La Ronde

La Ronde, d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène.

Vienne, à la veille de la grande guerre. Le soldat ne pense à rien d’autre qu’à  rentrer à l’heure à la caserne… Alors, avec la « fille » Léocadia, il n’y aura pas beaucoup de temps pour les sentiments… Et,  ainsi du suite, la main passe de l’un à l’autre, on retrouvera le soldat avec une petite bonne puis  la petite bonne avec un « monsieur » … De grisette en actrice, de poète en Monsieur le comte, pour finir, ce Monsieur le Comte qui traitera la « fille » un peu mieux que le soldat, la ronde tourne, « danse sur un volcan », comme le rappelle la note d’intention de la metteuse en scène, Marion Bierry. Le bruit des canons  ouvre et ferme La Ronde. Un « oui à la vie » avant le grand carnage ?

  Le spectacle s’ouvre sur une vision de cadavres exquis, encore troussés par les jouissances de la chair, saisis dans le déshabillé de la débauche. Il s’anime ensuite dans le plaisir réciproque et la déception féminine; pour Schnitzler – et il n’est pas le seul – « post coïtum »,  le mâle est un « animal triste » et la femelle une sentimentale frustrée : « Tu m’aimes ? »  « Tu ne l’as pas senti ? » , répond le soldat, ou l’homme quelconque : sans commentaires. Les actrices et acteurs – parité à saluer – sont joliment déshabillés,  mais ce libertinage est exempt de  vulgarité. Ils jouent plutôt bien, un peu trop en force parfois pour ce petit lieu, emmenés par Philippe Noël au piano – et quelques musiques enregistrées utilisées avec humour – avec  un bon rythme.

  On oubliera une scénographie a priori astucieuse mais les châssis  coulissants sans doute commodes, sont d’un assez  triste effet) . Mais La Ronde reste un classique: alors,  à voir…
Christine Friedel

Théâtre de Poche-Montparnasse à 21h.


Archives pour la catégorie critique

Au temps des croisades

  Au temps des croisades, opéra bouffe de Claude Terrasse, livret de Franc-Nohain, direction musicale Christophe Grapperon, mise en scène Philippe Nicolle.

  p7695917.jpg  Opéra bouffe en un acte, ou si l’on veut opérette ( les nuances ne sont pas faciles à établir)… Le titre du programme mentionne en effet  opéra bouffe tandis que Philippe Nicolle le metteur en scène parle lui d’opérette; après tout qu’importe, on préfère maintenant les termes  de comédie musicale., voire de théâtre musicale.. Mais les éléments de la recette sont à peu près identiques: il y a toujours une  partie musicale jouée par un orchestre dans une fosse et des chansons mais aussi des dialogues, l’opérette elle comporte une chorégraphie parfois plus importante et-autrefois du moins- et de nombreux  décors.
  Au temps des croisades est dû au début du siècle à un compositeur d’origine lyonnaise, que Satie,  Debussy et Ravel appréciaient, mais  un peu oublié aujourd’hui: Claude Terrasse qui fut d’abord celui de la création du  très fameux Ubu de Jarry en 96 , puis  il collabora notamment avec Tristan Bernard  mais aussi avec de Flers et Caillavet, pour Le Sire de Vergy , puis avec Franc-Nohain pour La fiancée du Scaphandrier, Au temps des Croisades et La Botte secrète, avec une forte tendance à la parodie.

  Quant à Franc-Nohain,( le père de Jean Nohain, l’auteur des chansons de Mireille et  l’animateur des années cinquante des émissions en noir et blanc  sur l’unique chaîne de l’époque: Reine d’un jour et Trente six Chandelles, qui passionnèrent les Français ), donc Jean Nohain  faisait partie de la bande d’Alphonse Allais et de Jules Renard, et raffolait des jeux sur le langage, allitérations et autres assonances.
  Quant à Philippe Nicolle, il dirige une compagnie : Les 26.000 couverts,  bien connue des amateurs de théâtre de rue et  a, depuis que quelque quinze ans que nous le connaissons, été toujours un peu allergique aux esthétiques, comme il le dit,   » trop  éloignées de l’impératif populaire, » et, c’est tout à son honneur .Philippe Nicolle  n’a  jamais méprisé ,comme tant d’autres metteurs en scène, sauf Savary,  l’art de l’opérette où il peut  mettre en valeur les conventions de genres comme l’opéra ou le drame, et  surtout  faire preuve du burlesque le plus déjanté pour  surprendre un  public ravi de l’aubaine.

  D’où ce goût pour les anachronismes  joyeux, parfois faciles mais qui, finalement, fonctionnent toujours, quel que soit le public qui adore ce second degré. (s’il en fallait une preuve: l’immense succès des Visiteurs  avec son incursion de Godefroy dans le vingtième siècle) .Ce que l’on appelle le Moyen-Age ( en l’occurrence:  grands châteaux, grande cheminées et  ripailles,  belles jeunes filles aux amours impossibles, rustres effrayants  de laideur,  et seigneurs partant pour les croisades, parchemins mystérieux,musique de trompettes et bannières flottant au vent, chasses à coure, moines délirants, etc…) constitue une terrain de chasse  idéal pour la parodie quand deux compagnies: Les Brigands  qui ont monté plusieurs spectacles musicaux à l’Athénée et Les 26.000 couverts s’emparent de cet opéra bouffe.
    L’histoire est celle d’une jeune et belle châtelaine Dame Bertrade : elle s’est mariée par procuration à un seigneur  qui, le lendemain des noces, part pour une croisade en Palestine, après avoir emporté la clef de la ceinture de chasteté. Mais cet époux, dame Bertrade ne  connaît même pas son visage, puisqu’il a oublié de retirer son heaume cette nuit-là!  Et elle attend depuis trois ans avec ses deux jeunes chambrières qui voudraient bien elles aussi se marier, c’est à dire  goûter au sexe. Mais, selon l’usage, les dames ne peuvent se marier qu’une fois dépucelées par leur maître et seigneur,  et  les chambrières vont alors proposer à Bertrade de se servir de leurs fiancés , puisqu’elle  remplace  son mari en son absence. Mais elle n’y consent que s’ils réussissent à jouer de l’oliphant mais ils échouent, alors qu’un troisième y réussit. Et tous pensent que le seigneur est enfin de retour….Mais les histoires de sexe et les ceintures de chasteté à la fin du 19 ème  siècle, cela offusquait les bourgeois et cet opéra bouffe fut interdit pendant un an!
  Ce qui fait  toute l’efficacité de la mise en scène de Philippe Nicolle, c’est un grand professionnalisme et une belle unité entre musique et comédiens/chanteurs: il a beau prétendre qu’il n’y connaît pas grand chose en musique, il sait les faire évoluer  avec intelligence, et comme il a un peu trempé dans les beaux-arts,  tout est impeccablement réglé et les gags,  le plus souvent parodiques,  fonctionnent  sans à-coup, avec une excellente utilisation  des anachronismes: rien de vulgaire mais une bouffonnerie  poussée à l’extrême dans la gestuelle comme dans le dialogue souvent absurde et bourré de jeux sur le langage de Franc-Nohain :  horribles recettes de cuisine comme ces « tripes au coulis de saindoux »  détaillées avec délice ou politesses aussi loufoques: « J’ai vu que  votre pont-levis était baissé et j’ai pensé que c’était votre jour « .
  La scénographie remarquable de Sophie Deck avec cette  espèce de château fort miniature sorti tout droit de livres  pour enfants, ( il y a aussi de merveilleuses images découpées pour figurer la rentrée au château des croisés sur leurs chevaux)  et les  costumes  d’Elizabeth de Sauverzac sont à l’unisson (robe parsemée de petites pommes Mac Intosh ou de tablier  avec la célèbres Vache qui rit autrefois dessinée par Benjamin Rabier ,  poulaines démesurées, etc…. Du côté musical, c’ est du même tonneau, l’orchestre est ici sur scène et quand dame Bertrade demande aux hommes de sortir, tout les musiciens sortent  sauf une violoncelliste…
  Comme la direction musicale de Christophe Grapperon  de premier ordre,  est en parfaite unité avec les comédiens / chanteurs d’un très bon niveau, on  est baigné dans une sorte de joie permanente , et quand le rideau rouge tombe pour l’entracte mais une annonce prévient aimablement qu’il n’y en aura finalement pas,  à cause de travaux dans le bar… et de toilettes bouchées… C’est dire que Philippe Nicolle sait user de la provocation comme dans Beaucoup de bruit pour rien,  et le public ne boude pas son plaisir…

  Il y a bien quelques petites longueurs dues à des récitatifs peu convaincants mais supportables mais, sinon cette heure cinquante cinq passe à vive allure,  et le rythme de la mise en scène est excellent. Ah! on allait oublier:   Christophe Arnulf, pilier de la compagnie, un merveilleux musicien- comédien-bruiteur en direct ( le truc n’est pas neuf mais marche à tous les coups) donne le la à cette parodie médiévale  saluée par de nombreux rappels. Saluons aussi Charlotte Saliou /Bertrade qui entraîne ses camarades dans ce délire verbal et musical assez  exceptionnel.
    A voir? oui, bien sûr, c’est comme une belle bulle de savon, à savourer sur place  à Paris ou en province. Amusez- vous bien et prenez soin de vous.

 

Philippe du Vignal

  Spectacle créé le 1er décembre au Théâtre musical de Besançon, et joué au Théâtre de l’Athénée à Paris , jusqu’au 3 janvier puis à l’Opéra de Metz le 8, 9, et 10 janvier; à Calais le 17 , le 22 à Arras;le 20 à St Quentin ; le 22 à Arras; le 31 à Lons-le- Saulnier ; le 28 février à Boulogne-sur-mer et le 2 mars à Bourges.

WOYZECK

 

WOYZECK d’après Büchner, mise en scène Yvane Chapuis et Gwenaël Morin

Depuis le début de l’année, Gwenaël Morin et sa troupe du Théâtre Permanent venue de Rhône-Alpes ont investi les Laboratoires d’Aubervilliers pour y monter chaque mois un spectacle, présenté gratuitement pendant les trois premières semaines de chaque mois à la soixantaine de spectateurs qui peuvent y être accueillis. S’ils le souhaitent, les fans de cette démarche peuvent revenir assister aux ateliers théâtre présentés dans la journée.  

  Après Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone et Hamlet, c’est au tour de Woyzeck d’être démonté par la troupe. Nous sommes  dans un dispositif quadri-frontal, il n’y a ni décor, ni costumes, seulement un grand chapeau pour le docteur et quelques accessoires. Le spectacle commence curieusement par la deuxième partie, le meurtre de Marie avec un grand couteau de bois, l’égarement de Woyzeck qui cherche son couteau pour le jeter dans le lac. On perd toute la construction, et  la montée de la folle jalousie de Woyzeck accablé par le docteur et le capitaine qui lui font subir les pires sévices en le prenant comme sujet d’expérience et en se moquant de l’infidélité de Marie.

   Mais Marie ne possède aucun érotisme, ce qui fausse la relation qu’elle avec le tambour-major, seul Woyzeck courant comme un dératé autour du plateau prend une dimension théâtrale. Woyzeck est l’une des pièces préférées de  beaucoup de professionnels,  et nous en avons vu au moins une dizaine de mises en scène mais de celle-ci,  nous ne garderons guère de trace, malgré le journal du laboratoire, revue gratuite de 160 pages avec articles et photos très élaborés,  et  malgré un accueil au théâtre très sympathique.

 

Edith Rappoport

 

Laoboratoires d’Aubervilliers.

Kyoto forever

Kyoto forever

          kyoto.jpgCopenhague en direct : Kyoto forever nous montre la dernière nuit de négociations internationales sur la question du réchauffement climatique, à Bali – mais peu importe le lieu -  pour parvenir à une résolution commune qui marque une avancée sur celle de Kyoto. Ouf ! L’enjeu est très sérieux et le spectacle relève le défi. Après un prologue allant chercher les « sommets » du côté de  Hauts de Hurlevent – histoire de nous emmener dans le drame -, tout se passe en un lieu, la salle des négociations, en un temps, la dernière nuit – histoire de nous emmener du côté de la tragédie. Et, naturellement, ce qui triomphe, c’est la farce. La séance est fidèlement reproduite, mais à peine décalée dans les propos et bousculée par une scénographie à dérapages garantis. On assiste aux terribles tensions que provoque le déplacement, ou non, d’une virgule, aux poses héroïques, aux chantages de tel ou telle délégué(e). L’apparemment imperturbable répétition des formules de courtoisie diplomatique, en plus de son efficacité comique propre, grossit à la loupe les craquages, la fatigue. Puis ça monte, par un “vertical détour “ : la folie s’extériorise, la musique devient arme lourde, de vaillants chevaliers en armure viennent promener sur scène leurs inutiles protections et leurs armes impuissantes, après une joyeuse fête “verte“. Eh oui, les petits hommes verts sont descendus sur terre, c’est nous, tout va bien !
L’intérêt de Kyoto forever est à double-fond : d’abord, Frédéric Ferrer connaît bien son sujet, il a même reçu une accréditation pour la conférence de Bonn ; ensuite, la mise en scène s’affirme, depuis Mauvais temps, le précédent spectacle de la compagnie sur le sujet. Elle joue délibérément du collage, de la juxtaposition simultanée d’éléments hétérogènes – une scène se déroule à “cour“ tandis qu’un délégué s’effondre à “jardin“-, le plateau garde les traces, les déchets  – non triés – des scènes passées : superbe “mise en pièce“ de la déconstruction du monde.

 

Christine Friedel
Texte et mise en scène Frédéric Ferrer, par la compagnie Vertical Détour.
Plus que deux représentations, en attendant le prochain opus l’Affaire coin-coin, sur la fonte des banquises, le 19/12/09 à l’espace 1789 de Saint-Ouen, et le 16/1/2010 au théâtre de Chelles

Un cycle de lectures à la Comédie-Française

Un cycle de lectures à la Comédie-Française

Le bureau des lecteurs de la Comédie-Française dirigé par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de cette grande maison, propose aux spectateurs, deux fois par an, une sélection de textes contemporains : d’ auteurs français au mois de juin, d’ auteurs étrangers au mois de décembre.
Nous avons donc assisté, au Studio Théâtre, à la lecture par les comédiens du Français de cinq pièces d’auteurs d’aujourd’hui qui nous ont fait parcourir le monde, quelques endroits du monde en tout cas : L’espagnol Juan Mayorga, l’autrichien Händl Klaus, l’israëlien Gilad Evron, la serbe Biljana Srbljanovic, l’écossais David Greig, une très belle sélection.

  La semaine a commencé par la lecture  de Copito, ou les derniers mots de Flocon de neige, le singe blanc du zoo de Barcelone de Juan Mayorga, traduit par Yves Lebeau, publié aux Solitaires intempestifs, mis en lecture par Laurent Muhleisen avec la complicité d’Andrès Lima metteur en scène de la pièce en Espagne.*voir aussi :http://theatredublog.unblog.fr/2009/12/11/cycle-de-lectures-dauteurs-contemporains-etranger/
 Juan Mayorga, que Jorge Lavelli nous a fait découvrir en mettant en scène Himmelweg et  Le garçon du dernier rang, et qui sait nous surprendre chaque fois par l’originalité de ses sujets.
 Copito c’est Copito de nieve, flocon de neige, une célébrité, le gorille albinos du zoo de Barcelone que toute l’Espagne connaissait et vénérait. Car Copito est mort il y a quelques années et l’annonce de sa mort prochaine avait fait affluer les foules et avait enrichi le zoo de Barcelone. Juan Mayorga lui donne la parole.
 Copito sait qu’il va mourir, il ne craint pas la mort, il a lu les philosophes. Son gardien le fournissait en livres, un par jour, se trompait parfois, Montesquieu au lieu de Montaigne par exemple. Copito va énumérer les raisons qu’il a de ne pas craindre la mort, mais il meurt avant d’avoir pu dire à Dieu ce qu’il avait à lui dire. Dans la même cage, comme un faire- valoir, un gorille noir qui n’aimait pas les bananes et qu’il a fallu  «  éduquer »,  passe son temps à essayer d’attraper ses bananes et dérange Copito dans ses pensées. Le gardien, lui, préoccupé par la disparition prochaine de Copito, ne pense qu’au bénéfice qu’il pourrait tirer de sa notoriété.
Une fable cocasse et troublante où l’humanité n’est pas du côté où on l’ imagine.

Le charme obscur d’un continent de Händl Klaus, traduit de l’allemand par Henri Christophe
Pièce publiée aux Editions Théâtrales dans la collection Trait d’Union et lecture dirigée par Françoise Petit.

Une femme doit quitter l’appartement qu’elle occupait avec son mari. Elle explique au propriétaire qu’elle part le rejoindre au Pérou. Mais le propriétaire découvre dans l’appartement un petit doigt de pied humain. Elle ne va pas au Pérou et demande à sa mère de récupérer cet indice d’un meurtre possible. Face à face entre la mère et le propriétaire.
Affrontement subtil, mystère, Händl Klaus est un dramaturge du non dit pour dire l’hypocrisie d’une société qui s’abrite derrière les apparences.

Le diable de Châtillon de Gilad Evron, traduit de l’hébreu par Zohar Wexler Lecture dirigée par Isabelle Gardien.

« Qui suis-je ? » demande Baudoin , roi de Jérusalem à son serviteur Gaston. « Vous êtes le roi » répond Gaston. Baudoin est en train de mourir de la lèpre qui ronge son corps mais pas son esprit. Nous sommes à l’époque des Croisades. Autour du roi mourant, s’agitent ceux qui guettent les effets de sa faiblesse, ses enfants, ses ennemis. La violence ne viendra pas forcément des barbares. Jusqu’à la fin, Baudoin gardera l’esprit vif et clairvoyant . Gaston, son serviteur, un homme banal, marié, cinq enfants, incarne la vie, le bon sens, il reçoit de son maître de savoir écouter et répondre, de savoir qui il faut craindre ou admirer.
Une pièce mystérieuse qui nous entraîne loin dans le temps, nous dit le pouvoir de la pensée face à la barbarie .
Le duo Eric Génovèse,( Baudoin,) Hervé Pierre,(Gaston) magnifiques, faisait rêver de voir cette pièce bientôt mise en scène.

Barbelo, à propos d’enfants et de chiens  de Biljana Srblanovic, traduit du serbe par Gabriel Keller, édité chez l’Arche éditeur, lecture dirigée par Laurent Muhleisen
Biljana Srbljanovic est l’auteur reconnue de cette après- Yougoslavie, elle porte en elle les douleurs, les questionnements, les espoirs de cette Serbie nouvelle.
Zoran, un enfant trop gros et Milena une jeune femme infantile mariée au père de Zoran, passent leur temps ensemble, croisent des chiens, des humains et des morts. Auront-ils assez d’énergie pour réinventer une vie ? L’auteur, de pièce en pièce réinterroge le chaos que fut son pays et pose la question de l’espoirpour ceux qui sont les plus fragiles.

Le dernier message du cosmonaute à la femme qu’il aima un jour dans l’ex union soviétique.  de David Greig, traduite de l’anglais( Ecosse), par Blandine Pélissier.mise en lecture d’ Alain Lenglet. (Editions Théâtrales)
David Greig est avec David Harrower un des grands dramaturges écossais actuels. Dans cette pièce, comme dans d’autres, il fait se croiser des histoires. Comme dans des films ou dans des romans, des destins se déroulent parallèlement, se télescopent parfois.
  Très haut dans l’espace, Oleg et Casimir, deux cosmonautes oubliés qui ne savent même pas qu’ils ne sont plus soviétiques, sur Terre, en Ecosse, un couple bourgeois, Keith et Vivienne face au vide de leur relation, des danseuses de cabaret, dont Nastasia qui est la fille de Casimir qui est parti là-haut il y a 12 ans et qu’elle salue à chaque passage du vaisseau spatial… Nastasia qui a une liaison avec Keith qu’elle retrouve dans des aéroports, un fonctionnaire de la banque mondiale, un spécialiste des ovnis en Provence près de la montagne sainte victoire dont Keith arborait l’image sur sa cravate, une jeune policière déterminée . On passe des paysages sauvages de l’Ecosse à l’espace urbain, aéroports, boites pour solitaires, à la Provence. Il y a des disparitions, des amours, des drames, tandis qu’Oleg et Casimir tournent  jusqu’au jour où Casimir quitte le vaisseau spatial laissant Oleg à une solitude qu’il ne supporte pas.
Le monde a changé, ils ne le savaient pas, mais les hommes ont toujours autant de mal à trouver un sens à leurs vies, ils se raccrochent à un paysage, une musique, un souvenir. Une lecture virtuose, éclairée par les présences exceptionnelles d’Isabelle Gardien qui vient d’être exclue de la Comédie- Française et de Suliane Brahim toute nouvelle arrivée.

Cinq pièces qui dessinent des visages du monde,  nous sont données avec engagement et virtuosité par les comédiens français, et  nous donnent envie d’en savoir plus sur leurs auteurs et de les retrouver sur le plateau de la Comédie- Française ; un groupe de spectateurs engagés ont suivi toutes ces lectures et ont désigné leur préférée, à savoir  Barbelo, à propos d’enfants et de chiens de Biljana Srbljanovic.

 Françoise Du Chaxel

Un soir à Montparnasse, Au cabaret des années folles

Un soir à Montparnasse,  Au cabaret des années folles, spectacle musical conçu par Hélène Delavault et Vincent Colin.

 

     davidschneuer.jpgSur scène, un paravent avec des motifs vaguement Arts Déco, une table qui se voudrait table de peintre, puisqu’il y a un pot avec des pinceaux, les deux pas très réussis, et côté jardin, un pianiste accompagnateur devant un piano à queue noir, le tout éclairé par deux  abat-jours en tôle avec ampoule à grands filaments comme autrefois les ampoules des wagons de métro…. Le spectacle est  un  montages de textes et de phrases empruntées aussi bien à des  écrivains comme Desnos, Aragon, Colette,Tzara, Cocteau, Radiguet, Artaud,Peret, Soupault et Breton dont paraissent  en 1919  Les Champs magnétiques, première tentative d’écriture automatique, dans le sillage du mouvement Dada, il y a déjà presque un siècle et le Manifeste du Surréalisme, bombe littéraire et artistique  en 1924 .
  Il y a aussi dans ce spectacle des chansons  écrites par des compositeurs  maintenant des plus « classiques » comme  Darius Milhaud, Poulenc, Gabriel Fauré , Erik Satie, Willemetz ; Et tout cela se passe dans ce petit territoire , comme le dit le peintre André Masson, qui va du carrefour Vavin à la Gare Montparnasse, et qui était comme un salon en plein air sous les étoiles. La guerre de 14  était enfin finie, et il y avait sans doute dans l’air une formidable volonté de revanche sur la vie;  et, dans son sillage une bombe, celle-ci bien pacifique, celle de l’art  moderne:  arrivèrent ainsi, parfois  de province ou de l’étranger, des peintres et sculpteurs  inconnus au bataillon- Picasso, Léger, les deux frères Duchamp, Zadkine, Foujita venu de son Japon natal, Braque, Modigliani, Derain, Soutine, Giacometti, Man Ray, Picabia, Brancusi , etc… Cela suffit à donner le vertige!
  Soit la plus forte concentration au monde d’artistes,  d’écrivains, et compositeurs dont certains font parfois l’aller et retour entre le Front et leur quartier préféré qui devait ressembler encore un peu à la campagne; Hemingway raconte que , rue Notre-Dame des Champs où il habitait, il achetait des fromages de chèvre à une dame qui passait avec son petit troupeau… Quant au théâtre, cela aussi  a été un peu oublié, mais c’est Baty qui accueillit dans son Théâtre Montparnasse dès 1930  l’Opéra de Quat’sous de Brecht et Weill. Côté music-hall,les formdidables:  Mayol , Yvette Guilbert, Damia, Fréhel dont Hélène Delavault reprend aussi quelques chansons.
 La France était encore traumatisée par l’hécatombe de la guerre où, en quelques années, 600.000 femmes se retrouvèrent veuves et où nombre de combattants comme Apollinaire  furent gravement blessés ou amputés. C’était aussi l’époque où, on l’oublie trop souvent, il y eut, même si cela ne concernait qu’un  petit milieu parisien, comme un frémissement de libération sexuelle  et une volonté affichée  d’homosexualité féminine et de refus du mariage. Etre mariée, disait Colette, c’est se voir reprocher que la côtelette est trop cuite… Et   La Garçonne,roman de Victor Marguerite, connut un succès retentissant …comme  quelque 70 ans plus tard , La vie sexuelle de Catherine M.  de Catherine Millet.. Margueritte, à cause du scandale provoqué se fit retirer la Légion d’Honneur, ce qui suffit à prouver que le but avait été  atteint.
  Bref, une époque où Montparnasse, quartier très populaire qui n’avait rien à voir avec ce qu’il est devenu,  devait rassembler à un bouillon de  culture exceptionnel dans ses cafés et était la figure de proue d’une contestation réelle  de l’ordre établi. Hélène Delavault et Philippe Blancher font alterner chansons,  et extraits de textes dont le nom de l’auteur apparaît  fugitivement en projection sur la table de peintre; ce sont d’excellents professionnels comme Cyril Lehn, pianiste accompagnateur, et pourtant quelque chose ne va pas.

 On ne s’ennuie pas vraiment mais c’est tout juste; la faute à quoi? Sans doute Vincent Colin  et Hélène Delavault auraient-ils eu intérêt à simplifier cette course-poursuite de petits textes, voire d’aphorismes qui n’ont pas vraiment de relation avec les  chansons et donnent au spectacle un ton assez monotone, sans beaucoup de rythme, qui se termine plutôt qu’il ne finit. Sans doute la matière était-elle trop abondante, pour la traiter en une heure et quart avec deux comédiens-chanteurs, et il y a  un côté un peu bcbg,  là où il aurait fallu plus de violence et plus de folie pour traduire toute l’effervescence de cette époque.

  Comment faire quand on veut  parler de tous ceux qui avaient comme dénominateur commun ce quartier  de Paris, et qui ont construit , et la littérature, et l’art moderne, mais dont la plupart des spectateurs ne connaissent sans doute que le nom et encore…Il y a un beau moment à la fin quand Hélène Delavault et Philippe Blancher énumèrent  , comme sur un monument aux morts, tous ces artistes disparus  depuis longtemps maintenant mais bon pour le reste… A mission presque  impossible, nul n’est tenu; le thème est sans doute le type même du faux bon sujet et  le spectacle, même bien fait,  est décevant…
 Alors à voir? Si vous y tenez…mais on vous aura prévenu. Si vous avez envie d’en savoir plus sur le Montparnasse de l’époque, offrez-vous ou empruntez la merveilleuse série cultissime des films de Jean-Marie Drot…

 

Philippe du Vignal

L’image ci-dessus est un détail d’un tableau de David Schneuer (1905-1988); d’origine polonaise, il séjourna quelques mois à Paris puis trvailla à Munich avec Bertold Brecht, comme décorateur et affichiste, puis après avoir été détenu à Dacha émigra en Israël jusqu’à sa mort.

Théâtre du Lucernaire jusqu’au  23 janvier.

PETIT PERSÉE ET LA TÉLÉMÉDUSE


PETIT PERSÉE ET LA TÉLÉMÉDUSE  par le Collectif 12  de Mantes-la-Jolie, Aurélie Berland, Mbembo, Étienne Parc, Anna Mortley, Jean-Pierre Renault, Laurent Vergnaud.


L’ équipe dynamique du Collectif 12 s’est attaquée en cette période de Noël au mythe de Persée, vainqueur de la Méduse et en même temps à celui de la télévision devant laquelle toute la famille reste médusée. Un petit garçon fasciné par l’histoire de Persée qui se protège du regard de la Méduse et n’est pas transformé en pierre, reçoit pour Noël le costume de son héros avec le masque protecteur.

  Sa famille, père, mère, sœur et petit chien, est dotée d’un gigantesque poste de télévision qui va rapidement les fasciner, puis les pétrifier. Petit Persée qui joue le personnage de son héros découvre la catastrophe,  va parvenir à les ramener à la vie. Conçu pour de très jeunes enfants, la salle en est pleine et ils rient beaucoup; ce Petit Persée est un spectacle tonique, interprété par une danseuse agile, une récitante: Mbembo perchée au dessus de l’action, trois comédiens et une marionnette. Dans l’irrépressible vague médiatique en passe de nous engloutir, ce Petit Persée prend tout son sens et mérite de connaître une longue carrière.


Edith Rappoport

 

Collectif 12 Mantes-la-Jolie

Le Voyage de Victor

Le Voyage de Victor  de Nicolas Bedos, mise en scène de l’auteur.

      victor.jpgUne amie productrice de télévision m’avait gentiment convié à aller jusqu’au Théâtre de la Madeleine avec elle.Alors pourquoi refuser ce petit voyage exotique dans un théâtre privé qui n’est pas l’un des pires et qui va bientôt mettre à l’affiche Maison de Poupée avec Audrey Tatou et Michel Fau, acteur bien connu du théâtre public  comme le remarquable Serge Merlin,  dans une adaptation d’Extinction de Thomas Bernhard. Non, non , nous ne sommes  pas à la Colline ou à l’Odéon  mais à la Madeleine…
Nous sommes bien ici dans un théâtre privé: personnel d’accueil en uniforme ( costume bleu foncé et cravate rayée bleu et gris du plus bel effet (cela dit les vêtements des ouvreuses du théâtre dit public sont souvent encore plus calamiteux), vestiaire à deux  euros, programme avec texte à dix euros, ouvreuse à pourboire. et moquette rouge.  Un petite centaine de spectateurs  quand même par ce froid glacial. On  joue ici la nouvelle pièce de  Nicolas Bedos , le  jeune auteur de Sortie de Scène qu’il avait co-écrit avec son papa pour l’Olympia , et d’Eva, une comédie. Il réitère cette fois-ci avec une autre petite comédie écrite aussi  pour son papa qui tient l’ unique rôle masculin avec Macha Méril qui tient le seul rôle féminin.  Vous l’aurez deviné: il s’agit d’un couple, bien que les choses soient laissées à dessein dans l’ombre…
  Il y a sur scène un monsieur pas très jeune, aux cheveux blancs,  toujours habillé d’un smoking mauve assis à une table ou allongé sur un petit lit,  et qui a visiblement perdu la mémoire à la suite d’un grave accident de voiture,  puisque son passé a été comme rayé d’un seul coup. Il se souvient juste des circonstances de l’accident: « Des badauds, des sirènes et des flics, des bouts de verre dans le nez et des taches de sang ». Et une infirmière est là pour l’aider à se réapproprier la réalité quotidienne.

  Mais qui est cette femme? Une infirmière ou une assistante de vie comme on dit maintenant?  Ou bien son épouse? Et qu’attend-elle au juste de cet homme qui parle beaucoup mais qui semble avoir du mal à vivre au présent? Et lui, est-il vraiment amnésique ou cherche-t-il à fuir un passé encombrant, puisqu’une femme se trouvait avec lui  ce jour-là dans la voiture… On apprend qu’en dehors d’une vie , disons tumultueuse , qu’il est le père d’un jeune homme maintenant décédé, comme cette infirmière qui, elle aussi, a perdu un fils.  » Comme c’est curieux, comme c’est bizarre et quelle coïncidence «   écrivait Eugène  Ionesco dans La Cantatrice chauve. Vous n’avez vraiment pas anticipé la fin?
L’amnésie a toujours été un sujet fascinant pour les écrivains et les cinéastes ( entre autres: Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Georges  Perec…);  c’est  en effet un bon prétexte pour traiter des grands et des petits bobos de la vie , et bien sûr du couple: ici,  si on a bien compris, celui d’un d’un homme et d’une femme qui, après s’être plus ou moins séparés , finissent par se retrouver. Tout cela fait preuve d’une originalité débordante, comme vous pouvez le constater…  » J’ ai voulu traiter, dit Nicolas Bedos,  du deuil impossible de la limite,  de la folie douce, et finalement la liberté que nous avons d’inventer et de revisiter à notre guise nos vies,  quand nous n’avons pas la force d’en assurer les chapitres ». Après tout, pourquoi pas?
 Mais il y a un petit ennui: passé, disons , passé le premier petit quart d’heure, la pièce part un peu dans tous les sens et n’a franchement rien de passionnant, malgré la solidité du travail de Macha Méril et de Guy Bedos: l’on sent une véritable complicité entre les deux comédiens. Mais cela peut-il à sauver cette piécette? Non, bien entendu et,  à  l’impossible,  nul n’est tenu , même quand on est le papa de l’auteur. qui n’a pas l’air quand même très à l’aise. Mais, au fait,  qu’est-on venu voir? Pour la quasi- totalité du public, c’est bien sûr, la prestation de deux comédiens reconnus mais que  l’auteur soit X , Y ou Z,  il n’en a, semble-t-il , pas grand chose à faire; de toute façon, dans le cas présent, mieux vaut oublier. Et c’est souvent le cas malheureusement dans  le théâtre privé…

  Le second petit ennui : Nicolas Bedos n’est pas  un directeur d’acteurs et sa mise en scène s’en ressent, d’autant plus qu’il a cru bon de mettre des micros HF qui uniformisent les voix et gomment les nuances…  Alors à voir? Si vous êtes un grand admirateur de Guy Bedos, à l’extrême rigueur , sinon vous pouvez vous abstenir,  d’autant que les places, même à 19 heures, ne sont pas données et que le quartier est assez sinistre; de plus,  vous risqueriez d’y croiser  Brice Hortefeux, l’actuel locataire du Ministère de l’Intérieur, proche voisin…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Madeleine, du mardi au samedi à 19 heures; matinées le samedi à 16 heures et le dimanche à 18 heures.

Sin Sangre

Sin Sangre par la compagnie chilienne Teatrocinema, adapté du roman d’Alessandro Baricco par Juan Carlos Zagal et Laura Pizarro, mise en scène Juan Carlos Zagal

sinsangre.jpg   Issus de la compagnie chilienne La Troppa dont le mémorable spectacle Gemelos d’après Le grand cahier d’Agota Kristof a tourné en Europe pendant des années, Laura Pizarro et Juan Carlos Zagal ont créé en 2006, avec l’auteur et scénariste Dauno Totoro Taulis, Teatrocinema qui a pour ambition de faire fusionner théâtre et le cinéma. « Un laboratoire esthétique qui réunit dans une même unité graphique les effets narratifs d’un vocabulaire de l’image propre au cinéma et ceux, propres au théâtre, d’une troupe incarnant les personnages en live sur le plateau ».
Cette hybridation des arts est mise en œuvre dans Sin Sangre: « Nous cherchons de nouveaux langages dramatiques et de nouvelles formes pour mettre en scène des œuvres où les personnages héroïques ou anonymes sont des phares, des points de référence » explique Juan Carlos Zagal. Le roman d’Alessandro Baricco a en effet à la fois la dimension politique et métaphorique de toutes les guerres, guerres civiles ou dictatures qui produisent des enchaînements sans fin de violence, de vengeance meurtrière perpétrées souvent au nom de la justice ou de la lutte pour un monde meilleur.
Même si le spectacle ne se réduit pas cela, le thème de la mémoire des crimes  qui ont ensanglanté le Chili,  de la vengeance et du pardon nécessaire à la cohabitation, au sein d’une  même société, des victimes et de leurs bourreaux, est ici clairement lisible. Quand on situe les choses dans une perspective de générations et de liens du sang,  les vengeurs des crimes, les justes, ne sont-ils pas devenus à leur tour des assassins ? La vengeance est-elle toujours juste et justifiable lorsqu’elle répond au crime par le crime, perpétuant ainsi la chaîne meurtrière ?
Le docteur Manuel Roca, ancien tortionnaire réputé pour sa cruauté et surnommé « la hyène », recherché pour ses crimes, qui vit paisiblement dans sa ferme de Mato Rujo, est débusqué et tué par trois hommes, vengeurs de ses victimes. Avant de mourir criblé de balles, il cache sa petite-fille Nina sous le plancher. Témoin de l’assassinat de son père et de son jeune frère, Nina, épargnée par un des assassins, est la seule rescapée du massacre.
Cinquante ans après elle reconnaît dans un vendeur de billets de loterie, qu’elle croise dans la rue, le dernier survivant des trois tueurs de sa famille, celui qui lui a laissé la vie sauve. Au gré du dialogue qui s’engage entre eux, les faits ignorés par Nina apparaissent, et son histoire, tel un puzzle, se recompose. Elle a été recueillie en effet par un pharmacien, complice des crimes de son père, et, pour ne pas être dénoncé, il la met en jeu dans une partie de poker qui sera gagnée par un comte mêlé à l’assassinat du père de Nina. Au lieu de supprimer le témoin de ce meurtre,  le comte l’épouse.

  À sa mort, désavouée par ses trois enfants, Nina, déclarée folle par sa belle-famille, est enfermée dans un asile dont elle s’évade.  Et sa  vie est  désormais vouée à la recherche des tueurs de son père. Elle en exécute deux d’entre et  le troisième, à qui , paradoxalement, elle doit la vie, est face à elle. Mais à mesure qu’ils se parlent, que leurs points de vue, leurs versions des faits, se confrontent, se contredisent, leurs certitudes , à cause du temps passé,  se relativisent, voire perdent leur sens.
Pour Nina, au vu de l’histoire de sa vie, la distinction entre bourreaux et victimes, vengeurs et assassins, n’est plus possible à faire. Le présent ne dément-il pas les belles utopies du monde meilleur qui justifiaient pour Tito et ses camarades la violence et le meurtre ? Leur soif de justice n’était-elle pas en réalité une rage de vengeance pour des motifs personnels ? Vaste question
Mais qu’en est-il de son traitement théâtro-cinématographique ? L compagnie chilienne fait preuve d’un art consommé du langage et des moyens filmiques: flash-back, flash forward, ellipse, gros plan, panoramique, coupe fondue, plongée et contre-plongée, changement instantané de l’axe de la caméra, etc. Les plans spatio-temporels, comme les visions mentales obsessionnelles du passé, interfèrent en permanence,avec  le présent ou apparaissent parfois simultanément.
Un grande toile transparente sur laquelle on projette un film en trois dimensions où s’encastre, bien  synchronisé, le jeu des acteurs  qui, derrière,  interprètent plusieurs personnages. Les éléments réels du décor : rambarde de balcon, fragment de voiture, pistolets-mitrailleurs, tables, chaises, mur de la maison, apparaissent sur le plateau,  s’intègrent et complètent les images réalistes des lieux filmés (route, forêt, ferme de Roca, rue, café, hôtel) où parfois s’impriment des images mentales qui hantent les personnages, comme la  vision obsessionnelle de meurtres ou des  scènes  regardées d’un autre point de vue. Ainsi, la partie de poker entre le pharmacien et  le Comte, racontée par Nina, apparaît dans une image simultanément  jouée sur scène et projetée.
Certaines situations du récit fait par Tito et  Nina apparaissent seulement en projection et la condensation du temps s’opère parfois par  le biais d’une tournette qui réunit les personnages des différents plans temporels. Mais, si cette performance est  éblouissante, le théâtre devient souvent le faire-valoir de la narration filmique. Et les acteurs  qui ont des micros HF donnent l’impression d’être devant une caméra, avec un jeu outré, et caricatural, finalement peu convaincant,  qui rappelle  le cinéma muet., le tout sur  un rythme inégal, parfois étiré sans raison.

  Les scènes du début  où  les tueurs font la route en voiture, l’attaque de la ferme et la tuerie avec abondance de cris, de gémissements et  de coups de feu, s’étirent à n’en plus finir. Même chose dans le final englué dans le pathos. Quant à la musique,  qui ressemble à une bande-son de film, elle ne sert en rien la dramaturgie et couvre  un dialogue monotone; bref,  cette apparente fusion du théâtre et du cinéma ressemble fort à un mariage blanc…

Irène Sadowska Guillon

Sin Sangre (en espagnol avec surtitrage)
Théâtre des Abbesses
jusqu’au 19 décembre  T: 01 42 74 22 77

À la recherche de l’âge d’or

À la recherche de l’âge d’or d’après Georges Feydeau, adaptation et mise en scène  de Susana Lastreto

Susana Lastreto s’attaque ici à une pièce peu connue, jugée irreprésentable, L‘Age d’or de Feydeau. Une comédie musicale qui raconte « les tribulations héroïco-comiques et musicales de la famille Follentin à travers les âges, qui va aller à la recherche de cet âge d’or qui se trouve forcément ailleurs, dans les siècles passés ou futurs ».
Monsieur Follentin, employé aux Affaires Étrangères, a hérité d’une somme importante qu’il s’est empressé  de dilapider. Assommé par les impôts, il se considère trahi par son collègue Bienencourt auquel on a donné le poste de chef de bureau qu’il convoitait  et qui lui avait été promis.
Raison de plus pour être fâché avec son époque et  pour  s’évader dans un  âge d’or  où tout ne serait « qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté », comme  le rêvait Baudelaire dans une autre invitation au voyage. Il s’endort , alors que sa fille  Marthe est en train de lui faire la lecture de La Reine Margot d’Alexandre Dumas. Dans le rêve,  il va voyager, en compagnie de sa femme Caroline et de Marthe, à travers les époques passées et futures , à la recherche de l’âge d’or.

  Mais toutes ces époques s’avèrent encore plus effrayantes que la sienne. Attirée par la forme de la pièce, une comédie musicale, et par son sujet : la quête d’un monde meilleur, Susana Lastreto l’adapte librement,  et en garde l’essentiel en l’enrichissant de deux scènes de son cru qui s’intègrent dans la trame de  la pièce : à savoir le moment où  tourne ta roue du  temps, pour revenir à l’époque de Follentin et à la rencontre entre Feydeau et  Shakespeare.
Les scènes, les personnages, et la thématique des phénomènes sociaux : féminisme, drogue, orgies, culte de la jeunesse, etc. et l’architecture verticale du XXe siècle sont de Feydeau,  véritable visionnaire. Susana Lastreto y ajoute quelques brèves incursions dans les grands moments de l’histoire du XXe siècle comme la guerre entre protestants et catholiques en Irlande, comme un  écho à la Saint-Barthélemy évoquée dans la pièce et aux autres guerres qui ont jalonné le XXe siècle que ni Feydeau ni son Follentin en quête d’un monde meilleur ne pouvaient prévoir.
La partition originale de cette comédie musicale a été perdue mais Annabel de Courson et Georges Migoya ont créé les musiques des chansons et la bande-son assumées sur scène en direct par les acteurs. Un chœur comique, joué par des élèves de l’École Lecoq, constitue le fil conducteur du spectacle et  commente les péripéties des personnages. Avec un remarquable savoir-faire, Susana Lastreto nous transporte , comme dans un rêve, dans le Paris de Charles IX, de Louis XVI, de 1905 ou de l’an 2000, dans un espace dépouillé, sans aucun décor, avec juste une table, des chaises et des portes sans lesquelles Feydeau ne serait pas Feydeau.
Six excellents comédiens, chanteurs, et complices du travail de Susana Lastreto, suggèrent les différents  lieux par la parole et par le jeu,  en sollicitant l’imaginaire des spectateurs. Comme ils maîtrisent parfaitement la mécanique de Feydeau, les acteurs impriment une humanité à leurs personnages, ce qui les rend à la fois crédibles et attachants. François Frappier  est irrésistible en Follentin, drôle et parfois bouleversant dans sa noire intrépidité, Bernadette Le Saché joue  sa femme, stricte et dévouée; Helène Hardouin est  Marthe, à la fois bonne fille, décidée et fofolle. Un spectacle brillant, drôle, et intelligent…

Irène Sadowska Guillon

Théâtre Dejazet à Paris
41 boulevard du Temple  75003 Paris  t: 01 48 87 52 55. Jusqu’au 5 janvier ( Spectacle  créé au Festival « En compagnie d’été » en août dernier  au Théâtre 14 )

1...439440441442443...492

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...