KICHINEV 1903

KICHINEV 1903  d’après Bialik,de et par Zohar Wexler, 17/07 Th des Halles 


Ce voyage autour du poème de Bialik envoyé pour recueillir les témoignages de survivants du pogrom perpétré à Kichinev en Bessarabie, le jour de Pessah, également jour de Pâques, est interprété avec une belle simplicité par Zohar Wexler qui retourne sur les traces de ses grands parents nés dans cette ville. Autour de ce poème, dans la ville du massacre, il nous conduit dans son voyage personnel, au delà de l’horreur. Les mots prennent toute leur force dans cette petite chapelle du Théâtre des Halles. Le costume de ville, deux pièces, veste et cravate, semblait étrangement inadapté…

Edith Rappoport


Archives pour la catégorie critique

WARSHEIN KABARETT

WARSHEIN KABARETT  de Philippe Fenwick Théâtre Escale

 

Est-Ouest Procès d’intention, Théâtre d’Agit-prop, avec Philippe Fenwick Gritt Krausse, Hugues Hollenstein, Sébastien Roullier et Gwennoal Hollenstein

 

Nous arrivons en retard  dans le parc de l’Office de tourisme d’Avignon où se joue ce dynamique spectacle d’agit-prop. Il s’agit sans doute d’un spectacle autobiographique, les noms des personnages étant ceux des acteurs ! Martina Krausse née à Berlin a grandi du côté de l’est au moment de la construction du mur, elle a voulu s’en échapper pour profiter des mirages de l’ouest, puis déçue est revenue à l’est au moment de la chute du mur. Et bizarrement, au moment où le capitalisme et la religion de l’argent s’impose, elle défend avec ardeur l’utopie communiste, la stasi (récupérée par les américains), et même Erich Honecker.  Ce Warshein Kabarett est joué à gros traits avec des interpellations du public, Martina Krausse est une acrobate qui s’enroule dans des drapeaux rouges, Philippe Fenwick un agent socialiste qui se transforme en présentateur de jeu télévisé, les deux agents en blouse grise se transforment en joyeux figurants d’émission. Il nous pose de vraies questions, celle de la consommation à tous prix avec un chômage de masse dans l’Eldorado capitaliste.
Fallait-il tout jeter de cette impossible construction socialiste ? La troupe d’ Hugues Hollenstein se pose la question avec une vigueur revigorante.

 

Edith Rappoport

 

Jusqu’au 21 juillet 11 h square Agricol Perdiguier derrière l’Office de tourisme d’Avignon

ERNESTO CHE GUEVARA

ERNESTO CHE GUEVARA  m e s Gérard Gélas Théâtre du chêne noir 


 Ernesto Che Guevara, la dernière nuit de José Pablo Feinmann

 

C’est mon premier spectacle de ce 44e festival d’Avignon auquel j’assiste. La grande salle du Chêne Noir est bourrée, nous sommes accueillis par le maître des lieux qui a conçu la mise en scène, la scénographie et les lumières du spectacle, il nous reçoit chaleureusement. Cette pièce d’un auteur argentin met en scène la dernière nuit du Che, le 8 octobre 1967 dans une petite école de la Higuera en Bolivie, avant son exécution. C’est un dialogue imaginaire entre le héros charismatique des luttes de libération des peuples d’Amérique du sud et un journaliste américain Matthews, Andrès Cabreira et Fidel Castro, trois personnages interprétés par le même acteur Jacques Frantz. Olivier Sitruk incarne Guevara, il ressemble étrangement à l’icône populaire. Malgré quelques longueurs, ce dialogue parfois musclé entre ces protagonistes d’un histoire sanglante des affrontements entre le monde “libre” du capitalisme égoïste qui laisse au bord du chemin la grande majorité des peuples (on ne prononce d’ailleurs plus ce mot), et celui de la lutte armée révolutionnaire qui ne recule pas devant les exécutions, reste théâtral. Le public ne s’y trompe pas avec de belles acclamations.

Edith Rappoport

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  Ernesto Che Guevara, la dernière nuit de José Pablo Feinmann, traduction et adaptation de Marion Loran, mise en scène de Gérard Gelas.

On est en octobre 67, (l’année où Gérard Gélas fonda son Théâtre du Chêne noir!). Dans une petite école d’un village bolivien, Che Guevara, retenu prisonnier et qui sait qu’il va être exécuté, rencontre un journaliste qui veut savoir qui est vraiment ce El Commandante, personnage complexe  aussi bien qu’ authentique révolutionnaire, dont les relations avec Fidel Castro furent pour le moins difficiles.
Le texte du romancier et scénariste argentin José Pablo Feinmann est sans doute  trop long ( deux heures) et la dramaturgie du genre souvent maladroit, mais il parle avec beaucoup de sensibilité et d’intelligence le rapport de l’homme à la violence,la valeur réelle des sacrifices à consentir, la haine comme support  de la lutte politique tout comme l’insoluble devoir d’en arriver à tuer des innocents pour appliquer les consignes: autant de questions auxquelles en fait, malgré toutes les proclamations, aucun révolutionnaire ne peut vraiment échapper.
La dernière nuit de Che Guevara lui semble bien longue, et  le climat  pesant mais les deux hommes qui se respectent, semblent, malgré leurs différences idéologiques, quand même se comprendre. Et il y a quelques belles scènes avec un vrai dialogue; sans esbrouffe, sans effets inutiles mais avec rigueur et efficacité, Gérard Gelas  arrive à emmener le public avec lui. Loin de l’image quelque peu stéréotypée du fameux El Commandante qui règne toujours en Europe.
Feinmann a aussi introduit par moments le personnage de Fidel Castro que joue le même acteur- ce qui brouille un peu les pistes, et l’épouse de Che Guevara. Ces scènes, du genre conventionnel, n’apportent, à vrai dire, pas grand chose à la pièce et la rallongent inutilement… Mais comme la mise en scène de Gérard Gelas est sobre et efficace, et comme Olivier Sitruk et Jacques Frantz sont bien dirigés, ils arrivent à imposer des personnages du Che et du journaliste tout à fait crédibles. Mieux vaut oublier l’interprétation des autres personnages, en particulier les deux gardiens de Che Guevara ),mais Gérard Gelas arrive à faire passer le meilleur de la pièce. Alors à voir?
Oui, pour la mise en scène de Gelas et malgré les défauts de la pièce…

Philippe du Vignal

Théâtre du Chêne noir à Avignon, jusqu’au 30 juillet.

Les Prédateur$


Les Prédateur$, texte de Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan, mise en scène et musique d’Ismaïl Safwan. 

photo1231.jpgLe off est aussi un peu la vitrine culturelle de nombreuses régions dont l’ancienne Caserne des Pompiers s’est faite depuis déjà pas mal de temps une spécialité, vac notamment Champagne-Ardennes mais ici c’est l’Alsace et Schiltigheim près de Strasbourg, patrie d’origine des Marx Brothers.Les Prédateur$ est une sorte de conte à la Voltaire, où Patrick Chevalier, seul en scène, démonte les rouages des finances et du capitalisme mondial. Venu de Sciences Po, Patrick Chevalier connaît bien ce dont il parle. Et, en une heure, à travers le miroir grossissant de plusieurs personnages, il se libre à une des démonstrations des plus cyniques mais aussi des plus jubilatoires qui soient.
Il y a d’abord ce banquier, un verre à la main devant de très beaux tableaux- un Mondrian plus vrai que nature, un Van Gogh, un de la Tour : Job raillé par sa femme ( Lorraine oblige ),un buste grec antique en bronze, et une petite sculpture géométrique de Toivo Kaitanen, artiste finlandais contemporain,bien connu puisqu’inexistant, dus à Jaime Olivares. Le banquier dans son complet gris, sa chemise, et sa cravate de banquier, un verre à la main,  nous nous livre son credo cynique sans aucun état d’âme: « La concurrence de marché, quand on la laisse fonctionner, protège le consommateur mieux que tous les mécanismes gouvernementaux venus successivement se superposer au marché ». Il dit tout cela radicalement mais avec suavité, avec même une certaine bonhomie, laissant bien entendu entendre que, s’il y a des victimes collatérales, c’est l’état naturel du marché depuis des siècles qui le veut, et que les pauvres doivent bien comprendre que leurs salaires de toute une vie sont à peine celui d’un revenu mensuel de financier. Mais on n’y peut rien, les politiques ont été avertis et ont pris leurs responsabilités. Allez les pauvres et les classes moyennes, comprenez-nous, soyez pragmatiques: « En vingt ans, la production de richesses dans ce pays a augmenté de 70%. En même temps, le nombre de chômeurs s’est multiplié par sept mais cela c’était le prix à payer. Rien n’a été imposé aux gouvernements par les marchés, comme on l’entend parfois. Non, c’est tout le contraire! « .
La leçon est claire dans son cynisme tranchant: oui, ils subissent une double peine , puisqu’ils souffrent de la récession que nous , financiers, avons contribué à mettre en place grâce à  nos grandes magouilles internationales, et qu’ils vont devoir aussi éponger la dette.
Lui succède une sorte de clodo, peut-être un ex-trader, une flasque de whisky à la main qui dit qu’il a été prix Sobel d’économie, puis un hommes d’affaires, amateur d’art qui reconnaît volontiers que le prix du Van Gogh n’est pas donné: 54 millions mais qu’il n’est rien en comparaison des joies que sa vision lui apporte.
Mais ce qui suit: la démonstration mathématique, à coup d’équations authentiques par un professeur d’économie est un grand moment théâtral qui a été puisé aux meilleurs sources: Joseph Stieglitz, Naomi Klein, entre autre et Bernard Maris, le brillant économiste de France-Inter.  Ismaïl Safwan et Patrick Chevalllierfont monter la pression mais sans aucune mayonnaise idéologique: les faits rien que les faits, les chiffres rien que les chiffres : cassant comme des chiffres mais bien réels, avec leur lot de contradictions,comme le fait chaque mois Jacques Livchine dans son fameux kapouchnik à Audincourt.
La démonstration des Prédateur$ va jusqu’ à l’inavouable qu’il faut bien finir par admettre: les Etats démocratiques  européens dont nous sommes si fiers , n’ont absolument aucun moyen de contrôle et les vrais maîtres du monde sont les financiers et les banquiers. Le mécanisme des subprimes, vous allez vite comprendre si vous êtes un peu perdus- et il y a de quoi!- la démonstration est nette,impressionnante de vérité et surtout d’une drôlerie féroce jusqu’à l’absurde. Inutile de vous dire que l’on rit parfois jaune. Mise en scène simple et efficace, tout comme le jeu excellent de Patrick Chevalier qui, à la fin, recadre les choses ,en nous mettant le nez dans notre caca. La morale est amère et  le spectacle se termine avec quelques phrases de ce bel appel à la révolte d’Etienne de la Boétie en 1552 dont celles-ci:  » Ce qu’a de plus ce maître, ce sont les moyens que nous lui fournissons pour nous détruire. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles le sentaient, vous pourriez vous délivrer,  si vous essayez seulement de le vouloir ». Voilà  c’est dit et magnifiquement dit.
Dans la  marée du festival off où le pire par centaines côtoie le meilleur, Les Prédateur$ auront été un moment exceptionnel de bonheur; surtout ne le ratez pas, que ce soit en Avignon, en Alsace, ou ailleurs.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Ange, 15-17  rue des Teinturiers, Avignon à 16 h 30 jusqu’au 31 juillet. 04-90-39-40-59.  

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LE SOLITAIRE

LE SOLITAIRE d’ EUGENE IONESCO Mise en scène: Jean-Louis Martinelli.

Avec François Marthouret.

 

arton2395350x232.jpgNe pas agir, ne pas penser, ne pas se lier d’amitié ou d’amour, c’est le luxe que se permet le personnage de Ionesco dans « Le Solitaire », son unique roman.
L’homme a fait un héritage inattendu, il est riche, il quitte sa chambre d’hôtel et son travail qui ne lui apportent aucune satisfaction, il peut vivre comme il veut. Et lui, l’homme sans désirs, s’achète un appartement dans une banlieue proche de Paris, entre une avenue bruyante et une ruelle provinciale. Il peut choisir, tantôt l’agitation de l’une ou le calme de l’autre. Il a ses habitudes au petit restaurant le plus proche. Sinon, il reste là, dans sa chambre, à moitié habillé. Il se dit que s’il pouvait philosopher, il saurait beaucoup de choses. Mais il vaut mieux s’abstenir de philosopher si on n’est pas un grand philosophe. Alors il s’abstient.
La serveuse du restaurant fait un passage dans sa vie , elle le quitte vite, car comment vivre avec quelqu’un qui ne vous parle pas. Il sera donc seul. Et il revient à sa non vie .Il n’a même pas peur de la mort puis qu’il ne sait pas ce que c’est. L’alcool parfois fait s’entrouvrir le ciel pesant qui borne sa vie. Après quelques verres il entend et voit des choses étonnantes. La petite banlieue calme devient un territoire d’émeute et de révolution. Parfois il voudrait y prendre part, mais personne ne l’écoute. Mieux vaut alors rentrer chez lui, retrouver cette chambre et attendre le jour où le ciel s’ouvrira enfin et lui donnera envie d’aller vers cette lumière inconnue qui ressemble peut-être au matin du monde ou à l’innocence de l’enfance.Un très beau texte. Ce solitaire, frère de l’homme du Terrier de Kafka ou de l’homme du sous-sol de Dostoïevski, ces hommes qui se refusent à la vie mais attendent un signe qui les ferait croire, nous fait découvrir une autre facette de Ionesco.
L’adaptation , la mise en scène, l’interprétation nous font entendre cette si totale solitude . François Marthouret n’a pas l’âge du personnage de Ionesco dont le renoncement au monde alors qu’il a à peine 40 ans est beaucoup plus troublant. Mais son corps, ses étonnements, ses colères, nous disent autre chose sur l’homme qui n’en finit pas de s’interroger sur l’agitation vaine des autres hommes.

 

Françoise du Chaxel

Spectacle créé au Théâtre de la Madeleine.

 

 

 

Théâtre de La Madeleine,19 rue de Surène, 75008, 01 42 65 07 09, jusqu’au 31 juillet.

 

 

Papperlapapp

Papperlapapp , texte de Christof Marthaler, Malte Ubenauf, Olivier Cadiot et les acteurs d’après Herbert Aschternbusch, Don Gabriel Amorth, Olivier Cadiot, E.M. Cioran, Dario Fo, Seren Kirkiegard, Professeur Madya, Henri Michaux, Julien Torma, Malte Ubernauf, mise en scène de Christoph Marthaler et scénogaphie d’Anne Viebrock, collaboration à la dramaturgie d’Olivier Cadiot. Musique originale de Martin Schütz, Jean-Sébastien Bach, etc…

1278759909.jpgSur le célèbre plateau de la Cour d’Honneur, un matelas défoncé et brûlé, un haut confessionnal en bois à deux places et quelques rangs de bancs d’église sur un parquet en chevrons,  cinq tombeaux en pierre, dont certains avec matelas, des chaises en bois soigneusement alignées, quelques pots de géraniums sur des surfaces de carrelages anciens, un orgue électronique sous la voûte, et encore des frigos et machines à laver tout blancs bien rangés en ligne, un camion militaire bâché; dans la chapelle en haut, on aperçoit un pianiste.
Le dispositif  scénique d’Anne Viebrok , avec ce qu’il induit d’archéologie au second degré et d’humour, de  dérapage temporel entre papauté et modernité,  ne manque ni d’allure ni de sens dans ce palais médiéval. Et le public ne cesse d’en regarder les moindres détails. Disons qu’il vit les derniers bons moments d’un spectacle qui n’a pas encore commencé … avant un ratage historique tel que le Festival n’en avait jamais connu dans ce lieu mythique où c’est une grande chance pour un metteur en scène d’y réaliser  un spectacle…
Un aveugle avec une  canne blanche télescopique descend seul (????) du camion militaire:  l’affaire parait mal engagée mais bon… Il s’agit d’un guide qui fait visiter le Palais à un groupe de touristes: ils sont tous habillés tristement en marron, gris; les femmes portent des robes très 1950 à la Pina Bausch. Ils marchent souvent  deux par deux, puis vont s’agenouiller sur les bancs, pendant que, dans le confessionnal, un ouvrier meule une pièce de métal en faisant jaillir des gerbes d’étincelles. à travers la grille en bois de la porte.
Peu après une sirène d’ alarme retentit: tout le monde va se cacher, et un homme,  probablement un curé, tout habillé de gris va courageusement retirer d’un caddie suspect…. une petite baguette de pain. Le curé prononce quelques mots. Tous les personnages chantent en chœur plutôt bien. Les hommes s’allongent par terre, les femmes,  disparues un moment, jettent du haut du Palais des Papes des ballots de vêtements sacerdotaux que les hommes vont revêtir quelques minutes avant de les mettre dans la grosse machine à laver à l’avant-scène. Et ensuite de les retirer!
Première et sévère hémorragie de spectateurs; premier et sévère basculement  de  tête de Daniel Cohn-Bendit. Le pianiste, dans un grand silence, joue du Bach, on commence à sentir de sérieux mouvements de contestation dans le public qui va connaître une seconde hémorragie moins discrète que la première : des spectateurs descendent les gradins en faisant du bruit pendant que d’autres font ironiquement: Chut! Chut! Fou rire généralisé à part quelques fans de Marthaler; Daniel Cohn Bendit visiblement peu intéressé ,repique du nez.  Les comédiens marchent en file indienne du côté jardin au côté cour en silence. Quelques spectateurs qui avaient sans doute prémédité leur coup, les imitent en sortant: re-fou rire généralisé; dans cet océan de vacuité et de prétention, ce fut l’un des rares bons moments. On aperçoit un contrebassiste qui joue à l’un des fenêtres du Palais.   Puis il ne se passe strictement rien sur scène: cela doit être pour Marthaler la plus épouvantable des provocations… Comme cette brutale invasion de basses qui font mal  aux oreilles… Désolé, M. Marthaler, on a déjà donné, et vos petites provocations ont un goût nauséeux de réchauffé :  il y a quarante ans  le Living Theater entre autres, avec des moyens plus simples , était beaucoup plus efficace!
Les spectateurs ne sont pas dupes et , devant cette plaisanterie des plus médiocres,ne se gênent pas pour manifester leur désapprobation! Un homme seul sur les bancs d’église se lance dans un monologue mais le public continue à s’ennuyer ferme, à part une petite partie du public qui se réjouit; certes, tout est impeccablement réglé: la mécanique suisse fonctionne mais pour dire quoi? Vraiment pas grand chose!  Il y a aussi quelques allusions aux capotes et à Benoît XVI. Mon voisin allemand me demande où, à mon avis, on peut se faire rembourser; nous lui conseillons de s’adresser à la direction du Festival et lui souhaitons bon courage. Daniel Cohn Bendit repique du nez et l’hémorragie de public se fait cette fois plus sévère mais le spectacle continue, toujours aussi propret, toujours aussi peu passionnant!
Les comédiens, et non des moindres, comme entre autres l’excellent Marc Bodnar et  Evelyne Didi, très humbles, font leur boulot avec beaucoup d’humilité malgré tout, alors que la grogne des spectateurs s’amplifie. Il y a une grande de pièce de tissu  projetée sur le mur du Palais. Les hommes à un moment s’allongeront sur les tombeaux dont l’un montera et redescendra plusieurs fois avec changement de partenaire à chaque fois,  puis ce sera au tour des femmes d’y prendre leur place en faisant leur lit . Là aussi Marthaler et son complice Olivier Cadiot  doivent trouver que c’est du dernier chic. Mais, quand autant de spectateurs désertent un spectacle, c’est qu’il doit y avoir quand même un petit ennui, même, répétons-le , quand tout est impeccablement réglé. Il y aura à la fin quelques timides rappels et les comédiens ont préféré-on les comprend- s’éclipser rapidement devant les huées du public où il y avait quelques inconditionnels ravis de ce qui n’ a même pas l’allure d’ une bonne farce de potache.   L’humour de Marthaler est du genre pesant, et, à part quelques déplacements en groupe de comédiens, l’ensemble, sans invention, sans parti pri , sans véritable provocation théâtrale, n’a pas du tout la force de certains happenings. Que sauver de ce ratage? uelques chants en choeur, quelques gags mais même les extraits de texte éparpillés, sans unité  ne peuvent pas faire  sens dans toute cette vacuité. Le salut final était des plus houleux -même si, soyons justes,  il y a eu quelques applaudissements- mais les pauvres comédiens ne devaient pas  se sentir très à l’aise. On veut bien que Marthaler, d’habitude plus inspiré, soit, comme l’annonce fièrement le programme » un observateur du monde et un poète inspiré » et qu’il reste » animé d’une volonté d’établir un dialogue avec ses contemporains, en étant toujours « ici et maintenant ». ( sic!).   Mais on se demande comment une pareille création a pu voir le jour et il aurait sans doute mieux valu arrêter les dégâts avant. Le ministre de la Culture, venu le soir de la première,  était furieux, et on le comprend. A quelque chose,  malheur est bon et la leçon est claire: le festival s’il continue dans cette lancée faussement avant-gardiste et d’une rare prétention, est en train de se tirer une balle dans le pied, et ce qui aurait pu être une pochade sympathique d’une heure sur l’histoire des papes ou quelque chose de similaire, devient d’un ennui profond en deux heures et demi dans un haut  lieu théâtral qui ne méritait franchement pas ce genre de ratage… dont vous pouvez avoir une idée en regardant Arte.
Quelques minutes vous suffiront sans doute pour mesurer l’étendue des dégâts. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que ce genre de choses ne fera pas date dans l’histoire du théâtre contemporain.

 

Philippe du Vignal

Palais des Papes jusqu’au 17 juillet. Retransmission en direct le 17 sur Arte

 

La Casa de la Fuerza

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  Angelica Liddell , bien connue en Espagne, l’est moins en France où elle a seulement présenté un spectacle au Centre dramatique de Bordeaux il y a quelques années. Comment parler de ce spectacle en espagnol surtitré ( plutôt bien ) qui dure plus de cinq heures avec une pause de dix minutes et une autre d’une demi-heure vers une heure et quart du matin? Sans être réducteur, sans tout raconter- ce qui est impossible, puisqu’il n’y a pas vraiment de scénario et qu’il participe autant de ce que l’on a coutume d’appeler « performance  » et « installation » dans les musées d’art contemporain, que d’un spectacle théâtral au sens habituel du terme
   Essayons cependant de vous en donner un idée juste, ce qu’ aucune  vidéo ne pourra vraiment faire, pour que vous ayez aussi envie de le voir. Même si nous avons des réserves, il y a- malgré quelques passages à vide- une telle force de provocation, une telle liberté de ton, un tel manque de pudeur physique, qu’il est impossible d’y être indifférent: l’émotion et les sentiments personnels jouent un drôle de ballet  avec la simulation. En tout cas, on ressort de là aussi sonné( au meilleur sens du terme ) qu’aux premiers et éblouissants spectacles de Bob Wilson,  Pina Bausch ou Tadeusz  Kantor, auxquels Angelica Liddell fait ouvertement référence.
 La scène est nue: il y a juste  un petit avion d’enfant, rose bonbon, une petite table au plateau en stratifié avec quelques canettes de bière,deux cagettes sans doute pleines aussi de bières, un canapé et une vingtaines de fleurs en pot, un tas de citron, et attendant sur le côté, trois jeunes femmes en robe longue: rouge, bleue et noire; dès la première minute, on a repéré Angélica Lidell, en noir, une véritable boule d’énergie qui tient à elle seule tout le spectacle.
 Une petite fille arrive dit quelques mots et monte dans son avion  qu’elle fait avancer en pédalant…. Puis les deux autres jeunes femmes enlèvent leur slip blanc, et appuyés sur leurs chaises renversées montrent leur sexe, et Angélica Liddel au micro raconte ses expériences amoureuses, crûment, sans, et,  avec- comment dire les choses autrement – aucune pudeur. Du genre: Un soir il m’a filé une raclée en me disant: avec tout ce que tu m’as fait, tu l’as bien mérité ».  » On confond si souvent le respect et la soumission ».  » J’ai désiré ne plus aimer mais quelle plaie d’être seule! J’ai besoin d’aimer « . Les phrases tapent sec et juste: on n’est pas dans la frime ou le faire semblant. C’est un beau texte qui est d’une autre classe que celui de Virginie Despentes…
   « L’impudeur m’a offert une liberté brutale. Rompre la barrière de la pudeur suppose un effort »,remarque la jeune auteur- metteuse en scène qui avoue convoquer à nouveau des sentiments qu’elle a surmontés. Les jeunes femmes s’embrassent ensuite goulûment sur la bouche, tout en continuant à s’envoyer des bouteilles de bière.
Puis un orchestre de  six mariochis, costumes et vaste chapeau noir accompagnent Angelica Liddell qui hurle au micro:une chanson populaire: « C’est la faute à l’amour, j’y peux pas grand chose. »…Les musiciens jouent et chantent une drôle de chanson sur la mort puis s’en vont, pour ne réapparaître qu’au moment du salut final, histoire sans doute de montrer qu’on peut rester entre femmes ; elles les embrassent et leur font des signes d’adieu, pendant que deux tubes fluorescents blancs font des efforts désespérés pour ne pas clignoter.

 Elles regarnissent la tables de bouteilles de bière qu’elles boivent en silence pendant plusieurs minutes. Exaspérant? Non, cela sonne tellement vrai que l’on regarde tous fascinés, alors qu’il n’y a précisément pas grand chose à voir si l’on se réfère aux normes théâtrales traditionnelles.  Angelica Liddell a une façon magistrale et bien à elle de savoir gérer le temps.
Seuls quelques  spectateurs s’enfuient discrètement… au moment où où les jeunes femmes se dénudent les seins sur des morceaux de Bach joués par Glenn Gould. C’est, bien sûr, réglé au centimètre, et les lumières très douces donnent un côté onirique aux images superbes conçues par Angélica Liddell. On entend au loin les cris des spectateurs du match de la finale de foot dans les café proches de la place des Carmes…

  Les fâcheux remarqueront sans doute qu’il y a du Pina Bausch dans l’air; bon, et après, c’est tant mieux, et la grande dame aurait sans doute été ravie des propositions visuelles de la jeune Espagnole!
  Un violoncelliste-chanteur italien l’accompagne quand elle raconte une histoire d’amour à Venise qui a fort mal tourné où elle radicalise son choix .Elle s’implique avec lucidité sur le plan émotionnel quand elle revient sur cet épisode douloureux de sa vie, dont elle a tiré un journal intime à titre d’exorcisme. Pas de tricherie: c’est ce qui fait la force de son texte; on pense bien sûr aux récits de Catherine Millet qu’elle a sûrement lus. » Parce que j’étais tombé folle amoureuse d’un autre, je m’étais définitivement séparée du seul homme qui m’ait jamais aimé. J’ai commencé à entailler mon corps pour qu’il le voie ». (…) Il a commencé à me cogner pas physiquement mais n’empêche cela fait très mal ».
  Ce qu’Angélica Liddell fera effectivement plus tard dans le spectacle, en recueillant le sang qui coule de ses genoux sur des linges blancs qu’elle offrira à ses compagnes. Une infirmière viendra sur scène pour leur faire des prises de sang qu’elle recueillera dans de petits tubes qu’elles feront ensuite calmement couler sur leur longues chemises blanches. Cette fois c’est du Gina Pane dqui est dans l’air mais ma voisine  ne semblait pas bien supporter la chose et voulait à tout prix sortir…
Sur un petit écran défilent des images de la guerre à Gaza qui avait justement lieu quand Angélica était à Venise avec son amoureux, et qu’elle photographiait ( dit-elle), tout en essayant d’y voir plus clair dans ses sentiments. La mort en direct, mais,  constate-t-elle avec amertume: le sexe choque plus que la guerre. Et comme pour mieux enfoncer le clou, si l’on peut dire, le violoncelliste joue allongé un extrait du fameux Nisi dominus de Vivaldi… pendant qu’elle lui donne à manger quelques cuillers de tiramisu dont l’origine du nom a donné naissance à une violente dispute avec son compagnon.

  Et elle avoue l’impossible: « Plus personne ne désirait mon corps… Chacun est seul avec sa force et sa résistance… j’étais devenue une pute gratuite… Quand tu n’as pas d’amour véritable,et que tu n’as plus vingt ans, tu prends n’importe quel succédané d’amour ». Quitte à être bonne par naïveté ou par auto destruction à vouloir supporter n’importe quel viol vaginal ou anal, et accepter de recevoir la nouvelle raclée de sa vie jusqu’à « te faire passer la joie de vivre »! Pourquoi tant de malheur comme accepté lucidement?
Douceur, humiliation, souffrance,douleurs physiques et morales, sens aigu de la mort, résistance individuelle, Angélica Liddell dit tout cela comme dans une sorte de rituel qu’elle a dû , en tant que femme construire patiemment  Jusqu’à l’explosion finale:  » « Je me fous des Palestiniens, des Juifs et de tous ces putains de théâtreux. Et elle raconte ses petits voyages sexuels grâce à la webcam:  » Ils jouissent, je jouis . quand tu as pris des raclées, mieux vaut pratiquer le non-sentiment; je suis une bolchévique de la chatte. Si je suis exclue de l’amour, j’ai le droit de me détester ». J’aimerais tuer, dit-elle, allongée sur la scène avec ses deux compagnes et le violoncelliste. « L’opinion nous divertit, la pensée nous emmerde. La souffrance est un choix ». Autant dire, on l’aura compris,  qu’elle ne mâche ni ses mots ni ses gestes.

  Les trois jeunes femmes  font rouler un bloc d’argile rouge d’un mètre cube d’où elles extraient quelques boules pour en faire de très petites figurines dans un silence complet qu’elles posent sur le bord de vieux canapés trois places qu’elles ont transportés elles-mêmes, et qu’elles enlèveront encore toutes seules une demi-heure plus tard. On est bien dans la performance, au sens artistique et, comme c’est le plus souvent le cas, au sens physique. du terme. En robe blanche, les trois jeunes femmes cassent des bouquets de fleurs sur les canapés puis vident une vingtaine de sacs de charbon pour en former un tas au centre de la scène, tas qu’elles étaleront ensuite consciencieusement avec des pelles ad hoc vers les coulisses. Duchamp pour les pelles et Beuys pour le charbon, auraient été contents…
  Entracte: il y a sur scène maintenant onze croix de bois rouges- souvenir kantorien?- et une carcasse de voiture sans portes aux vitres explosées d’où surgissent des brassées de fleurs, et sur la droite un vieux canapé. Chansons populaires espagnoles: deux jeunes femmes enceintes dont l’un en mini-jupe pailletée racontent les violences faites à des centaines de très jeunes femmes mexicaines en particulier dans l’Etat du Chicahuahua: viols en série, tortures et mises à mort, dont les auteurs ne risquent pas grand chose. Cela part sans aucun doute de bons sentiments mais c’est sans doute la partie la moins intéressante du spectacle…
Ensuite il y a, comme un retour final, à quelque chose de plus théâtral, quelques répliques des Trois Soeurs, et, de nouveau, de la  musique de Bach ; un colosse aux épaules et bras impressionnants entre alors en scène et  renverse la carcasse de la voiture, après avoir soulevé une grosse bille de pierre. La lumière descend lentement et  la lente descente aux enfers imaginée par  Angélica Linddell est accomplie: les jeunes femmes , éreintées, saluent et la moitié environ des spectateurs qui sont restés leur font une longue ovation. ll est trois heures et quart: coïncidence, c’était aussi l’heure de la fin du fameux Regard du Sourd de B. Wilson au Festival de Nancy, il y a de cela bien longtemps…

  Voilà: sans doute trop vites dites, quelques unes des images d’un  spectacle exceptionnel qu’il faut savoir mériter, en oubliant quelques faiblesses…A mi-chemin, on l’a dit entre une performance/ installation plastique, le spectacle est sans doute trop long,  et la dernière partie d’une demi-heure seulement aurait pu être abandonnée. Mais quelle vitalité, quelle intelligence, quelle beauté visuelle et sonore! Il y a un signe qui ne trompe pas: le public est resté jusqu’au bout, malgré la  durée du spectacle, d’une attention remarquable. ce n’est jamais ni ennuyeux ni vulgaire et  Vincent Baudriller a eu raison d’inviter Angélica Liddell. Essayez absolument de le voir tel qu’il est aux Carmes dans la douceur de la nuit d’Avignon. Vous ne le regretterez pas, ou alors n’hésitez pas à nous le dire!

Philippe du Vignal

 Attention: jusqu’au 13 juillet inclus seulement, spectacle en espagnol surtitré vu le 11 juillet. Cloître des Carmes. Festival d’Avignon.

  

King Kong Theorie


King Kong Theorie de Virginie Despentes mis en scène de Cécile Backès.

On connaît depuis longtemps Virginie Despentes et ses revendications féministes déclinées jusqu’à plus soif; ce King Kong Theorie, paru en 2006, en  est le nouvel opus; et c’est Cécile Backès qui en fait un solo: une jeune femme réfléchit à haute voix sur la place que la société contemporaine veut bien lui accorder plus et donc en faire un être à part, les hommes, gardant pour eux le pouvoir, et bien entendu l’argent,  nerf absolu de la guerre entre les sexes . Virgine Despentes rappelle avec cruauté les rôles attribués à chacun des deux sexes et dénonce avec férocité ce consensus mou, universellement admis. Exemple entre mille: le linge sale que Sartre confie gentiment à son  castor préféré.
Et il y a de belles phrases cinglantes d’ironie, notamment à propos d’un viol collectif dans une voiture. Habile dialecticienne, Virginie Despentes fait flêche de tout bois et appelle une chatte une chatte. C’est évidemment très cru mais jamais vulgaire, souvent drôle, même si Virginie Despentes ne se lasse pas de répéter en boucle ce que l’on a bien compris au bout d’une quinzaine de minutes. mais on écoute, même dans la torpeur d’un fin d’après-midi Qu’elle se rassure, ses collègues écrivains masculins en font souvent autant.
Du côté de la mise en scène, on comprend mal où Cécile Backlès veut aller, et l’ensemble reste assez approximatif: on a l’impression qu’il y a un surlignage permanent dans la direction d’acteurs, comme si le public n’était pas tout à fait capable de comprendre intégralement la pensée de Madame Despentes, où il y a désolé, quand même  pas mal de facilités et de lieux communs.  Salima Boutebal  possède un beau phrasé mais débite parfois son texte sans beaucoup de conviction. Et le spectacle va ainsi cahin-caha pendant une petite heure avec des moments  où le texte est dit au micro, on se demande bien pourquoi vu la dimension de la salle… et puis s’arrête subitement!  Quant au costumes enfilés les uns sur les autres d’une laideur provocante, et les poils de trente centimètres sous les aisselles de l’actrice, mieux vaut oublier…. Alors à voir? Si vous avez un vieux reste de passion attendrie pour Virginie Despentes, pourquoi pas? Mais il y avait sûrement une façon plus fine et plus radicale à la fois d’adapter pour la scène ce  King Kong Theorie ( sans accent sic). Voilà vous êtres prévenus. Prenez soin de vous et buvez beaucoup d’eau. Ce soir, nous allons voir le spectacle de Jean Lambert-wild puis  , dans la cour d’Honneur, celui de Marthaler tant décrié: donc à suivre. Et merci de votre fidélité, à la fin de la semaine Edith Rappoport prendra le relais avec Evenyne Loew et Christine Friedel.
Philippe du Vignal

La manufacture, 2 rue des Ecoles Avignon  jusqu’au 27 juillet

Le roi s’amuse

Le Roi s’amuse, de Victor Hugo, mise en scène de François Rancillac

 

roi.jpgVictor Hugo a écrit sa pièce pour faire briller de grands acteurs dans des situations qui eurent, en 1832, une résonance politique hautement subversive. Elle fut interdite par arrêté ministériel dès le lendemain de la première représentation, ce qui a profondément ulcéré l’auteur – on ne le comprend que trop, c’était un long travail et des moyens d’existence confisqués ! – mais ce qui nous a valu aussi l’écriture d’un flamboyant manifeste publié désormais en préface inséparable de l’œuvre.

 

En voici le final qui donne le ton : « Le poète parlera lui-même pour l’indépendance de son art. Il plaidera son droit fermement, avec gravité et simplicité … Il réussira, il n’en doute pas. Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui intacte et inviolable sa liberté de poète et de citoyen, il se remettra à l’œuvre de sa vie. Il a sa besogne à faire, il le sait et rien ne l’en distraira … Le pouvoir qui s’attaque à nous n’aura pas gagné grand chose à ce que nous, hommes d’art, quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, profonde, notre tâche du passé et de l’avenir, pour aller nous mêler offensés, indignés, sévères, à cet auditoire irrévérent et railleur qui, depuis quinze ans, regarde passer, avec des huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, lesquels s’imaginent qu’ils construisent un édifice social parce qu’ils vont tous les jours à grand peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de loi des Tuileries au Palais Bourbon et du Palais Bourbon au Luxembourg ! » Ne serait-ce que par solidarité avec Hugo, cela donne furieusement envie de voir la pièce, non ?

 

François Rancillac a eu la bonne idée de la créer dans le cadre du château de Grignan, en plein air. Un lieu magnifique qui accueille chaque été une production, devant la grande façade du château et ses terrasses, austères, toutes blanches, encerclées par le bleu sombre touffu, à perte de vue, des champs de lavande. Ce n’est pas une image de dépliant touristique, ce n’est pas une drogue hugolienne qui agit, c’est bel et bien la réalité de Grignan. L’espace est démesuré et ouvert, mais le rapport au public reste vraiment bon car la scène a été bien conçue, en demi-cercle, elle s’avance au milieu d’un gradin en hémicycle à taille humaine. On voit et on entend bien de partout. La scénographie de Raymond Sarti – sol noir blazonné, lignes pures – fait passer de très astucieuse manière d’un lieu à l’autre. Les costumes à l’unisson de Sabine Siegwalt, en rouge et noir, très finement travaillés, revisitent l’histoire avec justesse et fantaisie. Comme l’a fait le mouvement romantique en son temps, elle invente une mode.

 

La pièce s’ouvre sur les amours du roi François 1er, présenté comme un jouisseur hédoniste, consommateur impulsif, sans aucune préoccupation pour son royaume, entouré d’une joyeuse équipe de « mignons », tout aussi inconscients et cyniques. Saint-Vallier, gentilhomme resté noble et droit, jette une solennelle malédiction sur le roi et sa cour décadente. L’intrigue se noue ensuite autour de Triboulet, bouffon du Roi, difforme au physique, lucide au moral, amèrement complaisant de par sa fonction. Triboulet a une fille qu’il adore, belle, pure, pourvue de toute l’intelligence du cœur possible. Il croit pouvoir la protéger des miasmes du temps en l’enfermant à double tour … hélas, il ne fera qu’être cause de moult catastrophes.

 

Les comédiens, rassemblés et dirigés de main de maître par François Rancillac, portent le propos avec force dans des rôles qui n’admettent pas la demi-mesure. La versification semble naturelle, cadencée et fluide, elle sonne haut et clair. C’est une belle prouesse, aussi éblouissante qu’une acrobatie de haut niveau réussie avec aisance.

 

Le chœur des « mignons » autour de François 1er est servile et immoral à souhait. Le couple père-fille, Linda Chaïb et Denis Lavant, est vraiment formidable. Denis Lavant avec son Triboulet, non pas laid mais décalé, l’air « venu d’ailleurs », avec cette inquiétante étrangeté qui a tant fasciné les romantiques, cette originalité anti-bourgeoise qu’ils ont recherché partout. Il a un jeu très physique, très intense, très généreux, qui emmène loin, du côté du rêve. Quant à Linda Chaïb, elle réinvente cette vierge ingénue de 16 ans en proposant une jeune fille qui n’a pas froid aux yeux, absolument crédible aujourd’hui. Simple, droite, sans aucune mièvrerie, elle rend limpide l’hymne à l’amour et le retournement du quatrième acte pourtant bien improbable. Le couple est absolument convaincant et émouvant, parfaitement distribué. Florent Nicoud en François 1er n’a peut-être pas toute l’autorité royale, mais il a une séduction royale. Yann de Graval en Saint-Vallier est noble au premier coup d’œil, et au dernier d’ailleurs, puisqu’il réapparait au final en médecin urgentiste plus vrai que nature. Agnès Caudan en Dame Bérarde, Charlotte Ligneau et Baptiste Relat, en Maguelonne et Saltabadil, campent leurs personnages avec la grande vérité et l’engagement sincère que requiert le mélodrame populaire.

 

Au final, François Rancillac nous ramène tout simplement, avec un art raffiné, aujourd’hui : un père qui cherche du secours, qui appelle un médecin, pour son enfant en train de mourir dans ses bras. Un père désespéré de son impuissance.

 

Un beau spectacle « grand public » pour partir toutes voiles dehors sur le navire Hugo.

 

Evelyne Loew

 

Jusqu’au 21 août au Château de Grignan dans la Drôme.

Le spectacle sera repris au Théâtre de l’Aquarium, puis en tournée en Suisse et en France.

LE SOLITAIRE

LE SOLITAIRE d’ Eugène Ionesco mise en scène de Jean-Louis Martinelli.

 

121265ionescoune34818.jpgNe pas agir, ne pas penser, ne pas se lier d’amitié ou d’amour, c’est le luxe que se permet le personnage de Ionesco dans « Le Solitaire », son unique roman.

L’homme a fait un héritage inattendu, il est riche, il quitte sa chambre d’hôtel et son travail qui ne lui apportent aucune satisfaction, il peut vivre comme il veut. Et lui, l’homme sans désirs, s’achète un appartement dans une banlieue proche de Paris, entre une avenue bruyante et une ruelle provinciale. Il peut choisir, tantôt l’agitation de l’une ou le calme de l’autre. Il a ses habitudes au petit restaurant le plus proche. Sinon, il reste là, dans sa chambre, à moitié habillé. Il se dit que s’il pouvait philosopher, il saurait beaucoup de choses. Mais il vaut mieux s’abstenir de philosopher si on n’est pas un grand philosophe. Alors il s’abstient.
La serveuse du restaurant fait un passage dans sa vie , elle le quitte vite, car comment vivre avec quelqu’un qui ne vous parle pas. Il sera donc seul. Et il revient à sa non vie .Il n’a même pas peur de la mort puis qu’il ne sait pas ce que c’est. L’alcool parfois fait s’entrouvrir le ciel pesant qui borne sa vie. Après quelques verres il entend et voit des choses étonnantes. La petite banlieue calme devient un territoire d’émeute et de révolution. Parfois il voudrait y prendre part, mais personne ne l’écoute. Mieux vaut alors rentrer chez lui, retrouver cette chambre et attendre le jour où le ciel s’ouvrira enfin et lui donnera envie d’aller vers cette lumière inconnue qui ressemble peut-être au matin du monde ou à l’innocence de l’enfance.
Un très beau texte. Ce solitaire, frère de l’homme du Terrier de Kafka ou de l’homme du sous-sol de Dostoïevski, ces hommes qui se refusent à la vie mais attendent un signe qui les ferait croire, nous fait découvrir une autre facette de Ionesco.
L’adaptation , la mise en scène, l’interprétation nous font entendre cette si totale solitude . François Marthouret qui n’a pas l’âge du personnage de Ionesco dont le renoncement au monde alors qu’il a à peine 40 ans,  est beaucoup plus troublant. Mais son corps, ses étonnements, ses colères, nous disent autre chose sur l’homme qui n’en finit pas de s’interroger sur l’agitation vaine des autres hommes.

Françoise du Chaxel. .

 

Théâtre de La Madeleine,19 rue de Surène, 75008, 01 42 65 07 09, jusqu’au 31 juillet.

 

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