Chroniques de bords de scène

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Chroniques de bords de scène,Saison 2: Hello America, conception: Nicolas Bigards, Chantal de la Coste.

 Nous ne vous en avions pas parlé auparavant  pour des raisons d’éloignement de Paris lors des premières, et  nous avions  décidé avec Edith Rappoport d’y  aller un  dimanche après-midi. Pas de chance, c’était la fête à Bobigny et les rues étaient fermées, le parking de ma MC 93  aussi et pas de stationnement possible dans les alentours. Après avoir cherché puis fini par trouver une place pour la voiture à dix minutes à pied du théâtre, et réussi à nous faire admettre par les ouvreuses… Il aurait mieux valu prendre le métro, du Vignal; oui, mais, comme nous étions loin, même très loin, c’était un peu compliqué…  Mais, même avec ce retard important et donc une partie du spectacle impossible à voir autrement qu’en  captation prochainement, l’heure que nous avons pu en voir est  de toute beauté..
 On pénètre, par les couloirs des coulisses sur la grande scène à peu près nue,  avec son plateau noir, sauf quelques accessoires et décors, des projecteurs  rasants ou en hauteur et une enseigne  lumineuse en fluo vert  COSTA VERDE dans les cintres, un très beau juke-box contre le mur du fond de scène, et derrière un rideau métallique une sorte de motel fait de planches et d’escaliers métalliques avec une grosse limousine des années cinquante. Aucun siège,il y a  quelque quarante spectateurs qui peuvent se déplacer au gré des scènes qui leur sont proposées. Encore une fois, désolés,  nous ne pouvons vous parler du début où avait lieu le  le meurtre d’une jeune femme dans le sous-sol de la scène . Et quelques personnages issus de moments de romans noirs américains assemblés en puzzle; on reconnaissait entre autres Le fameux Dahlia noir que nous avions relu par hasard quelques semaines auparavant, Raymond Chandler  avec Le Grand Sommeil, Raymond Carver avec La vitesse foudroyante du passé, Dorothy Parker et quelques autres.  Dans une  traduction scénique exemplaire, c’est un peu comme une analyse et une mise en abyme  en quelque 90 minutes de la mythologie du rêve américain qui, comme le dit très bien Sylvie Laurent dans Homérique Amérique  » consiste pour chaque homme quel qu’il soit, à accéder à la réussite, symbole calviniste de l’élection. parvenir socialement et arborer fièrement les preuves de la réalisation du rêve, les biens matériels chèrement conquis, est devenu l’expérience indispensable de l’américanité ».
 Ce que fait très très bien ressentir Nicolas Bigards, par le biais d’images très fortes ,cadrées comme au cinéma; comme cette jeune femme, dans l’obscurité, penchée sur un juke-box ou bien cette engueulade entre deux hommes sur un escalier métallique. Tout le spectacle se déroule dans  une sorte de flux onirique où les images se conjuguent et s’entrechoquent, et comme  les acteurs: Raphaelle Bouchard, Clément Bresson, Noémie Dujardin, Aurélia Petit et Sébastien Poudéroux sont excellents et bien dirigés , comme l ‘est aussi  le musicien Theo Hakola à  la guitare électrique, on se laisse vite prendre par le charme très particulier de ce puzzle de scènes qui ont,  pour  dénominateur commun, la vision de l’Amérique ou plus exactement la mythologie personnelle que nous nous sommes forgés de la vie urbaine aux Etats-Unis, après des centaines d’images glanées au cours de voyages, lectures, écoutes de disques, tableaux. que nous avons glanées au fil des années sans véritable fil conducteur.  Nous en avons, c’est certain, une vision  personnelle marquée par notre expérience qui ne peut être comparable à celle des gens qui nous sont le plus proches. Malgré tout, il y a comme une sorte de fond commun à la fois d’une vérité absolue et  d’une autre le plus souvent fantasmée.
  Comme le dit intelligemment Nicolas Bigards,  il a essayé  d’appréhender cette mythologie qui possède de véritables fondements mais qui évolue , « entre aveuglement et éblouissement, sentiments contradictoires changeant au gré de nos humeurs ou des soubresauts de l’histoire. Et tout se passe , grâce à l’intelligente scénographie de Chantal de la Coste, comme si nous faisions partie du roman ou du film.
 Evidemment cette plongée dans cet univers mythique et légendaire  des Etats-Unis se mérite, et  l’on est soit debout soit assis par terre, et quelques coussins auraient été les bienvenus, mais, croyez-nous, nous n’avons pas regretté le déplacement! La seconde partie du spectacle aura lieu à la rentrée; si c’est du même tonneau, et l’on peut faire confiance à Nicolas Bigards, cela devrait être formidable. A moins que d’ici là, certains prédateurs officiels aient réussi leur O.P.A. sur la MC 93 au bénéfice de la Comédie-Française, comme cela semble encore d’actualité. Patrick Sommier, le directeur et ses collaborateurs ont bien raison de ne pas vouloir se laisser faire, et la liste des artistes et des spectateurs qui figure sur le livre à l’accueil du théâtre est impressionnante. ce que  l’Elysée où  tout semble se décider et, en tout cas, le nouveau ministre de la Culture ne pourront continuer à ignorer très longtemps….. Il est grand temps que l’Etat n’intervienne plus de façon aussi ridiculement autoritaire. Que pense, après le départ de madame Albanel,  Frédéric Mitterrand de toute cette histoire qui , près d’un an après qu’elle ait été découverte, n’est toujours pas réglée? Jueque là, on n’a a eu droit à aucun commentaire récent du Ministère de la Culture. Et la vigilance continue à s’imposer.

MC 93 Bobigny. du 16 au 20 octobre à 20 h 30 et le dimanche à 15 h Deuxième partie du spectacle  à l’automne 2009

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Archives pour la catégorie critique

LE CORPS FURIEUX

LE CORPS FURIEUX Trans 09 Théâtre de la Bastille 

Conception et mise en scène de Jean-Michel Rabeux
Huit complices de longue date de Jean Michel Rabeux accoutrés comme les Deschiens, tout le monde en jupes et perchés sur de très  hauts talons, se livrent à des déambulations grotesques, se couchent, se font réveiller par des aboiements, des tremblements…Il y a un accouchement, on se bagarre pour « l’enfant », un acteur surgi des jambes de la parturiente, une scène hallucinante d’une tablée où les convives armés de couteaux et de fourchettes se préparent à dévorer la femme nue sur la table, une tirade de Phédre ( que Rabeux avait monté avec Claude Degliame en un étrange solo), une fausse agonie de Georges, emperruqué de longs cheveux blanc. On n’en finirait pas d’évoquer cette folie salutaire et grotesque, les images saisissantes qu’il faudrait voir en photo. De Rabeux, je n’ai vu que Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles, Phèdre, Emmène-moi au bout du monde, son Feydeau et Le songe d’une nuit d’été. C’est le plus fort breuvage qu’il m’ait servi.
Edith Rappoport

LES CHARMILLES

LES CHARMILLES  Trans 09 Théâtre de la Bastille

D’après Les charmilles de Jean-Michel Rabeux, adapration et mise en scène de Cédric Orain
Depuis deux ans, Jean-Michel Rabeux impulse une rencontre autour de spectacles qui bouleversent et qui ont du mal à se faire voir ailleurs : « ce n’est pas un festival, c’est une intermittence, il ne produit pas, il n’en a pas du tout les moyens. Il patiente. Et puis hop, tir groupé, bouquet de fleurs (vénéneuses) feu d’artifice pour vous les offrir, les œuvres. Trans c’est aussi faire contact (électrique ?) entre les professionnels et la profession. Tout un monde de débats, empoignades, embrassades”…Après le Théâtre du Chaudron, c’est Jean-Marie Hordé, fan  de toujours de Jean-Michel Rabeux qui leur a ouvert les portes du Théâtre de la Bastille, sans avoir les moyens de produire, tout le monde paye sa place, même les professionnels de la profession et les recettes sont partagées.
Les charmilles c’est un décapant monologue interprété par Eline Holbo Wendelbo, pulpeuse comédienne au léger accent suédois ( ?) qui nous accueille en nettoyant énergiquement un sol blanc qu’elle ne parvient plus à rendre immaculé, puis se dénude pour se laver dans un seau et se livre à des méditations sur la mort « cette enfantine compréhension de la mort est un massacre(…) l’idiotie de l’espoir (…), espérons que ces minutes seront une manière d’éternité »…
Le spectacle se termine sur l’évocation insoutenable du dépeçage amoureux de l’être aimé, dont j’aimerais relire le texte s’il a été publié.

Edith Rappoport

travaux d’élèves du Conservatoire national supérieur d’Art Dramatique.(II)

Répertoire, classe de Daniel Mesguich.
La vie est un Songe de Pedro Calderon de la Barca, La Prise de l’Ecole de Madhubaï d’Hélène Cixous, Fantasio de Musset,  Bravo de Jean-Michel Ribes,  Faust de Goethe, Les Petits Aquariums de Philippe Minyana,  Ivanov de Tchekov, Médée d’Euripide, La consultation de Jean Tardieu, Le Soulier de Satin de Paul Claudel, Trahison d’Harold Pinter, Alpenstock de Rémi de Vos, Amphitryon de Molière, Andromaque de Jean Racine, Penthésilée de Henrich von Kleist, Seul de Wajdi Mouawad et Les Boulingrin de Georges Courteline.

 Soit au total dix auteurs classiques , et neuf du 20 ème siècle dont  cinq contemporains avec de courtes scènes ou des monologues… Après tout, pourquoi pas? Même si l’on a un peu de mal à se retrouver dans ce défilé , où l’on voit  les quinze jeunes comédiens arriver puis disparaître assez vite, pour réapparaître quelque fois. Et l’on a souvent l’impression que Daniel Mesguich, le nouveau directeur du Conservatoire national, n’ pas pu s’empêcher de se faire plaisir; on retrouve d’ailleurs souvent les mêmes tics de ses mises en scène y compris ses petites flammèches qui font soudain irruption ou ces fumigènes dont on ne voit pas bien l’utilité. Avec des éléments de décor pas toujours indispensables, pas non plus toujours de grande qualité, que toute l’équipe de comédiens avec les techniciens remettent en place comme par magie. C’est d’ailleurs assez beau, cette espèce de ballet où tout le monde s’y met et qui donne une certaine unité à cette présentation, comme la voix du petit garçon qui présente chaque scène en quelque phrases…
 Quant aux scènes jouées , ce qui est dommage,, c’est qu’à peine échauffés les comédiens « sortants » mêlés à ceux de deuxième et première année, partent très vite, et hop ! on passe à la suivante. Certes, il n’y a pas de recette miracle dans ce genre de présentation,quand il faut donner un petit morceau d’entrecôte à chacun des quinze comédiens, si l’on ne veut pas que cela dure quatre heures.. Dans ces cas-là, pourquoi ne pas faire une pause au lieu de galoper sans cesse? Alors ,entre les auteurs,, il y a obligatoirement des scènes de grande qualité et d’autres qui le sont beaucoup moins, et certaines  qui mettent en valeur le ou la comédienne, et d’autres pas du tout , comme cette misérable scène de répétitions d’Andromaque de Racine que Mesguich aurait pu nous épargner, ou celle du Soulier de satin qui tombe un peu à plat, parce que beaucoup trop courte., ou encore cette Consultation de Jean Tardieu  et dans Alpenstock ,dont la mise en scène est un peu lourde ;  les jeunes comédiens s’en tirent mieux dans des auteurs comme Pinter , en particulier Maxime Dambrin et Marilyne Fontaine, parce que ce sont des personnages qui sont sansextpromoeleveimage292oliveres.jpg doute plus proches d’eux.
  A noter aussi la belle performance  de Chloé Olivères qui joue  une petite vieille dans La Prise de l’Ecole, où, impeccable et juste, elle a une gestuelle tout à fait remarquable; Loïc-Emmanuel Devy  et Karl Eberhard qui ont tous les deux une belle présence en scène.
  Ces trois comédiens, qui, par ailleurs, ont une excellente diction et une belle voix, si les petits cochons ne les mangent pas , devraient vite trouver des rôles à leur mesure. Pour les autres élèves, c’est moins évident, il y a chez eux  – mais on le sait depuis longtemps- un certain formatage que les réformes mises en place par Daniel Mesguich devraient quelque peu gommer… Même si elles ont provoqué au début comme tout changement, quelques grincements de dents. De toute façon , les élèves sont ici particulièrement soignés et ont de très bons enseignants; et bénéficient à la sortie de cette aide précieuse à l’emploi que constitue le Jeune Théâtre National qui subventionne leurs premiers rôles…

Philippe du Vignal

Journées de juin, classe de Daniel Mesguich.

travaux d’élèves du Conservatoire national supérieur d’Art Dramatique.(I)

Phèdre cons.jpget Médée, Les damnées furieuses, travaux d’élèves du Conservatoire national supérieur d’Art Dramatique.

 Le travail que Sandy Ouvrier vient de proposer avec ses  quinze élèves est fondé d’abord sur un texte de Martin Crimp, Tendre et cruel  et sur  Hercule de Sénèque que nous n’avons pu voir. Mais aussi une suite de scènes issues de plusieurs pièces: d’abord et essentiellement Phèdre et Médée de Sénèque mais aussi de plusieurs textes écrits sur le même thème de Phèdre et de Médée comme L’Amour de Phèdre de Sarah Kane mais aussi de Dea Loher  Manhattan Medea, et de Roland Schimmelpfennig, La Femme d’avant.
Disons tout de suite que le grand gagnant est sans contestation Sénèque dont les élèves de Sandy Ouvrier se sont emparées avec jubilation. Malgré la traduction, Sénèque reste un excellent dialoguiste avec des phrases au scalpel: « Il y a des criminels impunis, il n’y a pas de criminels paisibles » Je suis une main qui rame sur une barque trop lourde. » Je suis trop vieille pour me faire complice d’un suicide » Ou  » Le pouvoir fait rêver l’impossible ». Les scènes qu’a choisies Sandy Ouvrier sont absolument celles qu’il fallait prendre car elles permettent aux jeunes comédiens d’être bien mis en valeur. En particulier Estelle Meyer,  et Pauline Ribat,tout à fait remarquables.

 Les choses paraissent moins évidentes avec les scène extraites des pièces de Sarah Kane, qui s’était très jeune , suicidée et dont les textes, très à la mode il y a une dizaine d’années, nous ont toujours parus souvent plats et sans grand intérêt; quant à Dea Loher, très bonne dramaturge allemande qui fut l’élève de Tankred Dorst et d’Heiner Muller, on peut préférer des pièces d’elle comme Tatouage ou Barbe-Bleue, espoir des femmes. Les élèves crient souvent comme pour nous convaincre de la force de ces textes, même si Manon Kneusé ( Médée) et Mathieu Sampeur s’en tirent assez bien, tout comme Flore Babled dans une autre scène de Medea Transfert. Comme d’habitude dans ce genre de présentation, les garçons sont moins convaincants, sans doute et d’abord, parce que les plus beaux rôles sont ici ceux de Médée et de Phèdre, et qu’ils n’ont pas encore la maturité de leurs camarades, mais  certains seront sans doute d’excellents comédiens.
 En tout cas, sans effets inutiles, avec une grande simplicité, Sandy Ouvrier a réussi un travail exigeant et d’une belle unité, avec une  mise en scène discrète et efficace où l’on voit bien ses élèves; ce qui est  après tout le but de l’opération; la dernière image où Flore Babled apparaît le visage ensanglanté, tandis que ses camarades , appuyés sur les murs de bois de la salle Louis Jouvet la regardent est tout à fait exceptionnelle.

Philippe du Vignal

Journées de juin 2009, classe de Sandy Ouvrier

Nous nous réincarnerons en feuilles

Nous nous réincarnerons en feuilles
de Shimizu Kunio mise en scène Tsuyoshi Suguyama

projetfeuilles1.jpgUne belle découverte d’un auteur Shimizu Kunio ,né en 1936,  figure centrale du mouvement underground Shogeki (Petits théâtres) des années 1960 et 1970 qui, opposé au théâtre à l’européenne pratiqué après-guerre, renouvelle le théâtre japonais. Les pièces de Shimizu Kunio sont jouées régulièrement dans son pays.

  On doit cette découverte au projet de la compagnie japonaise portant un nom français A la place et de l’association Obungessha d’un « troc » théâtral Shimizu Kunio contre Jean-Luc Lagarce. L’opération consiste à faire découvrir en France le théâtre de Kunio en présentant  Nous nous réincarnerons en feuilles, et à monter au Japon Juste avant la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. Pour la compagnie A la place qui avait déjà créé au Japon plusieurs auteurs français, il existe des liens sémantiques et dramaturgiques entre la pièce Nous nous réincarnerons en feuilles de Shimizu Kunio et Juste avant la fin du monde de Lagarce : le rejet par des personnages des deux pièces des codes établis, l’impossibilité d’une communication véritable entre les générations ayant des aspirations, des modes de vie différents, la mort comme seule expérience qui permette de savoir ce que nous sommes.
La pièce en deux actes et un final se passe dans le Japon des années 1970. L’accident. Un couple de jeunes marginaux conduit une voiture volée qui heurte la maison d’une famille typique de la classe moyenne : un couple et la sœur de la femme, qui retiennent les voyageurs pour la nuit. Les jeunes trouvent dans cette famille le modèle même de tout ce qu’ils refusent et haïssent. Ils multiplient les provocations mais leur rage s’épuise peu à peu face à la correction impavide, bienveillante, et à  la curiosité compassionelle de leurs hôtes. La furie des deux jeunes rompt la routine et la vie rangée, codée, de leurs hôtes qui obéissent aux normes dont seuls la littérature, le jeu, les scènes de violence de Shakespeare (Hamlet, Othello,… ) leur permettent de s’échapper.  Alors que la violence, le bruit et la fureur réels font irruption dans le vide de leur vie, ils tentent d’entraîner les jeunes dans leur jeu de théâtre. Aux scènes de Shakespeare et aux vers sublimes de Rilke ,répondent les mots d’ordre et les slogans révolutionnaires de Mao Tsé Toung, de Lumumba, de Fidel Castro et de Che Guevara. Deux visions de la vie s’affrontent , mais c’est le réel et la mort, qui apporteront la réponse : « la vérité est dans le sang qui coule » dit la sœur de l’hôtesse.

  On les retrouve tous un mois plus tard dans la même maison, tels des personnages d’un théâtre mort. « Nous nous réincarnerons en feuilles mortes » est la dernière phrase de la pièce. L’accident, la collision de la voiture contre la maison est une allégorie à la fois de la réaction de la génération d’après-guerre contre la société japonaise traditionnelle, figée dans ses codes mais il y a aussi la quête identitaire d’un théâtre qui ne soit ni reproduction de la tradition, ni copie du modèle européen  mais authentiquement japonais.

  En mettant ce conflit dans une perspective plus vaste de dialectique entre le poids et la sécurité de la tradition, de l’ordre établi et du patrimoine culturel et  une violence  destructrice, Shimizu Kunio fait apparaître avec une extrême lucidité les ambiguïtés, les limites, voire la perversion, des élans révolutionnaires. Le metteur en scène Tsuyoshi Suguyama inscrit cette confrontation dans un espace dépouillé : au fond,  un grand rideau en bandes de tissu blanches et dorées et une bande rouge au milieu, au sol,  un voile blanc, et trois petites tables en bois de hauteur différente. La musique de Maïa Barouh , violente et rapide, introduit la première scène de l’accident jouée dans une semi obscurité sur le mode de la pantomime, procédé repris encore à d’autres moments. La dramaturgie scénique d’une grande cohérence s’articule sur le jeu de contrastes.

  Ainsi les costumes , pour les jeunes, un peu punk pour la jeune fille, et traditionnels, simples ( pantalons larges et kimonos courts pour la famille) évoluent-ils dans la deuxième partie .La chemise d’hôte du jeune homme , le blanc des vêtements de la famille se teinte de gris. Même chose pour le jeu très vif, rythmé, parfois chorégraphié, retenu, posé chez les hôtes et expressif, chargé de violence, survolté, parfois excessif chez les jeunes. Quelques signes utilisés avec intelligence et pertinence renvoyant à la réalité japonaise ont en même temps une connotation plus universelle. Le jeu d’éclairages, soigné, très plastique, structure les plans du jeu, crée des tensions dramatiques. S’il y a des similitudes thématiques entre Nous nous réincarnerons en feuilles et Juste avant la fin du monde de Lagarce, la pièce de Shimizu Kunio, d’une grande force, concise, aborde ces thèmes dans leur complexité et avec infiniment plus de profondeur que ne le fait Lagarce. Il n’est pas sûr que la compagnie japonaise A la place qui nous fait découvrir le théâtre de Shimizu Kunio ait gagné en le troquant contre celui de Lagarce…

Irène Sadowska Guillon

Nous nous réincarnerons en feuilles de Shimizu Kunio
Compagnie A la place, mise en scène sur Tsuyoshi Sugiyama
le 24 et 25 juin 2009 à la Maison de la Culture du Japon à Paris

tous les jours – jusqu’au vendredi 10 juillet – au Théâtre Bertin Poirée (rue Bertin Poirée – 1er arrondissement) à 20h

La Cruche cassée

  La Cruche cassée d’Henrich von Kleist, mise en scène Thomas Bouvet.

 

Kleist  ( 1777- 1811) a été redécouvert en France au milieu du 20 ème siècle , surtout grâce à Jean Vilar et à son mémorable Prince de Hombourg, à son  Essai sur le théâtre de marionnettes devenu ouvrage culte ; puis l’on monta entre autres  Penthésilée et La Petite Catherine de Heilbronn que mit en scène Eric Rohmer, lequel réalisa aussi l’un de ses plus beaux films: La Marquise d’O, d’après l’une de ses nouvelles et enfin, cette Cruche cassée,  assez souvent montée en France comme en Allemagne , entre autres par Bernard Sobel, puis plus récemment par Philippe Berling et Frédéric Bélier-Garcia.
La pièce est fondée sur un fait divers: cela se passe dans le fin fond de la province d’Utrecht où  le  juge Adam a cru bon de pénétrer la nuit dans la chambre d’Eve, une toute jeune fille, dans un but évident,  mais son fiancé arrivant à l’improviste le surprendra et Adam sera obligé de s’enfuir piteusement par la fenêtre, après avoir cassé une cruche sur son passage. Et Dame Marthe, la mère d’Eve portera plainte devant le juge Adam, pour cette cruche cassée en ignorant que c’est lui en fait  le véritable coupable, et en traitant sa fille de tous les noms. Mais l’on sent bien qu’elle veut en retirer un avantage financier: la judiciarisation n’est pas chose neuve….

  Adam va donc être obligé d’instruire le procès devant un conseiller venu vérifier le fonctionnement de son tribunal. C’est donc à une sorte de chaos organisé auquel devra faire face le juge Adam qui essaye en vain de faire condamner le pauvre fiancé ;  Eve qui a  peur, reste muette mais la vérité  surgira après le témoignage accablant de Dame Brigitte, la tante d’Eve qui ait révélé  l’identité de son agresseur nocturne.

La Cruche cassée est donc une sorte de procès-farce qui se déroule au tribunal, et cette malheureuse cruche cassée est comme le symbole d’une virginité perdue, et  qui déclenchera la quête de vérité que va entreprendre Dame Marthe. Il y a aussi , en filigrane de toute cette bouffonnerie, le thème du mensonge donc du péché ( nos actes nous suivent)  mais aussi du repentir qui ne cessera de hanter Kleist toute sa vie: « Or c’est ici que j’ai trébuché; car chacun porte en soi la fâcheuse pierre sur laquelle on achoppe » dit le pauvre Adam qui, empêtré dans ce mensonge permanent, va vivre un véritable cauchemar, puisqu’il est obligé  d’instruire son procès personnel, en  essayant d’échapper maladroitement à la vérité qui commence petit à petit à se faire jour.
Reste à savoir comment s’emparer de ce texte , chargé de symboles bibliques et de mythes ( ce n’est sans doute pas pour rien que le juge s’appelle Adam et la jeune fille Eve) , pour le porter à la scène, comment lui donner un sens, comment rendre enfin cette langue poétique et versifiée, où Kleist utilise des tirets  pour marquer une sorte de brève rupture dans le langage et donc dans la pensée du personnage d’Adam. Thomas Bouvet a choisi un parti pris expressionniste où la scénographie prend toute son importance: une chaise noire par personnage et dans le fond, une sorte de figure tutélaire montée sur un praticable d’un mètre cinquante, Dame Brigitte qui va assister à tout le procès,immobile,  habillée d’une sorte de longue robe du soir en tulle bleu , les bras , le visage et le haut du buste maquillé en bleu « associé à la divinité et à la vérité » et représente « comme une épée de Damoclès pour le Juge  » . On veut bien mais ce n’est pas la peine de copier naïvement Wilson ou Savary pour en arriver là. .. Bref, le genre de fausse bonne idée! 

  Quant au  juge Adam , le conseiller et  le fiancé sont torse nu passé au noir, juste munis d’un jabot de dentelle ou d’une cravate;  Eve, les seins nus, à demi-cachés par de longs cheveux,  a droit à un maquillage du buste rouge vif,  qui est associé si l’on en croit Thomas Bouvet à l’amour divin. On veut bien …. Le jeune metteur en scène semble ainsi croire que l’on peut dessiner des personnages avec des couleurs symboliques, et des costumes plus qu’approximatifs, en oubliant la direction d’acteurs ; c’est à la fois  prétentieux et surtout peu efficace.

  D’autant que Bouvet a cru bon de faire apparaître les tirets placés dans le texte  en les traduisant par un son assez brutal qui, dit-il vient souvent  » percuter la parole et créer les sauts de pensée »… Désolé, pour percuter,  oui cela percute,  mais seulement les oreilles ! Et cela ne crée rien du tout,  qu’un bruit sans  intérêt:  le public n’a aucunement besoin de tout ce surlignage de couleur et de son pour comprendre cette fable. D’autant plus que Thomas Bouvet  fait crier sans raison ses comédiens, qu’il bombarde de lumière rouge. Même si cela se calme sur la fin, c’est particulièrement pénible! On, a ces dernières années, tant dit, et à juste titre, qu’on entendait mal les jeunes comédiens qui avaient acquis la manie de chuchoter comme devant un micro, que, maintenant, à l’inverse, ils se mettent tous à crier! 

  C’est d’autant plus dommageable que la mise en scène possède quand même un certain rythme , et qu’il y a quelques bons acteurs comme  Noemi Lazlo ( Dame Marthe), Laetitia Vercken ( Dame Brigitte),  Shady Nafar ( Eve) et Damien Housset ( Adam ). Encore faudrait que le metteur en scène sache les faire un peu mieux évoluer dans l’espace.. La Cruche cassée, même si ce n’est pas une très grande pièce, mérite mieux que ce traitement expressionniste  décevant qui laisse peu de place aux nuances du texte.

 

Philippe du Vignal

 

Prix Théâtre 13/ Jeunes metteurs en scène ; le spectacle comme ses concurrents s’est joué les 23 et 24 juin. Mais on ne dira pas que l’on ne vous en a pas parlé…

CELLE DES ÎLES

CELLE DES ÎLES  Tarmac
Théâtre en lecture de Koulsy Lamko présenté par Écritures en partage, interprété par Olivier Cherki, Koulsy Lamko et Odile Sankara

Koulsy Lamko né au Tchad, a passé sa jeunesse au Burkina Faso, il a travaillé au Rwanda, il vit actuellement au Mexique. Musicien, auteur de théâtre et de romans, poète, il avait été invité il y a des années au Festival des Francophonies de Limoge par Monique Blin alors directrice, initiatrice d’Écritures en partage. Celle des îles met en scène deux personnages, la conteuse, chanteuse de cabaret et le peintre fils du propriétaire du restaurant Le petit bateau négrier. Un dialogue vif et ambigu se tisse entre les deux personnages, entre blessure de la colonisée et désir amoureux.

Edith Rappoport

La rue est à Amiens


AUTOPSIE, PARFUM DE GUERRE POUR UNE FANFARE  Amiens
Conception Marjorie Heinrich, Krache théâtre

Cette autopsie, c’est celle des guerres, de toutes les guerres et des morts, l’obsession de Marjorie Heinrich qui décline ce thème, spectacle après spectacle. Le public est rassemblé sur les trois côtés du triangle de la place Marie sans chemise, Gaëtan Noussouglo entame un long et puissant lamento sur les guerres et les morts oubliés du Rwanda et du monde entier. D’autres personnages apparaissent, une violoncelliste et un accordéoniste en proie à des soubresauts mortels, deux anges musiciens, un échappé des camps de concentration remorquant un chariot technique. Les regards des spectateurs qui se dispersent sur la place,se concentrent avec le défilé funèbre qui traverse la ville, ce rituel étrange a une belle puissance en devenir.

 

LES FRÈRES FINCK La rue est à Amiens 21 juin
Spectacle de Jacques Auffray, Edilic compagni
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Comédien, chanteur lyrique, compagnon des Grooms depuis des années, Jacques Auffray travaille depuis 3 ans sur ce spectacle sur la mort, dont il avait présenté une ébauche, il y a 3 ans à l’Opéra des rues dans le parc de Bercy. Ces frères Finck c’est d’abord l’histoire d’une famille d’entrepreneurs de pompes funèbres dont la fortune périclite avec l’écrasement de la pyramide des âges. Une procession funéraire s’organise avec la mise en bière d’un spectateur, la reconstitution d’un défilé funéraire avec les spectateurs jusqu’au fourgon mortuaire. Et puis, là on perd le fil de la famille qui n’existe que par la voix de Jacques Auffray, bon ténor, comédien rompu à l’interpellation du public, mais dont les partenaires sont des musiciens, mais pas des comédiens. Malgré quelques moments de grâce comme le chorus of cold people du Roi Arthur de Purcell, ou le rock endiablé qui clôt le spectacle, ces Frères Finck ont encore besoin d’un œil extérieur qui imposerait un axe précis.

 

PLACE DES ANGES  La rue est à Amiens
de Pierrot Bidon, Stéphane Girard et Ana Rache, Studios cirque de Marseille

Sur des filins accrochés à l’immense tour surplombant la ville d’Amiens au-dessus de la gare, des formes blanches et angéliques opèrent une descente vertigineuse, dispersant autour d’eux des nuées de plumes au son d’une musique céleste. Une bande d’artistes spéléologues se sont investis dans  cette aventure folle stupéfiant l’énorme foule. Le spectacle laissera des traces jusqu’au fond des parkings, des milliers et des milliers de plumes blanches marquant les mémoires.

 

1789 ”  La rue est à Amiens
de Frédéric Michelet, mise en scène Manu Moser, CIA (compagnie Internationale Alligator)

Six comédiens battent le rappel du public à l’entrée d’une rue attenante au Palais de justice pour évoquer les six premières années de l’ébranlement de la Révolution française. Vêtus de simples chemises avec quelques ornements plus riches pour les nobles, ils surplombent la foule en jouant sur des échelles et sur les toits, se portant à dos d’homme, avec vigueur et une belle virtuosité. Les grandes conquêtes révolutionnaires noyées dans le bain de sang de la terreur sont lancées devant une foule étonnée qui recueille la Déclaration des Droits de l’Homme qu’on lui distribue à la fin du spectacle. De la belle ouvrage de la part de cette compagnie de Villeneuve les Maguelone engagée depuis plus d’une vingtaine d’années.

 

LE MUSÉE BOMBANA DE KOKOLOGO  La rue est à Amiens
Office des Phabricants d’Univers Singuliers (OPUS), mise en scène Pascal Rome

Depuis plusieurs années, Pascal Rome issu des 26000 couverts fondés avec Philippe Nicolle, explore des patrimoines imaginaires à partir d’un conservatoire des curiosités où se croisent théâtre et arts plastiques. Pascal a séjourné au Burkina Faso, il y a rencontré Athanase Cabré, alias Monsieur Bakary, qui nous fait pénétrer dans son ministère des affaires inutiles, dans une jolie enceinte circulaire placardée de dessins naïfs , où il commente avec humour les exploits de Bakary Modibo son grand père qui a fait fortune en installant des poulets Bakary sur toutes les églises. S’ensuivent une série de commentaires des dessins agrémentés de dictons, » le grain de maïs n’a jamais eu raison de la poule » ou « qui trie bien prie bien » à partir d’objets introuvables dignes de Carelmann. La visite de ce musée Bombana et un moment délicieux grâce à la présence de ce généreux acteur qui porte la force de vie de son pays.

 

CIRQUE CYNIQUE ET MARITIME  La rue est à Amiens
Ronan Tablantec

Ronan Tablantec, alias Sébastien Barrier de Paimpol, revêtu d’un ciré jaune, une boîte de sardines attachée sur la tête devant le coffre ouvert de sa voiture d’où il sort une valise remplie de vieux papiers, harangue la foule, prend à partie  les petits enfants avec une aisance et un bagout d’enfer. Il parle de tout et de rien, de sa ville natale, de ses parents, de ses tournées, fait de mauvais jeux de mots dont il rit pesamment. Et ça marche, ce voltigeur des mots sait se faire écouter, il y a même une certaine poésie malgré quelques longueurs dues à des redites inévitables dans ces improvisations.

 

Edith Rappoport

SENSORAMA

SENSORAMA Ferme du Buisson

Spectacle performance imaginé par Luk Van der Dries, Louis Chardon et Lawrence Malstaf
Sensorama c’est une promenade artistique au sein des  Sens cibles, étonnante manifestation dans tous les espaces de la Ferme, conçue par ce groupe d’artistes belges hors normes, venu d’Anvers. On est accueillis par groupe de 6 personnes à l’Abreuvoir, on remet nos manteaux, nos sacs, avant de pénétrer dans le caravansérail où une jeune femme nous demande d’enlever nos chaussures et de rester silencieux. On  doit d’abord s’étendre par deux sur des matelas, ayant revêtu d’étranges lunettes qui nous font nous voir nous-même dans une position inversée par rapport à notre voisin ce qui donne un léger mal de cœur. On s’étend ensuite sur le dos sur un immense tapis roulant qui vous masse agréablement à l’aller et au retour, où un aveugle vous chuchote à l’oreille des mots gentils, vous remet un bandeau avant de vous guider jusqu’à l’entrée d’une vaste tente blanche qui tient du cocon ou de l’utérus et là, des mains vous frôlent, vous palpent, vous émeuvent bizarrement. On peut ensuite aller retrouver sa photo sur une boîte de conserve dans une alvéole entourée d’un rideau noir, converser avec de troublantes créatures derrière une vitre sur le bonheur ou la souffrance. Cette visite insolite  fait partie d’autres installations dans les différents lieux de la ferme,  visibles jusqu’au 12 juillet, elle fait beaucoup de bien.

Edith Rappoport

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