Montaigne

Montaigne, d’après Les Essais de Montaigne, mise en scène de Thierry Roisin.

essais.jpgLe triomphe de la modestie…Au-delà des poses, des chichis, des snobismes, des avant-gardes et des effets de manche, vive la belle simplicité de Montaigne ! Vivent sa sincérité, son hommage lumineux à l’amitié, vivent les encouragements fraternels qu’il nous donne pour « »faire bien l’homme  » . Nous avions vu au CDN de Montreuil la saison dernière ce spectacle merveilleux, et nous l’avons revu avec un bonheur égal au Paris-Villette. C’est un spectacle à ne pas manquer, tout public, à partir de 13 ans.
Yannick Choirat est un excellent Montaigne, précis et vif. Il nous entraîne avec humour dans le parcours de sa vie, sur un tapis qui roule, lentement mais inexorablement, sous ses pieds. Il croisera moult objets et événements, s’étonnant, se révoltant, s’émerveillant, dialoguant avec Samuel Maître, clarinettiste, et Agnès Raina, flûtiste.
Il faudrait citer toute l’équipe, car tout est juste et net. Une adéquation parfaite entre les objectifs du metteur en scène, le sujet, et sa réalisation. Dramaturgie, adaptation, musique, lumière, objets, manipulations, parti pris de costume dont il faut laisser la surprise au spectateur, tout est réussi, jusqu’au petit livret vendu à la sortie, deux euros seulement, qui comprend divers textes d’auteurs sur Montaigne, une interview de Thierry Roisin et le texte du spectacle. Un beau cadeau.
Plonger dans cette pensée vive, d’une liberté totale, est salutaire. Certes on peut lire les Essais de Montaigne chez soi – c’est un livre de chevet inépuisable – mais quel bonheur de pouvoir partager cette pensée ! Avec le théâtre, avec un spectacle de cette qualité, le plaisir est redoublé par les sourires, la connivence, l’attention, la communion en une fête de l’intelligence sans prétention, d’un humanisme fondamental, qui réaffirme, l’air de rien, l’importance de la tendresse pour les autres, et pour soi-même …

Evelyne Loew

Théâtre Paris-Villette jusqu’au 17 avril

Puis tournée, renseignements à la Comédie de Béthune.


Archives pour la catégorie critique

ALICE ET CETERA

ALICE ET CETERA de Dario Fo et Franca Rame, mise en scène de  Stuart Seide

  Stuart Seide a choisi de reprendre trois textes anciens du célèbre couple italien, Alice au pays des merveille, Je rentre à la maison et Couple ouvert à deux battants, tous trois très datés. Techniquement bien élaboré, servi par une distribution solide, le spectacle fait beaucoup rire mais il a mal vieilli.
Trois jeunes beautés, chevelure longue, bandeaux, collants, minijupes, coiffées de micros h.f. servent la scène, on croirait voir la publicité pour les bas Dim. Les deux premières pièces n’offrent rien de capital, la troisième, même si elle peut rester d’actualité a bien mal vieilli.
Ce couple ouvert, le reste du côté du mari, quand la femme est en passe de s’affranchir, il devient fou. Malgré l’énergie de deux bons acteurs, Jonathan Heckel et C
aroline Mounier, le texte s’enlise

Edith Rappoport
Théâtre du Rond-point

L’ATELIER DU PEINTRE

troupe.jpg

L’ATELIER DU PEINTRE ,écriture, mise en scène et scénographie Bernard Kudlak, composition et direction musicale Robert Miny.

Le magnifique chapiteau jaune du Cirque Plume, planté en contrebas de la gare de Besançon, aux abords d’une rue de la vieille ville consacrée à la musique, accueille une énorme foule . Le Cirque Plume, très populaire sur le plan national, joue  à Besançon en auto programmation, puisqu’ aucune autre institution de Franche-Comté ne l’a invité depuis dix ans ! Mais le cirque Plume a dû rajouter trois représentations  pour faire face à l’afflux des spectateurs.
Une immense reproduction des Ménines de Velasquez occupe le plateau, le cyclo est recouvert de cadres vides, on y voit la Vénus du grand maître espagnol et ô surprise, c’est une actrice qui se détache du tableau. L’atelier du peintre est brossé par une quinzaine d’acteurs virtuoses dans le domaine du geste comme de la musique, les références à la peinture ne constituent pas toujours le fil rouge du spectacle, un peu lent dans la première partie. Mais il y a d’étonnants tableaux vivants et une belle générosité musicale qui enthousiasme le public.  mais l’on peut regretter Plic et Ploc, leur précédent spectacle.

Edith Rappoport


L’atelier du peintre sera présenté à Elbeuf, Lannion, Lisbonne, Épinal etc. jusqu’au 30 juin 2011.Voir le calendrier sur leur site.http://www.cirqueplume.com/atelier/

MON COEUR CARESSE UN ESPOIR

MON COEUR CARESSE UN ESPOIR d ’après Le Journal de guerre 1940-44 de Léon Werth, mise en scène  de Valérie Antonijevich, compagnie Maquis’arts.

Cette évocation des années sombres de l’occupation allemande et du comportement ambigu des Français moyens est brossée avec une belle précision par cinq comédiens dans le vaste espace de la salle de pierre de l’Épée de bois.
Il y a de beaux effets de voix off et des projections qui s’inscrivent lettre par lettre sur les mensonges de la politique de collaboration du maréchal Pétain qui prétendait sauver la France dont Valérie Antonijevich avait présenté l’an dernier une ébauche à Aubervilliers…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de bois,( Cartoucherie de Vincennes ) jusqu’au 25 avril, reservations@epeedebois.com

Chroniques des bords de scène, saison 3: USA

Chroniques des bords de scène, d’après Saison 3: USA,  d’après John dos Passos , conception et réalisation de Nicolas Bigards.

    usa.jpgL’an passé, Nicolas Bigards nous avait offert une remarquable promenade à travers plusieurs polars américains; cette fois, il a choisi de nous emmener  voyager dans la célèbre trilogie de Dos Passos ( 1896-1970) : Le 42 ème parallèle, 1919 , La grosse galette qu’il écrivit de 1930 à 1936. Une scène carrée qui sert aussi de salle. Au milieu, une étendue de sable fin avec des chaises rouges de théâtre installées un peu partout, quelques autres en plastique, un lit en fer, un bureau et sur chaque côté, des sortes de mini-scènes qui se ferment avec un rideau plastique translucide blanc et des passerelles construites avec des éléments d’échafaudage métalliques où joueront aussi les acteurs.
Ce sont des sortes de tranche de vie issues de ces trois romans que donne à voir Nicolas Bigards. Des monologues, quelques chansons, et c’est à un portrait de l’Amérique à ses heures les plus sombres que nous sommes conviés. Dos Passos avait en effet un regard assez pessimiste quant à l’avenir politique de son pays, comme si ses compatriotes n’avaient pas vraiment su prendre le tournant d’une véritable modernité après la conquête.
D’un côté les riches, banquiers, hommes d’affaire ou industriels qui, à force de travail et de ruses ont pu très vite prendre le pouvoir  avoir un rôle déterminant dans l’évolution de la société, et de l’autre, un peuple d’ouvriers et de petits employés qui ont fait l’Amérique mais laissés au bord de la route. Pour eux, l’ascenseur social n’a pas  fonctionné et ils ont été jusqu’au bout de leurs désillusions.

 Mais les personnages de cette fresque sont à peine entrevus qu’ils disparaissent pour laisser place à d’ autres que l’on retrouve un peu plus loin derrière nous ou plus haut sur les passerelles. Il y a par moments  de fabuleuses images dues à la scénographe Chantal de la Coste, et  les dix comédiens font honnêtement leur travail mais il manque le souffle qui existait l’an passé.
Trop de monologues sans doute, un éclairage assez parcimonieux et pas de véritable scénario; certes, on veut bien que dans l’optique de Dos Passos, Nicols Bigards ait choisi le collage,  mais il manque une unité et un souffle dramatiques au spectacle qui, passée la première demi-heure commence à s’étirer… D’autant plus que les spectateurs étant souvent debout, on peine à à voir certaines scènes si l’on n’est pas au premier rang. Et , même s’il y a quelques beaux monologues/récits comme celui de la vie d’Isadora Duncan, l’ensemble n’est pas vraiment convaincant… Dommage.

 Alors à voir? Peut-être, si l’on est fou de dos Passos, mais on est quand même un peu loin de cette peinture géniale de la société américaine de l’entre deux guerres  qu’il avait si bien réussie dans ses trois romans cultes et dans Manhattan Transfer. Peut-être était- ce mission impossible au départ…

Philippe du Vignal

MC 93 à Bobigny jusqu’au 18 avril  à 20 h 30; le dimanche à 15 h 30 et le vendredi à 19 heures.

Kean

Kean, comédie en cinq actes par Alexandre Dumas et Due Hamletmaschine par Heiner Muller, mise en scène de Frank Castorf.

      kean.jpgAlexandre Dumas n’est pas seulement le romancier bien connu des Trois Mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo. mais ce fut aussi-on le sait moins- le premier auteur d’un bonne vingtaine de  drames historiques à succès.Où l’action se passe aussi bien dans la Rome ancienne -Caligula- qu’au Moyen-Age- La Tour de Nesle ou au 19 ème siècle comme ce Kean qu’il écrivit en 1836 soit trois ans seulement après la mort du célèbre acteur anglais Edmund Kean qui défraye la chronique londonienne en séduisant l’épouse d’un personnage important. Jean-Paul Sartre en fit une adaptation que joua Pierre Brasseur, puis en 87 Jean-Paul Belmondo. avec Béatrice Agenin.
Quant à   Frank Castorf, l’intendant et metteur en scène du grand théâtre allemand le Volksbühne am Rosa Luxembour-Platz où officièrent jadis de  très célèbres metteurs en scène comme Max Reinhardt, Pisactor et Beno Besson, il ne fait pas à proprement parler une adaptation de la pièce mais se livre à une une sorte de chantier de démolition auquel il associe- en hommage post mortem- le grand Heiner Muller avec des extraits d’ Hamlet-Machine. Mais tout cela ait un peu brouillon et n’ guère de ligne directrice…
Il introduit aussi quelques citations de Goethe et de Kleist, une publicité pour une crème anti-rides, et un faux enregistrement d’une conversation téléphonique d’Andy Warhol avec ses copains de la factory- écrite par Castorf lui-même. Pas vraiment de décor sinon une grande bâche vert acide et trois cabines de plage en carton ondulé, quelques lits et accessoires divers. Castorf s’amuse aussi à braquer pendant de longues minutes une batterie de projecteurs sur le public, et il y a des litres de faux sang généreusement dispersés sur les comédiens.  De temps en temps, un chanteur guitariste rock accompagne une chanson de Kean..Bref, on l’aura compris, Castorf essaye de  se livrer à une provocation tous azimuts quatre heures durant, provocation- on ne voudrait pas être méchant-qui date d’une bonne quarantaine d’années ( Voir Le Living Theater avec  Julian Beck et Judtih Malina qui fut l’élève de Reinhardt, ,justement. Castorf est un incomparable directeur d’acteurs et les siens  sont tous excellents, en particulier Inka Löwendorf, Luise Berndt, Silvia Rieger et  Alexander Scheer. Ce qui frappe surtout, c’est à la fois la personnalité, l ‘humilité et en même temps la solidité du jeu en particulier gestuel, la maîtrise de l’espace,et l’unité de la troupe. Zéro défaut. Ce sont tous des comédiens de grande valeur… Et on ne voudrait pas dire mais on le dira quand même: quel est le théâtre national français qui pourrait aligner une pareille distribution? Ne répondez pas tous à la fois… Du côté de la dramaturgie -on voit mal où Castorf veut nous emmener avec cette mosaïque de textes assez sèche- comme de la mise en scène, c’est beaucoup moins moins réussi et Castorf , à vouloir trop s’amuser, est un peu trop
nombriliste et ne parait guère se soucier du public qui se met vite à somnoler. ce n’est pas pour rien si, après deux heures, la salle s’est en partie vidée. à l’entracte. Et un ex ministre de la Culture qui s’y connaît bien en matière de  théâtre,  n’ a pas résisté, et, en sortant,  avait l’air bien peu convaincu par la démonstration assez prétentieuse de Castorf.
En fait, même s’il y a quelques images très fortes comme cet entassement de corps dans une cabine de bains , ces glissades sur la grande bâche ou ce corps de Christ emmêlé dans des fils de fer barbelé, tout couvert de sang, et les deux autres heures après l’entracte, même si elle sont plus  vivantes , nous laissent quand même un peu sur notre faim.
D’autant plus que la traduction signée Pascal-Paul Harang du surtitrage est bourrée de fautes d’orthographe, et que le fonctionnement de l’engin surtitreur est assez défectueux, ce qui est inadmissible dans un théâtre national… Alors y aller ou pas? Si c’est pour un vrai plaisir théâtral, la réponse est non; si ces quatre heures bien pesées qui passent assez lentement ne vous font pas peur et si vous voulez  savourer un jeu de comédiens exceptionnel, vous pouvez tenter l’expérience. Mais Castorf avait mieux réussi son coup avec Les Mains sales de Sartre il y a quelques années… Voilà; comme dirait du Vignal, vous êtes prévenu…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon jusqu’au 15 avril. Attention, c’est  à 19 heures. T: 01-44-85-40-40

Richard II

Richard II de Shakespeare, traduction de Thomas Brasch, mise en scène de Claus Peymann.

 

richard.jpeg Après l‘Opéra de Quat’Sous monté par Bob Wilson pour quelques représentations, c’est une autre réalisation du très fameux Berliner Ensemble qui est jouée pour la première fois à Paris: Claus Peymann , moins connu en France qu’en Allemagne, a pourtant beaucoup fait pour le théâtre contemporain (il monta Outrage au public de Peter Handke, alors qu’il n’avais que 29 ans… Et il aida au maximum Thomas Bernhard à se faire connaître , et est maintenant à la tête du célèbre Berliner fondé par Brecht en 1954.
Mais il aussi fait la part belle aux auteurs classiques , que ce soit Lessing, Goldoni ou Shakespeare qui est régulièrement monté. Et disons tout de suite que ce Richard II, qui est finalement peu joué en France, est d’une qualité absolument exceptionnelle. D’abord un texte, que l’on avait un peu oublié, dont on retrouve la langue incisive, d’une crudité qui fait mouche mais aussi avec des nuances poétiques d’une merveilleuse intensité. Thomas Brasch -depuis découvrir un texte qui apparait comme neuf et d’une violence inouïe.
Et puis, il y a la mise en scène de Claus Peymann et la scénographie très expressionniste d’Achim Freyer, toute en noir et blanc, comme les costumes de Maria -Elena Amos qui lui donnent une rigueur et une force de tout premier ordre. Claus Peymann a axé sa mise en scène sur le caractère sacré de la monarchie et et sur le double personnalité du Roi. « Deux âmes habitent la poitrine de Richard, dit-il, son propre moi et le corps du roi d’Angleterre créé par Dieu. Ici l’individu-là l’homme politique. C’est bien un phénomène très contemporain. le politicien d’aujourd’hui fait lui aussi, la différence entre la personne et la vocation. C’est de cette schizophrénie que souffre sa crédibilité ». Me conduire en roi avant que j’ai oublié d’être roi, dit Richard que l’on sent complètement perdu,après avoir manqué à ses devoirs, et qui abdique plutôt qu’il n’est dépossédé de sa couronne par Bolingbroke. Mais qui retourne d’une certaine façon, la situation à son profit en se montrant comme victime.
Roi peu efficace, maladroit dans sa fonction , peu scrupuleux quand il s’agit de trouver l’argent nécessaire à ses guerres et lui-même meurtrier de son oncle, il retrouvera cependant une certaine dignité, que n’a pas vraiment Bolingbroke, en se dépouillant lui-même de ses attributs royaux avant d’être assassiné. Et c’est donc une toute autre image de Richard II, habituellement présenté comme une sorte d’esthète, homosexuel , que nous offre Claus Peymann, et le moment où il demande à sa femme de le quitter pour gagner la France, est à la fois simple et émouvant.
Il y a aussi cette scène formidable où Richard II essaye de s’abriter des mottes de terre et des canettes vides qui pleuvent sur lui ( photo plus haut) , celle où Bolingbroke , devant le corps ensanglanté de Richard enveloppé dans une bâche plastique, qui reconnaît que le meurtre était nécessaire mais renie l’acte du meurtrier qui pensait l’avoir délivré de sa » peur vivante »… Tout cela est joué simplement, sans effet inutile mais avec une force et un rythme exemplaire, et il faudrait tout citer de ce spectacle exceptionnel.
Et le metteur en scène sait diriger ses comédiens qui sont de grande qualité, en particulier et d’abord Michael Maertens/ Richard II, mais aussi Dorothee Hartinger/la reine Isabelle , Manfred Karge/ le duc d’York, Martin Siefert/ Jean de Gand et Veit Schubert/ Bolingbroke.
Cette galerie de personnages souvent inhumains et monstrueux s’anime devant nous de façon parfaitement crédible, et ne cesse de nous fasciner. Et l’ensemble de la distribution possède une maîtrise de l’espace et une unité de jeu comme on en voit peu; le public , y compris Lionel Jospin, ne s’y est pas trompé et , avec raison, était enthousiaste…Merci à Emmanuel Demarcy-Motta d’avoir invité le Berliner Ensemble.

 

Philippe du Vignal

 

Le spectacle ne s’est joué seulement quatre fois au Théâtre de la Ville mais poursuit sa carrière au Burgtheater de Vienne. Si vous passez par là, n’hésitez pas…

 

 

Les cinq bancs

Les cinq Bancs de Hocine Ben mise en scène et scénographie de Mohammed Rouabhi.
« Y a long-long-long longtemps que j’attends de voir le Texas et le Nevada. Mais le métro n’va pas jusqu’à là-bas ». Quand en 1974, Michel Mallory chantait « Le Cow-Boy d’Aubervilliers », c’était sur un ton plutôt léger. Trente-cinq ans plus tard, la banlieue pauvre fait heureusement encore l’objet des préoccupations de certains artistes.
Assister aux Cinq Bancs, c’est un peu comme accepter une invitation à déambuler dans cette ville labyrinthique d’Aubervilliers. La représentation n’a pas lieu dans l’une des salles habituelles du TGP mais au sous-sol, dans la salle du « terrier ». À l’aller, halte devant deux diaporamas, l’un faisant défiler les portraits d’Albertivillariens, l’autre des clichés de la cité, le tout sur fond de slam, un texte-hommage à cette même ville.
Au cœur de la ville, loin des clichés, c’est là où nous emmènent Hocine Ben et Mohammed Rouabhi. Dans ce quartier de la Maladrerie, une cité tout en béton où « la vie défile en noir et blanc », au lieu de rendez-vous dit « les cinq bancs » (même s’il n’y en a plus qu’un aujourd’hui, « puisqu’on peut pas enlever les jeunes qui squattent toute la nuit, on va enlever les bancs », et le nom est resté.
C’est là que défilent les habitants du quartier : Dalil (Hocine Ben), l’âme sensible à fleur de peau, fan de James Brown, qui écrit dans la cage d’escalier de son immeuble, et donc obligé de se lever de la poubelle qui lui sert de tabouret toutes les trois minutes pour rallumer la minuterie ! Mais c’est là son seul lieu d’intimité.
Tous les autres personnages sont interprétés par Mohammed Rouahbi (qui montre ici l’étendue de son talent, loin des rôles de Mémoires pour l’oubli et du Discours de l’homme rouge l’hiver dernier) : il y a Brahim, l’imam aviateur, Nacer, le solitaire désabusé, Karim, le jeune mort à 17 ans dans des circonstances suspectes, Zaki, le dingue de musique qui se fait désirer… Un kaléidoscope d’identités complexes et non réductibles, non assimilables mais dont on peut apprécier la richesse.

L’excellence de l’interprétation des comédiens est pour beaucoup dans la réussite de ce spectacle. Pour beaucoup, mais pas exclusivement : la mise en scène et la scénographie sont très soignées, tout en propositions inventives, variées et bienvenues : les projections de textes et de photos alternent avec des vidéos : témoignage d’architecte (ou l’art de la langue de bois !), archives télévisées, clips… Les paroles préenregistrées et les chansons ne parviennent pas à damer le pion aux jeux de lumière.. L’attention du spectateur est sans cesse sollicitée et cette représentation est un moment très émouvant et intense.
Si, dans la salle du terrier, comme dans un labyrinthe, les spectateurs entrent par un côté et sortent par un autre, c’est que le théâtre fonctionne comme un sas : on laisse ses préjugés au vestiaire, on en sort différent de ce qu’on est entré, les yeux déçillés. Les paroles de la chanson de Mireille Mathieu résonnent alors pleines d’espoir : « Lorsque les enfants rêvent, Oh! Nuit d’Aubervilliers, un voile se soulève, sur des monts étoilés » (« Noël d’Aubervilliers », 1968).
Barbara Petit
Du 9 au 18 avril au TGP de Saint-Denis
Dans le cadre du festival Vi(lles) jusqu’au 18 avril.

Ce que l’arbre m’a raconté


Ce que l’arbre m’a raconté, contes et récits yiddish et hassidiques, par Aristide Demonico

L’arbre, sur la place du village, est coupé. Plus d’oiseaux, plus de bruissement dans les feuilles. Et pourtant… L’arbre est devenu un banc, sur lequel on peut s’asseoir et se raconter des histoires, celles qui bruissaient dans les feuilles, et ainsi les histoires ne sont pas oubliées.
Ces histoires-là, nées dans les pauvres villages sans rues, ont failli disparaître avec les shtetls d’Europe centrale. Racontées par le « Rabbi », écoutées par tous, elles circulent, varient, se répandent, leçons de sagesse ordinaire. Essayez un peu, la sagesse ordinaire. Ça n’est pas si facile, même si ça fait sourire. La question, c’est « qui suis-je ? ». Ça permet de tenir, à défaut d’avancer.
On est plus près d’un Socrate de village que du commentaire biblique, bien que Dieu soit constamment là, comme interlocuteur sacrément valable. Parfois, les histoires n’ont pas de fin, à celui qui écoute de l’inventer. Mais toujours, mieux que des fables, elles puisent leurs images dans la maison, la marmite, le chemin, les sous si difficiles à gagner, et les illusions que l’on paie deux fois : une pour les acquérir, l’autre pour les perdre.

Ces contes-là, il faut les écouter de près, comme dans une veillée. Le conteur-acteur Aristide Demonico, le clarinettiste Yannick Thépault, sous le regard de Nathalie Soussana, nous emmènent avec humour, charme et tendresse dans ce monde disparu. Mais sans nostalgie : Yannick Thépault joue , sur fond de klezmer, une musique incroyablement moderne. Et nous ressentons, non pas l’éternité de ces histoires – qui est éternel, sinon Dieu ? dirait notre Rabbi -, mais leur long cheminement humain, juste quelques centaines, quelques  milliers d’années pour se trouver une raison de vivre, en accord, à peu près, avec soi-même.

Christine Friedel

Spectacle vu à la Vieille grille. À guetter en tournée.
Théâtre yiddish : trois volumes publiés aux éditions de l’Arche, sous la direction d’Aristide Demonico.

LES 80 ANS DE MA MÈRE

LES 80ANS DE MA MÈRE  à Vandoncourt, une opération du Théâtre de l’Unité sur le patrimoine humain de la Communauté d’agglomération de Montbéliard.

 

C’est le deuxième compte-rendu d’étape sur une série de rencontres opérées depuis le début de la saison avec des “trésors nationaux vivants”.
Une brigade de cinq mobylettes bleues armées d’oriflammes débarque dans les villages, à la boulangerie, à la mairie, à la poste quand elle subsiste, à la recherche d’octogénaires ou de personnes encore plus âgées.  Des visites sont organisées, on mène des entretiens, ils (en majorité elles) racontent leurs vies:  souvent le travail dès 14 ans, Peugeot, une vie difficile et puis une libération avec l’arrêt du travail, et parfois le veuvage.
La plupart des rencontres sont plutôt toniques. Et  on vient fêter les anniversaires par surprise avec un gâteau du meilleur pâtissier de Montbéliard, et une chorale qui arrache les larmes aux heureuses retraitées. La fanfare de Vandoncourt accueille en musique les trésors vivants et leurs familles qui vont être honorées. Un « musée de l’intime »  a été aménagé dans une petite salle, avec de belles photos de Michel Nowak, les noms et des phrases des entretiens, ainsi que des objets de grande valeur sentimentale confiés par les octogénaires
On  déroule d’abord trois immenses photos à l’extérieur, puis tout le monde pénètre dans la salle des Catherinettes. Peuplée elle aussi de photos et de phrases. On  s’assied autour de petites tables pour assister à un émouvant montage audiovisuel qui relate les rencontres et des élèves des cours de théâtre lisent des extraits des entretiens.
Puis l’on  se jette à la sortie sur les gâteaux,  et le jus de pomme offerts par la ville dont les élus n’ont pas ménagé leur peine pour accueillir cette rencontre.. Ce n’est pas du théâtre, c’est autre chose qu’on a peine à nommer mais qui semble essentiel dans ce monde froid et technique en passe de nous engloutir. Il faut préciser que c’est Jean Bojko qui avait le premier inventé cette opération dans le Nivernais, il y a quelques années.

Edith Rappoport

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