Le Voyage de Victor

Le Voyage de Victor  de Nicolas Bedos, mise en scène de l’auteur.

      victor.jpgUne amie productrice de télévision m’avait gentiment convié à aller jusqu’au Théâtre de la Madeleine avec elle.Alors pourquoi refuser ce petit voyage exotique dans un théâtre privé qui n’est pas l’un des pires et qui va bientôt mettre à l’affiche Maison de Poupée avec Audrey Tatou et Michel Fau, acteur bien connu du théâtre public  comme le remarquable Serge Merlin,  dans une adaptation d’Extinction de Thomas Bernhard. Non, non , nous ne sommes  pas à la Colline ou à l’Odéon  mais à la Madeleine…
Nous sommes bien ici dans un théâtre privé: personnel d’accueil en uniforme ( costume bleu foncé et cravate rayée bleu et gris du plus bel effet (cela dit les vêtements des ouvreuses du théâtre dit public sont souvent encore plus calamiteux), vestiaire à deux  euros, programme avec texte à dix euros, ouvreuse à pourboire. et moquette rouge.  Un petite centaine de spectateurs  quand même par ce froid glacial. On  joue ici la nouvelle pièce de  Nicolas Bedos , le  jeune auteur de Sortie de Scène qu’il avait co-écrit avec son papa pour l’Olympia , et d’Eva, une comédie. Il réitère cette fois-ci avec une autre petite comédie écrite aussi  pour son papa qui tient l’ unique rôle masculin avec Macha Méril qui tient le seul rôle féminin.  Vous l’aurez deviné: il s’agit d’un couple, bien que les choses soient laissées à dessein dans l’ombre…
  Il y a sur scène un monsieur pas très jeune, aux cheveux blancs,  toujours habillé d’un smoking mauve assis à une table ou allongé sur un petit lit,  et qui a visiblement perdu la mémoire à la suite d’un grave accident de voiture,  puisque son passé a été comme rayé d’un seul coup. Il se souvient juste des circonstances de l’accident: « Des badauds, des sirènes et des flics, des bouts de verre dans le nez et des taches de sang ». Et une infirmière est là pour l’aider à se réapproprier la réalité quotidienne.

  Mais qui est cette femme? Une infirmière ou une assistante de vie comme on dit maintenant?  Ou bien son épouse? Et qu’attend-elle au juste de cet homme qui parle beaucoup mais qui semble avoir du mal à vivre au présent? Et lui, est-il vraiment amnésique ou cherche-t-il à fuir un passé encombrant, puisqu’une femme se trouvait avec lui  ce jour-là dans la voiture… On apprend qu’en dehors d’une vie , disons tumultueuse , qu’il est le père d’un jeune homme maintenant décédé, comme cette infirmière qui, elle aussi, a perdu un fils.  » Comme c’est curieux, comme c’est bizarre et quelle coïncidence «   écrivait Eugène  Ionesco dans La Cantatrice chauve. Vous n’avez vraiment pas anticipé la fin?
L’amnésie a toujours été un sujet fascinant pour les écrivains et les cinéastes ( entre autres: Jean Anouilh, Jean Giraudoux, Georges  Perec…);  c’est  en effet un bon prétexte pour traiter des grands et des petits bobos de la vie , et bien sûr du couple: ici,  si on a bien compris, celui d’un d’un homme et d’une femme qui, après s’être plus ou moins séparés , finissent par se retrouver. Tout cela fait preuve d’une originalité débordante, comme vous pouvez le constater…  » J’ ai voulu traiter, dit Nicolas Bedos,  du deuil impossible de la limite,  de la folie douce, et finalement la liberté que nous avons d’inventer et de revisiter à notre guise nos vies,  quand nous n’avons pas la force d’en assurer les chapitres ». Après tout, pourquoi pas?
 Mais il y a un petit ennui: passé, disons , passé le premier petit quart d’heure, la pièce part un peu dans tous les sens et n’a franchement rien de passionnant, malgré la solidité du travail de Macha Méril et de Guy Bedos: l’on sent une véritable complicité entre les deux comédiens. Mais cela peut-il à sauver cette piécette? Non, bien entendu et,  à  l’impossible,  nul n’est tenu , même quand on est le papa de l’auteur. qui n’a pas l’air quand même très à l’aise. Mais, au fait,  qu’est-on venu voir? Pour la quasi- totalité du public, c’est bien sûr, la prestation de deux comédiens reconnus mais que  l’auteur soit X , Y ou Z,  il n’en a, semble-t-il , pas grand chose à faire; de toute façon, dans le cas présent, mieux vaut oublier. Et c’est souvent le cas malheureusement dans  le théâtre privé…

  Le second petit ennui : Nicolas Bedos n’est pas  un directeur d’acteurs et sa mise en scène s’en ressent, d’autant plus qu’il a cru bon de mettre des micros HF qui uniformisent les voix et gomment les nuances…  Alors à voir? Si vous êtes un grand admirateur de Guy Bedos, à l’extrême rigueur , sinon vous pouvez vous abstenir,  d’autant que les places, même à 19 heures, ne sont pas données et que le quartier est assez sinistre; de plus,  vous risqueriez d’y croiser  Brice Hortefeux, l’actuel locataire du Ministère de l’Intérieur, proche voisin…

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Madeleine, du mardi au samedi à 19 heures; matinées le samedi à 16 heures et le dimanche à 18 heures.


Archives pour la catégorie critique

Sin Sangre

Sin Sangre par la compagnie chilienne Teatrocinema, adapté du roman d’Alessandro Baricco par Juan Carlos Zagal et Laura Pizarro, mise en scène Juan Carlos Zagal

sinsangre.jpg   Issus de la compagnie chilienne La Troppa dont le mémorable spectacle Gemelos d’après Le grand cahier d’Agota Kristof a tourné en Europe pendant des années, Laura Pizarro et Juan Carlos Zagal ont créé en 2006, avec l’auteur et scénariste Dauno Totoro Taulis, Teatrocinema qui a pour ambition de faire fusionner théâtre et le cinéma. « Un laboratoire esthétique qui réunit dans une même unité graphique les effets narratifs d’un vocabulaire de l’image propre au cinéma et ceux, propres au théâtre, d’une troupe incarnant les personnages en live sur le plateau ».
Cette hybridation des arts est mise en œuvre dans Sin Sangre: « Nous cherchons de nouveaux langages dramatiques et de nouvelles formes pour mettre en scène des œuvres où les personnages héroïques ou anonymes sont des phares, des points de référence » explique Juan Carlos Zagal. Le roman d’Alessandro Baricco a en effet à la fois la dimension politique et métaphorique de toutes les guerres, guerres civiles ou dictatures qui produisent des enchaînements sans fin de violence, de vengeance meurtrière perpétrées souvent au nom de la justice ou de la lutte pour un monde meilleur.
Même si le spectacle ne se réduit pas cela, le thème de la mémoire des crimes  qui ont ensanglanté le Chili,  de la vengeance et du pardon nécessaire à la cohabitation, au sein d’une  même société, des victimes et de leurs bourreaux, est ici clairement lisible. Quand on situe les choses dans une perspective de générations et de liens du sang,  les vengeurs des crimes, les justes, ne sont-ils pas devenus à leur tour des assassins ? La vengeance est-elle toujours juste et justifiable lorsqu’elle répond au crime par le crime, perpétuant ainsi la chaîne meurtrière ?
Le docteur Manuel Roca, ancien tortionnaire réputé pour sa cruauté et surnommé « la hyène », recherché pour ses crimes, qui vit paisiblement dans sa ferme de Mato Rujo, est débusqué et tué par trois hommes, vengeurs de ses victimes. Avant de mourir criblé de balles, il cache sa petite-fille Nina sous le plancher. Témoin de l’assassinat de son père et de son jeune frère, Nina, épargnée par un des assassins, est la seule rescapée du massacre.
Cinquante ans après elle reconnaît dans un vendeur de billets de loterie, qu’elle croise dans la rue, le dernier survivant des trois tueurs de sa famille, celui qui lui a laissé la vie sauve. Au gré du dialogue qui s’engage entre eux, les faits ignorés par Nina apparaissent, et son histoire, tel un puzzle, se recompose. Elle a été recueillie en effet par un pharmacien, complice des crimes de son père, et, pour ne pas être dénoncé, il la met en jeu dans une partie de poker qui sera gagnée par un comte mêlé à l’assassinat du père de Nina. Au lieu de supprimer le témoin de ce meurtre,  le comte l’épouse.

  À sa mort, désavouée par ses trois enfants, Nina, déclarée folle par sa belle-famille, est enfermée dans un asile dont elle s’évade.  Et sa  vie est  désormais vouée à la recherche des tueurs de son père. Elle en exécute deux d’entre et  le troisième, à qui , paradoxalement, elle doit la vie, est face à elle. Mais à mesure qu’ils se parlent, que leurs points de vue, leurs versions des faits, se confrontent, se contredisent, leurs certitudes , à cause du temps passé,  se relativisent, voire perdent leur sens.
Pour Nina, au vu de l’histoire de sa vie, la distinction entre bourreaux et victimes, vengeurs et assassins, n’est plus possible à faire. Le présent ne dément-il pas les belles utopies du monde meilleur qui justifiaient pour Tito et ses camarades la violence et le meurtre ? Leur soif de justice n’était-elle pas en réalité une rage de vengeance pour des motifs personnels ? Vaste question
Mais qu’en est-il de son traitement théâtro-cinématographique ? L compagnie chilienne fait preuve d’un art consommé du langage et des moyens filmiques: flash-back, flash forward, ellipse, gros plan, panoramique, coupe fondue, plongée et contre-plongée, changement instantané de l’axe de la caméra, etc. Les plans spatio-temporels, comme les visions mentales obsessionnelles du passé, interfèrent en permanence,avec  le présent ou apparaissent parfois simultanément.
Un grande toile transparente sur laquelle on projette un film en trois dimensions où s’encastre, bien  synchronisé, le jeu des acteurs  qui, derrière,  interprètent plusieurs personnages. Les éléments réels du décor : rambarde de balcon, fragment de voiture, pistolets-mitrailleurs, tables, chaises, mur de la maison, apparaissent sur le plateau,  s’intègrent et complètent les images réalistes des lieux filmés (route, forêt, ferme de Roca, rue, café, hôtel) où parfois s’impriment des images mentales qui hantent les personnages, comme la  vision obsessionnelle de meurtres ou des  scènes  regardées d’un autre point de vue. Ainsi, la partie de poker entre le pharmacien et  le Comte, racontée par Nina, apparaît dans une image simultanément  jouée sur scène et projetée.
Certaines situations du récit fait par Tito et  Nina apparaissent seulement en projection et la condensation du temps s’opère parfois par  le biais d’une tournette qui réunit les personnages des différents plans temporels. Mais, si cette performance est  éblouissante, le théâtre devient souvent le faire-valoir de la narration filmique. Et les acteurs  qui ont des micros HF donnent l’impression d’être devant une caméra, avec un jeu outré, et caricatural, finalement peu convaincant,  qui rappelle  le cinéma muet., le tout sur  un rythme inégal, parfois étiré sans raison.

  Les scènes du début  où  les tueurs font la route en voiture, l’attaque de la ferme et la tuerie avec abondance de cris, de gémissements et  de coups de feu, s’étirent à n’en plus finir. Même chose dans le final englué dans le pathos. Quant à la musique,  qui ressemble à une bande-son de film, elle ne sert en rien la dramaturgie et couvre  un dialogue monotone; bref,  cette apparente fusion du théâtre et du cinéma ressemble fort à un mariage blanc…

Irène Sadowska Guillon

Sin Sangre (en espagnol avec surtitrage)
Théâtre des Abbesses
jusqu’au 19 décembre  T: 01 42 74 22 77

À la recherche de l’âge d’or

À la recherche de l’âge d’or d’après Georges Feydeau, adaptation et mise en scène  de Susana Lastreto

Susana Lastreto s’attaque ici à une pièce peu connue, jugée irreprésentable, L‘Age d’or de Feydeau. Une comédie musicale qui raconte « les tribulations héroïco-comiques et musicales de la famille Follentin à travers les âges, qui va aller à la recherche de cet âge d’or qui se trouve forcément ailleurs, dans les siècles passés ou futurs ».
Monsieur Follentin, employé aux Affaires Étrangères, a hérité d’une somme importante qu’il s’est empressé  de dilapider. Assommé par les impôts, il se considère trahi par son collègue Bienencourt auquel on a donné le poste de chef de bureau qu’il convoitait  et qui lui avait été promis.
Raison de plus pour être fâché avec son époque et  pour  s’évader dans un  âge d’or  où tout ne serait « qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté », comme  le rêvait Baudelaire dans une autre invitation au voyage. Il s’endort , alors que sa fille  Marthe est en train de lui faire la lecture de La Reine Margot d’Alexandre Dumas. Dans le rêve,  il va voyager, en compagnie de sa femme Caroline et de Marthe, à travers les époques passées et futures , à la recherche de l’âge d’or.

  Mais toutes ces époques s’avèrent encore plus effrayantes que la sienne. Attirée par la forme de la pièce, une comédie musicale, et par son sujet : la quête d’un monde meilleur, Susana Lastreto l’adapte librement,  et en garde l’essentiel en l’enrichissant de deux scènes de son cru qui s’intègrent dans la trame de  la pièce : à savoir le moment où  tourne ta roue du  temps, pour revenir à l’époque de Follentin et à la rencontre entre Feydeau et  Shakespeare.
Les scènes, les personnages, et la thématique des phénomènes sociaux : féminisme, drogue, orgies, culte de la jeunesse, etc. et l’architecture verticale du XXe siècle sont de Feydeau,  véritable visionnaire. Susana Lastreto y ajoute quelques brèves incursions dans les grands moments de l’histoire du XXe siècle comme la guerre entre protestants et catholiques en Irlande, comme un  écho à la Saint-Barthélemy évoquée dans la pièce et aux autres guerres qui ont jalonné le XXe siècle que ni Feydeau ni son Follentin en quête d’un monde meilleur ne pouvaient prévoir.
La partition originale de cette comédie musicale a été perdue mais Annabel de Courson et Georges Migoya ont créé les musiques des chansons et la bande-son assumées sur scène en direct par les acteurs. Un chœur comique, joué par des élèves de l’École Lecoq, constitue le fil conducteur du spectacle et  commente les péripéties des personnages. Avec un remarquable savoir-faire, Susana Lastreto nous transporte , comme dans un rêve, dans le Paris de Charles IX, de Louis XVI, de 1905 ou de l’an 2000, dans un espace dépouillé, sans aucun décor, avec juste une table, des chaises et des portes sans lesquelles Feydeau ne serait pas Feydeau.
Six excellents comédiens, chanteurs, et complices du travail de Susana Lastreto, suggèrent les différents  lieux par la parole et par le jeu,  en sollicitant l’imaginaire des spectateurs. Comme ils maîtrisent parfaitement la mécanique de Feydeau, les acteurs impriment une humanité à leurs personnages, ce qui les rend à la fois crédibles et attachants. François Frappier  est irrésistible en Follentin, drôle et parfois bouleversant dans sa noire intrépidité, Bernadette Le Saché joue  sa femme, stricte et dévouée; Helène Hardouin est  Marthe, à la fois bonne fille, décidée et fofolle. Un spectacle brillant, drôle, et intelligent…

Irène Sadowska Guillon

Théâtre Dejazet à Paris
41 boulevard du Temple  75003 Paris  t: 01 48 87 52 55. Jusqu’au 5 janvier ( Spectacle  créé au Festival « En compagnie d’été » en août dernier  au Théâtre 14 )

Cirque contemporain : Traces

traces.jpg Traces, par les Sept doigts de la main conception: Shana Caroll et Gypsy Snider.

    Sept, comme les sept nains, et peut-être qu’ils étaient sept au départ.  Sept aussi pour rire, car en fait ils sont cinq, quatre garçons et une fille, sortis de l’école de cirque de Montréal (Québec), l’une des plus prestigieuses du monde, et des plus exigeantes, il faut bien le dire. Au pays (des neiges) où le cirque du Soleil offre à son patron les moyens de tutoyer les étoiles, les vraies, vues d’un vaisseau spatial, le moins qu’on puisse demander est une qualité extrême des performances. Et là, parfait : mine de rien, par petites approches inattendues la troupe de jeunes virtuoses, pratiquement toujours en scène, nous offre en toute modestie du jamais vu, plein d’humour et de tendresse. 

  Ces danseurs de basket, acrobates de la planche à roulettes, promeneurs sur mât chinois, ballerine de corde verticale, musiciens s’amusent à nous faire attendre, à nous surprendre, à désarticuler avec une suprême astuce le rituel du “numéro“. Il y en a pourtant d’ irrésistibles : comment la jeune acrobate-danseuse, sur son fauteuil culbuto, cherche la position la plus confortable pour lire, où l’on voit son corps rivaliser avec le dessin animé… Et un numéro de cerceaux plus qu’original et audacieux.

  C’est huilé comme une mécanique de précision, et parfaitement frais et spontané.Il y a bien un prétexte –quelles traces allons-nous laisser après une (supposée) catastrophe ? -, il y a bien un décor – trash et urbain, faut faire moderne - : on s’en fiche un peu, attaché à la présence pleine de charme de ces gamins vaillants et inventifs. Petites interventions vers le public maladroites, une chanson folk superflue : ces minuscules critiques sont balayées par le spectacle…

  Une grosse critique, en revanche, concernant le prix des places : au Casino de Paris, ce sera entre 59 et 39 euros ! S’il n’y avait pas les tarifs  offerts par les comités d’entreprise et le tarif enfant, ce serait pour qui, ce jeune cirque ?

Christine Friedel

Au Casino de Paris jusqu’au 4 janvier. Ensuite, en tournée dans toute la France avec (sous réserve : blessure, remplacement…) Antoine Auger, Antoine Carabinier, Lépine, Geneviève Morin, Philip Rosenberg, Nael Jammal.

Photo: © S. Boisvert

Innocence

Innocence de Dea Loher, mise en scène de Brigitte Barilley

       innocence.jpgDea Loher est maintenant une auteure allemande bien connue dans son pays mais aussi en France, où des pièces  comme Manhatttan Medea, Barbe-Bleue, espoir des femmes et Tatouage- fort  bien monté par Jean-Claude Durand à Théâtre Ouvert il y a cinq ans – ont été jouées depuis maintenant une dizaine d’années. Innocence est une sorte de chronique en dix neuf courtes  séquences de plusieurs destins individuels: celui de  Eliso et Patoul, deux émigrés africains, d’ Absolue, une jeune aveugle très belle qui gagne sa vie comme stripteaseuse  dans un cabaret minable, et d’un  couple: Frantz et Rosa, en proie à une mère abusive , diabétique ,  que l’on va bientôt amputer d’un pied et qui vient s’installer dans leur petit studio,  et enfin d’une autre femme qui prétend être la mère d’un meurtrier, sans que l’on sache très bien  si elle fabule ou non.

  Et il y  a comme une sorte de choeur de sept jeunes gens- le plus souvent muet -qui commente parfois l’action. Ce que nous avons pu voir hier , c’est une étape de travail, un chantier accueilli par Christian Benedetti dans son Théâtre-Studio. Aucun décor, rien que les murs nus de cet ancien  entrepôt muni de passerelles en bois seulement éclairé par quelques projecteurs, mais du vrai théâtre solide et bien foutu.

  C’est,  comme le dit justement Brigitte Barilley,  une sorte de fresque au quotidien, un état des lieux de nos vies, servi par une dialectique implacable et une écriture jubilatoire; Dea Loher peint ici un univers assez glauque où la maladie de la mère de Maria qui réagit avec un parfait cynisme à la dégradation de son corps ( cela tombe bien ,dit-elle, que son gendre ait trouvé un travail aux Pompes Funèbres! )  résonne comme un écho à l’infirmité d’Absolue et à la misère physique et morale des deux émigrés sans papiers qui survivent dans un tour amiantée. Dea Loher tisse habilement  sa fresque en faisant revenir certains personnages parmi d’autres, alors que l’on ne s’y attend pas , et avec un humour ravageur.

  La metteuse en scène a proposé à des habitants d’Alfortville de travailler avec elle sur des scènes chorales, et, ce qui était généreux mais pouvait être risqué, se justifie tout à fait et se révèle être le plus souvent d’une bonne efficacité. Certes, il y a parfois des longueurs dans le texte de Dea Loher qui a été pourtant été élagué;  le  rythme  gagnerait encore à être revu et  certaines séquences comme celles de cette philosophe à la télévision auraient pu être supprimées sans dommage. 

  A ces réserves près, cette mise en scène en chantier,  qui fait preuve d’une belle rigueur et d’une excellente direction d’acteurs, tient déjà bien la route et  devrait normalement  trouver son aboutissement quand le spectacle sera joué d’abord à Orly puis à Paris.

  C’est un bon exemple de théâtre populaire, à la fois exigeant et qui  interroge chacun de nous sur le rapport que nous pouvons avoir avec la société  qui nous entoure, y compris et surtout quand il s’agit comme ici de marginaux auxquels  nous n’avons pas tellement envie d’être confrontés au quotidien, alors qu’ils font les plus sales et/ou les plus ingrats des boulots… Sous une forme à la foi simple et facile d’accès, en réalité beaucoup moins simple quand on va y voir de plus près! Un petite leçon de philosophie dispensée avec beaucoup d’élégance et de savoir-faire par Brigitte Barilley .

 

Philippe du Vignal

Innocence a été joué au Théâtre-Studio d’Alfortville le 14 et 14 décembre, et sera repris du 23 au 29 janvier à Orly, puis au Théâtre de L’Atalante à Paris  (dates à confirmer)

L’imposture

   L’imposture d’Evelyne de la Chenelière, mise en scène par Alice Ronfard.

  La pièce propose de subtiles variations entre le vrai et le faux, et  l’auteure décrit une famille qui paraît être exemplaire. La mère, Eve (Violette Chauveau) est écrivaine québécoise réputée, une sorte de «monstre sacré» qui sacrifie tout à sa carrière. Le père, Bruno (Erwin Weche) n’est ni méchant, ni absent, ni  oppresseur. Mais  tendre et fort, il accepte les moments agités de sa femme, il n’est pas jaloux de son  succès . Ils ont  deux enfants, Léo (Francis Ducharme) et Justine (Sophie Cadieux) et sont entourés   d’ amis.
     L’intrigue de la pièce se déroule à travers la narration du fils Léo, qui nous fait entrer dans son univers familial où domine sa mère et ses œuvres. Eve désire que son dernier livre, Le roman de ma mère, soit publié sous le nom de son fils Léo; aux yeux du public, c’est son fils qui être l’auteur. Léo finit par accepter ce projet de sa mère. Par moments, on voit sur un grand écran des fragments de l’interview télévisée de Léo sur le livre.
    Mais  peu à peu le spectateur comprend que ce qu’il voit  n’est pas vraiment la vie d’Eve, mais l’image que le fils a de sa mère. L’imposture est partout, à tous les niveaux, et les frontières entre  fiction et  réalité sont vagues: un mensonge peut devenir  vérité, selon la façon dont on présente les événements. 
Création fascinante grâce au  regard observateur, mêlé d’ironie douce d’ Evelyne de la Chenelière qui décrit la réalité de façon poétique et  humaniste en  proposant une beauté du monde, que seule rend  possible l’enchantement du présent. La pièce décrit cette dualité humaine et artistique que vit Eve  , écrivaine mais aussi  mère de deux enfants qui se pose des questions sur l’écriture et sur son rôle de mère.
     La mise en scène d’Alice Ronfard a charmé le public par sa poésie et sa clarté . L’’illusion théâtrale est accentuée par la conception «cinématographique» de certaines scènes toutes en nuances qui proposent une vision  différente, comme s’il y avait plusieurs caméras sur le plateau où le décor de  Gabriel Tsampalieros évoque des espaces abstraits qui illustrent l’ imaginaire des personnages  et  les niveaux de  temporalité. Par exemple, le décor devient parc puis   graffitis et brouillons. Les lettres deviennent ainsi  des entités présentes qui s’agrandissent ou se dilatent, suggérant  la dimension poétique des livres et de l’écriture. L’ alternance entre réel et métaphore invite le spectateur à entrer dans l’illusion théâtrale,  tout en lui proposant une dimension épicurienne de l’existence. Il y a chez l’auteure l’idée que la vie et le bonheur sont éphémères mais que nous pouvons trouver une consolation dans la douceur et le partage des moments familiaux et amicaux…

Maria Stasinopoulou

 La pièce s’est jouée  au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal jusqu’au 12 décembre.
    

Effroyables Jardins

Effroyables Jardins de Michel Quint, adaptation et mise en scène de Marcia de Castro.

    71707unenedjma.jpgC’est, tiré du roman paru en 90,   une sorte de conte moderne: un haut fonctionnaire de la commission européenne des finances qui n’aimait pas les clowns parce que son père , instituteur de province allait régulièrement dans la famille faire le clown mais un jour son cousin Gaston lui raconte comment leurs deux pères qui étaient entrés dans la Résistance, sont arrêtés à la suite d’un sabotage contre un transformateur électrique. Ce qui provoqua  immédiatement  leur arrestation musclée dans la cave où ils s’étaient réfugiés, et la proclamation d’otages-et leur rapide exécution, si aucun d’eux ne se dénonçait.  

  Enfermés avec deux de leurs copains dans une  fosse  qui alimentait en argile une ancienne  briquetterie, ils n’ont  aucun moyen d’arriver à remonter à la surface, d’autant plus qu’ils sont gardés en permanence par un soldat allemand. Bien entendu,  sans nourriture et les pieds baignant dans un fond d’eau froide… Mais le soldat allemand se révèle plus compatissant que prévu et fait tomber « par hasard » des tartines de pâté…Et cela pendant deux  jours, en attendant qu’un des leurs se dénonce. Il espèrent un  miracle  très peu probable qui leur permettrait enfin de sortir épuisés mais vivants de cet antichambre de la mort.

  Et impossible, ce miracle va quand même  arriver  mais de l’extérieur, grâce à une femme intelligente et bigrement solide  pour affronter ce type d’épreuves mais  nous n’en dirons évidemment rien;  souvent dans nos articles , on vous embête avec des appréciations du genre  » dramaturgie qui ne tient pas la route », « scénario mal ficelé » ou « histoire peu crédible » mais, là , c’est  vraiment du béton et les dieux savent bien que  les vieux routiers du théâtre  que nous sommes devenus , à force de voir une pièce presque chaque soir ,  ne s’en  laissent pas facilement  conter.. Mais, hier  Edith Rappoport commençait à pleurer et nous avions, nous,  les larmes aux yeux...Et ces soirs-là, du côté émotion,  il n’y en a pas tellement!

Sur scène , pour fabriquer ce moment  très fort de théâtre, un seul comédien : André Salzet, une table et une chaise. Le début est un peu trop  lent , comme une sorte de prologue au récit qui va suivre mais André Salzet qui a acquis, depuis une bonne dizaine d’années, une parfaite maîtrise de ce que l’on pourrait appeler un « conte dramatique », emmène ensuite le public là où il veut,  avec rien dans les poches  et rien dans les mains, et sans  musique. Gestuelle et diction impeccable, sens du rythme , intelligence du texte:  il donne à entendre de façon magistrale cet épisode de la Résistance exceptionnel de vérité. André Salzet sait, comme peu de comédiens,  installer des personnages, à petites touches,  avec beaucoup de sensibilité et  sans jamais tomber dans le pathos.Avec, humour et  pudeur aux moments les plus durs du récit.

  Salzet à la fin,  précise qu’en hommage à son instituteur de père  disparu,-et c’est , dit-il, authentique-le jeune garçon s’est rendu plus tard, déguisé en clown, à Bordeaux, au procès de Papon, l’ancien fonctionnaire de Vichy…La mise en scène de Marcia de Castro est sobre et efficace; elle aurait sans doute pu faire l’ économie de quelques effets lumineux sans intérêt et répétitifs , mais c’est une broutille. Le spectacle avait remporté un beau succès en Avignon et cela devrait se poursuivre.
 En tout cas, on ne vous le répétera pas, mais allez voir ce pur moment de bonheur; théâtral  c’est vraiment rare de voir un texte juste et fort ,servi par un interprète aussi discret qu’exemplaire. Si vous n’êtes pas d’accord, dites-le nous mais cela nous étonnerait , ou bien  le charme et le savoir-faire  de Salzet auraient disparu , ce qui nous étonnerait encore plus!

Philippe du Vignal


Théâtre du Lucernaire jusqu’au  24 janvier 2010.

L’Atelier du peintre

troupe.jpgL’Atelier du peintre par le Cirque Plume

       On l’attendait poétique, il touche trop souvent au potache !  On l’aurait juré décalé, il est de plus en plus conventionnel. Oui, le Cirque Plume n’est pas cette fois-ci du côté de l’art, mais verse tantôt dans le cirque traditionnel, tantôt s’autoparodie à outrance, oubliant que le clin d’œil est le signe de la complicité et non son déclencheur. C’est vraiment dommage,  quand on sait que le sujet – le peintre, sa matière et l’acte de création –  traité par des artistes de cirque qui sont aussi  des « peintres » pouvait être singulièrement prometteur ! Surtout quand on a lu les carnets de création de Bernard Kudlak,  le fondateur et directeur artistique du Cirque Plume, qui  témoignent d’une belle  sensibilité comme d’une grande érudition. 

  Mais il  semble ici  s’être  laissé dépasser par la matière qu’il utilise, et qu’il rend caricaturale (déclenchant un « j’aurai pu le faire »),  synonyme de pure jouissance (comme des enfants pourraient s’adonner au plaisir de « faire » de la peinture) et souvent reléguée en prétexte. Même les thèmes musicaux et autres figures de styles« plumiennes »  comme des manipulations d’images n’y suffisent pas. Ce n’est pas un bon spectacle de nouveau cirque, c’est un spectacle de cirque conventionnel…et malgré tout  sympathique. Mais venant de chez  Plume, on attendait mieux et cette création n’est guère réjouissante… Dommage encore une fois!

 

Jérôme Robert

Espace chapiteau du Parc de La Villette jusqu’au 20 décembre.

« Sans-titre » Raimund Hoghe/ Faustin Linyekula

Sans-titre, une pièce pour Faustin Linyekula conception et chorégraphie, Raimund Hoghe

    sanstitre.jpgAprès Le Rouge et le Noir de Stendhal, il y a le Blanc et le Noir de Raimund Hoghe. Un spectacle dédié à la différence, à l’amitié. Oui, mais pourquoi nous prendre en otage durant une heure dix (l’éternité n’est pas plus longue! ) , quand  il ne se passe  rien sur scène, pour nous délivrer ce message élémentaire ? Ah, les bons sentiments ! C’est vrai que les fêtes de fin d’année approchent. L’esprit de Noël est là, et  distille dans l’air sa magie et  sa générosité : oublions les malentendus, faisons la paix, nous sommes tous frères…
Dans une interview accordée au Festival d’Automne à Paris, Raimund Hoghe déclare : « Il n’y aura que le corps, la musique, les objets, pas de paroles ».  Juste!  Que le décor soit minimaliste, (  une petite bougie allumée au loin et un petit tas de cailloux  sur le devant de la scène), après tout, pourquoi pas ? Côté costumes: le Congolais Faustin Linyekula porte un pantalon de toile marron, une chemise blanche, et Raimund Hoghe un gilet et un pantalon noirs (au passage, remarquez le contraste subtile entre la couleur de peau et celle des costumes! ). Quand à la musique, nous aimons tous Bach et la douce musique baroque. Mais,  pour un spectacle de danse contemporaine, nous nous attendions à autre chose… 
 Le  spectacle commence : les deux hommes apparus sur scène ont un physique radicalement différent : le Noir est beau, jeune, élancé, tout en muscles. Il respire la santé, la forme, la vigueur. Le Blanc est âgé, un peu dégarni, bossu, et a la démarche empêchée. Il évoque le handicap, la difformité, la difficulté. Certes, nous ne sommes plus à l’époque coloniale et des zoos humains, et les exhibés ne sont donc plus les mêmes.
  Musique. Les deux hommes commencent à se croiser…  L’homme blanc va saisir un paquet de feuilles blanches, les disposer sur le pourtour de la scène de manière à former un U (dont on  cherche encore la signification), et cela lui prend un bon moment.
   Pendant ce temps, le jeune homme noir va jouer avec les petits cailloux (marron), comme un enfant avec des osselets. Il ôte sa chemise, les dispose sur son dos, les fait voler. Les hommes s’aperçoivent. Fin de l’ignorance réciproque. C’est la rencontre! L’homme blanc va ôter son T-shirt, découvrir son corps difforme (le public s’est arrêté de respirer à ce moment-là!!!!). Le Noir va disposer les petits cailloux sur son dos et l’homme blanc les enlever à son tour et les jeter au loin avec un geste violent, comme révolté par cette injustice qui le frappe.
   Ensuite, dans un processus  inverse, l’homme blanc va enlever les feuilles blanches et recréer le tas initial. Tandis que l’homme noir, petit Poucet moderne, ramasse les  cailloux. Ensemble, ils vont lever le bras gauche très très doucement, comme pour faire signe « au revoir » (zut ! nous avons oublié mon mouchoir! ). Acmé : la main sur l’épaule, puis bras dessus, bras dessous, ils se déplacent ensemble pour faire quelques pas.
  C’est fini!!!!!!! Quid du mouvement, de l’action ? Quid de la danse ? C’est vrai, Faustin Linyekula a dansé par moments, pour qu’on comprenne bien la différence entre  sa souplesse, sa capacité à décoller, et la rigidité, l’immobilisme de Raimund Hoghe,  celui qui incarne la mort. La pièce nous montre que la vie est pleine de mystères, qu’il ne faut jamais désespérer, qu’on n’en a jamais fini de découvrir les possibilités qu’il y a en nous, ou en l’autre! 

  Vous l’aurez compris, ce spectacle est prodigieusement ennuyeux et décevant. Raimund Hoghe déclare : « tout est rendu présent par le corps, il n’y a pas besoin d’éclaircir, de rendre les choses évidentes, d’essayer de les pointer ». Nous sommes   d’accord avec lui: quand on a un message aussi simpliste à délivrer, pas besoin de démonstration scénique.
   En tout cas, ce n’est pas avec des spectacles tels que celui-là qu’on fera venir la population de Gennevilliers au Théâtre, laquelle  semble,  à juste titre, en  bouder la programmation . Le Théâtre a cru bon d’installer une navette qui ramène chez eux les quelques  Parisiens qu’on est venu chercher pour remplir la salle… Bonjour, les économies d’énergie! Le car est avec le train  un des plus économes parmi les moyens de transport (mais seulement quand il est plein!) et le métro qui fonctionne parfaitement est  à… huit minutes du théâtre!

 

Barbara Petit

P.S. Pascal Rambert devrait penser à l’état de la planète quand il la laissera à ses petits-enfants. Qu’il veuille bien méditer un instant cette phrase du grand chef  Seattle (1786-1866): “ Ce n’est pas la terre qui appartient à l’homme , c’est l’homme qui appartient à la terre ”.

Ph. du V.

 

 

Barbara Petit

Théâtre de Gennevilliers jusqu’au 13 décembre et le 19 décembre au  LIFE, à  Saint-Nazaire, puis tournée prévue en 2010-2011.

Dracula

draculamay092.jpgDracula d’Ignacio Garcia May mise en scène de l’auteur.

    Ignacio Garcia May, un des nouvaux dramaturges espagnols a déjà démenti à plusieurs reprises l’idée reçue qu’un auteur ne serait pas le meilleur metteur en scène de ses propres pièces. Après son excellente mise en scène de L’homme qui voulait être roi, au Centre Dramatique National de Madrid, ( voir Théâtre du Blog),  il fait preuve encore ici d’une capacité à prendre de la hauteur par rapport à son propre texte, mais aussi d’une maîtrise peu commune du plateau, du jeu  et de la dramaturgie..

  Le célèbre roman de Bram Stoker  a eu d’innombrables avatars dans la littérature, au cinéma et même au théâtre. et aborder ce thème aujourd’hui sans  tomber dans  les clichés,  et en  proposer une nouvelle lecture qui puisse nous concerner , c’était un défi qu’a relevé Ignacio Garcia May  et  une réussite absolue. Il s’inspire de la trame du roman  en lui empruntant quelques personnages essentiels, condense les faits, concentre les divers lieux dans un espace polyvalent. Il articule sa pièce sur le thème du refus de la douleur, du vieillissement et de la mort, du culte du corps, de l’hédonisme effréné et de la crainte obsessionnelle de perdre nos paradis artificiels, bref cette « idéologie » qui vampirise la société moderne, dépouillée « d’âme » dont Dracula est une métaphore.
« Nous sommes aujourd’hui – dit l’auteur – dans une société névrotique, terrorisée, attaquée par ces vampires qui n’ont ni cape, ni  crocs pour sucer le sang, qui n’habitent pas de châteaux lugubres, mais qui sont : peur de ne pas plaire et de ne pas être attirant,  de manquer d’argent, de perdre son travail, de s’engager, peur de l’étranger, du voisin, de ses parents, de ses enfants, de la mort, de la vie. »  Pourquoi ,  en effet, à la fin du XIXe siècle, dans une époque de rage matérialiste, scientifique, a-t-on vu  apparaître la psychanalyse qui a généré diverses « confréries » de soigneurs de l’âme ?
Les médecins se seraient-ils  aperçus qu’il y avait une part de l’être humain que la médecine n’arrivait pas à traiter ? Comment soigner cette part de la personne qu’on a du mal à nommer ? Comment affronter le mal et les terreurs qui nous habitent ? « Nabokov ironisait sur les gens candides, simples, qui croient qu’on peut soigner le mal par l’application quotidienne des vieux mythes grecs sur leurs affaires privées » rappelle Garcia May. Il y a la médecine de la foi, la religion pour ceux qui croient, ou encore l’art comme  autotraitement, et instrument de guérison. Que reste-t-il pour ceux qui ne se coulent dans aucun de ces systèmes de défense ? Avec quoi,  pouvons-nous  nous défendre  contre nos peurs ? Avec la chimie ?
Sans prendre parti,  Ignacio Garcia May ouvre le débat sur notre société qui, dévoréepar ses peurs, s’y engouffre ou tente de les fuir dans d’ illusoires refuges. Dans  ce Dracula, Mina Seward, et le professeur Abraham van Helsing affrontent le mal, et y résistent. Lucy, la fiancée d’Arthur Seward fait partie de ceux qui se sont laissés entraîner dans le mal. Renfield, fasciné par l’immortalité de son  maître, rêve de jouir lui aussi de la vie éternelle. Jonathan Harker est allé voir de près l’enfer de cette existence qui n’est ni la vie éternelle, ni la mort, mais la pétrification de l’âme, de la conscience. Lucy, fiancée à ce  jeune  psychiatre est morte d’une étrange maladie, vidée de son sang. Mina, la sœur du docteur Arthur Seward présente les mêmes symptômes. Le professeur Abraham van Helsing, ami de la famille, est appelé à Londres pour élucider le mystérieux mal. On le met au courant de l’installation dans le voisinage d’un conte Dracula, aristocrate raffiné, cultivé et mystérieux, attiré par Mina.
Aidé par le docteur Seward, rationaliste radical, le professeur Abraham van Helsing, dont la vision des choses va au-delà des faits,  mène l’enquête. Il découvre alors que Lucy a succombé au pouvoir vampirique du comte Dracula et que Mina est en danger. Il faut rendre à la mort Lucy, devenue à son tour vampire. Après une absence prolongée,  Jonathan Harker rentre de son voyage en Transylvanie et fait le récit de son séjour et de l’épouvantable découverte qu’il a faite dans le château de Dracula auquel il a vendu une propriété dans le voisinage de la maison des Seward… Le temps est compté, il faut se débarrasser de sa présence menaçante. Ils en viendront à bout grâce à la compassion et à la résistance de Mina, plus puissante que tout l’arsenal anti vampirique (ail, pieu, croix, etc.) de la tradition populaire.
Ignacio Garcia May installe la pièce dans une distance par rapport au premier degré de l’histoire qui est ici racontée sans qu’elle y perde du suspense. Sur le plateau , juste un canapé dans le style victorien et trois portes au fond. Des grands panneaux mobiles de la hauteur de la scène, tapissés de papier peint avec des dessins typiques de l’époque victorienne, délimitent et modulent l’espace scénique, l’ouvrent ou le resserrent, pour suggérer les différents lieux : salon des Seward, tombeau de Lucy au cimetière, cellule de Renfield à la clinique psychiatrique, campagne transylvanienne, château de Dracula. Le décor d’Alicia Blas, tout comme les éclairages de Luis Perdiguero ont ici une vraie fonction  dramaturgique Les costumes sont fin  XIXe siècle et Dracula en pelisse, canne et chapeau, n’a rien de monstrueux.
Les séquences brèves s’enchaînent avec une belle fluidité et le rythme est parfaitement tenu.
draculamay091.jpgLa partie transylvanienne de la pièce est mise en abyme dans le récit qu’en fait Jonathan Harker, le récit et les scènes représentées et dialoguées, s’alternant. À la fin,  Mina raconte dans une lettre à une amie son mariage avec Harker dont le journal  et la lettre de Mina font référence à la forme épistolaire du roman de Stoker.
Les mêmes acteurs, sans quasiment changer de costumes, jouent les protagonistes de l’histoire à Londres et les  paysans, vampires de Transylvanie. Avec intelligence, Ignacio Garcia May décale ces scènes du réalisme. La rencontre de Harker avec les villageois qui mettent en garde l’incrédule Anglais contre les morts-vivants est représentée comme une sorte de rituel d’exorcisme chorégraphié et psalmodié en roumain.
La scène avec les vampires au château de Dracula est jouée dans une tonalité presque comique. Les scènes qui se passent en Transylvanie évoquent des superstitions  populaires, contrastant avec le rationalisme et l’incrédulité d’Harker, répondent en écho à deux visions de la réalité : scientifique, matérialiste de Seward, ouverte à l’irrationnel de van Helsing.
Tout ceci est inscrit en filigrane, par petites touches, dans un spectacle exempt d’intentions démonstratives, aussi bien dans la mise en scène que dans le jeu des sept acteurs, qui font font preuve de maîtrise et de retenue dans l’émotion. Tous excellents, en particulier,  Jose Luis Alcobendas en comte Dracula, qui rend bien  la complexité du personnage, en faisant apparaître par instants quelque chose de douloureux, et d’humain chez cet aristocrate puissant, fier, maître de lui-même et cruel. Bref, Une mise en scène  cohérente qui  propose une vision neuve de la figure de Dracula, et qui nous parle des limites entre la vie et la mort, le bien et le mal, la bête et l’homme.

 

Irène Sadowska Guillon

 

Centre Dramatique National de Madrid Théâtre Valle Inclan jusqu’au 10 janvier 2010

Deux  des pièces d’ Ignacio Garcia May, traduites en français, sont publiées aux Éditions de l’Amandier : Les vivants et les morts et Série B.

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