Le Songe d’une nuit d’été

 Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, mise en scène de Yann-Joël Collin, traduction/ adaptation de Pascal Collin, par Philippe du Vignal

Imaginez , pour ceux d’entre vous qui ne la connaissent pas une grande salle- autrefois réserve à décors de l’Opéra-Comique- toute en béton, aménagée avec un gradin frontal muni d’un bar en haut et d’un autre en bas, et deux gradins latéraux pour le public. Au centre, quelques praticables très simples et un rideau pour le jeu. Il y aussi un petit orchestre rock,des guirlandes de lumière un peu partout, une caméra vidéo retransmettant le visage des spectateurs qui entrent et, plus tard celui des comédiens qui jouent un peu partout dans la salle. On demande à quelques spectateurs de venir se mêler aux acteurs : on n’est pas du tout, on l’aura compris dès lespremières minutes, dans l’illusion mais plutôt dans une sorte de lecture personnelle de Yann-Joël Collin. Les acteurs, en vêtements de ville tout à fait banals et assez laids, munis la plupart du temps de micros HF, hurlent, courent, montent sur les praticables, éclairés par une poursuite lumière, en redescendent pour aller jouer dans les rangs du public, et chantent parfois des passages du texte. Tout ce bric-à-brac scénique,finalement assez racoleur, inspiré du cirque et du music-hall, trop utilisé ces dernières années- a pris un sacré coup de vieux… n’apporte pas grand chose et surtout est dénué de la moindre efficacité.  » La théâtralité suraffirmée, dit Yann Joël Collin, par cet improbable mélange, permet de débarrasser la scène de toute inscription réelle ou mythique qui daterait la fiction ou soumettrait la scène à l’histoire, la philosophie ou la littérature »; il précise plus loin:  » L’aveu que l’histoire et ses personnages sont un décorum fixe l’attention sur l’essentiel:la situation rendue à son essence et à son exemplarité ». On veut bien!

Heureusement ,le spectacle échappe en partie à ce galimatias pseudo-théorique, et il y a de très belles images , malgré de sérieux problèmes de rythme. La première version les premiers jours, durait quatre heures sans entracte!, la deuxième, avec entracte, dure toujours quatre heures… Vous êtes prévenus!

Ce qui ne correspond pas à la durée normale de la pièce mais, comme l’attention du spectateur est constamment sollicitée, cela arrive tant que bien que mal à passer. Grâce surtout, à quelques acteurs formidables comme Alexandra Scicluna, Cyrille Bothorel ou Eric Louis. Mais la pièce- Yann Joël Collin le dit honnêtement: c’est du théâtre expérimental- semble avoir été lavée puis essorée à la machine ,et il y manque quand même un sacré parfum de rêve et d’érotisme, et comme on a tiré le texte plutôt vers son aspect farcesque, on a surtout l’impression d’une jeune compagnie de comédiens très unis, qui, dans le sillage de Vitez ,leur maître à plusieurs, s’amusent au sortir de l’école, à nous montrer leur savoir-faire, avec , disons, une certaine complaisance. Mais sans vouloir offenser personne, la bande de joyeux drilles ,qui a déjà un beau parcours derrière elle, frise maintenant la quarantaine.. Et comme la pièce ne se laisse pas faire, cela ne fonctionne pas tout à fait . Le moment le plus réussi étant sans doute la fameuse scène de Pyrame et Thisbé. Quant au public, il semble un peu partagé: la professeur de collège qui était près de nous, avait le plus grand mal à faire garder le silence à ses adolescents qui ne s’intéressaient guère aux scènes proposées, sauf à celle de Pyrame et Thisbé, sans doute la plus réussie. L’étiquette- théâtre expérimental, dixit le metteur en scène- a beaucoup été galvaudée, et ce n’est pas une bonne bonne carte à jouer, surtout dans une grande salle comme celle des ateliers Berthier. Le plus émouvant pour moi- et sans doute pour moi seul l’autre soir- était de voir dans la salle les jeunes comédiens, issus de la dernière promotion de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot, mise à mort il y a deux ans par les bons soins du Ministère de la Culture- qui avaient monté une très belle adaptation de Roméo et Juliette beaucoup jouée dans le Midi, regarder leurs aînés sur scène. A voir? Oui, pour les comédiens et l’esprit de troupe assez rare aujourd’hui; non, pour l’adaptation, la mise en scène et la durée excessive. Si l’ensemble pouvait être resserré, les choses iraient déjà autrement.. A suivre ,mais Yann Jöel Collin a fait beaucoup mieux , en particulier avec une mise en scène de Henry IV du même Shakespeare.

 

Philippe du Vignal

 


Archives pour la catégorie critique

LES SIRÈNES DE BAGDAD Théâtre de Vanves

Théâtre de Vanves,de Yasmina Kadra, mise en scène René Chéneaux, compagnie Kick Théâtre

Ces trois voix pour les sirènes de Bagdad, sont celles de Rachid Benbouchta, Farid Bentoumi et Cathrine Le Hénan. Les acteurs se déploient dans un espace bifrontal, sur une piste ocre -les spectateurs doivent se déchausser avant de gagner leur siège-, ils nous content des histoires terribles sur la guerre en Irak, l’assassinat par des marines d’un jeune handicapé blessé que son père emmène au dispensaire, la fuite d’un jeune homme pacifiste parti s’engager après une intrusion humiliante des américains, en pleine nuit dans son foyer familial.. J’ai été simplement saisie

Editn Rappoport

Théâtre de bouche de Gherasim Luca, mise en scène de Claude Merlin par Philippe du Vignal

Gherasim Luca était né à Bucarest en 1913 et a été à l’origine du groupe surréaliste roumain avec de parfaits inconnus comme… Tzara, Brancusi et Brauner, pour ne citer que les plus célèbres.Il s’installera à Paris en 52 où-sans papiers toute sa vie- il vivra pauvrement . Expulsé de son appartement, il se jette dans la Seine en 94. Entre temps, il aura écrit une vingtaine de recueils  poétiques qui ont suscité l’admiration de bien des gens (dont Deleuze et Guattari) qu’il lisait souvent lui-même en public.
Tapez Luca sur Google, vous pourrez même y entendre sa voix; ses textes ont été plusieurs fois adaptés pour la scène mais c’est sans doute la première fois  qu’est montée sa seule pièce de théâtre. Claude Merlin s’y est employé avec beaucoup de bonheur et d’intelligence. Parmi beaucoup de soirées perdues, celle-ci fait figure d’exception. Théâtre de bouche est une suite de tableaux intitulés: Qui suis-je, L’Evidence, La Contre-Créature, Le Meurtre, Les Idées, La Discorde, Les Vaincues et La Durée.
Cela sonne un peu comme des titre de pièces de Couperin… Luca  joue une heure durant, avec la syntaxe de la langue française qu’il connaît et pratique admirablement; il arrive ainsi à créer avec jubilation des jeux de mots  à tiroir qui provoquent de formidables images poétiques. Le début, une sorte de choeur à six ,ne fonctionne pas encore très bien mais la suite est tout à fait remarquable: Claude Merlin a su, avec une mise en scène efficace et quelques accessoires très simples, donner un forme théâtrale de premier ordre à cette cette suite de tableaux.
Comme les jeunes comédiens: Céline Vacher, Jean-Michel Susini, Anne-Lise Main, Bruno Jouhet, Lazare et Francisca Rosel-Garcia sont bien dirigés, ce Théâtre de bouche, encore un peu vert (mais c’était la première), devrait rencontrer un succès mérité. Reste à trouver les  structures  qui voudront bien l’accueillir ,mais on connaît la solidarité du milieu… En tout cas, ce serait vraiment dommage que le public ne puisse savourer la poésie de Gherasim Luca, mise en scène par Claude Merlin.

 

Philippe du Vignal

 

Encore aujourd’hui et demain samedi, à 16 heures au Théâtre Berthelot , 6 rue Marcelin Berthelot à Montreuil, tout près du Métro  Croix de Chavaux.

Côte d’azur, scénographie/ écriture scénique et mise en scène de Denis Chabroullet par Philippe du Vignal.

cotedazur.jpgCôte d’azur, scénographie/écriture scénique et mise en scène de Denis Chabroullet

Dernier opus du Théâtre de la Mezzanine, dans un ancien Jardiland- lieu de travail de cette compagnie-situé dans les champs à Lieusaint (Seine-et-Marne).

Imaginez une aire de jeu, close par une palissade de planches de vingt mètres sur dix environ, avec des sortes de meurtrières rectangulaires d’un mètre 2, munies chacune d’un volet coulissant en bois. Avec aussi , pour se reposer un peu, des banquettes où les quelque cent  spectateurs peuvent s’asseoir et regarder,  quand ils ne déambulent pas dans une galerie tout autour, où une série d’écrans vidéo retransmet des plans moyens ou gros plans de l’action. Vous suivez? Le dispositif est  intelligemment  conçu, et bien réalisé, puisqu’il place chaque spectateur dans une position de voyeur, qu’il marche ou qu’il soit assis, grâce ces meurtrières  masquées parfois par un rideau qui descend, le laissant frustré et l’obligeant à aller plus loin.

Dans l’espace scénique, un bar délabré des années cinquante aux vitres cassées, avec un billard électrique, et une pendule en noir et blanc, des sièges fatigués et un éclairage pâlichon; quant à  l’enseigne lumineuse AZUR, elle est bien fatiguée et l’éclairage de la lettre U ne cesse de sauter. Derrière ce bar, une sorte d’ancien garage, avec un tableau électrique hors d’usage, un vieux poste de radio en bois et, sous une bâche, un véhicule qui se révélera plus tard être un petit char d’assaut d’où sortira un soldat au casque en feu. Il y a aussi sur un des côtés, un monte-charge et sur l’autre, une vieille pompe rouge fané de gaz-oil. Sur l’aire de jeu, autour du bar et de l’ancien garage,  couverte d’une dizaine de centimètres d’eau,  deux anciens fauteuils de coiffeur  en moleskine rouge, une baignoire-sabot en zinc, une vieille moto-bécane, et un lit-cage … Vous suivez toujours?

Dès l’entrée, on reste admiratif devant cette installation plastique, (même si on  a pu voir autrefois  des choses proches au Centre Georges Pompidou) mais qui possède ici une présence dramatique rappelant souvent l’univers du grand Tadeusz Kantor qui avait une passion pour une réhabilitation éphémère, une seconde vie donnée à des reliques, des objets de « bas étage » comme il disait souvent, des caves, greniers, décharges…
La musique de Roselyne Bonnet des Tuves-jouée par Martial Bore à la guitare et par Lionel Seillier à la batterie, et l’univers sonore qu’elle a composé, sont de premier ordre :chansons populaires,  morceaux de textes classiques dont on arrive à capter la seule musique des alexandrins et des mots-symboles: amour, honneur, gloire, temps, vertu, malheur, etc.  et des airs d’opéra,  ou un chant de Noël, joyeux et désuet. Bref, une sorte de bric-à-brac intelligent,  en parfaite  osmose avec cet environnement. Il y a aussi le travail, de très grande qualité, de Jérôme Buet sur les lumières  qui disent bien le blafard et le glauque d’un univers de bofs.

Oui, bon, mais que s’y passe-t-il au juste? A vrai dire, pas grand chose d’intéressant! Les personnages hurlent, s’injurient, picolent de temps à autre, une fille se fait violer, tout le monde se vautre dans l’eau ou s’y fait traîner, une autre fille nue patauge dans la baignoire. Tout cela dans la buée et les fumigènes: bref, l’univers habituel de Denis Chabroullet… Les comédiens, peu ou mal dirigés, s’engagent physiquement mais font souvent un peu n’importe quoi, sur le plan de la voix et du geste, et, du coup, ne sont guère crédibles.

Il y a, dans les images proposées, les apparences de l’efficacité, mais seulement les apparences. Manque ici une dramaturgie avec une véritable unité entre la structure formelle de moyens scéniques assez considérables, et une fable… qui reste à inventer. Il faut avoir l’honnêteté de dire qu’une grande partie du public semble s’en contenter. Désolé, Denis Chabroullet, nous sommes peut-être trop exigeant, mais pour nous, le compte n’y est pas tout à fait…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Mezzanine à la Serre, les lundi, vendredi et samedi jusqu’au 8 décembre; réservation obligatoire: T: 01-60-60-41-30.

Il y a une navette gratuite, Place Denfert-Rochereau à Paris (réservation obligatoire: T: 01-44-64-79-70) pour les samedi 15, lundi 17, samedi 22 et lundi 24 novembre. Si vous y allez en voiture, prenez votre GPS  et/ou une carte, et demandez bien le parcours, quand vous réserverez: ce n’est pas du tout évident à trouver…

 

Electronic City, de Falk Richter, mise en scène de Cyril Teste

ecitypjadjedj01.gif Electronic City de Falk Richter, mise en scène de Cyril Teste

  Cela se passe entièrement dans des lieux anonymes, sans véritable identité, qu’ils se situent à Tokyo, New York, Rome ou  Amsterdam: halls d’aéroport, chambres d’hôtels internationaux de la chaîne Welcome home, où se croisent, sans vraiment se rencontrer, des hommes d’affaires, un cinéaste , de jeunes femmes intérimaires dans des boutiques.
Comme les lieux, banals aussi sont ces jeunes  hommes e
t femmes qui, le plus souvent, monologuent, jouent constamment avec leur identité et commentent leurs moindres faits et gestes  qui sont relayés par de très belles images vidéos en gros plan, voire de détail, uniques ou multipliées par trois, accompagnées d’une musique de Nihil Bordures qui réussit à  créer un univers générateur d’angoisse et de stress.
Une fois n’est pas coutume, la vidéo, grâce à la mise en scène au scalpel de Cyril Teste, donne au monologue (traduit de l’allemand) d’un des personnages  une dimension conceptuelle très forte, comme au corps vivant des personnages une incarnation esthétique et plastique très forte, obscène au sens étymologique du terme. Ce qui fascine avec juste raison le public, d’autant plus que les comédiens sont tous remarquables, en particulier,  Pascal Réneric et Servane
Ducorps.
Falk Richter réussit à dire tout leur mal-être de gens qui ne savent plus trop où ils en sont de leur esprit comme de leur corps, ballottés au gré des vols internationaux , rivés à leur portable, perturbés par les incidences que pourrait avoir le  moindre retard. Mais dans cet univers aseptisé où les sentiments semblent avoir presque disparu, il y a parfois un petit miracle, nous dit Richter à la fin de sa pièce: Tom et Joy , d’abord murés dans leur solitude,finiront par  être attirés l’un vers l’autre et vivre une histoire d’amour.
Ce que dit Richter n’est pas bien neuf  (JacquesTati dans un autre style, Jean-Luc Godard, etc..) et ses dialogues sont souvent bien minces. Il devient vite évident que cette révélation réaliste du vivant le plus banal ne pourrait pas fonctionner scéniquement sans ces images , et il faut rendre hommage à la scénographe Elisa Bories, au créateur des lumières( ah! les jeux de toute beauté sur le noir et le blanc! ), à Julien Boisard le scénographe,  comme au chef opérateur Michel Lorenzi  qui a mis en place  un réseau de caméras qui donnent au spectacle toute sa dimension.
Cet Electronic City participe finalement autant des arts plastiques, par le champ visuel  et temporel (75 minutes) que Cyril Teste  réussit à imposer, que du théâtre traditionnel.Le travail de ce jeune metteur en scène qui n’en est pas à son coup d’essai, frappe par son unité, et est  aussi beau et intelligent que  celui des meilleurs spectacles de Bob Wilson, quand il ne s’était pas encore auto-académisé. Christophe Rauck , le nouveau directeur de Saint-Denis a bien eu raison de l’inviter.

Philippe du Vignal
Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 2 novembre.

 

corpus eroticus, une proposition de Virginie Deville

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  Corpus eroticus est composé de deux volets: l’Opus 1 que nous n’avions pu voir mais qu’Edith Rappoport, elle a vu, ( voir son compte-rendu dans ce même blog et l’Opus de 2. Il s’agit dans les deux Opus de trois dispositifs scéniques carrés de 16 m2 qui accueille chacun une sorte de monologue/confidence de 25 minutes, pour 12 spectateurs: soit:  Aficionada de Christian Siméon, Libérez-moi de José Pliya et Par exemple de Nathalie Fillion. Comme pour les trois premiers textes, il s’agit d’une commande faite à ces auteurs par  Virginie Deville ,aidée par la SACD/ Fondation Beaumarchais, la Maison des Métallos, la ferme du Buisson, j’en passe et des meilleurs… Les spectateurs reçoivent  des mains d’une hôtesse court-vêtue d’une robe en bande de plastique rouge et perruque rousse un ticket d’alcôve dont les photos indiquent le parcours à suivre; les comédiens disant donc leur texte trois fois de suite pour chacun des groupes. Rendons d’abord à César c’est à dire à Jacques Livchine, cette idée scénographique qu’il avait utilisée autrefois pour son spectacle culte Mozart au chocolat.
  Le monologue d’ Aficionada, est interprété par Virginie Deville qui a assuré avec beaucoup de maîtrise: il s’agit d’une femme allongée sur une arène de sable fin et reliée, du moins au début, à deux goutte-à-goutte de sang ( qui n’en est pas vraiment, rassurez-vous) qui s’écoulent  dans une rigole à l’extérieur du cercle( âmes trop sensibles aux perfusions au sang, s’abstenir). Mais, hier soir, les longs tuyaux de plastique devaient être bouchés, et cela ne fonctionnait pas, dommage…
 Elle nous raconte  son désir amoureux, profond ,exclusif pour un torero  mais une vingtaine de minutes plus tard le taureau tuera son amant ou son amant supposé, on ne sait trop, sans, dit-elle , qu’elle ait rien fait pour l’empêcher de toréer ce jour-là; la jeune femme donne des pinceaux aux spectateurs pour qu’ils inscrivent des marques rouges sur  son corps.Le texte n’est pas toujours convaincant mais Virginie Deville est si proche des douze spectateurs qu’elle finit, avec beaucoup de savoir-faire, et d’intelligence,  par les emmener dans son délire. Cela tient presque autant de la performance que du simple monologue dramatique; en tout cas, il règne un curieux mélange de gêne et de sympathie entre les douze spectateurs, qui commencent à prendre conscience qu’ils vont devoir devoir passer trois fois 25 minutes ensemble dans un espace confiné.
  Le second monologue Libérez-moi de José Pliya est une sorte de confession d’un homme qui a été statufié nu avec un sexe démesuré dans le jardin d’un musée. Gravier par terre, chaises de jardin, murs tapissés de gazon en plastique et de grosses marguerites. L’homme- remarquable Pascal Renault- disserte sur les rapports homo et hétérosexuels, interpelle les spectateurs avec beaucoup d’humour et une pincée de cynisme sur les rapports entre les deux sexes. Pascal Renault aurait mérité une meilleure statue qui est franchement ratée, d’autant plus qu’elle est très bien éclairée par une douzaine de spots au sol. Mais bon…
  Quelques secondes d’attente dans le hall, pas plus- c’est impitoyablement synchronisé par Virginie Deville- et l’on pénètre ensuite dans  l’alcôve du peep-show de Par exemple: un carré toujours de  16 m2 avec douze petits compartiments sur trois des côtés, éclairés au début par une ampoule rouge. Chaque spectateur, seul dans sa case,  est assis sur une chaise haute en fer, devant un miroir sans tain mais ses jambes  sont à découvert et à portée de main de la comédienne qui, parfois, les caresse du bout du pied… Une jeune femme en guépière,  slip rouge et bas noir( un seul) nous raconte ses fantasmes de femme mariée avec enfants, qui passe du quotidien le plus banal: les courses,le menu des enfants aux jeux plus torrides et à ses fantasmes les plus personnels. Dans une sorte de quête érotique sans cesse renouvelée, où elle se caresse lentement mais sûrement, très proche, voire collée aux miroirs sans tain. Sophie Torresi ne peut voir  du public que les jambes mais elle arrive à installer une belle complicité, en jouant sur une présence physique et mentale sans défaut. Un vrai et beau travail d’actrice .
  Ce Corpus Eroticus se joue encore jusqu’au 8 novembre à la Maison des Métallos (11 ème);  ce serait dommage de le rater, si vous avez un moment, après une visite/ chrysanthèmes  chez vos morts préférés; c’est, en tout cas, un bel hommage à la vie érotique et à la vie tout court. Quant à nos amis provinciaux, il faudra qu’ils patientent… Le spectacle n’a que quatre comédiens mais il faut une semi-remorque pour transporter les alcôves. Producteurs intéressés, soyez les bienvenus…

Philippe du Vignal
                                                                           

CORPUS EROTICUS Maison des Métallos par Edith Rappoport

Conception et mise en scène Virginie Deville, compagnie Ce dont nous sommes faits, textes de Roland Fichet, Camille Laurens, Marie Nimier

Virginie Deville nous accueille au seuil de la salle d’expositions de la Maison des Metallos, dans une affriolante robe rouge en lamé, nous donne les règles du jeu pour ce parcours insolite que les 36 spectateurs vont faire entre trois cabanes où nous allons écouter quelques confidences. La première se passe dans le noir, c’est un homme qui me frôle à plusieurs reprises, je n’aime pas ça, cela m’a bloquée pour écouter le texte. Mais Nathalie Yanoz et Anne de Roquigny, l’une debout sur son container, l’autre dans son bain de de billes blanches, mutines et séduisantes sans jamais tomber dans la vulgarité, m’ont captivée.

 

Edith  Rappoport

 

LA JEUNE FILLE DE CRANACH Maison des Métallos 25 octobre par Edith Rappoport

 

Texte et mise en scène de Jean-Paul Wenzel, avec Claude Duneton, Lou Wenzel, Gabriel Dufay

 

Un vieil homme dans son fauteuil feuillette un gros livre dans son immense bibliothèque, un orage éclate, on frappe et une jeune fille nue survient dans la pénombre. Elle nageait dans le lac, elle a trouvé ce refuge en attendant la fin de l’orage. Le vieil ouvre une malle, lui propose de revêtir une somptueuse robe bleue et lui montre une peinture de Cranach dont elle est le portrait vivant. La jeune fille revient, une amitié étrange se noue à chaque visite, où elle revêt d’autres robes, elle s’inquiète pour Pierre qui se nourrit de livres, de noix et d’eau du lac. Chacune des robes qu’elle revêt dans ses visites lui font toujours ressembler à Cranach. Elle veut faire rentrer la lumière et la vie dans cet antre sombre, ramener le vieillard à la lumière en faisant abattre l’arbre énorme qui barre la porte d’entrée, faire réparer la barque abandonnée par son ami Michel, le vieillard refuse de revenir à la vie du dehors. Il s’attache à elle et disparaît en lui léguant son château abandonné. L’extraordinaire présence de Claude Duneton et de Lou Wenzel tient le public en haleine.

 

Wenzel s’est ouvert au théâtre grâce à Duneton, ce magicien des mots qui était son professeur en Corrèze et l’a envoyé à l’école de Strasbourg. Jean-Paul a écrit cette pièce en quelques semaines. Lou Wenzel, sa fille a une splendide et très pudique nudité.

 

Edith Rappoport

- Une chambre à soi par Christine Friedel-Virginia Woolf – Anne-Marie Lazarini

Que serait-il advenu de la sœur surdouée de Shakespeare ? Bonne question, posée dès les années vingt du siècle dernier par Virginia Woolf, suivie de quelques autres : pourquoi si peu de livres signés par des femmes ? Et parmi ceux-ci, pourquoi tant de romans (voir l’actuelle rentrée littéraire, triomphe des écritures “féminines “) et si peu d’essais ? Et pourquoi la table des universités féminines était-elle si pauvre par comparaison avec celle de la fameuse “Oxbridge“, bastion des privilégiés masculins ? La mixité généralisée a balayé tout ça. À voir : qui osera prétendre que le féminisme est dépassé ?
Sylviane Bernard-Gresh (adaptation), Anne-Marie Lazarini (mise en scène) et Edith Scob, dans le riche et beau décor  de bibliothèque de François Cabanat, avec vue sur le paysage londonien, réveillent le gai savoir de Virginia Woolf et piquent là où il faut : les filles, ce n’est pas gagné ! Le tout avec un grand charme : le théâtre, avec cette conférence, est ans la présence de l’actrice, dans sa vitalité, ses colères, dans le plaisir partagé avec le public, hommes et femmes.

Théâtre Artistic Athévains.


Christine Friedel

Festival franco-ibérique et latino-américain « Les Translatines » 2008 à Bayonne Biarritz par Irène Sadowska Guillon

 

 

aff2008.jpgFestival franco-ibérique et latino-américain « Les Translatines » 2008 à Bayonne Biarritz.

Le « mini festival » 2008 ( du 23 aux 25 octobre) marquait la transition des « Translatines » vers des éditions biennales à partir de 2009. Ce changement de périodicité s’étant imposé face aux difficultés budgétaires insurmontables auxquelles le festival se confronte depuis des années. On sait à quel point la pérennité des festivals en province et en particulier de ceux qui ont affirmé une spécificité identitaire, dépend du jeu de l’échiquier politique local et national.
Les Translatines est en effet depuis un quart de siècle l’unique carrefour en France des théâtres français, espagnols et latino-américains.
En attendant les Translatines 2009 qui donnera un coup de projecteur à la création artistique actuelle théâtrale, plastique, musicale en Argentine, pour répondre aux attentes d’un nombreux public fidélisé, le festival a proposé en 2008 une programmation plus réduite et néanmoins très forte.
Rencontre et dialogue avec Florence Delay de l’Académie Française, écrivain et traductrice, autour de l’œuvre de José Bergamin (1895 – 1983) une des figures majeures de la littérature espagnole contemporaine.
Découverte d’une jeune auteur chilienne Ana Hancha Cortés qui dans son écriture novatrice, très condensée, réinvente une structure dramatique et spatiale tissée de paroles adressées parfois directement aux spectateurs interpellés et entraînés dans le jeu, de silences, de mouvements, d’actions surprenantes, provocantes. C’est ce qui se passe dans Lulu d’Ana Hancha Cortés, mise en scène par Jean-Marie Broucaret et interprétée avec fougue par Viviana Souza. Lulu, une jeune femme en recherche d’elle-même, dont le cerveau est agencé comme un CD, par pistes, par plages numérotées, livre ses multiples facettes cherchant à rétablir le contact, à renouer les liens qui l’unissent aux autres et à elle-même. Elle tente de se retrouver, de se comprendre elle-même, à travers un discours intermittent, désordonné, parole intime adressée à nous, à quelqu’un en particulier, déconcertante, provocante, violente et transgressive, assassine par son humour féroce. La comédienne Viviana Souza s’investit totalement dans le personnage multiple, attachant de Lulu à la fois naïve, vulnérable, fragile, impuissante et rebelle face à la société égoïste, conformiste, dominée par le plaisir immédiat, matériel. Quelques objets très concrets : mixeurs, cafetières, tabourets, bols, cuvette, légumes et fruits, servant à des actions surprenantes, ancrent ce vagabondage mental dans le réel du quotidien.
Enfin une création de la Comédie-Française Yerma de Federico Garcia Lorca dans la mise en scène et avec une musique originale de Vicente Pradal qui restitue à cette œuvre toute sa substance poétique et musicale, sa force passionnée, sauvage, son enracinement profond dans la terre andalouse et en même temps sa contemporanéité.
La tragédie de Yerma, son désarroi, sa solitude et son enfermement dans la tradition étouffante et la tyrannie du devoir, résonne comme une métaphore du poids des valeurs morales, de l’immobilisme conservateur, paralysant nos sociétés. L’appel de Lorca à se libérer de Dieu, des préjugés, à choisir et vivre librement sa vie, n’est-il pas toujours d’actualité ?
La musique interprétée au piano par Rafael Pradal intégrée dans la trame dramatique, tout comme le chant flamenco faisant irruption ou prolongeant certaines scènes sont autant de jaillissements de l’indicible, de la passion violente, du désespoir, de la douleur profonde. En relevant avec une absolue justesse la tension dramatique, les rythmes, les ruptures de ton, Vicente Pradal imprime à sa mise en scène une structure quasi musicale. L’harmonie du jeu tout en nuances des acteurs, tous remarquables et particulièrement Coraly Zahonero (Yerma) et Évelyne Istria (une vieille femme) est une des qualités de ce spectacle qui incarne sublimement la poésie de Lorca et touche à cette grâce du duende.
On pourra encore voir Lulu de Anna Hancha Cortés au festival Mira à Bordeaux le 8 novembre à 18 h au Studio de création du TNBA et Yerma de Lorca par la Comédie-Française en tournée.

Irène Sadowska Guillon

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