L’Art de Suzanne Brut de Michael Stump, mise en scène de Christophe Lidon

 

L’Art de Suzanne Brut de Michael Stump, mise en scène de Christophe Lidon

OS9A0024Suzanne parle à Sainte-Jeanne et à la Vierge Marie; mieux, elle les peint. A moitié folle, à moitié demeurée, elle est servante chez les bonnes sœurs de Saint-Pardoux-la-Rivière, en Périgord. Dehors, les Allemands occupent la campagne  avec la bénédiction des religieuses : « Elles disent ça que Pétain a dit qu’il ne fallait plus nourrir les fous (…) »

Suzanne, “muette en dehors, et très bavarde en dedans“, s’adresse à ces apparitions célestes, et leur explique comment elle entend les représenter, donne ses recettes à base de plantes, œufs, plumes et insectes écrasés dans de la peinture Ripolin, matière qu’elle étale sur des planches de bois glanées alentour : «  Je ne sais pas bien parler, mais je sais mélanger les couleurs, je sais trouver les formes de accords, des nuances (…)», dit-elle à Sainte-Jeanne. De fil en aiguille, elle va confier aux Saintes qui la visitent les événements traumatiques aux termes desquels elle a été recueillie dans ce couvent…

Marie Christine Danède avec un léger accent du terroir, incarne cette Suzanne Brut -patronyme typiquement périgourdin- avec naturel. Le rôle lui va comme un gant, écrit sur mesure pour elle, à la demande du metteur en scène avec lequel elle collabore régulièrement … Pour construire son personnage, Michael Stump s’en réfère à l’Art brut : « Un gisement extraordinaire d’œuvres issues de l’imagination et du vécu souvent douloureux de créateurs marginaux, autodidactes et exclus des chemins balisés de l’art contemporain».  Auteur de plusieurs pièces et adaptations théâtrales, il parvient, grâce à son expérience de peintre, à décrire le processus de création des tableaux dont nous visualisons les formes, couleurs et matériaux, comme s’ils existaient vraiment.

La comédienne contribue à rendre cette fiction crédible. Même si les mots ne correspondent pas toujours à ceux d’une paysanne fruste et peu éduquée, elle donne chair et épaisseur dramatique, une heure quinze durant, à cette femme blessée par la vie, à qui l’art offre une part de résilience. Sans pathos, avec suffisamment de distance, et aussi avec l »humour (parfois un peu lourd) qui fait respirer le texte.

Une scénographie sans grande invention mais des projections vidéos subtiles, soulignent discrètement le jeu de Marie-Christine Danède qui a eu une nomination comme Meilleur second rôle féminin en 2015 pour La Colère du tigre de Philippe Madral, monté par Christophe Lidon (voir Le Théâtre du blog). Une comédienne à découvrir.

Mireille Davidovici

Théâtre Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs Paris Ier . T. 01 42 36 36 20

Le texte est publié aux éditions Dacres : www.dacres.fr


Archives pour la catégorie critique

C’est la vie, texte et conception de Mohamed El Khatib

 

C’est la vie, texte et conception de Mohamed El Khatib

© Joseph Banderet

© Joseph Banderet

On a envie d’ajouter tout de suite : avec Fanny Catel et Daniel Kenigsberg. La pièce  n’existe pas sans eux qui en sont la substance, la chair et le souffle, et ils sont acteurs. Jamais un « avec » n’aura été aussi plein. Ils jouent leur propre tragédie, leur propre deuil, impossible à faire : chacun a perdu un enfant.
Leurs histoires sont différentes et pourtant ils connaissent ensemble un autre monde, pour lequel il n’y a pas de mot. Orphelin d’enfant? Ça existe en hébreu, shakoul : «l’ourse à qui on a enlevé sa portée» ; ou en arabe, takal : «qui a perdu ses bourgeons», mais pas dans notre langue.

Association-des-parents-qui-ont-perdu-un-enfant ? Cette tragédie, ils la jouent depuis la création en  mars dernier au Centre Dramatique Orléans-Loiret. Ils ont peu répété: Mohamed El Khatib exige que toute parole soit dans sa vérité naissante, vivante.

Daniel et Fanny sont des gens, donc, qui exercent leur métier. Leur présence sur le plateau, dans la vidéo de leur histoire : « toute ressemblance avec la réalité n’est jamais le fruit d’une coïncidence, mais d’un laborieux travail d’écriture », précise Mohamed El Kathib. C’est la vie n’est pas du théâtre-documentaire, mais vraiment la vie, la vérité des acteurs, de leur personne, celle de l’auteur, qui ordonne, construit, modifie ici ou là, le récit, en tension forte et productive avec eux.  Mais aussi la vie du spectateur : pas exactement mis en scène, mais plutôt mis en demeure de lire le mode d’emploi du spectacle, pour ainsi y entrer, tout en restant, avec intelligence, à sa juste place.

 La scénographie fonctionne en ce sens : un plateau en angle formant une sorte de quadrilatère irrégulier avec les bancs du public : c’est la vie  et les choses ne s’ajustent pas parfaitement mais s’emboitent : une affaire de centre de gravité. De pure gravité, en jouant sur les mots, à mille lieues du trac, pour les acteurs, et pour le public d’une sacralité pesante.

 Car il y a là, de l’humour, à commencer par le dispositif d’écrans « pédagogiques », quand ils ne sont pas le support d’une part trop lourde du récit pour les acteurs. Et puis il y a le rire imparable du vrai. Sans compter les blagues que Daniel raconte durant l’entracte annoncé –où rien ne s’arrête, pas plus que ne s’arrêtent la douleur ni le deuil- qui ramènent, d’aussi loin que l’on voudra, la perte obsédante d’un fils.

Qu’est-ce que chercher la vérité, au théâtre ? La faire apparaître, là où elle est.  Même sage, respectueux et docile au spectacle ainsi proposé, le public y participe, et nul besoin pour cela de le faire monter sur scène. Au fond, nous voyons là, sans être voyeurs, sans pathos et sans triche, un théâtre d’écorché. Non du côté d’une émotion forcée, mais  proche d’un outil scientifique qui donne à voir les ressorts de la vie et l’émotion à sa place exacte.

Pas  dans l’effet de réel, dans la transgression ou le malaise. Le théâtre-vérité de Mohamed El Khatib décape les évidences, construit une théorie de l’acteur, poussée très loin, et qui fait corps (et âme) avec la sensibilité. Deux mots résument, paradoxalement, cette mise à nu de la douleur : pudeur et respect. C’est la vie : une expérience à ne pas manquer.

Christine Friedel

Théâtre Ouvert, Festival d’Automne, 4bis Cité Véron, Paris XVIIIème jusqu’au 7 novembre T. 01 42 55 74 40.

Espace Cardin/Théâtre de la Ville,  1 avenue Gabriel, Paris VIIIème, du 10 au 22 novembre. T. : 01 42 74 22 77 .

 

 

Dix histoires au milieu de nulle part d’après La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch

 

Dix histoires au milieu de nulle part d’après La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk

C9970EAE-0657-426A-BD44-8C77C5D91C13 “Je pose des questions, non sur le socialisme mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse, écrit Svetlana Alexievitch. L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits; les émotions, elles, restent toujours en marge. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. » Armée d’un magnétophone et d’un stylo, elle a parcouru son pays à la recherche d’une espèce en voie de disparition, l ‘ “homo sovieticus“:  cet objet d’étude, depuis son premier livre, publié en 1985,  est encore le thème de La Fin de l’homme rouge.  Ce poignant requiem fait résonner les voix de centaines de témoins, brisés après l’implosion de l’Union soviétique. Un texte polyphonique dont Stéphanie Loïk tire un spectacle en forme de diptyque, après avoir adapté, depuis 2009, pour de jeunes acteurs d’écoles supérieures de théâtre, quatre livres de cette écrivaine,prix Nobel de littérature 2015. Le premier volet: La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement comporte la même distribution que le second, et obéit à la même esthétique.

 Sur le plateau nu, six jeunes acteurs, vêtus de noir, forment un chœur uniforme, et se partagent les témoignages d’hommes et de femmes de tout âge et de toute condition. Mouvements précis, corps évoluant dans l’espace, lente chorégraphie mêlée d’acrobaties, silences calculés ponctués de chants russes : ces jeunes comédiens expriment avec force le désarroi d’individus laminés par l’histoire, quelle que soit leur origine. « Le temps de l’espoir a été remplacé par le temps de la peur », une peur qui s’empare aussi des plus jeunes. Les interprètes donnent voix et corps à leurs interrogations et leurs réactions après les attentats terroristes qui ont frappé Moscou.  La haine monte envers les Caucasiens. Les nationalistes (les “nachi“), veulent la restauration d’un Grand Empire slave. D’autres relisent Marx et Lénine, on les appelle… les esclaves de l’utopie.

Ces propos multiples et contradictoires, «tirés des bruits de la rue et des conversations de cuisines » nous sont rapportés à pas et gestes comptés : « On en a ras le bol des Juifs, des tchékistes, des homosexuels » dit l’un. « Moi je suis de gauche, dit un autre. (…) Pourquoi on ne descend pas dans la rue ? «    Les comédiens rampent, se relèvent, s’escaladent, pirouettent sous des lumières vacillantes, accompagnés d’une bande-son discrète mais tout aussi expressive. « J’ai trois foyers, ma terre biélorusse, la patrie de mon père, (…) l’Ukraine, la patrie de ma mère (…), et la grande culture russe sans laquelle je ne peux m’imaginer », explique  dans sa préface Svetlana Alexievitch. Cette question de l’identité perdue, à la chute du régime soviétique, plus particulièrement sous l’ère de Vladimir Poutine et d’Alexandre Loukachenko, est au centre de la deuxième partie de La Fin de l’homme rouge.  Après avoir fait entendre des propos racistes ou dubitatifs, nés de cette perte d’identité, le spectacle restitue le chapitre Où il est question de Roméo et Juliette… seulement ils s’appelaient Margarita et Abudlfaz.  Elle arménienne et lui, azerbaïdjanais croyaient en l’amour. Mais entre 1988 et 1994, les Azéris et les Arméniens s’entretuent : un pogrom contre les Arméniens a déclenché des massacres en chaîne.

 On reçoit le récit poignant et poétique de cette jeune femme en plein cœur, admirablement retranscrit par la romancière et restitué par les interprètes. La mise en scène ne joue pas sur le pathos. Gestuelle, musique, et choralité de la parole opèrent un détachement onirique.  Pourquoi un tel malheur ? Comment survivre à cet enfer  où l’histoire précipite tant de peuples ? se demande-t-on.  Ce spectacle coup de poing, porteur d’un parole forte et joué dans un style très singulier, exige des comédiens une grande maîtrise corporelle et vocale. Tous issus de l’Académie de Limoges (promotion Anton Kouznetsov, 2013), ils ont répété intensivement deux mois et demi, selon la méthode russe, sous la direction d’un chef de chœur pour les chants, et de circassiens pour les acrobaties et sous la férule obstinée de la metteuse en scène qui clôt ici dix ans de travail sur les œuvres de Svetlana Alexievitch. Malgré quelques longueurs et une forme qui pourrait déconcerter certains, la performance des acteurs porte ses fruits et le résultat ne laissera personne indifférent. Il incite aussi à se plonger plus avant dans le roman document alors qu’on commémore les cent ans de la Révolution russe.

 Mireille Davidovici

Anis Gras/Le Lieu de l’autre 55 avenue Laplace, Arcueil (Val-de-Marne). T. : 01 49 12 03 29 jusqu’au 5 novembre.

Tropiques Artium, 6 rue Jacques Gazotte, Fort-de-France (Martinique).
 T. :05 96 70 79 29, du 14 au 17 novembre.

Théâtre de l’Atalante, 10 Place Charles Dullin, Paris XVIIIème. T. : 01 46 06 71 90, du 29 novembre au 22 décembre.

 La Fin de l’homme rouge, traduction de Sophie Benech est publié aux éditions Actes-Sud.

 

Un grand amour de Nicole Malinconi, mise en scène de Jean-Claude Berutti

 

Un grand amour, texte de Nicole Malinconi, mise en scène de Jean-Claude Berutti

7CCDE461-858B-4135-9253-FB5C436BA773Sur scène, un fauteuil, un guéridon avec une bouteille et un verre, un tas de journaux empilés et derrière, un grand miroir qui servira quelques minutes d’écran vidéo-belle idée du scénographe Rudy Sabounghi-où on voit une femme assise: on apprendra qu’elle est la seule journaliste venue faire une interview de la dame âgée assise en face de nous. Son histoire, dit Nicole Malincoli, tient en peu de mots: «Après la mort de Franz Stangl, ex-commandant du camp d’extermination de Treblinka, arrêté au Brésil en 1967, puis incarcéré à la prison de Düsseldorf et condamné à la réclusion à perpétuité, Theresa Stangl, sa veuve, est restée dans leur maison de Sao Paulo où ils avaient vécu incognito durant seize ans avec leurs enfants. »

Il mourut en prison quatre ans plus tard, et Gitta Sereny, journaliste, la dernière personne et la seule à l’avoir rencontré vivant, a aussi voulu aller voir Theresa Stangl pour qu’elle lui parle de son mari et de Treblinka…Des faits encore proches à l’époque: pas trente ans!  Et bien présents : son mari avec qui elle vivait un grand amour, officier allemand sous le IIIème Reich, avait été chargé de la construction des camps de Sobibor puis de Treblinka.

Comme tant d’autres,  il avait «obéi aux ordres », puis était devenu cadre administratif, lui disait-elle. C’est tout ce qu’elle savait de l’activité ou du moins ce qu’elle voulait bien en savoir. Jusqu’au jour où un  certain lieutenant Ludwig en visite chez eux, annonce sans autre explication qu’on y «liquide les Juifs ». Ce qu’elle pouvait traduire aussitôt: mon grand amour, celui qui partage ma vie avec douceur et bienveillance,  le père de mes deux enfants, est en fait un bourreau et le directeur de ces camps responsable de l’extermination soigneusement programmée de dizaines de milliers d’hommes, femmes et enfants dont le seul péché était d’être juif.

Mais elle ne le fera pas  et le niera sans état d’âme, ou du moins pas totalement, puisque son corps, lui, parlait: «Pour la deuxième fois dans notre vie, je n’avais pas voulu qu’il me touche ce soir-là, ni bien d’autres soirs ensuite ; c’était comme si mon corps seul avait dit non à sa supplication de le croire, comme si le corps seul avait su la réponse ; mais c’était un savoir sans les mots ni la pensée, je ne l’avais pas laissé atteindre les mots ni la pensée, pas pu le dire, dire :«Je sais que tu mens».

Terrible aveu qu’elle finira par reconnaître devant son interlocutrice, et elle doit bien alors assumer, en complice silencieuse, une part de responsabilité dans ce génocide et elle  sait qu’elle en portera le poids toute sa vie. Puis elle le niera encore, comme si une part d’elle-même se refusait à reconnaître les faits et les images de ces camps, alors que l’autre part le savait parfaitement. Elle nous raconte leur fuite après la guerre en Syrie, puis au Brésil qui n’était pas très regardant sur l’identité des Européens débarquant sur son sol- parmi lesquels  de nombreux  criminels de guerre allemands. A Sao-Polo, elle trouvera facilement un emploi chez Mercédès-Benz et lui, cadre très compétent! entrera chez Volkswagen. Bref, une vie normale d’employés allemands vivant de longues années au Brésil… jusqu’à son arrestation!

Janine Pradinas, grande actrice belge qu’on a vue souvent autrefois à Paris, dit tout avec précision de cette horreur : aucun pathos ni effets de violoncelle: et de cette précision même, naît l’insupportable. Avec la grande franchise que son âge lui permet, la femme âgée qu’elle incarne ici, a-t-elle vraiment conscience d’avoir participé, ne serait-ce que par son silence à cette extermination de masse : elle reconnaît qu’elle savait mais en fait elle  refusait de savoir ce que faisait son mari au quotidien.  » Je ne lui avais pas laissé le temps de m’embrasser. Je lui avais dit : « Je sais ce que tu fais à Sobibor ». Je pleurais ; je ne pouvais faire que pleurer. Je me suis souvenue de sa question, immédiate : «De qui tiens-tu cela » puis de mon silence, et du sien, un bref instant.(…) Je n’avais pas répondu. Sur le chemin du retour, je n’avais fait que le harceler avec les questions qui me tourmentaient, et pleurer encore. Pour la deuxième fois dans notre vie, je n’avais pas voulu qu’il me touche ce soir-là ni bien d’autres soirs ensuite ; c’était comme si mon corps seul avait dit non à sa supplication de le croire, comme si le corps seul avait su la réponse ; mais c’était un savoir sans les mots ni la pensée, je ne l’avais pas laissé atteindre les mots ni la pensée, pas pu le dire, dire «Je sais que tu mens »,

Puis des années plus tard quand elle lira les journaux, aucun doute ne lui sera plus possible; oui, mais voilà, la guerre est finie et le monde a changé. Revient pourtant la question lancinante que beaucoup ont dû se poser après la libération des camps: qu’aurais-je fait, moi, dans des circonstances pareilles, si, en France ou en Belgique, si j’avais été une proche de ces bourreaux auxquels j’étais liée par un grand amour? Et les lendemains de cette guerre, on le sait, ont souvent été terribles pour les jeunes françaises et belges, très proches de soldats allemands.

En une heure et quelque, tout est dit dans ce solo  écrit avec une grande sobriété par Nicole Malincoli. Janine Godinas-diction et gestuelle impeccables-solidement dirigée et avec une grande intelligence scénique par Jean-Claude Berutti, tient son public et fait sonner des phrases qui frappent dur et fort : «La vérité, dit-elle, est une chose trop terrible pour que nous puissions vivre avec elle.»Il serait normal que ce spectacle d’une densité exceptionnelle, créé à Roanne la saison passée et joué maintenant à Bruxelles, puisse l’être aussi à Paris…

 Philippe du Vignal

Le Rideau, Théâtre des Martyrs, Place des Martyrs, Bruxelles. T: 02 223 32 08, jusqu’au 19 novembre.
Rencontres au Théâtre des Martyrs, le samedi 4 novembre avec Nicole Malincoli et avec l’équipe du spectacle, l’auteure et Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste, le mardi 4 novembre.

Le texte est publié à Esperluète éditions 9 rue de Noville 5310 Noville-sur-Mehaigne Belgique. T : 00 32 (0) 81 81 12 63

 

Les Jumeaux vénitiens de Carlo Goldoni, mise en scène de Jean-Louis Benoît

 

Les Jumeaux vénitiens de Carlo Goldoni, mise en scène de Jean-Louis Benoît

 

©Bernard Richebé

©Bernard Richebé

Carlo Goldoni, né à Venise en 1707 et mort à Paris dans une quasi-misère en 1794, aura écrit plus de deux cent tragédies, intermèdes, drames et surtout comédies-il avait déjà trente-sept ans; (tiens juste l’âge de Maxime d’Aboville qui tient le rôle principal)-qui vont le rendre célèbre et lui assurer la célébrité. Il aura transformé la comédie italienne  en gardant les bases et les personnages de la commedia dell’arte et en y ajoutant une intrigue et des personnages réalistes. Ici, des frères jumeaux, Tonino et Zanetto, séparés à la naissance et ne se connaissant donc pas-une situation guère étonnante à l’époque-maintenant adultes, ils vivent tous les deux à Vérone… Jeune homme raffiné, Tonino lui, a grandi à Venise mais Zanetto,  élevé à la campagne, est resté simple et naïf mais est assez rusé. Zanetto vient à Venise pour s’y marier et son frère pour retrouver la femme qu’il aime.

Ce qui provoque aussi-but de l’opération du malin Carlo Goldoni-d’excellents quiproquos et malentendus comme chez Molière qu’il admirait beaucoup, et comme un siècle plus tard, chez Georges Feydeau. Avec une fin curieuse mais des plus amères que l’on ne vous dévoilera pas. Nombreuses sont les pièces qui ont pour thème les aventures de jumeaux! Comme entre autres, La Comédie des erreurs de William Shakespeare. La géméllité déjà déclinée au masculin avec Castor et Pollux, comme au féminin dans la mythologie grecque avec Hélène et Clytemnestre, demi-sœurs jumelles et dans le théâtre contemporain en particulier au boulevard avec Lily et Lily de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy ou Les Jumeaux de Jean Barbier, prétexte à offrir surtout un rôle en or à Jacqueline Maillan ou à Jean Lefebvre. En tout cas, un vrai cadeau pour un interprète… Comme dans le théâtre contemporain chez Tadeusz Kantor qui mit en scène de vrais s comédiens jumeaux dans la vie, ce qui est aussi assez fréquent dans le cinéma américain.

Carlo Goldoni a écrit cette pièce en vénitien, toscan et bergamasque, et Jean-Louis Benoît a retraduit le texte mais parfois en le modernisant un peu trop. Sa mise en scène comme sa direction d’acteurs ne manquent pas de précision, même si l’unité et la qualité du jeu ne sont pas toujours au rendez-vous. Un travail sans doute honnête qui se laisse voir mais qui manque d’énergie. Peut-être à cause de cette deuxième représentation du samedi! Il y a quelques beaux moments comme ces combats à l’épée très bien réglés, et une déclaration d’amour, ou encore la très belle fin-le beau décor de Jean Haas fonctionne-mais tout cela n’emporte pas l’enthousiasme, et on reste un peu sur sa faim. En tout cas, loin de la brillante mise en scène d’Alfredo Arias qui, en 1980, avait révélé cette pièce de jeunesse du célèbre auteur à nombre d’entre nous. Il y a surtout une question de rythme et manque sans doute un zeste d’espièglerie et de folie à cette mise en scène…

Les comédiennes surjouent un peu, surtout au début où elles ont tendance à criailler. Côté acteurs, on remarque Thibault Lacroix (l’ami douteux), et Olivier Sitruck qui joue Pancrace, un jaloux sombre et diabolique, même s’il fait parfois un peu trop dans la caricature, en créant un personnage que l’on dirait tout droit sorti d’une BD. Mais le grand gagnant de la soirée est Maxime d’Aboville dans un double rôle valorisant. Molière du meilleur comédien en 2015 pour The Servant au Théâtre de Poche-Montparnasse, il est ici exemplaire et très crédible en Zanetto, comme en Tonino. Avec un jeu tout en finesse, que ce soit pour exprimer la gaucherie et la maladresse de l’un, comme l’élégance d’esprit et le raffinement de son frère. Avec parfois comme un second degré. Brillant! Comme deux facettes d’un même homme. Aucun doute là-dessus, Maxime d’Aboville, presque toujours en scène, tient la soirée sur ses épaules…  Chapeau.

Philippe du Vignal


Théâtre Hébertot 78 bis boulevard des Batignolles Paris (XVIIème). T.: 01 43 87 23 23,  jusqu’au 31 décembre.

Le texte de la pièce est publié à L’Avant-scène Théâtre (14 €).

 

 

Le Quai des brumes, adaptation d’après le scénario de Jacques Prévert, mise en rêve de Philippe Nicaud

Le Quai des brumes, adaptation d’après le scénario de Jacques Prévert, mise en rêve de Philippe Nicaud

4c382a_edee3267e8b748439a2bd5ef45dce3f5~mv2Le Quai des brumes de Marcel Carné  (1938), ce grand classique de notre cinéma, avait été adapté du roman  éponyme de Pierre Mac Orlan paru en 1927. Ce fut la troisième collaboration entre le cinéaste et Jacques Prévert, après Jenny et Drôle de drame, Jean, un déserteur de l’armée coloniale, arrive  la nuit au Havre  mais veut vite quitter la France. Dans  un  bistrot, chez Panama  sur un quai du Havre, vit quasiment tout le temps un peintre original et sympathique qui l’aidera, Jean fait la connaissance de Nelly ,une  jeune fille terrorisée par Zabel son tuteur qui en est amoureux fou. Maurice, l’amant de Nelly a disparu et Nelly soupçonne Zabel de l’avoir assassiné. Pour défendre Nelly, Jean tuera Zabel et s’enfuira pour rejoindre le bateau qui part pour le Venezuela. Mais il sera tué par Lucien, un jeune  loubard…

 Tirer un film d’une pièce est chose commune depuis la naissance du cinéma, avec des classiques : L’Avare, Cyrano de Bergerac, Richard III, Roméo et Juliette, bref presque tout Shakespeare, ou des pièces modernes  ou contemporaines : Arsenic et vieilles dentelles, Le Père Noël est une ordure,  Un air de famille. Mais l’opération inverse s’avère toujours périlleuse! Décor, dialogues, acteurs, mise en scène : rien n’est jamais dans l’axe, comme entre autres mises en scènes récentes, Le Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder, par Thomas Ostermeier (voir Le Théâtre du Blog), surtout quand il s’agit de drames intimistes.

« En revoyant le film réalisé par Marcel Carné, dit  Philippe Nicaud qui avait remarquablement mis en scène Oncle Vania d’Anton Tchekov sur ce même plateau (voir encore Le Théâtre du Blog !),il y avait là comme une évidence. L’évidence d’une tragédie moderne, éternelle et par- dessus tout théâtrale. Que proposer de mieux à un metteur en scène, quel cadeau plus beau pouvait- on lui faire ? Mon désir d’absorber, de manipuler, sculpter, malaxer, mettre en corps, en chair, en bouche, en souffle, en mouvement, en lumière, la puissance du scénario de Jacques Prévert, tout en respectant ses mots scrupuleusement, y déceler la vérité, ma vérité, ici et maintenant et les faire revivre dans l’instant présent, comme une matière nouvelle, authentique, contemporaine, m’a décidé à en faire une adaptation pour la scène en gardant les personnages principaux et quelques personnages secondaires pour en condenser l’action et les émotions comme j’aime à le faire dans mes mises en scène. « 

Bien sûr, il y a le petit plateau  de la très belle cave voûtée du Théâtre Essaion qui peut à la rigueur être le bar Panama du film. Oui, mais voilà Philippe Nicaud s’est fait piéger et il y avait peut-être une évidence pour lui à monter cette adaptation du célèbre film mais moins pour le public! Première erreur: il a placé nombre d’éléments scénique (un tabouret, une grande poutre, un tonneau, des paravents, etc. aussi laids qu’inutiles qui servent à tout, c’est à dire à rien et qui encombrent un plateau déjà trop petit,  et que les acteurs manipulent sans arrêt. Au secours! on dirait des déménageurs en plein travail! Ce qui donne le tournis et casse le rythme d’une suite de trop petites séquences!  Et mieux vaut oublier ces jets de fumigène pour figurer les brumes des quais du Havre! Même si sans doute le metteur en scène a voulu faire de la mise en abyme ou du second degré… Et là, cela ne pardonne pas surtout avec Le Quai des Brumes!

Comme il dit, ce film offre un regard impitoyable sur la nature humaine.  Oui, mais voilà, pour le dire, il n’y a rien de bien solide dans cette mise en scène où il n’y a pas de véritable direction d’acteurs, ou si peu. Seul Fabrice Merlot qu’on avait déjà vu dans Oncle Vania est toujours aussi remarquable et le seul qui soit crédible. Pour le reste, désolé, il faut se pincer pour croire une seconde que Sarah Viot puisse être Nelly-ce qui est quand même très ennuyeux! Même si vers la fin, il y a comme l’ombre d’un frémissement dans cette version théâtrale de ce mélodrame poétique avec des scènes qui s’enchaînent alors vraiment. Mais trop tard !

Et  nous n’avons pas du tout l’illusion, comme le voudrait Philippe Nicaud, d’un «cadre cinématographique comme s’il était l’œil de la caméra. Le tout habillé par des jeux de lumières en découpes, lumières néons, lumières froides, lumières noir et blanc, lumières brouillards, aurores, phares, torches, cut, douches et poursuites. » Tout est ici trop approximatif ! L’accordéoniste qui accompagne les comédiens, apporte bien une petite touche de poésie. Mais cette musique trop présente sature un ensemble qui n’a rien de convaincant, surtout sur un aussi petit plateau. Bref, l’opération était sans doute une fausse bonne idée, pour fêter le quarantième anniversaire de la mort de Jacques Prévert. Surtout quand  nous avons tous encore en mémoire le jeu de ces bêtes de cinéma qu’étaient Jean Gabin, Michel Simon, Michèle Morgan et Pierre Brasseur  et les décors du grand Alexandre Trauner. Une soirée perdue…

 Philippe du Vignal

 Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard, Paris IVème, jusqu’au 14 janvier.

 

887 de Robert Lepage, spectacle en français (sous-titré en grec)

 

887 de Robert Lepage,  spectacle en français (sous-titré en grec)

Metteur en scène, dramaturge, comédien de théâtre et de cinéma, cet artiste québécois transforme les mots en images significatives. En promulguant ses propres lois sur la scène,  ce travailleur infatigable connaît à fond  comme le théâtre et promulgue ses propres lois scéniques comme dans son dernier spectacle, au titre énigmatique.

Avec une scénographie grandiose qui se matérialise grâce à une maquette et qui donne au spectateur la possibilité de voir l’intérieur d’une maison. Mais le décor concentre et combine les objets et localités enrichis par des projections vidéo. Ainsi, le langage du théâtre rencontre ici le langage filmique. Dans son solo multimédia/performance, Robert Lepage se présente comme un animateur qui s’engage à se placer   dans une situation particulièrement intéressante : celle d’un homme qui nous livre des détails de sa vie.

 L’artiste québécois pratique ainsi une certaine autofiction, selon ses propres mots, et exploite avec une extrême douceur ses expériences d’enfant, tout en traversant les âges de sa vie jusqu’à présent. On est dans une  l’esthétique du minuscule : de petites images censées présenter les macrostructures de son univers avec souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’âge adulte qu’il nous offre généreusement comme des confessions sincères.

Depuis une image minime, il propose au public un grand spectacle où défilent des fastes inattendus, même si  son discours reste toujours attaché à l’esthétique de la parole simple et quotidienne. Ici, l’appui technologique sert à relier l’élément personnel au cadre socio-historique du pays de Robert Lepage. Durant deux heures, la scène est occupée par un seul interlocuteur qui dévoile ses propres impressions, sentiments et souvenirs hantés par des moments de plaisir et de détresse. En fin de compte, ce monologue assure le passage de la réalité à la fiction imbue d’une autocritique pourvue d’éléments narcissiques. De même, l’artiste, nous emmène vers des moments de sa vie privée et vers sa décision d’être un jour devenu comédien. Une confession ? Peut-être…
 

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Spectacle joué au Centre Culturel Onassis, 107 Sygrou avenue, Athènes , du 24 au 27 octobre.

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Ex Anima, une création du Théâtre équestre Zingaro

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Ex Anima, une création du Théâtre équestre Zingaro, conception, mise en scène et scénographie de Bartabas, musique originale de François Marillier, Véronique Piron, Jean-Luc Thomas, Wang Li

Nous l’avions découvert à la fin des années 70, quand  Bartabas emmenait ses spectacles sous un petit chapiteau au off d’Avignon près du Rhône. Avec pour nom le cirque Aligre déjà très novateur à l’époque car il renouvelait les codes du  rapport des hommes aux chevaux.  Puis il créa en 1985, le Théâtre Zingaro (du nom du plus célèbre cheval de la troupe et  « tsigane » en italien, un cheval frison noir emblématique de la troupe, mort en 1998 lors d’une tournée… Bartabas se fit vite connaître en inventant  cette nouvelle forme de spectacle qu’il appela Cabaret équestre I-II-II (1984-1990)  bercé par des musiques d’inspiration tzigane.

Puis en 1989, toute la troupe d’artistes, cavaliers danseurs et musiciens s’intalle au fort d’Aubervillers en banlieue parisienne. Et en trente ans, la petite compagnie d’autrefois est devenue une  des plus importantes d’Europe et une institution mondialement reconnue où les chevaux sont bien les collaborateurs à part entière de la troupe. «Ils vivent et travaillent à nos côtés, inspirateurs de nos créations, notre moteur de désirs, dit Bartabas. À leur contact, nous avons appris à nous ensauvager pour recevoir les leçons qu’ils ont bien voulu nous enseigner et comprendre qu’ils sont une ‘‘partie mémorielle de nous-mêmes’’. Comme un souffle de l’âme. “Un cheval hennit quelque part, jusqu’à la fin du monde », pour reprendre les mots de Joseph Delteil. Pour cette ultime création, je souhaiterais les célébrer comme les acteurs véritables de ce ‘‘théâtre équestre’’ si original… Montrer un rituel sans mémoire, une cérémonie où le spectateur se surprendra à voir l’animal comme le miroir de l’humanité. Pour cela, nous devons apprendre à nous dépouiller de notre ego, de notre corps individuel au profit d’un corps partagé, anonyme… N’être plus qu’une présence en retrait et devenir des «montreurs de chevaux’’ et avec eux, défricher des terres nouvelles… »

Dans la pénombre de ce grand cirque en bois, le silence est quasi-absolu, très impressionnant: il y  là pourtant quelque mille spectateurs à qui on a demandé bien sûr d’éteindre complètement leur portables au préalable de ne pas applaudir les numéros.Cette fois, Bartabas a mis complètement en vedette ses chevaux aux noms de toréadors (curieux ?) : El Cordobés, Belmonte, Dominguín, Manolete, de danseurs : Noureev . mais aussi de malheurs et de souffrances comme Guerre, Famine, Conquête, Misère. Ou encore de grands peintres comme Van Gogh, Le Caravage, Le Tintoret, Zurbarán, Soutine, ou se nomment tout simplement : la  mule,  l’âne…

On ne vous dévoilera pas, bien sûr, les numéros exceptionnels qui jouent le plus souvent avec la surprise. Les doubles portes s’ouvrent, et discrètement dirigés à petits et très légers coups de sifflet par les collaborateurs habituels de Bartabas, en habit noir à la façon des marionnettistes de bunraku, arrivent sur la piste,  d’abord quelque neuf chevaux noirs, qui vivent ensemble, puis chevaux d’un blanc très pur qui se mettent à courir tout seul en rond, puis encore deux loups… Et une oie dans un numéro étonnant. Tout cela sublime, de beauté, de douceur, d’intelligence du travail avec les chevaux, et de générosité. Avec en accompagnement,  une musique envoûtante qui fait penser à celle du nô japonais, avec hulusi (flûte de Chine), tin-whistles (flûtes d’Irlande), bansurî (flûte d’Inde du Nord),  tambours et hakuhachi, Ryuteki, nôkan (flûtes du Japon).

 On oubliera quelques jets de fumigène qui ne servent pas à grand-chose et un exerce d’équilibre d’un cheval marchant sur une très longue poutre sans grand intérêt, et une fin…un peu décevante avec un mannequin,  un « fantôme » comme on dit dans une salle de monte, qui imite la forme du corps d’une jument, et où on fait  marcher un cheval. Malgré cela, c’est sans doute un des plus beaux spectacles de Bartabas-l’ultime,dit-il-. En tout cas, surtout, ne ratez pas celui-ci. Autant de beauté ne se rencontre pas tous les jours sous les pieds et dans le cerveau d’un humain.

Philippe du Vignal
 

Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). T: 01 48 39 54 17 de 21,00 € à 43,00 €.
Pour bénéficier du tarif réduit (demandeurs d’emploi, étudiants et moins de 26 ans) sur présentation d’un justificatif. T : 01 48 39 54 17. Tarif Réveillon des 24 et 31 décembre: 50€

Bourget-le-Lac, du 19 avril au 13 mai (en partenariat avec Bonlieu-Scène nationale d’Annecy et l’Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie)
Avenches (Suisse) du 8 juin au 1er juillet.
Théâtre de Caen du 28 septembre au 24 octobre

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

 

Les Transis de Luc Petton, chorégraphie de Marilen Iglesias Breuker et Luc Petton

20171020_184102Après Yann Bourgeois au Panthéon (voir Le Théâtre du blog), le programme Monuments en mouvement a proposé à la compagnie Le Guetteur d’investir le château de Pierrefonds. Imposant, il a été construit au XIV ème siècle par le duc Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, aux confins de la forêt de Compiègne,  puis  remanié de fond en comble par Eugène Viollet-le-Duc. L’architecte, contesté aujourd’hui pour avoir restauré à sa façon Notre-Dame de Paris et autres monuments, a laissé libre cours à son invention style néo-gothique. Il passa vingt ans à reconstruire, sur ordre de Napoléon III, ce château volontairement ruiné par Louis XIII après le Fronde. Tout en respectant les plans d’origine, Eugène Viollet-le-Duc a réinventé des ornements baroques, en particulier la statuaire, dont un bestiaire de pierre étonnant, « à la manière de »… dans un style très personnel.

Cette architecture médiévale fantasmée, peuplée de monstres grotesques ne pouvaient qu’inspirer Luc Petton et Marilen Iglesias Breuker Breuker car leur prochaine création, Ainsi la nuit, se focalise sur « la poétique de l’effroi ». Les Transis est une adaptation inédite de cette pièce pour le château et une tournée dans d’autres monuments. Ici, ce n’est pas des cygnes ou des grues de Mandchourie que ce passionné d’ornithologie met en scène avec ses danseurs, comme dans Swan ou Light Birds (voir Le Théâtre du Blog) : des animaux bien plus inquiétants vont se mêler aux interprètes. « Enfant, j’ai longtemps été habité par une sainte horreur du noir dans lequel je craignais d’être happé et de disparaître, confie le chorégraphe. Ces terreurs m’anéantissaient d’autant qu’elles surgissaient parfois à l’issue d’épisodes somnambulesques accompagnés de sensations physiques déconcertantes, comme si mon corps s »expansait » ». Des sensations qu’il entend nous faire revivre dans ce vrai-faux château, digne de Walt Disney.

Dans la Cour d’honneur à la tombée du jour, d’étranges personnages se glissent comme des voleurs, en juste-au-corps noir et long manteau sombre. Deux danseurs se livrent un combat acrobatique ;  un loup trottine aux trousses des danseuses, puis s’immobilise. Temps suspendu. Silence. «Le loup, avec son aura de peur viscérale, fait surgir l’effroi d’être dépossédé de notre statut de chasseur pour devenir proie ! ».

On suit la troupe en haut du donjon. Dans une grande salle voûtée, les interprètes se lovent contre les murs, comme sortis de la pierre. Créatures nocturnes, ils évoluent lentement, suspendent leurs gestes puis s’effacent derrière les tentures. Et réapparaissent en compagnie de rapaces de toute taille. Babylone, la grande chouette lapone, piaille et déploie ses ailes. Rose, le faucon gerfaut, fait cligner ses yeux perçants, et une colonie de petites chouettes effraies se disputent la nourriture sur les bras des artistes. Un gros vautour vorace glisse son bec dans les poches de la veste d’une danseuse. Et chaque oiseau y va de son cri particulier, sans distraire les artistes de leurs mouvements.

Les Transis, ce titre suggère les gisants conçus par l’art funéraire à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, pendant la Grande Peste et la guerre de Cent ans, mais le spectacle n’a rien de macabre, et conjure nos peurs, plus qu’il ne provoque l’effroi. Les danseuses ont un petit air d’Irma Vep, l’héroïne du film Les Vampires de Louis Feuillade (1915), et les danseurs développent d’étranges mimiques. La présence des oiseaux n’empêche pas la danse d’advenir: ainsi le solo feutré de Sun-A Lee fait suite à un duo plus aigu d’Aurore Godfroy et Anais Michelin.

Adalberto Fernandez Torres réalise, lui,  un impressionnant numéro de contorsionniste et Pieradolfo Ciuilli s’y entend pour parler italien aux oiseaux. Chouettes, loups et vautours jouent le jeu. Il aura fallu un patient travail pour habituer les animaux aux danseurs, et inversement. Depuis leur naissance ils les côtoient, les connaissent et partagent une complicité  sans être pour autant dressés comme des bêtes savantes. 

La musique de Xavier Rosselle, qu’il interprète en douceur au saxophone accompagné par quelques percussions, renforce cette atmosphère étrange, en demi-teinte. Les oiseaux ont été habitués à ces sons dès leur sortie de l’œuf, et comme les danseurs et les circassiens, ils apprivoisent leurs peurs respectives. Sous la direction attentive d’animaliers, eux aussi très investis dans le spectacle. « Imaginer un instant être destitué du statut de prédateur – l’homme-pour n’être plus que celui de proie et, comme le dit Claude Regy, devenir “un régal pour les vautours » , écrit Luc Petton. »

Mireille Davidovici

Les Transis, a été créée le 21 octobre pour le Centre des Monuments historiques et sera déclinée pendant trois ans en différents lieux de l’opération Monuments en Mouvement. https://www.monuments-nationaux.fr/

Ainsi la nuit : Spectacle pilote : les 21 et 22 décembre à l’Opéra de Reims.
Le 13 janvier, Le Volcan, Le Havre; le 3 février, Théâtre municipal de Fontainebleau ; 16 mars, Centre culturel Saint-Ayoul de Provins.
Création  les 15 et 16 mai Le Bateau de Feu à Dunkerque.

Times are changing , soirée dédiée à Bob Dylan, mise en scène de Jean-Claude Gallotta

© Giovanni CITTADINI CESI

© Giovanni CITTADINI CESI

 

Times are changing, soirée dédiée à Bob Dylan,  conception et mise en scène de Jean-Claude Gallotta

Tout en dansant, rendre hommage à Bob Dylan, annonce Jean-Claude Gallotta, en costume noir et chapeau à larges bords. L’ADAMI lui a confié la conception de cette soirée; cette société de gestion collective des droits de propriété intellectuelle avec près de 80.000 artistes-interprètes, a ainsi souhaité «mettre en valeur leur métier. ( …) Vingt-neuf musiciens, comédiens et danseurs ont donc été réunis pour une interprétation singulière et pluridisciplinaire. »

Fin connaisseur de la musique pop, Jean-Claude Gallotta lui a consacré une pièce, My Rock, il y a dix ans, qui a souvent été reprise en tournée (voir Le Théâtre du blog) et il en prépare une suite: My Ladies Rock. Les chansons de Bob Dylan figuraient déjà dans la liste des musiques de My Rock et nous avons eu le plaisir d’entendre, en ouverture, un rock and roll enfiévré Obviously five Believers, tiré de l’album Blonde on Blonde (1966) : « (…) Fifteen jugglers/Fifteen jugglers/Five believers/Five believers/All dressed like men/Tell yo’ mama not to worry because/They’re just my friends.(…) ». Un deuxième extrait du ballet clôture la soirée sur une musique de Gloria de Patti Smith qui avait fait le voyage en Suède pour recevoir le prix Nobel de littérature, en décembre 2016, au nom du poète absent.

Entre ces deux brillantes chorégraphies habitées par l’énergie électrique des danseurs exultant de grâce et de liberté, le spectacle d’une heure trente suit un fil dramatique ténu, inspiré de Chroniques, autobiographie du musicien. Jean-Pierre Kalfon  en lit un passage avec humour, en hommage à Harry Bellafonte que Bob Dylan eut le privilège d’accompagner à l’harmonica en studio. Suivront des numéros dont une très jolie prestation de Sandrine Juglair au mât chinois. Le groupe franco-américain Moriarty accompagne les différentes séquences et nous donne un mini-concert, inspiré du folklore irlandais et du blues rural  aux Etats-Unis…

Malgré un texte de transition un peu besogneux, les interprètes s’engagent avec générosité dans cet hommage,   répété en deux jours pour deux représentations… Un voyage dans l’univers de Bob Dylan, chaleureusement salué  par le public.

Mireille Davidovici

spectacle vu le 21 octobre au Théâtre du Rond Point Paris 8 eme

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