Le Mâtitube



Le Mâtitube, de Christophe Huysman
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Il n’y a aucune raison que l’écriture reste droite quand les hommes ne tiennent plus leur verticalité.

 C’est en plein air, à côté d’une des “maisons folies“ de Lille, quartier du Moulin. À l’intérieur, une exposition sur les vingt ans du club de boxe et , dehors, démonstration  de jeunes apprentis boxeurs. Des enfants, du soleil, des bancs en cercle autour d’une arène. Au centre, un petit chapiteau de rien du tout : silence, ça va commencer, ça commence : d’étranges individus à têtes de mouton sortent par le sommet du chapiteau, qui ,en même temps,  se défait.

  Colère, colère, dit l’auteur, que sont les hommes sans leur maison ? Ils sont des “hommes penchés“. Le chapiteau dépiauté révèle une solide structure métallique au centre de laquelle un “mât chinois“, bien connu des gens de cirque, va inciter les acrobates-comédiens à toutes les audaces, tous les vertiges. On grimpe là-haut pour décrocher le pompon, mais, de pompon, il n’y a pas. Râlante. De là-haut, on marche en l’air : enivrement.

Mais marcher n’est pas voler, et à force de ne poser le pied sur rien… Le mât bascule : chacun à son tour, les trois acrobates-comédiens vont plonger dans le déséquilibre, défier la pesanteur, avec, quand même,  le soutien, le contrepoids des autres, ou pas. Ces “hommes penchés“ se détachant sur le ciel donnent une superbe image des pauvres terriens lourds que nous sommes : obstinément attirés vers les astres, obstinément ramenés au sol, ballottés par la fatalité de la gravité, et luttant sérieusement contre elle. Et contre ce qui n’est pas fatal du tout : la crise, la corruption, une société du spectacle minable et menteuse.

On l’aura compris : le Mâtitube invente une écriture unique, au rythme de la performance, décale le questionnement politique en faisant partir la langue en éclats. On rit, on admire, on reste songeur, et on remercie les excellents protagonistes en bleu-blanc-rouge de mouiller leur chemise plus que la demi-heure promise. La réussite d’un travail de longue haleine : la compagnie est en résidence de recherche – leur “laboratoire mobile“ – au Phénix de Valenciennes et à la Ménagerie de Verre à Paris.

Christine Friedel


Pièce tout terrain avec, en alternance, Sylvain Decure ou Antoine Raimondi, et Tsirihaka Harrivel et William Valet (également inventeur de la structure ).

Les 16 et 17 mai,  au Festival Zarts’Up à Béthune (Culture Commune), le 31 mai à 16h sur la plaine du Colysée à Lambersart, le 5 juillet à 15h30 au Château de Blandy-les-Tours (77), et le 6 juillet à 20h30 à Dijon (place de la Libération).


Archives pour la catégorie critique

Je me souviens de Roger Planchon

Je me souviens de Roger Planchon

 planchon.jpg Je me souviens des Trois Mousquetaires, au théâtre de l’Ambigu, disparu en 66, pour faire place à des bureaux. Au poulailler, c’était trois francs. J’ai vu le spectacle quatre soirs de suite, la même semaine, folle d’amour pour toute la troupe et pour ce jeu en liberté qui changeait chaque soir un petit quelque chose.

Je me souviens de Planchon en d’Artagnan botté, costaud, souple, empruntant à tous les théâtres pour nous raconter le siège de La Rochelle ou la mort de Milady de Winter ; et de Colette Dompietrini, en Constance Bonacieux, dédiant son « petit soulier de coutil brun » à la Vierge, et de Jean Bouise, et de Claude Lochy, et de toute la bande, car Planchon, c’était aussi sa troupe. Je me souviens que mon petit cousin âgé de sept ans, gagné par mon enthousiasme, qui avait pris pour cri de guerre : « Planchon ! », comme on crie « Montjoie ! ».
Je me souviens que, quelques années plus tard, Roger Planchon râlait quand on lui rappelait les délices des Trois Mousquetaires : « j’ai quand même fait beaucoup d’autres choses depuis ! ». Des images de l’acteur, du metteur en scène, on en a plein la tête. Donc on les laissera, cachées dans les biographies. Enfin, un détail parmi les mille qui remplirait des volumes : dans son avant-dernière mise en scène de Georges Dandin (pas la première, inaugurale…), on voyait à chacune de leurs visites les parents Sottenville arriver avec des cabas vides et repartir avec des cabas débordant de victuailles ; comment montrer de façon plus matérialiste, pour ne pas dire marxiste, et aussi jouissive, les rapports de classe entre les nobles désargentés et le riche paysan qui va « redorer le blason » ? Un détail, parmi d’autres, d’intelligence en actes.
Mais Planchon lisant tout seul Vieil Hiver et Fragile forêt, deux de ses pièces écrites dans les années quatre-vingt-dix, lisant une heure, deux heures, quatre heures durant, avec passion, juste un verre d’eau et sans pauses ; et le public en redemandait, lui non plus ne voulait pas de pause, il voulait les guerres, les épopées, les conflits, les truculences, la chair vivante que cet acteur d’exception avait donnée à son écriture. Et il y avait de la transpiration, et la voix parfois s’étranglait, et Roger Planchon se raclait un bon coup la gorge, et c’était reparti…
Tant de trouvailles théâtrales, tant d’énergie à se tromper parfois, tant de vastes projets, tant d’excès : avec un homme fait de ce bois-là, le théâtre n’est pas si éphémère. On se souvient.
Christine Friedel

  Crevé le Roger…. ( 1931-2009 )

Oui, crevé, comme il aimait dire,  au lieu de mort. Comme on dit des animaux, dans le monde paysan dont il était issu. Roger Planchon est, je préfère dire par je ne sais quelle pudeur, mort, oui,  mort , mardi dernier, en lisant sa dernière pièce à une amie, donc  au travail, encore et toujours.

  Je me souviens qu’il allait, à ses débuts, avec ses comédiens, vendre des places aux habitants des immeubles de Villeurbanne proches du Théâtre.
Je me souviens, d’être allé seul, en 57, depuis Houilles, jusqu’au Théâtre Montparnasse ,voir Falstaff . L’aventure pour un lycéen de l’époque…Il n’y avait pas grand monde mais j’étais un peu intimidé d’être au parterre pour le prix d’une place au paradis, et  émerveillé devant ce Shakespeare assez cru et violent, dont je ne connaissais guère que Roméo et Juliette, et quelques répliques d’Hamlet ; j’avais aussi , en même temps,  découvert et beaucoup aimé le formidable Jean Bouise, mort il y a déjà vingt ans…que je revis souvent ensuite dans les spectacles  de Planchon , et au cinéma.
 Je me souviens de Schweyk de Brecht; je me souviens aussi très bien de sa collaboration avec ses scénographes:René Allio et Max Schoendorff, et du formidable coup de jeune qu’ensemble,ils avaient donné au théâtre de l’époque qui s’encombrait souvent de décors poussiéreux et sans intérêt.
   Je me souviens de se merveilleuse Bérénice en 68 et de son décor tout en miroirs avec Francine Bergé et Samy Frey, tous les deux exemplaires de rigueur et de vérité; j’y étais allé avec Georges Bonnaud, l’acteur du Théâtre du Soleil et Laurence Louppe, devenue, par la suite, grande spécialiste de la danse.
  Je me souviens de sa volonté de créer un théâtre véritablement populaire quand il n’avait pas hésité à  mettre en scène Les Trois mousquetaires. Je me souviens de La Contestation et la mise en pièces du Cid. Je me souviens quand j’allais à Villeurbanne (il fallait quatre heures de train et une heure de bus à l’époque) voir son formidable Tartuffe en 73, avec tout l’arrière-plan freudien qu’il avait su si bien mettre en scène, et de son désir de revoir les classiques en leur donnant toutes les chances d’être compris par un large public . Je me souviens des Folies Bourgeoises en 74 et de son décor à gags. Je me souviens de A.A. Les théâtres d’Arthur Adamov.
   Je me souviens de son fabuleux Avare , avec Michel Serrault, Annie Girardot, Wladimir Yordanoff, Syvie Orcier….en 86 qui restera toujours une référence pour moi,et qu’il reprit en 99.

Je me souviens aussi de la mise en scène exemplaire de Georges Dandin, avec Claude Brasseur,en 87 et du Triomphe de l’Amour de Marivaux, une de ses premières mises en scène, qu’il avait repris en 96, où il excellait à montrer la vie quotidienne des personnages comme dans Tartuffe et où il donnait une dimension et une solidité exceptionnelle  aux spectacles d’auteurs dits classiques.

    Je me souviens aussi du Cochon noir, l’une des ses pièces dans lesquelles je n’arrivais malheureusement  jamais à entrer. Ainsi, je me me souviens des Libertins qui m’avait laissé indifférent, même s’il jouait, très bien et avec délices, un vieil évêque homosexuel athée, avec Stéphane Freiss et Yveline Hamon.
 Je ne me souviens pas beaucoup de L’Infâme et du Cochon noir, deux de ses autres pièces et je ne me souviens pas bien non plus du film Georges Dandin, tiré de sa mise en scène au théâtre.

  Je me souviens davantage  de son autre film Louis, enfant de la Fronde en 92, et je me souviens qu’il avait préféré rester à Villeurbanne parce  qu’il n’avait guère envie de diriger la Comédie-Française.

  Je me souviens qu’il était venu voir, par deux fois, en pleine chaleur de juin, dans un studio surchauffé, les travaux d’élèves de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot et qu’il m’avait félicité pour la qualité du travail pédagogique réalisé par les enseignants. Cela faisait toujours du bien par où cela passait. Il avait d’ailleurs engagé très vite Laurence Causse pour S’agite et se pavane ( 2004) d’Ingmar Bergman qu’il aimait tant.

  Je me souviens de sa grande culture et de sa générosité,  quand nous avions assez longuement parlé de la nécessité absolue pour un grand Théâtre national comme Chaillot, d’avoir son école de comédiens. Et puis, je ne l’ai jamais de nouveau rencontré.
 Même, si je n’ai pas vu tous ses spectacles, il m’aura accompagné, avec sa foi inébranlable, son exigence  et sa passion pour la scène, tout au long de ma vie. C’est l’essentiel et cela ne s’efface jamais.

Roger Planchon, je me souviendrai de vous.
Philippe du Vignal

Roger Planchon

1931 et le 12 mai 2009, dates qui désormais encadrent la vie de Roger Planchon mais pas son œuvre. Une œuvre immense et multiple d’artiste et d’homme de combats politiques qu’il nous lègue. Combattant acharné pour la décentralisation. « Je pense – disait-il il y a quelques années – que le combat continu et je suis personnellement très inquiet de ce qui est en train de se passer sur le plan de l’organisation du théâtre. J’ai peur qu’à un autre niveau, d’une autre façon, encore une fois la trahison des notables amène la chose suivante : les élus politiques ne se préoccupent pas de ce problème sous prétexte qu’il y a des problèmes plus urgents : le chômage, la crise économique, l’éducation… Je pense que globalement actuellement les notables de province laissent tomber la décentralisation artistique, qu’elle soit théâtrale, picturale ou autre, parce qu’ils ont l’impression que c’est très peu important. À Paris le Ministère n’a pas des positions nettes là-dessus. » Il pourrait le redire aujourd’hui.
Son théâtre avait l’ambition d’être populaire. « Je me suis toujours juré de ne jamais rompre avec le populaire. Je pense que le meilleur de moi vient de là. » Un théâtre populaire qui met la barre très haut et va des relectures des grands classiques à Vinaver, Pinter, Adamov, Ionesco, Bergman.
Les grands défis de cet artiste inventeur, initiateur, restent toujours des enjeux pour le  théâtre de demain.

Irène Sadowska Guillon

 

Dernier rendez-vous avec Roger Planchon, le lundi 18 mai à 10h au cimetière du Père Lachaise.

STUFF HAPPENS

STUFF HAPPENS  Théâtre des Amandiers de Nanterre

De David Hare, texte français de William Nadylam, mise en scène de Bruno Freyssinet et William Nadylam
Stuff happens relate l’invraisemblable machination consécutive aux attentats du 11 septembre 2001, où George Bush et Tony Blair se sont associés pour arracher à l’ONU l’accord pour déclencher la guerre en Afganistan et en Irak. Ils sont 14 acteurs qui interprètent les protagonistes de cette guerre, certains extraordinairement proches de leurs personnages comme Greg Germain en Colin Powell, Philippe Duclos en Villepin ou Arnaud Decarsin en Tony Blair. J’en suis moins sûre pour Olivier Brunhes en Paul Volfowitz, ou Daniel Berlioux en Dick Cheney, ne regardant pas trop la télévision, mais tous les comédiens en particulier Vincent Winterhalter, très différent de George W Bush, endossent leurs personnages avec une très grande fermeté. Il y a de très belles entrées et sorties dans un dispositif bifrontal, un dialogue avec leurs images filmées, la clef du pouvoir médiatique. On ne comprend pas mieux que dans la réalité, comment cette guerre hallucinante a pu se déclencher avec l’accord de l’ONU, alors que le monde entier et certains des plus proches collaborateurs de Bush y étaient opposés. Malgré quelques longueurs, ce théâtre documentaire me semble essentiel.

Edith Rappoport

Stuff happens

   Stuff happens de David Hare, mise en scène de Bruno Freyssinet et William Nadylam.stuffhappens2.jpg

       David Hare a 62 ans; c’est sans doute l’un des dramaturges anglais les plus joués dans son pays comme ailleurs. Directeur associé du National Theater de Londres,il est aussi metteur en scène et auteur de nombreux scénarios pour le cinéma et d’adaptations(Pirandello, Brecht, Schnitzler, Lorca…). Mais il dit qu’il  n’ éprouve pas un grand intérêt pour le théâtre contemporain français…A Paris, on  avait pu notamment voir de lui Le malin plaisir monté par Jacques Lassalle, et, en 2006, Mon lit en zinc, mise en scène de Laurent Terzieff. Stuff Happens ( Ce que sont des choses qui arrivent) est l’un des ses dernières pièces .Créée à Londre en 2004, c’est une sorte de chronique historique où, » dit-il, les scènes d’adresse directe au public reprennent les propos de leurs auteurs. C’est seulement  lorsque les portes se sont refermées sur les leaders du monde ou sur leur entourage que j’ai fait appel à mon imagination ».

  L’histoire, on ne la connaît que trop bien puisqu’elle n’est pas encore achevée; en 2001, le nouveau gouvernement américain, obsédé par Sadam Hussein, cherchait un prétexte pour intervenir en Irak , voire au Moyen Orient, avec ou sans l’accord de leur alliés et de l’ONU. Et puis arriva le fameux tragique 11 septembre… Mais  Bush avait évidemment besoin d’arguments pour se lancer dans l’aventure, et puisqu’il fallait en trouver, on en trouva, avec les conséquences dramatiques pour des millions de gens: 1)les armes de destruction massives que les inspecteurs missionnés ne réussiront jamais à trouver;  2) Saddam Hussein est complice de Ben Laden qui avait conduit les opérations du 11 septembre ; 3) il fallait absolument débarrasser la planète de ce dictateur, comme s’il n’en existait aucun autre dans le monde.

  Ce qui devait permettre d’arriver à ce  double syllogisme: une fois Saddam Hussein éliminé, Ben Laden serait vite fragilisé et également éliminé, et les Irakiens, eux en seraient très reconnaissants (« Je suis persuadé, disait avec une belle naïveté, l’ex-vice président Dick Cheney, que nous serions accueillis comme des libérateurs »). Ce pays voterait donc pour la démocratie dans leur pays! On a vu la suite; ce qui est plus difficile à appréhender, c’est que tout un système politique dont les membres sont issus des meillleures universités américaines aient pu être aussi aveugles…

  Dans cette triste affaire , depuis le détournement des quatre avions de ligne qui s’écrasèrent sur le World Trade Center, sur le Pentagone et près de Pittsburg, on oublie un peu trop souvent que c’est d’abord l’ONU qui admit, de facto ,les opérations de 40 armées étrangères (dont la France) en Afghanistan, et on oublie aussi que c’est le Congrès américain qui autorisa Bush à envahir l’Irak, soutenu par huit pays européens. Quant à Colin Powel , il essayera en vain d’entraîner les autres membres du Conseil de Sécurité  dont la France, sur les sentiers de la guerre en Irak.

  Dominique de Villepin, alors premier ministre, prononcera alors à l’ONU un discours assez violent contre la guerre mais Bush , en 2003, après un ultimatum à Sadam Hussein, avec l’appui de Blair , lancera l’opération « Liberté de l’Irak », avec le succès que l’on sait! On ne sait trop comment les choses en sont arrivées là, ni surtout comment Bush, à l’époque, soutenu par son pays, a réussi à convaincre ses compatriotes de la nécessité d’une « guerre préventive », comment Condoleeza Rice, dès 2003 a osé prétendre « punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie » . Et on n’oubliera pas non plus le pitoyable Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, se lancer dans  ce genre de déclarations: « Oussama Ben Laden est soit vivant et en bonne santé, soit vivant et pas très en forme, soit mort ».

  Blair, qui conduit un gouvernement qui n’est en phase ni avec son pays ni avec l’Europe, ni même avec certains de ses camarades de parti persiste, au nom d’on ne sait quelle prétendue solidarité,à être aux côtés de Bush… Il comprendra un peu tard qu’il aurait mieux valu ne jamais accompagner la désastreuse équipée américaine en Irak. Le pauvre Colin Powel, secrétaire d’Etat, finira par admettre en 2004 que les soi-disant preuves de l’existence d’armes de destruction massive , argument jusqu’alors irréfutable pour aller en Irak en 2003, n’ étaient pas vraiment fondées…

  Six ans après une « mission accomplie » comme le prétendait Bush, les Américains sont toujours en Irak et nul ne sait où se trouve Ben Laden. Les grands groupes industriels qui travaillent pour l’armement contribuent toujours à l’économie du pays; bref, les choses ne sont pas si simples et il n’y a plus grand monde pour croire à la guerre , comme rempart contre le terrorisme. Mais, c’est une vieille histoire: une fois la machine lancée,  un pays ne passe pas facilement d’une économie de guerre à une économie de paix: trop d’intérêts sont en jeu et Obama le sait mieux que quiconque.

  C’est tout cela, avec les principaux protagonistes américains: Bush, Condoleeza Rice, Colin Powel, Hans Blix, Donald Rumsfeld et , du côté européen, Blair et de Villepin, que Stuff Happens essaye de raconter dans une sorte de chronique documentaire. La mise en scène de Bruno Freyssinet et de William Nadylam est fondée sur une série de courte séquences, juste ponctuée par un entracte, de près de trois heures. Scénographie bi-frontale, plateau absolument nu, avec quelques éléments de table juste esquissés, deux longs bancs et quelques fauteuils à la forme épurée, donc  rien à voir avec ce que  pourrait être le mobilier de la Maison-Blanche, pour le plus granbd profit du jeu de l’acteur.

  A chaque extrémité de la scène, métaphore du pouvoir, deux grands écrans vidéos chargés de retransmettre en l’amplifiant la parole présidentielle.Il y a très souvent plus d’une dizaine de personnages en scène,et cette espèce d’agitation humaine qu’ont su intelligemment  créer les deux metteurs en scène, montre bien la spirale infernale dans laquelle a été pris le pouvoir politique américain ,quand Bush s’est mis en croisade pour lutter contre » l’axe du mal ». Du côté de la direction  d’acteurs, Freyssinet et Nadylam montrent qu’il savent faire: le ballet est parfaitement réglé.

  Et quand il s’agit de mettre en scène quatorze personnes, les choses sont loin d’être évidentes! D’autant plus que la pièce, qui pèse quand même son poids de minutes ,est une suite de courtes scènes reliées  par le seul fil rouge de cette lutte impitoyable que les Etats-Unis ont mis en place après le 11 septembre. Et, n’en déplaise à M. David Hare qui n’a pas de mots assez durs pour le théâtre contemporain français , Stuff Happens n’ a pas non plus que des qualités et la pièce, assez bavarde,aurait mérité quelques coupes. Les choses vont sans doute un peu mieux dans la seconde partie, où les scènes paraissent plus légères dans leur construction et mieux structurées.

  Mais, côté réflexion politique , on reste un peu sur sa faim… Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires étrangères dit qu’il a trouvé » la pièce amusante et bien écrite » mais, de là, à penser comme lui que » Stuff Happens nous permettrait de comprendre les mécanismes de décision de façon intelligente et informée »… Désolé, M. Védrine, la pièce ne nous apprend pas grand chose que l’on sache déjà,  et n’invite tout de même pas le public à une grande réflexion politique de haut niveau . Ce qu’avaient réussi à faire Vinaver, et Eschyle ( Les Perses ) et Shakespeare des siècles avant lui. Mais Bruno Freyssinet et William Nadylam ont en tout cas réussi à  montrer la face cachée des décisions politiques prises au plus haut niveau, ce qui est sans doute le propos de David Hare… 

  Leur  réalisation est d’une grande rigueur, sans effets inutiles ; malgré une distribution un peu inégale qui  reste de bonne qualité (en  particulier :  Daniel Berlioux/ Dick Cheney, Greg Germain/ Colin Powell, Alain Rimoux /Donald Rumsfeld et Arnaud Décarsin / Tony Blair; et Philippe Duclos qui campe un Dominique de Villepin plus vrai que nature. Les deux metteurs en scène ont pris la précaution de ne pas tomber dans la caricature et les Guignols de l’info. Il y a une petite difficulté avec Bush, qu’on a tellement vu en photos ou sur les écrans, qu’il est difficile de le voir autrement qu’il est dans la vie réelle, et Vincent Vinterhalter a un peu de mal à nous convaincre, malgré un excellent travail, qu’il est cette espèce de néo-conservateur qui se croit investi par Dieu pour faire régner le bien sur terre, alors qu’il emmène son pays avec lui dans une suite d’aberrations politiques.        

  Alors, à voir? Oui, malgré les défauts du texte,  et si l’on veut bien rester assis sur les petits sièges coques, étroits et inconfortables, de la salle modulable. Jean-Louis Martinelli, faites quelque chose pour vos gentils spectateurs qui ne méritent quand même pas cela, surtout quand il il s’agit d’assister à une pièce  de plusieurs heures…

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 14 juin.

Les Mains sales

  Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Guy-Pierre Couleau.image31.jpg

      Guy-Pierre Couleau avait déjà monté Les Justes d’Albert Camus à l’invitation de Patrice Martinet le directeur de l’Athénée-Louis Jouvet; il revient cette saison avec une reprise de cette même pièce et la création des Mains sales qui est une pièce assez peu jouée. Les Justes sont,  dit-il, comme un essai de tragédie moderne même si les faits qui ont inspiré Camus remontent déjà un siècle, tandis que Les mains sales sont ancrés dans un passé très récent pour Sartre. Et il y a une unique distribution et le décor est le même pour les deux pièces.
  Les Mains sales? Rien qu’à  en évoquer le titre, on a souvent l’impression d’un théâtre déjà très daté et qui ne nous concernerait plus beaucoup. Sans doute la pièce est-elle un peu bavarde, et Couleau a eu raison de pratiquer des coupes … qui auraient pu être plus sévères mais elle mérite d’être vue ; même si, telle qu’elle nous est offerte, elle dure quand même deux heures et demi sans entracte. Mais, à part un début assez difficile qui a les défauts des scènes d’exposition classique, Sartre fait preuve d’un sacré métier de scénariste et certains dialogues quelque peu burlesques font parfois penser à ceux d’un Guitry ou du théâtre de boulevard.
En sept séquences, dont la première et la dernière  se situent en 45 et les autres en 43, c’est la triste histoire d’Hugo, un jeune bourgeois qui s’est rallié au parti révolutionnaire d’Illyrie, un pays d’Europe de l’Est… Hugo a passé deux ans en prison pour avoir assassiné Hoederer, l’un des chefs de ce parti, après,  pour  réussir son coup, être devenu son secrétaire personnel; cet assassinat  a bien entendu été commandité par le Parti pour une raison idéologique. Olga, cadre du parti, est envoyée auprès d’Hugo pour savoir s’il est encore récupérable, sinon, Louis tuera Hugo. ce qui arrivera effectivement mais pas dans les circonstances prévues.
Hugo admire Hoederer, même s’il n’est pas d’accord avec sa philosophie politique, parce qu’il sait que ce haut responsable n’a pas d’état d’âme en ce qui concerne une alliance avec les forces d’extrême droite quand il faudra prendre le pouvoir. Mais le pauvre Hugo, tenaillé par le doute  et par la difficulté de tuer, ne pourra se résoudre dans un premier temps à l’abattre. Les choses changeront quand  Hugo surprendra sa belle jeune femme Jessica dans les bras d’Hoederer. Et il  tuera alors sans l’ombre d’un scrupule celui qu’il admirait tant. La dernière séquence est un peu elle du dernier recours: Olga, qui a plus que de la sympathie pour lui,  lui propose alors  de repartir à zéro mais Hugo a honte d’avoir tué Hoederer ; il  revendique son crime et se considère lui-même comme non récupérable par le Parti, et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra d’un coup de revolver.

Il y a  sans aucun doute du jeune Sartre dans cet Hugo qui n’a plus guère d’affection pour le monde bourgeois dont il vient mais  dont les valeurs continuent à le hanter; il aimerait bien y voir un peu plus clair dans l’engagement politique qui est devenu le sien pour le meilleur, croit-il, et pour le pire qu’il redoute peut-être inconsciemment. D’un côté,  un idéal marxiste révolutionnaire porté en étendard mais vécu en solitaire, dont il devine que, comme tout  révolutionnaire, il devra affronter un jour les dures réalités des luttes politique vécues au quotidien. La question que pose Sartre dans Les Mains sales  consiste en une équation quasi insoluble qui pourrait se résumer ainsi: une pensée révolutionnaire peut-elle un jour, pour continuer à être efficace dans la prise du pouvoir, rester compatible avec les idéaux qu’elle a mis en place dès le début? la réponse est évidemment non, même si la désillusion est presque insupportable à vivre… C’est à dire, même si c’est paradoxal, n’est-ce pas l’issue fatale de toute révolution d’être obligée d’accepter des compromis politiques, même avec les pires ennemis de classe?  La réponse est évidemment non… Reste à en gérer les conséquences humaines au sein d’un parti et sociales quelle que soit la dimension d’un pays. Hugo, qui l’a bien compris, ne pourra pas y survivre et ira de lui-même au devant de la mort: Louis l’abattra froidement sans qu’il y oppose une quelconque résistance.
image5.jpgComment mettre en scène ce dilemne  dont plusieurs scènes politico-philosophiques ont quand même pris quelques rides?  Guy-Pierre Couleau maîtrise parfaitement les choses. Et le public , où il y avait même quelques  jeunes gens, a réagi très favorablement, passées les vingt première premières minutes. Le texte reste, cinquante après, assez étonnant dans sa construction comme dans ses dialogues. Et Guy-Pierre Couleau a su saisir l’angle d’attaque convenable pour traiter  scéniquement ce genre de pièce qui aurait pu vite sombrer dans l’ennui: rigueur dans la mise en place et dans la direction d’acteurs qui font tous preuve, y compris dans les petits rôles , d’un solide métier, de sorte que les personnages sont clairement dessinés dès le début, ce qui facilite beaucoup la lecture de ce drame qui a, par moments, des allures de bande dessinée, avec des rebondissements inattendus.
Mais le metteur en scène sait d’emblée rendre tout à fait crédibles les personnages de Sartre et comme les acteurs sont tous excellents, la machine inventée par Sartre fonctionne au mieux. Le seul petit bémol que l’on puisse faire concernant cette réalisation exemplaire de rigueur est une lumière souvent  avaricieuse, ce qui n’apporte rien et qui, malheureusement, correspond à une mode du temps. Mais,  tenez-vous bien, on échappe, pour une fois, à quelques séquences vidéo…
Alors, à voir? Pourquoi pas? Si vous voulez voir une pièce de Sartre qui gagne à être connue, même encore une fois si elle parait un peu longuette mais le spectacle gagnera encore en qualité, c’est certain, une fois passées les
premières représentations. Et on attend avec curiosité Les Justes de Camus, autre partie de ce diptyque, mise en scène aussi par Guy-Pierre Couleau.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, jusqu’au 30 mai.

Dans la jungle des villes

Dans la jungle des villes
de Bertolt Brecht

traduction de Stéphane Braunschweig,
mise en scène Clément Poirée

Clément Poirée, assistant et collaborateur de Philippe Adrien, après avoir mis en scène Kroum, l’ectoplasme (2004) et Meurtre (2005) de Hanokh Levin, s’attaque à Dans la jungle des villes de Bertolt Brecht.

visueljungle5225x300.jpgTroisième pièce de Brecht, écrite en 1921, dont l’histoire d’une haine gratuite, située dans une Amérique imaginaire, à Chicago, repère des miséreux et paradis des trafiquants et aventuriers, lui a été inspirée par des réminiscences des Brigands de Schiller et les combats de boxe qui galvanisent la foule des grandes villes américaines.« Une sorte de combat en soi, dit Brecht, un combat sans autre cause que le plaisir de se battre et sans autre but que de déterminer le « meilleur homme ». »
Chicago 1912. Une lutte singulière, sauvage, une sorte de match de boxe, s’engage entre deux hommes, Georges Garga, jeune employé d’une bibliothèque de prêt, auquel Shlink, un homme d’affaires malais dans le commerce du bois, veut acheter son opinion sur un livre insignifiant. Proposition extravagante, absurde, que Georges Garga refuse, sa liberté n’est pas à vendre. Shlink insiste, provoque, les enchères montent. Garga mis à la porte de la bibliothèque relève le défi, affronte Shlink, le dépouille de sa fortune, lui fait vendre du bois déjà vendu et donne tout à un pauvre de l’Armée du Salut, obligeant Shlink a cracher à la figure de celui-ci.
La lutte sauvage, impitoyable, des deux hommes met en jeu leurs destins, chacun faisant un parcours inverse : Garga sacrifie son emploi, sa famille, endure et inflige des souffrances pour éprouver sa liberté, Shlink cherche et supporte les pires humiliations pour retrouver la pureté de l’enfant de 7 ans à son arrivée en Amérique, avec, au final, la liberté et la solitude pour l’un, la mort pour l’autre.
Il y a un élan romantique, une violence lyrique dans cette pièce de jeunesse de Brecht dont la structure, une succession de séquences affrontements, rappelle les rounds d’un match de boxe.
Pas de traces de tout cela dans la mise en scène de Clément Poirée, pesante, étirée, confuse, manquant de lignes de force. D’entrée de jeu une fausse bonne idée de jouer la première séquence de la bibliothèque dans l’espace de l’arrière scène où le public, entassé autour de l’aire du jeu, debout, assis ou accroupi par terre, voit mal, se bouscule et gêne les mouvements et les passages des acteurs. Les spectateurs passent ensuite dans la salle, s’installent dans les gradins. Cette rupture entre la première séquence et la suite est trop longue, inutile et dramaturgiquement inefficace.
Et ça ne s’arrangera guère. Les décors réalistes, figurants divers lieux, plantés sur des plates-formes à roulettes poussées par des acteurs, qui rappellent Les Éphémères d’Ariane Mnouchkine. La lenteur de ces manœuvres crée des temps morts que les acteurs essayent de meubler comme ils peuvent.
Ainsi sur ces plates-formes nous arrivent : l’intérieur de la maison de la famille Garga avec table, chaises, bassine à lessive, puis le décor d’un bar, un piano à roulettes, une chambre dans un hôtel chinois, le bureau de Shlink, et ainsi de suite jusqu’au final où on voit, au fond, l’incendie de l’entrepôt de Shlink, puis une barque renversée au bord du lac.
On se sert de temps en temps du piano, on tente de chanter, le résultat est décevant. Il valait mieux s’abstenir. Pour faire plus « américain » le texte (traduction de Stéphane Braunschweig, par endroits abstraite) est truffé de répliques en anglais ou avec un accent anglais pas très réussi. Est-ce nécessaire ?
Le jeu des acteurs (en costumes années 1920), parfois outré, hésite entre un réalisme donnant par moments dans le pathétique et des tentatives maladroites d’un décalage dans la dérision. Le tout s’étire, manque de force et de crédibilité. Les femmes s’en sortent encore le mieux : Catherine Salviat en Maë, Laure Calamy en Marie, Julie Lesgages en Jane. Ni Bruno Blairet en Georges Garga, ni Philippe Morier-Genoud qui fait un Shlink minable, défait, vaincu d’avance, n’arrivent pas à rendre crédibles la violence de la haine et le combat implacable entre leurs personnages.
La pièce de Brecht, flamboyante, fourmillant de thèmes, de références, d’ambiguïtés et de contradictions, échappant au marquage idéologique, nécessite une maîtrise solide de son contenu et un parti pris dramaturgique fort et cohérent. Or, ici les fils fragiles de la mise en scène lâchent, tout se disloque et part dans tous les sens.

Irène Sadowska Guillon

Dans la jungle des villes
de Bertolt Brecht,
mise en scène Clément Poirée
Au Théâtre de la Tempête à Paris, du 8 mai au 7 juin 2009

DANS LA JUNGLE DES VILLES

DANS LA JUNGLE DES VILLES  Théâtre de la Tempête  de Bertolt Brecht, mise en scène Clément Poirée

Clément Poirée surmonte bien la difficile ascension de cet énigmatique pic Brecht, avec une distribution brillante, une scénographie efficace d’Erwan Creff et de belles lumières de Maëlle Payonne, somptueuses dans le dernier acte. Shlink, riche marchand de bois malais (étonnant Philippe Morier Genoud) propose d’acheter l’opinion de Garga sur un livre insignifiant. Celui-ci refuse, Shlink lui fait don de son commerce et Garga se comporte de façon étrange par rapport à sa famille, brutalisant sa sœur et sa mère, vendant le bois du commerce dont on lui a fait don deux fois à deux personnes différentes. Il fera de la prison 3 ans pour ce délit, Shlink réapparaît dans sa vie à sa sortie, les deux personnages entretiennent un rapport trouble…Cette pièce rimbaldienne, trouble et désespérée est bien mise en valeur.

Edith Rappoport

Célébration

 Célébration d’Harold Pinter, mise en scène d’Alexandre Zeff.
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    La pièce de Pinter est l’une de ses dernières mais, même plus courte, elle a les mêmes qualités que Le monte-plats, Le Gardien ou Le Retour, pour ne citer que les plus connues . Nous sommes dans un restaurant londonien du West End pour être précis, pas vraiment l’excellent restaurant mais  ce genre de maisons à la cuisine correcte,  au décor  assez branchouille pour séduire les bobos ; il y a de grandes assiettes en verre rouge et sans doute de mini-portions du type fausse nouvelle cuisine qui a envahi jusqu’aux plus petits restaurants de la vallée du Lot,  et d’assez bonnes bouteilles. Lumière  très très tamisée et décor très chico obligatoire.

  Il y a ce soir-là assis à une  table ronde avec nappe blanche deux couples:  Lambert et Julie,  Matt et Prue; curieusement, les deux hommes sont frères et les les deux femmes sont soeurs, comme cela se pratiquait  souvent dans la campagne française, il y a un demi-siècle. Ils sont « conseillers en stratégie », et on se doute qu’ils ne doivent pas avoir trop de scrupules à magouiller  des affaires pas très nettes dans des pays que l’on qualifie en voie de développement, en Afrique ou en Asie; quant aux deux soeurs, elles travaillent ensemble dans une organisation humanitaire, sans doute occupées à ramasser des fonds. Mais on n’en saura guère plus… Ils sont là pour célébrer l’anniversaire de Lambert.

  Et il y a une autre table où dînent aussi Russel et Suki, lui  est cadre bancaire et elle,   institutrice, après avoir été autrefois secrétaire dans une boîte où cela lui ne lui déplaisait pas trop de disparaître derrière les classeurs avec l’un ou l’autre de ses patrons. Lambert et elle, qui n’ont pas l’air  franchement étonnés, se retrouvent par hasard: ils ont été autrefois amants, et  tout ce beau monde décidera de finir la soirée ensemble. Le directeur du restaurant et la chef de rang sont du genre attentif et obséquieux,  aux petits soins pour une clientèle fidèle qui représente leur capital commercial.

  Quant au serveur, il se permet , comme il dit ,des » interventions », aussi incongrues que délirantes, où il évoque la vie de son grand-père qui, à l’entendre, aurait connu la plupart des grands écrivains américains. Mais, comme toujours chez Pinter, c’est du refoulé dont il s’agit,  et chaque personnage ment à l’autre, et cela d’autant plus qu’il lui est très proche.Il y a ce que l’on dit avec la plus parfaite candeur, et tout ce que les répliquent  révèlent: « Mes dialogues, écrivait Pinter, ce n’est pas du Pinter, ce sont les gens. vous n’avez qu’à écouter les gens, à vous écouter vous-même ». Façon élégante de nous dire qu’entre ses personnages et nous-mêmes, la frontière est fragile..

  .Et le célèbre écrivain britannique, décédé le 24 décembre dernier, ne nous épargne rien: mensonges, cynisme,  abus de pouvoir financier, fantasmes en tout genre: Lambert ne sait plus où il en est, en proie à un profond désarroi , Prue  se livre  à une crise impitoyable de jalousie; et  Julie, elle,  se vautre dans ses délires et ses obsessions.

   Petites vengeances, phrases fielleuses , allusions cruelles sont au menu de l’anniversaire; quant à la fête, malgré quelques apparences de politesse bourgeoise, elle  ne signifie plus rien.C’est tout. Mais c’est beaucoup et,en une heure, la messe est dite:  Pinter , qui connaît bien son monde, se livre à une démonstration féroce  de  ce que peut être, malgré les apparences,  la vie de ces trois couples, sans que cela tourne jamais au procédé,comme parfois dans ses autres pièces, sans doute grâce à un solide scénario et à un dialogue superbement ciselé .

Alexandre Zeff a très bien su mettre en valeur  cet humour  sournois et cruel qui est ,en quelque sorte, la marque de fabrique de Pinter. Et tout l’intérêt de sa mise en scène est d’être arrivé à rendre visible, comme à travers une immense loupe, les petits gestes, les hésitations du langage , les attitudes comme  les regards, bref tout un climat  qui dénote la tension mentale de ces six jeunes gens qui, au départ, se sont réunis pour une fête joyeuse, et qui tourne au règlement de comptes organisé comme un ballet cruel, façon Quartett d’Heiner Muller…Alexandre Zeff a choisi de mettre cette courte pièce en scène, un peu comme  des séquences filmées, avec des personnages qui ont tous la trentaine et il  réussit un parcours sans faute qui a d’ailleurs été récompensé par le Prix du Théâtre 13. 

  C’est  un travail cousu main,  brillant, mais  intelligent et sensible.  Grâce à une mise en place  rigoureuse ( et il en faut quand on veut monter correctement un Pinter et à une  direction d’acteurs  impeccable,  il y a une réelle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent . Et les acteurs sont tous crédibles- en particulier,  Daphné de Quatrebarbes ( Suki ), qui atteint des sommets  de délire; Sophie Neveu (Julie)  et Philippe Cavales ( le serveur) qui  sont d’une drôlerie et d’une folie remarquable. La scénographie et les costumes sont très justes et bien vus.

  Et  Jean-Louis Martin Barbaz a eu  raison de les accueillir au Studio-Théâtre d’Asnières. Mais il y a un mais …Ce beau  spectacle ne s’est joué en effet que quelques soirées . Et,  sans doute,  à cause d’une distribution assez lourde, aucune reprise n’est prévue sur Paris. Espérons quand même qu’un théâtre voudra bien les accueillir; en tout cas, notez-le bien : si cette équipe de théâtre passe près de chez vous,  n’hésitez pas à aller les voir. La soirée est peut-être un peu courte (il y faudrait un autre texte  de Pinter) . En tout cas, on en  prendrait bien encore une petite louche!

  Quand on voit souvent des spectacles à la fois lourds et aussi tristounets que prétentieux, cette Célébration, est tout à fait réjouissante, même et surtout peut-être dans sa noirceur et son pessimisme absolus. Les dialogues de Pinter en effet ne donnent pas une bien haute idée des  bestioles humaines  qui peuplent nos villes contemporaines…

Philippe du Vignal

Liliom

Liliom, la vie et la mort d’un vaurien, légende la la banlieue en sept tableaux.
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   Au centre, la fête foraine ; au centre de la fête, un énorme King Kong qui vomit les personnages par un toboggan. Côté jardin, une caravane en coupe, logis pauvret, côté cour une porte de sortie, de fuite et un talus d’herbe pour jouer les terrains vagues. Voilà pour la scénographie, très réussie, très juste, de Sophie Pérez et Xavier Boussiron. Voilà pour la métaphore : Mesdames, Messieurs, entrez dans le cercle de ce monde d’où il  faut être très malin pour s’échapper, où l’on paye cash ; mesdames, messieurs, mesurez vous à King Kong et voyez comme vous êtes petits. Le vague, les appels, d’air, profitez-en  ou tant pis pour vous.
Là-dessus, Liliom : voyez le bel étranger au nom de fleur le « roi des bonimenteurs », séducteur presque passif, brutal, naïf, se glissant en souplesse entre les querelles de femmes, mais piégé par le premier voyou venu, le moindre gendarme, et sa propre incapacité à seulement concevoir qu’on puisse exercer un travail régulier.  Il aime ? Va savoir. De l’amour passe, trop ceci, pas assez cela, surtout mal vu mal dit. Sa Julie, il est capable de la cogner, de l’oublier des heures.

  Mais le jour où elle lui annonce l’arrivée d’un bébé, il se lance dans un coup foireux pour dépouiller le caissier juif – évidemment, et Férenc Molnar est lui-même juif – qui porte la paye des ouvriers à l’usine. Naturellement, son copain le  « cerveau  » s’ échappe,  la victime présumée sort un revolver au lieu de sacoche pleine d’argent, Liliom se poignarde… et épilogua au ciel, nouvel avatar de l’éternelle foire. Seize ans après,  il est mis à l’épreuve et envoyé sur la terre. Y aura-t-il, y-a-t-il eu de l’amour pour sa fille ? Molnar ne tranche pas : il fait subir aux autres – les amis, copains, comparses, le charme inexpliqué de Liliom et la rancune que cela crée. Il nous laisse  nous dépatouiller avec ce  « banni  » .

  La mise en scène, très belle,  suit la respiration de ces vies cahotées, avec ralentissements et emballements, avec une troupe d’acteurs qui joue tout l’éventail des sentiments entre humain fragile et  figure de jeu de massacre.

Christine Friedel

Mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia , Centre dramatique national de Montreuil, jusqu’au 18 mai

14 minutes de danse

  14 minutes de danse, texte et mise en scène de Sonia Ristic.danse.jpg

    Sonia Ristic, dont on avait déjà pu voir cette saison Sniper avenue, mise en scène par Magali Leiris, , est née d’un père serbe et d’une mère croate, mais elle vit à Paris depuis presque vingt ans. La guerre et ses ravages, et ses répercussions,plusieurs générations après, elle connaît, aucun doute là-dessus et l’univers de 14 minutes de danse est encore celui des déchirements , des viols en série et des massacres., et  » tout le propos de la pièce ,dit-elle, pour  ce jeune garçon et cette jeune fille, est  d’organiser leur mémoire, de trouver un début, un milieu et une fin, afin de pouvoir raconter l’irracontable, pour qu’il cesse de les grignoter de l’intérieur. Sauf que le souvenir émotionnel échappe à l’organisation, ne respecte pas la chronologie, est beaucoup plus désordonné ».
  Au moyen d’un dialogue, d’images vidéo et de moments chorégraphiés , Sonia Ristic essaye    de mettre en scène. le cauchemar qui  a hanté tout un peuple Pour dire la douleur  et le drame qu’ont vécu des dizaines de milliers de gens d’un côté comme de l’autre, et qui  savent que s’ il y a eu un passé, il faudra aussi qu’il y ait un avenir, même s’il doivent  y dépenser  une énergie considérable pour effacer  la guerre et ses blessures et pour tenter de se reconstruire personnellement et collectivement.

  Pour lui, il y a eu la perte irréparable d’un bon copain dont il n’ a retrouvé qu’un bras, et pour elle, un viol collectif qu’elle a dû subir, dont on peut penser vers la fin de la pièce, que lui,  justement  en a été l’un des participants. Et,  pour faire écho aux souvenirs douloureux qu’il se racontent, Sonia Ristic a imaginé de projeter une série d’images vidéo en noir et blanc… On n’ échappe décidément pas à cette foutue vidéo  quelque soit le spectacle,  qui ne se justifie que très rarement. Mais, puisque les autres le font, pourquoi, moi, je n’y aurais pas droit? semble dire  Sonia Ristic.   Le texte, sans doute écrit, comme celui de Sniper Avenue, à partir de témoignages, constitue une sorte d’exorcisme personnel que l’on peut respecter: la guerre, quand on la vit plusieurs années de suite au jour le jour, laisse des traces indélébiles pendant toute une vie, mais quand on  veut  que cela fasse corps sur le plan scénique,  là  les choses deviennent  plus difficiles. Comment dire la violence sans la montrer, comment dire l’indicible sans effet de pathos? Comment dire un drame historique sur le plan scénique?
  On retrouve à peu près les mêmes erreurs dans 14 minutes de danse que dans Sniper avenue: un texte qui n’offre pas  un immense intérêt, et des images vidéo des plus conventionnelles: paysages d’hiver, de neiges, de ruines, de soldats… Bref, tous les stéréotypes qu’on a pu voir des dizaines de fois.
  Le souvenir de la guerre, c’est bien autre chose, et c’est trop facile de nous resservir une fois de plus un langage fragmenté texte/ images aussi peu construit ,  comme si c’était la modernité même. Au secours, tous aux abris, c’est le cas de le dire… Les deux comédiens , Vincent Cappello et Salomé Richez, malgré une absence totale de direction de jeu , font un  travail remarquable  mais, dans des conditions pareilles- un texte  faible et une absence radicale de mise en scène- ils ne peuvent pas nous convaincre vraiment . Il y a bien quelques moments où perce l’ombre de l’ombre  d’une sensibilité dramatique, grâce à la chorégraphie de Tamara Saphir, mais on reste sur sa faim. La guerre et ses horreurs, sur un mode polyphonique aussi peu écrit, nous laisse indifférents… Dommage!

  Il faudrait que Sonia Ristic apprenne enfin ce qu’est un vrai dialogue théâtral et une véritable mise en scène: ce genre de choses ne peut pas s’improviser. On comprend mal que le Tarmac se soit laissé entraîner dans ce genre d’aventures…
  A voir? Non sûrement pas ; de toute façon, c’est fini, et on doute que le spectacle puisse être repris.

 

Philippe du Vignal

 Tarmac de la Villette

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