Zoom

Zoom de Gilles Granouillet, mise en scène François Rancillac
le point de vue d’Irène Sadowska-Guillon

zoom.jpgNommé en mars 2009 à la tête du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie, fondé en 1973 par Jean-Louis Benoit, Jacques Nichet et Didier Bezace qui ont imprimé à ce théâtre l’identité d’un lieu de création en prise avec le réel, François Rancillac revendique cet héritage.
En clin d’œil à un des spectacles phares du Collectif fondateur de l’Aquarium Un conseil de classe très ordinaire, et en guise de manifeste de sa conception de la fonction du théâtre, il ouvre sa première saison avec Zoom, une commande faite à Gilles Granouillet, un monologue destiné à être joué dans les classes des collèges et des lycées. De fait la pièce a été répétée, créée et jouée en 2008 dans le collège Guy de Maupassant à Houilles.
Même cadre pour la mise en scène de François Rancillac à l’Aquarium. Nous sommes dans une salle de classe reconstituée avec son bureau, son tableau noir, assis à des tables d’école, endossant le rôle des parents d’élèves attendant le professeur principal qui est en retard. Alors que l’attente du professeur principal se prolonge, un petit bout de femme, la mère de Burt se lève, impatiente, prend son courage à deux mains, s’adresse à nous, tente de nous expliquer, de nous faire comprendre, ce qui s’est passé et pourquoi elle est revenue là, dans cet établissement que fréquentait il y a des années son fils. Car la folle histoire de son ambition démesurée de réussite pour son fils commence là.
Un monologue où le récit, l’adresse directe, les citations de dialogues, les retours instantanés dans le présent de la réunion, s’entremêlent, trace le parcours de cette femme paumée et simple qui, avec obstination, met en œuvre son projet de carrière pour son fils. Un projet fou et après tout légitime dans notre société de Star Ac, de réussite facile, d’obligation de bonheur et de succès.
Maladroitement, avec pudeur et courage, consciente de s’exposer à la honte, elle déroule son histoire, en livre les faits essentiels, cruciaux, traumatiques : son premier amour, le fils conçu au cinéma à une séance de Tant qu’il y aura des hommes avec Burt Lancaster, le père de l’enfant qui les abandonne. Puis le foyer pour les jeunes mères, ses déboires avec l’assistance sociale, enfin le verdict du proviseur déclarant son fils Burt enfant inadapté, difficile, sans projet de vie, sans avenir.
Catastrophe et révolte contre le destin tout tracé pousse la jeune femme à s’engouffrer dans le fantasme de faire de son fils une star de cinéma. Elle assiège les festivals de cinéma, harcèle les producteurs, les agents, traîne Burt, petit gros docile, à tous les castings avec pour seul résultat refus et moqueries.
Quand à la fin la chance se présente : Burt est convoqué au casting pour le rôle du fils d’Obélix, elle tabasse le rival de son fils pour ce rôle. Procès, prison, longue séparation avec Burt, devenu violoncelliste, dont elle reçoit au bout des années des cassettes d’enregistrements de concerts. Tant pis pour le cinéma, il a réussi dans la musique, c’est tout ce qui compte pour elle.
Linda Chaïb, une actrice hors du commun, s’approprie le texte de Gilles Granouillet comme écrit sur mesure, vif, elliptique, concentré, alliant simplicité, poésie et humour teinté de grotesque. Nulle tentation de copier ou caricaturer la pauvreté du langage de la marge. Pas de compassion misérabiliste, pas de parti pris ni de procès simpliste fait à la société. Abordant, à travers cette histoire de détresse et d’ambition quasi mystique d’une mère pour faire réussir son fils, les questions des relations parents enfants, de l’éducation, des normes et de l’impératif du succès obligé érigés en conditions sine qua non de bien-être dans notre société, Gilles Granouillet nous en laisse juge.
Linda Chaïb incarne le personnage de la mère de Burt avec une extraordinaire authenticité, une absolue sincérité des sentiments, des émotions, en déployant un impressionnant registre de jeu : désarroi, innocence naïve, douleur, ironie et rire, pirouettes clownesques, éclats de colère et rage, fragilité et force, et toujours une dévotion sans faille pour Burt. Cette « battante », forçant le destin tout tracé de son fils, ne cherche pas à nous apitoyer sur son sort mais à nous faire ressentir et à nous faire comprendre les mécanismes implacables et les injonctions qui conditionnent nos conduites.
Légère, souple, tel un feu follet, elle se meut dans l’espace de la classe, monte sur une table, s’adresse à tel ou tel spectateur, écrit sur le tableau noir, toujours avec cet air de quelqu’un surpris lui-même par son audace d’avoir pris la parole.
Si François Rancillac choisit délibérément un cadre réaliste pour la pièce, à la fois l’écriture de Gilles Granouillet et le jeu de Linda Chaïb, à connotation métaphorique, la décalent du réalisme.
Un spectacle d’une rare intelligence, profond et bouleversant, qui ne se prive pas pour autant d’humour. À voir absolument

Irène Sadowska Guillon

Zoom de Gilles Granouillet, mise en scène François Rancillac
au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie
du 23 septembre au 25 octobre 2009
réservations 01 43 74 99 61
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Lansman. D’autres textes de Gilles Granouillet sont publiés aux Éditions Actes Sud Papiers.


Archives pour la catégorie critique

WOYZECK ON THE HIGHVELD

WOYZECK ON THE HIGHVELD  Festival d’automne Beaubourg
De William Kentridge d’après Georg Büchner, reprise de la mise en scène Luc de Wit, Handspring Puppet Company (Johannesburg).

Je n’avais jamais vu de spectacle de William Kentridge, célèbre dans le monde entier depuis le début des années 90, par l’extraordinaire créativité qu’il déploie en matière de films d’animation, de marionnettes et de décors de théâtre et aussi à travers sa lutte contre l’apartheid. Son Woyzeck ( s’il ne fallait garder qu’une pièce, c’est celle-là que je garderais) a pour décor un film sombre dessiné au fusain projeté sur un écran au fond d’un castelet, le bonimenteur est un Noir massif et ventru, les marionnettes, Woyzeck non plus Franz mais Harry, Marie est Maria avec son tambour major sont manipulées à tiges et parfois à vue, l’anglais sud-africain leur donne une étrange et bouleversante naïveté. Il y a une scène  étonnante avec un splendide rhinocéros manipulé à vue, dont je n’ai pas compris le sens. Incarnait-il le démon de la jalousie qui s’empare de Woyzeck avant son crime fatal ? Une belle découverte à faire !
Edith Rappoport

Philoctète…

Philoctète…

le point de vue de Christine Friedel

22651pop.jpgLa guerre de Troie est loin. Depuis des années Philoctète est abandonné seul sur l’île de Lemnos. À la guerre comme à la guerre : un serpent l’a piqué, lui infligeant une blessure infecte et puante, on ne va pas garder cette chose dans l’armée des Atrides. Seul, il n’a pour vivre qu’une flaque d’eau boueuse et l’arc infaillible qui lui permet d’attraper au vol quelques maigres oiseaux de mer. Mais voilà, à la guerre comme à la guerre, toujours. Le siège de Troie s’éternise, Achille est mort, son fils Néoptolème est appelé à le terminer à sa place, à condition de récupérer l’arc infaillible de Philoctète. C’est ce que les dieux ont dit. Il faut un négociateur, ce sera Ulysse, l’opportuniste brutal. Son astuce : placer la mission entièrement sur les jeunes épaules de Néoptolème. Ici commence l’exemplaire dialectique de l’honneur et du mensonge, une impeccable leçon de manipulation : pour égaler la gloire de son père, le jeune homme accepte de mentir à Philoctète, de se placer, apparemment, du côté de sa rancune et de sa haine. Mais une fois le fameux arc obtenu, il ne peut accepter de gagner les honneurs contre son honneur. Au bout de compte, la sincérité, l’honnêteté s’imposent comme des armes simplement plus efficaces que la ruse.
La pièce finit par une réconciliation,   pas tout à fait d’ “homme à homme“. La souffrance, l’humiliation, la trahison ont été trop fortes pour Philoctète, sa solitude trop glorieuse, sa haine trop tenace. Il faut l’intervention d’Hercule, l’Hercule souffrant, mortel fils d’un dieu, celui qui avait donné les fameuses armes à Philoctète, pour valider l’affaire et ramener celui-ci, avec promesse de guérison, parmi les Grecs.
On est du côté d’Œdipe à Colone, avec la même force dans l’invective et la plainte, et une fin moins apaisée.
Le texte est de Jean-Pierre Siméon, qui annonce une « variation » sur Sophocle. Non, cher ami, quoi que vous en disiez, il ne s’agit pas d’une variation, mais d’une interprétation, d’un travail comparable à celui de l’acteur. Vous vous êtes imprégné de Sophocle, vous l’avez assimilé, vous avez fait votre son propos, vous êtes allé en chercher la vérité en vous-même. Ainsi vous avez rejoint son incroyable simplicité, et vous lui avez permis de faire son travail vivant, par-dessus les siècles.
Quant à celui qui porte ce Philoctète, c’est Laurent Terzieff . Laissons les superlatifs à la discrétion du lecteur et remercions le avec joie, avec émotion, de donner à Philoctète son corps brûlé par le théâtre, son humour et sa ténacité inépuisés, sa voix qui réveille tous les étonnements. Ses partenaires jouent avec une justesse remarquable de leur différence avec lui de statut – dans le métier et dans la ficton - : mention spéciale au jeune David Mambouch – Néoptolème- qui tient le bras de fer avec vaillance, et sobrement. Également à Christian Ruché, dans le rôle du faux marchand venu appuyer les mensonges – on a envie de dire les carabistouilles- de Néoptolème, personnage populaire drôle et rusé qui rappelle le gardien d’ Antigone. On regrette de ne voir dans le bel Ulysse fatigué (en grec, “polutlas“, celui qui en a pris plein la gueule) de Johan Leysen que l’Ulysse fatigué (et résolu) : la pièce permet les volte-faces et ruptures du “rusé Ulysse“ et sa virtuosité cynique à retourner sa veste, au besoin.
Finissons arbitrairement par la mise en scène : elle est présente dans tout ce qui a été dit, simple directe, mordant sur la salle, car c’est notre affaire, cette histoire, avec un jeu plein d’humour sur le rideau de fer qui se lève à peine, ou davantage, quand le dialogue, la négociation s’ouvre à peine, ou un peu plus…
Façon on ne peut plus efficace de montrer qu’il s’agit (comme dans Œdipe Roi) du plus grand suspense de tous les temps. Allez-y.

Christine Friedel
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 18 octobre. Mise en scène de Christian Schiaretti. Avec, comme David Mambouch de la troupe du TNP, Olivier Borle  Damien Gouy, Clément Morinière, Julien Tiphaine.

Philoctète

Philoctète de Jean-Pierre Siméon, variation d’après Sophocle,
mise en scène Christian Schiaretti

le point de vue d’Irène Sadowska-Guillon

C’est pour la troisième fois que Christian Schiaretti monte Philoctète, cette fois d’après Sophocle « métamorphosé » sous la plume de Jean-Pierre Siméon et avec le grand Laurent Terzieff dans le rôle-titre.
Pour venir à bout de Troie assiégée depuis dix ans par les Grecs Ulysse charge le jeune Néoptolème, fils d’Achille, de s’emparer par la ruse de l’arc et des flèches de Philoctète sans lesquels Troie ne peut être prise. Seul Néoptolème, qui a rejoint l’armée grecque plus tard, peut gagner la confiance du vieux Philoctète qui n’a jamais pardonné aux Grecs et surtout à Ulysse, de l’avoir abandonné seul, souffrant atrocement, sur une île déserte, pour ne plus avoir à supporter ses hurlements de douleur et la puanteur de sa plaie inguérissable. Ainsi Néoptolème se trouve-t-il pris dans un conflit de devoir et de conscience contradictoire : mentir et trahir Philoctète ou désavouer et trahir les Grecs ?
Contrairement à Heiner Müller qui fait poignarder Philoctète par Néoptolème, Jean-Pierre Siméon suit dans sa « variation » la trame de Sophocle y compris le « happy end » : intervention miraculeuse d’Héraclès qui convainc l’intransigeant Philoctète de s’embarquer avec son arc et de suivre les Grecs à Troie
Ni traduction, n’y adaptation, Jean-Pierre Siméon s’approprie la pièce de Sophocle en la réécrivant, la transmutant dans une langue poétique propre, simple et belle.
Aucune tentation, dans la mise en scène de Christian Schiaretti, de réactualisation de la pièce ni de produire des effets scéniques, hormis le coup de théâtre final inhérent à la pièce. La scénographie de Fanny Gamet se réfère à la topographie du théâtre antique. Les Grecs arrivent de la salle sur l’île, sur l’avant-scène coupée du reste du plateau par un rideau de scène métallique baissé qui cache la grotte de Philoctète. Il se soulève légèrement pour laisser Néoptolème se glisser dans la grotte et se lève dans les scènes avec Philoctète.
Dans le final le rideau métallique se découpe en un pan triangulaire incliné qui monte vers une ouverture sur le fond de scène dans laquelle apparaît, sur un fond de ciel, Héraclès avec son casque et son bouclier.
Aucun objet sur le plateau. Les costumes militaires réduits aux signes essentiels : pantalons, maillots de corps kakis, gros ceinturons, glaives et boucliers pour les Grecs, même type de costume et l’arc pour Philoctète.
Le chœur est joué par les soldats de Néoptolème.
Un parti pris radical d’austérité dans la mise en scène, pas de représentations inutiles. Seule la parole souveraine opère, agit, la poésie et la force du verbe font l’image. La parole armée de mensonge, de ruse, affronte celle d’un homme humilié, trahi par les siens, terrassé par la souffrance et la solitude. Mais grâce à l’intelligence, la finesse du texte et de la mise en scène qui confèrent aux personnages une profondeur, une vérité et une fragilité humaine nous ne sommes jamais dans la rhétorique d’un débat. Tel un maître stratège du plateau Christian Schiaretti architecture l’immobilité et les mouvements des personnages, dégage et dose les tensions, les rythmes et les énergies du jeu qui se passe de tout psychologisme.
Une distribution sur mesure dans laquelle l’exceptionnel Laurent Terzieff n’écrase personne. Admirable dans Philoctète qu’il rend complexe avec naturel, sans jamais rien souligner : blessure vivante, à la fois se défiant et prêt à faire confiance, accablé par la solitude, fragile et intransigeant, bouleversant de vérité dans ses accès de fierté, de violence, de faiblesse, de dignité, dans les moments d’extrême souffrance. Face à lui l’excellent David Mambouch qui trace finement, sans appui psychologique, l’évolution et le conflit de Néoptolème : de l’engagement à contrecœur dans la ruse, dans le mensonge, au doute, à la compassion, à la révolte, enfin cherchant à concilier l’humanité, la raison et le devoir. Johan Leysen créé un Ulysse champion de ruse, manipulateur, justifiant tout par la fin mais tout de même non dépourvu de quelques sentiments.
L’irruption du soldat déguisé en marchand (Christian Ruché) son discours manipulateur, sans relâcher la tension, crée un effet à la limite du comique. Le groupe des soldats de Néoptolème prend en charge instantanément, avec un naturel admirable, les parties du chœur . Le tout traité avec une extraordinaire fluidité, avance sans aucune chute de tension dramatique vers le dénouement, l’apparition magique, sur le mode du deus ex machina, d’Héraclès (Julien Tiphaine) qui va réconcilier tout ce petit monde et le renvoyer à Troie.
Un spectacle exceptionnel comme on en voit rarement, à ne manquer à aucun prix.philocyete.jpg

Irène Sadowska Guillon

 

Philoctète de Jean-Pierre Siméon
mise en scène Christian Schiaretti
Théâtre de l’Odéon Théâtre de l’Europe
du 24 septembre au 18 octobre 2009
réservations 01 44 85 40 40
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs

L’européenne

L’européenne de David Lescot
mise en scène de l’auteur au Théâtre des Abbesses à Paris.

existetil1.jpgDavid Lescot est auteur, acteur, metteur en scène et musicien. Il aime intégrer la musique dans ses spectacles. Ce qu’il fait aussi dans L’Européenne, une pièce musicale et polyglotte, « spectacle – dit-il – en plusieurs langues, sans surtitrage, joué, parlé et chanté, qui mêle les formes et pose à travers la question du jouer ensemble la question du vivre ensemble en Europe. »
Trois musiciens qui jouent aussi la comédie et neuf acteurs de nationalités, cultures et langues différentes : français, italiens, portugais, bulgare, forment ici une communauté artistique, échantillon de la Communauté Européenne.
À travers l’anecdote : comment se comprendre, comment créer ensemble un nouvel hymne européen « l’Européenne » qui remplacerait « l’Hymne à la joie » de Beethoven, David Lescot met en scène la métaphore du chantier d’une utopie pour l’Europe de demain. Le spectacle démarre par l’évocation de « l’armée » de traducteurs traduisant dans les assemblées européennes 23 langues différentes.
Puis surgit une troupe hétéroclite d’artistes musiciens, comédiens et chanteurs, qui, sous la baguette d’un compositeur, tenteront d’inventer un nouvel hymne européen.
On a la trame musicale mais pas de texte qui remplacerait celui de Schiller. Comment construire un texte et en quelle langue ? Un texte qui ne serait pas suspect d’hégémonie, d’exclusion ou de préférences quelconques, bref qui tout en étant commun, exprimerait les différences. Question insoluble.
Débats, controverses, polémiques surgissent, les langues : le français, l’italien, le portugais, le slovaque, le bulgare, l’allemand se mêlent, s’entrechoquent, se confondent dans une cacophonie chaotique. Comment concilier les différences, intégrer le passé sans oublier les conflits et les horreurs des guerres, résoudre les différends d’aujourd’hui pour arriver à former un chœur harmonieux ?
On accouche enfin du premier couplet se réduisant au mot « Europe » puis le second couplet « pan Europa », ce qui amène la plaisanterie « Europe en panne ». L’humour d’ailleurs ne manque pas dans le spectacle. Dommage qu’il soit souvent au ras du sol, réduit à des plaisanteries simplistes et à des clichés sur les ratages européens, appuyés, répétés avec insistance, comme par exemple l’allusion au référendum (oui – non), à la Constitution et au Traité de Lisbonne.
David Lescot a réussi dans le spectacle une parfaite adéquation de la forme et du contenu en orchestrant sur le plateau, avec une remarquable maîtrise, la diversité des langues, des musiques, des tempéraments, des identités culturelles. Réussi aussi son pari de ne pas passer par un système de surtitrage, mais d’intégrer la traduction dans le spectacle en la théâtralisant : le personnage de l’interprète italien ayant pour fonction de traduire une partie de ce que disent les autres.
À dessein peut-être, comme reflet des identités culturelles différentes, pas d’harmonie dans le jeu : assez raide et criard chez les acteurs français, spontané, souple, naturel chez les Italiens et les Portugais.
À travers la métaphore de la mise en œuvre difficile de l’hymne européen se dégage une utopie possible pour l’Europe non pas comme une architecture bureaucratique mais comme une communauté humaine qui se construirait dans un effort de compréhension mutuelle.

Irène Sadowska Guillon

L’Européenne de et mise en scène par David Lescot
Théâtre des Abbesses à Paris
du 22 septembre au 7 octobre 2009
réservations 01 42 74 22 77
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Actes Sud Papiers

LA CHAPELLE EN-BRIE

LA CHAPELLE EN-BRIE  Théâtre du Rond Point

Texte et mise en scène d’Alain Gautré, Tutti non troppo André Chétié monologue dans un capharnaüm de bouteilles de vin dans une ancienne ferme héritée de son père à la Chapelle en Brie. Il pleut, la Brie est inondée depuis des semaines, survient son frère, les rapports entre les deux homme sont peu amènes, ils s’apaisent un peu avec le vin offert et partagé. Il est question d’héritage dont André gère le partage, il a vendu la ferme et donne à ses frères qui surviennent ensuite leurs chèques. Il a pris des billets pour partir en Nouvelle- Calédonie avec sa fille qui a disparu, dont on apprendra la mort à la fin de la pièce. Il est question de la vie municipale de droite, le Père a été maire, André lui aussi, seulement un an. À la fin du spectacle, avec l’arrivée du dernier frère et son violon, on découvrira l’ascendance tzigane par leur mère, disparue pendant la guerre. On reste attentifs grâce à la présence de bons acteurs, Jean-Pierre Daroussin, Pascal Elso et Patrick Bonnel en particulier. Mais on comprend mal le drame caché de la disparition de la mère. Il y a nettement un problème d’écriture que Gautré devrait revoir, au delà d’un problème de mémoire de l’un des acteurs.

Edith Rappoport

 

Le Cauchemar

  Le Cauchemar, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux.

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Sur la  scène,  imaginez un grand drap noir en plastique suspendu au-dessus d’une petite estrade, et plus bas,  cinq téléviseurs posés à même la scène. C’est comme une sorte de procès; depuis l’Orestie d’Eschyle, comme le remarque Rabeux, « on sait que les deux s’entremêlent  » et que c’est même un des fondements de l’univers scénique, des farces du Moyen-Age en passant par les Plaideurs, jusqu’aux très nombreux  procès de Jeanne d’Arc et au sublime Palais de Justice mis en scène par jean-Pierre Vincent autrefois au Théâtre national de Strasbourg. Et ne parlons pas des films comme des innombrables séries télé.
Ici , c’est un peu différent; il y a une sorte de Procureur de la République, nommé La Question, un sinistre travelo, aux cheveux longs frisés et aux grosses lunettes, habillée d’une longue robe noire qui fait un peu penser à la figure de la Mort dans La Classe morte , le spectacle culte de Tadeusz Kantor ; il est  assis sur une banale chaise de bureau tournante;  on voit, par moments, son  visage grossi sur les écrans télé, et parle devant un micro, d’une voix aussi calme que sinistre:  » Aucune question ne peut être posée à La Question », précise-t-il d’emblée. La Question récuse vos généralités ». Le ton est déjà donné ,entre Kafka et Sade, et bien sûr Bataille…
Et puis, sur la petite estrade, il y a l’accusée, Eglantine, qui avoue avoir tué sa mère, son père et sa fille , qui se présente, nue avec juste un peignoir noir sur les épaules à quelques mètres du public, après qu’il lui ait ordonné de se déshabiller. On voit alors sur les écrans des gros plan de son ventre. »Caméra, puis « stop caméra « , dit-il, comme un metteur en scène. Ses phrases sont courtes, précises et tranchantes. Puis , plus tard, une très jeune et belle femme, presque androïde, en pantalon et chemisier blanc arrive simplement. Et cette espèce de simulacre de procès continue:  » La Question affirme que votre fille sait tout de vous ». Et La Question  demande à Eglantine de lui dire qui est le père de sa fille et précise qu’elle veut une réponse explicite… L’interrogatoire tourne effectivement au cauchemar.
Eglantine , tout au long de de ces quatre journées que dure le procès, se confesse, raconte sa vie sans la raconter vraiment, texte  souvent sublime, très théâtral , où l’on parle beaucoup de sexe et de relations familiales compliquées.
Le Cauchemar n’est  pas à mettre entre toutes les oreilles mais Jean-Michel Rabeux a sans doute écrit l’un de ses meilleurs textes, l’un en tout cas des plus sulfureux et des plus poétiques, si l’on veut bien considérer que le poétique est une sorte de métaphore aux méandres imprévisibles de la vie banale, et dont le spectateur ne ressort pas indemne.Le jugement final de La Question , dit de façon imperturbable, fait froid dans le dos, puisqu’il établit une sorte de compromis  existentiel;  en termes vulgaires, cela donne zéro partout, la balle au centre: la mère est condamnée à mort, la fille est condamnée à vivre… Et La Question insiste bien sur le mot  » condamnée »
Les agrandissements vidéo et les projections sur le grand rideau noir plastique  ne sont pas très convaincants, d’autant plus que l’on est très près des trois interprètes. D’abord,  et surtout Claude Degliame;  en une heure dix, elle accomplit un parcours sans faute, sublime à chaque minute, avec un sens des nuances  et une présence scénique des plus rares. Eugène Durif, dans le personnage surréaliste, glauque  et monstrueux de La Question  est pourtant tout à fait crédible, comme l’est aussi  Vimala Pons qui joue La Fille.   Un spectateur pas très content a déclaré à la fin, avant le salut des comédiens,  que le théâtre de Jean-Michel Rabeux était très ennuyeux. On peut certes reprocher quelques  défauts de mise en scène à ce spectacle sans doute encore un peu vert et que nous avons vu par une chaleur assez rude, mais, malgré cela, désolé, il y a peu de textes actuels qui aient  une telle dimension, à la fois dramatique et poétique, et servi par des comédiens  qui font un travail des plus remarquables.  Alors à voir? Oui, sans hésitation…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette jusqu’au 17 octobre  à 19 h 30

Gaumont fête son patrimoine

 

photo.jpgCette année les journées européennes du patrimoine du 19 et 20 septembre ont été marquées par l’ouverture au public du musée privé de la société Gaumont installé au siège social de Neuilly sur Seine.
Depuis 20 ans cette société retrouve et conserve tout ce qui a trait à son activité cinématographique qui a 115 ans d existence.
Le public guidé par Martine Offroy responsable du patrimoine, découvre les premiers appareils, ancêtres des caméras rachetés en 1895 par Léon Gaumont, au comptoir général de la photographie, ( le musée possède 200 appareils photos et cinématographiques).
Au début de son existence ce sont les forains qui rendent public cet art en devenir. En 1908 Gaumont ouvre sa première salle de cinéma mythique le Gaumont palace à l’hippodrome de Montmartre et accueille 4500 spectateurs. Progressivement les forains se désintéressent du cinéma et donnent ainsi la possibilité, en 1930 à Gaumont d’ouvrir plusieurs salles à l ‘effigie de la marguerite.
Le cinéma quitte la foire, se sédentarise mais garde son aspect d’art populaire.
Au sous-sol de la société, dans de petites salles, qui ne sont pas faites pour accueillir un vaste public, nous découvrons dessins, photos et costumes de l’histoire du cinéma.
Le public a aussi le privilège de voir quelques affiches parmi le fond de 8000 affiches, en particulier la première affiche de 1905, « les rêves d’un fumeur d’opium », tout un programme….
La visite se termine par une projection cinématographique qui révèle les trésors muets et sonorisés des pionniers du cinéma.
Lors de cette même journée la cinémathèque de Paris, le grand Rex et le cinéma l’entrepôt ont aussi ouvert leurs portes notamment pour un public jeune.
Mais que propose le monde des arts du spectacle vivant ce jour là ?
La Comédie française, l’Opéra Garnier, l’Opéra comique et … le Moulin rouge ont accueilli le public.
De son coté le théâtre Sylvia Montfort rebaptisé le Montfort a ouvert ses portes à l’occasion de sa présentation de saison.
Pourtant il y a dans Paris, 160 salles de spectacle dont 5 théâtres nationaux ainsi que le Théâtre de la ville, le Théâtre du Châtelet, des théâtres privés et des théâtres municipaux, qui appartiennent au patrimoine national !
Pourquoi aucun de ces théâtres n’a jugé bon d’ouvrir sa boite de pandore, afin de donner « le goût du théâtre », à des spectateurs potentiels ?
Rendez-vous l’année prochaine, pour peut-être de nouvelles initiatives !…

Jean Couturier 

L’Oral et Hardi

L’Oral et Hardi, allocution poétique, textes de Jean-Pierre Verheggen, texte et mise en scène de Jacques Bonnaffé.

image22.jpgC’est la reprise du spectacle que Jacques Bonnafé  avait donné en 2007 à la Maison de la Poésie;. Toujours aussi magnifique et aussi  jubilatoire. Il est là , seul, près de la scène dans la salle proposant aux spectateurs qui entrent « de prendre un verre après le spectacle ou tout de suite comme cela ce sera fait »… Et le feu d’artifice commence! N’ayant pas le temps  d’être  mal, je serai peut-être un peu long ». Bonnaffé s’en prend à tout et à n’importe quoi, d’abord à l’abribus qui occupe le trottoir juste devant le théâtre, et puis le ton monte ,dans un délire verbal rarement atteint. Calembours au premier ou au second degré, jeux sur la langue qui, dit-il, dans un énorme mensonge ,  lui échappe depuis toujours…jusqu’à l’absurde et au  poétique le plus délicieux.
Au hasard de ses petites impros ou des morceaux choisis de son complice Verheggen:  « vers l’avenir qui les attend de pied ferme » Rotule as-tu du genou,grande question qui nous questionne », » Absinthe , mère de Dieu ». Et tout d’un coup, dans une envolée lyrique, Bonnafé se met à parodier Malraux quand il prononçait sa fameuse oraison funèbre de Jean Moulin.Pour aussitôt prendre le ton du candidat politique en campagne électorale du genre:  » Je ne vous ai pas coupé quand vous m’écoutiez  » ou « content de vous rencontrer , glisse-t-il à quelques spectateurs en leur serrant la main d’air patelin et en glissant en aparté, très content de lui,: « J’ai salué l’opposition ». Le public ne boude pas son plaisir, surtout quand il reprend la désormais célèbre bourde raciste du génial  Hortefeux: « Tant qu’il y en a un,  cela va, c’est quand ils sont nombreux!
 » Au niveau du vécu, le top manager doit ménager sa mouture » , bref, Bonnaffé n’hésite pas à faire flêche de tout bois et à s’obstiner dans un dérapage verbal… parfaitement contrôlé, avec une diction et une gestuelle absolument impeccables,sans jamais tomber dans la facilité . Rien chez lui n’est en effet laissé au hasard, même et surtout quand il semble complètement perdu. Il y a peu de comédiens qui maîtrisent aussi bien cet art du monologue qui est un des fleurons du théâtre français. Et l’un des grand moments du s
image1.jpgpectacle est cette récitation ampoulée et faussement lyrique d’un poème  de Marcelline Desbordes- Valmore.
Il s’en prend aussi gentiment à notre consoeur du Monde Salino et à Jean d’Ormesson, s’emmèle les pinceaux dans les noms propres et parle du zappeur Camembert, et de Bernadette Soupirail… Il faut parfois être un peu de la paroisse mais les références sont suffisamment nombreuses pour que chacun y trouve son compte, qu’il soit parisien ou non.Un autre grand moment est celui où il se lance dans une auto-critique à la troisième personne dans le style et  sur le ton des commentateurs de matchs de foot. « Il lit le texte écrit sur la petite estrade. Quelle déception… Ce sont des images que l’on n’a pas envie de revoir ».
Et  Jacques Bonnaffé, seul en scène pendant une heure et quart,  n’a aucun accessoire autre qu’un caddie encombré de bouteilles mais il possède un tel savoir-faire qu’il réussit en quelques phrases à embarquer son public pour l’emmener là où il veut. Aucun cabotinage comme parfois chez Raymond Devos;c’est à la fois aussi intelligent que jubilatoire,et on l’a dit, les spectateurs sont ravis, même si deux fausses fins auraient pu  sans doute passer à la trappe. Mais c’est bien le seul  petit bémol que l’on peut mettre à la mise en scène de ce spectacle  magnifique.
Alors à voir? OUI, trois fois oui; on reproche assez au théâtre contemporain , et souvent avec raison , une certaine morosité, pour ne pas se précipiter à cet Oral et Hardi. Mais faites vite, c’est très très plein…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille à 21 heures, jusqu’au 9 octobre.

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L’ORAL ET HARDI  par Edith Rappoport . Allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen, mise en scène et jeu de Jacques Bonnaffé

 

C’est  à un numéro d’équilibriste fascinant auquel se livre ce magicien de la parole qu’est Jacques Bonnaffé.  Jamais je n’avais éprouvé cet étonnement devant la mémoire d’un acteur se livrant à un tel déluge de mots, pour porter le verbe de Verheggen « handicapé de la langue, handicapé de naissance ». Bonnaffé se livre totalement, avec une très grande maîtrise et une splendide simplicité dans ces langues du terroir du Nord, de la Belgique et d’ailleurs, il a de beaux métissages linguistiques. On rit  parfois à gorge déployée, c’est beau, ça fait du bien. Qui disait que pour aller bien, il fallait rire au moins dix minutes par jour ?

 

L’Avare

L’Avare de Molière à la Comédie-Française

gpravare0910.jpgCatherine Hiegel qui met en scène l’Avare, conçoit Harpagon, personnage devenu synonyme de l’avarice, joyeux, heureux. Il adore, au sens propre, son argent, il en jouit paroxystiquement et lui sacrifie tout.
Un bonheur à la fois réel de posséder l’argent et potentiel d’avoir tout grâce à l’argent. Le problème, et ce qui fait ce personnage pathétique et tragique, c’est qu’il n’aura rien, incapable qu’il est de se séparer de son trésor.
Catherine Hiegel situe cette farce horrible dans un décor conçu par Goury : entrée monumentale d’un hôtel particulier, dominé par un imposant escalier descendant derrière vers le jardin et montant vers un balcon. Ce lieu de privation, aux murs nus, est complètement vidé de tout objet, de toute décoration, telle une prison.
Traitant la pièce comme métaphore, l’image emblématique et intemporelle de l’avarice, Catherine Hiegel ne cherche pas à l’extraire de son époque d’origine ni à l’actualiser. De sorte qu’elle conserve les costumes d’époque, soigneusement reproduits : Harpagon très strict, tout en noir, Frosine en robe noire, chapeau et bandeau sur un œil, les valets en costumes loqueteux. En cohérence avec l’option de l’intemporalité Harpagon, joué par Denis Podalydès, ni vieux ni jeune, tient d’un personnage de bande dessinée, rappelant souvent aussi Louis de Funès par la gestuelle et les expressions extrêmement vives, agitées. Il fait en effet un Harpagon « joyeux », farcesque, à la frontière du clownesque, il court, il rit, il danse, parfois à l’excès.
Le rythme rapide, l’agitation nerveuse, sont imprimés au jeu de l’ensemble des personnages. Le comique, les gags, les chutes, collisions, coups de canne, etc. s’inspirent du cinéma muet chaplinesque.
Une distribution cohérente qui tient sans peine cette convention du jeu, excepté peut-être Suliane Brahim en Élise peu audible et parfois mal assurée.
Un spectacle de bonne facture, agréable à voir, même s’il n’apporte pas une lecture neuve ni singulière à la montagne des exégèses de la pièce.

Irène Sadowska Guillon

l‘Avare de Molière
mise en scène Catherine Hiegel
Comédie-Française — salle Richelieu
du 19 septembre 2009 aux 21 février 2010, en alternance.

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