Stille nacht

Stille nacht, conception Alexandra Fleischer et Joachim Latarjet.

stillenachtmax10edbfb.jpgC’est une sorte de récit qui n’en est pas un vraiment, puisqu’il combine les images vidéo et des morceaux de texte dits par les deux auteurs du spectacle sur une musique jouée par Joachim Latarget  dans le fond du grand plateau noir de l’Echangeur. Cela commence par les confidences d’un homme René Fleischer, filmé chez lui, dans le salon de sa maison, à Sambin dans le Loir et Cher; c’est le père d’Alexandra qui raconte  son histoire. Il est né en 35 mais il a toujours dit que son enfance commençait en 40; ses parents étaient allemands, juifs et ils l’avaient confié à une dame pour quelques mois mais il restera chez elle cinq ans et ne reverra ses parents qu’en 45. La dame qui a été sa seconde mère lui avait interdit de parler allemand, pour qu’il ne lui arrive rien quand les troupes d’occupation sont arrivées dans son village. C’est une sorte de document brut où il se raconte pauvre gamin, coincé par une langue qui était à la fois celle de sa mère éloignée et celle de l’occupant, et évidemment déchiré…La langue allemande encore synonyme de peur, de menaces, et d’uniforme kaki ,  avait été bien longtemps mise à l’écart, même si, paradoxalement on l’enseignait au lycée.  Mais René Fleischer ne voudra pas l’entendre ni parler pendant des années. Et le vieux monsieur se remémore cette époque de bruit et de fureur avec beaucoup de calme. Face caméra,  il est d’autant plus émouvant qu’il reste très pudique sur ce qu’il a vécu, surtout quand il repense à toutes les personnes disparues de sa famille et à cette femme qui l’avait recueillie. Il y a cette incroyable et magnifique galerie de portraits de sa famille juive. C’est  remarquablement composé, même si on aimerait en savoir encore plus sur René Fleischer, désormais citoyen français, et paisible retraité d’un petit village., autrefois petit juif allemand , qui a eu tant  de mal avec sa langue, c’est à dire finalement avec sa propre identité. Il y a aussi des extraits de dessins animés  comme ceux de Betty Boop, l’une des premières héroïnes plutôt sexy qui lancera son fameux poo-poo-pee-do que reprendra plus tard Marylin Monroë, dessins animés produits par les  Fleischer Studios dans les années 30… Sur le devant de la scène, Alexandra Fleischer, sa fille et Joachim Latarget  , disent des textes inspirés entre autres de Masse et puissance d’Elias Canetti; sans jamais tomber dans le réalisme, sans doute pour faire contre-point aux images sur grand écran; il y a ainsi une grande boîte où Bernard Latarjet est au début enfermé dans une grande boîte qui a un peu les allures d’un cercueil avec des meubles et des  tables de poupée. Disons que les aller et retour entre la partie vivante du spectacle et les images de cet homme tout à fait lucide sur ce qu’il a pu vivre et qui est encore si proche de lui, ne sont pas toujours évidents. sans doute, parce que c’est  toujours un peu mission impossible.  Alors à voir? Surtout pour la présence de René Fleischer , aussi discret qu’émouvant et dont la présence illumine tout le spectacle.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Echangeur Métro Gallieni jusqu’au 28 septembre.


Archives pour la catégorie critique

XVIIe festival international de théâtre à Pilsen en République Tchèque

 

XVIIe festival international de théâtre à Pilsen en République Tchèque du 9 au 13 septembre 2009
Les théâtres en Europe Centrale 20 ans après la chute du mur de Berlin

S’étant donné pour vocation de présenter les récentes créations théâtrales d’artistes, pour la plupart la jeune génération, de la République Tchèque et les pays voisins, le Festival de théâtre de Pilsen, dirigé par Jan Burian, a articulé sa 17e édition autour de l’interrogation des changements politiques, économiques et artistiques qui se sont produits dans les théâtres de l’Europe Centrale depuis 1989.
Un symposium international : « 20 ans après : transformations du théâtre après 1989″ organisé par le festival et l’Association tchèque des Critiques de Théâtre en collaboration avec l’AICT (Association Internationale des Critiques de Théâtre) a tenté de dresser un bilan et un état des lieux de ces changements à la fois dans les pratiques scéniques, dans les rapports établis entre les théâtres de l’Est et de l’Ouest de l’Europe après la tombé du rideau de fer. Ainsi les participants, critiques et théâtrologues de Tchéquie, du Canada, de Corée, de France, d’Angleterre, de Pologne, de Suède ont-ils interrogé la réception, l’influence, voire « l’invasion » des théâtres de l’Est en Occident, les transformations et souvent l’adaptation de leurs pratiques scéniques aux normes du marché théâtral et aux tendances dominantes, les critères d’échanges, les collaborations mises en place etc. Globalement on constate que l’intérêt de l’Occident pour les théâtres des pays de l’Est s’est déplacé aujourd’hui plus à l’Est, vers les pays baltes et les anciennes républiques soviétiques et que l’aura dont bénéficiaient ces théâtres de l’Europe Centrale n’est plus le même, le nivellement et l’effacement des spécificités artistiques étant à l’œuvre.
La programmation du festival, vitrine en quelque sorte de la création théâtrale actuelle, en était une démonstration éloquente.
oresteia.jpgParmi les leaders de la jeune génération des metteurs en scène de l’Est, le Polonais Jan Klata, monté au pinacle dans son pays, a présenté un digest très postmoderne de l’Orestie d’Eschyle assaisonnée de fragments de Médée matériaux de Heiner Müller et de moult inventions de son propre cru. Une Orestie retraversée au pas de course en 1 h 30, ramenée à une sorte de manga, scandée par une musique pop. On n’y voit Agamemnon boitant, en uniforme militaire, le meurtre, la hache ensanglantée, le demi squelette d’Agamemnon, Électre jouant à la poupée, Oreste en costume d’écolier portant un jeu électronique intitulé « Vengeance », les Érinyes masquées en maillot de bain sur des chaises de plage, Apollon en chanteur pop avec un micro, Athéna en robe de soir dorée, le chœur en costume-cravate. Tout ce petit monde évidemment sonorisé, la musique rock très forte ponctuant les meurtres, des nuages de fumée enveloppant parfois le plateau, les effets exploités avec insistance, les gags abondent.
Parmi les valeurs montantes en Tchéquie le jeune metteur en scène Jan Mikulasek, lui aussi adepte du postmodernisme, nous a gratifié de ses versions pour le moins surprenantes de Hedda Gabler d’Ibsen et de Hamlet de Shakespeare.
La pièce d’Ibsen, hachée en permanence par des noirs parfois même au milieu d’un dialogue ou d’une réplique, est traitée sur un ton de dérision, mélange de comique et de pathétique, dans un décor encombrant : canapé, grand tas de livres, des éléments surdimensionnés : piano à queue prenant la moitié du plateau, cerf aux énormes cornes etc., le tout de travers, dégringolant dans la seconde partie.
Le personnage de Hedda Gabler démultiplié en cinq femmes à longue chevelure noire rappelant des personnages des tableaux de Gustave Klimt. D’autres références picturales ou cinématographiques, des effets et signes symboliques émaillent le spectacle très kitsch. Le jeu souvent outré, tout comme les costumes modernes avec des éléments discordants. Tout cela manque de cohérence et s’éparpille.
Jan Mikulasek situe son Hamlet de Shakespeare dans un décor années 1950, intérieur délabré, sordide : chaises, piano, tableaux, papiers peints qui se décollent, pots de fleurs en plastique, un poste de télévision. Costumes années 1950, Hamlet en jean et blouson.
Le metteur en scène déstructure la pièce, rajoute des morceaux de textes, des chansons et coupe la fin l’arrêtant à la mort d’Hamlet. Le tout est traité comme une bande dessinée à la Walt Disney. Le jeu sur le mode hystérico-comique, certains effets et références anecdotiques, répétés à n’en plus finir, des gags usés. Bref, un vide rempli de bric à brac, de pacotille.
Quitter, dernière pièce de Vaclav Havel mise en scène par Martin Glaser, donnée en présence de l’auteur, a fait incontestablement l’événement politico artistique du festival. Une pièce à l’allure d’un testament politique dans laquelle Vaclav Havel règle ses comptes avec le pouvoir. À travers le personnage central, le chancelier Rieger qui, non réélu, quitte la scène politique, Vaclav Havel porte avec ironie et humour un regard lucide, acide et cruel sur le jeu et les arrangements du pouvoir et sur l’évolution de la société de son pays libéré et « libéralisé ».
Le thème de la dépossession, du dépouillement, de la trahison, constitue le fil conducteur de la pièce. Un décor unique, représentant une vieille demeure avec son jardin, d’emblée met en place la référence permanente à la Cerisaie de Tchekhov à laquelle s’ajoute celle au Roi Lear. Le chancelier Rieger s’y trouve envahi et traqué par des visiteurs : un homme politique du nouveau gouvernement, journalistes, anciens amis qui ont tourné leur veste, policiers. On exige qu’il quitte la maison, on le dépouille de ses souvenirs, on le tracasse et on l’accuse.
Vaclav Havel fait preuve dans la pièce d’une grande maîtrise dramaturgique : une écriture ciselée, dialogues vifs, percutant, humour. Sans doute pour créer une distance la mise en scène de Martin Glaser, à dessein, installe la pièce dans la convention de la comédie presque de boulevard, dans laquelle du coup les références au Roi Lear et à la Cerisaie, par exemple l’abattage des arbres à la fin souligné avec insistance, paraissent parfois parodiques.
Où le vent souffle, création de Jiri Havelka, spectacle « gadget », collection de trucs, de gesticulations, de musiques et d’effets ressassés à l’infini, est une tentative maladroite et ratée de parler, à travers la parabole du surf, du manque de sens, de l’immobilisme, de la superficialité des rapports humains, de la pauvreté du langage dans notre société actuelle.
Le théâtre de Nitra de Slovaquie a présenté un beau spectacle Tout pour la patrie d’après le roman de B. Slancikova Timrava mis en scène par Michal Vajdicka. Belle gestion de l’espace bi-frontal et des éléments scéniques, maîtrise du jeu, simplicité et efficacité de la mise en scène, sans prétention, sans effets inutiles.
ceskenebe.jpgJara Cimrman, personnage inventé mais doté d’une existence et d’une œuvre littéraire fictive, « contemporain » de Kafka, un phénomène unique dans la culture tchèque, inspire depuis 40 ans le travail de la compagnie Jara Cimrman. Sa dernière création Le paradis tchèque, articulée autour de quelques figures emblématiques, est un feu d’artifice, quintessence d’humour tenant à la fois de l’esprit surréaliste et pataphysique, subversif qui prend pour cible la bêtise, l’imposture, l’oppression politique, religieuse, idéologique. De magnifiques acteurs virtuoses, incarnant des figures historiques et mythiques, avec simplicité, extraordinaire naturel et naïveté feinte jonglent avec des idées politiquement et idéologiquement incorrectes, démontent des vérités établies, installent une complicité jamais vue avec le public. C’est brillant, intelligent, raffiné et populaire.
Gabor Tompa, metteur en scène réputé du Théâtre hongrois de Cluj en Roumanie a proposé une adaptation d‘Andras Visky de Kaddish pour un enfant non né d‘Imre Kertesz. Sa mise en scène empruntant à l’esthétique kantorienne, recentrée sur la thématique de l’holocauste et du destin des juifs, truffée de chants en hébreu et d’autres langues et de prières, en donne une vision simpliste, démonstrative, misérabiliste.
vanoceuivanovovych.jpgEn revanche le théâtre hongrois Jozsef Katona de Budapest n’a pas démenti sa réputation avec Noël chez les Ivanov d’Alexandre Vvedensky mis en scène par Peter Gothar. Il s’agit d’une paraphrase absurde et grotesque de Crime et châtiment : un soir de Noël dans une famille bourgeoise une nurse coupe la tête de l’enfant qu’elle garde. La mise en scène brillante, intelligente, efficace et inventive, joue sur le recto et le verso de la réalité sur le mode absurde, à la frontière entre l’humour noir et le surréalisme, s’imprégnant au fur et à mesure de tragique. Les excellents acteurs virtuoses, la tension dramatique et le rythme tenus à la perfection, pas de superflu, pas d’effets inutiles, chaque détail, chaque mouvement et geste concourant à l’extraordinaire cohérence de l’ensemble.
Un festival à suivre. Un des plus importants espaces de découverte et de confrontation d’artistes et de nouvelles pratiques des théâtres de l’Europe centrale.

Irène Sadowska Guillon

contact : www.festivaldivadlo.cz

Théâtre Ouvert entame une nouvelle étape

Théâtre Ouvert entame une nouvelle étape. Auteurs réjouissez-vous !

Micheline et Lucien Attoun ont annoncé le 17 septembre dernier l’heureux événement : le 1er janvier 2011, année de son 40e anniversaire, Théâtre Ouvert sera promu Centre National des Dramaturgies Contemporaines. Le sigle reste le même, juste le D et le N s’intervertissent, de CDNC (Centre Dramatique National de Création) qu’il est depuis 1988, il devient CNDC (Centre National des Dramaturgies Contemporaines).
En attendant l’investiture officielle (1er janvier 2011) Micheline et Lucien Attoun d’ores et déjà mettent en place les nouveaux objectifs du CDNC :
1. la permanence de la lecture des manuscrits reçus alliée au développement des commandes passées aux écrivains,
2. un développement des formes expérimentales de Théâtre Ouvert depuis la mise en espace jusqu’à l’École Pratique des Auteurs de Théâtre (EPAT), créée en 2005, destinée à révéler des nouvelles écritures en donnant la possibilité à leurs auteurs de vérifier le questionnement sur leurs textes avec un metteur en scène et des comédiens confirmés, puis avec le public.
Les publications en Tapuscrit ou Enjeux et le Journal témoigneront de ces travaux.
Une attention croissante sera portée à la formation et au partenariat avec des écoles de comédiens et de techniciens qui, en lien avec l’EPAT, travailleront avec les auteurs au sein de leurs cursus,
3. l’attribution de bourses de création à des textes prometteurs en vue de leur future création en coproduction à Théâtre Ouvert ou dans les lieux partenaires concernés par l’écriture contemporaine,
4. l’établissement de partenariats et de relais avec d’autres structures à Paris, en province et à l’étranger.
Ces nouvelles orientations réaffirment la mission de Théâtre Ouvert de découvreur de nouvelles écritures théâtrales, reposant sur le soutien aux auteurs francophones et désormais également européens, et leur mise en relation avec les praticiens des arts du spectacle.
Mission qui comporte aussi une initiation aux écritures contemporaines à travers un travail déjà amorcé de sensibilisation en direction des Universités, notamment avec un séminaire en partenariat avec celle de Nanterre, et des milieux scolaires.
La saison 2009 / 2010 préfigure ces nouvelles orientations.
Dans la programmation entre autres : des spectacles, La séparation des songes de Jean Delabroy mise en scène par Michel Didym qui mettra aussi en scène Les mardis à Monoprix d’Emmanuel Darley, 399 secondes de Fabrice Melquiot mise en scène Stanislas Nordey, Le vélo et Pourrie, une vie de princesse de Sofia Freden mises en scène Édouard Signolet, reprise d’Ébauche d’un portrait de Jean-Luc Lagarce mise en scène François Berreur, des sessions de l’École Pratique des Auteurs de Théâtre dirigées par Alain Françon, Stanislas Nordey, Stuart Seide, un échange avec Traverse Théâtre d’Édimbourg, séminaires de dramaturgie à l’Université de Nanterre, mises en voix Meeting with Hammet de Michel Deutsch par l’auteur, Comment te le dire d’Armando Llamas par Michel Didym, hommages à Antoine Vitez et Roger Planchon.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre Ouvert
4 bis cité Véron
75018 Paris
www.theatre-ouvert.net

Partage de midi

  Partage de midi de Paul Claudel, mise en scène d’Yves Beaunesne.

   claudel.jpg La pièce a déjà plus d’un siècle ( écrite en 1905 et parue en 1906) mais Claudel, pour des raisons personnelles,  en avait interdit la représentation. Artaud – mais oui!- en monta le premier acte en 1928 mais  sans son autorisation, et la véritable première de la pièce eut lieu dans ce même théâtre Marigny en 1948, puis fut reprise en 54 avec une distribution exemplaire déjà: Pierre Brasseur, Edwige Feuillère, Jean-Louis Barrault et Jacques Dacqmine. Nous nous souvenons aussi du remarquable décor de Labisse et du soleil qui se reflétait sur la mer, quand ils étaient sur le pont du transatlantique., » au milieu de l’océan indien entre l’Arabie et Ceylan en route vers la Chine ».
  Depuis la pièce, devenue mythique, plus de 50 ans après sa création, tient toujours aussi bien la route, et a été constamment montée avec des fortunes diverses mais on a tous en mémoire la clébrissime mise en scène d’Antoine Vitez avec Ludmilla Mikaël , prodigieuse actrice et mère de cette autre grande comédienne qu’est Marina Hands que l’on a pu voir dans L’Amant de Lady Chatterley.
  Les qualités de la pièce sont indéniables, sans doute parce qu’elle a été écrite à partir d’un épisode de la vie de Paul Claudel quand il rencontra sur le bateau cette femme qui lui donna un bébé avant de le quitter définitivement , le marquant pour toujours. Les deux premiers actes sont sans doute mieux construits que le troisième, qu’il a mis plus de temps à élaborer et ces retournements de situation ne sont pas faciles à gérer par un metteur en scène, car la pièce a par moments un côté roman d’aventures.
  On connaît  le scénario:  Mesa, un jeune homme,  » un sale petit bourgeois, très égoïste, très sevré, très concentré sur lui-même » (sic) qui ne connaît rien des femmes , rencontre dans ce microcosme que pouvait être un paquebot en route pendant plusieurs semaines vers l’Extrême-Orient, Ysé, une  femme plus âgée que lui, trente ans, mariée à de Ciz qu’elle n’aime pas  et qui ne semble pas l’aimer beaucoup non plus. Ysé est déjà mère de plusieurs enfants dont on parle peu dans la pièce. Mais il y a aussi sur ce bateau- ce qui n’est pas étonnant – mais  le hasard dramaturgique fait aussi bien les choses, Amalric, l’ancien amant d’Ysé, personnage aussi intelligent et brillant que cynique. De Ciz , malgré les vagues supplications d’Ysé , va partir pour trois semaines en mission, sur ordre de Mesa, et l’histoire d’amour entre Mesa et Ysé va  évidemment se mettre en marche aussitôt, avec l’accord tacite de de Ciz qui semble ne pas être dupe de ce qui est en train de se préparer. Ysé sent bien, elle aussi,à ce moment-là  qu’elle est prise au piège et que les choses ne vont pas être faciles.  D’autant plus que Mesa partira, et Ysé se retrouvera,  devenue veuve, seule avec leur enfant et Amalric, dans une maison en Chine, où il y a des sacs de sable  et des matelas devant les fenêtres car il y a de l’insurrection dans l’air. on entend d’aileurs des coups de feu dans le lointain, vieille histoire coloniale restée encore bien actuelle cent ans après en Afrique…. Mesa revient tout d’un coup, « reprendre cette femme qui est à moi et cet enfant qui est le mien et après une bagarre avec Amalric qui  » n’est nullement heureux de le revoir », et qui le blesse d’un coup de revolver. Ysé annoncera à Mesa que leur bébé est mort; et elle s’apprête à fuir quand il est encore temps avec Amalric, non sans avoir fait les poches de Mesa…Claudel n’hésite pas devant ce genre de mesquineries et il a probablement raison. La belle et grande amoureuse Ysé n’ a pas que des qualités
  Sans doute prise de remords, Ysé reviendra pour mourir avec Mesa  » dans le partage de minuit ». Mais une telle pièce ne se résume évidemment pas à un scénario, et il n’est pas besopin d’être un inconditionnel de Claudel pour admirer cette langue admirable et exigeante, où chaque mot est juste et précis et Elsa Triolet en 48 avait raison de parler « d’un drame à la beauté d’un miroir brisé ». Il n’y a pas tellement de pièces de cette époque qui se complaisait dans le drame bourgeois,  à avoir conservé cette dimension  et cette force en 2009, surtout quand on sait qu’elle a été créée quarante ans après avoir été écrite.Rien qui ne soit datée sion évidemment les conditions de ce voyage qui devait quand même être singulièrement épuisant… Et pourtant, il y a bien à la base la même figure du trio de boulevard: mari, femme amant, mais auquel Claudel a très intelligemment ajouté le personnage d’Amalric, ancien et sans doute futur amant d’Ysé, on le sent dès qu’il arrive sur scène qu’il est resté très proche d’elle.
  partag2.jpgYves Beaunesne a repris sa mise en scène qui lui avait valu un triomphe il y a trois ans à la Comédie-Française avec les mêmes interprètes:  Hervé Pierre ( Amalric), Christian Gonon ( De Ciz ),  Eric Ruff ( Mesa) et  Marina Hands ( Ysé) . Que dire? Rien; il y a quelque chose qui tient ici du miracle et bien sûr d’un  travail exemplaire sur le texte; d’abord, ces quatre  comédiens, aussi discrets qu’imposants sont tous crédibles, en parfaite harmonie chacun avec les autres, savent donner la forme orale exacte aux sentiments qu’ils doivent exprimer; il n’y pas l’ombre dune erreur de jeu  ou de placement, pas l’ombre non plus de quelque chose qui pourrait ressembler même de loin à un léger cabotinage.Le cynisme et l’humanité dAmalric interprété par Hervé Pierre,l’espèce de côté faux et  fuyant  de De Ciz que sait traduire à merveille  Christian Gonon , la jeunesse et la fougue d’Eric Ruff et  l’intelligence, la fascination et l’incroyable  sensualité  qu’exerce Marina Hands sur ces trois hommes. Cette interprétation est aussi exemplaire que la direction d’acteurs d’Yves Beaunesne, et la pièce qui dure quand même deux heures vingt ne souffre d’aucune rupture de rythme.  Du côté du décor et des éclairages, c’est sans doute un peu moins réussi : les cordages  et le morceau de voile qui figurent le pont du bateau sur fond noir ne recréent pas vraiment cet univers étouffant de lumière et de chaleur où les sentiments du quatuor devaient s’exaspérer quelque part au milieu de l’océan, en plein été. Et le cimetière de Hong-kong, avec ses grosses suspensions en tôle et un éclairage très réduit  où se retrouvent Ysé et Amalric, comme la maison « dans  l’ancien style colonial » sont sans doute moins convaincants mais bon…tant pis, on fait avec,et les interprètes aussi.
    Elsa Triolet se demandait, en voyant les costumes 1900 de Christian Bérard à la création si  » ces sentiments tiendraient le coup dans les habits de nos jours ». Qu’elle se rassure dans son paradis des poètes, cela fonctionne parfaitement  en 2009, avec les costumes de Patrice Cauchetier et Marina Hands en robe rouge légère et lunettes de soleil est aussi sensuelle que pouvait l’être Feuillère en longue robe blanche…  Yves Beaunesne, qui avait eu plus de mal avec L’Echange, signe là une mise en scène de tout premier ordre, différente mais de la même qualité que celle de Vitez. Ce qui faisait le plus plaisir à voir, c’était l’attention et le regard des jeunes gens qui – ce n’est pas si fréquent – peuplaient la salle samedi soir.
  Alors à voir? Oui, bien sûr: c’est, dans le théâtre actuel, un évènement exceptionnel, d’autant plus qu’il s’agit d’une reprise mais faites vite, cela se joue peu de temps.

Philippe du Vignal
Théâtre Marigny, jusqu’au 3 octobre.

Escapade en Roumanie

Le 19e Festival et Concours international George Enescu a lieu actuellement à Bucarest, et le directeur de l’Opéra nous invite chaleureusement. L’occasion d’une escapade dans la capitale roumaine, à la rencontre non pas de Dracula mais de l’excellence musicale d’un pays qui panse peu à peu les plaies de l’ère Ceaucescu.

Bucarest était décrite, dans les années 30, comme «le Petit Paris des Balkans». Appellation peut-être exagérée, mais qui traduit la vitalité d’une capitale et d’un pays où l’on parle le roumain, c’est-à-dire une langue latine, relativement proche du portugais, de l’espagnol, du catalan, de l’italien et du français, là où dans la plupart des pays voisins, excepté en Hongrie, on s’exprime dans des langues slaves.
Une précision qui n’est pas inutile pour comprendre la francophilie et la francophonie d’un grand nombre de membres de l’intelligentsia roumaine, et le fait que bon nombre d’écrivains, après la guerre, de Mircea Eliade à Cioran et Eugène Ionesco, ont choisi de fuir le régime socialiste et de s’installer en France pour écrire en français. Car la Roumanie, on ne l’oubliera pas, a été sous la coupe d’un régime dictatorial pendant quarante ans.
Bucarest a gardé dans ses rues, et même aujourd’hui dans son ambiance, des traces de ces terribles quarante années. L’état des rues et des façades, les écheveaux de fils électriques, le colossal et inachevé Palais de la République (qui a nécessité, disent certains, la destruction d’un sixième de la ville !) peuvent inspirer la tristesse ou la mélancolie. Mais Bucarest est aussi une cité vivante, qui renaît peu à peu, qui restaure son patrimoine, ses monastères, ses églises, qui entretient ses parcs, qui essaye, en plein marasme économique (et, actuellement, en pleine campagne électorale), de retrouver un art de vivre perdu.

Les 3 priorités du ministre de la Culture
Theodor Paleologu est depuis 2008 ministre de la Culture de Roumanie. Né en 1973, titulaire de la double nationalité roumaine et française, il manie notre langue et l’humour avec un égal bonheur. Il porte également un regard lucide sur la situation politique de son pays, sur l’état de la presse mais aussi sur les atouts de la Roumanie. Laquelle, rappelons-le, est entrée en 2007, avec la Bulgarie, au sein de l’Union européenne.
Ministre, Theodor Paleologu a trois tâches principal à remplir : entretenir le patrimoine de la Roumanie, d’abord, qui se trouve dans un état critique. Quoi de plus fragile qu’une église en bois ? Ce patrimoine va bénéficier d’une loi comparable au plan Malraux des années 60, qui permettra de restaurer des monuments historiques et de mettre en place une politique de secteurs protégés.
Les cultes, ensuite. L’État roumain finance les différents cultes, et principalement le culte orthodoxe. Se posent aussi les questions du soutien à la diaspora, et celles qui accompagnent, en Transylvanie, la restitution de propriétés à l’église catholique.
Troisième souci : le mécénat. Theodor Paleologu a conscience qu’il faudrait concevoir une loi qui encourage davantage, sur le plan fiscal, les mécènes potentiels.
Pour soutenir l’activité culturelle, le ministère est aidé par un Conseil pour le fond culturel destiné aux projets spécifiques. Ce conseil, nommé par le ministre, met sur pied des commissions de spécialistes. Mais aussi, pour l’action culturelle à l’étranger, par l’Institut culturel roumain, même si, pour les projets très ambitieux, comme ce fut le cas pour Faust de Goethe mis en scène par Silviu Purcarete envoyé au Festival d’Édimbourg, le ministère contribue largement.

Un festival comme une vitrine

Créé en 1958, le Festival et le Concours de Bucarest eurent d’abord lieu tous les trois ans, puis tous les deux ans. Puis le Concours s’est pratiquement arrêté à la fin de l’ère Ceaucescu. Un budget indépendant, dont le montant est pérennisé et n’a pas baissé, assure toutefois l’avenir du festival, que Ceaucescu n’a jamais osé menacer, et qui est une vitrine de l’activité culturelle roumaine.
Parmi les bonnes surprises du festival 2009, auquel nous avons pu en partie assister, on citera les Vêpres de Rachmaninov, superbement interprétées par le Chœur académique de la radio, sous la fervente direction de Dan Mihai Goia, dans la splendide salle de l’Atheneum (1888) ; le concert donné le lendemain par la violoncelliste belge Marie Hallynck, pleine de fougue, en compagnie du pianiste français Cédric Tiberghien, dans un programme Enescu-Debussy-Britten ; enfin le récital du pianiste suédois Frederik Ullen dans un programme d’œuvres du XXe siècle (Stockhausen, Ligeti, Messiaen, Scriabine, Xenakis, Enescu) : une prestation peut-être un peu trop près de la lettre des œuvres, bridant la sensibilité de l’interprète. Ces deux derniers concerts eurent lieu tous deux dans la salle du Conservatoire, cependant que les concerts symphoniques, eux, étaient donnés dans un palais des congrès qui contient une salle de 4 000 places.
On ajoutera que le Festival de Bucarest accorde une place importante à la musique roumaine d’aujourd’hui. On a pu entendre, ainsi, notamment, des œuvres d’Octavian Nemescu, Doina Rotaru, Cristian Lolea, Mihai Mäniceanu, Ulpiu Vlad (auteur d’un concerto pour violoncelle joué par Marin Cazacu), Dan Dediu, Theodor Grigoriu, etc.

Le sacre d’Œdipe
A l’Opéra national de Bucarest, on a pu apprécier la reprise de la production d’Œdipe de George Enescu, qui est presque un compositeur national comme Szymanowski en Pologne ou Bartok en Hongrie… mais a tenu à composer là un opéra sur un livret en français. Ce spectacle, on avait pu le voir en octobre 2008 au Capitole de Toulouse. Il est signé Nicolas Joel (metteur en scène et nouveau directeur de l’Opéra national de Paris), avec la fidèle complicité d’Ezio Frigerio et Franca Squarciapino pour les décors et les costumes, d’une constante élégance. Un Œdipe sobre, qui met en scène le mythe et fait entendre l’ouvrage tel qu’il est écrit, sans chercher d’aventureuses interprétations néo-ceci ou crypto-cela.
Au pupitre, à Bucarest : Oleg Caetani, qui n’est autre que le fils d’Igor Markevitch. Franck Ferrari chantait le rôle-titre lors de la première, Stefan Ignat, étonnant chanteur au timbre splendide, lors des suivantes. Un bien bel hommage rendu par le Français Nicolas Joel au Roumain Enesco ! D’ailleurs, pour célébrer l’entente artistique entre les deux pays, le ministre de la culture roumain a tenu à venir en personne à Paris pour remettre à Nicolas Joel et à Franck Ferrari les rubans de Commandeur et de Chevalier du mérite culturel.
On oubliera vite en revanche la production d’Otello de Verdi dirigée par Miguel Gomez-Martinez, mise en scène par Mihai Maniutiu, avec Franco Farina dans le rôle-titre, Alberto Gazale (Iago) et Carmen Gurban (Desdemona). Un spectacle qui accumulait un grand nombre de défauts, scéniques et musicaux, mais qui ne gâte en rien le succès global d’un festival dont le directeur artistique n’est autre que Ioan Holender, directeur de l’Opéra de Vienne, et qui réunit en quelques semaines la crème des solistes (41 concerts avec des solistes tels que Christian Tetzlaff et Martha Argerich, 6 solistes en récital), des chœurs et des orchestres venus de toute l’Europe : Orchestre de la Radio bavaroise, London Symphony Orchestra, Orchestre de la Suisse romande, Orchestre philharmonique de Radio France, Orchestre du Capitole de Toulouse, etc. Rappelons que pour la première fois, cinq concerts (y compris Œdipe et le concert de gala du concours) ont été repris par la chaîne Mezzo.

Un concours d’un niveau international

Foisonnant et divers, le Festival de Bucarest servait d’écrin à une autre manifestation d’envergure : le Concours George Enescu, consacré cette année au piano, au violon et à la composition, et suivi par plusieurs jours de concert dans des villes telles que Sibiu, Brasov, Iasi, Cluj et Timisoara. Ont été couronnés d’un premier prix : le violoniste polonais Nadrzycki Jaroslaw, le pianiste kazakh Tebenikhin Amir et deux compositeurs chinois : Quian Shen-Ying pour la musique de chambre et Lam-Lan-Chee pour la musique symphonique.
Notons que lors du concert de gala qui a conclu ce concours, nous avons eu l’occasion d’entendre Le Son de la méditation du compositeur chinois Hu Xiao-Ou, premier prix 2007 : une pièce étonnante, au cours de laquelle les musiciens chuchotent dans leurs instruments, et qui montre combien la musique contemporaine trouve peu à peu sa place dans nos sensibilités.

Anne Rodet

La Chaise-Dieu ou la musique au sommet

Le Festival de La Chaise-Dieu a lieu chaque fin d’été dans une abbatiale qui est un miracle d’architecture et d’acoustique, alliance particulièrement rare.

La 43e édition du Festival de La Chaise-Dieu était la septième sous la houlette de Jean-Michel Mathé, son jeune directeur artistique. C’est en 2003 en effet que Guy Ramona, qui fut pendant plus de trente ans le directeur d’un festival voulu, au départ, par Georges Cziffra, en en est devenu le président. Poste auquel il a renoncé en juin dernier : c’est Jacques Barrot, homme politique bien implanté dans la région et par ailleurs commissaire européen, qui a été élu à ce poste.
Sans attendre, saluons la performance de Vaclav Luks à la tête de son Collegium 1704 qui nous a révélé le Requiem pour Auguste II de Zelenka, soirée que France Musique a eu la bonne idée de diffuser. Remarquable interprétation qui nous a fait goûter la manière dont les voix et les instruments se mariaient idéalement. Du velours !
Clermontois d’origine, issu d’une école d’ingénieurs de Lyon où il lui est arrivé d’inviter l’Orchestre National de Lyon, Jean-Michel Mathé a effectué un service civil à l’Auditorium Maurice Ravel du temps d’Emmanuel Krivine puis de David Robertson, qui ont succédé à Serge Baudo au poste de directeur musical de cet orchestre. Il a aussi été bénévole du Festival de La Chaise-Dieu pendant plus de dix ans : «Les bénévoles font un travail remarquable et créent une ambiance chaleureuse, dit Jean-Michel Mathé. C’est dans ce cadre que j’ai été un beau jour remimage6.jpgarqué par Guy Ramona, qui m’a proposé d’être son successeur.» Aujourd’hui, Jean-Michel Mathé est aussi trésorier de la fédération France Festival.

 

Accents lyriques

Parmi les œuvres qui sonnent le mieux à La Chaise-Dieu, il y a bien sûr le Requiem de Verdi, familier des passionnés du festival. Cette fois, c’était le Chœur et l’Orchestre de la Philharmonie nationale d’Ukraine, dirigés par Mykola Dyadyura, qui l’interprétait : une lecture superbe, aux accents on ne peut plus lyriques.
Accusé ça et là d’élitisme, le festival a réussi à triompher des préjugés et à s’imposer comme étant la grande manifestation artistique de l’été en Auvergne. A ce titre, il bénéficie d’une convention signée pour 3 ans avec le Conseil régional, et reçoit aussi des subsides de l’agglomération du Puy-en-Velay, du Conseil général de la Haute-Loire, etc. «Mais notre première source de financement est la billetterie», ajoute Jean-Michel Mathé.
Le Festival de La Chaise-Dieu, qui bourdonne pendant quinze jours, n’occupe durant l’année que sept emplois permanents. Outre le directeur, on trouve un administrateur, deux postes pour le mécénat, la communication et la presse, un comptable et deux assistants.

De la Renaissance à la musique d’aujourd’hui

Sur le plan artistique, Jean-Michel Mathé reste fidèle aux choix de son prédécesseur : on retrouve régulièrement à l’affiche de La Chaise-Dieu les noms de Paul McCreesh, Françoise Lasserre, Michel Corboz, mais d’autres ensembles comme l’Ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon ou le Collegium 1704, qu’on a cité, ont fait leur apparition ces dernières années. «J’ai aussi ajouté la musique contemporaine, qui apparaît à petite dose mais dans plusieurs concerts, ainsi que la musique de la Renaissance, avec l’ensemble Doulce Mémoire, qui était peu représentée jusque là. Je fais aussi appel aux forces musicales locales, quand elles sont de grande qualité : le Concert de l’Hostel-Dieu installé à Lyon, l’Orchestre d’Auvergne. Mais nous n’avons fait appel qu’une seule fois au Chœur d’Auvergne, formation amateur, et ce pour un projet qui avait été précisément défini.»
Jean-Michel Mathé ne dédaigne pas non plus des formations de l’est de l’Europe, si elles placent la barre très haut. «Je me suis rendu en Ukraine, et j’ai compris que je pouvais inviter les interprètes que dirige Mykola Dyadyura, à jouer dans l’abbatiale la Symphonie des mille de Mahler, qu’ils avaient rodée à Kiev. Ce concert a produit un effet magistral à La Chaise-Dieu.
Depuis quelques années, le festival propose, au sein de plusieurs de ses concerts, une page de musique de notre temps. Cette année, entre autres, on a pu entendre le Concerto pour flûte de Marc-André Dalbavie interprété par Benoît Fromanger en compagnie du plus qu’excellent Orchestre français des jeunes dirigé par Kwamé Ryan. Maîtres de la technique, ces jeunes musiciens peuvent aller au-delà de la grammaire et se donner tout entiers à leur passion de jouer. Autre exemple, le Festina lente (1988), pour orchestre à cordes et harpe ad libitum, d’Arvo Pärt par l’Orchestre d’Auvergne dirigé par Ari van Beck. Un beau moment de sérénité.
Un nouveau site internet, des actions pédagogiques, des conférences gratuites, etc. ont par ailleurs renouvelé un festival qui, avec un budget d’1,8 million d’euros (dont 1 million pour l’artistique), propose plus de trente concerts payants par édition. «Il nous reste à améliorer le stationnement, la restauration, l’hôtellerie ; songez qu’il n’y a que 600 habitants à demeure à La Chaise-Dieu ! Et que certains soirs il nous faut 300 chambres pour loger un chœur et un orchestre !»

 

L’espace et le temps

Depuis quelques années, certains concerts du festival ont lieu ailleurs dans la région (au théâtre du Puy, où sont donnés des opéras en version de concert, à Brioude, etc.). Mais le rayonnement du Festival de La Chaise-Dieu est tel que son activité tend à s’accroître aussi dans le temps : il collabore, pendant la saison, avec le théâtre du Puy et le Centre lyrique d’Auvergne. Le plan de soutien à l’économie permet par ailleurs à des travaux d’êtres menés dans les bâtiments qui jouxtent l’abbatiale et qui permettront de mieux en mieux accueillir l’Académie de la Chaise-Dieu, dont le directeur artistique est le pianiste Cyril Huvé, et qui depuis trois ans fait vivre la musique l’hiver, à La Chaise-Dieu. Un nouvel auditorium de 220 places est en outre prévu dans les anciennes écuries, et les projets sont nombreux qui poussent à imaginer la naissance d’un centre culturel sur la présence monastique, sur le rôle des bénédictins, sur le thème de la danse macabre (il y en a une magnifique à l’intérieur de l’abbaye, ainsi que de somptueuses tapisseries). «L’évêque est très bienveillant à notre égard, les frères de la communauté de Saint-Jean, qui vivent dans l’abbaye, également.» Enfin, un Centre de recherche sur les maîtres de musique de province, à partir de partitions retrouvées à la cathédrale du Puy, pourrait lui aussi voir le jour dans cette ville.

 

En 2010 ?

 

«En 2010 (ne le répétez pas !), il y aura du Chopin, peut-être du Schumann – ils sont nés tous deux en 1810 –, et nous fêterons les 400 ans des Vêpres de Monteverdi avec le chœur du King’s College et The Academy of Ancient Music. Nous avons aussi des projets, à l’avenir, avec l’Orchestre de Saint-Étienne, que dirige Laurent Campelone. Et j’aimerais bien programmer le Requiem allemand de Brahms.»

 

Anne Rodet

JE PENSE A VOUS

JE PENSE A VOUS ÉPISODE XX  Festival Sens Interdits Théâtre du Point du Jour Lyon
Mise en scène Didier Ruiz, compagnie des hommes.

Le Festival Sens interdits organisé par le Théâtre des Célestins s’intéresse aux problématiques des mémoires, des identités et des résistances, notamment sur le continent européen. J’avais   vu, il y a 7 ou 8 ans l’un des premiers épisodes de Je pense à vous à Théâtre ouvert avec des retraité parisiens. Didier Ruiz, grand explorateur du réel, de la parole des gens ordinaires, rassemble pendant plusieurs semaines une dizaine de personnes âgées de plus de 70 ans, qui racontent des moments de leurs vies. Cette fois, il est parti à Moscou, il a travaillé avec un groupe de personnes dont il ne connaissait pas la  langue, dans une ville inconnue. Et les difficultés qu’il a dû surmonter  ont donné naissance à un spectacle bouleversant, bien plus fort que les témoignages français dont je garde un souvenir terne. Même facture pourtant, les 10 personnes assises sur des chaises se lèvent à tour de rôle pour parler de leurs vies souvent détruites mais simplement sans pathos, c’était leurs vies et ils sont toujours debout, élégants et fiers de témoigner. Quelques projections de photos, eux dans leur enfance, dans leur jeunesse, on est émus, malgré la traduction avec les écouteurs qui brouille un peu la relation.

 

Edith Rappoport

ORDET

ORDET  Théâtre du Rond Point de Kaj Munk, mise en scène Arthur Nauzyciel

Ordet, veut dire la parole. Mikkel Borgen gère son domaine avec ses trois fils, Johannes l’un d’eux devenu fou avec la perte de sa femme se croit investi de pouvoirs divins, Inger la femme de Mikkel fils attend un garçon. Elle tente de raisonner son beau-père qui s’oppose au mariage d’Anders le troisième avec Anne Skraedder, fille d’un autre fermier, pour de confuses histoires de religion dont la rigueur imprègne la vie du village. Inger perd son enfant à la suite d’un accouchement difficile, elle meurt malgré le combat acharné du médecin. Le désespoir s’abat sur les Borgen, mais Peter Skraedder  arrive avec sa femme pour offrir sa fille Anne en mariage à Anders. Et Joannes qui avait disparu depuis trois jours ramène à la vie sa belle-sœur Inger. L’extraordinaire présence des acteurs, superbes Pascal Gregory en Borgen, Jean Marie Winling en Skraedder, étonnante Catherine Vuillez en Inger, au sein d’une distribution solide accompagnée par l’Ensemble Organum, impose une dimension mystique bouleversante, bien rare au théâtre.
Edith Rappoport

 

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ÉLOGE DU RÉEL

ÉLOGE DU RÉEL  Théâtre du Rond Point
Mise en espace, musique et direction de chœur Christian Paccoud, paroles de Valère Novarina

J’ai découvert avec surprise cet étonnant personnage et son accordéon entouré de quatre chanteuses et du gros chœur (chœur contemporain à géométrie variable créé en avril 2000 dans l’arrière salle du restaurant le Picardie à Ivry sur seine). Arrivée en retard, je n’avais pas lu le programme, et j’ai vu ce groupe de quarante personnes assises sur le plateau entonner avec conviction des refrains insolites, derrière Paccoud. Il a fallu arriver à la fin du spectacle pour que je découvre l’auteur des paroles avec l’énumération de ses pièces par l’une des choristes. Novarina qui écrit tous les jours depuis 1958, mais qui n’a été publié qu’à partir de 1978 livre ici une langue ordinaire, aux antipodes des pièces créées par Claude Buchvald entre autres. Christian Paccoud qui l’accompagne depuis plus de dix ans déclare : »je n’ai jamais travaillé les textes de Valère, je les ai voyagés, je les ai rencontrés, palpés, respirés, parfois même vomis. Ils se sont collés à mes musiques avec la dignité des petites gens et sont devenus des paroles de chansons que tout le monde du facteur au pompier, de l’infirmière à la boulangère peut ramener à la maison pour les chanter les soirs d’hiver.

Edith Rappoport

Les enfants de Saturne

Les enfants de Saturne, texte et mise en scène d’Olivier Py, décors et costumes de Pierre-André Weitz.

image21.jpgOlivier Py,  à la fois comédien, metteur en scène des ses propres pièces et du Soulier de satin comme de l’Orestie; il est aussi depuis presque trois ans directeur du Théâtre de l’Odéon. Il s’était fait surtout connaître en Avignon  en 95 pour son grand cycle de 24 heures La Servante. Il nous présente maintenant son dernier opus Les Enfants de Saturne, une sorte de grande saga familiale qui a pour cadre une scénographie imposante. On entre directement sur la scène soit un bureau de patron de presse avec bureau bas et fauteuil noir capitonné. Il y a des tas de journaux un peu partout, une cheminée avec une pendule en marbre un buste et un tourniquet à cachets en caoutchouc. Un peu plus loin , quelques plantes vertes en plastique ou desséchées sur l’appui d’une des deux  hautes fenêtres à 102 petits carreaux chacune répandant une lumière blafarde, un porte-manteau perroquet, un ancien poste de télévision installé sur une table roulante en stratifié et un drapeau français assez sale, deux chaises copie Louis XVI .
  Tout est chez Weitz précis et extrêmement réaliste, et d’une grande poésie: il sait parfaitement rendre l’écriture d’Olivier Py. Nous sommes installés sur un plateau de gradins tournant à 360 degrés à l ‘inverse des aiguilles d’une montre et les trois autres côtés  de la salle comportent aussi chacun un décor: d’abord une chambre d’hôtel assez pauvre et sale avec un couvre lit à chenilles, et une douche, puis  un quart de tour plus loin, une sorte de grand vestibule de château avec les mêmes deux hautes fenêtres. Encore un quart de tour , une boutique de pompes funèbres sordide et  sale , tenue par un vieil homme avec quelques plaques funéraires, des urnes et statues de la Vierge Marie en vitrine, et tout autour des toiles peintes gris et noir de tombes .
  Il est important de situer les choses ainsi ; en effet, Olivier Py doit une fière chandelle à Pierre-André Weitz qui a, sans doute conçu un des plus beaux dispositifs scéniques que l’on ait pu voir depuis dix ans. C’est à la fois sensible, intelligent et efficace, et les jeunes gens qui sont ses élèves aux Arts Déco de Strasbourg ont bien de la chance de l’avoir comme enseignant.
  Reste le texte : c’est l’histoire d’un quotidien qui va sans doute disparaître parce que son fondateur âgé n’a pas su, pas voulu sans doute non plus,  assurer sa succession. Comme Kronos, le Saturne des Romains, il  semble finalement tirer une certaine   satisfaction  d’amour-propre de n’avoir pu trouver de repreneur à sa hauteur et donc il doit bien constater  l’impossibilité de confier le journal à l’un de ses deux fils Paul ou Simon, ou à sa fille Ans. Paul fait l’amour avec sa sœur qui va bientôt être enceinte. Quant à Simon, il éprouve une sorte de passion pour son fils Virgile , qu’il va essayer d’assouvir en achetant les services de Nour ( en arabe: lumière), un jeune émigré qui a besoin d’argent pour offrir une sépulture digne de ce nom à son père récemment décédé, et qui apparaît comme une sorte d’ange à la fois damné  et merveilleux à la fois .Il y aussi Ré, une sorte de fils illégitime qui veut prendre la place du patriarche chef d’entreprise qui finira par lui confier son héritage. Mais il va se retrouver paralysé sur un fauteuil roulant, ne pouvant plus communiquer que par des battements de paupière… que traduit Ré, en interprétant évidemment les volontés paternelles….A la fin, Ré impose au vieillard de manger en pâté sa main gauche qu’il lui sacrifie ( il a déjà perdu l’usage de la droite dans un accident ).
  Soyons honnêtes: cela commence plutôt bien avec une espèce de discours patriotique revanchard  et assez drôle sur la violence de l’histoire qui se permet de prendre aux pauvres même ce qu’ils n’ont pas, que vocifère le vieux patriarche. « Mitterrand,  ajoute-t-il, son génie venait de la mort et nous ne le savions pas. Et c’est joué par un Bruno Sermonnne absolument magnifique,  comme le sont tous les autres interprètes, en particulier, Pierre Vial, très impressionnant dans le rôle de l’entrepreneur dune boutique de Pompes funèbres appelée Repos éternel -, à fois cynique et goguenard qui donne une grande profondeur à ce personnage secondaire, Michel Fau ( Ré) qui réussit à imposer à l’arrache ce personnage assez glauque, et Philippe Girard dans le rôle de Simon le fils. Il y a au fil du temps quelques belles scènes mais qui restent noyées dans une espèce de torrent qui charrie toutes les obsessions d’Olivier Py et qui paraissait ennuyer souverainement Lionel Jospin… Il faut dire qu’il y avait de quoi!
  En vrac: l’écriture de l’Histoire à la fois individuelle et collective, la notion d’apocalypse, l’obsession récurrente du rapport père/fils, la tyrannie de ce père mais aussi la fidélité au père, les relations homosexuelles, le sexe , le sang, la puissance de l’argent, le défi de l’Amour qui revient comme un leitmotiv, qu’il soit fondé ou non, réel ou supposé, le Temps qui nous engloutit, le suicide ,et l’avortement ( il n’y a dans la pièce qu’une seule femme: Ans, la fille du patriarche), l’idée de l’impossible transmission si chère pourtant au cœur de l’homme et que l’on retrouve à  chaque héritage, la mort qui guette en permanence, le sado-masochisme, la pitié, le meurtre, etc… tout cela sur fond de références  bibliques, catholiques surtout, claudéliennes et philosophiques (Py, on le sait est un grand lecteur),  et mouliné, repassé en boucle deux heures et demi durant. Tous aux abris…
  Ce qui en une heure vingt serait sans doute  intéressant ( mais ce n’est pas dans les habitudes d’Olivier Py) devient à la longue assez insupportable, et c’est dommage!  Malgré le petit tour de manège que nous effectuons à intervalles réguliers, le compte n’y est pas tout à fait; on se demande même finalement s’il y a un rapport au temps qu’Olivier Py n’aurait  pas réussi à maîtriser , quand on voit  la masse de thèmes qu’il traite sans pour autant épargner au public bon nombre de stéréotypes , si bien que cette pseudo saga familiale, dont les personnages sont  mal dessinés et où l’auteur prend prétexte de la pièce pour se confesser,  devient assez vite indigeste), malgré une solide mise en scène et une impeccable direction d’acteurs. Comme disait le cardinal Lustiger : qui trop embrasse mal étreint….Mais maintenant que tout est construit, c’est évidemment trop tard. Restent quelques  images d’une grande beauté qui parfois font penser à Bob Wilson, et quelques belles envolées lyriques., mais perdues dans un magma assez estoufadou.
  Alors à voir ? Oui, si vous êtes un inconditionnel de la prose d’Olivier Py, oui, si vous aimez voir d’excellent acteurs faire un travail de tout premier ordre, même s’il les fait souvent crier sans raison, mais à cette condition- là seulement…Et ne nous envoyez pas de commentaires acides en vous plaignant de vous être ennuyés: on vous aura prévenu…

Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe Atelier Berthier (17 ème) jusqu’au 24 octobre.

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