La Rosa Blanca

La Rosa Blanca
Tragédie mexicaine
Monologue de Maryse Aubert , inspiré du roman de B. Traven, mis en scène par Adel Hakim
.

rosablanca2.jpg  La littérature mexicaine était à l’honneur au Salon du Livre à Paris et Adel Hakim et Maryse Aubert nous font découvrir l’œuvre d’un écrivain énigmatique B. Traven, enracinée  dans le terroir mexicain. On ne connaît pas la véritable identité de B. Traven (né en 1890 à Chicago) devenu de son vivant une légende que l’écrivain lui-même autant que ses proches alimentaient par des versions différentes, voire contradictoires de  sa biographie. Tout porte à croire qu’il fut engagé dans des mouvements révolutionnaires de tendance anarchiste et qu’il  participa à la Révolution Spartakiste en Allemagne réprimée dans le sang en 1919
Américain, il a écrit ses œuvres les plus importantes en allemand et les a publié sous de nombreux pseudonymes, en Allemagne dans les années 20 à 30. Arrivé au Mexique dans les années 1920, naturalisé Mexicain en 1951, il y a vécu jusqu’à sa mort en 1969. Les secousses socio-politiques que vécut le pays  au début du XX ème siècle, l’exploitation et la spoliation du peuple, l’avènement du néocapitalisme, tiennent une place centrale dans ses œuvres.
La Rosa Blanca se passe dans l’État de Vera Cruz  et à San Francisco en Californie, dans les années 1920: c’est  la ruée vers l’or noir des grandes compagnies pétrolières américaines qui dépouillent les paysans mexicains de leurs terres. Ainsi la hacienda La Rosa Blanca qui  appartient  à l’indien Yacinto Yañez, dernier bastion agricole d’Indiens Huastèques au milieu des champs pétrolifères, est-elle convoitée par l’ambitieux et dynamique Chaney Collins, président de la Condor Oil, à l’appétit financier et sexuel démesuré. Dès lors  ce sera une lutte acharnée entre deux visions du monde : la tradition ancestrale de la vie, de la culture du maïs contre  la logique du capitalisme moderne, la loi du profit, l’économie de marché, qui va s’engager entre Yacinto Yañez et le puissant Chaney Collins.
Évitant l’écueil du documentaire mais en se basant sur des faits précis, Maryse Aubert construit le monologue qu’elle a adapté du roman de B. Traven sur l’affrontement des deux protagonistes : Yacinto Yañez et sa communauté indienne enracinée profondément dans la terre ancestrale et Chaney Collins avec ses acolytes, requins de la finance, de l’industrie pétrolière, ses goûts de luxe et ses nombreuses maîtresses.
Le récit, conçu comme un théâtre, comprend des scènes dialoguées avec divers personnages représentatifs de la société de l’ époque, intervenant dans cette tragédie : avocat, gouverneur de l’État de Vera Cruz, agents , collaborateurs et maîtresses de Collins, métis rallié aux Américains dans l’espoir du gain, secrétaire . Le tout se déroule au gré des intrigues sordides auxquelles Yañez répond par une résistance sans faille . Mais, piégé par son respect de la tradition de l’hospitalité, il se fait attirer seul chez Collins à San Francisco et  est  exécuté par ses sbires.

Au travers de ce duel à mort deux mondes s’opposent, inconciliables : celui,  archaïque du travail pénible et artisanal de la terre et du partage de ses fruits, de l’égalité sociale, de l’attachement conservateur à la tradition, voué à disparaître, et celui du progrès technique, de la consommation, mais aussi de la concurrence et de l’exploitation impitoyables qui s’imposeront inéluctablement.   Sans qu’on puisse reprocher un quelconque manichéisme au texte de Maryse Aubert, elle ne dissimule guère une certaine antipathie pour le monde de Collins qu’elle a  traité avec un humour grinçant. Mais peut-il en être autrement au vu du désastre auquel nous a mené aujourd’hui le capitalisme ?  La mise en scène impeccable d’Adel Hakim est  inscrite dans un espace où l’on voit l’ infiltration progressive, jusqu’à l’absorption définitive, d’un monde par l’autre.

Une table de chaque côté marque le territoire de chacun des protagonistes, avec, au centre une chaise: l’ espace est totalement habité par Maryse Aubert, interprète fabuleuse qui, avec grâce, énergie et agilité,  esquisse juste avec quelques  gestes, des situations  où, comme par magie, sans jamais changer d’apparence, elle fait advenir de multiples personnages.

  Elle possède une belle maîtrise  du jeu, dans le récit dramatisé tenant de l’art du conteur, qui se déploie dans un  dialogue aux  tons, émotions, intensités vocales,très variés, avec un accent  hispanisant ou américanisant, sans jamais donner dans la caricature facile. Avec une aisance étonnante, elle passe de la bonhomie et  de la naïveté tragique comme de la résistance  têtue de Yañez , à l’insistance séductrice puis menaçante, au calcul froid, à l’irritation et à la détermination prédatrice de Collins et de ses agents, mais aussi  à la frivolité, à la bêtise et l’avidité de ses maîtresses avides de luxe, enfin au langage astucieux du gouverneur qui protège Yañez .Elle adopte aussi la voix cupide et rusée du métis qui trahira l’Indien résistant pour une poignée de dollars. Mais le tragique est toujours tenu à distance par l’humour et la lucidité d’un regard décalé.

Pas de redondance entre le jeu et le texte qui est juste souligné  parfois par une geste ou  une image, comme, par exemple, celle de l’assassinat de Yañez que Maryse Aubert représente en  manipulant un petit personnage qu’écrase une voiture miniature. Quelques bouffées musicales : jazz, musiques festives et populaires mexicaines, traversent l’espaceen lui imprimant une couleur particulière. La progression dramatique, la succession de tensions, le rythme très tenu, l’enchaînement des situations sur le mode d’un film policier: on est tenu en haleine tout au long du spectacle. Une preuve encore qu’on peut faire du grand théâtre avec peu de moyens et beaucoup de talent. À voir absolument. Pas d’excuses pour ceux qui  manqueront le spectacle…

Irène Sadowska Guillon

La Rosa Blanca,
tragédie mexicaine
d’après B. Traven
Mise en scène d’Adel Hakim
Au Théâtre Artistic Athévains
du 20 du 16 mars aux 19 avril 2009


Archives pour la catégorie critique

Le Pulle

Le Pulle, opérette amorale, texte et mise en scène d’Emma Dante, sur une musique originale de Gianluca Porcu.

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Emma Dante est maintenant bien connue en France et,  en particulier, au Théâtre du  Rond-Point où l’on avait déjà pu voir deux de ses spectacles: Mishlelle di Sant’Oliva et Vita mia en 2007 qu’on avait  appréciés. Emma Dante, d’abord comédienne à Rome, est revenue à Palerme sa ville d’origine  où  elle a fondé sa compagnie en 1999 avec des comédiens siciliens. Sans beaucoup d’argent mais sans aucun doute avec foi et passion; peu connus au début, ses spectacles ont vite ait le tour de l’Europe et Le Pulle, qu’elle baptise « opérette amorale » , est un petit bijou: c’est une opérette au sens étymologique, c’est à dire une sorte de petit opéra dit  » amoral », parce qu’elle  considère que l’univers dont elle parle, celui des prostitués, n’a pas à être jugé sur le plan moral et que l’on ne doit y attacher aucune  connotation péjorative.image22.jpg
Le spectacle est » né d’une écriture contemporaine à celle du spectacle » , dit Emma Dante quia » aidé les comédiens à générer une parole, au lieu de la prononcer », même si elle arrive avec des idées sans doute très  précises sur la façon dont elle entend dérouler le fil rouge des improvisations qui mèneront à la réalisation finale. Cinq hommes et quatre  femmes dont Emma Dante qui vont dire en en peu plus d’une heure la vie au quotidien de ces travestis qui arpentent le trottoir des grandes villes à la recherche du client.

Avec leurs joies et leurs malheurs, celui pour commencer de leur vie personnelle qui a souvent très mal commencé: même si on a souvent quelqus difficlutés à voir en même temps le spectacle et la traduction simultanée, on découvre pour chacun d’eux un passé misérable : grave anorexie pour l’un avec ensuite problème de surcharge pondérable qui va modifier son corps; un autre a été forcé de se travestir à douze ans pour ensuite être livré à la prostitution, etc.. moyennant un peu d’argent, un autre est né plus ou moins hermaphrodite! Bref, le passé de ces êtres qui rêvent comme de tout un chacun  de mariage et de bonheur avec un compagnon, n’a jamais été simple à assumer. pas plus que leur présent fait souvent d’une vie dans un milieu où la drogue, la violence et les brutalités et humiliations des loubards comme des policiers sont leur lot de tous les jours.

Et Emma Dante met cela en scène avec beaucoup d’intelligence et de raffinement: pas grand chose sur le plateau  qu’un rideau rouge à motifs et six pendrillons qui s’abattent brutalement à la fin de chaque séquence: les images sont de toute beauté: celle par exemple du début du spectacle où filles et garçons ,avec des costumes féminins , ont une sorte de voile  collant  sur le visage, et n’ont donc plus d’identité sexuelle repérable ,alors que l’on devine plus ou moins à la charpente du corps qu’ils n’ont pas le même sexe. Ils jouent tous avec leurs soutiens-gorges et leurs slips mais sans jamais se dénuder complètement.

Il faudrait tout citer, en, particulier ce maquillage collectif, à la fois d’un ridicule achevé et d’une subtile émotion. Il y a aussi cette scène sublime du mariage à la fin où l’un des prostitués, un peu ridicule , immense avec ses chaussures à talons aiguille, en guépière blanche avec un petit sac à main , marche sur un étroit tapis rouge de cérémonie , accompagné d’une musique d »orgue à la rencontre des autres mariées en robe blanche qui tiennent  un masque assez hideux d’où se déroule une poupée gonflable munie chacune d’un sexe en érection, puis l’un d’eux finit par prendre une à une  ces pauvres poupées qui se sont  dégonflées , et les emporte toutes sur son dos. Cette parodie de cérémonie  est à la fois drôle et profondément émouvante. et tous les comédiens possèdent une remarquable gestuelle ,dansent et  chantent très bien , que ce soit en solo ou en choeur. Et tout est admirablement réglé. Grâce à la grande qualité de la musique de Gia Luca Porcu, alias Lu, en particulier quand ils interprètent les chansons en dialecte palermitain. 

Avec un remarquable enchaînement ; quand on les voit sur scène, on se souvient de cette phrase magnifique de Zéami (1653-1724-: « Si la danse ne procède pas du chant, il ne peut y avoir d’émotion. L’instant précis où, à l’impression laissée par le chant, se substitue la danse, possède un pouvoir merveilleux ». Entre le Japon et l’Italie et à travers le temps, Zeami/ Emma Dante, même combat pour la beauté.

image5.jpg On n’aurait pas dit grand chose, si l’on ne parlait pas de la beauté de la création lumière mais surtout de la vérité et de la splendeur des costumes( signés Emma Dante) incroyables mais jamais vulgaires- j’ai assez souvent dans ces chroniques déploré la médiocrité des costumes  des spectacles français mais ici,  quel bonheur! La grande qualité de ce spectacle, c’est  d’abord sa grande rigueur, mais aussi son intelligence de conception et son esthétique de tout premier ordre.

  Emma Dante, qui chante dans le spectacle, est décidément une grande metteuse en scène. Quelle est la compagnie actuelle en France capable de créer un spectacle de ce type aussi bien construit et aussi beau? Ne répondez pas tous la fois!

    Il y a bien quelques redites et certaines longueurs qui gagneraient à être élaguées. Mais Emma Dante ne triche pas et dit finalement beaucoup de choses sur la conquête de la liberté sexuelle, la notion de transgression, et  les regards plus que douteux que la société continue à porter sur ses marginaux. Elle est  aussi, ne mâchons pas les mots, un excellente  peintre !

A regarder Le Pulle, on pense en effet aux silhouettes féminines comme masculines que réalisait  dans les années 80 ,un artiste comme Bruce Nauman , aux sculptures d’ un Larry Rivers (1966), ou à ce merveilleux metteur en scène new yorkais d’origine sicilienne ,  John Vaccaro qui ,déjà,dans les années 60, avait mis le sexe en scène avec ses travestis en strass et paillettes qui furent imités ensuite un peu partout; un tribunal bruxellois l’avait même condamné  à 300 euros d’amende pour immoralité,(dans  » Cockstrong, ( 1970)  » une jolie jeune femme en petite gaine et bas noirs se masturbait quelque secondes sur un coin de table et , à la fin , un gigantesque phallus éjaculait sur le public).  Cela avait suffi à mettre en émoi les ligues belges de protection de la jeunesse qui avaient porté plainte, ce qui avait fait une publicité formidable au spectacle qui ,du coup,  refusait du public!..

Alors à voir? Oui, absolument, sans hésitation, même s’il fait beau mais, comme il va bientôt pleuvoir, réfugiez-vous au Théâtre du Rond-Point… Mais dépêchez-vous, cela commence à être bien plein.Jean-Michel Ribes a eu raison d’inviter à nouveau Emma Dante..

Philippe Du Vignal

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 avril

 

 

LE PULLE

LE PULLE Théâtre du Rond Point .Écriture et mise en scène d’Emma Dante, musique originale de Gianluca Porcu alias Lu, paroles des chansons Emma Dante, compagnie Sud Costa Occidentale Palerme.

C’est le troisième ou quatrième spectacle d’Emma Dante auquel j’assiste au Théâtre du Rond Point, j’ai vu Mishelle di Sant’Oliva, Cane di Bancata, il faudra que je vérifie si j’ai vu Vita Mia dont je ne garde pas de souvenir. En tous cas avec Le Pulle, Emma Dante pénètre à l’intérieur d’une maison de travestis, à la fois cabaret et bordel, refuge d’existences fracassées d’enfants violés et prostitués parfois par leur propre mère. Le Pulle, c’est une magnifique revue chantée et dansée par 9 comédiens éblouissants, Emma Dante y chante en meneuse de revue, les scènes crues où l’on voit les filles se dénuder et retrouver leur identité de garçons sont dialoguées, on regrette de ne pas pouvoir lire assez vite les traductions. Le final avec la caricature d’un mariage romantique nous offre un envol de robes de mariées, c’est une  humanité inconnue qu’on découvre toujours avec Emma Dante.

Edith Rappoport

La Cerisaie (C F)

La Cerisaie

La Cerisaie devra être vendue, la Cerisaie sera vendue, la Cerisaie est vendue. On connaît son inéluctable destin, il coule comme la rivière où s’est noyé il y a longtemps le petit Grisha. Plus d’argent, Lioubov laisse couler les pièces d’or de ses doigts, les cerisiers fleurissent une dernière fois, deuil en blanc, éternelle enfance, et c‘est fini pour Gaev, l’homme enfant, et sa sœur au cœur fondant. Les autres : chacun va de son côté, les jeunes gens vers une « vie nouvelle », forcément nouvelle, le moujik Lopakhine vers son destin d’entrepreneur et d’amoureux transi, dépassé par sa propre escalade sociale ; Tchekhov règle le sort ordinaire de chacun, et laisse seul sur scène le vieux Firs, le serviteur du temps passé qui meurt avec la maison.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’on eut entendre aujourd’hui de cette « vie nouvelle », un siècle plus tard. Mais l’objet de ce billet est ailleurs.
Le génie de Tchekhov est de nous installer dans une attente qui n’a rien d’un « suspense », bien davantage du côté de l’attention, attention aux tissages humains, aux mots et aux silences qui passent entre les êtres, et les font vivre. Si les propos sont décousus, on n’est pas dans le fragment, tout se construit comme un organisme fragile, l’image la plus simple de cet organisation étant celle du jeu de billard qui obsède Gaev. Si l’on est « entre le rire et les larmes », cela ne signifie pas ni rire ni arme, mais situe la vérité du sentiment et du personnage – puisqu’il faut les appeler par leur nom – à l’instant exact du passage de l’un à l’autre, ce que Dominique Valladié sait nous donner mieux que quiconque.
En un mot, et en accord avec la critique, le travail d’Alain Françon et de son équipe – dramaturgie, scénographie…-  est d’une profondeur artistique et humaine rare, ouvrant dans le temps du théâtre de longues et belles résonances.

Christine Friedel

La Cerisaie – Théâtre National de la Colline

La Cerisaie (I S G)

La Cerisaie
d’Anton Pavlovitch Tchekhov
mise en scène Alain Françon

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Lioubov Andreevna Ranevskaïa, propriétaire d’un domaine, avec une belle maison et une cerisaie revient d’un séjour à l’étranger où elle a suivi son amant qui l’a complètement ruinée. Et le domaine va devoir être mis aux enchères… Vendre  sa  belle maison et sa cerisaie : ce serait la seule  solution pour Lioubov et sa famille : son frère Gaev, Ania sa fille et Varia sa fille adoptive.

Lopakhine, fils de moujik dont Varia est amoureuse et qui semble avoir l’intention de l’épouser, est un parvenu doué en affaires et  clairvoyant, conseille à la famille de découper le domaine et de le vendre par  lotissements pour y construire des villas, projet qui redresserait sa situation économique.

  Mais pour Lioubov et les siens , la maison et la cerisaie, chargées de souvenirs, sont intouchables. Pas question de vendre. Criblée de dettes, sans pour autant se départir de sa largesse et sans savoir comment elle va payer la fête qu’elle donne, Lioubov espère une solution miracle, tant l’idée même de vendre le  domaine lui paraît absurde.
Lopakhine dont elle rejette la proposition, achète alors le domaine et , quelques mois plus tard, réalise son projet. Alors qu’on entend tomber les cerisiers  sous les coups de hache , Lioubov et son incorrigible famille quittent la maison en oubliant leur vieux domestique ; tout en pleurant leur cerisaie ,ils se consolent en rêvant à un avenir  radieux.
La Cerisaie, pièce testamentaire de Tchekhov, créée en 1904, l’année de sa mort et un an avant la Révolution, renvoie avec acuité  l’image de cette société russe en dislocation, à la fois nostalgique d’un ancien monde en train de s’effondrer mais qui rêve  de temps nouveaux et  de progrès de l’humanité, bref de ces fameux lendemains révolutionnaires qui chantent.. et qui désenchantent assez vite,  avec,  à la clef, l’utopie  puis la réalité communiste et, d’autre part,  les paradis artificiels du capitalisme. Un siècle plus tard, on se retrouve au même point que les personnages de Tchekhov, mais beaucoup moins confiants dans les temps nouveaux qui nous attendent.
Nul besoin de chercher à démontrer l’actualité de cette pièce en la transposant dans notre époque. En remontant La Cerisaie dix ans après sa mise en scène à la Comédie-Française, Alain Françon enracine avec raison son travail  dans le texte, (traduction de Françoise Morvan et d’André Markowicz),  en se référant aussi aux Cahiers de régie de Stanislavski pour la création.
On retrouve dans le décor de Jacques Gabel quelques rappels de  celui de 1904 :le mur du salon change d’aspect  entre le  premier et le  quatrième acte, puisque rideaux et tableaux  ont été enlevés,  et l’on voit un  champ, une meule de foin; et au  deuxième acte, un banc avec cette fois, deux tombes, dont on devine qu’elle sont celles du mari et du fils de Lioubov.
Le réalisme s’impose à l’évidence  dans cette mise en scène qui, loin d’être archéologique, restitue les détails les plus significatifs, y compris le samovar, du quotidien d’une époque.
Même souci du détail et de vraisemblance dans les costumes patinés par Véronique de Groër. Alain Françon s’est refusé à  transposer une  réalité  et, en conservant cette  distance temporelle, nous confronte à un monde différent mais qui ressemble aussi  au nôtre.
Pas de stylisation, pas de clichés dans sa mise en scène d’une remarquable précision , à la fois dans l’organisation du mouvement dramatique, dans la gestion du temps et du rythme. Une harmonie rare aussi dans le jeu des acteurs  dirigé  jusqu’au moindre détail, fait à la fois de rigueur et de liberté. Pas non plus d’à-priori psychologique dans cette interprétation qui  déterminerait des comportements, mais une dynamique permanente, une instantanéité des émotions, des réactions complexes et parfois contradictoires chez les personnages.

  Avec des interprètes remarquables : Dominique Valadié (Lioubov), Irina Dalle (Charlotta), Jérôme Kircher (Lopakhine), Julie Pilod (Varia), Didier Sandre (Gaev), Jean-Paul Roussillon (Firs), pour ne citer qu’eux: ils insufflent une authenticité, une fragilité, une incandescente énergie aux personnages qui s’agitent pour ne rien faire et qui fuient un  présent accablant pour l’utopie  d’un monde meilleur.
Une vision de Tchekov émancipée d’un dogmatisme théorique, des recettes, et de la rigidité d’une grille de lecture soi-disant moderne  à effets gadgets. Un théâtre qui respire et  fait confiance au texte comme au spectateur.

Irène Sadowska Guillon

La Cerisaie d’Anton Tchekhov
mise en scène d’Alain Françon
au Théâtre National de la Colline
du 17 mars aux 10 mai 2009

BALKANS’NOT DEAD

BALKANS’NOT DEAD  Théâtre de l’0pprimé

De Dejan Dukovski, mise en scène Dominique Dolmieu
Dominique Dolmieu, grand amoureux des Balkans, a créé, il y a quelques années la Maison d’Europe et d’Orient nichée passage Hennel, sous les arcades de la Bastille, minuscule abri avec une librairie bien achalandée, une maison d’édition qui a publié près d’une cinquantaine de pièces, la bibliothèque Christiane Montecot qui recense de nombreux textes. Il anime nombre de rencontres et d’échanges. Dejan Dukovski figure parmi ses premiers auteurs publiés, avec Quel est l’enfoiré qui a commencé le premier ?
Balkans’not dead, ce sont des noces de sang macédoniennes jouées  avec célérité par une troupe de 16 comédiens, dans une suite de courts tableaux sur un plateau nu, avec seulement un cadre métallique, qu’on habille en table, en lit, le déplaçant à toute vitesse. Cette fable d’une chrétienne Cveta, enlevée après le meurtre de son amant par Osman Bey un potentat local turc, amoureux d’elle à en perdre la raison et son pouvoir, ne manque pas de charme. L’engagement des comédiens pour nous conter cette histoire paraît-il authentique, survenue en 1911, est total. On ne peut pas parler de longueurs, même si le spectacle dure près de 2 heures, mais peut-être d’un excès de ruptures. Les projections sur un rideau transparent, les musiques et les éclairages contribuent à rendre ce spectacle attachant.

Edith Rappoport


Jusqu’au 29 mars Théâtre de l’Opprimé, 78 rue du Charolais.

Le canard sauvage

Le Canard sauvage d’Ibsen, mise en scène d’Yves Beaunesne.

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  Le Canard sauvage  a été écrit par Ibsen en 1884 quand il vivait encore à Rome ( il obtint une bourse et partit vivre à Rome, dramaturge  encore mal connu, où il resta presque trente ans) et il  reprend  dans cette pièce plusieurs des thèmes le plus constants de ses pièces les plus connues: Les Revenants,Rosmersholm,Solness le constructeur, Jean-Gabriel Borckmann, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, Brand ,Maison de poupée , Helda Gabler ou  Peer Gynt: les mariages  difficilement conclus et jamais très heureux, l’inexorable faillite du couple avec  ses conséquences pour les enfants,le crime et l’emprisonnement, les sombres histoires familiales d’argent, l’alcoolisme et la maladie mentale ou physique incurable, le suicide, le sexe, le mensonge et l’hypocrisie, le retour d’un parent ou ami fanatique, le délire religieux, les chantages divers et variés, le crime et la prison, ..Bref, ce n’est pas vraiment tout rose dans  les familles représentées par Ibsen! Qui  possédait très bien son sujet,  et pour cause!  Ses parents s’étaient séparés très vite : en effet,  son père, qui avait fait faillite, sombra dans l’alcool ; sa mère essaya de retrouver dans le mysticisme un accomplissement personnel…

  Donc , dans Le Canard sauvage, Gregers Werles, beau jeune homme, revient après un exil de plusieurs années, chez son père Haken Werles, un grossiste qui a fait fortune où il retrouve un ami d’enfance Hjalmar Hedkal ; celui-ci,  devenu photographe et futur inventeur incompris d’on ne sait trop quelle machine ,  a épousé une jeune femme ,  autrefois servante de Haken et dont il a eu une fille  Heldig, qui a  quinze ans ….Mais Haken Werles   avait arrangé vite fait  le mariage  de sa servante avec Hjalmar !
 Gregers, en quête d’absolu, est sûr que le mensonge est la pire des choses et , dans une sorte de parano, pense que les familles repartiraient d’un bon pied, si on ne leur cachait rien d’un passé pas toujours reluisant. Et  Gregers ,qui connaît le dessous des cartes, va faire comprendre à son ami que la douce et belle Heldig est en réalité la fille de Haken  Werles. Pour faire bon poids, il lui révélera aussi que le vieux père d’Edkal a été mis en prison  pour un crime commis par ce même Haken. Il a évidemment tout faux…
 Hjalmar Hedekal, accablé,  va rompre avec son épouse, et ne voudra plus revoir la petite  Heldig ; Gregers, qui n’est pas à court  d’idées naïves la persuade alors de tuer le canard sauvage blessé qu’elle a recueilli pour prouver à son « père » qu’elle l’aime beaucoup., et qu’elle a besoin de lui.Mais elle subtilisera un pistolet et , au lieu de tirer sur ce fameux canard,se tuera… Moralité: à quoi sert de vouloir traquer l’absolu et la vérité ,si c’est pour faire exploser une famille . Mieux vaut encore les hypocrisies et les mensonges les plus durs que l’explosion programmée d’une famille,  semble dire , sans le dire mais tout en le montrant bien,  le  grand Ibsen.
 Chaque famille possède son  paquet de secrets bien dissimulés  dont quelques uns de ses membres connaît au moins un petit morceau, ce qui est encore plus croustillant;, surtout quand ils ne s’enendent pas très bien… Ibsen a construit comme toujours un bon scénario ,  même si les ficelles sont parfois un peu grosses et le dénouement attendu. La pièce a un peu de mal à démarrer vraiment et son début , long comme un jour sans pain ,aurait sans aucun doute  dû être reconstruit.
 Quant à la mise en scène d’Yves Beaunesne, que dire? Cela commence plutôt mal par  la réception chez le père Werles à laquelle ne croit pas une seconde, et cela ne s’améliore guère… La direction d’acteurs laisse à désirer : chaque comédien fait son travail mais  joue à sa façon, sans qu’il y ait beaucoup d’unité dans l’interprétation… En fait ,ce qui manque à cette mise en scène sans envergure de la pièce d’Ibsen , c’est une solide dramaturgie ; il semble que Beaunesne se soit contenté de la mettre en place sans trop d’effort, et c’est tout…

  François Loriquet ( Hedkal) a de bons moments mais on n’entend ni ne comprend souvent ce qu’il dit; Judith Henry interprète le rôle de son épouse, sans grande passion et de façon assez conventionnelle, Fred Ulysse ( le père d’Hedkal)  cabotine un peu;  Freyssung, ( le grossiste) , par ailleurs excellent comédien , fait ce qu’il peut  mais tout cela laisse une impression de vieux théâtre poussiéreux, alors qu’on aurait pu faire dire bien plus à la pièce d’Ibsen . Désolé, mais  l’on s’ennuie rapidement ( et le spectacle dure plus  de deux heures sans entracte!).

  Et ce n’est pas la scénographie maladroite et laide ,à laquelle on ne peut croire un instant, qui peut aider à rattraper les choses. On pense  à ce que  Thomas Ostermeier , le metteur en scène allemand de l’admirable Maison de poupée jouée aussi à Sceaux l’an passé, aurait fait avec ses merveilleux acteurs… Dommage!
 Alors, à voir? Oui, si vous n’êtes vraiment pas, mais vraiment  pas difficile, ou que vous ayez  comme çà envie de découvrir la pièce d’Ibsen,  sinon vous pouvez vous abstenir; en tout cas, conseil d’ami:  évitez d’y  emmener votre meilleur (e) ami (e) ou d’y  inviter des lycéens, ils risquent fort d’être dégoûtés à jamais du théâtre . Par ailleurs,  il y a beaucoup d’autres bonnes  choses à voir comme ,par exemple , La Cerisaie au Théâtre de la Colline ou cette merveille qu’est  Le Pulle, opérette amorale d’Emma Dante au Théâtre du Rond-Point, que nous venons de voir et dont on vous parlera demain.

Philippe du Vignal

Théâtre Les Gémeaux  à Sceaux ,Hauts-de-Seine

Idiot

Idiot, un spectacle de Vincent Macaigne, librement inspiré de Dostoievski. image3.jpg

Le célèbre roman Crime et Châtiment, le premier grand roman de Dostoievski a un esprit chrétien et vise clairement les idées positivistes  qui commençaient à se répandre dans les milieux bourgeois des grandes villes russes;  dans  L’idiot, il y aussi,  chez le Prince comme chez Hippolyte, voire chez Rogojine et Lebedev, une pensée nettement religieuse et sociale, où la question de la richesse des uns et de la misère des autres  est clairement posée, à une époque où l’on guillotinait sans trop d’état d’âme. Malgré tout, il y a  tout au long du prodigieux roman fleuve de Dostoievski ( quelques 800 pages), avec ses innombrables actions secondaires et ses dizaines de personnages,  un  amour de la vie où le plus petit instant mérite d’être goûté parce qu’on le sait fragile. On croirait entendre à plus de vingt siècles de distance l’Eschyle des Perses:  » Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car l’argent ne sert  à rien chez les morts ».
Les adaptations aussi bien au théâtre- celle d’André Barsacq avec Philippe Avron- aussi bien qu’au cinéma ( notamment celle de Georges Lampin ( 1946) avec Gérard Philipe  sont très nombreuses : il faut dire que malgré la difficulté ( impossible de ne pas choisir des moments particuliers, le roman est très long),  on est encore ébloui  par  un scénario de tout premier ordre et des dialogues exemplaires.

Alors au metteur en scène de se débrouiller avec une action qui se déroule  sur  six mois et qui comporte quelque 27 personnages, sans compter ceux qui n’ont aucun rôle vraiment actif et , en général, on ne garde  que les plus importants à savoir :Totski, le « bienfaiteur » de la jeune et belle Anastasia, amoureuse de la vie et croqueuse d’hommes, qui a fini par rompre avec lui , Rogovine avec qui elle a de curieux rapports d’amour/haine et qui finira par la tuer, Gania qui voudrait bien se marier avec elle, Lebedev, le petit fonctionnaire,  Aglaé, la fille du général Epantchine,  rivale d’Anastasia et  Le Prince Mychkine, atteint de crises d’épilesie et qui revient de Suisse où il est allé se faire soigner et qui aime aussi d’amour fou Anastasia. Il sont tous âgés d’une vingtaine d’année ou un peu plus , sauf Totski qui a  55 ans. Le Prince arrive avec un baluchon mais esr en passse d’obtenir un héritage qui le fera devenir très riche. Ce qui change évidemment la donne…

Vincent Macaigne ne triche pas et prévient  avec honnêteté que le spectacle est librement inspiré  du roman de Dostoievski dont il n’ a gardé que certaines  scènes essentielles; il a aussi écrit de nombreux dialogues d’après le récit des événements et il en a repris  certains directement tirés du roman mais écourté comme ceux de la  fin. du spectacle. Le jeune metteur en scène dit que » l’enjeu n’est pas de résumer l’Idiot mais de rendre sa force épique et littéraire, son mouvement et sa profusion. Il veut aussi « transcrire les force qui structurent son écriture » et « réduire à des situations de plateau fortes qui permettent de condenser dans un temps réel celui de la représentation commun aux acteurs et aux spectateurs les  enjeux narratifs et symboliques ». « Il nous appartient ,ajoute-t-il sans beaucoup d’humilité de réactiver le mythe dostoievskien ». A la lecture de ces bonnes  et prétentieuses intentions, qui peuvent  paver l’enfer mais aussi quelquefois le paradis théâtral,  on avait fortement envie d’aller voir…
Alors, justement ,que voit-on? On pourrait dire:  beaucoup du pire et un peu du meilleur. Quand on entre d’abord dans le hall de la Salle Gémier, pleine de guirlandes lumineuses de fête foraine, on peut voir des flashes de tableaux classiques savamment mélangés de telle façon que l’oeil ne puisse en reconnaître que des traces et encore à condition d’avoir fait un peu d’histoire de l’art.  Miracle de la technologie.Bon!  A suivre.
Il y a aussi  au-dessus de la scène un tableau lumineux comme autrefois à la SNCF qui  débite, avec un cliquetis merveilleux et  à toute vitesse des chiffres et des lettres pour se fixer sur une  destination et un horaire: les ville défilent: Strasbourg, Londres, Paris… pour s’arrêter à : Saint- Petersbourg 1875-1876. Bon , à suivre. Hippolyte, qui ressemble un peu à Stanislavski jouant Les Bas-Fonds, regard fixe et longs cheveux noirs,  se tire un  coup de revolver qui ne part pas, avec derrière lui un grand  Mickey qui flotte en l’air.  ( Merci Jeff Koons) Bon! Encore à suivre.
Il n’y pas grand chose sur la scène sinon une table avec nappe blanche et flûtes en image2.jpgplastique et de l’autre côté, un distributeur de boissons. Une jeune femme derrière un paroi vitrée écrit, pendant qu’un homme plus très jeune la regarde faire en silence: « Je t’aime encore moi, ne m’abandonne pas… je t’aime. Si tu m’abandonnes, je ferai de ta vie un cauchemar et tu seras obligé de te mettre à quatre pattes pour te débarasser de moi. Tu me dois de l’amour. »Il y a un tube fluo suspendu, l’inévitable portant ( très mode dans le théâtre contemporain), avec des costumes prêts à servir., et la no-moins inévitable servante allumée.Un homme nu, revêt la peluche d’un gros nounours blanc. Et le Prince, au cas où on l’entendrait pas,  hurle au mégaphone avec un accent suisse à couper au couteau, parce qu’il est allé  faire soigner ses crises d’épilepsie en Suisse; Ah! Ah! Ah!… Heureusement,  Pascal Réneric a l’intelligence de ne pas  en faire trop.
Et,  comme c’est l’anniversaire de Nastassia, ils dansent tous en buvant derrière la paroi vitrée, immergés  dans une boîte à mousse comme celles des  clubs branchés, sur fond d’alcool et  de sexe. Dans ces cas-là, nul besoin de connaître l’intrigue, il faut  aller à la pêche aux personnages qui sortent ici d’une bande dessinée; ne restent finalement que les avatars d’avatars de l’Idiot d’origine qu’on ne vous racontera pas parce que ce serait beaucoup trop long.On arrive tant que bien que mal à suivre mais cela  réduit singulièrement la  dimension dramatique. Tout se situe dans un espace et un temps où rien n’est vraisemblable,  mais pourquoi pas?
Mais il  y a aussi, suprême raffinement, des sons qui doivent dépasser allègrement les 105 décibels , limite autorisée pendant trois minutes dans le spectacle et à plus de trois mètres minimum des baffles. On se demande d’ailleurs bien pourquoi la direction de Chaillot autorise ce jeune homme à faire cela en toute illégalité. Le mépris du public a des limites et des spectateurs sortent, incapables de résister à cette torture.
Que cherche  Vincent Macaigne? A jouer sur les nerfs du  public?  Gagné!  Mais c’est à la fois , inadmissible ,naïf  et prétentieux, et on peut vous garantir un bon mal d’oreilles à la sortie. A partir de ce moment-là, on commence à avoir de sérieux doutes sur ses capacités de créateur, d’autant qu’il accumule sans trop de gêne les pires poncifs du théâtre contemporain: les courses effrénées et sans raison  dans la salle, qu’il doit trouver drôles, les fumigènes à gogo, les écrans de télévision avec l’interview de Sarkozy par David Pujadas, les costumes ridicules ( le Prince en caleçon), la neige qui tombe ( très mode en ce moment,  merci Savary qui le faisait il y a déjà quarante ans) … Il  ne craint pas non plus d’emprunter ( on dira citer, cela fait plus chic) le grand panneau du fond qui s’abat subitement ( merci Giorgio Corsetti dans Gertrud/  Le Cri ).
Entracte:  on donne au public un petit texte plutôt bien  écrit pour résumer ce qui se passe entre temps pendant quinze ans (?? le roman se déroule sur quelques semaines ) mais bon , allons , faisons encore une concession…Hippolyte, sur une caisse roulante dans le hall du théâtre,   crie  son mal-être et crache le sang  pour cause de tuberculose avancée.(mais qui sait encore parmi les jeunes spectateurs  ce qu’est vraiment la tuberculose) , avant que Macaigne n’invite en hurlant le public à rentrer dans la salle qui s’est un peu vidée et  où l’attend une bonne dose de fumigène…Du terreau tombe des cintres,( merci,  Claude Régy ) les personnages se balancent de la peinture verte.( merci tous les performers d’il y a trente ans minimum ) . Puis ils vont prendre une douche installée sur scène ( nul n’ignore que c’est toujours passionnant de voir quelqu’un se doucher à moitié habillé). On casse à coup de pioche un panneau, histoire de voir une belle lumière  derrière et de faire ainsi une belle image.

Quand on aime, on ne compte pas…Mais pour mémoire, le fongible de chaque soir s’élève à quelque 1.000 euros! Il faudrait que  Daniel Mesguisch, maintenant directeur du Conservatoire, d’où vient Vincent Macaigne,  fasse donner quelques conférences sur l’écologie. Savoir gérer un plateau aux moindres frais  participe aussi du respect du public… et de la planète où Vincent Macaigne , comme nous tous, n’est que de passage…image41.jpg
Ce jeune metteur en scène semble  intéressé par l’art contemporain et quelques  images d’Idiot sont assez belles.Dans son texte d’intention, il  cite des artistes comme Terry Richardson, Andreas Serrano et Gregory Crewdson, dont on peut voir  de remarquables  photos, magistralement mises en scène,  à la Galerie Templon, et mentionne  aussi Rembrandt, Bacon et Depardon ! Cela fait quand même beaucoup de monde convoqué au  portillon., pour ce qu’il a à montrer. Et comme il y a de la prétention dans l’air, il ne craint pas de présenter ce travail comme une « suite synthétique de ses précédents travaux » ! Tous aux abris!
La deuxième partie s’étire un peu mollement, ponctuée par les effets dont nous avons parlé plus haut; la fin est plus forte et il y a  une scène remarquable en densité et en vérité; c’est celle où Aglaé et Nastassia hurlent en s’injuriant et en viennent aux mains: là , on se dit  que Vincent Macaigne peut  être un  bon directeur d’acteurs. mais c’est presque la fin de ces trois heures et demi peu convaincantes. Heureusement, Vincent Macaigne  sait  choisir ses comédiens; en particulier: Pascal Réneric (Le Prince), Thibault Lacroix (Hippolyte) et Servane Ducorps ( Nastassia) qui  sont tous les trois d’une justesse et d’une sensibilité remarquables, et si le spectacle arrive quand même à passer par moments, c’est bien surtout à eux qu’on le doit. On les connaît depuis longtemps et ils n’ont cessé de progresser ; n’en déplaise à M. Goldenberg, qui n’est plus directeur des lieux, ils ont tous les trois, fait l’Ecole du Théâtre National de Chaillot…
Alors,  à voir? C’est selon votre capacité d’endurance acoustique ( en cas de problème, vous pouvez envoyer un commentaire sur ce blog en demandant le téléphone d’un excellent et très gentil  oto-rhyno à l’Hôpital de la Pitié qui, en plus, est un bon spécialiste de théâtre, on vous l’enverra aussitôt) . Cela dépend  aussi  de  votre envie de passer plus de trois heures dans ces conditions à  voir une chose que l’on oublie vite,  ou  de votre volonté de savoir  comment on peut employer l’argent public à concocter ce genre de produits.

  Sinon vous pouvez vous abstenir, la vie est courte et vous pouvez plutôt aller à la Galerie Templon voir les photos de Crewdson et/ou bien vous offrir  le film de Depardon. A vous de choisir mais ne venez pas dire que l’on ne vous aura pas prévenu…

 

Philipe du Vignal

Théâtre National de Chaillot, jusqu’au 21 mars.

Les Européens (combats pour l’amour)

Les Européens (combats pour l’amour) de Howard Barker mise en scène de Christian Esnay.

image12.jpgLes mises en scène des Européens (écrit en 1993) et de Tableaux d’une exécution (écrit en 1984) conçues comme diptyque (les deux pièces jouées par les mêmes acteurs dans le même décor, font partie d’un projet plus vaste de Christian Esnay mené depuis plusieurs années : « faire se confronter des textes de théâtre pour montrer et interroger le travail théâtral en montrant l’envers du décor, la machine » L’histoire, en l’occurence la bataille de Vienne en 1683 et la victoire de la coalition de l’Europe chrétienne repoussant la menace de l’invasion ottomane, sert de métaphore à Howard Barker pour parler dans Les Européens de notre Europe communautaire en train de se construire et pour interroger les bases et les contradictions de cette construction. « Ne construisons-nous pas notre Europe bien-pensante, cherchant à donner d’elle-même une image flatteuse, refoulant en même temps toute violence, toute apparence de conflit, y compris religieux ? Qu’est-ce qu’un Européen ? Une identité européenne ? » La référence historique, Vienne 1683, l’Europe chrétienne face à l’Empire Ottoman et à l’islam, choisie par Barker est évocatrice à plusieurs titres de l’actualité : polémique sur l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Europe et au-delà opposition Orient – Occident, choc des cultures et des civilisations…
Dans un paysage après la bataille, après la catastrophe où le chaos et l’horreur mettent en crise toutes les valeurs morales, la souffrance, l’abomination, la famine, l’ambition, la conquête du pouvoir bref la nécessité de survivre, de réinventer une nouvelle vie, font exploser tous les tabous et poussent à l’extrême les protagonistes des Européens. Les destins des victimes de guerre, des soldats qui l’ont fait, de ceux qui s’en sont tirés sans trop de séquelles, opportunistes, anesthésiés à l’horreur environnante, des vainqueurs enfin avec en tête Léopold Ier, cynique, manipulateur, retrouvant le pouvoir et son empire, se croisent et s’imbriquent. Au premier plan : Katryn, figure de la féminité tragique, blessé, violée autant par les Turcs que par les soldats de la coalition, victime emblématique de la guerre, sacrifiée sur l’autel de la réconciliation, le général Starhemberg, héros national, sauveur de Vienne, errant dans la ville libérée, ruinée, aux prises avec ses doutes, son dégoût des hommes, en quête d’un être qui serait encore digne de compassion, d’amour, enfin le prêtre Orphuls, opportuniste, lâche, dépouillé totalement de sentiments, qui veut devenir évêque et tue sa mère, s’éprouvant ainsi dans la cruauté pour pouvoir connaître la pitié.
Sur ce champ de ruines matérielles et humaines, s’élabore et se décante dans le sang, dans le calcul et le sacrifice, le nouvel empire, le nouvel ordre avec Léopold Ier aux commandes.
Tous les grands thèmes barkeriens sont là : les instincts les plus bas, les pulsions meurtrières libérées dans la lutte pour la survie, l’absence de Dieu comme recours, la religion instrumentalisée par le jeu politique (« cette fois c’est Dieu qui a culbuté Allah »), la folie, le délire du discours politique (« les fous sont les orateurs de notre époque »), la souffrance et le sacrifice des victimes à la bonne conscience, à l’histoire, à l’ordre restauré, le rapport de l’artiste, des médias et du pouvoir qui leur impose sa vision de la réalité.
Une belle traduction de Mike Sens relève l’humour macabre, l’ironie extrême, la dérision à résonance parfois blasphématoire, la crudité du langage, jamais vulgaire, à la fois exutoire et écran à la souffrance « je cherche à me cacher derrière le langage » dit Katryn.
Christian Esnay relevant le défi de la complexité structurelle et thématique de la pièce, sans jamais simplifier, réussit à architecturer sur scène ses multiples pistes et ses points névralgiques. Son parti pris « du théâtre se faisant à vue » est tenu d’un bout à l’autre du spectacle avec une admirable cohérence : les acteurs arpentant la scène avant que le spectacle ne commence, tous les changements du décor, des costumes, la machinerie, se font à vue. Le décor modulable avec des éléments mobiles pour structurer les divers plans de jeu dans l’espace, au fond de scène une grande toile blanche tendue qui a un moment s’affaisse puis remonte, sur les côtés des portants avec les costumes, deux escaliers roulants qui parfois regroupés servent d’estrade, un siège orientable, enfin un plancher suspendu à mi-hauteur.
Les résonances entre les deux époques : 1683 et la nôtre, apparaissent constamment dans la mise en scène, intégrées en même temps, sans ostentation, dans les costumes : références aux uniformes militaires anciens et contemporains, tenues civiles contemporaines. Le jeu des acteurs, certains jouant plusieurs personnages, parfaitement orchestré, passant du récit au dialogue et à la parole adressée au public, décalé du réalisme, se tient constamment sur le fil entre l’émotion violente et sa maîtrise ironique. Même esthétique d’image métaphorique ou ironique pour les situations de violence, jamais manifeste sur scène. Ce qui produit un effet bien plus fort.
Quelques interprètes se dégagent particulièrement : Nathalie Vidal crée Katryn bouleversante, abîmée dans son délire douloureux, réduite à l’impuissance d’objet hurlant, sacrifiée comme figure rédemptrice, dépossédée de volonté, anéantie. La scène où on lui arrache son bébé Concilia, enfant du viol, pour le donner aux Turcs, est d’une violence insoutenable. Gérard Dumesnil crée un prêtre lâche et vil, sans foi ni scrupules, Stefan Delon confère au général Strahemberg une authenticité tragique d’un être affrontant l’horreur de sa victoire et la faillite des principes de la civilisation qu’il a sauvée. Enfin Thierry Vu Huu époustouflant en empereur Léopold, lâche et machiavélique, l’homme qui domine et qui rit, manipulant, tel un metteur en scène, à la fois la nouvelle réalité qui se met en place et son image.
Bel ouvrage de théâtre, sans doute le plus en phase avec le sens, la portée et l’esthétique scénique du théâtre de la catastrophe barkerien. Un spectacle à voir d’urgence.

Irène Sadowska Guillon.

Les Européens (combats pour l’amour) de Howard Barker mise en scène Christian Esnay
du 12 aux 25 mars 2009 au Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe Ateliers Berthier

En attendant Godot

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En attendant Godot
de Samuel Beckett, mise en scène de Bernard Lévy.

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La pièce , célèbre, emblématique de tout le théâtre contemporain, fut créée au Théâtre Babylone, en 53 après avoir été écrite en  48 par un  écrivain, seulement connu du monde littéraire, dans une  petite salle en fond  de cour boulevard Raspail , dirigée par Jean- Marie Serreau ( le père de Coline) qui, bien plus tard, créera le Théâtre de la Tempête.
La mise en scène était  de Roger Blin auquel Suzanne , l’épouse de Beckett  avait confié le manuscrit de Godot. On peut dire que,  sur ce coup-là, comme sur beaucoup d’autres, Roger Blin , grand défricheur de textes , avait visé le centre de la cible…

Cette petite coopérative ouvrière du boulevard Raspail (Max Barrault,  frère de Jean-Louis, Maurice Jarre…) vit aussi les débuts d’Adamov -Tous contre tous- avec Laurent Terzieff,  et ceux de Roland Dubillard mais, faute d’argent, dut fermer deux ans plus tard. Voilà, c’était en une minute chrono, le petit cours matinal d’histoire du théâtre contemporain de du Vignal…
Bon, on revient à ce Godot ; la pièce n’est pas si souvent jouée que cela; Beckett lui-même, en avait fait une mise en en scène;  Roger Blin l’avait reprise à la Comédie-Française en 78, puis Ottomar Krejca l’avait mis en scène au  Festival d’Avignon avec Gorges Wilson, Rufus, et Michel Bouquet,  puis aux Bouffes du Nord. La distribution était de tout premier ordre mais si, nos souvenirs sont bons, la mise en scène l’était un peu moins. A la lecture, aucune difficulté, quand on aborde Godot: tout est d’une clarté limpide,  d’autant que les didascalies de Beckett sont d’une précision absolue.
Mais la mettre en scène peut  entraîner bien des déboires: il n’y a guère d’action,  ce sont plutôt, pourrait-on dire des micro-actions: une chaussure enlevée avec difficulté, une carotte que l’on mange, des coups porté à Lucky, quelques embrassades, la chute conjointe de Pozzo et de Lucky, un coup de fouet qui claque, etc… Il y faut donc des acteurs capables d’une grande concentration, y compris  celui qui joue Lucky, toujours immobile et muet mais  qui débite soudain un monologue délirant et  absurde (l’un des purs joyaux comiques du théâtre français. Souvenons-nous que Beckett a écrit Film, réalisé par Alain Schneider en 1965, avec l’immense Buster Keaton…).
Et il y a justement dans Godot, une fascination pour le corps qui n’a  cessé d’obséder Beckett toute sa vie, qui, on l’oublie trop souvent, fut jeune, bon sportif, puis  remarquable résistant  qui souffrit beaucoup de  la mort de son  ami Peron en camp de concentration.Et les allusions  au second acte de Godot  sont  claires: la « mort de billions d’autres », la mention de charnier, d’ossements… mais il y a aussi cette espèce de faim permanente ( souvenir de l’Occupation?) de Wladimir et d’Estragon qui a, dans ses poches ,  une carotte, des navets, une rondelle de radis noir. Pozzo lui, a sa bouteille de rouge,du  pain et un  morceau de  poulet dont il jette les os  que ramasse, vite fait, Wladimir après lui avoir demandé l’autorisation…
Fascination du corps douloureux: les plaies du corps, celle des chaussures  et  de la corde autour du cou de Lucky ou les coups de pied au tibia portés sans ménagement au même Lucky , les exercices d’assouplissement que Wladimir et Estragon essayent de faire,  la cécité de Pozzo. Bref, c’est donc bien du corps ausssi dont il est question ici… Toujours présent et assez bien rendu dans la mise en scène de Bernard Lévy, qui sait faire dire au mieux les  fameuses répliques par ses comédiens:  Gilles Arbona, Thierry Bosc, Garlan Le Martelot, Georges Ser, Patrick Zimmerman, qui font tous un travail  efficace et remarquable de sobriété: à la fois dans l’impeccable articulation du texte que l’on entend  bien, comme dans la gestuelle  de chaque scène.
La mise en scène de Bernard Lévy semble parfois un peu sèche, et le début du second acte est un peu mou, mais, malgré cela ,et quelques effets de bruitages inutiles,  ses comédiens  savent très bien dire  le temps passé à attendre , l’aliénation à un autre, l’absence d’ancrage dans un lieu indéterminé (Route à la campagne avec un arbre,  dit la première didascalie), et la fatigue de marcher depuis six heures …
Et ce n’est pas si facile de  rendre cette immobilité de pauvres êtres passant leur temps à bavasser de choses insignifiantes mais  qui disent  tout de la condition humaine, de la vie dont ils ne veulent plus et, qu’en même temps, ils refusent de quitter. Les personnages de Beckett n’ont en effet aucune raison de vivre,  sinon de d’attendre Godot et de parler; le langage devient en quelque sorte leur  bouée de sauvetage dans ce désespoir le plus absolu, dans cette attente infernale de ce Godot plus d’une dizaine de fois invoqué et qui ne viendra jamais.
Et ce langage, quand il est bien servi comme ici, devient  des plus savoureux, toujours à la croisée du comique teinté d’absurdité et du tragique le plus noir. Il  y a un amour de la langue française étonnant chez Beckett: que l’on songe à cette citation délirante de ces noms dans le  monologue de Lucky: Poinçon et Wattman, Testu et Conard, Fartov et Bellcher,  Steinweg et Petermann , qui semblent faire comme un  écho verbal  à ces deux paires de personnages: Wladimir et Estragon,  Pozzo et Lucky. Mais il y a aussi quantité d’autres phrases qui sont devenues en cinquante ans des phrases cultes souvent citées,  du genre: » çà fait passer le temps/ Il serait passé sans ça/ Oui, mais moins vite »… Ou cette suite aussi sublime que loufoque: « Ne disons pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes; n’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas. Il est vrai que la population a augmenté ». Ou encore une petite dernière pour la route, avec ou sans arbre:  » Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau ».
A voir?  Oui, sans aucun doute…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 28 mars.

Crédits photos:  Clémence Hérout , photos de répétition.

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