VOYAGE A TRAVERS LES OMBRES

 

VOYAGE A TRAVERS LES OMBRES , librement inspiré du journal Voyage à travers la folie de Mary Barnes, mise en scène et interprétation de Véronique Vidock.

  Véronique Widock a fondé il y a une quinzaine d’années le Hublot, petit “lieu dit” à Colombes et l’a fait vivre, après l’avoir  joliment rénové. Après avoir accueilli d’autres artistes depuis le début de la saison (Ombline de Benque et Rachid Akbal entre autres), elle se lance dans le douloureux parcours solitaire de cette infirmière de 42 ans frappée par la schizophrénie, retrouvant une santé au bout d’un parcours de quatre ans à Kingsley Hall, communauté expérimentale opposée aux traitements traditionnels.
Du récit de son enfance douloureuse, son amour inassouvi pour sa mère, de sa jalousie violente et de son amour pour son petit frère devenu fou lui aussi, des aspects terrifiants de son traitement, elle tire une beauté, une théâtralité très humaine.

Edith Rappoport


20, 24, 26, 27 mars à 20 h 30, et le  25 mars à 14 h 30.


Archives pour la catégorie critique

Les Justes

justedos.jpg

Les Justes
D’Albert Camus
Mise en scène Stanislas Nordey

«Je ne compte plus sur le rendez-vous avec Dieu. Mais, en mourant, je serai exact au rendez-vous que j’ai pris avec ceux que j’aime, mes frères qui pensent à moi en ce moment », s’exprime Kaliayev, l’un des protagonistes des Justes. Kaliayev, comme Camus, a choisi l’homme, non pas Dieu. Leur combat est le même, et leurs rendez-vous sont sur cette terre. Sur la Terre, ou sur la scène d’un théâtre, car, après Incendies de Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey récidive sur la question du terrorisme en choisissant d’y porter Les Justes de Camus. L’argument de la pièce est simple : en Russie, en 1905, un groupe de quatre étudiants révolutionnaires, Kaliayev, Dora, Stepan, Boris, décide de libérer le peuple russe du grand-duc. Après l’attentat, Kaliayev est arrêté. Skouratov, le directeur du département de la police, fait chanter Kaliayev : s’il ne dénonce pas ses camarades, il publiera dans la presse l’aveu de son repentir. Mais Kaliayev ne cède pas. Et, au moment de son exécution, Dora demande à Boris d’être la prochaine à lancer la bombe, pour pouvoir le rejoindre.
Côté décor, Stanislas Nordey a pris le parti de la simplicité : l’espace scénique est immense et dépouillé pour les premiers actes. Aucun mobilier. Pour les scènes finales en prison, une table ; dans la cachette des terroristes, des matelas au so
just1.jpgl. Seule une musique mélancolique et haletante vient rythmer les scènes. L’attention se resserre donc sur le jeu des comédiens. Et Stanislas Nordey s’est entouré d’interprètes exceptionnels : Emmanuelle Béart campe une Dora douce mais solide et déterminée ;  Frédéric Leidgens un Boris tourmenté, parfois glacial ; Wajdi Mouawad un Stepan exalté, sanguin, passionné ; Laurent Sauvage un Skouratov rusé, exigeant, cabotin.
Le texte de Camus est bien mis en valeur par la déclamation des acteurs : un texte sublime sur des questions intemporelles, non seulement le terrorisme, mais aussi la justice, la conscience d’un assassin, la révolte, la violence, l’idéalisme… Mais le jeu des comédiens, lui, est particulier : la plupart du temps, même dans les scènes dialoguées, les acteurs déclament face au public, ne se regardant presque jamais, se tenant à une grande distance les uns des autres. Et il y a un certain temps entre les répliques. Au lieu de s’enchaîner, elles sont séparées par du silence. C’est donc un jeu pour le moins « antinaturel », l’émotion peine parfois à passer et les premiers actes (jusqu’à l’attentat) sont longs. Mais apparemment, c’est le parti pris de Stanislas Nordey : que le spectateur n’oublie pas qu’il est au théâtre. Peut-être pour l’enjoindre à réfléchir sur ce qu’il voit, non pas à se laisser transporter. Peut-être que pour Nordey, le moment est venu d’agir. Avec lui, par le théâtre d’abord.

Barbara Petit


Théâtre national de La Colline du 19 mars au 23 avril 2010.
Tournée du 27 au 30 avril à Montpellier et du 4 au 6 mai à Clermont-Ferrand.

L’araignée de l’éternel

L’araignée de l’éternel d’après les textes et chansons de Claude Nougaro, mise en scène Christophe Rauck

araigne.jpgUn vrai régal ! Un superbe spectacle à recommander à tous.Le verbe se fait chair, les images rythme, les mots musique, dessin, cinéma, lumière, on reste tout émerveillé de l’apparente simplicité et de la richesse de cet univers poétique. Christophe Rauck, metteur en scène, Cécile Garcia Fogel et Philippe Bérodot, comédiens/ chanteurs, avec, à la guitare en alternance, Anthony Winzenrieth ou Syvain Dubrez, ont réussi un spectacle de toute beauté à la gloire de l’imagination poétique.
Ils font honneur à la double « paternité » qui est celle de Nougaro : une paternité littéraire – la marque de Jacques Audiberti, son mentor, son modèle, son « encourageur-accoucheur », est sous-jacente mais bien présente – et la paternité réelle, le père de Nougaro, baryton, se produisait sur la grande scène du Capitole de Toulouse dans les rôles de l’opéra romantique devant les yeux ébahis de son fils. Ce spectacle, lui aussi, réussit une magnifique alliance entre culture littéraire et culture populaire.
Courts récits, interviews, chansons (déjà entrées dans la mémoire collective, ou bien totalement inconnues), poésies, les textes sont très variés, bien choisis (on sent que le metteur en scène a beaucoup cherché, a pesé et soupesé chaque élément), agencés en une construction élégante et sûre. Ils sont donnés nets, dépouillés, comme des œuvres brèves à part entière. Beaucoup de sensibilité, de sensualité, de sève, aucune sensiblerie. On découvrira, entre autres, le dialogue entre Père et Fils qui s’avèrent se nommer Dieu et Jésus, ou encore les aventures de Victor au cerveau d’or, et puis ce texte magnifique dont est extrait le titre du spectacle évoquant la toile d’étoiles de la patiente araignée de l’éternel.
Les deux comédiens se complètent comme le yin et le yang, jamais opposés mais comme enroulés en spirale. Deux faces qui s’entremêlent, à l’image de tout artiste : femme dans l’homme, homme dans la femme. Hémisphère droit, hémisphère gauche unis dans le même cerveau. Solaire Philippe Bérodot et lunaire Cécile Garcia Fogel. Avec aisance, élégance, humour, l’air de rien, mais avec un sens du rythme parfait et une grande virtuosité, ils font voir les mots. Ils sont formidables. Un spectacle à vraiment recommander…

Evelyne Loew

Théâtre Gérard Philipe CDN de Saint-Denis jusqu’au 4 avril.

Les nouvelles Brèves de comptoir

Les nouvelles Brèves de comptoir texte de Jean-Marie Gourio , adaptation et mise en scène de  Jean-Michel Ribes.

breves.jpgEsprit du peuple es-tu là ? Oui, il est là ! Il répond : présent ! Naïf, poussant l’aplomb et le gros bon sens jusqu’à l’absurdité, frondeur, touchant, souvent philosophe malgré lui, en tous cas rafraîchissant par des angles de vision pour le moins inattendus. En 2010, il fleurit au comptoir, malgré télé, Internet, et autres concurrences médiatiques. Jean-Marie Gourio en témoigne. Il a noté patiemment ces « perles » dans les cafés. Rien n’a été réécrit, nous dit le programme. Expressions, tournures, dits, non-dits, et surtout « à peu près dits », des pataquès qui, au final, font mouche. Bravo l’ethnographe ! Merci l’ethnographe ! Il a su écouter, il a su choisir. Nous ne savions pas pouvoir être si drôles.
Sur scène, une équipe de huit comédiens décline styles, âges, professions, sexes, caractères. Un vrai microcosme : la jeune liane blonde craquante, pétulante, avec son carton à dessins, le vieux philosophe rêveur pilier de bistrot qui vient quasiment en chaussons, le duo des égoutiers, les vendeuses en plein air du marché, le joyeux jeune homme, le pince sans rire, la dame aux frisettes et au grand cœur, la fofolle en tailleur, le patron comme un lion dans sa tanière … jusqu’aux croque-morts !
Et bien d’autres surprises qu’il serait dommage de dévoiler. Des costumes dignes eux aussi d’une ethnographie de notre début de siècle. Et surtout un chœur excellent dans lequel les comédiens – tous de fortes personnalités – investissent totalement la folie, la cocasserie des réflexions recueillies. Et ce n’est pas une mince affaire. Des personnages comme ceux-là, il faut y croire à fond, dès la première seconde. Les rendre crédibles immédiatement. La parole n’est que le sommet de l’iceberg, pour paraphraser un moment du spectacle. Avoir l’évidence d’un iceberg, ce n’est pas évident pour un comédien ! Or ils sont tous très forts et très justes.
On s’amuse beaucoup. On se demande si cela va tenir sur la durée. Le spectacle va-t-il enchaîner les « perles » non-stop pendant une heure quarante ? Oui. Et ça marche ! Jean-Michel  Ribes a trouvé, à travers ambiances différentes et coups de théâtre, le moyen de renouveler l’attention. C’est très bien mené, bien composé, bien dirigé. L’espace est beau avec un décor en lignes de fuite.
Derrière la porte du douillet petit café où se déroule le rituel de la conversation à bâtons rompus, les murs de la ville menacent, froids, gris, propres, trop propres. Vive la vie à l’intérieur ! Avec son grouillement et sa folie !   Et une pour la route : « Moi je n’ai jamais pris l’avion, mais si je dois le prendre un jour, avec tous ces accidents qu’on voit dans les journaux, je demande une place dans la boîte noire ! »

Evelyne Loew

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 7 mai.

La Guerre n’a pas un visage de femme et Les Cercueils de zinc

laguerre.jpgLa Guerre n’a pas un visage de femme et Les Cercueils de zinc, de Svetlana Alexievitch, mise en scène de Stéphanie Loïk

Des jeunettes, ces femmes qui se sont engagées dans la “grande guerre patriotique“ en juin 1941, quand l’URSS a été envahie par les troupes allemandes. Des têtues, contre le scepticisme un peu protecteur des hommes : on veut aller au front, on peut combattre, on apprendra. Elles ont appris, elles sont devenues tireurs d’élite – le mot n’existe pas au féminin – elles ont tué, sauvé des vies, perdu leurs camarades de combat. Elles ont aimé les morts, les vivants, petites Antigones fraternelles pour qui la famille est tout le peuple. Cinquante ans plus tard, quand elles racontent leur guerre à Svetalana Alexievitch, elles ont retrouvé des voix jeunes, elles n’ont rien oublié, rien idéalisé.  Le choc du premier tué est là, le tremblement de tout le corps : c’est moi qui ai fait ça ? Et on le fait, c’est le travail. Sauver la patrie, vaincre le nazisme, rien que cela.

Pour La guerre n’a pas un visage de femme, les hommes sont présents, très présents même, avec le regard qu’ils portent sur ces travailleuses de la guerre, mais en retrait. Pour Les cercueils de zinc, ce sont les femmes qui sont en retrait, très fortes pourtant, avec leur deuil et leur colère. Des gamins sont partis « planter des arbres et construire des ponts » en Afghanistan, aider un pays frère. En fait, on apprend qu’il s’agit d’une sale guerre, enlisée, perdue d’avance. Les corps des tués sont renvoyés dans des cercueils plombés, interdiction de voir ce qu’ils contiennent : à peine des corps, des bouts de chair mélangés à de la terre, du lest pour faire bonne mesure. Le poids du mensonge et de la honte. Et le pire est pour les survivants, qui ont vu dégouliner les entrailles de leurs camarades, qui ont appris à s’habituer à tuer.
Svetlana Alexievitch parle aussi du témoignage, de cette femme qui a tout raconté, et voulu ensuite effacer ce qui ne leur semblait pas  conforme à l’histoire officielle, de ce garçon qui dit ce que disent tous les revenants de guerres honteuses - vous ne pouvez pas comprendre, qui êtes-vous pour parler de nous ? – et finit par parler, parler, parler, vidant une plaie aussi inépuisable que celle de Philoctète.

Aucun pathétique, ni dans les paroles recueillies, ni dans le jeu : le spectateur est mis en présence d’une tragédie moderne, où se partagent les destins individuels et le destin collectif. Chaque mort est celle d’une personne, chaque acte est celui d’une responsabilité, et en même temps celui d’une génération, et, au fond, de l’humanité entière. D’où le travail de la mise en scène : aucun effet d’illustration, la guerre est suggérée par les sons et par la lumière, et surtout par le chœur de jeunes acteurs qui la portent. Poids des capotes militaires, poids des gilets pare-balles, poids des fusils portés sur la poitrine comme des bébés ou des guitares… Stéphanie Loïk a tenu ferme sa troupe, en une chorégraphie implacable et très douce, et l’émotion est d’autant plus vive qu’elle est contrainte, farouchement pudique. Il faut croire que le chant et la danse sont essentiels à la tragédie : les chœurs – magnifiquement chantés en russe – donnent une résonance universelle à ces récits. Tous tendent vers la même question : si c’est un homme… et vers le même soleil, même caché, l’amour de la vie.

Christine Friedel
Théâtre des Quartiers d’Ivry, jusqu’au 20 mars, avec un troisième texte de Svetlana Alexievitch, Ensorcelés par la mort,  mis en scène par Nicolas Struve, du 23 au 27 mars. 01 43 90 11 11

*********************************************************************

LA GUERRE N’A PAS UN VISAGE DE FEMME  Théâtre des quartiers du monde Studio Casanova Ivry

de Svetlana Alexeïevitch, mise en scène Stéphanie Loïk
Stéphanie Loïk travaille depuis plusieurs années sur l’histoire passée et présente, celle d’ici et celle d’ailleurs. Dans le cadre des Théâtres des quartiers du monde organisé depuis des années par Adel Hakim et Élisabeth Chailloux au début du printemps, trois textes de Svetlana Alexeïevitch sont présentés, celui-ci et Les cercueils de zinc (dont Didier Gabily avait réalisé une mise en scène percutante au Théâtre de la Bastille peu de temps avant sa mort), et Ensorcelés par la mort monté par Nicolas Struve.
Interprété par 9 comédiens, quatre hommes et cinq femmes, cet oratorio relate l’engagement enthousiaste de femmes très jeunes en Union soviétique dans la guerre contre l’Allemagne. Leurs luttes, leurs douleurs, leurs deuils, leur courage sont chantés dans une mise en scène géométrique rigoureuse, sur une création musicale de Jacques Labarrière. Aucun pathos, une belle fermeté dans le jeu des comédiens (extraordinaire Sara Llorca, belle Coryphée entre autres), de beaux chants russes de l’armée rouge fort bien mâchés, on en sort émus par ces courages, mais pas désespérés. Comme l’affirme Svetlana Alexeïevitch, « mon livre est un livre sur la vie et non pas sur la guerre ! ».
Edith Rappoport

 

LE GRENIER

 

LE GRENIER de Yoji Sakate de mise en scène Jacques Osinski

 

Un jeune dans un grenier (de fabrication industrielle pour pallier le manque de logement) médite sur un objet ayant appartenu à son frère qui s’y est suicidé. Sa mère tente de le faire sortir, il reste prostré. Plusieurs personnages plus ou moins en détresse envahiront ce grenier, jeunesse en perdition coincée entre une modernité dévorante et la perte des traditions. On est  surpris par le nombre d’acteurs (excellents Frédéric Cherboeuf et Elizabeth Catroux entre autres) au salut, huit comédiens tout de même, car la plupart des scènes se jouent à deux dans ce grenier exigu. Le désespoir et le manque de valeurs de la jeunesse japonaise, les Hikikomori qui vivent en autarcie dans leurs chambres, les yeux rivés sur leurs ordinateurs ne paraissent pas franchement  exaltants !

Edith Rappoport

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 3 avri

ELIAS LEISTER A DISPARU

ELIAS LEISTER A DISPARU. Thriller poétique d’Eudes Labrusse, mise en scène Jérôme Imard et Eudes Labrusse.

 

elias.jpg C’est en effet une sorte de roman policier écrit sur un mode cinématographique qui est interprété par une équipe dynamique de six bons interprètes accompagnés par Christian Roux au piano.
Elias Leister, un enfant de dix ans a disparu du domicile familial par un froid matin d’hiver. Une enquête policière se déclenche, la jeune inspectrice elle-même en mal d’enfant, en fait son affaire personnelle. Elle enquête auprès d’une camarade de classe qui taira farouchement ce qu’elle sait, les parents d’Elias restent abattus ou mutiques, l’enfant qui s’est terré au fond de la forêt sera finalement retrouvé.
Dans la deuxième partie, Elias Leister devenu soldat en Afrique disparaît à nouveau, mais j’ai perdu le fil du spectacle à ce moment-là. L’écriture est lancée sur le mode de l’adresse au spectateur par les comédiens qui vouvoient leurs propres personnages, jonglent avec leurs rôles avec efficacité, sur un plateau nu autour d’une grande table qui tient lieu de tribunal et un mur où sont accrochés au fur et à mesure des objets indices sur la personnalité d
’Elias.
On comprend au bout d’un moment que la pièce porte sur les douleurs de l’adoption. Malgré cette longueur sur la fin du spectacle, ces « variations impressionnistes sur l’enfance » qui doivent recéler un vécu personnel ont saisi toute la salle bourrée ce jour-là.

Edith Rappoport

Théâtre 13 jusqu’au 18 avril.

Une maison de poupée

Une maison de poupée
Texte Henrik Ibsen
Mise en scène Jean-Louis Martinelli

           maisondepoupe.jpg En plein débat provoqué par l’ouvrage d’Elisabeth Badinter, Le Conflit : la femme et la mère, c’est au tour du théâtre de se mêler de la condition et de l’émancipation féminines.
Car c’est bien de l’épanouissement personnel d’une femme dont il est question dans Maison de Poupée. Une femme, une personne, non pas seulement une mère ou une épouse.
Et si c’est en 1879 que la pièce a été créée par le dramaturge norvégien, elle passe en 2010 pour résolument moderne, totalement dans l’ère du temps. Et il est même probable qu’elle attise encore la haine des antiféministes conservateurs, qui ne verraient dans ce texte qu’un ramassis de sottises.
Mais reprenons depuis le départ. Dans un décor bourgeois, une demeure splendide aux murs lambrissés et immenses. Un salon gigantesque. Nora (Marina Foïs) papillonne, légère et superficielle, en apparence seulement. Pour son mari, elle est l’oiseau joueur. Le petit écureuil qui dépense son argent. Car il est beaucoup question d’argent : Torvald (Alain Fromager) vient d’être promu directeur de la banque. Grâce à lui, Nora et les enfants n’auront plus à compter. Nora n’a qu’à être la jolie femme qui égaie son mari par sa joie de vivre et sa beauté. Elle n’a à s’occuper de rien. Son amie, Christine (Camille Japy), semble même la mépriser, elle qui est obligée de travailler pour gagner sa vie. Tout bascule quand Krogstad (Laurent Grévill) fait son apparition et vient faire chanter Nora pour qu’elle l’aide à retrouver sa place à la banque. Car Nora a un secret. Et tente de tout faire pour qu’il ne soit pas révélé. Par amour pour son mari.
L’apparition de Krogstad provoque un virage à 180° : d’insouciante et souriante, Nora bascule dans l’inquiétude et la tourmente. Le quotidien devient un enfer de chaque instant, parasité par l’angoisse de la révélation du secret.
Mais Nora avait bien raison de ne pas vouloir cette révélation. Quand la vérité éclate, le mari est lui aussi percé à jour : il préfère condamner et répudier sa femme plutôt que voir son honneur et sa réputation mises en jeu. C’est donc qu’il ne l’aime pas. Le merveilleux qu’attendait Nora ne s’est pas produit. Elle n’est pas estimée pour l’ampleur de son sacrifice, ni son père ni Torvald ne lui en savent gré. Elle réalise que pour le premier comme pour le second, elle n’a jamais été qu’une poupée. D’ailleurs les enfants aussi ne voient leur mère qu’en compagne de jeu. Et même pour Rank (l’excellent Grégoire Œstermann), le docteur et ami, elle n’est qu’une proie désirable dont il est tombé amoureux. Il semble que pour Nora, les quatre murs de sa maison soient bel et bien la cage dorée dans laquelle elle était enfermée.
Nouveau virage à 180°. Nora demande à Torvald de s’asseoir. Pour la première fois depuis leurs huit années de mariage, elle veut discuter sincèrement, authentiquement. Elle veut découvrir qui elle est, hors de toutes ces étiquettes plaquées sur elle. Ce sera désormais son but, elle doit quitter pour cela mari et enfants, pour lesquels elle était avant tout utilitaire, simple moyen d’obtenir leurs fins, d’assouvir leurs désirs. La mort de Rank symbolise en ce sens la mort du couple, la fin des illusions, le départ vers un ailleurs inconnu et angoissant.
Marina Foïs est époustouflante. Si l’on avait déjà pu l’apprécier dans de nombreuses pièces souvent comiques, elle montre l’étendue de son talent avec ce rôle tragique qu’elle incarne à la perfection. Au départ, Nora est aussi radieuse, heureuse, attirante dans sa robe près du corps et ses chaussures dernier cri, que Christine est triste, emmitouflée dans ses pulls et ses bottines, mal coiffée. Par la suite, la comédienne exécute très bien les virages successifs du bonheur à la catastrophe, dégageant physiquement le désastre moral qui la submerge. Elle en éclipserait presque les autres personnages par la qualité de son jeu et de sa diction. Dans la salle transformable des Amandiers, en effet, le dernier rang ne permet pas d’entendre toujours toutes les répliques. Dommage.
Alain Fromager incarne l’homme droit, obéissant aux injonctions de la morale mais n’écoutant jamais son cœur. Bref, le réactionnaire antiféministe typique.
Cette Maison de Poupée est donc un très bon spectacle. La mise en scène rend ses préoccupations terriblement actuelles.

Barbara Petit
Du 10 mars au 17 avril au théâtre Nanterre Amandiers

Cymbeline

Cymbeline, de William Shakespeare – mise en scène de Bernard Sobel

                 cymbeline.jpgDans le désordre – quoique la pièce soit très bien construite, si compliquée qu’elle soit - : une méchante reine, comme dans Titus Andronicus, la jalousie d’Othello, le travestissement de La Nuit des rois ou de Comme il vous plaira, avec sa forêt rude et protectrice, une fausse mort comme dans Romeo et Juliette, ou, version grotesque, le Pyrame et Thisbé du Songe d’une nuit d’été… Sans compter un méli-mélo politico-militaire à la Périclès, prince de Tyr .Tout Shakespeare en une pièce, le « menu échantillon » du maître.
Et où est le roi Cymbeline, là-dedans ? C’est lui le point obscur de cette affaire : un petit Lear, injuste envers sa fille, aveuglé par sa seconde épouse, sorte de petite Agrippine appliquée à propulser sur le trône son petit Néron de fils, quelque chose de rêveur comme dans le Conte d’hiver, avec ça honnête diplomate… Curieusement, il donne son titre à la pièce à laquelle il assiste. La vraie “meneuse de revue“, c’est Imogène, la fille : séparée de force de son époux aimé, condamnée par les manœuvres d’un “romain“ plus florentin décadent qu’on ne saurait dire à tenir tête – et cœur – à l’injuste jalousie du susdit époux, menacée de périr comme Blanche Neige en personne, et j’en passe, elle finit par sauver son père à la guerre, retrouver deux frères dont on avait oublié qu’ils avaient disparu, et retrouver sans rancune son cher soupçonneux. Ouf !
Et toujours ce roi un peu absent, à côté.
Pour Bernard Sobel, la rhapsodie de Cymbeline met en œuvre ce qu’écrit Pic de la Mirandole de la nature “patchwork “ de l’Homme qui emprunterait  « les dons particulier de toutes les autres créatures ». À chacun de se débrouiller et de se constituer avec sa liberté. C’est vertigineux, du coup, ça va à toute vitesse, dans un large couloir où galopent l’action, le temps et les jeunes comédiens de l’ENSATT. Charmants, valeureux, ils ne déméritent pas. On a quand même envie de tirer un coup de chapeau particulier  à Clément Carabédian dans le double rôle de Cloten, le méchant fils, et de Posthumus Léonatus, le “bon“ mari trop jaloux, et à Aurore Paris, fraîche et franche Imogène. Et aussi au travail de Bernard Valléry sur le son, qui emmène le public de la (grande)Bretagne à Rome, du palais à la guerre, soutenant vigoureusement le rythme constamment efficace de l’ensemble.
Christine Friedel

MC 93 Bobigny – jusqu’au 30 mars
Avec les élèves de l’École nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre.

Extinction

Extinction de Thomas Bernhard, adaptation de Jean Torrent, lecture par Serge merlin, réalisation de Blandine Masson.

  sergemerlinextinction.jpg Une première et unique lecture d’Extinction avait  été organisée par France-Culture pour un enregistrement de ce texte écrit en 1986 soit trois avant la mort de l’écrivain autrichien qui trouve l’occasion de régler définitivement ses comptes avec son pays. A Rome où il séjourne, le narrateur  Franz Josef Murnau, écrivain, apprend , par télégramme, la mort brutale de ses parents et de son frère dans un accident de la route , ce qui fait immédiatement de lui l’héritier et le légataire  universel du domaine familial de Wolfsegg, lieu à la fois béni du paradis de  son enfance et haï parce qu’il a abrité des dignitaires  nazis après la guerre. Et , comme le dit justement Jean Torrent, dans une ultime pirouette, Murnau offre tout Wolfsegg au rabbin Eisenberg , son ancien camarade d’études, qui accepera ce don au nom de la la communauté israélite de Vienne.
Et dans ce texte, Thomas Bernhard cultive  l’art de l’exagération avec une violence inouïe,profondément théâtrale, et l’on comprend que Serge Merlin, qui avait déjà joué Minetti , Le Neveu de Wittgenstein, Le Réformateur, La Force de l’habitude et Simplement compliqué ait eu envie de  s’attaquer à ce texte magnifique de Thomas Bernard. Il est seul, dans une salle faiblement éclairée par un vitrail, avec pour seul ornement une tête de cerf accroché sur un mur sale. Assis à une table noire, il se lance dans la lecture de ce monologue à la fois tragique et d’un comique grinçant où, en quelque quatre vingt minutes;  l’acteur exceptionnel qu’est Serge Merlin  s’empare avec jubilation de cette entreprise de libération où enfin Murnau va pouvoir dans un geste ultime se débarrasser d’un passé des plus encombrants où sa famille comme les SS-Obersturmbannführers occupent une place envahissante.La joie d’être à Rome, le dégoût d’avoir à affronter d’anciens nazis aux obsèques, la colère de vivre dans un pays pareil,  le rire sarcastique, la nostalgie de la jeunesse, la nécessité intérieure de décomposer et d’éteindre à la fois Wolfsegg, les souvenirs d’ enfance et finalement lui-même: Serge Merlin dit tout cela avec précision et simplicité, grâce à la complicité de Blandine Masson et Alain Françon qui signe là une belle mise en scène. Il y a, à quelques reprises, des cartes postales en voix off que dit aussi  Serge Merlin et quelque petites musiques viennoises aussi ridicules qu’efficaces. On entend aussi, comme un lointain rappel de l’enfance, dans le lointain des sonneries de cloches…Du grand théâtre, même si le spectacle est intitulé lecture Ne ratez surtout pas ce rendez-vous avec Serge Merlin vraiment exceptionnel: c’est un de ces moments précieux dont on ressort à  la fois bouleversé mais profondément heureux.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Madeleine jusqu’au 18 avril.

1...439440441442443...504

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...