La ballade de Simone

balladesimonetnykthes.jpgLa ballade de Simone, adaptation d’extraits  de textes de Simone de Beauvoir par Michelle Brûlé, mise en scène de Nadine Darmon.

C’est comme une sorte de ballade/promenade dans les textes essentiels de Simone de Beauvoir, La Force des choses, Le deuxième Sexe, texte de référence pour toutes les féministes et qui fit fureur dans les années 68 et quelque peu estoufadou, et ses Lettres à Nelson Agren, écrivain américain avec lequel Simone de Beauvoir eut une liaison passionnée, auquel elle écrivit quelque trois cent lettres,en anglais, puisqu’il ne parlait pas français, tout en continuant à vivre avec Sartre qu’elle rencontra en 47.

  Sartre avait été reçu premier  au concours d’agrégation de philo et elle seconde… Les  trois écrivains sont nés  et morts à quelques années de différence. Mais Simone, qui aidait beaucoup Sartre pour des scénarios de cinéma , et ce qui était aussi un travail alimentaire après qu’elle ait été exclue de l’Education nationale, ne se résoudra jamais à  l’abandonne et  ne vécut  avec Nelson que par courtes périodes jusqu’à ce qu’il se séparent définitivement. « Nelson, je vous aime mais est-ce que je mérite votre amour, puisque je ne vous donne pas ma vie ».

  On  a peine à imaginer aujourd’hui ce que ce couple mythique représentait pour la pensée collective d’un pays . L’enterrement de Sartre à Montparnasse en 80 fut comme une immense fête nationale où tout le monde accourut lui rendre hommage. Et l’on gardera de Simone de Beauvoir l’image d’une femme, ardente féministe ,très engagée, revendiquant sans cesse l’équilibre entre les deux sexes et la liberté réciproque,  et nous nous souvenons d’elle à la Fête des femmes  en 72,  proche des gens.. et qui parlait avec horreur du mariage…`

  On l’ a sans doute un peu oublié mais c’est grâce à des femmes comme Simone de Beauvoir que la France féministe  et mai 68 ont pu ouvrir une sacré brèche dans la société tenue par les mâles de la politique . Travail, santé, divorce, contrôle des naissances: notre cher et beau pays tenu  avait accusé un sérieux retard…La loi sur l’égalité  des salaires n’a été votée qu’en 72, l’application de la loi Neuwirth sur la contraception  et l’IVG n’ont  pu voir le jour ,grâce à la grande Simone Weill, conspuée et agonie d’injures par les députés mâles qu’en 75…. Quant à l’égalité dans la gestion du patrimoine conjugal , elle ne date que de 1985! 

  Et c’est ce que dit en filigrane , par le biais des citations de textes,  cette Ballade de Simone ,  sans jamais céder à la tentation d’une quelconque incarnation , en multipliant  les points de vue de deux femmes qui parsèment aussi les extraits des textes de quelques chansons de Piaf: l’une joue de l’accordéon et l’autre chante; c’est aussi admirablement fait : adaptation très fine du meilleur du Deuxième Sexe, et des autres livres par Michelle Brûlé ,  diction et gestuelle impeccable, jeu plein d’humour et parfois même en décalage avec l’écrit; bref,  l’on ressort de là en se trouvant un peu moins bête qu’en entrant. 

  Grâce à d’abord l’ excellente dramaturgie et à la mise en scène très précise  de Nadine Darmon , au jeu de Michelle Brûlé à la fois comédienne et philosophe, et accordéoniste- dans ce cas,  cela doit aider! – et Odja Lorca tout à fait solide et très à l’aise qui, en plus, chante très bien. ( à gauche sur la photo).Le spectacle, qui a été joué un peu partout,  bien rodé, est ici dans une forme exemplaire. Aucune prétention, aucune facilité mais un vrai bonheur de théâtre, on ne vous le répétera pas. Si vous êtes déçu, signalez-le nous mais cela nous étonnerait beaucoup…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire à 21 heures du mardi au samedi.

Attention!  Cela vient de sortir: Le spectacle est repris à partir du 25 mai 2010 au Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaieté, du mardi au samedi à  21 heures et le dimanche à 15 heures.


Archives pour la catégorie critique

Raoul

  Raoul, mis en scène et interprété par James Thierrée.200910011258w350.jpg

   James Thierrée, à 35 ans, est devenu depuis une dizaine d’années unes des valeurs les plus sûres d’un théâtre visuel  et poétique, (La Symphonie du hanneton, La Veillée des Abysses ou Au revoir parapluie) et son travail d’une qualité exceptionnelle a été couronné en 2006 de 4 récompenses aux Molières.
  Cette fois, il est seul sur scène  avec, par moments, une sorte de double qui vient le hanter. Sur le  plateau du Théâtre de la Ville, de grandes toiles blanches rapiécées suspendues à des perches évoquent les voiles des navires d’autrefois.

  James Thierrée arrive dans le noir,par la salle , un casque en cuir sur la tête muni d’une lampe. Un peu sur le côté de la scène, une espèce de petite cabane  faites de longues perches métallique posées verticalement; comme un refuge avec, au sol, un tapis et sur le côté, un rideau rouge usé jusqu’à la corde; dans le fond,un vieux fauteuil et une petite table où trône un phonogramme au pavillon en cuivre, et  un tonneau métallique d’où il tirera différents accessoires dont un violon. Mais pour le moment, il « se contente » de monter aussi vite qu’un écureuil sur les parois de cette cabane. Dès le début,  la grâce et l’énergie qu’il déploie sont impressionnants. D’un seul coup, les perches métalliques tombent, tandis qu’il s’apprête à voler dans les  airs. Bref, juque dans la scénographie, il a de la magie dans l’air…

  Le vent souffle dans les grandes voiles blanches, et il y a des images fabuleuses où on le voit passer comme une sorte d’elfe bondissant. Mais, quand il rentre dans sa cabane ,une sorte de double un peu mystérieux et inquiétant l’attend. Puis face à lui-même, il se met à esquisser quelques pas de danse, puis un phoque essaye de pénétrer dans son refuge, et il va employer toute sa force à le refouler. L’histoire de ce Raoul , en fait, si on a bien compris, n’est que peu d’importance , puisqu’il dit lui-même qu’il ne va pas la raconter…
   Mais  James Thierrée-et c’est l’essentiel-sait utiliser comme personne toute les ressources d’un théâtre à l’italienne: le vent souffle de nouveau dans les grandes voiles:  « J’utilise, dit-il, jusqu’à la moelle épinière, la machinerie théâtrale, ses poulies, ses cintres , je suis friand  des effets manuels. Je ne suis pas versé dans les nouvelles technologies ». Effectivement,il n’y pas la moindre vidéo, qui est devenue un des stéréotypes du théâtre contemporain,  pas le moindre effet spécial,  même les animaux qui viennent le hanter sur scène sont faits de roulettes et de simple tissu tissu , comme cet étrange insecte  qui émerge du mur de la cabane, comme aussi cette incroyable et très poétique méduse ou et cet éléphant à la lourde démarche,  plus vrai que nature.

  Et, pendant une heure vingt que dure ce spectacle sans paroles, il est là, avec une présence  et une virtuosité incroyables: il passe d’ acrobaties aériennes à un air de violon puis à une petite chorégraphie  ou à une marche sur place, sans le moindre à-coup. Les gags visuels et/ou sonores se succèdent, et c’est toujours aussi brillantissime.
Et petit à petit, la cabane va se déconstruire sans que personne n’y ait touché, et le vieux  tapis disparaîtra avec ses meubles absorbé sous les grandes voiles blanches; quant à lui, enfin seul et, débarrassé de son double encombrant, il montera, dans le noir, la tête enveloppée de son casque à lumière, verticalement vers le ciel. Etonnant et splendide à la fois.
   L’ovation de la salle a été unanime; pourtant, l’on peut sentir à quelques  détails- entre autres, certaines longueurs et un manque évident  de fil rouge- que James Thierrée est peut-être arrivé à un tournant de son aventure artistique, et il est aussi évident que, malheureusement, les années auront raison  de  cette  force physique indispensable à de telles acrobaties. Mais il faut avoir vu ses précédents spectacles pour s’en rendre compte; et  comme James Thierrée est aussi , par ailleurs, un excellent comédien et metteur en scène , il est sans doute capable de concevoir d’autres spectacles d’un genre différent.

  En tout cas, si vous avez le bonheur de trouver une place, n’hésitez pas, et on ne peut que remercier Emmanuel Demarcy-Motta  pour le beau cadeau qu’il  nous  offre  en le programmant à nouveau au Théâtre de la Ville.

Théâtre de la Ville, jusqu’au 5 janvier.

Tour Babel

Tour Babel, texte de Matthieu Malgrange, mise en scène de Bruno Thircuir.

  2009bagnoletbabel.jpg L’Atelier du Plateau et La fabrique des petites Utopies   ont  réuni leur savoir-faire et l’énergie de leurs équipes pour construire cet sorte de conte urbain autour du mythe de Babel et qui rassemble des artistes de cirque , surtout acrobates , funambules , comédiens  et musiciens,  plus d’une douzaine  sur le petit plateau  entouré de gradins dans un chapiteau pouvant accueillir quelque quatre cent personnes. Dehors , près des petites caravanes , il y a deux  fûts métalliques avec du feu de palettes et un camion bar.
 Il y a de nombreuses familles et beaucoup d’enfants; cela commence par un dialogue sur un banc qui fait penser bien sûr au fameux Godot, et puis les numéros se succèdent avec beaucoup de virtuosité, accompagnés par quelques musiciens. Grâce à la remarquable mise en scène de Bruno Thircuir, très précise, et à la  moins remarquable scénographie de François Gourgues  qui a conçu un plateau avec des  praticables qui se soulèvent , un escalier en métal qui se déplie et des trappes un peu partout: cela ressemble à un jeu de construction  pour enfants, et  le spectacle commence plutôt bien. Et il y a souvent des images d’une grande qualité comme cette fusion érotique de deux amants autour d’une corde, juste éclairés par le pinceau d’un projecteur ou cette funambule qui colle des roses rouges  sur la rampe où elle monte lentement. Tout cela fonctionne  sans à-coups malgré le nombre important d’acrobates et de  comédiens qui investissent cette petite scène.
 Oui, mais… il y a un manque d’unité flagrant avec le texte de Matthieu Malgrange, écrivain associé depuis près de dix ans à l’Atelier du Plateau. « Ici, on entend les larmes, la tendresse, la bêtise, le désir insatiable de vivre ensemble, et le rire des gosses qui font des doigts pleins d’honneur et de rage. » On veut bien mais ce texte que l’on perçoit mal à cause d’une mauvaise balance avec la musique  assez prégnante,  ne parait pas être d’une qualité exemplaire et susceptible d’entrer en relation réelle avec ce que l’on voit sur scène. Comme s’il y avait une frontière entre les images et les mots; Et ce n’est sûrement pas ce que Bruno Thircuir a voulu. C’est  dommage, vu le capital d’énergie dépensé et l’évident savoir-faire de ces circassiens qui prennent souvent de grands risque physiques.
 Alors à voir?  C’est selon: oui, pour le travail des acrobates  qui mérite un grand respect; non ,pour la conception de ce spectacle beaucoup trop long et  qui aurait dû être beaucoup mieux pensé pour arriver à être vraiment convaincant.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créée au printemps dernier et s’est posé dans le Parc de Bagnolet pendant dix jours. A suivre en tournée…

Désiré

   Désiré de Sacha Guitry, mise en scène de Serge Lipszyc.

   iris2918977901836683774.gifSacha Guitry,  mis au au placard dans le théâtre public depuis sa mort en 57 , qui a écrit quand même plus de cent pièces-sans doute inégales et plus de trente films dont beaucoup d’adaptations des dites pièces,  a réapparu ces dernières années, notamment avec une mise en scène de Daniel Benoin à Nanterre. Mais une pièce comme Désiré, créée en 1937,  a continuée à être jouée dans le théâtre privé et a fait l’objet de plusieurs films,  dont un avec Jean-Paul Belmondo réalisé par Bernard Murat.
   Désiré, c’est l’histoire d’une belle jeune femme, Odette Cléry qui vit plus ou moins avec le ministre des Postes,  Félix Montignac qui l’entretient  luxueusement. Ils dînent dans leur appartement parisien, servis par deux domestiques, Madeleine, une belle femme de chambre et la cuisinière. Et Sacha Guitry en profite pour faire une peinture  assez  cruelle des rapports entre domestiques et patrons. Sûrement des plus justes, puisque sa propre femme de chambre, sidérée par tant de précisions dans l’écriture,  l’avait soupçonné d’écouter aux portes!
 Et les conversations en cuisine ne manquent en effet ni de piquant ni de cynisme  » çà fait ma neuvième place et je peux dire sans mentir que je n’ai jamais entendu mes patrons parler d’autre chose que d’argent ou de domestiques, à moins qu’ils ne s’engueulent ». « Ah! la la , et en plus, ils voudraient qu’on les aime! Ou encore:  » « Quelquefois, ils finissent tout de même par vous épouser. Pour ne plus avoir à vous payer du tout, ou bien quand ils deviennent gâteux », remarque finement la femme de chambre qui, elle, malgré de bons et loyaux services en tout genre, n’a pas réussi à se faire épouser par son précédent patron…   

  Deux mondes en fait,  qui vivent très proches l’un de l’autre et qui n’ont pas ni grand chose à se dire ni à faire ensemble, sauf l’amour en général quand les femmes de chambre doivent déniaiser les adolescents ou passer quelques nuits  dans le lit de leur patron, et elles n’avaient sans  doute pas intérêt à refuser … La société a bien changé, encore que…mais l’analyse de Guitry reste des plus fines et des plus pertinentes. 
  Donc Odette- comme c’est affreux! -n’a de  plus de valet de chambre, et cela tombe d’autant plus mal qu’elle et son amant  doivent partir le lendemain pour Deauville. Il est près de 23 heures quand, heureusement le hasard fait bien les choses,  arrive Désiré Tronchais, envoyé par une agence de placement malgré l’heure tardive. C’est un jeune et bel homme, bien habillé et aux manières raffinées,  qui fait forte impression sur la femme de chambre et la cuisinière qui  vont lui prodiguer des conseils pour obtenir l’emploi convoité; il est,  bien entendu, c’est l’usage aussi courant qu’hypocrite, muni de certificats forts élogieux de ses précédents employeurs. Dont se méfie aussitôt Odette Cléry.. qui en  a sans doute vu d’autres et  qui s’empresse-méfiance oblige- de leur téléphoner aussitôt. C’était un usage, régulier à l’époque, dans la grande bourgeoisie quand il s’agissait d’engager un de représentants de ce que l’on appelle les « gens de maison ». Et l »une des anciennes patronnes de Désiré  l’informe  d’un « geste déplacé » , élégante traduction pour dire qu’il l’a séduite. Désiré  avoue mais s’empresse d’ajouter habilement qu’il y a eu provocation et qu’il a succombé, et il lui jure que l’on n’y reprendra plus! Odette , impressionnée par sa franchise, finit par l’engager. Mais Désiré, dans sa petite chambre aux minces parois , fait des rêves érotiques à voix haute à propos d’Odette,  que  Félix Montignac a bien entendu et dont il  finit par prendre  ombrage, d’autant plus qu’Odette en a  aussi de similaires et qu’elle ne semble pas du tout insensible à ce Désiré fraîchement débarqué.
  Le couple parti pour Deauville reçoit leurs amis: la femme est sourde,le mari pas encore arrivé  et le dîner  ( l’on mange souvent au théâtre, quel que soit l’heure et le milieu et l’heure mis en scène) est d’une drôlerie exceptionnelle et  Sacha Guitry fait ici preuve d’un génie comique qui fait penser à Feydeau. Le mari leur apprend, avant même qu’on ne le sache- que le gouvernement  était tombé et que son ami le Ministre des Postes  n’était plus Ministre, ce qui ne l’empêche pas , en attendant de draguer sans scrupule la belle Odette… Ce qui  poussera Montignac à rentrer d’urgence à Paris pour essayer de garder  son poste, pour ne revenir  que le lendemain.

  Odette devra donc rester seule avec Désiré et les deux autres domestiques. Mais ce qui devrait normalement arriver n’aura pas lieu, et  Désiré,  par prudence et par sagesse sans doute, préférera quitter son emploi, laissant Odette à sa solitude et à sa tristesse. C’est sur cette dernière réplique de Désiré: « Le bon Dieu a dû me foutre le coeur d’un autre à moi, c’est pas possible  » que finit cette comédie  douce-amère…
  Serge Lipszyc, dont on avait pu voir récemment  Que d’espoir , à partir de textes d’Hanockh Levin , ( voir notre compte-rendu dans Le Théâtre du Blog d’octobre dernier)  a réalisé ici une mise scène à la fois impeccable et savoureuse de la pièce de Guitry ; et c’est un parcours sans faute; d’abord, grâce à une direction d’acteurs de très haut niveau: Robin Renucci, est un  interprète remarquable de ce Désiré qui est presque tout le temps sur scène:  élégant et  tour à tour séduisant, habile et fin stratège mais aussi cyniquement lucide quant à son travail: « Servir, c’est quelque chose de merveilleux. C’est avoir le droit d’être sans volonté ».
    Marianne Bassler  joue Odette avec beaucoup de nuances et de virtuosité et  le reste de la distribution possède une belle unité : Nathalie Krebs, Jean-Philippe Puymartin, Alcya, Marion Posta, Jean-Christophe Barc font preuve d’un solide métier, et chaque personnage est absolument crédible. La scénographie très réussie  n’a rien du côté trop luxueux que l’on voit souvent dans le théâtre privé, et les costumes, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé,  sont  précis et justes. Que dire d’autre: les bonheurs de théâtre comme celui-là , où on rit à ce point, se comptent sur les doigts dans une année de théâtre… Seule petite ombre au tableau: les places sont au tarif du théâtre privé: de 10 euros – et il ne doit pas y en avoir beaucoup- à 98,90 euros (sic)…Aïe! Mais en cherchant bien, il doit bien y avoir quelques tarifs de groupe ou de comité d’entreprise.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Michodière, jusqu’au 31 janvier.
 

La Ronde

La Ronde, d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène.

Vienne, à la veille de la grande guerre. Le soldat ne pense à rien d’autre qu’à  rentrer à l’heure à la caserne… Alors, avec la « fille » Léocadia, il n’y aura pas beaucoup de temps pour les sentiments… Et,  ainsi du suite, la main passe de l’un à l’autre, on retrouvera le soldat avec une petite bonne puis  la petite bonne avec un « monsieur » … De grisette en actrice, de poète en Monsieur le comte, pour finir, ce Monsieur le Comte qui traitera la « fille » un peu mieux que le soldat, la ronde tourne, « danse sur un volcan », comme le rappelle la note d’intention de la metteuse en scène, Marion Bierry. Le bruit des canons  ouvre et ferme La Ronde. Un « oui à la vie » avant le grand carnage ?

  Le spectacle s’ouvre sur une vision de cadavres exquis, encore troussés par les jouissances de la chair, saisis dans le déshabillé de la débauche. Il s’anime ensuite dans le plaisir réciproque et la déception féminine; pour Schnitzler – et il n’est pas le seul – « post coïtum »,  le mâle est un « animal triste » et la femelle une sentimentale frustrée : « Tu m’aimes ? »  « Tu ne l’as pas senti ? » , répond le soldat, ou l’homme quelconque : sans commentaires. Les actrices et acteurs – parité à saluer – sont joliment déshabillés,  mais ce libertinage est exempt de  vulgarité. Ils jouent plutôt bien, un peu trop en force parfois pour ce petit lieu, emmenés par Philippe Noël au piano – et quelques musiques enregistrées utilisées avec humour – avec  un bon rythme.

  On oubliera une scénographie a priori astucieuse mais les châssis  coulissants sans doute commodes, sont d’un assez  triste effet) . Mais La Ronde reste un classique: alors,  à voir…
Christine Friedel

Théâtre de Poche-Montparnasse à 21h.

Au temps des croisades

  Au temps des croisades, opéra bouffe de Claude Terrasse, livret de Franc-Nohain, direction musicale Christophe Grapperon, mise en scène Philippe Nicolle.

  p7695917.jpg  Opéra bouffe en un acte, ou si l’on veut opérette ( les nuances ne sont pas faciles à établir)… Le titre du programme mentionne en effet  opéra bouffe tandis que Philippe Nicolle le metteur en scène parle lui d’opérette; après tout qu’importe, on préfère maintenant les termes  de comédie musicale., voire de théâtre musicale.. Mais les éléments de la recette sont à peu près identiques: il y a toujours une  partie musicale jouée par un orchestre dans une fosse et des chansons mais aussi des dialogues, l’opérette elle comporte une chorégraphie parfois plus importante et-autrefois du moins- et de nombreux  décors.
  Au temps des croisades est dû au début du siècle à un compositeur d’origine lyonnaise, que Satie,  Debussy et Ravel appréciaient, mais  un peu oublié aujourd’hui: Claude Terrasse qui fut d’abord celui de la création du  très fameux Ubu de Jarry en 96 , puis  il collabora notamment avec Tristan Bernard  mais aussi avec de Flers et Caillavet, pour Le Sire de Vergy , puis avec Franc-Nohain pour La fiancée du Scaphandrier, Au temps des Croisades et La Botte secrète, avec une forte tendance à la parodie.

  Quant à Franc-Nohain,( le père de Jean Nohain, l’auteur des chansons de Mireille et  l’animateur des années cinquante des émissions en noir et blanc  sur l’unique chaîne de l’époque: Reine d’un jour et Trente six Chandelles, qui passionnèrent les Français ), donc Jean Nohain  faisait partie de la bande d’Alphonse Allais et de Jules Renard, et raffolait des jeux sur le langage, allitérations et autres assonances.
  Quant à Philippe Nicolle, il dirige une compagnie : Les 26.000 couverts,  bien connue des amateurs de théâtre de rue et  a, depuis que quelque quinze ans que nous le connaissons, été toujours un peu allergique aux esthétiques, comme il le dit,   » trop  éloignées de l’impératif populaire, » et, c’est tout à son honneur .Philippe Nicolle  n’a  jamais méprisé ,comme tant d’autres metteurs en scène, sauf Savary,  l’art de l’opérette où il peut  mettre en valeur les conventions de genres comme l’opéra ou le drame, et  surtout  faire preuve du burlesque le plus déjanté pour  surprendre un  public ravi de l’aubaine.

  D’où ce goût pour les anachronismes  joyeux, parfois faciles mais qui, finalement, fonctionnent toujours, quel que soit le public qui adore ce second degré. (s’il en fallait une preuve: l’immense succès des Visiteurs  avec son incursion de Godefroy dans le vingtième siècle) .Ce que l’on appelle le Moyen-Age ( en l’occurrence:  grands châteaux, grande cheminées et  ripailles,  belles jeunes filles aux amours impossibles, rustres effrayants  de laideur,  et seigneurs partant pour les croisades, parchemins mystérieux,musique de trompettes et bannières flottant au vent, chasses à coure, moines délirants, etc…) constitue une terrain de chasse  idéal pour la parodie quand deux compagnies: Les Brigands  qui ont monté plusieurs spectacles musicaux à l’Athénée et Les 26.000 couverts s’emparent de cet opéra bouffe.
    L’histoire est celle d’une jeune et belle châtelaine Dame Bertrade : elle s’est mariée par procuration à un seigneur  qui, le lendemain des noces, part pour une croisade en Palestine, après avoir emporté la clef de la ceinture de chasteté. Mais cet époux, dame Bertrade ne  connaît même pas son visage, puisqu’il a oublié de retirer son heaume cette nuit-là!  Et elle attend depuis trois ans avec ses deux jeunes chambrières qui voudraient bien elles aussi se marier, c’est à dire  goûter au sexe. Mais, selon l’usage, les dames ne peuvent se marier qu’une fois dépucelées par leur maître et seigneur,  et  les chambrières vont alors proposer à Bertrade de se servir de leurs fiancés , puisqu’elle  remplace  son mari en son absence. Mais elle n’y consent que s’ils réussissent à jouer de l’oliphant mais ils échouent, alors qu’un troisième y réussit. Et tous pensent que le seigneur est enfin de retour….Mais les histoires de sexe et les ceintures de chasteté à la fin du 19 ème  siècle, cela offusquait les bourgeois et cet opéra bouffe fut interdit pendant un an!
  Ce qui fait  toute l’efficacité de la mise en scène de Philippe Nicolle, c’est un grand professionnalisme et une belle unité entre musique et comédiens/chanteurs: il a beau prétendre qu’il n’y connaît pas grand chose en musique, il sait les faire évoluer  avec intelligence, et comme il a un peu trempé dans les beaux-arts,  tout est impeccablement réglé et les gags,  le plus souvent parodiques,  fonctionnent  sans à-coup, avec une excellente utilisation  des anachronismes: rien de vulgaire mais une bouffonnerie  poussée à l’extrême dans la gestuelle comme dans le dialogue souvent absurde et bourré de jeux sur le langage de Franc-Nohain :  horribles recettes de cuisine comme ces « tripes au coulis de saindoux »  détaillées avec délice ou politesses aussi loufoques: « J’ai vu que  votre pont-levis était baissé et j’ai pensé que c’était votre jour « .
  La scénographie remarquable de Sophie Deck avec cette  espèce de château fort miniature sorti tout droit de livres  pour enfants, ( il y a aussi de merveilleuses images découpées pour figurer la rentrée au château des croisés sur leurs chevaux)  et les  costumes  d’Elizabeth de Sauverzac sont à l’unisson (robe parsemée de petites pommes Mac Intosh ou de tablier  avec la célèbres Vache qui rit autrefois dessinée par Benjamin Rabier ,  poulaines démesurées, etc…. Du côté musical, c’ est du même tonneau, l’orchestre est ici sur scène et quand dame Bertrade demande aux hommes de sortir, tout les musiciens sortent  sauf une violoncelliste…
  Comme la direction musicale de Christophe Grapperon  de premier ordre,  est en parfaite unité avec les comédiens / chanteurs d’un très bon niveau, on  est baigné dans une sorte de joie permanente , et quand le rideau rouge tombe pour l’entracte mais une annonce prévient aimablement qu’il n’y en aura finalement pas,  à cause de travaux dans le bar… et de toilettes bouchées… C’est dire que Philippe Nicolle sait user de la provocation comme dans Beaucoup de bruit pour rien,  et le public ne boude pas son plaisir…

  Il y a bien quelques petites longueurs dues à des récitatifs peu convaincants mais supportables mais, sinon cette heure cinquante cinq passe à vive allure,  et le rythme de la mise en scène est excellent. Ah! on allait oublier:   Christophe Arnulf, pilier de la compagnie, un merveilleux musicien- comédien-bruiteur en direct ( le truc n’est pas neuf mais marche à tous les coups) donne le la à cette parodie médiévale  saluée par de nombreux rappels. Saluons aussi Charlotte Saliou /Bertrade qui entraîne ses camarades dans ce délire verbal et musical assez  exceptionnel.
    A voir? oui, bien sûr, c’est comme une belle bulle de savon, à savourer sur place  à Paris ou en province. Amusez- vous bien et prenez soin de vous.

 

Philippe du Vignal

  Spectacle créé le 1er décembre au Théâtre musical de Besançon, et joué au Théâtre de l’Athénée à Paris , jusqu’au 3 janvier puis à l’Opéra de Metz le 8, 9, et 10 janvier; à Calais le 17 , le 22 à Arras;le 20 à St Quentin ; le 22 à Arras; le 31 à Lons-le- Saulnier ; le 28 février à Boulogne-sur-mer et le 2 mars à Bourges.

WOYZECK

 

WOYZECK d’après Büchner, mise en scène Yvane Chapuis et Gwenaël Morin

Depuis le début de l’année, Gwenaël Morin et sa troupe du Théâtre Permanent venue de Rhône-Alpes ont investi les Laboratoires d’Aubervilliers pour y monter chaque mois un spectacle, présenté gratuitement pendant les trois premières semaines de chaque mois à la soixantaine de spectateurs qui peuvent y être accueillis. S’ils le souhaitent, les fans de cette démarche peuvent revenir assister aux ateliers théâtre présentés dans la journée.  

  Après Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone et Hamlet, c’est au tour de Woyzeck d’être démonté par la troupe. Nous sommes  dans un dispositif quadri-frontal, il n’y a ni décor, ni costumes, seulement un grand chapeau pour le docteur et quelques accessoires. Le spectacle commence curieusement par la deuxième partie, le meurtre de Marie avec un grand couteau de bois, l’égarement de Woyzeck qui cherche son couteau pour le jeter dans le lac. On perd toute la construction, et  la montée de la folle jalousie de Woyzeck accablé par le docteur et le capitaine qui lui font subir les pires sévices en le prenant comme sujet d’expérience et en se moquant de l’infidélité de Marie.

   Mais Marie ne possède aucun érotisme, ce qui fausse la relation qu’elle avec le tambour-major, seul Woyzeck courant comme un dératé autour du plateau prend une dimension théâtrale. Woyzeck est l’une des pièces préférées de  beaucoup de professionnels,  et nous en avons vu au moins une dizaine de mises en scène mais de celle-ci,  nous ne garderons guère de trace, malgré le journal du laboratoire, revue gratuite de 160 pages avec articles et photos très élaborés,  et  malgré un accueil au théâtre très sympathique.

 

Edith Rappoport

 

Laoboratoires d’Aubervilliers.

Kyoto forever

Kyoto forever

          kyoto.jpgCopenhague en direct : Kyoto forever nous montre la dernière nuit de négociations internationales sur la question du réchauffement climatique, à Bali – mais peu importe le lieu -  pour parvenir à une résolution commune qui marque une avancée sur celle de Kyoto. Ouf ! L’enjeu est très sérieux et le spectacle relève le défi. Après un prologue allant chercher les « sommets » du côté de  Hauts de Hurlevent – histoire de nous emmener dans le drame -, tout se passe en un lieu, la salle des négociations, en un temps, la dernière nuit – histoire de nous emmener du côté de la tragédie. Et, naturellement, ce qui triomphe, c’est la farce. La séance est fidèlement reproduite, mais à peine décalée dans les propos et bousculée par une scénographie à dérapages garantis. On assiste aux terribles tensions que provoque le déplacement, ou non, d’une virgule, aux poses héroïques, aux chantages de tel ou telle délégué(e). L’apparemment imperturbable répétition des formules de courtoisie diplomatique, en plus de son efficacité comique propre, grossit à la loupe les craquages, la fatigue. Puis ça monte, par un “vertical détour “ : la folie s’extériorise, la musique devient arme lourde, de vaillants chevaliers en armure viennent promener sur scène leurs inutiles protections et leurs armes impuissantes, après une joyeuse fête “verte“. Eh oui, les petits hommes verts sont descendus sur terre, c’est nous, tout va bien !
L’intérêt de Kyoto forever est à double-fond : d’abord, Frédéric Ferrer connaît bien son sujet, il a même reçu une accréditation pour la conférence de Bonn ; ensuite, la mise en scène s’affirme, depuis Mauvais temps, le précédent spectacle de la compagnie sur le sujet. Elle joue délibérément du collage, de la juxtaposition simultanée d’éléments hétérogènes – une scène se déroule à “cour“ tandis qu’un délégué s’effondre à “jardin“-, le plateau garde les traces, les déchets  – non triés – des scènes passées : superbe “mise en pièce“ de la déconstruction du monde.

 

Christine Friedel
Texte et mise en scène Frédéric Ferrer, par la compagnie Vertical Détour.
Plus que deux représentations, en attendant le prochain opus l’Affaire coin-coin, sur la fonte des banquises, le 19/12/09 à l’espace 1789 de Saint-Ouen, et le 16/1/2010 au théâtre de Chelles

Un cycle de lectures à la Comédie-Française

Un cycle de lectures à la Comédie-Française

Le bureau des lecteurs de la Comédie-Française dirigé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de cette grande maison, propose aux spectateurs, deux fois par an, une sélection de textes contemporains : d’ auteurs français au mois de juin, d’ auteurs étrangers au mois de décembre.
Nous avons donc assisté, au Studio Théâtre, à la lecture par les comédiens du Français de cinq pièces d’auteurs d’aujourd’hui qui nous ont fait parcourir le monde, quelques endroits du monde en tout cas : L’espagnol Juan Mayorga, l’autrichien Händl Klaus, l’israëlien Gilad Evron, la serbe Biljana Srbljanovic, l’écossais David Greig, une très belle sélection.

  La semaine a commencé par la lecture  de Copito, ou les derniers mots de Flocon de neige, le singe blanc du zoo de Barcelone de Juan Mayorga, traduit par Yves Lebeau, publié aux Solitaires intempestifs, mis en lecture par Laurent Muhleisen avec la complicité d’Andrès Lima metteur en scène de la pièce en Espagne.*voir aussi :http://theatredublog.unblog.fr/2009/12/11/cycle-de-lectures-dauteurs-contemporains-etranger/
 Juan Mayorga, que Jorge Lavelli nous a fait découvrir en mettant en scène Himmelweg et  Le garçon du dernier rang, et qui sait nous surprendre chaque fois par l’originalité de ses sujets.
 Copito c’est Copito de nieve, flocon de neige, une célébrité, le gorille albinos du zoo de Barcelone que toute l’Espagne connaissait et vénérait. Car Copito est mort il y a quelques années et l’annonce de sa mort prochaine avait fait affluer les foules et avait enrichi le zoo de Barcelone. Juan Mayorga lui donne la parole.
 Copito sait qu’il va mourir, il ne craint pas la mort, il a lu les philosophes. Son gardien le fournissait en livres, un par jour, se trompait parfois, Montesquieu au lieu de Montaigne par exemple. Copito va énumérer les raisons qu’il a de ne pas craindre la mort, mais il meurt avant d’avoir pu dire à Dieu ce qu’il avait à lui dire. Dans la même cage, comme un faire- valoir, un gorille noir qui n’aimait pas les bananes et qu’il a fallu  «  éduquer »,  passe son temps à essayer d’attraper ses bananes et dérange Copito dans ses pensées. Le gardien, lui, préoccupé par la disparition prochaine de Copito, ne pense qu’au bénéfice qu’il pourrait tirer de sa notoriété.
Une fable cocasse et troublante où l’humanité n’est pas du côté où on l’ imagine.

Le charme obscur d’un continent de Händl Klaus, traduit de l’allemand par Henri Christophe
Pièce publiée aux Editions Théâtrales dans la collection Trait d’Union et lecture dirigée par Françoise Petit.

Une femme doit quitter l’appartement qu’elle occupait avec son mari. Elle explique au propriétaire qu’elle part le rejoindre au Pérou. Mais le propriétaire découvre dans l’appartement un petit doigt de pied humain. Elle ne va pas au Pérou et demande à sa mère de récupérer cet indice d’un meurtre possible. Face à face entre la mère et le propriétaire.
Affrontement subtil, mystère, Händl Klaus est un dramaturge du non dit pour dire l’hypocrisie d’une société qui s’abrite derrière les apparences.

Le diable de Châtillon de Gilad Evron, traduit de l’hébreu par Zohar Wexler Lecture dirigée par Isabelle Gardien.

« Qui suis-je ? » demande Baudoin , roi de Jérusalem à son serviteur Gaston. « Vous êtes le roi » répond Gaston. Baudoin est en train de mourir de la lèpre qui ronge son corps mais pas son esprit. Nous sommes à l’époque des Croisades. Autour du roi mourant, s’agitent ceux qui guettent les effets de sa faiblesse, ses enfants, ses ennemis. La violence ne viendra pas forcément des barbares. Jusqu’à la fin, Baudoin gardera l’esprit vif et clairvoyant . Gaston, son serviteur, un homme banal, marié, cinq enfants, incarne la vie, le bon sens, il reçoit de son maître de savoir écouter et répondre, de savoir qui il faut craindre ou admirer.
Une pièce mystérieuse qui nous entraîne loin dans le temps, nous dit le pouvoir de la pensée face à la barbarie .
Le duo Eric Génovèse,( Baudoin,) Hervé Pierre,(Gaston) magnifiques, faisait rêver de voir cette pièce bientôt mise en scène.

Barbelo, à propos d’enfants et de chiens  de Biljana Srblanovic, traduit du serbe par Gabriel Keller, édité chez l’Arche éditeur, lecture dirigée par Laurent Muhleisen
Biljana Srbljanovic est l’auteur reconnue de cette après- Yougoslavie, elle porte en elle les douleurs, les questionnements, les espoirs de cette Serbie nouvelle.
Zoran, un enfant trop gros et Milena une jeune femme infantile mariée au père de Zoran, passent leur temps ensemble, croisent des chiens, des humains et des morts. Auront-ils assez d’énergie pour réinventer une vie ? L’auteur, de pièce en pièce réinterroge le chaos que fut son pays et pose la question de l’espoirpour ceux qui sont les plus fragiles.

Le dernier message du cosmonaute à la femme qu’il aima un jour dans l’ex union soviétique.  de David Greig, traduite de l’anglais( Ecosse), par Blandine Pélissier.mise en lecture d’ Alain Lenglet. (Editions Théâtrales)
David Greig est avec David Harrower un des grands dramaturges écossais actuels. Dans cette pièce, comme dans d’autres, il fait se croiser des histoires. Comme dans des films ou dans des romans, des destins se déroulent parallèlement, se télescopent parfois.
  Très haut dans l’espace, Oleg et Casimir, deux cosmonautes oubliés qui ne savent même pas qu’ils ne sont plus soviétiques, sur Terre, en Ecosse, un couple bourgeois, Keith et Vivienne face au vide de leur relation, des danseuses de cabaret, dont Nastasia qui est la fille de Casimir qui est parti là-haut il y a 12 ans et qu’elle salue à chaque passage du vaisseau spatial… Nastasia qui a une liaison avec Keith qu’elle retrouve dans des aéroports, un fonctionnaire de la banque mondiale, un spécialiste des ovnis en Provence près de la montagne sainte victoire dont Keith arborait l’image sur sa cravate, une jeune policière déterminée . On passe des paysages sauvages de l’Ecosse à l’espace urbain, aéroports, boites pour solitaires, à la Provence. Il y a des disparitions, des amours, des drames, tandis qu’Oleg et Casimir tournent  jusqu’au jour où Casimir quitte le vaisseau spatial laissant Oleg à une solitude qu’il ne supporte pas.
Le monde a changé, ils ne le savaient pas, mais les hommes ont toujours autant de mal à trouver un sens à leurs vies, ils se raccrochent à un paysage, une musique, un souvenir. Une lecture virtuose, éclairée par les présences exceptionnelles d’Isabelle Gardien qui vient d’être exclue de la Comédie- Française et de Suliane Brahim toute nouvelle arrivée.

Cinq pièces qui dessinent des visages du monde,  nous sont données avec engagement et virtuosité par les comédiens français, et  nous donnent envie d’en savoir plus sur leurs auteurs et de les retrouver sur le plateau de la Comédie- Française ; un groupe de spectateurs engagés ont suivi toutes ces lectures et ont désigné leur préférée, à savoir  Barbelo, à propos d’enfants et de chiens de Biljana Srbljanovic.

 Françoise Du Chaxel

Un soir à Montparnasse, Au cabaret des années folles

Un soir à Montparnasse,  Au cabaret des années folles, spectacle musical conçu par Hélène Delavault et Vincent Colin.

 

     davidschneuer.jpgSur scène, un paravent avec des motifs vaguement Arts Déco, une table qui se voudrait table de peintre, puisqu’il y a un pot avec des pinceaux, les deux pas très réussis, et côté jardin, un pianiste accompagnateur devant un piano à queue noir, le tout éclairé par deux  abat-jours en tôle avec ampoule à grands filaments comme autrefois les ampoules des wagons de métro…. Le spectacle est  un  montages de textes et de phrases empruntées aussi bien à des  écrivains comme Desnos, Aragon, Colette,Tzara, Cocteau, Radiguet, Artaud,Peret, Soupault et Breton dont paraissent  en 1919  Les Champs magnétiques, première tentative d’écriture automatique, dans le sillage du mouvement Dada, il y a déjà presque un siècle et le Manifeste du Surréalisme, bombe littéraire et artistique  en 1924 .
  Il y a aussi dans ce spectacle des chansons  écrites par des compositeurs  maintenant des plus « classiques » comme  Darius Milhaud, Poulenc, Gabriel Fauré , Erik Satie, Willemetz ; Et tout cela se passe dans ce petit territoire , comme le dit le peintre André Masson, qui va du carrefour Vavin à la Gare Montparnasse, et qui était comme un salon en plein air sous les étoiles. La guerre de 14  était enfin finie, et il y avait sans doute dans l’air une formidable volonté de revanche sur la vie;  et, dans son sillage une bombe, celle-ci bien pacifique, celle de l’art  moderne:  arrivèrent ainsi, parfois  de province ou de l’étranger, des peintres et sculpteurs  inconnus au bataillon- Picasso, Léger, les deux frères Duchamp, Zadkine, Foujita venu de son Japon natal, Braque, Modigliani, Derain, Soutine, Giacometti, Man Ray, Picabia, Brancusi , etc… Cela suffit à donner le vertige!
  Soit la plus forte concentration au monde d’artistes,  d’écrivains, et compositeurs dont certains font parfois l’aller et retour entre le Front et leur quartier préféré qui devait ressembler encore un peu à la campagne; Hemingway raconte que , rue Notre-Dame des Champs où il habitait, il achetait des fromages de chèvre à une dame qui passait avec son petit troupeau… Quant au théâtre, cela aussi  a été un peu oublié, mais c’est Baty qui accueillit dans son Théâtre Montparnasse dès 1930  l’Opéra de Quat’sous de Brecht et Weill. Côté music-hall,les formdidables:  Mayol , Yvette Guilbert, Damia, Fréhel dont Hélène Delavault reprend aussi quelques chansons.
 La France était encore traumatisée par l’hécatombe de la guerre où, en quelques années, 600.000 femmes se retrouvèrent veuves et où nombre de combattants comme Apollinaire  furent gravement blessés ou amputés. C’était aussi l’époque où, on l’oublie trop souvent, il y eut, même si cela ne concernait qu’un  petit milieu parisien, comme un frémissement de libération sexuelle  et une volonté affichée  d’homosexualité féminine et de refus du mariage. Etre mariée, disait Colette, c’est se voir reprocher que la côtelette est trop cuite… Et   La Garçonne,roman de Victor Marguerite, connut un succès retentissant …comme  quelque 70 ans plus tard , La vie sexuelle de Catherine M.  de Catherine Millet.. Margueritte, à cause du scandale provoqué se fit retirer la Légion d’Honneur, ce qui suffit à prouver que le but avait été  atteint.
  Bref, une époque où Montparnasse, quartier très populaire qui n’avait rien à voir avec ce qu’il est devenu,  devait rassembler à un bouillon de  culture exceptionnel dans ses cafés et était la figure de proue d’une contestation réelle  de l’ordre établi. Hélène Delavault et Philippe Blancher font alterner chansons,  et extraits de textes dont le nom de l’auteur apparaît  fugitivement en projection sur la table de peintre; ce sont d’excellents professionnels comme Cyril Lehn, pianiste accompagnateur, et pourtant quelque chose ne va pas.

 On ne s’ennuie pas vraiment mais c’est tout juste; la faute à quoi? Sans doute Vincent Colin  et Hélène Delavault auraient-ils eu intérêt à simplifier cette course-poursuite de petits textes, voire d’aphorismes qui n’ont pas vraiment de relation avec les  chansons et donnent au spectacle un ton assez monotone, sans beaucoup de rythme, qui se termine plutôt qu’il ne finit. Sans doute la matière était-elle trop abondante, pour la traiter en une heure et quart avec deux comédiens-chanteurs, et il y a  un côté un peu bcbg,  là où il aurait fallu plus de violence et plus de folie pour traduire toute l’effervescence de cette époque.

  Comment faire quand on veut  parler de tous ceux qui avaient comme dénominateur commun ce quartier  de Paris, et qui ont construit , et la littérature, et l’art moderne, mais dont la plupart des spectateurs ne connaissent sans doute que le nom et encore…Il y a un beau moment à la fin quand Hélène Delavault et Philippe Blancher énumèrent  , comme sur un monument aux morts, tous ces artistes disparus  depuis longtemps maintenant mais bon pour le reste… A mission presque  impossible, nul n’est tenu; le thème est sans doute le type même du faux bon sujet et  le spectacle, même bien fait,  est décevant…
 Alors à voir? Si vous y tenez…mais on vous aura prévenu. Si vous avez envie d’en savoir plus sur le Montparnasse de l’époque, offrez-vous ou empruntez la merveilleuse série cultissime des films de Jean-Marie Drot…

 

Philippe du Vignal

L’image ci-dessus est un détail d’un tableau de David Schneuer (1905-1988); d’origine polonaise, il séjourna quelques mois à Paris puis trvailla à Munich avec Bertold Brecht, comme décorateur et affichiste, puis après avoir été détenu à Dacha émigra en Israël jusqu’à sa mort.

Théâtre du Lucernaire jusqu’au  23 janvier.

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