mère), Giorgos Korobilis (Feingolid), Elli Stergiou (Agnès), Théoni Tsourma (Madame Smou), Christiana Chatzipiera (Souzy) et Alkistis Christopoulou (Nana)  grâce à leur gestualité, soulignent les  non-dits des situations. 
Ce spectacle correspond bien aux intentions de Günter Grass: celles d’un «conte sombre de formation pendant la période de la montée du nazisme en Europe ».

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Simio, 4 rue Charilaou Trikoupi, Kallithea, Athènes. T. : 0030 210 92 29 579.

La Belle Hélène de Jacques Offenbach, mise en scène de Panagiotis Adam

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La Belle Hélène de Jacques Offenbach, mise en scène de Panagiotis Adam

Cet opéra-bouffe en trois actes, créé au Théâtre des Variétés à Paris le 17 décembre 1864, remporta un vif succès, même si certains critiques dénoncèrent son caractère licencieux. Ouvertement parodique, le livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy transpose avec beaucoup de liberté, un épisode bien connu de L’Iliade. Quant au personnage éponyme, il se voit ravalé du statut de mythe, à celui de femme frivole.

Ainsi à l’acte II Hélène attend l’arrivée du berger Pâris, qui va lui être présenté en récompense, après les trois épreuves qu’il a remportées. Troublée par cette visite, la fille de Jupiter s’adresse à son père puis à Vénus. Et on retrouve ici  le thème vaudevillesque de l’infidélité conjugale. Mais les librettistes instaurent un décalage burlesque entre ce thème grivois et le motif tragique de la fatalité. On pourrait même voir une parodie du fameux monologue de Phèdre : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée… », où l’héroïne de Racine se dit victime de ses origines et prisonnière d’un destin qui la dépasse.

Hélène, elle aussi, paie le prix d’une naissance exceptionnelle. Fille du premier des dieux, elle supplie Vénus de ne pas mettre sa vertu à l’épreuve pour lui épargner le sort jadis subi par sa mère. Tout le comique vient du ton familier qu’elle emploie pour s’adresser à la déesse de l’amour. « Vénus, la friponne » se voit mise en accusation avec un vocabulaire inattendu. La musique d’Offenbach fait preuve d’une grande invention sur le plan mélodique, ce qui renforce la séduction exercée par le personnage. Comme l’écrit son biographe Jean-Claude Yon, le compositeur de La Belle Hélène sait à merveille « susciter le plaisir et le rire de façon imparable et presque physique ».

Petros Chryssakis et Panagiotis Adam ont traduit en grec le texte en grec et signé une adaptation avec les  équivalences adéquates pour renforcer l’esprit des dialogues. La mise en scène est pleine des trouvailles qui rendent le livret moderne et accessible au public. Le décor est minimal: quelques objets métonymiques, et les costumes de Valia Syriopoulou ont des couleurs intenses. Il faut signaler la chorégraphie de Loukas Théodossopoulos et les joyeux éclairages de Christina Thanassoula. Et  au piano, Maria Papapetropoulou, Giannis Tsanakaliotis, au violon, Avgoustinos Moustakas, au violoncelle, et à la flûte Kaiti Pantzari et Maria Pachnisti).

Tous les comédiens-chanteurs ont une belle voix et jouent avec un expressionnisme modéré comme dans les cartoons aux rythmes effrénés. Marissia Papalexiou crée une  Hélène entre burlesque et caricature. Giannis Filias  joue un Pâris avec générosité. Pavlos Pandazopoulos (Calchas), Anastassios Lazarou (Agamemnon), Giannis Vryzakis (Ménélas), Stellios Kelleris (Oreste), Konstantinos Zabounis (Achilleas), Lélla Xatzielefthériou (Vénus), Loukas Théodossopoulos et Pétros Tsofyllas (Eros) construisent des personnages comiques dans l’esprit parodique de cet opéra-bouffe.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Fondation Michalis Kakkogiannis, 206 rue Peiraios, Athènes, T. : 0030 210 34 18 550

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, traduction en grec et mise en scène de Thomas Mosshopoulos

 

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, traduction en grec et mise en scène de Thomas Mosshopoulos

59FB09D3-5389-4CD0-A218-B3F5326D31DFDans ce roman dystopique, publié en 1953, Ray Bradbury (1920-2012), célèbre écrivain américain, montre une vision pessimiste d’un futur souvent totalitaire. Il en proposa lui-même en 1979, une version théâtrale. «Avant tout, je n’écris pas de science-fiction. J’ai écrit seulement un livre de science-fiction et Fahrenheit 451 est fondé sur la réalité. La science-fiction est une description de la réalité. Le fantastique est une description de l’irréel. »

Ici, le rôle des pompiers a bien changé: ils ne sont désormais plus chargés d’éteindre les  incendies, mais plutôt de les allumer. Ainsi, ils doivent détruire par le feu tous les livres existants. Le titre fait référence à la température en degrés Fahrenheit à laquelle le papier s’enflamme soit environ 232,8 °C.  Les pompiers ont aussi pour mission de traquer les résistants qui cachent des ouvrages chez eux. Mais l’un d’eux, Guy Montag, va se sentir attiré par la lecture et prêt à entreprendre une mission dangereuse qui changera radicalement sa vie. Ray Bradbury critique la restriction de la liberté de la pensée, la censure, et les stratégies de manipulation des régimes dictatoriaux.

Thomas Mosshopoulos crée un spectacle imposant sur un plateau plein de fumées, et soutenu par des projections vidéo. Il nous montre la vie au futur telle que l’imagine Ray Bradbury dont les personnages agissent comme des automates, manquent de spiritualité et dont les relations professionnelles sont cruelles. Les livres s’enflamment virtuellement et l’espionnage électronique trace un espace étouffant. Evangélia Therianou a conçu un décor métonymique de cet univers où l’homme est une machine, incapable de réfléchir, mais docile et apte à consommer. Les costumes de Claire Bracewell sont ceux, professionnels, des personnages et la musique de Kornilios Selampsis comme les éclairages de Sophia Alexiadou renforcent la terreur et l’angoisse des situations.

Alexandros Logothétis incarne Montag en signifiant bien son évolution puis son revirement. Anna Masha exprime avec intensité le cynisme de Beatty, une carriériste d’une inébranlable volonté. Evdokia Roumelioti soutient avec justesse le personnage de Mildred. Kitty Paitazoglou joue à la fois Clarisse et Hélène. Haris Tsitsakis incarne Faber en soulignant la résistance qui la caractérise. Xénia Kalogéropoulou joue Madame Hadson avec passion et fureur pour renforcer le sacrifice, la constance et hélas, l’autodestruction qui caractérisent cette héroïne. Le duo Manos Galanis (Black) et Thanos Lekkas (Holden) critique les médias et leur influence sur la conscience des masses.

Un spectacle d’une grande qualité qui stigmatise sans didactisme les dangers qui menacent le monde à venir où les citoyens privés d’esprit critique sont incités à consommer toujours davantage…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Porta, 59 avenue Mesogeion, Athènes. T. : 0030 210 77 11 333

Bosch Dreams mise en scène de Samuel Tétreault, mise en images d’Ange Potier

Bosch Dreams mise en scène de Samuel Tétreault, mise en images d’Ange Potier

 Bosch4_1A l’heure où l’on met en scène les grands peintres de l’Histoire, comme à la Carrière des Lumières aux Baux-de-Provence (voir Le Théâtre du Blog), des circassiens osent ici faire une incursion  surprenante dans l’œuvre de Jérôme Bosch (1450-1516). La compagnie  québécoise les 7 Doigts, qui joue depuis 2002 et avec succès dans le monde entier, célèbre, à la demande de la fondation Hieronymus 500, le cinq centième anniversaire de la mort du peintre avec une remarquable création  alliant numéros spectaculaires et cinéma d’animation.

Les 7 Doigts  nous invite ici à partager Le Jardin des Délices. Le célèbre triptyque, exposé au Musée du Prado à Madrid, s’ouvre ici en plein écran, comme un gigantesque livre d’images où les circassiens rejoignent les créatures fantastiques du peintre, natif de Den Bosch,  un bourg au sud des Pays-Bas.  Une petite fille au ballon rouge nous entraîne dans ce monde fabuleux, telle une Alice au pays des merveilles, et nous conduit dans cette iconographie irréelle, du Paradis à l’Enfer. Elle se révèlera aussi une excellente trapéziste et meilleure guide que le conférencier aux commentaires lourds et inutiles qui essaye, entre les scènes, de décrypter cette œuvre étrange.. 

 Les images parlent mieux que les mots, et les corps nous enchantent. On se promène dans le panneau central du tableau, peuplé d’une humanité étrange et fornicatrice, d’un bestiaire monstrueux et cocasse. De la toile, animée en trois dimensions par Ange Potier, émergent  des villageois aux masques grotesques, un prestidigitateur et des acrobates moyenâgeux. Plus tard, une contorsionniste décrit des arabesques dans une bulle, telle les femmes écartelées du tableau… Light my fire enflamme un duo  aérien onirique : Jim Morrison, poète et musicien, cofondateur du groupe The Doors ( 1943-1971) était un grand admirateur de Jérôme Bosch…

 Après les délices de ce jardin, accompagnées des musiques planantes de The Doors ou de Philip Glass un paysage d’apocalypse se déploie, scènes de guerre et d’incendie dans une scénographie calquée sur le dernier volet du triptyque. Avec des artistes  au sommet de leur art au milieu des bombes, des sirènes et des flammes… Malgré les commentaires besogneux de l’animateur pédagogue et ses clins d’œil appuyés du côté de Salvador Dali, qui rompent régulièrement la magie du spectacle, cette féérie nous captive, et nous ne regretterons pas d’être venus.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy (Haute-Savoie), le 19 décembre.

Les 24 et 25 janvier, Maison des Arts du Lac Léman Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) ; du 29 au 31 janvier, Scène nationale de Bayonne (Pyrénées- Atlantiques).
Le 5 février, Scènes Mitoyennes de Cambrai (Nord) ; les 8 et 9 février, Grand Théâtre de Mâcon (Saône-et-Loire )  et du 12 au17 février, Odyssud, Blagnac (Haute-Garonne).

Erwin Redl à la Fondation Groupe EdF

 

Erwin Redl à  la Fondation Groupe EdF

© Vincent Baillais – agence TOMA

© Vincent Baillais – agence TOMA

Cet artiste de cinquante-cinq ans, d’origine autrichienne, vit à Bowling Green, Ohio et à New York  depuis 1993. Après un master en art numérique à la School of visual arts de New York et une licence en composition musicale à l’Université de Vienne, il a souvent réalisé des installations aux proportions architecturales comme au Whitney Museum of American art en 2002  avec une grille de lumières LED recouvrant toute la façade. Ses œuvres font partie, entre autres, des collections des institutions du Whitney mais aussi du Musée d’art contemporain de San Diego, du Borusan Contemporary à Istanbul…

Ici, dans cette ancienne sous-station électrique de 400 m2, réaménagée en salles d’exposition,  Erwin Redl a réalisé  -et c’est la première fois en France-  une installation lumineuse avec des amploules-leds suspendues à de dizaines de fils au rez-de-chaussée dans un puits jusqu’au premier étage. La lumière, sans jamais s’éteindre, varie lentement entre le rouge et le bleu. Soit « le spectre chromatique visible ainsi que celui des émotions humaines. Le rouge représente l’extrême de la sensualité  et le bleu, son contrepoint froid et rationnel. L’expérience esthétique immersive alliée aux aspects technologiques particulièrement sophistiqués brouille la frontière entre réel et virtuel. »

Erwin Redl place ainsi le visiteur au cœur même de son installation lumineuse qui peut s’y déplacer à volonté. Et on éprouve vite à condition de jouer un peu le jeu, une sorte de déstabilisation du corps,  quand on pénétrer dans ces séries de petites ampoules suspendues. Avec un regard à la verticale, à l’horizontale et surtout à la diagonale jusqu’en bas. Suprême raffinement, comment dire les choses : on se sent presque flotter dans ce grand espace où l’on a une autre perception mentale spatio-temporelle de son corps. Et les enfants encore plus fascinés que leurs parents, se réjouissaient d’y pénétrer. Même s’il faut sans doute ne pas y rester trop longtemps, les éclairages leds émettant une proportion importante de lumière bleue, avec de courtes longueurs d’onde: pas des meilleures pour les yeux.

Une expérience sensorielle qui rappelle celle de la danseuse américaine Loïe Fuller ; en 1892, elle faisait éclairer son solo par des projecteurs aux gélatines colorées avec sans doute un pouvoir hypnotique évident. Là aussi c’était il y a  plus d’un siècle déjà une expérimentation artistique de tout premier ordre sur la nature de la lumière et sur les ondes qu’elle dégage sur des spectateurs. Même si ; à l’époque, ils étaient assis dans un espace traditionnel.

Deux autres pièces mais moins intéressantes sont aussi présentées dans de petits espaces avec le même système d’ampoules leds rouges et bleues : Reflection, on Patterns and Signs v2 et Dial, White-Red White-Blue v2. Mais ne ratez surtout pas cette installation qui ouvre de belles perspectives aux scénographes, metteurs en scène et chorégraphes…

Philippe du Vignal

Fondation Groupe EdF, impasse Récamier, Paris VI ème, tout près du métro Sèvres-Babylone. (Entrée gratuite), jusqu’au 3 février.

 

Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

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Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

Le cinéaste, après avoir fait l’I.D.H.E.C. , ex F.E.M.I.S., a tourné, il y a trente ans, son premier film, Printemps de square avec les jeunes d’un quartier du XV ème arrondissement de Paris.Jusqu’en 1990, il  a été directeur de la photo, et réalise aussi des documentaires que l’on connaît bien maintenant comme Amour rue de Lappe (1984), Question d’identité (1986),  Et la vie (1991), La Vie est immense et pleine de dangers (1994). Grands comme le monde (1998), Le Voyage à la mer (2002), Après un voyage (dans le Rwanda) (2004), La république Marseille, une suite de sept films en six heures (2009).

 Et le très remarqué On a grèvé ( 2014) sur les femmes de ménage  d’une grande chaîne hôtelière à Paris, qui refusaient de continuer à se laisser exploiter plus longtemps. Un cinéma disons, pour faire vite: social, où il pointe toutes les difficultés du vivre ensemble et les conflits qui révèlent des injustices criantes dont les chers énarques  ne soupçonnaient même pas l’importance.

Comme d’habitude, il filme seul et reste très discret, voire presque invisible (il s’est juste, l’espace d’un instant, montré caméra à l’épaule dans un miroir comme avec une signature à la Hitchcock) Et c’est lui qui pose des questions apparemment anodines mais en fait très précises. On voit d’abord Mallé, un travailleur émigré malien en plein hiver, dans un Paris enneigé et une banlieue pauvre, puis dans un RER au petit matin, plein d’émigrés africains levés très tôt, pour que les immeubles d’habitation, les bureaux des ministères, les grandes banques des Champs-Elysées soient bien propres à 9 h. Et cela pour un salaire minimum.

Le cinéaste a travaillé à faire émerger doucement la parole de Mallé que l’on voit dans sa pauvre petite chambre de foyer qu’il partage avec un autre Malien. Il l’a filmé pendant cinq ans et on sent une certaine complicité entre eux, attentifs l’un à l’autre. Ils ont travaillé ensemble pour dire la vie de ces hommes que les Français aperçoivent dans le métro, tassés de fatigue, et à qui ils ne parlent jamais. « Quand je filme seul, dit le cinéaste, ce qui m’intéresse, c’est de casser le flux du vécu. » (…)  » Mon regard ne soutient plus la relation. C’est le fait de filmer qui est la relation. C’est violent, c’est beau et c’est fort, et là on fait un film pour les autres, qui n’en est jamais l’enregistrement. »

Et les images aussi anodines sont en réalité d’une grande force. «La manifestation de la vérité implique l’incarnation de la parole dans la chair des images, dit Marie-José Mondzain.» Ici, le visage de Mallé, aux traits souvent énigmatiques, la lumière dans les feuilles d’arbre, la nourriture sommaire dans un bol plastique, son beau costume pour les sorties dans une housse accroché une au mur… On l’entend parfois mal mais il s’exprime dans un français impeccable avec beaucoup de nuances…
 On entend la conversation qu’il a au téléphone, avec sa femme au Mali qu’il engueule mais dont  il nous dit qu’il l’aime, même s’il ne l’a pas vue depuis sept ans qu’il n’est pas retourné chez lui. Il ne se plaint pas, gagne peu avec des journées interminables: on le voit nettoyer des halls d’immeuble, sortir et rentrer sans fin les poubelles à Paris, comme à Montreuil où il habite. Son honneur à lui, le noble dans son pays et l’esclave ou presque, en France: envoyer chaque mois de quoi faire vivre sa famille. Il fera tout, dit-il, pour que ses enfants puissent faire des études et ne connaissent jamais ce qu’il a dû subir en France.

Puis Denis Gheerbrant qu’on sent alors un peu mal à l’aise, pose la question du statut de la  femme au Mali. «Il y a deux choses là-bas que les Français sont contre ça, dit Mallé, la polygamie et l’excision. » Autrement dit: nous sommes chez nous et ne vous mêlez pas, vous les ex-colonisateurs, de notre façon de vivre, de notre sexualité et de nos coutumes. « La revendication d’égalité devant la loi entre les hommes et les femmes, écrivait déjà Juliette Minces, il y a plus de vingt ans, dans Le Coran et les femmes,  le désir de justice et de liberté, tout ce qui fonde nos valeurs et qui s’est révélé universel, est soudain mis sous le boisseau au nom du respect de la différence. »  Et les grands puissances laissent faire: la démocratie a ses limites. Et Mallé n’éprouve aucune gêne pour dire que dans son pays, la règle absolue est la nécessité d’avoir un supérieur. Il a donc là-bas une famille d’esclaves à sa disposition, qu’il a reçue en héritage de son père. Mallé explique aussi que la polygamie et l’excision sont une bonne chose et un héritage de ses ancêtres nobles: les Soninké, des hommes libres, que l’on doit respecter. Et il trouve ces pratiques -encore très fréquentes- absolument normales, même s’il précise bien qu’elles ne sont pas obligatoires !

Intelligent et débrouillard, Mallé vit depuis quelque vingt ans en région parisienne et les déplacements en bus et métro comme la vie quotidienne ne lui posent plus aucune difficulté. Curieux et informé, il a la culture d’un homme du XXI ème dans une grande agglomération occidentale mais il a aussi celle de ses ancêtres qui fonde son identité. Et il  avoue que sa femme et ses filles aient été excisées! Là, cela bloque: Denis Gheerbrant, très pudique, ne dit rien mais, malgré leur complicité, il lui dit très franchement qu’en France, c’est un crime. Mallé reste sur ses positions, et ne veut en aucun cas renier ce qu’il nomme: respect de la tradition et des ancêtres. Il parle beaucoup mais a bien du mal à soutenir l’insoutenable. Jusque là, sympathique, l’homme le devient alors  beaucoup moins.

Une  tension perceptible monte alors dans le dialogue et l’empathie en prend un coup. «Mais il m’ébranle, remarque Denis Gheerbrant, je me dois et je lui dois de m’exprimer. J’essaie de faire ce que j’attends d’un film : qu’il change mon regard, qu’il me permette de rendre à l’autre sa complexité de personne et de sujet. » En une heure quarante, le cinéaste, caméra à l’épaule, réussit avec une grande maîtrise, cette difficile épreuve où un étranger ouvre son univers face caméra, et où il nous plonge dans un monde très éloigné de nous, pourtant géographiquement si proche. «Une différence qui ne fournit rien à l’esprit, n’est pas une différence, disait déjà Goethe ». Et là, on est comblé. Ne ratez pas ce film bien réalisé dont un des grands mérites est de poser des questions auxquelles ni Mallé ni les spectateurs ne peuvent apporter de vraie  réponse…

Philippe du Vignal

Film vu au festival Cinéma du réel, le 21 décembre, Centre Georges Pompidou, Paris IV ème.


A partir du 16 janvier, Espace Saint-Michel, 7 Place Saint-Michel, Paris V ème.

 

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