DEMOCRATIE (S)

DEMOCRATIE (S)  Collectif 12 Mantes la Jolie de Harold Pinter, compagnie La louve aimantée, Jeunes Zé Jolie

Encore une fois,  c’est un tableau juste et terrifiant de notre monde en déroute, brossé par cette compagnie de cinq comédiens venus de différents coins du monde , à partir d’extraits  de Pinter. On assiste aux brutalités insoutenables dans des camps de réfugiés, humiliation d’une femme la main arrachée par un chien, interdiction faite à une vieille femme de parler sa langue alors qu’elle n’en connaît aucune autre, viol d’une  femme par deux hommes en même temps, soirée cynique des grands de ce monde. C’est bien joué par de bons acteurs, jamais schématique ou caricatural. On en sort abasourdi !

Edith Rappoport

 


Archives pour la catégorie critique

EST-CE QUE LE MONDE SAIT…?

EST-CE QUE LE MONDE SAIT…?  Collectif 12 Mantes la Jolie  Compagnie Ktha, Festival Jeunes Zé Jolie.

Cette fois, le spectacle se joue dans un container où deux acteurs énoncent toutes les interdictions dont sont victimes les pauvres gens qui cherchent un refuge dans notre égoïste et riche Europe. Au fur et à mesure de ces terrifiantes énonciations, du plafond tombent des mannequins blancs, grands, petits ou minuscules,  symbolisant des dizaines et des dizaines de cadavres  qu’on doit finir par entasser au fond du container. On est saisi par la vérité humaine  de cette compagnie, bien supérieure à celle de Tim Etchells présenté par le Festival d’Automne à la Bastille. Ici, on n’est pas dans le non sense, mais dans la force théâtrale d’une tragédie humaine.

Edith Rappoport

SI CE MONDE VOUS DÉPLAÎT

SI CE MONDE VOUS DÉPLAÎT…. Collectif 12, Mantes- la- Jolie  Jeunes Zé  Jolie Compagnie TOC, mise en scène Mirabelle Rousseau

C’est la quatrième édition de cette rencontre de compagnies organisée par le dynamique Collectif 12, où chaque équipe prend en charge le parrainage d’une plus « jeune », (au sens économique du terme). Mirabelle Rousseau, en résidence au Collectif 12 qui avait monté l’étonnant Turandot de Brecht vu en Avignon, présente  Si ce monde vous déplaît, vous en devriez en voir d’autres

  C’est une sorte de conférence sur la science-fiction en plein air, au milieu d’une grande et splendide friche industrielle en cours de destruction. Il fait frais, on nous distribue des couvertures mais , bien emmitouflés,  nous avons du mal à fixer notre attention sur le discours de l’acteur au demeurant excellent, tant la présence de cette énorme usine à la dérive est fascinante, environnée de vols de pigeons en ligne. Et  j’ai perdu la fascination que j’avais pour Ray Bradbury et la science-fiction à 18 ans ! Merci tout de même à la compagnie pour m’avoir fait faire ce voyage!

 

Edith Rappoport

picanc11.jpg

Le père Tralalère

Le père Tralalère, de la compagnie D’ores et déjà, mise en scène de Sylvain Creuzevault.

leperetralaleretheatrefichespectacleune.jpg Le spectacle avait été conçu à Alfortville chez Christian Benedetti pendant l’été 2007.  C’est un peu La Noce chez les petits bourgeois, de nos jours, à partir d’improvisations, sur un thème proposé par Sylvain Creuzevault: la chute des origines ou comment les générations se passent le relais , la chose étant concrétisée par une repas pris en commun, avec une scénographie qui n’est pas sans rappeler celle qu’avait adoptée Antoine Vitez pour son très beau spectacle Catherine d’après Les cloches de Bâle d’Aragon.

  Deux gradins qui se font face, et au milieu une grande table de pin, et sur l’un des petits côtés, un praticable également en pin, avec une trappe. Cela se passe dans une maison au bord de la mer en Bretagne; c’est un repas de mariage; le père ( il n’y a pas de mère) reçoit les amis de sa fille Lise qui se marie avec Léo. Il y a aussi  Samuel, un associé du père, etle frère de la mariée,  un autre couple: Caroline est enceinte, et va  accoucher prochainement… Et un journaliste de télévision , très imbu de lui-même, à la diction trop parfaite et absolument ridicule.  Autour d’ une immense table dépourvue de nappe  des bouteilles de vin rouge , des corbeilles de pain et un vague hors-d’œuvre déjà servi dans les assiettes.
  Les conversations sont d’une banalité à pleurer, d’une justesse absolument cruelle, comme dans n’importe quel repas de fête, où les gens ne se connaissent pas vraiment: on parle  de surfaces d’appartement et de quartiers parisiens, de trajet du TGV, et le père annonce la promotion du jeune Samuel, Lise et Léo annoncent les projets d’ouverture d’un restaurant à thème: l’école primaire par le jeune couple près du cimetière du Père Lachaise. Le projet ,de toute évidence, ne tient pas la route , et va rapidement être fusillé par le père qui  se met en colère et qui refuse de leur avancer l’argent nécessaire.On discute d’argent et d’emprunts. Mais le père leur apprendra peu de temps après autour de la table où ils sont à nouveau réunis qu’il est atteint d’un cancer. Dès lors, il semble prêt à réviser ses positions.

  De temps à autre, les jeunes mariés s’échappent discrètement pour aller se mettre nus et faire l’amour sur le praticable devant tout le monde. La joyeuse bande chante aussi une petite comptine: Pirouette, cacahuète…. comme pour conjurer la mort du père à la fois souhaitée et redoutée, et le marié entonne   un air d’opéra. Mais il y a déjà du divorce dans l’air…
 La bande de jeunes comédiens qui se connaissent depuis longtemps fait ici un travail remarquable; ils sont  tous parfaitement crédibles  à la fois dans l’oralité et dans une gestuelle des plus élaborées, même si elle peut paraître « naturelle » et la direction  de Sylvain Creuzevault est impeccable et tout à fait rare chez une jeune metteur en scène; ils sont tous  à l’aise dans ce dispositif qui présente des risques évidents, puisque le moindre erreur de jeu est ici visible. Il y a bien parfois un peu de brouhaha et  suivant l’endroit des gradins où l’on se trouve, on n’entend pas toujours bien  ce qui se dit, alors que, de l’autre côté les spectateurs rient déjà. Et la fin patine: une petite coupe d’une douzaine de minutes ne serait pas un luxe, mais quelle intelligence de la chose théâtrale, quelle humilité dans le jeu! . Avec  la reprise de ce spectacle et la création dans ce même théâtre de la Colline de Notre Terreur, Sylvain Creuzevault et son équipe entrent dans la cour des grands. Alors à voir? Oui, ce serait dommage de rater un spectacle de cette dimension.

Philippe du Vignal

Théâtre national de la Colline jusqu’au 31 octobre, et ensuite au Théâtre du Nord du 5 au 15 novembre.

Turba

Turba
De Maguy Marin

 previewdef.jpgAprès May B et Umwelt, Maguy Marin revient nous faire rêver avec Turba, un spectacle  dédié aux sens et plein de spiritualité. Certes, il y a  peu de danse au sens traditionnel du terme,  ce à quoi l’ on pourrait s’attendre de la part d’une chorégraphe. Mais Turba se place naturellement dans l’évolution du parcours artistique de Maguy Marin.

Cette création chorégraphique est plutôt une mise en images d’un poème, avec des tableaux vivants, tous plus somptueux les uns que les autres. Ce poème, c’est le De natura rerum de Lucrèce, une méditation sur la Nature, l’âme, la mort, un texte exigeant pour le comédien comme pour le spectateur.  Décor  magnifique : d’une cascade tombe de l’eau en continu comme une pluie d’été, la nature est présente et luxuriante : des fleurs, des fruits et de la végétation à foison, trente samias (tables couvertes de métal) entre lesquels évoluent les interprètes évoquent un jardin japonais, des montagnes de déguisements dorés et rouges rappellent les immenses poupées du nouvel an chinois… Quant à la lumière, l’alternance de noirs et d’éclairages indirects fait penser aux clairs obscurs des peintres flamands.
Et, pendant plus d’une heure, cet espace est majoritairement voué à la sérénité et à la douceur. Ses maîtres mots : équilibre et harmonie. Nous sommes dans un hors-temps : on voit défiler tour à tour:  des aèdes grecs et romains, des jeunes filles couronnées de fleurs au nez de clown, des princesses Renaissance, des Vikings, un soldat allemand, des juges anglais portant perruque, des anges, des religieuses, des jeunes gens qui se griment…
La musique, elle aussi, traverse les époques et les genres: musique classique , opéra, rock, ou encore  orchestre improvisé avec guitare,  clarinette, xylophone, concertina,  et  flûte traversière. Les danseurs ne sont pas seulement musiciens, ils sont aussi récitants, en latin, italien, anglais, allemand, espagnol, grec ancien, polonais… une véritable tour de Babel.Tous ensemble évoluent à l’unisson ou à l’écoute, chaque partie trouve sa place dans le tout et  chacun passe le relais à l’autre.
L’un des piliers de cette création est aussi la force des simulacres et des illusions : certains dansent avec leur double en poupée, des hommes sont travestis en femmes et inversement, les changements incessants d’époque,  de costumes, de musiques et de déplacements figurent le mouvement insaisissable du monde.Ce spectacle sublime, renvoyant aux synesthésies baudelairiennes, est un hommage à l’Universalité. Un rêve éveillé.

Barbara Petit


Le 23 octobre à L’Apostrophe – Théâtre des Louvrais – Pontoise et en tournée

le concert, un film de Radu Mihailenu.

Le concert, un film de Radu Mihaileanu

photo1.jpg« Le concert«  du metteur en scène roumain Radu Mihaileanu  a été  projeté avant-hier en avant-première au Châtelet devant un parterre d’invités du monde du cinéma, et simultanément,  dans 30 salles en France. c’est un peu une aventure scénique exceptionnelle, tournée en grande partie dans ce même théâtre, avec des acteurs russes et français dont Miou Miou, Francois Berléand et Mélanie Laurent.

  Le film nous raconte comment, à l’époque de Brejnev, un chef d’orchestre réputé du théâtre du BolchoÏ fut banni de cette institution pour avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs. Et comment, 30 ans après, il se trouve amené à reconstitué son orchestre pour, peut-être, un ultime concert au théâtre du Châtelet à Paris.A cette fable  politique, se trouve mêlée l’ histoire  émouvante de  la violoniste solo du mythique concerto pour violon de Tchaïkovski joué pour l’occasion.

  Fable sur l’identité culturelle, sur la force de l’art, ce conte de la fin du 20 siècle a tendance à mélanger de multiples thèmes, parfois de façon un peu caricaturale notamment en ce qui concerne la représentation de la Russie et de ses communautés. Le théâtre du Châtelet, animé par son dynamique directeur, est le personnage central du film , objet de toutes les convoitises et de tous les fantasmes de cet orchestre reconstitué. C’est une métonymie de Paris et de ses lumières. Ce film  nous fait découvrir, grâce à la musique, un peu l’âme de ce lieu et relie aussi  deux entités : la pellicule cinématographique et la scène, la sortie au cinéma et la sortie au théâtre, dans une même communion d’émotion. Si les  spectateurs éprouvent l’envie en sortant du cinéma, de venir découvrir l’émotion que le spectacle vivant procure,  ce film aura  atteint son but. En ce début du 21ème siècle, chacun de nous a sans doute trop  tendance à se faire plaisir en découvrant une œuvre artistique à travers le prisme de son baladeur ou de la projection vidéo privée….

Jean Couturier

A partir du 4 novembre dans les salles de cinéma.

Broadway en Brie

Broadway en Brie  d’Anouch Paré et Laurent Serrano, musique de Benoît  Urbain et mise en scène de Laurent Serrano.

  Cela se passe à La Bergerie, ancienne bergerie reconvertie de salle des fêtes plutôt réussie dans le beau  village de Châtelet-en-Brie à une dizaine de kilomètres de Melun, doté de 4.500 habitants. C’est la commune de Donnemarie-Dontilly qui a accueilli la compagnie de Laurent Serrano pour cette création, à l’occasion de Scènes rurales , soutenues par le Conseil général de Seine-et-Marne. Voilà, vous savez tout. Donc , Broadway en Brie, comme son nom le laisse pressentir, est une sorte de théâtre musical qui parodie l’histoire de Macbeth, pièce censée porte la poisse à tous les metteurs en scène qui osent s’en emparer, sans doute et d’abord , parce que ce n’est pas la meilleure des pièces de Shakespeare, même  s’il y a des scènes formidables et des répliques cultes comme celle de Macbeth à la fin: « Le vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur qui se pavane et se démène son heure durant sur la scène, et puis qu’on n’entend plus. C’est un r22.jpgécit, conté par un idiot plein de bruit de de fureur, et qui ne signifie rien ». Cela dit, il y a eu de très belles mises en scène comme celles de Matthias Langhoff…

   Donc, dans Broadway en Brie,  une petite troupe d’amateurs, du type plutôt années cinquante, décident de monter un spectacle pour recueillir des fonds destinées à une oeuvre caritative, et l’instituteur, autoproclamé chef de troupe, dramaturge et metteur en scène, écrit donc un drame historique, inspiré de Macbeth avec des parties musicales et chantées. Mais, à quelques heures de la première, quelques comédiens se sont perdus à 300 kilomètres de là , à cause d’un GPS mal réglé….( On veut bien mais quand même!)  Les quatre autres acteurs et le pianiste vont donc  devoir  faire face à la situation, et jouer aussi les rôles manquants. Le chef de troupe vocifère, les comédiens se trompent dans leurs répliques, se disputent; bref, rien ne va plus et le spectacle, avant même d’avoir commencé, perd ses boulons en route… 

  I l y a , curieusement,  le même nombre d’acteurs que chez Metayer ,  et bien entendu, il y a du théâtre dans le théâtre, ce qui n’est pas vraiment nouveau ( 1497!)  et qui commence à être bien usé ( chaque grand auteur ayant  compris l’intérêt du procédé ( Shakespeare, Molière, Marivaux, Pirandello, etc… et c’est même la base de très nombreuses comédies musicales). On assiste à un redoublement de la théâtralité et , comme le dit justement Patrice Pavis,  c’est l’illusion de l’illusion qui devient réalité.  C’est donc un genre éminemment dangereux à mettre en scène, d’autant qu’ici,  cette parodie dure deux heures, et là aussi,  on  sombre vite  dans l’ennui; il y a même quelques scènes de Macbeth sans doute pour faire plus vrai qui  sont plantées là, les Dieux savent pourquoi!

  A part Philippe Beautier en Macbiff qui reste remarquablement discret et juste, et le pianiste Benoît Urbain , si touchant de maladresse dans ses quelques répliques que l’on croit tout de suite à son personnage , le reste de la distribution en fait des tonnes pour essayer de nous convaincre du bien fondé de l’entreprise à laquelle, de toute façon,  on ne croit plus dès les premières minutes. Rien ne fonctionne, tout sonne faux, dans ce catalogue de stéréotypes et de clichés qui se voudraient drôles,et qui tombent à plat :l’on se demande le plus souvent si l’on n’est pas dans le premier degré: dans une représentation de mauvais amateurs,  simplement un peu mieux ficelée ; on peut sauver du désastre la dernière scène où Serrano sait enfin jouer habilement de la fiction et de la réalité, au moment du meurtre de  Macbeef mais c’est trop tard  et l’on s’est ennuyé ferme pendant deux heures!). Rappelons cette magnifique phrase du grand Zeami: « l’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ». Autrement dit, la marge de manoeuvre est plutôt mince et l’entreprise et toujours difficile , mais encore plus et surtout quand on veut se lancer dans la parodie, genre finalement assez casse gueule, sans doute à cause de toutes les facilités qu’il permet…. Cela dit,le public qui n’en  demandait pas tant,  riait souvent. . Reste un mystère total: comment Laurent Serrano, bon metteur et scène et excellent pédagogue, que l’on a connu mieux inspiré, notamment avec un remarquable Dragon d’Evgueni Schwartz, s’est lancé dans une opération aussi suicidaire, d’abord en écrivant avec Anouch Paré un texte  approximatif  et en le mettant en scène de façon  peu convaincante, comme s’il avait répondu à une commande, sans trop y croire lui-même… Errare humanum est,  comme disait Monseigneur Marty, mais quand même!

Philippe du Vignal

Il y aura encore quelques représentations en Seine et Marne mais de toute façon, vous n’irez pas et il y a peu de risques que le spectacle soit acheté…


Les 39 marches


 Les 39 marches de John Buchan et Alfred Hitchcock, mise en scène par Eric Metayer.

 les39marchestheatrefichespectacleune.jpgOn connaît,  ou plutôt l’on croit connaître le film fameux du grand Alfred ( 1935) dont le scénario a été conçu d’après le roman paru en 1915  de John Bichan Buchan ( 1875-1940), romancier qu’il admirait beaucoup et qui influenca notamment Tolkine et Graham Green. C’est l’histoire compliquée d’un jeune canadien , Richard Hannay, résidant à Londres qui,  à la sortie d’un théâtre rencontre une jeune femme qui lui demande protection; elle se dit en effet menacée par une organisation secrète appelée « Les Trente neuf marches ». Mais la jeune femme est assassinée chez lui. De peur d’être accusé de meutre , il s’enfuit en Ecosse où il va rencontrer dans un petit village  le professeur Jordan  qui se révèle être le chef de cette organisation secrète. Hannay est traqué par la police  et contraint d’entraîner dans sa fuite Pamela à laquelle il est attaché par une paire de menottes, et il en est d’autant plus gêné qu’il lui faut aller dormir à l’hôtel.

  Jordan fera assassiner M. Memory , un pauvre voyant de music- hall qui répond sans faillir à des questions que pose ses « barons » dans le public et M.  Memory donnera enfin son secret avant d’expirer sur la formule chimique qu’il devait transmettre aux espions. Ce qui plaisait beaucoup à Hitchcock, si l’on en croit l’interview fleuve qu’il accorda à François Truffaut, c’est l »understatement »: la présentation sur un ton léger d’événements dramatiques comme il  disait.Le tout fondé sur des scènes courtes: la femme de ménage découvre le cadavre de la jeune femme en hurlant mais ses cris font place aussitôt au sifflet du train à vapeur dans lequel Richard Hanney est monté pour continuer son enquête. Voilà, rapidement résumée toute l’histoire…

  Il n’y pas évidemment beaucoup de vraisemblance, une notion que le cinéaste méprisait, puisqu’il s’attachait davantage à la rapidité des transitions. « La vraisemblance, disait-il,  ne m’intéresse pas; c’est ce qu’il y a de plus facile à faire. L’histoire peut être invraisemblable , elle ne doit jamais être banale ». En quelques phrases bien pesées, c’est tout l’art incomparable du grand Hitchcock.
 Et l’on comprend qu’Eric Metayer,  qui doit connaître son Hitchcock sur le bout des doigts,  ait été tenté de faire revivre ces Trente neuf marches sur le petit plateau du théâtre La Bruyère  en le parodiant.  Mais c’est en effet un véritable pari auquel il s’est confronté: comment faire revivre sur le mode comique, la cavale d’un homme ,avec  de très nombreux  personnages et seulement  quatre comédiens dont lui, avec quelques éléments de décor . Mais si la parodie qui est aussi vieille que le théâtre ( voir Aristophane,) elle ne se laisse pas apprivoiser comme cela , et il y  faut un vrai talent de dramaturge ou de scénariste pour le cinéma qui ne s’est pas privé lui aussi  de recourir à la parodie.

  On connaît bien les trucs d’Eric Metayer:  il sait tenir en haleine un public qui lui fait confiance. Mais, dire qu’il ne fait pas dans la dentelle ,est un doux euphémisme: c’est souvent facile , voire vraiment vulgaire mais  il y a  parfois, de vraies trouvailles théâtrales qu’un Brecht n’aurait pas renié: notamment ces gags formidables, par exemple: Richard Hannay regarde par le fenêtre et que les deux hommes qu’il épie ,apparaissent sur scène avec leur lampadaire à gaz, les deux loges de théâtre qui sont les copies du balcon du  Théâtre La Bruyère, ou ces quelques fabuleuses et très drôles ombres chinoises qui, tout d’un coup, donnent  au spectacle une  dimension poétique.

  Malheureusement, Eric Metayer a , de la dramaturgie, de la direction d’acteurs  et de la mise en scène une notion approximative. Et,  comme les quatre comédiens dont lui, en font des tonnes et  que les gags se répètent, la parodie s’essouffle  et l’on s’ennuie assez vite. La salle semble un peu coupée en deux: ceux qui rient presque sans arrêt, visiblement très complices de tout ce que fait Metayer,  et ceux que cette suite de petites scènes mal ficelées et à la vulgarité souvent insupportable qui n’en finit pas de finir, laisse indifférents.
 Alors, à voir? Oui, si vous appréciez particulièrement  Eric Metayer , sinon vous pouvez voir autre chose ou vous replonger dans le roman de Buchan ( Flammarion ) ou regarder en DVD le film d’ Hitchcock…

Philippe du Vignal

Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère Paris , jusqu’au 22 novembre.

SIGHT IS THE SENSE

 Sight is the sense that dying people tend to loose first, créé et mis en scène par Tim Etchells, Forced entertainment,
Jim Fletcher, grand performer New-yorkais dit-on, entre en scène avec ses baskets, une bouteille d’eau à la main. Il avale une grande goulée et débite le plus calmement du monde des évidences comme « les aveugles ne peuvent pas voir », « les cambrioleurs sont des hommes qui vont à domicile prendre des choses qui ne leur appartiennent pas », « la brume est pareille que la fumée, mais elle vient sans feu »…  L’objectif du spectacle est de donner un tableau du monde à partir d’une association libre de sujets.

  C’est étrangement fascinant pendant quelques séquences : Jim Fletcher réussit  en effet à s’imposer dans une totale immobilité, son seul geste est de glisser ses pouces dans ses poches, puis cela devient  furieusement ennuyeux, mais personne ne proteste, deux personnes seulement sortent. Au bout d’une heure, il sort après avoir bu de l’eau, le public applaudit à tout rompre, mais j’en suis incapable !

Edith Rappoport

Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.

Suzanne, une femme remarquable

Un spectacle de Laurence Février
D’après un entretien réalisé avec Francine Demichel – agrégée de droit public et professeur des universités – par Laurence Février et Brigitte Dujardin.

  73440d289c5f11de902e76969467021d.jpg Une femme entre deux âges, apprêtée, le sourire aux lèvres, est plongée dans ses pensées. Debout face à une table, elle coud et plie du linge. Passe un jeune homme qui lui remet un papier. Elle l’ouvre, le lit, puis regarde dans notre direction et dit : « Vous savez, … ». Ces mots, c’est bien à nous, public, qu’ils s’adressent.

  Suzanne va s’entretenir un moment avec nous, comme le ferait une amie, une sœur ou une mère. Et, on va vite s’en rendre compte, elle parle avec franchise, spontanéité, sincérité, elle est pleine de verve. D’emblée, Suzanne est avenante : des boucles d’oreilles en or, un chignon, une robe élégante et vaporeuse la rendent gracieuse. Cette femme soigne son apparence, même pour effectuer un travail modeste, ce qui témoigne d’une estime de soi. En nous confiant ce qui l’anime,  elle se révèle attachante et sympathique.

  Pour ce professeur de droit, tout le cheminement, personnel comme professionnel, est marqué par l’engagement, la lutte, la révolte. De fait, le souffle de l’anarchisme la fait vibrer depuis son enfance : née en Corse de parents rebelles, elle se sent insulaire et minoritaire. Cette minorité, elle la perçoit surtout viscéralement dans l’aspect le plus inaliénable de son identité : son sexe, être une femme. Son combat, c’est l’établissement d’une parité homme femme, la juriste voyant dans le droit un instrument de transformation sociale. Mais la résistance est forte car les racines de l’inégalité sont profondes : idéologiques et structurelles.

  Suzanne fait donc de sa vie le terrain d’expérimentation des rapports de force entre le pouvoir et la femme. Son parcours épouse les grandes luttes du siècle : l’avortement, l’Afrique coloniale, mai 68… Et par son récit, on revisite un pan de l’histoire politique et sociale de la V ème république, au gré de l’évocation des noms de Simone Weil, Sartre, Edith Cresson… Les valeurs de Suzanne sont louables : ce sont le courage, la générosité, la lucidité, la solidarité, la fraternité, celles qu’elle trouve dans la mouvance de l’extrême gauche, auprès de laquelle elle milite pendant vingt ans. Libre penseuse, battante, elle a du caractère. Pour autant, elle n’est pas carriériste,  ne voulant « assassiner personne ».

  Au contraire, elle croit aux rencontres. La comédienne Laurence Février ne récite pas son texte. Elle le parle, véritablement. Du langage oral, son propos a les hésitations, les tergiversations. Suzanne cherche ses mots ou des noms, réfléchit à voix haute. Véhémente, elle a le souci de nous convaincre avec un discours mûrement réfléchi, bien argumenté. Elle est captivante, passionnée et passionnante. Laurence Février déclare d’ailleurs : « Je découvre, dans la parole des gens, une richesse et une urgence qui expriment mon désir de parler d’aujourd’hui au théâtre. Je cherche à confronter l’écriture dramatique avec l’oralité pour fonder un théâtre documentaire où l’écriture scénique émerge de la parole vivante ».

  Ce spectacle aborde des thèmes fondamentaux rarement mis en scène au théâtre, et surtout d’une façon aussi légère et digeste. Quant au jeu de l’actrice, il est incomparable : la femme qu’elle incarne n’est ni un archétype, ni un stéréotype, mais une femme dans ce qu’elle a de plus singulier et de plus universel : une identité multiple, à la fois mère, fille, épouse, professionnelle… Suzanne est plus qu’un personnage, c’est presque une personne.

 

Barbara Petit

   Théâtre Le Lucernaire jusqu’au 12 décembre

1...443444445446447...487

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...