Marivaux Experiment

Théâtre à Prague

Marivaux Experiment d’après La dispute de Marivaux, traduction en tchèque de  Karel Kraus et Otomar Krejca,  mise en scène d’Hana Buresova.

  experiment.jpgLequel des deux sexes, les hommes ou les femmes, est le plus infidèle en amour ? Question au centre de l’expérience  du Prince et de son amante Hermiane  qui se servent comme cobayes de quatre adolescents (deux garçons et deux filles) préservés à cet effet à l’état quasi naturel, ignorant  jusqu’à leur propre apparence, étrangers les uns aux autres, élevés loin de tout par deux domestiques Mesrou et Carise.
L’adaptation, qui suit  de près la pièce de Marivaux, la transpose dans notre univers contemporain,  avec plusieurs interprétations  de la nature humaine et de l’œuvre, de Rousseau, à Sade et à Freud jusqu’au béhaviorisme et aux textes d’hommes de théâtre comme Bernard Dort et  Peter Weiss. Devant le rideau baissé,  le Prince et Hermiane  sont  en tenues de soirée  et , présentent l’expérience au micro. Le rideau se lève sur une fosse aux animaux; au centre , un arbre aux branches sans feuilles mais avec quelques pommes. Et un bassin rempli d’eau. Au fond, sur le sol, encore des pommes et des carottes. C’est à la fois une sorte d’Éden et de zoo, un espace de reality show dans le genre:  » île de la tentation »…
Un rayon lumineux rouge délimite un cadre dont les jeunes mis à l’épreuve ne pourront sortir. Apparaissent « les animateurs » de l’expérience : Carise en longue blouse grise, pantalon, gants noirs, écouteurs sur les oreilles, Mesrou, pantalon, chemise; le haut de leur visage est caché par un demi masque.  Arrive la première jeune fille seule, en short et baskets. Elle crie, grimpe, court comme une enfant, découvre son image dans l’eau, puis remarque le garçon (pantalon blanc, chemisette blanche, ) : cris d’étonnement, curiosité, découverte réciproque des corps, attirance sexuelle, le tout joué très naturellement. Le second couple va les rejoindre.
Le processus de « civilisation » ,voire de dressage social, se met en marche: les gardiens apportent aux jeunes les vêtements correspondant à leur sexe (jupe, pantalon) les surveillent, corrigent leurs gestes les plus osés ou « inconvenants ».
On assiste ainsi aux relations entre les filles et les garçons en train de découvrir des sensations et des sentiments qu’ils ignoraient : amour, désir, jalousie, déception, trahison, complicité, amitié. Aucun partage, aucune compassion:l’égocentrisme, l’égoïsme, la pulsion sexuelle régissent  les comportements de ces êtres au demeurant naturels.
experiment02.jpgLe troisième couple amoureux et fidèle qui compense chez Marivaux le libertinage des deux autres, a disparu dans cette version de la pièce.
Leurs faits et gestes sont sous constante surveillance, et l’on voit parfois des images prises hors champ, dans leur intimité, et projetées sur le mur du fond et sur les quatre écrans au-dessus du cadre de scène.
Les acteurs rendent avec justesse la spontanéité et l’innocence des personnages mus par leurs instincts, leurs désirs et  leurs sensations immédiates.Le jeu réaliste mais être démonstratif ni exhibitionniste, est toujours aux limites  du réalisme pour certains actes, entre autre sexuels… Le Surmoi-l’œil des gardiens et des caméras- étant à l’œuvre.  A la fin,  le Prince et Hermiane reviennent sur le plateau, et déclarent que l’expérience est close. Comme dans  une émission télévisée, des techniciens nettoient alorsle plateau, débranchent les câbles électriques , ramassent les costumes, et éteignent les lumières rouges délimitant le cadre au sol . Sur les  écrans,  une publicité pour les ampoules Philips... Seuls restent en scène les quatre jeunes, perdus, ne sachant que faire; l’un des garçons se déshabille et  ne garde que son slip.

  Pas une once de didactisme dans le spectacle, pas d’effets inutiles, pas de gags mais un certain humour. La mise en scène d’Hana Buresova, d’une  belle cohérence dramaturgique, d’une maîtrise remarquable de l’espace, du jeu scénique et des projections, apporte une nouvelle vision de la pièce de Marivaux, et cette transposition dans un cadre contemporain,  loin d’être réductrice, en conserve toute la valeur métaphorique.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre v Dlouhe à Prague.

Ce lieu théâtral est un des plus anciens de la ville; créé  en 1929, il a pour vocation fondamentale la création contemporaine.


Archives pour la catégorie critique

Le Conte de Noël

Le Conte de Noël de Dickens , adaptation et mise en scène de Peter Hinton.

     nacchristmascarol0062.jpgLe Conte de Noël de Charles Dickens vient de connaître une véritable renaissance pendant  les fêtes à Ottawa ,  avec deux pièces de théâtre, un film de Disney, et une lecture publique à l’ église, réalisée par une équipe de  journalistes du service anglais de  Radio-Canada . Dickens , oui mais   comment intéresser  un public, jeune et moins jeune,  lorsque la même histoire revient à plusieurs fois, et qu’il n’y a plus de surprises ,puisque tout le monde connaît déjà les moindres péripéties , et surtout le dénouement.  

  Peter Hinton, directeur artistique du théâtre anglophone au Centre des Arts,   a trouvé une solution artistique à la fois bouleversante et  visuellement  fascinante, tout en évitant le spectacle larmoyant  d’un petit Tim , martyrisé par le destin et moribond , selon la tradition  qui veut que les bourgeois bien nourris culpabilisent devant ce petit personnage attendrissant, incarnation même de l’esprit de sacrifice  tout à fait approprié à cette époque. Peter Hinton s’est  fait plaisir en donnant  libre cours à ses  obsessions  pour créer une  mise en scène somptueuse . Nous  retrouvons  des images inspirées du  film noir, du théâtre jacobéen , ( même au milieu du XIXe siècle,), du film d’horreur et du monde  délirant expressionniste d’esprits  troublés  comme celui de  Scrooge. 

  Hinton  a reconstitué un monde de cauchemars qui nous fait tous vibrer, avant de faire entrer la lumière salvatrice dans cet univers sinistre, incarnation  de la méchanceté.  Les personnages deviennent des ombres monstrueuses  projetées  sur le fond de scène ;  les grilles de fer imaginées par Sharp évoquent des prisons, des cliniques psychiatriques (Bedlam à l’époque), des  cimetières peuplés de fantômes, des églises glacées, des places publiques peuplées de pauvres mourant de froid et hurlant dans la nuit. 

  L’ensemble des acteurs devient  à la fois un chœur de narrateurs  qui prennent la parole à tour de rôle et qui entonnent des chansons authentiques de l’époque, sur une musique d’Allen Cole,  ce qui donne une tonalité d’oratorio, avec des voix qui se croisent, et qui se font écho en racontant les péripéties du méchant Scrooge et ses rencontres terrifiantes avec les esprits de Noël.

  Ce qui  frappe surtout, c’est la manière dont Hinton a mis en valeur le travail de sa nouvelle troupe permanente, dorénavant établie au Centre des arts.  Cet ensemble de dix huit artistes de langue anglaise, d’origine ethnique et de formation très  différente,  semble très prometteuse.  Venus des meilleurs théâtres du pays, ils ont une expérience professionnelle très variée, puisqu’ils côtoient des jeunes  comédiens sortant du conservatoire de Montréal, d’autres formés sur le tas  et  d’autres enfin qui  ont déjà joué au Festival de Stratford ( Canada). Ainsi , des acteurs de la côte Ouest, partagent la scène avec ceux de Toronto, Winnipeg, Ottawa et de la côte Est, phénomène rarissime  dans notre pays… C’est vraiment  la naissance d’ un théâtre de langue anglaise à l’échelle nationale .

  Cette première production nous a donné un avant-goût des possibilités de l’ensemble et des techniques de travail du metteur en scène qui a orchestré son ensemble d’ une main de fer et avec un sens de la chorégraphie  impeccable. La mise en scène de  Peter Hinton est fondée sur la présence d’un chœur et de Stephene Ouimette /Scrooge qui est mis en valeur par le jeu retenu de l’ensemble  des comédiens.  Ainsi, Ouimette ,  un habitué de grands rôles shakespeariens du Festival  de Stratford, a pu nous livrer les conflits de Scrooge – ses peurs, ses terreurs, ses explosions de bonté après la disparition  du dernier Esprit de Noël futur, -  et surtout nous donner à voir la transformation  du personnage , comme s’il s’agissait  d’ un  drame expressionniste à la manière de Strindberg dont le  héros évolue en passant par les chemin de croix de son calvaire personnel.

  Grâce au travail de Hinton, d’Ouimette et de toute la troupe, le moment d’illumination de Scrooge devient un événement  légendaire,  ce qui suffirait à justifier le retour  traditionnel de ce personnage   sur les scènes et sur les écrans du monde anglophone au moment de Noël.  Et Dickens aurait sans doute été ravi de voir ce spectacle. Ces jours-ci, Peter  Hinton se lance dans une autre expérience en mettant en scène Mère Courage. Reste à savoir si Brecht lui conviendra  autant… Bien sûr, on vous tiendra au courant.

 

Alvina Ruprecht

 

Centre national des arts d’Ottawa. Mère Courage sera jouée du 12 au 30 janvier.

Trois Tangos

Trois Tangos,  livret de  Gonzalo Demaria  et d’Alfredo Arias, mise en scène d’Alfredo Arias.

     Le metteur en scène  qui revient au Théâtre du Rond-Point avec trois spectacles en même temps a conçu ces tango2.jpg à la suite de nombreux séjours en Argentine,  son pays natal où , dit-il, il avait besoin de renouer avec ses racines les plus profondes. Soit trois courts opus d’une durée totale de 80 minutes  fondés sur le thème fameux du  trio boulevardier du mari, de la femme et de l’amant, source inépuisable, dit-il, d’histoires criminelles, quel que soit le milieu,celui d’un faubourg sordide de Buenos-Aires pour le premier ou la population internationale de grands bourgeois voyageant sur un transatlantique en route vers Rio, dans les années 50 et enfin la place de la Contrescarpe en haut du quartier latin dans les années 70. Aucun décor, juste des châssis noir en fond de scène,entrouverts sur le fond de scène en paille compressée et côté jardin, un récitant en smoking et souliers vernis, au fort accent américain qui lit le scénario résumé de chaque petit drame .

  Les dialogues uniquement  chantés, soit en duo soit en solo: pour le premier, en espagnol, puis en italien pour le second et enfin  en français. Avec au début de chaque drame, comme une sorte de prologue,  un superbe duo de danseurs de tango argentin. Maria Filali et Jorgue Rodriguez…
Le tout en 80 minutes; c’est, comme toujours chez Arias d’une parfaite construction scénique- malgré une mauvaise balance de la musique  d’orchestre enregistrée, assez envahissante qui couvre les voix déjà amplifiées par des micros HF, dont on ne voit pas bien la nécessité dans la petite salle du Rond-Point… La direction d’acteurs est d’une rigueur absolue, trop peut-être, et ne laisse guère de place à la fantaisie.

  Les comédiens / chanteurs, ( Carlos Casella qui signe aussi la chorégraphie du spectacle), Marcos Montes et Alejandra Rondani tous habillés de noir ou de blanc, voire dans d’incroyables chemises aux couleurs primaires de Mondrian, font un travail impeccable et il y a quelques images fortes empreintes d’une vraie  poésie. Arias,  sait, depuis toujours, manier comme personne la dérision et le second degré comme peu de metteurs en scène. Mais ces trois moments de virtuosité  ne dégagent guère d’émotion: tout reste un peu figé, sans doute en partie à cause de scénarios  d’une rare banalité,  qui auraient besoin d’un sérieux supplément d’âme pour qu’on arrive à s’y intéresser vraiment. Le genre est sans doute trop hybride  et chacune des trois intrigues  ressemble à celle d’un bande dessinée  et  n’ouvre guère de porte sur l’imaginaire…

Alors à voir? Oui, si vous êtes des inconditionnels d’Arias ( et du tango argentin pour les trois prologues dansés de quelques minutes); non, dans le cas contraire; malgré ce brillant mais un peu sec- exercice de virtuosité, on reste quand même  sur sa faim… Et le spectacle ne marquera pas les mémoires! Quant au public, pas très jeune, il était respectueux mais paraissait attendre la fin avec impatience et  a salué poliment mais sans plus…

Philippe du Vignal
Théâtre du Rond-Point à 18h 30, et le dimanche, matinée supplémentaire à 16 heures, jusqu’au 16 janvier.

La ballade de Simone

balladesimonetnykthes.jpgLa ballade de Simone, adaptation d’extraits  de textes de Simone de Beauvoir par Michelle Brûlé, mise en scène de Nadine Darmon.

C’est comme une sorte de ballade/promenade dans les textes essentiels de Simone de Beauvoir, La Force des choses, Le deuxième Sexe, texte de référence pour toutes les féministes et qui fit fureur dans les années 68 et quelque peu estoufadou, et ses Lettres à Nelson Agren, écrivain américain avec lequel Simone de Beauvoir eut une liaison passionnée, auquel elle écrivit quelque trois cent lettres,en anglais, puisqu’il ne parlait pas français, tout en continuant à vivre avec Sartre qu’elle rencontra en 47.

  Sartre avait été reçu premier  au concours d’agrégation de philo et elle seconde… Les  trois écrivains sont nés  et morts à quelques années de différence. Mais Simone, qui aidait beaucoup Sartre pour des scénarios de cinéma , et ce qui était aussi un travail alimentaire après qu’elle ait été exclue de l’Education nationale, ne se résoudra jamais à  l’abandonne et  ne vécut  avec Nelson que par courtes périodes jusqu’à ce qu’il se séparent définitivement. « Nelson, je vous aime mais est-ce que je mérite votre amour, puisque je ne vous donne pas ma vie ».

  On  a peine à imaginer aujourd’hui ce que ce couple mythique représentait pour la pensée collective d’un pays . L’enterrement de Sartre à Montparnasse en 80 fut comme une immense fête nationale où tout le monde accourut lui rendre hommage. Et l’on gardera de Simone de Beauvoir l’image d’une femme, ardente féministe ,très engagée, revendiquant sans cesse l’équilibre entre les deux sexes et la liberté réciproque,  et nous nous souvenons d’elle à la Fête des femmes  en 72,  proche des gens.. et qui parlait avec horreur du mariage…`

  On l’ a sans doute un peu oublié mais c’est grâce à des femmes comme Simone de Beauvoir que la France féministe  et mai 68 ont pu ouvrir une sacré brèche dans la société tenue par les mâles de la politique . Travail, santé, divorce, contrôle des naissances: notre cher et beau pays tenu  avait accusé un sérieux retard…La loi sur l’égalité  des salaires n’a été votée qu’en 72, l’application de la loi Neuwirth sur la contraception  et l’IVG n’ont  pu voir le jour ,grâce à la grande Simone Weill, conspuée et agonie d’injures par les députés mâles qu’en 75…. Quant à l’égalité dans la gestion du patrimoine conjugal , elle ne date que de 1985! 

  Et c’est ce que dit en filigrane , par le biais des citations de textes,  cette Ballade de Simone ,  sans jamais céder à la tentation d’une quelconque incarnation , en multipliant  les points de vue de deux femmes qui parsèment aussi les extraits des textes de quelques chansons de Piaf: l’une joue de l’accordéon et l’autre chante; c’est aussi admirablement fait : adaptation très fine du meilleur du Deuxième Sexe, et des autres livres par Michelle Brûlé ,  diction et gestuelle impeccable, jeu plein d’humour et parfois même en décalage avec l’écrit; bref,  l’on ressort de là en se trouvant un peu moins bête qu’en entrant. 

  Grâce à d’abord l’ excellente dramaturgie et à la mise en scène très précise  de Nadine Darmon , au jeu de Michelle Brûlé à la fois comédienne et philosophe, et accordéoniste- dans ce cas,  cela doit aider! – et Odja Lorca tout à fait solide et très à l’aise qui, en plus, chante très bien. ( à gauche sur la photo).Le spectacle, qui a été joué un peu partout,  bien rodé, est ici dans une forme exemplaire. Aucune prétention, aucune facilité mais un vrai bonheur de théâtre, on ne vous le répétera pas. Si vous êtes déçu, signalez-le nous mais cela nous étonnerait beaucoup…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire à 21 heures du mardi au samedi.

Attention!  Cela vient de sortir: Le spectacle est repris à partir du 25 mai 2010 au Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaieté, du mardi au samedi à  21 heures et le dimanche à 15 heures.

Raoul

  Raoul, mis en scène et interprété par James Thierrée.200910011258w350.jpg

   James Thierrée, à 35 ans, est devenu depuis une dizaine d’années unes des valeurs les plus sûres d’un théâtre visuel  et poétique, (La Symphonie du hanneton, La Veillée des Abysses ou Au revoir parapluie) et son travail d’une qualité exceptionnelle a été couronné en 2006 de 4 récompenses aux Molières.
  Cette fois, il est seul sur scène  avec, par moments, une sorte de double qui vient le hanter. Sur le  plateau du Théâtre de la Ville, de grandes toiles blanches rapiécées suspendues à des perches évoquent les voiles des navires d’autrefois.

  James Thierrée arrive dans le noir,par la salle , un casque en cuir sur la tête muni d’une lampe. Un peu sur le côté de la scène, une espèce de petite cabane  faites de longues perches métallique posées verticalement; comme un refuge avec, au sol, un tapis et sur le côté, un rideau rouge usé jusqu’à la corde; dans le fond,un vieux fauteuil et une petite table où trône un phonogramme au pavillon en cuivre, et  un tonneau métallique d’où il tirera différents accessoires dont un violon. Mais pour le moment, il « se contente » de monter aussi vite qu’un écureuil sur les parois de cette cabane. Dès le début,  la grâce et l’énergie qu’il déploie sont impressionnants. D’un seul coup, les perches métalliques tombent, tandis qu’il s’apprête à voler dans les  airs. Bref, juque dans la scénographie, il a de la magie dans l’air…

  Le vent souffle dans les grandes voiles blanches, et il y a des images fabuleuses où on le voit passer comme une sorte d’elfe bondissant. Mais, quand il rentre dans sa cabane ,une sorte de double un peu mystérieux et inquiétant l’attend. Puis face à lui-même, il se met à esquisser quelques pas de danse, puis un phoque essaye de pénétrer dans son refuge, et il va employer toute sa force à le refouler. L’histoire de ce Raoul , en fait, si on a bien compris, n’est que peu d’importance , puisqu’il dit lui-même qu’il ne va pas la raconter…
   Mais  James Thierrée-et c’est l’essentiel-sait utiliser comme personne toute les ressources d’un théâtre à l’italienne: le vent souffle de nouveau dans les grandes voiles:  « J’utilise, dit-il, jusqu’à la moelle épinière, la machinerie théâtrale, ses poulies, ses cintres , je suis friand  des effets manuels. Je ne suis pas versé dans les nouvelles technologies ». Effectivement,il n’y pas la moindre vidéo, qui est devenue un des stéréotypes du théâtre contemporain,  pas le moindre effet spécial,  même les animaux qui viennent le hanter sur scène sont faits de roulettes et de simple tissu tissu , comme cet étrange insecte  qui émerge du mur de la cabane, comme aussi cette incroyable et très poétique méduse ou et cet éléphant à la lourde démarche,  plus vrai que nature.

  Et, pendant une heure vingt que dure ce spectacle sans paroles, il est là, avec une présence  et une virtuosité incroyables: il passe d’ acrobaties aériennes à un air de violon puis à une petite chorégraphie  ou à une marche sur place, sans le moindre à-coup. Les gags visuels et/ou sonores se succèdent, et c’est toujours aussi brillantissime.
Et petit à petit, la cabane va se déconstruire sans que personne n’y ait touché, et le vieux  tapis disparaîtra avec ses meubles absorbé sous les grandes voiles blanches; quant à lui, enfin seul et, débarrassé de son double encombrant, il montera, dans le noir, la tête enveloppée de son casque à lumière, verticalement vers le ciel. Etonnant et splendide à la fois.
   L’ovation de la salle a été unanime; pourtant, l’on peut sentir à quelques  détails- entre autres, certaines longueurs et un manque évident  de fil rouge- que James Thierrée est peut-être arrivé à un tournant de son aventure artistique, et il est aussi évident que, malheureusement, les années auront raison  de  cette  force physique indispensable à de telles acrobaties. Mais il faut avoir vu ses précédents spectacles pour s’en rendre compte; et  comme James Thierrée est aussi , par ailleurs, un excellent comédien et metteur en scène , il est sans doute capable de concevoir d’autres spectacles d’un genre différent.

  En tout cas, si vous avez le bonheur de trouver une place, n’hésitez pas, et on ne peut que remercier Emmanuel Demarcy-Motta  pour le beau cadeau qu’il  nous  offre  en le programmant à nouveau au Théâtre de la Ville.

Théâtre de la Ville, jusqu’au 5 janvier.

Tour Babel

Tour Babel, texte de Matthieu Malgrange, mise en scène de Bruno Thircuir.

  2009bagnoletbabel.jpg L’Atelier du Plateau et La fabrique des petites Utopies   ont  réuni leur savoir-faire et l’énergie de leurs équipes pour construire cet sorte de conte urbain autour du mythe de Babel et qui rassemble des artistes de cirque , surtout acrobates , funambules , comédiens  et musiciens,  plus d’une douzaine  sur le petit plateau  entouré de gradins dans un chapiteau pouvant accueillir quelque quatre cent personnes. Dehors , près des petites caravanes , il y a deux  fûts métalliques avec du feu de palettes et un camion bar.
 Il y a de nombreuses familles et beaucoup d’enfants; cela commence par un dialogue sur un banc qui fait penser bien sûr au fameux Godot, et puis les numéros se succèdent avec beaucoup de virtuosité, accompagnés par quelques musiciens. Grâce à la remarquable mise en scène de Bruno Thircuir, très précise, et à la  moins remarquable scénographie de François Gourgues  qui a conçu un plateau avec des  praticables qui se soulèvent , un escalier en métal qui se déplie et des trappes un peu partout: cela ressemble à un jeu de construction  pour enfants, et  le spectacle commence plutôt bien. Et il y a souvent des images d’une grande qualité comme cette fusion érotique de deux amants autour d’une corde, juste éclairés par le pinceau d’un projecteur ou cette funambule qui colle des roses rouges  sur la rampe où elle monte lentement. Tout cela fonctionne  sans à-coups malgré le nombre important d’acrobates et de  comédiens qui investissent cette petite scène.
 Oui, mais… il y a un manque d’unité flagrant avec le texte de Matthieu Malgrange, écrivain associé depuis près de dix ans à l’Atelier du Plateau. « Ici, on entend les larmes, la tendresse, la bêtise, le désir insatiable de vivre ensemble, et le rire des gosses qui font des doigts pleins d’honneur et de rage. » On veut bien mais ce texte que l’on perçoit mal à cause d’une mauvaise balance avec la musique  assez prégnante,  ne parait pas être d’une qualité exemplaire et susceptible d’entrer en relation réelle avec ce que l’on voit sur scène. Comme s’il y avait une frontière entre les images et les mots; Et ce n’est sûrement pas ce que Bruno Thircuir a voulu. C’est  dommage, vu le capital d’énergie dépensé et l’évident savoir-faire de ces circassiens qui prennent souvent de grands risque physiques.
 Alors à voir?  C’est selon: oui, pour le travail des acrobates  qui mérite un grand respect; non ,pour la conception de ce spectacle beaucoup trop long et  qui aurait dû être beaucoup mieux pensé pour arriver à être vraiment convaincant.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créée au printemps dernier et s’est posé dans le Parc de Bagnolet pendant dix jours. A suivre en tournée…

Désiré

   Désiré de Sacha Guitry, mise en scène de Serge Lipszyc.

   iris2918977901836683774.gifSacha Guitry,  mis au au placard dans le théâtre public depuis sa mort en 57 , qui a écrit quand même plus de cent pièces-sans doute inégales et plus de trente films dont beaucoup d’adaptations des dites pièces,  a réapparu ces dernières années, notamment avec une mise en scène de Daniel Benoin à Nanterre. Mais une pièce comme Désiré, créée en 1937,  a continuée à être jouée dans le théâtre privé et a fait l’objet de plusieurs films,  dont un avec Jean-Paul Belmondo réalisé par Bernard Murat.
   Désiré, c’est l’histoire d’une belle jeune femme, Odette Cléry qui vit plus ou moins avec le ministre des Postes,  Félix Montignac qui l’entretient  luxueusement. Ils dînent dans leur appartement parisien, servis par deux domestiques, Madeleine, une belle femme de chambre et la cuisinière. Et Sacha Guitry en profite pour faire une peinture  assez  cruelle des rapports entre domestiques et patrons. Sûrement des plus justes, puisque sa propre femme de chambre, sidérée par tant de précisions dans l’écriture,  l’avait soupçonné d’écouter aux portes!
 Et les conversations en cuisine ne manquent en effet ni de piquant ni de cynisme  » çà fait ma neuvième place et je peux dire sans mentir que je n’ai jamais entendu mes patrons parler d’autre chose que d’argent ou de domestiques, à moins qu’ils ne s’engueulent ». « Ah! la la , et en plus, ils voudraient qu’on les aime! Ou encore:  » « Quelquefois, ils finissent tout de même par vous épouser. Pour ne plus avoir à vous payer du tout, ou bien quand ils deviennent gâteux », remarque finement la femme de chambre qui, elle, malgré de bons et loyaux services en tout genre, n’a pas réussi à se faire épouser par son précédent patron…   

  Deux mondes en fait,  qui vivent très proches l’un de l’autre et qui n’ont pas ni grand chose à se dire ni à faire ensemble, sauf l’amour en général quand les femmes de chambre doivent déniaiser les adolescents ou passer quelques nuits  dans le lit de leur patron, et elles n’avaient sans  doute pas intérêt à refuser … La société a bien changé, encore que…mais l’analyse de Guitry reste des plus fines et des plus pertinentes. 
  Donc Odette- comme c’est affreux! -n’a de  plus de valet de chambre, et cela tombe d’autant plus mal qu’elle et son amant  doivent partir le lendemain pour Deauville. Il est près de 23 heures quand, heureusement le hasard fait bien les choses,  arrive Désiré Tronchais, envoyé par une agence de placement malgré l’heure tardive. C’est un jeune et bel homme, bien habillé et aux manières raffinées,  qui fait forte impression sur la femme de chambre et la cuisinière qui  vont lui prodiguer des conseils pour obtenir l’emploi convoité; il est,  bien entendu, c’est l’usage aussi courant qu’hypocrite, muni de certificats forts élogieux de ses précédents employeurs. Dont se méfie aussitôt Odette Cléry.. qui en  a sans doute vu d’autres et  qui s’empresse-méfiance oblige- de leur téléphoner aussitôt. C’était un usage, régulier à l’époque, dans la grande bourgeoisie quand il s’agissait d’engager un de représentants de ce que l’on appelle les « gens de maison ». Et l »une des anciennes patronnes de Désiré  l’informe  d’un « geste déplacé » , élégante traduction pour dire qu’il l’a séduite. Désiré  avoue mais s’empresse d’ajouter habilement qu’il y a eu provocation et qu’il a succombé, et il lui jure que l’on n’y reprendra plus! Odette , impressionnée par sa franchise, finit par l’engager. Mais Désiré, dans sa petite chambre aux minces parois , fait des rêves érotiques à voix haute à propos d’Odette,  que  Félix Montignac a bien entendu et dont il  finit par prendre  ombrage, d’autant plus qu’Odette en a  aussi de similaires et qu’elle ne semble pas du tout insensible à ce Désiré fraîchement débarqué.
  Le couple parti pour Deauville reçoit leurs amis: la femme est sourde,le mari pas encore arrivé  et le dîner  ( l’on mange souvent au théâtre, quel que soit l’heure et le milieu et l’heure mis en scène) est d’une drôlerie exceptionnelle et  Sacha Guitry fait ici preuve d’un génie comique qui fait penser à Feydeau. Le mari leur apprend, avant même qu’on ne le sache- que le gouvernement  était tombé et que son ami le Ministre des Postes  n’était plus Ministre, ce qui ne l’empêche pas , en attendant de draguer sans scrupule la belle Odette… Ce qui  poussera Montignac à rentrer d’urgence à Paris pour essayer de garder  son poste, pour ne revenir  que le lendemain.

  Odette devra donc rester seule avec Désiré et les deux autres domestiques. Mais ce qui devrait normalement arriver n’aura pas lieu, et  Désiré,  par prudence et par sagesse sans doute, préférera quitter son emploi, laissant Odette à sa solitude et à sa tristesse. C’est sur cette dernière réplique de Désiré: « Le bon Dieu a dû me foutre le coeur d’un autre à moi, c’est pas possible  » que finit cette comédie  douce-amère…
  Serge Lipszyc, dont on avait pu voir récemment  Que d’espoir , à partir de textes d’Hanockh Levin , ( voir notre compte-rendu dans Le Théâtre du Blog d’octobre dernier)  a réalisé ici une mise scène à la fois impeccable et savoureuse de la pièce de Guitry ; et c’est un parcours sans faute; d’abord, grâce à une direction d’acteurs de très haut niveau: Robin Renucci, est un  interprète remarquable de ce Désiré qui est presque tout le temps sur scène:  élégant et  tour à tour séduisant, habile et fin stratège mais aussi cyniquement lucide quant à son travail: « Servir, c’est quelque chose de merveilleux. C’est avoir le droit d’être sans volonté ».
    Marianne Bassler  joue Odette avec beaucoup de nuances et de virtuosité et  le reste de la distribution possède une belle unité : Nathalie Krebs, Jean-Philippe Puymartin, Alcya, Marion Posta, Jean-Christophe Barc font preuve d’un solide métier, et chaque personnage est absolument crédible. La scénographie très réussie  n’a rien du côté trop luxueux que l’on voit souvent dans le théâtre privé, et les costumes, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé,  sont  précis et justes. Que dire d’autre: les bonheurs de théâtre comme celui-là , où on rit à ce point, se comptent sur les doigts dans une année de théâtre… Seule petite ombre au tableau: les places sont au tarif du théâtre privé: de 10 euros – et il ne doit pas y en avoir beaucoup- à 98,90 euros (sic)…Aïe! Mais en cherchant bien, il doit bien y avoir quelques tarifs de groupe ou de comité d’entreprise.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Michodière, jusqu’au 31 janvier.
 

La Ronde

La Ronde, d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène.

Vienne, à la veille de la grande guerre. Le soldat ne pense à rien d’autre qu’à  rentrer à l’heure à la caserne… Alors, avec la « fille » Léocadia, il n’y aura pas beaucoup de temps pour les sentiments… Et,  ainsi du suite, la main passe de l’un à l’autre, on retrouvera le soldat avec une petite bonne puis  la petite bonne avec un « monsieur » … De grisette en actrice, de poète en Monsieur le comte, pour finir, ce Monsieur le Comte qui traitera la « fille » un peu mieux que le soldat, la ronde tourne, « danse sur un volcan », comme le rappelle la note d’intention de la metteuse en scène, Marion Bierry. Le bruit des canons  ouvre et ferme La Ronde. Un « oui à la vie » avant le grand carnage ?

  Le spectacle s’ouvre sur une vision de cadavres exquis, encore troussés par les jouissances de la chair, saisis dans le déshabillé de la débauche. Il s’anime ensuite dans le plaisir réciproque et la déception féminine; pour Schnitzler – et il n’est pas le seul – « post coïtum »,  le mâle est un « animal triste » et la femelle une sentimentale frustrée : « Tu m’aimes ? »  « Tu ne l’as pas senti ? » , répond le soldat, ou l’homme quelconque : sans commentaires. Les actrices et acteurs – parité à saluer – sont joliment déshabillés,  mais ce libertinage est exempt de  vulgarité. Ils jouent plutôt bien, un peu trop en force parfois pour ce petit lieu, emmenés par Philippe Noël au piano – et quelques musiques enregistrées utilisées avec humour – avec  un bon rythme.

  On oubliera une scénographie a priori astucieuse mais les châssis  coulissants sans doute commodes, sont d’un assez  triste effet) . Mais La Ronde reste un classique: alors,  à voir…
Christine Friedel

Théâtre de Poche-Montparnasse à 21h.

Au temps des croisades

  Au temps des croisades, opéra bouffe de Claude Terrasse, livret de Franc-Nohain, direction musicale Christophe Grapperon, mise en scène Philippe Nicolle.

  p7695917.jpg  Opéra bouffe en un acte, ou si l’on veut opérette ( les nuances ne sont pas faciles à établir)… Le titre du programme mentionne en effet  opéra bouffe tandis que Philippe Nicolle le metteur en scène parle lui d’opérette; après tout qu’importe, on préfère maintenant les termes  de comédie musicale., voire de théâtre musicale.. Mais les éléments de la recette sont à peu près identiques: il y a toujours une  partie musicale jouée par un orchestre dans une fosse et des chansons mais aussi des dialogues, l’opérette elle comporte une chorégraphie parfois plus importante et-autrefois du moins- et de nombreux  décors.
  Au temps des croisades est dû au début du siècle à un compositeur d’origine lyonnaise, que Satie,  Debussy et Ravel appréciaient, mais  un peu oublié aujourd’hui: Claude Terrasse qui fut d’abord celui de la création du  très fameux Ubu de Jarry en 96 , puis  il collabora notamment avec Tristan Bernard  mais aussi avec de Flers et Caillavet, pour Le Sire de Vergy , puis avec Franc-Nohain pour La fiancée du Scaphandrier, Au temps des Croisades et La Botte secrète, avec une forte tendance à la parodie.

  Quant à Franc-Nohain,( le père de Jean Nohain, l’auteur des chansons de Mireille et  l’animateur des années cinquante des émissions en noir et blanc  sur l’unique chaîne de l’époque: Reine d’un jour et Trente six Chandelles, qui passionnèrent les Français ), donc Jean Nohain  faisait partie de la bande d’Alphonse Allais et de Jules Renard, et raffolait des jeux sur le langage, allitérations et autres assonances.
  Quant à Philippe Nicolle, il dirige une compagnie : Les 26.000 couverts,  bien connue des amateurs de théâtre de rue et  a, depuis que quelque quinze ans que nous le connaissons, été toujours un peu allergique aux esthétiques, comme il le dit,   » trop  éloignées de l’impératif populaire, » et, c’est tout à son honneur .Philippe Nicolle  n’a  jamais méprisé ,comme tant d’autres metteurs en scène, sauf Savary,  l’art de l’opérette où il peut  mettre en valeur les conventions de genres comme l’opéra ou le drame, et  surtout  faire preuve du burlesque le plus déjanté pour  surprendre un  public ravi de l’aubaine.

  D’où ce goût pour les anachronismes  joyeux, parfois faciles mais qui, finalement, fonctionnent toujours, quel que soit le public qui adore ce second degré. (s’il en fallait une preuve: l’immense succès des Visiteurs  avec son incursion de Godefroy dans le vingtième siècle) .Ce que l’on appelle le Moyen-Age ( en l’occurrence:  grands châteaux, grande cheminées et  ripailles,  belles jeunes filles aux amours impossibles, rustres effrayants  de laideur,  et seigneurs partant pour les croisades, parchemins mystérieux,musique de trompettes et bannières flottant au vent, chasses à coure, moines délirants, etc…) constitue une terrain de chasse  idéal pour la parodie quand deux compagnies: Les Brigands  qui ont monté plusieurs spectacles musicaux à l’Athénée et Les 26.000 couverts s’emparent de cet opéra bouffe.
    L’histoire est celle d’une jeune et belle châtelaine Dame Bertrade : elle s’est mariée par procuration à un seigneur  qui, le lendemain des noces, part pour une croisade en Palestine, après avoir emporté la clef de la ceinture de chasteté. Mais cet époux, dame Bertrade ne  connaît même pas son visage, puisqu’il a oublié de retirer son heaume cette nuit-là!  Et elle attend depuis trois ans avec ses deux jeunes chambrières qui voudraient bien elles aussi se marier, c’est à dire  goûter au sexe. Mais, selon l’usage, les dames ne peuvent se marier qu’une fois dépucelées par leur maître et seigneur,  et  les chambrières vont alors proposer à Bertrade de se servir de leurs fiancés , puisqu’elle  remplace  son mari en son absence. Mais elle n’y consent que s’ils réussissent à jouer de l’oliphant mais ils échouent, alors qu’un troisième y réussit. Et tous pensent que le seigneur est enfin de retour….Mais les histoires de sexe et les ceintures de chasteté à la fin du 19 ème  siècle, cela offusquait les bourgeois et cet opéra bouffe fut interdit pendant un an!
  Ce qui fait  toute l’efficacité de la mise en scène de Philippe Nicolle, c’est un grand professionnalisme et une belle unité entre musique et comédiens/chanteurs: il a beau prétendre qu’il n’y connaît pas grand chose en musique, il sait les faire évoluer  avec intelligence, et comme il a un peu trempé dans les beaux-arts,  tout est impeccablement réglé et les gags,  le plus souvent parodiques,  fonctionnent  sans à-coup, avec une excellente utilisation  des anachronismes: rien de vulgaire mais une bouffonnerie  poussée à l’extrême dans la gestuelle comme dans le dialogue souvent absurde et bourré de jeux sur le langage de Franc-Nohain :  horribles recettes de cuisine comme ces « tripes au coulis de saindoux »  détaillées avec délice ou politesses aussi loufoques: « J’ai vu que  votre pont-levis était baissé et j’ai pensé que c’était votre jour « .
  La scénographie remarquable de Sophie Deck avec cette  espèce de château fort miniature sorti tout droit de livres  pour enfants, ( il y a aussi de merveilleuses images découpées pour figurer la rentrée au château des croisés sur leurs chevaux)  et les  costumes  d’Elizabeth de Sauverzac sont à l’unisson (robe parsemée de petites pommes Mac Intosh ou de tablier  avec la célèbres Vache qui rit autrefois dessinée par Benjamin Rabier ,  poulaines démesurées, etc…. Du côté musical, c’ est du même tonneau, l’orchestre est ici sur scène et quand dame Bertrade demande aux hommes de sortir, tout les musiciens sortent  sauf une violoncelliste…
  Comme la direction musicale de Christophe Grapperon  de premier ordre,  est en parfaite unité avec les comédiens / chanteurs d’un très bon niveau, on  est baigné dans une sorte de joie permanente , et quand le rideau rouge tombe pour l’entracte mais une annonce prévient aimablement qu’il n’y en aura finalement pas,  à cause de travaux dans le bar… et de toilettes bouchées… C’est dire que Philippe Nicolle sait user de la provocation comme dans Beaucoup de bruit pour rien,  et le public ne boude pas son plaisir…

  Il y a bien quelques petites longueurs dues à des récitatifs peu convaincants mais supportables mais, sinon cette heure cinquante cinq passe à vive allure,  et le rythme de la mise en scène est excellent. Ah! on allait oublier:   Christophe Arnulf, pilier de la compagnie, un merveilleux musicien- comédien-bruiteur en direct ( le truc n’est pas neuf mais marche à tous les coups) donne le la à cette parodie médiévale  saluée par de nombreux rappels. Saluons aussi Charlotte Saliou /Bertrade qui entraîne ses camarades dans ce délire verbal et musical assez  exceptionnel.
    A voir? oui, bien sûr, c’est comme une belle bulle de savon, à savourer sur place  à Paris ou en province. Amusez- vous bien et prenez soin de vous.

 

Philippe du Vignal

  Spectacle créé le 1er décembre au Théâtre musical de Besançon, et joué au Théâtre de l’Athénée à Paris , jusqu’au 3 janvier puis à l’Opéra de Metz le 8, 9, et 10 janvier; à Calais le 17 , le 22 à Arras;le 20 à St Quentin ; le 22 à Arras; le 31 à Lons-le- Saulnier ; le 28 février à Boulogne-sur-mer et le 2 mars à Bourges.

WOYZECK

 

WOYZECK d’après Büchner, mise en scène Yvane Chapuis et Gwenaël Morin

Depuis le début de l’année, Gwenaël Morin et sa troupe du Théâtre Permanent venue de Rhône-Alpes ont investi les Laboratoires d’Aubervilliers pour y monter chaque mois un spectacle, présenté gratuitement pendant les trois premières semaines de chaque mois à la soixantaine de spectateurs qui peuvent y être accueillis. S’ils le souhaitent, les fans de cette démarche peuvent revenir assister aux ateliers théâtre présentés dans la journée.  

  Après Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone et Hamlet, c’est au tour de Woyzeck d’être démonté par la troupe. Nous sommes  dans un dispositif quadri-frontal, il n’y a ni décor, ni costumes, seulement un grand chapeau pour le docteur et quelques accessoires. Le spectacle commence curieusement par la deuxième partie, le meurtre de Marie avec un grand couteau de bois, l’égarement de Woyzeck qui cherche son couteau pour le jeter dans le lac. On perd toute la construction, et  la montée de la folle jalousie de Woyzeck accablé par le docteur et le capitaine qui lui font subir les pires sévices en le prenant comme sujet d’expérience et en se moquant de l’infidélité de Marie.

   Mais Marie ne possède aucun érotisme, ce qui fausse la relation qu’elle avec le tambour-major, seul Woyzeck courant comme un dératé autour du plateau prend une dimension théâtrale. Woyzeck est l’une des pièces préférées de  beaucoup de professionnels,  et nous en avons vu au moins une dizaine de mises en scène mais de celle-ci,  nous ne garderons guère de trace, malgré le journal du laboratoire, revue gratuite de 160 pages avec articles et photos très élaborés,  et  malgré un accueil au théâtre très sympathique.

 

Edith Rappoport

 

Laoboratoires d’Aubervilliers.

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