Les joyeuses commères de Windsor

Les joyeuses Commères de Windsor de Shakespeare, mise en scène Andres Lima.

gprjoyeusescommeres0910.jpg  Cette comédie de Shakespeare est peu jouée en France. Elle conte les mésaventures de John Falstaff, roi des tavernes, jouisseur à la grosse bedaine, célèbre par ses beuveries et ses coups fourrés, qui arrive à Windsor la bourse vide, et en quête de ressources, va faire la cour à deux riches bourgeoises dégourdies : Madame Duflot et Madame Lepage.

 Mais les dames ne sont pas tombées de la dernière pluie et ne tardent pas à découvrir que Falstaff s’intéresse plus à leur argent qu’à leurs charmes. Elles font front et, avec la complicité de Madame Pétule,  tendent un piège au fourbe, l’humiliant cruellement. Fuyant le mari jaloux de Madame Duflot,  Falstaff, caché dans un panier de linge sale, sera jeté dans la Tamise puis, déguisé en vieille femme, prendra des coups de bâton, enfin attiré dans la forêt de Windsor, assailli par des fausses fées et des esprits malicieux, il sera démasqué par les deux maris, et devient la risée de tout le monde.

  À cette intrigue se greffe celle d’Anne Lepage qui aime le jeune Fenton et que ses parents veulent marier par intérêt et contre sa volonté, sa mère avec le Docteur Caius, son père avec le niais Maigreux. À la faveur de la mascarade nocturne dans la forêt les deux amants, Anne et Fenton, s’enfuient et se marient grâce à la complicité de l’aubergiste. Andres Lima, metteur en scène réputé en Espagne, qui a déjà fait l’expérience de la Comédie-Française en montant la saison dernière au Vieux-Colombier Bonheur ?, propose une lecture singulière des Joyeuses commères de Windsor. Soit, il s’agit d’une comédie farcesque où il est question de l’amour, de la séduction, du sexe, mais, nous dit-il, replacée dans le contexte historique de la société anglaise du XVIe siècle, la pièce met en jeu le conflit entre l’hédonisme pratiqué par Falstaff et ses compagnons et la morale puritaine des bourgeois de Windsor. Une bourgeoisie insatisfaite qui a remplacé le plaisir par le confort mais qui ne s’embarrasse pas pour autant de scrupules quand il s’agit d’intérêt et d’argent.

  Andres Lima  donne à la pièce une tonalité mélancolique, mais noircit le tableau : Windsor qui n’est plus le siège de la royauté perd sa splendeur, les soldats qui gardaient le château se retrouvent au chômage, l’aristocratie qui suit la Cour a laissé le peuple sans ressources, Falstaff est mélancolique, les joyeuses commères ne sont plus jeunes et leurs maris sont en train de les perdre. Tout cela pour forcer le parallèle avec notre société en crise où les pauvres deviennent toujours plus pauvres et qui se puritanise, s’interdisant de fumer, de boire, d’être gros, de se laisser aller à toutes sortes d’excès. « Dans Les joyeuses commères de Windsor – dit André Lima – tout est tromperie, jeu, représentation, théâtre. L’hypocrisie bourgeoise s’y exhibe avec un double visage l’un publique, l’autre secret. » Et Lima d’adopter le parti pris du théâtre dans le théâtre, de la mise en abîme de la pièce comme si c’était une histoire racontée par Falstaff dans une taverne. Mais Andres Lima surligne inutilement ce procédé , en faisant annoncer à plusieurs reprises par un personnage l’acte, la scène et son titre. L’option scénographique de Beatriz San Juan est de faire évoluer le décor du réalisme de la taverne vers une dimension féerique, magique, de la forêt, le lieu de métamorphose, du théâtre.

  Sur scène,  un grand carré de planches légèrement surélevé. Et des deux côtés du plateau ,juste des ossatures de constructions en bois, au fond,  un genre de fronton d’une maison à deux étages avec porte et fenêtres. Ici et là , des bancs et tables de taverne. Petit à petit les éléments de la taverne vont disparaître et l’espace, où il ne restera que le carré central, sera envahi par des arbres, des troncs aux branches sans feuilles, représentant à la fin la forêt.

  Le passage d’un monde réel au fantastique est pris en charge par les costumes, très laids,  de Renato Bianchi, inspirés par les costumes d’époque, datés mais caricaturaux soulignant certains éléments, par exemple les braguettes saillantes, etc., et dans la scène de la forêt des déguisements de pacotille, eux aussi assez réalistes, Falstaff couronné de cornes de cerf, des fées avec des petites ailes sur les bras qui font penser plutôt à des personnages de bande dessinée. Dès le départ,  la mise en scène manque de rythme,  et les répliques sont  parfois suivies d’inexplicables pauses, comme si Andres Lima voulait retirer à tout prix de la pièce son énergie, sa folie délirante pour la rendre plus sombre, pesante. Les joyeuses commères de Windsor « comédie polyglotte » est un défi à la traduction. On y parle gallois, italien, latin, français, allemand, flamand et plusieurs niveaux d’ anglais : corrompu par la classe sociale la plus basse, un anglais pédant pour la classe moyenne, un anglais soigné pour la bourgeoisie. Shakespeare multiplie les jeux de mots, déforme et détourne les mots. Plusieurs personnages massacrent l’anglais, s’exprimant avec un accent particulier ou dans leur propre idiome, par exemple le docteur français Caius.

  Dans leur traduction très inventive,  Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Richard transposent magistralement ces divers niveaux, la diversité des langues, les couleurs, les tonalités, les écarts linguistiques. Mais le résultat sur le plateau est décevant. Tout sonne faux, les accents étrangers et régionaux, le charabia en russe du Docteur Caius, sont soulignés, appuyés avec insistance jusqu’à la caricature. Le jeu réaliste tombe souvent dans une gesticulation grand-guignolesque ou une gestuelle stéréotypée. Le comique est réduit à l’enfilage de gags et d’effets grand-guignolesques répétitifs, outrés: le Pasteur tonsuré brandit tout le temps la croix, le galant Fenton en culottes bouffantes se promène en sautillant, annoncé de temps en temps (on ne sait pas pourquoi) par des clochettes. Bruno Rafaelli s’efforce de rendre la truculence, la bouffonnerie, la friponnerie mais aussi l’humanité de Falstaff, et son personnage rappelle souvent le brave sergent Garcia des aventures de Zorro. Andrzej Severyn, en Docteur Caius, saute, court de tous les côtés, gesticule, grimace, tel un clown grotesque. Christian Hecq en Duflot s’agite et copie Louis de Funès; on l’a connu bien meilleur … Seule,  Catherine Hiegel (Madame Pétule) s’en sort avec une certaine crédibilité dans cette mascarade invraisemblable!
Il y a une absence d’invention dans les scènes collectives quand les clients de la taverne écoutent le récit de Falstaff, assit sans bouger,poussent  quelques cris d’étonnement ou de curiosité tout aussi artificiels que les rires forcés qui ponctuent abondamment  l’actions Les chansons de taverne  manquent d’entrain et de conviction, et font penser à une  chorale tristounette. À court d’idées fortes ,Andres Lima charge sa mise en scène d’effets ressassés, de clins d’œil, de trucs en ajoutant par exemple dans des répliques, en  donnant  un accent belge ou cite  Brel « ce plat pays qui est le mien » ou « je vous ai apporté des bonbons ». Ou cite  Satisfaction (I can get no satisfaction) des Rolling Stones pour souligner la frustration des bourgeois puritains. Bref,  une mise en scène  vraiment peu glorieuse pour faire entrer cette pièce au répertoire de la Comédie-Française!

Irène Sadowska Guillon

Comédie-Française Salle Richelieu , jusqu’au  au 2 mai 2010.

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Les joyeuses Commères de Windsor de Shakespeare, mise en scène d’Andres Lima.

Que dire , puisqu’Irène a tout dit ou presque; la première partie est du genre laborieux et distille un ennui d’ une incomparable qualité! Certes, ce n’est sans doute pas la meilleure des comédies shakespeariennes mais comment peut-on faire pour en arriver là?  Andres Lima  choisit une scénographie qu’il croit inventive et qui a peu d’intérêt ( sauf les arbres projetés sur écran à la fin de la pièce), ensuite il croit encore aux vertus de la mise en abyme  dont les metteurs en scène intelligents se méfient encore plus que de la grippe A: le procédé a beaucoup servi à tout et à n’importe quoi., et le théâtre dans le théâtre on a beaucoupo donné ces temps-ci! Et qui ne se justifie pas du tout ici .

   Ensuite, il réunit  vingt des meilleurs acteurs de la Comédie-Française et leur laisse faire n’importer quoi, c’est à dire  jouer -mal et chacun pour soi,  les situations, et jamais les personnages, le tout  sans aucune unité et sans aucun rythme , bref sans intelligence scénique. On est tout proche de la caricature: cela seul  peut être utile aux élèves des cours de théâtre de voir comment on peut arriver à un  tel gâchis!  Et ce n’est pas un hasard si nombre de spectateurs ne reviennent pas après l’entracte….
La seconde partie-soyons honnêtes- est tout un petit peu meilleure  et , à l’extrême fin,  Bruno Raffali, en quelques répliques,  réussit à être émouvant, quand le pauvre Falstaff  comprend un peu tard  et très amer qu’il a été  complètement berné. Et il y a une bien belle image quand il reste seul assis avec son vieux valet magnifiquement interprété par Pierre Vial.
Alors à voir? Non, surtout pas et n’y emmenez surtout pas non plus des adolescents qui seraient à jamais dégoûtés de Shakespeare; si vous avez déjà acheté des places, essayez de les refiler à  quelqu’un qui ne serait pas du tout de vos amis; quant à Muriel Mayette, on n’a pas de conseils à lui donner; de toute façon, le spectacle a déjà été programmé mais ce que l’on peut souhaiter, c’est qu’il n’y ait pas trop de représentations… Quand on pense que la pièce fait son entrée au répertoire dans de telles conditions, enfin n’en parlons plus.
Pendant ce temps-là, le père Noël était passé à la Comédie-Française: Isabelle Gardien, Michel Robin, Pierre Vial et Catherine Hiegel, (qui jouent tous les deux dans  ce dernier spectacle) et  tous excellents comédiens, étaient priés sans ménagement de vider les lieux. Le responsable: le comité-élu-de comédiens. Dans le petit monde du théâtre parisien, cette lamentable  chose a fait l’effet d’une bombe. Que ce genre de pratiques médiévales puisse continuer à perdurer dans le premier des théâtres nationaux qui est subventionné avec l’argent des contribuables, cela fait froid dans le dos!  Même si c’est légal, ce n’est moralement pas bien…
Du côté du Ministère,  toujours  courageux mais pas téméraire, c’est silence radio; on ose espérer qu’il y aura des suites mais sans trop d’illusions. De toute  façon, on  vous tiendra au courant dans la mesure du possible. Cela serait bien que Murielle Mayette se fende d’une petite conférence de presse : enfin, ne rêvons pas trop…

Philippe du Vignal


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« Scènes de novembre »(2)

escnovcart147.jpg« Scènes de novembre » Festival des dramaturgies contemporaines  à Madrid

 Créé en 2007 par un collectif d’auteurs fondateurs du Teatro del Astillero à Madrid, le Festival « Scènes de novembre », dirigé par Luis Miguel Gonzalez Cruz, a pour but la promotion et la meilleure connaissance des dramaturgies européennes d’aujourd’hui. Il a mis en œuvre et développé dans ses éditions successives à la fois un réseau de partenaires institutionnels madrilènes et des collaborations avec des institutions et des professionnels étrangers. Dès le départ l’ambition du festival était d’être un espace de rencontres entre les professionnels de théâtre :auteurs, traducteurs, metteurs en scène, acteurs mais aussi critiques et théoriciens.

  Une collaboration avec la Faculté des lettres de l’Université Carlos III à Madrid, amorcée dès sa première édition, est devenue, avec un cycle de conférences, rencontres, lectures et débats avec les étudiants et le public extérieur, un axe important des « Scènes de novembre ». La programmation 2009 des « Scènes de novembre » est accueillie désormais par plusieurs Centres Culturels de la Ville de Madrid. Après son édition 2008 donnant un coup de projecteur sur la dramaturgie actuelle française (textes de Jean-Luc Lagarce et de plusieurs auteurs invités: Enzo Corman, David Lescot, Rémi de Vos, Jean-René Lemoine) l’édition 2009 a réservée une place importante à la jeune dramaturgie de langue allemande avec des lectures dramatisées de : Angel d’Anja Hilling, Seven seconds de Falk Richter, La nuit arabe de Roland Schimmelphenig et Aller dormir de Gerhild Steinbuch.

   Quant aux auteurs français, un hommage a été rendu à Michel Vinaver, invité d’honneur des « Scènes de novembre », à travers la présentation à l’Université Carlos III des quatre volumes des Œuvres complètes traduites en espagnol par Fernando Gómez Grande, publiés aux Éditions du Teatro del Astillero; conférence sur son théâtre et rencontre avec l’écrivain, présentation par Arnaud Meunier de sa collaboration avec Vinaver dans le cadre d’un projet d’échanges franco-japonais:  dans les Centres Culturels , des mises en espace, d’une grande qualité artistique on vu le jour comme celles des Voisins dirigée par Mariano de Paco Serrano et un excellent montage d’extraits de L’Ordinaire, Par dessus bord, les Coréens, King, L’objecteur, Les travaux et les jours dirigée par Raul Guirao, David Martos et Angel Solo.
Lucien Attoun lors d’une conférence/causerie à l’Université Carlos III a retracé  l’évolution de l’écriture dramatique en France depuis 1970, en y inscrivant la démarche de Théâtre Ouvert et son parcours avec Michel Vinaver et quelques autres auteurs marquants : Koltès, Lagarce, Llamas, Grumberg. Le théâtre de Jean-Luc Lagarce  mobilise toujours l’intérêt des traducteurs, en l’occurence sa pièce Juste avant la fin du monde, et  a fait l’objet d’un atelier de traduction en espagnol dirigé par Cristina Vinuessa à l’Université Complutense de Madrid, conclu par une lecture dramatisée.
Enfin,  un regard dans le rétroviseur: l’évocation du Théâtre Panique (Arrabal, Topor, Jodorowsky) avec une conférence de Marcos Malavia à l’Université Carlos III et sa mise en scène de L’Opéra panique de Jodorowsky interprétée par le
Théâtre Aleph franco-chilien qui a tenté de « lifter » ce théâtre sorti de la naphtaline.

La sélection des pièces  mise en espace et en spectacle aux « Scènes de novembre » 2009 n’est pas représentative de  tout l’écriture dramatique espagnole mais en livre quelques aspects les plus significatifs.
Parmi les pièces mises en espace (souvent poussées assez loin, avec une amorce de jeu, quelques objets ou accessoires, un léger travail d’éclairages et d’effets sonores) Mi cuerpo ajeno (Mon corps étranger) d’Inmaculada Alvear dirigé par Jara Martinez. Belle écriture, rigoureuse, condensée, pour aborder à travers les relations d’une jeune fille avec sa mère, sa copine et son petit ami, l’aliénation des êtres (en particulier dans la jeune génération) et leur totale dépendance des images, des normes, des injonctions tyranniques, qu’ils suivent aveuglément jusqu’au « martyre ». À quel point des modèles, des prescriptions modulent, formatent le corps ,  l’esprit de l’individu et ses rapports avec les autres ?
Obligacion (Obligation) de Sindo Puche, dirigée par Adolfo Simon, mettant en jeu deux personnages et des marionnettes, annoncée comme la « dernière pièce canonique » superpose plusieurs strates de narration, au point d’égarer l’auditeur-spectateur dans un labyrinthe d’énigmes… dont il n’a pas l’envie de chercher les solutions.
Que no quede ni un solo adolescente en pie (Qu’il ne reste pas un adolescent debout) d’Emilio Pastor Stenmayer (Prix Calderon de Barca 2008 distinguant de jeunes auteurs), mise en espace par Raoul Hernandez Garrido avec des élèves de l’École de Théâtre de l’Université Carlos III, est une vraie curiosité dans le style post-Rodrigo-Garcia L’auteur  et le directeur de la mise en espace, accumulent jusqu’à l’indigestion tous les clichés sociaux et théâtraux déjà vus  jusqu’à l’indigestion.

  Dans le noir ( l’obscurité règne d’ailleurs dans une grande partie de la lecture) les acteurs arrivent de la salle puis en repartent à la fin , avec des lampes de poche en chuchotant la même phrase à l’oreille des spectateurs. Deux comédiens assis sur le côté de la scène lisent des parties du texte au micro et de nombreux autres s’agitent sur le plateau et  se livrent à toutes sortes d’actions dont le sens nous échappe, parfois s’assoient à l’avant-scène, mangent des graines de tournesol, en jettent les coques  vers le public et des bouteilles d’eau.

  La musique très forte et  ininterrompue, recouvre complètement le texte de sorte que l’on n’entend rien, mais comme tout cela n’a aucun sens, on ne perd rien non plus. Dans Algo sigue su curso (Quelque chose suit son cours), dirigée par Pablo Calvo, Gustavo Montes écrit une chronique de l’échec annoncé des aspirations, des rêves, de deux jeunes d’aujourd’hui face à la réalité, plus dure encore depuis la crise, qui réduit les deux à suivre la voie routinière du travail gagne-pain permettant de fonder une famille, d’épargner pour acheter une maison, etc. Une vision lucide  de notre société où la seule alternative est de prendre le train ou de rester sur le quai.
Le glorieux et tragique destin de Michael Jackson a inspiré Miguel Morillo pour Michael Jackson, in memoriam , qui en a dirigé la lecture; c’est une tentative pour débusquer l’homme sous les apparats de la star, victime de l’industrie musicale et des médias prédateurs. Sans manquer d’humour, l’auteur interroge le sens de la vie, de la notoriété, face à la mort, dans notre société du spectacle.


  cabareteros.jpgCabaret Éros de Angel Solo est mise en scène dans une mise en scène  efficace d’Antonio Lopes Davila et de Carlos Rodriguez. À travers la vie de deux frères, artistes transformistes, dans un cabaret, on se glisse dans l’interstice entre l’image privée et publique, la réalité et l’apparence. Un vieux thème de la dualité humaine dont les divers aspects sont abordés ici avec pertinence et humour : monde du spectacle, ambivalence sexuelle, rivalité et fidélité, succès et frustration affective. En scène deux frères, artistes transformistes, Carlos et Gustavo, alias Irma et Ariadna et le présentateur, propriétaire du cabaret. Les scènes des numéros de cabaret, comiques avec des chansons et des danses, d’Irma et Ariadna alternent avec celles qui se passentdans les loges où elles redeviennent Carlos et Gustavo. On bascule sans cesse du théâtre frivole du cabaret dans le tragique d’une  vies ratée et la solitude de ces ex-étoiles, aujourd’hui artistes déchus.
Troya ultima de Daniel Martos, mise en scène par Sébastien Langlois, aborde la thématique de la transmission de la mémoire de la guerre et de ses conséquences, à travers la métaphore de la chute de Troie. Un messager s’évade de la cité prise  et dévastée par les Grecs, chargé d’en sauver la mémoire de la gloire et de la richesse . Mais le texte, poétique est  bavard, par moments trop explicatif et complaisant.
Une prostituée immigrée russe ou  roumaine ? découvre qu’elle est en permanence espionnée jusque dans le plus intime de sa vie. Elle répond à une invitation téléphonique, et se retrouve chez un homme qui sait tout d’elle et qui l’entraîne dans un jeu dangereux de séduction, d’amour illusoire, de sexe, de violence, de vie et de mort. C’est ainsi qu’on peut résumer Juego de dos (Jeu à deux) de Raoul Hernandez Garrido, mise en scène par Juan Jose Villanueva. La pièce s’inspire du genre du thriller, multipliant les énigmes et les clichés sur notre société sous surveillance (peur, persécutions, vidéosurveillance, jeunes femmes de l’Est réduites à la prostitution…) Tout cela sonne faux. La mise en scène réaliste, pesante, encombrée d’artifices, fait penser à un mauvais  film  de série B…

  Il faudrait sans doute redéfinir les critères de sélection des œuvres pour les éditions suivantes de ce festival des dramaturgies qui s’affirme comme un espace nécessaire d’échanges et de diffusion des textes. Plusieurs textes présentés dans les éditions précédentes ont déjà été traduits par des auteurs qui viennent chaque année plus nombreux aux « Scènes de novembre ». En 2010 le festival va renforcer ses partenariats avec d’autres Centres Culturels de la Ville de Madrid et mettre en œuvre des collaborations avec des structures étrangères avec la coproduction d’une pièce de Luis Miguel Gonzalez Cruz au Centre Dramatique d’Evora au Portugal, qui sera jouée par des acteurs espagnols et portugais.

Irène Sadowska Guillon

« Scènes de novembre » organisées par le Teatro del Astillero à Madrid .Centro Cultural el Torito,  Avenida Moratalaz 130 28030 Madrid

Eaux vives et terres nues

Eaux vives et terres nues par C.Ré, Théâtre Aire Falguière à Paris

     colombe.jpgCe spectacle musical n’est pas un tour de chants de quelques rengaines de Nougaro et de Salvador. Il s’agit plutôt d’un moment poétique où chantent sur scène Colombe (juste et généreuse) et Bachir Saïfi (une révélation). Quoi de nouveau sous le soleil ? Elle chante avec son organe vocal et parfois en « signant », lui ne s’exprime qu’en langage des signes. Ils se complètent merveilleusement, de telle sorte que rien ne serait vraiment juste si l’un ou l’autre s’était retrouvé seul sur le plateau. Seul n’est qu’une image, puisqu’un batteur, une basse et un clavier (Milor qui signe aussi des musiques dans ce spectacle), par leur présence et leurs regards complices contribuent nettement à cette esthétique chaleureuse qui se dégage de cette heure musicale, un soupçon mise en scène.

  Le répertoire investi est plutôt connu des amateurs de Nougaro et de Salvador, il est repris avec un respect certain par Colombe et servi avec un expressionnisme très personnel par Bachir Saïfi, le mélange des deux fonctionnant parfaitement. Bref, allez-y, ce spectacle ne met pas les « entendants » en situation d’observer un spectacle de curiosités, il ouvre sur un imaginaire commun dans lequel il y a de la place pour tout le monde. Des ombres au tableau ? Oui, quelques unes qui ne suffisent pas à bouder son plaisir : une mise en scène qui mériterait d’être un peu plus serrée en revoyant quelques phrases un peu vite écrites et pas forcément très heureuses (anecdote sur Salvador et rire compulsif qui frise la déférence) et en creusant le rapport déjà très prometteur entre  les deux artistes, peut-être en l’axant davantage sur le jeu de leurs corps si souvent enchevêtrés par des gestes inédits pour nombre de spectateurs.

Jérôme Robert

Prochaine représentation :
12 Décembre 2009 – 20h45 au Théâtre Aire Falguière à Paris
55, rue de la Procession – 75015 Paris – 01 56 58 02 32

MÉMOIRES DES CHAMBRES FROIDES

MÉMOIRES DES CHAMBRES FROIDES  Mesnay près de Salins les bains
Pudding Théâtre mise en scène Christophe Chatelain

 

Le Pudding théâtre, dynamique compagnie franc comtoise créée en 1999 inaugure son nouveau lieu, une ancienne cartonnerie rachetée avec d’autres artistes plasticiens et sculpteurs. Nous arrivons en retard pour assister à ces Mémoires des chambres froides dont j’avais vu des bribes à la première représentation à Chalon dans la rue en 2005. Le spectacle se joue dans la cour de la cartonnerie devant un public nombreux et enthousiaste, nous sommes placés de côté et la scénographie est frontale. Néanmoins, nous nous laissons très vite entraîner dans cette évocation du Front populaire, de la guerre, du bonheur du retour du confort, par l’équipe des sept  excellents comédiens se transformant en un clin d’œil de petits vieux en jeunes résistants, qui intègrent discrètement dans le jeu, des spectateurs. La scénographie qui empile des frigos se transformant en HLM neufs aux intérieurs confortables, avec un caterpillar menaçant pour les scènes de guerre, donne une belle dimension ludique.
Le public peut ensuite visiter les lieux, voir la vitrine de Ben Farey de Tricyclique Dol, le joli manège de Jean-Louis Cordier dit Totoche, inénarrable bonimenteur qui fait monter sur d’étranges petits vélos les jeunes, puis les mûres, actionnées par un pédaleur énergique. Il y avait aussi une démonstration de jeunes acrobates pas vraiment au point, les Urbindiens. Il y avait aussi un joli bar chaleureux et d’autres choses que l’on n’a pu voir.  On est bien loin de l’accueil glacé de nos froides institutions !

 

Edith Rappoport

VENUS, il était une fois signifie maintenant

VENUS, il était une fois signifie maintenant. de Lolita Monga mise en scène de  Frédéric Maragnani.

   venus.jpgNous avions découvert l’écriture de Lolita Monga lorsque Colette Froidefont, qui dirige la compagnie du Sorbier en Aquitaine), après avoir créé à la Réunion une Médée d’aujourd’hui, une femme qui a fui son île par amour, l’avait  joué  en Aquitaine.

  Une écriture somptueuse portée par la musique et l’inventivité de la langue créole, langue pour nous familière et étrangère à la fois. Toujours en compagnonnage avec Colette Froidefont, Lolita Monga  avait ensuite écrit une partition qui disait l’histoire d’un homme extraordinaire, un « petit homme » qui s’était arrêté de grandir à huit ans, et était devenu un comédien et musicien célèbre à la Réunion.
Elle dit elle-même qu’elle se sent un devoir de donner la parole à ceux qui sont différents et provoquent les regards curieux et les jugements hâtifs. Le destin de Sarah Baartman, la Vénus hottentote, qui fut arrachée à la tribu des Khoïkhoï en Afrique du sud à la fin du 18 e siècle ne pouvait que l’intéresser.  Sarah Baartman  fut d’abord esclave, servante, puis monstre de foire exhibé à Londres et à Paris, et enfin objet d’étude après sa mort, quand elle fut disséquée par le Baron Cuvier et exposée au Musée de l’homme jusque dans les années 1980. Réclamée par sa tribu , son corps fut rendu à l’Afrique du Sud  en 2001 qui lui fit des funérailles nationales.
L’épopée tragique de ce corps qui, de curiosité anatomique se transforma en  justification de la colonisation, en alibi pour la science, puis devint objet d’étonnement, de rejet, d’étude, de démonstration, et enfin , sous la plume de Lolita Monga,  un hymne aux exclus, un  «  conte de fées à l’envers » comme le dit Frédéric Maragnani.
Et voici cette partition à plusieurs voix, en langue créole de la Vénus, si douce pour dire la douleur: langage convenu des visiteurs du musée, dialogue cocasse des corps exposés dans les vitrines… Frédéric Maragnani y a ajouté le discours célèbre de Martin Luther King « I have a dream »  avec, en contrepoint aux observations lyriques du Baron Cuvier  qui croyait aux hommes , face aux  certitudes froides de la science qui justifie la barbarie.
Frédéric Maragnani, qui a fait ses classes avec des pièces de Philippe Minyana et de Noelle Renaude, aime les textes-matériaux, ceux qui appellent l’invention dans l’esthétique comme dans l’interprétation, ceux pour qui le hors-champ est aussi important que le champ, ceux dont les mots font naître des images. La partition de Lolita Monga, qui fait le va-et-vient entre l’Afrique de Sarah Baartman et le monde soit-disant civilisé, matière poétique, cocasse parfois, grave la plupart du temps, lui a laissé le champ libre. Et le spectacle est une sorte de prétexte à de multiples propositions scèniques. Devant un mur clin d’œil aux décorations « modernes » de nos musées, mur à transformation, les trois comédiens dont Lolita Monga , passent d’un registre à l’autre, chantent, dansent, jouent de leurs corps et de leurs voix. Mais peut-être à vouloir faire un sort à chaque élément de ce texte en éclats, Frédéric Maragnani brouille t-il un peu le sens de cette dénonciation de la barbarie des civilisés !

Françoise du Chaxel

 Théâtre de l’Est parisien. 

JONGLE D’OC

JONGLE D’OC Compagnie Chant des balles de Vincent de Lavenère 

  jongledoc.jpgSur le plateau, un cercle de cailloux, de ceux qu’on trouve dans les torrents de montagne .Un cercle de cailloux qui entoure une surface luisante,qui nous suggère immédiatement un lac niché dans ces vallées des Pyrénées que Vincent de Lavenère connaît bien puisqu’il en vient. Jongleur, acrobate, musicien, chanteur, luthier, il est avant tout un homme de ce sud-ouest qui fait chanter la langue.

  Avec lui et ses balles musicales qui font sonner des grelots, on ferme les yeux et on est sur les estives au milieu des troupeaux, on entend les sonnailles, les appels des bergers. Avec lui, qui jongle avec une chistera, on revoit le geste si élégant des joueurs de pelote basque qui cache la violence de ce jeu dont la dureté et la vitesse de la balle font un sport dangereux.
Avec lui ,tout semble doux et serein, car il passe de la virtuosité du geste à la gaîté de la musique et du chant sans effort apparent.
Vincent de Lavenère définit son art comme de la jonglerie musicale tant il a toujours voulu mêler la musique à la jongle, tant il a voulu comprendre la jonglerie par le rythme. Fou de musique, troubadour d’aujourd’hui, il a fabriqué lui- même cette citole à quatre cordes doubles, instrument des jongleurs troubadours du moyen âge, dont il joue devant nous comme il joue de la flûte à trois trous du Béarn. Comme dans Paï Saï, un précédent spectacle ,il fait le va et vient entre le Béarn de l’enfance et le Laos de la maturité, le passé et le présent, l’occident et l’orient, passant des instruments de l’occident médiéval ou baroque aux instruments traditionnels du Laos de toujours qu’il a découvert après le CNAC de Chalons-en-Champagne, lorsqu’il y fut envoyé comme formateur. Alors il dialogue avec ces gongs de villages laotiens, il les fait résonner avec ses balles, il joue avec le khène, cet instrument rituel qui s’utilise en mouvement, qui suit son corps dans ses acrobaties. Il n’est pas seul sur le plateau , un chariot le suit qui porte ses instruments, qui s’arrête parfois, résiste, se fait désirer, devient un partenaire capricieux.. Un charme de plus pour ce spectacle intemporel. La jonglerie n’est pas pour Vincent de Lavenère affaire de performance. Il jongle avec une simplicité qui est la marque des grands, multipliant les balles peu à peu sans se préoccuper des rares  désobéissantes. Ce qui lui importe , c’est de faire tomber les frontières. Une petite réserve ; ce spectacle gagnerait encore en magie si les enchaînements étaient mieux travaillés ou plutôt si on ne se posait même pas la question.

Françoise du Chaxel

Spectacle vu à Chatillon.

Le Chemin solitaire

Le Chemin solitaire d’Arthur Schnitzler par  la compagnie tg STAN

      20091203cheminsolitaire.jpgChaque spectacle de la compagnie anversoise tg STAN est un véritable plaisir pour le spectateur français, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Leur approche résolument contemporaine du théâtre est remarquable et salutaire. Scénographie minimaliste : ni coulisses, ni rideau, ni plafond. Le sol est jonché d’éléments hétéroclites qui viendront, le temps venu, se rappeler à nous : un vieux tourne-disque, une bouilloire, un grille-pain, une benne à broyer, une poubelle, un seau, une bassine, une chaise, une cafetière, une citrouille, une boîte en carton…

  Les Belges qui ont plus d’humour que les Français, ne considèrent pas le théâtre comme une chose grave ou sérieuse ,mais vivante et légère, en interaction constante avec le spectateur. Ainsi, quand la benne se met en route, les comédiens sont obligés de hurler pour se faire entendre. Quelqu’un dans le public éternue : un comédien lui souhaite : « Santé ! » Un personnage déclare vouloir grignoter un morceau : les toasts s’éjectent du grille-pain, et quand il demande à boire un thé , le sifflement de la bouilloire indique que l’eau est prête.
Le jeu de la compagnie tg Stan est excellent et novateur : postures particulières, mimiques, diction singulière, clins d’œil et adresses au spectateur… Et parfois même ressemble à de l’antijeu, ce qui interpelle. Quand le comédien flamand prend en compte son public, celui-ci se sent exister. Les acteurs échangent leur rôle (après avoir échangé leur blouse) au cours d’une même scène, et l’effet est saisissant.  Et ils  incarnent  leur personnage  chacun à sa manière, selon sa sensibilité. D’un point de vue symbolique, cela signifie-t-il que nous sommes tous capables du pire?

 Et les comédiens ne sont pas tous jeunes-beaux-minces-grands et  ont un physique « ordinaire », dont le public se sent proche. Quant au texte de Schnitzler, il  est magnifique, d’une profondeur et d’une lucidité troublante, comme chez la plupart des écrivains de langue allemande. Ici, il est question de trahison :  paternité inavouée, désir de maternité avorté. Dans la famille ou dans l’amitié, des existences entières, bercées d’illusions, reposent sur le mensonge. Qu’est-ce que la vie rêvée en comparaison de la vie réelle ? Un artiste peut-il seulement vivre comme n’importe qui ? La fuite et le départ sont-elles vraiment la seule issue ?

 Schnitzler a écrit sa pièce en 1904, une époque où les mots « départ », « retour », « voyage » n’avaient pas la même signification qu’aujourd’hui., et où le rapport au temps était différent. Un temps plus précieux, pris en étau entre la maladie et la mort. La Faucheuse qui vient nous chercher ou la fin que l’on se donne. Ce collectif flamand donne un coup de pied dans la fourmilière de nos conventions poussiéreuses, et le public, ravi, en redemande.

Barbara Petit


Au Théâtre de la Bastille , jusqu’au 17 décembre.

La Terre

La Terre de José Ramon Fernandez, mise en scène de  Javier Yagüe.

   terre.jpgComme souvent dans les pièces de José Ramon Fernandez, un des auteurs phares de la nouvelle dramaturgie espagnole, le présent est chargé d’événements passés, les divers plans temporels se traversent, avec, parfois  une évocation, une réminiscence mythique.

  Dans La Terre, c’est  un accident mortel et un meurtre commis il y a neuf ans-terrible secret-qui pèsent sur le présent d’un village.«Ceci est une histoire de la Terre et du Ciel, le ciel a caché la pluie parce que la Terre a caché un garçon assassiné.»

  Cette phrase qui ouvre le spectacle confère d’emblée une dimension métaphysique et métaphorique à la pièce qui autorise une pluralité de lectures. Il y a le Ciel et la Terre, les vivants et les morts toujours là, il y a ce dont on fait partie, qui nous dépasse et dont on dépend, la Nature, une sorte de divinité laïque , ici,  un personnage à part entière. La nature a châtié un village pour un crime commis et caché, en lui refusant la pluie depuis neuf ans :  plus rien ne pousse, la terre est stérile, le village se vide et se meurt. On y perçoit une lointaine réminiscence du châtiment (la peste) qui frappe la mythique Thèbes du  Roi Oedipe jusqu’à ce que son crime  soit mis au jour.

  Mais on y entend aussi la référence à l’histoire récente: guerre civile et dictature franquiste, innombrables morts jetés dans des fosses communes, le tout scellé par le silence collectif, la peur et la culpabilité, puis ensuite par  le refus d’affronter cette mémoire que l’on commence, depuis quelques années seulement, à mettre au grand jour. Que s’est-il passé dans ce village ? Il y a eu d’abord, dans le passé, un premier crime: Juan, père de Miguel, renversé par une voiture, qu’on a laissé mourir sur la route, puis l’accident du jeune Miguel qui, s’est initié la nuit au toreo (malgré l’interdiction de sa mère Pilar), est revenu  blessé par un taureau, et est resté handicapé à vie. Son rêve de carrière ruiné, et sa vie sont  brisées et empoisonnées par la culpabilité du  meurtre commis avec d’autres villageois sur Pozo, garçon débile qui a assisté à son accident.

  Le corps de Pozo  a été enterré en secret,  et le village -complice -fait silence depuis neuf ans. Pilar, sa mère, est vieille, presque aveugle, et a perdu  la raison;  son mari , lui, est mort avant le meurtre de Pozo, mais il  parle parfois avec sa femme: elle est seule avec son  petit-fils Juan,  à être capable de le voir. Quant à Miguel et Maria, leurs enfants, Fernando, leur oncle, et  le petit Juan, fils de Miguel et de Mercedes, né après le meurtre de Pozo, ils répètent une cérémonie avec quelques paysans . Les scènes du passé et du présent alternent. Le village vit écrasé sous une chape de plomb,  et l’existence de ceux qui sont restés s’est transformée en cauchemar.

   Maria, provocante, croqueuse de la vie et des hommes,  est , elle, partie après le drame. et revient, neuf  ans après, comme un élément perturbateur des consciences  et,  bouleversant  le consensus silencieux, et remue le passé. « Tous ceux qui vivent dans ce village ne savent pas se regarder en face, ici on ne respire pas », dit Miguel. Rongé par la culpabilité : « Je vais dire ce qui s’est passé pour que la pluie revienne », il va se livrer à la police. Le texte de Jose Ramon Fernandez, radical, est un défi pour un  metteur en scène. La matière théâtrale combine en effet narration et  dialogues, et les répliques ne sont pas attribuées à tel ou tel personnage, ni distinguées des didascalies; il n’y a pas non  non plus de différence entre la parole  et la pensée.

  Javier Yagüe relève ce défi qui appelle à l’invention d’une écriture scénique originale, mais il ne fait malheureusement pas preuve d’imagination. Il inscrit sa mise en scène dans un décor unique : côté jardin un petit monticule avec un olivier, côté cour une porte qui,   en s’ouvrant devient une cuisine, une salle de séjour et un passage. Les trois côtés du plateau sont entourés d’une palissade. Au fond , une fenêtre donnant sur une chambre, e dont la porte et un grand vantail coulissant ouvrent  sur un espace où se jouent certaines scènes.tierra.jpg Le sol est couvert d’une couche de terre. et seuls les éclairages marquent le passage d’une période à une autre. Les costumes  sont contemporains  pour les gens de la campagne ;les membres de la confrérie., eux, sont en froc .

  Le metteur en scène, dit-il,  a opté pour un réalisme fantastique. De fait, le décor est surchargé de détails et d’objets et  le jeu reproduit les activités, et les gestes quotidiens, parfois avec une certaine complaisance, par exemple dans les scènes d’apprentissage du toreo ou du meurtre de Pozo et dans la scène finale, la pluie qui tombe abondamment.  Mais il y a juste quelques  traces de ce qui aurait pu être onirique et fantastique… Si les scènes s’enchaînent avec fluidité , la mise en scène manque de souffle,  de tension, bref d’émotion. Repliée sur le thème de l’impunité, elle ne décolle pas du premier degré et verrouille d’autres lectures possibles.

Irène Sadowska Guillon

La Terre
de Jose Ramon Fernandez, mise en scène Javier Yagüe au Centre Dramatique National de Madrid, Théâtre Valle Inclan, jusqu’au 27 décembre.

La Terre est traduite en français, à paraître en 2010 aux Éditions de l’Amandier.

Le roi Lear 4/87 d’après Skakespeare, mise en scène d’Antoine Caubet.

Roi Lear 4/87 d’après Shakespeare mise en scène Antoine Caubet

  lear.jpgLe principe de la démarche d’Antoine Caubet s’affiche d’emblée dans le titre de son spectacle : 4 acteurs jouent en 87 minutes le Roi Lear de Shakespeare. Un parti pris radical de ramener Le Roi Lear à l’essentiel, aux faits et à leurs conséquences. Pas de linéarité dans son approche de l’œuvre ni de lecture articulée de tel ou tel thème, mais une série de situations. Antoine Caubet ne cherche pas  à  montrer  les personnages ni leurs  relations, leur évolution apparaissant avec clarté au gré des événements.
Antoine Caubet porte sur la pièce un regard synthétique en traversant ses strates sans les déplier. La mise en scène est d’une totale simplicité, dépouillée, sans effets de représentation. La pièce se joue dans un espace  quadrifrontal, sans décor, sans costumes:  pas d’accessoires, pas d’effets lumières , pas de musique, pas , ni de son enregistré. Rien que le texte et les acteurs : Antoine Caubet, Cécile Cholet, Christine Guenon, Olivier Horeau, qui tous incarnent chaque personnage. Lear joué d’abord par Antoine Caubet qui reprendra le rôle à la fin, sera aussi  incarné  par  ses camarades.

  Ce glissement d’un rôle à l’autre relève d’une logique interne de la mise en scène  qui structure les évolutions et  les rapports entre les personnages. Dans la scène de l’abdication de Lear et de la répartition du royaume, les trois sœurs sont jouées par la même actrice, de même pour Edgar et Edmond. Mais, quand Regane et Gonerille deviennent rivales, elles sont interprétées par deux actrices.
Le changement de personnage est parfois indiqué par un détail. L’acteur qui reprend le rôle de Gloucester aveugle se met un bandeau sur les yeux ou s’ébouriffe les cheveux pour jouer le fou. De sorte qu’on suit  très bien les incarnations successives des personnages et le déroulement de l’action.
Le jeu d’une grande économie et d’une précision remarquable, rappelant l’esthétique japonaise, à l’opposé de la démonstration, indique par un geste, un signe et crée l’image, sans représenter. Ainsi,  en montrant à Gloucester la lettre d’Edgar, Edmond lui tend simplement sa main, comme si c’était une feuille de papier. Edmond fait juste avec ses doigts le geste d’être touché au cours d’un duel. La mort de Lear et de Cordelia n’est pas représentée mais simplement suggérée. La violence et l’horreur, jamais directement montrées, sont d’autant plus oppressantes.
roilear.jpg  Le public, inclus dans la représentation, est à la fois partenaire et complice de ce qui se passe:l es répliques de France et de Bourgogne sont dites par deux spectateurs auxquels les acteurs tendent le texte. 

  Et,  à certains moments les acteurs viennent s’asseoir dans le public, sollicitant ou commentant les réactions des spectateurs, leur adressant de brefs apartés.
La magnifique traduction de Jean-Michel Déprats ne cherche pas à mettre au goût du jour le texte de Shakespeare mais restitue sa fulgurance poétique et la force des images.
C’est  sur cette puissance poétique du texte, sur sa capacité à susciter l’imaginaire et la sensibilité du spectateur, que s’appuie la dramaturgie, d’une extrême cohérence, d’Antoine Caubet qui, avec une rare maîtrise, dégage les parcours des personnages.
Chacun des personnages construit lui-même le piège dans lequel il va tomber. Tous vivent dans une bulle, dans un monde illusoire, qui explose et dont ils découvrent la vanité en se découvrant eux-mêmes dans la souffrance et dans l’échec.
Sans tentation d’actualiser la pièce, de la réduire à une prétendue modernité, Antoine Caubet  nous met en jeu et nous implique dans le théâtre du monde qui est le nôtre. Un spectacle à ne pas manquer.

Irène Sadowska Guillon

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Petit commentaire

Ce que l’on disait dans le petit milieu parisien  du théâtre parisien à propos de ce spectacle nous a donné envie, après avoir lu l’article d’Irène, avec une mienne consœur d’ aller voir de plus près ce ovni théâtral. . Un petit espace carré, avec quatre rangées de bancs peint en noir  disposées en carré; au centre,  la piste de jeu. Quatre acteurs: deux femmes et deux hommes sont là pour nous accueillir et nous expliquer le règles du jeu à la fois ludiques et contraignantes, puisque l’on  va avoir affaire à un spectacle minimaliste, du genre de ceux que Vitez proposait à ses élèves….mais  en exercice.
Pour une fois, la moyenne d’âge du public était assez faible- tant mieux!  et  les parents n’étaient pas là ( qu’importe)  et il y avait ce soir-là, des jeunes  de quinze à vingt ans qui écoutaient l’adaptation du texte bien traduit par  J.M. Desprats, dans  un silence respectueux, ce qui n’est pas si fréquent. Les quatre comédiens font un travail exigeant et  difficile pour eux, puisqu’ils passent sans cesse d’un personnage à l’autre  sans changer de costumes – sans doute avec une énergie et une intelligence des situations des plus remarquables.
Le corps en jeu devient ici primordial, puiqu’il n’y aucun signe évoquant le sexe du personnage représenté, la filiation ou le pouvoir de l’un ou del’autre. Au début, tout va  bien on mettre facilement dans ce jeu mental où la devinette a toute sa place. Et ensuite, vers la cinquantième minute, devant le bombardement d ‘informations dont Antoine Caubet nous submerge, on perd un peu le fil, et de l’action et des personnages.Ce jeu brillant auquel sont associés quelques spectateurs qui lisent certaines et courtes répliques, et même si le public est à peu près  attentif,  se met à ne pas rembourser la monnaie de la pièce.Reste quelques acteurs très solides, virtuoses,  en particulier,  Christine Guenon et Olivier Horeau qui ont une présence magnifique . Mais le spectacle , tel qui nous est présenté aujourd’hui semble être – non pas un brouillon- mais le premier étage d’une fusée dont n’a pas encore construit le deuxième étage qui,  seul, lui permettrait de d’envoler. Pour le moment, malgré quelques  didascalies prononcées – vieux truc qui commence à perdre ses boulons en route- le spectacle a du mal à s’envoler et surtout à être véritablement convaincant; il  s’apparente à un exercice brillant offert à des lycéens travaillant  sur Le Roi Lear.

 A voir? C’est selon votre envie de traîner votre  corps un peu réfrigéré jusqu’au Théâtre de l’Aquarium. Le spectacle, tel que nous l’avons pu voir, reste encore un brillant exercice abordable par des lycéens,  voire kagneux qui ont déjà pas mal bossé sur le texte AVEC LEUR PROF…. Pour les autres éventuels spectateurs, il y faut de sérieuses motivations.  Du Vignal , vous avez insinué le mot déception? Oui, je confirme: nous avons été déçus. Moralité: le théâtre dit pauvre , qui coûte souvent cher, n’est pas gagnant à tous les coups… Sinon il y a belle lurette que cela se saurait….

 Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Aquarium Cartoucherie de Vincennes, jusqu’ au 27 décembre 2009           01 43 74 99 61

Gustave Parking

GUSTAVE PARKING  MALS de Sochauxgus07.jpg

Il y a bien longtemps que je n’avais vu Gustave Parking, clown décoiffant pas toujours raffiné, mais grand équilibriste du verbe, qui depuis ses débuts à la Ligue d’Improvisation Française et au Théâtre de Trévise à la fin des années 70, déchaînait déjà l’hilarité.
Pour rien perdre des grandes traditions, son spectacle s’ouvre sur l’envol de 36 stagiaires dans la salle bourrée de 1200 places qui proposent des objets en solde aux spectateurs, puis s’affrontent dans un match d’insultes avec des gifles en ligne, un peu long. Et puis l’énergumène fait irruption avec une cape et une poubelle sur la tête, il régale le public d’un torrent de jeux de mots incessant, j’ai du mal à m’accrocher car les subtilités m’échappent. Mais mon attention reste intacte et j’en saisis parfois comme « avant le bruit des bottes, il y a le silence des pantoufles ». Et puis, je me laisse emporter comme le reste de la salle par l’énergie fabuleuse de cet homme généreux qui captive des plus petits au plus grand, qui ose la vulgarité, avec une tête de poète.

Edith Rappoport

 


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