LA ROSA BLANCA


LA ROSA BLANCA Théâtre Aleph Ivry

 

Texte et interprétation de Maryse Aubert, d’après le roman de B. Traven, mise en scène Adel Hakim
Maryse Aubert en présentateur de cabaret brechtien, brosse l’irrésistible montée de l’exploitation de l’or noir au début du XXe siècle, sur fond de révolution mexicaine. La Condor Oil Company veut prendre d’assaut la Rosa Blanca,  douce hacienda, dernier bastion agricole d’Indiens Mayas. Yacinto Yanez, le propriétaire du domaine qui vit de l’exploitation du domaine hérité de ses ancêtres avec ses enfants et ses serviteurs, ses compadres et commadres, puisqu’il est le parrain de tous leurs enfants, refuse les offres d’achat qu’on lui fait miroiter en vain. Deux mondes s’opposent, celui de la tradition respectueuse de l’être humain qui cultive la terre, marche nu-pieds, mais mange à sa faim et partage ce qu’il a, et celui de l’incroyable développement des champs pétrolifères avec l’argent roi, l’égoïsme et la montée de l’individualisme. Yacinto finira par se faire piéger en acceptant une invitation aux Etats-Unis où il se fera assassiner et la Rosa Blanca disparaîtra dans l’exploitation du pétrole.
Maryse Aubert en frac joue tous les personnages avec une étonnante agilité, avec de petits personnages de terre cuite, elle fait vivre cette épopée avec une belle théâtralité qui échappe à la désespérance.

Edith Rappoport


Archives pour la catégorie critique

Dieu est-elle une particule ?


Dieu est-elle une particule ? par Emma la clown, un spectacle de Meriem Menant.

 

image1.jpgC’est un solo dans la grande tradition française  du monologue avec  personnage parodique et délirant, en l’occurrence celui d’un scientifique en blouse blanche  qui couvre son tableau noir d’équations, dans le but de nous éclairer sur l’existence de Dieu. Emma la clown, fait donc  part au public de son désir de partir à la recherche du  créateur de toutes choses comme on disait autrefois au catéchisme, et va essayer de donner aux spectateurs le minimum  scientifique des grandes bases indispensables soit les quatre dimensions, la loi de la gravitation formulée par l’immense Newton en 1666 : « les astres s’attirent de façon proportionnelle au produit de leur masse et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare » mais aussi les distances parcourues en années lumière et et l’espace temps, ce qui est déjà beaucoup, puis elle essaye de nous plonger dans le monde la physique dite quantique (en gros et pour faire très vite le monde de l’infiniment petit, le fameux corps noir et l’équilibre thermodynamique, découvertes faites par Max Plank vers 1900) ; avec une sorte de téléscope inversé, elle nous montre le grossissement de sa dent qu’elle n’arrive jamais à remettre dans sa bouche, jusqu’aux particules contenues dans le noyau. Comme elle dit avec beaucoup d’humour : « Je ne savais pas que j’avais tout cela dans la bouche ». Si l’installation est bidon, les  images venues de La Villette  sont vraies et absolument étonnantes, et sous des aspects clownesques, Meriem Menant – qui convoque au passage Albert Einstein dont elle sort la marionnette du département congélateur du réfrigérateur et qu’elle  manipule avec  bonheur – réussit habilement, avec un grand sens du burlesque, à nous interroger sur notre réalité physique, à nous pauvres humains. Il y a en amont comme on dit dans les milieux branchés, un grand et vrai travail d’information et de recherche qui donne une belle assise au spectacle. Même s’il y a une dernière partie que l’on peut oublier, celle ou enfermée d’une combinaison spatiale, Meriem Menant  veut nous emmener dans l’infiniment grand et les étoiles. Bien entendu, tout se détraque et le frigo relié au vieux poste de télé s’enflamme, dans la veine des catastrophes des spectacles de Jérôme Deschamps. Là, il faut dire que ce n’est pas vraiment drôle, que cela ne  fonctionne pas du tout, faute d’unité, et le spectacle aurait dû s’arrêter  bien avant… Mais il y a cette belle image de la fin : Emma le clown est là, terriblement seule, sous la voûte immense des étoiles chantant un chant de Villa Lobos, émouvante de fragilité. Le spectacle de Meriem Tenant possède de grandes qualités : elle réussit en une heure vingt  en abordant – sans les traiter bien sûr – les grandes théories scientifiques sur l’infiniment petit et à nous faire entrer dans une interrogation métaphysique que, peut-être, seul un bouffon, pouvait se permettre de traiter. Et cela d’autant plus que malgré un nez rouge foncé (assez laid), le personnage d’Emma n’a rien d’un clown, d’autant plus qu’il parle beaucoup et qu’il ne renie pas vraiment son identité féminine – comme le rappelle discrètement le titre – et ce décalage est encore plus efficace. Dieu est-elle une particule est encore très brut de décoffrage, et il y aurait un sérieux nettoyage à faire du côté de la dramaturgie : la dernière partie n’est vraiment pas du niveau du début pour dire les choses gentiment, et il faudrait au spectacle une véritable mise en scène (ce qui est loin d’être le cas !) qui puisse donner le rythme nécessaire à un spectacle de ce type, et surtout une solide direction d’actrice ; Meriem Tenant, surtout au début, criaille sans raison et a parfois une diction approximative, et c’est dommage parce que son jeu mérite beaucoup mieux que cela. Alors à voir ? Oui, malgré ces réserves ; Meriem Tenant, si elle veut bien retravailler d’urgence, pendant qu’il est encore temps, les solides matériaux qui composent son spectacle, a toutes les chances de parvenir à une belle réussite.

 

Philippe du Vignal

 


Comédie de Caen, Théâtre des Cordes jusqu’au vendredi 16 octobre puis à La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc.

57e KAPOUCHNIK

 

57e KAPOUCHNIK Studio des 3 Oranges Audincourt
Brigade d’intervention théâtrale du Théâtre de l’Unité

Les 19 comédiens de la brigade rompus aux improvisations, menés de mains de maîtres par Hervée Delafond et Jacques Livchine, chaque mois  de la saison depuis 7 années, font merveille auprès d’un public diversifié tant sur le plan de l’âge que de l’origine sociale (5% seulement fréquentent d’autres théâtres) sur une actualité politique prise dans la presse écrite de la semaine. Point de petit président, Eric Prévost étant retenu ailleurs, mais les 21 séquences au programme élaboré dans la journée étaient plutôt toniques. On pouvait retenir La jungle de Calais, le G 20 avec une Nicole Rivier et un Gaétan Nossouglo en Angela et Obama plus vrais que nature, Clearstream pour les nuls et le pique nique sacrilège. De belles séquences avec un petit manque de rythme, mais quel enthousiasme du public !

Edith Rappoport

LE CIRQUE DES GUEUX

LE CIRQUE DES GUEUX Village de cirque 2 R 2 C 

 

Cirque Baroque, spectacle librement inspiré de l’Opéra des gueux de John Gay, qui nous parle des désordres du monde en trois actes mis en scène par trois metteurs en scène et trois compositeurs.
Douze comédiens acrobates se déploient dans un imposant espace bi-frontal. Les trois séquences sont interprétées avec une belle énergie, les images surprenantes se succèdent surtout dans les deux dernières parties conçues par Mauricio Céledon mis en musique par Luc le Masne  et Karelle Prugnaud accompagnée par Éric Mouquet. Des images sidérantes, il y en a, comme ce combat de femmes acrobates, ce défilé d’hommes-chiens, ce ballet de flics en jupettes armés de barrières de police, cette armada de caddies-prisons face à un noir masqué  de blanc. On en sort revigorés dans ce joli chapiteau où on a été accueillis au bar par des acrobates, on en part à regret en musique. On aimerait être accueilli par la même chaleur humaine dans nos froides institutions bien mieux dotées.

Edith Rappoport

Figaro divorce

Figaro divorce d’ Ödön von Horvath, mise en scène de Jacques Lassalle.

  figarodivorce.jpgVon Horvath, né en 1901 à Fiume en Croatie fut élevé – son père était diplomate- un peu partout (Belgrade, Budapest, Bratsilava, puis Munich) pour enfin résider à Berlin; il y écrit ses deux comédies populaires  les plus célèbres, Casimir et Caroline,  que l’on ne cesse de jouer encore , et Légendes de la forêt viennoise qui reçut le prix Kleist. Von Horvath est alors désormais un auteur consacré  mais les nazis prennent le pouvoir en 33 et ses oeuvres vont être interdites en Allemagne.

  Et il sera sommé de partir en 36, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à écrire,  notamment Figaro divorce , Don Juan revient de guerre et deux de ses meilleurs romans : Jeunesse sans Dieu et Un fils de notre temps. Il pense émigrer aux Etats-Unis mais,  en passant par Paris, il va voir Blanche-Neige de Walt Disney au Théâtre Marigny et , sur Les Champs-Elysées,, reçoit une branche de platane emportée par la tempête qui  va le tuer.

  Ainsi meurt en 38, l’un des meilleurs dramaturges du 20 ème siècle qui écrivit quelque vingt pièces et trois romans qui sont autant de  charges vigoureuses contre la médiocrité et le manque de courage des petit-bourgeois,  dans une époque où l’Allemagne s’apprête à vivre des heures cauchemardesques qu’au moins, grâce à une  méchante branche de platane, von Horvath n’aura pas totalement connues.

  Ce Figaro divorce  est une sorte de prolongement de la célèbre pièce de Beaumarchais. Figaro et Suzanne ont fini par se marier mais l’heure est à la Révolution, et ils vont accompagner le Comte et la Comtesse Almaviva qui ont été obligés de quitter leur pays. Mais on ne se refait pas quand on est aristocrate, et, confrontés aux dures réalités de la vie quotidienne, le couple n’est plus en mesure de faire face à cet exil contraint. Quant à Figaro, il reprend son ancien métier et ouvre un  salon de coiffure pour hommes et femmes dans une petite ville de province qui marche assez bien mais où évidemment Suzanne ne trouve pas son compte à coiffer  ces petites bourgeoises, elle qui a vécu avec des aristocrates. Exaspérée par cette existence médiocre, elle demande le divorce et s’en va.
Quant à  Figaro, une fois passées les violences de la Révolution, toujours aussi cynique et sans grand scrupule, il  décide de revenir dans son pays et obtient  le poste convoité d’administrateur du château: » Une seule solution: il faut choisir. L’honnêteté ou la débrouillardise. Moi, j’ai choisi.. » Quant à Amalviva, son épouse est décédée et , lui,  vieilli, mal en point,  couvert de dettes, il rentre avec Suzanne qui retrouve Figaro malgré la lettre d’insultes qu’elle lui a envoyée. Les temps ont décidément bien changé, et, comme Le Mariage de Figaro le laissait déjà percevoir, ce sont les valets qui ont désormais pris le pouvoir…

  Figaro divorce est , bien entendu, comme une sorte de métaphore, où Von Horvath, comme le souligne justement Jacques Lassalle, célèbre le siècle des Lumières, celui où fut créé cet incroyable et magnifique Mariage de Figaro, avant que ses personnages ne soient comme lui, contraints à l’exil et à la survie , dans une Europe en train de sombrer dans la tourmente inventée par les nazis. Comme Von Horvath ne manque pas d’humour, on retrouve aussi Chérubin,  en énorme patron de bar de nuit; Suzanne est,  elle, serveuse, peut-être même serveuse montante comme on dit. Bref, c’est toute une société qui se détraque, sans aucune chance de salut ; ce que rendent  bien  les dialogues , très ciselés, bien servis par la traduction d’Henri Christophe et de Louis Le Goeffic, et qui sont admirables de vérité. L’écriture de von Horvath souvent complexe et la construction même de la pièce , avec ses courtes séquences, font souvent penser à celles d’un film. C’est dire que Figaro divorce n’est pas simple à mettre en scène, de par le nombre de personnages et d’ endroits où se déroule l’action.

  Jacques Lassalle a confié le soin  à sa scénographe  Géraldine Allier d’imaginer un plateau tournant avec trois décors différents, ce qui n’était sans doute pas la bonne solution, parce que cela finit par donner un peu le tournis et ne rend pas service au texte.  Et  Jacques Lassalle n’a sans doute trouvé le bon rythme pour cette pièce qui dure quand même plus de deux heures et demi,  encore cassées ici par une entracte.Il aurait  fallu  donner  un rythme plus soutenu, plus conforme aux géniales séquences imaginées par von Horvath. D’autant plus que l’éclairage est très limité,ce qui contribue à plomber inutilement l’ensemble.

  Alors qu’il y a souvent de très belles images qui auraient méritées d’être mieux accompagnées. Mais, là où Lassalle, comme plus souvent ,excelle, c’est dans la direction d’acteurs, surtout dans le seconde partie; le quatuor Bruno Raffaelli/ Almaviva, Florence Viala/ Suzanne, Michel Vuillermoz / Figaro et Catherine Sauval/ La Comtesse  fait preuve d’excellence. Et Serge Bagdassarian dans Chérubin est étonnant de vérité. Alors à voir? Oui, si l’on veut bien oublier une mise en scène qui manque  singulièrement  de rythme,  et des lumières indigentes , et si l’on a envie découvrir un texte dont le dialogue reste d’une étonnante fraîcheur.

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Salle Richelieu , reprise du spectacle de 2008 jusqu’au 7 février 2010 ( en alternance)

Un automne à tisser

Un automne à tisser

Le Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes offre ses trois magnifique salles, « salle en pierre, salle boisée, salle studio », sans compter son chaleureux cabaret, à Alain Batis et Stanislas Grassian, avec le soutien fraternel de Jean-Claude Penchenat, pour des rencontres de théâtre originales. Ainsi, les deux metteurs en scène refusent la fuite en avant et le devoir de nouveauté à tout prix : Alain Batis reprend avec bonheur son réjouissant et terrible Yaacobi et Leidental de Hanokh Levin. Cette quête du bonheur, violente, pitoyable et digne, au bout du compte – la femme aux aspirations élevées vers la musique, l’homme fasciné par la chair appétissante de la pauvre idéaliste, et son ami qui se voue lui-même à l’esclavage (tout vaut mieux que rien…) -, c’est la nôtre, ce qui nous autorise à en rire. Stanislas Grassian  reprend Le Songe de l’Oncle, d’après Dostoïevski (1).
Ils ont invité Nikson Pitaqaj  pour un autre Dostoïveski, une adaptation de Crime et châtiment qui doit retenir l’attention : le metteur en scène et sa troupe (une quinzaine d’acteurs) ont pris le parti de donner toute sa place au roman, par le nombre de comédiens, et par la durée (spectacle en deux parties). Mais le plus intéressant est l’utilisation de l’espace, dans la grande salle de l’Épée de bois : de petites « mansions » sur des praticables, dessinent les espaces clos du débat privé – Raskolnokov seul dans sa chambre ou visité par la juge Porfiri, le cabinet de celle-ci ( le metteur en scène  y voit la “part féminine » de Raskolnikov en guerre avec lui-même),   la chambre de la prostituée, le cabaret… – dans un immense espace traversé d’une diagonale figurant la rue. Les cheminements répétés, sans cesse retracés, la “qualité de marche“ de chaque personnage donneraient presque à eux seuls l’épaisseur du roman. À voir, si ce Crime et châtiment passe près de chez vous, en espérant une reprise.
À voir aussi Sentier de dépendance, de Marie de Beaumont, avec Marie Delmarès. Apparemment, une comédie rose et noire, le portrait piquant d’une charmante innocente qui raconte ses amours ratées, avec une pointe de satire vive et drôle des mœurs des cultureux et artistes nombrilistes – mais c’est tellement beau d’être Muse !-. L’auteur metteur en scène et la comédienne ont choisi la légèreté : elle danse sa vie, en tutu noir, appuyée par une guitare très douce, avec courage, séduction et humilité. Et peu à peu avec pudeur –presque trop, parfois- on en arrive à l’essentiel expliqué par ce drôle de titre : est-ce qu’on ne se trompe pas de vie, en passant et repassant par des sentiers qu’on a soi-même tracés, peut-être, mais qui ne sont pas les bons, qui ne sont pas soi ? Le temps du spectacle, la chenille ne devient pas papillon, elle l’était déjà. Mais le papillon découvre qu’il peut se poser ailleurs
Christine Friedel

Les deux spectacles : jusqu’au 18 octobre. Le festival continue jusqu’au 1er novembre.
Jusqu’au 4 octobre – le spectacle sera repris du 23 février au 14 mars au Lucernaire.

Sous le volcan

Sous le volcan , texte de Josse De Pauw d’après Malcom Lowry,  dramaturgie d’Erwie Jans, mise en scène de Guy Cassiers.

49418.jpg D’abord, un grand merci à tous nos lecteurs qui nous auront suivi depuis ces douze derniers mois et un  cocorico à tous les collaborateurs du Théâtre du Blog qui auront remis leurs articles  du jour au lendemain, ce qui représente souvent un effort assidu . Nous en fêtons le premier anniversaire… et  cet article sera  le 500 ème  à être publié! Bienvenue aux autres critiques qui vont venir nous rejoindre en octobre : nous avons bien  conscience en effet que nous n’étions pas  assez nombreux pour couvrir au mieux toute l’actualité théâtrale à al fois à Paris même, en banlieue, en France pendant les festivals importants mais aussi dans Le monde… les collaborateurs sans être des globes trotters théâtraux se déplaçant quand même assez souvent…. Bon revenons à Sous le volcan qui fut  un des romans culte aux Etats Unis puis plus tard en France quand il fut traduit en  1955 seulement , alors qu’il avait été publié en anglais, en 1947. Malcom Lowry était né en Angleterre  il y a cent ans déjà se dirigea assez vite vers l’écriture et vers l’alcool qui allait devenir la compagne inséparable de sa vie. Grand voyageur ( Extrême-Orient, Etats-Unis, Espagne où il rencontra sa femme qui donna naissance au personnage d’Yvonne de son roman. Mais le couple battait de l’aile et il finira par être expulsé du Mexique et il rejoindra le Canada avec Margerie sa secrétaire . Malgré le succès de ses romans et de sa poésie, il il finira par vivre un peu partout aux Etats-Unis mais aussi en Sicile puis à Londres.
Et c’est un peu de sa vie que raconte Sous le volcan; celle de cet ex-consul américain imbibé d’alcool en 1938 , l’année horrible qui vit la victoire du général Franco et où se profilait  la deuxième guerre mondiale. . Il y a là dans cet univers étouffant et anxiogène Yvonne Constable, ancienne actrice mais aussi ex-épouse de Geoffrey Firmin, consul de Grande-Bretagne au Mexique, Hugh Firmin , plus ou moins journaliste et demi-frère du consul et Jacques Laruelle, cinéaste et ami d’enfance de Geoffrey qu’il a retrouvé au hasard d’une rue … Ce sont un peu les personnages du roman que l’on retrouve ici, des gens paumés dans leur existence personnelle et bien conscients que le monde où ils vivent va connaître une épreuve qui les atteindra aussi au plus profond d’eux-mêmes. Cassiers a choisi une scénographie très épurée, juste une scène en bois peu profonde avec juste une chaise en bois, et des panneaux coulissants où sont projetées des images de parc, de rues et de maisons mexicains..  » Ce que montre l’image, la parole n’a plus à l’exprimer. L’émotion qu’offre la, musique, l’acteur peut se passer de la traduire. Ce qu’il évoque par les mots la projection vidéo n’a plus à le représenter ». Soit c’est un choix personnel mais ce qui fonctionnait admirablement dans le précédent triptyque qu’il avait donné l’an dernier dans ce même théâtre, ici a bien du mal à être convaincant. D’abord, et le moins malin des dramaturges le sait, l’écriture  d’un roman est assez difficile, pour ne pas dire impossible, à restituer  sur un plateau  de théâtre, et malgré une direction d’acteurs exemplaire on reste un peu sur sa faim, d’autant plus ce que le dialogue d’après le texte de Lowry n’ a rien d’exemplaire et que Cassiers  a cru bon de noyer le tout dans une pénombre presque permanente. Les images , elle, sont parfois intéressantes mais ne font pas vraiment sens ici, même et surtout quand Cassiers Il y a même une certaine naïveté provocante? à montrer des  verres d’apéritif sur un plateau en grande dimension quand les les personnages vont aller boire un coup. Le roman qui raconte l’histoire de la dernière journée de ce consul alcoolique et de ses amours impossibles qui est en quelque sorte emblématique des tourments suicidaires d’un monde en train de basculer dans la seconde guerre mondiale et le fascine a finalement peu de choses à voir avec ces images exotiques mexicaines filmées par Cassiers que l’on nous montre ici. Il y a heureusement quatre acteurs tout à fait remarquables Katelijne Damen, Josse de Pauw, Bert Luppes et Marc van Eeghem.Mais, on l’aura compris, cela ne suffit pas à sauver un spectacle très décevant où l’on s’ennuie assez vite. Bref, le système Cassiers, parfois peintre assez remarquable et metteur en scène exemplaire, ne fonctionne pas à tous les coups, même si son travail reste exemplaire de rigueur. Alors à voir? Si vous voulez découvrir une approche scénique de Malcom Lowry sinon, désolé, ce n’est pas indispensable, la vie est trop courte…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 9 octobre à 20h 30.

Le More cruel

 Le More cruel

De l’auteur de cette tragédie brève et sanglante on ne sait rien, sinon une date, 1613. Comme le font remarquer les deux jeunes metteurs en scène, Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœil, à cette époque, le théâtre est mobile. Théâtre de rue, théâtre dans un jeu de paume, une cour… le public déambule, mange, boit, s’apostrophe… Monter le More cruel dans un espace déambulatoire ne vise pourtant pas à la reconstitution historique : le dispositif permet d’expérimenter dans toute sa force ce théâtre « de la cruauté ». Il demande à l’acteur d’accrocher l’attention du spectateur, de le faire venir à lui sans obligatoirement forcer la voix, juste par la vérité et la pertinence de l’énergie donnée, et au spectateur de choisir son point de vue et d’écoute.
La tragédie commence par un duo, un duel des religions : prière à la Vierge contre Allah Akbar. Le jour où son maître, l’Espagnol très catholique Riviery songe à le libérer, l’esclave more se résout, lui, à se venger des années d’humiliation et de mauvais traitements. L’occasion lui en est fournie, terrible : accompagnant l’épouse et les  enfants de son maître en un château isolé, au bord de la mer. Passons sur les horreurs et trahisons : le More cruel viole puis tue  la chaste épouse, précipite les enfant du haut de la falaise, le maître se retrouve seul, absurdement mutilé. Ce pourrait être « trop », mais la pièce a la rapidité d’un coup de fusil. Comme l’esquisse d’une sanglante tragédie shakespearienne, en même temps que d’un débat cornélien : le More se venge parce qu’il l’a résolu, parce qu’il est convaincu que c’est juste, mais contre lui-même. On se prend à regretter les Shakespeare qui se sont autocensurés, en France, avec la domination progressive des “règles“ et du théâtre classique.
Ce qu’il en reste : une question ouverte de façon très politiquement incorrecte – et artistiquement très forte -, celle de la guerre entre la chrétienté et l’islam : où l’on voit la passion des textes anciens et, dans ce cas, injustement oubliés, rencontrer brutalement les questions un peu honteuses d’aujourd’hui.

Christine Friedel
Jusqu’au 4 octobre, au théâtre des Amandiers de Nanterre (atelier de construction). Reprise en suite au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine.

À lire : Théâtre de la cruauté et récits sanglants (France XVIe siècle), édition dirigée par Christian Biet – Laffont, coll. Bouquins

Rousseau

Rousseau

Où comment retourner en arrière  – brouter de l’herbe, dirait Voltaire – fait avancer. En reprenant le montage fait par Bernard Chartreux et Jean Jourdheuil en 1978 sur Rousseau – c’était Gérard Desarthe, et qui peut dire « j’y étais » s’en souvient, Michel Raskine s’empare d’un « personnage de théâtre ». Drôle d’affaire, car le montage ne prend pas en compte les écrits politiques théoriques de l’illustre grognon genevois, mais part de sa vie intime, qui est probablement à la source de ces fameux écrits politiques. Et les quelques écrits théoriques que nous aurons ici portent sur… le théâtre. Mais commençons par le commencement, et la vie idyllique, faite pour durer toujours (comme l’ « état de nature ») de l’auteur sur l’Île Saint-Pierre : herboriser, flâner au bord de l’eau, « prostratum in gramine molli » (allongé dans l’herbe tendre), dirait le poète Lucrèce. Naturellement, ce serait trop beau, ça ne durera pas. Retour aux grandes et moyennes villes, retour à cette abomination, le théâtre. Il peut-être bon, selon Rousseau, pour les grandes babylones de toute façon perdues de vices, c’est , dit-il, et avec le temps de la critique et du bavardage, autan d’heures sauvées dur le vice. Dans les bourgades, c’est l’inverse : pas de théâtre, propre à enflammer de dangereuses passions, s’il vous plaît ! En attendant, notre Rousseau rosse et encense Molière, un génie, mais complaisant à son siècle, un authentique Alceste  (le bon) déguisé bassement en Philinte (le méchant) ! Le tout, en se permettant le petit vice de deux cerises  l’eau de vie et d’un café.Quel humour, ce Rousseau ! Ah non, pas lui, ou alors bien caché. L’humour vient de la virtuose malice avec laquelle Michel Raskine (le metteur en scène) et Marief Guittier (la comédienne, car pourquoi Rousseau personnage célèbre ne serait-il pas joué par une femme ? ), plus un complice muet et malicieux (le « jeune Bertand », Bertrand Fayolle). Marief Guittier peut tout jouer : force à la Maria Casarès, et la feu d’un Laurent Terzieff – d’ailleurs, elle a joué Philoctète, avant lui -, le tout manié avec légèreté. Vous ne comprenez pas ? Allez-y.

Christine Friedel

Théâtre 71 Malakoff, jusqu’au 17 octobre.

Turandot

Turandot, ou le congrès des blanchisseurs de Bertold Brecth


  Leçon de rhétorique politique : comment rectifier le réel, le retourner en son contraire ou tout simplement en détourner l’intention, à la demande de l’empereur de Chine qui a lui-même détourné les stocks de coton pour faire monter les prix. Ce n’est que la première étape. La seconde se passe même de masquer la supercherie : elle est pur cynisme, les Tui, les intellectuels propagandistes du régime, les lâches, les vaincus sont écartés et persécutés comme trop pensants, et les malfaisants prennent le pouvoir brutalement, avec l’empereur en otage, sous prétexte  de le protéger. Crise, chômage forcé, chantages, exactions : l’empire de Chine, la princesse Turandot – sorte d’allégorie de l’opinion publique – , séduite par le bandit après avoir fait les yeux doux aux beaux parleurs,  tout cela n’a rien d’exotique, le questionnement ironique du vieillard qui veut apprendre non plus.

  La fable habille à peine le réel, non seulement du temps de Brecht, mais d’aujourd’hui.Nicolas Thibault  a voulu prendre la pièce au mot, dans toute sa rigueur.  Donc une mise en scène sans d’ornement, sans d’exotisme, et sans « réalisme » non plus : du pur théâtre, avec de beaux costumes fonctionnels concentrant les signes tout en restant minimalistes, et aucun autre décor que des cubes empilés figurant des tronçons de corps cibles possibles d’un jeu de massacre.  Pas de rôles attribués : chacun porte la parole de plusieurs « personnages », fictions et fonctions, quitte à se donner la réplique à soi-même ou à sa marionnette. Le metteur en scène parle de manipulation, et manipule sous nos yeux les outils du théâtre. C’est impeccable, et pourtant il manque plusieurs choses, pour que le spectateur ne manque rien des plaisirs de l’intelligence : une vraie virtuosité, si discrète soit-elle, dans la manipulation des têtes de marionnettes, qui ne nuirait en rien à l’économie du spectacle, et une vraie liberté des acteurs. On aimerait les voir entrer dans le jeu sous nos yeux, faire et défaire le théâtre et nous y embarquer pour trois secondes ou dix minutes. Mais ce Turandot manque de cette vie-là : avant même d’entrer en scène, à la vue du public, les acteurs sont déjà enfermés dans une raideur contre-productive – puisqu’il s’agit de cela.Une pièce tout à fait d’actualité, mais  un travail exigeant gâché par une sorte de puritanisme…

Christine Friedel

Théâtre de l’Opprimé 20H30

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