Stabat Mater

Stabat Mater
D’Antonio Tarantino
Mise en scène Éric-Gaston Lorvoire

 

1266403668affiche300.jpg     Une Marie moderne souffrant le martyre du Christ, c’est le Stabat Mater médiéval dans le prisme plein d’ironie d’Antonio Tarantino.
Une Marie qui se réfléchit en fille-mère, ex-prostituée, alcoolique vivant dans une HLM au cœur de l’Italie traversée par le Pô, à la recherche de son Jésus de fils unique. Ne jetez pas trop vite la pierre. Dans son appartement misérable, la fumée de cigarette cache la pacotille des cierges et des icônes. Il y a ce Jésus-Christ dans un cadre entouré de roses, dont on ne mesure pas encore toute la signification. Et la petite Vierge dans sa grotte de Lourdes s’illumine au moment où, sur le mur, la guirlande se met à scintiller, renvoyant à ce cœur qui bat, le cœur d’une femme terriblement vivante, douloureusement fière, à la présence incomparable. Ici, l’indigence résonne dans la table en formica comme dans les espadrilles de toile rose. Marie alterne le café au cognac et le cognac seul, les cigarettes et les histoires de fesses ou de jalousie. Elle attend Jean, le maq’, père de son fils et obsédé sexuel notoire, Madeleine l’amoureuse de son fils. Qui pourrait lui donner des nouvelles de Jésus qu’elle a élevé seule ? Apparemment, pas l’employée de mairie, ni le commissaire Ponce, ni le Père Aldo. Or Jésus a disparu avec un revolver, et Marie imagine le pire car il s’est entiché de politique, et fait même partie d’une bande. Et ces rendez-vous qui n’arrivent pas. Marie fait les cent pas et tourne en rond, mouvant ce corps massif, incandescent mais plein de grâce. Elle ressasse son inquiétude dans une gouaille faite de grossièretés, une verve emplie de pauvreté et de poésie. La poésie, c’est cet art pour lequel était doué le fils disparu, c’est également ce qu’on trouve dans les chansons elles aussi faciles et pleines de promesses non tenues, comme Domenico Modugno entonnant « Volare, oh oh, cantare ho ho hoho… ».

Petit à petit, le spectateur reconstitue le puzzle de cette histoire, le destin de cette Vierge brossé à grands traits. Annie Mercier à son meilleur incarne brillamment cette femme simple, démunie mais terriblement attachante. Finalement, dans ce spectacle, c’est peut-être moins l’ironie qui se dégage que la compassion du dramaturge pour sa créature blessée et révoltée.
Et la nôtre avec lui.

Barbara Petit

Au théâtre Le Lucernaire jusqu’au 15 mai à 21h30 du mardi au samedi.


Archives pour la catégorie critique

À la défense des moustiques albinos

À  la défense des moustiques albinos   de Mercès Sarrias Traduction et mise en scène : Philippe Soldevila, coproduction du Théâtre de la Vieille 17 (Ottawa) et du Théâtre Sortie de Secours (Québec)

 

    Une comédie pétillante,  une vision scénique rafraichissante, des propos intelligents, actuels et satiriques,  tout concourt pour que cette collaboration entre une troupe franco-ontarienne, et  une troupe québécoise réussisse. Au centre du projet : une pièce de Mercès Sarrias, une auteure catalane parfaitement inconnue au Canada mais dont l’écriture scénique est si  surprenante qu’elle nous accroche dès les premiers moments. Les bruits de lphoto8.jpga ville remplissent la salle alors que Marta enrage. On vient de remorquer sa voiture et elle doit payer une forte amende pour la récupérer. La dame pimpante et souriante derrière la caisse à la fourrière ne sympathise pas du tout avec la pauvre Marta qui se voit piégée par la police pour la énième fois. Frustrée, énervée, quasi hystérique, cette petite femme explose sur scène, incarnation même de tous les maux qui harcèlent les habitants des grands centres urbains où la vie devient de plus en plus insupportable.
Mais elle n’est pas la seule! Sa fille Laïa, une petite révoltée de quinze ans supporte mal la séparation de ses parents et semble tout faire pour provoquer sa mère, y compris raconter qu’elle couche avec son prof de littérature.  Horrifié par ses accusations, Victor, le professeur méprisé par tous ses élèves, devient à son tour hystérique  alors que la  fille  à la fourrière rêve de sauver  les tortues de la Nouvelle-Zélande.  Albert, écologiste frustré et ex-mari de Marta,  se dédie  à la cause d’un village qui sera englouti par la construction d’une future  autoroute.
Marta,  conseillère économique de l’état,  pourrait freiner le projet mais des problèmes personnels compliquent la situation. Et  Albert découvre des moustiques albinos, dans les eaux glauques du village.  Il s’agit d’une  espèce rare en voie de disparition et qui ne survivra certainement pas si la construction de l’autoroute continue;  raison supplémentaire de se mobiliser pour sauver la planète, en l’occurrence, ce paysage de névrosés qui ne survivront peut-être pas la durée du spectacle.
Cinq comédiens jouent cinq personnages, Chacun a son histoire à raconter mais ces expériences différentes convergent à travers soixante-dix courtes scènes qui accaparent l’espace en nous projetant vertigineusement d’un lieu à un autre, pour faire avancer l’intrigue, dont le mouvement est découpé en brèves  rencontres les unes plus grotesques que les autres. La structure fait croire que l’auteur est formé par la télévision, ou les jeux vidéo. Puisque le spectateur serait incapable de concentrer son regard pendant  plus de cinq minutes,  voilà  les
photo3.jpgpersonnages  qui grimpent sur le frigo, sur les tables, sur les divans. Les meubles se transforment en tribunes, en marécages, en salles de classe, en lit d’amoureux, en parking, en routes bruyantes, en pistes de danse. Parfois les personnages se parlent les uns aux autres. Parfois ils s’adressent au public pour créer un effet de  mise en abyme, très conscients du fait qu’ils sont observés.
Le metteur en scène Philippe Soldevila avec la collaboration de son concepteur sonore et maître de cérémonies cruelles Pascal Robitaille, dirigent avec brio ce cirque, et  cette accumulation  d’activités chaotiques. Nous comprenons vite que les moustiques repérés dans les eaux pourries du village nous renvoient  aux habitants névrosés de ce centre urbain. Soldevila et Robitaille, les grands manipulateurs du  spectacle, font déplacer leurs personnages à une allure frénétique comme des acrobates, des clowns, ou des personnages sortis d’une farce à la française.
On devine toute la confusion, le stress des  habitants; comme les moustiques albinos, sont peut-être, eux aussi, des espèces en voie de disparition. Il suffit de suivre le personnage de Marta, de plus en plus hystérique alors qu’elle sombre dans un quotidien qui la dépasse. On sent que tous sont à bout, sauf le spectateur qui voudrait en voir encore davantage!   L’extraordinaire énergie des comédiens transforme les personnages en  créatures hyperactives de bandes dessinées dont le jeu est méticuleusement réglé.
Même si le jeu est clownesque,  le réalisme violent des situations dérange : problèmes de couple séparé,  luttes quotidiennes dans la circulation des grandes villes, préoccupations écologiques, difficultés dans les salles de classe et  révolte des jeunes.
Le texte catalan, qui situe les choses près de Barcelone, évoque, entre autres, la campagne  menée pour sauver les ours des Pyrénées, références que le traducteur n’a pas enlevées,  même si cela ne signifie rien chez nous. Toutefois, ce texte, à peine « adapté » au contexte canadien,  dépasse quand même l’espace européen pour se fondre dans  l’espace du parler québécois. La mondialisation implicite du processus  théâtral renvoie à la  mondialisation des préoccupations écologiques et ceci malgré les  particularités linguistiques. Tout ceci surprend, dérange et amuse et surtout,  ouvre des possibilités d’une nouvelle forme d’écriture scénique qui fait le pont entre la télévision, l’ordinateur et la scène… 

 

Alvina Ruprecht

UN CERTAIN SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ

UN CERTAIN SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ . d’après William Shakespeare, écriture et mise en scène Richard Demarcy Naïf Théâtre 

 songedete178.jpg Richard Demarcy, artiste généreux et prolixe a monté plus d’une trentaine de spectacles depuis 1972. Il a mené parallèlement une riche carrière universitaire et constitué une troupe multiculturelle avec des acteurs venus du Sénégal (où il écrit dans sa maison), du Cameroun, du Congo, du Portugal, d’Angola, du Québec et de Taïwan.

Un certain songe d’une nuit d’été interprété par 11 acteurs venus de tous ces horizons recèle une belle énergie grâce à une adaptation à la fois fidèle et libertaire. C’est “un théâtre naïf de brocanteurs (…) qui se doit d’être éruptif, volcanique sous le regard du dieu Pan”! Les couples d’amoureux, Thésée et Hyppolita, Obéron et Titania, Démétrius et Hermia, Lysandre et Hélena sont des couples mixtes, un noir, une blanche, le masculin s’accorde avec le féminin…Un plateau nu, de riches tissus, des costumes d’apparat, un jeu clownesque très maîtrisé, par moments enfantin, le Naïf théâtre ne recule pas devant la bataille d’oreillers au demeurant très efficace , ce Certain songe d’une nuit d’été séduit le public qui lui fait un triomphe. “Les enfants fous fuient le paradis qu’on leur a fait”, comme le dit Thésée à la fin du spectacle…Au delà des nombreuses mises en scène de cette pièce, celle de Richard Demarcy peut se confronter avec les magnifiques souvenirs de la réalisation de Peter Brook vue au Théâtre de la Ville dans les années 70!

 

Edith Rappoport

Le Grand Parquet.  du 16 avril au 23 mai 2010

 

Prague sous la pluie qui passe et qui sourit

Prague sous la pluie qui passe et qui sourit de Jean Bois.

          999743501.jpg Jean Bois reprend le spectacle qu’il avait créé  au dernier festival d’Avignon. Ce sont six tableaux ou six sketchs à deux, qu’il joue avec Dominique Constantin. Cela fait  longtemps – une bonne vingtaine d’années qu’il a mis au point cette curieuse approche du théâtre où , la plupart du temps, seul avec une unique partenaire, il essaye d’exorciser à la fois  les démons de la scène et ceux du couple. Ce théâtre dans le théâtre est parfois drôle, et,  en même temps ,doux amer ,mais semble souvent écrit pour la chute que l’on devine aisément. Avec une petite musique poétique qui n’appartient qu’à lui..
Jean Bois introduit souvent un phrase un peu crue au moment où on ne l’attendait pas et flirte avec des mots d’auteur que ne renierait pas  un Sacha Guitry, du genre » Plus elle picole, plus le vieux marin prend l’eau ». En gros, cela fonctionne quand même, comme ce premier sketch où un vieux chanteur assez cabot reçoit la visite d’une curieuse spectatrice tout habillée de noir, métaphore de la mort ,  qui a réussi à pénétrer dans sa loge. Cela se passe  dans la petite ville de Médon Saint-Sauveur dont on devine que ce sera la fin du parcours pour Jacky Jack…
C’est écrit avec beaucoup de nuances et de délicatesse. Mais selon les tableaux, cet exorcisme flamboyant est  inégal et le dernier -pas très fameux,- semble bien long, même si une belle colombe blanche apparaît soudain.  Il y a aussi l’histoire – sans doute la meilleure- d’un pauvre joueur  d’orgue de Barbarie, aveugle,  qui écoute , tout en tournant la manivelle, ce que lui confie une belle jeune fille de quinze ans qui s’est enfuie de chez ses parents.
En fait,  c’est une pauvre pute, habillée de façon  vulgaire ( photo  ci-dessus) qui a travesti sa voix, et-c’est un peu téléphoné-qui lui révélera à la fin sa véritable identité. Pas de doute là dessus, les cinq premiers tableaux tiennent la route sur le plan textuel comme on dit. Mais… oui, il y a un mais, l’ensemble n’est pas vraiment dirigé: Jean Bois, alors qu’ il possède un vrai métier et une voix magnifique,  surjoue presque tout le temps après le premier sketch, et se met parfois à crier, alors que la salle est très petite ; par ailleurs,  il est difficile de croire une seconde aux personnages campés par Dominique Constantin qui sert souvent de faire-valoir. Et  l’on reste un peu-et même beaucoup sur sa faim.!
De toute façon, le spectacle est maintenant installé et donc  impossible à rectifier. Mais autant dire les choses: ce qu’il faudrait  à Jean Bois, c’est un metteur en scène et  directeur d’acteurs qui prenne les spectacle en main… Alors à voir, oui, si vous êtes un inconditionnel de Jean Bois-et il y en a- sinon, il n’est pas  sûr que vous y trouviez votre compte, malgré les qualités indéniables  du texte.

Philippe du Vignal

Théâtre du Marais 37, rue Volta 75003 PARIS (M° Arts et Métiers). 01 45 35 75 87 les jeudi, vendredi et samedi à 21h.


 

VITEZ EN EFFIGIE

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Pour les 20 ans de la disparition d’Antoine Vitez, l’association THEMAA et le Théâtre aux mains nues ont organisé 2 jours de colloque, une exposition et un spectacle et un film pour marquer sa mémoire.
Mes souvenirs de Vitez remontent : un voyage en 2 CV à Caen avec René Gaudy pour voir sa mise en scène des Bains de Maïakowski, un plateau tournant circulaire avec le fonctionnaire Pobedonossikov qui recule devant les solliciteurs, La parade de Loula Anagnostaki (?) avec la magnifique Brigitte Jacques et Collin Harris (?) puis Le précepteur de Lenz au TEP ou encore La grande enquête de François Felix Kulpa de Xavier Pommeret, ses débuts au TQI après Nanterre et surtout La magnifique Électre qu’il n’a cessé de remonter, plus tard, Le Partage de midi à la Comédie Française, L’Echange à Chaillot. Et puis une interview publiée dans France Nouvelle, “Le Conservatoire, haras de la Comédie-Française”, que de souvenirs lumineux, inoubliables !
Vitez avait une amitié de jeunesse avec Alain Recoing, infatigable amoureux de la marionnette ( nous l’avions invité en 1975 à la MJC d’Issy-les-Moulineaux avec L’enfant d’éléphant). Dès son arrivée à la direction du Théâtre National de Chaillot, Vitez avait fondé un espace pour la marionnette et le jeune public dans le grand foyer ouvert sur la Seine, il y avait programmé plusieurs marionnettistes importants, comme Grégoire Calliès ou Pierre Blaise, je me souviens de Tout le cirque magnifique. À l’époque, la marionnette n’était pas à l’honneur…
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Après plusieurs interventions introduites par Eloi Recoing qui a pris la succession de son père à la tête du Théâtre aux mains nues, de trois jeunes chercheuses universitaires, dont celle très vivante de LenaÏck Talarmin de Paris 3 commentant le jeu d’Elmire transformée en marionnette dans la scène de séduction de Tartuffe, d’après un vieux film en noir et blanc de 1978, place au théâtre.
Éloi Recoing a mis en scène un impromptu sur ce que Vitez désignait comme” le théâtre en gaz rare, le théâtre sans rien”. Cyril Bourgeois, Alain Recoi
ng et Jeanne Vitez retracent l’aventure exceptionnelle du parcours de Vitez aux côtés de la marionnette à partir de la création de La ballade de Mister Punch au Théâtre Paul Éluard de Choisy le Roi en 1976, battant les différentes expériences et les textes, sur un plateau circulaire et un castelet blanc. “ Crayonné dans l’urgence, vite et mal selon le précepte claudélien” cet impromptu est un réjouissant et ironique délice.

Edith Rappoport

Théâtre National de Chaillot

 

Oncle Vania à la campagne

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Voici les prochaines dates d’un spectacle  créé il y a déjà quatre ans que nous avions beaucoup aimé et revu depuis à Villeneuve-lès-Avignon: Oncle Vania à la Campagne,  mis en scène par  le Théâtre de l’Unité et qui  doit aller maintenant sur ses 80 représentations… Pour un spectacle en plein air avec quelque vingt comédiens, ce n’est pas rien… Comme disait Hervée de Lafond,  co-auteur du spectacle avec Jacques Livchine:  » On s’est planté , c’est trop lourd et cela ne marchera jamais!
Mais on sait bien que les meilleures et les meilleurs des gens de théâtre ne sont pas de bons prophètes…

Philippe du Vignal

 

Lundi 3 et mardi 4 mai : Oncle Vania à la campagne à Bayonne (64)
Vendredi 7 et samedi 8 mai : Oncle Vania à la campagne à Gradignan (33)
Dimanche 9 mai : Gourmandisiaque à Paris Xème
Vendredi 14 et samedi 15 mai : Oncle Vania à la campagne à Vienne (38)
Vendredi 21 mai : Oncle Vania à la campagne à Saint Genis Laval(69)
Samedi 22 mai : Oncle Vania à la campagne à Saint Priest (69)
Lundi 24, mardi 25 et mercredi 26 mai : Oncle Vania à la campagne à Grasse (06)
Vendredi 28 et samedi 29 mai : Oncle Vania à la campagne à Chalette-sur-Loing (45)
Samedi 5 juin : Oncle Vania à la campagne à Saint Quentin (02)
Mardi 8 juin : Oncle Vania à la campagne à Montbéliard (25)
Vendredi 11 et samedi 12 juin : Oncle Vania à la campagne à Fos-sur-Mer (13)

 

Héros-limite

Héros-limite de Ghérasim Luca, mise en scène de Laurent Vacher.

hros.jpgGherasim Luca était né en 1913 à Bucarest, apprit jeune le français mais aussi l’allemand et se mit à fréquenter les surréalistes français , notamment le  peintre Victor Brauner et eut une correspondance avec André Breton qu’il renonça pourtant à rencontrer. Il vécut pendant la guerre en Roumanie où il créa un lieu d’exposition , tout en écrivant de nombreux recueils de poèmes en langue française.
 Puis en 1952, il vint s’installer à Paris, continuant à écrire des poèmes, à faire de nombreux dessins et collages . Il aimait beaucoup réciter ses poèmes en public lors de festivals de poésie.
 Mais comme son ami Paul Celan , sans doute dégoûté par l’antisémitisme et le racisme qui menaçaient une fois de plus, il se jeta dans la Seine en janvier 94. Fin de l’histoire personnelle de Gherasim Luca mais  pas fin de cette histoire poétique de cet auteur d’origine roumaine mais qui avait choisi la langue française pour s’exprimer. Et avec un sens merveilleux du langage, absolument unique dans la poésie de notre pays. Comme l’a écrit Gilles Deleuze, il est un grand poète parmi les plus grands: il a inventé un prodigieux bégaiement: le sien. Et de fait, Luca sait  comme personne s’emparer des mots, les faire valser, créer des juxtapositions, les malaxe jusqu’à en extirper toute la substance poétique.Il y a à la fois de l’humour, souvent assez noir, mais aussi de la tendresse dans cette entreprise de dislocation et de fragmentation du sens chez cet homme qu’on devine possédé d’une sensibilité à fleur de peau. C’est parfois comme une sorte de cri poétique qui vous atteint au plus profond de vous-même, et d’où naît une formidable poésie vraiment unique dans notre littérature…
hl.jpg Et c’est vrai qu’il y a bien là  une belle échappée possible vers un lieu scénique; Claude Merlin ne s’y était pas trompé et s’ y était lancé l’an passé ; avec quelques jeunes comédiens, il y faisait preuve d’ un sens remarquable de la poésie oralement proférée..
 Laurent Vacher a pris le relais avec un autre texte de  Luca: Héros-Limite. Plateau dépouillé: juste cinq  chaises , une table, un perroquet avec quelques costumes.  et un seul comédien, Alain Fromager accompagné parfois de Johan Riche à l’accordéon, que l’on avait notamment vue au cinéma  dans Mesrine. Il y a de beaux moments où la poésie de Luca est flamboyante et d’autres où l’on ne sait pourquoi Laurent Vacher le fait crier, ce qui n’est  pas vraiment utile et casse la profération de cette guirlande de phrases merveilleusement mise au point par  Ghérasim Luca. Et  sur la fin, ce travestissement, ce maquillage rapide des paupières en bleu vert et des lèvres avec un rouge agressif n’apportent pas grand chose à la mise en scène.
  En fait, Claude Merlin s’était superbement tiré de cet exercice difficile: transposer le verbe poétique sur un plateau en répartissant la voix de Luca entre plusieurs jeunes comédiens. Ici, on  l’impression qu’Alain Fromager, pas vraiment à l’aise, mène un trop rude combat, quand il est seul en scène ;  le spectacle très inégal parait bien long, même s’il ne dure qu’une heure vingt…
 Alors à voir? Pas si sûr; on ressort de la Maison de la Poésie à la fois heureux d’avoir retrouvé la poésie de Luca mais déçu qu’elle n’ait pas été mieux servie.

Philippe du Vignal

Maison de la Poésie jusqu’au 23 mai.

Morphine

Morphine de Mikhaïl Boulgakov, adaptation et mise en scène de Thierry Atlan.

 Du célèbre écrivain russe ( 1981-1940), on connaît surtout son grand roman., Le Maître et Marguerite.  Médecin pendant le Révolution d’Octobre, il se tourna ensuite vers le journalisme et la littérature. Mais il garda ses distances avec le régime révolutionnaire, même si c’est   Staline qui lui procura un travail alimentaire.
Dramaturge reconnu, il écrivit notamment La Vie de Molière qui parut longtemps censuré. Très apprécié par Stanislawski, Il n’avait pas que des amis, et le moins  que l’on puisse dire, est que  Meyerhold,  Maïakowski et Taïrov, ne furent pas tendres avec lui…
Il a écrit aussi nombre de nouvelles dont Morphine qu’il écrivit dix ans après qu’il ait été envoyé- en 1917- diriger un petit hôpital de campagne loin de Moscou. Et pendant ces deux années d’isolement, il était bien placé pour se droguer facilement à la morphine. Son épouse réussit à le délivrer de son addiction.  La nouvelle relate à la fois l’ addiction à cette drogue puis sa  libération. Trois personnages: le docteur Bomgard lit le journal de Poliakov en proie à un mal-être -solitude, obsession de la mort- dont il est une sorte de double, et la jeune femme de Poliakov, l’ange protecteur qui le sauvera de la déchéance.. Le tout sur fond de révolution russe.
Oui, mais voilà, comment faire passer le climat de la nouvelle et les obsessions de Boulgakov au moment où il l’écrivit- à la fin des années vingt- sur un plateau de théâtre. Au début, il y a toute l’intimité de l’intérieur d’un pauvre médecin russe , avec son bureau, une autre table avec les médicaments et un lit en fer. Donc côté scénographie, c’estdonc plutôt bien bien vu et parfaitement crédible.
Mais la dramaturgie, la  mise en scène comme la direction d’acteurs de Thierry Atlan sont  trop conventionnelles pour que l’on s’intéresse un instant à ces personnages assez pâles… On n’échappe pas à la petite vidéo de service- en noir et blanc, comme un vieux film-pas si mal faite,  mais dont on se demande vraiment ce qu’elle vient faire là.
Thierry Atlan essaye maladroitement de rythmer le spectacle par de nombreux noirs, ce qui  n’arrange pas les choses et finit -même en une heure dix- par distiller  un ennui irréversible, d’autant plus que le scène est faiblement éclairée et que les comédiens ne semblent eux-même pas vraiment croire à ce qu’ils font.
Résultat: un spectacle sans doute propre, mais tristounet et  sans grand intérêt, même et surtout pour les amoureux de Boulgakov, et  qui ne mérite vraiment  pas le détour!

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 12 juin.

ANNA POLITOVKAÏA : NON RÉÉDUCABLE

 

Anna Politkovskaia : non rééducable, d’après le texte de Stefano Massini, adaptation de Mireille Perrier.

 

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  À l’heure où la liberté de la presse est chaque jour davantage menacée −deux reporters de France 3 sont retenus en otage depuis décembre 2009 en Afghanistan pour avoir voulu y mener une enquête −, exhiber sur scène le combat d’une journaliste assassinée pour avoir fait son métier était presque une nécessité.
Pratiquer son métier, pour Anna Politkovskaia, c’était dire la vérité dans un pays où le mensonge est roi, où tous ceux qui ne se font pas les serviteurs zélés de la règle étatique, constituant une menace pour l’ordre établi, sont éliminés.
C’est ainsi que pendant une heure quinze, Mireille Perrier se glisse dans la peau de cette femme courageuse et déterminée, guidée par son seul désir de savoir et de faire savoir, et relate les crimes militaires et les mystifications du Kremlin envers la Tchétchénie. Mais, Tchétchénie ou Russie, nul vainqueur : partout, c’est la même monstruosité, la même barbarie, le même mépris pour la vie humaine.
Bien plus qu’une enquête composée de témoignages de soldats ou d’habitants en terrain miné, ou du récit d’expériences vécues comme la prise d’otages de Beslan ou le bombardement de Grozny, la pièce se fait la chronique des années Poutine et de sa négation des droits de l’homme.
Pour servir un théâtre du désastre, une scénographie minimaliste : aucun décor ou mobilier. Seuls les jeux de lumières et les bruitages évoquent les déflagrations des bombes. Quant à Mireille Perrier, elle porte, comme certainement Anna, un simple pardessus et un foulard. Malgré l’opportune idée de porter sur scène la lutte pour la liberté d’une femme qui lui a sacrifié sa vie,  le spectacle n’est pas à la hauteur de nos attentes : est-ce dû à un défaut de mise en scène ?
Malgré la bonne volonté de Mireille Perrier, l’émotion peine à passer. On garde ses distances, sans parvenir à être capté par ces aventures hors du commun et révoltantes. Certes, un monologue de cette durée demande non seulement de l’énergie, du rythme, mais encore un renouvellement constant des propositions dramaturgiques, que ce spectacle ne possède pas vraiment. Dommage!
Un spectacle bien faible en comparaison avec la pièce sur Svetlana Alexievitch, très persuasive, que nous avions vue récemment à Montreuil (voir article dans Le Théâtre du  Blog).Toutefois, pour ceux que la liberté d’expression, la liberté de la presse et du théâtre engagé intéressent, notez que les représentations sont suivies de rencontres qui prolongent le débat, avec des invités : journalistes, écrivains, metteurs en scène, cinéastes… 

 

Barbara Petit

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  Nous avions noté depuis longtemps ce spectacle dans notre agenda, après avoir dévoré Le Journal d’Anna Politovkaïa acheté à Nanterre à la sortie d’un spectacle de Lars Noren mais  qui ne parlait pas directement de cette journaliste hors du commun qui enquêtait  sur la répression coloniale féroce imposée en Tchétchénie par le Kremlin.   Mireille Perrier seule sur un plateau nu, est frêle, probablement comme Anna acharnée à dénoncer des crimes monstrueux.
Mais sa voix ne porte pas bien dans cette grande salle, notre  attente est déçue et on  décroche.  Cela dit, il y a de belles images, comme cette lumière rouge sur son manteau et son écharpe jetés à terre,  quand elle évoque les menaces terribles dont elle a fait l’objet, l’attentat “raté” qui a tué une femme lui ressemblant, l’évocation de ses enfants….Mais l’on reste un peu sur sa faim.

Edith Rappoport

 

Du 23 avril au 12 mai 2010 à la Maison des Métallos.

La 24 ème nuit des Molières

 La 24 ème nuit des Molières à la Maison des Arts de Créteil.

  molieres.jpg  D’abord soulignons l’organisation impeccable de la soirée: navettes depuis Paris à l’aller comme au retour en pleine nuit, accueil rigoureux malgré le millier d’invités, places marqués à chaque  nom, etc…La soirée a commencé avec , petite innovation, en ouverture de la retransmission télévisée par France 2,  de Feu la mère de madame, de Feydeau, mise en scène pour la circonstance par Jean-Luc Moreau. Avec Emmanuelle Devos, Patrick Chesnais, Chrstine Murillo et Sébastien Thiéry. Cette courte pièce, un peu légère, qui repose essentiellement sur la chute avec le décor de colonnes blanches légèrement transformé de la remise des Trophées,  semblait perdue sur ce grand plateau. Et le jeu, presque intimiste et sans beaucoup de rythme, semblait davantage destiné au petit écran, puisque destinée à être retransmises dans toutes les chaumières du Cantal Nord comme du cantal Sud, sans oublier l’Aveyron et la Lozère.Bref, pas de la grande mise en scène.
  Puis la soirée , animée par l’inoxydable Michel Drucker et sa nièce Marie, commença avec quelques phrases de Line Renaud, présidente d’honneur, qui rappela,  avec l’humour et la générosité qu’on lui connaît, comment elle passa du music-hall au théâtre, la cinquantaine passée. Ovation debout immédiate de la salle toute entière.
   Puis,  ce fut la remise des trophées qui s’égrena avec, cette fois et sur un rythme un peu plus maîtrisé, tout au long de la soirée. On ne va pas vous les énumérer tous, d’autant que l’on s’y perd parfois dans les catégories forcément un peu artificielles de ces prix et cette distinction qui n’en finit pas de perdurer  entre théâtre public et théâtre privé, avec chacun leur Molière. Le commentaire en serait trop long à faire mais nous y reviendrons.
  Il y eut un formidable moment un peu inattendu: celui où Michel Galabru, Molère 2008 , est venu évoquer, avec beaucoup d’intelligence et d’humour,  Jean Anouilh décédé en 87… En revanche, rien -et c’est plus ennuyeux-sur Vitez mort il y a déjà vingt ans et sans lequel le théâtre contemporain ne serait pas celui qu’il est actuellement.
La page du
programme qui évoque celles et ceux qui nous ont quitté  cette année- dont le metteur en scène Roger Planchon, Jean-Paul Roussillon, l’émouvant  vieux Firs de la Cerisaie dont on se  disait que l’on ne le verrait plus jamais sur scène. Raymonde Temkine qui était la doyenne des critiques et qui continua à aller au théâtre jusqu’à quelques années avant sa disparition. André Benedetto, écrivain et metteur en scène avignonnais, l’un des créateurs du off.
  52860.jpgMais, sans doute une maudite faute de frappe dans le programme !!!! La grande Madeleine Marion, décédée il y a un mois,  est devenue Martine Marion, sosie de Claude François et qui passe régulièrement à la télévision. Aïe!
  En gros, chaque récompense était sans aucun doute méritée, même si,  dans chaque cas de figure, on ne voit pas bien la différence de qualité de jeu entre les quatre, cinq ou six nommés, et que la différence  de voix  a  dû être infime. Mais c’est bien que Laurent Terzieff ( photo plus haut) ait été remarqué pour L’Habilleur et Philoctète,  que la jeune Alice Belaïdi ait été distinguée, tout comme  comme Dominique Blanc; il est bien aussi qu’Alain Françon, visiblement très ému,  ait eu un prix pour sa Cerisaie, comme Joël Pommerat pour Cercles/ Fictions ( voir Le Théâtre du Blog ).
  En revanche, Guillaume Gallienne, acteur confirmé et bien connu de la Comédie-Française, Révélation théâtrale masculine pour son très remarquable solo dans  Guillaume et les garçons à table? Sans doute aurait-il mieux valu décerner le prix à  quelqu’un de moins connu comme Maxime d’Aboville ou  Alexandre Zambeaux. Pourquoi dans certains cas- vu le foisonnement des spectacles et le nombre de très bons acteurs qui les servent, ne pas dédoubler certains prix?
Mais ainsi va la vie d’une remise de trophées que ce soit dans un domaine artistique ou un autre… Forcément pas très équitable!  Michel Fagadau, directeur de la Comédie des Champs-Elysées, s’est plaint d’un manque de transparence quant à l’attribution des prix qui selon lui, n’est pas régie par des règles tout à fait exemplaires, du fait du trop faible nombre de membres du jury qui aient vu un spectacle . Sans doute n’a-t-il pas entièrement tort quand il dénonce cet état des choses.
Mais comment établir une juste répartition quand il y a tellement de productions chaque année. Irène Ajer, la Présidente  a déjà pas mal fait progresser ce qui est devenu, en un quart de siècle, une institution qui reste , malgré toutes les critiques, un formidable soutien de l’Etat et de la profession  toutes catégories confondues,  au théâtre, et au théâtre bien vivant, celui qui se fait parfois difficilement, et pas toujours dans les institutions reconnues…
Le Molière du Théâtre Public, ainsi  que celui du Créateur costumes, a été attribué aux Naufragés du Fol espoir, spectacle du Théâtre du Soleil, ( et sur lequel nos avions émis beaucoup de réserves)- en l’absence d’Ariane Mnouchkine, les dieux pourquoi mais quelques uns des comédiens étaient là.
Par ailleurs, Nicolas Bouchaud , comédiens, a dénoncé, avec juste raison, la mise à mal des droits sociaux dans la profession du spectacle, en partie à cause de la réforme des collectivités territoriales et de la suppression de la taxe professionnelle. Sa prise de parole intelligente et précise fut l’objet de nombreux applaudissements mais n’eut pas l’heur de plaire à Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture  qui n’apprécia pas du tout ce rappel aux réalités. Monsieur le ministre,  visiblement furieux, se leva , demanda un micro et dit qu’il ne pouvait pas être d’accord avec ce qui venait d’être dit et que les portes de son bureau étaient toujours ouvertes, puis se rassit parmi les huées. Celui qu’on entend assez peu d’habitude, avait perdu  ici une belle occasion de se taire, et sa petite leçon de morale a été ressentie comme une claque par les comédiens et metteurs en scène présents.

   Les portes d’un ministre toujours ouvertes? On peut se permettre d’en douter; de toute façon, l’on vous tiendra au courant. Bilan de cette remise des trophées: c’est bien que la cérémonie ait quitté le centre de Paris pour Créteil, même si l’on a l’impression, à part la présence significative du député-maire, que cela se soit passé en dehors de la population locale…
   C’est bien aussi que la soirée ait été plus brève, et globalement, un peu moins compassée que les années précédentes-on aurait très bien pu se passer de ce  Feydeau conventionnel  qui  donnait une image assez vieillotte du théâtre- même si la pièce était jouée en costumes contemporains . Rappelons que l’auteur est mort il y a presque cent ans…
  Et quitte à décentraliser les choses, pourquoi ne pas organiser la cérémonie dans une grande ville ,capitale de région? Ce serait rappeler que le théâtre existe aussi ailleurs qu’à Paris, avec des créateurs et des comédiens remarquables…Enfin, c’est déjà un premier pas, le prix du  Spectacle Jeune Public a été remis à Villeneuve-les-Magulonne à Oh! Boy mise en scène d’Olivier Letellier. Donc affaire à suivre….

 

Philippe du Vignal

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