ivanov de Tchehov, mise en scène de Philippe Adrien par Philippe du Vignal

ivanov5294.jpgTchekov,  après des dizaines de nouvelles qui lui permettent de gagner un peu d’argent aussi vite dépensé pour les besoins de sa famille, écrit Platonov, qu’il oublie assez vite, puis adapte deux de ses récits En automne  qui deviendra Sur la Grand route qu’avait monté de façon remarquable, le grand  Klaus-Michael Gruber il y a une vingtaine d’années ; à la suite d’un défi lancé par le directeur d’un théâtre de Moscou, Tchekov écrit en quelques semaines Ivanov, une pièce tragi-comique, dont le héros, petit propriétaire terrien se laisse aller et ne fait rien pour rembourser ses lourdes dettes. Sa femme, Anna Petrovna va le surprendre en train d’embrasser une jeune femme Sacha  et lui reproche de l’avoir épousée par intérêt mais elle mourra peu de temps après . Veuf, il s’apprête ,un an après, à se remarier avec Sacha, ce que n’approuve pas du tout son père qui ne sent pas bien les choses. Effectivement, Ivanov, lui aussi, dissuade la jeune femme amoureuse qui voudrait à tout prix le sauver;à trente ans, surmené, épuisé, il ne semble avoir plus goût à rien et pense que » l’amour est une fadaise » et qu’il introduit partout où il va,  » un ennui de plomb et le dégoût de la vie » … Le repas de mariage est déjà prêt, la fiancée est prête mais elle a une violente dispute avec le médecin  à qui elle reproche de lui envoyer des lettres anonymes, et une conversation avec Ivanov qui tourne au réglement de comptes; bref, l’étau se referme et Sacha comprend qu’il n’y a qu’une porte de sortie pour Ivanov,empêtré dans ses contradictions et son mal-être; dans une première version de la pièce, il meurt d’une crise cardiaque, dans la seconde, il se tue d’un coup de revolver, en disant simplement: « Il faut savoir partir à temps! Merci Sacha ».
La mise en scène qu’ a imaginée Adrien est des plus classiques , sans doute un peu trop sage, malgré des innovations qui n’apportent rien à la pièce comme ces pantins dans le fond de la scène, et cette machine/ sculpture sans doute inspirés de Kantor, ou encore cette débauche de fumigènes aussi inattendue que stupide.Le décor de Jean Haas est gris , Dieu sait pourquoi, comme s’il fallait souligner la tristesse de la pièce et des personnages. On a surtout l’impression qu’ Adrien-pressé par le temps? – n’a pas vraiment dirigé ses comédiens- la distribution est  trop inégale, malgré la présence de Scali Delpeyrat , Jean-Pol Dubois, Etienne Bierry ou Alexandrine Serre. Mais chacun joue un peu de son côté d’où cette impression de flou, de manque de rythme . Il y a pourtant de très belle scènes surtout celles entre Ivanov et Anna, ou entre Ivanov et Sacha…
Bref, c’est une mise en scène honnête sans aucune nuance péjorative; Ivanov est moins décevant que La Mouette que Philippe Adrien avait monté l’an passé mais l’on reste un peu sur sa faim.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête- Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 9 novembre


Archives pour la catégorie critique

A la mémoire d’Anna Politkovskaïa, texte et mise en scène de Lars Norén par Philippe du Vignal

 

      Cela se passe dans un pays non indiqué  qui pourrait être quelque part en Afghanistan, en Russie ou en Tchétchénie, avec des enfants livrés à eux-mêmes qui sont la proie des adultes, et qui essayent de survivre, malgré la prostitution, la vie dans la rue, la faim, la peur et le désespoir le plus radical. Les adultes,qui n’hésitent pas à mettre leurs enfants sur le trottoir,  eux, ne sont guère en meilleur état, sales, sans un sou, et drogués, tous mêlés à des histoires pas très propres.Les gens du pays ne sont guère mieux les représentants des pays étrangers et Lars Norén ne se prive pas de détails,de ceux que l’on ne voit jamais ou fugitivement sur nos écrans de télévision. Les coups, les viols sont là devant nous, obscènes au sens étymologique du mot: bref, les hommes sont les victimes préférées d’autres hommes: cela, on le sait depuis l’Antiquité, cet « anéantissement de l’humain » comme dit Norén, et cette absence complète de sens moral ne sont  malheureusement pas neufs. Oui, mais comment dire ces choses innomables au théâtre,  c’est là où les choses se compliquent.  Chacun sait que l’enfer scénique, même pavé des meilleures intentions, est des plus difficiles à réaliser. Le texte et les dialogues de Norén ne sont pas les meilleurs que ce très bon dramaturge suédois ait écrits; par ailleurs, imaginer une scénographie où tout est noir, y compris les feuilles de papier qui jonchent le sol, avec une lumière crépusculaire, a quelque chose d’assez naïf.Et l’on a peine à croire ces scènes qui se voudraient réalistes! Comme si l’horreur n’existait pas sous un soleil brillant et sur le sable des plages… Par ailleurs-cela s’améliorera sans doute un peu- la direction d’acteurs et la mise en scène de Norén semblent souvent hésitantes et même le grand Nicolas Struve ne semble pas à l’aise. Il y a cependant quelques moments forts, grâce à la présence des deux jeunes actrices Agathe Molière et Clara Noël dans le rôle de jeunes garçons. Mais les deux heures du spectacle semblent bien longues…Pour les admirateurs inconditionnels de Norén, les autres peuvent essayer d’aller voir Le Cirque invisible de Jean-Baptiste Thierrée au Théâtre du Rond-Point. C’est moins prétentieux et plus réjouissant….

Philippe du Vignal


Théâtre des Amandiers de Nanterre jusqu’au 23 octobre.

Wolfskers , et Atropa, la vengeance de la paix, texte de Tom Lanoye, mise en scène de Guy Cassiers au Théâtre de la Ville

wolfskers.jpgWollfskers est le nom flamand de la Belladone et raconte, ou veut raconter une journée banale et décisive de la vie d’Hitler, Lénine et Hirohito à partir des trois films réalisés par le cinéaste russe Sokourov. Lénine est déjà bien malade, paralysé et mentalement affaibli ( il entend du Tchekov et croit qu’il en est l’auteur…) et voit sans illusions Staline venir s’emparer du pouvoir; quant à Hitler ,  a encore une espèce de foi en son pouvoir mais sent – on est en 43-que la ruine de ses ambitions démesurées est toute proche; quant à Hirohito, empereur vaincu qui attend la visite du général MacArthur, il fait piètre figure. C’est dire que la puissance et la gloire font plus que vaciller pour ces trois figures de la seconde guerre mondiale, qui sont confrontés à l’impitoyable effritement de leur gigantesque pouvoir  qu’ils ont eux-mêmes, mis en scène avec beaucoup de soin, en particulier Hitler…. On parle beaucoup maladies, régimes alimentaires,etc.. bref, cela  tient souvent dune bande dessinée caricaturale et  le texte n’a pas la même force que dans le premier volet du triptyque.  La scénographie imaginée par Cassiers est des plus intelligentes, puisqu’elle reproduit trois cases, comme trois bulles intérieures où sont enfermés les trois autocrates viellissants, entourés de leur petite cour : pour Lénine,  sa femme,  sa soeur et son médecin;  pour Hitler: Eva Braun,  Goebels, Borman et Speer; et enfin pour Hirohito: l’impératrice et ses serviteurs. C’estdire qu’il n’y a aucun contact entre les trois hommes mais il y a de plus en plus de circulation entre les trois mondes, les comédiens changeant parfois de personnages au fur et à mesure de l’action. Il y a au-dessus des écrans vidéo qui reproduisent , grossis, les visages des  personnages. Sur le plan visuel, c’est souvent étonnant mais- et c’est le plus souvent le cas avec la vidéo- les comédiens sont plongés dans la pénombre , donc peu visibles et l’on peine souvent à savoir qui parle, ce qui est pour le moins gênant…Bref, ce second volet n’a ni la force ni la beauté du premier et même si les comédiens font tous un travail de premier ordre, le public n’est pas très attentif…  Le troisième volet du triptyque est une sorte de réflexion sur la guerre et sur six  femmes victimes de la guerre: Iphigénie, Clytemnestre et Hélène , Cassandre, Hécube et Andromaque, soit trois Grecques et trois Troyennes. Cassiers qui prend appui sur les tragédies  d’Eschyle, Sophocle et Euripide et sur des extraits de discours de Busch, Rumsfeld  et Malaparte; et le  texte est d’une écriture remarquable: Agamemnon est ainsi représenté comme un chef d’état, en proie à des choix difficiles et  Iphigénie comme une sorte d’hymne vivant à sa patrie, puisque c’est elle qui offre sa vie pour que l’ennemi de la Grèce soit anéanti, et à la fin les trois femmes troyennes et Hélène, haïe des deux côtés se jetteront sur l’épée de Clytemnestre pour échapper à l’esclavage, ce qui signifiait pour les femmes  de l’antiquité, souvent le bordel, ou au moins la mise à disposition de leur corps. Il y a encore et toujours de la vidéo, avec des images de guerre , ce qui  surligne le texte sans raison.
 Cassiers a choisi un parti pris de mise en scène très statique, avec un éclairage parcimonieux, et quand le spectacle dure deux heures… cette réflexion intelligente sur la guerre finit par devenir longuette. Sans doute aussi à cause de cette débauche de moyens technologiques qui n’éblouissent même plus un gamin de sixième, et malgré, quitte à se répéter, à la solidité et à la grande présence sur scène de ses comédiens, tous exemplaires du début à la fin du spectacle.
  Le premier volet de ce triptyque est sans doute le plus abouti sur le plan scénique,malgré l’ académisme des images vidéo et l’omniprésence des micros H.F.  mais c’est le dernier qui possède les plus grande qualités de texte…

Le spectacle, après avoir été joué au Théâtre de la Ville, va en tournée un peu partout en France.

Philippe du Vignal
 

Petite rubrique : actrices seules en scène par Philippe du Vignal

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Petite rubrique : actrices seules en scène par Philippe du Vignal 571884662D’abord :P aula Spencer, et La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle, auteur irlandais peut-être plus connu pour ses romans porté à l’écran par Alan Parker The Commitments ou par Steven Frears The Snapper ou The Van.   Michel Abecassis a adapté et mis en scène ces deux romans de Doyle qui racontent la vie d’une pauvre femme qui se fait ,des années durant , rouer de coups par son mari qu‘elle a épousé autrefois quand il était jeune, beau et séduisant et dont elle a eu plusieurs enfants ,jusqu’à ce qu’elle ait la force de le pousser physiquement dehors.
 Après sa mort, elle se raconte, elle exorcise , avec beaucoup d’humour et de tendresse, les rapports difficiles qu’elle a eus avec ses enfants, son mari et le monde du travail. C’est Olwen Fouéré,une comédienne franco-irlandaise qui interprète, avec un savoir-faire et une sensibilité remarquables,  cette vie douloureuse en prise constante avec la brutalité et la violence au quotidien. C’était plutôt du genre bien fait ,( le spectacle vient de finir à la Tempête mais sera repris au Bouffes du Nord) et  l’heure que dure le spectacle, passe vite mais cette transposition scénique ne s’imposait pas vraiment, ce qui est souvent le cas quand l’on passe du roman au théâtre…..

De l’autre côté du périphérique, cette fois côté Nord, pas très loin de la Mairie d’Aubervilliers , dans une impasse avec des  vieux rosiers , des glycines et des roses trémières (si, si),se situe une salle paroissiale qui devrait être inscrite à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques…. la scène existe encore avec sa vieille rampe et quelques rangées de fauteuils en moleskine rouge mais  le metteur en scène Jérémie Fabre a installé dans l’autre sens  son dispositif scénique: un simple grand drap blanc qui fait office d’écran, et un parquet nu,  pour mettre en scène L’absente, un poème dramatique écrit  ( et bien écrit), et joué qu’elle avait déjà lu à la Maison de la Poésie au printemps dernier.
  C’est l’histoire ( la sienne et pas tout à fait la sienne sans doute) de son arrivée à Paris depuis une province du Sud qui déclenche tout un processus de mémoire: le premier vrai souvenir d’une enfance déjà lointaine, la première perte, le déchirement jamais vraiment avoué,  la coupure avec les géniteurs vécue avec un ouf de soulagement ( seule sans doute, à moi Paris…) mais aussi avec une grande mélancolie intérieure. Ce que Delphine Branger dit, avec beaucoup de pudeur et de retenue, à travers ses souvenirs  c’est aussi todelphine_buste_L200ute la difficulté d’apprendre à vivre dans une ville, inconnue ou presque, à la fois merveilleuse et dure, où papa/ maman ne sont plus là (ouf!  libre et débarrassée de conflits familiaux qui ont dû peser lourd dans la construction de son être le plus intime) mais où les points de repère ont aussi disparu. Elle est là, seule face à nous, face à elle même , à la fois  fragile et plus solide que l’on pourrait croire, juste accompagnée  par la musique et des sons de Gar@zinski (sic) dont elle chante quelque chansons…..
  Comme nombre de jeunes metteurs en scène, Jérémie Fabre, qui a déjà un parcours derrière lui et qui sait diriger des acteurs (comme Delphine, il a été formé à très bonne école) mais il se croit pourtant obligé, comme tout le monde, de nous infliger des bouts de vidéo (le corps nu d’une jeune femme enceinte, Delphine nue dans un beau jardin, etc….. C’est anecdotique,au mieux illustratif mais ne sert rigoureusement à rien sinon à parasiter la présence et la voix magnifiques de son actrice dont le monologue atteint,  aux meilleurs moments,  une belle théâtralité. Encore à l’état de maquette,  L’absente devrait encore se bonifier .

  Enfin, il faudrait accorder une mention spéciale à la jeune actrice Mathilde Duffilot qui jouait samedi dernier Elizabeth II en compagnie de son majordome Laurent G. Dehlinger lui aussi remarquable dans L’arrivée de le Reine d’Angleterre, mise en scène  par  Joana Bassi , pour l’inauguration de L’Orange bleue  ,Espace Culturel d’Eaubonne,dans le Val d’Oise; le spectacle de rue est un peu mince, sans doute beaucoup trop long pour une pochade, surtout quand il commence à ne pas faire chaud du tout .Il y avait le Maire, ,François Balageas,qui jouait son rôle de maire dans le spectacle, son adjointe à la Culture et aux Finances,  Marie-José Beaulande (cet intitulé sauf erreur est sans doute unique en France) le Préfet (quand même),  le Président du Conseil Général et toutes les huiles politiques mais  aucun représentant de la Ministre de la Culture, qui devait sans doute  estimer que, pour la banlieue, elle avait déjà donné ,après le pataquès de Bobigny, dont on vous contera la lamentable histoire digne d’une république bananière) . Il y avait  surtout  la population d’Eaubonne venue visiter son théâtre, emmenée par les comédiens tout de rouge habillés du Théâtre de l’Unité.
  A l’heure où le Sarko ricane, sans gêne aucune, de La Princesse de Clèves, cela fait chaud au cœur, et c’est plutôt réconfortant, d’autant plus que le lieu, dirigé par Tristan  Rybaltchenko , est accueillant et doté d’une belle scène ( la salle est moins réussie)….

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Philippe du Vignal

Parfums de plaisir et mort d’après les œuvres de Li Ang, mise en scène de Rui Frati par Irène Sadowska Guillon

Parfums de plaisir et mort d'après les œuvres de Li Ang, mise en scène de Rui Frati par Irène Sadowska Guillon CM+%E6%93%B7%E5%8F%96+11À l’origine de la nouvelle création de Rui Frati et de la troupe du Théâtre de l’Opprimé à Paris la découverte de l’œuvre et la rencontre en 2007 à Taiwan de Li Ang (née en 1952), écrivain femme de renommée internationale, connue pour ses combats politiques et son engagement en faveur des femmes. Dans l’ensemble de son œuvre romanesque elle fait état de la vie et de la condition des femmes taïwanaises en s’attaquant autant aux tabous politiques (l’indépendance de Taiwan) qu’aux coutumes ancestrales et aux interdits, notamment dans le domaine de la sexualité, qui perdurent sous l’apparente modernité dans la société taïwanaise. Invité par le Festival des Droits de l’Homme de Green Island, célèbre prison du régime du général Tchang Kai-Chek, reconvertie aujourd’hui en Centre Culturel, Rui Frati y met en scène, sous forme de théâtre forum, un texte de Li Ang, l’histoire d’un couple de détenus politiques et leur exécution. La collaboration avec Li Ang se prolonge à Paris en avril 2008 par un atelier de travail qu’elle dirige avec la troupe du Théâtre de l’Opprimé et qui débouchera sur la création de Parfums de plaisir et mort. Le spectacle, adaptation de plusieurs œuvres de Li Ang, sur fond de 45 ans d’histoire de Taiwan (1945 – 1990) à travers des permanents allers et retours entre le passé et le présent, resitue l’explosion de la modernité dans les ambiguïtés et les singularités politiques, ethniques et culturelles de la société taïwanaise qui a du mal à s’émanciper des lois ancestrales et des contraintes de la tradition. Trois histoires : celle d’un homme politique résistant au régime dictatorial condamné à la peine de mort commuée en des années de prison dont il conserve le parfum de la soupe de nouilles au bœuf, celle d’une femme qui poussée à bout tue son mari, son bourreau, celle d’une fille d’un intellectuel humaniste rebelle à toute forme de pouvoir oppressif, s’emboitent, s’entrelacent et forment une partition qui met en scène les diverses strates de la société depuis la misère matérielle et morale des habitants du faubourg des pécheurs à l’élite intellectuelle opposée au pouvoir en place et aux puissants hommes d’affaires détenant le pouvoir économique.
Cette partition a pour fil rouge le personnage d’Ayako enfant et femme adulte, dont le parcours, du cocon du jardin paternel au cynisme du monde des affaires, permet d’évoquer l’époque des années 1950, la « terreur blanche », la famine, les répressions politiques et sociales, les exécutions à vue et celle des années 1980 avec l’arrivée du Sida et les débuts de la démocratisation de Taiwan.
Rui Frati tisse sur scène, avec intelligence et clarté, les trois histoires dont les courtes séquences s’imbriquent et s’enchaînent avec une belle fluidité. Une grande économie de mots, des situations finement dessinées, quelques signes ou gestes justes, parfois poétiques, suffisent pour suggérer plutôt que de montrer. Bonne gestion des tons et des rythmes. Le parti pris de distanciation est tenu avec cohérence. Pas de démonstrations de violence sur le plateau, sa présence se ressent d’autant plus intensément. Pas d’incarnation, les sept acteurs jouant plusieurs personnages glissent avec aisance d’une histoire à l’autre. On peut sûrement affiner quelques imperfections du jeu : l’articulation, l’expression par moments excessive.
Le tissage du dialogue et du récit qui parfois glisse dans le chant renforce l’effet de distanciation. Tout comme la musique originale très belle de Arrigo Barnabé, interprétée en direct par Toninho do Carmo (guitare) et Brenda Ohana (percussions) intervient tantôt comme partenaire du jeu tantôt en contrepoint.
Un spectacle qui, sans didactisme, sans afficher des messages, est un plaidoyer poétique et poignant pour la démocratie réelle, le respect des libertés, l’émancipation de la tradition oppressive dont notamment les femmes sont les victimes.

Irène Sadowska Guillon

Parfums de plaisir et mort d’après les œuvres de Li Ang, mise en scène de Rui Frati au Théâtre de l’Opprimé à Paris du premier au 18 octobre 2008 reprise en avril 2009

Rêve d’automne, de Jon Fosse, traduction de Terje Sinding, mise en scène de David Géry par Philippe Du Vignal

 Rêve d’automne, de Jon Fosse, traduction de Terje Sinding, mise en scène de David Géry 

La pièce de Jon Fosse ,auteur norvégien joué dans de nombreux pays,avait été montée il y a deux ans par René Loyon mais la mise en scène, malgimage2.jpgré la présence de Jean-Claude Durand ,ne fonctionnait pas vraiment, en grande partie à cause d’une scénographie et d’une direction   d’acteurs assez chaotiques. On connait aussi Jon Fosse ,par les mises en scène de Jacques Lassalle et de Claude Régy, mais à chaque fois, le courant passait mal et l’ensemble dégageait un ennui profond. Ici la mise en scène de David Géry est simple, lumineuse et comment dire les choses, d’une très grande qualité…
  Le scénario n’en est pas vraiment un: un homme est assis sur un banc, en automne dans un cimetière, et il rencontre un femme ; il se regardent et se reconnaissent, ou semblent se reconnaitre; Jon Fosse sait comme personne brouiller les pistes. Elle, comme les autres, n’a pas de nom, c’est « la femme »;    elle est simplement de passage dans la ville, on ne saura jamais pourquoi. Lui, a une femme et un enfant. Débute alors une histoire d’amour dans ce cimetière,parmi les tombes. Mai ses parents, puis sa femme , arrivent pour enterrer sa grand-mère. Son fils, nous dit l’épouse, est à l’hôpital et va sans doute mourir.
Mais les personnages ne se racontent pas et disent des choses banales ,comme on en  dit dans les enterrements entre personnes qui ne se connaissent pas ou plus, pour ne froisser personne ni les vivants ni les morts qui sont ici chez eux après tout…. Mais ce n’est évidemment pas par le langage mais par les silences et les ruptures de ton que les sentiments s’expriment, et en particulier l’indicible, ce que l’on se cache à soi-même et aux autres et que le public savoure en voyeur et en écouteur impénitent comme dans tous les bons spectacles.

  Un homme et une femme se retrouvent; se sont-ils connus autrefois, rêvent-ils leur vie comme des fantômes en mélangeant tout : le passé déjà ancien et le présent le plus récent, comme s’ils étaient en proie à cette sorte de démence que l’on dit frontale, souvent silencieux, en proie à une mélancolie  profonde, sans véritable identité. On ne le saura jamais.Ils sont simplement là devant nous à dire des mots insignifiants qui nous révèlent pourtant le plus profond d’eux-mêmes..
  David Géry dit justement que Jon Fosse « sait d’un instant à l’autre plonger dans l’intimité de notre âme et à nous confronter dans la seconde qui suit, à une situation des plus burlesques » . Et c’est vrai qu’il y a dans le texte de Jon Fosse, des scènes qui rappellent  Labiche ou Feydeau: la mère  fait connaissance brutalement d’une femme qu’elle pense être la nouvelle épouse de son fils, laquelle se prête au jeu, et  commence à bavarder avec elle, comme si elles se connaissaient depuis  longtemps. Ce que David Géry sait rendre avec beaucoup de maîtrise et de force, c’est cette relation curieuse qu’ont les personnages entre eux,dans un mélange étonnant de mélancolie et d’humour, où la mort n’est cependant  jamais  loin et où le Temps, celui d’apprendre à vivre, à se souvenir et à essayer d’apprivoiser la mort, la sienne et celle des autres, est finalement l’objet essentiel de la pièce.
Même si Rêve d’automne a tendance, dans les quinze dernières minutes, à patiner un peu, on a l’impression de se trouver devant un très beau texte, magnifiquement servi, . Irène Jacob, Yann Colette, Judith Magre, Simon Eine, Gabriel Forest: chaque rôle est tenu au plus serré; on peut chercher, il n’y a aucune erreur. Et le décor de Jean Haas , comme la musique de Jean-Paul Dessy sont d’une sobriété et d’une efficacité exemplaire.
  Pour la rentrée de l’Athénée-Théâtre Louis Jouvet, Patrice Martinet aura réussi un beau coup.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 18 octobre, puis le 23 octobre au Phénix de Valenciennes en novembre ,  Scène nationale de Chalon-sur-Saône, puis à la Comédie de Picardie à Amiens en novembre.

Rêve d’automne de Jon Fosse mise en scène David Géry au Théâtre de l’Athénée à Paris par Irène Sadowska Guillon

image1.jpgHéritier d’Ibsen et de Maeterlinck, Jon Fosse (né en 1959), un des plus importants écrivains de la jeune génération norvégienne, est auteur d’une vingtaine de pièces traduites dans une trentaine de langues et dont plusieurs ont été créées en France.
Un théâtre singulier, énigmatique, à l’atmosphère étrange, imprégné de mélancolie, sa couleur de base, habité par des personnages sans nom, sans âge, sans adresse, dont on ne sait rien. Mais que savent-ils d’eux-mêmes ? Une écriture sans ponctuation, minimaliste, répétitive, trouée de silences, de pauses, de ruptures, de suspensions, émaillée de questions sans réponse, de non dit, d’attentes, de propos contradictoires.
C’est l’automne, peut-être l’automne d’une vie ? Dans un cimetière un homme assis sur un banc, une femme apparaît, ils se reconnaissent. Elle est de passage, il est marié et père d’un fils. Pris soudain d’une passion fulgurante ils vivent dans ce cimetière une histoire d’am
our hors de toutes les contraintes, dans un temps en suspension, immobilisé pour eux, tandis qu’il passe pour les autres qui autour – les parents et la femme de l’homme – viennent enterrer leurs morts.
David Géry apporte un éclairage nouveau sur le théâtre de Jon Fosse en le libérant, sans rien perdre de sa dimension métaphysique, de l’hermétisme, de la gravité sombre, pesante dans lesquels l’ont enfermé certaines mises en scène. Il décrypte avec une remarquable justesse l’écriture de Fosse, ses tensions, sa vocalité, ses rythmes, ses ruptures, ses sens multiples, les retours de thèmes obsessionnels, en les transposant en partition scénique.
Pour l’interpréter cinq excellents acteurs : Yann Collette (l’homme), Irène Jacob (la femme), Judith Magre (la mère), Simon Eine (le père
), Gabrielle Forest (Gry) qui créent des personnages à la fois consistants et fragiles et, tout en conservant leurs singularités, leurs sensibilités très différentes, leurs sonorités particulières, forment un quintet parfait.
Une absolue maîtrise du jeu temporel, des entrelacements et des superpositions du temps distordu, arrêté, accéléré, condensé comme dans un rêve.
Le décor, le cimetière avec trois pierres tombales, un mur, un banc, du gravier, est à la fois un repère du réel et un lieu où les frontières entre le réel et le rêve, le présent et le passé, la vie et la mort s’estompent. L’histoire qui se déroule devant nous est-elle réelle ou rêvée ? Ses protagonistes existent-ils vraiment, sont-ils dans un rêve où sont-ils déjà morts ? Les mots qu’ils disent se heurtent à l’indicible, tournent autour, reviennent, s’étiolent, révèlent l’impossibilité de dire, d’exprimer, de savoir.
David Géry et ses acteurs traduisent sur scène avec intelligence et une rare intuition ce théâtre de l’incertitude, de la fragilité d’être.

 

Irène Sadowska Guillon

Rêve d’automne de Jon Fosse, mise en scène David Géry
Théâtre Athénée Louis Jouvet à Paris
du 25 septembre au 18 octobre 2008

Fantasio d’Alfred de Musset, mise en scène de Denis Podalydès.par Philippe Du Vignal

 

On connaît sans doute un peu la fable  de cette pièce écrite par Musset (et finalement pas très souvent jouée),quand il n’avait pas encore trente ans. Fantasio , dans une Allemagne  de convention romantico-féodale est un de ces personnages à la fois cyniques et révoltés, qui ne se sait pas quoi faire des forces vives de sa jeunesse, sinon rêver d’un grand destin s’il s’offre à lui. Justement. Saint-Jean, le pauvre bouffon du roi vient de mourir, et  Fantasio décide de prendre sa succession, afin d’échapper à ses créanciers et d’éviter à la belle princesse, un mariage avec le prétentieux et fat Prince de Mantoue, ce qui permettrait à son roi de père  de faire l’épargne d’une guerre. La belle princesse échappera au mariage, mais la guerre ne sera pas évitée et Fantasio, dont la princesse remboursera les dettes, restera en prison….

 La pièce qui se termine mais ne finit pas vraiment est, comme le dit justement Denis Podalydès, « l’expression d’une mélancolie d’autant plus profonde, en fait, qu’elle se montre joyeuse, ironique et farcesque. » L’écriture de Musset est souvent brillantissime, notamment dans le prologue de la pièce, et les personnages, sont le plus souvent esquissés, comme dans une joyeuse improvisation: bref, de quoi faire rêver plus d’un metteur en scène, s’il veut bien jouer le jeu de Musset…
 Reste donc à traduire scéniquement cette fantaisie ironique et cette légèreté de bulle de savon, cette folie qui éclate dans une immense tristesse. La tâche n’est certes pas facile  mais la mise en scène comme la direction d’acteurs de Podalydès est appliquée et consciencieuse, et le plus souvent sans rythme, bref sans cette espèce de folie qui devrait balayer le plateau, encombré d’une tournette qui ne sert pas à grand-chose sinon qu’à  parasiter l’espace. Quant aux acteurs, on a l’impression qu’ils ne se sentent pas vraiment à l’aise ( cela s’arrangera sûrement ) et Cécile Brune est la seule en Fantasio qui réussit à être vraiment convaincante. Dommage pour Musset qui méritait mieux, dommage pour le comédiens et dommage aussi pour ceux qui auraient bien aimé entendre le langage de Musset plus subtilement mis en scène…

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu en alternance

Fantasio d’Alfred de Musset par Irène Sadowska Guillon

Fantasio d’Alfred de Musset
mise en scène de Denis Podalydès

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Fantasio, jeune homme désabusé, poursuivi par ses créanciers, prend la place du bouffon du roi décédé et sous cette apparence débarrasse la princesse de Bavière d’un mariage politique, pour éviter la guerre, avec l’arrogant prince de Mantoue. La liberté exaltée par Musset a son prix : la prison pour Fantasio, la guerre pour la princesse.
L’emphase du prologue, diatribe contre les vicissitudes du monde, d’une étonnante actualité, en ouverture du spectacle, crée une distance par rapport à l’intrigue de la pièce jouée sur le ton comique infiltré par moments par le farcesque et le mélodramatique.
Pour renforcer la distance Denis Podalydès fait jouer Fantasio par une comédienne (Cécile Brune). C’est convaincant mais par forcément utile.
Le jeu des acteurs est fin et sans complaisance, souvent brillant. Belle maîtrise du rythme et des mouvements scéniques malgré un dispositif – une tournette – qui, pertinent au départ, devient à la longue encombrant.

 

Fantasio d’Alfred de Musset, mise en scène Denis Podalydès.
A partir du 18 septembre 2008, en alternance
Salle Richelieu – Comédie Française

Ebauche d’un portrait d’après le Journal de Jean-Luc Lagarce

Théâtre Ouvert reprend le spectacle imaginé par François Berreur avec Laurent Poitrenaux. qui avait eu un succès immédiat la saison passée. C’est comme une sorte de feuilleton dit Berreur où l’on entend Jean-Luc Lagarce, auteur dramatique peu reconnu sa vie durant, nous parler de son quotidien, de sa famille ouvrière de ses doutes et de son désespoir, de sa lutte face au sida qui a empoisonné les sept dernières années de sa vie, de la différence entre ce que les gens perçoivent de lui et de ce qu’il ressent lui qui se considère comme « une personne qui a raté sa vie professionnelle et sentimentale« .  Laurent Poitrenaux ,avec beaucoup de précision et de sensibilité rend admirablement cette espèce de mélancolie qui a poursuivi Lagarce tout au long de sa visite sur terre et de  cette relation curieuse qu’il a entretenue avec Lucien et Micheline Attoun, quand il cherchait à monter ses spectacles et ses pièces . Il parsème son journal des morts qui l’ont visiblement obsédé dès sa jeunesse: Coluche, Copi, Anouilh Beckett, Ionesco, Blin, Simone Signoret, Montand, Jean Genet et combien d’autres dont les noms s’inscrivent sur le mur du fond. Lagarce n’était pas toujours tendre, en particulier avec Koltès mais comme le souligne ces fragments de son Journal raconte la vie théâtrale de cette fin de XX ème siècle et la façon bien à lui, jeune homme issu des environs de Montbéliard d’affronter ce milieu.
Le spectacle est sans doute un peu trop long et le petit film qui le clôt n’apporte pas grand chose et  peut-être faire l’épargne de certains moments faits d’anecdotes ou de silhouettes trop rapidement esquissées qui ne doivent pas avoir beaucoup de signification pour les jeunes gens d’aujourd’hui. Mais cette ébauche de portrait de Lagarce demeure un simple et beau spectacle qui touche le plus public au plus profond de lui-même. Je n’ai cessé de repenser à Lagarce venu quelques mois avant sa mort à l’Ecole de Chaillot m’apporter une photo pour un article,  comme un collégien timide, terriblement amaigri par la maladie; nous avions bu un café ensemble et échangé quelques propos. Je ne l’ai plus jamais revu…..

 

Philippe du Vignal

 

Théâtre Ouvert jusqu’au 18 octobre; le texte est édité aux éditions Les Solitaires intempestifs

www.theatre-ouvert.net/

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